LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE

 

V. — LES GENS DE LETTRES À LA BASTILLE[1].

 

 

Parlant des gens de lettres en France, sous l'ancien régime, Michelet les appelle les martyrs de la pensée ; il ajoute : Le monde pense, la France parle. Et c'est justement pour cela que la Bastille de France, la Bastille de Paris — j'aimerais mieux dire la prison de la pensée, — fut, entre toutes les Bastilles, exécrable, infâme et maudite. Au cours de l'article consacré à la Bastille dans la Grande Encyclopédie, M. Fernand Bournon écrit : Après Louis XIV et pendant tout le xvme siècle, la Bastille fut surtout employée à réprimer, sans pouvoir l'entraver, ce généreux et grandiose mouvement, qui est la gloire de l'esprit humain, vers les idées d'émancipation et d'affranchissement ; c'est l'époque où les philosophes, les publicistes, les pamphlétaires, les libraires eux-mêmes y sont détenus en grand nombre. Et, à l'appui de cette apostrophe éloquente, M. Bournon cite les noms de Voltaire, de La Beaumelle, de l'abbé Morellet, de Marmontel et de Linguet, enfermés à la Bastille ; de Diderot et du marquis de Mirabeau, mis au château de Vincennes.

Reprenons l'une après l'autre l'histoire de ces pauvres victimes, et suivons leur martyrologe.

 

VOLTAIRE[2].

Le plus illustre et le premier en date des écrivains cités par M. Bournon, est Voltaire. Il fut embastillé à deux reprises différentes. Sa première détention commença le 17 mai 1717. A cette date le poète n'avait que vingt-deux ans, peu de réputation ; il ne portait même pas le nom de Voltaire, qu'il ne prit qu'après qu'il fut sorti de la Bastille, le 14 avril 1718. Ce qui occasionna sa détention, ce n'est pas ce généreux et grandiose mouvement vers les idées d'affranchissement qui est la gloire de l'esprit humain, mais quelques polissonneries qui, franchement, valaient cela ; des vers grossiers contre le Régent et sa fille, et des propos publics plus grossiers encore. Beaucoup d'auteurs impriment que Voltaire fut embastillé pour avoir écrit les J'ai vu, satire contre le gouvernement de Louis XIV, dont chaque strophe se terminait par ce vers :

J'ai vu ces maux, et je n'ai pas vingt ans.

C'est une erreur. Voltaire fut enfermé pour avoir écrit le Puero regnante, quelques vers sur le Régent et sa fille, la duchesse de Berry, qu'il serait impossible de traduire. Il y avait ajouté des observations dont la reproduction serait impossible également. A la Bastille, Voltaire subit des interrogatoires, au cours desquels il mentit effrontément, puis on lui laissa une assez grande liberté. C'est à la Bastille, écrit Condorcet, que le jeune poète ébaucha le poème de la Ligue, corrigea sa tragédie d'Œdipe, et fit une pièce de vers fort gaie sur le malheur d'y être.

Voici de cette pièce les vers les moins mauvais :

Or, ce fut donc par un matin, sans faute,

En beau printemps, un jour de Pentecôte,

(cette Pentecôte vient un peu pour la rime : en 1717 la Pentecôte tombait le 16 mai, Voltaire fut arrêté le 17)

Qu'un bruit étrange en sursaut m'éveilla

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'arrive enfin dans mon appartement.

Certain croquant, avec douce manière,

Du nouveau gîte exaltait les beautés,

Perfections, aises, commodités :

Jamais Phœbus, dit-il, dans sa carrière,

N'y fit briller sa trop vive lumière,

Voyez ces murs de dix pieds d'épaisseur,

Vous y serez avec plus de fraîcheur.

Puis, me faisant admirer la clôture,

Triple la porte et triple la serrure,

Grilles, verrous, barreaux de tout côté :

C'est, me dit-il, pour votre sûreté.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Me voici donc en ce lieu de détresse,

Embastillé, logé fort ii l'étroit,

Ne dormant point, buvant chaud, mangeant froid,

Sans passe-temps, sans amis, sans maîtresse.

Quand Voltaire fut rendu libre, le Régent, qu'il avait injurié, comme nous venons de le dire, lui offrit avec bonne grâce sa protection. La réponse du poète est connue : Monseigneur, je remercie Votre Altesse Royale de vouloir bien continuer à se charger de ma nourriture, mais je la prie de ne plus se charger de mon logement. Le jeune écrivain obtint ainsi du Régent une pension de quatre cents écus, que celui-ci fit plus tard porter à deux mille livres.

Voltaire fut mis à la Bastille une seconde fois, en avril 1726. Cette nouvelle détention ne fut rien moins que justifiée. Il s'était pris de querelle, un soir, à l'Opéra, avec le chevalier de Rohan-Chabot. Une autre fois, à la Comédie-Française, dans la loge de Mlle Lecouvreur, le poète et le gentilhomme en vinrent aux propos les plus vifs. Rohan leva sa canne, Voltaire mit la main à l'épée, l'actrice s'évanouit. A quelques jours de là, le brave chevalier de Rohan, assisté de six coupe-jarrets, derrière lesquels il était hardiment posté, faisait bâtonner notre poète en plein jour. Le chevalier, racontant plus tard l'aventure, disait agréablement : Je commandais les travailleurs. De ce moment Voltaire chercha à se venger. Les rapports de police nous révèlent de curieux détails sur sa vie décousue, errante, fiévreuse, durant la période qui s'écoula entre l'insulte et l'arrestation du poète, écrit le minutieux historiographe de Voltaire, Desnoiresterres. Nous voyons, par l'un de ces rapports de police, que le jeune écrivain se met en relation avec des soldats aux gardes ; plusieurs bretteurs fréquentent chez lui. Un parent, qui essaye de le calmer, le trouve plus irrité et plus violent dans ses discours que jamais. Il parait certain qu'il médite quelque mauvais coup, qui aurait été justifié d'ailleurs. Le cardinal de Rohan obtint qu'on le fit arrêter dans la nuit du 17 avril 1726 et mettre à la Bastille.

