LA BASTILLE

MÉMOIRES POUR SERVIR À L'HISTOIRE SECRÈTE DU GOUVERNEMENT FRANÇAIS, DEPUIS LE 14e SIÈCLE JUSQU'EN 1789

 

CHAPITRE IV.

 

 

L'homme au masque de fer. — Etait-il frère aîné, de Louis XIV, ou son frère jumeau ? — Résolution de ce problème historique.

 

Je réduirai à cette seule question l'examen de ce problème historique. Les autres versions ne peuvent soutenir l'épreuve d'une discussion sérieuse ; j'appellerai d'abord l'attention sur chacune d'elle, cet exposé impartial et succinct suffira pour en démontrer l'invraisemblance.

Les gouvernements ont souvent livré à la curiosité publique, des contes imaginés à plaisir pour distraire la nation d'objets plus graves, et qui la touchaient de plus près ; c'est toujours la queue du chien d'Alcibiade, cet expédient mille fois répété à rarement manqué son effet, et en France plus qu'ailleurs. Si l'existence du prisonnier mystérieux est un fait démontré ; si l'on se fut borné à dénaturer son nom, à rendre sa personne invisible pour tout autre que le gouverneur geôlier et la personne chargée exclusivement de le servir, son sort ressemblerait à celui de beaucoup d'autres prisonniers, dont on a voulu couvrir l'existence d'un voile impénétrable ; mais celui-ci était toujours couvert d'un masque de velours, à ressort ; le gouverneur de la Bastille ne lui parlait que découvert, debout, et avec les marques du plus profond respect : les meubles de sa chambre étaient d'un choix recherché, il était vêtu avec une sorte d'élégance et ne portait que du linge extrêmement fin ; il appartenait donc à une famille riche et puissante, il savait donc de quel sang il était né ; car s'il l'eut ignoré à quoi bon ces égards pour sa personne, ce luxe de meubles et de vêtements ? Un traitement simple, un chétif mobilier de prison, des vêtements ordinaires suffisaient ; cette simplicité même était nécessaire, pour qu'il ne put soupçonner la réalité de son origine et de ses droits.

Dans l'absence de toute preuve directe et positive, il faut s'en tenir aux probabilités et apprécier les documents invoqués à l'appui de chacune de ces versions historiques, si contradictoires.

Les seules pièces authentiques relatives à l'existence du mystérieux prisonnier, à son séjour à Pignerol, son transfèrement à la Bastille, et sa mort, 1° sont : le journal de du Junca, lieutenant de roi à la Bastille, écrit en entier de sa main, et publié pour la première fois par le père Henry Griffet, jésuite aumônier de la Bastille. 2° L'acte de décès de la paroisse Saint-Paul.

Jeudi, 18 septembre 1698, à trois heures après-midi ; M. de Saint-Mars, gouverneur de la Bastille est arrivé pour sa première entrée des îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat, ayant amené avec lui, dans sa litière un ancien prisonnier qu'il avait à Pignerol, dont le nom ne se dit pas, lequel on fait toujours tenir masque, et qui fut d'abord mis dans la tour de la Basinière en attendant la nuit, et que je conduisis ensuite moi-même, sur les neuf heures du soir, dans la troisième chambre de la Bertaudière, laquelle chambre j'avais eu soin de faire meubler de toutes choses, avant son arrivée, en ayant reçu l'ordre de M. de Saint-Mars.

En le conduisant dans ladite chambre, j'étais accompagné du sieur Rosarges, que M. de Saint-Mars avait aussi amené avec lui, et lequel était chargé de servir et de soigner ledit prisonnier, qui était nourri par le gouverneur.

..... Du lundi 19 novembre 1703, le prisonnier inconnu, toujours masqué d'un masque de velours noir, que M. de Saint-Mars avait amené avec lui, venant des îles Sainte-Marguerite et qu'il gardait depuis longtemps, s'était trouvé hier un peu plus mal en sortant de la messe, est mort sur les dix heures du soir, sans avoir eu une grande maladie, M. Giraut, notre aumônier, le confessa hier ; surpris de sa mort, il n'a pu recevoir les sacrements, et notre aumônier l'a exhorté un moment avant que de mourir. Il fut enterré le mardi vingt novembre, à quatre heures après-midi, dans le cimetière de Saint-Paul notre paroisse[1], son enterrement coûta quarante livres.

Extrait des registres mortuaires de l'église royale[2] et paroissiale de Saint-Paul.

L'an mil sept cent trois, le dix-neuf novembre, Marchialy, âgé de quarante-cinq ans, est décédé à la Bastille, duquel le corps a été inhumé dans le cimetière de cette paroisse, le vingt dudit mois, en présence de M. Rosarges, major de la Bastille et de M. Reilh, chirurgien de la Bastille, qui ont signé.

Collationné à la minute et délivré par nous, soussigné, bachelier en théologie, et vicaire de Saint-Paul. A Paris, le mardi neuf février 1750. Signé POITEVIN.

 

3° Le folio 120 du grand registre de la Bastille, correspondant à l'année 1698, époque de l'entrée du prisonnier masqué, avait été soustrait et remplacé par une feuille écrite par Chevalier, major de la Bastille, qui, en 1775, adressa cette feuille et d'autres pièces à M. Amelot, ministre de Paris, avec d'autres pièces qui ont été communiquées par M. Duval, ancien secrétaire de la police, aux auteurs de la Bastille dévoilée. Cette feuille, formulée comme celle du journal de du Jonca, et divisée en colonnes, contient les énonciations suivantes :

A la colonne d'observations on lit : OBSERVATIONS.

C'est le fameux homme au masque, que personne n'a jamais scu, ni connu.

NOTA. Ce prisonnier a été amené à la Bastille, par M. de Saint-Mars, lorsqu'il est venu prendre possession du gouvernement de la Bastille, venant de son gouvernement des îles Sainte-Marguerite, et Honorat, et qu'il avait ci-devant à Pignerol.

Ce prisonnier était traité avec une grande distinction de M. le gouverneur, et n'était vu que de lui et de M. de Rosarges, major du château, qui seul en avait soin.

 

La feuille du major Chevalier s'accorde identiquement avec l'extrait que je viens de rapporter, on y lit aussi, sous la forme d'observations, après l'indication des dates du décès et du folio du journal de du Jonca :

..... Ce prisonnier a resté à la Bastille 5 années et 62 jours, non compris le jour de son enterrement.

Nota. Il n'a point été malade que quelques heures ; mort comme subitement, il a été enseveli dans un linceul de toile neuve ; et généralement tout ce qui s'est trouvé dans sa chambre, comme son lit tout entier, y compris les matelas, tables, chaises et autres ustensiles, réduit en poudre et en cendres, et jeté dans les latrines. Le reste a été fondu, comme argenterie, cuivre et étain. Ce prisonnier était logé à la troisième chambre de la tour Bertaudière, laquelle chambre a été regrattée et piquée jusqu'au vif dans la pierre et reblanchie de neuf de bout à fonds. Les portes et fenêtres ont été brûlées comme tout le reste.....

Cette note confirme ce qu'avaient écrit à ce sujet Linguet et Saint-Foix, et ce qu'a rapporté aux rédacteurs de la Bastille dévoilée M. de Saint-Sauveur, fils d'un ancien gouverneur de la Bastille ; et dont le père avait été très lié avec Saint-Mars.

