HISTOIRE DE L'HELLÉNISME

TOME TROISIÈME. — HISTOIRE DES SUCCESSEURS D'ALEXANDRE (ÉPIGONES)

LIVRE PREMIER. — CHAPITRE TROISIÈME (275-262).

 

 

L'invasion gauloise. — Antigone et Nicomède contre Antiochos. — Antigone en Macédoine. — Victoire de Pyrrhos sur Antigone. — Pyrrhos contre Sparte. — Sa mort devant Argos. — Pacification de la Grèce. — La guerre de Chrémonide. — La Macédoine au rang de grande puissance. — Victoire d'Antiochos sur les Galates. — Ptolémée Philadelphe. — Guerre de Cyrène. — Première guerre de Syrie. — Mort d'Antiochos. — Coup d'œil général.

C'est un fait extrêmement important, aux yeux de l'historien, que la coïncidence de la guerre de Pyrrhos en Italie avec l'invasion celtique dans les pays de l'Hæmos et en Asie-Mineure. Pendant qu'en Italie la race grecque prend enfin l'offensive contre Rome et commence à réaliser ses plus grandes espérances, elle semble ici devoir succomber, presque sans pouvoir se défendre, au choc soudain de ces Barbares du Nord qui font irruption dans ce monde grec si raffiné avec la violence aveugle d'une force naturelle, brisant les fils artistement. emmêlés d'une politique des plus compliquées et des plus mobiles, menaçant de submerger et de détruire de la façon la plus brutale la société tout entière.

Mais quelle différence dans le cours et les effets des luttes livrées de part et d'autre ! En Italie, le plus grand général, l'armée la plus éprouvée ne peuvent remporter aucun avantage durable sur cette force démoniaque de la race romaine ; le bras qui a osé frapper le coup sur elle retombe comme paralysé ; on dirait que son contact est suivi d'épuisement et de frisson mortel ; sous son regard de Méduse, la race grecque chancelle, le vertige la prend, et, comme effarée, elle s'éteint dans d'impuissantes convulsions.

Plus soudaine, plus effroyable et inévitable est, ce semble, la ruine qu'apportent avec elles les hordes gauloises ; elles font irruption dans le monde hellénistique à un moment où tout est dans un état de tension et de désordre extrême. Le vieux Séleucos, le vainqueur de Lysimaque, a été assassiné par Ptolémée Céraunos ; frustré du royaume d'Égypte, que la faveur et la prévoyance paternelles ont attribué à son plus jeune frère, celui-ci songe à se dédommager par le double diadème de Thrace et de Macédoine. Antiochos a beau envoyer ses armées pour venger le meurtre de son père et sauver sa conquête ; Antigone Gonatas entre en lice pour revendiquer par les armes des droits plus anciens sur la Macédoine. Mais le jeune roi d'Égypte a le plus grand intérêt à tenir son frère éloigné en lui assurant ces nouvelles acquisitions, et, d'accord avec l'Égypte, Sparte se lève, adresse aux Grecs l'appel traditionnel à la liberté, les exhortant à chasser les garnisons et les tyrans à l'aide desquels Antigone tient les villes ; elle attaque les Étoliens, dont les milices sont allées combattre avec Antigone contre la Macédoine, pendant que Ptolémée, appuyé par la flotte d'Héraclée, insurgée pour sa liberté, bat Antigone sur mer et que le roi de Bithynie attaque à l'improviste et anéantit l'armée d'Antiochos'[1]. Ceci se passait dans l'été de 280. On dirait qu'ici, dans l'Hellade, en Macédoine, dans toute l'étendue du monde hellénistique, tout est encore une fois remis en question. Pendant que Pyrrhos remonte vers le nord de l'Italie, les quatre villes d'Achaïe font leur premier pas vers la liberté[2] ; dans le royaume des Séleucides, Antiochos voit le sud de la Syrie assailli du côté de l'Égypte[3] et son pouvoir chanceler en Asie-Mineure. Ce n'est pas tout : durant la guerre des deux fils de Zipœtès en Bithynie, les Héracléotes se hâtent de poursuivre leurs avantages[4] ; les villes helléniques de l'Asie-Mineure, que le roi Lysimaque avait soumises, avaient espéré recouvrer leur liberté à la faveur de sa chute, mais le Séleucide est bien éloigné de vouloir sacrifier la moindre partie du pouvoir qu'avait eu sur elles Lysimaque ; elles n'en cherchent qu'avec plus d'ardeur les moyens de restaurer la liberté qu'Alexandre le Grand leur avait jadis garantie de la façon la plus solennelle. Le secours le plus à leur portée eût pu venir de la Macédoine, mais Ptolémée Céraunos songe à accroître sa puissance ; il se jette sur les Dardaniens et le fils de Lysimaque, son concurrent au trône[5] : ce n'est partout qu'agitation violente de côté et d'autre.

Et c'est alors précisément que commence l'invasion des Celtes : nous n'en reprendrons le cours ici qu'autant qu'il sera nécessaire pour l'intelligence de ce qui suit[6]. Avant la fin de l'année 279, Ptolémée était déjà vaincu et tué par eux, la Macédoine submergée, le plat pays dévasté de la manière la plus cruelle. Bientôt toute organisation disparaît : Méléagre, frère de Ptolémée, est déposé pour incapacité au bout de deux mois ; le neveu du roi Cassandre, Antipater, élevé au trône, n'est pas plus en état de remédier au mal. A peine Sosthène, en l'écartant[7], avait-il réussi à grouper quelques milices autour de lui et à purger çà et là le pays, que, dès l'été de 278, un nouveau et plus terrible essaim de Barbares paraît sous la conduite de Brennos ; une bande, dirigée par Loutarios et Léonnorios, s'est détachée de la masse dans le pays des Dardaniens pour fondre sur la Thrace et Byzance ; la masse principale se rue sur la Macédoine. Sosthène se défend du mieux qu'il peut ; la sauvage colonne, ravageant pour la seconde fois le pays déjà saccagé, arrive à travers la Thessalie jusqu'en Grèce. Une armée grecque se rassemble, il est vrai, aux Thermopyles, mais Sparte n'envoie pas de secours ; elle refuse aux Messéniens la trêve qui leur eût permis de partir ; les Arcadiens même n'osent participera la défense, par crainte de Sparte[8]. Les Péloponnésiens se contentent de déclarer que les Barbares n'ont point de vaisseaux pour passer chez eux, et que l'on barrera l'isthme avec des retranchements. Ainsi la Péloponnèse n'envoie pas un soldat. Il n'en vient pas davantage des villes dans lesquelles se tenaient encore des garnisons d'Antigone, ou qui étaient gouvernées par des tyrans à sa dévotion ; ce furent seulement les États exposés au péril, la Béotie, la Phocide, Oponte, Mégare, Athènes et l'Étolie, qui fournirent des troupes. Le roi Antiochos aussi envoie 500 hommes, Antigone un pareil nombre ; évidemment une sage prévoyance lui fait ménager ses forces.

Les Celtes trouvent donc sans doute quelque résistance aux Thermopyles ; une bande, qui s'avance vers l'Étolie, est anéantie par les Étoliens et les Achéens de Patræ accourus au secours de leurs voisins. Quand, à la fin, la trahison leur ouvre les Thermopyles, la défaite de Delphes attend ceux qui poursuivent leur course ; Brennos lui-même succombe. Ce n'est pas que les Barbares soient exterminés ; le flot est simplement arrêté. Chargés de butin, ils retournent sur leurs pas, et, pendant que les uns s'en vont vers la patrie gauloise, que d'autres, les Cordistes, sous la conduite de Bathanatos, s'établissent en colonies sur le Danube d'où ils étaient venus[9], d'autres font halte dans la malheureuse Macédoine. Sosthène est mort ; trois prétendants à la fois revendiquent le pouvoir : à Cassandria, le terrible Apollodoros[10] s'impose pour tyran ; la masse la plus dangereuse des Celtes, sous la conduite de Comontorios, anéantit les Triballes, le royaume gèle de Dromichætès, et pénètre en Thrace. Déjà les 20.000 hommes de Léonnorios et de Loutarios y ont fait d'épouvantables ravages : les riches villes de la côte ont été mises à contribution ; Byzance elle-même, si forte qu'elle soit, a payé tribut ; Lysimachia est prise. De là, les Barbares voient au delà de l'Hellespont la riche côte asiatique : ils veulent y passer ; ils exigent d'Antiochos, lieutenant d'Antipater, qu'on les transporte ; les négociations traînent en longueur, et, pendant que Léonnorios, fatigué d'attendre, fond de nouveau sur Byzance avec une partie de leurs bandes, Loutarios s'empare des cinq vaisseaux qu'Antipater, sous prétexte d'ambassade, a envoyés observer lés Barbares ; il s'en sert pour passer son monde[11] et se jette d'abord sur Ilion, qui doit lui servir de repaire ; bientôt il délaisse cette place dépourvue de fortifications[12] et commence à harceler les villes d'Asie. Comontorios consolide sa domination des deux côtés de l'Hæmos, le royaume de Tylis, comme on l'appelle du nom de son château-fort bâti dans la montagne.

Quant aux rapports existant à l'époque entre Antigone et Antiochos, nous en connaissons mal les traits essentiels. En tout cas, ni l'un ni l'autre ne renoncent à l'espoir de conquérir ce pays si riche en prétendants et pourtant sans maître, la Macédoine et la Thrace.

Mais, tout d'abord, la Bithynie fait obstacle au Syrien. Après l'agression de 280, qui lui a coûté une armée, il arme de nouvelles troupes contre Nicomède, qui se hâte d'acheter le secours des Héracléotes en leur cédant Tios, Ciéron et la région thynienne. Dans le pays des Thyniens, son frère Zipœtès s'est emparé du pouvoir ; quand les Héracléotes arrivent pour en prendre possession, il les bat[13] ; d'autres parties encore de la Bithynie viennent agrandir son domaine. Nicomède doit se mettre en quête de nouveaux moyens s'il ne veut pas tout perdre.

Pendant ce temps, Ptolémée Céraunos, son allié et celui des Héracléotes, a succombé ; la Macédoine a été inondée pour la seconde fois ; déjà la Thrace est au pouvoir de Léonnorios et de Loutarios. Peut-on admettre qu'Antiochos ait tenté d'occuper les côtes de la Thrace ? Au printemps suivant (278). c'est le stratège de la côte asiatique qui négocie avec Loutarios ; on ne rencontre aucune trace de garnison syrienne sur le rivage européen. Cependant Memnon rapporte ce qui suit : A la même époque (alors qu'on se disputait le pays des Thyniens), la guerre éclata entre Antigone et Antiochos. On avait mis sur pied de grandes armées des deux côtés, et la lutte dura longtemps[14] ; Antigone avait pour allié le roi Nicomède, Antiochos en avait beaucoup d'autres. Antiochos attaqua Nicomède avant qu'il eût fait sa jonction avec Antigone ; Nicomède rassembla des forces d'un autre côté, et en même temps il dépêcha vers les Héracléotes et obtint d'eux 13 trirèmes. Il les opposa avec le reste de sa flotte à Antiochos ; mais les deux flottes, après être restées en présence un certain temps, se séparèrent sans tenter la bataille. Peu de temps après, Nicomède prit à sa solde les Celtes. Le roi de Syrie n'avait pu contraindre le Bithynien à la bataille ; cela équivalait pour lui à une défaite.

Ici commence maintenant la relation de Tite-Live[15] : Nicomède manda de Byzance Léonnorios avec ses bandes et les prit à sa solde avec celles de Loutarios, et alors Zipœtès fut vaincu dans le pays des Thyniens. La chronologie de ces luttes est obscure ; en tout cas, les Celtes vinrent des environs de Byzance en Asie vers l'été de 277[16], peut-être seulement au printemps de 276. C'est donc avant cette époque que les flottes de Syrie et de Bithynie étaient restées en présence dans l'inaction ; la guerre d'Antigone et d'Antiochos, qui dura assez longtemps, n'avait pas amené encore de rencontre décisive au moment où les Celtes pénétraient en Thessalie ; on comprend pourquoi Antigone, vers novembre 279, n'envoya pas plus de 500 hommes aux Thermopyles. L'armée d'Antiochos était assez rapprochée pour en envoyer aussi un pareil nombre ; ces petits détachements arrivèrent encore à temps pour combattre l'un à côté de l'autre.

Nous arrivons ainsi peu à peu à entrevoir l'enchaînement des faits. Ce n'est probablement qu'après le reflux des Celtes hors de l'Hellade. au printemps de 277, que la guerre entre Antiochos et Antigone fut poussée activement. Ce dut être une guerre maritime ; Antiochos dut essayer de barrer le chemin de la Macédoine à la flotte ennemie ; il dut concentrer là toutes les forces dont les troubles de Syrie lui permettaient de disposer ; on comprend que la partie de la flotte qu'il put détacher contre Nicomède ait été faible pour risquer une bataille. Nous n'avons aucun renseignement sur la suite de cette guerre, qui avait pour enjeu la Macédoine ; mais une bataille maritime, ce semble, décida en faveur d'Antigone[17]. C'est en Asie, d'après un renseignement unique mais digne de foi, que la guerre se fit[18]. En tout cas, on voit tout de suite après Antigone dans le voisinage de Lysimachia, avec une flotte superbe. Des envoyés des Celtes (de Comontorios) viennent l'y trouver[19] pour lui offrir la paix à prix d'argent ; il les traite avec la plus grande magnificence : ; il leur montre sa flotte, son armée, ses éléphants ; néanmoins les Barbares accourent, avides de butin ; ils trouvent Lie camp vide, ils le pillent ; ils vont au rivage pour s'emparer aussi de la flotte ; alors les équipes de rameurs et la partie des troupes qui s'était réfugiée sur les vaisseaux avec femmes et enfants se jettent sur les Gaulois déjà occupés à piller et les écrasent. Antigone a dû accourir en toute hâte avec l'armée pour achever la défaite[20]. Ce fut un brillant fait d'armes : le nom d'Antigone fut glorifié ; les Barbares même le redoutèrent[21].

Il pouvait maintenant se tourner du côté de la Macédoine. Des prétendants Ptolémée, Arrhidæos, il n'est plus question ; mais Antipater, neveu de Cassandre, cherchait encore à s'y maintenir. Antigone prit à sa solde les Celtes de Bidorios : c'était probablement la tourbe qui était restée en Macédoine après le retour de Delphes ; ceux-là préféraient entrer à la solde d'un homme contre lequel le terrible sort infligé à leurs frères sur le bord de la mer pouvait les détourner de combattre. Ils étaient 9.000 en état de porter les armes ; ils convinrent d'une pièce d'or par tête et se firent donner des otages. Antipater fut bientôt abattu ; mais alors les Barbares réclamèrent la même solde pour chaque femme et chaque enfant. Ce n'était pas le moment de compromettre de nouveau ce qu'on venait à peine d'acquérir, ni de montrer aux Barbares une condescendance qui eût été de la faiblesse. Antigone leur fit dire qu'ils eussent à envoyer leurs chefs pour toucher l'argent, et, quand ils furent venus, il leur déclara qu'il n'e leur rendrait pas la liberté avant qu'on lui eût rendu les otages et qu'on eût accepté la solde d'une pièce d'or par homme[22] : c'est ainsi qu'il échappa au danger. Avant le milieu de l'été de 277, le royaume de Macédoine était aux mains d'Antigone[23].

Ce fut après l'heureux essai d'Antigone et à son exemple que Nicomède appela. de Byzance les Celtes de Léonnorios et les prit à sa solde, avec ceux qui rôdaient çà et là à la suite de Loutarios. Le traité conclu avec les dix-sept princes stipulait ce qui suit : Ils devaient en tout temps rester fidèles à Nicomède et à ses successeurs, n'entrer au service de personne sans le consentement de Nicomède, avoir mêmes amis et mêmes ennemis, et surtout être prêts à assister les Byzantins, Héracléotes, Chalcédoniens, Tianiens, Ciéraniens et quelques autres encore[24]. Ils n'étaient pas plus de 20.000 soldats. Leurs premiers coups furent dirigés contre Zipœtès, qui naguère avait battu les Héracléotes dans le pays des Thyniens, et en faveur duquel d'ailleurs une grande partie de la Bithynie s'était soulevée. Zipœtès fut vaincu, le pays bithynien réuni aux possessions de Nicomède ; la côte promise aux Héracléotes leur fut cédée, les biens meubles des vaincus abandonnés aux Barbares comme butin[25].

Ni Tite-Live, ni Memnon ne disent, comme on l'a admis dans ces derniers temps, que Nicomède avec ces Galates ait fait la guerre à Antiochos ; tous les deux rapportent au contraire, aussitôt après la guerre de Bithynie, comment les Galates commencèrent alors leurs incursions dévastatrices en Asie, répandirent la terreur dans toute la contrée située en deçà du Taurus et se séparèrent pour tout de bon en Asie-Mineure,  afin de poursuivre leurs brigandages avec méthode, les Trocmes, se chargeant des côtes de l'Hellespont, les Tolistoboïens de l'Éolide et l'Ionie, les Tectosages de l'intérieur du pays. Quelques renseignements isolés montrent qu'ils poussèrent leurs incursions jusqu'à Éphèse[26] et Milet[27], et même jusqu'à Thémisonion, sur la frontière de Carie[28].

Comment la guerre entre Antiochos et Nicomède finit-elle, on ne nous le dit pas. En tout cas, à en juger par ce qui précède, il n'est guère vraisemblable qu'après la lutte contre Zipœtès les Celtes aient encore fait la guerre au roi de Syrie. Il est question d'une bataille dans laquelle Antiochos aurait battu les Celtes[29] ; s'ils avaient combattu là comme soldats de la Bithynie, il est évident qu'une pareille défaite eût mis fin à l'existence de ce petit royaume. En revanche, on nous dit qu'en Asie, Antigone et le roi de Bithynie luttèrent contre les Celtes[30]. Il y a tout lieu de croire qu'ils se sont soulevés contre celui-là même avec qui ils venaient de faire alliance : peut-être ont-ils à ce moment exigé la cession d'un territoire qui fût leur domaine propre. Antigone était l'allié de Nicomède ; vraisemblablement, depuis sa victoire sur la flotte syrienne, il avait aussi des possessions en Asie ; il pouvait, par exemple, disposer de Pitane[31]. Son influence secourable paraît s'être étendue jusqu'en Carie ; les Cnidiens fondèrent en l'honneur du héros ami Antigone un sanctuaire avec un stade, une palestre et une thymélé pour des concours artistiques, et, dans le bois sacré, une statue de Pan jouant de la syrinx.

Le résultat de la lutte fut que les Galates prirent possession d'une partie de la Bithynie et de quelques contrées dans le nord de la Phrygie, du côté de l'Halys[32]. On se sera accordé de toutes parts pour acheter enfin le repos par des sacrifices volontaires, qui pourtant n'amenèrent pas de sécurité. Pour aboutir à ce résultat, Antiochos a dû, soit alors, soit même auparavant, reconnaître le roi de Bithynie ; il aura également abandonné ses prétentions sur Héraclée et la Macédoine : il est certain qu'à l'occasion de cette paix[33], il fiança à Antigone sa sœur Phila[34]. Antigone, de son côté, rendit probablement ce qu'il avait acquis au delà de l'Hellespont ; peut-être, pour la Carie, a-t-il exigé en échange la reconnaissance formelle et la garantie donnée aux libertés et aux droits des villes helléniques qui s'y trouvaient[35]. On ignore s'il y eut quelque stipulation au sujet des droits sur la côte de Thrace, dont Comontorios, le fondateur du royaume celte de Tylis, cherchait déjà sans doute à se rendre maître[36].

Si ces cessions ont été faites, on reconnaît là très nettement cette intelligence lucide qui distingue en tous ses actes la politique d'Antigone. Que lui importait une possession éloignée et incertaine, qui l'entraînerait dans des guerres incessantes et d'issue extrêmement douteuse ? En cédant ces contrées à Antiochos, non seulement il jetait les bases de relations amicales avec ce prince, mais il lui abandonnait en même temps le soin de protéger les villes de ce pays contre les Celtes. Tenir les Celtes à distance était une tâche qui devait suffire à occuper les forces de la Syrie en deçà du Taurus, et garantissait par là indirectement la Macédoine elle-même contre de nouvelles prétentions des Séleucides. La liberté de ces villes helléniques créait une sorte de zone neutre entre les deux royaumes et servait en outre de barrière contre les empiétements éventuels des Lagides, et la garantie de cette liberté, si elle était spécifiée dans le traité de paix, donnait à l'État macédonien la mission, importante et populaire au plus haut degré, de surveiller de près la situation politique de ces côtes.

Pour le moment, la situation de la Macédoine et des pays grecs était de nature à réclamer toute l'activité du roi et ne pouvait être rétablie que par la plus vigoureuse concentration de ses forces. Surtout en Macédoine, depuis l'invasion des Celtes, depuis l'anarchie, la désolation, le désordre, la décomposition sociale devaient se manifester partout ; il s'agissait de fixer les frontières, de rétablir l'ordre à l'intérieur, de repeupler les territoires désolés, de réveiller le commerce, l'activité, la confiance ; il fallait en quelque sorte créer à nouveau ce royaume. Si l'on ne voulait pas que la Grèce entière fût, comme l'Asie-Mineure devait l'être pendant plus de dix ans encore, ravagée par les hordes sauvages des Barbares, il fallait une Macédoine puissante pour protéger les pays helléniques comme un rempart, et Antigone, le vainqueur de Lysimachia, était l'homme qu'il fallait pour tenir les Barbares à distance[37]. Il est vrai que, dans les textes anciens, on ne trouve rien au sujet de ce rôle important d'Antigone ; on nous renseigne seulement sur la manière dont il a fait cesser la tyrannie d'Apollodoros à Cassandria[38]. Le tyran s'était entouré de mercenaires gaulois ; quand Antigone se tourna contre lui, Sparte se hâta d'envoyer des secours au despote en danger[39]. Il y avait dix mois déjà que le siège se poursuivait sans succès : alors Antigone se retira avec son armée ; il ne resta devant la ville que le chef de pirates Aminias de Phocide, avec quelques Étoliens et 2.000 fantassins. Celui-ci offrit au tyran de faire alliance avec lui, de le réconcilier avec le roi, de pourvoir par de riches approvisionnements à la disette qui régnait dans la ville assiégée. Pendant qu'il rassurait ainsi Apollodoros, Aminias préparait tout pour l'assaut. Le coup réussit ; les murs faiblement garnis furent emportés, la ville prise sans autre résistance et rendue au royaume[40].

Cet envoi de secours de la part des Spartiates n'est pas peu surprenant ; on peut conclure de là que cet État avait repris sa politique à grandes visées depuis qu'il avait trouvé un appui dans l'alliance égyptienne, ou, plus exactement, que la politique des Lagides savait tirer parti de Sparte. C'est, du reste, en vertu de ces combinaisons qu'avait été entreprise, dès 280, cette Guerre sacrée qui permit aux quatre villes achéennes de chasser les garnisons macédoniennes[41]. Dans l'automne de 279, Sparte put mettre les Messéniens et les Arcadiens hors d'état d'aller aux Thermopyles. A Argos même, il n'y avait plus d'épimélète macédonien ni de garnison. C'est sans doute au moment où ils envoyaient des troupes à Cassandria que les Spartiates sous Cléonymos se tournèrent contre Trœzène, où se trouvait une garnison macédonienne sous les ordres d'Eudamidas. Cléonymos investit la ville ; aux traits qu'il fit lancer étaient attachés des billets où l'on annonçait aux Trœzéniens qu'il était venu pour les délivrer ; des prisonniers, qu'il relâcha sans rançon, confirmèrent la parole du Spartiate : une sédition éclata ainsi dans la ville ; pendant ce temps, il fut facile aux assiégeants d'y pénétrer, de se rendre maîtres de cette cité, qui reçut aussitôt une garnison spartiate et un harmoste[42].

L'influence d'Antigone dans le Péloponnèse déclinait d'une manière évidente ; il avait conféré la fonction de stratège en Grèce et en Eubée à son frère utérin Cratère[43], qui paraît néanmoins avoir été incapable de tenir tête au mouvement de jour en jour plus accentué. Les quatre villes de l'Achaïe occidentale, qui s'étaient affranchies, ne furent pas replacées sous le joug. Alors Ægion se souleva aussi (276), chassa la garnison macédonienne, et se joignit aux villes déjà fédérées[44]. Il est vrai que ce petit pays des Achéens, resté à l'écart des grandes luttes qui avaient si longtemps ébranlé le monde, était entre tous les États de la Grèce celui qui avait le moins souffert, et la peste qui avait désolé la Grèce avait presque épargné ces rivages[45]. Quand Ægion, elle aussi, la ville la plus considérable du pays achéen, celle qui avait sur son territoire le sanctuaire fédéral de Zeus Homagyrios et le temple de Déméter Panachæa[46], quand Ægion se fut révoltée, le souvenir des temps meilleurs se réveilla, avec le désir d'en assurer le retour et de recouvrer l'indépendance. C'est ainsi que ces cinq villes, Patræ, Ægion, Dyme, Tritæa et Pharæ, rétablirent leur antique confédération[47] sur des bases qui se trouvent indiquées par la situation du moment. Le but immédiat devait être une assurance mutuelle contre les agressions du dehors ou les tentatives de restauration du régime tyrannique : les cinq républiques formaient un État fédéral, à titre offensif et défensif, ayant mêmes monnaies, poids et mesures ; pour tout le reste, chaque commune était indépendante et vivait de sa vie propre.

Tel fut le germe d'une organisation qui devait avoir une grande influence sur les destinées de la Grèce. C'était le noyau d'un régime fédéral indépendant, auquel avait depuis si longtemps mais en vain aspiré la Grèce ; pour la première fois il arrivait que des républiques helléniques, par une décision librement prise, renonçant à leur autonomie jalouse et à leur isolement, se groupaient dans les cadres d'une communauté politique au sein de laquelle chaque État ne conservait plus que l'autonomie municipale, et qui était gouvernée non plus par le démos, soit celui des villes, soit celui de la confédération, mais par un pouvoir élu dans l'assemblée générale de la Ligue.

Sans doute, ce n'est que plus tard que la Ligue arriva à une organisation intérieure plus ample et par suite à une influence politique plus étendue ; mais dès maintenant, à ses débuts, l'idée qui prenait forme en elle exerçait une action vivifiante sur les villes de même race : les confédérés brûlaient du désir de leur apporter, à elles aussi, la délivrance. Avec leur appui, sous la conduite de Marcos de Cérynia, les Bouriens massacrèrent le tyran de la ville et entrèrent dans la Ligue. Le tyran Iséas de Cérynia, voyant ainsi autour de lui abandonner et massacrer lés tyrans, renonça à son pouvoir, et, en échange de garanties pour sa sûreté personnelle, il fit entrer la ville dans la confédération[48]. Bientôt les autres villes du pays, Léontion. Pellène, Agira, furent délivrées à leur tour ; la Ligue comprit, tout le petit territoire de l'Achaïe[49]. Elle avait à sa tête deux stratèges, renouvelés tons les ans, puis des damiorges, à raison de un par cité, enfin le grammateus, qui était quelque chose comme le président du Conseil fédéral. Ce fonctionnaire était pris dans chacune des dix cités à tour de rôle ; c'était lui qui donnait son nom à l'année[50]. Enfin, deux fois l'an, mais trois jours seulement chaque fois, il y avait assemblée générale du peuple à Ægion.

Mais la Macédoine vit-elle d'un œil tranquille ces changements ? Le royaume à peine reformé se désorganisait de nouveau. Au commencement de l'an 274, Pyrrhos était revenu d'Italie. Après les pertes de l'année précédente, il avait inutilement fait demander des secours à Antigone ainsi qu'aux autres rois ; il avait dû abandonner l'Italie, sauf Tarente ; les pays appartenant jadis aux Taulantins étaient pris par les Dardaniens ; Corcyre était perdue ; l'Acarnanie s'était affranchie[51]. Il avait soif de vengeance[52] ; il avait besoin de la guerre pour entretenir et augmenter son armée ; il lui fallait regagner ce qu'il avait perdu. II rompit donc la paix avec Antigone, après avoir enrôlé une bande de Galates, pendant que son fils, le hardi Ptolémée, à la tète d'une poignée d'hommes, reprenait Corcyre[53]. Dès le début des hostilités, les premières villes qu'il rencontra sur son chemin lui ouvrirent leurs portes : 2.000 soldats passèrent de son côté. II se dirigea alors vers le défilé qui du côté de l'ouest donne accès dans la Macédoine[54] C'est là qu'Antigone vint lui disputer le passage, avec une armée dont les forces principales consistaient en mercenaires celtes. Dès le premier choc, les troupes légères d'Antigone furent refoulées ; en vain les Celtes firent-ils la résistance la plus acharnée, ils furent taillés en pièces ; les éléphants, auxquels on avait barré le chemin du retour, durent titre abandonnés ; on les tourna sur-le-champ contre la phalange macédonienne, qui n'avait pas encore donné. Celle-ci éprouva d'abord un moment de surprise et de confusion en voyant l'ennemi se porter en avant ; mais Pyrrhos, à ce que l'on raconte, ayant fait signe de la main et appelé par leur nom chacun des stratèges et taxiarques macédoniens, tous abandonnèrent la cause du roi et se donnèrent au vainqueur[55]. Quel qu'ait pu être dans le détail le cours de la bataille, l'armée d'Antigone fut dispersée et surtout ses bandes celtiques anéanties ; il s'enfuit jusqu'à la côte pour y faire, à Thessalonique et dans les villes maritimes des environs, de nouveaux armements.

De quelle importance était cette victoire complète sur Antigone, c'est ce que montrent les inscriptions par lesquelles Pyrrhos consacra le butin fait sur les Gaulois dans le temple de Pallas Itonia en Thessalie, et celui fait sur les Macédoniens dans le temple de Zeus à Dodone[56]. La Thessalie et ce qu'on appelle les provinces supérieures de la Macédoine étaient en son pouvoir. Ægæ même, à l'entrée de l'Émathie, le berceau de la royauté macédonienne, fut prise et durement traitée[57] ; les 2.000 Gaulois que Pyrrhos y laissa pour garnison violèrent, avides de butin, les tombeaux des anciens rois, les pillèrent et, pour parfaire le sacrilège, jetèrent les cendres au vent. Et Pyrrhos ne les châtia point, malgré les protestations des Macédoniens qui manifestaient à haute voix leur mécontentement[58]. Antigone compta-t-il sur les dispositions du peuple ? Il avait enrôlé de nouvelles bandes gauloises, et marcha avec elles contre les Épirotes ; le fils de Pyrrhos, Ptolémée, qui ressemblait à son père pour l'audace et la vigueur, en vint aux mains avec lui. Pour la seconde fois, Antigone fut battu, son armée anéantie ; on dit qu'il en fut réduit à fuir avec sept compagnons en tout et chercha à se cacher. Pour la seconde fois, les villes de la côte durent lui assurer un asile ; Pyrrhos, il le savait bien, ressemblait au joueur de dés qu'un coup heureux ne fait qu'exciter à courir de nouveau et plus hardiment la chance[59].

