Histoire critique de l'établissement de la monarchie française dans les Gaules

 

LIVRE III

 

 

CHAPITRE 16

Expédition de Childéric contre les allemands. Sa mort. Son tombeau. État qu’il laisse à Clovis son fils. Explication d’un passage de la vie de sainte Geneviève.

La critique veut que je place après la paix faite vers l’année quatre cent soixante et dix-sept entre Euric et les autres puissances des Gaules, l’expédition que fit Childéric contre quelques essaims d’allemands établis aux pieds des Alpes du côté de la Germanie. Il n’y a point d’apparence que Childéric, qui jouait un personnage aussi considérable sur le théâtre des Gaules, que celui qu’on lui a vu jouer, ait fait une entreprise de fantaisie, pour ainsi dire, et telle que fut l’expédition dont nous allons parler, quand la guerre y était encore allumée, et quand sa présence pouvait d’un jour à l’autre, devenir absolument nécessaire à son parti. D’ailleurs le dix-neuvième chapitre du second livre de l’histoire de Grégoire de Tours, et c’est à la fin de ce chapitre que se trouve le récit de l’expédition dont il s’agit, n’est aussi bien que le précédent, et nous l’avons montré, qu’un tissu de sommaires qui parlent d’évènements arrivés en des années différentes. Ainsi, bien que Grégoire de Tours fasse mention de l’expédition de Childéric contre les allemands immédiatement après avoir rapporté la prise et le saccagement des îles des saxons, cela n’empêche point que cette expédition n’ait pu se faire longtemps après.

Voici ce qu’on trouve à ce sujet dans notre historien : il y eut au mois de novembre de cette année-là un grand tremblement de terre... ; on se souviendra bien qu’Audoagrius était roi des saxons, et que c’était lui qui avait fait deux descentes sur les rives de la Loire, pour favoriser les armes des visigots.

Plusieurs auteurs ont cru qu’il fût nécessaire de corriger ici le texte de Grégoire de Tours, et qu’il fallût y lire..., et non pas... Mais cette correction qu’aucun manuscrit n’autorise, n’est pas nécessaire, si l’on veut bien suivre mon sentiment. Nous avons vu à l’occasion d’un avantage que l’empereur Majorien remporta sur les allemands au commencement de son règne, qu’il y avait dès lors plusieurs essaims de cette nation établis dans les Alpes et sur le revers de ces montagnes du côté du septentrion, et qui, s’il était permis de s’énoncer ainsi, faisaient métier de courir l’Italie, et d’y aller faire leurs récoltes l’épée à la main. Ces brigands menaient encore le même train de vie, lorsque Childéric eut affaire à eux vers l’année quatre cent soixante et dix-neuf, et même ils le continuèrent jusqu’à l’année quatre cent quatre-vingt-seize qu’ils furent en partie subjugués, et en partie chassés de ce pays-là par Clovis. Nous verrons en parlant de cet évènement, que Théodoric qui était déjà roi d’Italie quand il survint, donna retraite à un nombre de ces allemands, et voici ce que dit Ennodius de ceux à qui Théodoric donna retraite. Vous avez, c’est à Théodoric qu’il adresse la parole, établi en Italie... Revenons à l’expédition de Childéric. Il était arrivé à ce prince et au roi des saxons Audoagrius, ce qui arrive aux grands capitaines qui font la guerre l’un contre l’autre ; c’est de concevoir réciproquement beaucoup d’estime pour son ennemi.

Quand les francs et les saxons eurent fait la paix, Audoagrius et Childéric se seront vus, et ils auront fait ensemble la partie d’aller détrousser une bande de brigands, et de lui enlever le butin qu’elle venait de faire en saccageant un canton de l’Italie. Une expédition aussi périlleuse que celle-là, et entreprise pour un objet de très petite importance, était une partie bien digne des deux frères d’armes qui la lièrent, et qui sans doute ne s’y seront engagés, que vers la fin d’un repas. Cependant elle n’était pas aussi hasardeuse qu’elle le parait d’abord. Comme il n’y avait point en ce temps-là, de troupes réglées dans la Germanie, et comme cette contrée n’était point alors remplie de villes et de bourgades, ainsi qu’elle l’est aujourd’hui, un corps de troupes qui marchait sans machines de guerre, sans gros bagage, et qui était accoutumé à ne point trouver des étapes sur la route, pouvait, lorsqu’il était bien mené, traverser tout ce pays-là sans avoir un si grand nombre de combats à rendre. Dans des pays à moitié défrichés, et où les demeures des habitants étaient éparses et éloignées les unes des autres, il lui était facile de surprendre le passage des rivières et des montagnes ou de les forcer avant qu’il se fût rassemblé un nombre de combattants assez grand pour les disputer longtemps. Ce corps pouvait aussi après avoir percé jusqu’aux lieux où il voulait pénétrer, prendre à son retour un chemin différent de celui qu’il avait tenu en allant, et revenir dans son pays sans avoir perdu beaucoup de monde. Audoagrius et Childéric se seront apparemment donné rendez-vous sur le Bas-Rhin, et après s’être joints, ils auront marché par la droite de ce fleuve jusqu’aux pieds des Alpes, où ils auront obligé les allemands auxquels ils en voulaient, à capituler avec eux. Nos deux princes après avoir détroussé ces brigands, consternés de voir qu’il y eût à l’autre bout de la Germanie des hommes qui les surpassaient en audace, seront revenus sans accident chacun dans son royaume. Voilà tout ce que nous savons concernant l’histoire de Childéric. La première fois que Grégoire de Tours reparle de ce prince, c’est pour faire mention de sa mort. Il n’est rien dit de Childéric dans les chapitres qui sont entre le dix-neuvième chapitre du second livre de l’histoire ecclésiastique des francs, lequel finit par le récit de l’expédition dont nous venons de parler, et le vingt-septième chapitre de ce même livre. Or il commence par ces paroles : Childéric étant mort sa place fut remplie par son fils Clovis.

Cependant Childéric a dû survivre quelques années à la pacification des Gaules, puisqu’il n’est mort qu’en quatre cent quatre-vingt-un ; comme nous l’apprenons de Grégoire de Tours. Véritablement il ne dit point positivement que Childéric mourut cette année-là ; mais il ne laisse pas de nous l’enseigner, en écrivant dans le dernier chapitre du second livre de son histoire, que Clovis le fils et le successeur de ce prince, mourut après un règne de trente ans. Or comme nous savons positivement que Clovis mourut en cinq cent onze ; nous apprendre qu’il régna trente ans, c’est nous apprendre que le roi son prédécesseur était mort en quatre cent quatre-vingt ou l’année quatre cent quatre-vingt-un.

Suivant l’auteur des gestes Childéric mourut la vingt-quatrième année de son règne, et comme il mourut en quatre cent quatre-vingt, ou l’année d’après, on voit bien qu’il fallait qu’il fut monté sur le trône en quatre cent cinquante-sept ou en quatre cent cinquante-huit.

Childéric fut enterré aux portes de Tournay où il faisait sa résidence ordinaire, et qui peut-être était la seule capitale de cité, dans laquelle il fût véritablement souverain. Nous allons voir bientôt que Clovis son successeur fit aussi longtemps son séjour ordinaire dans cette même ville. Si le lieu où Childéric fut inhumé n’était point encore enclos dans l’enceinte de Tournay, lorsqu’on l’y enterra, il n’en faut point inférer que la ville ne lui appartînt pas. Les francs auront enterré Childéric hors des murs de Tournay pour ne point déplaire aux romains, qui ne voulaient pas encore souffrir qu’on enfreignît la loi si souvent renouvelée, laquelle défendait d’inhumer les morts dans l’enceinte des villes. L’édit de Théodoric roi des ostrogots et maître de l’Italie, lequel défend sous de graves peines d’enterrer les corps dans la ville, montre que les romains du sixième siècle avaient pour l’inhumation des morts dans l’enceinte des villes, autant d’aversion que leurs ancêtres. On observera même que les premiers évêques de Tours, de Paris, et des autres diocèses des Gaules, n’ont point été enterrés dans leur cathédrale, qui était dans la ville, mais dans des lieux qui pour lors étaient hors de l’enceinte des murs de la ville, et où l’on a bâti dans la suite des églises sur leurs sépultures.

Le tombeau de Childéric dont personne n’avait plus connaissance fut découvert par hasard en mille six cent cinquante-trois, et quand Tournay était sous la domination du roi d’Espagne Philippe IV. On y trouva outre l’anneau de Childéric, où la tête de ce prince est représentée, et où il y a pour légende Childerici Regis, un grand nombre de médailles d’or, qui toutes sont frappées au coin des empereurs romains, et des abeilles de grandeur naturelle, faites aussi d’or massif. Childéric, suivant l’apparence portait ces petites figures cousues sur son vêtement de cérémonie, parce que la tribu des francs sur laquelle il régnait, avait pris les abeilles pour son symbole, et qu’elle en parsemait ses enseignes. Les nations germaniques, et les francs en étaient une, prenaient chacune pour son symbole, et parlant selon l’usage présent, pour ses armes, quelqu’animal dont elle portait la figure sur ses enseignes. D’abord elles n’auront mis dans ces drapeaux que les bêtes les plus courageuses, mais le nombre des nations et le nombre des tribus venant à se multiplier, il aura fallu que les nouvelles nations et les nouvelles tribus prissent pour leurs armes afin d’avoir un symbole particulier et qui les distinguât des autres, des animaux de tout genre et de toute espèce. Je crois même que nos abeilles sont par la faute des peintres et des sculpteurs, devenues nos fleurs de lys, lorsque dans le douzième siècle la France et les autres états de la chrétienté commencèrent à prendre des armes blasonnées. Quelques monuments de la première race qui subsistaient encore dans le douzième ou treizième siècle, et sur lesquels il y avait des abeilles mal dessinées auront même donné lieu à la fable populaire : que les fleurs de lys que nos rois portent dans l’écu de leurs armes, fussent originairement des crapauds. Elle n’a pas laissé néanmoins d’avoir cours longtemps dans quelques  provinces des Pays-Bas où l’on voulait rendre les français méprisables par toutes sortes d’endroits.

On trouva encore dans le tombeau de Childéric un globe de cristal, que quelques auteurs modernes ont cru n’y avoir été mis que parce que durant la dernière maladie de ce prince, il lui avait servi à se rafraîchir la bouche. Mais il me parait plus raisonnable de croire, que ce globe n’aura été déposé dans le tombeau où il a été trouvé, que parce que le roi des francs le tenait à la main les jours de cérémonie, comme une des marques de sa dignité. Il est vrai que cette boule est deux ou trois fois plus petite que celles dont les souverains peuvent encore se servir pour un pareil usage, et que les peintres et les sculpteurs mettent aujourd’hui dans la main des empereurs et des rois.

