HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS XIV

TROISIÈME PARTIE. — LA DÉCADENCE : GUERRES DE LA SECONDE COALITION ET DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE

 

CHAPITRE XXXIV. — État intérieur de la France pendant la guerre de 1890 à 1893. - Abus des affaires extraordinaires. - Gène publique. - Famine de 1892-1893. Lettre de Fénelon à Louis XIV.

 

 

Vauban écrivait quelques années plus tard[1] : Les affaires extraordinaires ne se peuvent répéter d'une année à l'autre du moins sous les mêmes titres. C'est pourquoi, quelque grande quantité qu'on en puisse faire, on est assuré d'en trouver bientôt la fin, et c'est apparemment cette considération qui adonné à nos ennemis tant d'éloignement pour la paix ; car il ne faut pas douter qu'ils ne fussent bien informés de ce qui se passait chez nous.

Ce système ruineux dont nous avons vu que Pontchartrain s'était fait l'exécuteur résigné, n'avait pu que se développer depuis trois ans, à mesure que l'inutilité des victoires mêmes rendait plus urgente la nécessité d'inventer sans cesse de nouvelles manières de vaincre. Par-dessus les impôts directs et indirects, c'est-à-dire par-dessus la taille et les fermes, mille expédients furent mis en œuvre pour satisfaire à des besoins qui excédaient toutes les prévisions régulières. En voici un résumé, plus expressif, quelque aride qu'il paraisse, que tous les raisonnements et les commentaires.

La campagne de 1690 avait été bonne, sauf les affaires d'Irlande, pour les armées françaises. Il n'en fallait pas moins, aussitôt après la mort de Seignelay, évoquer de nouvelles ressources, et imposer de nouveaux sacrifices au public pour assurer la campagne suivante.

Le 11 novembre 1690, création, dans le parlement, de deux charges de président à mortier, au prix de 450.000 livres chacune ; d'une charge d'avocat général, au prix de 350.000 livres et de quatorze charges de conseillers, au prix de 100.000 livres chacune : total, 2.650.000 livres.

Le 13 novembre, création d'un avocat général pour les requêtes du palais, moyennant 200.000 livres.

Le 18 novembre, introduction dans la chambre des comptes de nouveaux présidents, maîtres, correcteurs et auditeurs, dont on espère plus de deux millions.

Le 24 novembre, nouveau don gratuit de deux millions par les états du Languedoc, de 800.000 livres par les états de Provence.

Au commencement de 1691, création d'un million de rentes sur la ville de Paris au denier 18.

Au 1er mars 1691, M. de Pontchartrain est allé à Paris pour terminer deux ou trois affaires dont il reviendra plus de dix millions au roi sans qu'il lui en coûte rien. (Dangeau.)

En mars, création de maîtres héréditaires et de jurés syndics dans chaque corps de marchands, et arts et métiers, dont les charges seront vendues au profit du roi.

En mai, établissement d'essayeurs d'étain dont les charges seront vendues.

Le 28 mai, création de soixante charges de secrétaires du roi, au prix de 50.000 livres chacune ; puis d'autres créations du même genre ; on espère de tout cela vingt-cinq millions.

En août, établissement de pourvoyeurs-vendeurs d'huîtres à titre d'office.

En octobre, création de greffiers, gardes et conservateurs de registres de mariages, baptêmes et sépultures, auxquels s'adresseront les parties qui auront besoin de ces actes.

Janvier 1692, établissement d'un privilège exclusif pour la vente du café, du thé, des sorbets et chocolat.

En février, cent charges de lieutenants de roi de province subordonnés aux lieutenants généraux, héréditaires et appointés à 10.000 livres par an. Chacune de ces charges sera achetée 40.000 livres ; bénéfice immédiat pour le roi, quatre millions.

En avril, constitution de 1,200.000 livres de rentes sur la ville de Paris au. denier 18. En même temps, altération de la monnaie ; à partir du premier jour de mai, les louis d'or ne vaudront plus que 12 francs, et les écus 3 livres 4 sols.

En décembre, révocation de toutes les lettres de réhabilitation de noblesse, obtenues par surprise depuis l'an 1600, excepté celles qui ont été la récompense de services signalés dans les années et autres emplois importants.

Nouveau don gratuit de trois millions par les états du Languedoc.

Don de quatre millions par le clergé pour racheter ses bois non coupés d'une taxe réclamée par arpent.

Au commencement de 1693, aliénation de domaines royaux. Tous les fiefs, maisons, places et autres biens mouvants et dépendants du domaine royal dans toutes les villes et faubourgs, et bourgs fermés du royaume, sont déchargés et affranchis de toutes censives, devoirs, rentes et redevances annuelles, et ensemble des droits de quints, requints, treizièmes, rachats, lods, demi-lods, ventes et autres droits seigneuriaux, à la charge de payer les sommes comprises dans les rôles arrêtés en conseil royal.

En avril, menace d'établir des contrôleurs pour tous les actes passés par les notaires ; des traitants offraient au roi un million pour cette affaire ; les notaires composèrent pour donner l'argent et rester eux-mêmes leurs seuls contrôleurs.

En septembre, pour prévenir une taxe sur les maisons, la ville de Paris s'engage à donner au roi 5.200.000 livres en deux ans.

Dans le même mois, un édit ordonne qu'il sera fabriqué de nouvelles espèces d'or et d'argent, et que les anciennes seront réformées. En changeant la valeur, le roi gagnera de 30 à 40 millions[2].

Telle était la situation des finances françaises au moment où la victoire de la Marsaille complétait les gloires apparentes de l'an 1693. On comprend sans peine les mécontentements que devaient soulever tant d'exigences. Il n'y avait pas un office vendu au profit du roi qui ne retombât sur les administrés soit par l'augmentation de prix des marchandises, soit par l'élévation des frais dans toute transaction civile ou commerciale. Chaque emprunt ajoutait aux charges de chaque année un intérêt nouveau à payer à perpétuité. Chaque altération de la monnaie jetait la perturbation dans les fortunes et dans les entreprises. Aussi la royauté cherchait-elle à se disculper par l'opiniâtreté de ses ennemis qui la contraignait à la guerre, ou à justifier, par l'intérêt bien expliqué des particuliers, les charges qu'elle leur imposait pour elle-même. Il y a, dans les préambules des édits, de curieux considérants, quelques-uns même assez spécieux pour faire illusion. Si le roi crée des offices nouveaux, c'est pour faire les frais de la gloire commune, pour maintenir les avantages dont Dieu a jusqu'à présent béni la justice de ses armes[3]. S'il aliène ses propres fonds, c'est par la nécessité de chercher des secours extraordinaires pour soutenir les dépenses immenses d'une guerre que l'opiniâtreté de ses ennemis ne lui permet de finir que par la force des armes[4]. La création des vendeurs d'huîtres à l'écaille est le résultat de son application à faire régner l'abondance de toutes choses propres aux usages de la vie. Il a appris que trois ou quatre particuliers se sont tellement rendus les maîtres de ce commerce que ses sujets n'en ont que tant et autant que bon semble à ces accapareurs, que le prix en est excessif, et qu'il en manque quelquefois dans sa bonne ville de Paris. En conséquence, il a cru utile à ses sujets de créer des pourvoyeurs-vendeurs d'huîtres[5]. Le privilège exclusif pour la vente du café, thé, sorbets et chocolat, procède d'intentions analogues. Ici son intérêt et celui de ses sujets se confondent en un seul. Ces boissons sont devenues si communes que les droits d'aides en souffrent une diminution considérable ; il a besoin, dans l'occurrence de la présente guerre, de compenser une perte aussi sensible. Mais il ne veut pas priver ses sujets de ces boissons que la plupart jugent utiles à la santé. Il n'a rien trouvé de plus convenable et de moins à charge à ses sujets que de confier à une seule personne la faculté de vendre et de débiter le café, le thé, le sorbet et le chocolat dans son royaume, à l'exemple de ce qui se pratique pour la vente du tabac. Le fermier lui payera un droit fixe, le consommateur sera garanti des caprices du vendeur : le prix du café est fixé à 4 francs la livre, le chocolat à 6, le cacao à 4, et la vanille à 18 livres le paquet composé de 50 brins[6].

