L'AFFAIRE DU COLLIER

 

XII. — AUTOUR DE LA COUR.

 

 

L'argent reçu était gaspillé et de nouvelles ressources devenaient nécessaires. On imagine mille et un moyens. Pour aller à la Cour le comte et la comtesse ont loué un carrosse de remise. Mais ils n'ont, pas d’argent. Tous deux, dans leur carrosse, passent rue Saint-Honoré, chez Lenormand, marchand d’étoffes. Jeanne prend ù crédit une pièce de satin de vingt-cinq aunes, la met dans sa voiture et continue son chemin. Arrivée aux Champs-Élysées, elle envoie le cocher chercher un fiacre sur la place Louis XV. La Molle y monte, porte la pièce d’étoffe au Mont-de-Piété, en reçoit douze louis et retrouve le soir sa femme à Versailles où tous deux se congratulent de l'heureuse issue de cette expédition.

Mme de la Motte avait un but précis. Elle poursuivait la restitution des biens qui, naguère, avaient été dans sa famille, les terres de Fontette, d’Essoyes et de Verpillières, dont ses pères, disait-elle, avaient été injustement frustrés. La restitution lui en paraissait d’autant plus facile obtenir qu'une partie de ces domaines étaient depuis quelque temps tombés dans les mains du roi. Elle ne parvenait cependant pas, malgré tous ses efforts, à franchir le cercle des plus minces bourgeois de Versailles[1]. Désespérant de réussir par les moyens ordinaires, elle en imagina de plus audacieux. Un jour de décembre 1783, dans le salon de service, encombré de monde, de Madame Elisabeth, sœur de Louis XVI, elle feignit de tomber de faiblesse et d’inanition. La princesse fut avertie qu'une femme de qualité mourait de faim dans son antichambre. Très émue, elle se fit, apporter le placet que, fort à propos, Jeanne tenait à la main et fit transporter la jeune femme sur un brancard à son logement qui était alors hôtel de Jouy.

Laissée seule, Jeanne appelle son fidèle Deschamps :

Si Madame[2] envoie quelqu'un de ses gens demander des nouvelles de mon état, dites-lui que j'ai fait une fausse couche, que j'ai été saignée cinq fois.

Les médecins de Madame vinrent à deux reprises la visiter. La princesse lui envoya deux cents livres, une autre fois douze louis. L'abbé Malet fit dans les salons de la Cour une guète qui produisit trois cents livres[3]. Avec cet argent Jeanne venait la nuit de Versailles à Paris et, le matin, retournait à Versailles, pour se mettre le jour dans son lit. Elle passa ainsi trois mois à Versailles où elle laissa, à l'hôtel de Jouy, une dette de cinq cents écus[4].

Ce fut à cette époque que, sur les instances de Madame, la pension de Jeanne de Valois fut portée de huit cents à quinze cents livres[5]. Mais qu'étaient quinze cents livres pour les La Motte ? Jeanne essaya de pénétrer jusqu'à la princesse qui paraissait s'intéresser à elle : à ce moment Madame Élisabeth soupçonna l'artifice et l'écarta comme une intrigante. Un second évanouissement ne réussit pas mieux auprès de la comtesse d’Artois.

Troisième tentative le 2 février 1784, d’une audace plus grande encore. Jeanne se place dans la galerie des Glaces, au passage de la reine qui se rend à la messe. Elle perce la foule, tombe évanouie : mais cela fit un tel brouhaha que la reine ne put même l'apercevoir. Le coup était manqué.

Jeanne renouvela enfin ses syncopes en les compliquant de convulsions nerveuses, sous les fenêtres de l'appartement occupé par Marie-Antoinette. Mais celte fois encore la reine ne la vit pas. Dans ses Mémoires, où elle fait une réalité de ses désirs, Mme de la Motte découvre le fond de sa pensée :

Le roi trouva Sa Majesté dans une agitation extrême dont il s'empressa de demander la cause. Elle lui dit qu'elle venait d’être témoin d’un spectacle bien triste ; qu'elle avait vu une jeune femme tomber dans d'affreuses convulsions. J'ai demandé son nom, ajouta la reine, et on m'a répondu que c'était la demoiselle de Valois, épouse du comte de la Motte. L'accident qui lui est arrivé est bien radieux. Ce sont des jeunes gens, et je les plains de tout mon camp. L'intérêt que j'avais inspiré à la reine ne pouvait manquer d’exciter l'envie des personnes qui cherchaient à se réserver exclusivement ses bonnes grâces.