Mais il faut qu’insensiblement on ait augmenté le volume des globes dont nous parlons. Ce qui est certain, c’est que les globes qui sont employés dans les médailles antiques des empereurs romains comme le symbole de l’état, ne sont pas plus grands, à en juger par rapport aux figures d’hommes qui sont sur ces mêmes médailles, que l’est le globe trouvé dans le tombeau de Childéric. J’ajouterai même que nous avons encore plusieurs statues de nos rois de la première race faites sous le règne de la troisième, qui représentent ces princes tenants à la main un globe plus petit sans comparaison que les globes symboliques, auxquels les peintres et les sculpteurs des derniers siècles, ont accoutumé nos yeux. Il y a encore quelques autres pièces parmi les joyaux antiques trouvés dans le tombeau de Childéric, mais nous nous abstiendrons d’en parler, parce que nous n’en saurions tirer rien qui soit utile à l’éclaircissement de l’histoire. Ceux qui veulent en être plus amplement instruits, peuvent lire l’ouvrage que Monsieur Chiflet publia peu de temps après l’invention de ce tombeau, et dans lequel il donne la description et l’explication de toutes les curiosités qu’on y trouva. Je me contenterai donc de dire ici, que dès lors on ramassa toutes ces reliques profanes avec grand soin et qu’elles furent mises dans le cabinet de l’archiduc Léopold d’Autriche, gouverneur des Pays-Bas pour le roi d’Espagne. Quelque temps après elles furent portées à Vienne, où l’on leur donna place dans le cabinet de l’empereur. Dans la suite, Léopold I voulut bien les donner à Maximilien Henri de Bavière, électeur de Cologne, dont le dessein avait été quand il les avait demandées, d’en faire présent au roi Louis le Grand, comme de joyaux qui naturellement appartenaient à la couronne de France. Dès que l’électeur de Cologne eut les curiosités dont il s’agit en sa possession, il exécuta son dessein, et il les envoya au successeur de Childéric. Ils sont gardés aujourd’hui dans la bibliothèque du roi.

On verra par ce que nous dirons bientôt des acquisitions de Clovis, et du petit nombre des francs ses sujets, que Childéric ne laissa point à son fils un grand état. Il est vrai que plusieurs historiens donnent à Childéric un royaume qui s’étendait depuis le Vahal jusqu’à la Loire, et qui devait renfermer un tiers des Gaules. Mais nous avons suffisamment détruit les fondements de cette supposition en expliquant le passage de Grégoire de Tours où il est parlé de la mort du comte Paulus, et de la prise d’Angers. On ne trouve point qu’aucun autre des auteurs qui ont écrit dans le cinquième et dans le sixième siècles, ait dit que Childéric avait étendu les bornes de son royaume jusqu’à la Loire ni même jusqu’à la Seine. La Somme lui aura toujours servi de limites.

Le seul livre écrit dans les deux siècles dont nous venons de parler, lequel puisse fournir une objection contre cette proposition, est la vie de sainte Geneviève, patronne de Paris. Son auteur dit qu’il l’a composée dix-huit ans après le trépas de la sainte, morte sous le règne de Clovis. Quoiqu’il en soit, cette vie est d’une grande antiquité, puisque nous en avons des manuscrits copiés dès le neuvième siècle. Voici donc ce passage qui doit avoir contribué à faire croire à plusieurs de nos historiens, que Childéric avait été le maître de Paris, et que du moins, il avait étendu son royaume jusqu’à la Seine. Je ne saurais exprimer l’amitié ni la vénération... Une porte s’ouvrit miraculeusement quand la sainte s’y présenta, et elle obtint leur grâce de ce prince. Si Childéric, dit-on, a fait faire des exécutions dans Paris, s’il y a fait fermer de son autorité les portes de la ville, c’est qu’il y était le maître, c’est qu’il l’avait soumise à sa domination.

Je réponds en premier lieu, que Childéric n’aura point agi dans cette occasion en qualité de souverain de Paris, mais en qualité de maître de la milice, dignité dont il aura été pourvu après Chilpéric un des rois des bourguignons. Comme nous le dirons en son lieu, Chilpéric mourut vers l’an quatre cent soixante et dix-sept, et Childéric aura été nommé à cette dignité vacante, soit par les romains des Gaules, soit par l’empereur d’orient. Il est toujours certain, comme on le verra par la première lettre de saint Remy à Clovis, laquelle nous allons rapporter, que Clovis peu de temps après la mort de Childéric, et peu de temps après lui avoir succédé à la couronne des francs saliens, lui succéda encore à un emploi ou dignité autre que la royauté. La preuve, comme nous le dirons, est que saint Remy qualifie cet emploi d’administration, c’est-à-dire, de gestion faite au nom d’autrui ou pour autrui : cet emploi était certainement une des dignités militaires des Gaules. La lettre de saint Remy le dit positivement. Toutes les apparences sont donc que cette dignité de l’empire était celle de maître de la milice que les romains dans les circonstances où ils se trouvaient vers quatre cent soixante et dix-sept, avaient eu intérêt d’offrir à Childéric, et qu’il avait eu aussi grand intérêt d’accepter. C’aura donc été non pas comme roi des francs, mais comme officier de l’empire, que Childéric aura donné dans Paris les ordres que la vie de sainte Geneviève dit qu’il y donna.

En second lieu, le passage de cette vie duquel il s’agit, ne prouverait pas encore, quand même on ne voudrait pas convenir que Childéric eut été maître de la milice, que ce prince ait été souverain dans Paris ; en voici les raisons. Nous avons vu que Childéric était l’allié des romains, et que souvent il faisait la guerre conjointement avec eux. Ainsi, le bien du service demandait qu’il pût dans l’occasion passer à travers leurs places, qu’il pût même y faire quelquefois du séjour, et qu’il campât souvent dans le même camp qu’eux. Ce prince pour ne point perdre le droit de vie et de mort qu’il avait sur ses francs, et pour ne les point laisser s’accoutumer à reconnaître d’autre supérieur immédiat que lui, se sera réservé en faisant sa capitulation avec les romains, le droit de juger en quelque lieu qu’il se trouvât, ceux des soldats qui étaient ses sujets, du moins dans tous les cas où ils seraient accusés de délits militaires. La précaution que je suppose ici que le roi des francs ait prise, est si sage, elle se présente si naturellement à l’esprit, qu’il n’y a point de souverain, qui lorsqu’il mène ou qu’il envoie ses troupes servir un autre prince, ne veuille en prendre une pareille, et à qui le potentat au service de qui les troupes passent, n’accorde de la prendre ; en effet c’est le meilleur moyen d’empêcher ceux qui composent ces troupes d’oublier quel est leur souverain naturel, comme de prendre l’idée qu’ils soient à tous égards les sujets de la puissance dont ils se trouvent être actuellement les soldats. C’est enfin le moyen le plus efficace d’entretenir parmi ces troupes l’esprit de retour dans leur patrie. D’ailleurs les hommes étant ce qu’ils sont, la réserve de sa juridiction que le souverain qui prête ou qui loue de ses troupes, fait en sa faveur et au préjudice des droits naturels du prince dans le territoire de qui elles vont servir, prévient plusieurs injustices, qui arriveraient sans cette réserve.

Les puissances qui envoient des troupes auxiliaires dans un pays étranger, remettent ordinairement la juridiction qu’ils ont en vertu du droit naturel, sur leurs sujets, et qu’ils se sont réservée, entre les mains d’un conseil de guerre national, c’est-à-dire, composé d’officiers nationaux. Tel est par exemple l’ordre judiciaire établi parmi les troupes suisses qui servent le roi très chrétien, les états généraux des Provinces-Unies et quelques autres potentats. Le canton qui permet la levée d’un régiment remet la juridiction qu’il a sur ceux qui le composent, entre les mains des officiers qui le commandent, pour être exercée conformément aux capitulations générales et particulières faites à ce sujet. à plus forte raison, lorsqu’un prince qui fournit des troupes auxiliaires à un autre état, mène en personne ces troupes, peut-il exercer par lui-même la juridiction naturelle qu’il a sur ses sujets ; et peut-il les juger de même qu’il les jugerait s’ils étaient sur son propre territoire, et cela nonobstant qu’ils soient actuellement sur le territoire d’autrui. Lorsque le roi d’Angleterre Guillaume III faisait la guerre en Brabant, et sur le territoire du roi d’Espagne, n’y avait-il pas l’exercice suprême de la justice sur les officiers et sur les soldats des troupes anglaises, comme il l’aurait eue si ces troupes eussent été en Angleterre ? Childéric ne fit donc rien à Paris que le roi Guillaume n’ait pu faire à Bruxelles en mille six cent quatre-vingt-douze, quoiqu’il ne fût pas cependant le souverain de cette ville-là. Childéric ne fit même rien dans Paris que ce que pourrait faire un colonel suisse en garnison à Lille ou bien à Maastricht.

Il est vrai que l’auteur de la vie de sainte Geneviève ne dit point que ce prince demanda qu’on fermât les portes ; il dit qu’il l’ordonna. Mais le style de l’auteur de cette vie est-il assez exact, pour fonder une objection sur ce qu’il n’aura point employé le terme propre dont il devait se servir ? Enfin une preuve que Childéric n’était pas le maître de Paris, et qui se tire de la vie même de sainte Geneviève, c’est que son auteur après avoir raconté dans le vingt-cinquième chapitre de l’ouvrage le fait que nous venons de commenter ; raconte dans le trente-quatrième un miracle que fit la sainte durant le blocus de Paris par les francs. Ce blocus dont nous parlerons en son lieu, étant un événement postérieur à la grâce obtenue par sainte Geneviève pour les coupables que Childéric voulait faire exécuter ; je conclus que Paris n’était point au pouvoir de ce prince, lorsqu’il y fit grâce à des criminels. Cette ville était encore alors une des villes Armoriques, et comme nous le dirons plus bas, elle ne vint au pouvoir des francs que sous le règne de Clovis.

 

CHAPITRE 17

Gondebaud roi des bourguignons se défait de deux de ses frères, Chilpéric et Gondemar ; et il s’empare de leurs partages. Conduite d’Euric dans ses états, et sa mort.

Avant que de commencer l’histoire du règne de Clovis, il convient de rapporter ce qui s’était passé avant la mort de Childéric, dans les pays de la Gaule tenus par les bourguignons, et dont nous n’avons pas encore parlé. On a vu que dès l’année quatre cent soixante et treize, Gundéric roi de cette nation était mort, et qu’il avait laissé quatre fils ; savoir Gondebaud, Godégisile, Gondemar et Chilpéric. On a vu de même que ce dernier était maître de la milice romaine, et nous devons dire ici que quoique ses frères fussent ariens, il ne laissait pas d’être catholique. Quand Grégoire de Tours cite les rois qui avaient fait une fin funeste parce qu’ils avaient vécu dans l’hérésie, il nomme bien Gondebaud, Godégisile et Gondemar ; mais il ne nomme pas leur frère Chilpéric, qui comme nous l’allons voir, finit cependant d’une manière assez tragique, pour tenir sa place dans l’énumération des princes sur qui la profession des erreurs d’Arius avait attiré la colère céleste. Ce que nous pouvons savoir d’ailleurs concernant ce Chilpéric appuie encore l’induction tirée de notre passage de Grégoire de Tours. La femme de ce prince était, ainsi que nous l’avons vu, la grande protectrice des catholiques auprès de son mari, sur l’esprit duquel elle avait beaucoup de crédit. Enfin sainte Clotilde leur fille avait été élevée dans la religion catholique.