De toutes ces insinuations la mieux tournée sans doute, c'est la manière d'expliquer la création de maîtres héréditaires et de jurés-syndics dans chaque corps de marchands et d'arts et métiers. Il importe, dit l'édit[7], de remettre dans sa vigueur primitive et efficace la police établie sur les arts et métiers pour veiller aux contrats d'apprentissage, à la qualité des chefs-d'œuvre, à la réception des maîtres, aux visites à faire chez les maîtres. Les brigues et les cabales troublent les élections des jurés, et les font dégénérer en procès dispendieux. Les jurés, élus pour un temps assez court et menacés de retomber plus tard sous l'autorité de ceux à qui ils sont préposés temporairement, usent volontiers d'une indulgence dont ils sentent qu'ils auront besoin à leur tour. Il en résulte peu d'observation de la règle dans les apprentissages, dans l'exécution des chefs-d'œuvre, dans la réception des maîtres, dans l'élection des jurés et dans l'exercice de leurs fonctions. En même temps, au milieu de beaucoup de frais, les droits de la couronne à laquelle seule il appartient de faire des maîtres des arts et métiers se trouvent anéantis. Il est donc juste d'établir des jurés en titre d'office au lieu de jurés électifs. La perpétuité de leurs fonctions, l'intérêt de la conservation de leurs charges, leur donneront à la fois plus de liberté et de zèle pour l'observation des règlements. Il n'est pas moins raisonnable de définir avec précision les droits du roi sur les arts et métiers, et, à la place de divers prélèvements difficiles à démêler, de rétablir l'ancien droit royal sur un pied fixe et modéré. A cette double réforme le roi et les arts et métiers trouveront également leur compte. Celui du roi consistera en tout temps dans le droit fixe que lui payeront les communautés, et, pour le présent, dans le prix des charges des maîtres et gardes et des jurés.

De pareils raisonnements n'étaient pas toujours acceptés sans réclamation, témoin la sédition qui éclata à Granville contre la création des pourvoyeurs-vendeurs d'huîtres à l'écaille, que l'intendant Foucauld fut obligé de réprimer par la force. Aussi bien l'autorité elle-même se rendait justice par moment, et comprenant très-bien dans quelle voie inextricable elle s'engageait, elle n'y trouvait d'excuse véritable que dans l'impérieuse nécessité. L'aveu se rencontre dans une lettre de Pontchartrain. En mai 1693, le premier président de Harlay appelait l'attention du ministre sur les difficultés et les dangers de l'application d'un édit de finance envoyé au parlement[8]. Pontchartrain lui répondit : Vous ne pouvez dire assez de mal de l'édit que vous m'avez renvoyé ; je conviens de tout avec vous. Mais puisque vous convenez aussi avec moi de la triste et malheureuse nécessité qui nous oblige à ce qu'il y a de plus mauvais, je n'ai que trop de raisons de croire que nous ne soyons forcés de faire pis. En attendant, faisons donc ce mal-ci[9].

Les affaires extraordinaires étaient indispensables parce que les impôts réguliers ne suffisaient pas aux besoins, et ils n'y suffisaient pas parce qu'ils étaient mal assis, mal répartis, mal levés, et que ces irrégularités, en décourageant le travail et l'industrie, ôtaient au peuple le moyen de s'enrichir, au roi de recevoir ses revenus naturels. Telle est au moins la plainte d'un contemporain qui soutient qu'il suffirait d'une simple réforme dans l'organisation financière pour augmenter les revenus du roi et diminuer sensiblement les charges des sujets. Il nous trace un tableau trop curieux de la pénurie générale pour que nous ne lui en empruntions pas quelques traits[10].

Le Pesant de Boisguillebert, lieutenant au bailliage de Rouen, dans le Détail de la France sous le règne de Louis XIV, entreprend de prouver que ce n'est pas le chiffre des impôts perçus par le roi qui accable le peuple, puisque au contraire les revenus réguliers du roi sont inférieurs à ce qu'ils étaient en 1660 ; mais qu'il convient de s'en prendre à la ruine de la consommation, et que cette ruine provient de l'inégale répartition des tailles, et des droits d'aides et de douanes qui, en augmentant le prix des denrées, les empêchent de se transporter hors du royaume, et les condamnent, dans le royaume même, à périr au lieu où elles croissent. La taille, dit-il, n'est aujourd'hui que de 36 millions, au lieu qu'en 1650 et 1651 elle atteignait le chiffre de 48 millions, et cependant la misère est trois fois plus grande dans les campagnes qu'elle n'a jamais été. Ici il signale la persistance de ces abus que Colbert n'avait cessé de combattre, et qu' une administration moins vigilante laissait reparaître : une partialité révoltante dans le répartement, les plus riches épargnés en considération de leurs protecteurs, ou des cadeaux que les collecteurs en reçoivent, et la part la plus lourde reportée sur les artisans et marchands qui n'ont d'autre fond que leur industrie. Par là le nombre des taillables diminue tous les jours ; il faut que trente payent ce qui se répartissait autrefois entre soixante. De là plusieurs conséquences inévitables et ruineuses. Ceux qui ont de l'argent, et qui pourraient encore faire valoir leurs terres, pour détourner d'eux l'attention et l'envie des collecteurs, affectent de paraître pauvres, s'abstiennent d'avoir le nombre de bestiaux nécessaires à l'agriculture, et évitent de consommer autant que leur aisance le leur permettrait. Ceux sur qui retombe la charge double aiment mieux tout abandonner que de se voir en proie à leurs envieux ou à leurs ennemis ; ils se retirent avec le bien qu'ils ont amassé dans les lieux francs où ils n'ont d'autre manière de vivre que l'épargne, et ne font par conséquent aucune consommation : témoin ces marins terre-neuviers qui stationnaient autrefois dans le bourg de Fécamp au nombre de cinquante, et faisaient chacun de sept à huit mille livres de consommation. Ils n'avaient d'autre occupation qu'une simple maison pour une femme, leurs enfants et pour eux, quand ils n'étaient pas à la mer ; mais fatigués par les tailles extraordinaires, ils se sont retirés même à l'étranger, et il n'en restait pas plus de trois avant le commencement de la guerre. Ainsi, à un titre ou à un autre, le revenu des producteurs diminue de moitié, et le travail languit faute de débouchés pour ses produits ; les terres ne se vendent plus qu'à la moitié de ce qu'elles faisaient autrefois, ce qui ruine une infinité de monde[11] ; l'incertitude de la taille et les désordres de la collecte font un déchet à la consommation de plus de 150 millions par an[12].