Voltaire, détenu à la Bastille à l'âge de 22 ans, en 1717, ajoute : Cet inconnu fut logé aussi bien qu'on peut l'être dans ce château. On ne lui refusoit rien de ce qu'il demandoit ; son plus grand goût étoit pour le linge d'une finesse extraordinaire et pour les dentelles. Il jouoit de la guittare. On lui faisoit la plus grande chère, et le gouvernement s'asseoit rarement devant lui.

Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet homme singulier dans ces maladies, a dit qu'il n'avoit jamais vu son visage, quoiqu'il eût souvent examiné sa langue et le reste de son corps ; il étoit admirablement bien fait, disoit ce médecin ; sa peau étoit un peu brune ; il intéressoit par le son de sa voix, ne se plaignant jamais de son état et ne laissant point entrevoir qui il pouvait être. Un fameux chirurgien, gendre du médecin dont je parle, et qui a appartenu au maréchal de Richelieu, est témoin de ce que j'avance, et M. de Bernaville, successeur de M. de Saint-Mars me l'a souvent confirmé.

..... Pour son âge, il dit lui-même à l'apothicaire de la Bastille, peu de jours avant sa mort, qu'il croyoit avoir soixante ans, et le sieur Marsobon, chirurgien du maréchal de Richelieu, et ensuite du régent, gendre de cet apothicaire, me l'a redit plusieurs fois.

..... M. de Chamillard[3] fut le dernier ministre qui eût cet étrange secret. Le second maréchal de la Feuillade, son gendre, m'a dit qu'à la mort de son beau-père, il le conjura à genoux de lui apprendre ce que c'étoit que cet homme qu'on ne connut jamais que sous le nom de l'homme au masque de fer. Chamillard lui répondit que c'était le secret de l'Etat, et qu'il avait fait serment de ne jamais le révéler.

Louis XV n'avait reçu la révélation de ce secret que le jour de sa majorité ; le duc d'Orléans, avant cette époque, avait constamment refusé cette confidence. lies deux systèmes, soutenus par le P. Griffet et Saint-Foix, occupaient beaucoup les hommes de cour ; il échappa à Louis XV ce propos, que depuis il a répété : Laissez-les disputer ; personne n'a dit encore la vérité sur le masque de fer.

Ce prince s'entretenant sur l'homme au masque de fer avec M. de la Borde, lui dit : Vous voudriez que je vous dise quelque chose à ce sujet ; ce que vous saurez de plus que les autres, c'est que la prison de cet infortuné n'a fait tort à personne, qu'à lui. On croit que sa discrétion ne put tenir contre l'avide curiosité et les caresses de madame de Pompadour : il fut plus réservé avec le dauphin, père de Louis XVI, qu'avec la favorite, il se contenta de répondre à ses questions : Il est bon que vous ignoriez ce secret ; vous auriez trop de douleur.

Ce secret intéressait donc essentiellement la famille royale.

L'auteur d'une histoire de Provence, le P. Papon[4], raconte plusieurs faits qui s'étaient conservés dans la tradition du pays, et il les avait recueillis à Pignerol même. Tout le monde connaît l'anecdote de l'assiette d'argent, sur laquelle le prisonnier avait écrit et qui fut trouvée par un paysan. Le P. Papon rapporte d'autres anecdotes non moins remarquables ; je n'en citerai qu'une seule, qui est moins connue.

Je trouvai, dit-il, dans la citadelle, un vieil officier de la compagnie franche, âgé de 79 ans. Il me dit que son père, qui servait dans la même compagnie, lui avait plusieurs fois raconté qu'un frater[5] aperçut un jour, sous les fenêtres du prisonnier, quelque chose de blanc qui flottait sur l'eau ; il l'alla prendre et l'apporta à M. de Saint-Mars. C'était une chemise très fine, pliée avec assez de négligence, et sur laquelle le prisonnier avait écrit d'un bout à l'autre.

M. de Saint-Mars, après l'avoir dépliée et avoir lu quelques lignes, demanda au frater, d'un air fort embarrassé, s'il n'avait pas eu la curiosité de lire le contenu. Celui-ci protesta plusieurs fois qu'il n'avait rien lu : mais, deux jours après, il fut trouvé mort dans son lit. C'est un fait que l'officier a tant de fois entendu raconter à son père et à l'aumônier depuis ce temps-là, qu'il le regarde comme incontestable.....

..... Je dois dire encore qu'on avait mis aux deux extrémités du fort, du côté de la mer, deux sentinelles qui avaient ordre de tirer sur les bateaux qui s'approcheraient à une certaine distance.

La personne qui servait le prisonnier mourut à l'île Sainte-Marguerite. Le frère de l'officier dont je viens de parler, qui était pour certaines choses, l'homme de confiance de M. de Saint-Mars, a souvent dit à son fils, qu'il avait été prendre le mort, à l'heure de minuit, dans la prison, et qu'il l'avait porté sur ses épaules, dans le lieu de sa sépulture. Il croyait que c'était le prisonnier lui-même qui était mort ; mais c'était, comme je viens de le dire, la personne qui le servait...

Voltaire affirme que le marquis de Louvois alla voir le prisonnier dans l'île Sainte-Marguerite avant sa translation, et lui parla debout avec une considération qui tenait du respect.

Il y avait alors onze ans que ce prisonnier était détenu à l'île Sainte-Marguerite ; il paraît constant qu'il avait été auparavant enfermé au fort d'Exilles ; mais on a toujours ignoré le lieu d'où il avait été conduit dans cette première prison. Il est impossible de préciser la durée de sa captivité. Il parait qu'il avait été remis à la garde de M. de Saint-Mars dix ans avant que celui-ci eut été promu au commandement du fort d'Exilles. Il fut nommé à ce poste, en juin 1681 ; et le ministre Barbezieux lui écrivait le 13 août 1691 :

Votre lettre, du 26 du mois passé, m'a été rendue ; lorsque vous aurez quelque chose à me mander du prisonnier qui est sous votre garde depuis vingt ans, je vous prie d'user des mêmes précautions que vous faisiez quand vous écriviez à M. de Louvois[6].

Une prison avait été bâtie tout exprès aux îles Sainte-Marguerite pour garder le masque. Le ministre Louvois écrivait, en avril 1687, à Saint-Mars, gouverneur de ces îles depuis 1685... : Il n'y a point d'inconvénient de changer le chevalier de Thezut[7] de la prison où il est, pour y mettre votre prisonnier, jusqu'à ce que celle que vous lui faites préparer soit prête.

Je pourrais ajouter d'autres faits racontés par Lagrange-Chancel, prisonnier aux îles Marguerites à la même époque que l'homme au masque de fer, et d'autres documents pour démontrer l'importance du secret attaché à l'existence de cet inconnu, que Louis XV lui-même appelait infortuné. Mais j'en ai dit assez, je crois, pour faire apprécier, à leur juste valeur, les divers systèmes hasardés et soutenus de bonne foi par quelques publicistes, ou peut-être inventés exprès pour discréditer les résultats de leurs investigations sur l'individualité de ce personnage extraordinaire, et rendre plus impénétrable le secret de sa naissance. Il n'y a qu'un fait certain et invariablement constaté, la durée de sa captivité, sous la garde de Saint- Mars. D'après la lettre du ministre Barbezieux, de 1691, le prisonnier lui aurait été confié depuis vingt ans. Il l'a amené à la Bastille en 1698. Il y est mort après un séjour de cinq ans et soixante-deux jours, d'après le journal de du Jonca, major de ce château-fort ; en tout plus de trente-deux années. Saint-Mars est mort cinq ans après lui, à l'âge de quatre-vingt-deux ans.