Parlant de cette nouvelle incarcération le maréchal de Villars écrit : Le public, disposé à tout blâmer, trouva pour cette fois, avec raison, que tout le monde avait tort : Voltaire d'avoir offensé le chevalier de Rohan, celui-ci d'avoir osé commettre un crime cligne de mort en faisant battre un citoyen, le gouvernement de n'avoir pas puni la notoriété d'une mauvaise action et d'avoir fait mettre le battu à la Bastille pour tranquilliser le batteur. Et, cependant, nous lisons dans le rapport du lieutenant de police Hérault : Le sieur de Voltaire a été trouvé muni de pistolets de poche, et la famille, sur l'avis qu'elle a eu, a applaudi unanimement et universellement à la sagesse d'un ordre qui épargne à ce jeune homme la façon de quelque nouvelle sottise, et aux honnêtes gens, dont cette famille est composée, le chagrin d'en partager la confusion.

Voltaire reste à la Bastille douze jours ; on lui permet d'avoir auprès de lui, pour le servir, un domestique de son choix, qui est nourri aux frais du roi ; lui-même prend ses repas, quand il lui plaît, à la table du gouverneur, sortant de la Bastille, car l'hôtel du gouverneur s'élève au dehors de la prison ; parents et amis viennent le voir ; son ami Thiériot dîne avec lui ; on lui donne plumes, papier, livres, et ce qu'il désire pour se distraire. Usant et abusant de ces facilités, écrit Desnoiresterres, Voltaire crut qu'il pouvait donner audience à tout Paris. Il écrit à ceux de ses amis qui ne se sont pas encore rangés à leur devoir et les exhorte à lui donner preuve de vie. — J'ai été accoutumé à tous les malheurs, mande-t-il à Thiériot, mais pas encore à celui d'être abandonné de vous entièrement. Mme de Bernières, Mme du Deffand, M. le chevalier des Alleurs devraient bien me venir voir. Il n'y a qu'à demander permission à M. Hérault on à M. de Maurepas. Lors de l'entrée du poète à la Bastille, le lieutenant de police avait écrit au gouverneur : Le sieur de Voltaire est d'un génie à avoir besoin de ménagements. Son Altesse Sérénissime a trouvé bon que j'écrivisse que l'intention du roi est que vous lui procuriez les douceurs et la liberté intérieure de la Bastille qui ne seront point contraires à la sécurité de sa détention[3]. L'ordre de liberté fut signé le 26 avril.

 

LA BEAUMELLE[4].

Dans la liste de M. Bournon, La Beaumelle vient en deuxième ligne. Il fut embastillé dans les circonstances que voici : Après s'être brouillé à Berlin avec Voltaire, qu'il avait comparé à un singe, La Beaumelle revint à Paris, d'où il était exilé. Il y fit imprimer une nouvelle édition du Siècle de Louis XIV, de Voltaire, à l'insu de ce dernier, en y insérant des notes injurieuses pour la maison d'Orléans. La Beaumelle, s'écrie Voltaire, est le premier qui ait osé faire imprimer l'ouvrage d'un homme de son vivant. Ce malheureux Érostrate du Siècle de Louis XIV a trouvé le secret de changer, pour quinze ducats, en un libelle infâme, un livre entrepris pour la gloire de la nation[5].

La Beaumelle fut écroué à la Bastille en avril 1753 et y resta six mois. Écrivant, le 18 mai 1753, à M. Roques, Voltaire disait qu'il n'y avait guère de pays où il ne dût être puni tôt ou tard, et je sais, de source certaine, qu'il y a deux cours où on lui aurait infligé un châtiment plus capital que celui qu'il éprouve[6].

La Beaumelle ne tarda pas à faire paraître son édition des Mémoires pour servir à l'histoire de Mme de Maintenon et à celle du siècle passé, avec neuf volumes de correspondance. Il avait fabriqué des lettres qu'il attribuait à Mme de Saint-Géran, à Mme de Frontenac, publiait une correspondance de Mme de Maintenon, que M. Geffroy, dans un livre qui fait autorité, estime pleine de falsifications éhontées, d'inventions malsaines et grossières. Enfin, il avait inséré dans son ouvrage la phrase suivante : La cour de Vienne accusée depuis longtemps d'avoir toujours à ses gages des empoisonneurs[7]....