Les aides et les douanes ne sont pas moins funestes à la consommation. On peut dire que, quelque gras et cultivé que soit un pays, lorsque la consommation des denrées qu'il produit ne se fait pas, non-seulement il n'est pas plus utile au propriétaire que s'il n'y croissait rien, mais même il le met dans une mauvaise situation, parce que n'y ayant pas de culture qui ne demande des frais, ils tournent en pure perte avec les fruits, lorsque la consommation ne se fait pas. C'est l'état où les aides, et les douanes sur les sorties et passages du royaume, ont tellement réduit les meilleures contrées de la France qu'on ne craint pas de dire qu'elles ont fait et font tous les jours vingt fois plus de tort aux biens en général qu'il n'en revient au roi de la manière qu'elles sont disposées. Les aides ou droits sur les vins ont dépassé le prix de la marchandise, et l'on a vu la mesure de vin monter de quatre sols à dix ; car il faut payer le douzième ou le huitième du prix réel, puis le quart en sus, puis le droit de jauge, et, à la porte des villes et lieux clos, les droits d'entrée pour le roi, les hôpitaux et les villes, sans compter les amendes que s'adjugent les commis des fermiers pour des contraventions dans lesquelles ils s'ingénient à faire tomber le contribuable. Les difficultés pour la circulation, l'obligation de prendre des permissions à un certain bureau, et à l'entrée des villes, les lenteurs affectées des commis qui se font attendre des journées entières, ont rendu cette circulation onéreuse aux particuliers ; les commis des fermiers, en accaparant pour eux-mêmes le soin de fournir la marchandise aux débitants, ont interdit à tout autre ce genre de commerce, et se sont assuré le pouvoir de fixer les prix à leur gré ; enfin la nécessité de surveiller les débitants pour empêcher la fraude des droits a fait que les fermiers ne laissent subsister de cabarets que dans les villes et gros lieux ; la consommation est dès lors bannie des campagnes, et, excepté dans la direction des grandes routes, il faut faire sept ou huit lieues de chemin pour trouver une maison où l'on vende du vin. Nous nous rappelons ici les efforts de Colbert pour supprimer ces industries des agents du fisc, et en particulier ces certificats inventés par les commis pour prélever un droit personnel sur les entraves apportées au commerce. Mais Colbert n'était plus, et sous prétexte de pourvoir le roi des revenus nécessaires, les agents des finances l'appauvrissaient en poursuivant leur propre enrichissement, car, comme le montre Boisguillebert, les ouvriers, les gens des campagnes ne boivent que de l'eau ; le vin surabondant en certains, pays ne se transporte plus dans les lieux où il en manque ; la surabondance sans écoulement n'offre pas au producteur de quoi payer les prix de façon ; les vignes ont subi une non-valeur considérable ; ç'a été, en quantité d'endroits, un très-bon ménage que de les arracher. En Normandie même, où le peu de vin, qui croissait dans les parties intérieures, trouvait autrefois à s'écouler du côté de la mer, on voit entièrement abandonnés des -vignobles qui se vendaient mille livres l'arpent ; le terrain caillouteux n'étant bon à aucune autre production, il y a de Mantes à Pont-de-l'Arche plus de vingt mille arpents complètement en friche. Évidemment un système qui eût diminué les droits et les formalités, et permis à tous une consommation raisonnable en déchargeant de moitié les populations, aurait rapporté le double au trésor royal.

Les plaintes de Boisguillebert contre les abus des douanes rentrent dans le système libre-échangiste, qui tend de plus en plus à prévaloir de nos jours, et s'attaquent en conséquence à Colbert, aussi bien qu'à ses successeurs. Non qu'il attribue à Colbert les fraudes commises par les agents, les confiscations de marchandises pour prétendue déclaration fausse, qui découragent absolument le commerce ; mais il rapporte aux tarifs et aux prohibitions, comme leur effet inévitable, la décadence flagrante de l'agriculture et de l'industrie. Les étrangers, bannis de nos ports, vont chercher dans les autres pays les denrées qu'ils tiraient autrefois de France. Un impôt de soixante-six livres pesant sur chaque muid de blé qui sort du royaume, les étrangers se fournissent de blé à Dantzick ou à Hambourg ; dès lors le blé demeurant en France en trop grande quantité fait négliger la culture des terres médiocres, et même des meilleures en quelques endroits. Un impôt sur les vins à la sortie, vingt-cinq livres par muid, a fait également cesser tout achat des étrangers aux foires de Rouen. Des causes analogues ont ruiné d'autres industries. Les chapeaux fins de Normandie rapportaient beaucoup au roi par un léger droit d'entrée sur les matières premières, et un droit de sortie sur la matière ouvragée ; en doublant ce droit on a fait fuir les ouvriers en pays étranger, et réduit le revenu du roi sur cet objet à un sixième. Il a suffi d'un droit modique, mais vexatoire aux marchands, pour reporter ailleurs qu'en France la fabrication des cartes à jouer, du papier, des pipes de tabac, des baleines à accommoder les habillements. Tel est le fruit des douanes à la frontière ; mais il y a aussi les douanes intérieures, pour les marchandises qui ne font que passer d'une province à l'autre, quoique le chemin qu'elles font ne soit quelquefois que très-peu considérable. Celles-ci, en beau coup d'endroits, suppriment peu à peu les échanges entre provinces. Ainsi la Provence n'exporte plus ces denrées qui se vendaient un bon prix en Normandie et autres contrées éloignées, et la Normandie n'exporte plus de ces toiles qui se vendaient d'autant plus cher en Provence qu'elles y étaient très-rares. La raison en est que le trajet d'une de ces provinces à l'autre est doublé par les stations que le voiturier est contraint de faire au bureau des douanes et des aides, et par le surcroît de dépense personnelle que les retards lui imposent ; ce n'est plus un mois ou cinq semaines, ce sont deux mois et demi que consume un voyage de deux cents lieues, ce sont des frais qui absorbent ou dépassent tous les bénéfices du commerce ; aussi l'abandonne-t-on sans regret, et l'on cesse de fabriquer ou de produire des denrées dont on ne trouve plus un placement avantageux.

Ces misères n'étaient pourtant pas générales, on sait que l'administration n'était pas uniforme pour toutes les provinces. Dans certaines contrées la taille n'était pas arbitraire ; les droits d'aides et de douanes étaient peu onéreux. Boisguillebert fait ressortir cette différence par une comparaison entre la généralité de Montauban (Guienne) et la généralité de Rouen (Normandie). La généralité de Montauban ne vaut pas la sixième partie de la généralité de Rouen, soit pour la situation qui n'a ni mer ni rivière pour voisine, au lieu que la généralité de Rouen a Paris d'un côté et la mer de l'autre, qui est la plus avantageuse situation du monde ; son terroir n'a pas son pareil en fécondité, les villes et bourgs y sont sans nombre et peuplés à proportion, et cependant, avec tous ces avantages, elle ne rapporte pas au roi plus d'un tiers plus que celle de Montauban où la taille est réelle... La différence à l'égard des peuples est encore plus grande dans la généralité de Montauban. Il est impossible de trouver un pied de terre à qui on ne fasse rapporter tout ce qu'il peut produire. Il n'y a pas d'homme, quelque pauvre qu'il-soit, qui ne soit couvert d'un habit de laine d'une manière honnête, quine mange du pain et ne boive de la boisson autant qu'il lui en faut, et presque tous usent de viande, tous ont des maisons couvertes de tuiles, et on les répare quand elles en ont besoin. Mais dans la généralité de Rouen, les terres qui ne sont pas de premier degré d'excellence sont abandonnées, ou si mal cultivées qu'elles causent plus de perte que de profit à leurs maîtres, la viande est une denrée inconnue pour les campagnes, ainsi qu'aucunes sortes de liqueurs pour le commun peuple ; la plupart des maisons sont presque en totale ruine, sans qu'on prenne la peine de les réparer, bien qu'on les bâtisse à peu de frais, puisqu'elles ne sont que de chaume et de terre. Et avec tout cela les peuples s'estimeraient heureux, s'ils pouvaient avoir du pain et de l'eau à peu près leur nécessaire, ce qu'on ne voit presque jamais ; et tous ces désordres arrivent pendant que le pays pourrait non-seulement faire subsister parfaitement bien ses habitants d'une manière fort heureuse, mais même en aider ses voisins comme il faisait autrefois[13].