Les quatre fils de Gundéric ne furent pas longtemps en bonne intelligence. Vers l’an quatre cent soixante et dix-sept, et peu de temps après qu’Euric eut fait la paix ou établi un armistice entre les puissances de la Gaule, Chilpéric et Gondemar conspirèrent pour détrôner Gondebaud leur frère aîné, et pour s’emparer de son partage, qui était le meilleur apparemment. Godégisile resta neutre durant cette guerre civile. Les deux princes ligués prirent à leur solde un corps des allemands qui s’étaient établis sur les bords du lac de Genève, ou de ceux que nous trouverons bientôt en possession des pays qui sont entre la rive gauche du Rhin et les montagnes de Vosges. Avec un pareil secours ils défirent Gondebaud dans une bataille qu’ils lui donnèrent auprès d’Autun, et ce prince fut réduit à se cacher. Mais ayant été informé peu de temps après, que ses frères avaient congédié leurs troupes auxiliaires, il sortit de sa retraite, et il rassembla une armée à la tête de laquelle il rentra dans Vienne, qui était la capitale du royaume des bourguignons ; c’est-à-dire, le lieu où Gundéric avait fait son séjour ordinaire. La fortune devint aussi favorable à Gondebaud qu’elle lui avait été contraire auparavant. Gondemar réduit à s’enfermer dans une tour, y fut brûlé. Chilpéric, sa femme, ainsi que deux fils et deux filles qu’il avait d’elle, tombèrent encore au pouvoir de Gondebaud. Il fit couper la tête à Chilpéric. La femme de ce prince infortuné fut jetée dans l’eau une pierre au col. Les deux garçons qu’ils avaient eurent la tête coupée, et ils furent jetés dans le même puits où leur mère avait été précipitée. Les soeurs de ces princes, dont l’aînée s’appelait Chroma, et la puînée Clotilde demeurèrent en vie. On se contenta de les reléguer ; l’aînée prit l’habit que portaient alors les filles qui renonçaient au mariage pour se consacrer au service des autels. Clotilde épousa Clovis treize ou quatorze ans après cet événement tragique, et dans la suite elle sut bien tirer vengeance du traitement barbare fait à ses frères, à son père, et à sa mère.

Comme dans cette catastrophe tout le tort n’était pas du côté de Gondebaud, on ne doit pas être surpris qu’Alcimus Ecdicius Avitus fait évêque de Vienne à la fin du cinquième siècle, et obligé en cette qualité de complaire à ce prince, maître de la ville capitale de ce diocèse, ait voulu en quelque façon, si ce n’est le justifier, du moins le rendre excusable. Voici donc ce que cet évêque écrit à Gondebaud lui-même longtemps après l’évènement dont nous venons de parler, et quand ce prince s’était encore défait de Godégisile le seul qui lui restât des trois frères qu’il avait eus : votre tendresse pour vos proches... Avitus espérait comme nous le dirons dans la suite, convertir Gondebaud, lorsqu’il lui écrivit la lettre dont on vient de lire un extrait. Mais lorsque Clovis monta sur le trône des saliens, et c’est ce qu’il importe de dire, Godégisile était encore en vie et il régnait sur une portion de la partie des Gaules qui était occupée par les bourguignons.

Quoique Euric ne soit mort que la quatrième année du règne de Clovis, cependant je crois devoir rapporter ce qui me reste à dire de ce roi des visigots.

Il est rare qu’un conquérant devienne persécuteur. Euric cependant, le devint, et les dix dernières années de son règne il fit des maux infinis aux catholiques pour les obliger à se rendre ariens. Grégoire de Tours écrit qu’Euric faisait couper la tête... Il ne sera point inutile pour mieux éclaircir la matière dont il est question, de faire quelques remarques sur ce passage de Grégoire de Tours.

Quant à Basilius, le père Sirmond croit avec beaucoup de fondement qu’il était évêque d’Aix. Pour ce qui regarde le temps où la lettre qui lui est adressée doit avoir été écrite, je crois qu’on peut la dater des premiers mois de l’empire de Julius Nepos. Le lecteur se souviendra bien des choses que Sidonius informé du traité secret qui se ménageait aux dépens des auvergnats entre Euric et Julius Nepos, écrivit à Graecus évêque de Marseille, pour l’obliger à traverser cet accord plutôt qu’à le favoriser, ce qu’on le soupçonnait de faire. Or la lettre dont il s’agit ici, celle qui est écrite à Basilius, finit en déclamant contre cette même négociation, et par tant elle doit avoir été écrite aussi bien que la lettre à Graecus, après que la négociation eût été nouée, mais avant que le traité eût été conclu ou du moins exécuté : vous, dit Sidonius Apollinaris à Basilius, vous dont l’évêché... Voici ce que dit Sidonius dans le corps de la lettre concernant le traitement qu’Euric faisait aux évêques catholiques des provinces de la Gaule où il était déjà le maître, et ce qui a engagé Grégoire de Tours à citer la lettre de l’évêque d’Auvergne.

Il ne nous est point permis à nous autres pauvres pécheurs d’accuser la providence... Grégoire de Tours dit positivement qu’Euric avait fait mourir quelques-uns de ces prélats ; a-t-il seulement éclairci le texte obscur de Sidonius par ce qu’il en savait d’ailleurs ; ou ce qui me parait plus vraisemblable, n’a-t-il point mal entendu le texte de l’évêque de Clermont qui n’aurait jamais donné à Euric les louanges qu’il lui donne dans des lettres dont nous avons rapporté le contenu, et qui sont postérieures à celles dont nous discutons le sens, s’il eût été notoire que ce roi des visigots avait fait martyriser plusieurs évêques. Je reviens à Sidonius. Il fait ensuite une vive peinture de l’état déplorable où les troupeaux privés de leur premier pasteur étaient réduits, et des vexations qui se faisaient journellement aux catholiques, pour les empêcher d’exercer le culte de leur religion.

Nous verrons dans la suite combien cette persécution d’Euric fut favorable aux progrès de Clovis, parce qu’elle fit craindre aux romains des Gaules qui presque tous étaient catholiques, qu’ils n’eussent souvent à essuyer de pareilles tempêtes, tant qu’ils seraient sous la domination des visigots et des bourguignons. Les uns et les autres étaient également ariens.

Enfin Euric après un règne d’environ dix-sept ans, mourut vers la fin de l’année quatre cent quatre-vingt-trois de l’ère chrétienne. Voici ce que dit à ce sujet Isidore de Séville. Euric mourut dans Arles de mort naturelle... Tout le monde sait que l’ère d’Auguste, qui a été en usage en Espagne jusque dans le quatorzième siècle, précède de trente-huit ans l’ère chrétienne. Ainsi Euric sera mort, comme nous venons de le dire, à la fin de l’année de Jésus-Christ quatre cent quatre-vingt-trois ou bien au commencement de l’année suivante, et par conséquent la dixième année, soit courante, soit révolue, du règne de Zénon parvenu à l’empire en quatre cent soixante et quatorze. Nous ferons observer comme une nouvelle preuve de ce que nous avons dit concernant les prérogatives du trône d’orient, qu’Isidore qui écrivait en occident date la mort d’Euric par les années de l’empereur d’orient, parce qu’il n’y avait plus d’empereur en occident, lorsqu’elle arriva.

Nous avons remarqué ci-dessus en parlant de la durée de l’exil de Childéric, qu’il était impossible que, comme le dit aujourd’hui le texte de Grégoire de Tours, Euric eût régné vingt-sept ans ; les copistes auront corrompu peu à peu ce texte, et comme l’abréviateur a écrit qu’Euric n’avait régné que vingt ans, on peut croire que du temps de l’abréviateur le texte de Grégoire de Tours n’était point encore entièrement dépravé et qu’il portait, qu’Euric n’avait point régné davantage. Si cette faute est la cause, ou bien si elle est l’effet de celles qui sont dans la date de la durée de l’administration de la première Aquitaine et qui fut conférée à Victorius par Euric, je n’en sais rien. Il est seulement certain que les dates en sont aussi fausses que l’est celle de la durée de la disgrâce de Childéric. Grégoire de Tours ayant dit que Victorius n’avait eu cet emploi que la quatorzième année du règne d’Euric, et que cet officier l’avait gardé neuf ans ; il ajoute qu’Euric avait encore régné quatre ans après la retraite de Victorius. Ces trois nombres d’années font ensemble le nombre de vingt-sept ans, et par conséquent Euric, suivant ce calcul, devrait avoir régné en tout vingt-sept ans. Mais ce prince comme on l’a déjà dit, ne saurait avoir régné ce temps-là. Nous avons vu qu’il ne monta sur le trône qu’en l’année quatre cent soixante et sept, et nous voyons qu’il mourut au plus tard dès l’année quatre cent quatre-vingt-cinq, puisque Alaric Second son fils et son successeur, mort en cinq cent sept, ne mourut cependant qu’après avoir commencé la vingt-troisième année de son règne.

 

CHAPITRE 18

Avènement de Clovis à la couronne. Il est pourvu bientôt après d’une des dignités de l’empire que son père avait tenues. Lettre écrite à Clovis par saint Remy à ce sujet-là. Affection des Gaules pour les francs. Histoire d’Aprunculus évêque de Langres, et chassé de son siége comme partisan de Clovis. Justification de cet évêque.

Clovis qui n’avait que quarante-cinq ans lorsqu’il mourut en cinq cent onze, n’avait par conséquent que quinze à seize ans en quatre-vingt-un, et lorsqu’il parvint à la couronne de la tribu des francs établie dans le Tournaisis. Son âge ne l’empêcha pas néanmoins d’être encore revêtu peu de temps après son avènement au trône, de celle des dignités militaires de l’empire romain que Childéric avait exercée, et qui suivant les apparences était, comme nous l’avons déjà dit, l’emploi de maître de la milice. La même puissance qui avait conféré au père la dignité dont il s’agit, la conféra encore au fils, et Clovis qui ne fit point de difficulté d’accepter à l’âge de quarante-deux ans le consulat auquel l’empereur Anastase le nomma pour lors, peut bien aussi avoir accepté quand il était encore adolescent, le généralat que l’empereur Zénon, ou les romains des Gaules lui auront conféré. Quoiqu’il en soit, il est toujours certain que Clovis, quand il était encore dans sa première jeunesse, et par conséquent peu de temps après la mort de son père, lui succéda dans un emploi que ce père avait eu au service d’un autre prince, et qui donnait l’administration des affaires de la guerre. Une des lettres de saint Remy à Clovis servira de preuve à ce que nous venons d’avancer. Nous observerons avant que de la rapporter, que saint Remy quand il l’écrivit, était déjà évêque de Reims depuis vingt ans. Lorsqu’il mourut au mois de janvier de l’année de Jésus-Christ cinq cent trente-trois, il avait déjà siégé suivant Grégoire de Tours, plus de soixante et dix ans, et suivant Flodoard, il en avait siégé soixante et quatorze.

