LA SAINT-BARTHÉLEMY

LA VEILLE - LE JOUR - LE LENDEMAIN

 

LA VEILLE.

 

 

I

La paix de Saint-Germain (août 1570), qui mit fin à la troisième guerre civile, avait été conclue sans tenir compte de l'opposition intéressée de Philippe H et des énergiques remontrance de Pie V. Cette paix, Charles IX, avec un certain orgueil, l'appelait la sienne[1].

A la fin du mois de décembre de cette même année, les députés des princes protestants de l'Allemagne étant venus le complimenter à l'occasion de la pacification de son royaume, dans sa réponse il leur rappela le lien d'amitié qui avait existé entre eux et le feu roi Henri II, son père, et il leur promit d'employer tous les moyens que Dieu lui avoit donnés pour leur conservation et accroissement dans leurs dignités et honneurs[2]. S'il tint ce langage, c'est que depuis son mariage avec Elisabeth d'Autriche, la fille cadette de l'empereur Maximilien, il se sentait plus roi. La tutelle autoritaire de la reine sa mère commençait à lui peser, et il aspirait secrètement à suivre une politique toute personnelle. Jaloux des lauriers de son frère, il ambitionnait de commander, lui aussi, à des armées. Après les batailles de Jarnac et de Moncontour, le poète Daurat étant venu lui présenter quelques vers composés à sa louange : Ha ! s'écria-t-il, n'escrivez point rien désormais pour moy ; car ce ne sont que toutes flatteries et menteries de moy qui n'en ay donné encore nul subject d'en bien dire ; mais réservez tous ces beaux escripts, et tous vous autres Messieurs les poètes, à mon frère[3].

Il ne rêvait que guerre, nous dit dans sa relation le Vénitien Michieli, et de reprendre en Europe le rôle qu'y avaient joué son père et son grand-père, de glorieuse mémoire. Il était flatté de s'entendre dire qu'il avait les façons et le tempérament d'un soldat[4].

Un soir, à son coucher, montrant à ceux de son entourage une tache visible à son épaule : Si je tombe sur un champ de bataille, leur avait-il dit, elle servira à me faire reconnaître[5].

Mais l'obstacle qui paralysait toute action à l'extérieur, toute velléité de guerre, c'était la situation exceptionnelle que la récente paix avait faite aux chefs protestants. L'unité de la France en était restée momentanément brisée, et, difficulté de plus, Coligny, Jeanne d'Albret, les deux jeunes princes de Navarre et de Condé, n'entendaient sortir de la Rochelle, la plus importante des trois places qui leur avaient été concédées, que lorsque les questions relatives à l'exécution du dernier édit de pacification seraient réglées.

La plus récalcitrante, c'était Jeanne d'Albret. Tout récemment elle avait écrit à Catherine :

Je suis de complexion soupçonneuse, Madame, comme vous sçavez bien, qui me fait avoir grande crainte que vos volontés soient bonnes, comme je n'en fais nul doute, mais que ceux qui jusqu'ici ont eu pouvoir de les altérer en mon endroit fassent toujours de même. Je ne suis pas si ignorante que je ne connoisse bien que toute notre grandeur dépend de Vos Majestés et le très humble service qui nous appelle à vos pieds ; mais je suis un peu glorieuse, et je désire y estre avec honneur et faveur, que je pense mieux mériter que d'autres qui en ont plus que moi[6].

A plusieurs reprises Téligny, Beauvoir La Nocle, Cavaignes, étaient venus en parlementaires à la cour ; mais sans parvenir à une solution[7]. Désireux d'en finir, Charles IX envoya Cossé à la Rochelle, et les bonnes paroles, dont il était porteur, ayant dissipé tous les soupçons, le maréchal put écrire au Roi, de cette ville : Sire, l'assurance qu'ils ont ouie particulièrement de votre sincère intention et volonté de l'entretènement de l'édit joint à ce que leurs députés leur ont mandé de ce que Votre Majesté leur en a dit, les a tellement rassurés que je ne vois aucun doute dont maintenant l'on doive entrer en défiance, s'il ne survient quelque chose de nouveau[8].

A ce moment se trouvait à la Rochelle le plus grand adversaire de Philippe II, Ludovic de Nassau, que Brantôme tenait pour plus hardi, plus audacieux que son frère le prince d'Orange, dont il était le bras droit[9].

De son côté, Catherine y avait envoyé un homme à elle, Galéas Frégose, un rusé diplomate italien, dont l'ambassadeur d'Espagne disait : C'est le plus hérétique des hérétiques. Ludovic de Nassau, avec lequel, il eut de fréquents entretiens, lui confia que, n'espérant rien tirer de la trop parcimonieuse reine d'Angleterre, qui opposait des refus à toutes ses demandes de subsides et de secours, il songeait à s'adresser à Charles IX et à lui faire passer sous les yeux une brillante perspective de gloire et d'agrandissement pour son royaume. A son retour, Frégose rapporta fidèlement au Roi tout ce que le comte Ludovic lui avait laissé entrevoir.

Ces offres si séduisantes ne pouvaient être faites en temps plus opportun. Charles IX avait à se venger de bien des injures : la plus grave, celle qui lui tenait le plus, au cœur, c'était le massacre de ses sujets dans la Floride, sous le perfide prétexte que c'étaient des huguenots envoyés par Coligny, et cela, au mépris du droit antérieur acquis à la France sur cette terre appelée de tout temps la terre aux Bretons.

Au retour de l'entrevue de Bayonne, et durant son séjour à Moulins, en 1566, lorsque Catherine en fut avertie, hors d'elle, exaspérée, elle adressa à l'ambassadeur d'Espagne, don Francès d'Alava, cette fifre remontrance : Les rois de France n'ont pas accoutumé de se laisser menacer. Mon fils est bien jeune, mais non pas si peu connaissant ce qu'il est, qu'il n'y ait toujours plus affaire à le retenir qu'il le provoquer. Ce en quoi j'estime que votre maitre ne gagneroit rien[10].

A cette injure, restée sans réparation, d'autres étaient venues se joindre et l'aggraver : le refus de la main du duc d'Anjou par doña Juana, la veuve du roi de Portugal, et plus récemment l'affront personnel que Philippe II avait fait au jeune Roi en s'appropriant sa fiancée Anne d'Autriche ; la préséance disputée par l'Espagne à la France, à Rome et à Venise ; les intrigues incessantes de ses agents pour détacher les Suisses de notre alliance ; enfin, la froideur avec laquelle Philippe II poursuivait le projet du mariage de Marguerite de Valois avec le roi de Portugal, après avoir promis de l'appuyer comme le sien propre[11].

L'on était à l'un de ces moments où toutes les ambitions se mettent en campagne : Philippe II convoitait Sienne, et, de son côté, l'empereur Maximilien, mécontent de ce que le pape avait fait de Cosme de Médicis un grand-duc de Toscane, semblait disposé à en appeler aux armes, et s'appuyait sur le duc de Ferrare que la jalousie poussait également à une agression. Tandis que Catherine, secrètement influencée par la duchesse de Nemours toute dévouée aux intérêts de la maison d'Este, à laquelle elle appartenait, était défavorable à son cousin de Médicis, Charles IX se disait tout prêt à le défendre. Dans la seconde quinzaine de mars, Petrucci, l'ambassadeur de Florence, ayant mis en défaut la surveillance de Catherine et ayant pu parvenir jusqu'à lui : Quel prétexte avez-vous donc pris ? s'écria-t-il en l'apercevant[12]. Sur sa réponse qu'il avait dû venir pour s'informer du jour de l'entrée de la reine sa femme : Vous savez sans doute, reprit-il, que je suis vivement sollicité de prendre parti contre le Grand-Duc et contre le Pape, avec force promesses pour m'y décider. J'ai répondu que je ne pouvais m'occuper, d'ici à un an, que de l'intérêt de mon royaume et de son repos. Au point de vue de la religion, faire la guerre à un pape est toujours répréhensible ; il n'est pas moins mal de chercher querelle à votre maître à l'occasion de son titre de Grand-Duc[13].

Petrucci s'étant incliné pour l'en remercier : Si le Grand-Duc et moi, ajouta-t-il, nous nous entendions pour venir en aide au prince d'Orange, les Espagnols auraient à penser à autre chose qu'à l'Italie et à mon royaume. Il m'importe de savoir à quoi m'en tenir sur ses intentions, et je lui enverrai sous peu Frégose ; son titre d'Italien n'éveillera pas de soupçons[14].

Quelques jours plus tard et en pleine cour, Charles IX s'expliqua encore plus ouvertement : le chevalier de Seurre lui ayant parlé en faveur du duc de Florence : Je suis décidé à le soutenir, dit-il à haute voix : — Vous le devez d'autant plus, répondit de Seurre, qu'en l'ayant, lui et les Vénitiens, pour alliés, vous pourriez abattre pour toujours la domination des Espagnols en Italie et l'abattre également dans les Flandres avec l'appui de l'Angleterre et celui des princes de la Germanie[15].

Catherine s'effraya de tant de hardiesse, et, pour détourner cet orage, le 2 mai, elle écrivit à Fourquevaux, l'ambassadeur de France à Madrid : Si vous entendez par delà parler des bruits que l'on fait courir en Italie, faites-leur entendre la vérité de l'intention et la volonté du Roi mon fils, qui est de vivre avec le Roi Catholique en bon frère et en bonne paix[16].

Et elle arrachait à son fils cette lettre qui confirmait la sienne :

Pour ce que j'ay advis de plusieurs endroits que l'on fait courir le bruit que je veux commencer la guerre au Roi Catholique, et que, sous ce prétexte, ses ministres font faire levées de plusieurs compagnies tant de cheval que de pied avec amas d'armes, vivres et munitions, je vous ay bien voulu advertir que c'est chose controuvée et à laquelle je n'ay point pensé[17].

Toutefois, en dépit de cette apparente soumission, Charles IX n'avait nullement renoncé à ses projets : Il ne pouvoit perdre, a dit Tavannes, dans ses mémoires, le désir d'acquérir gloire et réputation par la guerre espagnole[18]. Et Petrucci écrivait le 29 mars : il a toujours son caprice en tête et il le réalisera, s'il peut compter sur la tranquillité du royaume. Les huguenots, pour l'assurer de leur bonne volonté, disent que si le Pape en Italie veut marcher avec leur Roi contre celui d'Espagne, ils iront jusqu'à se mettre au service de Sa Sainteté[19].

Dans une lettre du 29 mai, Petrucci y revient encore : L'on voit bien que le Roi est conseillé par l'ambassadeur d'Angleterre ; car tous les Flamands qui se réfugient en France sont considérés comme ses propres sujets[20].

A l'entendre, la France était favorable à cette guerre. Le Vénitien Correro l'avait dit avant lui : les Français ont presque besoin d'une guerre avec l'Espagne. Deux années auparavant, et au commencement des troubles des Flandres, les chefs protestants en avaient déjà donné le conseil à Catherine. Sans verser une goutte de sang vous pourriez, Madame, acquérir cette Flandre, partie naturelle de la France ; il suffirait de laisser entendre à ces peuples que vous leur permettez la liberté de conscience, ainsi que vous l'avez accordée aux Français[21].

Tout dépendait de la ligne de conduite qu'allait suivre la Reine mère. Jusqu'à ce jour, elle semblait opposée à une rupture avec l'Espagne ; mais d'imprudentes et injurieuses paroles attribuées, à bon droit, à l'ambassadeur d'Espagne don Francès de Alava, commencèrent à l'indisposer et peu à peu modifièrent sa volonté. Ce revirement se manifeste d'abord dans les instructions données le 2 mai à Geronimo Gondi, envoyé par elle à Madrid pour se plaindre de ces inqualifiables procédés, puis s'accentue dans une lettre écrite de sa propre main à Philippe II, le 30 mai suivant, lettre pour se plaindre des méchants propos de Alava : J'ai voulu cacher le tout, de peur que cela altérât le Roi mon fils, qui est jeune et n'a accoutumé de si longtemps que moi de ouïr mentir de lui, et le désir que j'ai de voir continuer l'amitié qui est entre vos deux personnes et couronnes a été cause que j'ai mis peine, tant que j'en ai eu le moyen, que ces propos ne soient venus à son oreille ; mais, puisqu'il les a sus, il a voulu incontinent en avertir Votre Majesté. Il ne les croit pas, ni moi aussi, nous assurant que n'eussiez enduré telle imposture, sans en faire la démonstration qui convient à l'amitié qui est entre nous[22].

Ce ne sont encore là que de vaines récriminations, et Catherine ne s'est pas encore associée aux projets que Charles IX poursuit toujours. Le juin, revoyant Petrucci, et se laissant aller, cette fois, à tout son ressentiment contre Philippe II : L'heure est venue de prendre une résolution, s'écria-t-il, et d'agir ; la Reine ma mère est trop timide[23].

Son ardeur belliqueuse, habilement entretenue par la correspondance qui s'était établie entre lui et le prince d'Orange, allait entrer dans une voie plus marquée, plus décisive. Téligny, l'envoyé habituel des chefs protestants et qui, grâce à sa douceur, avait gagné toute sa sympathie et sa confiance, lui proposa d'amener de la Rochelle Ludovic de Nassau, et l'y ayant décidé, rendez-vous fut pris au château de Lumigny-en-Brie et fixé au 19 juillet. Cette première entrevue dura trois heures, et, jour ayant été arrêté pour une seconde à Fontainebleau, le comte y fut conduit par Briquemault et y passa trois jours, caché dans la loge du concierge du palais.

A sa première audience, après avoir rappelé en termes chaleureux et éloquents les tristes causes qui avaient déterminé la prise d'armes des Flandres et les indignes cruautés du duc d'Albe : Mon frère le prince d'Orange, dit-il, a été suscité par Dieu pour nous tirer de dessous ce joug. L'accueil si froid fait à nos remontrances, lors de la dernière diète de Spire, nous a dégagés de tout serment d'obéissance. 11 ne nous reste plus qu'à nous jeter aux pieds de Votre Majesté et qu'à la prier de nous prendre sous sa protection. Toutes les villes nous ouvriront leurs portes ; le roi d'Espagne n'a que quatre mille hommes à nous opposer. Nous sommes maîtres de la mer et les princes de la Germanie sont prêts à nous assister ; à vous, Sire, la Flandre et le pays d'Artois, anciennes possessions de la France ; à l'Empire le Brabant, la Gueldre et le Luxembourg ; à la reine d'Angleterre la Zélande et le reste des États, si toutefois elle nous prête son concours. Après l'avoir refusé, elle y semble maintenant toute disposée[24].

Au sortir de chez le Roi, Ludovic de Nassau s'étant rendu chez l'ambassadeur Walsingham, l'entretien qu'ils eurent jette un grand jour sur la politique de l'Angleterre dans cette question brûlante des Flandres, politique qui, par sa fausseté, sa perfidie, rendra toute action commune impossible et amènera fatalement Catherine — nous le verrons plus tard —, à se débarrasser de Coligny, mettant ainsi à exécution cette pensée homicide qui, depuis tant d'années, lui était restée en tête, lorsqu'elle se verra impuissante à contrebalancer l'influence qu'il avait prise et qu'il maintenait, malgré elle, sur Charles IX.

Ludovic, après avoir répété à Walsingham tout ce qu'il avait dit à Charles IX, lui fit valoir tous les avantages d'une guerre heureuse contre l'Espagne, puis il lui remit sous les yeux leurs vieux griefs contre Philippe II, les secours fournis par lui aux Irlandais rebelles, l'appui qu'il n'avait pas cessé de prêter à Marie Stuart. Sans se départir du flegme britannique, Walsingham écouta ce long exposé sans la moindre marque d'approbation : Je transmettrai à la Reine, dit-il, vos propositions et vos offres : à elle seule il appartient de prendre, en toute liberté, la résolution qu'elle jugera la meilleure dans l'intérêt de ses sujets et de sa gloire. Quant à moi, je ne puis m'expliquer, et vous comprendrez ma réserve[25].

Mais Walsingham se montre moins réservé dans la lettre où il rend compte à Leicester de cette entrevue : Les guerres, qui n'ont en vue que l'agrandissement des États, sont toujours injustes ; mais, lorsqu'on les entreprend pour sa propre conservation, elles sont toujours nécessaires. Vous trouverez peut-être que le remède est pire que le mal ; car, en voulant humilier l'Espagne, nous élèverons une autre puissance dont nous n'aurons pas moins à craindre ; mais examinez l'état de l'Europe : les princes d'Allemagne, qui veulent entrer dans cette coalition, jugent bien que l'incorporation des Pays-Bas rendrait la France trop puissante ; aussi veulent-ils l'obliger à se contenter de l'Artois et de la Flandre. Quant au Brabant et autres pays, anciennes dépendances de l'Empire, ils entendent les remettre à quelque prince allemand, et je n'en vois pas qui y aye meilleur droit que le prince d'Orange. Quant à la Zélande et la Hollande, ils veulent la concéder à la reine notre maîtresse.

Et faisant allusion à la politique traditionnelle de l'Angleterre : Si la Reine refuse de s'associer à ces desseins, elle doit néanmoins encourager les autres à y persévérer pour pouvoir profiter des troubles d'autrui, ainsi qu'elle l'a fait jusqu'ici ; car nous pouvons être assurés à l'avance qu'aussitôt que la France et l'Espagne auront fait la paix, elles nous déclareront la guerre. D'ailleurs, la grandeur extérieure de la France est moins a craindre que la continuation de nos troubles ; le moindre secours venu de l'étranger pourrait les aggraver. Pour prévenir les maux du dedans, ayons recours aux remèdes du dehors et profitons des calamités de nos voisins. Appuyez donc auprès de la Reine les demandes du comte Ludovic, afin que ce feu, qui commence à s'allumer, devienne un grand incendie, dont nous pourrons profiter[26].

 

II

Catherine s'était bien douté que l'entrevue du Roi son fils avec Ludovic de Nassau, quelques précautions que l'on eût prises, n'échapperait pas à l'œil clairvoyant de l'ambassadeur d'Espagne, don Francès de Alava ; aussi, pour parer ce nouveau coup, écrit-elle à Fourguevaux, qui était à la veille d'être relevé de sa mission en Espagne : Il nous a semblé que l'on vous debvoit advertir des deux points contenus en la lettre que le Roy monsieur mon fils vous escript, avant que de vous donner congé : le premier desquels est de très grande importance à son service, afin que, par vostre prudence et la longue expérience que vous avez des choses de-delà, vous empeschiez le Roy Catholique avec lequel nous voulons vivre en paix d'entrer en opinion que l'on ait reçu le comte Ludovic de Nassau pour s'en servir ou le favoriser à l'encontre de luy ; mais plustost en intention de l'en destourner, s'il en avoit volonté, de quoy vous le pouvez rendre asseuré, s'il advient qu'il soit besoin que vous luy en parliez ; car il ne luy en fault ouvrir le propos et en tout événement qu'il ne s'apperçoive que nous en ayons escript quelque chose ; mais. faut faire cet office, comme de vous mesme[27].

Ce que craignait Catherine se réalisa : Fourquevaux eut même à ce sujet une très vive explication avec le secrétaire d'État Cayas. Il m'a dit, écrit-il, pis que pendre du comte Ludovic, et que son maître étoit très mal satisfait de ce qu'il est auprès de Votre Majesté, s'ébahissant comme elle l'y veut souffrir et que le comte Ludovic n'attend que le temps d'exécuter quelque trahison, étant une honte qu'il faille qu'il eût tel crédit de donner et expédier dans votre royaume des commissions desquelles ils ont les doubles[28].

De son côté, don Francès de Alava, à sa première audience, alla jusqu'à déclarer à Charles IX, au nom de Philippe II, que s'il était donné suite à de telles pratiques, il regardait la guerre entre les deux couronnes comme inévitable.

Vous avez été mal informé, répliqua le Roi ; d'ailleurs, quand même cette entrevue aurait eu lieu, à quel titre le roi votre maître pourrait-il s'en plaindre ? Le comte Ludovic est prince allemand, il n'est donc ni son sujet, ni pensionné par lui ; quant à votre menace de guerre, on se tromperait étrangement si l'on croyait nous intimider ; que chacun fasse ce qu'il croira le plus utile à ses intérêts[29].

Catherine, qu'Alava vit, au sortir de chez son fils, lui tint le même langage. Tout en partageant les rancunes de Charles IX contre Philippe 11, de nature prudente et craintive, elle subordonnait les éventualités d'une brouille avec l'Espagne au concours effectif de l'Angleterre, et le meilleur moyen de se l'assurer, c'était de mener à bonne fin le projet de mariage du duc d'Anjou avec Elisabeth, son idée fixe. Son fils s'obstinait à ne pas vouloir l'épouser, et pour vaincre sa résistance elle s'était adressée à l'évêque de Dax dans les conseils duquel il avait toute confiance. L'on a tellement dégoûté mon fils d'aller en Angleterre, lui avait-elle écrit, que j'ay un extrême regret de voir comme les choses en sont, et ay été bien aise de ce que lui avez mandé et vous prie qu'il ne sache point que je vous aye écrit, et brûlez cette lettre ; priez-le de bien considérer ce qu'il perd, qui vous fait merveilleusement ébahir comment il n'y a personne ici qui ne lui aye pu faire entendre ce que c'est de la grandeur que ce mariage lui pourroit apporter et l'amitié des princes d'Allemagne pour parvenir à l'empire et à la conquête des Pays-Bas, et sur cela vous étendre, comme le saurez bien faire et aussi lui ôter le scrupule de sa conscience[30].