Pour hâter et consacrer cet heureux changement, Boisguillebert propose deux remèdes qui lui paraissent bien simples. Les deux causes de la misère étant l'incertitude de la taille arbitraire et les entraves apportées à la circulation, il faut y substituer la certitude et la juste répartition des tailles et la liberté des chemins. On répartira là taille avec justice, en recherchant avec exactitude la valeur du bien ou de l'industrie de chacun, en ne chargeant de la répartition que des gens qui ne soient ni propriétaires ni fermiers dans la paroisse, ni parents des propriétaires et fermiers, en prenant pour base de la taxe de chacun le revenu de la terre, à tant de sols par livre, ou le revenu de l'industrie dans les villes ou gros bourgs, ou le prix de la journée du laboureur ou du journalier, enfin en exposant pendant un mois l'assiette de la taille dans la paroisse afin que chaque taillable ait la liberté de connaître à quelle somme il est imposé, et de réclamer auprès de l'élu contre toute injustice ou erreur. Quant à la liberté des chemins, on la rétablira d'un seul coup, en vingt-quatre heures, en abolissant les droits d'aides et de douanes, et avec eux les frais accessoires qu'ils entraînent. Mais comme il faut au gouvernement des revenus proportionnés aux besoins, on substituera aux droits abolis une augmentation de douze millions sur la taille, et un impôt sur les cheminées dans les villes et dans les campagnes qui rapportera au moins cinq millions payés directement au roi. A ces conditions, les contribuables payeront moins ; le roi recevra davantage ; la consommation et la circulation rétablies rendront aux terres leur valeur, au commerce son activité. Boisguillebert, comme tous les inventeurs de systèmes, ne doute pas de l'efficacité de ses propositions ; il ne craint que trois cents contredisants, agents ou commis de la fiscalité, intéressés au désordre présent, qui mettront tout en œuvre pour le maintenir contre les intérêts légitimes de quinze millions d'hommes. Il tombe entre autres dans cette erreur, qui a compté tant de partisans au XVIIIe siècle, que la propriété foncière doit supporter toutes les charges publiques, et que les impôts directs sont la vraie ressource d'un État. Mais en décrivant les abus, il a éveillé l'attention publique sur leur gravité et le besoin des remèdes ; en proposant un système de réforme même imparfait, il a provoqué sur ce sujet des études plus pratiques que les siennes ; à ce point de vue ses utopies elles-mêmes n'ont pas été sans utilité.

Pendant qu'un économiste de bonne volonté élaborait ces observations qui ne devaient pas être entendues de son temps, le roi et sa cour essayaient encore de dissimuler leurs embarras par un reste de magnificence. Louis XIV continuait l'établissement de ses bâtards aux applaudissements et avec le concours de ses flatteurs. Mme de Montespan avait enfin quitté la cour en 1691 ; à peine avait-elle mis le pied hors du palais, et déjà le roi disposait de son appartement avec une telle promptitude qu'elle disait elle-même qu'on aurait pu se presser un peu moins de la démeubler[14]. Quelques mois après, elle eut la consolation de voir traiter deux de ses bâtards en princes de sang. Sa dernière fille, Mlle de Blois, épousa le duc de Chartres, fils de Monsieur, et son aîné le duc du Maine épousa une princesse de Condé, Mlle de Charolais, fille de Monsieur le Prince (janvier, février 1692). La cour applaudissait. Voilà, écrivait Bussy[15], des marques assurées de la grandeur du roi et du respect qu'on a pour lui. Quand je songe que Mlle de Blois — une fille de la Montespan — pourra être reine de France, je ne trouve pas d'exemple de pareille chose dans l'histoire. En effet, tant d'aplomb à braver les convenances ne s'expliquait que par la servilité de l'entourage à adorer les insolences du souverain. Monsieur avait consenti agréablement[16] ; le duc de Chartres n'avait pas osé dire non, la duchesse d'Orléans seule, rogue et rude Allemande, et ennemie intraitable de la bâtardise, avait, dit-on, protesté par une paire de soufflets sur le visage de son fils[17]. Monsieur le Prince avait remercié le roi de cette seconde entrée des bâtards de son maître dans sa famille, et il recevait fort bien les compliments qu'on lui en faisait. Mme de Maintenon elle-même n'était pas étrangère au mariage du duc du Maine. Elle avait un faible avoué pour cet enfant de ses soins assidus, qu'elle appelait : mon duc du Maine ou la tendresse de mon cœur[18] ; et lui de son côté s'honorait vraiment par la reconnaissance qu'il lui gardait, par un vif désir de lui plaire et de ne pas dégénérer de ses leçons[19]. On s'efforça de relever ces noces par un grand éclat. Le Mercure publia le détail des pierreries données à Mme de Blois par Louis XIV : il y en avait pour 200.000 écus[20] ; elle devait en outre avoir deux millions une fois payés, et 50.000 écus de pension ; le Palais-Royal fut abandonné en toute propriété à la famille d'Orléans[21]. Le duc du Maine eut le million qui était la dot ordinaire des princes du sang, et sa femme 100.000 livres comme toutes les princesses du sang à leur Mariage. Les courtisans ne prétendirent pas rester en arrière. Chacun fit, pour le bal, des dépenses de 200 ou 300 pistoles ; jeunes et vieux se montrèrent parés selon leur âge et tous magnifiquement. Les Français, dit Sévigné[22], ont des ressources dans leur envie de plaire au roi qui ne trouveraient pas créance dans tout ce qu'on en pourrait dire si nous ne les voyions de nos yeux.

La chose était en effet incroyable. Ces magnifiques se plaignaient habituellement de n'avoir pas le sou, et leurs misères étaient très-véritables. Leurs biens grevés de dettes ne leur demeuraient encore que par des ajournements de procès. Le roi n'était pas plus à son aise ; les deux millions promis par ostentation à sa fille ne devaient être payés qu'après la conclusion de la paix. Mais cette paix viendrait-elle assez tôt pourra-mener l'abondance ? On eut bientôt la crainte de voir la source de toutes les prospérités taries par la disette. L'année 1692, stérile en avantages réels, sinon en succès militaires, ne donna, après une apparence trompeuse, qu'une récolte insuffisante. Nos blés, disait Mme Cornuel, comme les victoires de cette année, sont beaux mais ne rapportent pas. Pontchartrain, dans la prévision d'une disette, avait fait acheter des blés étrangers, et particulièrement au Bastion de France dans le territoire d'Alger[23]. Cette précaution n'empêcha pas l'augmentation du prix du pain. Comme toujours, le mécontentement populaire s'en prit au gouvernement. Il y eut des violences au marché de la place Maubert ; des soldats même se joignaient aux séditieux. On en vit plusieurs attaquer la femme d'un boulanger de Vaugirard qui amenait du pain sur une Charette, blesser le charretier, et se partager les pains avec leurs amis. Il fallut sévir ; les principaux coupables furent exécutés en public ; un vigoureux déploiement de troupes, malgré un grand concours de peuple irrité, assura force et respect à la loi. Malheureusement cette fermeté n'assurait pas les approvisionnements. Au 27 décembre les jurés boulangers déclaraient qu'il n'y avait pas de blés et de farines à Paris ce qu'il en fallait pour un jour ; le 29, en comptant qu'il en restait trois cent trente muids, ils ajoutaient que, quand même on pourrait avoir chaque semaine autant de grains et de farines qu'il y en avait en ce moment aux 'halles, cette quantité serait encore inférieure aux besoins[24]. On traversa cependant l'hiver sans trop d'émotions, malgré les murmures, et quelques nouveaux attentats de soldats affamés qui, à la place Maubert et au Marché-Neuf, enlevaient du pain et du poisson et volaient aux marchandes leur argent. On fit prendre patience au peuple par quelques mesures contre les accapareurs. Divers particuliers étaient suspects de pousser à la cherté en amassant du blé contrairement aux ordonnances. Pour déjouer leurs manœuvres, un arrêt du Conseil (21 mai 1693) ordonna une visite dans tous les magasins de blé du royaume. On eut aussi pendant quelque temps l'espérance que la récolte nouvelle réparerait le déficit de la précédente. Jusqu'en juillet on parvint à maintenir de 16 à 19 francs le prix du septier de blé. Mais alors on sut que plusieurs boulangers de gros pain invitaient les laboureurs à hausser leurs prix, et promettaient de leur prendre leur blé à 23 et 24 livres, comptant, sous prétexte de cette augmentation, bénéficier eux-mêmes d'une pistole[25]. On reconnut que la récolte serait encore pire que la précédente, et à la fin d'août le blé était monté à 31 et à 34 francs. Le fantôme de la misère apparut alors à tous les yeux, grossi de toutes les imaginations dont la terreur populaire est capable. On venait de trouver, au faubourg Saint-Laurent, le cadavre mutilé d'un enfant dont on avait coupé un pied et détaché une épaule avec le bras (29 août). Était-ce un crime ou une invention de la malveillance pour irriter les esprits ? Le peuple allait répétant que c'étaient les parents de l'enfant eux-mêmes qui l'avaient tué, parce qu'ils ne pouvaient plus le nourrir (Rapport de La Reynie).