L'âge indiqué dans l'acte mortuaire inscrit sur les registres de Saint-Paul, est un faux patent : il suffit, pour s'en convaincre, de rapprocher les dates et de les comparer, et le major du Jonca lui-même atteste que le nom de Marchialy et l'âge de quarante-cinq ans, mentionnés dans l'acte de décès, sont également supposés.

Les précautions, constamment employées pour dérober la vue de ce prisonnier à tout le monde, les dépenses, les soins, les respects, dont il a été l'objet, ne peuvent s'appliquer qu'à une personne du plus haut rang ; les frais énormes de sa longue détention, ce secret qui n'eut pour dépositaires que le chef du gouvernement, son premier ministre et l'officier à qui la garde du prisonnier était confiée ; le maintien de cet officier dans cette mission importante et délicate pendant plus de trente-deux années, et jusqu'à la mort du prisonnier. Cette, prison, construite tout exprès à l'autre extrémité de la France, sur le bord de la mer ; tout concourt à prouver que la moindre indiscrétion pouvait mettre en péril les plus grands intérêts. Un seul ministre est admis dans la confidence. du prince régnant. Tous les ordres, toutes les instructions données à l'unique agent chargé de la garde du prisonnier, émanent directement du roi, et sont directement et exclusivement transmis à cet agent parle ministre. Cet agent, par une concession extraordinaire obtient, avec le commandement d'un château-fort situé dans la partie du Piémont, conquise 1636, le commandement d'autres forts situés sur le littoral de la Provence. Tout annonce qu'il s'agissait d'une question de dynastie. L'histoire moderne offre plusieurs évènements de ce genre ; on se rappelle la disparition d'une héritière du trône de Russie, dans le cours du dernier siècle : le genre, le lieu, l'époque de sa mort, sont encore un mystère.

Toutes les circonstances connues, qui ont précédé, accompagné et suivi la détention du prisonnier masqué, à la Bastille, ne peuvent se rapporter à un prisonnier de condition privée, et donnent un caractère de vérité à un trait rapporté par Lagrange-Chancel, détenu à Pignerol à l'époque de la translation du personnage masqué :

Plusieurs personnes m'ont raconté, dit-il, que, lorsque Saint-Mars alla prendre possession du gouvernement de la Bastille, où il conduisit son prisonnier, on entendit ce dernier, qui portait son masque de fer, dire à son conducteur : Où me conduisez-vous ? est-ce que le roi en veut à ma vie ?Non, mon prince, répondit Saint-Mars, votre vie est en sûreté ; vous n'avez qu'à vous laisser conduire. (Lettre de Lagrange-Chancel à Fréron, année litt. 1768.)

Aucun des faits que je viens d'exposer ne peut s'appliquer au duc de Beaufort : nulle nécessité de cacher sa détention si comme le prétend l'auteur des Philippiques, il eût été arrêté au milieu de son armée, lors de l'expédition de Candie ; n'avait-il pas été arrêté et conduit au donjon de Vincennes, pendant les troubles de la Fronde avec le prince de Condé ? Son arrestation, avait été publique ; le duc de Beaufort s'était échappé, était rentré en grâce, il avait obtenu plusieurs commandements dans la marine, dix ans s'étaient passé depuis les troubles de la Fronde, aucun fait nouveau n'avait provoqué contre lui la sévérité du gouvernement ; l'auteur de ce système ne s'appuie que sur un ouï dire, pour affirmer le prétendu emprisonnement secret du duc de Beaufort ; et Saint-André Montbrun, témoin oculaire de sa mort, atteste dans ses mémoires (p. 361 et suivantes) que ce prince fut tué et confondu au milieu de la foule des morts... On sait que le grand vizir envoya sa tête à Constantinople, où elle fut portée trois jours par les rues au bout d'une pique, comme une marque de la défaite des chrétiens.

Le duc de Beaufort était mort en 1611, il avait cinquante-huit ans lors du siège de Candie (1669). Le prisonnier masqué est mort en 1703, âgé de soixante à soixante-dix ans, suivant un témoin de ses derniers moments, le duc de Beaufort aurait donc eu quatre-vingt-douze ans.

Le système de Saint-Foix, relativement au duc de Monmouth, n'est pas moins invraisemblable. Les aventures romanesques et la fin déplorable de ce fils naturel de Charles II, roi d'Angleterre, sont bien connus ; condamné à mort comme coupable du crime de lèse-majesté, il a subi son arrêt, à Londres, en plein jour, au milieu d'une foule immense. La crédulité de M. Saint-Foix ne fléchit pas devant un tel fait, il convient que l'exécution a eu lieu, mais qu'un autre s'était dévoué pour Monmouth et avait pris sa place sur l'échafaud, et présenté sa tête à la hache du bourreau... Il faut une foi bien robuste pour admettre une telle substitution, sans preuves positives, évidentes, et l'auteur n'invoque que de vagues conjectures. Une prison perpétuelle eût été considérée comme un bienfait pour un condamné à la peine de mort, et alors toute précaution mystérieuse devenait inutile ; l'arrêt contre Monmouth est du 15 juillet 1685, et, d'après la lettre du ministre Barbezieux, le prisonnier masqué était depuis 1671 sous la garde de Saint-Mars.

Il n'y a jamais eu de prisonniers tant soit peu importants dont on n'ait plusieurs fois annoncé l'évasion, avant ou après sa condamnation. Le procès du surintendant Fouquet avait fait grand bruit ; l'histoire de ce procès, les mémoires de Pellisson, son ami, son compagnon d'infortune : les écrits des hommes de lettres les plus distingués de l'époque, les hommages en prose et en vers inspirés par l'amitié de ces grands maîtres, pour l'illustre infortuné sont dans toutes les bibliothèques, le lieu de sa détention n'a jamais été un secret ; sa mort au château de Pignerol, la translation de son corps à Paris, son inhumation dans l'église des Dames Sainte-Marie, grande rue Saint-Antoine, sont constatés par des actes authentiques, et par cette note inscrite sur le grand registre de la Bastille, portant que M. Fouquet mourut à Pignerol sur la fin de 1680, qu'il a été enterré le 28 mars 1681, à l'église du couvent des Dames Sainte-Marie le 28 mars 1681, grande rue Saint-Antoine à Paris.

L'acte d'inhumation est ainsi conçu.

Le 28 mars 1681, fut inhumé dans notre église, en la chapelle de Saint-François de Salle, messire Nicolas Fouquet, qui fut élevé à tous les degrés d'honneur de la magistrature, conseiller du parlement, maître des requêtes ; procureur-général, surintendant des finances et ministre d'état, etc.

Il est mort en 1683, et l'homme au Masque de fer en 1703 ; ce ne fut qu'après la prise de la Bastille, qu'un de ces fabricants de bulletins à deux sous s'avisa de faire imprimer en gros caractère en tête d'une petite brochure, Grande découverte, l'homme au Masque de fer dévoilé d'après une note trouvée dans les papiers de la Bastille.

Cette note prétendue n'était qu'une stupide mystification, c'était une carte portant le n° 64.589.000, avec ces mots : Fouquet arrivant des iles Sainte- Marguerite avec un masque de fer X,X,X, Kersadion.

