Histoire critique de l'établissement de la monarchie française dans les Gaules

 

LIVRE II

 

 

CHAPITRE 16

Guerre d’Attila.

Avant que de raconter les évènements de cette guerre, il convient de rendre compte aux lecteurs de la manière dont Attila voulait exécuter son dessein, et d’exposer, pour s’expliquer avec nos expressions, quel était son projet de campagne. Nous avons vu dans le premier livre de cet ouvrage que du temps d’Attila, les alains étaient une des nations sujettes au roi des huns ; et nous avons parlé déjà plus d’une fois dans ce second livre, du corps de troupes auxiliaires composé d’alains, qu’Aetius avait fait venir dans les Gaules, et à qui ce général avait assigné des quartiers stables aux environs d’Orléans. Nous avons vu aussi que ces alains avaient Sambida pour roi, lorsqu’ils s’établirent dans ces quartiers, et que quelques années après, ce Sambida avait eu Éocarix pour successeur. Il faut que ce dernier fût déjà mort, lorsque Attila vint dans les Gaules, puisque Jornandés appelle Sangibanus, le prince qui régnait alors sur les alains, établis dans l’Orléanais et dans les pays adjacents. Attila dont ils étaient en quelque manière sujets, négocia si bien avec Sangibanus, et il sut l’intimider si à propos, que ce dernier manquant aux engagements qu’il avait avec l’empire romain promit de livrer Orléans au roi des huns, et de se déclarer pour lui.

Les convenances, et ce qui se passa dans la suite, ne permettent pas de douter que dès qu’Attila se crut assuré d’entrer dans Orléans sans coup férir, il ne résolût d’y marcher aussitôt qu’il aurait passé le Rhin, pour se rendre maître d’une ville, qui semblait faite exprès pour lui servir de place d’armes. En effet, l’assiette d’Orléans bâtie au centre des Gaules, et située sur la Loire qui les partage, l’ont rendue dans tous les temps de troubles une ville d’une extrême importance. Durant les guerres que les anglais firent aux successeurs de Philippe de Valois, l’un et l’autre partis, firent leurs plus grands efforts, pour s’en rendre maîtres ou pour la conserver, et les huguenots en firent encore leur place d’armes en mil cinq cent soixante et deux qu’ils levèrent l’étendard de la révolte pour la première fois. Lors de la seconde prise des armes, un de leurs premiers soins fut encore celui de s’emparer d’Orléans.

Environ deux siècles avant qu’Attila vînt dans les Gaules, l’importance dont était la ville capitale de la cité qui s’appelle aujourd’hui l’Orléanais, engagea l’empereur Aurélien, qui lui donna le nom d’Aurelia, à la rebâtir, ou du moins à l’envelopper d’une nouvelle enceinte de murailles. Mais attendu l’état où les Gaules étaient en quatre cent cinquante, l’occupation d’Orléans devait être un évènement décisif. En effet, celui qui en serait maître, se trouverait posté entre les visigots et les francs, comme entre les romains et les Armoriques, et conséquemment à portée d’empêcher la jonction de leurs forces, soit en leur donnant à tous de la jalousie en même temps, soit en attaquant durant la marche les corps de troupes, qui se seraient mis en mouvement, pour se rendre au lieu où tous ces peuples seraient convenus de s’assembler. D’ailleurs plusieurs des voies militaires, ou de ces chemins ferrés, dont les romains avaient construit un si grand nombre dans les Gaules, passaient par Orléans, et ces chaussées étaient presque la seule route par laquelle une armée qui traînait avec elle beaucoup d’attirail, et de machines de guerre d’un transport difficile, pût marcher diligemment.

Comme nous avons déjà dit qu’Attila avait à son service des romains des Gaules, on ne demandera point de qui ce prince avait tiré une notion si juste de la topographie du pays. D’ailleurs, il y avait depuis plus de dix ans un corps d’alains, sujets d’Attila, en quartier sur la Loire, et il était impossible que plusieurs de ces alains ne fussent pas retournés dans leur patrie, soit pour y faire des recrues, soit par d’autres motifs.

Dans le temps même qu’Attila prenait des mesures, pour s’assurer d’un lieu d’où il pût empêcher à force ouverte les nations qui occupaient les Gaules, de réunir leurs forces contre lui, il tâchait encore de les rendre suspectes les unes aux autres, pour leur ôter même le dessein de se joindre en corps d’armée, et de l’attaquer toutes ensemble. Il tâchait donc de persuader aux romains qu’il était leur ami, et qu’il n’en voulait qu’aux visigots, tandis qu’il assurait ces derniers qu’il n’en voulait qu’aux romains. C’était le meilleur moyen de semer parmi ses ennemis une mésintelligence capable de retarder du moins, l’union de leurs forces, et ce retardement devait lui faciliter son entreprise. En effet ce moyen lui réussit.

Voici ce qu’on trouve à ce sujet dans Jornandés. Attila résolu d’entreprendre l’expédition... ; on voit bien que c’est de l’expédition de Litorius Celsus contre les visigots qu’Attila entend parler dans la lettre dont Jornandés rapporte le contenu. Prosper nous donne la même idée que l’historien des goths, de la conduite que tenait le roi des huns. Attila après s’être rendu très puissant,... comme Valentinien n’eut point dans le temps, une copie de la lettre qu’Attila écrivait à Théodoric, ni Théodoric une copie de celle qu’Attila écrivit à Valentinien, l’empereur et le roi des visigots purent croire chacun de son côté, que le roi des huns ne lui en voulait pas, et qu’il convenait de s’informer plus particulièrement de ses intentions, afin de voir s’il n’était pas possible de faire quelqu’usage de l’armée qu’il mettait sur pied. à en juger par la suite de l’histoire, Valentinien et Théodoric se laissèrent abuser longtemps, puisqu’Attila, comme nous allons le voir, était en deçà du Rhin, avant que les deux autres puissances se fussent conciliées, et qu’ils eussent fait les dispositions nécessaires, pour s’opposer avec succès à son invasion. Aetius lui-même s’était-il ébloui au point de croire que la paix faite avec les francs et les Armoriques, mettait les provinces obéissantes des Gaules en état de ne rien craindre, ou bien ce capitaine ne fut-il pas écouté à la cour de son prince, lorsqu’il y aura représenté la convenance qu’il y avait à prendre de bonne heure toutes les mesures possibles contre un ennemi aussi actif et aussi rusé que le roi des huns ? Nous l’ignorons ; mais nous trouvons encore dans le peu de mémoires qui nous restent de ce temps-là, un évènement auquel on peut imputer en partie l’inaction de Valentinien. Il perdit à la fin du mois de novembre de l’année quatre cent cinquante Placidie qui était à la fois sa mère et son premier ministre. La mort de cette princesse dut déranger les affaires autant et encore plus que l’aurait fait la mort même de l’empereur. Tous ceux qui remplissaient alors les secondes places, aspirèrent sans doute à la première. Chacun d’eux tâcha de devenir le supérieur de ceux qui avaient été ses égaux, tant que Placidie avait vécu. Chacun d’eux aura voulu tourner à son profit une partie des revenus de l’empire, à peine suffisants pour bien soutenir la guerre qu’on allait essuyer. Ainsi durant un temps la cour aura été plus occupée de leurs intérêts que des intérêts de l’empire, et l’on aura peut-être répondu à ceux qui représentaient qu’il fallait avant tout pourvoir aux besoins des Gaules, et conférer une espèce de dictature à Aetius, le seul qui fût capable de les défendre : qu’un prince aussi artificieux qu’Attila n’aurait point écrit et publié que son projet était d’entrer dans les Gaules, si son dessein sérieux n’eût pas été de marcher d’un autre côté : que ses préparatifs regardaient sans doute l’empire de Constantinople, et que c’était à Martian de prendre ses précautions : qu’en tout cas la paix qu’on venait de conclure avec les francs comme avec les Armoriques, et l’alliance que l’empire entretenait avec les visigots, mettraient le général qui serait chargé par le prince du soin de défendre les Gaules, en état d’empêcher les huns d’y pénétrer.

Tandis que la cour perdait le temps à raisonner sur le projet d’Attila, ce prince se mit en marche. Ce fut à la fin de l’année quatre cent cinquante, ou au commencement de l’année suivante. Le chemin qu’il avait à faire, et le temps où il prit Mets, qui fut la veille de pâques de l’année quatre cent cinquante et un, empêchent de croire qu’il soit parti plus tard. Personne n’ignore que les peuples qui habitent dans les pays froids, ne voyagent pas aussi volontiers durant l’été que durant l’hiver, qui rend praticables les terrains les plus humides, et qui donne le moyen de passer sur la glace, les rivières et les fleuves. Il fallait bien que les vandales et les autres barbares, qui firent dans les Gaules en quatre cent sept la fameuse invasion dont nous avons fait mention tant de fois, eussent marché durant l’hiver, et à la faveur de la gelée, puisqu’ils passèrent le Rhin la nuit du dernier décembre au premier janvier. à en juger par les convenances et par les évènements subséquents, les huns auront remonté le Danube, en marchant sur la rive gauche de ce fleuve, et quand ils auront eu gagné la hauteur du lieu où est aujourd’hui la ville d’Ulm, ils auront pris sur leur droite, afin de n’avoir point à traverser la montagne noire. Enfin en recueillant toujours sur la route les essaims de barbares qui avaient promis de les joindre, ils seront arrivés au Nécre, qu’ils auront suivi jusqu’à son embouchure dans le Rhin, et ce fut, comme nous le verrons bientôt, auprès de ce confluent, qu’ils passèrent le fleuve qui servait de barrière aux Gaules.

L’armée d’Attila était de plusieurs centaines de milliers d’hommes. Voici le dénombrement qu’en fait Sidonius Apollinaris : tous les barbares conspirent contre les Gaules... on verra ci-dessous la suite de ce passage de Sidonius.

C’est à ceux qui écrivent sur l’ancienne Germanie, à expliquer, autant qu’il est possible de le faire, quels étaient les peuples qu’Attila avait rassemblés sous ses enseignes. Nous nous contenterons de faire deux observations à ce sujet. La première sera que les nations que Sidonius nomme, en faisant le dénombrement des troupes d’Attila, n’étaient pas toutes entières dans son camp. Il n’y avait qu’une partie du peuple de ces nations qui se fût attachée à la fortune de ce prince. Nous verrons par exemple que s’il y avait des francs et des bourguignons dans l’armée de ce roi, il y avait aussi des francs et des bourguignons dans l’armée d’Aetius. La guerre dont nous parlons, n’était point une guerre de nation à nation, c’était une guerre que tous les peuples qui voulaient envahir les Gaules, venaient faire aux peuples qui en étaient en possession. Ma seconde observation sera que le lieu où Attila passa le Rhin, et le secours qu’il reçut d’une tribu des francs qui habitait alors sur le Nécre, achève de persuader que c’était la couronne de cette tribu que se disputaient les deux frères, dont l’un était à Rome, lorsque Priscus Rhétor s’y trouva vers l’année quatre cent cinquante. Nous avons vu déjà que le roi des huns avait compté principalement sur la facilité que la querelle qui était entre ces deux princes, lui donnerait pour entrer dans les Gaules, et ici nous le voyons passer le Rhin sur un pont construit avec des arbres coupés dans la forêt Noire, au pied de laquelle on peut dire que le Nécre coule.