Des mesures efficaces devenaient nécessaires : mais lesquelles ? Il est bien facile à notre siècle, après tant d'expériences, de ne plus s'effrayer des accaparements, et de déclarer que la meilleure des garanties contre les chertés factices, c'est la liberté du commerce, le libre débat entre le marchand et le consommateur. La question n'était pas aussi claire au xvii' siècle. Outre qu'il y avait des accapareurs puisqu'il y en a encore, et mieux servis par les routines et les ignorances d'alors qu'ils ne le sont aujourd'hui, il fallait tenir compte des exigences populaires dont nous n'avons pas non plus entièrement perdu l'usage, qui ont toujours contraint le gouvernement à intervenir dans les questions de prix, et imposé même à la Convention ses lois de maximum. Louis XIV a donc pu regarder comme un droit et un devoir de contraindre le détenteur du blé à le porter au marché, et le marchand à se contenter d'un prix modéré. C'était l'opinion de La Reynie. Il pourrait être du devoir du magistrat, disait le lieutenant de police, de faire assigner les marchands qui sont en faute, de saisir les grains, qui ont tenu le port trop longtemps et de les mettre au rabais, en un mot de les faire livrer à un certain prix, suivant l'esprit des règlements. Quelques semaines plus tard, il conseillait de fixer un prix pour le mois de septembre, et un prix moindre pour le mois d'octobre, afin de hâter la mise en vente par une espérance de bénéfice[26]. Des conseils semblables venaient également de la province. On provoquait Une déclaration du roi qui signifiât que tous les blés trouvés chez les particuliers au mois de décembre, demeureraient confisqués au profit des pauvres ; la crainte d'un pareil traitement avait, disait-on, fait venir beaucoup de vieux blés au marché[27]. Ceux-mêmes qui, comme l'intendant Foucauld, blâmaient la vente forcée, n'échappaient pas à la nécessité d'imposer quelque entrave au commerce : Je me suis bien trouvé, dit-il, d'empêcher les grands amas de blé, mais d'en laisser le commerce libre. Ce qui fait que la basse Normandie a moins souffert de la disette des grains que les autres provinces. Et cependant lui-même il défendait aux amidonniers de faire de l'amidon, attendu la disette des grains[28].

Une distribution d'argent au peuple par petites sommes avait d'abord paru bonne à tenter. On vit le duc d'Orléans, dans un voyage, distribuer chaque jour deux ou trois sacs de mille francs, à ne donner que trois francs ou même trente sous par tête[29]. Mais ce soulagement devenait illusoire par le grand nombre des besogneux ; il offrait en outre le danger d'encourager les exigences, la sédition même, et de payer, comme on l'a dit, ceux qu'il eût fallu punir. Au lieu de petits remèdes partiels au mal accompli, il était meilleur de s'attaquer au mal dans son principe. Le roi institua' donc une chambre spéciale, composée de Pussort, d'Aguesseau, Harlay conseiller d'État, et Phélippeaux intendant de justice, pour donner ordre aux blés qui étaient dans le royaume, les mettre à la portée de tous, en faire venir des provinces où il y en avait trop dans les lieux où il n'y en avait pas[30]. Une déclaration du 5 septembre imputa aux marchands de blé, bien plus qu'à la rareté des récoltes, la disette présente. Des commissaires du roi étaient envoyés dans les villes, bourgs, villages et jusque dans les abbayes, pour vérifier l'état des blés battus ou en grange. Quiconque possédait des blés n'en pourrait garder que la moitié pour sa consommation, et enverrait l'autre, à raison de certaine quantité par semaine, dans les marchés publics des villes ; l'amende pour contravention à cet ordre serait le double du prix des blés non envoyés à la vente[31]. Bientôt, à l'imitation de ce qui avait réussi en 1662, le roi traita avec un entrepreneur, qui s'engageait à lui fournir tous les jours cent mille rations de pain à deux sous la livre pour les pauvres de Paris ; les fours furent établis dans le Louvre, la distribution devait se faire sur des listes fournies par les curés[32]. Il importait encore, pour entretenir la patience, d'assurer l'avenir, et d'atténuer l'effet de la disette présente par la perspective d'une récolte meilleure. On parlait d'une inquiétude répandue à dessein par les marchands chez les particuliers et les laboureurs ; à entendre ces intéressés, si l'on ensemençait les terres, il ne resterait plus assez de blé pour vivre. Un arrêt du Conseil (13 octobre 1693) proclama qu'il y avait assez de blé en France pour les semences et pour la subsistance des peuples. Le roi ordonnait donc à tous les laboureurs, fermiers et autres faisant valoir des terres, d'ensemencer immédiatement. S'ils ne le font, d'autres sont autorisés à le faire chez eux, et à recueillir la récolte qui en proviendra. Ceux qui manqueraient d'argent sont autorisés à emprunter avec le privilège spécial pour le prêteur d'être remboursé avant tout autre créancier[33].

Cette sollicitude eut ses admirateurs, même en Angleterre, où les ennemis de Guillaume III ne manquèrent pas d'exalter les vertus royales et paternelles de son adversaire. En France, les écrivains officiels commentèrent d'un style ronflant les nouveaux bienfaits du grand roi. Nos ennemis, disait le Mercure de septembre, imputent aux effets de la guerre ce qui n'est qu'un effet de la nature, et cherchant à s'abuser eux-mêmes pour prolonger leurs malheurs en continuant la guerre, ils s'imaginent que la famine fera succomber la France, et qu'ainsi ils doivent encore différer à conclure la paix dont ils ont un si grand besoin, comme si le blé était chez eux à meilleur marché. Voilà les nouveaux prétextes que le prince d'Orange prend pour engager les alliés à ne pas songer à la paix. Mais il ne prévoyait pas jusqu'où cette espèce de disette porterait la gloire et la bonté du roi, en lui donnant l'occasion de paraître véritablement le père de ses sujets. Il leur a déjà fait distribuer des blés dans une pareille occasion à beaucoup meilleur marché qu'il ne se vendait alors. Il fait plus aujourd'hui, et, entrant dans les besoins de son peuple, il va faire distribuer du pain à un monde entier dont les voix s'élèveront jusqu'au ciel pour demander à Dieu qu'il continue de verser à pleines mains sur ce monarque les prospérités qui le mettent autant au-dessus des autres rois que les rois sont au-dessus des autres hommes. On achève environ trente fours au Louvre, beaucoup plus grands qu'à l'ordinaire, qui seront employés à cuire du pain jour et nuit, et ce pain étant donné à un prix beaucoup plus bas qu'il ne vaut aujourd'hui attirera mille bénédictions sur la personne du roi qui fait naître l'abondance en faveur de ses sujets où la disette régnait auparavant.