La seule personne de la Cour dont Jeanne parvint à faire la connaissance, parmi tant de démarches et de sollicitations, était un nommé Desclaux, musicien du roi et garçon de la chambre de la reine, avec lequel elle dîna plusieurs fois dans le courant de l'année 1782, chez la femme d’un chirurgien-accoucheur de Versailles ; encore, à partir de cette date, cessa-t-elle d’être reçue dans cette maison et perdit-elle Desclaux de vue.

Cependant, à Versailles, à Paris, dans la société qui la fréquentait rue Neuve-Saint-Gilles, Jeanne répandait qu'elle devenait influente à la Cour, où elle n'était plus : appelée, disait-elle, que la comtesse de Valois : elle mangeait chez Madame et chez la comtesse d’Artois, elle était favorisée des bontés de la reine et avait même un pied dans ses appartements. Aussi les voyages à Versailles devinrent-ils de plus en plus fréquents. Ces réceptions à la Cour se bornaient, hélas ! à se renfermer chez le teneur de garnis Gobert, où Jeanne vivait de sa table, régalée pour tout (liner d’un plat de choux, de lentilles ou de haricots, et payant son repas douze sols. Mais à Gobert aussi elle disait qu'elle était reçue à la Cour, et, certains jours, les jours où elle y dînait, Jeanne allait prendre place à la table à hôte de l'hôtel de Jour. Elle rentrait tard et ne tarissait plus sur les bonnes grâces de Madame, sur l'affabilité de la comtesse d’Artois et sur la bonté de la reine qui daignait l'honorer de sa sympathie.

M. de la Fresnaye, qui avait de l'amitié pour Jeanne, apprit la rumeur, qui devenait de plus en plus forte. Il lui en donna avis, assez rudement :

Petite mère, j'ai entendu pendant, mon séjour à Versailles ce que l'on dit de vous. Vous vous vantez, dit-on, de voir la reine, d’approcher de Sa Majesté, de lui parler. Léonard, coiffeur de la reine, qui était présent, a dit qu'il n'aurait qu'un mot à dire à la reine et que vous seriez renfermée pour le reste de vos jours : qu'il était sûr que vous n'approchez point de la reine. Si vous vous vantez de cela et que cela ne soit pas, vous êtes une femme perdue.

Jeanne, au premier moment, déconcertée, balbutia :

Je ne me vante point de parler à la reine.

Mais, aussitôt, se ressaisissant :

Je vois Sa Majesté et n'en parle jamais !

Jeanne avait son plan. Elle préparait et élu liait le rôle de ce qu'on appelait à la lieutenance de police une faiseuse d’affaires dans les bureaux des ministres et à la Cour. Dans les dossiers des archives de la Bastille on rencontre par centaines les noms de ces intrigants qui usaient d’un crédit réel ou imaginaire pour se faire livrer, de droite et de gauche, des sommes d’argent, sous promesse de faire réussir tel projet, de faire donner une place ou une décoration. Industrie naturellement florissante à cette époque où la volonté d’un ministre, d’une favorite, de la souveraine, pouvait entraîner, sans contrôle', les décisions de la plus grande importance. Jeanne comprit que le jour où chacun serait, persuadé qu'elfe avait de l'influence auprès de Madame et auprès de la reine, elle verrait la fin de sa misère.

Son nom, Jeanne de Valois, qu'elle faisait sonner très haut et faisait passer, comme elle dit, sur celui de son mari, signant comtesse de Valois-La Motte, lui était d’un grand secours. Déjà elle avait obtenu des résultats appréciables. Elle avait extorqué mille écus à M. de Ganges, en lui promettant son crédit auprès de la reine pour faire obtenir une place de 80.000 livres à M. de Blainville, frère de l'abbé de Lattaignant, conseiller au Parlement[6] ; elle s'était fait envoyer par MM. Perrin, négociants à Lyon, qui désiraient faire passer un projet utile au gouvernement, lisez : à leur industrie, une caisse remplie d’étoffes superbes, cadeau estimé par les connaisseurs qui le virent à 10.000 livres pour le moins.

 

 

 



[1] Mme Campan, éd. Barrière, p. 463 ; Beugnot, I, 29.

[2] On sait que par l'expression Madame était désignée la sœur ou la belle-sœur du roi.

[3] Déclaration de Mme Pothey, première femme de chambre de Madame.

[4] Notes de Target, Bibl. v. de Paris, ms. de la réserve.

[5] Brevet du 18 janvier 1784.

[6] Lettre, s. l. n. d. à Me Target, Bibl. v. de Paris, ms. de la réserve.