Dès qu’Attila fut en deçà du Rhin, il prit le chemin d’Orléans, et il marcha avec autant de diligence qu’il lui était possible d’en faire à la tête d’une armée aussi nombreuse que la sienne, et qui était souvent obligée de se détourner, ou de s’étendre, pour trouver de la subsistance. Attila n’avait ni munitionnaires avec lui, ni magasins sur sa route, et la saison de l’année où l’on était, ne lui permettait point de tirer du plat pays les secours qu’on en tire vers la fin de l’été, quand la campagne est couverte de fruits mûrs et de moissons qu’on recueille. Ce fut donc la nécessité d’avoir des vivres qui le contraignit suivant l’apparence, d’attaquer quelques places qui étaient hors du chemin qu’il lui fallait tenir, et dans lesquelles, suivant ce qui arrive en de pareils cas, les habitants du plat pays avaient retiré leurs effets, à moins qu’il n’en ait usé ainsi, pour faire prendre le change aux romains, en leur donnant à penser que c’était sur la Meuse, et non pas sur la Loire qu’il voulait avoir sa place d’armes.

Quoiqu’il en soit, dès qu’il eut pris Metz qu’il força, et qu’il saccagea la veille de pâques, il cessa de ruser, et tira droit à Orléans. Mais avant que de parler du siége de cette ville, il faut rendre compte de ce que les romains avaient fait, tandis qu’Attila traversait la Germanie, qu’il passait le Rhin, et qu’il saccageait une partie des deux provinces germaniques, et des deux Belgique.

Aetius était encore à la cour de Valentinien, où durant longtemps on avait tantôt cru et tantôt traité de vision l’entreprise d’Attila, lorsque enfin on y fut pleinement convaincu qu’elle était sérieuse, et qu’elle était même sur le point de s’exécuter. On renvoya donc au plutôt ce général dans les Gaules, pour s’opposer à l’invasion des huns, mais on ne put lui donner que quelques troupes qui encore n’étaient pas complètes, des lettres adressées à ceux dont il pourrait avoir besoin, des pouvoirs pour traiter avec les ennemis, ou bien avec les alliés, en un mot, tout ce qui s’appellerait aujourd’hui des secours en papier. On lui remit entre autres une lettre écrite par l’empereur à Théodoric, pour engager ce roi des visigots à aider les romains de toutes les forces de sa nation. Comme les visigots étaient assez puissants pour faire tête seuls à l’ennemi, on croyait avec raison qu’il ne serait point aussi facile de leur faire épouser la cause commune, qu’il le serait de la faire épouser aux bourguignons, aux francs, et aux autres barbares établis dans les Gaules, que leur faiblesse livrait à l’ennemi, et qui ne pouvaient espérer de salut qu’en réunissant leurs forces à celles des romains. Voici le contenu de la dépêche que les ambassadeurs de Valentinien rendirent aux visigots, ou du mémoire qu’ils leur lurent par ordre de l’empereur : vous êtes la plus brave des nations étrangères,... Suivant la narration de Sidonius Apollinaris qui vivait alors, Théodoric ne se laissa point persuader avec tant de facilité, de joindre ses forces à celles de Valentinien. Il s’en faut beaucoup, suivant cet auteur, que le roi barbare ait montré pour lors autant de bonne volonté que le dit Jornandés. Mais l’historien des goths qui lui-même était goth, et qui était du nombre de ceux de cette nation qui vivaient en Italie sous la domination des romains d’orient, après que ces derniers l’eurent conquise sur les ostrogots vers le milieu du sixième siècle, aura un peu altéré la vérité. Il aura dépeint sa nation comme toujours portée par son inclination naturelle à servir l’empire, afin de diminuer l’aversion que ses vainqueurs avaient pour elle.

Sidonius Apollinaris écrit donc dans le panégyrique de l’empereur Avitus, que ce romain s’était retiré à la campagne au sortir de la préfecture du prétoire des Gaules, et qu’il y vivait dans une espèce de retraite, quand sa patrie fut inondée, pour ainsi dire, par un torrent formé de toutes les ravines du nord : les troupes d’Attila courent déjà... Ainsi ces barbares se mirent aux champs, et ils joignirent l’armée romaine. Aetius continua de commander en chef après cette jonction, et c’était de lui que les visigots prenaient l’ordre. On voyait, dit Sidonius, des troupes de cavalerie,... ; pour peu qu’on ait d’habitude avec les auteurs du cinquième et du sixième siècle, on ne sera point étonné de voir que Sidonius désigne ici les visigots, en les appelant des cavaliers couverts de peaux. Les barbares affectaient de porter des habits faits de peaux, quoiqu’ils se fussent établis dans des pays où il se fabriquait des étoffes, et où il n’était pas aussi nécessaire de se fourrer que dans les contrées dont ils étaient la plupart originaires.

Si quelqu’un, dit l’auteur du poème de la providence... Sidonius parle en une infinité de ses ouvrages des vêtements de peaux que portaient les barbares, comme d’un habillement qui leur était propre, et par lequel il était aussi facile de les distinguer du romain, que par leur longue chevelure. Dans le discours que Sidonius fit aux citoyens de Bourges, pour les engager à choisir Simplicius leur compatriote, pour évêque, il leur dit que s’il est jamais question d’envoyer une députation dans quelqu’occasion importante, Simplicius s’acquittera d’une pareille fonction aussi bien qu’aucun autre, et qu’il a déjà été plusieurs fois envoyé avec succès par ses concitoyens, vers des rois habillés de peaux, et vers des officiers vêtus de pourpre. Sidonius oppose ici les barbares aux romains, en désignant les uns et les autres par les vêtements qui leur étaient propres.

Après la jonction des visigots, l’armée romaine s’approcha de la cité d’Orléans, dont on voyait bien alors qu’Attila voulait faire le théâtre de la guerre. Il semble que les règles de l’art militaire voulaient qu’Aetius se retranchât sous la capitale, et qu’il y attendît les huns dans un camp bien fortifié. Mais Aetius qui n’avait pas encore assemblé toutes ses forces, comprit que s’il se laissait une fois entourer par l’armée innombrable d’Attila, il ne pourrait plus être joint par les francs et par les autres alliés de l’empire qui devaient venir à son secours de toutes les parties septentrionales des Gaules, et qui n’avaient pas voulu s’éloigner de leur pays, tant que les huns avaient été à portée d’y entrer.

Les maximes de l’art militaire prescrivent au général qui fait la guerre au milieu de son propre pays contre des ennemis étrangers, de ne point leur livrer une bataille rangée, qu’il n’y soit forcé par quelque nécessité insurmontable. Ainsi le dessein d’Aetius était très apparemment, de ne point en venir à une action décisive, mais il voulait si jamais il se trouvait réduit à donner une bataille, ne la point donner du moins, que tous les secours qui étaient en marche pour se rendre à son camp ne l’eussent joint. Dans cette résolution il prit un parti sage, quoiqu’il puisse avoir été traité alors par bien du monde, de parti trop timide ; ce fut celui de s’éloigner d’Orléans, pour occuper probablement, sur les bords de la Seine quelque poste avantageux, où il pût être joint facilement par ses alliés, et où l’ennemi ne pût point l’attaquer, sans s’exposer à une défaite presque certaine.

Il est vraisemblable qu’Aetius n’avait point été jusqu’au temps où il fit le mouvement timide en apparence, duquel nous venons de parler, sans avoir des avis certains de la trahison de Sangibanus roi de ces alains, qui avaient des quartiers sur la Loire, et de la promesse qu’il avait faite au roi des huns de lui livrer Orléans. Le général romain aura néanmoins dissimulé longtemps qu’il sût rien de cette intelligence, dans la crainte qu’Attila, s’il apprenait que son premier projet était découvert, avant qu’il en eût commencé l’exécution, n’en formât quelqu’autre qu’on ne pourrait point déconcerter, parce qu’on n’en serait point instruit à temps. Mais dès qu’Attila se fut avancé à une certaine distance d’Orléans, et lorsqu’il fallut que l’armée romaine s’éloignât de cette place, il ne fut plus nécessaire de feindre, et les règles de la guerre ne le permettaient pas. Ainsi Aetius prit toutes les précautions qu’il lui convenait de prendre, nonobstant qu’elles dussent donner à connaître aux ennemis qu’il était au fait de leur projet de campagne. En premier lieu, Aetius fit rompre en plusieurs endroits les chaussées militaires, ou les grands chemins qui aboutissaient à Orléans. Par-là il rendait plus difficile l’accès de la place à l’armée d’Attila, qui avait, comme on va le voir, un charroi nombreux dans son camp, et qui traînait beaucoup de machines de guerre à sa suite. Aetius lui ôtait encore par précaution la facilité de se porter plus avant dans le pays. En second lieu, Aetius et Théodoric obligèrent Sangibanus et ses alains à joindre l’armée romaine, et ils eurent même l’attention de les faire toujours camper au milieu des troupes auxiliaires qui l’avaient déjà jointe, et qu’ils avaient placées dans son centre, en faisant l’ordre de bataille.

 

CHAPITRE 17

Siége d’Orléans. Dénombrement de l’armée romaine qui vient au secours de la place. Attila se retire, et il est défait en regagnant le Rhin. Thorismond succède à son père Théodoric premier, roi des visigots.

Enfin le roi des huns arriva devant la ville d’Orléans ; mais au lieu d’y entrer par surprise, comme il s’en était flatté, il se vit réduit à en faire le siége dans toutes les formes. Ses béliers ouvrirent une brèche. Saint Aignan alors évêque d’Orléans, avait prédit, suivant Grégoire de Tours, que la ville ne serait point prise, et que le secours arriverait avant que l’ennemi y fût entré ; mais il faut croire que s Aignan avait prédit seulement que sa ville ne serait point saccagée, et qu’elle serait bientôt délivrée des mains de l’ennemi ; car il est certain que les troupes d’Attila y entrèrent. Sidonius Apollinaris qui était déjà au monde lorsque cet évènement arriva, dit dans une lettre qu’il écrit à Prosper, évêque d’Orléans, et par conséquent un des successeurs de saint Aignan, vous voulez exiger de moi... Qu’alléguer contre une déposition aussi claire et aussi peu reprochable que l’est celle de Sidonius.

Elle ne saurait certainement être infirmée par le témoignage d’un auteur qui n’a écrit que cent cinquante ans après l’évènement. Ainsi, quoique Grégoire de Tours dise positivement qu’Orléans tenait encore, lorsque Aetius parut en vue de la ville, on ne saurait s’empêcher de croire qu’elle ne fût déjà prise, quand ce patrice s’en approcha. Si Attila ne traita point Orléans, comme il avait traité Mets quelques semaines auparavant, c’est peut-être parce qu’il avait pris dès lors la résolution de regagner le Rhin, et que prévoyant que plus ses soldats seraient chargés de butin, plus il serait facile à l’armée romaine de les atteindre et de les battre, il fut bien aise de leur ôter les occasions de piller ? Comment sera-t-il venu à bout d’empêcher une armée comme la sienne, de saccager une ville emportée d’assaut ? Il en sera venu à bout, en ne faisant monter à l’assaut que les troupes composées de ses sujets naturels, par qui ensuite il aura fait garder les brèches et les portes de la ville, avec ordre de n’y laisser entrer personne.