Le cours des choses réfuta tristement ces apparences. La distribution du pain à prix réduit eut pour premier résultat, en attirant sur Paris une multitude de pauvres étrangers, d'augmenter les besoins par l'encombrement de la population. Dès le 20 septembre, Pontchartrain invitait le premier président à expulser ces concurrents de la misère. Cette affluence, disait-il, rend la campagne déserte, multiplie la canaille et subordonne l'autorité à cette multitude toujours dangereuse[34]. Les Parisiens eux-mêmes ruinèrent le bienfait par leur empressement à en abuser. Beaucoup de gens accommodés (aisés) enlevaient une grande partie de ce pain à bas prix, non-seulement pour leur consommation, mais pour le revendre avec bénéfice[35]. Il fallut remettre le soin de la vente aux curés et aux vicaires qui connaissaient mieux leur monde ; puis, dès le mois de décembre, supprimer ces distributions. Le transport des blés d'une province à l'autre rencontra de grandes résistances ; les peuples, croyant reconnaître dans cette circulation la perte de leurs dernières ressources, s'y opposaient à force ouverte ; des excès de ce genre à Joigny, à Provins, restèrent impunis par l'impuissance des prévôts réduits à y consentir. On avait cru légitime de fixer un prix au pain, d'imposer par exemple une diminution d'un liard par livre ; on interdisait aux boulangers qui venaient de la campagne de remporter le pain qu'ils n'avaient pas vendu. Ils signifièrent que, si on les pressait de cette manière, ils ne reviendraient plus ; ils alléguaient pour raisons assez plausibles le prix du blé au-dessous duquel il n'était pas raisonnable de les contraindre à vendre le pain fabriqué, et les vols qu'ils avaient à subir par les routes, les rues et les marchés. On ne tarda pas à constater qu'une partie des boulangers renonçaient à leur profession, et que d'autres réduisaient leur cuisson d'un quart et même d'un tiers. Au mois de décembre la fureur du peuple se ranimait. On criait dans les rues qu'il fallait piller et saccager les riches, et découvrir les blés cachés. Le premier président Harlay imagina alors des ateliers publics que Pontchartrain appelait un des moyens les plus efficaces contre la fainéantise et la mendicité (janvier 1694), et presque en même temps on faisait sonner bien haut l'arrivée de blés amenés de l'étranger par Jean-Bart, d'où il résulta pour un moment quelque baisse de prix. On gagnait ainsi du temps, mais il fallait se résigner à vivre d'expédients de ce genre jusqu'à la moisson prochaine, qui fut seule capable en effet d'apaiser les esprits.

Les provinces ne souffraient pas moins que Paris. Il n'est pas vrai que Louis XIV ait eu la pensée, comme ses ennemis l'en accusent[36], de sacrifier le royaume à une seule ville, et d'épuiser des populations dociles au profit de Paris dont il craignait la turbulence. Dès le mois d'octobre (1693), il invitait les parlements à prendre les mesures qui étaient de leur compétence pour la nourriture des pauvres dans les provinces ; il insistait sur la nécessité d'une prompte organisation[37]. Il n'a donc été coupable ni d'indifférence ni de calcul égoïste ; ce qui prêterait plus justement au reproche, c'est l'imperfection des mesures adoptées, leur insuffisance pour tant de besoins, la difficulté de les appliquer aux diverses nécessités, et souvent la mollesse, l'embarras ou le peu de capacité des agents chargés de l'exécution. Ces conditions regrettables entravèrent souvent le zèle et la charité la plus déterminée. Nous le voyons dans les rapports adressés au premier président de Paris par les diverses autorités du ressort du parlement. On y trouve à la fois la preuve d'une grande misère et d'une grande indécision dans ceux qui sont chargés de la soulager.

Le grand remède ordonné par les magistrats était une taxe par paroisse à tant pour cent de la valeur des biens, avec laquelle on pourvoirait aux besoins des pauvres. Mais cette égalité en apparence si raisonnable était le premier obstacle à l'exécution de l'arrêt. En certaines contrées où la pauvreté était générale, quels étaient ceux qui payeraient ? Je prévois, écrivait l'évêque d'Orléans, des difficultés qui me font peur. La plupart des paroisses de la campagne sont dans la dernière misère ; ceux qui devraient être les plus accommodés manquent même de ce qui leur est nécessaire, bien loin d'avoir du superflu. Les habitants des villes souffrent comme les autres, et nous avons même dans celle-ci si peu de blé, et le peu que nous en avons est si cher, que le moindre pain y vaut quatre sous la livre. Nos marchands en avaient acheté en Bretagne et en Poitou ; mais on l'arrête dans les villes où il faut qu'il passe, et il ne nous en vient presque pas. En d'autres lieux les riches et les pauvres n'étaient pas mêlés si exactement que le superflu des uns pût compenser le dénuement des autres. Il y avait, dans le voisinage les unes des autres, des paroisses qui n'avaient que des riches. Ne convenait-il pas de faire une bourse commune à toutes les paroisses ? C'était l'avis de l'évêque de Châlons, l'avis de Bossuet ; mais il aurait fallu donner à quelqu'un le pouvoir de rassembler ces ressources d'ensemble. Bossuet réclamait ce pouvoir pour les évêques : On ne cherche pas, disait-il, en cette occasion à se donner de l'autorité ; elle est même fort à charge dans un temps si fâcheux ; mais il ne faut pas fuir le travail. L'intendant de Beauvais se heurtait à bien d'autres difficultés d'application. Que fallait entendre par pauvres ? Certaines gens véritablement pauvres avaient pourtant une pièce de terre, ou une méchante maison, une vache ; les obligerait-on à vendre tout cela avant de les assister ? Telle paroisse comptait fort peu de gens capables d'assister les autres ; en réglant leur taxe sur le pied de l'arrêt elle serait toujours en disproportion flagrante avec l'étendue des besoins. Convenait-il de faire payer la taxe en nature à ceux qui affermaient leurs biens en nature ? Dans ce cas ils payeraient beaucoup plus que ceux qui affermaient en argent. Il y avait des biens chargés de cenelles redevances, ne serait-il pas juste de faire la réduction de ces charges avant de régler la taxe de ces biens ? Toutes ces questions qui n'avaient pas été prévues ajournaient sans fin l'organisation des soulagements promis. Une entrave plus triste encore était la partialité des agents chargés de la répartition. Les officiers du roi, disait l'évêque de Châlons, n'osent pas agir pour le soulagement des pauvres ; ils craignent de se faire des affaires en exécutant ceux qui refusent de payer leur part. Bossuet dénonce également cette connivence que les curés lui ont fait connaître, et il se charge de la combattre en parlant lui-même aux seigneurs. Dans ce désarroi de la bienfaisance administrative, la meilleure ressource du pauvre était, comme toujours, la charité spontanée. Bossuet avait établi en principe que les habitants des villes devaient deux contributions, l'une à la campagne à raison des biens qu'ils y possédaient, l'autre à la ville pour éviter les inconvénients de la demeure ; tout son clergé, lui en tête, en donnait l'exemple. Il rend à ce clergé un beau témoignage : Les ecclésiastiques font leur devoir, et principalement les chanoines et les curés que nous avons sous notre main. Il y en a plusieurs dans ce diocèse qui, n'ayant que la portion congrue, la sacrifient. pour leurs pauvres, et vivent presque de rien sur leurs petites épargnes en vendant tout. A la Rochelle, si l'autorité parvenait à obtenir des boulangers un abaissement sensible du prix du pain, c'étaient les dames de la charité qui pourvoyaient à tous les autres besoins. Le vicaire général de Nevers travaillait à distribuer les pauvres par maisons, ou à les occuper à des travaux de terrassements, ou à obtenir de l'autorité l'affectation à leurs besoins des deux tiers de l'octroi et la suppression des dépenses qui n'étaient pas absolument nécessaires. Néanmoins telle était l'étendue de la misère qu'il ne pouvait lui-même distribuer chaque jour à chaque pauvre au-dessus de quinze ans, qu'une livre de pain sec, et une demi-livre dans une soupe faite avec des graines ou de l'huile. C'était aussi la ration à la Rochelle[38].