Elle ne s'en tint pas là, elle envoya à Londres Larchant, le capitaine des gardes du duc d'Anjou, et Cavalcanti, un habile diplomate Italien bien vu également d'Élisabeth, auquel elle remit deux portraits de son fils de la main de Janet. L'un donnerait une idée avantageuse de son visage ; l'autre, de sa taille et de sa tournure.

Larchant devait se borner à réclamer un sauf-conduit pour le maréchal de Montmorency, le chef annoncé de la grande ambassade qui irait demander la main d'Elisabeth. A cette première ouverture, Elisabeth répondit que, tant que la question religieuse ne serait pas vidée, une pareille mission lui semblait inutile, et que, eu égard à la haute situation du maréchal, elle ne serait qu'un embarras de plus ; mais la remise du portrait du duc par Cavalcanti l'impressionna plus favorablement que tous les arguments employés jusqu'alors. En toute hâte, elle manda La Mothe-Fénelon au palais et, de prime abord, lui montrant l'un des deux portraits du duc : Ce n'est qu'un crayon, dit-elle, un peu charbonné ; mais dans l'ensemble du visage, il y a un grand air de dignité et de sérieuse maturité, qui me plaît infiniment ; car je ne veux pas être menée à l'église par un enfant.

Elle prétendit n'avoir que trente-cinq ans. La Mothe, qui savait bien qu'elle en dissimulait au moins deux, lui répondit en courtisan que l'âge n'avait pas de prise sur elle et n'avait pu lui enlever aucune de ses perfections[31]. Grâce à cette adroite flatterie, la voyant si bien disposée, il la décida à écrire au duc d'Anjou, faveur que jusqu'ici elle lui avait refusée.

Monsieur, disait-elle, combien que ma dignité excède ma personne et que mon royal rang me fait douter que mon royaume est plus recherché que moi-même, si est-ce que la réputation que j'entends par mon ambassadeur et aussi par votre gentilhomme qu'avez conçue de quelques grâces miennes, sans que je l'aye mérité, me fait croire que la règle de notre affection se tirera par la force de choses plus excellentes qu'ai oncques connu en moi résider, et pourtant me fâche que mon insuffisance ne puisse satisfaire à une telle opinion que M. de Larchant m'a déclaré que déjà en avez conçue, espérant que vous n'aurez oncques à vous repentir de cet honneur que vous me faites[32].

Ce n'était encore que de la vraie monnaie de cour.

Une lettre de Burghley à Walsingham rend mieux la pensée secrète d'Elisabeth : Elle n'ignore pas ce qu'il y aurait à craindre si l'affaire échouait par sa faute ; mais elle est persuadée que la question religieuse motivera la rupture et qu'ainsi elle évitera tout blâme[33].

Ainsi que Burghley l'avait pressenti, le duc d'Anjou ne se laissa pas prendre aux astucieuses paroles d'Elisabeth ; le refus de toute concession sur l'exercice de sa religion que Larchant n'avait pu lui dissimuler, l'avait si fort troublé que Walsingham écrivit à Burghley : Il a fallu de chauds encouragements pour le ramener au point où il semble revenu ; l'on s'agite beaucoup pour rompre ce projet de mariage ; le nonce, les ambassadeurs de Portugal et d'Espagne sont tous les jours en mouvement pour en détourner le duc[34].

Catherine se montra très mécontente de toutes ces intrigues : L'humeur en laquelle est son fils, manda-t-elle à La Mothe, me fait beaucoup de peine ; nous soupçonnons fort que Villequier, Sarret et Lignerolles sont les auteurs de ces fantaisies. Si nous pouvons en avoir aucune assurance, je vous assure qu'ils s'en repentiront[35].

Charles IX n'était pas moins irrité. En présence de Catherine, une discussion, très aigre, s'étant engagée à ce sujet entre le duc et lui : Mon frère, s'écria-t-il, vous auriez dû être plus franc avec moi, et ne pas me mettre dans le cas de tromper la reine d'Angleterre, que j'estime et que j'honore. Vous parlez toujours de votre conscience ; il est un autre motif que vous n'avouez pas, c'est l'offre d'une forte somme que le clergé vous a faite, parce qu'il tient à vous garder ici comme le champion de la cause catholique. Sachez-le bien, je n'en veux reconnaître d'autre que moi ; puisque le clergé a tant de superflu et moi tant de besoins, les bénéfices étant à ma libre disposition, je m'en souviendrai à l'occasion et j'aviserai. Quant à ceux qui se font les entremetteurs de ces menées, j'en raccourcirai, s'il le faut, quelques-uns de la tête[36].

Le duc ne releva pas cette rude apostrophe ; mais, des larmes dans les yeux, il se renferma dans ses appartements et n'en sortit pas de la journée.

Prévenu de cette violente scène, Walsingham, la première fois qu'il revit Catherine, y fit allusion ; elle le supplia de n'en rien dire et lui annonça le prochain départ de M. de Foix pour Londres. En transmettant cette nouvelle à lord Burghley, lui, d'ordinaire si perspicace, se persuada que ce nouvel envoyé emporterait des instructions l'autorisant à céder sur la question religieuse, et voici les motifs qu'il en donne : la mésintelligence entre la France et l'Espagne qui s'accentue ; la jalousie entre le Roi et le duc d'Anjou parvenue à un état si aigu qu'il ne se passera pas six mois qu'ils n'en viennent aux mains, le Roi ne pouvant plus supporter son frère auprès de lui, et le duc ayant peur d'y rester ; depuis la mort de Henri II, ajoutait-il, la Reine-mère n'a jamais tant pleuré[37].

Ce qui le confirma dans cette illusion, c'est l'entretien qu'il venait d'avoir avec l'ambassadeur de Florence : Le Roi et la Reine mère, lui avait dit Petrucci, ne désirent rien tant que de conclure une alliance étroite avec votre Reine ; et, eu égard à l'inimitié qui maintenant existe entre l'Angleterre et l'Espagne, le moment leur semble très opportun ; il serait donc nécessaire, pour abaisser la prépondérance dominatrice de la maison d'Autriche, que l'Angleterre s'alliât avec les princes de la Germanie et les Vénitiens. Le Roi et la Reine m'ont avoué qu'ils sont très disposés à entrer dans cette ligue. Resté sous l'impression de ces encourageantes paroles, je crois que M. de Foix, écrit-il à Leicester, emportera l'ordre de conclure le mariage ou, à son défaut, une étroite alliance. L'on est ici fort persuadé de la sincérité de notre Reine ; les circonstances sont propices. Si Sa Majesté n'est pas résolue à se marier, chose très nécessaire à son État si chancelant, ce serait le moment de se rapprocher de la France qui pourrait du moins nous servir durant quelque temps[38].

M. de Foix, de la mission duquel Walsingham, à l'avance, augurait tant, allait trouver Elisabeth dans les meilleures dispositions : tout récemment, en envoyant à La Mothe Fénelon un panier d'abricots de ses jardins, elle lui avait fait dire par Leicester que c'était pour le convaincre que l'Angleterre produisait de beaux fruits. Je n'en ai jamais douté, avait-il répondu, mais ils seraient encore plus beaux, si l'on se servait de greffes de France[39].

Walsingham avait engagé Burghley à traiter M. de Foix avec les plus grands égards. La réception qu'on lui fit fut donc exceptionnelle : le comte d'Oxford et le marquis de Northampton furent attachés à sa personne ; il eut huit audiences de la Reine, de quotidiennes conférences avec ses conseillers, mais sans parvenir à aucun résultat appréciable. En nos entretiens, écrivit Burghley à Walsingham, il y a eu autant de variations qu'il y a eu de jours. Elisabeth en explique elle-même le motif à son ambassadeur : Nous n'avons rien fait, parce que M. de Foix, n'étant pas satisfait de nos réponses, a tenté par toutes sortes de moyens de nous amener à les faire telles qu'il les désirait[40].

Toutefois, on finit par se mettre d'accord sur une rédaction équivoque ; elle portait que le duc d'Anjou ne serait pas contraint d'assister à des cérémonies contraires à l'Église de Dieu.

C'était ôter toute sa portée à la rédaction proposée par M. de Foix, contraires à la religion catholique[41].

Dans les jours qui précédèrent le retour de M. de Foix, Charles IX et Catherine furent avisés que les chefs protestants, en s'aidant de leurs amis d'Angleterre, cherchaient à entraver le mariage du duc d'Anjou et faisaient secrètement proposer à Elisabeth le prince de Navarre. On trouve quelques traces de cette menée dans les mémoires de La Huguerie ; mais Charles IX, croyant la négociation beaucoup plus sérieuse qu'elle ne l'était en réalité, pour y couper court, prescrivit à La Mothe-Fénelon de dire bien haut, si l'on venait à lui parler du prince de Navarre, que son mariage avec Marguerite de Valois était chose conclue[42]. A cette date il n'avait point encore vu Jeanne d'Albret, dont le consentement n'était rien moins qu'assuré.

L'incident n'eut pas de suite, et la veille du départ de M. de Foix de Londres, fixé au 6 septembre, les conseillers d'Elisabeth, ainsi que le leur avait recommandé Walsingham, lui touchèrent quelques mots d'une alliance intime avec la France ; il se retrancha derrière ses instructions qui lui enjoignaient de n'accepter aucune discussion sur autre sujet que le mariage. Toutefois, il leur conseilla d'envoyer en France un personnage de crédit pour traiter à la fois et du mariage et de l'alliance qu'ils semblaient si vivement désirer, et il leur désigna sir Thomas Smith, l'un des négociateurs de la paix signée à Troyes en 1564, comme celui qui serait le plus favorablement accueilli.

Diverses circonstances retardèrent le départ de Smith, et il allait être précédé à Blois par un visiteur dont la présence éveillera toute l'attention et toutes les craintes de l'Europe catholique.

Ce visiteur, c'était Coligny. Bien des motifs l'avaient déterminé à accepter l'invitation qui lui avait été faite et à plusieurs reprises : d'abord l'éloignement momentané de tous les Guise de la cour ; le départ prochain de don Francès de Alava, son irréconciliable adversaire, dont Catherine avait obtenu le rappel ; l'entrée au parlement de Paris, en qualité de maître des requêtes, de Cavaignes, l'un des chefs protestants le plus en évidence ; le départ de Schomberg pour l'Allemagne, où il allait rechercher l'amitié et l'alliance des princes protestants, mission dont Catherine dans une lettre au marquis de Brandebourg revendiquait l'initiative[43]. D'ailleurs en venant à Blois, Coligny ne faisait que céder au désir exprimé par ses propres coreligionnaires. Le 12 août, en effet, Walsingham avait mandé à Burghley : Tous ceux de la religion supplient très humblement la Reine notre maîtresse qu'il lui plaise, en parlant à M. de Foix, de lui insinuer qu'elle souhaiterait que le Roi rappelât l'amiral, et qu'elle eût la bonté de lui dire qu'un sujet de tel mérite ne devrait pas être laissé à La Rochelle.

Et il ajoutait : Il y a beaucoup d'espoir que le Roi employera l'amiral à des choses de la dernière importance ; car il commence à s'apercevoir lui-même de l'insuffisance des autres, plus Espagnols que Français[44].

De son côté, Hubert Languet écrivait au duc de Saxe, son maître : Les papistes redoutent une entrevue de l'amiral avec le Roi ; car ils sont persuadés qu'il a dans ses mains des documents qui feront preuve des intelligences coupables de ses sujets avec l'Espagne ; et ils se méfient de l'empire qu'il prendra sur Sa Majesté[45].

De lui-même, Charles IX, lors de son dernier entretien avec Ludovic de Nassau, l'avait franchement déclaré : Je ne veux rien entreprendre dans les Flandres, sans avoir pris l'avis de Coligny. Je ferai la moitié du chemin pour aller au-devant de lui, et j'irai jusqu'à Blois pour le voir.

Et il s'en était ouvert confidentiellement à Téligny : La Reine ma mère, étant femme, appréhende la guerre. L'ambition de Tavannes et son intimité avec mon frère me sont suspectes, Vielleville n'aime que le vin, Cossé que l'argent, le maréchal de Montmorency ne pense qu'à ses chasses, Retz est espagnol et il n'y a pas un de mes secrétaires en qui je puisse me fier[46].

Mais il fallait motiver vis-à-vis de l'Europe catholique la venue de Coligny à la cour. Charles IX s'en chargea et écrivit à Du Ferrier, son ambassadeur à Venise : Je ne fais doute que la nouvelle vienne à vous de l'arrivée ici de l'amiral, et ne soit en bouche de chacun pour en discourir avec autant de façons qu'il se trouve de diverses passions ; mais outre que vous pouvez juger de l'occasion de sa venue par la connaissance que vous avez de mes affaires, j'ai bien voulu traiter particulièrement ce point. Vous savez que ce royaume est tombé au schisme et division, où il est encore. Je n'ai oublié aucune des recettes que j'ai pensé servir pour le guérir de cette plaie et ulcère, tantôt y employant les doux remèdes, tantôt le cautère, sans y épargner ma personne ni ceux que nature m'a recommandés pour les plus chers ; mais enfin, ayant connu que le temps et non autre en seroit le modérateur, et que ceux qui étoient à la fenêtre étoient bien aises de voir jouer ce jeu, à mes dépens, j'ai eu recours à la première voie, qui est de douceur, ayant par bons avis fait et arrêté mon édit de pacification sous le bénéfice duquel la paix et le repos se sont rétablis parmi mes sujets. Vous savez que l'expérience vaut beaucoup ; aussi il faut que je vous dise que le principal fruit que j'espérois de la venue de l'amiral commence déjà à bourgeonner, d'autant que la plupart de mes sujets qui, pour les choses passées, vivent en quelque défiance, se sont par cette démonstration tellement assurés sur ma bonté et humanité que l'on juge à l'œil que toute particularité et faction commence à se lasser, et oserois bien encore me promettre que beaucoup d'entre eux en reprendront le chemin de leurs pères, qui est ce que j'ai toujours désiré et remettre ce royaume à sa première grandeur[47].

Mais Catherine, comment s'était-elle décidée à consentir à ce rapprochement avec, l'amiral ? tout récemment, lorsque Charles IX se proposait d'aller en Bretagne, avec la pensée d'y trouver l'occasion de s'y aboucher avec lui, elle l'avait empêché. C'est qu'indépendamment du mariage de sa fille avec Henri de Navarre, qu'elle désirait non moins que Charles IX, et auquel l'amiral pouvait prêter un utile concours, un motif tout personnel avait changé le cours de ses idées : Galéas Frégose, dans ses entretiens à la Rochelle avec les chefs protestants, s'était aperçu que Coligny semblait tout disposé à vouloir se remettre dans ses bonnes grâces et qu'il ne s'opposerait même pas à ce que l'autorité, comme par le passé, restât entre ses mains. C'était la prendre par son faible, et ce qui acheva de la déterminer à consentir à cette entrevue, toute favorable à sa politique du moment, c'est la lettre qu'elle reçut de l'amiral, lettre qui confirmait tout ce que Frégose lui avait rapporté : Madame, j'ay entendu, par le sieur de Quincé, ce qu'il avoit commandement de me dire, et entre autres choses que Vos Majestés vouloient que je leur allasse bientôt baiser les mains, qui étoit bien la plus agréable nouvelle que j'eusse pu recevoir, ce que je désire principalement pour leur faire connaître que je n'ay autre but et dessein qu'au bien, repos et grandeur de ce royaume et, ayant reçu ce bien et faveur par le moyen de Votre Majesté, je vous suppliray très humblement, Madame, croire et vous assurer que je m'emploiray de telle façon à vous faire service que vous en recevrez contentement et, pour ce que je désire donner cette assurance à Votre Majesté en présence et par effets et non point en paroles, je la suppliray commander de bonne façon que toutes ces petites remises cessent et que bientôt je puisse aller baiser les mains de Vos Majestés[48].

Coligny était donc aussi bien désiré à Blois par Charles IX que par Catherine. Il y arriva le 12 septembre, suivi par cinquante gentilshommes et du nombre les principaux chefs protestants, Téligny, Cavaignes, La Noue et Briquemault. A la suite d'une excursion au château de Chambord, Catherine avait été prise de la fièvre et gardait le lit. C'est dans ses appartements que l'amiral fut amené par le maréchal de Cossé. Le Roi l'y attendait.

Si l'on s'en rapporte uniquement à l'ambassadeur de Florence, cette première entrevue fut convenable mais froide[49]. Mais La Popelinière dit tout le contraire : L'amiral, ayant voulu se jeter aux pieds de Charles IX, écrit-il à Burghley, Sa Majesté l'en empêcha et, d'un ton affectueux : Mon père, nous vous tenons, maintenant, vous ne vous éloignerez plus de nous. Et il lui dit quelques mots à l'oreille que l'on n'entendit pas[50].

Catherine se montra plus réservée. L'amiral ayant voulu lui embrasser la main, involontairement elle la retira[51].

De chez la reine il fut mené chez le duc d'Anjou, qui était également indisposé et le reçut avec une apparente cordialité.

Les amis de l'amiral étaient loin de partager sa confiance ; pour les rassurer, il écrit à ceux des églises de Lyon : Je veux vous avertir que le Roi et Messeigneurs ses frères m'ont fait bonne chère[52].

Leurs craintes n'étaient cependant que trop fondées : peu de jours après son arrivée, le duc de Montpensier le rencontrant dans une des galeries du château très mal éclairée : — Comment, lui dit-il, allez-vous ainsi tout seul et si imprudemment ; vous ne connaissez donc pas les gens à qui vous avez affaire ?

Ne suis-je pas dans la maison du Roi et sur sa parole ? répondit-il.

Mais le Roi dans sa maison n'est pas toujours le maître[53].

La pensée de faire tuer l'amiral et ses principaux lieutenants n'était pas nouvelle et bien loin dans le passé nous en retrouverons la trace. C'est une opinion commune, écrit Jean Correro dans sa relation, qu'il aurait suffi dans le commencement, pour remédier aux troubles religieux dont souffrait la France, de se débarrasser de cinq ou six têtes, et pas davantage ; l'on aurait ainsi brisé l'organisation si compacte du parti protestant, intimidé la noblesse et découragé le peuple, qui croit ne pouvoir succomber tant qu'il suit le conseil et la fortune de quelque chef renommé. Il aurait fallu pour cela un roi résolu qui fît le coup avant qu'on s'en doutât, au lieu d'un jeune prince timide et froid, qui n'osoit dire oui ou non sans le consentement de sa mère[54].

Tout à l'opposé, à entendre un autre ambassadeur vénitien, Suriano, ce jeune Roi, que son successeur nous fait si timide, voulait se jeter sur les chefs protestants et éteindre ainsi l'incendie de la réforme ; mais ces chefs étaient des hommes de haute situation, des princes du sang, et il manquait de forces pour les combattre et d'argent pour s'en procurer, et il ne savait à qui se fier[55].

En 1562, une lettre de Luillier, le secrétaire de Catherine de Médicis à l'évêque de Limoges, notre ambassadeur à Madrid, lettre datée du 21 avril, indique bien que l'on s'attendait déjà à voir couler le sang dans les rues de Paris :

Quant aux nouvelles de cette cour, toutes choses y sont en si grand trouble et désordre que, si Dieu n'y met la main, devant dix jours, j'ay grand peur que vous n'oyez parler du plus beau massacre qui fut par aventure vu depuis la passion de Jésus-Christ, étant les forces si grandes d'une part et d'aultre et les volontés si fort animées que Dieu seul et non aultre en peut empescher l'exécution. Ce porteur vous en sçaura tout raconter qu'il n'est besoing que j'en brouille d'advantage ce pappier, oultre que ce sont choses que l'ambassadeur catholique n'aura pas failli à écrire par de là. D'une chose, vous puis asseurer que la pauvre France est réduite en un estat où elle ne se trouva oncques, et croy que, quand vous l'entendrez, vous la pleurerez. On tient pour certain que Monsieur le prince de Condé viendra assiéger ceste ville avec toutes ses forces, et je vous laisse à penser si le Roy, qui est dedans avec tant de braves princes et cappitaines se sçaura bien revencher[56].

En 1563, l'année même où fut signée, au mois de mars, à Amboise, la première paix avec les huguenots, dans le courant du mois d'août suivant, leurs principaux chefs reçurent cet avis secret : Ceux de C... ont tenu conseil, pour, après que les reitres seront partis, donner en un même jour les Vêpres Siciliennes à ceux de la religion. Avertir M. le Prince, M. l'Admiral et M. d'Andelot, et qu'ils se tiennent sur leurs gardes ; car ils ont délibéré de leur jouer un mauvais tour et les faire mourir tous trois en un seul jour, s'ils le peuvent.

Que M. le Prince croye cet avertissement pour véritable, parce que le prince de Porcian a de ses amis qui hantent le gouverneur de C..., conducteur de l'affaire[57].

L'année suivante, le duc de Ferrare étant venu en France, Catherine, à plusieurs reprises, s'ouvrit à lui de l'éventualité de l'assassinat de l'amiral. Aussi, à la première nouvelle qui lui vint de la Saint-Barthélemy, se rappelant cette confidence, il en fit part à ses deux envoyés, le comte Gasparo Fogliani et Giannelli[58].

