La Grèce (de 1300 à 480 av. J.-C.)

 

CHAPITRE VIII

 

 

DE 529 A 514 Av. J.-C. - Juifs et Chaldéens à Jérusalem. - La réédification du temple. - Le roi. - La dynastie de David consacrée. - Les prophètes Aggée, Zacharie, Esdras, Néhémie et Malachie. - Nouvelle émigration de Babylone. - Influence aryenne à Jérusalem. - Origines du christianisme. - Darius a reconstitué l’empire de Cyrus.

 

CHAQUE fois qu’ils avaient transporté des Juifs de la Palestine en Assyrie, les princes de Babylone, depuis Assourahaddon, les avaient remplacés, en Palestine, par des Chaldéens. Lorsque les juifs revinrent à Jérusalem, ils trouvèrent donc, installés dans la ville et tout autour, des étrangers qui prétendaient participer à la formation du groupe nouveau, national. Des Chaldéens, par exemple, voulurent concourir effectivement à l’édification du temple, disant : Nous voulons bâtir avec vous, car nous nous adressons au même dieu que vous, et c’est à lui que nous sacrifions depuis qu’Assourahaddon, le roi d’Assyrie, nous a établis ici. La jalousie des Samaritains, la malveillance des tribus voisines, dérangées, et la turbulence des juifs eux-mêmes, avaient considérablement retardé la réédification de la maison de l’Éternel, que les prophètes considéraient comme la manifestation nécessaire de la rénovation hébraïque.

En vain les prophètes élevaient la voix, tantôt jetant la menace à pleine bouche, tantôt rééditant, avec un charme infini, les féeriques promesses du temps de la captivité ; une indifférence profonde répondait, chez les juifs, aux appels des nabis. La grande colère d’Aggée ne produisait rien.

Zacharie, plus ardent qu’Aggée peut-être, certainement plus circonspect, cherchait moins à entraîner le peuple qu’à le dominer. Il voulait une cléricature puissante, dictant ses ordres à un monarque obéi : Voici venir un homme qui obtiendra la majesté et siégera sur son trône comme roi, et sera prêtre sur son trône, et entre les deux il y aura un conseil de salut. Zacharie fit du temple la maison qu’habitait le dieu : — Réjouis-toi, fille de Sion ! car je vais venir demeurer chez toi, dit l’Éternel. — La présence réelle de Jéhovah dans le sanctuaire exigeait un culte comme la présence d’un souverain exige une cour, un rite, un sacerdoce, des prêtres par conséquent.

Le but des nabis de la Jérusalem nouvelle était de fonder une église plutôt que de constituer une nation. Avec des différences quant aux moyens, les cinq grands prophètes, — Aggée, Zacharie, Esdras, Néhémie et Malachie, — allaient à ce but comme de force, même lorsque, parfois, ils auraient voulu réagir contre l’entraînement. La prépondérance du prêtre devint exclusive ; le sacerdoce fut fermé au peuple, ainsi que le sanctuaire d’ailleurs, positivement. Le culte devenait une cérémonie terrifiante : Apportez vos offrandes et venez. Prosternez-vous devant l’Éternel ! Tremblez devant lui, tout le monde !

Le roi, choisi par Dieu, — car c’est toi que j’ai élu, Zorobabel, dit Jaheweh Çebaôt par la voix d’Aggée, — est sacré : Ne touchez pas à mes oints, et à fines prophètes ne faites point de mal. La troupe des lévites armés gardait le temple et, dans le temple, le roi : Et les lévites se posteront autour du roi, les armes à la main, et quiconque voudra pénétrer dans le temple sera mis à mort, et vous serez avec le roi, en permanence. La dynastie de David, justifiée en droit dans la Chronique, était expliquée et exaltée pour le peuple dans les Psaumes. Le délicieux poème de Ruth ne fut imaginé que pour établir et coordonner la lignée royale, imposée.

