La Grèce (de 1300 à 480 av. J.-C.)

 

CHAPITRE VI

 

 

DE 1110 A 529 AV. J.-C. - La succession de Cyrus. - L’Égypte, de Ramsès III à la XXVIe Dynastie. - Invasion de Grecs. - Psamétik III et Cambyse. - Les Phéniciens. - Pygmalion. - Fondation de Carthage. - Les Assyriens pillent Tyr. - Les Égyptiens rançonnent Sidon. - La Phénicie vassale des rois de Babylone. - Avènement de Cambyse. - Par haine de l’Égypte, les Phéniciens servent les Perses.

 

CYRUS avait laissé deux fils : Cambyse, — Kambujiya, — et Bardias qu’Hérodote nomme Smerdis. C’est Cambyse qui succéda au roi des Mèdes et des Perses. Bardias eut le gouvernement de la Bactriane, de la Parthie, de la Chorasmie et de la Carmanie, à titre de « prince vassal » exempt de tribut.

Dès son avènement (529) Cambyse voulut prendre l’Égypte jusqu’au pays de Koush, jusqu’à l’Éthiopie, terre dont les juifs avaient signalé et vanté les richesses. La proie était relativement facile à saisir. Depuis plus de cinq cents ans (1288-1110) il n’y avait pour ainsi dire plus d’Égypte, une grande confusion de races, d’idées et d’ambitions ayant mélangé les hommes de la Méditerranée à l’Équateur. Sous les Ramessides, les Grecs de l’Asie-Mineure et des Îles, — les hommes des îles de la mer verte, — étaient venus jusqu’à Memphis, pendant que Thèbes, déchue, toute aux prêtres asiatiques, restait comme un objet de curiosité. Le pharaon Ramsès III, se mettant hors de toutes les traditions, avait fait bâtir son palais avec des briques crues en imitation des monuments assyriens, laissé l’astrologie symbolique des Chaldéens envahir les figurations sculptées, et les prêtresses des Khétas, intrigantes et corruptrices, pénétrer dans les temples pour y vivre. Les Arabes du Yémen, dont les caravanes actives transportaient les produits de l’Inde et de l’Afrique, allaient en Chaldée maintenant, ayant abandonné les villes des bords du Nil qui avaient été si longtemps de grands marchés publics.

L’armée égyptienne, presque exclusivement composée de Libyens Mashouahs, blonds, encore très aryens, détestait les Asiatiques qui tenaient la vieille Thèbes et exploitaient les pharaons ; mais n’osant pas agir, ces guerriers se contentaient d’occuper le territoire. Les Grecs, enhardis par le refoulement continuel des Égyptiens vers le sud, venaient, par émigrations successives, se grouper au delta, entre la mer et Memphis. — Compterons-nous les villes dont Épaphus peupla l’Égypte ? dira Pindare. — Au sud, au delà de la deuxième cataracte, les Éthiopiens demeuraient libres, forts, intacts.

Cette invasion de Libyens, d’Asiatiques et de Grecs, si peu faits pour s’accorder, sur toute la longueur du Nil connu, favorisait beaucoup les vues des conquérants ambitieux. L’Assyrien lourd, brutal et féroce, conduit par le Chaldéen rusé, cupide et cruel, pouvait prétendre à la domination de l’Égyptien docile, tenace et nombreux. Détenir le Nil, cette source de l’Océan, s’emparer des plaines de la fertile Afrique, était devenu chose simple.

Maîtres de Babylone, les Perses disposaient de l’influence assyrienne, alors prépondérante dans la vallée du Nil : Assourahaddon, victorieux, dûment qualifié de roi d’Égypte et d’Éthiopie, avait divisé sa conquête en vingt-six principautés.

Lorsque la XXVIe Dynastie égyptienne fut inaugurée par Psamétik (656), une quantité d’Éthiopiens vinrent s’installer en Basse-Égypte tandis que le dynaste y favorisait l’immigration des Grecs. Le goût africain, excessif, grossier, mais sincère, était donc venu jusqu’à Saïs, la ville capitale du pharaon dans le delta, impressionnant les sculptures ; mais le goût aryen, apporté par les Grecs, calmait ce zèle, régularisait cette fougue, utilisait cette sincérité, et les œuvres de cet art nouveau, dépouillées de la raideur égyptienne, devenues vivantes, actives, riaient au grand soleil.