Attila se sera donc contenté de la contribution qu’Orléans aura donnée pour se racheter, et cette contribution aura été réglée par saint Aignan. Les rois barbares de ces temps-là avaient, quoique païens, beaucoup de respect pour les évêques ; Attila aura donc eu dans l’occasion dont il s’agit, les mêmes complaisances pour saint Aignan, qu’Éocarix avait eues dix ans auparavant pour saint Germain l’auxerrois. Enfin Attila aura eu en quatre cent cinquante et un pour l’évêque d’Orléans les mêmes égards, que ce prince barbare eut lui-même l’année suivante pour saint Léon, lorsque, comme nous le dirons en son lieu, il accorda dans le temps même qu’il marchait pour aller à Rome, une suspension d’armes, aux prières de ce grand pape.

Ainsi je crois qu’Attila évacua Orléans le quatorze de juin, et qu’il reprit le chemin du Rhin à l’approche de l’armée d’Aetius. Nous avons laissé ce général dans le poste qu’il avait occupé pour y recevoir les secours des alliés de l’empire. La plupart avaient attendu qu’Attila se fût avancé jusqu’au centre des Gaules, pour quitter leur pays, dans la crainte qu’il ne fît une contre marche qui l’y portât. Mais dès que les francs et les bourguignons auront vu le roi des huns dans le voisinage d’Orléans, ils se seront mis en mouvement, pour joindre Aetius ; cependant, comme il aura fallu marcher avec précaution, pour ne point s’exposer à être surpris par quelque détachement de l’armée ennemie, il n’est pas étonnant qu’Orléans fût déjà réduit aux abois, lorsqu’ils arrivèrent au rendez-vous général, et que la place ait été emportée, quand ils en étaient encore éloignés de deux ou trois journées.

Il parait par celles des circonstances de ce grand évènement qui nous sont connues, qu’Attila prit le parti de se retirer et de regagner le Rhin, dès qu’il vit son projet déconcerté par la réunion de tous les peuples de la Gaule, et par la découverte des intelligences qu’il entretenait avec Sangibanus. En effet, au lieu d’entrer sans coup férir dans Orléans, il s’était vu d’abord obligé à faire dans les formes le siége de cette place ; ce qui avait donné aux nations, dont il espérait de gagner une partie, et qu’il se flattait du moins de n’avoir à combattre que l’une après l’autre, le temps de se concilier et de joindre leurs forces. On peut croire encore que l’armée d’Aetius qui avait le pays pour elle, enlevait chaque jour les fourrageurs de celle d’Attila et que les huns sentirent bientôt toutes les incommodités qui ne manquent pas de se faire sentir à des troupes qui se sont engagées trop avant, et que l’ennemi resserre. Quelque nombreux que fût leur camp, il ne pouvait, ayant dans son voisinage l’armée d’Aetius, tenir en sujétion qu’une certaine étendue de pays, laquelle dut être mangée au bout de huit jours. D’ailleurs tous les soldats que le roi des huns avait dans son armée, n’étaient point ses sujets naturels, le plus grand nombre étaient des germains qui le suivaient uniquement par le motif de faire fortune. Il était donc à craindre que ces barbares dégoûtés de rencontrer de la résistance, et d’essuyer la disette dans des lieux où l’on les avait flattés qu’ils n’auraient point d’armée à combattre, et qu’ils trouveraient une subsistance abondante et toute sorte de biens, ne traitassent avec Aetius, et qu’ils ne laissassent les huns à sa merci. Le mieux était donc de ramener incessamment tous ces barbares dans la Germanie, et de leur promettre que l’année prochaine, on les conduirait dans des contrées aussi abondantes que les Gaules, et où ils ne trouveraient point d’ennemis qui tinssent la campagne. Il est d’autant plus apparent qu’Attila se sera servi de cette ruse, pour empêcher les troupes qui n’étaient pas composées de ses sujets naturels, de le quitter, qu’on peut croire sans peine qu’il avait dès lors formé le dessein de faire en Italie l’invasion qu’il y fit l’année suivante.

Enfin l’armée à la tête de laquelle Aetius s’approchait d’Orléans, était suffisante même sans tous ces motifs, pour déterminer le roi des huns à prendre le parti de se retirer et de regagner le Rhin. Les romains et les visigots, dit Jornandés,... ; j’ai traduit miles par sujet, fondé sur ce que Jornandés l’oppose ici à soldat dans des troupes auxiliaires, et sur la signification que ce mot avait communément dans le cinquième et dans le sixième siècle. Il en est parlé ailleurs. Outre ces peuples, ajoute Jornandés, plusieurs autres nations de la Gaule et de la Germanie, joignirent l’armée d’Aetius.

Les francs qui joignirent Aetius, étaient très probablement la tribu sur laquelle régnait alors Mérovée. Ce prince, suivant la chronique de Prosper, était monté sur le trône dès l’année quatre cent quarante-huit, et il ne doit être mort que vers l’année quatre cent cinquante-huit, puisque Childéric son fils et son successeur qui, comme nous l’avons déjà dit, mourut après un règne de vingt-quatre ans, ne mourut qu’en l’année quatre cent quatre-vingt-un. Pour les Sarmates dont parle Jornandés, c’étaient très probablement les alains, sujets de Sangibanus, qu’il a plu à cet historien de désigner ici par le nom général de Sarmates. Ma conjecture est fondée sur ce qu’il est certain par Jornandés même, que ces scythes, que ces alains étaient dans le camp d’Aetius, et que cependant notre auteur ne les désigne par aucun autre nom, que celui de Sarmates, en faisant le dénombrement des troupes de ce camp-là. Nous avons déjà dit qui étaient et les Armoriques et les létes. Quant aux saxons, c’était peut-être la peuplade de saxons établie il y avait déjà longtemps dans la cité de Bayeux, et dont nous avons parlé dès le commencement de cet ouvrage. Ils avaient suivi, selon l’apparence, le parti des Armoriques dont ils étaient environnés. Nos bourguignons étaient l’essaim de cette nation, à qui Aetius avait donné des terres dans la sapaudia. On a vu qui étaient les ripuaires. Quant aux brions ou bréons dont il est fait aussi mention dans Cassiodore : c’était le même peuple dont il est parlé dans les auteurs plus anciens, sous le nom de brenni. Leur pays faisait une partie de la Norique, et il avait été subjugué sous le règne d’Auguste par Drufus Nero, le frère de l’empereur Tibère.

Parmi les peuples et parmi les essaims échappés de quelque nation barbare, dont on vient de lire le dénombrement, il n’y en avait point, suivant Jornandés, qui n’eussent été sujets, ou du moins qui n’eussent été à la solde de l’empire, et à qui ses officiers n’eussent été naguères en droit de commander. Mais comme ces peuples et ces essaims de barbares s’étaient rendus indépendants, ou que du moins ils se gouvernaient comme s’ils eussent été indépendants de l’empire, il avait fallu qu’Aetius leur eût demandé du secours comme à des alliés, au lieu de leur ordonner en maître, comme il aurait pu le faire dans les temps antérieurs, de joindre son armée un tel jour. En un sens, il était plus glorieux à l’empire qu’on vît son général commander à tant de rois qui n’étaient pas sujets de la monarchie ; mais dans la vérité il était triste qu’il y eût tant de souverains sur son territoire. Un prince est bien plus puissant, lorsqu’il n’y a que lui qui soit un grand seigneur dans ses états, que lorsqu’il a des vassaux qui sont eux-mêmes de grands seigneurs.

Dès qu’Attila eût évacué Orléans, ce qui arriva le quatorzième juin de l’année quatre cent cinquante et un, il se mit en route, comme nous l’avons dit, pour regagner le Rhin, et il marcha prenant toutes les précautions nécessaires, pour n’être point obligé à donner une bataille contre une armée qui ne devait pas être de beaucoup moins nombreuse que la sienne, et qui avait l’avantage de poursuivre un ennemi qui se retirait. Aetius qui avait jugé à propos de suivre les huns, soit pour leur ôter l’envie de faire quelque nouvelle entreprise, dont le succès les eût dispensés de sortir des Gaules, soit pour les empêcher, en les obligeant à marcher serrés, de courir les pays qui se trouveraient à la droite et à la gauche de leur route, les atteignit peut-être sans le vouloir, dans les champs catalauniques ou mauriciens. Attila, dit Jornandés, consterné de la découverte de ses intelligences avec Sangibanus,... Il changea néanmoins de sentiment, à ce qu’il parait, quand il eût consulté les devins, ce qu’il aura fait, suivant toutes les apparences, lorsque les romains et lui ils se trouvèrent en présence. La réponse que firent ces devins... ; la lieue, ajoute Jornandés, est une mesure dont on se sert dans les Gaules, pour calculer la distance d’un lieu à un autre, et chaque lieue a quinze cent pas de longueur. Aujourd’hui nos plus petites lieues françaises sont d’un tiers plus longues que ne l’étaient ces lieues gauloises.

Il est sensible, et par la narration de l’historien des goths, dans laquelle je n’ai rien changé, si ce n’est la place de la description des champs catalauniques, laquelle j’ai jugé à propos de transposer, pour la mettre dans son endroit naturel, et par la narration de Grégoire de Tours, qu’Attila se retirait, lorsque Aetius l’atteignit dans les vastes plaines dont nous venons de parler.

Il serait ennuyeux de lire ici les différentes opinions que les savants ont eues concernant la partie des Gaules où étaient les champs catalauniques et mauriciens. D’ailleurs il y a trois raisons décisives qui empêchent de douter que ces champs ne fussent dans la province, qui peut-être en a tiré son nom, et que nous appelons aujourd’hui la Champagne. En premier lieu, c’était la route qu’Attila devait tenir. Il était parti d’Orléans pour regagner le Rhin. En second lieu, la description que Jornandés fait des champs catalauniques, convient aux plaines qui sont aux environs, non pas de Châlons Sur Saône, mais de Châlons en Champagne, dont le nom latin est encore catalaunum. Enfin Idace dit en parlant de l’évènement dont il s’agit : les huns violant la paix,... les lisières du territoire de cette ville ne devaient pas être fort éloignées des champs catalauniques. Or Idace dit ici, la cité et non point la ville de Metz. Nous avons vu au commencement de cet ouvrage la différence qui est entre ces deux mots.

M de Valois prétend avec fondement, que Jornandés confond mal à propos les champs mauriciens qui tiraient leur nom de mauriacum, aujourd’hui Meri lieu du diocèse de Troyes, avec les champs catalauniques qui étaient dans le diocèse de Châlons dont ils prenaient leur nom. Il ne faut point être surpris que Jornandés qui n’était peut-être jamais venu dans les Gaules, ait confondu dans un temps où les cartes de géographie étaient fort imparfaites et fort rares, deux plaines voisines l’une de l’autre, et peut-être contiguës ; car nous ne savons point où commençaient du côté de l’orient les champs mauriciens, ni où finissaient du côté de l’occident les champs catalauniques. Les lieux que nous ne voyons que de loin, se rapprochent les uns des autres à nos yeux.