Lors de l'entrevue de Bayonne, en 1565, le propre confesseur de ce même duc de Montpensier, auquel il répugnait maintenant de voir frapper un ennemi désarmé, en son nom, remit un mémoire au duc d'Albe où il était dit : Le moyen le plus court et le plus expéditif, ce serait de se débarrasser de cinq ou six des principaux chefs protestants[59].

Cette sanguinaire solution, dont on lui faisait l'aveu, le duc d'Albe dut s'en emparer et la conseiller à Catherine. Pour arriver secrètement jusqu'à elle, il suffisait de traverser la longue galerie qui reliait l'évêché, où logeait la cour, à la maison de bois destinée à la reine d'Espagne. Il y a des choses qui se disent et ne s'écrivent pas. Au lendemain de la Saint-Barthélemy, le 10 septembre, il manda à don Diego de Cuniga : Souvent je me suis souvenu de ce que j'avais dit à la Reine mère à Bayonne, et de ce qu'elle m'avait promis ; je vois qu'elle a bien dégagé sa parole[60].

Ces bruits d'assassinat étaient donc toujours dans l'air : Soubise y fait allusion dans ses Mémoires et, à l'en croire, l'exécution en aurait été projetée durant le séjour que l'amiral fit à Moulins en 1566[61].

Que l'idée en soit venue, tout le passé le rend admissible ; mais le connétable, qui avait suivi la cour dans cette ville, n'aurait jamais laissé toucher, lui présent, à l'un de ses neveux ; d'ailleurs le récent massacre des Français dans la Floride par les Espagnols avait exaspéré l'opinion en France, et Catherine était trop irritée elle-même contre Philippe II pour oser risquer alors un pareil attentat ; mais, comme l'a dit de Thou, les protestants, esprits soupçonneux, s'obstinaient à croire qu'on avait fait un traité à Bayonne entre les deux rois, à l'effet d'affermir l'ancienne religion et d'extirper entièrement la nouvelle[62].

Le 10 mai 1567, don Juan de Cuniga écrivait de Rome, où il représentait l'Espagne : Le pape Pie V m'a dit en très grand secret : Les maîtres de la France méditent une chose que je ne puis ni conseiller, ni approuver, et que la conscience réprouve ; ils veulent faire périr par pratiques le prince de Condé et l'amiral[63].

Poursuivons cette enquête.

Dans le courant du mois de juin 1568, Catherine, en apprenant le supplice des Comtes d'Egmont et de Hornes, dit à don Francès de Alava : J'espère qu'il y en aura bientôt de la même qualité en France[64].

Condé ayant été tué à Jarnac par Montesquiou et au mépris de toutes les lois de la guerre, il ne restait plus qu'à en faire autant à Coligny. En 1569, durant le long séjour de Catherine à Metz, l'ambassadeur d'Espagne, don Françès de Alava lui ayant reproché l'inaction de l'armée royale depuis la victoire de Jarnac, inaction qui avait permis à l'amiral de réorganiser la sienne : Il n'a plus en son pouvoir que la Rochelle, répondit-elle, et toute ma crainte, c'est qu'il ne la livre aux Anglais. La reine de Navarre est entièrement gouvernée par lui et elle nous ruine. De grâce, conseillez-moi, que dois-je faire ?

J'ignore, Madame, de quelles ressources l'amiral dispose encore ; mais quand le force fait défaut, il faut recourir à d'autres moyens.

Lesquels ?

Eh bien ! puisque vous l'exigez, vous devriez employer la sonaria, comme disent les Italiens, et faire tuer l'amiral, La Rochefoucault et Grammont.

Baissant la voix, car le cardinal de Lorraine était dans la chambre voisine : Il y a trois jours, j'ai offert cinquante mille écus à celui qui tuerait l'amiral, et vingt ou trente mille à ceux qui tueraient La Rochefoucault. Il y a sept ans, on l'avait décidé, et ceux qui l'ont empêché alors, s'en sont repentis depuis[65].

Ainsi, de sa propre bouche, elle confirme l'avis donné en 1563 aux chefs protestants, que l'on méditait contre eux de nouvelles Vêpres Siciliennes.

L'on était alors en pleine guerre civile, et Charles IX, loin d'avoir pardonné aux chefs protestants sa fuite précipitée de Meaux, et aussi irrité qu'au premier jour, écrivait au duc d'Anjou : J'ai fait depescher le pouvoir pour retirer et recevoir tous ceux de mes subjets qui sont en l'armée de mes ennemis, lesquels, délaissant leur parti, voudront se reconnoître et retourner sous mon obéissance ; en quoy je désire et j'entends que l'on excepte quatre ou cinq des chefs et principaux auteurs des troubles et séditions auxquels il n'est pas raisonnable de pardonner, ayant été cause de tant de maux[66].

Tavannes a donc eu raison de dire : La haine et le courroux du souverain envers le sujet qui l'a offensé est vie et ne meurt qu'avec le dernier de ses jours (3)[67]. Dans une lettre de La Mothe-Fénelon, l'ambassadeur de France en Angleterre. datée du 4 juin de cette même année 1569, nous trouvons une nouvelle preuve des sinistres desseins de Catherine : Avant-hier il vint lettres à cette reine (Elisabeth) de son ambassadeur M. Norrys par lesquelles il lui mande qu'il y a gens à la cour de France qui poursuivent leur récompense pour avoir empoisonné MM. l'Amiral, d'Andelot, la Rochefoucault et Montgomery, jouxte la certitude qui aparoît déjà de ce qui est advenu au sieur d'Andelot, lequel, ayant été ouvert, a été trouvé empoisonné, et que sur leur vie il s'ensuivra bientôt le semblable aux autres[68].

En 1571, la sinistre préméditation du meurtre de Coligny reparaît : Le pape croit, écrit un agent florentin, que la paix de Saint-Germain a été conclue et l'amiral invité à Blois avec la secrète intention de le tuer ; mais, à voir les choses menées avec tant de prudence, il ne pense pas que le Roi soit dans des dispositions aussi hardies[69].

Ce meurtre semblait si bien dans le jeu de Catherine qu'à la première nouvelle de la prochaine arrivée de l'amiral à Blois, Philippe Il écrivit de sa propre main : Ce n'est peut-être qu'avec l'intention d'en finir avec cet homme abominable, ce qui serait un acte de grand mérite et d'honneur[70].

L'avertissement donné par le duc de Montpensier, et qui de bien des côtés lui était confirmé, détermina Coligny à s'en expliquer avec Catherine, et à savoir de sa propre bouche ce qu'il avait à redouter. A la première question qu'il lui posa : Je sais bien, dit-elle, avec une apparente franchise, que vous ne pouvez pas plus vous fier à nous que moi à vous, car vous avez offensé le Roi mon fils et pris les armes contre lui ; eh bien, je vous assure que, si vous continuez à lui être un bon serviteur et fidèle sujet, je vous ferai des faveurs de toutes sortes[71].

Et ces faveurs ne se firent pas attendre. Indépendamment de ses charges qui lui sont toutes rendues, le Roi, pour le dédommager des pertes qu'il a subies, lui fait don de cent mille livres, lui abandonne le revenu durant un an de tous les bénéfices du feu cardinal de Châtillon, son frère, et l'autorise à poursuivre partout la revendication des meubles et objets précieux pris dans le château de Châtillon lors de la dernière guerre civile. Il fait plus encore : cédant à son imprudente requête, il donne l'ordre d'enlever la croix et la pyramide dressées sur l'emplacement de la maison des frères Gastines condamnés à mort et exécutés pour exercice prohibé du culte protestant dans leur logis de la rue Saint-Denis. Pour lui donner une marque publique de sa bienveillance, il accueille avec bonté les députés de la Rochelle qu'il lui présente, et il envoie dans toutes les provinces des commissaires chargés d'interpréter l'édit de pacification dans le sens le plus favorable aux protestants ; enfin il invite à Blois sa nouvelle épouse Jacqueline d'Entremont, à laquelle la Reine mère témoigne les plus grands égards.

Qui le croirait ? Catherine en est venue à faire l'apologie de l'amiral : Il ne désire rien tant, écrit-elle à La Mothe-Fénelon, le 26 Septembre, que d'aider en tout ce qu'il peut à empêcher les pirateries qui se font en la mer par méchantes gens qui n'ont aucun aveu de ceux de la Rochelle, comme aussi à s'employer en toutes autres choses concernant le bien du service du Roi Monsieur mon fils[72].

Tant de faveurs accumulées semblent inexplicables à l'ambassadeur Michieli : C'est incroyable, dit-il dans sa relation, qu'un homme qui ne s'est fait un nom que dans les guerres qu'il a soutenues contre le Roi, ait conquis en si peu de temps une si grande autorité[73].

Marguerite, dans ses Mémoires, l'explique à sa manière : Les renards avoient sçeu si bien feindre qu'ils avoient gagné le cœur de mon frère, ce brave prince, pour l'espérance de se rendre utiles à l'accroissement de son Estat[74].

Ces démonstrations si flatteuses pour l'orgueil de Coligny, Catherine en laisse toute l'initiative au Roi son fils, et elle semble même partager à demi sa confiance dans l'avenir : Nous sommes à espérer plus de repos en ce pays, écrit-elle au duc de Florence, que n'en avions eu jusqu'ici[75]. Elle est si peu préoccupée des éventualités du lendemain qu'elle pense à dresser une cassine à Saint-Maur-les-Fossés où elle désire avoir toutes façons de fromages, laitages, confitures, salures, salades et fruits, et elle prie le Grand-Duc de lui envoyer les personnes qu'il y croira les plus propres[76]. Toutefois ces futilités, qui tiennent dans sa vie une part plus grande qu'on ne le croit, ne la détournent pas de la négociation du mariage de sa fille avec Henri de Navarre, et bien avant qu'elle ne soit assurée du consentement définitif de Jeanne d'Albret, elle se préoccupe de l'obtention d'une dispense : Je ne serai jamais contente, écrit-elle à M. de Férals, le nouvel ambassadeur de France à Rome, que Sa Sainteté ne m'ait octroyé cette grâce ; pour le cas où elle voudroit se dispenser de bailler ladite dispense en public, qu'elle l'accorde et fasse dépêcher en particulier et me l'envoye, l'assurant que je la garderai devers moy, qu'elle ne viendra à la connaissance de personne, désirant surtout avoir la conscience apaisée de ce côté-là[77].

Pour s'assurer plus de chances, elle a recours au duc de Florence. Se promenant un jour avec Petrucci son ambassadeur : Le nonce fait tout ce qu'il peut, lui dit-elle, pour entraver le mariage de ma fille ; si le Saint-Père ne croit pas pouvoir accorder la dispense pour cause d'hérésie, que, du moins, il nous la concède pour raison de parenté. Si je la demande, si je la désire, c'est uniquement par acquit de conscience ; car il y a dans ce royaume deux ou trois archevêques qui en ont l'autorité et la donneront au besoin[78].

A la suite de cet entretien, dont Petrucci l'informa sur-le-champ, Cosme de Médicis ayant fait représenter à Catherine qu'avant de solliciter une dispense, il faudrait amener l'amiral et Jeanne d'Albret à revenir à la vraie religion : Je voudrois, répond-elle, qu'il m'eût coûté la moitié de ce que j'ai, et dix ans de ma vie, et que l'amiral voulût faire vers Notre Saint-Père ce que me mandez ; mais il est plus à désirer qu'à espérer qu'il le fasse, ni la reine de Navarre ; car de penser qu'à présent, si promptement, ils veulent se soumettre au Pape, il ne seroit pas croyable, et de tirer le mariage en longueur il en adviendroit plus de mal que de bien ; car rien ne nous peut faire espérer l'augmentation entière de nostre religion et le repos universel de ce royaume que le mariage de ma fille et du prince de Navarre. Quand le Pape aura tout bien considéré, il trouvera qu'il fera un grand service à Dieu et à toute la chrétienté de nous bailler cette dispense, pour laquelle nous avions délibéré de demander au nouveau ambassadeur qu'il la demande à Sa Sainteté ; mais depuis nous n'avons voulu, et attendrons d'avoir l'entière résolution de la reine de Navarre, encore qu'elle aye envoyé homme exprès pour nous prier de bailler ma fille à son fils, suivant la promesse du feu Roy Monseigneur qu'il en fit au feu Roy de Navarre son mari[79].

C'est à ce moment que parvint à Blois la nouvelle de la victoire de Lépante. Cette victoire, écrit Walsingham à Burghley, peut amener quelque changement ici. La Reine mère, qui gouverne tout, est naturellement peureuse, et l'on appréhende que ceux de la faction de l'Espagne, qui sont le plus en crédit auprès d'elle, ne profitent de cette victoire pour persuader au Roi de dissimuler les outrages qu'il a reçus des Espagnols, et ne le portent à suivre durant quelque temps la même route que le Roi d'Espagne[80].

Il ne se trompait pas : à partir de ce jour, Catherine se montre opposée à toute brouille avec Philippe II, et vis-à-vis de l'amiral elle affecte une froideur de plus en plus marquée.

En présence de ce mauvais vouloir qu'elle ne dissimulait plus, Coligny annonça son intention d'aller à Châtillon, ce manoir paternel qu'il n'avait pas revu depuis des années. Le prochain départ de Charles IX pour un déplacement de chasse motivait d'ailleurs ce voyage ; mais, avant de s'éloigner, il tint à avoir un dernier entretien avec Catherine : Si la Reine de Navarre, lui dit-il de prime abord, tarde tant à venir à la cour, la crainte qu'elle a conçue de la présence de la garde du Roi à Blois en est l'unique cause. — Nous sommes trop vieux tous deux, répondit Catherine avec une simulée franchise, pour chercher à nous tromper. Vous devriez plutôt, vous, être en défiance que la Reine. Quoi qu'elle dise ou fasse, nous n'admettons pas qu'elle puisse avoir de pareilles craintes.

Au sortir de cette entrevue, elle répéta à Petrucci tous les propos qu'elle avait eus avec l'amiral, et le pria de donner de sa part les meilleures assurances à Téligny[81].

Ce dissentiment de Coligny et de Catherine ne fut toutefois que passager et ne modifia en rien la politique du moment : Frégose est envoyé en Béarn, afin de presser la venue de Jeanne d'Albret à Blois ; le comte Ludovic y est également mandé, à l'effet de donner suite aux projets dont il avait entretenu le Roi ; mais pour se couvrir vis-à-vis de Philippe II, Catherine écrit, le 18 octobre, à Fourquevaux : Empêchez le Roi Catholique, avec lequel nous voulons vivre en paix, d'entrer en opinion que l'on ait reçu le comte Ludovic de Nassau pour s'en servir ou le favoriser à l'encontre de lui, mais plutôt en intention de l'en détourner, s'il en avoit volonté, de quoy vous le pouvez rendre assuré, s'il advient qu'il soit besoin que vous lui en parliez ; car il ne lui en faut ouvrir le propos, et en tout événement qu'il ne s'aperçoive que nous en ayons escript quelque chose ; mais il faut faire ces offices comme de vous-même[82].

Ces menteuses protestations ne l'empêchent pas de poursuivre la politique anti-espagnole, dont secrètement elle tient les fils. Schomberg, le 29 octobre, lui ayant mandé d'Allemagne que l'électeur de Saxe, qu'il avait vu le premier, était bien disposé, et qu'il allait visiter les autres princes, elle lui répond, le 20 novembre : Ce a été plaisir au Roi, et à mon fils le duc d'Anjou et à moi, d'entendre la bonne espérance que vous me donnez du succès de l'affaire que vous avez charge de manier par de là, qui me donne assurance qu'il en sortira un bon effet, commun profit, honneur et réputation de ce royaume et de toute la Germanie, qui est ce qui me le fait désirer[83].

Nous voici parvenu à la fin de l'année 1571 ; mais elle finira plus mal qu'elle n'a commencé. Deux faits se produisent pleins de menaces pour l'avenir, et semblent la préface de la sanglante nuit. Les Guise s'étaient d'abord retirés à Joinville, où ils avaient tenu un conseil de famille pour s'entendre sur la ligne de conduite que nécessitait pour eux la venue de l'amiral à Blois ; de Joinville, ils vinrent à Troyes, et, dans les premiers jours de novembre, le bruit s'étant répandu que c'était avec l'intention d'attaquer l'amiral, de tous côtés ses amis lui offrirent d'accourir à sa défense. Jeanne d'Albret en tête lui proposa d'amener le prince de Condé et le prince de-Navarre, son fils. Sans trop s'effrayer, l'amiral crut néanmoins devoir en avertir le Roi : Tant s'en faut, lui écrit-il, que je me sois ému pour les assemblées qu'ont faites ceux de Guise, que, hors environ vingt-cinq arquebusiers que j'ai mis pour la garde de ma porte, je n'ai point eu pour un coup douze gentilshommes d'extraordinaires, mais bien ai-je adverti mes amis pour se tenir prêts, et n'eût été, Sire, la promesse que j'avais faite à Votre Majesté, quand je partis de Blois, j'avais bien moyen de relever de peine ceux qui disaient qui me viendraient assiéger en ma maison et de faire la moitié du chemin au devant d'eux ; mais je crains de déplaire et désobéir à Votre Majesté, et, d'autre part, je désire tant entretenir la paix et le repos en vostre royaume, que je sçay lui être tant nécessaire, que je préférerai toujours le public et le service de Votre Majesté à mon particulier, comme peut en rendre témoignage le langage que je tins dernièrement à Blois en présence de votre mère et de Monsieur votre frère. Je supplie très humblement Votre Majesté d'être assurée que je ne donnerai ni plaisir ni advantage à mes ennemis pour prendre les armes ; car, si je le fais, ce ne sera que par votre commandement ; et puisqu'il plaît à Votre Majesté que je me contienne chez moi, je le ferai pour lui obéir ; mais je la supplie aussi très humblement que ce ne soit ni à ma honte, ni à ma défaveur, et faire différence entre ceux qui font bien ou mal[84].

Un fait plus significatif encore, et qui aurait dû ouvrir les yeux de l'amiral et éveiller toutes ses défiances, c'est la violente émeute que provoqua l'enlèvement de la croix de Gastines. Une maison, qui avait appartenu aux deux frères est brûlée ; celle du Marteau d'Or, et une troisième dans la rue de la Monnaie sont également saccagées. Charles IX est contraint d'écrire au prévôt des marchands et aux échevins : Faites-en une punition si exemplaire et en plein jour que l'on puisse donner crainte aux canailles qui font lesdites séditions et que les autres y prennent exemple.

M. de Nançay avait si bien prévu ce soulèvement du peuple de Paris que, dès le lendemain du jour où Coligny avait obtenu du Roi l'enlèvement de cette croix, il avait écrit au duc de Nemours : L'on a dépesché la commission au prévôt de Paris, lequel dit qu'il aime mieux quitter son état que de prendre cette charge-là. Le chevalier du guet en a autant fait. Ils ne peuvent trouver personne qui veuille entreprendre ce fait-là ; ils ont failli de tuer, à Paris, le prévôt des marchands Marcel[85].

Déjà en décembre 1568, lorsque le cardinal de Châtillon était venu négocier la paix, qui plus tard fut signée à Longjumeau, de crainte pour sa vie, l'on n'avait pas osé le laisser entrer de jour dans Paris[86]. La haine que le peuple de la grande ville portait aux huguenots était donc restée aussi implacable que par le passé, et elle attendait, suivant la propre expression de Charles IX, qu'on lui lâchât la main.

 

III

Dans les premiers jours de janvier 1572, Catherine et Charles IX se montrent tout à fait rassurés sur les suites qu'au premier moment ils avaient cru avoir à redouter de la victoire de Lépante. Le jeune Roi écrit à l'évêque de Dax, déjà en chemin pour se rendre à Constantinople : La perte des vainqueurs est plus forte qu'ils ne la faisaient ; de l'assentiment de sa mère et dans le but de se rapprocher de l'Allemagne protestante, il charge d'une mission secrète Maniquet, l'un de ses maîtres d'hôtel ordinaires. Les instructions qu'il lui remit au départ indiquent bien la nouvelle tendance de sa politique, et il n'y a pas à en douter, elles furent inspirées et peut être dictées par Catherine.

Il est interdit à Maniquet de parler de l'occasion de son voyage à qui que ce soit en France ou en Allemagne.

Il ira d'abord droit à Metz. Là, le président Viart, MM. de Thévalles et de Saint-Symphorien, prévenus par Leurs Majestés, lui adjoindront un interprète, ayant des intelligences en Allemagne, afin qu'il puisse aller et revenir sûrement, sans que le secret de son voyage soit ébruité.

A Metz, il s'habillera honnêtement et modestement à l'allemande, n'emmènera avec lui que deux hommes de suite et quatre chevaux ; parlera peu et se comportera sagement.

Par le plus court chemin il se rendra à Heidelberg pour visiter le comte Palatin et le duc Casimir son fils ; puis il ira à Cassel voir le landgrave et à Dresde l'électeur de Saxe ; mais il ne leur laissera aucun écrit.

En outre des assurances de bonne amitié qu'il réitérera et dont on espère et attend pareille réciprocité, il exprimera le plus vif désir de Leurs Majestés de réaliser une parfaite et véritable confédération.

Enfin il donnera des explications satisfaisantes sur les troubles qui ont eu lieu à Paris à l'occasion de l'enlèvement de la croix de Gastines : le menu peuple seul, il aura soin de l'affirmer, s'est soulevé et sans chefs à sa tête ; le maréchal de Montmorency en a fait une sévère répression.