Un conte aussi niais porte en lui-même sa réfutation, on peut en dire autant de l'aventure vraie ou supposée du secrétaire du duc de Mantoue, enlevé à la chasse et conduit au fort de Pignerol en 1687. La date seule prouve que ce ne pouvait être l'homme au Masque de fer, dont la détention date de 1671 ; un secrétaire du duc de Mantoue n'était pas un personnage assez important, pour qu'on prît tant de précaution pour couvrir son enlèvement et sa captivité d'un voile impénétrable. Cette anecdote n'est d'ailleurs racontée que dans l'ouvrage d'un moine réfugié en Hollande, qui y vivait de pamphlets et de satyres.

L'homme au Masque de fer était-il le duc de Vermandois ? Cette autre version a été très accréditée et mérite un examen plus sérieux. Elle fut d'abord publiée dans un petit ouvrage intitulé : Mémoires pour servir à l'histoire secrète de Perre, l'un des ouvrages les plus curieux de l'époque de la régence. Le duc de Vermandois y est désigné sous le nom de Giafer. Il aurait donné un, soufflet au Dauphin, il devait partir ensuite pour l'armée, où l'on aurait fait courir Le bruit de sa mort, mais il aurait été enlevé et conduit, en 1685,-à Pignerol. L'auteur des Mémoires secrets prolonge la prétendue captivité de ce prince jusque à la majorité de Louis XV. L'homme au masque était mort en 1703 ; il le fait enfermer à Pignerol en 1683, et sous la garde de Saint-Mars, qui ne prit le commandement de cette citadelle qu'en 1686 ; cependant cette version, où tout est invraisemblable, et même impossible, a été adoptée et soutenue par le père Griffet, qui avait peut-être ses raisons pour débiter cette fable.

Toutes les relations de l'époque, tous les historiens, sont d'accord sur ce fait, que le 12 novembre 1683, au soir, le comte de Vermandois tomba malade à Courtrai, que le lendemain une fièvre maligne se déclara, et qu'il mourut dans la nuit du 18 au 19 du même mois ; que son convoi partit le même jour de Courtrai, qu'il arriva le 24 à Arras, où il fut inhumé le 25. La date et la cause de sa mort sont confirmées dans les mémoires de mademoiselle de Montpensier, par des lettres de Bussy-Rabutin, tom. 5, pag. 484, et dans tous les écrits relatifs à mademoiselle de la Vallière, mère de ce jeune prince. Je ne citerai qu'un seul acte, et son authenticité ne peut être l'objet du moindre doute. On lit dans les registres capitulaires de la cathédrale d'Arras, compulsés par Saint-Foix, l'ordre suivant :

De par le roi,

A nos très chers et bien amés les doyens, chanoines en chapitre de notre cathédrale d'Arras.

Très chers et bien amés, ayant appris avec un très sensible déplaisir que notre très cher et très amé fils le comte de Vermandois est décédé en la ville de Courtrai ; et désirant qu'il soit mis dans l'église cathédrale de notre ville d'Arras, nous mandons au sieur évêque d'Arras, de recevoir le corps de notre dit fils, lorsqu'il sera porté dans ladite église, et de le faire inhumer avec les cérémonies qui s'observent des personnes de sa naissance, et que vous assistiez en corps à la cérémonie, etc. LOUIS.

LE TELLIER.

 

Un contrat du 24 janvier 1684, passé entre l'intendant Chauvelin, stipulant pour le roi, et la chapelle d'Arras, alloue à ce chapitre une somme de dix mille francs pour la fondation d'un obit perpétuel pour le repos de l'âme du comte de Vermandois. En 1687, Louis XV fit cadeau à la même église d'un ornement complet de velours noir, avec un dais aux armes du comte de Vermandois, brodé en or. Tous les magistrats d'Arras sont tenus d'assister au service anniversaire, et le lieutenant de roi doit informer la cour que la cérémonie a eu lieu.

Ce fils naturel de Louis XIV avait été reconnu par lui ; il était au berceau, lorsqu'il fut nommé amiral de France : cette grande dignité conférée à un enfant, n'était alors qu'un évènement très ordinaire.

En admettant la scène du soufflet donné à l'héritier présomptif de la couronne, et la punition de ce fait, par un emprisonnement dans un château-fort ; où était la nécessité du secret ? A quoi bon cacher à tout le monde l'existence du coupable ? Un intérêt de dynastie peut seul expliquer la mystérieuse captivité de l'homme au masque de fer ; et cet intérêt ne pouvait exister pour le comte de Vermandois. Mais, dans cette hypothèse comme dans toutes les autres déjà citées, il faudrait encore, pour qu'elle fut vraisemblable, qu'il y eût identité de date ; et le comte de Vermandois, enlevé, emprisonné, en i683, n'a pu être le prisonnier masqué, gardé par Saint-Mars aux îles Marguerites, à Exilles et à Pignerol, depuis 1671. Ce comte de Vermandois, né le 2 octobre 1667, ne pouvait être le prisonnier enterré à Saint-Paul en 1703, à l'âge de plus de soixante ans.

Un autre personnage a été signalé comme étant l'homme au masque, une anecdote empruntée aux mémoires de Bonnac, ambassadeur à la Porte, publié en 1724, en a fourni le sujet. On a prétendu que ce prisonnier mystérieux était Avedik, patriarche des Arméniens schismatiques. En admettant que les jésuites aient fait enlever ce patriarche, qu'ils l'aient fait transférer en France et emprisonner à la Bastille, un changement de nom suffisait pour le soustraire à d'importunes investigations. L'enlèvement aurait eu lieu en 1698 ; le patriarche aurait été embarqué et conduit, la même année, aux îles Sainte-Marguerite ; et Saint-Mars, qui n'avait pas quitté l'homme au masque depuis 1671, l'aurait amène à la Bastille en 1698.

C'est une chose singulière que ces anachronismes répétés par tous les auteurs de ces divers systèmes sur l'individualité du prisonnier. Le fait de la détention de cet homme sous la garde de Saint-Mars, depuis 1671 jusqu'à l'époque de sa mort, est authentiquement démontré ; et ces dates, qui sont une vérité prouvée, ne peuvent s'appliquer aux faits avancés sur les divers personnages cités dans les systèmes que je viens d'analyser. Je n'ai parlé du secrétaire du duc de Mantoue, de Fouquet, du patriarche Avedik, que pour mémoire. (Voyez Avedik, dans la partie biographique.)

L'homme au masque était-il fils d'Anne d'Autriche, épouse de Louis XIII ? Etait-il né avant ou après Louis XIV ? était-il jumeau de ce dernier ? Cette dernière version n'est pas vraisemblable. Le premier enfant étant avoué, reconnu, le second devait l'être. La famille royale eût eu deux dauphins ; l'ordre de successibilité au trône n'eût pas été troublée, et avant l'évènement, il eût été facile de tout régler à cet égard ; l'usage constamment suivi dans l'ordre de filiation était bien connu et consacré par la loi générale sur le droit d'aînesse. Louis XIII n'avait nul intérêt à couvrir d'un voile impénétrable la naissance immédiate d'un second fils. La naissance de deux jumeaux était un double obstacle à l'ambition de son frère qu'il haïssait. Aucune conjecture probable, aucun indice de fait ne permet de supposer, avec quelque vraisemblance, qu'Anne d'Autriche soit accouchée de deux jumeaux. Depuis, elle eut un autre fils, Philippe de France, duc d'Orléans, père du régent, et que Louis XIII refusa d'embrasser après sa naissance. Il en eût été de même pour tout autre enfant, l'honneur de la reine était à couvert, et le titre de fils ou fille de France leur était acquis. Le roi eût été forcé de dissimuler pour ne pas compromettre les droits acquis au dauphin.