Tel est, en effet, Pyrrhos, un véritable Épigone de cette génération follement aventureuse des Diadoques ; plus que tous les autres, il ressemble à Alexandre le Grand, si ce n'est qu'il n'a point comme l'autre une grande idée qui le porte et dont il soit plein. Ce qui l'a poussé dès sa jeunesse, c'est le désir insatiable d'oser et de lutter : partout où l'occasion se présente, il la saisit, il y fait l'épreuve de sa bonne fortune et de sa supériorité ; mais, le péril, le coup d'audace une fois passé, son ambition et son ardeur tombe., comme s'il était indigne d'un roi de garder une conquête ou d'avoir l'esprit à autre chose qu'aux armes. Il veut être uniquement homme de guerre. Qu'a-t-il à faire d'un autre art, d'un autre savoir ? La guerre n'est pas pour lui un moyen polie que. Sa politique est bien simple : elle consiste à aller de l'avant, à prendre vite son parti, et à tout décider par l'effusion du sang. C'est ainsi qu'il a, à deux et trois reprises, gagné et perdu la Macédoine, ainsi qu'il marche sur l'Italie, qu'il pense à soumettre la Sicile, la Libye, le monde entier. Il est vrai qu'il se trouve alors en présence d'un peuple solide, vigoureux, soldatesque : vaincu, il n'est pas abattu ; le péril croissant retrempe ses forces et son courage ; menacé de la ruine, c'est alors qu'il se redresse dans toute son énergie ; il sait pourquoi il combat. C'est alors que Pyrrhos se sent lui-même tenu d'avoir de la constance, de la prévoyance, de l'opiniâtreté dans l'effort ; alors s'éveille en lui l'idée d'un péril, le pressentiment d'un avenir qui commence à diriger vers un but sérieux l'inquiétude brouillonne de son esprit batailleur. Mais ce qu'il entreprend échoue, et son cri de détresse n'est point compris. Il revient à la hâte d'Italie, tout plein encore de la grande idée que le monde grec est en péril, décidé à lui servir de rempart et à marcher encore à de nouveaux combats contre Rome ; mais, dès qu'il se retrouve dans son entourage d'autrefois, les impressions d'Italie s'effacent, le désordre de ce monde hellénique, toujours confus et désorganisé, le ressaisit, l'attire, surexcite de nouveau sa témérité accoutumée, réveille encore une fois chez lui le mirage des espoirs extravagants. D'un seul coup, la Macédoine est terrassée, les redoutables Gaulois domptés ; il faut encore qu'en Grèce la puissance d'Antigone, n'importe quelle puissance, soit écrasée — après quoi, il fond sur l'Asie, et alors le monde lui appartient.

Antigone n'attend que le moment où Pyrrhos quittera la Macédoine pour marcher sur la Grèce. Antigone est l'antithèse parfaite de ce roi chevalier. On dirait qu'il n'a rien hérité de son père Démétrios, tout de ses grands parents, d'Antigone et d'Antipater ; du premier, la diligence infatigable à atteindre par tous les moyens le but une fois fixé, de l'autre, la sûreté judicieuse dans le choix des moyens, la constance qui ne se laisse pas déconcerter même par les revers. Mais il a sur l'un et sur l'autre l'avantage de posséder une éducation supérieure et de savoir l'apprécier ; évidemment il juge sa situation avec cet esprit théorique qui est, aux yeux de ses contemporains, la règle des actions. C'est aux hommes de la Stoa particulièrement qu'il voue ses sympathies ; mais Euphantos le Mégarique, qui avait été son précepteur, lui dédie aussi un écrit sur la Royauté[60]. S'agit-il d'un travail poétique, il désire qu'on transforme, par exemple, l'œuvre astronomique d'Eudoxe en un tableau à la fois agréable et instructif ; l'agriculture attire particulièrement son attention. C'est un caractère sans enthousiasme, tout de raison, instruit à fond, libre de préjugés religieux, sans illusions, un homme à principes, plein du sentiment du devoir. Il remplit son devoir filial à l'égard de son père avec énergie et respect : il se conforme entièrement à ses ordres ; il s'offre en otage pour le délivrer ; il est prêt même, pour le sauver, à renoncer à tout ce qu'il a pu conserver encore, à toutes prétentions ultérieures. Il est aussi fidèle au devoir comme père, sévère à l'égard de ses enfants, plein de soins pour leur éducation. Mais il fait une distinction tout aussi tranchée entre sa situation d'homme d'État et les devoirs moraux de sa vie privée : là, le but à ses yeux prime les moyens ; les droits que son père lui a légués, le titre de roi qu'il s'est abstenu de porter avant la mort de son père, il s'en saisit non pas avec l'ardeur de l'ambitieux, mais comme un devoir auquel il faut se sacrifier ; il appelle le pouvoir un esclavage brillant[61]. Partout où le sort le jette, il a toujours l'œil fixé sur son but ; il ne se laisse ni troubler, ni aveugler, et le succès même ne l'entraîne pas à de plus grandes espérances ; même quand il semble étendre au loin la main, il ne prend que ce qui s'offre, afin de le céder et d'obtenir en échange des concessions utiles à ses desseins. C'est une de ces natures politiques qui se sentent aussi mal à l'aise devant la faiblesse que devant l'enthousiasme. Pyrrhos disait de lui que c'était un impudent, parce qu'au lieu du manteau de philosophe il voulait porter la pourpre ; mais le temps de la chevalerie et des aventures était passé, et ce n'est pas Pyrrhos, mais Antigone qui avait les aptitudes royales de l'époque nouvelle. Leur lutte est celle de deux âges, et c'est à l'homme d'État que reste en dernier lieu la victoire sur le héros.

Dans l'armée que Pyrrhos menait en Macédoine se trouvait le spartiate Cléonymos ; la prise d'Édesse (Ægæ) fut son œuvre. C'était le même Cléonymos auquel, trente-six ans auparavant, les Gérontes, lors de la mort de son père, avaient refusé le trône pour le donner au fils de son frère aîné, à Areus. Depuis ce temps, Cléonymos avait mené une vie désordonnée, pleine de coups de tête et de coups de force : il était resté quelque temps avec ses mercenaires au service des Tarentins et avait séjourné en Italie ; il avait essayé ensuite de s'établir à Corcyre, puis était retourné combattre en Béotie contre Démétrios. Enfin on le retrouve à Sparte. On reconnaît clairement à quel point l'oligarchie de la ville est travaillée de discordes intérieures. Areus a-t-il perdu son influence avec la campagne malheureuse de 280 ? Son luxe et ses façons princières[62], son alliance avec l'Égypte offraient assez de prétextes à des inimitiés ; dès 279, c'est Cléonymos qui refuse aux Messéniens le libre passage pour aller aux Thermopyles ; c'est lui qui bientôt après conduit l'armée à Trœzène et y établit l'harmoste[63]. Son mariage avec la jeune et belle Chélidonis, de l'autre maison royale[64], a dû faire partie de ces agissements politiques : il gagne des adhérents dans les villes de l'inférieur ; un soulèvement des masses contre l'oligarchie, le bouleversement de la constitution, l'établissement d'une royauté véritable, tel devait être son but. Mais sa jeune femme avait un commerce de galanterie avec Acrotatos, le jeune fils d'Areus, et celui-ci se vantait publiquement des faveurs de Chélidonis ; le mariage de Cléonymos devint un scandale public : alors, plein de colère, paraît-il, il quitta Sparte[65]. Il est évident qu'il fut expulsé par la réaction oligarchique.

Il alla trouver Pyrrhos ; il lui conseilla la campagne du Péloponnèse : il lui serait aisé d'y prendre les villes ; déjà le terrain était préparé d'avance ; il y avait çà et là des révoltes. Pyrrhos fut-il séduit à l'idée d'entrer chez les Grecs en libérateur ? Comme, en Achaïe, les derniers tyrans étaient chassés, le vieil esprit républicain devait en effet protester partout contre les tyrans, les épimélètes, les garnisons d'Antigone. Ou bien voulut-il s'interposer, avant que la liberté eût gagné plus de terrain, pour jouer lui-même désormais le rôle de la Macédoine en Grèce ? ou bien eut-il envie de fonder un royaume pour un homme courageux ? ou pensa-t-il qu'il fallait d'abord anéantir le parti d'Antigone en Grèce avant de l'écraser entièrement en Macédoine[66] ? Sa résolution fut bientôt prise : il laissa la Thessalie pour se tourner vers le Sud. Il avait avec lui son vaillant Ptolémée, et Hélénos qu'il avait rappelé de Tarente ; il fit passer par le golfe de Corinthe et débarquer sur la côte du Péloponnèse 25.000 fantassins, 2.000 cavaliers, 25 éléphants ; là il était attendu par les députés des Achéens, des Athéniens, des Messéniens ; toute la Grèce observait avec anxiété ce qui allait arriver[67]. Il marcha sur Mégalopolis ; aux envoyés spartiates qu'il y reçut, il déclara qu'il était venu pour délivrer les villes tributaires d'Antigone[68].

Les extraits de la description de Phylarque, les seuls renseignements un peu complets dont nous disposions, laissent de côté des points essentiels : ils ne disent pas que Pyrrhos, comme il a dû certainement le faire, exigea qu'on accueillit Cléonymos et même qu'on lui conférât le pouvoir ; que les Spartiates s'y refusèrent[69] ; que d'Argos et de Messénie, où le parti jusque-là au pouvoir devait craindre le sort infligé déjà à celui d'Arcadie, leur vinrent en toute hâte des secours[70]. Le roi Areus était en Crète, où il combattait pour les Gortyniens, et les villes de l'intérieur de la Laconie virent avec une joie maligne la détresse de la ville seigneuriale et de son oligarchie. Sans rencontrer d'autre résistance, pillant et ravageant, le roi descendit jusqu'à l'Eurotas. Non loin de la ville, on en vint aux mains. Pyrrhos fut vainqueur ; les Spartiates se retirèrent dans la ville[71]. Tout paraissait terminé ; les amis et les hilotes de Cléonymos ornaient déjà sa maison et apprêtaient un festin, comme si Pyrrhos devait y dîner cette nuit même ; Cléonymos le pressait d'ordonner à l'instant l'assaut. Pyrrhos ajourna la tentative : depuis l'agression de Démétrios, la ville était restée fortifiée de fossés profonds et de fortes palissades, sans compter des retranchements aux endroits les plus accessibles. La ville elle-même déploya la plus étonnante activité ; le premier moment de stupeur une fois passé, l'ajournement du péril rendit confiance et l'enthousiasme alla grandissant. Dans la nuit, la Gérousie délibéra ; on devait transporter les femmes et les enfants en Crète, pendant que les hommes défendraient la ville à outrance. L'épée à la main, dit-on, Archidamia entra dans l'assemblée ; c'était, à l'entendre, un outrage aux femmes de Sparte que de vouloir les faire survivre à la ruine de la ville[72]. On accepta donc le concours des femmes et des jeunes filles. Tous, pleins de courage et d'allégresse, se préparèrent à la plus vive résistance ; on éleva de nouveaux retranchements ; on fit des barricades de chariots pour fermer la route aux éléphants. Femmes et jeunes filles vinrent relever les hommes à la garde des remparts, afin qu'ils pussent se reposer pour la lutte du lendemain. Quand arriva le matin et que let troupes ennemies se déployèrent en ordre, les femmes et les filles de Sparte remirent les armes aux hommes, leur disant qu' il est doux de vaincre sous les yeux de la patrie. Déjà Pyrrhos s'avançait ; la lutte la plus violente s'engagea. Tournant les retranchements nouveaux, Ptolémée se porta jusque dans le voisinage du fleuve : Acrotatos fondit sur lui, refoula ses Gaulois et ses Chaoniens ; couvert de sang et salué par les cris de joie des femmes spartiates, il rentra et traversa la ville pour retrouver ses compagnons, qui résistaient avec un égal succès aux attaques de Pyrrhos. La lutte dura jusqu'à la nuit ; le lendemain matin, elle recommença. Les femmes étaient accourues pour apporter des traits aux combattants, aux hommes harassés de la nourriture et de la boisson, et pour emporter les blessés eu lieu sûr. Les assaillants essayent de combler les fossés avec des cadavres et des fascines, de manière à former un pont. Pendant que la lutte est ici à son paroxysme, Pyrrhos a forcé le passage aux barricades de chariots : monté sur son cheval, il se précipite en avant, renversant tous les obstacles avec une vigueur furieuse ; il semble que tout soit perdu. A ce moment, un coup de flèche atteint son cheval ; l'animal se cabre et le jette à terre ; il se produit dans la marche des assaillants un temps d'arrêt que les Spartiates mettent à profit : ils se rallient et refoulent l'ennemi. Sparte est sauvée pour le moment, mais le combat a coûté la vie à beaucoup de braves. Pyrrhos fait suspendre la lutte sur tous les points : il pense que Sparte n'osera pas attendre un nouvel assaut et qu'elle se montrera plus accommodante[73]

Le roi, à ce qu'il semble, tint bloquée la ville, dans laquelle on continuait de renforcer les fortifications : de nouvelles tentatives pour s'en emparer échouèrent ; femmes et vieillards prenaient part à la défense. La guerre traînait ainsi en longueur. En Macédoine, durant ce temps, Antigone s'était relevé et avait repris les villes de Macédoine : il prévoyait que, si Pyrrhos soumettait Sparte et le Péloponnèse, il se tournerait de nouveau contre la Macédoine[74] ; c'est dans le Péloponnèse qu'il fallait sauver la Macédoine. Antigone avait déjà préalablement envoyé de Corinthe à Sparte l'archipirate Aminias, avec des troupes. Ce renfort arriva aux Spartiates au moment où le roi Areus revenait de Crète avec ses troupes ; la garde et.la défense de la ville put prendre désormais plus de régularité, pendant que Pyrrhos se préparait déjà à prendre en Laconie ses quartiers d'hiver. Cependant Antigone était arrivé à Corinthe. Son plan était de se diriger sur la Laconie par Argos ; Sparte, qui en temps ordinaire n'était rien moins que liée d'amitié avec lui, était en ce moment son alliée naturelle. Pyrrhos, de son côté, devait à tout prix empêcher la jonction des forces ennemies ; il avait besoin de ne pas attendre l'approche d'Antigone, afin de ne pas être assailli lui-même sur ses derrières pendant qu'il l'attaquerait[75]. Une conjoncture favorable s'offrit d'elle-même : à Argos aussi, il y avait des partis en présence, et des partis exaspérés au plus haut point ; dans la masse dominait le désir de l'indépendance, mais l'approche d'Antigone semblait donner la prépondérance à ses alliés ; c'est contre eux qu'Aristéas appela Pyrrhos à son secours.

Le roi décampa aussitôt[76] ; mais Areus l'avait devancé et avait déjà occupé les hauteurs d'un défilé par lequel l'armée ennemie devait passer : il attendit que l'arrière-garde de l'armée, Gaulois et Molosses, y fussent engagés ; alors il s'élança de son embuscade. Le roi envoya à la rescousse son fils Ptolémée avec les hétæres. Au plus fort de la mêlée, Ptolémée tomba ; les vaincus s'enfuirent et se précipitèrent pour sortir des gorges, poursuivis jusque dans la plaine par les Spartiates. A la vue de cette défaite, à la nouvelle de la mort de son fils préféré, Pyrrhos eut un accès de fureur sauvage : à la tête des cavaliers molosses, il fondit sur les ennemis ; avec une violence irrésistible, plus terrible que jamais, sans souci du danger auquel il s'exposait, il déchaîna sa rage sur les meurtriers de son fils et rafraîchit sa douleur dans un épouvantable bain de sang[77].

L'ennemi était anéanti ; la marche se poursuivit sans encombre, mais. quand Pyrrhos déboucha dans la plaine d'Argos, Antigone avait déjà pris une forte position sur les hauteurs derrière la ville. L'armée des Molosses campa près de Nauplie ; Pyrrhos devait souhaiter qu'on en finît rapidement. Dès le lendemain, à ce que raconte Phylarque, il envoya un héraut à Antigone, le traitant de coquin et l'invitant à descendre dans la plaine pour y livrer bataille et lui' disputer la couronne. L'autre lui fit répondre qu'il avait coutume de choisir non seulement ses armes, mais aussi son temps ; si Pyrrhos était las de la vie, il avait devant lui plus d'un chemin pour aller à la mort. Il ne quitta pas sa position. Des députés de la ville allèrent trouver l'un et l'autre roi, demandant qu'il fût permis aux Argiens de leur refuser à tous deux la ville et d'entretenir librement des relations amicales sur le même pied avec tous les deux. Antigone promit et offrit son fils en otage ; Pyrrhos se contenta de promesses générales. On pensa qu'il fallait s'attendre de sa part aux pires extrémités. Des signes manifestes annoncèrent que le conflit serait sérieux : comme Pyrrhos faisait un sacrifice, les têtes des taureaux séparées du tronc tirèrent la langue pour lécher leur propre sang[78], et, dans l'intérieur de la ville, la prêtresse d'Apollon Lycæos se précipita dans la rue, en criant qu'elle voyait la ville pleine de sang, pleine de morts, qu'elle voyait l'aigle voler au combat puis disparaître. Pendant la nuit, Pyrrhos s'avança sans bruit vers la porte de l'Est qui, comme il en était convenu avec Aristéas, lui fut ouverte : il envoya en avant les Galates occuper l'agora ; il voulut entrer après eux. Mais la porte était trop basse pour laisser passer les éléphants ; il fallut enlever et replacer leurs tours, ce qui fit perdre un temps précieux. Déjà la ville commençait à être en éveil ; bientôt le tumulte fut général : les Argiens coururent vers la partie haute de la ville, qui n'était pas encore occupée, vers les hauteurs fortifiées de Larissa, d'Aspis, envoyèrent des messagers à Antigone, lui demandèrent du secours. Il s'approcha en toute hâte, envoya quelques troupes dans la ville sous la conduite de son fils Halcyoneus, pendant que lui-même se plaçait en embuscade tout près de la ville. Areus arriva aussi, avec les Spartiates les plus agiles et mille Crétois. Aussitôt on courut sus aux Galates massés dans l'agora ; un engagement des plus vifs eut lieu. Cependant Pyrrhos avait pénétré dans la ville jusqu'au gymnase de Cylarabis ; il devait entendre le vacarme du combat nocturne qui se livrait sur la place du marché : à son cri de guerre on répondit de ce côté, mais par un cri qui semblait découragé ; il s'avança en toute hâte, cavaliers en avant, mais, entre les nombreux canaux qui coupaient la ville, ils ne pouvaient avancer qu'avec lenteur ; on s'égarait dans les rues étroites, et il ne fallait plus songer à opérer des mouvements combinés. Les adversaires non plus n'osaient pas avancer, mal renseignés sur le nombre et la position de l'ennemi. Des deux côtés on attendait le lever du jour. Enfin le jour pointa. Pyrrhos vit les hauteurs d'Aspis entièrement couvertes d'hommes armés ; il se dirigea sur le marché : la première chose qu'il aperçut, ce fut l'image en bronze du loup luttant contre le taureau, et un oracle lui avait prédit depuis longtemps qu'il mourait quand il verrait combattre un taureau et un loup. Il résolut d'évacuer la ville. Pour éviter du retard à la porte, qui était étroite, il envoya à son fils Hélénos, qui avec le gros de l'armée se tenait devant la ville, l'ordre d'abattre une partie des murs et de couvrir la retraite, au cas où les ennemis inquiéteraient ce mouvement. Le trouble du messager fit qu'Hélénos se méprit sur l'ordre ; il pénétra à son tour dans la ville — c'est ainsi qu'il avait compris — avec le reste des éléphants et ses meilleures troupes, pour prêter main-forte à son père. Pyrrhos rétrogradait déjà depuis le marché, combattant sans relâche et rudement pressé de tous côtés, quand arrivèrent à sa rencontre les nouvelles troupes ; il leur crie de retourner sur leurs pas, mais, pendant que les premiers faisaient volte-face, les rangs qui venaient derrière se mirent en désordre, et par la porte entraient sans cesse de nouvelles troupes qui poussaient en avant. Ceux qui, au contraire, se précipitaient vers la porte la trouvèrent barrée par un éléphant qui abattu gisait hurlant devant l'entrée ; un autre animal, qui courait çà et là furieux à travers les fuyards pour chercher le cornac démonté, augmenta le désordre de la manière la plus effroyable. Se dégageant de cette presse terrible et désespérée qui l'entourait, Pyrrhos, après avoir enlevé et donné à un ami la couronne qui décorait son casque, se fiant à son cheval de bataille, se jeta sur l'ennemi qui le poursuivait. Un coup de lance l'atteignit ; c'était près du temple de Déméter. Le roi fondit sur son agresseur. C'était le fils d'une pauvre vieille femme ; elle regardait, elle aussi, du haut d'un toit, comme nombre de femmes ; elle vit son fils engagé dans la mêlée la plus périlleuse ; dans son angoisse, elle saisit une tuile et la lança de là-haut sur Pyrrhos. Le roi tomba de cheval sans connaissance ; le torrent des poursuivants lui passa sur le corps, jusqu'à ce que Zopyros, survenant avec quelques Macédoniens, le reconnût et le traînât sous un portique voisin, juste au moment où le roi commençait à reprendre ses sens. Zopyros tira son épée pour lui séparer la tête du tronc : le regard terrible du roi le troubla ; d'une main mal assurée, il l'atteignit entre la bouche et le menton, et trancha ensuite avec peine et lentement le cou. La nouvelle se répandit rapidement ; Halcyoneus arriva, se fit donner la tête du héros, courut à toute bride vers son père-qui, entouré de ses fidèles, attendait avec impatience sous sa tente ; et la lui jeta. Indigné de cette brutalité de son fils, il le frappa au visage, le traitant de misérable et de barbare ; pour lui, il se voila la face et répandit des larmes, en songeant, devant un tel retour de la fortune, à son père mort en captivité, à son grand'père tué sur le champ de bataille d'Ipsos. Et quand ensuite Halcyoneus amena au roi, avec des marques d'amitié et de compassion, Hélénos capturé dans sa fuite, il l'accueillit comme un fils de roi et l'envoya en Épire.

Tel est le récit de Phylarque[79] : les invraisemblances intrinsèques, les contradictions dont il fourmille sautent aux yeux. Peut-être faut-il en imputer une partie à Plutarque, dont l'extrait nous est seul parvenu. Qu'on ne voulût avoir à Argos ni Pyrrhos ni Antigone, cela se comprend ; mais il est tout aussi évident que, Antigone et Pyrrhos se trouvant en même temps avec une armée sous les murs de la ville, celle-ci ne pouvait plus penser à rester neutre. Si vraiment Pyrrhos commença en arrivant par passer devant Argos et pousser jusqu'à Nauplie, au lieu de prendre à tout prix possession sur-le-champ de cette place forte, on peut en conclure qu'Antigone était déjà sûr d'elle, et même y avait déjà jeté une garnison. S'il n'avait pas eu pour lui le bon vouloir de ceux qui lui étaient dévoués, il lui aurait fallu le faire de vive force ; il s'agissait pour lui d'acquérir une forte position dans laquelle il put attendre l'arrivée d'Areus ; il devait éviter la rencontre avec Pyrrhos jusqu'à ce qu'il eût reçu ce renfort. Aussi trouvons-nous dans les textes plus anciens qu'Antigone fut enfermé et bloqué dans la ville[80]. Enfin l'engagement décisif eut lieu devant la ville et non pas dedans : peut-être, dès que les Spartiates furent arrivés, fit-on une sortie ; c'est dans cet engagement que tomba Pyrrhos, tué, d'après la légende universellement répandue, par une pierre lancée du haut d'un toit'[81]. A Argos, on était persuadé que c'était la déesse Déméter elle-même qui, sous les traits de cette pauvre vieille, avait lancé la pierre[82].

La mort de Pyrrhos survint à la fin de l'année 272[83] A cette nouvelle, comme nous l'avons dit plus haut, ses troupes évacuèrent le dernier point qu'elles occupaient encore en Italie, et, les Romains s'installant à leur tour à Tarente, l'Italie grecque devint romaine. Quant aux changements que la mort de Pyrrhos amena en Grèce, il est plus facile de les deviner que d'en donner la preuve.

Après ce désastre d'Argos, le camp de Pyrrhos tomba aux mains des vainqueurs ; Hélénos fut pris dans sa fuite. Il n'est pas probable que l'armée ait essayé de résister ou de se frayer un passage ; ces bandes, composées de Gaulois, de Macédoniens, de Molosses, de mercenaires grecs, n'ont de cohésion qu'autant que leur général et le succès les maintient unies ; après la défaite, tout se dissout ceux qui n'entrent pas au service d'Antigone se réfugient probablement dans les montagnes et les vallées du Péloponnèse, pour y faire le métier de bandits jusqu'à ce qu'une ville, un tyran quelconque les enrôle ; ou bien ils vont à Athènes, à Corinthe, à Sicyone, pour y dépenser avec des courtisanes et des parasites ce qu'ils ont sauvé du butin de l'armée, puis, bernés et mis à sec, ils partent pour chercher de nouvelles aventures, à Alexandrie ou en Syrie, partout où leur bonne fortune les mène[84].

Antigone renvoya chez lui Hélénos, son prisonnier, après l'avoir comblé de présents, et il. montra de la douceur à l'égard des amis du roi. L'idée d'Antigone devait être surtout d'employer sa victoire à restaurer promptement son royaume[85] ; quoiqu'il eût repris les villes de la Macédoine, le haut pays par delà les monts et presque toute la Thessalie étaient aux mains d'Alexandre, auquel son père Pyrrhos, lors de son expédition en Grèce, avait dû confier son royaume. D'autre part, celui-ci, héritier du trône depuis la mort de son frère aillé, devait certainement, une fois l'armée anéantie, les chevaux, les éléphants perdus, tout le matériel de guerre sacrifié, accepter avec empressement une paix qui lui assurât du moins les anciennes frontières de son pays. Deux ans plus tard, nous trouvons Alexandre en guerre avec Monounios[86], le roi dardanien ; cela même est une preuve de la paix intervenue entre l'Épire et la Macédoine, car sans cela, étant donnée la situation politique, le prince dardanien aurait été l'allié naturel d'Alexandre contre la Macédoine. On en peut conclure aussi avec vraisemblance qu'Alexandre avait compris dans cette paix les possessions si souvent contestées qui bordent le cours supérieur de l'Aoos ; c'est là précisément que le voisinage du Dardanien et son humeur envahissante devait être pour lui un danger, et c'est justement la raison pour laquelle Antigone n'avait pas trop hésité à céder ces contrées, où il n'aurait pu rester sans avoir à batailler contre les Dardaniens.

Quel cours prit cette guerre avec les Dardaniens, on ne nous le dit pas. Le prix de la lutte, outre la région de l'intérieur, était surtout la riche ville de Dyrrhachion. On pourrait croire que les Dardaniens victorieux poussèrent en avant ; on a déjà remarqué qu'Apollonie, ville située plus au sud, envoya des députés à Rome (270), que ceux-ci furent insultés par des gens appartenant à la haute société, probablement parce qu'ils pouvaient être considérés comme des alliés du roi d'Épire, mais que le Sénat donna à la ville une satisfaction éclatante, afin de ne pas sacrifier cette première alliance d'outre-mer, qui pouvait avoir son utilité relativement à l'Épire. Quant à Alexandre lui-même, on ne reparle de lui que quelques années après, au moment où la situation générale des affaires en Grèce lui fit prendre de nouveau les armes contre la Macédoine.

Pour la Grèce, la défaite d'Argos devait avoir les suites les plus importantes. Plus l'arrivée de Pyrrhos avait fait naître d'espérances et de mouvements, plus désormais la réaction allait être générale et violente. Elle commença dans les villes par l'expulsion des adhérents du parti contre lequel la fortune s'était tournée. S'ensuit-il qu'Antigone fut dès lors, sans plus de difficulté, maître du Péloponnèse ? Son alliance avec Sparte ne pouvait durer que tant qu'ils avaient tous deux à lutter contre Pyrrhos ; ensuite leurs intérêts n'étaient plus d'accord, Antigone ne pouvait consentir à ce que Sparte recouvrât sur la Messénie, sur l'Arcadie, l'influence que Cléonymos avait exercée au temps de l'invasion gauloise, et Sparte devait à tout prix empêcher une prise de possession immédiate de la part des Macédoniens ; pour cela, elle pouvait compter sur l'appui de l'Égypte ; les confédérés d'Achaïe devaient aussi, pour protéger leur jeune liberté, pencher du côté de Sparte. II y eut des conflits de toute sorte entre les États du Péloponnèse[87]. C'est alors que Sparte fit alliance avec un parti dans Élis, afin de lui assurer la victoire sur celui qui depuis l'arrivée de Pyrrhos avait relevé la tète, mais les Messéniens prévinrent les Spartiates ; ils trompèrent les habitants en mettant sur leurs boucliers des insignes spartiates, obtinrent d'entrer, puis ils chassèrent les partisans de Sparte et donnèrent la ville à leurs amis[88] ; or, leurs amis étaient ceux d'Antigone ; avec son appui, Aristotimos obtint la tyrannie. Il en était ainsi partout où Antigone étendait son influence ; le résultat final de ces troubles était l'établissement de la tyrannie[89] : elle sortait des luttes intérieures des villes dès qu'on remportait la victoire sur l'ordre traditionnel et régulier que Sparte paraissait protéger ; elle se maintenait contre les prétentions de la bourgeoisie aisée et ses droits garantis par les vieilles coutumes, à l'aide de mercenaires et de mesures violentes ; elle avait au dehors son appui dans l'alliance avec Antigone, pendant qu'Antigone, à son tour, grâce à ces tyrans installés à Argos, à Sicyone, à Mégalopolis, à Élis, etc., était assuré de son influence dans le Péloponnèse[90]. A part Corinthe, il n'avait probablement en sa possession immédiate aucune localité, si ce n'est peut-être Trœzène et Mantinée[91] ; mais la forte garnison établie dans l'Acrocorinthe pouvait rapidement porter partout l'appui nécessaire.