Il faut noter que des circonstances particulières devaient donner du retentissement à la publication de La Beaumelle, que la réputation de Fauteur à l'étranger, le titre même, lui prêtaient un grand poids, et que la France, qui s'engageait dans la guerre de Sept Ans, avait besoin des bonnes grâces de l'Autriche. La Beaumelle fut conduit à la Bastille une seconde fois. Le lieutenant de police, Berryer, lui fit subir l'interrogatoire d'usage. La Beaumelle était l'homme du monde le plus spirituel, au point qu'au cours de leurs querelles il mit Voltaire lui-même au désespoir. Tel il se montra dans son interrogatoire. La Beaumelle, lui dit Berryer, vous me donnez là de l'esprit, ce que je vous demande ce sont des raisons. Sur le désir qu'il exprima d'avoir un compagnon de chambre, on le mit avec l'abbé d'Estrées. Les officiers du château firent venir de chez lui tous ses manuscrits, afin qu'il pût continuer ses travaux. La Beaumelle eut à la Bastille une bibliothèque de six cents volumes, rangés sur des rayons que le gouvernement avait fait construire pour lui. Il y acheva une traduction des Annales de Tacite et des Odes d'Horace. Il avait la permission d'écrire à ses parents et amis, de recevoir leurs visites ; il avait la liberté de se promener dans le jardin du château, d'élever de petits oiseaux dans sa chambre, et se faisait apporter du dehors toutes les gourmandises dont il était friand[8]. Le premier secrétaire de la lieutenance de police, Duval, rapporte l'épisode suivant : Danry — c'est le fameux Latude — et Allègre — son compagnon de chambre et, bientôt, d'évasion — trouvèrent moyen d'entrer en correspondance de lettres avec tous les prisonniers de la Bastille. Ils levaient une pierre dans un cabinet de la chapelle et mettaient dessous leurs lettres. La Beaumelle se fit passer pour une femme dans ses lettres à Allègre, et comme il avait beaucoup d'esprit et que ce dernier était très vif et écrivait très bien, Allègre devint amoureux fou de La Beaumelle, au point qu'étant convenus réciproquement de brûler leurs lettres, Allègre avait conservé celles de son amante La Beau-ruelle, qu'il n'avait pu se résoudre à jeter au feu, de manière, qu'ayant été découvert dans une visite qu'on fit dans sa chambre, il fut mis au cachot quelque temps[9]. Le prisonnier s'amusait également à faire des vers qu'il récitait à haute voix, ce qui remplit (l'inquiétude les officiers de la garnison, et le major Chevalier en écrivit au lieutenant de police :

Le sieur de la Beaumelle semble avoir beaucoup perdu de sa cervelle ; il paraît comme insensé ; il s'amuse à déclamer dans sa chambre, en vers, une partie de la journée ; le reste du temps il est tranquille 2[10].

Cette nouvelle détention dura du mois d'août 1756 au mois d'août 1757.

 

L'ABBÉ MORELLET[11].

Nous arrivons à l'abbé Morellet, homme d'un esprit fin et charmant, l'un des meilleurs encyclopédistes, qui mourut, en 1819, membre de l'Institut, entouré de l'estime de tous. Il fut arrêté, le 11 juin 1760[12], pour avoir fait imprimer et distribuer, sans privilège ni permission, une brochure intitulée : Préface de la Comédie des philosophes ou vision de Charles Palissot. Voici en quels termes, plus tard, Morellet jugea lui-même son pamphlet : J'en dois faire ici ma confession. Dans cet écrit, je passe de beaucoup les limites d'une plaisanterie littéraire envers le sieur Palissot, et je ne suis pas aujourd'hui même sans remords de ce péché. Et de plus, comme doit le reconnaître J.-J. Rousseau, en faveur de qui le pamphlet avait cependant été en partie composé, l'abbé insultait très impudemment une jeune et jolie femme, Mme de Robecq, qui était mourante de la poitrine, crachait le sang et mourut effectivement quelques jours plus tard.

L'arrestation de l'abbé Morellet fut demandée par Malesherbes, qui était alors directeur de la librairie, Malesherbes, l'un des esprits les plus libéraux et les plus généreux de son temps, qui fut l'inspirateur des fameuses remontrances de la Cour des Aides contre les lettres de cachet, Malesherbes qui, au témoignage de M. H. Monin[13], nommé directeur de la librairie, protégea les philosophes et les gens de lettres et facilita, par son action personnelle, la publication de l'Encyclopédie. Parlant de la Préface de la Comédie, Malesherbes écrit au lieutenant général de police, Gabriel de Sartine[14] : C'est une brochure sanglante, non seulement contre Palissot, mais contre des personnes respectables et qui, par leur état, devraient être à l'abri de pareilles insultes. Je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien faire cesser ce scandale. Je crois qu'il est de l'ordre public que la punition soit très sévère, et que cette punition ne se termine pas à la Bastille ou au For-l'Évêque, parce qu'il faut mettre une très grande différence entre le délit des gens de lettres, qui se déchirent entre eux, et l'insolence de ceux qui s'attaquent aux personnes les plus considérables de l'État. Je ne crois pas que Bicêtre soit trop fort pour ces derniers. Si vous avez besoin de demander les ordres du Roi à M. de Saint-Florentin pour les partis que vous aurez à prendre, j'espère que vous voudrez bien l'instruire de la demande que je vous fais.

On remarquera, qu'au témoignage de Malesherbes, la Bastille ne pouvait suffire à punir la Préface de la Comédie, ni même le For-l'Évêque ; il demande la plus rude des prisons, Bicêtre. Sans tarder, il est vrai, l'excellent homme revient à des sentiments plus doux. Une détention à Bicêtre, écrit-il[15], serait infamante. Saint-Florentin et Sartine ne demandaient pas mieux que de se laisser convaincre. Morellet fut conduit à la Bastille. L'ordre d'arrestation, écrit à Malesherbes un de ses agents, a été exécuté ce matin — par l'inspecteur d'Hémery —, avec tous les bons procédés qu'on a pu mettre dans une aventure aussi fâcheuse. D'Hémery connaît l'abbé Morellet et il en a parlé à M. de Sartine dans les termes les plus avantageux[16].

En entrant à la Bastille, l'abbé avait calculé que sa captivité durerait six mois, et, après avoir avoué qu'il envisageait dès lors sa détention sans trop d'ennui, il ajoute : Je dois dire, pour atténuer la trop bonne opinion qu'on pourrait prendre de moi et de mon courage, que j'étais merveilleusement soutenu par une pensée qui rendit ma petite vertu plus facile. Je voyais quelque gloire littéraire éclairer les murs de ma prison : persécuté, j'allais être plus connu. Les gens de lettres, que j'avais vengés, et la philosophie dont j'étais le martyr, commenceraient ma réputation. Les gens du monde, qui aiment la satire, allaient m'accueillir mieux que jamais. La carrière s'ouvrait devant moi, et je pourrais y courir avec plus d'avantage. Ces six mois de Bastille seraient une excellente recommandation et feraient infailliblement ma fortune.