Le malheureux enfant, condamné au moment de sa naissance à mourir dans son berceau ou à ne vivre que dans une prison impénétrable, était donc né avant celui qui depuis fut Louis XIV.

Louis XIII qui, suivant l'expression de la reine Christine, n'aimait des femmes que l'espèce, Louis XIII qui eut plusieurs maîtresses, et qui n'en avoua qu'une seule, mademoiselle de La Fayette, n'eut aucun enfant naturel. Il ne vivait point avec la reine, ils étaient séparés de fait, depuis plusieurs années, quand cette princesse fit une fausse-couche. L'événement n'avait pas été prévu, et toute la cour fut dans la confidence. Louis XIII ne put l'ignorer, et son favori Luynes ne manqua pas de se prévaloir de cet accident pour l'irriter contre la reine. On parla même de répudiation.

Anne d'Autriche était entraînée par la nature et par la contagion de l'exemple d'une cour aussi corrompue. Louis XIII avait renvoyé toutes les dames, les officiers et les domestiques qu'elle avait amenés d'Espagne. Elle eut toujours, dit Voltaire (Siècle de Louis XIV), une conduite plus que suspecte : ce qu'il y avait de plus insupportable pour elle, elle entendait de tout côté des chansons et des vaudevilles, sur le doute où l'on affichait être de sa vertu... L'époque était féconde en pamphlets, en chansons satyriques. La cour, la ville étaient divisées en plusieurs factions ; ce n'est pas dans des écrits passionnés, qu'il faut chercher la vérité : aussi n'invoquerai-je que les historiens les plus graves et les faits les mieux constatés.

Délaissée par un époux sombre, morose, ombrageux, sans caractère, sans énergie, la jeune reine environnée d'adorateurs, avide d'hommages et de plaisir, exposée sans défense à toutes les séductions, elle ne fut d'abord qu'imprudente et bientôt coupable. Un insolent favori s'était placé entre les deux époux, et rendait tout rapprochement impossible. Il est certain qu'ils passèrent l'un et l'autre à des mouvements fort approchants du mépris et de la haine. (Man. des R. et Reg., v. 6 p. 134).

Tous les historiens contemporains s'accordent sur ce point, et madame de Motteville dans ses mémoires d'Anne d'Autriche dont elle était la confidente intime et madame de Bregis, malgré tous leurs efforts, leur partialité pour cette princesse, ne peuvent dissimuler ses galanteries. Elle n'était sensible qu'au plaisir, son cœur était fermé à tout sentiment généreux. La cour était divisée en deux factions, celle de la reine mère, et celle du favori (de Luynes). Anne affectait une indifférente neutralité ; un premier trait la montra telle qu'elle était. Le maréchal d'Ancre venait d'être assassiné sur l'ordre exprès de Louis XIII, par le capitaine des gardes Vitry, qui, pour prix du plus lâche des crimes, obtenait le bâton de maréchal de France. Les deux confidents de Marie de Médicis, laissaient un fils âgé de dix ans, le bel orphelin errait éploré dans le Louvre. On n'avait pu lui faire prendre aucun aliment, le comte de Fiesque en eut pitié ; il obtint de la jeune reine qu'il lui serait présenté ; elle lui fit donner des confitures. L'enfant parut devant elle, ses grâces, sa douleur naïve paraissent l'intéresser ; une voix de courtisan a murmuré que l'enfant dansait avec grâce. Anne d' Autriche a fait venir des musiciens, et l'enfant est contraint de danser une sarabande, tandis que l'on traînait dans les rues le cadavre de son père, et que l'on jetait sa mère dans les cachots de la Bastille, d'où elle ne devait sortir que pour monter à l'échafaud.

Anne d'Autriche avait oublié la sévérité de l'étiquette espagnole, qui ne permettait aux reines la plus innocente relation avec les hommes, même avec les princes de la famille royale, qu'en présence de leurs époux. Anne vivait avec le duc d'Orléans dans une familiarité plus que fraternelle.

L'ombrageux Louis XIII se montra très jaloux, et ses boutades de mauvaise humeur contre sa femme et contre son frère, excitaient le mépris et les railleries de la cour. Le ministre favori en profitait pour entretenir la mésintelligence des deux époux. La découverte de la conspiration de Chalais-Talleyrand, amena d'étranges révélations ; Chalais n'était que l'instrument du duc d'Orléans et de la jeune reine. Le but des conjurés était de faire casser le mariage du roi, pour cause d'impuissance ; sa femme devenue libre devait épouser le duc d'Orléans. Ce projet de mariage a été prouvé au procès ; la reine mère n'y était pas étrangère. Louis XIII nomma une commission pour juger les coupables. On remarqua que dans les lettres patentes adressées au chancelier Marillac, il exceptait des poursuites la reine mère et le duc d'Orléans, et ne disait rien de sa femme, dont il s'était longtemps séparé de fait. La condamnation de Chalais et des autres complices, fut motivée sur leurs aveux, et leurs interrogatoires n'ont pas été publiés. Anne s'était ouvertement opposée au mariage du duc d'Orléans, avec mademoiselle de Montpensier.

Sept années s'étaient écoulées depuis le mariage de Louis XIII et d'Anne d'Autriche, et les deux époux avaient presque toujours vécu loin l'un de l'autre ; Anne en courant avec la connétable de Luynes avait fait une chute, dont le résultat fut une fausse-couche. Toute la cour le sut et Louis XIII ne l'ignora point.

Depuis cet accident, le duc d'Orléans s'était montré plus réservé avec sa belle-sœur ; Bellegarde se mit sur les rangs, d'autres lui succédèrent, et Montmorency, l'un des plus galants et des plus magnifiques seigneurs de la cour, ne soupira pas en vain. Lors de sa condamnation à Toulouse, on lui trouva au-bras un bracelet de cheveux avec le portrait d'Anne d'Autriche. Il avait plus d'amour que de vanité, car le secret de son intimité avec la reine n'eut peut-être jamais été révélé, sans l'événement qui lui coûta la vie. On se rappela l'antipathie haineuse de la reine contre la marquise de Sablé, sa rivale, qui lui disputait le cœur de Montmorency.

La passion de cette princesse pour le duc de Buckingham a été publique, et les principaux faits qui en démontrent l'évidence appartiennent à l'histoire ; ils se rattachent aux plus graves négociations diplomatiques. Le mariage de Madame Henriette de France, fille d'Henri IV, avec Charles Ier, roi d'Angleterre, était convenu, arrêté, entre les deux cours, et l'on n'attendait plus que les dispenses du pape. Buckingham, favori de Charles Ier, et qui l'avait été de son prédécesseur, fut envoyé en France pour recevoir la princesse qu'il devait épouser au nom du roi, et la ramener en Angleterre. Les dispenses se firent longtemps attendre, les ambassadeurs anglais prolongèrent leur séjour à la cour, ils prirent de grandes habitudes chez quelques dames, sous prétexte de galanteries : mais en effet pour avoir connaissance particulière des affaires de France, et acquérir des personnes d'intrigues, pour en pouvoir faire leur profit, lorsqu'il serait utile au bien de leur maître. (Hist. du min. du card. Rich., t. Ier, p. 194).