La Bible, qui avait été refaite pendant la captivité des juifs, en vue de la Jérusalem théorique, subit de nouveaux changements. Chaque prophète y introduisit à son tour sa correction, tantôt dictée par une urgence, au risque de mettre la parole de Dieu en contradiction avec un précepte antérieur, tantôt apportée par la fantaisie d’un voyant, à titre de système personnel, avec le dédain des systèmes anciens, écrits. Chaque nabi ayant son caractère et ses vues, le Livre, — tel que nous l’avons maintenant, — manque d’unité, se prête facilement aux controverses d’interprétation.

Aggée avait été violent, et sa violence s’était perdue dans le bruit des querelles. Zacharie, de sens aryen, ami de l’ordre, de la paix, du repos, mais incertain et indécis, tâchait de concilier, devant Dieu, le pouvoir civil et le pouvoir sacerdotal en antagonisme déjà. Il prêchait comme Zoroastre : Rendez la justice fidèlement, et pratiquez, l’un envers l’autre, la charité et la pitié ; n’opprimez pas la veuve et l’orphelin, l’étranger et le pauvre ; et ne méditez pas dans vos cœurs le malheur de vos frères ! Peine perdue, vaine tentative, Israël n’écoute pas : Ils refusèrent d’écouter, ils raidirent le cou et se bouchèrent les oreilles pour ne pas entendre. Comme découragé, Zacharie qui s’était jusqu’alors livré à sa propre nature, mesurant chaque chose, cherchant partout le vrai, pour le dire, essaya, afin d’impressionner ses auditeurs, d’une rhétorique imagée et finit par se perdre, lui si franc, si logique, si simple, dans les dédales d’un symbolisme tourmenté.

La verve naturelle d’Ezéchiel, traduite par Zacharie péniblement, devint, sur les lèvres du nabi, quelque chose de lourd et d’obscur. Retenant sa pensée, toute franche, sincère, prête à jaillir, pour ne l’exprimer qu’au moyen d’une allégorie, Zacharie mentait à sa nature, et il échoua. Ce fut un grand malheur, cet échec de Zacharie.

Néhémie et Esdras, qui vinrent ensuite avec l’esprit réformateur, eurent à constater l’insuccès de Zacharie et l’implacable indifférence du peuple juif en matières religieuses. Ils substituèrent à l’idée jusqu’alors dominante de la fondation d’une église, l’idée de la formation d’un peuple, d’une nation, et par contrat. Esdras refit la Loi ; Néhémie coordonna la Comme. La parole de Néhémie, toute charmante, toute naturelle, aryenne, annonçait un Zacharie sans indécision, lorsque Malachie parut, qui changea complètement le cours des choses.

Le sacerdoce existait, le culte fonctionnait, le temple était fini, et le peuple, pauvre et découragé, déçu, désillusionné, se souvenant des promesses qui avaient été faites et qui ne se réalisaient pas, abandonnait les devoirs religieux. Malachie qui était prêtre, qui était asiatique, et vrai juif, se manifesta dés le premier jour comme un révolutionnaire, — révolutionnaire réfléchi, conspirateur clairvoyant, législateur infaillible. Méprisant le peuple et sachant le moyen d’utiliser ses défauts, Malachie devint promptement le maître. Le dernier des prophètes d’Israël agit pour ainsi dire en dictateur : Plus de tribunes, plus d’orateurs publics, plus de cris au dehors, mais le labeur patient dans la demeure, la recherche du vrai utilisable, et la promulgation de la vérité découverte, de la formule rédigée, de la Loi, sans discussion.

Malachie calcule d’abord, et froidement, les revenus du culte, le produit des offrandes ; il dénonce les prêtres qui osent mettre sur l’autel des viandes profanes, et les fidèles qui ne craignent pas d’apporter aux prêtres, pour le sacrifice, des animaux boiteux ou malades. — Offrez donc cela à votre gouverneur, dit le prophète, sera-t-il content de vous, ou vous sera-t-il bien favorable ? Et il maudit ces trompeurs, au nom de l’Éternel.