Ce qui devait aller droit au cœur des princes allemands, c'était l'assurance qu'il était chargé de leur donner du payement prochain et intégral de leurs reîtres.

Enfin, pour achever de les gagner, Maniquet devait leur déclarer, par avance, que le Roi répondrait négativement à toutes les demandes du légat Alexandrin attendu prochainement à Blois et qui, à son retour d'Espagne, venait proposer à Sa Majesté d'entrer dans la ligue catholique dont jusqu'ici le Pape, les Vénitiens, et Philippe H avaient seuls fait partie[87].

Cette politique anti-espagnole va s'accentuer plus hardiment dans une lettre de Charles IX, datée du 19 janvier, à l'évêque de Dax : Je ne désire rien plus que conserver le repos de l'Allemagne et tirer cette république de Venise d'entre les presses où elle s'est mise pour y laisser les autres jouer seuls la partie, afin de leur faire un peu resserrer les cornes, qui répondent à l'insolence de la nation à laquelle je sçay que vous portez tant d'amitié que, s'il vous est possible de leur tailler la besogne du Levant, en cela ou autre chose que ce soit, vous ne vous oublierez[88].

Ce ne sont là encore que de vagues et inutiles menaces ; mais l'occasion de rompre enfin avec l'Espagne va, d'elle-même, s'offrir à Charles IX, et la politique passera des paroles à l'action. Le plus souvent dans la vie des nations, c'est un événement inattendu qui déchaîne les tempêtes et décide de leur destinée. La rupture des relations commerciales entre l'Angleterre et les Flandres, ces deux contrées, qui vivaient l'une par l'autre, les ayant également appauvries, le duc d'Albe s'était vu forcé de les reprendre, seul moyen qu'il eût de calmer l'agitation que le récent et odieux impôt du dixième denier et son maintien par la force, rendaient de jour en jour plus menaçante. Antonio de Guaras et Schwegenheim, munis de pleins pouvoirs, étaient donc arrivés à Londres au lendemain du jour où l'ambassadeur d'Espagne, don Guéran d'Espes, accusé de complicité dans le complot que Norfolk paya de sa vie, venait d'être expulsé d'Angleterre. Dévorant cet affront, le duc d'Albe ne rappela pas ses deux envoyés, et Elisabeth leur laissa poursuivre leur négociation[89], dont La Mothe-Fénelon, nous venons de le voir, avait surpris le secret. Dans la première quinzaine de mai un accord fut conclu, et pour gage de cette entente, Elisabeth consentit à l'éloignement des vaisseaux du prince d'Orange, qui jusqu'alors avaient trouvé asile dans tous les ports de ses États[90].

Sortie de celui de Douvres sous le commandement de Lumbles et de Trélon, la flotte des Gueux de mer se dirige vers les côtes de la Hollande, et la violence du, vent la force de jeter l'ancre devant la Brielle. La garnison espagnole venait d'évacuer cette place pour aller réprimer une émeute à Utrecht, l'occasion était donc inespérée : les Gueux débarquent, occupent la place et s'y fortifient Flessingue leur ouvre ses portes, et en peu de jours, à l'exception de Middlebourg, ils sont maîtres de la Zélande, avant même que Ludovic de Nassau, qui, au premier moment, traita leur entreprise d'imprudente et d'inopportune, n'eût eu le temps d'y mettre la main.

La nouvelle de la prise de Flessingue eut un grand retentissement en Angleterre ; les ministres anglicans pétitionnèrent pour que la guerre fût déclarée à l'Espagne, et, dans les premiers jours de juin, le capitaine Morgan arriva à Flessingue avec un premier détachement de soldats anglais, bientôt suivi par un second de douze cents, sous le commandement de sir Humfrey Gilbert. Elisabeth avait fermé les yeux et se promettait de s'approprier cette conquête, sauf en cas d'insuccès à désavouer ses propres sujets[91].

L'une de nos sentinelles les plus vigilantes à l'étranger, Mondoucet, notre résident à Bruxelles, prend aussitôt la plume et écrit à Charles IX : Ce n'est le temps de laisser perdre une si belle occasion mais de l'empoigner à beaux cheveux, j'en parle à cœur ouvert, et comme celuy qui est sur les lieux et y voit assez clair[92].

Catherine elle-même était loin d'être hostile à cette intervention dans les Pays-Bas : Il ne faut pas nier, lisons-nous, dans un pamphlet protestant contemporain, que pour quelques jours, la Royne ne fust bien aise de prêter l'oreille à l'entreprise des Flandres et qu'elle ne se fust efforcée de persuader au Roy d'y mettre la main[93].

Charles IX s'y portait de lui-même et n'avait nul besoin d'être encouragé. Dès le 27 avril, il avait écrit à Ludovic de Nassau : Téligny m'a fait entendre les grands moyens qui se présentent de faire quelque entreprise pour la liberté des Pays-Bas ; on nous demande seulement que nous leur donnions la main pour les arracher de cette oppression, chose en laquelle tout prince généreux et chrétien doit employer les forces que Dieu a mises en ses mains, comme je suis bien déterminé de le faire, autant que les occasions et la disposition de mes affaires le permettront.

Et le 11 mai, il écrit à l'évêque de Dax : Vous sçaurez aussi pour le dire au Grand Seigneur que j'ai fait équipper ès ports et havres de mon royaume un bon nombre de vaisseaux, de façon que j'ai dressé une armée de mer de douze ou quinze mille hommes, qui sera preste à faire voile où on voudra dedans la fin de ce mois, sous prétexte de garder mes havres et costes des déprédations ; mais en effet en intention de tenir le Roy Catholique en cervelle et donner hardiesse à ces Gueux des Pays-Bas de se remuer et entreprendre ainsi qu'ils ont fait, ayant jà pris toute la Zélande et bien ébranlé la Hollande, de manière que les affaires qu'auront par de là les Espagnols seront telles que je crois que cela les divertira d'autres entreprises[94].

Les événements marchèrent encore plus vite que Charles IX ne le présumait. Ludovic de Nassau, qui avait suivi à Paris Jeanne d'Albret, enhardi par la révolte de la Zélande, part avec La Noue pour tenter un coup de main et tous deux parviennent à s'emparer de Mons et de Valenciennes. Loin de les désavouer, Charles IX leur promet aide et secours. Les instructions secrètes données plus tard à Schombert, et dont nous nous servirons en leur lieu et place, en font formelle mention : Combien que le comte Ludovic eut écrit qu'il n'entreprendroit rien de cette année aux Pays-Bas, néanmoins ayant pris Valenciennes, le Roi lui a mandé qu'il lui permettoit de tirer secrètement quelque nombre d'arquebusiers de son royaume, joint qu'on l'assisteroit de quelques deniers[95].

Le duc de Bouillon dit également dans ses mémoires, et la Huguerie le confirme, dans les siens, que le comte Ludovic fut encouragé et assisté par le Roi. C'était donc la guerre avec l'Espagne et à bref délai. Pris de peur, le duc de Longueville, gouverneur de la Picardie, mande à Catherine : Je ne doute pas, Sire, que le Roi Catholique n'ait juste occasion de se plaindre des entreprises qui se dressent contre lui par le comte Ludovic et ceux de la religion. Je me trouve en peine extrême de vous voir à la guerre, comme sans difficulté vous serez, incontinent que cela sera découvert, tant pour voir le pauvre état auquel toutes choses sont du costé de deçà, que pour le peu de moyen que j'ay de vous y pouvoir faire service[96].

Charles IX était alors en déplacement de chasse à Montpipeau. Epouvantée de se voir ainsi à la veille d'une prochaine rupture avec l'Espagne, Catherine y accourt et si précipitamment que les deux chevaux de son coche tombent morts à Orléans. Coligny, dans la prévision de cette fatale intervention, avait écrit au Roi, le 29 mars : Je vois, Sire, les affaires réduites en tels termes qu'il est besoin que Votre Majesté prenne une prompte et toutefois bien digérée résolution. Je la supplie très humblement y vouloir bien penser et croire que votre grandeur et ruine en dépendent[97].

Voilà donc de nouveau la lutte engagée entre les deux influences qui se disputent Charles IX ; mais la politique à double face de l'Angleterre va fournir à Catherine ses meilleures armes. Dès la fin de mars, La Mothe-Fénelon avait écrit que les conventions proposées par les deux envoyés du duc d'Albe étaient à peu près acceptées[98], renseignement exact ; car la reprise des relations commerciales entre les Flandres et l'Angleterre n'était plus qu'une question de temps[99].

Une lettre de lord Burghley à Walsingham indique bien que l'Angleterre entendait maintenir son monopole dans les Pays-Bas : Nous avons grand sujet d'en être jaloux, car étant entre les mains des Espagnols, nous ne pouvons pas y trafiquer sûrement, et si les places maritimes tombent dans les mains de ceux chez qui vous êtes, ils régleront non seulement le commerce de nos marchandises en ces contrées-là, mais la souveraineté de la Manche qui nous appartient se trouvera bien exposée[100].

La même pensée est reproduite dans une lettre à sir Englefield : Les Anglais ne se sont pas proposé de donner les Flandres aux Français, ce qui serait pour eux un grand dommage et entièrement contraire à leur politique[101].

Toutes les défiances de Catherine à l'égard des Anglais se trouvent ainsi justifiées ; mais, pour détourner le Roi son fils de la guerre des Flandres, les arguments ne lui manquaient pas : Le 30 mars, Birague, gouverneur de nos possessions au delà des monts, lui avait écrit : Tout l'effort du roi d'Espagne est à redouter du côté de l'Italie ; pour se revenger des Flandres, il y enverra toute l'armée qu'il a dressée pour la guerre contre les Turcs, d'autant que le duc de Savoie est de son côté[102].

Plus explicite encore, Le Viguier, son espion attitré, lui avait également écrit de Gênes, le 5 mai : Ils ont fait faire une carte de la Provence. Don Juan d'Autriche est à la tête de 250 galères ; il attend en Sicile l'arrivée du duc de Sessa pour prendre un parti. 8.000 Allemands ont débarqué à la Spezzia et 500 hommes des vieilles bandes espagnoles à Final[103].

Du côté de l'Espagne les mêmes avertissements lui étaient venus : Ils font tant de sortes de préparatifs et pratiques, avait écrit Saint-Gouard, le 30 mars au Roi, qu'il seroit à craindre que, se voyant bien accomodez à quelque belle entreprise, qu'ils ne la fassent et notamment celle que Vostre Majesté me mande de Marseille ; puis revenant sur le passé, il ajoutait : Le secrétaire d'État Cayas m'a dit de nouveau pis que pendre du comte Ludovic, étant bien honte qu'il ait tel crédit auprès de Vostre Majesté[104].

Le 30 avril, le duc de Longueville s'attendait à une entreprise du duc d'Albe et en avait prévenu le Roi[105].

Catherine, en outre, avait dans ses mains l'avis que lui avait transmis Tavannes, dont la vieille expérience pouvait tant sur Charles IX :

La crainte, sire, que j'ay que votre courage ne soit plus prompt que vos forces, me fait aller tardif et craintif jusqu'à ce que je sois éclairci des moyens que vous. pouvez avoir de faire la guerre.

Ne voyant pas la possibilité de se défendre sur tous les points où l'Espagne pouvait attaquer et insistant sur la faiblesse des places du Piémont et de la Provence, il engageait le Roi à attendre jusqu'à ce qu'il pût savoir et avec certitude si l'armée du prince d'Orange était plus forte que celle du duc d'Albe et il le suppliait de gagner du temps, et de fortifier ses frontières avant de s'engager plus avant[106].

Enfin Catherine avait encore à représenter au Roi son fils qu'il était plus qu'imprudent de risquer une guerre avec l'Espagne avant de savoir comment réussirait la mission du duc de Montmorency et de Paul de Foix,. qui tous deux étaient alors à Londres pour ratifier la ligue conclue récemment à Blois et demander officiellement la main d'Élisabeth pour le duc d'Alençon, cet imberbe prétendant, qu'elle avait substitué à son frère, le duc d'Anjou.

Armée de tant de moyens de résistance, elle parvint à faire partager toutes ses craintes à son fils, et loin de s'en cacher, le 29 mai, il s'en ouvre au duc de Savoie : Mon oncle, je viens d'être adverti que, contre ma très expresse défense, le comte Ludovic de Nassau, accompagné de plusieurs gentilshommes de la nouvelle religion mes sujets, est entré dedans les Pays-Bas et fait des entreprises sui aucunes villes appartenantes au Roy Catholique, mon bon frère, de quoy je suis très marry ; car, désirant avec entière affection conserver l'amitié et bonne paix qui est entre le Roy Catholique et moy, me déplaist grandement de me voir si mal obéy. J'ay aussitôt escrit à mon cousin le duc de Longueville d'assembler forces pour y pourveoir, faisant procéder à l'encontre d'eux, comme criminels de lèze-Majesté par toutes les voies les plus rigoureuses, comme je suis certain qu'il fera. Toutefois, par ce que le duc d'Albe est depuis certain temps entré en défiance de nos intentions et qu'il a déclaré à ceux qui se tiennent près de luy pour mes affaires que, s'il alloit au secours des rebelles de son maître aucuns de mes sujets, hors qu'ils fussent désavoués de moy, il s'en suivroit une rupture, je demeure en grand doute et ne sçay si le duc voudroit sur ce prendre une occasion de me commencer la guerre, de quoy je suis en merveilleuse peine et, n'estant mon intention que de vivre en paix, je suis très marry d'este contraint de changer de volonté. Considérant les déportements des ministres du Roi Catholique, je suis contraint me tenir sur bonne garde et pourvoir à la sureté de mes places, notamment de celles au delà des monts, m'assurant, mon oncle, que vous m'aiderez à les conserver, advenant qu'elles soient assaillies[107].

Mais ce qui permit à Catherine de reprendre toute autorité sur le Roi son fils, ce furent les mauvaises nouvelles venues des Flandres. Quelques jours après être entré dans Valenciennes, La Noue en avait été délogé par les Espagnols et réduit à aller s'enfermer dans Mons : Je crois bien, écrivait le prévôt Morillon au cardinal de Granvelle, que le recouvrement de cette place a rompu les desseins des Français[108].

Ce fait de guerre, tout fâcheux qu'il fût, n'était rien en comparaison du malheur qui menaçait les protestants. Leur plus opiniâtre et énergique auxiliaire, Jeanne d'Albret, se mourait.

Il avait fallu toute l'habileté de Biron et de Galéas Frégose pour triompher de ses exigences et la décider à venir à Blois. Tout le temps qu'elle y séjourna, combattue par ses scrupules religieux, voulant et ne voulant pas le mariage de son fils, aigrie par des discussions de chaque jour avec Catherine, glacée par l'indifférence de Marguerite de Valois, elle s'était montrée d'une humeur intraitable. Dans toutes ses lettres à son fils, et à M. de Beauvoir, elle n'avait cessé de se plaindre de Brodeau, son secrétaire, de Cavaignes qu'elle accusait de ne pas marcher droit, des ministres protestants qu'elle traitait d'espions ; enfin, de guerre lasse, le 11 avril, elle avait signé les conditions de ce mariage dont elle redoutait les dangers du lendemain. Venue à Paris pour en hâter les préparatifs, elle s'y surmena. La Reine de Navarre est icy, écrivait la duchesse de Nemours à Renée de Ferrare, sa mère, elle n'est pas trop saine ; mais fort brave ; porte plus de perles qu'elle n'en porta jamais.

Jeanne, elle-même, se faisait illusion sur l'état de sa santé : J'ai vu vostre fontaine des Tuileries, écrivait-elle, à Catherine, M. de Retz m'ayant invitée à un souper privé, avec lequel j'ay veu en cette ville beaucoup de choses pour nos noces. Je vous attends en bonne condition[109].

Mais elle était à bout de ses forces. Prise le 3 juin d'une violente fièvre, elle expirait le 11 ; et les bruits les plus sinistres coururent sur cette mort. Grande reine, a dit d'Aubigné, qui n'avoit de la femme que le sexe, l'âme entière aux choses viriles, cœur invincible aux adversités[110].

Le jour même où expirait Jeanne d'Albret, lord Lincoln et sir Thomas Smith arrivèrent à Paris ; ils venaient recevoir le serment de Charles IX, garantie obligatoire de la dernière ligue conclue à Blois. La mort de la reine de Navarre ne fut point un obstacle aux fêtes qui leur furent prodiguées. Catherine tenait à leur donner une haute idée de la cour de France : banquet dans le jardin des Tuileries, bals, concerts, comédies se succédèrent sans relâche, tantôt chez les ducs d'Anjou et d'Alençon, tantôt chez le duc de Nevers et le comte de Retz. A son tour Coligny, les reçut magnifiquement[111] ; mais le temps s'écoulait, et, loin de revenir à son ardeur belliqueuse, Charles IX, retombé sous la domination de sa mère, écrivait le 16 juin à Vulcob, son ambassadeur à Vienne : J'ai des nouvelles que les affaires des Gueux vont toujours en empirant et que ceux qui sont dedans Mons se trouvent aujourd'hui assiégez de tous costés, avec peu d'espérance de se pouvoir garder d'être pris, qui ne sera que ce que l'on peult attendre de semblables malheureuses entreprises. Je continue toujours à faire donner le meilleur ordre que je puis pour engarder que aucuns de nies sujets de la nouvelle religion ne sortent hors de mon royaume au secours des dicts Gueux, tant je désire empêcher qu'il ne survienne quelque chose qui puisse apporter altération à la bonne et sincère amitié que j'ai avec le Roi Catholique mon beau-frère[112].

Du moment que tout dépendait, comme par le passé, de la volonté de Catherine, il ne restait plus à Coligny que la ressource de marcher dans sa voie et d'appuyer de son influence personnelle le projet de mariage du duc d'Alençon. Champernon l'ayant invité à souper avec Middlemore, l'un des agents secrets d'Elisabeth, au sortir de table, le prenant à part, il aborda toutes les questions du jour et celle qui lui tenait le plus au cœur, la guerre des Flandres. Il lui représenta le danger qui menacerait à la fois l'Angleterre et la France, si Philippe II venait à l'emporter. De toute nécessité il fallait brider son ambition. Tout était préparé pour une action commune, et le succès semblait certain. Après ce chaleureux exposé, comme il pressait Middlemore de lui dire ce qu'il en pensait.

Je n'ai aucune qualité, répondit-il, pour traiter de pareilles matières ; j'ignore d'ailleurs les intentions de la Reine ma maîtresse.

Mais du moins, quelle est votre opinion personnelle ?

Eh bien, en Angleterre, l'on désire surtout que la France et l'Espagne s'en tiennent à leurs possessions actuelles ; car l'agrandissement de l'une ou de l'autre puissance pourrait devenir un véritable danger ; l'on redoute surtout que la France ne vienne à s'emparer des Flandres, ce que l'Angleterre ne peut souffrir à aucun prix.

Mais si votre Reine s'unissait à nous, elle aurait sa part des avantages à recueillir ; le vrai danger, c'est de laisser passer l'heure. Je me suis réjoui de la nouvelle ligue qui a uni nos deux nations et le plus sûr moyen de l'affermir, ce serait le mariage du duc d'Alençon. Et il en fit un pompeux éloge.

Avant tout, il y a à considérer, observa Middlemore, la différence d'âge et de religion.

Quand il s'est agi de M. le duc d'Anjou, la différence d'âge n'a jamais été mise en avant, répliqua Coligny ; quant à la religion, j'ai le plus grand espoir dans le jeune prince ; je ne doute pas qu'il ne se conforme à tout ce que voudra votre reine ; il y est déjà porté par sa propre inclination. Il s'en tint là et pria Middlemore de transmettre à la Reine les nouvelles protestations de son attachement[113].

Cette ouverture ayant été si froidement accueillie, et ne pouvant, à l'heure présente, rien gagner sur l'esprit de Charles IX, l'amiral rentra à Châtillon dans les derniers jours de juin et y tomba malade. Les déceptions par lesquelles il venait de passer n'y avaient pas peu contribué : Il eust plus tost été guéri, écrivait Jacqueline d'Entremonts, sa femme, à Renée de Ferrare, sans une infinité de rompements de tête que, tous les jours, il a pour les affaires de la religion et du royaume[114].

 

IV

Le grand obstacle à la conclusion du mariage de Marguerite de Valois, c'était l'obtention d'une dispense. La mort de Pie V n'avait pas permis à M. de Férals, notre ambassadeur à Rome, d'en poursuivre la négociation. De longue date, il était l'un des familiers du nouveau pape Grégoire XIII, et voulant mettre à profit cette vieille intimité, à sa première audience, il l'entretint de la dispense. Le pape ne s'attendait guère à cette brusque mise en demeure, et, après avoir hésité quelques instants : — Tous les décrets de l'Église, répondit-il, sont contraires à ce que vous me demandez.

Mais il y a, riposta Férals, des considérations d'intérêt public au-dessus de tous les décrets ; il y a des nécessités qui s'imposent dans l'intérêt du repos de tout un royaume. Je supplie Votre Sainteté d'y avoir égard. La requête que je lui soumets n'est-elle pas le plus grand témoignage de l'obéissance du Roi très chrétien ?

Pressé ainsi, Grégoire XIII changea de terrain :— Au nom de qui me présentez-vous cette requête ? Est-ce en celui du prince de Navarre ?