Ce système de galanterie diplomatique avait tout récemment échoué en Espagne, par la vaniteuse étourderie du duc de Buckingham. L'éclat de ses amours pour l'épouse d'Olivarès, principal ministre, avait fait rompre le mariage projeté entre une infante et le roi d'Angleterre, alors prince de Galles. Buckingham porta ses vues plus haut à la cour de France, il adressa ses hommages à la reine elle-même. Il se surpassa en prodigalités, en fêtes. Au milieu de ces scènes de plaisir et de dissipation, quelques coups-d'œil amoureux d'Anne d'Autriche, allumèrent une vive passion dans son âme. Le bruit courut que Buckingham poussa loin cette conquête, mais le vigilant Richelieu déconcerta souvent ses projets. (Macaulay, Hist. des Stuarts).

Le grave Hume, après avoir peint des plus brillantes couleurs le portrait de Buckingham, ajoute : Le succès qu'il eut à Paris fut aussi fatal que son ancienne disgrâce, à Madrid. Les caresses de la cour lui inspirèrent l'audace d'adresser ses soins ambitieux à la reine, et les apparences du mérite firent quelques impressions sur un cœur qui n'était pas sans dispositions pour la tendresse. Du moins cet attachement de l'âme, qui couvre tant de dangers sous une délicieuse surface, semble avoir été souffert par la princesse ; et le duc emporta des idées si flatteuses, qu'après son départ il retourna secrètement à Paris sous quelques prétextes, et, s'étant présenté chez la reine, il fut congédié avec un reproche qui ressemblait moins à la colère qu'à la bonté.

Richelieu fut bientôt informé de cette correspondance ; on prétend que la vigilance de ce ministre fut ici poussée par la jalousie. La politique ou la vanité lui avait fait hasarder d'adresser aussi des vœux à la reine, mais un prêtre d'un âge au-dessus du moyen, d'un caractère sérieux et livré aux plus vastes plans de l'ambition ou de la vengeance, était un adversaire fort inégal dans une démêlé avec un jeune courtisan, qui ne respirait que la galanterie et la gaîté. Le chagrin du cardinal lui fit tourner ses efforts à ruiner les amoureux projets de son rival. (Hist. maison de Stuart, t. 2. p. 58 et suivantes).

Buckingham, dit Nani, historien contemporain, eut la hardiesse de parler d'amour à la reine Anne d'Autriche, et ne cachait pas même sa passion devant ses dames d'honneur. La reine était un jour au lit, la marquise de Sennecey était à ses côtés dans un fauteuil, le duc admis s'exprima avec tout le feu que lui inspirait sa situation. La marquise irritée lui dit : Monsieur, taisez-vous, on ne parle pas ainsi à une reine de France. Le duc qui avait plus d'expérience que la chaste dame d'honneur sur le langage qui plaisait davantage à la reine, continua et réussit.

Madame de Motteville, créature et favorite d'Anne d'Autriche, confirme dans ses mémoires les faits racontés par les historiens que je viens de citer ; à travers les efforts de la panégyriste, pour pallier les détails, et pour montrer sa maîtresse plus imprudente que coupable, la vérité se fait jour ; suivant madame de Motteville, la reine entraînée par la duchesse de Chevreuse n'avait pu éviter, malgré la pureté de son âme, de se plaire aux agréments de cette passion, qui flattait plus sa gloire qu'elle ne blessait sa vertu.

Si Buckingham parlait de son amour, avec tant d'abandon et d'éclat, dans la chambre à coucher de la reine, il devait se montrer plus hardi dans le tête-à-tête, je vais laisser parler madame de Motteville, on a beaucoup parlé, dit-elle (Mém., t. Ier, p. 17 et suivantes), d'une promenade qu'elle fit dans un jardin du logis, où elle logea lorsqu'elle alla conduire la reine d'Angleterre à Amiens. Elle se fit en présence de toute la suite qui d'ordinaire accompagnait cette princesse : et j'ai vu des personnes qui s'y trouvèrent, et qui m'ont instruite de la vérité ; le duc de Buckingham qui y fut, la voulant entretenir, Putange, écuyer de la reine, la quitta pour quelques moments, croyant que le respect l'obligeait de ne pas écouter ce que le seigneur anglais lui voulait dire.

Le hasard alors, les ayant menés dans un détour d'allée, où une palissade les pouvait cacher au public, la reine dans cet instant, surprise de se voir seule et apparemment importunée par quelque sentiment trop passionné du duc de Buckingham, elle s'écria et appela son écuyer et le blâma de l'avoir quittée.

Et madame de Motteville fait à propos de ce cri et de cet appel à son écuyer, les plus touchants commentaires sur la vertu presque farouche de la reine ; elle avait disparu avec un homme quelques moments, cet homme était un amant, c'était Buckingham. La colère d'Anne d'Autriche contre son écuyer ne fut qu'une imprudence de plus. Louis XIII avait pris la chose au sérieux, l'écuyer Putange, fut exilé, madame de Vesnel, dame d'atour, le médecin de la reine, de la Porte, premier valet de chambre, honoré de toute la confiance de cette princesse, furent exilés ; et la Porte fut, dix ans après, mis à la Bastille[8].

La scène du bosquet ne devait pas être la dernière. Toute la cour avait accompagné la jeune reine d'Angleterre au de là d'Amiens. Buckingham oublie qu'il ne peut s'éloigner de cette princesse, qu'après l'avoir remise à son maître. Sa passion seule l'entraine ; il a rejoint le carrosse d'Anne d'Autriche, il se cache la tête dans les rideaux de la portière ; il pleure, Anne n'est pas moins émue, la princesse de Conti, placée près de la reine, a vu couler leurs larmes. C'est la reine elle-même qui raconte cette scène à madame de Motteville. (Mém. t. I, p. 19). Ces adieux devaient être éternels, mais le duc arrivé à Calais, prétexte une affaire importante, il faut qu'il en confère avec la reine mère, il laisse à Calais la fiancée de son maître et son cortège ; il est bientôt auprès d'Anne d'Autriche, dans sa chambre à coucher ; elle reçut sa visite avec moins de surprise que de plaisir, il vint tout librement se mettre à genoux devant son lit, baisant son drap avec des transports si extraordinaires, qu'il était aisé de voir que la passion était violente et de celles qui ne laissent aucun usage de la raison à ceux qui en sont touchés. La reine m'a fait l'honneur de me dire qu'elle en fut embarrassée, et cet embarras mêlé de dépit fut cause qu'elle demeura longtemps sans lui parler. La comtesse de Launois, alors sa dame d'honneur, dit à Buckingham avec beaucoup de sévérité : que ce n'était pas la coutume de France et voulut le faire lever. Mais lui sans s'étonner combattit contre la vieille dame, disant : qu'il n'était pas Français, qu'il n'était pas obligé d'observer toutes les lois de France. Puis, s'adressant à la reine, lui dit tout haut les choses du monde les plus tendres ; mais elle ne lui répondit que par des plaintes de sa hardiesse, et sans peut-être trop de colère, lui ordonna sévèrement de se lever et de sortir. Il le fit et après l'avoir vue le lendemain, il partit bien résolu de revenir en France le plus tôt qu'il lui serait possible. (Ibid. p. 20 et 21.)

La princesse Henriette ne trouva point le bonheur sur le trône d'Angleterre ; Buckingham n'eut point de peine à l'engager à faire un voyage en France. Elle écrivit à la reine-mère, en la priant de trouver bon qu'elle pût amener avec elle le duc de Buckingham, sans qui elle ne pouvait faire ce voyage.

La réponse ne se fit pas attendre ; la reine-mère et Louis XIII refusèrent de consentir à ce voyage à de telles conditions, et Bassompierre, alors ambassadeur de France à Londres, reçut, par un courrier, l'ordre de dire au duc que, pour les a raisons qu'il savait, sa personne ne serait point agréable au roi très chrétien. Ce refus avait été dicté par Richelieu, qui ne voyait dans Buckingham qu'un rival préféré.