Il administre ces revenus, rendant obligatoire le transport des dîmes dans les entrepôts sacrés : Apportez toute la dîme au magasin, dit l’Éternel, pour qu’il y ait de quoi manger dans ma maison.

Remontant aux traditions, Malachie parlait au nom de Moïse. La crainte de Jéhovah n’existant plus, il commence par formuler l’accusation : Servir Dieu, avez-vous dit, n’aboutit à rien ; qu’avons-nous gagné à observer ce qu’il veut qu’on observe ?... Le doute, le blasphème exprimé, Malachie annonce le châtiment, la justice de l’Éternel : Oui, j’arriverai vers vous pour le jugement, et sans retard je porterai témoignage contre les sorciers et les adultères, et les parjures, et contre ceux qui vexent l’ouvrier à cause de son salaire, et la veuve et l’orphelin, et ceux qui font tort à l’étranger, sans me craindre.

De nouveaux émigrants, venus de Babylone, apportaient aux Juifs que Malachie maîtrisait, et à Malachie lui-même, très intelligent, des impressions nouvelles dues au contact des Perses. Or à ce moment les Juifs de Jérusalem, domptés par un juif énergique, se défiaient, pour la première fois peut-être, de leur orgueil présomptueux. Leurs yeux s’ouvraient au spectacle de leur corruption ; ils mesuraient exactement l’étroitesse de leur cerveau. S’en remettant à Malachie, qui les subjuguait, du soin de les organiser, ils concevaient maintenant, ces Juifs aux cous raides, insupportables et personnels, l’idée d’une humanité vaste dans laquelle le monde d’Israël n’occupait qu’une place, et ils comprenaient que dans ce monde il y avait d’autres hommes, puissamment groupés, pensant et agissant autrement qu’eux.

Le juif consent à entendre et à examiner les formules étrangères ; ne renonçant pas à son rêve de domination, il admet que cette domination universelle ne pourra se réaliser qu’à la condition de se concilier les peuples avant de les exploiter. La persévérante séduction se substitue à la force active ; la condescendance apparente remplace l’absolutisme brutal ; la loi de bonté et de pardon efface la condamnation préalable et l’impitoyable châtiment ; la patience, l’habileté et l’hypocrisie deviennent les vertus théologales d’un sacerdoce qui n’avait vécu jusqu’alors que de fièvres, d’audaces et d’imprécations. Ce sont les origines du Christianisme.

La Jérusalem nouvelle emprunte aux Perses leur grande fête de Fourdi ; toute gaie, toute charitable, et ce fut la fête de Pourim. Booz importe d’Égypte la charité pour les morts et le salut fraternel, au nom du dieu, qu’échangent les hommes se rencontrant ; et de même que la langue hébraïque, la langue des origines, se modifia peu à peu jusqu’à disparaître presque, ainsi l’esprit aryen s’insinua chez ces Asiatiques, préparant l’avenir. Le juif eut bientôt l’horreur des sorciers, et il écouta avec plaisir, les comprenant, les littératures étrangères ; et il consentit à vivre en paix sur son territoire, dans sa ville, sans que le monde entier, tremblant, s’occupât de ses querelles et de ses crimes.

Le grand tapage, dans le monde connu, c’était maintenant Darius qui le faisait : — Que de villes il a prises, sans même avoir traversé le fleuve Halys, sans avoir quitté sa demeure, dira le chœur des vieillards, dans le drame d’Eschyle. — Darius vient d’écraser toutes les révoltes (514) ; il tient dans sa main l’empire de Cyrus reconstitué. Pour légitimer son pouvoir aux yeux des peuples, il a pris pour femmes Atossa et Artystone, les deux filles du fondateur de la dynastie.