Ainsi saint Remy devait avoir été élu évêque de Reims vers l’année quatre cent cinquante-neuf. Ses grandes qualités acquises et naturelles, et plus de vingt années d’épiscopat dans une ville métropolitaine et, qui dès le temps de Jules César était regardée avec respect par la plupart des belges, devaient donc avoir donné déjà au saint une grande considération dans les Gaules, et cela d’autant plus que les temps difficiles survenus depuis son exaltation, n’avaient fourni aux grands hommes, que trop d’occasions de manifester leurs talents. Ainsi la réputation de notre saint que la providence avait destiné pour être l’apôtre des francs, et pour avoir plus de part qu’aucun des capitaines qui servaient Clovis, à l’établissement de notre monarchie, fleurissait déjà dans toutes les Gaules, lorsque ce prince parvint à la couronne. Sidonius Apollinaris qui mourut un an ou deux après cet avènement, ayant trouvé moyen d’avoir une copie de quelques discours prononcés par saint Remy, il écrivit à saint Remy pour le supplier de lui envoyer ses ouvrages à l’avenir, et nous avons encore cette lettre. Vous êtes, lui dit-il dans cette épître, l’homme le plus éloquent qui vive aujourd’hui... Remy évêque, à l’illustre seigneur le roi Clovis, célèbre par ses vertus...

Nous remarquerons en premier lieu, qu’il s’agit ici un emploi que les pères de Clovis avaient tenu éritablement, mais où ce prince était parvenu à cause de sa modération ; c’est conséquemment par une autre voie que celle de succession ; c’est ce qui ne convient guère à la couronne des francs saliens, qui dès lors était successive ou comme successive. La lettre dit vos pères au pluriel, parce que peut-être Mérovée grand-père de Clovis avait exercé durant quelque temps l’emploi que Childéric exerçait lorsqu’il mourut. Peut-être aussi saint Remy entend-il parler en disant à Clovis vos pères, et de Childéric, et de quelques-uns des rois francs que nous avons vus maîtres de la milice sous les empereurs d’occident, et qui pouvaient être du nombre des ancêtres de Clovis. Nous ne savons que très imparfaitement la généalogie de ce prince, dont nous ne connaissons certainement que le père et l’aïeul ; ainsi l’histoire ne fournit rien qui contredise notre conjecture. En second lieu, l’emploi dont il s’agit, est qualifié d’administration, et nous avons déjà eu l’occasion de dire que ce mot convenait à la gestion d’un officier qui commande au nom d’autrui, et qui exerce une autorité déposée entre ses mains, mais non pas à un souverain qui exerce une autorité qui lui est propre, qui lui appartient personnellement. En troisième lieu, je remarquerai que le reste de la lettre appuie encore mes premières observations. Il contient des conseils qui regardent la conduite que Clovis doit tenir, comme maître absolu du Tournaisis, et d’autres qui regardent la conduite que ce prince avait à tenir comme maître de la milice romaine dans les provinces obéissantes. Le conseil donné à Clovis de ne point faire d’exaction dans son bénéfice militaire, regarde le Tournaisis, ou si l’on veut, le royaume de ce prince. Nous avons vu dès le premier livre de cet ouvrage que les bénéfices militaires n’étaient autre chose que la jouissance d’une certaine étendue de terres que les empereurs donnaient aux soldats, et aux officiers pour leur tenir lieu de solde, et de récompense. Nous avons vu aussi qu’il était devenu d’usage sous les derniers empereurs, de conférer aux barbares qui s’étaient attachés au service de la monarchie romaine, de ces sortes de bénéfices, et que ceux qui en avaient obtenus s’appelaient les létes, ou les contents. Saint Remi qui était encore sujet de l’empire, pouvait-il suivant ses principes donner un nom plus convenable à l’état que les auteurs de Clovis avaient conquis sur la monarchie romaine, qu’en qualifiant cet état de bénéfice militaire, c’est-à-dire d’une étendue du territoire, dont on laissait jouir Clovis et les francs ses sujets en qualité de troupes auxiliaires. C’est encore sur la manière de gouverner cet état que sont donnés les conseils qui concernent le traitement que Clovis doit faire à tous ses sujets, et sur l’obligation de laisser un accès libre à son prétoire. On peut bien penser que Clodion dès qu’il se fût rendu maître par force des pays qui sont au nord de la Somme, n’y souffrit plus aucun des officiers du préfet du prétoire des Gaules, et qu’il s’y mit en possession du pouvoir civil aussi bien que du pouvoir militaire. Il y aura donc rendu la justice non seulement aux francs, mais aussi aux anciens habitants du pays, aux romains. Tel est encore le conseil de ne parler d’affaires qu’avec les senieurs, c’est-à-dire avec ceux des francs, qui par les dignités où leur âge les avait fait parvenir, étaient les conseillers nés de leur roi, et les meilleurs ministres qu’il pût consulter. Nous parlerons plus au long des senieurs des francs dans le dernier livre de cet ouvrage.

Quant au conseil de ne point disputer la préséance aux évêques, de prendre leur avis, et de vivre en bonne intelligence avec eux, il regarde Clovis comme maître de la milice. En effet, et nous allons le voir incessamment, il n’y avait point alors plusieurs évêchés dans le royaume de Clovis. Il n’y avait que celui de Tournay ; au contraire il y avait alors plusieurs évêchés dans le département du maître de la milice. Ce qu’ajoute saint Remy confirme notre observation. Tant que vous vivrez, dit-il, en bonne intelligence avec les évêques, vous trouverez toute sorte de facilité dans l’exercice de votre emploi. votre province sera beaucoup mieux affermie. on sait que les latins disaient souvent : la province de quelqu’un, pour dire son emploi, ou sa fonction, de quelque nature qu’elle fût.

Si notre évêque qui parle si bien des vertus chrétiennes, et qui montre un si grand dévouement pour son prince dans la lettre qu’il écrivit à Clovis quelque temps après son baptême, et que nous rapporterons en son lieu, ne parle dans celle que nous commentons à présent, que des vertus morales ; si ce prélat s’y explique moins en sujet qu’en allié, c’est par deux raisons. Clovis était encore païen lorsque saint Remy lui écrivit la lettre dont il est ici question, et d’un autre côté saint Remy n’était pas encore sujet de ce prince. Clovis n’était pour lors reconnu dans le diocèse de Reims, et dans les provinces obéissantes que pour maître de la milice ; il n’y avait encore aucune autorité dans les matières de justice, police et finance, parce que le pouvoir civil y était toujours exercé par les officiers subordonnés au préfet du prétoire des Gaules. Quoiqu’il n’y eût plus alors dans Arles, qui était sous la puissance des visigots, un préfet du prétoire, néanmoins les officiers qui lui répondaient, ses subalternes, continuaient d’exercer leurs fonctions chacun dans son district particulier, sous la direction ou du président de leur province, ou du sénat de chaque ville. Mais lorsque saint Remy écrivit sa seconde lettre à Clovis, celle que nous avons promis de rapporter ; Clovis s’était déjà rendu maître, comme on le verra, de toute la partie des Gaules qui est entre la Somme et la Seine.

Après y avoir exercé quelque temps le pouvoir militaire seulement, il s’y était arrogé le pouvoir civil. Enfin Clovis était chrétien. Il est vrai que saint Remy donne déjà dans la suscription de sa première lettre, de celle que nous avons rapportée, le titre de dominus ou de seigneur à Clovis. Mais saint Remy vivait dans le cinquième siècle, temps où les romains donnaient déjà par politesse le titre de seigneur à leurs égaux, et même à des personnes d’un rang inférieur. Combien de lettres de Sidonius Apollinaris écrites à des personnes dont le rang n’était pas supérieur au sien, sont adressées au seigneur tel. Mais et ceci seul déciderait ; nous avons dans le recueil de Duchesne des lettres écrites par saint Remy, à des évêques dont il se plaignait amèrement, auxquels il ne laisse pas de donner le titre de dominus dans la suscription.

Est-il possible, dira-t-on, que les romains des provinces obéissantes aient pu nommer, et même qu’ils aient voulu reconnaître pour maître de la milice un prince qui possédait déjà de son chef un royaume assez considérable, et limitrophe de leur territoire ? N’était-ce pas lui mettre en main un moyen infaillible de se rendre bientôt aussi absolu dans leur pays, qu’il l’était déjà dans son propre état. Je tombe d’accord que les provinces obéissantes, en reconnaissant le roi des francs saliens pour maître de la milice, le mirent à portée de se rendre réellement souverain de leur pays, et d’exécuter ce que nous lui verrons faire en l’année quatre cent quatre-vingt-douze. Mais le fait me parait prouvé ; il est encore rendu très vraisemblable par l’exemple de Chilpéric roi des bourguignons et par d’autres pareils, et nous ne sommes pas assez instruits sur l’histoire de ce temps-là pour blâmer ceux qui gouvernaient alors dans les provinces obéissantes, et pour les traiter d’aveugles qui se guidaient les uns les autres. Ils auront bien prévu les suites que pouvait avoir leur choix ; mais ce qui arrive tous les jours aux plus éclairés, ils auront pris un parti dangereux pour se tirer d’un pas encore plus dangereux. Quand les états généraux des Provinces-Unies, laissèrent au prince d’Orange après qu’il eut été fait roi d’Angleterre sous le nom de Guillaume III la charge de capitaine général et d’amiral général : quand les états des cinq provinces dont il était statholder, lui laissèrent l’autorité de gouverneur ? Ignoraient-ils les inconvénients du parti qu’ils prenaient. Non certes, mais en se conduisant comme ils se conduisirent, ils voulaient éviter des inconvénients qui leur semblaient encore plus à craindre que ceux auxquels ils savaient bien qu’ils s’exposaient. Il n’y a que les hommes qui n’ont jamais eu aucune part aux affaires publiques qui puissent ignorer, que les états sont très souvent dans la triste nécessité de ne pouvoir choisir qu’un mauvais parti, et qu’on n’appelle quelquefois le bon parti celui qu’ils prennent, que parce qu’il est moins mauvais que les autres.

Je reviens aux romains des Gaules. Si dans les conjonctures fâcheuses où ils se trouvaient à la fin du cinquième siècle ils n’eussent point ou pris ou accepté successivement Childéric et Clovis pour maître de la milice, il leur aurait fallu reconnaître en cette qualité quelqu’autre roi des francs, qui n’aimait pas les romains autant que ces princes les aimaient. Peut-être les provinces obéissantes, si elles n’eussent point pris le parti après la mort de Chilpéric, de reconnaître le roi des francs pour maître de la milice, auraient-elles été obligées à se soumettre pleinement au gouvernement de Gondebaud frère de Chilpéric, et comme lui un des rois des bourguignons. Nous avons vu que Gondebaud était patrice de l’empire d’occident, et nous avons dit quel pouvoir donnait le patriciat à ceux qui en étaient revêtus. Ils étaient après les empereurs et les consuls les premières personnes de l’empire, et comme tels ils pouvaient s’arroger tout le pouvoir civil et le pouvoir militaire dans les lieux où l’empereur et le consul n’étaient pas. Il n’y avait alors ni empereur en occident, ni consul dans les Gaules.