Reprenons le récit de Jornandés. Cet auteur après avoir dit qu’Attila résolut sur la réponse des devins, de combattre ses ennemis, raconte assez en détail les principales circonstances de la bataille qui se donna en conséquence de cette résolution. Il parait néanmoins en réfléchissant sur le récit même de cet historien, qu’Attila, quoiqu’il fût résolu d’en venir à une action générale, s’il en trouvait l’occasion favorable, ne donna point la fameuse bataille des champs catalauniques, comme on le dit, de propos délibéré. On voit au contraire dans les manœuvres que fit le roi des huns, la conduite d’un général habile qui voudrait bien ne point hasarder encore la bataille qu’il a résolu de donner, mais qui sait prendre son parti, quand les conjonctures le forcent, ou à la livrer plutôt qu’il ne l’aurait voulu, ou bien à s’exposer aux inconvénients d’une retraite, qu’il prévoit devoir nécessairement dégénérer en une fuite.

Un combat des plus sanglants, et qui se donna la veille de la bataille générale, en fut comme le prélude. Aetius avait placé à la tête de son avant-garde un corps de cinq mille francs, et Attila avait mis à la queue de son arrière-garde un corps d’un pareil nombre de gépides. Ces deux troupes composées d’hommes vaillants, et fières d’occuper chacune dans son armée le poste d’honneur, se mêlèrent durant la nuit, et se chargèrent avec tant de furie, que presque tous les combattants demeurèrent sur le champ de bataille.

Voici le récit de la défaite d’Attila, tel qu’il se trouve dans Jornandés : les deux armées étant dans les champs catalauniques,... Jornandés entre ici concernant ces peuples et ces nations, dans un détail dont l’objet de notre ouvrage nous dispense de rendre compte au lecteur. Cet historien reprend la parole : on en vient donc aux mains,...

Les discours d’Attila animèrent ses troupes, qui vinrent charger l’ennemi avec furie. La mêlée commença sur les trois heures après midi, et elle fit couler tant de sang, qu’on prétendit qu’il s’en était formé une espèce de ravine. Le roi Théodoric fut jeté à bas de son cheval et écrasé par ses propres troupes qui lui passèrent sur le corps sans le reconnaître. Sa chute l’avait apparemment étourdi ; cependant d’autres prétendent qu’il fut tué d’un coup de javelot que lui lança Andagis un des ostrogots qui servait dans l’armée d’Attila. Voilà comment s’accomplit par hasard la prédiction que les devins avaient faite au roi des huns, lorsqu’ils lui avaient annoncé qu’il perdrait la bataille, mais que le principal chef des ennemis demeurerait sur la place. L’on se rompit et l’on se rallia plusieurs fois. Enfin les visigots qui faisaient l’aile droite de l’armée romaine, prirent le parti de charger les huns qui étaient au centre de l’armée d’Attila, et qui lui servaient, pour ainsi dire de forteresse. Les visigots débordèrent donc d’abord le corps d’alains, qui était au centre de l’armée romaine, et marchant ensuite sur leur gauche, ils occupèrent le terrain que ce corps avait devant lui. Les visigots se trouvèrent ainsi en face des huns, et ils les chargèrent avec beaucoup d’ardeur. Les huns plièrent, et leur roi même aurait été tué, s’il ne se fût pas retiré dans son camp, qui suivant l’usage de sa nation était retranché ou plutôt barricadé avec des chariots dont elle était dans l’usage de mener toujours un grand nombre à l’armée. J’observerai à ce sujet, qu’encore aujourd’hui les polonais et les peuples leurs voisins, qui habitent le même pays qu’habitait une partie des nations qui suivaient Attila, mènent un charroi nombreux quand ils vont à la guerre, et qu’ils s’en servent aussi pour faire autour de leurs campements cette enceinte qu’ils appellent le tabor. Suivant le récit d’Idace, la nuit favorisa beaucoup la retraite d’Attila. Aussi nous avons vu que la résolution de ce prince, lorsqu’il se fut déterminé à donner bataille, était de n’engager l’action que trois heures avant le coucher du soleil, afin qu’il pût, au cas que ses troupes eussent du désavantage, éviter une entière défaite, en se retirant à la faveur de la nuit. Voilà donc l’armée à laquelle il n’y avait point de remparts qui pussent résister quand elle entra dans les Gaules, réduite à se mettre à couvert derrière la frêle enceinte de ses chariots.

Thorismond, fils du roi Théodoric, qui avait poursuivi les ennemis jusque à la nuit noire, se trompa quand il voulut retourner dans son camp. Il prit le camp des huns pour celui des visigots, et il s’approcha si près du camp des huns, qu’il en sortit du monde dans le dessein de l’enlever. Il fut même démonté après avoir été blessé à la tête ; mais les visigots qui le suivaient, le secoururent si à propos, qu’ils le dégagèrent, et qu’ils l’emmenèrent dans sa tente. Aetius inquiet de ce qui serait arrivé à ce corps de visigots, courut aussi quelque danger pour s’être trop avancé afin d’apprendre plutôt de ses nouvelles. Il se trouva souvent au milieu de plusieurs pelotons des ennemis qui s’étaient ralliés. Cependant il rentra sain et sauf dans son camp, où ses soldats, tout vainqueurs qu’ils étaient, ne laissèrent point de passer la nuit sous les armes.

Le lendemain, les romains virent sensiblement que l’avantage de l’action avait été pour eux. Le champ de bataille était jonché d’ennemis, et Attila se tenait renfermé dans son retranchement, sans oser mettre dehors aucunes troupes. Il se contentait de faire sonner les trompettes, et de faire entendre les autres instruments dont on se sert à la guerre, afin de donner à penser qu’il se disposait à une nouvelle action. Les romains et leurs alliés tinrent donc un conseil de guerre, pour y résoudre ce qu’il y avait à faire, et s’il convenait d’investir le camp des ennemis, pour l’affamer, ou si l’on insulterait l’enceinte de chariots dont il était environné, bien qu’elle fût d’une approche dangereuse, à cause des archers et des autres gens de trait qui la défendaient. Quant au roi des huns, dont les disgrâces n’avaient point abattu le courage, il avait pris son parti. Convaincu que ses retranchements seraient emportés s’ils étaient attaqués, il avait fait dresser au milieu un bûcher, où son intention était de mettre le feu et de s’y jeter dès qu’il verrait son camp forcé, afin que lui, qui jusqu’à ce jour avait été la terreur des nations, ne tombât point, même après sa mort, au pouvoir d’une d’entre elles.

Pendant qu’Aetius et ses alliés tenaient le conseil de guerre, dont nous venons de parler, plusieurs détachements de l’armée des visigots battaient la campagne, pour avoir des nouvelles de Théodoric qui ne se trouvait point. Enfin, quelques-uns d’entre eux plus braves que les autres, ayant eu la hardiesse d’aller examiner de près les morts étendus le long des retranchements d’Attila, ils reconnurent le corps de leur roi, et ils l’emportèrent en chantant suivant l’usage de leur nation, le cantique fait à la gloire de ceux qui mouraient en combattant pour la patrie, sans que les huns osassent faire aucune sortie pour l’enlever. Les visigots avant que d’achever les funérailles de Théodoric, proclamèrent son fils Thorismond roi ; et ce fut lui qui fit en cette qualité les honneurs de la cérémonie.

J’interromprai ici la narration de Jornandés, pour dire ce que nous apprend un autre endroit du même auteur ; c’est que Théodoric I roi des visigots, laissa six garçons quand il mourut, savoir, Thorismond, Théodoric qui régna après Thorismond, sous le nom de Théodoric II, Euric ou Évaric, qui succéda à ce Théodoric II, Frétéric ou Frédéric qui ne régna point, et qui fut tué, comme nous le dirons sur l’année quatre cent soixante-trois, dans une bataille qu’il perdit contre Égidius, et enfin Rotemir et Himmeric. Théodoric I en partant de Toulouse pour joindre Aetius, avait bien amené avec lui Thorismond et Théodoric II ses deux fils aînés ; mais il y avait laissé ses quatre puînés.

Thorismond qui souhaitait avec ardeur (je reprends la narration de Jornandés) de venger la mort de son père, en exterminant les ennemis, proposa au général romain de marcher à leurs retranchements. Vous avez, lui dit-il, plus d’expérience que moi, faites la disposition de l’attaque, et je donnerai à la tête de mes visigots. Mais Aetius qui craignait que la cour de Ravenne ne le maltraitât derechef s’il cessait d’être nécessaire, ne voulut point forcer le camp d’Attila. Ç’aurait été exterminer en un jour presque tous les ennemis de l’empire. Aetius pour faire approuver sa conduite aux romains, leur représenta qu’on devait appréhender que si les huns et leurs alliés restaient tous sur la place, les visigots ne fissent la loi à l’empire. Il conseilla ensuite à leur nouveau roi de ne songer qu’à s’en retourner au plutôt dans les quartiers de sa nation, c’est-à-dire, à Toulouse, de s’y mettre en possession du gouvernement, et d’empêcher par sa diligence que ceux de ses frères qui étaient sur les lieux, ne s’emparassent du trésor de son père, et qu’ils ne s’en servissent pour se faire un parti, qui pourrait lui donner bien des affaires en proclamant roi l’un d’entre eux. Thorismond regarda ce conseil, qui avait plus d’une face, par le bon côté, c’est-à-dire par celui qui lui était utile ; et sans parler davantage de forcer le camp d’Attila, il prit le chemin de Toulouse.

Ce que dit Jornandés concernant la retraite de Thorismond, est conforme à ce qu’en dit Grégoire de Tours : Aetius, après avoir été joint par les francs et par les visigots,... Aetius aura donné à croire à Mérovée que quelqu’un des autres rois francs, voulait entreprendre sur Tournai ou sur Cambrai. Isidore de Séville confirme ce que Grégoire de Tours dit concernant la perte que fit Attila dans son expédition. Suivant l’auteur espagnol, le roi des huns ne ramena en Germanie que peu de monde ; et il périt de part et d’autre trois cent mille hommes dans la guerre dont il est ici question. On n’aura point de peine à donner foi au récit d’Isidore, qui sur ce point n’a fait que copier Idace, dès qu’on fera réflexion que le calcul d’Idace comprend non seulement les hommes tués dans des combats ou morts des maladies ordinaires dans les camps, mais encore tous ceux qui furent égorgés par les barbares dans le sac des villes, et tous les barbares qui en pillant le plat pays, furent surpris et assommés par les gens de la campagne.

Voilà le moyen de concilier ces auteurs avec Jornandés, qui dit que dans les différents combats qui se donnèrent durant le cours de cette guerre, il y eut de part et d’autre cent soixante et deux mille hommes de tués. Le reste sera mort de misère, de maladie, ou aura été égorgé par les paysans... Attila ayant su le départ des visigots,... En effet, nous verrons ce prince faire l’année suivante une invasion dans l’Italie. Il reprit donc dans le temps dont je parle, la route du Rhin, sans être suivi que par des corps de troupes qui le côtoyaient, afin de l’obliger à marcher serré, et comme nous l’avons déjà dit, il repassa le Rhin ayant peu de monde avec lui, à proportion de ce qu’il en avait lorsqu’il passa ce fleuve.