Tel était le Péloponnèse : l'influence de la Macédoine prédominante, Sparte se débattant en vain, les confédérés de l'Achaïe sans importance et sans relations au dehors. Cependant, dans l'intérieur de ces petites villes achéennes régnait la légalité et cette démocratie modérée qui les avait distinguées aux époques antérieures, pendant que Sparte, l'État oligarchique, ne comprimait qu'avec effort l'aspiration croissante de ses sujets vers une constitution égalitaire, favorisant toujours, même hors de son territoire, le parti qui prétendait soutenir les anciens droits et les anciennes institutions ou cherchait à les remettre en vigueur. L'influence de la Macédoine, au contraire, partout où elle s'étendait, tendait à tout niveler : aux mains des tyrans, le pouvoir de fait, partout où, comme à Mégalopolis, il était appliqué avec circonspection et pour le bien du pays[92], détruisait ce qui s'était encore conservé de l'ancien régime. Ce travail intérieur, joint à la dépendance commune de toutes les cités vis-à-vis de la Macédoine, rendait possible une organisation plus large, l'absorption de ces républiques jusque-là si divisées soit dans le royaume de Macédoine par voie de complète assimilation, soit dans une communauté nouvelle qui sortirait spontanément de la situation actuelle du Péloponnèse. La suite de l'histoire montrera comment l'une et l'autre solution furent tentées et réussirent en partie.

Mais, tout d'abord, une puissance nouvelle s'immisça dans les affaires du Péloponnèse ; Élis y donna occasion. Le pays était richement peuplé, extrêmement fertile, garanti qu'il était jadis par la paix sacrée d'Olympie contre la guerre et le pillage. Le souci constant de l'État avait été de favoriser la vie à la campagne ; même pour les affaires de justice, les gens de la campagne n'avaient pas besoin d'aller à la ville, et les objets que d'ordinaire l'industrie urbaine est seule à fournir, on pouvait, dans ce pays, se les procurer à la campagne. Malgré les troubles des soixante dernières années, la population avait conservé. son humeur pacifique et sa piété d'autrefois ; les gens aisés vivaient sur leurs terres, et l'amour pour la vie rustique était si dominant que la plupart allaient rarement, beaucoup durant toute leur existence n'allaient pas du tout à la ville[93]. On s'y occupait sans doute moins que partout ailleurs des affaires politiques et des mouvements qui jetaient la Grèce tantôt d'un côté, tantôt d'un autre ; les campagnards se souciaient peu des querelles des partis qui, à la ville, s'abandonnaient tour à tour à l'une ou à l'autre influence étrangère, pourvu qu'on les laissât en paix et qu'on ne les dérangeât pas dans leurs anciennes habitudes rustiques. C'est alors que parvint à la tyrannie, grâce à la Macédoine, cet Aristotimos sur le compte duquel on raconte les histoires les plus scandaleuses. Insolent, violent, pillard, tel fut son gouvernement ; ses mercenaires se comportaient à l'égard de ses paisibles sujets avec des caprices et une insolence soldatesques ; un des chefs, en état d'ivresse, voulut avoir à sa discrétion la fille d'un citoyen respectable, Philodémos ; les parents n'osaient pas la refuser, mais la fille cachait son visage dans le sein de son père. : c'est là qu'il la maltraita, là que l'infâme la poignarda. Le tyran ne punit pas l'assassin, mais l'affaire eut pour résultat l'exécution et le bannissement de quantité de personnes. Huit cents environ s'enfuirent chez les Étoliens, et ceux-ci, sur leur prière, exigèrent qu'on envoyât aux bannis leurs femmes et leurs enfants. Aristotimos fit semblant d'y consentir, puis fit attaquer, piller, jeter en prison ceux qui partaient avec leurs objets les plus précieux : en vain les prêtresses de Bacchos arrivèrent en procession solennelle avec leurs branches d'olivier et leurs bandeaux sacrés ; les mercenaires les laissèrent bien passer avec des égards respectueux, mais, quand elles voulurent intercéder pour les victimes, le tyran les fit emmener et expulser de force. Pendant ce temps, les bannis réfugiés en Étolie avaient traversé le golfe et occupé une solide position sur la côte. Beaucoup s'enfuirent des champs pour aller les retrouver ; le tyran dépêcha vers l'Acrocorinthe, et déjà Cratère s'approchait avec ses Macédoniens, déjà il était à Olympie. Mais, dans la ville même, Hellanicos avait provoqué une conspiration ; un des amis du tyran, Cylon, était au nombre des conjurés. Aristotimos ayant ordonné aux femmes des exilés d'écrire à leurs maris qu'ils devaient quitter le pays, sinon leur vie à elles et celle de leurs enfants était menacée, et la noble Mégisto s'y étant refusée, le tyran vint lui-même et ordonna de lui amener l'enfant de Mégisto, qui jouait avec les autres ; la mère l'appela elle-même, le livra ; il tirait déjà son épée ; à ce moment, Cylon lui saisit le bras, le conjura de ne rien faire d'indigne de lui, le décida à rentrer au palais. Dans la nuit, les conjurés délibérèrent ; l'approche de Cratère les forçait à se hâter. Le tyran s'étant montré le lendemain matin sur le marché sans gardes du corps, accompagné de Cylon, Hellanicos cria de se mettre à l'œuvre. Cylon porta le premier coup ; le tyran se sauva dans le temple de Zeus, mais il y fut massacré. Les conjurés appelèrent la ville à la liberté ; la foule en allégresse alla à la maison du tyran : déjà sa femme s'était donné la mort ; ses deux filles furent traînées dehors par la multitude pour mourir dans les tourments. Mégisto s'y opposa ; le peuple leur cria de choisir elles-mêmes leur genre de mort, et, mettant une noble et touchante émulation à s'encourager et à se rendre l'une à l'autre la mort plus douce, ces deux jeunes et charmantes sœurs se pendirent[94].

La liberté une fois restaurée de cette façon, c'en était fait de l'influence macédonienne à Élis ; les Éléens firent désormais cause commune avec les Étoliens, et, pendant qu'eux-mêmes revenaient à leurs habitudes paisibles d'autrefois, leur pays devenait pour les Étoliens un avant-poste d'où ils se mirent depuis lors à harceler le Péloponnèse, préparant par ces incursions les alliances durables qui furent plus tard contractées avec eux dans l'intérieur de la péninsule.

Tel était à peu près l'état du Péloponnèse, quand une nouvelle guerre éclata en Grèce contre Antigone. Une obscurité épaisse nous cache le début et. les causes de cette guerre ; il est impossible de montrer comment elle était le résultat de complications politiques plus amples, et la seule chose qu'on puisse essayer de faire, c'est de déduire de renseignements isolés relatifs à cette guerre des vraisemblances qui les dépassent[95].

On a dit incidemment plus haut comment l'Attique, lors de la chute de Démétrios, avait tenté de se soulever ; comment le Musée fut délivré de la garnison macédonienne ; comment, après le traité conclu entre Antigone et Pyrrhos (287), les ports et Salamine restèrent au pouvoir d'Antigone[96]. En de telles conjonctures, on comprend que même des députés de l'Attique aient salué Pyrrhos, qui venait de terrasser la Macédoine, au moment où il fit dans le Péloponnèse cette apparition dont on attendait tout pour l'avenir (272). Mais les espérances d'Athènes ne se réalisèrent point. Il est à remarquer qu'à cette époque précisément il n'y a point dans les villes maritimes de phrourarques macédoniens ou de stratèges, mais des tyrans[97] ; excepté l'Acrocorinthe, il n'y eut d'occupées, à ce qu'il semble, que Chalcis et Démétriade[98] : c'est un détail qui a sa valeur pour caractériser la politique qu'Antigone jugea appropriée à l'état de la Grèce. Le commandement du Pirée avait été dévolu à Hiéroclès[99], un homme qui fut l'ami intime d'Arcésilas et pour qui cette liaison est une recommandation. Plus tard, on trouve Glaucon nommé à sa place : au nom de ce Glaucon se rattache un renseignement important, le seul grâce auquel il soit possible de deviner jusqu'à un certain point l'historique de la guerre. Un moraliste de ce temps, Télès, s'est efforcé, dans un Mémoire composé environ vingt ans plus tard, de développer cette triste consolation : qu'être privé de sa patrie n'est pas le pire des malheurs, et n'est même pas un malheur aussi pénible qu'on se l'imagine ;' il cite alors une série d'hommes dont le bonheur précisément n'a commencé à s'épanouir qu'après qu'ils eurent été privés de leur patrie. Plusieurs de ces bannis, dit-il, commandent les garnisons dans les cités au nom du roi ; on leur confie des provinces, et ils reçoivent des présents considérables et des tributs. Lycinos, un exilé d'Italie, n'a-t-il pas été chez nous commandant de la garnison, placé là par la confiance d'Antigone ? et nous, qui étions restés chez nous, nous faisions ce que Lycinos commandait. Hippomédon, le Spartiate qui est maintenant préposé au gouvernement de la Thrace par Ptolémée, Chrémonide et Glaucon, des Athéniens, ne sont-ils point conseillers du roi et vivant à ses côtés ? Tout cela pour emprunter des exemples à notre temps, sans en aller prendre d'anciens[100]. Ainsi Glaucon, jadis tyran au Pirée, et Chrémonide, favori de ce même philosophe Zénon[101] qu'Antigone honorait pardessus tous les autres, avaient dû abandonner leur patrie ; ils avaient trouvé asile et s'étaient refait une position honorée auprès du roi d'Égypte. Ptolémée précisément avait soutenu Athènes contre Antigone au cours de cette lutte que les Athéniens appelèrent depuis lors la guerre de Chrémonide[102].

Ce fut la dernière tentative, mais la plus méritoire, que fit Athènes pour recouvrer son ancienne liberté ; ce n'est qu'aux plus beaux jours de son histoire qu'Athènes a supporté avec un pareil courage un effort aussi persévérant et affronté de si près les angoisses de la détresse. On sent qu'il s'est développé chez elle des sentiments nouveaux, complètement étrangers à l'époque antérieure, une énergie morale qui, quelle qu'en fût la source, donna au peuple la force de tenter un dernier et vaillant soulèvement[103]. Chrémonide est peint dans une anecdote assis entre Zénon et Cléanthe, les fondateurs de l'école stoïque, ayant avec tous deux le plus cordial entretien. N'est-ce pas indubitablement cette doctrine de résolution virile et magnanime qui a exalté Chrémonide et ses frères d'armes dans cette lutte hardie ? Et cette doctrine, elle s'était propagée à Athènes dans l'espace d'une génération avec une énergie croissante : à côté, les autres maîtres de la sagesse humaine, surtout le magnanime Arcésilas, plus hardi dans le doute, aussi noble de sentiments ; autour d'eux la foule innombrable de leurs élèves venus de près ou de loin des pays grecs, et la jeunesse athénienne elle-même. Mais ce qu'il y avait encore de vigueur et de ressort dans la jeunesse de la ville doit s'être tourné vers ces hommes et s'être fortifié à leur contact. C'est de là que sortit le soulèvement d'Athènes. Ce n'était plus le pieux et naïf courage des temps de Marathon, ni le patriotisme surexcité et plein d'élan du temps de Périclès, ni cet effort fait par la génération de Démosthène pour rétablir l'ancienne hégémonie d'Athènes, ni la rage intérieure de Démocharès, qu'on a bien pu appeler le dernier républicain d'Athènes[104] ; c'était le relèvement moral d'un peuple tombé très bas ; les grandes pensées de la philosophie en étaient le ressort, et la masse était échauffée par l'enthousiasme de ses chefs. Jeux bizarres du destin ! Cet Antigone contre qui on luttait était précisément un ami, un admirateur respectueux de ces mêmes maîtres ; il était venu souvent et avec plaisir à Athènes pour s'entretenir avec eux ; ces mêmes forces morales auxquelles l'histoire doit rapporter la plus noble part de sa vie diversement agitée et souvent méconnue se tournaient maintenant contre lui, alors qu'il croyait presque achevé le mécanisme délicat d'une politique grecque ; elles se tournaient contre lui à Athènes même, où enseignaient son Zénon, son Cléanthe, son Arcésilas.

Chrémonide devait, si l'on voulait tenter quelque chose, s'être assuré, au préalable, l'adhésion de Glaucon au Pirée. Pythermos a pu appeler Glaucon, par éloge ou raillerie, un buveur d'eau[105] ; ce n'était pas, en tout cas, un de ces débauchés sans vergogne, comme il s'en rencontre à l'état d'hôtes nomades dans mainte cour royale de l'époque, et, si un grand savant a cru pouvoir conclure de son nom qu'il était apparenté à la maison la plus illustre d'Athènes, celle de Solon et de Platon[106], nous pouvons bien, sans tant de hardiesse, conjecturer que le buveur d'eau devait être un émule de ce Cléanthe qui, mené devant le tribunal pour justifier de ses moyens d'existence, fit certifier par un jardinier qu'il lui tirait de l'eau la nuit, tandis qu'il consacrait la journée à enseigner et à apprendre[107].

Ce n'est pas diminuer le renom mérité d'Athènes que de chercher à démontrer, par l'état général de la politique, la possibilité de cette tentative d'affranchissement et les facilités que lui offrirent les circonstances. Nous aurons à exposer plus tard pourquoi l'Égypte, aussi bien que la Syrie, accordaient jusque-là ou paraissaient accorder aux affaires helléniques moins d'attention qu'on n'aurait cru. Les relations amicales entre la Macédoine et la Syrie, relations commandées par la force des choses, s'étaient consolidées par les alliances de famille intervenues entre les deux cours, et, depuis la restauration de la royauté macédonienne, elle avaient pris une importance inquiétante pour l'Égypte. Il était impossible que le prudent Philadelphe vît d'un œil indifférent la rapide reconstitution de l'influence macédonienne en Grèce ; la situation d'Antigone vis-à-vis du royaume thrace des Galates faisait de l'opulente Byzance son obligée, et la reconnaissance de la ville s'exprimait par des distinctions de choix[108] ; il n'avait pas encore pris pied dans les lies de la mer Égée, mais, par ses accointances avec les pirates et la domination qu'il exerçait sur la plupart des ports de la Grèce continentale, il avait à tout moment l'occasion de léser l'Égypte dans ses intérêts politiques aussi bien que commerciaux ; la flotte d'Antigone avait déjà fait ses preuves, assez du moins pour rendre indécis l'empire des mers qu'ambitionnait l'Égypte. En voilà assez pour le moment : les autres influences concourantes, les rapports de l'Égypte avec Cyrène, la Syrie et les petites puissances d'Asie-Mineure ne peuvent guère être appréciées dans leur ensemble qu'après examen fait de la guerre de Chrémonide.

Pour les raisons indiquées, l'Égypte devait chercher à s'opposer à la puissance croissante d'Antigone. Huit ans plus tôt, Sparte avait encore servi de cette manière les intérêts des Lagides ; mais l'agression malheureuse tentée lors de la guerre Sacrée[109] et les complications survenues à l'intérieur de Sparte, lorsque Cléonymos parvint à l'emporter sur Areus, l'allié de l'Égypte, et à lutter avec succès contre l'influence macédonienne dans le Péloponnèse, avaient amené nécessairement dans la politique de Sparte une hésitation qui ne fit que croître lorsque Pyrrhos, non content de son attaque heureuse sur la Macédoine, se tourna contre le Péloponnèse, et, en prenant parti pour Cléonymos, amena cette étrange alliance entre Areus et Antigone. C'était une raison de plus pour Ptolémée de chercher à mettre dans ses intérêts un autre État hellénique et à le pousser dans l'opposition vis-à-vis de la Macédoine. Les Étoliens étaient peu propres à ce rôle, car, d'abord ils n'avaient pas de motif d'attaquer avec persistance la Macédoine, et ensuite une levée de boucliers chez eux ne paraissait pas devoir provoquer chez les autres Hellènes cette sympathie qui pouvait seule promettre un grand et réel succès. A Athènes, les deux conditions se trouvaient réunies : de plus, c'est au nom d'Athènes que se rattachaient les souvenirs des luttes les plus sérieuses contre la Macédoine, et le dessein de protéger la liberté d'Athènes était certainement le prétexte le plus populaire dans le monde grec qu'un roi pût trouver : il mettait du coup toutes les sympathies de son côté et obligeait son adversaire à jouer un rôle qui n'était pas médiocrement odieux.

Comment ces visées de l'Égypte se trouvèrent-elles d'accord avec celles d'Athènes, c'est ce qu'on ne saurait dire. En tout cas, dès qu'Athènes eut ouvertement rompu avec la Macédoine et que la démocratie eut de nouveau étendu jusque sur les ports la plénitude de son autorité, Antigone parut avec une armée sur le territoire athénien, avec une flotte devant les ports, dont il commença le siège et le blocus. Pendant que les Athéniens repoussaient les premières attaques, la flotte égyptienne, sous la conduite de Patroclos, avait aussi pris la mer. En même temps, le soulèvement d'Athènes avait excité à Sparte un mouvement des esprits qui évidemment entraîna malgré elle la politique circonspecte de l'oligarchie dominante : les Lacédémoniens en masse demandaient à marcher au combat contre Antigone ; ils brûlaient du désir de témoigner aux Athéniens leur bienveillance et de faire quelque chose dont la postérité pût garder le souvenir[110].

Et Sparte ne fut pas seule à se lever. On a encore le texte d'un traité conclu entre Athènes et Sparte, document qui met en lumière l'étendue du mouvement hellénique et en même temps l'état d'esprit des parties contractantes. Le traité commence par constater que, dès les temps anciens, Athènes et Sparte, ainsi que leurs alliés respectifs, ont toujours lutté en fidèles alliées contre ceux qui ont voulu essayer de supprimer la liberté hellénique ; qu'elles y ont gagné un renom glorieux et la liberté pour le reste des Hellènes ; que des temps semblables sont revenus et que l'Hellade entière est menacée par ceux qui voudraient anéantir dans chaque cité les lois et les coutumes des ancêtres ; que le roi Ptolémée, suivant l'exemple de ses prédécesseurs et obéissant à l'influence de sa sœur, fait ouvertement ses efforts en faveur de la liberté commune des Hellènes ; que le peuple d'Athènes, faisant alliance avec lui et les autres Hellènes, a résolu de convier ceux-ci aux mêmes efforts ; que, de leur côté, les Lacédémoniens, amis et alliés du roi Ptolémée, avec les Éléens, Achéens, Tégéates, Mantinéens, Orchoméniens, Phialéens, Caphyens, Crétois, qui sont leurs alliés à eux, ont résolu d'entrer en alliance avec Athènes et ont à cette fin envoyé des députés à Athènes[111] ; et l'alliance est en effet conclue, non pas avec des engagements précis, mais sous cette formule générale : que désormais il y aura entre les Athéniens et les Lacédémoniens, y compris leurs alliés susmentionnés, amitié et alliance, afin qu'ils se montrent vaillants à la lutte contre ceux qui actuellement dans les cités commettent des injustices et violent les conventions, d'accord avec le roi Ptolémée et entre eux, et aussi qu'à l'avenir ils vivent en parfaite concorde les uns avec les autres[112].

Ainsi, les États les plus importants du Péloponnèse entrèrent à la suite de Sparte dans cette ligue. Il n'est plus possible de reconnaître si Athènes a trouvé également des alliés dans la Grèce moyenne, en Étolie, par exemple. Quant à ce qui se passa à Athènes même, une autre inscription nous en donne au moins un exemple en petit[113]. Le Conseil et le peuple décident d'inviter les citoyens et les autres habitants de l'Attique à verser des contributions volontaires, contributions devant servir au salut de la ville et à la protection de son territoire ; on n'acceptera point de versements au-dessus de 200 drachmes ni au-dessous de 50 drachmes. Nous possédons encore une partie de la liste des versements effectués : sur soixante-dix-sept, il n'y en a que deux à 50 drachmes et neuf à 100 drachmes ; les soixante-six autres atteignent le maximum fixé[114]. On était plein d'élan, de joie et d'espérance. Tout le reste, disait-on, « est commun à tous les Hellènes, mais le chemin qui mène les hommes au ciel, les Athéniens seuls le connaissent[115].

Pour la suite, on trouve quelques renseignements dans un récit sommaire concernant la vie d'Areus : Quand Antigone eut établi son camp autour d'Athènes et empêché les alliés des Athéniens d'entrer dans la ville, Patroclos adressa un message à Areus et l'invita à commencer la lutte contre Antigone : s'il commençait, lui-même fondrait sur les derrières des Macédoniens ; il n'était pas juste qu'eux, Égyptiens et soldats de marine, ils attaquassent d'abord les Macédoniens par terre. Les Lacédémoniens étaient pleins d'ardeur pour combattre ; mais, comme les provisions étaient consommées, Areus ramena son armée en arrière, car il voulait réserver le courage du désespoir pour sa propre patrie et ne le point sacrifier sans compter pour des étrangers. Mais Antigone fit la paix avec les Athéniens, après qu'ils eurent fait une très longue résistance, et il plaça une garnison sur le Musée[116].

Ce maigre résumé peut être complété par quelques autres renseignements et des considérations générales. Patroclos avait posté sa flotte près de la petite fie, voisine de la pointe méridionale de l'Attique, qui depuis lors porte son nom, et il s'y était fortifié ; cela prouve, en tout cas, qu'il lui était impossible de pénétrer dans les ports d'Athènes, et il faut qu'il n'ait plus existé de marine athénienne si l'on n'était pas en état d'effectuer par un coup de main hardi cette jonction de laquelle tout dépendait. Areus s'était-il avancé jusque sur le territoire de l'Attique, cela est douteux, car la forte garnison de l'Acrocorinthe pouvait bien barrer l'isthme, et en outre Mégare, à ce qu'il semble, était occupée par Antigone. C'est à Mégare, en effet, que les soldats gaulois du roi se révoltèrent[117]. Antigone se hâta de marcher contre les rebelles avec toute son armée réunie, pendant qu'un petit corps d'observation restait dans le voisinage d'Athènes[118] ; les rebelles, après une résistance désespérée, furent complètement anéantis. Les adversaires d'Antigone n'avaient même pas su mettre à profit ce moment. D'après le récit qui vient de Phylarque[119], Patroclos et Areus, après cette prompte victoire du roi, reculèrent tous les deux, pendant que celui-ci se tournait de nouveau contre Athènes et redoublait d'activité. Il est inutile de chercher à combler par voie de conjecture le manque de suite que l'on remarque ici dans la conduite des confédérés, mais on peut bien admettre que le roi d'Égypte avait compté sur une tout autre coopération de la part des Hellènes ; que notamment du côté de Sparte il s'était attendu à des actes décisifs ; qu'en outre Patroclos, même s'il se sentait supérieur sur mer, ne pouvait essayer de débarquer sur la côte athénienne alors que tout le pays était rempli des troupes d'Antigone et les postes assez près les uns des autres pour écraser à l'instant sous la supériorité numérique de bataillons rapidement groupés toute tentative de débarquement. La flotte égyptienne devait se sentir supérieure, c'est ce que paraît indiquer l'anecdote rapportée par Phylarque, à savoir que Patroclos envoya au roi de Macédoine des figues et du poisson, et que, comme l'entourage du roi se mettait l'esprit à la torture pour deviner l'allégorie, lui-même en riant l'interpréta comme il suit : cela voulait dire qu'il lui fallait ou bien gagner la prépondérance sur mer ou mâcher des figues[120]. Évidemment, Antigone évita prudemment, avec ses forces maritimes, toute rencontre décisive avec la flotte ennemie ; il se contenta de tenir ses vaisseaux précisément aux lieux de débarquement, là où ils étaient suffisamment couverts par les postes de terre ; et Patroclos, quand la défection si rapidement arrêtée des Gaulois et la retraite des Spartiates eut détruit la dernière espérance qu'on pouvait avoir de remporter quelque avantage sur Antigone du côté de la terre, dut se borner à se maintenir dans son île jusqu'au jour où de nouveaux renforts viendraient peut-être d'Alexandrie modifier la situation.

L'Égypte, la lutte une fois commencée contre Antigone, ne pouvait l'abandonner ; cela se comprend de soi-même, et les textes, si mutilés qu'ils soient, nous laissent encore reconnaître qu'elle fit à ce moment un nouvel effort et mit en jeu une combinaison politique des plus étendues. Tout à coup un nouvel ennemi s'élève dans le Nord, tandis qu'en même temps Corinthe est entraînée à la défection, Sparte se remet en campagne et une nouvelle flotte égyptienne paraît dans la mer Égée.

Le roi des Molosses, Alexandre, avait déjà partagé avec les Étoliens la malheureuse Acarnanie[121], et contraint par la famine la forte ville de Leucade à se rendre[122]. Maintenant lui, l'excellent général[123], il se jeta tout à coup sur la Macédoine. La misérable relation que nous avons à ce sujet porte : C'est contre lui qu'Antigone, quand il fut revenu de Grèce, abandonné par ses soldats qui passèrent à l'ennemi, perdit son royaume et son armée ; mais, en l'absence du roi Antigone, Démétrios[124] ayant rassemblé une armée non seulement regagna la Macédoine perdue, mais encore dépouilla Alexandre de son royaume. Ainsi Antigone lui-même s'était hâté de revenir en Macédoine après la première attaque d'Alexandre ; non, à coup sûr, sans laisser en Attique des forces suffisantes. N'y a-t-il pas exagération à dire qu'il perdit son armée et son trône, on ne peut plus le savoir ; mais le lieu où Démétrios remporta ensuite la victoire qui le sauva[125] était vraisemblablement dans la partie haute de la Macédoine ; ces contrées et la Thessalie avaient dû tomber au pouvoir d'Alexandre[126]. Mais pourquoi le roi abandonna-t-il le salut du royaume à son frère ? Pourquoi est-il sorti de Macédoine avant d'avoir la certitude que le cœur de son empire serait sauvé ? C'est évidemment qu'un péril plus grand encore l'appelait ailleurs.

Ce péril était-il dans le Péloponnèse ? On lit dans un sommaire : Comment Antigone tua le roi Areus à Corinthe, et eut ensuite une guerre avec le fils de son frère Cratère, Alexandre[127] ; et cet Alexandre précisément nous apparaît non pas seulement comme prince de Corinthe, mais aussi, durant un-certain temps, comme souverain de l'Eubée[128]. Que le fait se soit produit à l'instigation de l'Égypte ou de Sparte, ou qu'Alexandre ait agi de son propre mouvement, toujours est-il que le stratège de Corinthe avait mis à profit les embarras de la Macédoine pour se rendre indépendant. C'était pour Antigone une perte énorme ; la clef du Péloponnèse était perdue ; les forces Militaires avec lesquelles il avait assuré là-bas son influence et maintenu les tyrans qui lui étaient dévoués étaient maintenant du côté de l'ennemi ; les tyrans eux-mêmes, isolés du secours de la Macédoine, sans appui contre les brigandages des Étoliens, qui du reste étaient les alliés de l'Épirote, contre les projets de domination des Spartiates, durent ou bien céder la place ou tenter de se maintenir par tous les moyens dont ils disposaient, et parmi eus, qui ne succombait pas devenait par suite un prince indépendant ; c'est ce que fit Aristodémos de Mégalopolis, de même le tyran d'Argos[129]. Mais ce qui était encore plus affligeant que cette perte dans le Péloponnèse, c'est que le stratège de Corinthe avait eu en même temps le gouvernement de Chalcis et que, par sa défection, il avait aussi arraché l'Eubée au roi de Macédoine ; elle avait été jusque-là le point de départ de tout mouvement macédonien dirigé vers la Grèce centrale. Maintenant la voie par l'Eubée était barrée à. Antigone ; la Thessalie était vraisemblablement occupée par Alexandre le Molosse, et ses alliés, les Étoliens, tenaient entre leurs mains la ligne du Sperchios et surtout la ville d'Héraclée, qui commande les Thermopyles[130]. Antigone était entièrement coupé de la Grèce ; la seule communication qui lui restât encore était la voie de mer. Mais, sur mer, l'Égypte se sentait tout à fait supérieure ; quoique jusque-là la flotte macédonienne postée à Salamine eût réussi probablement à empêcher Patroclos de se mettre en communication immédiate avec les ports d'Athènes, on pouvait s'attendre à voir une nouvelle escadre égyptienne accourir pour réaliser la combinaison politique si heureusement engagée et en recueillir les fruits. Si cette flotte ralliait celle de Patroclos, Athènes était sauvée ; la flotte macédonienne ne pouvait plus se maintenir à Salamine ; Antigone était hors d'état de se jeter par mer sur l'isthme et de tenter la reprise de Corinthe ; bref, tout était perdu ; Ptolémée était le maître de la mer Égée et des Cyclades, et la Grèce lui rendait hommage comme à son libérateur.

Antigone devait attendre une nouvelle flotte égyptienne : la rencontrer et la refouler à tout prix, tel devait être son premier soin ; il lui fallait préalablement sacrifier l'Eubée, Athènes, Corinthe, le Péloponnèse. S'il se tournait de ce côté avant de battre les Égyptiens, ceux-ci, se hâtant de secourir ses adversaires, l'attaqueraient par ses derrières, et il était perdu : il devait arrêter la flotte égyptienne le plus tôt possible et le plus loin possible de la Grèce, de telle sorte que, si le coup réussissait, les restes de la flotte vaincue ne pussent faire jonction avec ses adversaires en Grèce et avec Patroclos. Tout dépendait du succès de ce coup d'audace.

Plutarque emploie à deux reprises, dans ses fastidieuses considérations morales, une anecdote dont voici le fond : Quand Antigone voulut combattre sur mer contre les généraux de Ptolémée — c'était la bataille de Cos — un de ses amis lui dit : Ne vois-tu pas que les vaisseaux ennemis sont en nombre bien supérieur ? Il lui répondit, lui qui d'ailleurs était sans arrogance et sans orgueil : Combien de vaisseaux comptes-tu que vaille ma présence ?[131] Ce doit être la bataille au-devant de laquelle Antigone était obligé de marcher ; et, d'après ce que le sens de l'anecdote fait présumer et ce que viennent confirmer les événements ultérieurs, il l'aura gagnée[132].

C'est à grande distance, à l'entrée de la mer Égée, que la flotte ennemie, quoique supérieure en nombre, fut vaincue. Cos, Cnide tombèrent aux mains d'Antigone ; il voua à Apollon Triopien, dans le téménos duquel se célébraient déjà des jeux annuels, sa trirème sacrée[133]. Maintenant qu'il avait enlevé à l'ennemi les côtes de Carie, Antigone pouvait retourner avec sa flotte victorieuse dans les eaux de l'Attique[134]. Il est à croire que Patroclos fut à ce moment délogé de sa station, ou qu'il l'abandonna sans coup férir[135]. Que les troupes macédoniennes se fussent ou non maintenues jusque-là en Attique, le péril recommençait maintenant pour Athènes et plus sérieux qu'auparavant. Ce n'est pas qu'Antigone se soit immédiatement jeté sur la ville : si les autres alliés subissaient le sort de la flotte égyptienne et succombaient l'un après l'autre, Athènes serait bien forcée de se soumettre aussi.