Bientôt, au nord, l’armée cessa d’être égyptienne ; les prêtres, tout-puissants, admirent les Grecs à s’instruire auprès d’eux ! Lorsque le successeur de Cyrus eut le désir du Nil, les guerriers noirs, découragés, étaient retournés vers leurs rois, au sud. Le pharaon Amasis donna aux Grecs l’emplacement d’une ville, Naucratis, qu’une enceinte entoura et dans laquelle les divinités helléniques seules furent admises. Psamétik III, — soleil vivificateur des offrandes, — succédait à cet Amasis, lorsque Cambyse parut, menaçant.

De l’attitude des Phéniciens pouvait dépendre le succès de l’entreprise perse. D’autre part, la Libye n’était plus intacte depuis la fondation de Carthage, et de ce côté il importait que Cambyse se prémunît. A la mort de Mathan, roi de Tyr (879), le peuple avait désigné son fils Pygmalion pour lui succéder, tandis que l’aristocratie tyrienne, elle, avait choisi la fille du roi, Élissar. Le peuple l’ayant emporté, violemment, quelques milliers d’aristocrates quittèrent Tyr avec Élissar, — la fugitive : Dido, — pour aller fonder une Tyr nouvelle. Les émigrants débarquèrent au nord de l’Afrique, sur un point où six siècles auparavant les Sidoniens avaient fondé Cambé, qu’Utique avait ruinée depuis, et ils achetèrent à Jabon, maître du pays, un terrain sur lequel Dido dessina l’enceinte de Kiryath-Hadeschath, — Karth-Hadschatt, Carthage, — la Ville neuve.

Sur le territoire que l’aristocratie tyrienne venait d’acquérir, vivaient des Libyens laboureurs, d’origine aryenne, blancs, les Maxitains. La cité de Didon, en grandissant, allait modifier les destinées probables du nord dé l’Afrique ; de Carthage, l’esprit asiatique, dominateur, allait se répandre vers la Gaule, vers l’Espagne, et jusqu’aux îles britanniques. Les Libyens, que les aristocrates de Tyr entendaient exploiter et qui occupaient l’Afrique septentrionale, du Nil à l’Océan, s’étaient mélangés aux autochtones issus de Phut, aux Africains proprement dits, populations que l’on retrouve actuellement vivantes aux mêmes lieux, — nommées, suivant les cercles, Amazigh, Schilah, Kabyles, Tibbous, Touaregs, — Berbères ayant une communauté de langue, de mœurs et d’aspirations.

Cette union d’Africains et d’Aryens qui constituait, sauf quelques campements exceptionnels demeurés purs çà et là, le groupe libyque, avait été fortement impressionnée avant la venue d’Élissar, avant la fondation de Carthage, un siècle environ après l’invasion aryenne (1350), par une invasion de colons chananéens.

Les Phéniciens de Tyr, fondateurs de Carthage, se donnèrent la mission de combiner ces éléments divers, d’agglomérer cette confusion ethnique. L’emplacement de la Ville nouvelle était admirablement choisi, au fond d’un golfe très protégé, sur une plage qu’un lac séparait des terres intérieures. De leur presqu’île, les Carthaginois voyaient toute la Méditerranée. Les hommes d’origine chananéenne, qui étaient plutôt répandus sur la côte, contribuèrent volontiers à la rapide fortune de Carthage, dont ils acceptèrent aussitôt la suprématie.

Élissar s’était engagée envers le chef Jabon à lui servir une redevance annuelle en paiement du territoire obtenu ; mais dès que la Ville neuve fut en état de défense, les Carthaginois manquèrent à l’engagement parce qu’il pouvait s’interpréter comme une manifestation de vassalité perpétuelle ; il en résulta une série de batailles avec les tribus libyennes encore obéissantes à Jabon (850-600), qui permirent aux Carthaginois victorieux d’étendre successivement leur domaine jusqu’en Numidie. Après chaque victoire, les aristocrates tyriens, tout à leur but, augmentaient leur armée d’un certain nombre d’Asiatiques, — Chananéens, Phéniciens de la Zeutigane et de la Byacène, — détestant les Aryens de Libye que les Africains aimaient. De vastes exploitations agricoles, bien ordonnées, mettaient en valeur les territoires militairement occupés et dont le peuplement rapide préparait l’avenir. Sans cesse, dit Aristote, l’État de Carthage envoie dans les contrées d’alentour des colons choisis parmi ses citoyens, à qui il assure une agréable aisance.