L'abbé demeura à la Bastille, non six mois, mais six semaines, qui s'écoulèrent, observe-t-il, j'en ris encore en l'écrivant, très agréablement pour moi. Il les employa à lire des romans et, spirituellement, à écrire un Traité de la liberté de la Presse[17]. Puis le bon abbé nous apprend que les espérances dont il s'était bercé n'ont pas été trompées. Au sortir de la Bastille, c'était un homme arrivé. Peu connu deux mois auparavant, voilà qu'il trouve partout l'accueil désiré. Les portes des salons de Mme de Boufflers, de Mme Necker, du baron d'Holbach, s'ouvrent devant lui ; les femmes le plaignent et l'admirent ; les hommes font comme les femmes. Or n'avons-nous encore une Bastille pour faciliter la carrière des écrivains de talent !

 

MARMONTEL[18].

Quant à Marmontel, le séjour de la prison royale lui parut aussi agréable qu'à l'abbé Morellet. Il s'était amusé à réciter chez Mme Geoffrin une satire mordante où le duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre du roi, était cruellement maltraité[19]. Le duc se plaignit ; Marmontel lui écrivit pour déclarer qu'il n'était pas l'auteur de la satire[20] ; mais le gentilhomme tint bon.

Que voulez-vous — dit à Marmontel le comte de Saint-Florentin, qui contresigna la lettre de cachet, — M. le duc d'Aumont vous accuse et veut que vous soyez puni. C'est une satisfaction qu'il demande pour récompense de ses services et des services de ses ancêtres. Le roi a bien voulu la lui accorder. Allez-vous-en trouver M. de Sartine ; je lui adresse l'ordre du roi ; vous lui direz que c'est de ma part que vous venez le recevoir.

Sartine était lieutenant général de police.

Je me rendis chez M. de Sartine, poursuit Marmontel, où je trouvai l'exempt qui allait m'accompagner. M. de Sartine voulait qu'il se rendît à la Bastille dans une autre voiture que la mienne. Ce fut moi qui me refusai à cette offre obligeante ; et, dans le même fiacre, mon introducteur et moi nous arrivâmes à la Bastille[21]..... Le gouverneur, M. d'Abadie, me demanda si je voulais qu'on me laissât mon domestique.... On visita légèrement mes paquets et mes livres, et l'on me fit monter dans une vaste chambre où il y avait pour meubles deux lits, deux tables, un bas d'armoire et trois chaises de paille. Il faisait froid, mais un geôlier nous fit bon feu et m'apporta du bois en abondance. En même temps on me donna des plumes, de l'encre, du papier, à condition de rendre compte de l'emploi et du nombre de feuilles que l'on m'aurait remises.

Le geôlier revint me demander si je trouvais mon lit assez bon. Après l'avoir examiné, je répondis que les matelas en étaient mauvais et les couvertures malpropres. Dans la minute tout cela fut changé. On me fit demander aussi quelle était l'heure de mon dîner. Je répondis : L'heure de tout le monde. La Bastille avait une bibliothèque ; le gouverneur m'en envoya le catalogue, en me donnant le choix des livres qui la composaient. Je le remerciai pour mon compte, mais mon domestique demanda pour lui les romans de Prévost, et on les lui apporta.

Suivons le récit de Marmontel. De mon côté, dit-il, j'avais de quoi me sauver de l'ennui. Impatienté depuis longtemps du mépris que les gens de lettres témoignent pour le poème de Lucain, qu'ils n'avaient pas lu et qu'ils ne connaissaient que par la version barbare et ampoulée de Brébeuf, j'avais résolu de le traduire plus décemment et plus fidèlement en prose, et ce travail, qui m'appliquerait sans me fatiguer la tête, se trouvait le plus convenable au loisir solitaire de ma prison. J'avais donc apporté avec moi la Pharsale, et, pour l'entendre mieux, j'avais eu soin d'y joindre les Commentaires de César. Me voilà donc au coin d'un bon feu, méditant la querelle de César et de Pompée, et oubliant la mienne avec le duc d'Aumont. Voilà de son côté Bury — ainsi s'appelait le domestique de Marmontel — aussi philosophe que moi, s'amusant à faire nos lits, placés dans les deux angles opposés de ma chambre, éclairée dans ce moment par un beau jour d'hiver, nonobstant les barreaux de deux fortes grilles de fer qui me laissaient la vue du faubourg Saint-Antoine.

Deux heures après, les verrous des deux portes qui m'enfermaient me tirent par leur bruit de ma profonde rêverie, et les deux geôliers, chargés d'un dîner que je crois le mien, viennent le servir en silence. L'un dépose devant le feu trois petits plats couverts d'assiettes de faïence commune ; l'autre déploie sur celle des deux tables qui était vacante, un linge un peu grossier, mais blanc. Je lui vois mettre sur cette table un couvert assez propre, cuillère et fourchette d'étain, du bon pain de ménage et une bouteille de vin. Leur service fait, les geôliers se retirent, et les deux portes se referment avec le même bruit des serrures et des verrous.

Alors Bury m'invite à me mettre à table et il me sert la soupe. C'était un vendredi. Cette soupe, en maigre, était une purée de fèves blanches, au beurre le plus frais, et un plat de ces mêmes fèves fut le premier que Bury me servit. Je trouvai tout cela très bon. Le plat de morue qu'il m'apporta pour le second service était meilleur encore. La petite pointe d'ail l'assaisonnait, avec une finesse de saveur et d'odeur qui aurait flatté le goût du plus friand Gascon. Le vin n'était pas excellent, mais il était passable ; point de dessert : il fallait bien être privé de quelque chose. Au surplus je trouvai qu'on dînait fort bien en prison.