C'est ici que se placent les événements dont on a cité plus haut la relation sommaire, la seule que nous en ayons : Antigone battit et mit à mort Areus à Corinthe, après quoi il eut guerre avec Alexandre, fils de Cratère[136]. Les succès se suivirent coup sur coup. L'accès du Péloponnèse fut ouvert de nouveau, bien que Corinthe tint encore ; l'Eubée, et du même coup la position perdue à portée de la Grèce moyenne, fut recouvrée[137] ; dans les Cyclades, l'influence du Lagide avait disparu avec sa flotte, et en Macédoine, non seulement le jeune Démétrios avait sauvé le royaume par la bataille de Derdia, mais Alexandre avait été expulsé de ses propres possessions ; il s'était enfui en Acarnanie et mis sous la protection des Étoliens de la contrée voisine. Même dans le Péloponnèse, les tyrans purent respirer, et, bien qu'ils se trouvassent maintenant plus indépendants même vis-à-vis d'Antigone, sa cause était, en fin de compte, la leur, et bientôt le fils d'Areus eut à lutter contre Aristodémos de Mégalopolis[138].

Antigone se tourna alors contre Athènes : la ville fit une très longue résistance[139]. Enfin, à ce que l'on raconte, il conclut vers la saison d'automne un traité avec les Athéniens : les Athéniens au printemps ensemencèrent leurs terres et ne gardèrent de blé que juste ce dont ils avaient besoin jusqu'à la nouvelle récolte ; mais, au moment où les moissons mûrissaient, Antigone fit invasion dans leur territoire, et les Athéniens, après avoir consommé leurs maigres approvisionnements, furent obligés de se rendre à discrétion[140]. Aussi bien ils étaient abandonnés de tout le monde ; ils s'étaient défendus longtemps, au prix des plus nobles efforts : ce fut le dernier jet de flamme d'un foyer prêt à s'éteindre ; après, le peuple athénien s'affaissa pour toujours. L'antiquité a pour ainsi dire symbolisé cette chute d'Athènes dans la touchante légende de la mort de Philémon[141]. Philémon habitait au Pirée pendant que les Athéniens et Antigone se faisaient la guerre. Il était alors extrêmement vieux, dans sa quatre-vingt-dix-neuvième année, lorsqu'il vit en songe, ou dans une sorte de rêve, neuf jeunes filles sortir de sa maison. Il leur demanda pourquoi elles le quittaient, et elles répondirent qu'il leur fallait partir pour ne pas entendre dire qu'Athènes était prise. Il raconta le fait au jeune garçon qui le servait, se leva, acheva le drame auquel il travaillait, s'enveloppa dans une couverture pour sommeiller et ne se réveilla plus. Ce n'était :pas d'un poète qu'elles inspiraient rarement que les Muses prenaient congé, afin de ne pas assister à sa mort ; mais, en emportant, pour le soustraire à l'heure funeste où l'ennemi est le maître, un homme de bien qui était cher aux Immortels, le dernier survivant de l'ancien temps, un homme qui avait vu encore les beaux jours d'Athènes et Démosthène dans la plénitude de son énergie, elles se servaient de lui pour annoncer à leur cité bien-aimée qu'elles devaient maintenant, elles aussi, s'éloigner d'elle pour toujours[142].

La juste sympathie qu'inspire Athènes ne se tourne que trop facilement en prévention contre Antigone. Il ne faut pas oublier que le soulèvement d'Athènes et du Pirée avait allumé une guerre qui mit à deux doigts de sa perte la Macédoine péniblement réédifiée par lui ; que la politique de la Macédoine vis-à-vis de la Grèce résultait de la force des choses et ne tenait pas aux inclinations ou aversions personnelles du roi, et que lui, Antigone, ne devait se laisser guider que par son suprême devoir, celui d'agir en souverain de son royaume. Il n'avait ni ambition ni soif de lucre ; il ne briguait point la popularité ; il s'efforçait de satisfaire les meilleurs esprits de son temps : quand Zénon mourut, il déplora la perte de celui dont il avait mis son amour-propre à mériter l'approbation[143]. C'est dans cet esprit qu'il agit. Il ne pouvait pas ne voir dans Athènes que la cité maintenant vaincue et pourtant toute pleine des plus nobles souvenirs ; il devait, dans la mesure où elle pouvait redevenir pour lui un danger avec l'appui de l'Égypte — et déjà Glaucon et Chrémonide s'étaient réfugiés en Égypte — il devait, dis-je, la rendre inoffensive, s'assurer d'elle complètement. Il ne pouvait plus laisser subsister davantage l'ancien régime de dépendance mitigée : il mit des garnisons macédoniennes dans les ports d'Athènes, à Sounion, et jusque dans l'intérieur de la ville, sur le Musée[144] ; les Athéniens furent obligés d'obéir aux ordres du phrourarque, l'Italiote Lycinos. Le roi alla même, si l'on en croit une anecdote, jusqu'à affirmer son pouvoir absolu sur Athènes en nommant directement des archontes[145]. Ce pouvoir, il le garda huit années durant ; au bout de ce temps, l'état général des affaires permettant des concessions, il retira ses garnisaires du Musée et restitua à la ville sa liberté[146], sans les ports, il est vrai, sans Sounion, sans Salamine ; même les Longs Murs, à ce qu'il semble, furent rasés[147]. Cette façon de restaurer la liberté acheva d'enlever à Athènes toute espèce d'importance.

Mais comment la puissante Égypte pouvait-elle laisser la ville s'affaisser ainsi, et se rétablir de la sorte la domination si vivement combattue d'Antigone ? Nous verrons à quel point, sur ces entrefaites précisément, la politique de l'Égypte était embrouillée, et, d'autre part, si Antigone avait regagné beaucoup de terrain, il s'en fallait de beaucoup qu'il eût tout repris. La Grèce, organisée conformément aux exigences de l'intérêt macédonien avant la guerre de Chrémonide, avait été replongée dans le désordre par cette guerre, et la surexcitation tumultueuse des passions politiques dans les cités semblait préparer à la Macédoine une longue série de luttes nouvelles où elle userait ses forces. Antigone devait, en conséquence, agir avec plus de sévérité que par le passé ; sa politique, comme le montrait l'exemple d'Athènes, était obligée de prendre des mesures plus rigoureuses. Mais la sécurité immédiate dont jouissait autrefois son autorité en Grèce n'existait plus ; bien que nombre de tyrans, en particulier ceux d'Argos et de Mégalopolis, tinssent encore pour lui, leur situation n'en était pas moins devenue plus dynastique, et la dépendance de ceux de Phlionte, d'Hermione et autres petites localités, ne pouvait pas être une compensation pour ce qu'il perdait ailleurs, à Corinthe, à Sicyone[148], où se maintenaient des potentats qui manifestaient ouvertement leur hostilité à l'égard de la Macédoine. Enfin, Sparte s'efforçait de nouveau de ressaisir quelque influence, comme le montre la lutte du roi Acrotatos contre Mégalopolis, et Élis était intimement associée avec les Étoliens, dont les incursions dévastatrices, sans souci de relations politiques quelconques, malmenaient indifféremment amis et ennemis, pour compléter le désordre et l'instabilité des affaires publiques dans l'Hellade et le Péloponnèse.

Quant à la Macédoine elle-même, elle parait avoir réglé d'une façon plus stable ses rapports avec ses voisins immédiats. A la suite de la victoire remportée par le jeune Démétrios sur Alexandre d'Épire, le royaume épirote avait été, il est vrai, occupé en entier ; mais cette conquête n'était pas définitive, et l'on peut se demander si Antigone avait jamais eu l'intention de la garder. Le roi Alexandre fut, dit-on[149], ramené dans son royaume par le désir des Épirotes et le secours de ses alliés (les Étoliens). Il dut acheter sa restauration au prix de lourds sacrifices ; nous rencontrons une ville du nom d'Antigonia bâtie au sud des défilés de l'Aoos et qui en barrait l'accès du côté de l'Épire[150] ; par conséquent, Alexandre céda le pays qui s'étend au delà des monts Cérauniens, sur le versant nord de la chaîne.

Nous arrivons ainsi à nous faire une idée exacte de la guerre de Chrémonide, et nous touchons au point vital de la politique macédonienne. La grande œuvre d'Antigone, c'est d'avoir enfin assuré à la Macédoine le rôle de grande puissance, et de l'avoir fait reconnaître comme telle. Sans doute, les auteurs n'en disent rien ; mais la politique de l'époque, dont les agissements nous font connaître ce résultat et sa valeur effective, se rendait parfaitement compte de ce dont il s'agissait. Et de quoi s'agissait-il ? A partir du jour où l'empire d'Alexandre se fut démembré, la préoccupation constante des Diadoques, au milieu de leurs luttes incessantes, était toujours de restaurer l'empire universel. Cette souveraineté, les Antigonides avaient failli déjà s'en emparer, mais la bataille d'Ipsos avait mis à néant leurs espérances, et les quatre rois s'étaient partagé l'empire. Ces organismes nouveaux étaient comme l'œuvre du hasard : c'étaient des agrégats de pays et de peuples rapprochés d'une façon arbitraire ; ils portaient encore en eux le germe et la possibilité de changements énormes. De merveilleux coups de fortune parurent un instant destiner au vieux Séleucos la possession de tout l'ensemble : c'est alors qu'il tomba sous les coups d'un assassin. Antiochos chercha à faire valoir les prétentions de son père, mais la résistance qu'il rencontra an près et au loin lai fit sentir l'impossibilité de les réaliser : la paix conclue par lui avec Antigone fut le premier pas positif fait en vue de créer un système d'États hellénistiques qui ne pouvait se constituer effectivement qu'à partir du jour où l'on renoncerait absolument aux idées de domination universelle. Mais ces idées ne reparurent-elles pas une fois encore dans les grandes victoires du troisième Lagide ? Nous en parlerons plus loin : il est certain qu'il y a eu de ces ambitions dans les visées de la cour d'Alexandrie[151]. En attendant, l'Égypte avait un autre intérêt : vu sa situation, elle ne pouvait songer à s'annexer un domaine aussi vaste et aussi compacte que celui des Séleucides ; elle devait travailler à accroître ses forces en favorisant, en aidant toutes les petites puissances qui prenaient leur essor, et en même temps, comme elle ne pouvait elle-même s'agrandir qu'aux dépens du royaume des Séleucides, elle devait empêcher la formation d'une puissance qui, assez forte pour tenir tête même sans l'appui de l'Égypte aux rivalités de ses voisins, pût prêter aux Séleucides. un appui décisif. Or, c'est en Europe seulement que pouvait se former une puissance de ce genre : voilà pourquoi Pyrrhos fut renvoyé d'Alexandrie en Épire lorsque Démétrios eut pris pied en Macédoine ; pourquoi Pyrrhos demanda vainement du secours lorsqu'il essayait de se créer un empire en Italie et en Sicile ; pourquoi Alexandrie préféra laisser la race grecque succomber dans ces régions et conclut un pacte d'amitié avec Rome, à seule fin de rendre impossible l'établissement d'une grande puissance grecque en Occident. Pyrrhos revint : ses victoires en Macédoine, en Grèce, provoquèrent de la part d'Antigone et de Sparte une réaction assez énergique. Mais dès qu'Antigone eut reconquis son royaume et commencé à le consolider, l'Égypte se hâta d'allumer une guerre des plus sérieuses ; au commencement de l'an 265, elle pouvait se flatter, non pas d'avoir anéanti la Macédoine, mais de l'avoir réduite à un rôle insignifiant. C'est un fait d'une importance inappréciable qu'Antigone, par une série de succès rapides et définitifs, ait réussi à se relever et à assurer pour longtemps b. la Macédoine le rang de troisième grande puissance dans le système des États hellénistiques, un fait important non seulement à cause du dommage ou de l'utilité qui en résulta pour les petits États grecs ou parce que, dans le nord et l'est, les Gaulois, Dardaniens, Illyriens se trouvèrent contenus dans des limites fixes, mais surtout parce que cette rénovation de la Macédoine avait, pour la première fois et pour toujours, décidé la. grande question de savoir si l'empire universel d'Alexandre serait rétabli ou s'il prendrait la forme durable d'un système d'États assis sur la base commune de la civilisation hellénistique.

Chose étrange ! c'est précisément à cette époque que la Grèce italique fut subjuguée par Rome, que la lutte commencée alors avec les Carthaginois pour la possession de la Sicile fit disparaître la dernière chance qu'il y eût encore de fonder de ce côté une puissance grecque de quelque importance. Le morcellement du royaume d'Agathocle, l'échec de l'entreprise tentée par Pyrrhos permirent aux deux grandes puissances occidentales qui faisaient contrepoids au système des États hellénistiques de se dresser front contre front l'une en face de l'autre, de se ruer l'une sur l'autre pour engager une lutte dont le mouvement tumultueux allait gagner le monde hellénistique et entraîner pour lui de si graves conséquences.

Il fallait indiquer ces traits généraux de la situation pour rendre intelligibles les complications qui surviennent, parallèlement aux luttes gréco-macédoniennes exposées jusqu'ici, entre l'Égypte, la Syrie et le reste de l'Orient ; ou pour mieux dire, ce n'est qu'en 'éclairant par ces rapprochements les misérables débris de l'histoire d'Orient qu'on peut leur rendre leurs sens et leur valeur. Il est ici absolument impossible même d'indiquer avec quelque apparence de certitude une manière d'enchaîner les faits ; cependant, bien loin de voir dans la pauvreté des textes une preuve qu'il y a là absence d'événements considérables et de grands intérêts, on reconnaît encore çà et là que la mémoire des générations suivantes a dû garder le souvenir d'une indescriptible variété de vicissitudes imputables à la politique soit extérieure, soit intérieure ; seulement, tout cela n'est plus pour nous qu'un amas de décombres. D'après les résultats exposés ci-dessus, on peut déjà affirmer, sans recourir à l'hypothèse, que la haute culture, le développement des facultés rationnelles, — qui était, dans d'autres sphères, la marque caractéristique de l'époque et qui se révélait notamment dans la curieuse littérature des publicistes du temps, comme nous dirions aujourd'hui, — on peut, dis-je, affirmer que cet état d'esprit se marquait aussi dans la politique extérieure ; que l'on savait agir avec une conscience nette et une intelligence sûre du but que l'on poursuivait, des moyens dont on disposait, des conditions et des difficultés auxquelles on se heurtait, et cela soit eu matière d'organisation intérieure, soit dans la conduite des affaires du dehors. Dans les conseils des rois, dans les cours des petits princes, dans les assemblées délibérantes des républiques, il y avait toujours assez d'hommes qui, par leur culture et leur expérience personnelle, étaient en état de comprendre la solidarité de toutes les affaires hellénistiques et de s'en inspirer au cours des négociations et des mesures politiques : c'étaient des fugitifs chassés par la conquête des villes grecques d'Italie et du Pont, des bannis de presque toutes les villes de l'Hellade et de l'Asie-Mineure, des hommes qui, après avoir occupé chez eux une haute situation, en avaient été précipités soit par un coup de bascule des partis locaux, soit à la suite d'une lutte inutile contre des princes voisins, soit pour avoir perdu les bonnes grâces d'un maître ; ou encore des hommes de guerre, qui, soit dans une guerre, soit dans une autre, avaient appris à connaître les ressources militaires des différents États, l'état de l'opinion dans les pays et les villes ; des poètes et des penseurs, des savants et artistes, qui étaient accueillis partout avec empressement et dont l'influence personnelle se faisait sentir aussi bien dans les plus petites républiques que dans les cours les plus brillantes ; des ambassadeurs qui, avec les relations diplomatiques à la fois étendues et actives de l'époque, fournissaient des renseignements sur Rome, Carthage, l'Inde, Méroé et les pays du Tanaïs ; enfin, des négociants que le commerce cosmopolite mettait en relation avec tous les points du monde, des mercenaires qui avaient à se pourvoir tantôt en en Sicile et en Afrique, tantôt en Syrie ou en Bactriane, des touristes, des amateurs, des archéologues, des hétaïres de choix et des dandys à la mode, que leurs affaires particulières promenaient en tout pays. C'est avec ces aperçus sommaires qu'il faut chercher à reconstituer l'aspect, l'atmosphère de la société d'alors, et savoir suppléer au défaut de vie et de relief qu'offrent les quelques événements, à la fois clairs-semés et décousus, dont le hasard nous a conservé la trace.

Ce caractère des traditions historiques nous oblige précisément à grouper les textes isolés dans l'ordre où ils paraissent le mieux s'éclairer, se soutenir, se rectifier mutuellement : nous devons nous interdire de disposer notre récit d'après des vues de haute politique, de partir du conflit des ambitions les plus diverses et de la perturbation soudaine que l'irruption des bandes gauloises apporte dans tout l'ensemble de la politique soit macédonienne, soit orientale, pour dérouler le cours ultérieur des événements. Ce n'est que quand la série des faits de détail aura été établie avec toute l'évidence et toute la certitude possible que nous nous hasarderons à jeter un coup d'œil en arrière et à signaler ici aussi les points saillants de ce vaste réseau, dont toutes les parties sont solidaires.

Partons de l'assertion d'un auteur ancien, qui a puisé ses renseignements dans les récits d'un homme d'État presque contemporain et mêlé de bien des façons aux affaires publiques. Il dit qu'Antiochos, fils de Séleucos, réduit à faire tant de guerres pour conserver à grand'peine et pas tout entier l'héritage paternel, envoya une armée contre Héraclée et d'autres villes[152]. Déjà la première année de son règne avait été remplie de luttes de cette nature ; nous avons eu occasion précédemment d'en mentionner une partie : maintenant nous devons, autant que possible, chercher à les embrasser dans leur ensemble, sans craindre de revenir au besoin :sur ce qui a déjà été dit, car c'est de cette façon seulement qu'on peut jeter quelque lumière sur les rares indications qui jalonnent le reste du chemin.

Sans doute, Antiochos avait, en montant sur le trône, les prétentions les plus grandioses ; son vieux père, après sa victoire sur Lysimaque (été 281), l'avait fait roi de tous les pays compris entre l'Hellespont, l'Indus et la mer Rouge ; puis, Séleucos avait été assassiné, et Antiochos fut poussé contre Ptolémée Céraunos par le double devoir de venger son père et de faire valoir ses droits sur la Macédoine et la Thrace. Mais il se heurta de tous côtés à des soulèvements et des dangers ; en Asie-Mineure, Héraclée, alliée avec Byzance, avec Chalcédoine, avec Mithradate, le prince du Pont, maintint fièrement son indépendance ; elle envoya même des secours à Ptolémée Céraunos ; le roi de Bithynie était intéressé à faire cause commune avec les coalisés. Les forces navales d'Héraclée notamment étaient considérables : la ville possédait des navires à cinq et dix rangs de rames, et même un vaisseau à huit rangs, d'une grandeur extraordinaire, monté par 1.600 rameurs. Les villes helléniques s'agitaient aussi, depuis l'Hellespont jusqu'à la passe de Rhodes ; sans doute, dans ces cités, les Séleucizontes avaient relevé la tète à l'approche de Séleucos, avec le désir d'échapper à la domination oppressive de Lysimaque, mais leur espoir ne s'était pas réalisé ; il ne fut plus question de restaurer l'ancienne liberté, telle qu'Alexandre le Grand et Antigone la leur avaient garantie[153] ; les villes durent même, l'invasion des Celtes devenant de plus en plus menaçante, fournir en sus des autres taxes une contribution spéciale pour la guerre contre les Celtes. Nous avons vu comment Nicomède, pour se défendre contre Zipœtès, appela les Celtes en Asie et les prit à sa solde. Pourquoi les villes, avec l'argent qu'elles versaient au roi de Syrie à l'intention des Celtes, ne prendraient-elles pas, elles aussi, des Celtes à leur solde, comme avait fait Nicomède, pour restaurer leur autonomie ? Des événements ultérieurs montrent que les plus importantes tout au moins, Éphèse, Smyrne, Milet, les îles du littoral, gardèrent ou recouvrèrent leur liberté. Maître de la citadelle de Pergame et possesseur des 9.000 talents dont Lysimaque lui avait jadis confié la garde, Philétæros de Tios s'était fait une situation de dynaste indépendant, encore qu'il se montrât complaisant pour le roi Antiochos : à Amastris, Eumène agissait avec la même indépendance[154]. Il se trouve que nous n'avons de renseignements que sur ces points particuliers, mais il est probable qu'à la fin de 279, il n'y avait pas beaucoup de villes et de contrées d'Asie-Mineure où Antiochos fût encore réellement le maître. Il ne pouvait y envoyer de troupes en nombre considérable : il avait assez à faire chez lui. Dans la province de Séleucide, il était menacé par des révoltes et des usurpations[155] : nous ignorons s'il y en avait également en Orient, en Arie, par exemple, où déjà précédemment il avait fallu étouffer des soulèvements redoutables[156]. Le coup le plus sensible qu'il eût reçu lui avait été porté par le roi d'Égypte (280) ; ces contrées de la Syrie méridionale dont Séleucos avait eu tant de peine à s'emparer. Ptolémée II les lui avait enlevées ; Damas elle-même était tombée en son pouvoir[157]. Ptolémée fondait son droit sur le traité conclu entre Ptolémée Ier et Séleucos avant la bataille d'Ipsos, traité qui avait assuré au roi d'Égypte cette partie de l'empire d'Antigone comme prix de sa participation à la lutte contre le vieil Antigone, tandis qu'un traité intervenu plus tard entre les rois d'alors sans que l'Égypte eût été consultée avait adjugé ces mêmes contrées à Séleucos. En dehors de son titre légal, Ptolémée comptait surtout, pour asseoir son occupation, sur la sympathie des Syriens de Palestine. Outre le profit immédiat et inappréciable que procurait au Lagide la possession de cette province, son agression devait lui assurer encore un autre avantage ; c'est que son frère aîné, n'ayant plus à compter avec Antiochos maintenant en danger à son tour, pourrait s'installer définitivement en Macédoine et trouver ainsi un dédommagement suffisant pour la perte de l'Égypte, dédommagement sans lequel il n'eût probablement pas laissé son frère cadet Philadelphe possesseur incontesté du diadème.

La chute rapide de Ptolémée- Céraunos dut raviver les espérances d'Antiochos au sujet de la Macédoine et de la Thrace ; au milieu des horreurs de l'invasion gauloise, il disputa à Antigone cette terre sans maître, mais ce fut en vain : Héraclée, la Bithynie, étaient aussi contre lui ; il n'eut de succès nulle part. Puis les hordes sauvages mirent à leur tour le pied sur le sol de l'Asie ; après avoir un instant combattu pour Nicomède, elles parcoururent d'un élan irrésistible, portant avec elles le pillage et la dévastation, les riches contrées de l'Asie-Mineure ; l'incommensurable butin[158] qu'elles y firent pouvait attirer à leur suite de nouvelles bandes ; on ne pouvait prévoir où se déverserait ce flot déchaîné, une fois que le pays en deçà du Taurus serait complètement dépouillé. Sans doute Nicomède, et quelques villes helléniques du littoral après lui, s'étaient imaginé qu'ils pourraient se servir de ces auxiliaires :pour recouvrer leur indépendance ; mais maintenant la détresse était si : grande et l'on voyait si bien que la puissance du grand empire des Séleucides était désormais la seule chance de salut, que tous probablement étaient disposés à faire leur paix avec Antiochos. De son côté, Antiochos devait comprendre qu'il ne pouvait maintenir plus longtemps la politique de son père à l'égard des villes grecques d'Asie-Mineure et des dynastes de cette région ; que même la possession de la Syrie méridionale et des satrapies d'Orient était pour lui chose moins importante que la nécessité de retenir sinon sous la domination, du moins sous l'influence de la Syrie, la péninsule qui forme comme un pont entre l'Asie et l'Europe.

Il s'agissait d'écarter pour le moment toute autre préoccupation et de sauver l'Asie-Mineure en arrêtant ces redoutables ennemis. La paix fut conclue, comme on l'a conjecturé ci-dessus, avec Nicomède, avec Antigone : on accorda aux villes helléniques la liberté et l'autonomie après laquelle elles soupiraient[159] ; même avec l'Égypte, il semble bien qu'après un combat heureux, la paix fut également conclue[160]. Le roi se hâta de marcher en personne sur l'Asie-Mineure, pour lutter avec toute ses forces contre les Barbares.

Une brillante description de bataille est tout ce qui nous est parvenu au sujet de cette guerre des Galates. Les Galates, dit notre auteur, se trouvaient en face du roi, ayant pour eux la supériorité du nombre : ils formaient une phalange compacte de vingt-quatre rangs en profondeur, et les premiers rangs couverts de cuirasses d'airain ; à chaque aile, dix mille cavaliers ; au centre de la ligne de bataille, quatre-vingts chars armés de faux et attelés de quatre chevaux, plus deux fois autant de chars à deux chevaux, étaient prêts à s'élancer. Le roi faillit perdre courage à la vue de ce formidable déploiement de forces ; il n'avait eu que peu de temps pour faire ses préparatifs ; la majeure partie de sa petite armée se composait de peltastes et d'hommes armés à la légère. Déjà il voulait négocier, mais Théodotos de Rhodes releva son courage et lui traça un plan de bataille dans lequel les seize éléphants que le roi avait avec lui devaient décider la victoire. Le projet réussit à merveille ; les chevaux de l'ennemi, qui n'avaient jamais vu d'éléphants, prirent peur, se rejetèrent en arrière à toute vitesse et mirent toute l'armée en désarroi. La défaite des Barbares fut complète. Ceux des Galates qui échappèrent au carnage tombèrent aux mains des vainqueurs ; un petit nombre seulement se réfugia dans les montagnes. Les Macédoniens qui entouraient le roi entonnèrent le chant de victoire, lui offrirent des couronnes, l'acclamèrent comme un vainqueur glorieux. Mais lui, les larmes aux yeux : Rougissons, s'écria-t-il, de devoir notre salut à ces seize animaux ! Et sur le trophée il ne fit graver rien autre chose que l'image d'un éléphant[161].

On reconnaît assez facilement dans cette description les ornements de fantaisie ; cependant, comme sur un grand nombre de monnaies du roi l'image d'un éléphant rappelle le souvenir de cette victoire, elle doit avoir été un succès considérable[162]. Ce n'est pas que les Gaulois aient été du coup anéantis ou expulsés de l'Asie, mais on pouvait maintenant songer à les tenir pour longtemps à distance, à se garantir contre leurs agressions. C'est peut-être ici qu'un singulier problème topographique trouve sa solution. On rencontre sur la frontière occidentale et méridionale du pays des Galates une série de localités dont les habitants ou bien se distinguent encore au. temps des Romains par le nom de Macédoniens, ou peuvent être reconnus, à l'aide d'autres renseignements, pour des Macédoniens installés comme colons dans le pays ; les localités de cette espèce, autant qu'on en peut encore juger, sont toutes situées dans les positions les plus importantes, au point de vue militaire, de ce pourtour ; elles dominent notamment les routes qui vont de la Phrygie aux riches cités du littoral. On reconnaît dans la disposition d'ensemble de ces colonies une intention bien marquée ; en admettant même que certains points isolés, comme Docimeion, Apollonia en Pisidie, etc., eussent déjà été colonisés antérieurement, on n'avait pas éprouvé le besoin d'établir une série si continue de postes jusqu'au jour où les incursions des Galates eurent mis en danger à plusieurs reprises ces riches contrées du littoral, et ce n'est que par une ceinture de villes fortifiées qu'on pouvait espérer prévenir d'une façon durable leurs impétueuses agressions. Le résultat de la grande victoire d'Antiochos fut, ce semble, que les Galates, qui jusque-là pouvaient considérer la péninsule comme une proie abandonnée à leurs appétits, se trouvèrent refoulés dans les régions de l'intérieur. On peut supposer que Nicomède de Bithynie s'entendit avec Antiochos sur les mesures à prendre ; déjà les Barbares s'étaient installés dans le pays situé entre les sources du Sangarios et l'Halys ; on devait se contenter de les restreindre autant que possible à ce domaine. Ce n'est pas à dire que depuis lors ils se soient tenus tranquillement et pacifiquement sur leurs terres ; nous les rencontrerons encore à plusieurs reprises dans les expéditions qu'ils font comme pillards ou comme mercenaires ; même les rois de Syrie ont cherché à s'arranger avec eux an moyen de présents[163]. Mais cette victoire et ce blocus de forteresses avaient délivré l'Asie-Mineure de sa première frayeur, et les beaux pays d'au-delà du Taurus, alors en pleine prospérité, étaient à l'abri de leurs atteintes[164].

Il serait intéressant de savoir où et quand fut remportée cette victoire sur les Galates ; mais nos sources gardent là-dessus un silence absolu[165] : peut-être le cours ultérieur des événements nous permettra-t-il d'en déterminer approximativement la date. Passons en terminant aux affaires d'Égypte, à propos desquelles il nous faudra aussi revenir sur bien des points déjà traités.