Les tributs que payaient les nombreuses villes fondées autour de Carthage entretenaient le trésor public. Les Carthaginois avaient à ce point, dés lors, le sentiment de leur puissance future, et du complet asservissement des populations Aryo-Africaines les entourant, qu’ils ne se fortifiaient que du côté de la mer. Autour de ces défenses Carthage n’admettait que des colons phéniciens, alliés, non subordonnés.

Ce prompt groupement d’hommes au nord de l’Afrique, formé de deux races principales, — l’africaine et l’aryenne, ou européenne, — gouverné, maîtrisé, exploité par une aristocratie de race asiatique, allait donner à l’histoire le premier exemple d’un peuple en même temps commerçant et belliqueux.

A Tyr, délivré des aristocrates, aimé du peuple qui avait organisé la monarchie (872), Pygmalion se hâta de se reconnaître comme le vassal du roi d’Assyrie. Binlikhous III (857-828) reçut le tribut de la Phénicie entière, des pays de Tyr et de Sidon. Les successeurs de Pygmalion passent presque inconnus, tous fidèles à leur suzerain. Dans cette paix facile, payée au prix d’une humiliation, Tyr s’enrichissait (832-824-786), profitant des troubles qui agitaient la Grèce envahie par les Doriens, pour ressaisir le monopole des trafics entre l’Orient et l’Occident.

Le désastre d’Assourlikhous rompit de fait le lien de vassalité qui subordonnait Tyr à Ninive. Lorsque Téglath-Phalasar II vint châtier les Syriens, le roi de Tyr ne figura pas dans la liste des vassaux révoltés que le roi d’Assyrie fit s’humilier devant lui, à Damas. Muthan, roi de Tyr (730), s’allia au roi d’Israël qui voulait braver les. Assyriens. Mais aussitôt que l’armée assyrienne parut, Tyr, sans combattre, se soumit. C’est alors que Sidon se manifesta comme une rivale, et que la marine grecque revint disputer aux Phéniciens l’exploitation de la mer. Des colonies helléniques se formaient de toutes parts. En Sicile, trois villes phéniciennes, — Motya, la boueuse ; Kepher, la cité par excellence ; Machanath, le campement, — bâties à l’extrémité occidentale de l’île, demeurées indépendantes, se mirent en relations prudentes avec les Carthaginois.

Le roi d’Assyrie, Sargon, victorieux, étant venu jusqu’en Phénicie (726-720), Élouli, roi de Tyr, lui refusa l’hommage, malgré la grande peur des Tyriens qui livrèrent la Tyr continentale, — Palœtyrus, — au monarque assyrien. Dans la Tyr insulaire, isolée, prête à la résistance, vivaient sans doute un certain nombre d’aristocrates qui n’avaient pas suivi Dido, lors de l’avènement de Pygmalion. Les villes phéniciennes donnèrent à Sargon, pour s’emparer de la Tyr insulaire, la flotte que le monarque avait exigée, — soixante vaisseaux montés par huit cents rameurs. — Les Tyriens d’Élouli, avec douze navires seulement, battirent les vaisseaux phéniciens. Sargon assiégea Tyr, mais inutilement ; lassés (715), les lieutenants du roi d’Assyrie se retirèrent. Mais pendant sa glorieuse résistance, Tyr perdait ses colonies au loin. Les Grecs avaient pris Thasos, riche en mines d’or.