Comme je me levais de table, et que Bury allait s'y mettre — car il y avait encore à dîner pour lui dans ce qui restait, — voilà mes deux geôliers qui rentrent avec des pyramides de plats dans les mains. A l'appareil de ce service en beau linge, en belle faïence, cuillère et fourchette d'argent, nous reconnûmes notre méprise ; mais nous ne fîmes semblant de rien, et lorsque nos geôliers, ayant déposé tout cela, se furent retirés : Monsieur, me dit Bury, vous venez de manger mon dîner, vous trouverez bon qu'à mon tour je mange le vôtre. — Cela est juste, lui répondis-je, et les murs de ma chambre furent, je crois, bien étonnés d'entendre rire.

Ce dîner était gras ; en voici le détail : un excellent potage, une tranche de bœuf succulent, une cuisse de chapon bouilli ruisselant de graisse et fondant, un petit plat d'artichauts frits en marinade, un d'épinard, une très belle poire de crésane, du raisin frais, une bouteille de vin vieux de Bourgogne, et du meilleur café de Moka ; ce fut le dîner de Bury, à l'exception du café et du fruit, qu'il voulut bien me réserver.

L'après-dîner le gouverneur vint me voir, et me demanda si je me trouvais bien nourri, m'assurant que je le serais de sa table, qu'il aurait soin lui-même de couper mes morceaux, et que personne que lui n'y toucherait. Il me proposa un poulet pour mon souper ; je lui rendis grâce et lui dis qu'un reste de fruit de mon diner me suffirait. On vient de voir quel fut mon ordinaire à la Bastille, et l'on peut en induire avec quelle douceur, plutôt quelle répugnance, l'on se prêtait à servir contre moi la colère du duc d'Aumont.

Tous les jours j'avais la visite du gouverneur. Comme il avait quelque teinture des belles-lettres et même de latin, il se plaisait à suivre mon travail, il en jouissait ; mais bientôt, se dérobant lui-même à ces petites dissipations : Adieu, me disait-il, je m'en vais consoler des gens plus malheureux que vous.

Telle fut la détention de Marmontel. Elle dura onze jours[22].

 

LINGUET[23].

Linguet, avocat-journaliste, fut arrêté pour délit de presse et diffamation. C'était un homme de beaucoup d'esprit, mais d'un caractère peu honorable. M. le procureur général Cruppi consacre à l'histoire de Linguet une œuvre aussi étendue qu'éloquente. Il a pour son héros des trésors d'indulgence ; néanmoins, malgré la bienveillance dont il l'entoure et qu'il s'efforce de faire partager au lecteur, il se dégage de son livre même que Linguet était digne de peu d'estime et que ses confrères l'avaient justement rayé du tableau des avocats de Paris.

La captivité de Linguet dura deux ans. Il en a laissé la description dans ses Mémoires sur la Bastille, qui eurent un grand retentissement et dont le succès s'est continué jusqu'à nos jours. Le libelle de Linguet, comme tout ce qui est sorti de sa plume, est écrit d'un style rapide, avec verve et éclat ; les faits cités sont, en majeure partie, exacts[24] ; mais l'auteur, qui voulait faire sensation, les a habilement présentés sous un jour qui en dénature le caractère. Il y a, dit Mme de Staal, moyen de répandre l'ombre et la lumière sur les faits qu'on expose, de manière que, sans en altérer le fond, on en change l'apparence. Voici la description que Linguet donne de son mobilier à la Bastille : Deux matelas rongés des vers, un fauteuil de canne dont le siège ne tenait qu'avec des ficelles, une table pliante, une cruche pour l'eau, deux pots de faïence, dont un pour boire, et deux pavés pour soutenir le feu. Un contemporain a pu dire des Mémoires de Linguet : C'est le mensonge le plus long qui ait été imprimé[25]. Et cependant, si nous prenons les faits mêmes que raconte l'habile journaliste, en les dégageant du mirage trompeur dans lequel il les a placés, nous ne voyons pas sous un aspect aussi misérable qu'il s'efforce de le dire l'existence qu'il mena dans la prison du roi. Il doit bien avouer que sa nourriture a toujours été fort abondante, en ajoutant, il est vrai, que c'était parce qu'on voulait l'empoisonner ! Il n'aurait dû la vie qu'à l'opiniâtreté vivace de sa constitution[26]. Linguet n'en notait pas moins, chaque matin, sur le menu du jour, que lui faisait passer le cuisinier de la Bastille, les plats de son goût ; il fit plus tard meubler sa chambre à son gré. Il conservait d'ailleurs assez de liberté pour publier durant sa détention un ouvrage intitulé : Procès des trois rois, Louis XVI, Charles III et Georges III, qui parut à Londres en 1781[27]. Rappelons encore le célèbre mot de Linguet au perruquier de la Bastille, le premier jour où celui-ci se présenta pour lui faire la barbe : A qui ai-je l'honneur de parler ?Je suis, monsieur, le barbier de la Bastille. — Hé ! que ne la rasez-vous !

Quelques années après sa sortie de prison, en juin 1792, Linguet fut poursuivi pour délit de presse, une seconde fois. Le Tribunal révolutionnaire le condamna à mort. En gravissant les marches de l'échafaud, l'ardent pamphlétaire pensa peut-être, avec des regrets d'une amère ironie, à cette Bastille dont il avait réclamé à grands cris la destruction.

 

DIDEROT[28].