Si jamais Ptolémée Soter a montré quelque part la prévoyance qui le caractérisait en toutes circonstances, c'est bien dans le choix de son successeur. Il se peut que son inclination pour Bérénice n'ait pas été sans influence sur sa décision, mais le motif déterminant fut certainement le souci de son royaume, qui avait besoin d'une direction des plus habiles pour arriver au degré de puissance dont il avait posé d'une main sûre les premières assises. Il ne-pouvait le remettre en de meilleures mains qu'en celles de son fils préféré, et ses Macédoniens applaudirent avec allégresse à sa résolution. Aujourd'hui encore, la figure de ce prince remarquable nous apparaît avec des traits bien nets au milieu des débris de la tradition. Il était blond, de complexion faible, d'une sensibilité délicate et excitable[166], d'une éducation accomplie ; sa cour était le rendez-vous de tous les arts et de toutes les sciences, occupés ceux-là à ennoblir le luxe qu'il aimait, celles-ci à donner du poids et de la valeur même à la société légère et spirituelle qu'il avait su grouper autour de lui. L'atticisme avait trouvé là une nouvelle patrie : il se forma dans ce milieu une courtoisie qui associait les formes les plus gracieuses de la culture hellénique avec ses créations les plus nobles et. les plus profondes, pour en tirer une éclatante variété de plaisirs. Jamais on n'a su embellir la vie de plus de charmes, en jouir avec plus d'esprit, jamais on n'a su flatter plus délicatement. qu'à cette cour ; même le sérieux de la science se mêlait à cette élégance sereine, à cette plénitude opulente d'une vie assise sur une base solide et entourée de larges perspectives. Quel contraste entre Antigone de Macédoine, l'ami de nos austères stoïciens, et ce Philadelphe ! Celui-ci n'a pas comme l'autre à recommencer sans cesse une œuvre péniblement élaborée, et à l'achever enfin, grâce à une volonté énergique et à un plan de conduite fidèlement observé : il n'aurait rien fondé de grand, mais il s'entend à continuer une tâche commencée[167]. Il est circonspect, défiant parfois, capable, le cas échéant, même des résolutions les plus violentes, mais il sait les déguiser sous un sourire gracieux ; il ne veut pas être redouté ; on ne doit voir autour de lui que paix, déférence, bonheur parfait. Il ne cherche pas la gloire des combats ; il évite la guerre jusqu'au jour où elle lui promet un gain assuré ; il ne marche pas en personne à la bataille, mais ses ambassadeurs vont à la cour du roi sur les bords du Gange et au Sénat sur les bords du Tibre ; ses flottes se montrent dans les mers d'Éthiopie et sur les rivages du Pont, et, tandis qu'occupé chez lui de creuser des canaux, de bâtir des villes, d'aménager des ports, il semble n'avoir de goût que pour les affaires intérieures et ne songe qu'à accroître la merveilleuse prospérité de son beau pays, il enlace le monde entier, dans les trames secrètes de son infatigable politique. Puis le voilà qui cherche de côté et d'autre des distractions nouvelles ; tantôt c'est une nouvelle peinture, une gemme précieuse, tantôt des animaux rares pour sa ménagerie, un nouveau manuscrit pour sa bibliothèque, des intrigues amoureuses incessamment variées[168], une vie toute en jouissances. Et cependant, cela ne lui suffit pas ; il n'arrive jamais à se donner le sentiment de la force, de la force physique non plus ; au milieu de toutes ses distractions et occupations, il ne parvient pas à oublier son corps maladif ; même l'art des médecins ne lui inspire plus confiance ; c'est à la science occulte qu'il demande des conseils ; cette science, on en conserve le dépôt de temps immémorial dans les temples sombres de l'Égypte ; il songe ainsi, caressant son rêve, à la coupe d'immortalité ; il espère trouver bientôt ce mystérieux breuvage[169]. Un jour que, malade de la goutte, il était resté longtemps cloué sur son lit de douleur, et que, éprouvant un peu de soulagement, il regardait par la fenêtre de son palais, voyant de pauvres gens manger d'un air réjoui leur maigre déjeuner et s'étendre sur le sable ensoleillé, il s'écria : Hélas ! que ne suis-je l'un d'eux !

Tel était Ptolémée Philadelphe : il avait vingt-quatre ans lorsque son père lui remit le royaume, qu'il gouverna durant deux ans encore sous ses yeux et guidé par ses conseils[170]. Ptolémée Céraunos, le fils aîné du roi, se voyant ainsi écarté du trône, avait quitté Alexandrie et n'avait trouvé que trop souvent à la cour de Lysimaque l'occasion de justifier la décision de son père : depuis son départ, la maison royale d'Alexandrie semblait à l'abri désormais de toute mésintelligence. Mais la mort du père (283) provoqua des discordes de toute sorte. Le frère du roi, Argæos, conspira contre sa vie et fut mis à mort ; un autre frère, né de la même mère que Céraunos, essaya d'entraîner à la défection l'île de Cypre et fut pareillement exécuté[171]. Le roi crut sans doute reconnaître là l'influence de Céraunos, et Démétrios de Phalère, jusque-là comblé des plus grands honneurs et admis à exercer sur la haute direction du royaume une influence des plus actives, devint suspect pour s'être prononcé jadis en faveur du droit d'aînesse et contre l'élévation de Philadelphe ; il fut arrêté et bientôt mis à mort[172]. Céraunos chercha à la cour de Lysimachia d'autres moyens de se dédommager de la perte de l'Égypte : l'assassinat d'Agathoclès fut son œuvre, ainsi que la guerre contre Séleucos, où périt Lysimaque. Le meurtre du vainqueur, la prise de possession par Céraunos de la Thrace et de la Macédoine affermirent en Égypte le trône de Philadelphe ; aussi celui-ci employa-t-il toute son influence en Grèce pour écarter Antigone de la Macédoine, tandis que, par l'occupation de la Syrie méridionale, il menaçait directement et par là retenait chez lui le roi de Syrie.

Il n'est pas possible de suivre plus avant l'enchaînement des faits ; nous ne rencontrons que de loin en loin quelque trait isolé. Par une inscription ilienne en l'honneur d'Antiochos, nous pouvons présumer que Philadelphe ne fut pas heureux dans sa lutte contre Antiochos, mais que cependant il conclut une paix qui lui laissait une partie du territoire sur lequel il avait élevé des prétentions. Un autre fait nous mène un peu plus loin. L'épouse de Philadelphe était Arsinoé, la fille de Lysimaque : elle aussi, à ce qu'il découvrit, en voulait à sa vie ; Amyntas et le médecin rhodien Chrysippos, ses complices, furent exécutés, elle-même exilée à Coptos[173]. On ne peut plus savoir si ce complot se rattachait aux intrigues antérieures, si Amyntas n'était pas peut-être ce frère du roi, de nom inconnu, qui avait essayé un soulèvement à Cypre. Ce qui est extrêmement singulier, c'est que le roi se maria ensuite avec sa sœur Arsinoé. Épouser une sœur d'un autre lit n'était pas contraire aux mœurs grecques, mais Arsinoé était du même père et de la même mère que le roi[174]. Quel motif a pu le décider à contracter un mariage qui n'était pas, il est vrai, sacrilège suivant la coutume égyptienne, mais qui devait paraître répugnant à tout point de vue et même incestueux aux Grecs et aux Macédoniens[175] ? Était-ce un amour passionné pour cette sœur ? Elle était notablement plus âgée que lui ; elle approchait de la quarantaine quand elle revint en Égypte, et ce qu'on sait de sa vie antérieure ne nous donne pas précisément l'idée d'une personne aimable. On sait quels malheurs ses intrigues avaient attirés sur la maison de Lysimaque : le noble Agathoclès avait été victime de son amour et de sa haine ; elle avait comploté la mort de ce prince avec Ptolémée Céraunos, son frère consanguin, afin d'assurer le trône à ses propres enfants ; puis, Lysimaque ayant succombé, elle s'enfuit à Éphèse, et de là dans sa ville de Cassandria ; l'aîné de ses enfants essaie, avec l'aide des Dardaniens, de s'emparer du trône de Macédoine, tandis qu'elle-même, cédant aux instances de son frère Céraunos, célèbre avec lui ces noces qui finissent par le meurtre de ses deux fils cadets. Véritablement, ce n'est pas plus le caractère que la jeunesse de cette Arsinoé qui a pu engager le roi à l'épouser au mépris de toutes les coutumes et de tous les préjugés ; s'il l'a fait cependant, s'il a fait adopter officiellement par sa nouvelle épouse les enfants de celle qu'il avait répudiée[176], on doit supposer qu'il avait, pour agir ainsi, d'autres motifs sérieux. Or, nous voyons précisément que Lysimaque a fondé Éphèse à nouveau et lui a donné le nom d'Arsinoé[177] ; qu'il avait donné à cette princesse Cassandria en. Macédoine[178] et même, sur la côte du Pont, les villes florissantes d'Héraclée, Amastris, Tios[179]. Sans doute, Éphèse, où elle s'était réfugiée en 281, s'était soulevée contre elle ; Cassandria lui avait été enlevée par Céraunos et, après la mort prématurée de celui-ci, était tombée aux mains de l'abominable Apollodoros ; les Héracléotes avaient chassé le gouverneur nommé par la reine et rétabli leur liberté, ils s'étaient même emparés, depuis 279, de Tios et de Cieros ; mais les droits de la reine sur ses villes n'en subsistaient pas moins, et son fils aîné, celui qui avait fait alliance avec les Dardaniens, avait figuré durant l'année de l'anarchie parmi les prétendants au trône de Macédoine[180]. On voit quelle importance avait pour le roi ce mariage, quel champ il ouvrait à sa politique en quête de relations et de prétextes[181] ; et, bien que les maigres renseignements dont nous disposons ne nous montrent guère cette connexité entre les faits et le parti qu'en sut tirer le roi, ce qui s'est passé atteste clairement qu'elle est réelle.

Cependant une guerre éclata qui était particulièrement dangereuse pour le roi d'Égypte : celui qui l'avait allumée était Magas de Cyrène, un fils que Bérénice avait eu d'un premier lit, avant de venir en Égypte. Ptolémée Pr, devenu son beau-père, lui avait assigné ce domaine[182]. Magas se considéra-t-il, aussitôt après la mort de Ptolémée, comme n'étant plus vassal de l'Égypte, ou fut-il encouragé par les complications dans lesquelles il vit le roi son frère embarrassé au cours des années suivantes, toujours est-il qu'il essaya bientôt d'étendre sa domination même au delà des limites du pays de Cyrène. Il franchit la frontière de Cyrénaïque à Catabathmos et marcha sur Parætonion[183]. Ptolémée l'attendait derrière des retranchements élevés sur la frontière : ce fut probablement à son instigation que la tribu bédouine des Marmarides se souleva sur les derrières de son adversaire et l'obligea à rétrograder au plus vite. Ptolémée ne put pas le poursuivre ; il avait dans son armée, entre autres étrangers, 4.000 Galates qui, poussés par la folle cupidité de leur race, ne songeaient à rien moins qu'à s'emparer de l'Égypte : ils furent déportés dans une île déserte du Nil, et là on les fit massacrer[184].

Les premières hostilités n'avaient point amené de solution : Ptolémée no désirait probablement pas continuer la lutte, pour ne pas donner au Séleucide l'occasion d'assaillir la Syrie méridionale ; se garantir complètement de ce côté était pour lui chose plus pressante que de ramener par force Cyrène à la soumission[185]. Mais les mêmes raisons devaient engager Magas et Antiochos à faire alliance entre eux : Magas épousa la fille du roi de Syrie, Apama[186], et il poussa dès lors son beau-père à la guerre contre l'Égypte. Du moment qu'il y avait la moindre chance de succès, Antiochos ne devait pas hésiter à courir le risque d'une guerre qui pouvait lui faire recouvrer la Syrie méridionale : il avait des droits reconnus par traité sur ce pays, des droits qu'il n'avait sacrifiés qu'à cause des embarras où il s'était trouvé au début de son règne : non seulement ce voisinage était une menace constante pour la Haute-Syrie, mais surtout la possession de cette côte ajoutait aux forces navales déjà si supérieures de l'Égypte l'appoint considérable de la flotte phénicienne, tandis que de Cypre, située à proximité, l'embouchure de l'Oronte, le golfe d'Issos, les côtes de Cilicie, c'est-à-dire précisément les communications de la Syrie avec l'Asie-Mineure, pouvaient être à chaque instant mises en danger.

Le seul renseignement un peu précis que nous ayons sur cette guerre nous apprend que, pendant qu'Antiochos essayait de se jeter avec toutes ses forces sur l'Égypte, Ptolémée harcelait lei contrées appartenant à son adversaire et les fatiguait de telle sorte, les plus faibles par des incursions et des pillages, les plus fortes par une attaque en forme, qu'Antiochos se trouva hors d'état de menacer l'Égypte elle-même[187]. Ptolémée déploya toute la supériorité de ses forces navales ; il avait à sa discrétion l'immense étendue du littoral asiatique. Un hasard nous fait connaître une de ses stations à Caunos, sur la côte de Carie : c'est là que le stratège Patroclos mit la main sur Sotade, qui s'était enfui d'Alexandrie à cause d'un mot malicieux sur le mariage du roi avec sa sœur[188]. Si Caunos appartenait, comme il y a apparence, aux Rhodiens, c'est qu'on ne tenait nul compte de la neutralité de Rhodes en un moment où il importait de se procurer la meilleure position offensive contre la Carie. Toute la côte d'Asie-Mineure a dû être bloquée de la même façon. A Érythræ aussi, les troupes ptolémaïques étaient assez près de la ville pour être en mesure de la protéger contre Léonnorios et ses Celtes[189]. Déjà la politique égyptienne faisait sentir son influence jusque dans le nord de l'Asie-Mineure ; on en a pour preuve un exemple curieux. La ville de Tios sur le Pont, située entre Héraclée et Amastris, cette ville dont les Héracléotes avaient acheté assez cher la possession en 219, lors de leur alliance avec Nicomède, Tios a porté un instant, c'est un texte isolé qui nous l'apprend, le nom de Bérénice. Il y a encore un autre indice à recueillir : les Galates nouvellement arrivés et entrés au service de Mithradate et d'Ariobarzane combattirent contre les Égyptiens envoyés par Ptolémée ; ils les poursuivirent jusqu'à la mer, s'emparèrent des ancres de leurs navires, et fondèrent sur le domaine qui leur fut alloué comme récompense une ville à laquelle ils donnèrent, en souvenir de cette victoire, le nom d'Ancyre[190]. Ainsi, la guerre en question avait déjà commencé du vivant de Mithradate, qui mourut en 266, mais elle se continua sous son fils et successeur. A ce moment, les Galates étaient depuis douze ans environ en Asie-Mineure ; ils n'avaient pas encore de demeures fixes ; en tout cas ils n'étaient pas installés à Ancyre, qu'on la place sur le territoire bithynien ou sur celui du Pont. C'est l'armée égyptienne qui avait pris l'offensive ; elle n'était pas venue pour combattre les Galates : ne se battait-elle pas peut-être pour le compte d'Héraclée ? Mais alors, Amastris, dont la ville cherchait depuis si longtemps déjà à s'emparer, aurait pu et dû être conquise : or Amastris était sous les ordres d'Eumène de Tios, un ennemi des Héracléotes. On est en droit de supposer que, si Tios a pris le nom de Bérénice, ce n'est pas qu'elle y eût été décidée par des présents ou par quelque obligation de ce genre, mais parce qu'elle a été occupée par les Égyptiens et renouvelée sous ce nom. En ce cas, elle aurait été enlevée aux Héracléotes, alliés de la Bithynie ; de là, l'Égypte aurait cherché à s'étendre plus loin, à entamer la Paphlagonie aux dépens du roi de Pont ; cet Eumène lui-même doit ou bien avoir été installé à Amastris par Ptolémée ou s'être allié avec lui ; la meilleure politique que lui et Philétæros, l'ambitieux dynaste de Pergame, pussent suivre était de faire cause commune avec l'Égypte. Telle était l'activité déployée par l'Égypte ; elle a dû agir sur la côte occidentale de l'Asie-Mineure aussi bien qu'à Caunos et à Tios ; Philétæros put déjà étendre sa domination sur la région environnante : il est même à croire que des tentatives furent faites pour occuper Éphèse et Milet. Toutes les côtes du roi de Syrie et de ses alliés étaient à la merci de la flotte égyptienne.

Que faisaient les adversaires ? Ne connaissaient-ils pas à l'avance la supériorité des forces maritimes de l'ennemi ? S'étaient-ils engagés dans la lutte sans prendre la moindre précaution de ce côté ? Ne cherchèrent-ils point d'allié qui pût occuper la flotte ennemie ?

Antiochos ne réussit pas, il est vrai, à s'emparer de la frontière d'Égypte, mais il prit Damas[191]. Magas, de son côté, prit Parætonion, s'y maintint et poussa en avant sans rencontrer d'obstacle[192]. Pourquoi la flotte de Ptolémée, maîtresse de la mer, ne parut-elle pas sur la côte de Cyrénaïque, pour inviter les villes à la défection ou les assaillir brusquement et y mettre garnison ? Pourquoi Ptolémée laissa-t-il Magas s'avancer sans résistance ? Il finit même par conclure avec lui une paix par laquelle il lui reconnaissait le titre de roi et se contentait de réserver pour un avenir lointain, en fiançant son fils avec Bérénice, la petite fille de Magas, l'espoir de réunir de nouveau la Pentapole à l'Égypte[193]. Eut-il du moins, à ce prix, d'autant plus de succès contre Antiochos ? Il ne put même prendre ou garder Éphèse[194] ; Caunos, dont il s'était emparé, fut rendue aux Rhodiens pour une somme de 200 talents[195]. Qu'était devenue, en fin de compte, cette flotte égyptienne sans rivale ?

La simultanéité de la guerre de Chrémonide et de cette guerre syro-égyptienne est d'autant plus vraisemblable qu'elle résout toutes ces questions ; ce rapprochement peut seul faire comprendre toute l'importance de la magnifique victoire remportée par Antigone à Cos : cette bataille fut comme le coup de vent qui sépara ces deux orages grondant en même temps.

Comme, au début de la guerre, ni la Syrie, qui avait perdu la Phénicie, ni Cyrène n'avaient de flotte capable de se mesurer avec la flotte égyptienne ; comme Rhodes, portée par ses intérêts à rester en paix et à commercer avec l'Égypte, garda la neutralité suivant son habitude et ne prit même pas les armes après l'occupation de Caunos, les coalisés, s'ils voulaient attaquer l'Égypte avec succès, ne pouvaient faire autrement que de rechercher l'alliance avec la Macédoine, tandis que, de son côté, l'Égypte devait susciter à Antigone, dans la Grèce à peine réorganisée et pacifiée, des embarras qui le missent dans l'impossibilité de prendre une part décisive à la lutte engagée dans l'Orient. Où éclata la guerre ? La première attaque vint-elle de Magas et d'Antiochos, ou est-ce Athènes qui se leva au cri de liberté ? On ne saurait le dire ; mais toutes les forces d'Antigone furent aussitôt paralysées et immobilisées dans le golfe Saronique, tandis que la flotte égyptienne se répandait sans trouver de résistance le long des côtes ennemies. En Étolie, on bâtit une ville qui prit le nom d'Arsinoé, la sœur et épouse de Philadelphe[196] ; les Étoliens avaient pour allié Alexandre d'Épire, qui se jeta avec un si formidable succès sur la Macédoine pendant que le roi de Sparte, avec le concours du prince de Corinthe et de l'Eubée, s'apprêtait à ménager à la cause égyptienne en Grèce un triomphe éclatant.

Mais la victoire de Cos transforma brusquement la situation ; maintenant Magas pouvait s'avancer sans obstacle jusqu'aux abords immédiats de la vallée du Nil. En combinant leurs mouvements, les alliés auraient remporté peut-être alors des succès merveilleux, et que fût-il arrivé si Rhodes, se levant à son tour contre l'Égypte, leur eût prêté un concours actif ? Ce sont probablement les complications des affaires d'Europe, tout autant que le tempérament politique d'Antigone, qui ont empêché ce prince de se tourner davantage du côté de l'Orient pour utiliser sa victoire et l'ont fait revenir à la hâte en Grèce, afin d'y rétablir la situation aussi solidement que possible. L'Égypte ne pouvait réellement plus menacer la côte occidentale de l'Asie-Mineure ; c'est alors précisément que Ptolémée, pour se concilier Rhodes, a pu lui restituer contre une somme d'argent l'importante position de Caunos. Peut-être est-ce pour isoler Antiochos qu'il fit si vite la paix avec Magas ; et, si Amastris sur le Pont fut remise par Eumène au prince du Pont, c'était peut-être dans le même but, pour susciter aux Séleucides un nouvel adversaire dans l'intérieur de l'Asie-Mineure. La restitution de Tios à Héraclée parait avoir eu lieu à la même époque et dans la même intention[197].

Néanmoins, il est impossible de faire, un seul pas de plus dans l'obscurité complète qui recouvre cette époque. Il faut se contenter d'avoir saisi tout au moins.par quelques points saillants l'ensemble des grands événements qui ont agité les dernières années d'Antiochos Soter[198]. Peu de temps avant sa mort, il eut encore une lutte à soutenir contre le dynaste de Pergame. Philétæros était mort en 263[199] ; il s'était maintenu jusqu'au bout, à force de promesses et de complaisances à l'égard de tous les potentats qu'il avait eus successivement pour voisins. Il eut pour successeur le fils de son frère, Eumène. Celui-ci était déjà maître de tous les pays d'alentour ; le Trésor de Pergame le mit à même de faire des enrôlements en grand ; il battit Antiochos à Sardes[200]. Cette guerre coïncidait-elle aussi avec la guerre d'Égypte ? ou Antiochos avait-il déjà fait la paix avec Ptolémée au moment où il cherchait à mettre à profit la mort du prince de Pergame, afin de réaliser ses prétentions sur ce domaine, qui d'ailleurs avait été séparé sans droit quelconque des pays conquis sur Lysimaque ?

Dans un panégyrique d'Antioche, d'une date bien postérieure, il est dit du roi Antiochos : « Il n'a point fait de guerres, car ses ennemis s'inclinaient en tremblant devant lui ; arrivé à la vieillesse en pleine prospérité, il put transmettre à son fils son royaume intact[201]. Ce n'est pas seulement dans sa première assertion que le panégyriste se trompe : le vaillant monarque ne put maintenir sans de grandes luttes la cohésion de son vaste empire, et pourtant cet empire s'était amoindri par la perte de provinces considérables ; il était menacé sur celles de ses frontières qui, au point de vue politique, lui importaient le plus. Damas avait été reconquise, mais la côte de Phénicie et le pays du Jourdain restaient aux mains de l'Égyptien : des pays enlevés par son père à Lysimaque, Antiochos avait cédé complètement et par traité la Macédoine ; il avait pour ainsi dire abandonné la Thrace aux Galates ; il n'avait pris et gardé qu'une partie de l'Asie-Mineure. Le désordre était grand dans ce pays quand il monta sur le trône : l'invasion des Galates fut cause que la situation s'éclaircit et se fixa. L'indépendance des princes en Bithynie, en Cappadoce, dans le Pont, fut désormais un fait acquis ; du moment que la Syrie les reconnaissait et renonçait à toute prétention à la suzeraineté, ils n'avaient plus aucune raison de garder vis-à-vis de cette grande puissance une attitude hostile : la victoire d'Antiochos sur les Galates dut faire que ces princes ainsi que les villes libres attachèrent plus de prix à leurs rapports avec lui. Pour le moments il n'y a guère que les ambitieux dynastes de Pergame qui paraissent avoir été encore accessibles aux suggestions de la politique égyptienne : l'Égypte avait seule intérêt à remettre en question dans tout le monde hellénistique le régime enfin constitué, et les dynastes de Pergame ne pouvaient se ménager un avenir politique qu'en s'associant à ces menées de l'Égypte.

Si nous embrassons du regard l'état du monde hellénistique tel qu'il était à la mort du roi Antiochos, ce que nous y découvrons de plus essentiel, c'est que le principe d'un groupement des États commence à s'y enraciner. Lors des derniers grands succès remportés par Séleucos, le rêve d'un empire universel avait paru bien près de se réaliser. La force des choses contraignit son fils à abandonner la Macédoine, à reconnaître l'indépendance de la Bithynie, l'indépendance d'Héraclée, toute la série des petits organismes politiques qui se formaient en Asie-Mineure. La Syrie appliqua de plus en plus son système de politique conservatrice, le seul qui fût approprié au caractère spécial de ce vaste empire composé des éléments les plus hétérogènes. A l'intérieur, elle dut s'efforcer avant tout de faire pénétrer dans les lointaines provinces de l'Asie, au moyen de fondations coloniales prolongées, cette énergie qui faisait seule l'unité de l'empire ; pour rattacher de plus en plus solidement à l'empire les provinces orientales par les progrès de l'hellénisation et pour les protéger contre les invasions toujours menaçantes des Barbares touraniens, elle dut chercher à se montrer forte et à prendre une attitude parfaitement assurée vis-à-vis de ses voisins d'Occident. Ses intérêts essentiels étaient compromis s'il survenait de ce côté des complications de quelque durée, qui détournassent principalement du côté de l'Occident l'attention et les efforts de la monarchie. En outre, elle rencontrait là cette ample série de vieilles cités helléniques qui, attachées à l'empire par des liens assez lâches, à titre de villes impériales pour ainsi dire, et ayant à bien des égards leurs intérêts particuliers, n'inspiraient pas une confiance suffisante dans leur fidélité en cas de guerre ; et les petites puissances du voisinage, princes et républiques, n'avaient alors que trop aisément l'occasion d'exploiter aux dépens de l'empire leur autonomie politique.

C'est de cette façon que l'Égypte était redoutable pour la Syrie. Une marine d'une supériorité reconnue, une situation extrêmement favorable et au point de vue militaire et au point de vue commercial, une forte centralisation disposant de ressources exceptionnellement abondantes, enfin, les souvenirs d'un temps où ses possessions étaient plus vastes, rendaient la politique envahissante de cette puissance inquiétante au plus haut point. Dès le début du règne d'Antiochos, se fondant sur des droits contestables, elle avait occupé la Cœlé-Syrie et les villes de Phénicie : c'était une perte dans laquelle la monarchie devait voir non seulement une diminution très sensible de son territoire, un empiètement sur ses frontières naturelles et défensives, mais surtout une atteinte portée à ses garanties de sécurité, un dédain insolent de sa force. Et pourtant il se passa plus de dix ans avant qu'Antiochos pût essayer de lui reprendre sa conquête ; cela seul était déjà un aveu compromettant de la supériorité de l'ennemi ; ce qui fut pire encore, c'est que. malgré l'immense effort fait de tous côtés contre l'Égypte, la Syrie du moins ne recouvra qu'une faible partie de ce qu'elle avait perdu. Quant à l'Égypte, bien que, dans cet enchevêtrement de guerres, elle eût été obligée de reconnaître à l'avenir l'indépendance de la Cyrénaïque, d'accepter la chute d'Athènes et la restauration de la Macédoine et même d'abandonner sur la côte d'Asie-Mineure des points déjà conquis, elle avait cependant pris vis-à-vis du grand empire syrien, aux dépens duquel surtout elle visait à s'étendre, une position qui compromettait de la façon la plus sensible la sécurité de l'État voisin. La situation de l'Égypte comme monarchie mercantile, appuyée sur d'incomparables acquisitions et relations dans la mer Rouge et la mer d'Éthiopie, exigeait aussi impérieusement le maintien de sa supériorité dans le bassin oriental de la Méditerranée que la fermeture des voies commerciales dans l'empire des Séleucides, lequel, par ses frontières orientales, détenait les sources les plus abondantes du trafic. Le danger pour l'Égypte, ce n'était pas la rivalité de Rhodes et de Byzance, c'était que les Séleucides eussent en leur possession la Phénicie et ces côtes de la mer Noire que Séleucos avait déjà cherché à mettre en communication avec la mer Caspienne et le négoce oriental. Voilà pourquoi, dans cette pénible guerre, Ptolémée avait cherché avant tout à conserver la Phénicie, et voilà pourquoi, si nos conjectures sont exactes, il avait, au cours des hostilités, cédé Amastris au prince du Pont, dans le but évidemment de le tenir, lui aussi, à l'écart des Séleucides.

C'est précisément dans ces guerres qu'Antigone trouva l'occasion d'assurer d'une façon durable à son royaume de Macédoine la situation qu'il avait été bien près de perdre par suite des efforts simultanés de l'Égypte et des petits États de la Grèce. La Macédoine n'avait pas, comme la Syrie, de provinces éloignées à helléniser, mais elle avait aussi à défendre ses frontières menacées par les Barbares environnants ; c'était un royaume relativement petit, faisant peu de commerce, et qui ne pouvait sauvegarder sa prépondérance que par une politique constamment vigilante. La puissance de la Macédoine dépendait absolument de la situation, de la supériorité politique qu'elle saurait garder vis-à-vis des petits États grecs : il s'en fallait de beaucoup que cette situation lui fût complètement assurée. Mais c'est précisément cette tension constante de toute son énergie, cette multiplicité de ses relations perpétuellement menacées, cette immixtion dans les affaires minuscules, innombrables et pourtant mobiles à l'excès des cités helléniques, qui a fait l'originalité et la force de cet État.

C'est seulement à partir du jour où ces trois grandes puissances eurent réglé leurs rapports réciproques que les petites principautés et républiques purent à leur tour prendre une consistance plus ferme. Leurs rapports de dépendance et d'indépendance vis-à-vis des grands États subissaient les modifications les plus diverses ; elles suivaient l'impulsion du moment, obéissaient à l'influence déterminante de la puissance de qui elles attendaient aide et protection : le moment n'était pas encore venu où elles pourraient exercer en politique une action décisive. A ce point de vue aussi, l'Égypte avait l'avantage, en ce sens que, dans le cercle de ses possessions immédiates, elle comptait peu de ces États dépendants. En effet, Cyrène pour le moment n'était pas à craindre ; la théocratie juive n'avait encore que peu d'importance politique, et elle était rattachée aussi solidement au royaume par une sympathie manifeste que les villes phéniciennes par leurs intérêts commerciaux.

Il en était tout autrement du royaume de Syrie, du royaume de Macédoine : tous deux offraient à une politique hostile quantité d'amorces. L'Égypte n'avait-elle pas eu à la fois pour alliés dans sa lutte contre la Macédoine Athènes, Sparte, l'Épire, les Étoliens, le prince de Corinthe ? Bien qu'Antigone les eût réduits, les uns comme les autres, à une dépendance plus étroite, il restait cependant là assez d'inimitiés pour confiner à jamais l'action de la Macédoine dans ce cercle restreint. Déjà se formait de ce côté un nouvel organisme politique autour duquel une partie des États helléniques allaient se régénérer, reprendre dans le monde une importance nouvelle, se faire une vie particulière et autonome comme puissances de deuxième et troisième rang, assumer enfin un rôle positif en représentant l'élément hellénique dans le système des États hellénistiques.

C'était à peu près la situation des petits États qui se trouvaient compris dans l'orbite politique de la monarchie syrienne. Les anciennes cités grecques du littoral étaient bien pour la plupart réellement dévouées, semble-t-il, au roi Antiochos, depuis qu'il avait cessé de suivre à leur égard la politique de son père ; mais cependant elles étaient assez libres pour prendre, le cas échéant, des décisions contraires à l'intérêt de l'empire : c'était là une indépendance qui, lorsque, comme en Lycie, par exemple, un nombre considérable de villes libres agissaient dans un intérêt commun, pouvait devenir fort dangereuse.

La Bithynie aussi, depuis qu'elle avait été formellement reconnue par la Syrie, était, à ce qu'il semble, en bonne intelligence avec l'empire ; les Galates étaient une menace constante qui devait les amener à prendre leurs mesures en commun. Le royaume du Pont également avait encore à compter avec les Galates et avec les villes grecques du littoral. En général, ces hordes galates étaient encore à l'état de masse inorganique roulée par le torrent au beau milieu de l'Asie-Mineure ; ce n'est que peu à peu que la politique de la péninsule y fit pénétrer un peu plus de vie. Le fait le plus important, sans contredit, c'est que la dynastie de Pergame était devenue un nouvel agent extrêmement énergique d'organisation et de vie politique ; c'était la première petite puissance continentale qui, dans ces régions, sût se créer une situation avec méthode et habileté et exploiter au profit de son autonomie la rivalité des grandes puissances.