L'un gouvernait l'Angleterre comme l'autre la France : Dans le transport de sa passion romanesque, dit Hume, Buckingham jura qu'il verrait la reine en dépit de tout le pouvoir de France, et, dès ce moment, il prit la résolution d'obliger son maître à rompre avec cette puissance.

Une querelle d'amour entre deux favoris de rois va mettre en campagne les armées de France et d'Angleterre : un dernier trait va démontrer toute l'exaltation de l'amour de Buckingham pour Anne d'Autriche. Cette reine lui avait sacrifié sa réputation ; Buckingham lui sacrifiera la sienne, ses sermons, ses devoirs les plus sacrés ; il trahira son prince, son bienfaiteur et son pays, pour plaire à celle qu'il aime ; il mourra assassiné et déshonoré.

Il avait fait rompre la paix entre l'Angleterre et la France. Louis XIII, Richelieu ne veulent pas qu'il vienne en France comme ami ; il y viendra comme ennemi ; il rêve déjà une vengeance complète, terrible et un double triomphe.

Richelieu a endossé la cuirasse, l'armée royale de France est commandée par un prêtre : le cardinal s'est fait capitaine ; il assiège La Rochelle, dernier boulevard des protestans proscrits ; Buckingham prépare une flotte formidable. Louis XIII ne sera pas plus heureux à La Rochelle qu'à Montauban. L'armée navale, commandée par Buckingham, va ranimer le courage des protestans, et décupler leurs forces. Louis XIII sera donc forcé de lever honteusement le siège. L'intervention puissante de Buckingham a rendu la lutte trop inégale. L'embarquement a commencé dans les ports de la Tamise, avec une étonnante activité. Tout à coup les opérations paraissent suspendues, quelques vaisseaux anglais font une incursion sans résultat. Une lettre de femme opère ce prodige. Richelieu, cédant à la nécessité, a exigé de la reine qu'elle écrivit à Buckingham de suspendre, au moins pour quelque temps, les embarquements, et Buckingham a cédé aux désirs de la reine[9]. Un cri de surprise et d'indignation a retenti dans la France et à La Rochelle ; il a été répété en Angleterre. Buckingham veut réparer sa faute, se réhabiliter dans l'opinion et se venger. Il va reparaître devant La Rochelle avec une flotte formidable ; il est à Portsmouth, il presse le départ de l'expédition ; Soubise, les députés de La Rochelle le félicitent. Ils vont partir ensemble. Un gentilhomme écossais, Felton Déft, approche de Buckingham, et l'a frappé d'un coup de couteau. Buckingham tombe mort au milieu des commissaires rochelais, sur la place de Portsmouth. Si l'homme au Masque était fils d'Anne d'Autriche et de Buckingham, il était né au commencement de 1626. L'aventure du bosquet avait fait trop de bruit ; et Louis XIII, en exilant de la cour tous ceux que leur service attachait alors à la maison de la reine, avait donné à cette aventure le plus grand éclat ; le souvenir en était trop récent, et Louis XIII, qui, avant cette époque, n'habitait plus avec sa femme, s'en était éloigné plus que jamais. La reine, de son côté, dut prendre les plus grandes précautions pour cacher les conséquences de sa faute. L'auteur lui en était trop cher pour qu'elle pût se déterminer à se séparer pour jamais d'un enfant dont elle adorait le père : peut-être rêvait-elle son retour et un avenir plus prospère.

Sans influence dans le gouvernement, Anne d'Autriche était brouillée avec le ministre favori, dont elle avait repoussé les hommages ; sa cour devait être bien solitaire, bien triste : il lui fut facile de tromper tous les regards sur son état, et d'envelopper d'un voile impénétrable le jour critique de sa délivrance. Mazarin, qui exerça sur elle un empire absolu, dont elle fut moins l'amie que l'esclave, n'eut dû cet ascendant qu'à la confidence de cet important secret. De la Porte, son premier valet de chambre, le connaissait sans doute ; sa fidélité résista à toutes les épreuves, il ne vit le terme de son exil que pour subir une longue détention.

Parvenu au ministère, Mazarin fut tout pour Anne d'Autriche ; elle n'était plus jeune, elle avait plus de quarante ans, l'amour n'entrait donc pour rien dans leur intimité. J'ai sous les yeux la correspondance de ce ministre avec cette princesse, lors des négociations pour le mariage projeté avec les Bourbons d'Espagne. Le ton familier de ses lettres, l'absence de ces formules respectueuses qu'exigeaient les convenances de rang, cette affectation à ne désigner le jeune roi que sous la dénomination de le confident, tout prouve que l'amour était étranger à leurs relations ; Mazarin était pour Anne d'Autriche, l'homme unique, l'homme nécessaire. La mort du mystérieux enfant pouvait tout changer. Ainsi s'explique tout naturellement l'asservissement d'Anne d'Autriche aux moindres volontés de Mazarin ; on n'est plus étonné de la voir tout braver pour lui, s'enfuir avec lui de la capitale, et le maintenir au pouvoir malgré l'opposition des parlements, les cris de réprobation de la France entière ; compromettre pour lui seul son honneur, sa réputation et le trône même ; enfin accepter sa part de honte dans tous les pamphlets lancés de toute part contre ce ministre[10]. Le secret fut bien gardé ; Richelieu avait tout tenté pour attirer la Porte à son service, il l'avait fait mettre à la Bastille en 1637. La Porte n'en sortit qu'après la mort du ministre, et fut disgracié de nouveau à la mort d'Anne d'Autriche.

Mazarin mourut en 1661 : l'existence du prisonnier masqué reste couverte du même mystère ; le secret ne fut confié, par Louis XIV qu'à un seul de ses ministres. Il passa après la mort de Louvois à Barbezieux, son fils et son successeur ; Chamillard en fut le dernier dépositaire comme ministre. Le régent ne le connut que comme chef du gouvernement y et Louis XV ne l'a su qu'à sa majorité. L'existence de ce personnage mystérieux ne se révèle qu'à dater de 1671, par la lettre du ministre Barbezieux à M. de Saint-Mars, alors gouverneur de Pignerol. Ce n'était pas, sans de graves motifs, qu'on l'avait confiné dans le château-fort le plus éloigné ; sa translation à la Bastille s'explique par une circonstance toute naturelle. Le château du fort de Pignerol avait été rendu au souverain de Piémont par le traité de 1696. Saint-Mars gardait à vue ce prisonnier, depuis vingt-six ans ; le secret qui lui était confié devait mourir avec lui. Le gouvernement de la Bastille vint à vaquer, on ne pouvait le lui refuser ; le prisonnier, vieilli dans les fers et dans l'habitude de l'isolement le plus absolu, n'était plus à craindre, il avait passé l'âge des passions ; Saint-Mars l'amena avec lui. Ils avaient vieilli ensemble, et le geôlier ne survécut que de quelques années à son prisonnier.

Tout ce qui avait servi à son usage, avait été brûlé, anéanti ; les registres de la Bastille n'indiquaient que la date de sa mort, sous un nom supposé. Mais avant cet évènement, un document précieux, publié à l'étranger jeta un grand jour sur ce problème historique, qui n'a plus aujourd'hui qu'un intérêt de curiosité.