Gondebaud était en état de soutenir avec force les prétentions qu’il pouvait avoir comme patrice, sur les provinces obéissantes. Il était à la tête d’une nation brave et nombreuse. Nous allons voir qu’il était maître de la cité de Langres, qui tenait en sujétion une partie des provinces obéissantes, et il avait assez de crédit à Constantinople pour obtenir les diplômes qu’il demanderait à Zénon que les romains des Gaules regardaient alors comme leur empereur légitime. Nous rapporterons dans la suite plusieurs preuves des liaisons étroites que Gondebaud entretenait avec les empereurs d’orient. Dans ces conjonctures, si les provinces obéissantes n’eussent point choisi Clovis pour maître de la milice dès qu’elles eurent appris la mort de Childéric, elles eussent été de nouveau exposées à tomber sous le pouvoir de Gondebaud, qui aurait voulu comme patrice, être le maître du gouvernement civil aussi bien que du gouvernement militaire. Du moins Clovis qui devenait seulement maître de la milice, devait-il laisser l’administration du pouvoir civil à ceux qui depuis plusieurs années étaient en possession de l’exercer.

D’un autre côté, les romains des provinces obéissantes, et surtout les ecclésiastiques, devaient mieux aimer, s’il fallait avoir un roi barbare pour maître, d’en avoir un qui fût païen, qu’un qui fût hérétique. Il y avait moins à craindre pour eux, de Clovis idolâtre, que de Gondebaud arien. Le paganisme était sensiblement sur son déclin, et l’on pouvait se promettre plutôt la conversion d’un prince païen, que celle d’un prince arien. En second lieu, comme la religion païenne n’avait rien de commun avec la religion chrétienne, les prêtres païens n’avaient aucun droit apparent de demander à leurs princes de les mettre en possession des églises bâties et dotées par les chrétiens. Au contraire les ecclésiastiques ariens, qui faisaient profession du christianisme, et qui même osaient prétendre que leur communion fût la véritable église chrétienne, avaient un prétexte plausible de demander les temples et les revenus du clergé catholique, et ils ne les demandaient, et ne les obtenaient que trop souvent. Ce qu’Euric qui vivait encore pour lors, faisait tous les jours dans les provinces où il était le maître, devait faire appréhender encore plus aux catholiques des provinces obéissantes de tomber sous la domination de Gondebaud. La persécution d’Euric devait même inspirer aux catholiques qui se trouvaient sous la domination des bourguignons, le dessein de secouer, dès que l’occasion s’en présenterait, le joug dangereux de tous les ariens.

Le témoignage de Grégoire de Tours que je vais rapporter, montrera bien que les romains des Gaules pensaient alors, comme je viens de les faire penser, et qu’ils aimaient mieux être sous le pouvoir de Clovis encore païen, que sous celui de Gondebaud arien. Je dois même suivant l’ordre chronologique faire lire ici ce témoignage de Grégoire de Tours, puisque l’évènement à l’occasion duquel il le rend, arriva la première ou la seconde année du règne de Clovis. Nous avons vu que ce prince était monté sur le trône en quatre cent quatre-vingt-un, et le fait qu’on va lire arriva dans le temps de la mort de Sidonius Apollinaris dixième évêque de l’Auvergne, décédé en quatre cent quatre vingt-deux.

Grégoire de Tours parlant des cabales et des brigues auxquelles donnait lieu la vacance du siége épiscopal de l’Auvergne arrivée par la mort de Sidonius, dit : ce saint avait prédit lui-même avant que de mourir,... Ils en furent punis miraculeusement, et notre historien, après avoir raconté leur châtiment, ajoute : qu’arrive-t-il cependant ?... Bien des gens pourront penser que sa prophétie ne fut qu’une prédiction humaine, et fondée sur la connaissance qu’il avait de la découverte que les bourguignons venaient de faire des intelligences d’Aprunculus avec les francs, comme de l’inclination que les auvergnats avaient déjà pour les derniers, et par conséquent pour tous leurs partisans. L’aversion de Sidonius pour les visigots, la crainte d’un nouvel exil, et sa haine pour l’arianisme avaient bien pu le faire entrer lui-même dans les vues d’Aprunculus. Nous verrons encore dans la suite de l’histoire trois autres évêques catholiques chassés de leurs siéges, comme coupables d’intelligence avec Clovis. On peut même croire que tous ceux qui étaient de ses amis dans les pays tenus par les visigots, et par les bourguignons, ne furent pas découverts, et que tous ceux qui furent découverts, ne furent point pour cela chassés de leurs siéges.

Au reste ces prélats ont pu faire tout ce qu’ils ont fait pour servir Clovis au préjudice des barbares qui s’étaient cantonnés dans leurs diocèses, sans mériter en aucune manière le nom de rebelles. La condition de ces prélats n’était pas celle des évêques dont le souverain naturel a par un traité revêtu de toutes les formes, cédé les diocèses à un autre souverain, et qui en conséquence de ce traité par lequel ils ont été libérés de droit de leur premier serment, ont prêté un autre serment de fidélité à leur nouveau maître. L’empire n’avait point encore cédé valablement la pleine souveraineté d’aucune portion des Gaules. Les gaulois étaient donc encore dans les temps dont je parle, sujets de l’empire, et non pas sujets des rois visigots et des rois bourguignons. Au contraire nos évêques ne pouvaient regarder ces princes, que comme des tyrans, que comme des usurpateurs, qui voulaient se rendre souverains absolus dans les contrées où tout au plus ils devaient avoir des quartiers. Ainsi durant l’espèce d’anarchie qui a eu lieu dans les Gaules depuis le renversement du trône d’occident, jusqu’à la cession formelle de cette grande province de l’empire, faite aux enfants de Clovis par Justinien vers l’année cinq cent quarante, et dont nous parlerons quand il en sera temps, les évêques qui n’y avaient d’autre souverain légitime, que l’empereur d’orient dont l’éloignement ne leur permettait pas de recevoir les ordres à temps, ont dû souvent agir de leur chef, et prendre dans les conjonctures pressantes, le parti qui leur paraissait le plus convenable aux intérêts de la religion catholique comme au salut de leur patrie. Ils ont pu favoriser des barbares au préjudice d’autres barbares, et appeler le franc, lorsqu’ils avaient de justes sujets de plaintes contre le visigot ou contre le bourguignon, qui avaient envahi leurs diocèses. Ils ont pu faire en un mot en qualité de premiers citoyens de leurs diocèses, tout ce que peut faire un officier qui n’est point à portée de recevoir un ordre spécial de son prince, concernant des affaires imprévues, et sur lesquelles il faut néanmoins prendre incessamment un parti.

 

CHAPITRE 19

Quelle pouvait être la constitution du royaume de Clovis, et son étendue. Les rois des autres tribus des francs étaient indépendants de lui. Des forces de Clovis. Différentes manières d’écrire le nom de ce prince. De l’autorité de la vie de saint Rémy écrite par Hincmar.

Lorsque les officiers de l’empereur laissèrent Mérovée, et les autres rois des francs maîtres de Tournay, de Cambrai, en un mot de la partie des Gaules renfermée entre le Vahal, l’océan et la Somme, et que ces princes ou leurs auteurs avaient occupée vers l’année quatre cent quarante-cinq, je crois bien que ce fut à condition que la monarchie romaine en conserverait toujours la souveraineté. On aura stipulé, que nos barbares se contenteraient d’y jouir en qualité de ses confédérés, d’une portion des fonds et des revenus publics, qui leur tiendrait lieu de solde. Je m’imagine donc, que la condition de la partie des Gaules dont il s’agit ici, fut alors précisément telle que l’est aujourd’hui dans la même contrée, la condition de Furnes, d’Ypres, de Menin et de Tournay, en conséquence du traité de barrière fait entre l’empereur d’un côté et le roi d’Angleterre et les états généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas de l’autre, en mille sept cent quinze. Suivant ce traité, la souveraineté de ces quatre villes et de leurs districts, appartient bien toujours à l’empereur, en sa qualité de chef de la maison d’Autriche, mais leurs hautes puissances y ont le droit des armes, et celui de s’y faire payer d’une manière ou d’une autre, les sommes nécessaires pour entretenir les fortifications et les troupes qu’elles y doivent avoir en garnison.

Que sera-t-il arrivé dans Tournay et dans les autres villes des Gaules, où les romains avaient consenti de gré ou de force que les francs eussent des quartiers. C’est que durant les troubles survenus après la mort de Valentinien III nos barbares se seront arrogé dans ces contrées limitrophes de l’ancienne France, tous les droits de la souveraineté, ou sous un prétexte ou sous un autre. Rien n’est plus facile, quand on a le droit des armes dans un pays, que d’y usurper les autres droits de souveraineté. Il aura fallu lever des subsides extraordinaires dans quelques cas urgents. Le moyen d’imposer et d’exiger des taxes avec équité et avec la promptitude requise, si l’on n’a point à sa dévotion tous les tribunaux et tous les magistrats qui peuvent traverser en mille manières la levée des deniers ? Les rois francs se seront mis donc en possession de nommer les officiers civils, dans la présomption que ceux qu’ils auraient nommés, seraient confirmés par le préfet du prétoire des Gaules. Sur le refus qu’il aura fait de confirmer quelqu’un de ces officiers, on se sera abstenu de lui demander davantage son agrément, et les rois francs auront installé en leur propre nom tous les officiers civils des villes et autres lieux où ces princes avaient leurs quartiers. Enfin les armes, comme le dit Tacite, attirent si bien à elles toute l’autorité, que celui qui a le droit des armes dans quelque lieu, s’en rend le véritable souverain insensiblement, et pour ainsi dire, sans y penser. Je conclus donc que Clovis était également revêtu du pouvoir civil et du pouvoir militaire dans son royaume, bien que cet état fût encore, suivant le droit des gens, une portion du territoire de l’empire.

Ce royaume était-il étendu ? Mon sentiment est qu’il comprenait uniquement le Tournaisis, quelques autres pays situés entre le Tournaisis et le Vahal, et suivant les apparences, la portion de l’île des bataves que les saliens avaient occupée dès le règne de l’empereur Constans, et dont on ne voit point dans l’histoire que les romains les aient jamais expulsés. Il est vrai qu’aucun auteur du cinquième ou du sixième siècle ne nous dit expressément quelles étaient les bornes du royaume que Childéric laissa en mourant à son fils ; mais je m’appuie sur deux raisons pour croire que l’étendue de cet état fut très petite. La première de ces raisons est, que les cités qui confinent avec le Tournaisis, étaient possédées par d’autres rois lors de l’avènement de Clovis à la couronne. La seconde, c’est que nous savons positivement que le nombre des francs sujets de Clovis était encore très petit la seizième année de son règne. Il convient de déduire tous ces faits et toutes ces raisons.

Comme Childéric fut enterré à Tournay, on ne saurait douter qu’à sa mort il ne fût maître de cette ville, et qu’il ne l’ait laissée à son fils. Nous savons encore que Clovis lui-même y fit sa résidence ordinaire les premières années de son règne. Saint Ouen évêque de Rouen dans le septième siècle, dit en parlant de la promotion de saint Éloi son contemporain et son ami, aux évêchés de Tournay et de Noyon qui pour lors étaient unis. Voilà comment ils conférèrent à un orfèvre,... Or en quels temps Tournay a-t-il pu être une ville royale, la ville dans laquelle le roi du peuple qui l’avait conquise faisait son séjour ordinaire, en un mot une ville capitale, si ce n’est durant les premières années du règne de Clovis et sous Childéric et sous Mérovée les successeurs de Clodion, qui comme nous l’avons vu, s’en était emparé vers l’an quatre cent quarante-quatre. Dès que Clovis eut conquis la cinquième année de son règne, les pays où Syagrius s’était cantonné, il fit son séjour ordinaire à Soissons, et il continua d’y demeurer jusqu’aux temps qu’il transporta le siège de sa monarchie à Paris, où il est toujours demeuré depuis. Nous parlerons de ces évènements dans la suite.

