HISTOIRE DE L'HELLÉNISME

TOME TROISIÈME. — HISTOIRE DES SUCCESSEURS D'ALEXANDRE (ÉPIGONES)

LIVRE PREMIER. — CHAPITRE PREMIER.

 

 

Base géographique de l'histoire. — Évolution issue et affranchie du milieu local. — La civilisation grecque. — Rôle d'Alexandre. — Fondations de villes — Le royaume des Lagides. — Le royaume des Séleucides. — Chicle. — L'Atropatène. — L'Asie-Mineure. — Les Galates. — La Macédoine. — Les Grecs. — L'Épire. — Coup d'œil rétrospectif. Les Grecs en Sicile et en Italie.

Si l'on embrasse du regard la vie historique du monde ancien, elle se montre partagée, au point de vue de l'espace, en deux grands cercles dont les centres sont de caractère aussi opposé que leurs périphéries.

De la rive occidentale de l'Indus à l'Arménie s'étend un vaste plateau, déprimé et désert à l'intérieur, entouré d'une enceinte de montagnes généralement bien arrosées et habité par des montagnards belliqueux. Dans l'angle nord-est, les montagnes qui bordent ce plateau se relient aux montagnes gigantesques de la Haute-Asie, tandis qu'à l'ouest, où elles sont comme ramassées en forme de nœud dans les régions de l'Arménie, elles se ramifient vers le nord, l'ouest et le sud, en donnant naissance aux chaînes du Caucase, de l'Asie-Mineure et de la Syrie. Sur les pentes de ce plateau iranien se répète avec une remarquable uniformité le système hydrographique des fleuves doubles avec leurs riches bassins : à l'ouest, les pays fertiles de l'Euphrate et du Tigre, séparés de la péninsule Arabique par un désert ; à l'est, l'Indus et le Sadlatj, artères principales du riche Pandjab, également séparés du cœur de l'Inde brahmanique par un désert, — deux bassins inclinés l'un et l'autre, l'indien aussi bien que l'araméen, vers la mer du Sud ; — au nord, l'Oxus et 1'Iaxarte, qui, aux temps anciens, versaient dans la mer Caspienne jadis plus étendue les eaux du bassin bactrien, borné vers le septentrion par le désert des hordes scythiques ; enfin, le bassin moins considérable du Kour et de l'Araxe, enclavé entre l'Arménie et le Caucase, séparé de la mer Noire par un massif montagneux et incliné vers le niveau plus bas de la mer Caspienne. Ainsi, ces quatre riches bassins rayonnent autour de ce centre médo-perse qui semble disposé comme une citadelle, une acropole, pour' commander les bas pays d'alentour. Un caractère spécial à toute cette contrée, c'est le peu de développement des relations maritimes : des estuaires envasés, des mers sans profondeur, des côtes sablonneuses, empêchent le commerce d'outre-mer sur les rares plages de ces pays ; aux endroits où se trouvent des rivages hospitaliers et riches en ports, ces avantages demeurent sans emploi ; ce qui donne à l'Asie médo-perse sa physionomie propre, c'est son caractère continental.

Bien différente est la région occidentale, domaine de l'ancien monde historique. En Asie, le centre est formé par des massifs dont les pentes s'abaissent tout autour en riches bassins ; ici c'est une mer ouverte et hospitalière, et, tout autour, des contreforts montagneux qui s'y enfoncent, soit avec le caractère monotone des hauts plateaux africains, soit avec la riche variété des golfes et des îles de la Grèce : là les pays civilisés sont séparés par une région intermédiaire, difficile à gravir, hantée de tribus pillardes, et dont l'intérieur est désert ; ici tout converge vers la mer qui est centre et lien, tout porte aux relations, au mouvement de va-et-vient, à l'assimilation mutuelle. Mais les côtes septentrionales de cette Méditerranée ont des formes infiniment plus variées et plus découpées que les côtes méridionales, celles d'Afrique. Ici, dans le Sud, à la saillie des montagnes fait suite le désert, la vaste et brillante solitude qui parfois descend jusqu'à la côte même, ou bien un torrent isolé bouillonne entre des rochers, au fond d'une gorge étroite qu'environne et menace le désert, et arrive tari à son embouchure : là-haut, au nord de la mer, derrière les vigoureuses saillies que forment les îles et presqu'îles, derrière les échancrures profondes des golfes, s'étend une large zone alpestre, barrière trouée çà et là par des cours d'eau, sillonnée de cols élevés qui permettent de la franchir. Au delà, de nouveaux versants, des fleuves innombrables qui descendent vers d'autres mers assez voisines : c'est le théâtre réservé à une histoire future. De même que cette région centrale de l'Orient dont nous parlions tout à l'heure s'adosse à un autre continent oriental, plus vaste et plus compacte encore, à un pays sans histoire, pour ainsi dire, de même la Méditerranée s'ouvre sur le vaste Océan occidental, dont les golfes reçoivent précisément ces fleuves et baignent ces pays de l'avenir.

C'est ainsi que les deux mondes de l'Orient et de l'Occident se séparent, si on les envisage par leurs contrastes. Mais, à l'endroit où ils se touchent, avec quelle cohésion merveilleuse ils s'enlacent ! L'Égypte et l'Asie-Mineure, la côte de la Syrie et de la Grèce, voilà les pays placés dans cette importante situation intermédiaire.