L’assassinat de Sargon rendit au roi de Tyr, à Élouli, une partie de l’influence qu’il avait perdue sur les villes de Phénicie. Voici que Sennachérib reprit l’œuvre guerrière. Élouli, cette fois, fut battu. Les roches du Nahrel-Kelb, sculptées, disent le triomphe du roi d’Assyrie. La longue et héroïque résistance d’Élouli est extraordinaire, les Phéniciens ayant toujours accepté, ayant sou-vent recherché le joug du maître le plus puissant. Les Phéniciens estimaient, d’expérience, que la paix la plus humiliante favorisait le développement des trafics dont ils s’enrichissaient, et ils préféraient la richesse à la gloire. Tyr, tombée, reçut Ithobaal (700) comme roi, des mains de Sennachérib.

Sidon, qui avait hérité l’importance de Tyr en Phénicie, secoua le joug assyrien lorsque la nouvelle de l’assassinat de Sennachérib lui parvint (680) : Abdilmilkut, roi des Sidoniens, refusa le tribut. Assourahaddon accourut aussitôt : Moi, dit une inscription du roi d’Assyrie, j’ai mis à mort tous les grands de Sidon ; j’ai anéanti ses murailles et ses maisons, que j’ai jetées dans la mer ; j’ai anéanti l’emplacement de ses temples.

Le roi de Sidon, vaincu, et les Sidoniens échappés à la vengeance des Assyriens, s’étaient réfugiés en met, sur des navires. Avec le secours d’une flotte phénicienne, Assourahaddon détruisit les vaisseaux que montaient les réfugiés.

Encore frappée par Assourbanipal (667-666), deux fois ravagée par les Scythes (625), — qui n’osèrent cependant pas entrer dans les villes, — la Phénicie démoralisée se donna, pour être tranquille, au pharaon Néchao (610). Ce furent des marins de Tyr qui exécutèrent, par l’ordre du pharaon, l’audacieux et, magnifique essai de la circumnavigation de l’Afrique. Tyr, qui vendait aux Orientaux les étains de l’Espagne et de Cornouailles, enrichie de nouveau, relevée, bruyante un peu, excita la jalousie d’Israël. Cette jalousie devint de la haine, lorsque Nabuchodonosor, qui venait de prendre Jérusalem, épargna Tyr.

Et c’est alors que les prophètes s’acharnèrent à vanter les trésors de la cité splendide pour exciter la convoitise des guerriers d’Assyrie. Nabuchodonosor, maître de la Basse-Égypte, s’en fut piller Tyr qui, d’ailleurs, seule en Phénicie, gouvernée par Ithobaal, trompée par les Égyptiens eux-mêmes sur leurs intentions, s’était imprudemment prononcée contre Babel. La haine de l’Égypte entra au cœur des Tyriens.

Le pharaon Ouahprahet, utilisant une flotte qu’il avait préparée, vint à son tour attaquer les Phéniciens, rançonna Sidon, rudement, et revint en Égypte avec un butin considérable. La haine de l’Égyptien se répandit alors sur toute la Phénicie, qui se livra sans réserve à Nabuchodonosor.

Sidon obtint des Assyriens de très importants privilèges. Son roi, Esmounazar (574), releva les temples ruinés et reçut une part du territoire d’Israël : Puissent, dit une inscription du prince vassal largement favorisé, — puissent les maîtres des rois nous accorder toujours la possession de Dor, Japho (la Joppé des Grecs), et des terres à blé, magnifiques, qui sont dans la plaine de Saron.

Tyr renversa le trône de son roi, Baal, substituant à la monarchie un gouvernement de magistrats républicains, les suffètes. L’anarchie fut le premier résultat de la révolution, hâtive. Le grand-prêtre intervint, et la royauté étant rétablie (556), les rois d’Assyrie cessèrent de se préoccuper des Tyriens envoyant à Babylone, régulièrement, leur tribut annuel. Nabonahid, cependant, donna au peuple de Tyr, pour le gouverner, un prince de son choix, Meherbaal (555), auquel son fils Hiram succéda (551). Hiram régnait depuis quatorze ans lorsqu’il eut à reconnaître Cyrus, maître de Babylone, comme son suzerain.

La haine de l’Égypte, persistante, profonde en Phénicie, garantissait aux Perses le concours des Phéniciens. Ils donnèrent à Cambyse, sans difficulté, la flotte qu’il réclamait pour agir contre l’Égypte.