Outre Pergame, il y avait trois États maritimes qui avaient pris rang à peu près de la même manière : Rhodes d'abord, cette cité renommée depuis longtemps déjà, qui, au temps des Diadoques, avait donné d'éclatantes preuves de prudence et d'énergie et qui, dans ces derniers temps, au moment d'intervenir d'une façon décisive dans le conflit des grandes puissances, agissant uniquement dans l'intérêt bien entendu de ses aptitudes plutôt mercantiles que politiques, s'était contentée d'assurer ses possessions sur la terre-ferme et s'était abstenue de prendre part à une guerre où elle eût ruiné tout son commerce avec l'Égypte ; puis Byzance, qui, quoique fort maltraitée par les Thraces et les Galates, avait su se maintenir à un haut degré de prospérité, grâce à ses possessions sur les deux rives du Bosphore et au commerce du Danube, où elle avait vaillamment défendu ses positions[202] ; enfin Héraclée sur le Pont, une ville qui était alors pour la mer Noire ce que fut jadis Lübeck pour la Baltique, tantôt alliée des princes du Pont contre les Galates, tantôt aidant les villes assises sur la côte occidentale du Pont-Euxin quand elles voulaient se débarrasser de leurs tyrans[203], puis prenant en main la cause de la liberté du commerce contre les Callatiens, faisant preuve en toute occasion d'indépendance et de circonspection. Ce sont ces trois États maritimes qui, avec Pergame, ont accentué de plus en plus la politique spéciale des petites puissances vis-à-vis des grandes. Le conflit des grandes puissances, qui allait recommencer à ébranler le monde durant les dix années suivantes, permit aux autres petits États ou les força de prendre une part directe aux mouvements politiques ; ce fut le deuxième stade dans la genèse du système des États hellénistiques, qui ne pouvait arriver que par ce développement des puissances de second ordre à l'état d'organisme complet assurant l'équilibre politique.

C'est alors précisément que commença la première lutte entre Rome et Carthage, lutte qui, en Occident aussi, devait fixer la situation définitive des deux grandes puissances et dont le résultat fut de faire disparaître les petits États, les puissances moyennes de l'Occident, juste au moment où celles de l'Orient commençaient à jouer un rôle politique.

 

 

 



[1] MEMNON, c. 15. Ce roi de Bithynie est le vieux Zipœtès, et ce fut sa dernière victoire (c. 20). A la prochaine attaque qu'il dirige contre la Bithynie, Antiochos a en face de lui le fils aîné de Zipœtès, Nicomède, qui doit par conséquent être arrivé au trône en 379.

[2] POLYBE, II, 41.

[3] Voyez l'inscription dite de Sigeion dans MURATORI (Nov. Thesaur., IV, p. 2119) et actuellement dans le C. I. GRÆC., II, n° 3595.

[4] MEMNON, c. 16. 17.

[5] Bellum quod Ptolemæus Ceraunus in Macedonia cum Mon[un]io Illyrio et Ptolemæo Lysimachi filio habuit (TROG. POMPÉE, Prol. XXIV).

[6] Voyez Histoire des Diadoques, p. 623-638.

[7] PORPHYRE, I, p. 237, éd. Schöne. Les Macédoniens appelaient Antipater Etesias, parce qu'il avait régné 45 jours, le temps que soufflent les vents étésiens. Justin (XXIV, 5, 12) appelle Sosthène unum de principibus Macedonum.

[8] PAUSANIAS, IV, 28. VIII, 6.

[9] C'est une indication que donne le stoïcien Pontianos (ap. ATHEN., VI, p. 234), d'après Posidonios : Justin (XXXII, 3, 6) dit : per eadem vestigia quæ venerant antiquam patriam repetivere.

[10] Voyez Histoire des Diadoques, p. 627.

[11] TITE-LIVE, XXXVIII, 16. — STRABON, XII, p. 566.

[12] STRABON, XIII, p. 594. Strabon parle ici d'après Hégésianax, l'historien contemporain d'Antiochos le Grand (ATHEN., IV, p. 155 b). Suivant Polybe (V, 111, 4), les Galates assiégèrent Ilion, mais furent repoussés par les habitants d'Alexandrie de Troade accourus au secours de la place.

[13] MEMNON, c. 17. cf. 20. Il faut se rappeler que la liberté d'Héraclée ne commence qu'à la chute de Lysimaque, et qu'à cette occasion Amastris (et les trois villes fondues avec elle) ainsi que Tios, autrefois dépendante de la principauté d'Héraclée, s'en sont détachées. Le prince bithynien devait avoir occupé Tios et Ciéron, qui, du reste, font retour à la Bithynie environ 80 ans plus tard.

[14] MEMNON, c. 18.

[15] TITE-LIVE, XXXVIII, 16.

[16] Pausanias (X, 43, 9) dit : l'an 3 de la CXXVe olympiade, alors que Démoclès était archonte à Athènes, et cette olympiade commence dans l'été de 278.

[17] Cette bataille navale, je crois en trouver la trace dans Diogène Laërce (IV, 39). L'auteur raconte comme quoi Arcésilas, lié d'amitié avec Hiéroclès qui commandait au Pirée, ne suivit cependant pas le conseil de son ami qui l'engageait à aller au-devant du roi. Il est vrai qu'Antigone livra encore deux batailles navales du vivant d'Arcésilas ; seulement, lors de la suivante (vers 260), ce n'était plus Hiéroclès, comme on le verra plus loin, mais Glaucon qui commandait au Pirée : quant à la dernière victoire, si importante qu'elle ait été par elle-même, ce ne fut pas, comme celle-ci, le début du règne effectif d'Antigone. Il n'y en a qu'une qui ait pu être appelée simplement ή Άντιγόνου ναυμαχία. D'autres raisons viendront plus tard à l'appui de notre opinion. C'est aussi probablement aux préoccupations de cette époque que fait allusion τό θρυλλούμενον έν ταΐς διατριβαΐς Άρκεσιλάου σκέλος (cf. PLUTARQUE, Adv. Stoic., 37).

[18] bellum, quod inter Antigonum Gonatam et Antiochum, Seleuci filium, in Asia gestum est (TROG. POMP., Prol. XXIV). En rapprochant ce texte de celui de Justin (XXIV, 1), il faudrait ajouter ici et Ptolemæum Ceraunum et entendre par là la guerre de 280. Mais cette guerre est déjà mentionnée par Trogue-Pompée au livre XVII : Ptolemæus bella cum Antiocho et Pyrrho composuit. Au livre XXIV, Trogue-Pompée reprenait la narration et il la continuait — ce qu'on ne retrouve plus dans Justin — de façon à passer immédiatement de cette première guerre à celle qu'elle avait amenée entre Antiochos et Antigone. Voici à peu près comment il avait dû disposer son récit : Antigone battit la flotte syrienne et aborda en Asie, après quoi il alla en Macédoine, où Ptolémée ne se trouvait déjà plus, car Ptolémée avait commencé par lutter contre les Dardaniens, etc. Ce qui prouve qu'il faut interpréter ainsi le texte en question, c'est le complément in Asia, qui ne convient pas du tout à la guerre de 280, la campagne s'étant terminée alors par une victoire navale de Ptolémée sur Antigone. Un passage de Diogène Laërce (IV, 39) vient confirmer d'une façon assez inattendue notre manière de voir. Après la bataille perdue contre Ptolémée, Antigone s'est retiré dans la Béotie ; la Thessalie probablement n'était plus tenable ; l'année suivante, les Gaulois y étaient campés : ce n'est qu'après 278, c'est-à-dire après sa victoire sur Antiochos et l'occupation de l'Asie, qu'Antigone put recevoir à Démétriade des propositions concernant une ville d'Éolide.

[19] Si Justin (XXV, 1, 3) ne commet point d'inexactitude, ces Celtes de Comontorios étaient sur le point d'attaquer la Macédoine.

[20] JUSTIN, XXV, 2. Ici comme à Delphes, la terreur panique paraît avoir joué son rôle. Pan figure bien des fois sur les monnaies d'Antigone ; on le voit, par exemple, dressant un trophée avec ΒΑ et ΑΝΤΙ en monogramme, sur une médaille dans ECKHEL (II, 125), dans MIONNET et aussi dans le Catalogue de ROLLIN (n° 2988). Le lieu de cette bataille se trouve indiqué dans un passage de Diogène Laërce (II, 140). C'est à la suite de cette victoire que Ménédème d'Érétrie fit voter le décret des Érétriens.

[21] JUSTIN, XXV, 2.

[22] POLYÆN, IV, 6, 18.

[23] Le canon d'Eusèbe (II, p. 121 éd. Schöne) place cet avènement d'Antigone en Ol. CXXV, 2, c'est-à-dire avant l'été de 278, tandis que, d'après Porphyre, l'anarchie aurait duré 2 ans et 2 mois : cet auteur assigne au retour en Macédoine la date de Ol. CXXVI, 1 = 276/5. L'Eusèbe arménien (I, p. 238 éd. Schöne) dit : Makedoniorum rex anno primo CXXVI Ol. Si, en suivant la liste des rois macédoniens dressée par Porphyre, liste qui se termine à une date assurée, la bataille de Pydna (fin Ol. CLII, 4 = 22 juin 168), on compte en remontant, on arrive à placer le début du rogne d'Antigone à la fin d'octobre 277 : Ol. CXXV, 4 (USENER, Rhein. Mus., 1873, p. 37). Il faut consulter sur cette question de chronologie les judicieuses observations de C. MÜLLER, Fr. Hist. Græc., III, p, 699. Cependant, même après les avoir lues, je ne puis me résoudre à suivre les données schématiques des chronographes, alors qu'il s'en rencontre d'autres suffisamment précises. Dans la Vie d'Aratos (ap. WESTERMANN, Biogr., p. 60,15), la CXXVe olympiade est donnée expressément comme date de l'avènement d'Antigone Gonatas, et Trogue-Pompée (Prol., XXIV) place cet avènement avant le passage des Gaulois en Asie. Justin (XXV, 2) dit que Ptolémée Céraunos avait été anéanti par les Gaulois non magno ante tempore.

[24] MEMNON, c. 19.

[25] MEMNON, c. 20. TITE-LIVE, X XXVIII, 16. Memnon (c. 19) dit que l'arrivée des Galates en Asie avait produit d'abord une grande consternation, et qu'en somme elle s'était trouvée avantageuse au pays.

[26] Stobée (Florileg., I, p. 260, éd. Lips.) et Plutarque (Parall. min., 15) racontent, sur la foi de Clitophon, l'un d'après le premier livre des Galatica, l'autre d'après le cinquième des Italica, l'histoire que l'on raconte aussi de Hume, à savoir qu'une jeune fille avait demandé pour livrer la citadelle les bracelets d'or des ennemis et avait été écrasée ensuite sous le poids de l'or qu'on lui jetait. D'autres citations prouvent que ce Clitophon est un auteur de la basse époque.

[27] Voyez l'épigramme d'Anyté dans l'Anthologie (VII, 492) rapprochée du passage de S. Jérôme (Adv. Jovien., lib. I) que cite WERNSDORF (p. 137). Érythræ traita à prix d'argent avec les Celtes de Léonnorios, comme nous l'apprend une inscription publiée par FOUCART (Bull. de Corr. Hellén., III [1879], p. 388) et rectifiée dans le détail par DITTENBERGER (Hermes, XV [1880], p. 608). C'est un décret en l'honneur des neuf stratèges qui étaient en fonctions durant le premier tiers de l'année d'Hégésagoras ; l'année en question doit être comprise entre 276 et 270. Sur les neuf stratèges nommés ici, deux se rencontrent de nouveau sur le texte épigraphique publié par la Revue Archéologique (XXX, p. 107 sqq.) et confirment ainsi l'ancienneté de l'inscription, que FOUCART fait descendre entre 274 et 234.

[28] Pausanias (X, 32, 4) raconte que, au moment où les Celtes parcouraient l'Ionie et la région limitrophe en pillant et ravageant le pays, ceux de Thémisonion s'étaient réfugiés avec femmes et enfants dans une caverne, et qu'ils se croyaient redevables de leur salut aux images des dieux placées à l'entrée.

[29] Voyez ci-après. C'est à cette victoire sur les Celtes que WACHSMUTH (dans la Histor. Zeitschr. de VON SYBEL, X, p. 10) rapporte les Σωτήρια qui, d'après une inscription de Delphes (C. I. GRÆC., I, p. 1693) ont été fondées par Antiochos.

[30] TROG. POMPÉE, Prol., XXV. LONGUERUE voulait accepter la leçon des deux manuscrits du Vatican, Antiocho. WERNSDORF protestait déjà. Même avec l'ingénieuse correction de VON GUTSCHMID, Tyleni pour Felini, la phrase reste inintelligible ou équivoque, et, d'après Étienne de Byzance, le nom ethnique est Τυλίτης.

[31] Sur Pitane, voyez ci-dessus. L'ex-voto des Cnidiens est connu par une inscription trouvée par NEWTON, une épigramme dont USENER (Rhein. Mus., 1873) a donné un excellent commentaire. USENER rapporte avec raison le ταφσώ Πάν ό μελιζόμενος à la terreur panique de Lysimachia. La mention de Pan montre que la dédicace doit appartenir à cette époque, et non à celle de la bataille navale de Cos. Les donateurs sont, ce semble, les Cnidiens ou peut-être le κοινόν des villes associées pour le culte d'Apollon Triopien. Comme la dédicace est faite au fils des Épigones conjointement avec son épouse, on pourrait tirer de là une indication chronologique plus exacte s'il était possible de préciser la date du mariage d'Antigone avec Phila, la sœur d'Antiochos.

[32] Tite-Live (XXXVIII, 16) dit : sedem autem ipsi sibi circa Halym flumen ceperunt. Memnon s'exprime absolument de la même façon, Justin (XXV, 2, 11) passe légèrement là-dessus. La victoire indiquée ici ne peut être que celle remportée sur Zipœtès, et l'assertion de Justin est superficielle, car il donne la fondation de la Galatie comme une conséquence de cette victoire. Strabon (XII, p. 566) dit que les Gaulois avaient occupé cette région.

[33] Justin (XXV, 1) dit, il est vrai : inter duos reges statuta pace, cum in Macedoniam Antigonus reverteretur, novus hostis exortus est, et il raconte ensuite la bataille livrée aux Gaulois à Lysimachia. A ce compte, la guerre aurait duré à peine quatre mois, et cependant Memnon dit d'elle : χρόνον συχών κατέτριψεν. On trouvera d'autres raisons exposées au cours du récit.

[34] NIEBUHR (Verm. Schriften, I, p. 227) n'aurait pas dû reproduire l'erreur de Suidas (s. v. Άρατος) qui fait de cette Phila (PLUTARQUE, Demetr., 31) une fille d'Antipater. Elle était sœur d'Antiochos, fille de Stratonice (Vit. Arat. ap. WESTERMANN, Biogr., p. 53), par conséquent nièce d'Antigone. Ce mariage avec Phila n'a pas eu heu avant l'époque où nous sommes, ce qui résulte des circonstances suivantes : le philosophe Zénon, invité par Antigone à venir en Macédoine, allègue pour excuse ses 80 ans (entre 278 et 274) et envoie à sa place Persæos (DIOG. LAERT., VII, 8) qui avait déjà séjourné en Macédoine comme précepteur d'Halcyoneus, le fils aîné du roi. Aratos de Soles accompagne Persæos vers l'époque où Antigone épousait Phila (Vit. Arat. ap. WESTERMANN, p. 60). USENER fait une conjecture ingénieuse, en supposant que le poème d'Aratos sur Pana été composé à l'occasion de cette fête nuptiale.

[35] C'est l'opinion d'USENER.

[36] Du moins, il n'est plus question d'Antigone dans ces contrées, et dans Polybe (XVIII, 31, 51 éd. Hultsch), il n'est pas dit qu'Antigone ait occupé les dites régions d'une façon permanente. Pour plus amples détails, voyez ci-après.

[37] L'orateur acarnanien dans Polybe (IX, 35, 1) fait ressortir ce rôle de la Macédoine, notamment sous Antigone, en expliquant comme quoi la Macédoine a droit à la reconnaissance de la Grèce.

[38] TROG. POMPÉE, Prol., XXV. PLUTARQUE, De sera num. vind., 10. POLYÆN, VII, ÆLIAN, Var. Hist., XIV, 41. SENEC., De ira, II, 5. DIO CHRYSOST., II, p. 100. POLYBE, VII, 7, etc. Ce qui explique la grande notoriété de ce tyran, c'est précisément, comme le conjecture à bon droit NIEBUHR, que Lycophron, à la cour de Ptolémée II, a mis sa biographie sous forme dramatique dans les Κασσανδρεΐς. Lycophron a plus d'une fois pris des sujets de drames dans les événements contemporains : c'est ainsi que, dans le drame satyrique Menedemos, il mettait en scène le philosophe de ce nom (WELCKER, Die griechischen Tragödien, II, p. 1258). C'est une raison de plus pour que Callimaque ait nommé le tyran dans son Ibis, et il n'y a pas lieu de suspecter le vers d'Ovide (Ibis, 459). Il est probable, en fin de compte, que des récits comme ceux de Plutarque racontant que le tyran s'était vu en songe écorché et rôti par des Scythes et entendait son cœur lui crier : C'est à toi que je dois cela !, ou que ses filles dansaient autour de lui avec des corps tout en flammes, ou que le tyran avait immolé un enfant et donné la chair à manger, le sang à boire à ses compagnons, etc., il est probable, dis-je, que ces histoires proviennent de la poésie fortement hyperbolique d'un Lycophron.

[39] PAUSANIAS, IV, 5, 1.

[40] POLYÆN, IV, 6, 18.

[41] Sur cette guerre, voyez JUSTIN, XXIV, I, 3 sqq. Pausanias (VII, 7, 1) assure que, parmi les villes achéennes, Pellène avait seule des tyrans ; mais Polybe (II, 41), qui mérite plus de confiance, contredit cette assertion.

[42] Frontin (III, 6, 7) dit : Trœzenios, qui Crateri præsidio tenebantur. De même Polyænos (II, 29, 1). Plus tard, on rencontre le fils de Cratère comme prince en Eubée et à Corinthe.

[43] POLYÆN., II, 29, 2. FRONTIN., III, 6, 7.

[44] POLYBE, II, 41.

[45] PAUSANIAS, VII, 7, 1.

[46] PAUSANIAS, VII, 7. Sur ces sanctuaires, voyez PAUSAN., VII, 24. Cf. WELCKER, Der epische Cyclus, p. 128, sur le nom d'όμαγύριος.

[47] POLYBE, II, 41, 12. Polybe parle ici de la fédération conclue cinq ans auparavant entre les quatre cités ; lors de l'accession d'Ægion et de Boura, il ajoute μετέσχον τής συμπολιτείας. La constitution achéenne, telle que l'expose Polybe (II, 37-38), a été mise en vigueur, comme le dit l'historien lui-même, dès la restauration de la Ligue.

[48] POLYBE, II, 41.

[49] Polybe donne les noms de ces dix villes en disant que, des villes de l'ancienne Dodécapole, Héliké et Olenos avaient disparu. Cf. SIEBELIS ad Pausan., VII, 6, 1.

[50] LEBAS-FOUCART, Voyage Archéol. — Inscr. de Mégaride et Pélop., n° 17. J. MARTHA (Bull. de Corr. Hellen., II [1878], p. 95).

[51] Ceci résulte du partage qui s'opère bientôt après en Acarnanie.

[52] Pausanias (I, 13) dit expressément : λλα τε ποιομενος γκλματα κα μλιστα τς ς ταλαν βοηθεας διαμαρταν. Il est impossible que Plutarque soit dans le vrai quand il assure que Pyrrhos avait commencé la guerre simplement, et que ses succès inattendus l'avaient engagé à poursuivre. Pyrrhos a dû exiger comme indemnité des cessions de territoires, la Parauæa, par exemple, qui lui avait déjà appartenu.

[53] JUSTIN, XXV, 4.

[54] Il va de soi que ces défilés ne sont pas les Άώου στενά où fut fondée plus tard Antigonia, mais d'autres plus à l'est. On pourrait songer aux cols du Pélion (Korytza dans LEAKE, IV, p. 115) près de la Vyossa, si la description embrouillée de Plutarque ne paraissait contraire à cette opinion.

[55] PLUTARQUE, Pyrrhos, 26.

[56] L'épigramme se trouve dans Pausanias (I, 13) et ailleurs. Le passage concernant les armes macédoniennes est conçu comme il suit :

Ces armes ont jadis ravagé la terre d'Asie riche en or ;

Elles ont aux Hellènes aussi apporté l'esclavage,

Maintenant, dans le temple de Zeus, elles pendent orphelines aux colonnes,

Dépouilles de l'orgueilleuse Macédoine.

De celles des Galates, il est dit :

Ces boucliers, celui qui les a suspendus en présent à Athéna Itonienne,

C'est le Molosse Pyrrhos, vainqueur des fiers Galatie.

Il a exterminé toute l'armée d'Antigone, et ce n'est pas grand'merveille,

Car ce sont des vaillants, aujourd'hui comme autrefois, les Æacides.

Les deux épigrammes sont peut-être de Léonidas de Tarente. Voyez CLINTON, Fast. Hellen., III, p. 503.

[57] POLYÆN., II, 29.

[58] Plutarque et Diodore (XXII, 12) s'accordent sur ce point.

[59] JUSTIN, XXV, 3. PAUSANIAS, I, 13, 8. PLUTARQUE, Pyrrhos, 26. Que Pyrrhos ait pris pour lui la royauté de Macédoine, comme il l'avait fait sans doute auparavant, la chose n'est pas vraisemblable, car son nom figurerait alors chez les chronographes dans la chronologie des rois de Macédoine. Sous la rubrique Thessalorum reges, on lit dans l'Eusèbe arménien (I, p. 245 éd. Schöne) : sub horum annis Pyrrhus Antigoni copias recepit et paucis quitusdam locis dominatus est.

[60] DIOG. LAERT., II, 110.

[61] ÆLIAN, Var. Hist., II, 20. Comme Lucien (Macrob., 11) dit qu'Antigone a régné 44 ans, c'est qu'il a porté le titre de roi à partir de la mort de son père (283).

[62] PHYLARCH., XXV, fr. 48 et 43. Phylarque signale Areus, ainsi que son fils et successeur Acrotatos, comme αύλικήν έξουσίαν ζηλώσαντες. Il existe un superbe tétradrachme d'Areus avec l'effigie d'Alexandre, type usuel sous les Diadoques, et la légende ΒΑΣΙΛΕΟΣ ΑΡΕΟΣ. L'unique exemplaire connu, celui dont FRÖHLICH a le premier donné la description, se trouve actuellement au Cabinet des médailles de Berlin (VON SALLET, Numism. Zeitschrift, II, [1875], pp. 126 et 285, pl. IX).

[63] Polyænos (II, 29) lui donne à cette occasion le titre de roi.

[64] Le père de Chélidonis était Léotychide, et ce nom appartient à la maison des Eurypontides. Ceci va à l'encontre de l'assertion de Parthénios (Erat., 23). LUCHT (Phylarch., Fragm., pp. 111) la croit identique avec celle qui figure dans Plutarque (Agesil., 17), mais cette opinion ne peut se soutenir.

[65] PLUTARQUE, Pyrrh., 26. PARTHEN., c. 23. Disons de suite un mot des sources d'où émanent les renseignements que nous avons sur la dernière expédition de Pyrrhos. A juger du récit de Plutarque par l'impression générale, on serait tenté de le croire emprunté à Timée ; seulement, il faudrait admettre, d'autre part, que l'ouvrage de Timée comprenait aussi cette guerre. Dans cette hypothèse, l'expression employée par Denys d'Halicarnasse dans l'Introduction de son Archœologie, s'explique d'une façon qui concorde très bien avec le développement donné par Timée à l'ίδία πραγματεία concernant Pyrrhos. Il est vrai qu'on ne cite pas de fragments donnés expressément comme tirés du Pyrrhos de Timée, mais, à défaut de cette preuve directe, on trouvera peut-être plus loin un argument indirect. Néanmoins, il n'est pas probable que Plutarque ait emprunté sa narration à Timée ; une raison entre autres, c'est qu'en général, dans la vie de Pyrrhos, il s'est servi non pas de Timée directement, mais de Denys, qui puisait dans Timée. Or, une fois Pyrrhos revenu d'Italie, Plutarque cessait d'avoir Denys pour guide ; il ne lui restait plus désormais que deux auteurs principaux, Hiéronyme et Phylarque : il les nomme l'un et l'autre dans cette partie de la biographie (c. 27), et son récit montre qu'il a suivi plutôt le brillant Phylarque que le judicieux politique Hiéronyme. Il est évident que Parthénios, ici comme au ch. 25, a sous les yeux le même Phylarque, bien qu'il ne le nomme pas, et les divergences assez notables qu'offre le même récit dans Plutarque prouvent seulement que celui-ci n'a pas fait honneur à son modèle. Nous sommes redevables à la narration judicieuse d'Hiéronyme des excellentes indications de Pausanias, qui parait n'avoir pas même consulté Phylarque. C'est seulement à la fin de son récit des aventures de Pyrrhos que Pausanias a, ce semble, délaissé Hiéronyme : nous reviendrons plus tard sur ce point. Justin, dans son esquisse sommaire (XXV, 3 sqq.), s'écarte de l'une et de l'autre tradition, ainsi que nous aurons occasion plus tard de le remarquer dans le détail : comme dans les livres antérieurs, il s'est servi ici, à ce que je crois, de Timée, et les divergences singulières de son récit comparé à celui de Phylarque, dont il fait plus tard son guide, doivent être considérées comme une preuve que Timée, vivant alors à Athènes, a raconté aussi cette dernière campagne de Pyrrhos, qu'il a pu voir de si près.

[66] C'est à cette conclusion que conduit Pausanias (I, 13, 3 et 6), dont le dire s'appuie ici sur une autorité excellente.

[67] JUSTIN, XXV, 4, 5. C'est à cette époque que semble appartenir le décret rendu à Athènes en l'honneur de Phædros (C. I. GRÆC., II, n°331).

[68] Polyænos (VI, 6, 2), puisant à la même source que Plutarque, place aussi cette ambassade à Mégalopolis. Suivant lui, Pyrrhos aurait dit qu'il désirait faire élever ses fils à Sparte. Hélénos, le plus jeune de ses fils (PLUT., Pyrrh., 9), exerçait déjà un commandement dans cette guerre ; il était même resté à Tarente, dès 274, pour commander la place. Il ne faut pas attacher grande valeur aux doléances des Spartiates se plaignant d'avoir été trompés et à la réponse du roi.

[69] Ceci se trouve dans les Apophtegmes Laconiens de Plutarque, au mot si connu attribué à Dercyllidas : Si tu es un dieu, nous ne te craignons pas, car nous ne faisons rien de mal ; si tu es un homme, tu ne vaux en tout cas pas mieux que nous. Le mot se retrouve un peu modifié dans Plutarque (Pyrrh., 28), et Stobée (Floril. I, p. 185, éd. Lips.) le donne comme un incident survenu dans l'assemblée du peuple.

[70] PAUSANIAS, I, 13, 5. D'après un autre passage (IV, 29, 2), les Messéniens arrivèrent αύτεπάγγελτοι. Le système adopté ci-dessus concilie cette assertion avec ce que dit Justin (XXV, 4) de l'ambassade messénienne.

[71] Polyænos (VIII, 49) montre que ce détail se trouvait dans Phylarque, et que Plutarque l'a simplement omis.

[72] Le fait est rapporté par Plutarque et par Polyænos (VIII, 49), qui puise à la même source : celui-ci appelle la femme qui porta la parole Άρχίδαμις Κλεάδα βασιλέως θυγάτηρ. C'est la grand'mère du dernier roi Agis, une femme très riche (PLUTARQUE, Agis, 4) : elle était probablement l'épouse du roi Archidamos, qui avait été battu en 295 par Démétrios. Si son père était un roi, comme le dit Polyænos, ce ne pouvait être que Cléomène, ce qu'indique du reste, la leçon corrompue Κλεάδα. En ce cas, Archidamia était la sœur du roi Areus et de son compétiteur Cléonymos, et à coup sûr, intimement mêlée aux intrigues politiques, comme c'était la mode chez les femmes spartiates de cette époque.

[73] Tel est le récit de Plutarque. On ne peut certainement pas vanter Phylarque comme un modèle d'exactitude : mais il ne faudrait pas non plus, dès qu'on rencontre un récit animé, où abondent les traits saillants, s'imaginer tout de suite qu'on est en présence d'une fiction, alors même que les mêmes incidents seraient relatés par d'autres d'une manière différente. Il est certain que les Spartiates, et notamment les femmes, se signalèrent de la façon la plus éclatante dans cette lutte. Justin le dit aussi : ut non fortius victus quam verecundius (Pyrrhus) recederet. On pourrait être tenté de supposer que la vigueur avec laquelle Phylarque met en relief cette vaillance spartiate n'est pas sans quelque rapport avec son enthousiasme pour Cléomène, enthousiasme qui le rend aussi partial que sympathique ; il est possible, en somme, qu'il ait voulu montrer comme quoi, malgré sa décadence (fr. 33), Sparte conservait encore un fonds d'énergie qui est, pour ainsi dire, la justification des plans hardis de Cléomène.

[74] PAUSANIAS, I, 13, 6.

[75] C'était là, comme le fait entendre Pausanias lui-même, le motif de ce mouvement sur Argos. Plutarque n'a pas la moindre idée de combinaisons stratégiques aussi simples — je ferais mieux de dire Phylarque, bien que Polybe, dans sa critique si acérée, ne fasse aucune allusion au cas présent.

[76] Il campait au lieu dit les castra Pyrrhi dans Tite-Live (XXXV, 27), sur la route de Sparte à Caryæ ou plutôt à Sellasie. A partir de cet endroit, la route qui va à Caryæ descend vers l'Œnonte en traversant une longue gorge, illustrée par les combats de Philopœmen.

[77] Ceci est encore du Plutarque tiré de Phylarque. Dans Justin, Ptolémée a succombé déjà durant l'assaut donné à Sparte.

[78] Ce signe est relaté également par Pline (XI, 37), bien que Phylarque ne figure pas dans sa liste bibliographique : cette histoire aura passé de Phylarque dans d'autres recueils de merveilles.

[79] Dans Plutarque. Chez Polyænos (VIII, 68), la part prise au combat par les femmes montées sur les toits s'accuse davantage.

[80] JUSTIN, XXV, 5, 1. Si, comme nous le croyons, c'est bien Timée qui sert ici de guide à Justin, cette sobriété d'un historien si porté d'ordinaire à amplifier les choses double le poids de son témoignage.

[81] Dans les scholies d'Ovide (Ibis, 299), on lit : unde Homerus (Menephron) :

Argos hostilem circumdans undique Pyrrhum

Oppressit miserum tegula missa caput.

Nous aurions là, si cet Homère est bien l'Alexandrin connu sous ce nom, le plus ancien témoignage relatif à cet événement.