Voilà comment se termina l’invasion mémorable qu’Attila fit dans les Gaules en quatre cent cinquante et un, et contre laquelle l’empire romain ne fut défendu que par les armes des usurpateurs de son territoire. Mais l’esprit qui régnait alors parmi les principaux sujets de cette monarchie, était encore un présage plus certain de sa chute prochaine que ne l’était sa faiblesse même. En effet, que penser autre chose quand on voit Aetius trahir les intérêts de Rome, en n’achevant point de défaire les huns et leurs alliés dans les champs catalauniques, sous le prétexte grossier qu’après cette défaite les visigots qui venaient de perdre leur roi, et à qui l’on pouvait opposer tant d’autres nations amies, feraient la loi à l’empire d’occident. Comme ce général avait mérité durant longtemps la réputation d’homme vertueux et de bon citoyen, il faut croire qu’il ne devint perfide, que parce que sous le règne où il vivait, une personne comme lui était en danger de perdre ses dignités et peut-être la vie, dès qu’elle se trouvait à la merci d’un prince livré à des courtisans, la plupart avides du bien d’autrui ; parce qu’ils avaient dissipé le leur, et presque tous ennemis du véritable mérite, parce qu’ils n’en avaient pas d’autre que celui d’exceller dans les amusements frivoles, qui font la plus grande occupation des cours. En épargnant Attila, Aetius aura crû encore faire revivre l’amitié que les huns avaient toujours eue pour lui, et que le nouveau crédit qu’il acquerrait ainsi sur leur esprit, le rendrait en quelque façon le maître de les faire agir à son gré, de manière que quand il lui plairait, il pourrait jeter la cour de Ravenne en de telles alarmes, qu’il y serait toujours respecté comme un homme nécessaire à l’état. Les soupçons auxquels la conduite d’Aetius durant la campagne de quatre cent cinquante et un auront donné lieu, et les discours qui se seront tenus en conséquence à Ravenne, auront augmenté l’inquiétude de ce général, qui, dans la crainte d’être recherché pour son premier crime, en aura commis un second, celui dont il doit être parlé dans le chapitre suivant.

 

CHAPITRE 18

Irruption d’Attila en Italie, et sa retraite. S’il est vrai qu’il ait fait une seconde invasion dans les Gaules.

Attila était à peine de retour sur le Danube, qu’il y fit les préparatifs d’une nouvelle expédition. Comme ce prince ne disait point en quel pays il voulait porter ses armes, les Gaules durent appréhender une seconde invasion, et cette crainte y aura entretenu la paix rétablie par Aetius. Ainsi les différentes puissances qui partageaient entre elles cette grande province de l’empire, auront observé les conditions de leurs traités, et les romains se seront contentés des raisons que Sangibanus, qui peut-être n’avait point été convaincu, quoiqu’il eût été soupçonné avec fondement, aura pu alléguer pour sa justification. Je raisonne ainsi, en supposant qu’il n’ait point été déposé, et qu’on n’ait point alors donné aux alains un autre chef que lui ; car l’histoire qui parle encore plusieurs fois des alains établis sur la Loire, ne nomme plus Sangibanus. Quoiqu’il en ait été de sa destinée, il est toujours certain par la suite de l’histoire, qu’Aetius fut satisfait des raisons que ces alains, qui la plupart ne savaient rien de l’intelligence de leur roi avec Attila, ne manquèrent pas d’alléguer pour se justifier, ou que ce général leur pardonna. En chassant des Gaules cette peuplade, il se serait dénué d’un corps de troupes composé de soldats attachés à sa personne, et il aurait rendu les Armoriques et les visigots trop audacieux.

L’année suivante, c’est-à-dire, en quatre cent cinquante deux, Attila ayant assemblé une nouvelle armée, se mit en marche, et traversant la Pannonie il se rendit aux pieds de celles des montagnes des Alpes qui couvrent de ce côté-là l’Italie. Aetius sur qui Valentinien s’était reposé du soin de garder les passages de ces montagnes, et qui avait promis à l’empereur tout ce qu’il fallait lui promettre pour le rassurer, n’avait fait néanmoins aucune des dispositions nécessaires pour les mettre en état de défense. Il n’avait ni coupé les voies militaires, ni retranché les défilés. Ainsi les huns entrèrent en Italie sans obstacle et sans coup férir. Aetius augmenta encore les soupçons que sa conduite devait donner à l’empereur, en lui proposant d’abandonner l’Italie, et de se retirer avec sa cour dans les Gaules. Ce général se flattait apparemment de gouverner plus à son gré la cour, lorsqu’elle serait dans cette dernière province remplie des quartiers de confédérés, qui le regardaient comme leur ami particulier, que si elle continuait à faire son séjour en Italie, où les barbares n’avaient point encore d’établissement : mais ce parti si déshonorant, et qu’on ne pouvait prendre sans livrer à l’étranger la plus noble des provinces de l’empire romain, celle qui avait été son berceau, et où son trône était encore, ne fut point suivi.

Cependant Attila qui avait pris Aquilée, s’avançait toujours, et bientôt il allait passer l’Apennin, le seul rempart qui couvrait encore la ville de Rome, aussi peu en état d’être défendue que l’avaient été les Alpes. Il fallut donc demander la paix au roi des huns. Le pape saint Léon consentit à se charger de la négociation. Sa présence majestueuse, et la force de ses représentations firent tant d’impression sur Attila, qu’il voulut bien accorder au souverain pontife la paix qui lui était demandée. Ce barbare qui s’était avancé jusque à Governolo sur le Mincio, où il donna audience à saint Léon, rebroussa chemin aussitôt. Après avoir ordonné à ses troupes de cesser tous actes d’hostilité, il regagna la Pannonie, et il se rendit sur le Danube, que même il repassa. Pour finir ce qui concerne Attila, j’anticiperai sur l’histoire de l’année suivante, et je dirai qu’en quatre cent cinquante-trois ; ce prince mourut d’une hémorragie, et qu’il décéda dans ses propres états. C’est ce que nous apprenons des fastes de Prosper, auxquels le récit d’Idace est conforme. Ce dernier dit : la seconde année du règne de Martian,...

Il est facile de concilier Idace avec Prosper et avec Jornandés dans ce qu’ils écrivent concernant l’invasion qu’Attila fit en Italie, et dont nous venons de donner le récit tel qu’il se trouve dans les deux premiers. Si Prosper et Jornandés disent tous deux que saint Léon eut le principal mérite de la paix qui fut faite alors entre Valentinien et les huns, ils ne disent pas que les huns avaient été déjà déterminés à faire bientôt cette paix par les infortunes et par les succès malheureux dont parle Idace. Il suffit que saint Léon l’ait conclue plutôt qu’elle ne l’aurait été sans son entremise, et qu’il ait ainsi prévenu par sa médiation l’effusion de sang et les saccagements qui se seraient faits encore si la guerre eût duré davantage. Que pouvaient prétendre les romains de plus que l’évacuation de l’Italie ? Et ils l’obtinrent en moins de jours par l’entremise de saint Léon, qu’il ne leur aurait fallu de mois pour contraindre Attila par la voie des armes, à repasser les Alpes. Si la narration d’Idace dit qu’Attila mourut lorsqu’il fut de retour dans ses états, il ne s’ensuit pas pour cela qu’Idace veuille dire que ce prince soit mort dès l’année quatre cent cinquante-deux. Attila ne sera revenu dans son pays qu’à la fin de cette année, et il sera mort quelques jours après son retour, mais en quatre cent cinquante-trois, comme le disent les fastes de Prosper, qui écrivait dans un lieu moins éloigné de la Pannonie que l’Espagne, où écrivait Idace. Il est bien plus difficile de concilier sur un autre point Idace et Prosper avec Jornandés, qui prétend qu’Attila ait fait entre son retour d’Italie et le jour de sa mort, une nouvelle expédition, qui fut une seconde invasion dans les Gaules. L’historien des goths, après avoir dit qu’Attila repassa le Danube au retour de l’incursion qu’il avait faite en Italie, ajoute : Attila ne fut point plutôt dans ses états,... La narration de Jornandés est tellement circonstanciée, qu’on ne saurait dire qu’il y ait confondu les évènements, et qu’il y ait pris l’invasion qu’Attila fit en Italie, pour une seconde invasion dans les Gaules. Jornandés, avant que de parler de cette seconde invasion d’Attila dans les Gaules, a fait une assez longue mention de l’invasion d’Attila en Italie. Nous avons même rapporté quelques circonstances particulières de cette invasion-là, que nous avons tirées de notre auteur. D’un autre côté, comment concilier Jornandés avec Prosper et avec Idace, qui disent, comme nous l’avons observé, qu’au sortir de l’Italie Attila se retira au-delà du Danube, et qu’il mourut peu de temps après y être arrivé. Ma conjecture sur cette difficulté est, qu’il y a du vrai et du faux dans la narration de Jornandés, et qu’en la dépouillant des faits inventés à l’honneur des visigots, dont cet auteur l’embellit, on la peut accorder avec le récit de Prosper comme avec celui d’Idace, tous deux auteurs contemporains.

Il y a du vrai dans la narration de Jornandés ; car il est certain, par l’histoire de Grégoire de Tours, que Thorismond roi des visigots, fit après la mort de son père Théodoric I la guerre aux alains établis sur la Loire, et qu’il les mit à la raison. Cet historien, après avoir raconté la défaite d’Attila dans les champs catalauniques, la mort de Théodoric I roi des visigots, et l’avènement de Thorismond, fils de ce prince à la couronne, ajoute : le Thorismond de qui je viens de parler,... Ainsi comme Thorismond parvenu au trône vers le mois de juillet de l’année quatre cent cinquante et un mourut, comme on le verra, à la fin du mois d’août de l’année quatre cent cinquante-trois, il faut que ce soit précisément dans le temps où Jornandés fait faire au roi des huns après son expédition en Italie, une seconde invasion dans les Gaules, c’est-à-dire, dans l’année quatre cent cinquante-deux, ou bien dans l’année suivante que Thorismond ait défait les alains. Or, qu’il s’agisse dans le passage de Grégoire de Tours, qui vient d’être rapporté, des alains établis sur la Loire, on n’en saurait douter. Jornandés dit positivement que ce fut contre les alains qui habitaient au-delà de la Loire que Thorismond eut affaire : d’ailleurs, quels démêlez Thorismond, dont les états situés sur les bords de la Garonne ne s’étendaient pas encore jusque au Rhône, pouvait-il avoir avec ceux des alains qui demeuraient dans leur ancienne patrie ?

En second lieu, il y a du faux dans la narration de Jornandés. C’est qu’Attila soit revenu dans les Gaules en personne, et qu’il y ait perdu une bataille aussi sanglante que celle qu’il avait perdue en quatre cent cinquante et un dans les champs catalauniques. Premièrement, le peu de temps qui s’est écoulé depuis le retour d’Attila dans ses états après son expédition d’Italie jusque à sa mort, ne permet pas de croire qu’il ait eu le loisir d’assembler une armée assez nombreuse pour tenter à sa tête une seconde fois la conquête de la Gaule. Enfin, cette seconde invasion des Gaules aurait été un évènement si considérable, que Prosper, Idace, en un mot tout ce qui nous reste d’historiens, et même les poètes contemporains en auraient fait quelque mention. Aucun d’eux n’en a parlé. Si le silence d’un de ces auteurs ne prouve rien, du moins leur silence, si j’ose le dire, unanime, doit être réputé une preuve. J’ajouterai même que la manière dont s’explique Idace dans l’endroit où il parle de la mort d’Attila, et que nous avons rapporté, montre qu’Attila ne sortit point de ses états depuis son retour d’Italie.