En effet après que les Gaules eurent été assujetties à la monarchie française, tous les autres francs eurent longtemps une considération particulière pour les francs du Tournaisis, parce que ceux-ci descendaient apparemment des francs dont Clovis était né roi, et qui lui avaient aidé à faire ses premières conquêtes. On regardait donc alors les francs du Tournaisis, comme l’essaim le plus noble de la nation, comme la tribu qui avait jeté les premiers fondements de la grandeur de la monarchie. Deux francs du Tournaisis ayant une querelle l’un contre l’autre, la reine Frédégonde voulut les accorder elle-même, dans la crainte que leurs démêlés ne donnassent lieu à de grands désordres à cause des partisans que chacun d’eux trouverait. Cette princesse ne pouvant point venir à bout de les accorder, elle se porta jusqu’à les faire assassiner de la manière la plus barbare, afin d’éteindre l’étincelle qui pouvait allumer le feu ;mais ce meurtre fit soulever toute la Champagne où elle était alors, et ce ne fut point sans peine qu’elle se sauva.

On peut aussi regarder la considération qu’on avait dans la monarchie pour les francs du Tournaisis, comme une des causes pour lesquelles sous la troisième race, la cité de Tournai demeura soumise immédiatement à nos rois. Dans le temps de la formation des grands fiefs, Tournai resta une régale, c’est-à-dire, une enclave qui bien que située au milieu du territoire d’un vassal puissant, ne reconnaissait point le pouvoir de ce vassal, mais relevait nuement de la couronne, et ne recevait d’autres ordres que ceux du seigneur suzerain ou du roi. Tournai n’a donc point reconnu les comtes de Flandres, quelque puissants qu’ils aient été, jusqu’en mille cinq cent vingt-neuf, que le roi Français Premier le céda par la paix de Cambrai à l’empereur Charles-Quint comte de Flandres. Pour revenir au royaume auquel Clovis succéda, après avoir fait voir qu’il comprenait le Tournaisis, et que très probablement il s’étendait jusque dans l’île des bataves du côté du septentrion, faisons voir que des trois autres côtés il ne pouvait guère s’étendre au-delà des limites de la cité de Tournai. Du côté de l’orient, le Tournaisis confinait avec la cité de Tongres, et peut-être avec celle de Cologne ; car qui peut savoir précisément quelles étaient alors les limites de ces trois cités. Or nous savons par l’histoire que Clovis n’occupa la cité de Cologne qu’après la mort de Sigebert roi des ripuaires arrivée au plutôt en l’année cinq cent neuf. Quant à la cité de Tongres, Grégoire de Tours dit en termes exprès que Clovis ne la subjugua que la dixième année de son règne. Du côté du midi, le royaume de Clovis était borné par celui de Regnacaire qui tenait la cité de Cambrai. Nous verrons encore que Clovis, lorsqu’il eut affaire contre Syagrius en quatre cent quatre-vingt-six, n’était point le maître de la cité de Reims dont le diocèse de Laon n’avait pas encore été démembré. Tenait-il quelque chose dans la cité de Vermandois ? Je l’ignore. Enfin l’état du roi Cararic, qu’on ne saurait placer ailleurs qu’entre l’océan et l’Escaut, devait bien resserrer du côté de l’occident le royaume de Clovis. D’ailleurs on verra par la suite de l’histoire, que ce prince conquit et qu’il ne conquit qu’en différents temps, tous ceux des pays qu’il laissa unis à sa couronne quand il mourut, et qui ne sont point du nombre de ceux dont nous avons dit qu’il hérita.

On ne saurait dire que j’aie tort de circonscrire le royaume de ce prince dans des bornes aussi étroites que le sont celles que je lui ai marquées : on ne saurait alléguer que s’il est vrai en un sens que le royaume de Clovis était borné au Tournaisis, et à quelques pays alors peu habités, il est aussi vrai dans un autre sens que le royaume de Clovis était beaucoup plus étendu ; puisque le roi des ripuaires, le roi de Cambrai, et les autres rois francs étaient dépendants de lui, et qu’il pouvait disposer de leurs forces ainsi que des siennes propres. Cette supposition qui fait de tous les états possédés alors par les différentes tribus des francs un seul et même corps d’état gouverné par le même chef suprême, en un mot un seul et même royaume, a contribué autant qu’aucune autre erreur, à donner une fausse idée de l’établissement de notre monarchie. Je vais donc montrer que dans le temps où Clovis succéda au roi Childéric, les rois des différentes tribus de la nation des francs, étaient indépendants les uns des autres ; tous les rois qu’on vient de nommer, étaient bien en quatre cent quatre-vingt-un les alliés de Clovis, mais ils n’étaient pas ses sujets, ni même pour parler le langage des siècles postérieurs, ses vassaux. Les tribus sur lesquelles ces princes régnaient ne passèrent sous la domination de Clovis, qu’en cinq cent neuf au plutôt. Ce fut alors seulement que ce prince qui n’avait été jusque là, qu’un des rois des francs, devint roi de tous les francs, ou roi des francs absolument.

Quand les titres de plusieurs princes sont égaux, la raison veut qu’on suppose que leur rang soit égal, à moins que le contraire n’apparaisse par quelque preuve authentique. Or tous les chefs des différentes tribus du peuple franc portaient alors également le nom de roi, et l’on ne trouve point dans les monuments du cinquième et du sixième siècles, que parmi ces rois il y en eût un dont la couronne fût d’un ordre supérieur à celle des autres, de manière qu’elle donnât droit au prince qui la portait de se faire obéir par ceux dont le titre était égal au sien, comme par des inférieurs : il y a plus, les monuments littéraires de nos deux siècles fournissent plusieurs faits capables de prouver que Clovis n’avait aucune supériorité de juridiction, ni de commandement sur les autres rois des francs. Lorsque Clodéric fils de Sigebert roi des ripuaires eut tué son père, Clovis qui avait formé le projet de se défaire du meurtrier pour s’emparer du royaume de Sigebert, ne fit point le procès au meurtrier devant sa tribu, qui ne pardonnait pas non plus que les autres tribus des francs, le parricide et les crimes de lèse-majesté. Clovis en usa comme un prince en use en cas pareils envers un autre prince, qui n’est son justiciable en aucune manière. Le roi des francs saliens trama un complot contre Clodéric, et ce fut en conjuré, et non point en juge qu’il le fit mourir. Clovis le fit assassiner par des meurtriers apostés. Nous raconterons ce fait plus au long quand il en sera temps.

D’ailleurs depuis qu’il y a des empires et des monarchies, la subordination d’une couronne à une autre couronne, a toujours établi en faveur de la couronne dominante, le droit de réunir à elle la couronne inférieure au défaut de ceux qui étaient appelés à la porter, ou du moins le droit d’en disposer en faveur d’un tiers capable de la porter. Dès que les royaumes dépendants de l’empire romain venaient à vaquer de cette manière-là, les empereurs les réduisaient en forme de provinces, ou bien ils les conféraient aux personnes qu’il leur plaisait d’en gratifier. Ainsi dans la supposition que la couronne des ripuaires eût été pour parler à notre manière, mouvante de la couronne des saliens, Clovis aurait réuni de droit la couronne des ripuaires à celle des saliens au défaut d’un descendant de Sigebert capable de lui succéder. En cas pareil la couronne des ripuaires était dévolue de droit à Clovis.

Voilà néanmoins ce que Clovis ne prétendit point, et voici comment Grégoire de Tours, après avoir narré la manière dont ce prince fit assassiner Clodéric, raconte l’élection que les ripuaires firent du roi des saliens pour roi de la tribu des ripuaires.

Clovis ayant été informé que Clodéric avait eu la même destinée que Sigebert son père,... Cette élection et cette nouvelle inauguration de Clovis ne se seraient point faites, si la couronne des ripuaires eût été ce que nous appelons mouvante de la couronne des saliens. Les saliens eux-mêmes n’auraient point souffert un pareil procédé qui eût donné atteinte à des droits dont l’on est très jaloux quand on croit les avoir.

Voici encore un fait propre à montrer que les autres rois des francs n’étaient point dans aucune dépendance de Clovis. Ce prince lorsqu’il fit son expédition contre Syagrius en l’année quatre cent quatre-vingt-six, voulut engager Cararic à joindre ses forces aux siennes ; Cararic n’en voulut rien faire. Le roi des saliens fut, comme on peut bien le croire, piqué jusqu’au vif de ce refus, et sans doute il eût satisfait son ressentiment bientôt après sa victoire, si Cararic eût été son inférieur, et si le refus que Cararic avait fait, eût pu être traité de félonie. Néanmoins Clovis après avoir pleinement triomphé de Syagrius, ne dit rien à Cararic. Clovis différa sa vengeance pendant plus de vingt années faute de trouver occasion de l’exercer plutôt. Il ne put, comme nous le verrons, se faire raison de Cararic qu’en l’année cinq cent neuf. On observera même que lorsque Clovis se vengea, ce ne fut point en supérieur qui se fait justice d’un inférieur contumace ; ce fut en égal et par des voies qui font bien voir qu’il n’avait aucune sorte de juridiction sur celui qu’il sacrifiait à son ressentiment. Dès que Clovis, dit Grégoire de Tours, eût été proclamé roi des ripuaires,... nous verrons le reste en son lieu.

Ce qui achève de montrer que les rois francs contemporains de Clovis étaient indépendants les uns des autres, c’est que les rois francs successeurs de Clovis étaient aussi peu dépendants les uns des autres que le sont aujourd’hui les têtes couronnées. Quoiqu’ils descendissent tous de Clovis, et qu’il y eût par conséquent parmi eux une ligne aînée, le chef de cette ligne n’avait aucune sorte d’autorité ou d’inspection sur les royaumes possédés par ses cadets ou par les fils de ses cadets. Quoique les partages de tous ces princes ne fussent autre chose au fonds, que des portions différentes de la monarchie française, qui toutes devaient même être réunies réciproquement les unes aux autres au défaut de la postérité masculine des compartageants, néanmoins il n’y avait aucune subordination entre leurs possesseurs. Tous les successeurs de Clovis étaient également souverains indépendants. Chaque partage formait un royaume à part, et que le prince auquel il était échu, gouvernait indépendamment des autres rois. On observe même en donnant quelqu’attention aux pactes et aux traités que les rois mérovingiens faisaient les uns avec les autres, que ces princes regardaient réciproquement les partages où régnaient leurs frères et leurs cousins, comme des royaumes étrangers. Si la monarchie française lorsqu’elle était divisée en plusieurs partages, ne laissait pas d’être encore un même corps d’état, ce n’était qu’à quelques égards, et parce qu’en certains cas tous ces partages étaient réunissables les uns aux autres.