— Son âge ne le comporte pas, dit Férals, elle est adressée à Votre Sainteté au nom du Roi et de la Reine mère. Le mariage devant se faire catholiquement, Leurs Majestés en conçoivent un grand espoir pour le retour du jeune prince à notre sainte religion.

Il ne m'est pas permis de m'occuper en ce moment d'une si grosse affaire, répliqua le pape ; et il fit comprendre à Férals que, pour une première fois, il avait assez insisté[115].

Sur ces entrefaites, la nouvelle de la mort de la reine de Navarre étant parvenue à Rome, Grégoire XIII en parla le premier à Férals : — Cette mort, lui dit-il, décidera peut-être le Roi votre maître à prendre une autre résolution ; je me le promets presque. Le roi de Navarre est si jeune ; il pourra, à cette heure, se réduire et requérir lui-même la dispense.

Sa Majesté, répondit Férals, ne m'a point encore écrit ; et l'entretien ne se poursuivit pas[116].

L'obstination du Saint-Père contrariait vivement Charles IX : Ces difficultés, écrivit-il à Férals, me mettent en grande peine ; car je suis résolu de faire ce mariage aussitôt que mon frère sera arrivé, et il sera incontinent près de moy, m'ayant écrit de Tours qu'il ne séjourneroit aucunement par les chemins, de manière que si je ne reçois pas la dispense par votre neveu, je vous laisse à considérer en quel ennui je me retrouverai[117].

Enfin, le S juillet, Henri de Navarre entrait à Paris. Une lettre datée du 10 juillet, et dont la signature ainsi que la suscription ont été coupées, donne de curieux détails et sur cette entrée, et sur l'intérieur du Louvre. Le roi de Navarre arriva mardi VIII de ce présent mois. Furent au devant de luy ceux du corps de la ville, ayant leurs robes de couleur et ayant leurs archers devant eux ; par commandement du Roy, Mrs d'Anjou et d'Alençon furent aussi au devant de luy jusqu'au meilleu du faubourg où estoit Mr de Guise et Messieurs les maréchaux de France avec une grande troupe qui faisoit plus de quatre ou cinq cents chevaux. Le dit sieur roy de Navarre étoit accompagné de MM. les Cardinaux de Bourbon, de Montpensier, prince Dauphin, duc de Nevers qui avoient esté en dueil jusques à Palaiseau au devant du Sr Roy qui avoit avec luy Mr le prince de Condé, l'admirai et le Sr de la Rochefoucault ; le S' d'Assy estoit derrière avec le Sr de Beauvais et plusieurs seigneurs que je ne cognois point, qui estoient tous en dueil. Les huguenots faisoient bruit que le roy de Navarre amenoit plus de XVc chevaux ; mais il s'en défailloit plus de moitié. Nous voyons le commencement fort paisible. Je prie Dieu que le reste soit semblable. Dimanche dernier, l'on avoit mis en délibération que le mariage se feroit le jeudy en suivant, qui est aujourd'huy, sans aucune cérémonie et qu'ils s'épouseroient en dueil ; mais tout à coup le propos changea et fut arrêté qu'il se feroit solennellement à Nostre-Dame de Paris en triomphe et le festin au palais, ainsi que l'on a accoustumé faire aux fils et filles de France. Monseigneur et Madame de Lorraine doivent venir et s'est délogée la Royne mère de son logis neuf de mi bas où elle estoit logée, pour leur faire place. Tout est logé au Louvre : la Royne mère s'est logée en la chambre du feu roy François ; le roy de Navarre au logis de la feue royne Eléonore. Ce aujourd'huy, M. de Montmorency doit arriver d'Angleterre ; l'on publie tous les jours, deffenses de prendre les armes pour aller en Flandres, avec grandes comminations. Toutefois il ne laisse y avoir beaucoup de gens sur la frontière, merlans si mauvaise vie que les paysans sont fugitifs et demeurent les bleds à couper[118].

Coligny, que nous venons de voir aux côtés du roi de Navarre, était tout récemment accouru à Paris pour prêter son aide à Genlis, que Ludovic de Nassau, serré de trop près dans Mons, venait d'y envoyer pour rappeler ses promesses à Charles IX.

Cette fois, diverses circonstances allaient favoriser l'intervention de l'amiral. L'arrivée de Genlis à Paris ayant été signalée à l'ambassadeur d'Espagne, et le Roi étant alors à Charleval, c'est à Catherine qu'il était venu demander que ce rebelle fût mis en prison et puni comme il le méritait. Pour s'éviter une réponse trop directe, elle avait allégué l'absence du Roi. A son retour Charles IX s'en tira habilement : J'ai répondu, écrivit-il à Saint-Gouard, que je désirois grandement châtier tels gens, mais qu'il falloit considérer qu'il y avoit un très grand nombre de ceux de la religion en ma ville de Paris, de manière que, si je faisois appréhender Genlis, il seroit à craindre qu'ils voulussent faire servir cette démonstration d'occasion de troubler le repos de mon royaume.

Cette réponse n'était qu'une échappatoire. Charles IX se réservait toute liberté d'action, et les exigences hautaines de l'ambassadeur d'Espagne avaient plus que mécontenté Catherine. Elle ferma donc les yeux sur les agissements de Coligny, qui reprit toutes ses espérances. Ayant obtenu d'elle une audience à Saint-Cloud, il se rencontra par hasard dans la salle d'attente avec Strozzi et Brantôme : Dieu soit loué, dit-il en les abordant, tout va bien ! Avant qu'il soit longtemps nous aurons chassé les Espagnols des Pays-Bas et nous aurons fait nostre Roy maître ou nous y mourrons tous, et moi le premier. Je me plaindrai point ma vie, si je la perds pour si bon subject[119].

Il fait tout ce qu'il peut, écrivait Cuniga, le 13 juillet, au duc d'Albe, pour faire partager au Roi ses mauvaises intentions. Hier, il resta longtemps enfermé avec Sa Majesté. En prenant congé, il fit de grandes révérences, ce qui donne à penser que sa demande a été agréée[120].

De son côté le comte de Saint-Paul, l'ambassadeur de Savoie, écrivait au duc son maître : Briquemault et Genlis ont obtenu du Roi de lever quatre mille hommes de pied[121]. L'historien La Popelinière le dit également : L'amiral a décidé le Roi à secourir Genlis[122], et de Thou ajoute qu'après le départ de Genlis, le Roi avait autorisé Coligny à réunir autant de troupes qu'il jugerait convenable[123].

Une véritable armée était donc levée par Coligny, et Cuniga, de plus en plus effrayé, mandait le 18 juillet à Philippe II : L'amiral sera le capitaine général des troupes envoyées au secours de Mons[124].

Charles IX était si bien décidé à la guerre qu'il venait de donner l'ordre à Strozzi de se préparer à prendre la mer avec sa flotte, et le 25 juillet, Strozzi lui écrivait pour l'en remercier : Je vous supplie, Sire ; vous assurer que ce que je connaîtray être pour votre service, je l'exécuteray ou nous y mourrons l'un sur l'autre[125].

Tout dépendait de ce qui allait se passer dans les Flandres, et Charles IX n'en attendait que l'issue favorable, pour se déclarer ouvertement contre l'Espagne et transmettre ses dernières instructions à Strozzi.

Catherine, restée dans l'ombre et jouant, comme toujours, un double jeu, se servit de l'ordre donné à Strozzi pour se couvrir vis-à-vis de Philippe et, pour se ménager, en cas d'un échec de Genlis, de plausibles excuses. Le 17 juillet, elle écrivit donc à Saint-Gouard : Je vous prie, dire de ma part, au Roi Catholique, que tout ainsi que j'ay toujours procuré l'entretènement de l'amitié fraternelle qui est entre mon fils et lui, je me réjouis aussi maintenant de les voir tellement désireux de vivre en paix, s'étant le Roi monsieur mon fils résolu de faire partir cette armée de mer, afin de le tirer du soupçon qu'il en avoit[126].

De son côté le 3 juin, Férals avait écrit de Rome au duc d'Anjou : Ils ne se peuvent persuader que les vaisseaux que Sa Majesté à fait armer pour la seureté de ses ports soient pour autres occasions que contre eux[127].

Si elle se montrait si prudente, si elle cherchait à dissiper les justes défiances de Philippe II, c'est que la réponse que MM. de Montmorency et Paul de Foix venaient de rapporter de Londres à la demande de la main d'Elisabeth pour le duc d'Alençon était loin d'être satisfaisante. Les honneurs ne leur avaient pas été ménagés ; leur réception avait été aussi pompeuse que celle faite à Lord Lincoln ; mais, en dépit de leurs instances, ils n'avaient pu obtenir ni un oui ni un non. Élisabeth avait remis à un mois sa résolution définitive. Elle s'attendait dans l'intervalle à quelque offre assez avantageuse pour la décider à passer sur la disproportion de l'âge. C'est en réalité Calais qu'elle désirait qu'on mît dans la corbeille. Burghley en fait l'aveu à Walsingham : Je voudrais que nous puissions l'avoir et que le duc d'Alençon en fût gouverneur, sa vie durant, de manière que nous y eussions sûreté pour notre étape[128].

A ce moment, le bruit s'étant répandu que le fils cadet de l'empereur Maximilien se posait comme prétendant à la main d'Élisabeth, le duc d'Alençon, de l'assentiment de Catherine et du Roi, fit partir pour Londres La Mole son plus dévoué confident.

Walsingham, en annonçant son départ à Burghley, parle de lui dans les termes les plus flatteurs : C'est un provençal de fort bonne maison et, m'a-t-on dit, d'un grand mérite[129].

Il y avait donc là une dernière partie à jouer ; aussi tous les partisans de l'alliance anglaise y mettent-ils la main.

Le maréchal de Montmorency recommande chaleureusement La Mole à Elisabeth : C'est l'un de mes plus intimes amis, et je ne l'ai pas voulu laisser partir sans vous assurer, Madame, qu'il n'y a rien que le duc d'Alençon désire tant que gagner votre bonne grâce pour vous faire toute sa vie de cœur et d'affection grand service, dont je suis aussi aise que de chose qui sçauroit advenir au monde. Le dict Seigneur est accompagné et accomply de toutes les bonnes rares et louables vertus, que vous sçauriez désirer à un prince généreux et extrait du grand et haut lieu dont il est, tellement, Madame, que Votre Majesté ne pourra faillir à tirer de la consommation du propos que je vous ai mis à l'avant, de la part du Roy, vostre bon frère, une grande consolation et contentement, outre le repos bien commun, sureté et grandeur qu'il en pourra succéder à vos deux royaumes[130].

De son côté, Coligny plaide la cause du jeune prétendant d'Elisabeth : Estant ce gentilhomme, écrit-il à Lord Burghley, dépesché par Monseigneur le duc frère du Roy mon maistre, pour visiter, de sa part, la Royne vostre maistresse, et qui est l'ung d'entre tous les siens qui luy est des plus agréables, je n'ay pas voulu faillir de vous faire ceste lettre pour vous remercier humblement de ceste bonne volunté envers moy et pour vous prier de la continuer, et de croire que je n'oublieray rien de ma part, à vous monstrer par tous les moiens que j'en auray les effects de la mienne envers vous. Et combien que je sçache assez en quelle recommandation vous avez l'entrcténement de l'amitié naguères contractée entre ces deux royaulmes, toutesfois, pour le bien que je prévoy en debvoir réussir, je ne puis que je ne vous supplie encores très instammentestant meu d'une mesme affection que vous, d'y vouloir tousjours tenir la main, et vous y employer selon les moiens et la volunté que je sçay que vous en avez. Et vous diray qu'il me semble qu'elle pourroit estre plus estroictement confirmée et fortifiée avec une bonne alliance par mariage. De ma part, je m'estimeray tousjours heureux de pouvoir servir à chose si saincte et désirable, et d'aultant que je sçay bien que vous cognoissez bien le fruict qui proviendroit d'une telle alliance, je ne vous en diray autre chose, sçachant bien aussy l'affection que vous avez à tout ce qui peult fortifier ceste amitié[131].

 

V

Genlis était parti le 12 juillet avec toutes les chances de succès : Je ne puis vous céler, écrivait Mondoucet au Roi, le 14 juillet, le plaisir que ce peuple en reçoit et ce qu'il en doit espérer de sa délivrance des Espagnols par ce moien, comme j'ai opinion que ce sera un grand chemin, s'ils se hastent et corrigent leurs fautes, exerçans une bonne discipline, ainsi que je le leur ay fait entendre qu'il faut qu'ils se conduisent[132].

Genlis devait se borner à rallier le prince d'Orange qui, le 7 du mois, avait passé le Rhin. La simple prudence lui imposait la nécessité de ne pas opérer seul, les Espagnols étant admirablement servis par leurs espions. De longue date, Saint-Gouard en avait prévenu Charles IX : Il faut bien prendre garde sur ceux qui pratiqueront avec leur ambassadeur don Diego de Cuniga et prendre garde qu'ils n'entendent tout ce qu'on fait[133].

Cet avertissement n'était que trop fondé ; car, le 6 juillet, Mondoucet écrivait au Roi : le duc d'Albe eut advis que, du costé de France, il marchoit une troupe forte de huguenots[134].

Mais emporté par sa fougue, Genlis va tomber dans l'embuscade que le fils du duc d'Albe et Chiappin Vitelli lui ont tendue près de Quiévrain. Sa petite armée est taillée en pièces, bon nombre de ses compagnons et lui-même sont faits prisonniers, et des lettres saisies et de leurs propres aveux arrachés par la torture, les Espagnols acquièrent la preuve qu'ils n'ont marché au secours de Mons que par ordre du Roi : J'ai en mon pouvoir, écrivait Albornos, le secrétaire du duc d'Albe, au cardinal de Granvelle, une lettre qui vous frapperoit de stupeur, si vous la voyez ; mais pour le moment il convient de dissimuler[135].

Charles IX, auquel Coligny vint se plaindre des indignes traitements infligés à Genlis et à ses compagnons, s'en montra d'abord très irrité : Le roi d'Espagne, dit-il hautement et à plusieurs reprises, veut me faire mon procès[136].

Il fit plus, il chargea Mondoucet de représenter au duc d'Albe qu'il était à craindre que leurs amis et parents, au mépris de ses ordres, n'allassent en tirer vengeance ; mais le duc en parut si peu impressionné, que Mondoucet lui ayant demandé de les mettre à rançon, il se prit à sourire et ne daigna pas même lui répondre, ce qui donna lieu de croire à Mondoucet qu'il entendait les garder jusqu'à la fin de la guerre, pour après en faire ce que l'occasion lui présenteroit[137].

En réalité la défaite de Genlis était un accident de guerre de peu d'importance. L'armée qu'amenait le prince d'Orange, celle que rassemblait Coligny étaient intactes ; mais sous l'impression du premier moment, écrit Walsingham à Burghley, la peur des armées espagnoles a saisi la Reine-mère. L'amiral a beau rejeter cette défaite sur ceux qui avaient empêché le Roi de se déclarer, l'audace augmente aux pacifiques. Et comme s'il prévoyait le parti que Catherine allait en tirer : L'amiral, mande-t-il à Leicester, m'a prié de solliciter votre intervention auprès de la Reine et de savoir si, sur la proposition que le Roi lui en fera faire, elle voudrait agir de concert avec lui pour secourir ce pauvre prince d'Orange[138].

Ainsi, même après la défaite de Genlis, cette dernière lettre le témoigne, Charles IX était disposé à intervenir dans les Pays-Bas, à la seule condition que les Anglais marchassent avec lui.

Tout devait déterminer Elisabeth à écouter le conseil de Walsingham ; mais en dehors de ses ministres, elle poursuivait une politique toute personnelle. Dans les derniers jours de juin, don Guaras lui avait remis une lettre du duc d'Albe qui la pressait de se réconcilier avec l'Espagne. Après l'avoir lue attentivement : Ceux de Flessingue, lui avait-elle dit, me proposent de remettre leur ville entre mes mains. Si cette place peut être de quelque utilité au Roi Catholique, je suis toute prête à accepter leur offre. A l'aide des Anglais qui y sont déjà et de ceux que j'enverrai, il me sera facile d'en être maitresse et je la remettrai à celui que le duc désignera pour la recevoir[139].

Que l'on ne s'étonne pas trop de sa duplicité, les Anglais, nos bons amis de tous les temps, la poussaient dans cette voie : Si les Français s'emparent des villes maritimes, lisons-nous dans un mémoire secret, il est bon que le duc d'Albe soit informé secrètement que la Reine, notre maîtresse, a la volonté d'assister le Roi Catholique dans la défense de son légitime héritage, par tous les moyens honorables[140].

Il n'est point admissible que Guaras ait, de sa propre invention, prêté à Elisabeth le langage qu'il lui fait tenir. Vraie ou fausse, l'offre de livrer Flessingue fournissait au duc d'Albe le moyen le plus sûr d'agir sur Catherine, et il était trop habite pour ne pas s'en servir. Elle avait donc dans les mains des raisons assez fortes pour arracher à Charles IX cette humiliante lettre à Mondoucet : Vous m'annoncez que, par plusieurs lettres et papiers trouvés et pris parmi ceux qui ont été défaits avec Genlis, ils connoissent que ce qui s'est fait par lui avoit été commis de mon consentement ; aussi devez-vous quelquefois dire au duc d'Albe ce que sçavez des affaires de ses ennemis, pour lui faire croire davantage votre intégrité ; car, encore qu'il n'y ajoute foi, toutefois cela me servira à mon intention, pourvu que le fassiez dextrement.

Il faut que ne soit découvert qu'ayez intelligence avec le prince d'Orange et qu'estans ceux que y despescherez surpris, qu'on ne les trouve chargés de chose qui en fasse foi[141].

Cette dernière phrase, il est utile de le retenir, indique bien que, tout en cédant aux nécessités du moment, Charles IX n'avait pas renoncé à intervenir dans les Pays-Bas.

En Europe l'on s'attendait si bien à une guerre prochaine entre la France et l'Espagne, que Le Viguier, l'espion de Catherine, qui n'avait pas quitté Gênes, lui écrivait le 12 juillet : Le secrétaire de l'homme que vous sçavez m'a dit que la volonté du Roi Philippe est de détourner les menées des Français et qu'il voit bien que le Turc et le Roy d'un côté, les Huguenots de l'autre, et voyant aussi l'armée du sieur Strozzi, qu'il se défie, lorsque don Juan seroit passé en Levant, que l'on ne lui donnât quelque Vennée (sic)[142]. Il faut faire bonne garde. Je suis assuré pour le présent qu'ils nous craignent plus qu'ils ne nous aiment. Surtout faites bien munir les places du Piémont. Je vous supplie donner commission que mes lettres ne soient point vues, à ce que je puisse continuer à vous faire service, sans être découvert[143].

Pris de peur, et se croyant menacés de perdre l'appui de Philippe II dans leur lutte contre les Turcs, les Vénitiens envoyèrent en France leur plus habile diplomate, Giovanni Michieli. Parti de Venise, le 10 juillet, malgré son grand âge, il franchit cette longue distance en onze jours. A son arrivée à Paris, ni le Roi ni la Reine mère n'y étant, sa première audience fut remise à leur retour. Au jour fixé, Geromino Gondy, l'introducteur des ambassadeurs, vint les chercher lui et Cavalli, le résident ordinaire, dans un carrosse d'apparat. Sur chaque marche du grand escalier du Louvre, un hallebardier de la garde du Roi se tenait immobile. Dans la salle de réception étaient réunis les deux frères de Charles IX, le prince de Condé, le roi de Navarre, les ducs de Guise, de Montpensier, de Nevers, le cardinal de Bourbon, et tous les grands dignitaires de la couronne. Catherine avait voulu qu'il en fût ainsi, afin de donner plus d'autorité aux déclarations pacifiques qu'elle avait imposées au Roi. Prenant le premier la parole, et affirmant que la fortune de Venise était à jamais liée à celle de la France, Michieli supplia Charles IX de ne pas rompre avec l'Espagne. Rassurez ces seigneurs, répondit-il, je suis peiné de ce que l'entrée de mes sujets de la religion dans les Pays-Bas, au mépris de mes ordres, ait pu faire soupçonner que je veuille déclarer la guerre à l'Espagne. J'entends et je veux vivre en bonne amitié et paix avec tous mes voisins[144].

Au sortir de l'audience, prenant à part Michieli, Catherine lui dit : Mandez à ces seigneurs que les effets encore plus que les paroles démontreront que nous voulons la paix[145].

L'ambassadeur, se le rappelant plus tard, croira y voir une allusion à la Saint-Barthélemy. Sans aucun doute, Catherine pensait toujours à se débarrasser de Coligny ; mais, avant d'en venir à cette extrémité de si longue date envisagée, il fallait que de nouveaux motifs l'y déterminassent. Pour le moment, se croyant maîtresse absolue de la situation, elle alla à la rencontre de sa fille, la duchesse de Lorraine, qui, venant aux noces de sa sœur, était restée malade dans les environs de Châlons. C'était une imprudence et une faute. Coligny reprit bien vite le terrain perdu et poussa de nouveau le Roi à la guerre[146]. Depuis quatre ou cinq jours, elle passe pour décidée, écrit l'ambassadeur Michieli ; à chaque heure on fait partir de forts détachements d'hommes de pied et de cavalerie. L'amiral est devenu aussi puissant que, de son temps, le connétable de Montmorency ; il dirige tout et à la cour tout marche derrière lui.