[82] C'est le récit de Pausanias ; il l'a trouvé tout fait dans le poème de l'exégète Leucéas ou Lycéas, qui avait décrit les curiosités d'Argos. Pour l'histoire, il est vrai, ce qui compte, ce ne sont pas les miracles de cette espèce, mais la foi qu'on y avait. On comprendrait mal cette époque si l'on n'y reconnaissait pas, à côté du scepticisme froid des gens cultivés, un reste de foi routinière et de vieille superstition conservé dans les masses : seulement, supposer ce fonds de crédulité aussi développé que Phylarque cherche à le dépeindre ou plutôt l'invente, c'est ce à quoi il est impossible de se résoudre. La façon dont Pausanias relate la fin de Pyrrhos est extrêmement intéressante. Pyrrhos, dit-il, était venu à Argos. Vainqueur cette fois encore, il pénétra à la suite des fuyards dans la ville, où naturellement les rangs se rompirent. Pendant que l'on se battait déjà devant les temples et les maisons, dans les ruelles, et çà et là dans la ville, alors Pyrrhos se trouva seul et fut blessé à la tête. On dit qu'il est mort frappé d'une tuile par une femme, etc. Voilà ce que racontent sur la fin de Pyrrhos les Argiens eux-mêmes et Leucéas... Cependant ces récits diffèrent de ce qu'a écrit Hiéronyme de Cardia, qui était tenu de faire plaisir à Antigone, etc. Un peu plus haut déjà (I, 19), Pausanias a formulé la même critique contre Hiéronyme. Le pieux Pausanias croit aux destinées miraculeuses de la maison des Æacides, et les monuments d'Argos, le sanctuaire de Déméter élevé par ordre du dieu sur le lieu de la catastrophe, le trophée, qu'il prend pour un tombeau (II, 21) etc., tout cela est pour lui une preuve péremptoire contre Hiéronyme. Il cesse visiblement de suivre la narration d'Hiéronyme là ou Lycéas, pour expliquer les monuments de la ville, introduisait le combat dans la ville même, et Phylarque, qui écrivait 60 ou 80 ans après la mort de Pyrrhos, peut bien avoir eu déjà Lycées sous les yeux. Mais qu'avait dit Hiéronyme au sujet de la mort de Pyrrhos ? Sa version se retrouve dans Strabon (VIII, p. 376) : Les Argiens ne voulurent pas recevoir Pyrrhos, et le roi tomba devant la muraille, frappé, dit-on, d'un coup de pierre par une vieille femme, et dans Justin (XXV, 5, I) : ibi dum Antigonum in urbem clausum expugnare conatur, inter confertissimos violentissime dimicans saxo de muris ictus occiditur. Sans doute, on pouvait croire qu'Hiéronyme parlait ainsi pour faire plaisir à Antigone ; mais le cicérone croyant avait un bien autre intérêt à ne pas admettre une assertion qui bafouait les traditions édifiantes attachées aux pieux monuments. En tout cas, la crémation solennelle et la sépulture du roi, ornée d'anecdotes comme celle du gros orteil incombustible dont le roi défunt se servait pour guérir certaines maladies, historiette qui a dû passer de Phylarque dans Plutarque et dans Pline (VII, 2), ne faisait pas foi à la cour d'Égypte, si tant est que parmi les imprécations qu'Ovide a traduites de l'Ibis de Callimaque figure à bon droit le distique suivant :

Nec tua quam Pyrrhi felicius ossa quiescant,

Sparta per Ambractas qua jacuere vias.

Mais ce distique, où l'on s'attendrait à voir Argolicas au lieu de Ambracias, est d'authenticité douteuse.

[83] Pour fixer la date de la mort de Pyrrhos, nous n'avons que le passage d'Orose (IV, 3) : Tarentini Pyrrhi morte comperta... Carthaginiensium auxilia per legatos poscunt. Or l'année de la reddition de Tarente est, d'après les Fastes triomphaux, l'an 272. La prise de Tarente se place par conséquent à la fin de 272. Tite-Live raconte la mort de Pyrrhos à la fin du XIVe livre : le sommaire du livre XV commence par : victis Tarentinis pax et libertas data est. En conséquence, la mort du roi doit tomber dans l'automne de 272.

[84] Les comédies de Plaute sont remplies de scènes de cette espèce ; il faut les avoir sous les yeux, ainsi que les fragments de la Comédie nouvelle, pour se faire une idée complète de cette époque si mouvementée.

[85] On a supposé à tort dans ces derniers temps que le renvoi d'Hélénos dans son pays a dû allumer une guerre entre les deux frères. On ne trouve pas la moindre trace de discordes de ce genre en Épire ; le frère aîné, Alexandre, était l'héritier légitime du trône.

[86] filiusque ejus Alexander Illyricum cum Mytilo bellum habuerit (TROG. POMPÉE, Prol., XXV). Les manuscrits portent : illiricu initio ou illiricu Mytilo. J'ai cherché à démontrer, dans l'article cité plus haut, qu'il ne peut être question ici que de Monounios.

[87] JUSTIN., XXVI, 1.

[88] PAUSANIAS, IV, 28, 3. La preuve que cet événement appartient bien à l'époque où nous sommes résulte des rapports entre Élis et Sparte et du fait que les Étoliens ne jouent ici aucun rôle. Élis doit avoir mis à profit en 280 l'appel adressé par le roi de Sparte aux amis de la liberté : de là les deux statues élevées à Areus (PAUSAN., VI, 12, 5 et 15, 5). La statue de Pyrrhos (VI, 14, 4), dédiée par l'Éléen Thrasybule, est également ici chose significative.

[89] C'est à Antigone que Polybe (IV, 29, 6) fait allusion quand il dit : οί δέ τυράννους έμφυτεύοντες. Pour Élis, le fait est positivement attesté par Pausanias (V, 5, 1). MURET (Bull. de Corr. Hellen., I [1877] p. 44) publie une monnaie d'Aristotimos.

[90] quibus in urbibus Græciæ Antigonus dominationem instituerit (TROG. POMPÉE, Prol., XXVI).

[91] PAUSANIAS, II, 8, 5. On verra plus loin que la première hypothèse est la plus vraisemblable.

[92] C'est ainsi que se conduisait le vaillant Aristodémos (PAUSAN., VIII, 27 et 36).

[93] POLYBE, IV, 73.

[94] Voyez Plutarque (De mulier. virt. [Micca et Megisto]) et Justin (XXVI, 1). L'un et l'autre ont puisé dans Phylarque, comme le montre de la façon la plus nette le récit de Plutarque. Évidemment, Plutarque a suivi ici de plus près la lettre de Phylarque que dans les narrations précitées concernant Pyrrhos. Dans Justin, il y a longtemps que la fausse leçon Epirorum a été corrigée pour des raisons historiques et grammaticales. Pausanias aussi (V, 5, 1. VI, 14, 4) résume brièvement les faits en question. Du reste, la domination du tyran ne dura que six mois.

[95] NIEBUHR a élucidé l'histoire de cette guerre dans sa dissertation : Ueber den chremonideischen Krieg, avec une sagacité merveilleuse et avec cette chaleur d'exposition qui révèle à chaque instant le grand cœur de l'immortel érudit. C'est toujours un plaisir de suivre les traces d'un tel maître, et, bien que je sois obligé ici de me séparer de lui, même sur des points essentiels, je dois à ses recherches le meilleur de mon travail.

[96] Samos n'était plus athénienne. Sans doute, un décret rendu en 319 par Polysperchon, alors vicaire du royaume, avait rendu l'île aux Athéniens (DIODOR., XVIII, 56) ; mais, si réellement les clérouques athéniens y sont retournés, Samos n'est pas restée longtemps en leur possession : le fait que Lysimaque a tranché des questions de frontières entre Samos et Priène (C. I. GRÆC., II, n° 2254. 2905) ne laisse là-dessus aucun doute. L'inscription du C. I. GRÆC., II, n° 2155 ne prouve pas que les Athéniens fussent encore maîtres de Lemnos. Au sujet d'Imbros, vu l'inscription publiée dans les Monatsber. der Berl. Akad. 1855, p. 628, on peut avoir des doutes. Oropos n'appartenait plus à l'Attique depuis longtemps.

[97] Ceci a échappé à NIEBUHR. Pythermos, dont NIEBUHR croyait pouvoir déterminer l'époque uniquement par ce que contient sa relation, est déjà cité par Hégésandre (ap. ATHEN., II, p. 52 a), et Pythermos nommait aussi Glaucon le buveur d'eau (ATHEN., II, p. 44), que SCHEIBE (Die oligarchische Umwälzung in Athen, p. 69) a pris à tort pour un des Dix installés au Pirée en 404. En ce qui concerne le Buveur d'eau, les vers de Philémon dans le Φιλόσοφος (MEINEKE, IV, p. 29) sont caractéristiques. Si ce Glaucon est le fils d'Étéocle, l'Athénien qui a remporté le prix de la course des chars à Olympie et dont Pausanias (VI, 16,7) a vu l'ex-voto tout contre la statue équestre d'un Ptolémée, en ce cas, Chrémonide, fils d'Étéocle d'Athalia (C. I. GRÆC., II, n° 332), peut bien être son frère. Cette conjecture se trouve confirmée par une inscription d'Olympie (ibid., n° 231) restituée par G. HIRSCHFELD. Le roi qui dédie l'inscription est Ptolémée III et il faut admettre que Glaucon n'était plus en vie sous Ptolémée III.

[98] Érétrie même n'était pas occupée ; voyez DIOG. LAERT., II, 141 sqq.

[99] Diogène Laërce l'appelle en propres termes : ό έπί τοΰ Πειραιώς (II, 127) et, avec plus de précision encore : ό τήν Μουνυχίαν έχων καί τόν Πειραιά (IV, 36). Comme Athènes et les ports reçurent des garnisons après la guerre de Chrémonide, et qu'il résulte de cette assertion de Pythermos qu'il y avait plusieurs de ces tyrans, on ne parvient à leur trouver une place que de la façon adoptée ci-dessus.

[100] TELES ap. STOB., Florileg., II, p. 72 éd. Lips.

[101] DIOG. LAERT., VII, 17.

[102] HEGESAND. ap. ATHEN., VI, p. 250.

[103] C'est un fait extrêmement intéressant que les honneurs décernés par le peuple d'Athènes à Zénon. On remit entre ses mains les clefs des portes de la ville (DIOG. LAERT., VII, 6). On trouverait d'autres détails dans le décret rendu en l'honneur de Zénon sur la proposition de Thrason (DIOG. LAERT., VII, 10), si l'on n'avait pas la certitude, après la preuve faite par H. DROYSEN (Hermes, XVI [1881] p. 291) et malgré les raisons spécieuses opposées à ses conclusions, que ce décret est une combinaison de deux documents distincts, ce qui empêche de déterminer l'année de l'archontat d'Arrhénide.

[104] La situation de Démocharès vis-à-vis d'Antigone est extrêmement singulière : il était avec le roi en termes tels qu'il put offrir à Zénon d'appuyer ses demandes auprès d'Antigone (DIOG., VII, 14). Sur son attitude lors de l'anniversaire de la naissance d'Halcyoneus, qu'Antigone fait célébrer à Athènes, voyez DIOG., IV, 41.

[105] ATHEN., II, P. 51 a.

[106] D'après le C. I. ATT., n° 332, Chrémonide est fils d'Étéocle, du dème d'Æthalidæ ; Platon, fils Ariston, était du dème de Collytos.

[107] Voyez Diogène Laërce (VII, 168) et autres.

[108] Sur sa statue à Olympie, voyez PAUSANIAS, VI, 15, 4.

[109] Voyez Histoire des Diadoques, p. 618.

[110] Ceci se trouve en propres termes dans Pausanias (III, 6, 3). L'inscription d'Olympie n° 196 (Arch. Zeitung, 1878, p. 175), ne permet pas, vu le nombre des caractères manquants, d'intercaler d'autre nom de roi spartiate contemporain que celui d'Άρέα.

[111] C. I. ATTIC., II, n° 332. C'est Chrémonide qui propose le décret. DITTENBERGER (Hermes, II, p. 301) place cet archonte en Ol. CXXVIII, 2 ou 3 (267/6 ou 266/5), écartant avec raison une difficulté qui arrêtait K. FR. HERMANN (Zeitschr. für Alterth., 1845, p. 594), à savoir que, dans la période de Callippe, Ol. CXXVIII, 3 est une année embolismique, tandis que celle de l'inscription est une année commune. KÖHLER est d'avis que le traité a dû précéder la guerre : je ne puis partager son opinion ; il doit y avoir eu ce semble, un premier acte, l'occupation du Pirée, par exemple, avant qu'Athènes discutât et conclût en assemblée publique une alliance de cette nature. Il est à remarquer que cette inscription atteste encore l'existence de douze tribus et que le nom de la tribu prytanisante à la ligne 3 — c'était ou l'Αντιγονίς ou la Δημητρίας — a été martelé après coup, probablement lors de la première guerre de Macédoine, comme on peut l'inférer d'un passage de Tite-Live (XXXI, 44).

[112] C. I. ATTIC., II, n° 332, l. 31.

[113] C. I. ATTIC., II, n° 334 : peut-être est-ce l'année qui suit l'archontat de Pithidémos. Sur les difficultés du calendrier, voyez BÖCKH (Epigr.-chron. Studien, p. 76 sqq.) et KÖHLER (ad C. I. ATTIC., II, p. 159).

[114] Le contrôleur général des finances avait été remplacé durant un certain temps (peut-être depuis 287) par un collège. On voit par le décret en l'honneur de Zénon (DIOG. LAERT., VII, 1) et par celui en l'honneur du Sphettien Phædros (C. I. ATTIC., II, n° 331) que ce fonctionnaire était déjà rétabli avec ses anciennes prérogatives. Il est possible qu'en prévision d'événements sérieux, on ait préféré instituer une direction militaire plus énergique, au lieu de laisser la défiance démocratique se donner libre carrière.

[115] HEGESAND. ap. ATHEN., VI, p. 250) : mais les meneurs du peuple à cette époque étaient précisément Chrémonide et ses amis.

[116] Ces renseignements, que l'on trouve dans Pausanias (III, 6, 4), ne proviennent pas de Phylarque, car ils différent de ceux de Justin, mais il est impossible de trouver le moindre indice indiquant leur origine (Cf. PAUSAN., I, 1, 2 ; 7, 3).

[117] Cf. POLYÆN, IV, 6, 3.

[118] JUSTIN, XXVI, 2, 1.

[119] TROG. POMPÉE, Prol. XXVI.

[120] ATHEN., VIII, p. 334. PHYLARCH., fr. 1.

[121] POLYBE, II, 45. — Ibid., IX, 34. SCHORN (p. 58) a démontré que ce partage ne peut pas avoir eu lieu plus tard. C'est à ce fait que se rapporte le passage de Justin (XXVIII, 1).

[122] FRONTIN., Strateg., III, 4, 5. D'autres attribuent cette prise de Leucade à Alexandre d'Épire. On a conjecturé plus haut que les Acarnaniens, dont Pyrrhos était resté maître jusqu'à sa campagne d'Italie, s'étaient affranchis à ce moment.

[123] Ce qui prouve tout au moins ses aptitudes théoriques, c'est qu'il a écrit, comme son père, sur la tactique (ARRIAN et ÆLIAN, Tactic. init.)

[124] Justin (XXVI, 2) l'appelle : hujus (Antigoni) filius Demetrius puer admodum : l'Eusèbe arménien le désigne aussi de la même façon. Et pourtant, ceci est faux. En effet, Démétrios, fils d'Antigone, est né de cette Phila de Syrie qui, comme on l'a démontré ci-dessus, ne s'est mariée avec Antigone qu'après 278, et, comme cette guerre a eu lieu avant 265, il en résulte que le jeune vainqueur aurait été âgé de moins de 12 ans. L'erreur où sont tombés deux auteurs indépendants l'un de l'autre doit avoir été commise déjà par Phylarque. On pourrait supposer que filins est exact et que l'erreur se trouve dans le nom ; on écrirait ainsi Halcyoneus au lieu de Démétrius ; mais, cette rectification, outre qu'elle violente le texte, se heurte à une objection préalable, c'est que Halcyoneus, le favori de gon père, a péri dans un combat auquel Antigone assistait en personne et que ce même prince, déjà chef de corps à Argos en 272, ne pouvait plus être appelé admodum puer lors de la guerre actuelle. Le vainqueur d'Alexandre était bien un Démétrios, mais c'était le frère du roi, soit Démétrios le Maigre, sur l'âge duquel nous n'avons aucun renseignement, soit, ce qui est absolument probable, Démétrios le Beau, le fils de cette Ptolémaïs que son père avait épousée à Milet en 287 (Cf. Hist. des Diadoques, p. 589). Ce Démétrios pouvait avoir une vingtaine d'années, et l'admodum puer lui convient assez bien.

[125] Dans l'Eusèbe arménien (I, p. 243 éd. Schöne), on lit : prælio autem victus (Pyrrhus, suivant la liaison fautive adoptée par Eusèbe) Derdiæ a Demetrio rebus quoque privatur. Le nom de lieu rappelle, comme NIEBUHR (Kleine Schriften, p. 229) en a déjà fait la remarque, le nom macédonien Derdas : seulement NIEBUHR n'a pas fait attention qu'il a existé deux Derdas, tous deux princes d'Élymiotide, la plus avancée au S.-O. des provinces supérieures de la Macédoine, et située précisément tout contre la Parauæa, région appartenant alors à l'Épire.

[126] Je dis la Thessalie, parce que, dans l'Eusèbe arménien, cette guerre ne figure pas au chapitre Macedonum reges, mais aux Thessalorum reges. Démétriade, qui était fortifiée, doit avoir résisté.

[127] TROG. POMPÉE, Prol. XXVI.

[128] SUIDAS, s. v. Εύφορίων. Euphorion, le poète, était né en 275 à Chalcis. Cratère, dont Plutarque (De frat. amor., 15) vante la fidélité à son frère Antigone, était né en 321 ; il a pu avoir ce fils, Alexandre, entre 300 et 290. Après la mort de son père (après 270 et avant 265), Alexandre reçut le commandement des garnisons de Corinthe et de Chalcis : il ne peut guère s'être marié beaucoup plus tôt. Peut-être il y a-t-il un rapport entre son mariage et sa défection. Le nom de Nicæa indiquerait une princesse de la maison d'Antipater ou de Lysimaque.

[129] Probablement Archinos (POLYÆN, III, 8).

[130] PAUSANIAS, X, 21, 1.

[131] PLUTARQUE, De se ipsum citra invid. laud., 16 et PLUTARQUE, Apophth., vol. II, 31 éd. Tauchnitz). Il est vrai que Plutarque raconte encore une fois ailleurs (Pelopid., 2) la même histoire. Il confond ici ou bien cette bataille de Cos avec celle qui fut livrée plus tard à Andros, ou Antigone Ier, appelé aussi parfois ό γέρων (De fortun. Alex., I, 9) avec son petit-fils. WYTTENBACH (p. 1080 sqq.) pense que c'est à cette bataille de Cos que fait allusion le passage d'Athénée (V, p. 209). Il aurait pu ajouter que la trirème Isthmique de Gonatas, celle sur laquelle on vit pousser spontanément de l'ache (PLUTARQUE, Quæst. Sympos. V, 3. 2), pouvait bien être celle-là Il est vrai qu'on ne cite pas à Cos de localité appelée Leucolla, mais il y a à Cypre, dans le voisinage de Salamine, un promontoire de ce nom qui joue un rôle important dans la bataille navale livrée par Démétrios en 306. Il y a donc là une confusion entre deux batailles, que cette confusion ait été faite par Athénée ou par l'auteur de l'écrit sur le vaisseau d'Hiéron, Moschion, qu'il cite un peu plus haut. Cependant, le nom de Leucolla se rencontre assez souvent. Pline (V, 27) appelle ainsi le promontoire de Pamphylie qui porte d'ordinaire le nom de Leucothéa, et ailleurs (V, 31) il signale encore une Leucolla dans les îles Chélidoniennes.

[132] On pourrait être tenté de rapporter à cette bataille de Cos le passage déjà mentionné ci-dessus où Diogène Laërce (IV, 39) dit qu'après la victoire remportée sur mer par Antigone, nombre de gens l'allèrent trouver ou lui adressèrent des έπιστόλια παρακλητικά ; pour expliquer ces lettres de condoléance — car c'est ainsi que les commentateurs de Diogène entendent παρακλητικά — on supposerait qu'Halcyoneus, par exemple, a péri dans cette bataille navale. Mais ce système a contre lui d'abord la façon dont est racontée la mort d'Halcyoneus (ÆLIAN., Var. Hist., III, 5. PLUTARQUE, Consol., 33), le récit semblant indiquer une bataille livrée sur terre, ensuite et surtout la situation d'Athènes à l'époque. Les philosophes pouvaient bien, et l'exemple d'Arcésilas le prouve, rester neutres ; mais il leur eût été impossible, dans une ville qui luttait encore avec énergie et espoir, d'afficher de la sorte leurs sympathies. Enfin, le terme le plus convenable et le plus usuel pour ces sortes de consolations par écrit est παραμυθητικά, tandis que παρακλητικά signifie des placets.

[133] INHOOF-BLUMER (Choix de monnaies grecques, pl. IX, n° 22) rapporte avec beaucoup de vraisemblance à cette victoire la médaille qui porte d'un côté la tète de Poséidon, de l'autre Apollon sur la proue d'un navire, avec la légende ΑΝΤΙΓΟΝΟΥ ΒΑΣΙΛΕΩΣ.

[134] Il est possible qu'Antigone se soit emparé à ce moment de bon nombre des Cyclades ; pourtant ceci a pu avoir lieu également dans la première guerre qui suivit celle-ci. La leçon corrompue de Plutarque (Arat., 12) : ήψατο τής Άδρίας πολεμίας οΰσης ne permet guère de conclure qu'en 250 il était maître d'Andros : la correction Άκτίας (en Eubée) est plus absurde encore. BERGK (Zeitschr. für Alterth., 1846, p. 669) a proposé Ύδρίας, ce qui est extrêmement plausible.

[135] Je crois devoir rapporter à ces conjonctures le passage où Sextus Empiricus (Adv. Gramm., p. 106. Tom. II, éd. Lips.) rapporte que Sostratos, envoyé par Ptolémée auprès d'Antigone pour une affaire personnelle et repoussé durement par celui-ci, lui avait répondu par les vers que l'Iris d'Homère adresse à Poséidon (Iliade, XV, 201-203) : sur quoi Antigone avait fini par céder. Ne serait-ce pas peut-être que Patroclos, par suite de cette victoire de Cos, se trouvait coupé de ses communications ? En tout cas, il ne saurait être question d'Antigone Monophthalmos, et Antigone Doson n'était guère en état d'être comparé à Poséidon souverain des mers. Peut-être que Sostratos de Cnide, fils de Dexiphane (STRAB., XVII, p. 791), était au nombre des στρατηγοί de la flotte à Cos : la chose n'est pas sûre, et on oserait encore moins affirmer que c'est seulement après la mort et l'apothéose de Ptolémée Ier qu'il a bâti et dédié aux θεοί σωτήρες le phare d'Alexandrie.

[136] TROG. POMPÉE, Prol. XXVI. La mort d'Areus à Corinthe est mentionnée par Plutarque (Agis, 3). C'est le seul point de repère que nous ayons pour la chronologie de toute cette guerre. En effet, d'après Diodore (XX, 29), d a régné 44 ans ; son prédécesseur Cléonymos avait régné 60 ans et 10 mois ; Agésipolis, frère de Cléonymos, 1 an, et Agésipolis avait succédé à son père Cléombrote, tué à Leuctres en juillet 371. En supposant que le premier et le dernier chiffre soient aussi exacts que celui du milieu, la mort d'Areus tomberait en mai 265. L'écart ne peut guère dépasser un mois ou deux tout au plus. Sur les autres dates à déterminer au cours de cette guerre, voyez ci-après.

[137] Le passage mutilé de Polybe (Exc. Vatic., XXXVIII, 5, 8 éd. Hultsch) ne doit pas se rapporter, comme le croit NIEBUHR (Kl. Schriften, p. 226), à cette reprise de l'Eubée, mais à une époque un peu antérieure ; peut-être même la lacune Φωκεΐς ...εΐς Λοκροί, doit-elle être comblée non pas par Εύβο]εΐς, mais avec Δωρι]εΐς, proposé par HEYSE. Alexandre (τοΰ βασιλεύσαντος Εύβοίας ap. SUIDAS, s. v. Εύφορίων) ne figure plus par la suite que comme dynaste de Corinthe. Le passage de Plutarque (Arat., 12) se comprend tout aussi bien dans cette situation.

[138] PLUTARQUE, Agis, 3.

[139] PAUSANIAS, I, 3, 6. Pausanias (I, 30, 4) rapporte que le pays fut ravagé, et notamment que le temple de Poséidon à Colone avec son temenos fut détruit.

[140] Telle est l'histoire inepte que raconte Polyænos (IV, 6, 20), inepte non pas parce qu'elle répugne au caractère d'Antigone, mais parce que, si une ruse aussi misérable avait suffi pour atteindre le but, Antigone n'aurait pas eu besoin d'y avoir recours.

[141] La mort de Philémon (ap. SUIDAS, s. v.) en indique avec précision la date. Dans Diodore (Ecc. Hœsch., p. 163-164 ; XXIII, 6-9 éd. Dindorf), cette mort est racontée avant le siège d'Agrigente (de juillet à décembre 262) : Diodore devait l'avoir placé, selon, son habitude, à la fin de l'année précédente : par conséquent, c'est dans le cours de l'an 263, vers la saison d'été, qu'Athènes fut prise. Areus était mort aux abords de l'été 265 : au cours de cette même année, Antigone avait dû guerroyer contre son neveu Alexandre de Corinthe et se tourner ensuite contre Athènes. Il ne réussit pas cette année-là ; c'est l'année suivante seulement que la ville se rendit. Les dates indiquées plus haut à propos de Zénon permettent de classer les faits survenus avant la mort d'Areus. Aussitôt après la mort de Zénon, comme on l'a supposé plus haut, c'est-à-dire avec l'année 266, commence la guerre de Chrémonide, cette guerre que Zénon, médiateur entre Athènes et Antigone (ÆLIAN., Var. Hist., VII, 14) eût peut-être réussi à empêcher. Au cours de cette même année 266 eut lieu la défaite des Gaulois à Mégare et la retraite des Spartiates. L'hiver ou le printemps suivant amène l'invasion du Molosse ; puis vient la bataille navale de Cos, et, vers l'été, la mort d'Areus.

[142] NIEBUHR, Kleine Sehriften, p. 463. J'ai reproduit sans y rien changer les paroles de NIEBUHR, parce qu'on ne saurait mieux dire.

[143] C'est l'équivalent de l'énergique expression grecque : οΐον εΐη θέατρον άπολωλεπών (DIOG. LAERTE, VII, 15).

[144] PAUSANIAS, II, 8, 5. III, 6, 3.

[145] Hégésandre, dans Athénée (IV, p. 167), raconte ce qui suit : Démétrios, un petit-fils du fameux Démétrios de Phalère, fut cité devant l'Aréopage et admonesté parce qu'il vivait luxueusement et se promenait avec une courtisane corinthienne. Il se défendit, disant qu'il vivait comme un honnête homme, qu'il avait une jolie hétaïre, mais ne faisait de tort à personne, buvait son vin de Chios et faisait face à ses dépenses avec son propre avoir ; qu'il ne vivait pas, comme certains Aréopagites, d'adultère et de corruption : après quoi il nomma par leur nom ceux qui se conduisaient de la sorte. Quand Antigone fut informé de l'incident, il le nomma thesmothète. Aux Panathénées, il fit, en qualité d'hipparque, élever à sa maîtresse auprès des Hermès une tribune plus haute que ceux-ci, et, lors des Mystères d'Éleusis, il lui fit dresser un trône dans le lieu saint, menaçant du bâton ceux qui s'y opposeraient. Seulement, il ne faudrait pas trop se fier à l'autorité d'Hégésandre : les nombreux extraits de ses ύπομνήματα qui figurent dans les Deipnosophistes ne laissent aucun doute sur le caractère de ces fruits de lectures, de ces variæ historiæ où il est question de rois et de poissons, de poètes et de curiosités naturelles, de statues et de philosophes. KÖPKE (De hypomn. græc., p. 20 sqq.) a recueilli avec beaucoup de soin les renseignements qui peuvent servir à déterminer son époque. L'homme d'État rhodien Rhodophon, dont parle Hégésandre (ap. ATHEN., X, p. 444) et à propos duquel KÖPKE dit : de tempore quo vixerit nihil compertum habemus, est probablement le même que nous rencontrons dans les légations rhodiennes des années 171-167 (POLYBE, XXVII, 6. XXVIII, 2. XXX, 5). Par conséquent, l'anecdote mentionnée ci-dessus pourrait se rapporter aussi à Antigone Doson ; mais, vu l'État d'Athènes au temps de Doson, la chose est impossible.

[146] PAUSANIAS, III, 6, 3. Dans le canon de l'Eusèbe arménien et dans saint Jérôme, ceci se trouve indiquée à Ol. CXXXI, 1 (255). L'inscription relative aux prières publiques (C. I. ATTIC., II, n° 373 b, p. 427) et qui, d'après l'estimation de KÖHLER, date du milieu du siècle, laisse voir dans les passages enlevés au ciseau que l'on a prié également pour Antigone et son épouse. C'est à la même formalité probablement que se rapporte un passage d'une inscription mutilée (ibid. n° 374, lig. 8).

[147] D'après Tite-Live (XXXI, 26), ils étaient semiruti au temps de Philippe. Cf. KÖHLER in Hermes, VII, p. 3. WACHSMUTH, Die Stadt Athen, I, p. 629.

[148] On voit par Plutarque (Arat., 4) quelle attitude défiante gardait à l'égard d'Antigone le tyran Nicoclès de Sicyone.

[149] JUSTIN, XXVI, 3. Le récit de la mort, de Magas (258) vient immédiatement après, mais cela ne prouve pas que le retour d'Alexandre n'ait eu lieu que peu de temps avant.

[150] Il résulte du tracé antérieur des frontières qu'Antigonia ne peut pas avoir été fondée plus tôt, en supposant, bien entendu, que la ville ait été fondée par Antigone et non pas par Pyrrhos qui lui aurait donné le nom de sa femme, la princesse égyptienne Antigone. Il y a deux raisons qui me décident à rejeter cette dernière hypothèse. Plutarque (Pyrrh., 6) dit qu'en souvenir de Bérénice, mère d'Antigone, Pyrrhos bâtit une ville du nom de Bérénicis : il ne parle pas d'Antigonia. De plus, la position d'Antigonia avait infiniment, moins d'importance pour le royaume molosse, tandis que la Macédoine devait chercher, pour sa propre sécurité, à posséder ce point stratégique, ainsi qu'Antipatris sur l'Apsos.