Nonobstant ce lien, nos partages appelés en latin, sortes, subsistaient en forme d’états séparés, et qui n’avaient d’autre obligation l’un envers l’autre, que celles qu’impose le droit des gens aux états voisins l’un de l’autre, ou celles qui étaient contenues dans les traités que leurs souverains faisaient entre eux. En effet les sujets d’un partage étaient regardés comme étrangers dans les autres partages. Pour user de notre expression, les sujets d’un royaume étaient réputés aubains dans les autres royaumes. Je m’explique. Si les sujets d’un de nos rois mérovingiens pouvaient commercer et posséder des fonds dans les états des autres rois, ce n’était point parce qu’en vertu de leurs droits naturels, ils y fussent réputés citoyens, ou regnicoles ; c’était en vertu de stipulations expresses énoncées formellement dans les traités que les princes compartageants faisaient entre eux, qu’il était permis respectivement aux sujets des puissances contractantes, de tenir des biens fonds dans le territoire des rois dont ils n’étaient pas sujets, et d’en jouir sans trouble. Lorsqu’il n’y avait point un traité qui donnât aux sujets de part et d’autre un pareil privilège, l’on opposait au sujet d’un prince qui voulait jouir des biens qu’il avait dans le territoire d’un autre prince, la maxime : que personne ne peut servir deux maîtres à la fois ; et l’on prétendait qu’elle signifiât, que le sujet d’un prince ne pût point jouir d’aucun bien dans les états d’un autre souverain, parce qu’il ne pouvait point à la fois servir son prince naturel, et un autre souverain. Prouvons à présent ce que nous venons d’avancer. Il est vrai que notre digression en deviendra bien longue ; mais il est d’une si grande importance pour faciliter l’intelligence de notre histoire que la question dont il s’agit ici, soit bien éclaircie, que si nos preuves paraissent satisfaisantes, on ne nous reprochera point d’avoir été trop diffus. Il n’y a pas de point plus important dans le droit public en usage sous les rois mérovingiens.

Dom Thierri Ruinart a inséré parmi les pièces originales qu’il nous a données dans son édition des oeuvres de Grégoire de Tours, la lettre qu’un concile tenu en Auvergne environ trente-cinq ans après la mort de Clovis, écrivit au roi Théodebert petit-fils de ce prince, et qui tenait le premier des partages de la monarchie française divisée pour lors en trois royaumes. Or le concile dont nous parlons, écrivit cette lettre à Théodebert à l’instance de plusieurs clercs et autres personnes domiciliées dans les partages de Childebert et de Clotaire fils de Clovis et oncles de Théodebert, lesquelles se plaignaient que les biens qu’elles possédaient dans les pays de la domination de Théodebert eussent été suivant l’usage, saisis sur elles comme sur des étrangers, et demandaient en même temps la mainlevée de ces biens-là. Les évêques qui composaient ce concile, finissent ainsi leur lettre à Théodebert : c’est pourquoi nous vous supplions très humblement,...

Grégoire de Tours a inséré tout au long dans son histoire, l’instrument d’un traité, ou d’un pacte de famille fait en l’année cinq cent quatre-vingt-sept entre le roi Gontran petit-fils de Clovis et le roi Childebert arrière petit-fils de ce grand prince. Dans ce traité, les puissances contractantes stipulent en faveur de leurs sujets respectifs, les mêmes conditions que les rois de France et les rois d’Espagne de la maison d’Autriche, avaient coutume de stipuler en faveur des sujets d’une et d’autre part, dans ces traités de paix que les malheurs des temps, qui les empêchaient d’être durables, ont rendu si fréquents pendant deux siècles. Voici deux articles de ce pacte de famille, ou pour dire mieux de ce traité fait de couronne à couronne entre les deux rois descendants de Clovis, qui viennent d’être nommés. Les sujets de part et d’autre jouiront sans trouble des biens qui leur appartiennent légitimement,... On ne voit point que les empereurs des romains d’orient, et ceux des romains d’occident aient jamais inséré dans leurs édits et rescrits aucune sanction pareille à celle que nous venons de lire ; qu’elle en a été la raison ? C’est, qu’ainsi que nous l’avons dit fort au long, les citoyens romains du partage d’occident étaient réputés regnicoles dans le partage d’orient, comme ceux du partage d’orient étaient réputés regnicoles dans le partage d’occident.

Dans les traités faits entre les princes dont les états font actuellement portion d’une seule et même monarchie, on n’insère point de stipulations de la nature de celles qui sont contenues dans le traité fait entre Gontran et Childebert. Par exemple les électeurs et les autres princes membres du corps germanique ou de l’empire moderne, ne mettent point dans les traités d’alliance, ni dans les autres pactes qu’ils font les uns avec les autres, concernant les états qu’ils y possèdent, des articles pareils aux deux articles dont il s’agit.

Les sanctions qu’ils renferment, sont dans toute monarchie, une partie de la loi commune à la monarchie entière. Elles sont, pour ainsi dire, de droit naturel dans toute société politique. Ainsi je conclus, que puisque sous les rois mérovingiens les sujets d’un partage, n’étaient point regardés comme regnicoles de droit dans les autres partages, il fallait que chacun de ces partages fût alors réputé un royaume séparé, et une monarchie à part, et qu’il n’y eût d’autre lien qui unît ces partages, et qui les tînt encore comme annexés les uns aux autres, que les convenances et la réunion nécessaire d’un partage aux autres partages arrivant certains cas. La loi de succession établie également dans chaque partage, appelait au défaut de postérité masculine dans la ligne régnante, les lignes qui régnaient sur les autres partages ou royaumes et qui sortaient de la même tige. Cette nécessité de réunion établissait bien de droit, quoique tacitement, une alliance défensive entre tous ces partages, laquelle était pareille à celle qui ne s’établit que par des traités formels, entre deux royaumes ou états absolument étrangers à l’égard l’un de l’autre. Cette alliance quoique tacite, obligeait bien les princes francs compartageants, à se protéger réciproquement par la voie des armes,  contre les ennemis étrangers, et par conséquent à entretenir une correspondance continuelle dans quelque lieu neutre, qui fût comme la capitale de toute la monarchie ; mais cela n’empêchait pas que les possesseurs actuels de nos partages, ne fussent ainsi que le sont les louables cantons, pleinement souverains et indépendants les uns des autres, et par conséquent que chacun de ces partages ne formât un royaume actuellement séparé des autres.

En effet tant qu’une monarchie n’a point, pour ainsi dire, un chef commun, et dont la supériorité soit reconnue par les princes qui gouvernent ses différentes portions ou les différents états dans lesquels cette monarchie est divisée, elle ne saurait être réputée un seul et même corps politique. Elle n’est pas une seule et même société, tant qu’il n’y a point un pouvoir absolu, à qui tous ses sujets puissent avoir recours, lorsque les voies  de conciliation ne mènent point à un accord, et qui soit en droit de donner des ordres à tous ceux qui en sont membres. C’est ce qui n’était point dans la monarchie française, lorsqu’elle était divisée en plusieurs partages.

Nous verrons encore dans la suite de cet ouvrage que les successeurs de Clovis regardaient si bien leurs partages comme des royaumes séparés, et qui n’étaient point actuellement la portion d’un corps politique plus étendu, qu’ils ne voulaient point que les évêques dont le diocèse se trouvait dans leur partage, assistassent sans une permission spéciale, aux conciles convoqués pour être tenus dans un autre partage que le leur.

Dès que les rois francs successeurs de Clovis, et qui étaient tous ses descendants, régnaient sans aucune dépendance les uns des autres, on ne doit point avoir de peine à se rendre aux preuves positives que nous avons alléguées déjà, pour montrer que lorsque ce prince commença son règne, il n’avait aucune autorité sur les autres rois des francs, et que chacun de ces princes était dans ses états un souverain indépendant. Clovis pouvait tout au plus avoir quelque crédit sur eux. Si l’on voit que dans quelques occasions, ils l’ont aidé de leurs forces, et même qu’ils ont servi en personne dans ses camps ; ç’aura été en qualité de ses alliés, et comme Clovis lui-même a servi dans les leurs, mais non point en qualité de princes, subordonnés au chef d’une monarchie dont ils fussent les membres, ou pour parler le style des temps postérieurs, en qualité de ses vassaux.

Nous avons promis de rapporter une seconde preuve du peu d’étendue de l’état que Childéric laissa en mourant à son fils Clovis. Elle sera très propre à confirmer tout ce que nous avons déjà dit dans ce chapitre concernant les bornes étroites de ce royaume, et l’indépendance des autres rois des francs. La voici : au défaut de témoignages clairs et positifs rendus par des auteurs dignes de foi concernant l’étendue d’un nouvel état, et ce qui est essentiel, d’un état composé de pays conquis depuis trente ou quarante ans, le meilleur moyen de juger de cette étendue, et d’en juger et par le nombre des conquérants, lorsqu’on peut le savoir avec quelque précision, et par le génie plus ou moins belliqueux des peuples assujettis. En effet il y a des pays, où pour user de cette expression, une poignée de conquérants peut subjuguer, et tenir dans la sujétion une nation nombreuse. Sans remonter jusqu’à l’histoire ancienne, on vit dans le seizième siècle, les castillans dompter et asservir quoiqu’ils fussent en très petit nombre, des pays vastes et fort peuplés. C’était l’effet des avantages que les castillans avaient sur les nations de l’Amérique, par le courage naturel, par les armes dont ils se servaient, et par la discipline militaire. Mais lorsque la guerre se fait entre des peuples dont les pays sont limitrophes, un petit nombre d’hommes ne saurait subjuguer un plus grand nombre d’hommes, parce que ceux qui attaquent, et ceux qui sont attaqués n’ont pas plus de courage naturel les uns que les autres, qu’ils se servent tous à peu près des mêmes armes, et qu’ils ont tous la même discipline. D’ailleurs il est passé en proverbe, que c’est la guerre qui fait le soldat ; et il est bien rare qu’un peuple soit en guerre durant longtemps, sans que ses voisins y soient aussi. Les habitants de la partie des Gaules qui est à la droite de la Somme, étaient voisins des francs depuis deux siècles, lorsque Clodion et Mérovée la conquirent.

Ces habitants ne devaient point alors être moins aguerris que les francs. Ainsi l’on peut juger par le nombre des sujets naturels d’un roi des francs, de l’étendue de pays qu’il avait pu conquérir dans le nord de la Gaule belgique, et de l’étendue de pays qu’il pouvait retenir dans la sujétion. Jusqu’à la destruction de l’empire d’occident, et même jusqu’au règne de Clovis, on ne voit point que des cités entières se soient mises volontairement et par choix, sous la domination d’un roi barbare.

Or nous voyons que Clovis à son avènement à la couronne et même seize ans après, n’avait encore sous ses ordres que quatre ou cinq mille combattants qui fussent francs de nation. La tribu des saliens sur laquelle il régnait, et dont tous les citoyens étaient autant de soldats, ne comprenait encore en quatre cent quatre-vingt seize, que ce nombre d’hommes capables de porter les armes.