Il nous reste à parler de Diderot et du marquis de Mirabeau, qui ne furent pas enfermés à la Bastille, mais à Vincennes, non dans le donjon, mais dans le château (le Vincennes, qui constituait une prison distincte du donjon. On ne plaçait dans le château que des prisonniers peu compromis, appelés à subir une détention passagère, et auxquels on voulait témoigner des égards. Ce fut, comme nous venons de le dire, le séjour de Diderot et du marquis de Mirabeau[29]. Diderot, fut arrêté le 24 juillet 1749. Son dernier livre : Lettres sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient, contenait des théories qui, pour être qualifiées de morales, ne le parurent pas suffisamment. Mais il nia bravement, au cours de son interrogatoire, en être l'auteur, ainsi que des Pensées philosophiques qu'il avait fait paraître quelques années auparavant. Le lieutenant de police écrivit au gouverneur de Vincennes que, sans le mettre en liberté, on devait lui donner toutes les aises possibles, la promenade dans le jardin et dans le parc ; que le roi voulait bien aussi, en considération du travail de librairie dont il était chargé — l'Encyclopédie, permettre qu'il communiquât librement avec les personnes du dehors qui viendraient pour cet effet ou pour ses affaires domestiques. Et Diderot, recevait la visite de sa femme, il se promenait avec elle dans les sentiers du bois. J.-J. Rousseau, d'Alembert allaient passer auprès de lui les après-dîners, et, comme au bon vieux temps de Platon et de Socrate, nos philosophes, assis sur l'herbe verte, causaient de métaphysique et d'amours galantes à l'ombre des grands chênes. Nous venons de voir que les libraires et imprimeurs, qui avaient entrepris d'éditer l'Encyclopédie, furent à Vincennes en communication constante avec Diderot ; il corrigeait dans sa prison les épreuves de cette publication, que la Cour ne voyait pas d'un œil favorable. Et nous savons que, la nuit, avec la complicité déguisée du gouverneur, notre philosophe franchissait les murailles du parc, pour se rendre à Paris auprès d'une belle dame, Mme de Puysieux, qu'il aimait d'un amour rien moins que platonique : au petit jour, ses geôliers le retrouvaient sous les verrous. Cette rude captivité dura un peu plus de trois mois.

 

LE MARQUIS DE MIRABEAU[30].

La détention du marquis de Mirabeau ne dura que dix jours. La lettre de cachet avait été obtenue par la coterie des financiers, que les audacieuses conceptions de la Théorie de l'impôt avaient remplis d'épouvante. Je pense avoir mérité d'être puni, écrit le marquis, comme l'âne de la fable, pour un zèle gauche et déplacé. A propos de l'arrestation, Mme d'Épinay mande à Voltaire : On n'a jamais arrêté un homme comme celui-là l'a été, en lui disant : Monsieur, mes ordres ne portent pas de vous presser ; demain, si vous n'avez pas le temps aujourd'hui. — Non, monsieur, on ne saurait trop tôt obéir aux ordres du roi, je m'y attendais. Et il part avec une malle chargée de livres et de papiers. Au château de Vincennes, le marquis de Mirabeau eut un domestique auprès de lui. Sa femme le venait voir. Le roi dépensait quinze livres par jour, plus de trente francs de notre monnaie, pour son entretien. Il sortit le 24 décembre 1760. Son frère, le bailli de Mirabeau, parlant de cette détention, lui écrivait : Un arrêt de huit jours où l'on t'a marqué toute la considération possible....

 

Nous avons épuisé la liste, donnée par M. Bournon, des écrivains victimes du pouvoir arbitraire. Tels sont les martyrs pour lesquels cet excellent historien, et Michelet, et d'autres, ont eu la plus touchante compassion. Les faits qui précèdent se passent de commentaires. Les hommes de lettres ont été les enfants gâtés du XVIIIe siècle bien plus que du nôtre, et jamais gouvernement absolu n'a montré une tolérance égale à celle de la monarchie de l'ancien régime envers des écrivains de qui les doctrines — les événements l'ont montré — allaient directement à sa destruction.

 

 

 



[1] Pour chacun des écrivains dont il va être question, voir J. Delort, Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes, Paris, 1829, 3 vol. in-8. Cet ouvrage, très richement documenté, est cité ici une fois pour toutes.

Notre confrère et ami, M. Fernand Bournon, ne nous en voudra pas de quelques pointes qui, dans ce chapitre, pourraient le piquer, bien que mal aiguisées. Il sait, et déjà les lecteurs de ce livre — en supposant que ce livre ait des lecteurs — savent en quelle haute estime nous tenons ses savants et charmants écrits.

[2] Dossiers de Voltaire, prisonnier à la Bastille, Bibl. de l'Arsenal, ms. 10633 (pour la détention de 1717) et 10948 (pour celle de 1726). — Archives de la Préfecture de police, carton Bastille III. — Bibl. nationale, nouv. acq. françaises, ms. 1891.

Œuvres de Voltaire. — Desnoiresterres, la Jeunesse de Voltaire, Paris, 1861, in-8.

[3] Publ. dans la Revue rétrospective de Taschereau, II, 129.

[4] Pour les nombreuses pièces relatives à la détention de La Beaumelle, qui sont conservées dans les Archives de la Bastille, voir le Catalogue des Archives de la Bastille, à la table, p. 633.

[5] Desnoiresterres, Voltaire et Frédéric, p. 261.

[6] Cité par N. Joly, dans les Mém. de l'Acad. de Toulouse, ann. 1870, p. 198-199.

[7] Linguet, Mémoires de la Bastille, éd. de 1783, p. 39.

[8] Si grande est la force de la légende que, dans son travail sérieux et très bien documenté sur La Beaumelle, M. N. Joly écrit : Telle était la rigueur de sa captivité que, privé d'encre, de plume et de papier, il se vit obligé de graver ses vers, avec la pointe d'une aiguille, sur des assiettes d'étain.

[9] Publ. par Ravaisson, Archives de la Bastille, XVI, 48.

[10] Lettre du major Chevalier au lieutenant de police, en date du 12 oct. 1753, Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille.