[151] CALLIMACH., In Delum, 168. Rapporter le psaume LXXII à Ptolémée II me parait trop risqué.

[152] MEMNON, c. 15. Memnon parle ici d'après Nymphis. Il est vrai qu'on lit dans le décret dit de Sigeion (C. I. GRÆC., II, n° 3595) : τήμ βασιλείαν... καί τήν άρχαίαν διάθεσιν κατέστησε. Mais c'est un décret honorifique.

[153] L'inscription d'Érythræ, que CURTIUS (Monatsber. der Berl. Akad., 1875, p. 554) attribue à Antiochos Ier, reproduit la lettre du roi à la ville. Par conséquent, Séleucos n'avait pas, comme Alexandre et Antigone, accordé à la ville son autonomie. Cependant, vu les ήμέτεροι πρόγονοι, on pourrait aussi bien songer à Antiochos II.

[154] MEMNON, c. 16. On ne dit pas, il est vrai, que cet Eumène soit le frère ou le neveu de Philétæros, mais cela se comprend pour ainsi dire de soi-même. Il fit cadeau de la ville, que les Héracléotes auraient volontiers achetée, à Ariobarzane, qui était roi du Pont depuis 266. Philétæros mourut en 263 à l'âge de quatre-vingts ans, et, de ses deux frères Eumène et Attale, Eumène était le plus âgé ; c'est pourquoi je suis porté à considérer l'Eumène d'Amastris comme son fils et comme identique au dynaste qui régna plus tard à Pergame.

[155] J'ai donné quelques remarques plus développées sur l'inscription de Sigeion dans la Zeitschrift für Alterthumswissenschaft, 1843, fasc. I.

[156] POLYÆN, VII, 39. Il s'agit d'une révolte de 3.000 (soldats) Perses à Randa, sur la frontière de l'Asie : 3.000 hoplites et 300 cavaliers, Macédoniens et Thraces, sont à portée pour la comprimer. Sur la position de Banda, voyez Ptolémée (VI, 19) dans la description de la Drangiane.

[157] Sur cette guerre, nous n'avons, que je sache, aucun renseignement direct : et cependant, il est parfaitement sûr qu'elle a eu lieu, car dans la prochaine grande guerre, on trouve Philadelphe en possession de Damas (POLYÆN., IV, 15). Le έζήτησι... τούς έπιθεμένους τοΐς πράγμασιν έπεξελθών de l'inscription dite de Sigeion doit se rapporter à la guerre d'Égypte. En Phénicie, comme on le verra plus loin, Arados est restée au royaume de Syrie, de sorte que probablement Éleutheros formait la frontière.

[158] On peut citer comme exemple le Galate Ariamne (peut-être Arimanne ?), qui traita magnifiquement, un an durant, tous ses compatriotes (PHYLARCH. ap. ATHEN. IV, p. 150 [fr. 2]).

[159] On a conjecturé plus haut que, dans la paix conclue entre Antigone et Antiochos, la liberté des villes grecques d'Asie avait été stipulée ; mais durant les embarras au milieu desquels il se débattit jusqu'en 270, Antigone fut hors d'état de rendre sa garantie effective, et Antiochos put, au commencement, s'en tenir vis-à-vis de ces cités au système de son père.

[160] C'est ce qui semble résulter de la suite des idées dans l'inscription dite de Sigeion. On y parle d'abord de la révolte en Séleucide. Le fait que ni cette inscription ni celle d'Érythræ ne parlent de la grande victoire remportée par Antiochos sur les Galates parait prouver de façon certaine qu'elles ont été rédigées rune et l'autre avant cette victoire.

[161] LUCIAN., Zeuxis sive Antioch., 11. Il est absolument impossible de savoir si, comme l'ont supposé WERNSDORF et autres, Lucien a fait sa description d'après Simonide de Magnésie, un contemporain d'Antiochos le Grand ou s'il s'est servi d'autres sources : il n'est nullement certain non plus que, sous prétexte que Simonide était un poète épique, récrit en question ait été un poème. Il ne manquait pas, à l'époque, d'historiens qui faisaient de ces récits fantastiques.

[162] Lucien (De lapsu in salut., 9) l'appelle τήν θαυμαστήν έκείνην νίκην : il raconte qu'Alexandre était apparu en songe au roi et lui avait indiqué le cri de guerre avec lequel il devait vaincre. C'est d'un éléphant employé à cette bataille qu'il est question dans Pline (VIII, § 6).

[163] TITE-LIVE, XXXVIII, 16.

[164] Je crois devoir placer ici un renseignement qui se trouve tout à fait isolé. Sextus Empiricus (Adv. gramm. 13. Tom. II, p. 114, éd. Lips. 1842) raconte que le roi Antiochos, après avoir soumis Priène, invita un jour durant un banquet son danseur Sostratos à danser la liberté ; mais celui-ci, natif de Priène, lui aurait répondu que ce n'était pas le moment de danser ce ballet, alors que sa ville natale était asservie ; sur quoi le roi aurait octroyé à la ville sa liberté. C'est bien de cet Antiochos qu'il est question ; on en a la preuve par un passage d'Hégésandre (ap. ATHEN., I, p. 19. Cf. VI, p. 244) où il est dit que le roi Antiochos combla de distinctions le danseur Archélaos, et que son père Antiochos avait élevé au rang de somatophylaques les fils du joueur de flûte Sostratos. Ce passage, KÖPKE (De hyponanemat., p. 30) n'aurait pas hésité à le rapporter à Antiochos Théos et Soter, s'il avait pris garde au texte de Sextus Empiricus. En effet, il n'y a aucune difficulté à admettre que le joueur de flûte et le danseur Sostratos sont bien la même personne : dans le second texte, Athénée le classe, d'après Aristodème, parmi les parasites d'Antiochos. — Priène doit avoir été une des villes dont Memnon, dans un passage cité au début de ce chapitre, dit qu'elles avaient maintenu leur indépendance avec l'aide de mercenaires galates : en ce cas, le roi, après sa grande victoire sur les Galates, a pu se trouver en mesure de la subjuguer, elle et peut-être encore d'autres villes d'Ionie. Il ne parait pas possible, en effet, de reporter ces faits dans la période antérieure à 278.

[165] Peut-être le lieu où fut remporté la victoire est-il indiqué par l'emplacement d'Apamée, qui reçut alors le nom de Dameia.

[166] STRABON, XVII, p. 789.

[167] CALLIM., In Del., 170. Cf. THEOCRIT., XVII, 121.

[168] ATHEN., XIII, p. 576.

[169] Cette assertion singulière de Phylarque (ap. ATHEN., XII, p. 538) se trouve confirmée dans une certaine mesure par des expressions de Callimaque, qui montrent tout au moins que ces chimères répondaient assez bien aux idées de la cour à l'époque (In Apoll., 40, 45), et le fragment conservé par Clément d'Alexandrie (Strom., V, 11, § 69). On en peut dire autant du cuisinier qui dans le Soldat, comédie de Philémon, se vante d'avoir trouvé l'immortalité (ap. ATHEN., VII, p. 288).

[170] Justin (XVI, 2) dit : regno ei publice tradito privatus officium regi inter satellites fecerat. Cf. LUCIAN., Macrob., 12.

[171] L'opinion qu'on devait avoir officiellement à Alexandrie au sujet de cette succession se voit par un passage de Callimaque (In Jov., 55 sqq.), où il est dit, à propos de Zeus, il est vrai, que ses frères, bien plus âgés, lui avaient laissé de bon gré le ciel en partage ; que les anciens poètes ne disaient pas la vérité en prétendant que le sort avait décidé du partage, car, à moins d'être fou, qui voudrait laisser le sort choisir entre l'Olympe et l'Hadès ? Ce n'était pas le sort, mais les έργα χειρών qui avaient fait de Zeus l'έσσήνα θεών.

[172] PAUSANIAS, I, 7, 1. Que ce Lagide de Cypre, dont Pausanias ne donne pas le nom, soit ce même Méléagre qui succéda un instant à Céraunos en Macédoine, c'est une hypothèse de CHAMPOLLION. Méléagre n'était pas, comme le prétend DRUMANN (Rosett. Inschrift, p. 76), un fils de Thaïs : on en a pour preuve un passage d'Athénée (XIII, p. 576), où sont nommés les trois enfants de Thaïs, Léontiscos, Lagos et Irène, celle qui épousa plus tard Eunostos, roi de Soles en Cypre. Le passage de Pausanias est rédigé de telle sorte qu'on se serait attendu à trouver un nom propre à la place de καί άλλον.

[173] DIOG. LAERT., V, 78. CICÉRON, Pro Rubir. Post., 9 [23] etc.

[174] SCHOL. THEOCRIT., XVII, 128. Il va de soi que l'allusion faite plus haut par Théocrite (XVII, 44) ne la concerne pas. Elle avait épousé Ptolémée en 283 ou 282, et elle lui avait donné trois enfants ; elle n'a dû être répudiée qu'après 279.

[175] PAUSANIAS, I, 7, I. Hérodien (I, 3), dans ses énumérations confuses, cite aussi cet exemple, et il n'est pas jusqu'à Ausone qui, dans la Moselle (v. 314) ne parle de cet incesti fœdus amoris. On connaît le mot de Sotade et ses conséquences tragiques (ATHEN., XIV, p. 621. PLUT., De puer. educ., 15. Quæst. Sympos., IX, 1, etc.) ; c'est une anecdote dont je ne veux pas m'attarder à faire ici la critique. J'aurai à commenter dans une des prochaines notes l'allusion d'un comique contemporain à ce mariage entre frère et sœur. En vrai poète de cour, Théocrite (XVII, 130) a soin d'insister sur le ίερός γάμος de Zeus et de Héra. Et comme ce trait précisément ne se trouve pas dans l'Hymne à Zeus de Callimaque, le morceau a été écrit indubitablement avant le second mariage du roi, ce qui se voit assez, du reste, rien qu'aux allusions concernant le partage des domaines paternels. La façon dont LETRONNE (Recueil, p. 180) a combiné avec cette union la chronologie des fondations coloniales est dépourvue de cette sagacité et de cette précision qui distingue d'ordinaire la critique de cet illustre savant. Je suis également obligé de m'inscrire en faux contre l'interprétation qu'il donne d'une scholie de Théocrite (XVII, 58-61). Il y met entre parenthèses (ή γάρ — Άντιπάτρου), de façon que άδελφοΰ se rapporte à Βερενίκης. Ceci est impossible. Bérénice a donné à Ptolémée, dès 316, Arsinoé (Hist. des Diadoques, p. 526, 1), et elle avait déjà d'un premier lit Magas et une couple de filles : Magas était même d'âge en 308 à recevoir le gouvernement de Cyrène ; il doit être né au plus tard en 325. La naissance de sa mère remonte par conséquent, à n'en pas douter, au delà de 355 : or, à cette époque, Cassandre fils d'Antipater, celui que LETRONNE considère comme le père de cette Antigone, était encore presque un enfant ; ό Κασσάνδρου γάμος, auquel assistait Speusippe (DIOG. LAERT., IV, 1), tombe entre 348 et 340. Le Cassandre père d'Antigone ne peut être qu'un fils du vieil bilas, un frère d'Antipater. Ceci suggère tout de suite l'idée que le Cassandre en question doit être cet Asandros qui figure si souvent comme satrape de Carie dans l'histoire des Diadoques, et que, par conséquent, il faut lire aussi Asandros dans le texte du scholiaste. Et cependant, il n'en est rien : le satrape de Carie n'est pas un frère d'Antipater, mais de Parménion. — Sur le titre d'άδελφή, appliqué aux reines d'Égypte, on trouvera quelques indications dans LETRONNE (Recueil, pp. 3 et 9). litant donné la réprobation, attestée par des témoignages certains, qu'inspiraient ces mariages entre frères et sœurs, il est étonnant que ce titre honorifique ait été adopté également en Syrie pour les reines, comme il semble bien qu'il le fut. En effet, la reine-sœur d'Antiochos Ier dont il est question dans l'inscription dite de Sigeion peut bien être Stratonice, la fille de Démétrios ; du moins, il n'y a rien à objecter à cela, si ce n'est qu'on trouve le fait singulier. Il faut dire qu'on ne peut pas non plus le démontrer avec une évidence absolue, même par l'inscription qui figure au recueil de GRUTER (288, 4), inscription gravée sur une statue de femme avec les mains enveloppées. C'est une question que j'ai traitée jadis dans le premier fascicule de la Zeitschrift für Alterthumswissenchaft, 1843. Néanmoins, il faut songer que le nom de frère se rencontre aussi employé comme titre honorifique à la cour des Séleucides ; on en trouve quelques exemples dans les Antiquités de Josèphe.

[176] SCHOL. THEOCRIT., XVII, 128.

[177] STEPH. BYZ., s. v. Έφεσος. STRAB., XIV, p. 610. Cf. Histoire des Diadoques, pp. 546, 4. 580. 718.

[178] JUSTIN., XXIV, 3, 3. Cf. Histoire des Diadoques, pp. 605. 614. 622.

[179] MEMNON, c. 7. Cf. Histoire des Diadoques, p. 606.

[180] J'affirme ici sans hésitation : dans la liste des prétendants donnée par Diodore (fr. incert., p. 267 éd. Tauchnitz ; XXII, 4, éd. Dindorf) ainsi que dans celle de Porphyre (Fr. Hist. Græc., III, p. 697 éd. C. Müller) figure un Ptolémée, qui est précisément le fils aîné de cette reine.

[181] La date de ce mariage n'est pas connue. Dans la Zeitschrift für Alterthumswissenshaft (fasc. 1, 1843), j'ai cherché à démontrer qu'il devait avoir eu lieu avant 266, mais peu de temps avant. Le principal argument est la fuite de Sotade à Caunos et le châtiment qui lui lut infligé là par Patroclos, lequel venait probablement d'enlever cette station aux Rhodiens, en violant leur neutralité, au cours de son expédition dirigée sur l'Attique. Il y a une deuxième raison, qui résulte des faits suivants. Le comique Alexis, dans son Hypobolimæos (MEINEKE, Fr. Com. græc., III, p. 494), faisait boire un de ses personnages à la santé et au bonheur domestique du roi Ptolémée et de sa sœur. On sait qu'Alexis, né à Thurii avant la destruction de cette ville en 390, a atteint un tige très avancé ; mais, pour admettre avec MEINEKE (Hist. crit., p. 375) que le passage en question se rapporte au mariage de Ptolémée II avec sa sœur Arsinoé (quod ante Ol. CXXIII, 1 fieri nullo modo potuit est une erreur : le mariage n'a pu avoir lieu avant Ol. CXXV, 1), il faut croire pour tout de bon qu'Alexis a fait des pièces à l'âge de plus de 110 ans. C'est une rareté que Pline (Hist. Nat., VII, 48) n'aurait pas oublié de mentionner. De deux choses l'une : ou la comédie n'était pas d'Alexis, ou bien il s'agit non pas de Ptolémée II, mais de Ptolémée Ier et de Bérénice. Dans la note jointe au fragment, MEINEKE se décide pour Ptolémée Ier. Sans doute, Bérénice était fille de Lagos, mais non pas d'Arsinoé, comme Ptolémée ; sa mère était Antigone, de la maison d'Antipater, et beaucoup de gens croyaient que le véritable père de Ptolémée était le roi Philippe ; le mariage entre frère et sœur de différent lit n'était pas chose absolument étrangère aux mœurs grecques ; enfin, ce qui pèse encore plus dans la balance, lors du mariage de Ptolémée et de Bérénice, en 317, Athènes n'avait pour ainsi dire aucune relation avec l'Égypte. Tout concorde infiniment mieux si l'on suppose qu'il s'agit de Ptolémée II et d'Arsinoé, qui avaient même père et radine mère ; alors le ΐσον ΐσω κεκραμένον s'applique tort bien non seulement au vin, mais aussi au couple royal. Et quand le gai compagnon ajoute qu'il veut encore vider deux coupes, on ne peut guère entendre par là la bonne entente entre les époux, mais bien une ΟΜΟΝΟΙΑ telle qu'on la rencontre si souvent sur les monnaies des villes, l'union internationale entre l'Égypte et Athènes, auquel cas le fragment ne peut dater que de la guerre de Chrémonide ou de l'époque antérieure. Il est vrai qu'alors la pièce ne peut pas avoir été d'Alexis de Thurii, ou plutôt elle est restée au théâtre après sa mort et on a pu y faire à l'occasion des interpolations. Dans un Mémoire académique intitulé Das Finanzwesen der Ptolemäer (Sitzungsber. der Berl. Akad., 1882, p. 226 sqq.), j'ai réussi à déterminer d'une façon plus exacte la date du mariage en question. D'après la stèle de Mendès, publiée dans la Zeitschrift für ägyptische Sprache, 1875, p. 331 par BRUGSCH-BEY, qui a bien voulu me communiquer un supplément de commentaires et de rectifications, c'est en l'an 15 (de son règne), au mois de Pachon, c'est-à-dire au printemps de 270, que Ptolémée II est devenu l'époux de sa sœur Arsinoé, notablement plus âgée que lui.

[182] PAUSANIAS, I, 7. Sur son titre de roi, voyez Histoire des Diadoques, p. 392, 1. Il figure comme roi, avec la tète diadémée, sur la célèbre améthyste de Pétersbourg, dessinée et décrite par VISCONTI. Je ne reproduis pas ici ce qui a été dit des monnaies de Magas dans la première édition de cet ouvrage, attendu que depuis lors la question a été élucidée, autant qu'elle peut l'être avec les monnaies existantes, par l'excellent travail de L. MÜLLER.

[183] Il n'est guère à propos, ce semble, d'utiliser ici Polyænos (II, 28, 2), si l'on peut sans cela interpréter exactement le texte de Pausanias. Parætonion et précisément la place frontière : au delà, du côté de l'ouest, habitent les Marmarides.

[184] Cette mention des Gaulois montre que la guerre doit avoir eu lieu après 280. Il faut avouer que le tour employé par Callimaque (In Del., 170-190) est étrange : seulement le ξυνός άεθλος d'Apollon et de Ptolémée contre les Galates ne se rapporte pas à une expédition égyptienne envoyée en Grèce, par exemple, pour combattre les Celtes, mais précisément à cette extermination des Gaulois dans le Nil. Leurs boucliers, dit le poète, ceux qui les portaient les verront se décomposer dans le feu, trophées du roi longtemps patient. Le scholiaste, commentant ce passage, rapporte qu'un certain Antigone, ami de Philadelphe, lui avait, sur son désir, expédié ces Galates et que, comme ils avaient voulu piller les trésors du roi, ils avaient été mis à mort dans la Bouche Sébennytique du Nil. Cet Antigone ne peut guère être que celui de Macédoine ; si le titre d'ami était exact, le corps en question n'aurait pu être envoyé qu'entre 274 et 272, au temps de la guerre de Pyrrhos ; cependant, c'est là une conjecture trop aventurée. Mais d'où pouvaient bien venir ces Galates ? Il me parait difficile qu'ils aient été recrutés en Grèce, parmi les débris épars comme DIEFENBACH (Celtica, II, I, p. 276) suppose qu'il y en avait en Étolie : ils devaient venir de Thrace et de Macédoine, pays où Antigone ne s'est solidement installé qu'à partir de 277. Ceci ferait également descendre la date de la guerre plus bas que 276. Cependant, elle a eu lieu, selon toute apparence, avant le mariage de Ptolémée avec Arsinoé.

[185] C'est en note seulement que je me risque à proposer une autre combinaison. Nous verrons bientôt que l'Égypte est entrée en lutte sur la côte du Pont avec Mithradate, qui mourut en 266, et avec son successeur : on sait que Tios, située précisément dans la région, reçut le nom de Bérénice. Il se pourrait que Ptolémée, pour faire valoir les prétentions de sa sœur et nouvelle épouse Arsinoé sur la principauté d'Héraclée (comprenant, avec Héraclée, Tios, Amastris, Cieros), sur Cassandria, sur Éphèse, eût envoyé par là sa flotte, et que cela précisément eût provoqué l'explosion de la première guerre de Syrie. Mais ici tout est obscur ; il faut se contenter d'indiquer les limites du possible.

[186] Elle porte le nom d'Apama dans l'Eusèbe arménien (I, p. 250 éd. Schœne), — où le nom de Magas se devine dans la leçon corrompue tarau (rapuit), mot composé, sauf l'initiale, de lettres fort semblables — et dans Pausanias (I, 7, 3). J'admets sans la moindre difficulté que c'est la même personne que Justin (XXVI, 3) appelle Arsinoé. Il n'y a pas à objecter que sa fille, la femme de Ptolémée III, est appelée sœur de ce prince : c'est là un simple titre. Sans doute, Hygin (Astr. Poet., II, 21) dit : Ptolemæus Berenicen (cette fille précisément), Ptolemæi et Arsinoes filiam, sororem suam, duxit uxorem. NIEBUHR (Kleine Schriften, p. 230) a édifié là-dessus la conjecture suivante : d'après lui, Arsinoé répudiée se serait enfuie de Coptos à Cyrène, où elle aurait épousé Magas, et elle serait la mère de cette Bérénice. Mais la confusion absolue qui règne dans le texte du soi-disant Hygin le rend impropre à tout usage : Ptolemæi filiam est, en tout cas, une absurdité. La raison qui a fait changer le nom de la princesse est inconnue. On aura occasion plus tard d'élucider dans une certaine mesure la chronologie du mariage.

[187] PAUSANIAS, I, 7, 3.

[188] ATHEN., XIV, p. 621. En l'an 266, Patroclos stationnait à proximité de l'Attique. La prise de Caunos par Philoclès est relatée par Polyænos (III, 16). C'est le même Philoclès qui est mentionné à plusieurs reprises dans les inscriptions du κοινόν τών νησιωτών à Délos (HOMOLLE, Bull. de Corr. Hellen., V [1880], p. 327 sqq.). Pour de amples détails, voyez le commentaire de HOMOLLE.

[189] Voyez l'inscription d'Érythræ dans le Bull. de Corresp. Hellénique, III [1878], p. 388, et les restitutions de DITTENBERGER dans l'Hermes, XVI [1881], p. 195.

[190] STEPH. BYZ., s. v. Βερενΐκαι. Au mot Άγκυρα, le même auteur donne un renseignement extrêmement curieux, tiré du livre XVII des Καρικά d'Apollonios. Cet Apollonios est Apollonios d'Aphrodisias, qu'Étienne de Byzance cite si souvent et que Suidas appelle άρχιερεύς καί ίστορικός. Quand au temps où il vivait, il est impossible de le déterminer, même avec l'indication que donne Étienne de Byzance à l'article Λητοΰς πόλις (Ce Polystratos doit être celui de l'Anthologie : il y a là [VII, 292] une épigramme de lui sur la destruction de Corinthe qui indique son époque). — Il va de soi que l'étymologie du nom est improvisée, que l'on prenne cette Ancyre pour le πολίχνιον situé sur la frontière de Phrygie ou pour la vieille ville si connue sous ce nom. — Il est étonnant que LETRONNE (Recueil, p. 184) ne dise mot de cette Tios-Bérénice : il est vrai que cela aurait ruiné par la base sa singulière hypothèse.

[191] POLYÆN, IV, 15. MIONNET (V, p. 8, n° 59) cite une monnaie d'Antiochos Soter avec la légende ΑΣΚ et voit dans ces lettres le nom d'Ascalon, que ce roi aurait eue par conséquent en sa possession. Si j'en crois ce que me disent des connaisseurs, cette interprétation est extrêmement incertaine : je dois dire cependant que L. MÜLLER (Numism. d'Alex., p. 309) la juge exacte.

[192] POLYÆN, II, 28, 2. Les textes imprimés donnent Χίου : CASAUBON entendait par là la Χειμώ κώμη de Ptolémée. BLUME pense qu'il faut lire τοΰ Δ καλουμένου. Cependant cette Χειμώ κώμη est appelée deux fois τό Χτ dans le Stadiasme (Geogr. Minor., II, p. 435 éd. Gail). Plutarque (De ira cohib. Cf. MEINEKE, Fragm. Com., IV, p. 52) raconte que le poète comique Philémon avait été jeté à la côte par une tempête et que Magas l'avait puni d'une allusion glissée dans une comédie en le menaçant de le mettre à mort. Magas n'a été maître de Parætonion que durant ou après la guerre. Bien que l'histoire soit invraisemblable par elle-même — Philémon, à l'âge qu'il avait, ne devait guère faire de longues traversées — elle montre cependant que l'antiquité connaissait Parætonion comme ville soumise à Magas, et je suis persuadé que, lors de la paix, Magas a conservé sa conquête.

[193] Quant à la date de cette paix, que l'on a reculée jusqu'en 280, on ne peut la déterminer qu'en rapprochant toutes les circonstances environnantes. Les travaux antérieurs, sans en excepter celui de THRIGE (Res Cyren. p. 223), sont ici insuffisants. Suidas, au mot Καλλίμαχος, dit que Ptolémée III a commencé son règne en Ol. CXXVII, 2 (271), et CHAMPOLLION (Annal. II, p. 18), qui entend par là la prise de possession du gouvernement à Cyrène, prend cette date pour base de tous ses calculs : mais il y a longtemps qu'on a reconnu que l'assertion de Suidas est absolument erronée. Suivant Agatharchide (ap. ATHEN, XII, p. 550), Magas, qui débuta en 308, a régné durant 50 ans à Cyrène. Ainsi, Magas a cessé de faire la guerre quelque temps avant 258, assez longtemps avant pour qu'il ait pu prendre de l'embonpoint jusqu'à étouffer ; par conséquent, la paix a dû être signée avant 260. A l'époque, la fille de Magas, Bérénice, était encore une enfant (de là l'unicam filiam... filio ejus despenderat dans Justin, XXVI, 3). Le renseignement fourni par Hygin (Astron, II, 24), à savoir qu'elle avait aidé son père Ptolémée à gagner une bataille compromise, est sans valeur, comme on s'en aperçoit rien qu'au nom du père. Catulle, qui suit Callimaque (In corn. Berenic.) l'appelle a parva virgine magnanimam à cause du coup hardi qu'elle frappa sur Démétrios de Macédoine (voyez ci-après). Malheureusement l'assertion de Porphyre, reproduite dans l'Eusèbe arménien aussi bien que dans le grec, à savoir que Démétrios est mort en Ol. CXXX, 2, est absolument fausse (voyez NIEBUHR, Kleine Schriften, p. 235 sqq.). On voit par la succession des événements telle qu'elle est dans Trogue-Pompée (Prol. XXVI : Justin ne peut pas servir ici) que le fait a eu lieu entre la défection du bâtard Ptolémée à Milet et la mort d'Antiochos II. La correction de NIEBUHR, qui consiste à remplacer ρλ' Όλυπιάδος par ρλβ', deviendra de plus en plus vraisemblable par la suite. Si la parva virgo avait, par exemple, 14 ans en 251/0, elle s'est mariée à peu près dans sa 17e année, et elle était née en 265/4.

[194] D'après Syncelle (p. 521), Antiochos mourut à Éphèse à la fin de 262. L'Eusèbe arménien (p. 250 éd. Sch.) dit la même chose d'Antiochos II. Il est établi par d'autres raisons que ces assertions sont inexactes l'une et l'autre.

[195] Je crois pouvoir utiliser ici un passage de Polybe (XXXI, 7,6) : son expression Καύνον έξηγοράσαμεν confirme ce que dit Pline (XXXV, 10) de Protogène : patria ei Caunus, gentis Rhodiæ subjectæ.

[196] STRABON, X, p. 460.

[197] Ceci semble résulter du fait qu'Héraclée et l'Égypte font cause commune dans la querelle au sujet de la succession de Bithynie. Voyez ci-après.

[198] Les chronographes assignent à son règne une durée de 19 ans et placent sa mort en Ol. CXXIX, 3. Il est mort, par conséquent en 262/1, et, si l'on compte 19 ans juste, en hiver : il avait alors 64 ans. L'Eusèbe arménien place sa mort anno primo Ol. CXXIX, et GUTSCHMID a corrigé le texte en mettant tertio.

[199] Ce chiffre résulte avec certitude de la date de la mort d'Attale. Cf. POLYBE, XVIII, 24. TITE-LIVE, XXXIII, 21. Attale est mort dans l'automne de 197, après avoir régné 44 ans : son prédécesseur Eumène avait régné 22 ans. Par conséquent, ce dernier était monté sur le trône dans l'automne de 263.

[200] STRABON, XIII, p. 624. Cette lutte, par conséquent, ne peut avoir eu lieu qu'entre l'automne de 263 et la fin de 262.

[201] LIBANIUS, Antioch. I, p. 306 éd. Reiske. FRÖHLICH, dans ses doctes Annal. Syr. (Prol. IV, 2 et 4), s'inspire évidemment de ce passage quand il dit : Trogus.... salis illis verbis cladem innuit : Antiochum I, cum prope Ephesum, ubi prœlium hoc commissum est, antea felix et senex decessisset, regnum reliquisse non deterius, sed tamen metu concussum. Il n'y a pas un mot de cela dans Trogue-Pompée ; mais FRÖHLICH a interprété de cette façon, c'est-à-dire à rebours, le passage de Libanius, qu'il ne cite pas. Les paroles de Libanius signifient juste le contraire de ce qu'il y a trouvé. Trogue-Pompée (Prol. XXVI) dit : Ut in Syria Antiochus, altero filio occise, altero rege nuncupato Antiocho decesserit. FRÖHLICH cherche à démontrer que ce fils mis à mort est le Ptolémée dont parle Pline (VII, 37 et XXIX, 1). Nous aurons plus tard occasion d'interpréter autrement ces textes, et nous verrons que le nom de Ptolémée ne peut pas appartenir réellement à un membre de cette famille. Nous n'avons aucun moyen d'expliquer les expressions de Trogue-Pompée. On ne pourrait guère invoquer qu'un texte de Malalas (p. 205 éd. Bonn.), où figure comme fils d'Antiochos et de Stratonice, outre Antiochos II, un Séleucos όστις μικρός έτελεύτησε. Mais ceci ne s'accorde pas avec l'altero occiso. Je n'ose pas supposer une méprise dans l'Épitomé de Trogue-Pompée et recourir, pour l'expliquer, au texte de Malalas.

[202] MEMNON., c. 21. C'est la guerre contre les Istriens et Callatiens, qui voulaient monopoliser le commerce de Tomes. Sur le commerce du Danube, qui s'étend jusqu'à la mer Adriatique, il y a un renseignement très curieux dans le soi-disant Aristote, Mirab. auscult., 104.

[203] POLYÆN., V, 23.