Comme ce fait est très important à l’éclaircissement de notre histoire, je ne me ferai point un scrupule d’employer quelques pages à en prouver la vérité, et même d’anticiper pour cela sur l’histoire des temps  postérieurs. Je vais donc établir deux choses ; la première, que lorsque Clovis se fit chrétien en quatre cent quatre-vingt-seize, le plus grand nombre des francs ses sujets reçut le baptême avec lui. La seconde, que cependant, il n’y eut que trois ou quatre mille hommes en âge de porter les armes, qui furent baptisés avec Clovis.

Le pape Hormisdas dit à saint Remy dans une lettre qu’il lui écrivit vingt ans après ce baptême, et par laquelle il l’institue légat du saint siége dans toute l’étendue des pays occupés par les francs. Vous remplirez donc nos fonctions dans le royaume... quoique Hincmar archevêque de Reims n’ait vécu que dans le neuvième siècle, cependant les circonstances du temps et du lieu où il a rendu à la vérité le témoignage que nous allons citer, sont telles, qu’il doit avoir ici la même autorité que s’il avait été rendu par un auteur contemporain de Clovis. Ce prélat, l’un des successeurs de saint Remy sur le trône épiscopal de Reims, dit en représentant à l’assemblée qui se tenait à Metz pour couronner comme roi du royaume de Lothaire, notre roi Charles Le Chauve, petit-fils de Charlemagne, qu’il fallait procéder incessamment à cette inauguration : Charles est fils,... ; ce témoignage dépose également comme la plupart de ceux qui nous restent à rapporter sur les deux points en question ; l’un que quand Clovis se fit chrétien, la plupart des francs ses sujets furent baptisés avec lui ; et l’autre qu’il n’y eut cependant qu’environ trois mille hommes en âge de porter les armes, qui reçurent le baptême avec ce prince.

On ne sera point surpris de voir que Hincmar appelle Hludovicus, et le pape Hormisdas Ludovicus, le même prince que Grégoire de Tours appelle Chlodovechus, Avitus évêque de Vienne Chlodovecus, Théodoric roi des ostrogots, Luduin, et que nous nommons aujourd’hui Clovis. Nous avons observé déjà cette variation dans la manière d’écrire en latin les noms propres des barbares, et nous avons dit d’où elle pouvait venir. Personne n’ignore que Clovis et Louis ne soient originairement le même nom. Ceux qui l’auront voulu écrire suivant la valeur que les francs donnaient aux caractères, y auront mis pour lettres initiales, un c suivi d’une h, afin de marquer l’aspiration que faisaient les francs, en prononçant la première syllabe de ce nom. Comme le commun des romains prononçait cette première syllabe sans aspiration, il y aura eu plusieurs personnes qui dès le sixième siècle, auront écrit le nom de Clovis sans aucune marque d’aspiration, c’est-à-dire sans c et sans h, et cet usage aura prévalu dans la suite des temps. Je reviens à mes preuves.

Grégoire de Tours dit : Clovis ayant été convaincu de la vérité de la religion chrétienne par saint Remy,... L’auteur des gestes dit à peu près la même chose que Grégoire de Tours, et suivant son récit il y eut un peu plus de trois mille hommes faits, ou en âge d’aller à la guerre, qui furent baptisés avec Clovis. Il est vrai que l’abréviateur semble dire le contraire : Clovis, écrit-il, fut baptisé à Pâques, et il y eut six mille francs de baptisés avec lui. Mais la narration de l’abréviateur peut très bien être conciliée avec celle de Grégoire de Tours ; comme celle de l’auteur des gestes par ce que nous apprend Hincmar concernant la question dont il s’agit ici, qui est le nombre des personnes baptisées avec Clovis. Car c’est ailleurs que nous examinerons, s’il est vrai que Clovis ait été baptisé l’un des jours de la semaine sainte. Or nous avons déjà vu que Hincmar avait dit devant l’assemblée de Metz, que saint Remy avait baptisé Clovis, et qu’il avait encore baptisé en même temps trois mille francs en âge de porter les armes, et un grand nombre de femmes et d’enfants. Ainsi Grégoire de Tours qui n’aura compté que les chefs de famille baptisés avec Clovis, aura eu raison de dire qu’il y avait eu seulement trois mille personnes de baptisées avec ce prince. D’un autre côté, l’abréviateur qui aura compté non seulement les hommes faits, mais aussi les femmes et les enfants baptisés en même temps que Clovis, n’aura point eu tort de dire qu’il y avait eu six mille personnes de baptisées avec le roi des saliens.

Hincmar dit encore dans sa vie de saint Remy, concernant le nombre de ceux qui furent baptisés avec Clovis, la même chose qu’il avait dite devant l’assemblée de Metz. Cette vie est, à mon sentiment, un des plus précieux monuments des antiquités françaises, parce que son auteur, évêque de Reims et personnage d’une grande considération, en a tiré une partie d’une ancienne vie de l’apôtre des francs écrite peu d’années après sa mort, parce que l’ouvrage d’Hincmar a été composé sous le règne des enfants de Charlemagne, et par conséquent dans des temps où l’on savait encore bien des choses et où l’on avait bien des actes dont les siècles suivants n’ont point eu de connaissance. Voyons ce que Hincmar nous dit lui-même à ce sujet : je ne doute pas que les habitants du diocèse de Reims ne se souviennent d’avoir entendu dire à leurs pères,... Quant à l’ancienne vie de saint Remy, elle devait avoir été certainement composée environ cinquante ans après sa mort arrivée en cinq cent trente-trois, puisqu’elle fut extraite par Venantius Fortunatus, fait évêque de Poitiers vers l’année cinq cent quatre-vingt-dix, et qui même à en juger par la manière dont Hincmar s’explique, ne l’était pas encore lorsqu’il fit son extrait. Nous savons outre cela par les poésies de Fortunat, dont une pièce est adressée à Egidius, que ce poète était lié d’amitié avec Egidius évêque de Reims à la fin du sixième siècle. Flodoard parle aussi de l’amitié qui était entre ces deux prélats, et des vers que Fortunat fit pour son ami. Il les rapporte même dans son histoire de l’église de Reims.

Après ce que nous avons dit concernant le latin celtique, on conçoit bien pourquoi Egidius fit composer une nouvelle légende de saint Remy par Fortunat, qui étant né en Italie, devait parler latin mieux qu’on ne le parlait à Reims. Au reste nous avons encore cet abrégé de la vie de saint Remy par Fortunat, et on peut le lire dans Surius qui le rapporte sur le premier d’octobre, jour de la translation de notre saint. J’ajouterai que cet écrit est d’un usage très utile dans l’étude de notre histoire, parce qu’il sert à reconnaître que certains faits rapportés dans la vie de saint Remy par Hincmar, se trouvaient dans l’ancienne vie de saint Remy dont Fortunat a fait l’épitomé. Était-ce cet abrégé de la vie de saint Remy ? Était-ce l’ancienne vie dont Grégoire de Tours entend parler, lorsqu’il dit : nous avons une vie de saint Remy, dans laquelle il est écrit qu’il ressuscita un mort ? Je n’en sais rien. Grégoire de Tours a pu voir et l’ancienne vie de saint Remy, et l’abrégé que Fortunat en avait fait ; cet historien contemporain de Fortunat a pu lire l’ouvrage de Fortunat. D’un autre côté, Grégoire de Tours qui nous apprend lui-même qu’il avait fait un voyage à Reims, où il avait été reçu avec beaucoup d’amitié par notre Egidius, alors évêque de cette ville, peut bien y avoir lu l’ancienne vie de saint Remy. Aucun livre n’était plus curieux pour une personne qui voulait écrire l’histoire ecclésiastique des francs. On a même vu qu’il est très probable que Grégoire de Tours y avait copié le plan de la division, et du partage des Gaules entre les différents peuples dont elles étaient habitées, et dont nous avons parlé fort au long dans le cinquième chapitre de ce livre.

On doit donc regarder la vie de saint Remy compilée par Hincmar, autant comme un monument du sixième siècle, que comme une production du neuvième ; puisque son auteur s’est servi pour le composer, d’un ouvrage écrit dès le sixième siècle, de plusieurs pièces anciennes de ce temps-là, et dont la plus grande partie est perdue, afin que de la tradition que le laps de temps et les dévastations n’avaient point encore éteinte entièrement. Revenons aux circonstances du baptême de Clovis et de ses sujets, rapportées dans la vie de saint Remy écrite par Hincmar. On conçoit bien que les sujets furent baptisés par aspersion.

Ce qu’ajoute notre auteur à la circonstance, qu’il n’y eut que trois mille hommes faits, de baptisés avec Clovis, montre cependant que les chefs de famille qui composaient la tribu sur laquelle ce prince régnait alors, étaient en un plus grand nombre. Voici donc ce qu’il ajoute : plusieurs francs qui servaient sous Clovis,... ; c’est-à-dire, que ces francs devinrent sujets de Ragnacaire, et ils le furent jusqu’à ce que Clovis s’empara du royaume de ce prince. Aussi avons-nous fait l’attention convenable à ce dernier passage d’Hincmar, lorsque nous avons dit dès le commencement de notre discussion, que Clovis avait pour sujets quatre ou cinq mille hommes en âge de porter les armes, quoique Grégoire de Tours et l’auteur des gestes, après avoir dit que tous les sujets de ce prince se convertirent avec lui, ajoutent néanmoins, qu’il n’y eut que trois mille hommes faits qui reçurent le baptême, quand il le reçut lui-même. La manière positive dont s’expliquent ces deux auteurs, et l’expression incertaine dont se sert Hincmar dans sa vie de saint Remy, me font croire qu’on ne saurait avoir pour le passage où elle se trouve, plus de déférence que j’en ai, en augmentant d’un tiers le nombre des combattants, qui composaient l’armée de Clovis dans le temps qu’il se fit chrétien.

L’idée que je donne ici de la puissance de Clovis, durant les premières années de son règne, est très conforme à celle qu’en donnent les deux monuments les plus respectables des antiquités françaises, la loi salique et l’histoire de Grégoire de Tours. Il est dit dans le préambule de cette loi rédigée par les soins des fils de Clovis : que la nation des francs saliens, quoiqu’elle fût encore peu nombreuse alors, s’était rendue par son courage indépendante des romains. Grégoire de Tours qui commence le cinquième livre de son histoire par une invective contre les guerres que les rois francs ses contemporains faisaient souvent les uns aux autres, et par l’exhortation qu’il leur fait, d’employer leur ardeur martiale contre l’étranger, y dit en adressant la parole à ces princes : Souvenez-vous de ce qu’a fait Clovis,... il est aisé de juger par tout ce qu’on a déjà lu, que durant le cinquième siècle un roi barbare qui avait un grand nombre de sujets de sa nation, devait être un prince très puissant. Ainsi Grégoire de Tours, en nous représentant Clovis comme un prince qui avec des forces assez faibles, était venu à bout d’achever de vastes entreprises, insinue assez que ce prince ne devait point avoir un bien grand nombre de sujets, lorsqu’il les avait commencées ; d’ailleurs ce que dit notre historien : que Clovis avait subjugué toutes les tribus de sa nation,  suffirait à montrer que Clovis n’était pas né leur maître. Reprenons enfin le fil de notre histoire, et revenons à la première année du règne de Clovis.