[11] Outre les références citées, voir Mémoires de l'abbé Morellet, publ. par Lémontey, Paris, 1821, 2 vol. in-8, et les documents publiés dans le Bull. de la Soc. de l'hist. de France, ann. 1835, t. II, p. 353-38. Les documents inédits, relatifs à l'abbé Morellet imprimés ci-après, nous ont été indiqués par un jeune érudit qui est venu travailler à la Bibliothèque de l'Arsenal. Nous avons malheureusement oublié son nom, ce dont nous sommes chagriné et lui adressons nos remerciements avec d'autant plus d'empressement.

[12] Bibl. nationale. ms. franç. 22191, f. 165.

[13] La Grande Encyclopédie, XXII, 1054.

[14] En date du 20 mai 1760. Minute autographe, à la Bibl. nationale, ms. 3343, f. — Cette lettre a été publiée, d'après l'original, qui provenait des Archives de la Bastille dans le Bull. de la Soc. de l'hist. de France, ann. 1835. t. II, p. 354-355. Rapprocher ces documents de ceux qui ont été publiés par Delort, Détention des philosophes, II, 313-354.

[15] La lettre que Malesherbes écrivit pour incliner Sartine à l'indulgence est d'un vif intérêt :

J'avais déjà été averti, Monsieur, que l'abbé Morellet était à la Bastille. Je vous dirai même confidemment qu'il y avait assez longtemps que je savais qu'il était auteur de la préface contre Palissot. Mais je le savais par une voie dont il ne m'était pas permis d'user contre lui.

Cet auteur, que je connais beaucoup, est venu me trouver dès qu'il a su que je faisais des recherches sérieuses et m'a fait de lui-meule sa confession. Je lui ai répondu, comme je crois que vous auriez fait à ma place, qu'il était à désirer pour lui qu'on ne le sût pas par d'autres voies. En effet, il ne nie convenait en aucune fa. : :on que l'aveu qu'il me faisait fût noté à. sa conviction et, d'un autre côté, il n'était pas juste non plus que ce simple aveu lui tint lieu d'absolution. Malgré cela je vous l'aurais dit, si cela était arrivé dans un temps où je pusse vous voir ; mais il y a mille choses qui se disent plus aisément qu'elles ne s'écrivent et celle-là était du nombre, d'autant plus que son aveu n'était qu'imparfait. En effet, il m'avait bien avoué ce qui lui était personnel, mais il ne m'avait point dénommé Desauges — Pierre Desauges, voiturier qui avait transporté les ballots contenant les pamphlets de Morellet —, ni les autres qui pouvaient avoir coopéré à l'édition et au débit, et je ne pouvais pas honnêtement lui conseiller de faire cette déclaration dans le temps ail il se croyait sûr de n'être pas découvert. Ainsi la confidence que je vous aurais faite sur cela n'aurait fait que vous gêner dans vos recherches, et j'aime mieux à présent ne vous avoir rien dit, parce que je suis, par là, pleinement sûr de n'avoir point abusé, directement ni indirectement, de l'aveu qui m'avait été fait. Au reste, Monsieur, ce qui s'est passé de l'abbé Morellet à moi et l'intérêt que j'ai pu prendre à lui, dans d'autres occasions, et que j'y prendrais peut-être encore Ad cette affaire-ci ne me regardait pas, ne doivent pas être des motifs pour le soustraire à la punition, et sa faute n'en est pas plus excusable, surtout en ce qui concerne le trait odieux et insolent sur Mme la princesse de Robec et d'autres traits qui paraissent aussi s'adresser à des personnes pour qui il aurait dit conserver du respect. Mais, en tâchant de ne me laisser aller à aucune affection particulière, je crois cependant qu'il n'est pas dans le cas de la peine rigoureuse et infamante dont je vous avais parlé dans la première lettre par laquelle je vous ai donné le libelle dont il est auteur.

1° Cet abbé Morellet est un bornoie d'état assez honnête, ou, au moins, vu comme tel par plusieurs personnes considérables, de façon que l'éclat de sa détention sera un coup très fâcheux pour lui, par les suites qu'elle aura, indépendamment de la rigueur même de sa captivité. Il est prêtre et attaché à des gens considérables dans le clergé, dont il attendait beaucoup, et auprès desquels ceci ne peut que lui nuire.

2° Il n'était aucunement mêlé dans l'affaire des préfaces contre Mesdames de la Mark et de Robec, qui fit beaucoup de bruit il y a un an ou deux. Cette affaire qui resta impunie, faute de preuves, est la première cause de tout ceci. Ceux qui en étaient coupables avaient tissé, avec tout l'art imaginable, une fourberie dont l'effet aurait été de faire tomber les soupçons sur d'autres. Si ceux qui en furent alors très violemment soupçonnés avaient été coupables de la récidive, il est certain qu'ils auraient mérité une punition plus grave que l'abbé Morellet.

3° Indépendamment de la querelle de l'Encyclopédie cet, abbé est, à d'autres égards, un homme de mérite. Il a composé, il y a quelques années, un ouvrage sur les toiles peintes qui lui a mérité la protection de M. Trudaine, par qui il n été chargé depuis de travailler sur d'autres matières concernant, principalement, le commerce. C'est un fait dont il est d'autant plus important que vous soyez instruit, qu'on peut avoir trouvé chez lui des mémoires sur les mines de charbon de terre qui lui ont été confiés par le gouvernement.

4° Enfin, le principal soin du gouvernement, dans ces matières, est de punir le délit où il se trouve, sans protéger un parti de gens de lettres plutôt que l'autre. Il serait misérable que les dépositaires de l'autorité parussent entrer dans de pareilles tracasseries. C'est dans ce principe qu'on a fermé les yeux sur les brochures dans lesquelles les auteurs se sont accablés d'injures réciproques, mais qu'on a sévi du moment qu'ils y ont mêlé des personnes auxquelles ils devaient porter respect. Mais si la punition de l'abbé Morellet était rigoureuse à un certain point, cela, joint à la protection non équivoque que ses adversaires ont obtenue de gens puissants, ferait peut-être que le public, toujours mécontent, croirait y voir autant de vengeance que de justice.