Il reste des calamités de cette époque un monument fort célèbre depuis cinquante ans, c'est-à-dire depuis le jour où on en a vérifié l'authenticité : c'est une lettre de Fénelon à Louis XIV, anonyme et sans date, mais dont l'auteur se reconnaît sans hésitation à l'écriture, et dont le contenu indique clairement le temps de Steinkerque, de Nerwinde et de la disette. L'abbé de Fénelon était depuis 1689 précepteur des petits-fils de Louis XIV. Il jouissait à la cour d'une grande considération par son esprit, un talent de plaire fait tout exprès, et par une piété encore plus grande. Mme de Maintenon s'était placée en quelque sorte sous sa conduite ; elle l'avait prié de lui exposer par écrit les défauts qu'il avait pu observer en elle ; et il avait répondu à cette confiance par une franchise qui n'épargnait ni les défauts réels, ni les apparences trompeuses de vertu. Déjà dans cet écrit il étendait sa direction jusqu'au roi par l'intermédiaire de sa femme. Le grand point, disait-il, est de l'assiéger puisqu'il veut l'être, et de le gouverner puisqu'il veut être gouverné... L'essentiel est de l'obséder par des gens vertueux qui agissent de concert avec vous, pour lui faire accomplir, dans leur vraie étendue, ses devoirs dont il n'a aucune idée. Un peu plus tard, il crut utile de s'adresser au roi lui-même, et de lui dénoncer la vérité, comme nous avons vu Bossuet le faire en 1675. Mais il se sentait sans doute moins autorisé que Bossuet à parler en face au grand roi ; il se dissimula donc sous le pseudonyme de l'inconnu. La personne qui prend la liberté de vous écrire cette lettre, disait-il, vous aime sans être connue de vous. A la faveur de ce déguisement, il put tout dire et des défauts du monarque, et de la misère publique, et dépasser même les bornes de la justice par des imputations exagérées.

D'abord, il montre le roi à lui-même par l'exposé de ses défauts, qui sont la défiance, la jalousie, l'éloignement de la vertu, la crainte de tout mérite éclatant, le goût des hommes souples et rampants, l'attention à son seul intérêt, la prétention d'effacer la gloire de tous ses prédécesseurs ensemble. Il lui reproche d'avoir subordonné l'État et les règles à son bon plaisir, et livré depuis trente ans le pouvoir à des ministres hautains, durs, injustes, violents et de mauvaise foi, qui n'ont, élevé si haut son autorité que parce qu'elle était devenue la leur, et ne lui ont parlé que pour éloigner de lui tout mérite qui pouvait leur faire ombrage. Il passe de là aux guerres injustes, celle de Hollande d'abord, d'où le nom du roi et de la France est sorti odieux et insupportable aux peuples voisins ; aux conquêtes arrachées par la force comme à Nimègue, aux acquisitions frauduleuses, comme Strasbourg, qui out ranimé et réuni contre lui toute l'Europe. Il arrive enfin aux conséquences de ces excès, c'est-à-dire à la misère présente : nous citons textuellement :

Vos peuples que vous devriez aimer comme vos enfants, et qui ont été jusqu'ici si passionnés pour vous, meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée ; les villes et la campagne se dépeuplent, tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti... La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provision. Les magistrats sont avilis et méprisés. La noblesse, dont tout le bien est en décret, ne vit que de lettres d'État. Vous êtes importuné de la foule de gens qui demandent et qui murmurent... Le peuple qui vous a tant aimé, qui a eu tant de confiance en vous, commence à perdre l'amitié, la confiance et même le respect. Vos victoires et vos conquêtes ne le réjouissent plus, il est plein d'aigreur et de désespoir... Les émotions populaires, qui étaient inconnues depuis si longtemps, deviennent fréquentes. Paris même, si près de vous, n'en est pas exempt. Les magistrats sont contraints de tolérer l'insolence des mutins, et de faire couler sous main quelque monnaie pour les apaiser ; ainsi on paye ceux qu'il faudrait punir. Vous êtes réduit à la honteuse et déplorable extrémité ou de laisser la sédition impunie, ou de faire massacrer avec inhumanité des peuples que vous mettez au désespoir, en leur arrachant, par vos impôts pour cette guerre, le pain qu'ils tâchent de gagner à la sueur de leurs visages.

Ce qui aggrave les malheurs, c'est que le roi a un bandeau fatal sur les yeux, qu'il se flatte sardes succès journaliers qui ne décident rien — Steinkerque, Nerwinde —, et qu'il craint d'être réduit à rabattre quelque chose de sa gloire. D'où vient cet aveuglement, sinon de ce qu'il n'aime pas Dieu, qu'il ne le connaît pas, qu'il ne fait rien pour le connaître, qu'il ne le craint même que d'une crainte d'esclave, qu'il craint l'enfer et non pas Dieu, que sa religion ne consiste qu'en superstitions, en petites pratiques superficielles, que, scrupuleux sur des bagatelles, il est endurci sur des maux terribles. Le seul remède est de s'humilier sous la puissante main de Dieu, de demander, la paix, d'expier par cette humiliation toute la gloire dont il a fait son idole, et, pour sauver l'État, de rendre des conquêtes que l'on ne peut garder sans injustice. Celles mêmes qui lui ont été abandonnées par des traités ne peuvent pas être retenues sous prétexte qu'elles servent à la sûreté des frontières. Il est inutile de dire qu'elles étaient nécessaires à l'État : le bien d'autrui ne nous est jamais nécessaire.

Lorsque cette lettre fut publiée avec tous les caractères d'authenticité en 1825[39], elle profita de la popularité qui s'attachait à tout moyen d'opposition contre le gouvernement d'alors. Une satire aussi dure de Louis XIV par un des plus illustres de sa cour, une protestation d'un témoin oculaire contre les gloires que le XVIe siècle s'était si largement décernées, en amoindrissant la valeur du grand roi, pouvait bien affaiblir le prestige de ses descendants ; le même sentiment a particulièrement contribué, deux ou trois ans plus tard, à la fortune des Mémoires de Saint-Simon publiés pour la première fois dans leur entier, à la veille de la révolution de Juillet. Nous ne prétendons pas, par cette remarque, infirmer l'autorité historique de la lettre de Fénelon, ni diminuer le mérite de. sa franchise, quoique le pseudonyme diminue un peu le courage. Louis XIV avait grand besoin qu'on lui dît la vérité, c'était même son malheur de ne pas l'entendre assez souvent, et nous nous faisons un devoir de la lui dire en toute occasion, et à ses grands hommes comme à fui. Cependant convient-il d'admettre toutes les accusations, tous les systèmes politiques de Fénelon ? Dire la vérité, c'est la dire tout entière, rien de moins, mais rien de plus. Or, est-il vrai que Louis XIV eût la crainte de tout mérite éclatant ? Quoi ! celui qui avait si bien compris Turenne, distingué le bourgeois Colbert, qui s'était attaché à Bossuet par admiration, et avait choisi Fénelon lui-même sur sa renommée, celui-là avait peur de l'éclat dans les hommes dont il s'entourait ! Est-il vrai que ses ministres depuis trente ans n'eussent fait sentir leur puissance que par leurs hauteurs et leurs duretés ? Est-ce donc que les institutions de Colbert en particulier n'avaient profité qu'à lui seul ? Est-il vrai encore que ces ministres, à l'exemple de leur maître, eussent écarté soigneusement tout mérite capable de les effacer ou de les égaler ? Duquesne et Vauban protesteraient en faveur de Colbert ; Vauban, Catinat, Schönberg, en faveur de Louvois. Loin d'accepter cette imputation, reconnaissons-y bien plutôt cette morgue aristocratique qui reparaîtra plus d'une fois dans Fénelon, qui est tout Saint-Simon, qui dirigera la conduite des amis du duc de Bourgogne, cette antipathie jalouse et in juste pour les bourgeois élevés à la hauteur de la noblesse, et ce besoin d'obséder exclusivement, de gouverner Louis XIV, dont Fénelon n'avait pas craint d'entretenir Mme de Maintenon. La ressemblance perce déjà, jusque dans le langage, entre Fénelon et Saint-Simon. Le premier disait à Louis XIV : Vous ne craignez pas Dieu, vous ne craignez que l'enfer. Le second écrira que le seul frein de Louis XIV a été la crainte du diable que Dieu lui laissa toute sa vie. Et ce conseil de faire la paix à tout prix, d'abandonner toutes les conquêtes injustes, même celles de Nimègue, par cette raison que les vaincus n'y avaient consenti que le couteau sous la gorge, était-ce la sagesse d'un politique qui a pesé toutes les raisons d'État et toutes les contradictions du cœur humain, ou bien le rêve d'un poète, un idéal au-dessus de l'humanité bon tout au plus à développer dans un poème héroïque ? Toute la France, malgré sa misère présente, aurait protesté, au nom de l'honneur national, comme elle protesta contre la paix de Ryswick, qui était pourtant bien moins humiliante. Si jamais Louis XIV avait pu soupçonner quel était l'auteur de cette lettre, il aurait sans doute à cette occasion formulé le jugement que lui inspirèrent, dit-on, quelques-unes des utopies du Télémaque : Bel esprit chimérique.