Je crois donc qu’il est certainement faux qu’Attila soit jamais revenu dans les Gaules, et qu’il y ait perdu en personne une bataille aussi mémorable que celle des champs catalauniques : mais je crois en même temps, que ce prince aura dès qu’il eut évacué l’Italie à la fin de l’année quatre cent cinquante-deux, formé le projet d’une seconde invasion dans les Gaules. Il y aura fait passer des émissaires, dont les pratiques découvertes, auront été cause que Thorismond sera venu lui-même dans les quartiers de nos alains, pour s’y assurer des traîtres qui s’étaient laissé gagner par ces émissaires une seconde fois. Cela ne se sera point fait sans effusion de sang. Les partisans d’Attila se voyant découverts, se seront défendus contre les alains fidèles à l’empire, et contre Thorismond. Là-dessus Jornandés toujours désireux de faire honneur à ses goths, aura imaginé celles des circonstances de l’évènement dont il s’agit, qui sont contraires à la vraisemblance. Peut-être même que Jornandés qui écrivait cent ans après, n’a rien imaginé, et qu’il a seulement eu le malheur de s’informer à des personnes qui n’étaient pas bien instruites. Il n’y avait dans le sixième siècle, ni gazettes, ni journaux politiques. Si l’on en croit Juvencius Cœlius Calanus qui a écrit la vie d’Attila dans le onzième siècle, ce roi des huns n’avait encore que cinquante-six ans, lorsqu’il mourut dans son lit. Il semblait destiné à périr d’une mort violente après avoir été pendant plusieurs années, le fléau dont la providence se servait pour châtier les nations.

La monarchie formidable, dont Attila était le fondateur, ne subsista point longtemps après sa mort. Ses fils se brouillèrent sur le partage des états qu’il leur laissait, et la guerre civile, qui bientôt s’alluma entre eux, fut pour les peuples subjugués par le père, une occasion favorable de secouer le joug qu’il leur avait imposé. Ils en surent profiter, et les romains furent ainsi délivrés d’une puissance rivale, qui les menaçait sans cesse, et qui les attaquait souvent. On doit aussi regarder la dissipation des états qui formaient la monarchie d’Attila, comme un évènement favorable à l’établissement de celle des francs dans les Gaules, où les barbares qui habitaient les bords du Danube, ne furent plus en état de revenir.

 

CHAPITRE 19

Thorismond est tué, et son frère Théodoric II lui succède. Diverses particularités concernant Théodoric II.

Le roi des visigots mourut la même année que le roi des huns. Thorismond avait des projets qui déplaisaient à toute sa maison, parce qu’ils tendaient à rallumer la guerre entre les visigots et l’empire, avec qui elle croyait alors avoir intérêt d’entretenir la paix. Ses frères, fils comme lui du roi Théodoric I lui ayant représenté à plusieurs reprises, mais toujours inutilement, que sa conduite aurait de funestes suites, ils se défirent enfin de lui par le fer, et leur aîné Théodoric II fut proclamé roi des visigots : Thorismond, qui était ennemi des romains,... ; il eut pour successeur Théodoric II. Isidore de Séville écrit, en calculant par années révolues : Thorismond, qui avait été élevé sur le trône,... C’est-à-dire, qu’en supposant que Thorismond eut été proclamé roi le sixième du mois de juillet de l’année quatre cent cinquante et un, environ trois semaines après l’évacuation d’Orléans par Attila, et le lendemain de la bataille donnée dans les champs catalauniques, il mourut avant le sixième du mois de juillet de l’année quatre cent cinquante-trois, et par conséquent, lorsqu’il n’avait point encore achevé la seconde année de son règne. En effet Martian avait été proclamé empereur au mois d’août de l’année quatre cent cinquante.

Théodoric II et son frère Frédéric se montrèrent véritablement pendant plusieurs années, très attachés aux intérêts de l’empire. Nous verrons même que Théodoric rendit plusieurs services importants aux romains pendant les cinq ou six premières années de son règne. Quant à Frédéric, les romains avaient tant de confiance en lui, qu’ils lui donnèrent la commission de faire la guerre en leur nom aux bagaudes de l’Espagne tarragonaise, qu’il battit en plusieurs rencontres.

Je crois qu’il est à propos, avant que de continuer l’histoire des évènements arrivés dans les Gaules, de rapporter ici la peinture que Sidonius Apollinaris fait de la manière de vivre, et de la cour de Théodoric II. Elle servira à donner quelque idée de la cour de nos premiers rois. S’il y avait de la différence, pour parler ainsi, entre la cour de Tournai et celle de Toulouse, c’est que la première devait être encore moins sauvage que l’autre. Il y avait déjà pour lors deux cent ans, que les francs habitués sur les bords du Rhin, fréquentaient les romains, et qu’ils passaient la moitié de leur vie dans les Gaules, au lieu qu’il n’y avait pas encore quarante-cinq ans que les visigots partis des bords du Danube, s’étaient établis dans ce pays-là, et qu’ils avaient commencé à s’y polir par le commerce des anciens habitants.

J’omettrai plusieurs détails concernant la personne de Théodoric, quoique Sidonius en rende un compte exact, parce qu’ils se sentent trop des temps où tout le monde avait journellement occasion d’acheter ou de vendre des esclaves, et où tout le monde savait par conséquent le jargon de cette espèce de commerce que nous ne connaissons guère. Chaque trafic a son style particulier, et composé de termes qui lui sont propres. On peut conjecturer sur ce que dit Sidonius, du bonheur qu’il avait de perdre quelquefois son argent, qu’il était venu à Toulouse pour affaires. Quoique la cité d’Auvergne, dont il était sénateur, et où par conséquent il devait avoir la principale portion de son patrimoine, ne fût point encore sujette aux visigots, il se peut très bien que Sidonius eût affaire d’eux parce qu’il avait des terres dans les provinces où étaient les quartiers qu’on leur avait accordés, et dont on voit bien par sa lettre, qu’ils s’arrogeaient déjà le gouvernement, soit du consentement de l’empereur, soit malgré lui.

On pourrait soupçonner avec quelque fondement l’auteur de cette lettre trop travaillée pour avoir été écrite dans le dessein qu’elle ne fût lue que par une seule personne, de n’avoir dépeint avec tant de soin la sagesse et l’application du roi des visigots, qu’afin d’attirer plus de monde dans quelque parti qui se formait alors parmi les habitants des provinces obéissantes des Gaules, pour secouer le joug des officiers envoyés par la cour de Ravenne, et pour se mettre sous la protection des visigots. Qu’il y eût alors dans ces provinces plusieurs citoyens, fatigués, désespérés de l’état déplorable où leur patrie était réduite par les querelles qui s’excitaient de temps en temps entre les barbares, qui en tenaient une partie, et l’empereur qui en conservait une autre, qu’il ne pouvait garder sans l’épuiser en même temps ; et que ces citoyens persuadés d’un autre côté que l’empereur ne viendrait jamais à bout de reprendre ce que tenaient les barbares, voulussent se donner à certaines conditions à ces mêmes barbares, afin de n’avoir plus à faire la guerre continuellement ; on n’en saurait douter. On verra même dans la suite, que les romains de la Gaule, je dis des plus considérables, ont quelquefois exhorté le barbare d’achever de se rendre maître de leur patrie. Ce qui empêcha jusque au règne de Clovis que les romains des Gaules ne prissent tous de concert, et qu’ils n’exécutassent le dessein de se jeter entre les bras des barbares, c’est que ces derniers étaient encore ou païens comme les francs et les allemands, ou ariens comme les visigots et les bourguignons, et que le gros de ces romains ne pouvait pas se résoudre à se donner à un maître ou idolâtre ou hérétique. Aussi c’est peut-être par cette raison-là, que Sidonius Apollinaris a soin de faire mention dans son épître du peu de zèle que Théodoric avait pour sa secte. Cependant Sidonius dans les lettres qu’il écrivit, lorsque les visigots se furent rendus maîtres de l’Auvergne, ce qui n’arriva que plusieurs années après la mort de Théodoric, témoigne tant d’affliction de voir sa patrie sous leur joug, que j’ai peine à croire, qu’il ait jamais souhaité qu’elle fût soumise à leur domination. Peut-être aussi, le changement des circonstances, aura fait changer de sentiment à Sidonius. Il aura souhaité de voir passer l’Auvergne sous le pouvoir de Théodoric, prince sage, et nullement ennemi des catholiques ; mais il aura été au désespoir de la voir passer sous la domination d’Euric, le successeur de Théodoric, parce qu’Euric était un prince violent et cruel persécuteur de la véritable religion. D’ailleurs Sidonius qui était encore laïque, lorsqu’il écrivit la lettre dont nous avons rapporté le contenu, était devenu évêque de l’Auvergne, lorsque Euric s’en mit en possession, ce qui n’arriva comme nous le verrons que vers l’année quatre cent soixante et quinze.

 

CHAPITRE 20

Meurtre d’Aetius suivi de celui de l’empereur Valentinien III. Maximus lui succède, et règne peu de semaines. Les visigots font Avitus empereur d’occident.

Il est impossible que la conduite qu’Aetius avait tenue quand il laissa échapper en quatre cent cinquante et un Attila battu dans les champs catalauniques, et lorsque l’année suivante, il lui tint ouvertes les portes de l’Italie, ne l’eût mis très mal à la cour de l’empereur. Ce grand capitaine avait fourni aux courtisans des sujets de parler mal de lui avec fondement, et l’on peut croire que les hommes de cette profession ne l’avaient point ménagé, eux qui loin d’épargner le général le plus fidèle à son prince, ne parlent souvent de ses victoires, que comme en parle l’ennemi vaincu, parce qu’ils craignent qu’on ne récompense les services du guerrier en lui conférant les dignités qu’ils ambitionnent, et dont ils savent bien qu’ils ne sont point aussi dignes que lui. Valentinien se serait défait dès lors d’Aetius, s’il avait pu s’en défaire, mais il est à croire que ce patrice se tenait sur ses gardes, et qu’ayant autant d’amis et de créatures qu’il en avait, il n’était pas possible de le tuer dans quelqu’endroit que ce fût, sans livrer une espèce de combat, dont le succès aurait été bien douteux. Ainsi l’empereur fut réduit à recourir à l’artifice pour se faire raison d’un sujet.

Mais cet accommodement qui devait rétablir une bonne intelligence entre le prince et le sujet, fut la source d’une querelle encore plus animée que celle qui venait de finir. On crut alors qu’Héraclius, un eunuque qui avait beaucoup de part à la confiance de Valentinien, était le principal auteur de la nouvelle brouillerie, et que c’était lui qui avait persuadé au prince, qu’il n’avait point d’autre moyen d’éviter sa propre ruine, que de prendre le parti de se défaire comme on pourrait, d’Aetius.