Prévenue par un avis de Retz et de Birague, Catherine revint précipitamment à Paris dans la soirée du 4 août. Depuis quatre jours le Roi l'y avait devancée. C'est dans les mémoires de Tavannes qu'il faut lire la scène émouvante qui eut lieu entre elle et le Roi son fils : Je n'eusse pensé, dit-elle, que pour avoir pris tant de peine à vous élever, vous avoir conservé la couronne que les huguenots et les catholiques vous vouloient ôter ; après m'être sacrifiée pour vous et encouru tant de hasards que vous m'eussiez voulu donner récompense si misérable. Vous vous cachez de moi, qui suis votre mère, pour prendre les conseils de vos ennemis ; vous vous ôtez de mes bras, qui vous ont conservé, pour vous appuyer des leurs qui vous ont voulu assassiner. Je sais bien que vous tenez des conciliabules secrets avec l'amiral ; vous désirez vous jeter inconsidérément dans la guerre avec l'Espagne pour faire votre royaume et nous la proie de ceux de la religion. Avant de voir cela, donnez-moi congé de me retirer au lieu de ma naissance ; ils ne veulent pas la guerre d'Espagne, mais celle de la France[147].

Mais ce qui allait donner plus de valeur aux supplications de Catherine, c'est le bruit qui se répandit qu'Elisabeth rappelait des Pays-Bas tous ceux de ses sujets qui y étaient alors. J'ai écrit en toute hâte au comte de Leicester, mande Walsingham à Smith, pour tâcher de faire suspendre le rappel de nos troupes ; sans quoi tout le dessein court risque. Si l'affaire des Pays : Bas ne réussit pas, nous sommes évidemment en un péril extrême[148].

Et dans une lettre du même jour à lord Burghley : Le Roi était tout résolu à la guerre, mais la Reine sa mère lui a remontré que, sans notre secours, elle échouerait misérablement ; et, à force de larmes, elle l'a fait entièrement changer d'avis. Je crains bien qu'il n'en résulte de fâcheux effets si Dieu n'y met la main (3)[149].

Ce bruit du rappel des Anglais, dont Catherine dut se servir si efficacement, n'était pas fondé ; mais, ce qui était plus vrai. Elisabeth, avec sa mauvaise foi habituelle, cherchait à s'approprier Flessingue. Il n'y a pas à en douter : dans des instructions secrètes adressés au capitaine Pickman elle en indique le moyen : Sir Humfrey Gilbert fera semblant de vouloir retourner en Angleterre, et une fois rentré dans la place, il s'en rendra maître[150].

Humfrey Gilbert y était si bien disposé, que de Flessingue où il était revenu, ainsi que la Reine l'avait prescrit, il écrivait, le 13 août, à Burghley : J'ai été informé qu'un gros corps de Français se prépare à venir ici. Que dois-je faire ? Sortir de cette ville, ou, si la Reine m'en laisse toute liberté, provoquer une émeute entre les Français et les habitants et tailler en pièces tous les Français (2)[151].

Le lendemain de son retour, Catherine eut la visite de l'ambassadeur d'Espagne. Dès que Votre Majesté s'éloigne, lui dit-il, pour la flatter, l'on ne parle plus que de guerre ; en revenant elle ramène la paix. Et il lui insinua qu'elle seule pouvait empêcher une rupture[152].

En réalité, elle était de nouveau maîtresse de la situation. Mis en demeure par Coligny d'exécuter ses promesses, Charles IX n'osa lui avouer son inattendue soumission aux volontés de sa mère et lui objecta que, ne voulant pas à lui tout seul assumer la responsabilité de la guerre, il prendrait l'avis du conseil.

Mais, Sire, s'écria l'amiral, ce conseil n'est composé que d'hommes de robes longues qui, par profession, abhorrent la guerre. Je ne me sens pas le courage de discuter avec eux.

Rassurez-vous, reprit le Roi, je n'y appellerai pas que des robes longues, mais des hommes d'épée, Montpensier, Cossé, Nevers, Tavannes. Soumettez vos propositions, vous les connaissez bien tous, pas un n'est de force à vous répondre.

L'amiral ne pouvait que se résigner. Un jeune homme de vingt-trois ans, qui depuis s'est fait un nom illustre, Duplessis-Mornay, venait de visiter les Pays-Bas, iL s'était rendu compte de leurs ressources et de leurs espérances. L'amiral eut recours à lui, et de leur collaboration sortit l'éloquent mémoire qui motivait la guerre avec l'Espagne.

Tous nos maux, y était-il dit, viennent de nos divisions domestiques ; le meilleur moyen d'éviter la guerre à l'intérieur, c'est de la porter au dehors ; cette guerre, Sire, vous l'avez déjà commencée ; le Roi Catholique ne sait-il pas que vous avez reçu et favorisé Ludovic de Nassau ? Ne sait-il pas que vous vous êtes-entretenu avec Genlis, à son retour de Mons ? Que peut-il croire, sinon que Votre Majesté a la volonté de lui nuire en secret et qu'ouvertement elle n'ose ? Il est aussi bien votre ennemi pour l'avoir menacé de votre épée que pour l'en avoir frappé. Le premier coup donné en vaut deux[153].

C'était la réalisation du propre désir de Charles IX, mais pour complaire à sa mère et gagner du temps, il chargea Morvilliers d'y répondre ; il ne pouvait en attendre que des conseils de paix. C'étoit, dit d'Aubigné, l'ennemi des nouveautés, le temporisateur qui faisoit prudence de crainte.

Morvilliers combattit un à un tous les arguments de l'amiral, et appuya sur celui si habilement invoqué par Catherine à Montpipeau. La ligue conclue avec la reine Elisabeth ne l'a été que dans son propre intérêt. Que le roi d'Espagne lui donne la moindre satisfaction, elle se réconciliera tout aussitôt avec lui, car, en raison de leur commerce, Anglais et 'Flamands ne peuvent se passer les uns des autres.

La décision du conseil fut telle que l'appréhendait Coligny. Il eut beau plaider chaudement les facilités de la guerre dans les Pays-Bas ; elle fut unanimement repoussée. Alors se retournant vers le Roi : Puisque l'avis contraire au mien l'a emporté, Sire, je n'ai plus rien à dire ; mais par avance, je suis certain que vous vous en repentirez. Toutefois Votre Majesté ne trouvera pas mauvais qu'ayant promis mon appui au prince d'Orange, je ne manque pas à ma parole, à l'aide de mes amis, et même de ma propre personne ; et s'adressant à la Reine : Le Roi, Madame, refuse d'entreprendre la guerre, Dieu veuille qu'il ne lui en survienne pas une autre dont il ne sera pas en son pouvoir de se retirer !

Etait-ce une menace ?

Le Vénitien Michieli, auquel nous empruntons le récit de cette mémorable séance, ne le pense pas[154].

Mais Catherine dut la prendre pour telle et s'en souviendra.

Voici en quels termes l'ambassadeur Cuniga rendit compte à sa manière à Philippe II de la décision de ce dernier conseil : Au nombre des personnages qui y assistaient, était cette bonne âme d'amiral ; il offrit quatre mille chevaux et quinze mille fantassins. Gondy m'a dit que la Reine mère lui avait assuré qu'il n'y aurait point de guerre et qu'elle avait été bien fâchée de se trouver dans ce conseil avec beaucoup de ses ennemis ; mais qu'enfin elle en était sortie avec toutes les assurances désirables et que l'amiral avait même fini par lui dire qu'il ne ferait rien sans qu'elle ne le lui commandât[155].

Si, sans tenir compte des avantages qu'on était en droit d'espérer de la guerre des Flandres, les membres catholiques du conseil votèrent contre, c'est que, dans le cas d'un succès, il était présumable qu'il serait dû surtout à l'appoint des forces protestantes ; et à leurs yeux, une victoire, obtenue à tel prix, donnerait trop d'autorité et de prépondérance à la religion réformée. Dans ces graves circonstances l'intérêt religieux prima donc l'intérêt patriotique. Il faut plaindre les temps où de pareilles craintes ont pu prévaloir et faire ainsi obstacle à l'agrandissement de la France et à l'extension de ses frontières. Ces appréhensions des catholiques, le Vénitien Correro les exprimait déjà en 1569 : Le Roi de France, écrivait-il alors, en cas de paix — elle était sur le point de se conclure —, sera forcé de se servir des huguenots, de les appeler sous les armes et de leur fournir de nouveaux moyens pour tout renverser dans son royaume et dans les autres pays chrétiens[156].

Tout danger de guerre étant ainsi écarté, Catherine retomba dans la faute qu'elle avait déjà commise ; et, se flattant d'avoir repris tout son empire sur son fils, elle alla retrouver sa fille de Lorraine à Monceaux. De leur côté, les chefs protestants allèrent au château de Blandy assister aux noces du prince de Condé et de Marie de Clèves, qui se firent à la huguenote[157].

 

VI

Avant d'aborder les dernières scènes du terrible drame dont nous ne sommes encore qu'au prologue, voyons où en était la négociation de la dispense que Grégoire XIII s'obstinait à refuser. A cette dernière heure, Chauvigny lui apporta une lettre de Charles IX que malheureusement nous ne connaissons que par celle de Férals qui y fait allusion : Sire, l'arrivée du sieur de Chauvigny a bien éclairci Sa Sainteté du doute en lequel elle se retrouvoit à la concession de la dispense du mariage de Madame, par la bonne espérance que Votre Majesté lui donne de voir bientôt le roi de Navarre réduit et prêt à satisfaire à toutes les conditions que Sa Sainteté désire. Se voyant ainsi persuadée et pressée de votre part, elle s'est tellement ébranlée à satisfaire en cet endroit Votre Majesté que l'entière résolution et concession n'en peut plus guère demeurer à vous faire savoir, comme je ferai par Chauvigny qui l'emportera dans peu de jours[158].

Si cette lettre avait pu parvenir à temps, il eût été inutile d'user de subterfuge pour décider le cardinal de Bourbon à se prêter à un simulacre de mariage. Il eût suffi de la lui mettre sous les yeux.

Pendant que la question de la dispense était dans de tels termes à Rome, sans trop se préoccuper de la dernière décision du conseil, Coligny suivait inflexiblement la voie qu'il s'était tracée. Son courage est invincible, écrivait Walsingham, le 10 août, à Burghley ; il représente au Roi ce qui est à craindre, si le prince d'Orange succombe ou s'il est obligé de traiter à des conditions. qui laissent les Pays-Bas retomber sous la domination des Espagnols. Il m'a prié de vous dire que ce n'est point son intérêt particulier qui le fait agir, et qu'après, de si longs troubles il ne se mêlerait plus de rien, s'il ne voyait le péril qui, en général, menace tous ceux de la religion et, en particulier, le Roi son maître et la Reine notre maîtresse. Dans l'état où sont les choses il trahirait Dieu et sa patrie, s'il ne faisait pas tout ce qui dépend de lui pour éviter de si funestes suites[159].

Et dans une lettre du même jour à Leicester : D'une main ferme l'amiral tient toujours le gouvernail, et vous prie de faire en sorte que le rappel des troupes anglaises demeure suspendu.

Pour ce qui est de Flessingue, l'offre de cette place sera faite à notre Reine par ceux qui en sont maîtres. De ce côté-là, pas de sujet d'ombrage[160].

Tout en rendant justice à l'énergie de l'amiral, ce que ne dit pas Walsingham, c'est que, de toutes parts, des avis sinistres lui venaient : Souvenez-vous, lui écrivait un ami inconnu, de cette maxime pratiquée par tous les papistes que l'on ne doit pas garder la foi aux hérétiques. On n'a cessé de répéter au Roi que les protestants ont résolu de lui ôter sa couronne et sa vie ; il ne supportera jamais que ceux qui ont pris les armes contre lui jouissent du bienfait de l'édit qu'il leur a accordé, et, les armes à la main, il se fera justice du tort que les guerres lui ont fait. Si vous êtes sage, il vous faut au plus vite sortir de cette cour, cloaque infect[161].

La réponse de Coligny à tous ces prudents conseils était invariable : Il vaut mieux mourir cent fois que de vivre en de perpétuels soupçons ; je suis lassé de telles alarmes ; à tout événement, j'ai assez vécu, j'aime mieux que mon corps soit traîné dans les rues de Paris que de me rengager dans une nouvelle guerre civile.

Aux Rochelais qui, se croyant menacés par la flotte de Strozzi, lui manifestent leurs appréhensions : Quoi que l'on puisse vous dire, écrit-il, vous n'avez, Dieu merci, nul motif de craindre. Je vois le Roi si bien disposé que nous avons toute occasion de le louer[162].

Sa confiance dans Charles IX était donc restée inébranlable, et il n'avait pas vraiment lieu d'en douter : le jeune Roi, lui aussi, persistait dans ses idées de guerre et il mandait, le 9 août, à La Mothe-Fénelon : Il seroit bon pour nos affaires que la reine d'Angleterre se mît dans les Pays-Bas des pieds et des mains. Si cela étoit, le prince d'Orange, qui marche droit vers Mons, seroit bien plus fort. Continuez à échauffer tant que vous pourrez cette reine à se déclarer ouvertement, s'il est possible, contre le roi d'Espagne[163].

Il ajoute bien, dans cette même lettre, qu'à moins d'être attaqué, il ne se mettra pas de la partie ; mais tous ses actes le démentent : Si l'amiral, écrit de nouveau Walsingham à Burghley, n'a point obtenu tout ce qui était nécessaire au bien de sa cause, il en a néanmoins obtenu une partie[164].

Et nous en avons un nouveau témoignage dans les craintes des Espagnols : Ceux qui viennent de France, mande, le 11 août, le prévôt Morillon au cardinal de Granvelle, disent qu'on fait de grands préparatifs et équipages. Le Roi de France assure toujours qu'il ne se mêlera pas du jeu ; mais l'amiral est journellement avec lui. Je crains bien que les Français ne nous trompent[165].

Une dépêche de l'ambassadeur vénitien du 13 août est encore plus affirmative : Trois mille huguenots sont de nouveau rassemblés à la frontière pour tenter d'aller secourir Mons. C'est ce qui a engagé le roi de Navarre à demander que ses noces soient faites, afin que les gentilshommes en grand nombre, qui sont venus pour y assister, puissent aller se joindre à cette entreprise. Aussi, sans attendre la dispense, dans six jours se fera le mariage. L'on dit bien que le Roi a défendu ces mouvements de troupes ; mais nous croyons qu'il ne sera pas plus obéi que les autres fois[166].

Le duc d'Albe avait donc tout lieu de s'alarmer, et le 11 août, il écrivait de Bruxelles à Charles IX : Sire, l'assurance que toujours Votre Majesté a donnée au Roy, mon maistre, et à moy de sa bonne et absolue volonté d'entretenir l'amitié fraternelle, alliance et paix estant entre Vos Majestés, me rend aussi certain qu'elle ne voudra souffrir, ains par tous moyens empêcher que une aultre troupe de ses sujets à cheval et à pied, estant présentement, comme j'ay entendu, à Villy-sur-Meuse et à Lamiron, guères loin de Verdun, sous les chefs Ville le Pau et le sieur de Sombervaux, comme ce bruit en court, ne vienne, au préjudice et dommage du Roy mon maistre et de ses paijs, comme j'entends qu'ils ont dessein de faire. J'envoye vers Vostre Majesté le Sr de Gomicourt pour en outre dire à Vostre Majesté ce que je lui ay chargé sur ce propos[167].

Une lettre du prince d'Orange à son frère Jean de Nassau, datée également du 11 août, justifie les craintes du duc d'Albe : L'amiral m'avertit que, nonobstant la défaite des Français passée, il prépare de nouveau douze mille arquebusiers et deux mille chevaux, faisant estat de venir en leur compagnie[168].

Les Espagnols s'attendaient si bien à la guerre que, de Piémont, Birague écrivait le 27 août : André Doria doit retourner avec dix huit galères en Espagne, sous prétexte de faire l'entreprise de Tunis, et néanmoins ce qui s'en tient de plus sûr, c'est que ce sera pour contrepoiser aux choses de France dont ils ne se veulent du tout tenir assurés[169].

Grautrie écrivait à la même date de Soleure : Le bruit court en Suisse que Strozzi et autres grands seigneurs se sont embarqués sur grand nombre de vaisseaux pour aller se joindre à l'armée de mer des Pays-Bas, ce qui n'étoit possible qu'ils fissent sans l'assentiment de Vos Majestés[170].

A son retour de Monceaux, d'où elle ramène sa fille de Lorraine, Catherine se retrouve donc en présence de l'éventualité imminente d'une guerre que, pour le moment, elle croyait écartée. Le 15 août, Gomicourt, au sortir de chez Charles IX, la prend à part et lui reproche vivement que, contrairement à ce qu'elle avait écrit à Philippe II, la flotte de Strozzi n'est point encore partie. Pour s'en débarrasser, elle lui promet d'en faire part au Roi son fils et de lui en reparler le lendemain ; mais elle ne rappela point Gomicourt, et pour excuse elle allégua que tout son temps avait été absorbé par les préparatifs des noces de sa fille[171].

C'est qu'à cette heure, elle poursuivait d'autres desseins. Si cette guerre, qui semble maintenant inévitable, a lieu et malgré elle, le pouvoir absolu qu'elle a retenu jusqu'ici passera de ses mains dans celles de Coligny, devenu le suprême arbitre de l'Etat ; pour elle, ce sera peut-être l'exil, le renvoi à Florence. Cet homme se placera donc toujours entre elle et son fils. Alors blessée dans sa passion la plus ardente, l'affetto di signoreggiare[172], elle revient à l'idée, qu'elle n'a cessé d'avoir, de faire tuer l'amiral, se persuadant, nous dit Tavannes, que tout le parti protestant se résumait en lui.

Il ne faut pas lui savoir gré de ce qu'elle a fait, écrira plus tard Cuniga à Philippe II, elle n'a agi que dans son propre intérêt et non dans celui du Roi son fils et de l'Etat[173].

Mais elle est prudente : pour se tenir en garde vis-à-vis des protestants, il faut que le mariage ait lieu à la date fixée et qu'aucun obstacle ne vienne l'empêcher. Le 13 août, elle mande donc à Mandelot, le gouverneur de Lyon : Je vous fais ce mot de lettre pour vous dire que, sur tant que vous aymez le service du Roi monsieur mon fils, vous ne laissiez passer aucun courrier venant de Rome en çà, que lundy ne soit passé[174].

Quant au cardinal de Bourbon, à l'avance, elle s'est assurée de son obéissance : Ils l'ont trompé, écrit Cuniga à Philippe II, par une lettre écrite qu'ils ont fait semblant de recevoir[175].

Comme elle tient surtout à être la première annoncer à Grégoire XII I que le mariage de sa fille est un fait accompli, le 18 août, Charles IX donne l'ordre à Mandelot de ne laisser passer par la ville de Lyon aucun courrier ni autre, quel qu'il soit, allant en Italie[176].

Et quel moment choisit-elle pour briser l'obstacle qui la gêne ? Celui où, sur tous les points, la fortune semble lui sourire : cette succession au trône de Pologne qu'elle convoite depuis des années, elle est enfin vacante. Monluc, malgré son grand âge, a consenti à aller soutenir la candidature du duc d'Anjou, et le 17 août, il a pris le chemin de Strasbourg où il a donné rendez-vous à ses compagnons d'ambassade.

De son côté Schomberg a déjà préparé les voies, et s'est assuré du puissant concours du duc de Saxe.

L'évêque de Dax rapporte de Constantinople le traité le plus avantageux de tous ceux conclus jusqu'ici avec la Porte. Le Grand Seigneur offre l'appui de sa flotte et s'engage à remettre au duc d'Anjou toutes les conquêtes à faire sur le roi d'Espagne.

Le mariage du duc d'Alençon est dans les meilleurs termes : Elisabeth s'est laissé captiver par la bonne grâce et les cajoleries de la Môle : Que le duc vienne ! Qu'il vienne ! répètent chaque jour les dames du palais. Il y a vingt moyens pour passer de France ici, écrit Smith à Walsingham, et faire plus en une heure qu'on ne saurait en deux ans. Les femmes veulent paraître être forcées à même ce qu'elles désirent le plus[177].

Le 22 août, le circonspect Burghley, devenu tout favorable au mariage du duc, mande à Coligny : J'espère que Dieu ne laissera pas aller une œuvre si merveilleuse, et la conduira à quelque perfection ; à quoi je m'assure que vous vous emploierez comme moi[178].

Mais cette lettre, partie de Londres le jour même où Coligny sera blessé, ne lui parviendra pas.

Le sort en est jeté : ce n'est plus l'astucieuse et timorée élève de Machiavel qui en ce moment pense et agit ; c'est une simple femme qui cède à l'une de ces colères irréfléchies, plus fortes que la volonté. Elle est prise d'un de ces accès de folie furieuse ; ses yeux ne voient plus que rouge. Sans se soucier des dangers du lendemain, pour satisfaire sa haine, elle brisera tout, espérances à demi réalisées, projets mûrement conçus.

Le Vénitien Michieli l'a dit en toutes lettres : C'est sa propre vengeance qu'elle accomplit, la sua vendetta. Mais, si décidée qu'elle soit au meurtre de l'amiral, elle ne peut agir seule, c'est à la duchesse de Nemours qu'elle a recours. Leur vengeance commune unit ces deux femmes pour ce pacte de sang.