Ce que Louis XIV a dû penser de cette lettre, personne ne peut le savoir, puisque dans le temps même personne n'a su qu'elle lui avait été adressée. Mais il est certain qu'il s'accordait avec Fénelon sur un point, l'utilité de faire la paix pour soulager la misère. Mme de Maintenon la désirait sincèrement ; elle atteste dans le roi le même désir. Je languis de la guerre, écrivait-elle le 27 août 1693[40], et je donnerais tout pour la paix. Le roi la fera dès qu'il le pourra et la veut aussi véritablement que moi. Elle disait aux dames de Saint-Louis[41] : Il n'y a que la paix générale qui puisse me donner une plus grande joie que celle que je ressens de vous voir contentes de l'état que vous allez embrasser. Elle saluait la victoire de la Marsaille par cette protestation : Toutes nos victoires me font d'autant plus de plaisir qu'elles ne changent pas le cœur du roi pour la paix. Il connaît la misère de ses peuples, rien ne lui est caché là-dessus[42]. Nous avons vu plus haut les propositions qu'il fit alors à ses ennemis ; malheureusement Guillaume III ne permit pas à ses alliés de se prendre à cet appât. Il fallut continuer une lutte écrasante, et pendant quatre années encore se traîner péniblement entre des hostilités languissantes et des expédients financiers aussi onéreux qu'insuffisants.

 

 

 



[1] Vauban, Dîme royale, au commencement du projet.

[2] Pour toutes ces opérations financières, voir Isambert, Anciennes Lois françaises, texte des édits ; Dangeau, Journal, et çà et là Mémoires de Foucauld.

[3] Isambert, édit de mars 1691 : création des maîtres héréditaires des arts et métiers.

[4] Isambert, édit de mars 1698 : aliénation de domaines.

[5] Isambert, édit d'août 1691.

[6] Isambert, édit de janvier 1692.

[7] Isambert, édit de mars 1691.

[8] Nous ne pouvons trouver de quel édit il est ici question.

[9] Depping, Correspondance administrative, tome III.

[10] Le livre de Boisguillebert se rapporte surtout à la guerre de la seconde coalition. Il n'a été publié qu'en 1697, et dans les dernières pages il parle de la capitation qui ne fut établie qu'en 1695. Mais dans le corps de l'ouvrage, c'est-à-dire 28 pages avant la fin, il donne la date de la rédaction par ces mots : depuis quatre ans que la guerre existe ; ce qui indique nécessairement l'année 1692.

[11] Boisguillebert, Détail de la France, IIe partie.

[12] Boisguillebert, Détail de la France, IIIe partie, chapitre II.

[13] Le Détail de la France, IIe partie, ch. XXI.

[14] Dangeau, Journal, mars et avril 1691.

[15] Bussy à Sévigné, 31 janvier 1692.

[16] Dangeau, Journal, janvier 1692.

[17] Saint-Simon, Mémoires.

[18] Maintenon, lettres à l'abbé Gobelin, avril 1691 ; à Mme de Brinon, août 1693.

[19] Le duc du Maine à Mme de Maintenon, sans date, mais avant la mort de Mademoiselle : Je crains plus vos réprimandes ou remontrances que colles de Mme de Montespan, parce que les vôtres sont toujours autorisées de la raison... Je serais inconsolable de vous voir rougir pour moi. On est prévenu en ma faveur parce qu'on sait que vous m'avez élevé.

[20] Mercure, février 1692 : Une paire de boucles d'oreilles, une paire de pendants, grande attache de devant, quatre attaches de poches, un nœud de derrière, quarante-huit boutons. Une parure de rubis, une parure de saphirs, une parure de topaze... Plus quatre-vingts boutonnières, une lassure, deux tailles, vingt pièces pour chamarrer le devant.

[21] L'année suivante, 1693, la maison d'Orléans reçut un accroissement considérable de fortune par la mort de Mme de Montpensier. Cette princesse avait institué son légataire universel, au lieu de Lauzun, le duc d'Orléans son cousin, à l'exception du château de Choisy qu'elle légua au dauphin. Le duc d'Orléans acquit de cette manière tous les domaines de Montpensier, plus l'héritage des Guise qui était revenu à Mademoiselle en 1686. Lauzun, qui avait tout à fait perdu ses bonnes grâces, et qu'elle avait refusé de voir au moment de sa mort, eut la lâcheté et la bassesse de réclamer au moins sa fortune en vertu d'un testament qu'elle avait fait en sa faveur en 1670. Mais le nouveau testament annulait l'ancien.

[22] Sévigné, 27 janvier 1692.

[23] Dangeau, Journal, 16 nov. 1692.

[24] Depping, Correspondance administrative, tome II. Voir dans cette collection les rapports de La Reynie et sa correspondance avec Pontchartrain et Harlay.

[25] Rapport de La Reynie. Depping, tome II.

[26] Depping, Correspondance administrative. Rapports de La Reynie, juillet et août 1693.

[27] Depping, Correspondance administrative. Rapport du vicaire général de Nevers, novembre 1693.

[28] Foucauld, Mémoires, 1693.

[29] Mémoires de Lafare.

[30] Dangeau, Journal, 5 sept. Mercure de septembre.

[31] Isambert, Anciennes Lois françaises.

[32] Dangeau, 29 septembre.

[33] Isambert, texte de l'arrêt.

[34] Depping, tome II.

[35] Mandement de l'archevêque Harlay, 21 octobre 1693.

[36] Macaulay, Histoire de Guillaume III, tome III, chap. II.

[37] Depping, tome I. Lettres de Pontchartrain à Harlay, 13 et 16 octobre 1693.

[38] Depping, Correspondance administrative, tome Ier. Rapports adressés à de Harlay, en novembre 1893.

[39] On avait quelquefois parlé, dans le siècle dernier, de cette lettre de Fénelon à Louis XIV ; mais, comme on n'en pouvait présenter que des copies, Voltaire lui-même la révoquait en doute. En 1825, le libraire Renouard, un de ces libraires érudits et chercheurs, dignes de faire des découvertes précieuses, et dont la race s'éclaircit de jour en jour, trouva dans une vente le manuscrit original écrit tout entier de la main de Fénelon, et surmonté à la première page d'une note d'un neveu de l'auteur, ainsi conçue : Minute d'une lettre de M. l'abbé de Fénelon au roi, à qui elle fut remise dans le temps par M. le D. de B. Il en fit aussitôt plusieurs éditions dont une on grand papier vélin, avec les portraits de Louis XIV et de Fénelon, et l'autre plus simple, et d'un format qui permettait de la joindre aux éditions in-8° de Télémaque et des diverses œuvres de Fénelon. Depuis, les directeurs de Saint-Sulpice, après avoir vérifié les pièces acquises par Renouard, n'ont pas hésité à Insérer cette lettre, à sa place, date leur édition, in-8° compacte, des œuvres de Fénelon.

[40] Maintenon à Mme de Brinon.

[41] 1er octobre 1693.

[42] 14 octobre 1693.