De son côté ce patrice aigrissait l’esprit de Valentinien, en pressant avec trop d’ardeur le mariage de Gaudentius, et en exigeant avec hauteur qu’on lui tînt ponctuellement toutes les paroles qui lui avaient été données, et qu’on les accomplît aussi ponctuellement que s’accomplissent les traités conclus de couronne à couronne ; enfin Aetius fut massacré par des courtisans affidés, après que l’empereur lui eût porté le premier coup de sa propre main. Boèce, préfet du prétoire d’Italie, et qui était l’un des amis intimes d’Aetius, fut tué avec lui.

Idace a écrit : Aetius, duc et patrice, eut ordre... ; la précaution que prit la cour après le meurtre d’Aetius, de rendre compte en quelque façon aux barbares confédérés des motifs qu’elle avait eus de se défaire de lui, montre que ces alliés étaient attachés à Aetius, non seulement comme à un officier du prince, mais encore comme à un homme dont les intérêts personnels étaient très mêlés avec les leurs.

Si nous en croyons Grégoire de Tours, Aetius, ne tramait rien contre la république, dans le temps qu’il fut assassiné. Voici ce que dit cet historien : l’empereur Valentinien étant parvenu à l’âge viril,... On ne saurait douter cependant, que du moins dans les temps précédents, Aetius n’eût songé à faire son fils Gaudentius empereur, et que par sa conduite il n’ait souvent donné lieu aux soupçons dont il fut enfin la victime malheureuse, mais moins à plaindre encore que le prince qui l’immola de sa main.

Valentinien ne survécut que de quelques mois à Flavius Aetius. Cet empereur mal conseillé avait laissé à plusieurs créatures d’Aetius, qui servaient dans les troupes de la garde du prince, ou qui exerçaient des fonctions qui les approchaient de sa personne, les emplois qu’elles avaient. Occylla, né barbare, et une de ces créatures d’Aetius, enhardi, par d’autres conspirateurs, tua Valentinien, dans le temps même que ce prince venait de monter sur une petite tribune, pour haranguer le peuple. Cet évènement arriva au mois de mars de l’année quatre cent cinquante-cinq, et quand ce prince était dans la trente-sixième année de son âge. Sans entrer ici dans les autres circonstances de l’assassinat de Valentinien, qui ne sont point de notre sujet, je dirai qu’aussitôt après sa mort on proclama un nouvel empereur d’occident. Ce fut Petronius Maximus, qui avait été deux fois consul et préfet du prétoire d’Italie. Il était descendu du tyran Maximus, l’ennemi de Théodose le Grand. Les grandes qualités et l’expérience du nouvel empereur semblaient promettre un restaurateur à l’état, mais il ne remplit point les espérances que son élévation avait fait concevoir. Le premier acte de souverain qu’il devait faire, c’était d’envoyer au supplice les meurtriers de son prédécesseur, qui avaient enfreint la plus sacrée des lois, celle qui rend la personne des chefs de la société, inviolable. Mais, soit que lui-même il fût complice des conjurés, comme on le crut dans la suite, soit qu’il eût d’autres motifs de les épargner, il n’en fit point justice. Il commit encore une autre faute, qui fut de choquer les bienséances, en obligeant Eudoxie, veuve de son prédécesseur, à se marier avec lui, même avant que le temps du deuil qu’elle devait passer en viduité, fût encore fini.

Il est souvent aussi dangereux pour un souverain d’aller contre certaines bienséances, quoiqu’elles n’aient pour fondement qu’un ancien usage, que de violer les lois fondées sur le droit naturel. Un empereur qui se conduisait avec tant d’imprudence, ne pouvait pas demeurer longtemps sur le trône, d’autant plus qu’il n’y était pas monté par voie de succession, mais en vertu d’une élection si précipitée, que les mécontents pouvaient bien la qualifier, de coup de la fortune.

Cependant Maximus, qui suivant la destinée des souverains, prenait quelquefois de bons, et quelquefois de mauvais partis, ne laissa point de faire plusieurs dispositions assez sages, en conférant les dignités et les emplois vacants. Telle fut la collation de l’emploi de maître de l’une et de l’autre milice dans le département du prétoire des Gaules, qu’il conféra à Ecdicius Avitus, qui fut empereur six semaines après : c’est la même personne dont nous avons déjà parlé à l’occasion de la défaite de Litorius Celsus, et à l’occasion de la venue d’Attila dans les Gaules. La nouvelle de la mort d’Aetius qui, comme nous l’avons dit, avait de grandes liaisons avec les barbares établis sur le territoire de l’empire, et dont le grand nom contenait encore ceux qui habitaient sur la frontière, avait mis toutes les Gaules en combustion et en alarmes. Maximus les calma par son choix. Voici ce que dit Sidonius Apollinaris à ce sujet : dans le temps où l’on craignait l’accomplissement de l’augure des douze vautours,...

Nous avons quelques observations à faire sur le passage de Sidonius, dont nous venons de rapporter le contenu. Nous remarquerons d’abord que les francs qui envahissaient la seconde des provinces belgiques, n’étaient pas les mêmes que ceux qui dans ce temps-là couraient la première des Germaniques. Supposé que les francs, qui envahissaient la seconde Belgique, eussent été les mêmes que ceux qui avaient couru la première Germanique, il eût fallu qu’ils eussent, après avoir couru la première Germanique, et avant que d’entrer dans la seconde Belgique, ravager la première Belgique, qui séparait de la seconde Belgique la première Germanique. Si cela fût arrivé ainsi, Sidonius se serait expliqué autrement qu’il ne s’explique. Ainsi le sens le plus apparent du passage de notre auteur, est que les francs restés dans l’ancienne France avaient passé le Rhin, et pris poste dans le territoire de la première Germanique, tandis que d’autres essaims de la même nation, qui depuis longtemps étaient établis sur les confins de la seconde Belgique, avaient étendu leurs quartiers, en usurpant quelque canton de cette province, qui n’était pas compris dans leurs concessions. C’est de ces essaims que parle Sidonius, quand il dit qu’après la promotion d’Avitus au généralat, les cattes repassèrent l’Albe, et qu’ils se continrent derrière ce ruisseau fangeux. Personne n’ignore que les cattes faisaient une des tribus de la nation des francs. Quant à la rivière qu’ils repassèrent, ce fut, ainsi qu’il a été observé déjà, l’Alve ou l’Albe dont Sidonius parle ici et ailleurs, comme d’une des rivières sur lesquelles habitaient les francs. L’Albe dont il est fait ici mention, est donc une petite rivière de la cité de Tongres, et non pas l’Elbe, ce fleuve célèbre de la Germanie. Les raisons que nous avons alléguées dans le premier livre de cet ouvrage, pour montrer que c’était de l’Albe, et non pas de l’Elbe, qu’il fallait entendre le passage de Claudien, où ce poète parle de la sécurité avec laquelle les pâtres et les bergers des Gaules menaient paître leurs troupeaux, au-delà de l’albis, prouvent suffisamment que Sidonius a voulu aussi parler de l’Albe, et non point de l’Elbe, dans le passage du panégyrique d’Avitus, que nous discutons ici. Il serait inutile d’en alléguer de nouvelles.

J’ai traduit la phrase de Sidonius... Par ces mots, les côtes du commandement Armorique s’attendaient à une descente des saxons,  quoique le mot de s’attendre signifie ici craindre, et que sperare signifie dans son acception ordinaire s’attendre à quelque chose d’heureux, espérer. Mais sperare est souvent employé par les bons auteurs latins, dans le sens de s’attendre à quelque chose de fâcheux, de craindre. Ce qui suffit ici, Sidonius l’a employé dans cette dernière acception, même en écrivant en prose. Il dit en parlant de l’Auvergne qu’on voulait livrer aux visigots irrités de longue main contre cette cité :... Le grand crédit qu’avait Avitus sur l’esprit de Théodoric II venait de ce que le généralissime romain avait donné à ce prince barbare la première teinture des belles-lettres et du droit. Théodoric I avait voulu, pour adoucir dans son fils l’humeur sauvage naturelle aux visigots, que ce jeune prince lût les poètes latins, et qu’il étudiât les lois romaines. Avitus à qui l’on s’était adressé, avait bien voulu donner lui-même ses soins à l’éducation du fils d’un prince aussi puissant dans les Gaules et principalement dans les provinces voisines de l’Auvergne, que l’était Théodoric I.

Le généralissime romain était encore à la cour de Toulouse, quand on y apprit que Petronius Maximus avait été tué à Rome. Cet empereur, à ce que raconte Procope, fit confidence à la veuve de Valentinien qu’il avait épousée, que c’était lui-même qui par amour pour elle, avait tramé la conjuration dont son premier mari avait été la victime. Eudoxie indignée de se voir entre les bras d’un des assassins de son époux, excita Genséric, roi des vandales d’Afrique, à venir faire une descente en Italie, et à prendre Rome. Genséric qui se flattait avec fondement que son entreprise, favorisée comme elle le serait par l’impératrice régnante, ne manquerait pas de réussir, et que s’il ne pouvait point garder Rome, il s’enrichirait du moins en la pillant, se mit en mer incontinent, et il fit son débarquement à trois ou quatre lieues de cette ville, où il n’y avait personne qui l’attendît, du moins sitôt. à la première nouvelle de cette descente, Rome fut en combustion. Maximus craignant autant ses sujets que les vandales, et résolu d’ailleurs d’abdiquer l’empire, dont le fardeau lui semblait insupportable, quoiqu’il eût rempli sans peine tous les devoirs du consulat et de la charge de préfet du prétoire d’Italie, ne songea plus qu’à s’évader. Il se mit donc en devoir de s’échapper ; mais ceux qu’il abandonnait et ceux qui le poursuivaient, s’unirent contre lui, et il fut tué le soixante et dix-septième jour de son empire, qui était le douzième du mois de juin de l’année quatre cent cinquante-cinq.

Sidonius dit en parlant du meurtre de Maximus, et en s’adressant à la ville de Rome : cependant les vandales vous surprennent,... le père Sirmond croit que Sidonius veut dire ici simplement, que Maximus fut tué par quelque bourguignon qui était soldat dans la garde étrangère de l’empereur. Mais il me semble que notre poète fait jouer ici à son bourguignon un personnage plus important que celui de soldat et même d’officier dans la garde étrangère. Les vers de Sidonius donnent l’idée d’une personne revêtue d’un commandement considérable, et qui lui concilie un grand crédit. D’ailleurs, il désigne cette personne par le titre de la Bourgogne, ou de bourguignon, par excellence, et comme on aurait pu désigner l’empereur, en l’appelant le romain absolument ; quel était donc ce bourguignon ? Je conjecture que ce pouvait bien être Gunderic, roi d’un des essaims de cette nation, qui s’étaient établis dans les Gaules, et à qui Aetius avait donné des quartiers dans cette grande province de l’empire. Nous verrons dans la suite le roi Gondebaud et le roi Chilpéric, deux des fils et des successeurs de ce Gunderic, revêtus des plus éminentes dignités de l’empire d’occident. Ainsi leur père peut bien n’avoir pas dédaigné d’en exercer une. Quelle était cette dignité ? S’il est permis d’enter conjecture sur conjecture, je dirai qu’à en juger par les expressions de Sidonius, elle doit avoir été une des principales des dignités militaires, celle de maître de la milice dans le département du prétoire d’Italie, ou celle de chef de la garde étrangère du prince, emploi qu’Odacer, qui renversa l’empire d’occident, exerça dans la suite sous le règne de Julius Nepos. Peu de temps après la mort de Maximus, Genséric entra dans Rome, qu’il abandonna durant quarante jours à l’avarice de ses vandales. Enfin le sac finit, et leur roi se rembarqua pour retourner en Afrique. Il emporta des richesses immenses ; et il emmena encore avec lui Eudoxie, veuve de deux empereurs, et les deux filles de Valentinien III. Genséric fit dans la suite épouser la cadette à son fils Hunneric. On peut croire que ce mariage, et celui que Placidie, sœur d’Honorius, avait contracté avec Ataulphe, roi des visigots, auront été deux exemples, dont les matrones romaines, qui par des vues d’ambition, ou par d’autres motifs, auront voulu épouser des barbares, se seront bien autorisées dans les temps suivants.