Le passage qui suit, entre crochets, est rayé dans le manuscrit. [Voilà, Monsieur, mes réflexions sur cette affaire qui n'empêchera pas que je regarde toujours cet auteur comme très punissable. Je ne parle point de ce qu'il dit de Palissot, ni des autres gens de son étoffe. Une partie de ces traits ne peuvent jamais être excusés, mais il faut convenir que l'aigreur est excusable depuis la Comédie. Mais ce qui ne peut jamais l'être ce sont les traits personnels à Mme de Robec et à d'autres personnes de même état, traits insolents par les personnes auxquelles ils s'adressent et odieux par les circonstances. Je ne peux pas, Monsieur, me juger moi-même avec assez d'impartialité pour savoir si l'intérêt que j'aurais pris à l'abbé Morellet et mon amitié pour des personnes avec qui il vit dans l'intimité, m'aveuglent dans cette affaire. Je crois cependant suivre assez les mêmes principes qui m'ont toujours conduit dans les affaires du même genre.]

Monsieur, il me reste à vous prévenir que vos recherches et l'interrogatoire que vous ferez subir à l'abbé Morellet vous conduiront, à ce que je crois, qu'à découvrir des fautes que je regarde comme beaucoup moindres que celles dont vous avez la preuve, par la raison de la grande différence des injures dites par les gens de lettres entre eux, aux satires faites contre des personnes d'un état différent.

On aura pu aussi trouver dans ses papiers le commencement d'un autre ouvrage sur la même matière, c'est-à-dire contre Palissot. Il m'en avait prévenu et il comptait que cette brochure serait écrite d'un style assez modéré pour pouvoir être soumise à la censure.

Vous connaissez, Monsieur, le sincère et inviolable attachement, etc.

Minute originale, sans date, avec des ratures, Bibl. nationale, ms. franç. 22191, f. 169-172.

[16] Lettre en date du 11 juin 1760, Bibl. nationale, ms. 22191, f. 155.

Le dossier concernant la détention de l'abbé Morellet à la Bastille a été détourné des Archives de la Bastille, mais, comme pour le dossier Marmontel, qui suit, nous pensons que ce ne fut pas au moment de la prise, contrairement à l'opinion exposée par M. Paul d'Estrée dans l'Intermédiaire des chercheurs et curieux, 10 sept. 1897, col. 287. La seule trace de ce dossier dans les Archives de la Bastille consiste aujourd'hui en une fiche unique, Bibl. de l'Arsenal, ms. 12086. Le dossier disparu a été publié dans le Bulletin de la Soc. de l'hist. de France, ann. 1835, t. II, p. 353-58.

[17] Mémoires de l'abbé Morellet (éd. de 1821), I, 93.

[18] On consultera la nouvelle édition des Mémoires de Marmontel publiée par Maurice Tourneux. Paris (Bibliothèque des Mémoires, à la Librairie des bibliophiles), 1891, 3 vol. in-16.

Le dossier de Marmontel, comme celui de l'abbé Morellet, a été enlevé et, comme pour le dossier Morellet, nous avons des raisons de croire que ce ne fut pas au moment de la prise ; il n'en subsiste plus aujourd'hui, à la Bibliothèque de l'Arsenal, qu'une seule fiche, Archives de la Bastille, 12048, f. 219. Les documents qui le composaient, ont été publiés dans le Bulletin de la Société de l'histoire de France, ann. 1835, t. II, p. 344-355.

[19] Bull. Soc. hist. Fr., 1835, II, 344.

[20] Lettre, en date du 30 novembre 1156, publiée dans le Bull. de la Soc. de l'hist. de France, 1835, II, 345.

[21] Le 28 décembre 1759.

[22] Marmontel fut mis en liberté le 7 janvier 1760. Bull. Soc. hist. France, ann. cit., p. 351.

[23] Voir la nouvelle édition des Mémoires sur la Bastille, de Linguet, publiée par M. H. Monin, dans la Bibliothèque des Mémoires (Jouaust), Paris, 1889, in-18.

[24] Il lui arrive cependant de déclarer, avec de grands serments, qu'on ne lui fit jamais subir l'ombre d'un interrogatoire à la Bastille (p. 31 de l'éd. Monin). Linguet fut arrêté le 27 sept. 1780 ; dès le 30 sept. le commissaire Chesnon lui fit subir un interrogatoire dont le texte a été publié dans la Bastille dévoilée, livr. VII, p. 113 et suivantes.

[25] Observations sur l'histoire de la Bastille, publiée par Linguet (Londres, 1783, in-8), p. 48.

[26] Mémoires de la Bastille, éd. de 1783, p. 71-72.

[27] Revue de la Révolution française, ann. 1882, p. 80.

[28] Voir le dossier de Diderot dans les Archives de la Bastille, Bibl. de l'Arsenal, ms. 11671.

[29] La détention de Diderot a duré trois mois et demi (24 juillet-3 novembre 1779). Dans un article publié après la première édition de ce livre, M. Paul Bonnefon a précisé : Diderot fut enfermé au donjon de Vincennes du 24 juillet au 21 août. A cette date, l'instruction de son affaire étant terminée, il fut mis au château. Parlant ci-dessus d'une manière générale et très rapidement, nous n'avions pas cru devoir entrer dans le détail des quelques semaines au donjon. On consultera d'ailleurs avec fruit l'article de M. Paul Bonnefon, où l'on trouve de précieux documents inédits : Diderot prisonnier à Vincennes, dans la Revue d'Histoire littéraire de la France, 15 avril 1899, p. 200-224.

[30] Voir l'ouvrage de Louis de Loménie, les Mirabeau, t. II (2e éd., Paris, 1879).