Depuis l'invention de l'imprimerie, il n'y a plus de secret pour l'histoire, et les époques les plus fécondes en graves évènements ont aussi été signalées par une prodigieuse profusion de publications ; ce qui ne pouvait, sans un danger évident, inévitable, être publié en France, était confié aux presses étrangères. Ils circulaient clandestinement dans les cercles ; les nouvelles à la main, les petits journaux de 4 pages in-12, échappaient facilement aux investigations de la police ; mais la vérité s'y trouve souvent confondue au milieu d'une foule d'assertions très hasardées. L'article que je vais citer avait été inséré dans le journal des gens du monde, et n'a jamais été contesté ; s'il eut été isolé, il mériterait peu de confiance mais quand on rapproche ce qu'ont écrit sur ce prisonnier, les graves historiens que j'ai cités, les demi-révélations de Voltaire qui ne pouvait tout dire sur ce sujet, et l'article que je vais transcrire, on arrive, si non à une vérité mathématiquement démontrée et prouvée, du moins à la version la plus vraisemblable.

On se rappelle que lorsque Barbezieux succéda au ministre Louvois, son père, il était très jeune, il avait toute la confiance du roi. La confidence du secret était devenue une nécessité. Sa lettre à Saint-Mars que j'ai citée, prouve qu'il savait tout à cet égard. Il eut des maîtresses, mais une seule lui inspira un attachement sérieux, la mort seule rompit les liens de cette rare intimité ; il lui laissa une fortune indépendante, c'était mademoiselle de Saint-Quentin.

Après la mort de son ami, elle s'était retirée à Chartres, où elle mourut dans un âge fort avancé. Le secret était alors sans importance, le prisonnier n'existait plus. La vieillesse est causeuse, la vanité est de tous les âges, et mademoiselle de Saint-Quentin aimait sans doute à rappeler un passé dont elle était fière. Elle avait eu l'amour et toute la confiance d'un premier ministre, et c'est de lui qu'elle disait avoir appris le secret du Masque de fer. Je copie l'article.

La reine devint éperdument amoureuse de Buckingham ; leur commerce eut des suites. Anne ne tarda pas à s'en apercevoir : elle était alors brouillée avec son mari, qui, de la jalousie, était passé à l'aversion contre elle. Il ne pouvait y avoir d'excuse, de quiproquo ; la reine dissimula le mieux qu'elle put sa grossesse : elle accoucha secrètement, l'enfant fut nourri dans le plus profond mystère ; lorsque Mazarin mourut, Louis XIV l'envoya prisonnier aux îles d'Hières. Mademoiselle de Saint-Quentin ajoutait qu'il y avait une parfaite ressemblance entre les deux frères, raison pour laquelle le prisonnier portait toujours un masque. (Journal des Gens du Monde, p. 284).

L'histoire a enregistré toutes les circonstances des derniers moments d'Anne d'Autriche... Après avoir donné au jeune roi sa bénédiction, elle lui dit d'une voix ferme et solennelle : Faites ce que je vous ai dit, je vous le dis encore, le saint Sacrement sur mes lèvres.

Une conférence secrète venait d'avoir lieu entre le prince et sa mère. Quel mystère lui avait-elle révélé, on l'ignore ; mais il est démontré que peu a près la mort d'Anne d'Autriche, un prisonnier masqué fut confié à la garde de Saint-Mars.

On sait que Louis XIII, après l'éclat qu'avait fait Buckingham, avait résolu de répudier la reine et qu'il témoigna la même résolution en 1637. Louis XIV naquit l'année suivante ; que de soins, que d'efforts pour l'amener à partager le lit de la reine au Louvre ? Sa jalousie n'avait-elle pas éclaté à une époque antérieure ; quel était ce billet que Louis XIII voulait arracher à madame d'Hautefort, l'une des confidentes de la reine, et qu'elle cacha dans son sein, où le pudique Louis XIII n'osa porter la main ? C'était une lettre de Buckingham, du moins telle fut l'opinion de la cour.

Voltaire, dans ses dernières années, avait été moins discret avec ses amis que dans ses écrits ; et ce qu'il a dit, confirme la révélation de mademoiselle de Saint-Quentin.

Que le vieux Chamillard, dernier confident de Louis XIV, n'ait pas cédé aux instances de la Feuillade, son gendre, on le conçoit facilement ; mais Barbezieux, ministre à vingt-deux ans, avait pu céder aux prières, aux caresses d'une jeune maîtresse qu'il adorait. L'hérédité, dans les lignées royales, ne pourrait pas toujours, sans danger, être soumise à de sévères investigations. Louis XIV lui-même n'aurait-il pas eu des doutes sur sa propre filiation ? D'étranges révélations lui avaient été faites par sa mère, à son moment suprême ; et ce souvenir a pu avoir quelque influence sur l'acte par lequel il déclara des enfants naturels successibles à la couronne.

Le ministère de Mazarin avait duré plus de dix-huit ans ; comme Richelieu, il réunissait plusieurs portefeuilles. Son pouvoir était sans borner nul ministre ne rencontra d'opposition plus opiniâtre, plus orageuse ; nul ne compta plus d'adversaires, n'essuya plus de disgrâces ni plus d'affronts. Il avait été proscrit par les premiers corps de l'État ; forcé de s'évader de la capitale, il ne pouvait ignorer qu'il avait été pendu en effigie dans tous les carrefours, que sa tête y avait été mise à prix ; il était rentré en triomphe dans Paris ; il avait vu à ses pieds ceux-là mêmes qui l'avaient abreuvé d'humiliations et d'outrages ; et, maître de se venger, il s'était borné à faire exiler les plus mutins. Il ne fit mettre à la Bastille et à Vincennes qu'un très petit nombre de frondeurs, et ces exils et ces emprisonnements furent de courte durée. Son despotisme pesait de tout son poids sur la reine et sur son fils ; il voulait régner seul, et malheur aux courtisans qui ne tenaient leur emploi que de la régente ou du roi ; il les destituait brutalement, et l'avarice avait autant de part que l'orgueil à ses actes arbitraires, il faisait argent de tout ; il gouverna en maître absolu un pays dont il ignorait les lois, les mœurs, les institutions. On connaît son indifférence pour les libelles et les chansons. Ils chantent, disait-il ; ils paieront. L'argent le consolait des épigrammes.

 

 

 



[1] L'église et le charnier Saint-Paul, n'existent plus, des maisons particulières ont été bâties sur leur emplacement.

[2] Anciennement appelée chapelle Saint-Paul-des-Champs, érigée en paroisse, en 1107, avait pris le titre de paroisse royale, parce qu'elle était celle des rois qui habitaient alors les hôtels Saint-Paul et les Tournelles.

[3] Mort en 1721 âgé de 70 ans.

[4] P. Papon oratorien, né à Nice en 1736, mort à Paris en 1803, publia son Histoire générale de Provence, 4 vol. in-4°, en 1778.

[5] Chirurgien-barbier.

[6] Mort la même année 1691.

[7] Ce nom parait supposé, il s'agit sans doute de Lauzun alors prisonnier aux îles Marguerites.

[8] Voyez l'article Porte (de la). Dans la Biographie.

[9] Tous les détails de cette singulière négociation se trouvent dans le récit des incidents secrets qui firent que l'Angleterre ne secourut point La Rochelle, etc., par monsieur le maréchal de Tessé, dans la précieuse Collection à la Lettre Rouge, lettre A, p. 23 et suivantes, publié à Luxembourg, 1745.

[10] La Collection de ces satires, pamphlets, vaudevilles, etc., appelées Mazarinades, forment 60 vol. in-4°.