Tant que les vandales furent les maîtres de Rome, on n’y songea point à donner un successeur au malheureux Maximus. Suivant les apparences on y attendit, même après qu’ils eurent évacué la ville, les ordres de Martian. Enfin on y délibérait encore sur le choix du successeur de Maximus, lorsqu’on y apprit qu’on avait déjà un empereur. Avitus était à la cour de Théodoric, quand ce prince fut informé du meurtre de Maximus, et de la surprise de Rome par les vandales. L’état déplorable où ces évènements mettaient les affaires des romains, ne fit point concevoir au roi des visigots, l’idée de s’agrandir. Il protesta dans les termes les plus forts qu’il se conduirait dans une conjoncture si délicate en véritable confédéré de la république, et que c’était dans le dessein de lui donner une preuve incontestable de ses bonnes intentions, qu’il allait contribuer à faire empereur, Avitus. Montez au trône, lui dit Théodoric, et l’empire n’aura point de soldat qui lui soit plus dévoué que moi.

Ce n’était point véritablement au roi des visigots à désigner l’empereur. Ce prince et ses sujets naturels quoique soldats de l’empire, n’étaient pas citoyens romains, et ils ne pouvaient point ainsi, s’arroger la prérogative militaire, ou le droit dont les légions avaient trop souvent abusé. Mais Théodoric était alors si puissant, qu’il n’y avait point d’apparence que les romains osassent se choisir un autre maître que celui qui aurait été trouvé digne de l’être, par ce prince, qui d’ailleurs se déclarait en faveur d’un bon sujet. Ainsi l’on peut dire qu’Avitus partit de Toulouse empereur désigné, quand il en sortit pour aller rendre compte de sa négociation à ceux qui exerçaient la préfecture du prétoire des Gaules, dont le siége, comme nous l’avons déjà dit plusieurs fois, était dans la ville d’Arles, depuis l’année quatre cent dix-huit. En effet ce fut sans Arles suivant la chronique d’Idace dont nous rapporterons le passage ci-dessous, qu’Avitus fut proclamé empereur, par les romains des Gaules. La renommée y avait déjà publié, avant qu’Avitus arrivât, le succès de sa négociation, et que le meilleur moyen d’affermir la paix, dont la patrie avait tant de besoin, était de le choisir, ou plutôt de l’accepter pour maître. Les romains des Gaules étaient encore portés à entrer dans les vues de Théodoric, par l’honneur que leur ferait un de leurs compatriotes assis sur le trône d’occident. Avitus fut donc salué empereur à son arrivée : aussitôt que vos concitoyens inquiets sur le succès de votre négociation,...

On observera que dans l’énumération assez ample que Sidonius fait des citoyens des Gaules, qui composaient l’assemblée qui élut Avitus empereur, et qui, autant qu’on en peut juger par conjecture, était celle-là même qui, suivant l’édit d’Honorius, devait se tenir au mois d’août de chaque année dans Arles, il n’est fait aucune mention des gaulois qui habitaient sur le rivage de l’océan, quoiqu’il y soit parlé de ceux qui habitaient sur la rive du Rhin et sur la côte de la Méditerranée. C’est que les Armoriques, qui étaient gouvernés au nom de l’empire, mais par des officiers qu’ils choisissaient et qu’ils installaient eux-mêmes, n’envoyaient point des députés à l’assemblée d’Arles, et il n’y en venait pas non plus des autres provinces assises sur les côtes de l’océan, parce qu’elles étaient alors réellement au pouvoir des visigots ou des francs. Si l’on trouve des députés de la première Germanique à l’assemblée qui salua empereur Avitus, quoique cette province ne fût point du nombre de celles à qui Honorius y avait donné séance par son édit de l’année quatre cent dix-huit, c’est que la province, dont il s’agit, et qui n’était point encore cette année-là réduite entièrement sous la pleine puissance et autorité des officiers du prince, y avait été réduite comme on l’a vu, vers l’année quatre cent vingt-huit par Aetius, et qu’elle y était encore en l’année quatre cent cinquante cinq. En effet, nous venons de voir que les allemands et la tribu des francs, qui en avaient envahi de nouveau une partie, immédiatement après la mort de Valentinien III l’avaient évacuée, dès qu’Avitus eût été fait maître de la milice ; et nous rapporterons ci-dessous un passage de Procope qui dit positivement, que l’empire conservait encore son autorité sur les bords du Rhin, lorsque le trône d’occident fut renversé par Odoacer en l’année quatre cent soixante et seize. Les députés de la première Germanique, remplaçaient donc dans l’assemblée d’Arles où ils avaient été appelés depuis l’entière réduction de leur province, sous l’obéissance de l’empereur, les députés des provinces dont les visigots s’étaient rendus les maîtres depuis l’an quatre cent dix-huit, qu’elle avait été instituée par Honorius et qui par cette raison, n’y étaient plus convoqués.

Voici sur quoi est fondée la conjecture qu’Avitus aura été reconnu par l’assemblée annuelle, qui se tenait dans Arles. Maximus fut tué le douzième de juin ; mais comme les vandales entrèrent quelques heures après dans Rome, la confusion où se trouva pour lors cette capitale, aura bien pu être cause qu’on n’aura point envoyé de courrier dans les provinces, pour informer ceux qui commandaient sur les lieux, de tout ce qui venait d’arriver. Ainsi ce mois était peut-être écoulé, lorsqu’on en apprit la nouvelle à Toulouse, où les choses ne se passèrent point encore aussi simplement ni aussi promptement, que le dit Sidonius. On lit dans Grégoire de Tours, qu’Avitus sénateur et citoyen de l’Auvergne, ne fut désigné empereur par les visigots, qu’après avoir ménagé par des intrigues son élévation. En effet il y a des fastes qui disent que ce ne fut que le dixième de juillet que celles des troupes auxiliaires des Gaules, qui avaient leurs quartiers à Toulouse, c’est-à-dire les visigots, déclarèrent qu’elles voulaient avoir Avitus pour empereur. Le mois d’août sera donc venu avant qu’Avitus eût réglé avec Théodoric tout ce qu’il leur convenait de régler, et après cela le romain sera entré dans Arles en même temps que les députés, qui s’y rendaient pour tenir l’assemblée annuelle, ordonnée par l’édit d’Honorius, et qui devait s’ouvrir le treizième du mois d’août.

La narration d’Idace confirme notre conjecture. Avitus, dit-il, né dans les Gaules, fut salué empereur,... C’est le nom par lequel on désignait les députés et les officiers, à qui Honorius avait donné séance à l’assemblée qui devait se tenir chaque année dans cette dernière ville.

Le romain gaulois, par qui Sidonius suppose qu’Avitus fut harangué dans cette occasion, dit à ce prince : il serait entièrement inutile de faire l’énumération des calamités... On remarquera aisément en lisant ce discours, où l’on peut bien croire que Sidonius aura fait entrer la substance de ce qui se disait chaque jour dans les Gaules, à l’occasion de l’élévation de son beau-père, ce que pensaient alors les romains de ce pays-là, concernant les intérêts de leur patrie, et la gestion des magistrats et des autres officiers envoyés de Rome par le prince. Faut-il s’étonner, que les Armoriques persistassent dans la résolution de ne les plus recevoir. Peut-être même, et c’est ce qui aura donné occasion à Sidonius de parler d’eux ici, avaient-ils fait difficulté de reconnaître Maximus, et de lui rendre les devoirs qu’ils rendaient encore à l’empereur. Nous avons expliqué en quoi ces devoirs pouvaient consister.

Le gaulois que Sidonius fait parler, ajoute à ce que nous avons déjà rapporté : que la patrie choisit Avitus pour son empereur, par les mêmes raisons qui avaient fait élire autrefois aux romains les Camille, les Fabius, et les autres restaurateurs de la république, pour leurs chefs suprêmes. Enfin, dit cet orateur au nouveau prince : tous les sujets croiront jouir de la liberté sous votre règne. Tout le monde applaudit à l’orateur, et protesta qu’il était du même avis que lui, autant à cause du mérite d’Avitus, que par respect pour le roi des visigots, qui suivi de ses frères était venu à Arles, pour y favoriser en personne, la proclamation de son ami. Quoique Théodoric fût entré sans troupes et comme allié dans cette ville, sa présence ne laissait pas d’en imposer à ceux qui auraient été tentés de traverser l’exaltation d’Avitus. Ce romain après s’être défendu quelque temps d’accepter la dignité qu’on lui offrait, consentit enfin, suivant l’usage ordinaire des élections, à s’en laisser revêtir.

Aussitôt que ce prince eût été proclamé, et dès qu’il eût ratifié comme empereur ce qu’il pouvait avoir promis, quand il était encore particulier, il partit pour se rendre à Rome, et il y fut reçu comme si son élection eût été l’ouvrage du peuple et du sénat de cette capitale, et non pas de l’assemblée particulière d’une des provinces de la monarchie. Il y avait déjà longtemps que l’élection de Galba avait mis en évidence un des plus grands défauts qui fût dans la constitution de l’empire ; c’est que l’empereur pût être élu ailleurs que dans Rome. Dès qu’Avitus y eut été reçu, il n’eut pas de soin plus pressant que celui de faire demander à Martian, pour lors empereur d’orient, l’unanimité, c’est-à-dire, de vouloir bien le reconnaître pour son collègue, et de consentir que l’un et l’autre ils agissent de concert dans le gouvernement du monde romain. La démarche que faisait Avitus, n’était pas une démarche qui fût simplement de bienséance, et de même nature que celle qui se fait par les potentats indépendants l’un de l’autre, quand ils se donnent part réciproquement de leur avènement à la couronne. Dans le cinquième et dans le sixième siècle, tous les romains croyaient que, lorsque l’empire d’occident venait à vaquer, il fût comme réuni de droit à l’empire d’orient, et que si les intérêts de la monarchie romaine ne souffraient pas que l’empereur d’orient réunît de fait à son partage, le partage d’occident, ce prince avait le droit au moins, de disposer du partage d’occident. On pensait que la portion du peuple romain restée à Rome ne pouvait point se donner un maître, sans avoir obtenu l’approbation du chef de cette portion du peuple romain, qui s’était transplantée à Constantinople. Je comprends ici sous le nom de peuple tous les citoyens, et même les patriciens, ainsi que les lois romaines les comprennent.