L'assassin, toutes deux l'ont sous la main ; c'est Maurevel, le spadassin gagé de Catherine. ll n'en est pas à son coup d'essai ; chargé une première fois de tuer l'amiral, il a frappé traitreusement de Mouy.

 

VII

Une immense estrade a été dressée devant le porche de Notre-Dame ; le 18 août, toute la cour y prend place. Le bruit s'étant répandu que l'ambassadeur d'Espagne n'y paraîtrait pas, aucun des ambassadeurs étrangers n'est présent. Dès le 10 juin précédent, Philippe II avait écrit à Cuniga : Si l'on vous y invite, acceptez ; mais, quelques jours auparavant, feignez d'être indisposé ; d'aucune façon, il ne convient que vous assistiez à cette cérémonie[179]. L'absence de Cuniga motivait donc celle de tous les autres ambassadeurs.

Marguerite de Valois et Henri de Navarre se sont agenouillés, et le cardinal de Bourbon officie. Durant que s'accomplit ce simulacre de mariage, l'amiral est resté dans l'église ; et là, montrant au maréchal Damville les drapeaux de Jarnac et de Moncontour appendus aux murailles de la nef : Dans peu, s'écrie-t-il, on les arrachera de là et l'on en mettra d'autres plus agréables à voir.

Jusqu'à la fin il ne veut pas croire aux dangers qui le menacent. C'est en vain que Duplessis-Mornay le supplie de sortir au plus vite de Paris, que déjà Montmorency a quitté, il s'y refuse. Le 20 août, le Roi lui ayant témoigné la crainte que les Guise ne se portassent à quelque attentat sur sa personne, et par mesure de prudence, lui ayant demandé s'il ne serait pas à propos de faire entrer à Paris les arquebusiers de sa garde, il approuve à l'avance tout ce que fera Sa Majesté. S'il ne s'éloigne pas, c'est que les églises protestantes lui ont fait un devoir de rester[180] ; c'est que Charles IX lui a demandé de sacrifier quatre jours aux plaisirs, et qu'après il lui a promis de mettre ordre à tout.

Les heures de ces quatre jours sont toutes prises par les tournois, les banquets, les ballets. Gentilshommes protestants et catholiques se mêlent, se confondent dans ces bals de chaque soir ; mais parmi ceux auxquels sourient ces sirènes de la cour, plus perfides que celles de la fable, combien déjà sont marqués par le doigt de la mort.

Ebloui par la magnificence de ces fêtes qui surpassent celle déployée aux noces d'Élisabeth et de Claude de Valois, les deux filles aînées de Catherine, dont il avait été le témoin, le Vénitien Michieli s'étonne de ce que cette France, que l'on disait tombée si bas, se soit si promptement relevée : Il y avait autour de Leurs Majestés, dit-il dans sa relation, une jeunesse d'élite, assez nombreuse pour en faire une armée et plus d'une centaine de femmes toutes splendidement parées[181].

Mais déjà le premier acte du drame se prépare :

Dans la soirée du 2 1 août, à l'heure de la dernière fête au Louvre, M. de Chailly, maître d'hôtel du duc d'Aumale, introduit furtivement Maurevel dans la maison du chanoine Villemur, l'ancien précepteur du duc de Guise. Une vieille femme et un valet en ont la garde. L'assassin y passe la nuit et, le lendemain matin, posté à la fenêtre qui donne sur la rue par laquelle l'amiral passait habituellement, dérobé par un épais rideau, l'arquebuse à la portée de sa main, l'œil aux aguets, il attend.

Au sortir du conseil qui se tint au Louvre, le 22 août, l'amiral accompagne le Roi jusqu'au jeu de paume et l'y laisse avec Téligny et le duc de Guise. Suivi par huit ou dix de ses familiers, il reprend le chemin de son logis ; Guerchy est à sa droite, des Pruneaux à sa gauche. Tout en marchant, il lit un placet qui vient de lui être remis. Au moment où il se penche pour rajuster sa mule, un coup de feu retentit, une balle lui enlève l'index de la main gauche, l'autre lui laboure les chairs-du bras jusqu'à l'os du coude et s'y loge ; s'il ne se fût pas baissé, il eût été atteint en plein corps. Ceux qui l'entourent s'arrêtent épouvantés ; lui seul, de sang-froid, désigne la fenêtre d'où l'on a tiré. L'on y court, l'on enfonce la porte ; l'arquebuse toute fumante est encore sur une table, mais le meurtrier s'est enfui par une porte de derrière restée ouverte et le bruit du galop. du cheval qui l'emporte s'entend encore.

Soutenu par deux bras, tout couvert de sang, l'amiral regagne péniblement sa demeure. M. de Piles va, de sa part, prévenir le Roi de l'attentat. A la première parole, Charles IX, de colère, jette sa raquette et s'écrie en jurant : Je n'aurai donc jamais un moment de repos. Tout aussitôt il retourne au Louvre et s'enferme dans ses appartements.

Catherine venait de se mettre à table ; avertie presque en même temps, elle se lève et rentre dans sa chambre, sans mot dire, le visage impassible. J'en conjecture qu'elle s'y attendait, écrit Cuniga à Philippe II[182].

Appelé en toute hâte, Ambroise Paré croit d'abord qu'il est urgent d'amputer le bras du blessé, de crainte que les balles ne soient empoisonnées, et l'amiral s'y est résigné ; mais il y renonce, et, à l'aide de mauvais ciseaux, coupe le reste de l'index. Il se reprend trois fois pour cette douloureuse opération ; puis, pratiquant d'habiles incisions, il parvient à extraire la balle restée dans le bras. A le voir ainsi torturé, les amis de l'amiral se lamentent et murmurent ; lui seul, avec un héroïque courage, ne se plaint pas et les console[183].

Condé et le roi de Navarre accourent des premiers, puis viennent un à un tous les chefs protestants ; l'indignation est à son comble ; il y a des menaces dans toutes les bouches. Les Guise et le duc d'Anjou sont violemment accusés. Si l'on ne fait pas bonne et prompte justice, tous s'écrient qu'ils se la feront eux-mêmes. Sans Briquemault qui les retient, les plus violents se rendraient au Louvre pour y tuer Guise sous les yeux du Roi. Au sortir de chez l'amiral, il y en a qui vont pousser des cris de mort sous les fenêtres de l'hôtel de Lorraine. Menaces imprudentes, dit Cavriana, l'ambassadeur florentin, car les menaces servent d'armes à ceux qui sont menacés[184].

Cossé, Damville et Villars étant venus visiter Coligny : La mort ne m'effraye pas, leur dit-il, mais je voudrais bien voir le Roi avant de mourir, car j'ai à lui parler de choses qui intéressent sa personne et son État. Damville s'offrit pour aller l'en prévenir. Déférant à ce désir, Charles IX, dans l'après-midi, se rendit rue de Béthisy, accompagné par sa mère et ses deux frères. Montpensier, Gondi, Nevers, Tavannes, tous les complices de Catherine, l'y ont suivi.

S'approchant du lit du blessé et d'un ton de vraie affection : Le mal est pour vous, dit le Roi, la douleur pour moi. Et il lui promet une exemplaire justice. Catherine joint ses hypocrites protestations à celles si sincères de son fils. Après en avoir exprimé ses remerciements à Charles IX : Ce que je regrette, dit l'amiral, c'est que ma blessure me prive de faire service à Votre Majesté ; l'on a voulu me faire passer pour un rebelle, Dieu jugera entre mes ennemis et moi. La fidélité que j'ai toujours gardée au Roi votre père me fait un devoir de vous supplier de ne pas perdre l'occasion présente dont la France peut tirer de grands avantages. Vous avez fait connaître assez clairement quelles sont vos intentions, en vue de la guerre des Flandres. Si vous en restez là, vous exposerez votre royaume à un péril évident.

Coligny s'animant de plus en plus, le Roi lui représenta qu'il s'agitait trop, et, avant de s'éloigner, lui offrit de le faire transporter au Louvre ; déjà il le lui avait fait proposer par M. de la Châtre. L'amiral l'ayant de nouveau refusé, il lui dit qu'il ferait disposer des logements autour du sien, afin qu'il fût entouré, et consolé par tous ses amis. Avant de s'éloigner, il se fit montrer la balle qui avait été extraite par Paré ; elle était de gros calibre et de cuivre.

Si l'on en croit cette étrange confession d'une nuit de fièvre et d'insomnie, le discours du duc d'Anjou à Miron, — fort habilement présenté pour innocenter certaines culpabilités et dont il ne faut accepter le témoignage que lorsqu'il est corroboré par d'autres, — Coligny, au moment où Charles IX se retirait, lui ayant demandé de lui parler en secret, et tous les assistants s'étant tenus à l'écart, il l'aurait engagé à régner seul désormais et à se défier de la reine sa mère. Ces paroles arrachées, à force d'instances, par Catherine au Roi son fils, l'auraient décidée à en finir avec les protestants.

D'autres historiens admettent qu'elle fut poussée à cette dernière résolution par Philippe Il, et ils s'appuient sur une lettre de l'archevêque de Bossano, nonce du pape à Madrid au cardinal del Como, lettre où il est dit : Si le Roi Très-Chrétien est dans l'intention de purger le royaume de ses ennemis, le moment est venu ; en s'entendant avec le roi d'Espagne, il pourrait détruire ce qui en reste, surtout à présent que l'amiral est à Paris, dont le peuple est attaché à la religion catholique, et il serait facile de le faire disparaître pour toujours[185].

Cette lettre, datée du 5 août, ne pouvait parvenir avant la sanglante journée, et elle n'est pas parvenue. Nous n'en voulons pour preuve que celle adressée le 23 août à Philippe Il par Cuniga : Il est à désirer, dit-il en parlant de Coligny, que ce coquin vive ; car s'il vit, attribuant cet assassinat au Roi, il renoncera aux projets qu'il avait conçus contre Votre Majesté et les retournera contre celui qui a consenti à cet attentat sur sa personne. Si jusqu'ici l'on ne s'est pas déclaré ouvertement contre Votre Majesté, peut-être est-ce par appréhension que l'amiral avec ses hérétiques n'eût plus de pouvoir que le Roi, ainsi que bien des fois je l'ai entendu répéter par la Reine mère. Elle m'a envoyé dire qu'elle ne pouvait pas me parler en ce moment, de crainte qu'on ne me vît entrer au palais, et qu'elle ne veut pas même écrire à Votre Majesté, afin que l'on ne sache ce qu'elle veut faire, car les lettres peuvent être prises, mais que bientôt elle me parlera ou m'écrira[186].

Elle ne le fit pas, et sur elle, sur elle seule retombe la responsabilité du crime de la Saint-Barthélemy, auquel le duc d'Anjou s'associera.

 

VIII

Prévenus, à onze heures du matin, de l'attentat, le prévôt des marchands et les échevins, pour obvier à tout désordre, prescrivent aux capitaines de la milice bourgeoise de se rendre en armes avec leurs hommes à d'Hôtel de Ville, en toute modestie et sans émouvoir personne[187]. La fin de cette journée fut donc calme en apparence ; mais les protestants avaient tout à redouter de ce peuple de la grande ville qui naguère avait fêté la défaite de Genlis par des processions et des banquets[188].

Le samedi matin (23 août) les ducs de Guise et d'Aumale viennent demander au Roi la permission de s'absenter momentanément de Paris : Allez où bon vous semblera, leur dit-il rudement ; et les regardant s'éloigner : Je saurai bien les retrouver, s'ils sont coupables. C'était une feinte ; ils prennent bien le chemin de la porte Saint-Antoine ; mais, revenant sur leurs pas, ils s'enferment dans leur hôtel.

A l'attente d'un grand événement, qui semble comme prévu, il y a sur tous les visages une préoccupation visible ; tel était, ce jour-là, l'aspect de Paris. Inquiets de cette menaçante agitation, les principaux chefs protestants chargent Cornaton et Téligny de demander au Roi de faire garder le logis de Coligny. Le duc d'Anjou se trouvait au Louvre ; il désigne Cosseins, qui s'y rend tout aussitôt avec cinquante arquebusiers.

Ce choix n'était pas fait pour calmer les défiances ; Cosseins passait pour l'ennemi déclaré de l'amiral.

Ambroise Paré répondait de la vie de l'illustre blessé ; l'enquête criminelle était poursuivie par le premier président, M. de Thou, auquel le Roi venait d'adjoindre le conseiller Cavaignes, l'ami dévoué de l'amiral ; déjà la servante et le valet de M. de Villemur avaient été interrogés, M. de Chailly arrêté, ainsi que l'homme qui avait amené le cheval sur lequel le meurtrier s'était enfui ; enfin il avait été reconnu que la bête était sortie des écuries du duc de Guise. L'on était donc sur la bonne piste, et il y avait là de quoi effrayer Catherine. La veille, à son souper, Pardaillan lui avait adressé des paroles menaçantes. Perdre une minute, c'était s'exposer à être découverte.

Tavannes, ce témoin intéressé, a compris et bien rendu les motifs de sa suprême résolution : Si elle se fût parée de l'arquebusade, mal aisément elle eût achevé ce à quoi l'événement l'a contrainte. Dissimulée et prudente jusqu'à la fin, pour éviter tout soupçon, elle donne rendez-vous dans le jardin des Tuileries à Nevers, Gondi, Birague, ces Italiens dont elle est sûre et à Tavannes acquis d'avance à toute répression violente. Ne lisons-nous pas dans ses Mémoires : Il est plus permis à un roi d'entreprendre sur ses sujets par voie extraordinaire qu'à eux d'entreprendre sur lui[189].

Pendant que ces sinistres personnages tiennent conseil et que des paroles de sang sont déjà dans toutes les bouches, l'espion gagé de Catherine, Bouchavannes, est introduit. Ce Judas a assisté à toutes les délibérations qui ont été prises dans le logis de l'amiral. Cavriana, Petrucci, ces Florentins dévoués corps et âme à la Reine mère, parlent bien d'un complot dont ils précisent les moyens d'exécution. Le Vénitien Michieli a bien également fait allusion aux révélations de Bouchavannes ; mais des paroles imprudentes, des menaces que l'indignation du premier moment ont dû arracher aux protestants, il y a loin à un complot. Monluc, leur plus inexorable adversaire, ne les en accuse pas dans ses commentaires. La Reine, nous dit-il, m'a bien annoncé que l'on avoit découvert une grande conspiration contre le Roi et son État, et que cela avoit été la cause de ce qui étoit advenu ; je sçay bien ce que j'en ai creu[190].

Tavannes, l'un des acteurs de ce terrible drame, les décharge lui-même de l'entreprise à eux imputée.

Bossuet n'y croit pas davantage : Rien ne parut plus vain, plus mal fondé que la conspiration dont on accusoit l'amiral[191].

Mais ce qui est plus vraisemblable et ce qu'a pu en toute vérité répéter Bouchavannes, c'est que le jour même, au logis de l'amiral, l'on avait délibéré si l'on ne l'emmènerait pas hors de Paris, malgré la cour, et en employant la force, s'il le fallait. En répondant de la loyauté du Roi, qu'outragerait cette marque de défiance, Téligny et Briquemault, soutenus par le prince de Condé et Henri de Navarre, s'y étaient opposés et leur avis l'avait emporté sur celui du Vidame de Chartres qui persista dans le sien.

Ce qui n'avait pas été effectué ce jour-là pouvait bien l'être le lendemain, et Coligny, hors de Paris, c'était peut-être la guerre civile, à courte échéance et dans quelles conditions : Les protestants étaient prêts et tout armés pour la guerre des Flandres et de l'assentiment du Roi[192]. Catherine, bien décidée à en finir cette fois avec l'amiral, n'avait donc pas une heure à perdre : Puisque la blessure de l'amiral les mettoit à la guerre, elle la première et tous après, nous dit Tavannes, furent d'avis, qu'il valoit mieux qu'on livrât bataille dans Paris[193].

Mais l'on ne pouvait rien sans le Roi. C'est Gondi qui se chargea d'aller le préparer aux terribles révélations que Catherine allait lui faire, tandis que le duc d'Anjou, accompagné par le bâtard d'Angoulême, irait parcourir les rues de Paris et juger par lui-même de l'attitude du peuple.

C'est dans l'après-midi de ce même jour que se tient au Louvre et dans le cabinet de Charles IX, le conseil appelé à délibérer sur la nécessité de la Saint-Barthélemy. Durant près de deux heures, Catherine torture son fils ; elle passionne, elle irrite son humeur si naturellement violente, et avec un art infernal elle cherche à provoquer cet accès de fureur sur lequel elle compte pour lui arracher l'ordre du massacre que de sang-froid il eût refusé[194].

Tout d'abord elle lui représente l'occasion inespérée qui s'offre à lui de tirer vengeance de tous ces rebelles qui sont venus s'enfermer dans les murs de Paris comme dans une cage. Il a donc enfin le moyen de se laver de la honte de ces traités que le malheur des temps lui avait imposés et qu'en aucun cas il n'est tenu d'observer ; puis elle cherche à lui démontrer la perfidie employée par l'amiral pour le décider à la guerre des Flandres et précipiter la ruine d'un royaume écrasé par une énorme dette ; elle lui fait entrevoir le blâme qu'il va s'attirer de tous les princes ses voisins par cette déclaration de guerre à un roi son proche parent.

Et comme il ne s'émeut pas, elle lui rappelle les meurtres de Charry, du grand François de Guise. Celui de l'amiral n'en sera que la juste expiation.

Et comme il reste toujours impassible, elle le menace, ainsi qu'elle l'a fait plus d'une fois, de se retirer, de le laisser seul aux prises avec les dangers qui l'enveloppent.

Ce moyen est usé, et pour échapper à la tentatrice, il invoque son honneur, ses promesses, ses amitiés.

C'est là où elle l'attend : ceux qu'il croit ses fidèles sujets, ses dévoués amis, ce sont des traîtres ; ils conspirent ; ils en veulent à sa vie, à celle de ses frères. L'heure qui sonne à ce cadran sera la dernière de son règne. S'il recule, d'autres, à sa place, joueront le jeu. Il doute encore, il ne veut pas en croire sa mère ; il lui faut le témoignage des conseillers qui l'entourent. Tous affirment que les protestants vraiment conspirent ; alors, plus il a mis de confiance en eux, plus son courroux s'en échauffe. Il y a en lui du tigre, et la férocité de sa nature se réveille. En 1567, lorsqu'il faillit être surpris par les chefs protestants à Rosay, l'enfant avait parlé en homme. Avec plus de jurements qu'il n'en faudroit, nous dit un contemporain, il s'était écrié : L'on ne me donnera plus de pareilles alarmes, j'irai jusques dans leurs maisons et dedans le lit chercher ceux qui me les baillent[195].

La colère de Meaux lui revient et se tournant vers sa mère : Vous le voulez ? Eh bien, qu'on les tue tous, qu'on les tue tous ! Et il se retire, l'écume aux lèvres, le blasphème à la bouche.

Après cette brusque sortie du Roi, les tuera-t-on tous, ainsi qu'il l'a dit ? Telle est la question que le conseil se pose. Nevers intercède pour Condé son beau-frère et rachète sa vie. Catherine ne veut pas que l'on touche à Navarre. Décapiter la maison de Bourbon, ce serait donner trop de puissance à celle de Guise. Morvilliers hasarde bien quelques timides conseils ; mais les hommes faibles cèdent toujours aux violents, et le massacre en grand est décidé.

Après deux heures de repos, la colère de Charles IX ne s'est pas refroidie ; elle a fait place à une résolution sombre. Marcel, l'ancien prévôt des marchands, l'homme d'exécution qui commande à la populace de Paris, a été mandé au Louvre : De combien de bras pouvez-vous disposer ? lui demande le Roi.

Cela dépend du temps.

Eh bien, dans un mois ?

De cent mille et plus, si Votre Majesté le veut.

Et dans une semaine ?

En proportion de ce nombre.

Et dans une journée ?

De vingt mille au moins, j'en réponds[196].

Sur les plus solennels serments un secret rigoureux lui est prescrit. Il transmettra aux chefs des quartiers les ordres du Roi ainsi conçus : La nuit prochaine, que dans chaque maison, un homme se trouve armé, muni d'une torche, et le bras gauche entouré d'une écharpe blanche ; qu'à chaque fenêtre, il y ait un flambeau. La cloche du palais de Justice donnera le signal[197].

Après Marcel, le prévôt des marchands Le Charron est introduit. De la bouche du Roi, il apprend la conspiration des huguenots, et à son tour il lui est enjoint de se saisir de toutes les clefs des portes de la ville, à ce que nul ne pût ni y entrer ni en sortir, de retirer tous les bateaux de la Seine, et de mettre en armes tonte la milice bourgeoise, de masser l'artillerie devant l'Hôtel de Ville, pour la porter où besoin serait, enfin d'attendre les derniers ordres qui lui seront transmis.

Mais il y avait plus à compter encore sur Marcel et sur ses hommes que sur Le Charron et la milice bourgeoise.

A l'heure du coucher de la Reine mère, sont réunis dans sa chambre tous ceux appelés à jouer le rôle dans la sanglante tragédie. L'on y parle à voix basse ; l'on échange des mots mystérieux. Marguerite de Valois, la mariée d'hier, seule, n'est pas dans le secret ; l'apercevant assise sur un coffre et se tenant à l'écart, Catherine lui fait signe de se retirer, et lorsqu'elle vient lui faire sa révérence, la duchesse de Lorraine sa sœur, la retenant par le bras, lui dit : N'y allez pas ! Sur un geste plus impérieux de cette mère dont le seul regard la fait trembler, elle sort toute transie, tout éperdue, sans pouvoir s'imaginer ce qu'elle avait à craindre[198].

Dès qu'elle n'est plus là, les derniers ordres sont donnés : c'est le duc de Guise, mandé au Louvre, qui, assisté du duc d'Aumale et du bâtard d'Angoulême, ira attaquer le logis de l'amiral.

A chacun des complices l'on désigne un huguenot à tuer. Puis tousse rendent au coucher du roi. Pour la dernière fois, protestants et catholiques se coudoient dans cette chambre ; les meurtriers sont là confondus avec leurs victimes. Lorsque la Roche-Foucault, qu'entre tous il affectionne, vient lui dire adieu, Charles IX est pris de pitié : Ne t'en va pas, Foucault, lui dit-il, tu coucheras avec mes valets de Chambre ; mais il s'y refuse et s'éloigne. Tous partent les uns après les autres, les rideaux du lit royal sont tirés, et pour quelques instants le silence se fait dans le Louvre.

Catherine se relève la première et elle va chez le roi son fils. Lui aussi est déjà debout. Habituée à lire dans ses yeux, y a-t-elle entrevu de l'hésitation ? On est tenté de le croire ; car de sa propre autorité, elle ordonne que le signal, fixé d'abord à une heure avant le jour, soit donné sur-le-champ, et au lieu de la cloche du Palais de Justice, elle fait sonner le tocsin à Saint-Germain-l'Auxerrois, l'église la plus voisine.

Ainsi, jusqu'à la dernière minute, c'est elle, assistée-du duc d'Anjou, qui a tout fait, tout ordonné. Le nonce Salviati l'affirme dans ses dépêches. La Saint-Barthélemy, c'est bien sa propre vengeance, c'est bien le crime de la peur. La religion n'y fut pour rien. Un éminent ministre protestant, M. Coquerel, en attribue avec raison la' cause décisive à la jalousie inquiète que Catherine et le duc d'Anjou avaient conçue de l'amiral ; il rappelle qu'Henri IV en donna cette explication à son historiographe Mathieu, disant la tenir de Villeroy, et avec une louable impartialité il ajoute : C'est à tort que les historiens protestants ont écarté de leurs récits tout cet ordre de faits, ne voulant voir qu'une question religieuse où la politique eut tant de part[199].

Mais une partie de la responsabilité du massacre de. la Saint-Barthélemy, n'est-on pas en droit, en bonne justice, de l'attribuer à la politique égoïste d'Elisabeth ? Et nous ne l'en accusons pas à la légère. N'est-ce pas Walsingham, l'illustre homme d'Etat, qui, à la première nouvelle du rappel des Anglais des Flandres, voulant à tout prix maintenir l'action commune des deux nations, a écrit à Burghley : Je crains qu'il n'en résulte de fâcheux effets. N'est-ce pas lui qui, dans une lettre à Leicester et du même jour ajoute : Vous pouvez juger de la perplexité de l'amiral, qui prévoit les malheurs qui arriveront, à moins qu'il ne tombe un secours du ciel[200].

Coligny a donc payé de sa vie sa confiance dans Elisabeth. Bien peu de jours avant que n'éclatât la conspiration d'Amboise, il avait écrit à François II : Il faut mettre un mors à la bouche de la reine d'Angleterre ; mais, à partir du jour où, en pleine guerre civile, il lui avait livré le Havre, en échange d'un maigre subside, il s'était lié les mains à jamais vis-à-vis d'elle. En 1563, une fois la paix d'Amboise signée, lorsque protestants et catholiques, marchant sous le même drapeau, étaient allés, au cri de Vive la France ! reprendre cette place aux Anglais, n'avait-il pas refusé de marcher avec eux ? Dans les papiers trouvés après sa mort, éclairé par une triste expérience sur leur mauvaise foi, il conseillait à Charles IX de s'en défier à l'avenir, comme de ses plus dangereux ennemis. Pour l'honneur de sa mémoire que ce repentir tardif, que cette pensée patriotique lui soient comptés. L'on va le tuer, juste à l'heure où son cœur ne battait plus que pour la France.

Mort malheureuse, la puis-je bien appeler, pour toute la France, s'est écrié Brantôme, veu les maux que despuis s'en sont ensuyvis et s'en suivront encore[201].

Sans la religion, a dit Bossuet, son grand esprit, soutenu par un grand courage, l'eût fait regretter même par les catholiques[202].

 

 

 



[1] Mémoires de Sully, édit. de 1822, p. 24.

[2] Mémoires de l'Estat de la France, t. I, p. 28.

[3] Brantôme, édit. de L. Lalanne, t. V, p. 251.

[4] Relation de Michieli, 1re série, t. IV, p. 362. Voir dans le même volume les relations de Contarini et de Cavalli, p. 239 et 316.

[5] Relation de Michieli, 1re série, t. IV, p. 362.

[6] Bibl. imp. de Saint-Pétersbourg.

[7] Voir dans les Mémoires de L'Estat de la France sous Charles IX les pourparlers du maréchal de Cossé avec la reine de Navarre, les princes et l'amiral, t. I, p. 33.

[8] Bibl. nat., fonds franc., n° 15553, f° 39.

[9] Brantôme, édit. de L. Lalanne, t. IV, p. 164 et 165.

[10] Bibl. Nat., fonds franc, n° 10752, p. 162 et suivantes. Voir le deuxième volume de la Correspondance de Catherine de Médicis, p. 345.

[11] Voir Desjardins, Négociations diplomatiques avec la Toscane, t. III, p.651.

[12] Desjardins, Négociations diplomatiques avec la Toscane, t. III, p. 655.

[13] Desjardins, Négociations diplomatiques avec la Toscane, t. III, p. 656.

[14] Desjardins, Négociations diplomatiques avec la Toscane, t. III, p. 655.

[15] Négociations diplomatiques avec la Toscane, t. III, p. 671.

[16] Bibl. Nat., fonds franç., n° 10752, p. 1064.

[17] Bibl. Nat., fonds franç., n° 10752, p. 1062.

[18] Panthéon Littéraire, Mémoires de Tavannes.

[19] Négociations diplomatiques avec la Toscane, t. III, p. 672.

[20] Négociations diplomatiques avec la Toscane, t. III, p. 673.

[21] Tomaseo, Ambassadeurs vénitiens, t. II, p. 151.

[22] Archives Nat. Collect. Simancas, K 1521, n° 30.

[23] Desjardins, Négociations diplomatiques avec la Toscane, t. III, p. 678.

[24] Il fut fait, dit Mézeray, un partage des Pays-Bas entre Sa Majesté et le prince de Nassau, lequel donnoit au Roy tous les pays d'en deçà Anvers, et à lui tous ceux d'au delà, comme Hollande, Zélande et Frise. (T. III, édit. de 1685, p. 244.)

[25] Mémoires et lettres de Walsingham, p. 138.

[26] Mémoires et lettres de Walsingham, p. 142.

[27] Bibl. nat., fonds franç., n° 10252, f° 12.

[28] Bibl. nat., fonds franç., n° 10252, f° 12.

[29] Archives Nat., collect. Simancas, K 1522.

[30] Archives du ministère de la guerre.

[31] Correspondance de La Mothe-Fénelon, t. IV, p. 186.

[32] Record office, State papiers, France.

[33] Lettres et Mémoires de Walsingham, p. 129.

[34] Lettres et Mémoires de Walsingham, p. 134.

[35] La Mothe-Fénelon, Correspondance Diplomatique, t. VII, p. 234.

[36] Calendar of State papers (1571-1572), p. 501.

[37] Calendar of State papers (1571-1572), p. 497.

[38] Lettres à Mémoires de Walsingham, p. 134.

[39] La Mothe-Fénelon, Correspondance diplomatique, t. IV, p. 200.

[40] Lettres et Mémoires de Walsingham, p. 146.

[41] Lettres et Mémoires de Walsingham, p. 152.

[42] La Mothe Fénelon, Correspondance diplomatique, t. III, p. 53.

[43] Archives de Berlin.

[44] Mémoires et lettres de Walsingham, p. 137.

[45] Hubert Languet, Arcana seculi decimi sexti (édit. de 1709, p. 174).

[46] Voir Mézeray, Hist. de France, édit, de 1685, t. III, p. 246. Archives curieuses, le Tocsain contre les Massacreurs, t. VII.

[47] Bibl. Nat., cinq Cents Colbert N° 366.

[48] Bibl. Nat., fonds franç., n° 15553, f° 212.

[49] Négociations diplomatiques avec la Toscane, t. III, p. 704.

[50] La Popelinière, Hist. de France, t. II, f° 21.

[51] Bibl. Nat., Dépêches des Ambassadeurs vénitiens, Filza VII, p. 295.

[52] Bibl. Nat., fonds franç., n° 15553, f° 206.

[53] La Huguerie, Mémoires, t. Ier, p. 95.

[54] Tomaseo, Ambassadeurs vénitiens, t. II, p. 117.

[55] Tomaseo, Ambassadeurs vénitiens, t. Ier, p. 235.

[56] Bibl. nat, fonds franç., n° 6618, f° 170.

[57] Bibl. nat., fonds franç. n° 4680. f° 58.

[58] Archives de Modène.

[59] Papiers d'État du cardinal de Granvelle, t. IX, p. 196.

[60] Kervyn de Lettenhove, Conférence de Bayonne.

[61] Jules Bonnet, Mémoires de Soubise.

[62] De Thou, Hist. universelle, traduct., t. VI.

[63] Archives nat., collect. Simancas, K 1511. Voir Kervyn de Lettenhove, Conférence de Bayonne.

[64] Kervyn de Lettenhove, Conférence de Bayonne.

[65] La reina volvio à apretarme en lo de los espedientes ; dice que hechassen la sonaria, como dezian en Italia, al almirante, Andelot, y la Rochefocaut, y procurassen con alguna negociacion de retirar à la duquesa de Vandoma ; respondio que no havia tres dias que ella havia acordado lo la sonaria, perdonando y mandando cinquenta mil escudos al que matasse al Almirante, y XX o XXX mil à los otros dos ; y que agora siete años estuvieron resolutos de hazer lo mismo, y que los estorvaron algunos que despues se arrepintieron ; y en esto parece que estava muy resoluta (Archives Nat., collect. Simancas, K 1514, n° 80).

[66] Bibl. nat., fonds franc., n° 6622, f° 52.

[67] Panthéon littéraire, Mémoires de Tavannes.

[68] Correspondance diplomatique de La Mothe-Fénelon.

[69] Desjardins, Négociations diplomatiques avec la Toscane, t. III, p. 705.

[70] Archives nat., collect, Simancas, K 1520, n° 35.

[71] Desjardins, Négociations diplomatiques avec la Toscane, t. III, p. 780.

[72] Correspondance diplomatique de la Mothe-Fénelon, t. VII, p. 259.

[73] Albéri, Relaz. di Michieli, t. IV.

[74] Marguerite de Valois, Mémoires (édit. de L. Lalanne).

[75] Archives de Florence.

[76] Archives de Florence.

[77] Bibl. nat., fonds franç., n° 3899, f° 294.

[78] Desjardins, Négociations diplomatiques avec la Toscane, t. III, p. 715.

[79] Archives de Florence.

[80] Mémoires de Walsingham, p. 171.

[81] Desjardins, Négociations diplomatiques avec la Toscane, t. III, p. 722.

[82] Bibl. Nat., fonds franç. n° 10752, f° 1205.

[83] Bibl. Nat., cinq cents Colbert, n° 400. (Volume non paginé.)

[84] Bibl. nat., fonds franç., n° 3193, f° 25, 26.

[85] Bibl. nat, fonds franç., n° 3188, f° 27.

[86] Calendar of State papers (1508), p. 402.

[87] Bibl. nat., fonds Dupuy, n° 528, p. 23.

[88] Bibl. nat., fonds Brienne, n° 79, f° 41, v°.

[89] Froude, History of England, t. X, p. 350.

[90] Voir La Mothe-Fénelon, Négociations diplomatiques, t. IV, p. 353, 360, 389, 457.

Voir dans le t. VI des Relations politiques de la France et de l'Angleterre la lettre de Antonio de Guaras au duc d'Albe, pour lui rendre compte du désir que lui a manifesté la reine Elisabeth de traiter avec le roi d'Espagne et l'appui qu'il trouve dans Burghley. (Chroniques belges, t. V, p. 352, 360, 367.)

Voir Froude, History of England, t. X, p. 330 et suivantes.

[91] Voir Chroniques Belges, lettre de Guillaume de la Mark annonçant à Elisabeth la prise de la Brielle, t. VI, p. 364.

[92] Bibl. nat., fonds franç., n° 16127, f° 39.

[93] Le Tocsain contre les massacreurs, archives curieuses, t. VII.

[94] De Noailles, Henri de Valois, t. Ier, p. 8. (Archives du château de Maintenon.)

[95] Bibl. nat., cinq cents Colbert, f° 400 (volume non paginé).

[96] Bibl. Nat., fonds franç., n° 15554, f° 125.

[97] Bibl. nat., fonds Dupuy, n° 199, f° 10.

[98] Correspondance diplomatique de La Mothe-Fénelon.

[99] Voir Mémoires de M. de Swevgchem et réponse du conseil privé d'Angleterre pour arriver à une entente commerciale (Chroniques Belges, t. VI, p. 377 et suivantes) ; Voir Froude, History of England, t. X, p. 371.

[100] Lettres de Walsingham, p. 247.

[101] Lettres de Walsingham, p. 247.

[102] Bibl. nat., fonds franç., n° 3950, f° 82.

[103] Bibl. nat., fonds franç., n° 15554, f° 102 et 109.

[104] Bibl. nat., fonds franç., n° 16104, f° 75.

[105] Bibl. nat., fonds franç., n° 15554, p. 93.

[106] Bibl. nat., fonds franç., n° 3950, f° 89.

[107] Bibl. nat., fonds franç., n° 15554, p. 220.

[108] Papiers d'Etat du cardinal de Granvelle.

[109] Bibl. impér. de Saint-Pétersbourg.

[110] D'Aubigné, Hist. universelle, t. II, Liv. I, chap. I.

[111] Calendar of State papers 1572, p. 139. Voir notre livre le XVIe Siècle et les Valois.

[112] Bibl. nat., fonds franç., n° 3318, f° 23.

[113] Record Office, State papers, France. Voir notre livre le XVIe Siècle et les Valois, p. 315.

[114] Bibl. nat., fonds franç., n° 3395, f° 20.

[115] Bibl. nat., fonds franç., n° 16040, f° 116, v°.

[116] Bibl. nat., fonds franç., n° 16040, p. 152, v°.

[117] Bibl. nat., fonds franç., n° 16040, p. 152, v°.

[118] Bibl. nat., fonds Dupuy, n° 349, f° 63.

[119] Brantôme, édit. de L. Lalanne, t. IV, p. 297.

[120] Arch. nat., collect. Simancas, K, 1529.

[121] Archives de Turin.

[122] La Popelinière, Hist. de France, t. II, p. 44.

[123] De Thou, Hist. universelle, traduite, t. VI, p. 350.

[124] Archives nat., collect. Simancas K, 1529.

[125] Bibl. nat., fonds franç., n° 15555, f. 59.

[126] Bibl. nat., Saint-Germain Harl., 326, 2, f° 59.

[127] Bibl. nat., fonds franç., n° 16040, f° 129.

[128] Lettres et Mémoires de Walsingham, p. 256.

[129] Lettres et Mémoires de Walsingham, p. 256.

[130] Record office State papers, France ; voir notre livre le XVIe Siècle et les Valois.

[131] Record office, State papers, France, voir notre livre le XVIe Siècle et les Valois, p. 316.

[132] Bibl. nat., fonds franç., n° 16127, f° 64.

[133] Bibl. nat., fonds franç., n° 16104.

[134] Bibl. nat., fonds franç., n° 16127, f° 55.

[135] Gachard, Correspondance de Philippe II, t. II, p. 269.

[136] Il duca d'Alba mi fa il mio processo. Albéri, Relaz. di Michieli, 1re série, t, IV, p. 283.

[137] Bibl. nat., fonds franç., Dépêche de Mondoucet, n° 16127, f° 69.

[138] Lettres et Mémoires de Walsingham, p. 263.

[139] Froude, History of England, t. X, p. 382.

[140] Calendar of State papers, 1572, f° 123.

[141] Voir, Gachard, la Bibliothèque nationale, à Paris, t. II, p. 519 ; Bibl. nat., fonds franç., n° 16127.

[142] Ils ont peur de la flotte des Indes, écrivait de son côté Saint-Gouald (Bibl. nat., fonds franç., n° 16104, f° 14).

[143] Bibl. nat., fonds franç., n. 15555, f° 5.

[144] Albéri, Relaz. di Michieli, 1re série, t. IV, p. 281.

[145] Albéri, Relaz. di Michieli, 1re série, t. IV, p. 281.

[146] Guerra fu tenuta per fermo deliberata e se ne parlava publicamente come di cosa accordata. Albéri, Relaz. di Michieli, t. IV, p. 283.

[147] Panthéon littéraire, Mémoires de Tavannes, p. 453.

[148] Mémoires de Walsingham, p. 375.

[149] Mémoires de Walsingham, p. 375.

[150] British Museum ; Kervyn de Lettenhove, Relations de l'Angleterre et des Pays-Bas, t. VI, p. 483.

[151] Calendar of State papers (1572), p. 169.

[152] Arch. nat., collect, Simancas K, I530.

[153] La Popelinière, Hist. de France, t. II, p. 20 et suivantes.

[154] Alberi, Relaz. di Michieli, t. IV, p. 285.

[155] Archives nat., collect. Sirnancas, K, 1530.

[156] Tomaseo, Ambassadeurs vénitiens, t. II, p. 175.

[157] Voir Taillandier, Histoire du château et bourg de Blandy (Paris, 1854).

[158] Bibl. nat., fonds franç., n° 16140, f° 166.

[159] Mémoires de Walsingham, p. 275.

[160] Mémoires de Walsingham, p. 276.

[161] De Thou, Hist. Universelle traduite, t. VI, p. 333.

[162] L'Estat de la France sous Charles IX, t. Ier, p. 233.

[163] La Mothe-Fénelon, Correspondance diplomatique, t. VII, p. 314.

[164] Lettres et Mémoires de Walsingham, p. 275.

[165] Lettres du cardinal de Granvelle.

[166] Lord Acton, La Strage di San Bartbolomeo (appendice).

[167] Bibl. nat., fonds franç., 16126, f° 40 (original).

[168] Gachard, Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. III, p.490.

[169] Bibl. nat., fonds franç., n° 3252, f° 160.

Cette lettre datée du 27 août ne parvint à Paris qu'après la Saint-Barthélemy.

[170] Bibl. nat., cinq cents Colbert, n° 7, f° 59.

[171] Archives nat., collect, Simancas, K, 1530.

[172] Voir Armand Baschet, la Diplomatie vénitienne, p. 541.

[173] Archives nat., collect. Simancas, K 1530.

[174] Paulin Paris, Correspondance de Charles IX et de Mandelot.

[175] Archives nat., collect. Simancas, K 1530.

[176] Paulin Paris, Correspondance de Charles IX et de Mandelot.

[177] Lettres et Mémoires de Walsingham, p. 279.

[178] Voir notre livre le XVIe Siècle et les Valois, p. 319.

[179] Archives nat., collect. Simancas, K, 1529, n° 9.

[180] Mémoires de l'Estat de la France sous Charles IX.

[181] Albéri, Relaz. di Michieli, 1re série, t. IV, p. 285.

[182] Archives nat., collect. Simancas, K, 1530.

[183] Brantôme, édit de L. Lalanne.

[184] Negociat. diplomat. avec la Toscane, t. III, p, 313.

[185] Theiner, Continuation des Annales de Baronius, t. Ier.

[186] Archives nat., collect. Simancas, K, 1330.

[187] Archives nat., Registres de l'hôtel de ville.

[188] Calendar of State papers, 1512, p. 153.

[189] Panthéon littéraire, Mémoires de Tavannes, p. 436.

[190] Monluc, édit. de Ruble, t. III, p. 129.

[191] Bossuet, édit, de Bar, t. XIII, p. 485.

[192] Albéri, Relaz. venez., t. IV, p. 325.

[193] Panthéon littéraire, Mémoires de Tavannes, p. 438.

[194] J'ai entendu dire, a écrit de Thou, à plusieurs qui étaient à la cour, lors du séjour de Coligny à Blois, en septembre 1571, que le Roi ne pensait pas alors à l'horrible boucherie de l'année suivante. Histoire universelle, t. VI, p. 175.

[195] Bibl. nat., fonds franç., n° 3345.

[196] Albéri, Relaz. venez., t. IV.

[197] Archives nationales, Registres de l'hôtel de ville.

[198] Mémoires de Marguerite de Valois, édit. de L. Lalanne, p. 31.

[199] Coqueret, Précis de l'Histoire réformée de Paris, p. 34 ; voir Mathieu, Hist. de Henri IV, t. Ier, p. 335.

[200] Lettres et Mémoires de Walsingham.

[201] Brantôme, édit. L. Lalanne, t. IV, p. 298.

[202] Bossuet, édit. de Bar, t. XIII, p. 779.