C'est sur la lisière des déserts africains, dans les temples luxueux des fétiches égyptiens, que commence à poindre l'aurore des souvenirs historiques. Les Pharaons ont poussé leurs victoires vers l'Orient, vers la Colchide, vers l'Hellespont ; d'antiques monuments en font mention encore : mais la grandeur de l'Égypte est déjà passée quand la vie historique des autres peuples s'éveille ; l'Afrique n'a pu faire surgir de son sein une nouvelle force historique.

Comme l'Égypte tient à l'Afrique, l'Asie-Mineure se relie à l'Europe. L'Égypte est uniforme et fermée ; l'Asie-Mineure, avec ses côtes de formes plus riches, est ouverte et accessible ; à l'intérieur, elle est pleine de chaînes de montagnes et de hauts plateaux, rendez-vous tumultueux des peuples dont le flot roule entre l'Asie et l'Europe, morcelée entre des tribus diverses, oscillant sans fin entre l'Orient et l'Occident sans pouvoir s'affermir sur sa base et arriver à l'unité.

La côte de Syrie est toute à l'Asie ; toute à l'Europe est la Grèce : mais ces pays empiètent l'un et l'autre sur le monde opposé. Durant des siècles, les Carthaginois dominent la Méditerranée ; Bédouins de la mer, ils vagabondent et trafiquent sur toutes les côtes, voisines ou lointaines ; la Phénicie se continue et refleurit dans ses colonies, à Carthage, en Espagne, dans les fies, tandis qu'elle dépérit sur son propre sol. Et la Grèce à son tour, tournant vers l'Orient comme vers l'Occident son indescriptible activité, après avoir planté sur toutes les côtes d'alentour d'innombrables rejetons, fait pénétrer ses armes et ses conquêtes jusqu'au plateau central de l'Iran, s'installe sur cette haute forteresse comme dans les plaines basses qui les environnent, remplit encore l'Asie-Mineure, la Syrie, l'Égypte même, et, appuyée sur l'Asie et l'Afrique, domine le bassin oriental de la Méditerranée, comme Carthage le bassin occidental. Il y a là un croisement des plus extraordinaires ; le vieil antagonisme de l'Asie et de l'Europe semble ici avoir échangé ses rôles ; la donnée originelle, l'œuvre de la nature, est vaincue par le résultat de l'histoire et ne compte plus.

Puis Rome s'élève à la domination de l'Italie ; elle s'enfonce comme un coin entre l'Occident carthaginois et l'Orient hellénistique. Quand enfin elle a remporté la victoire sur l'un et sur l'autre, le massif central de l'Asie occidentale est, lui aussi, conquis de haute lutte par un peuple nouveau : comme les Romains sur le bassin de la Méditerranée, les Parthes règnent de l'Indus à l'Arménie. Voilà reformés les deux grands domaines entre lesquels l'histoire se partage ; mais leur contenu comme leur ressort est changé, et, après une longue et inquiète oscillation, du Nord se ruent les Germains, du Sud les Arabes, pour déplacer entièrement le centre de gravité de la vie historique.

Telles sont, considérées dans leur plus grande généralité, les conditions géographiques qui servent de base à l'évolution de l'histoire ancienne dans son ensemble. Mais les données géographiques, les particularités locales, interviennent encore essentiellement d'une autre manière. C'est sur elles que repose le caractère païen de l'antiquité.

En ces contrées dont on vient de parler, aussi loin que puisse atteindre dans le passé le souvenir de l'histoire, nous trouvons les peuples, les différentes races nettement séparées, indépendantes les unes des autres, cantonnées dans des domaines circonscrits avec précision ; elles sont comme un produit de tel pays, de tel sol ; elles lui sont, pour ainsi dire, incorporées de par les lois de l'histoire naturelle ; l'existence humaine, encore absorbée dans la vie de la Nature, reçoit d'elle sa direction, son type. Qui pourrait décrire le premier éveil de l'esprit ? Il est déjà présent dans le premier mot ; dans le son même de ce mot se trouve pour lui une analogie toute mystérieuse avec l'objet qu'il signifie ; l'esprit se forme à lui-même la sphère où il affirme son existence. C'est ainsi qu'il commence à faire sienne cette Nature qui l'environne et avec laquelle il est en rapport. Mais elle est seule encore la source de ses acquisitions, le but de ses efforts. Entre les dangers qu'elle présente, les besoins qu'elle éveille el les moyens par lesquels l'homme y pourvoit, il y a une certaine ressemblance ; la nourriture, la manière de vivre, la coutume, c'est elle qui les détermine ; elle est le sol sur lequel l'esprit se développe, le sein maternel dont il travaille à s'arracher. De quelque origine que vienne le pressentiment de puissances supérieures et divines, il exige pour ces concepts un lieu, une forme, une existence déterminée. C'est là, c'est dans l'activité créatrice de la Nature qu'elles existent ; c'est là qu'on les contemple, de là que vient leur nom, leur image ; en elles-mêmes, elles ne sont qu'une conception, un mot pour désigner cette Nature, cette sorte d'adaptation au milieu environnant. Et pourtant ce sont ces puissances qui passent pour avoir établi la discipline de la vie, la civilisation, elles qui ont donné les lois, fondé l'État ; l'État, comme tout particulier, est placé sous leur sauvegarde ; le culte, qui réunit leurs fidèles, pénètre à fond la vie de l'individu aussi bien que la loi de l'État et l'organisme de la cité. C'est ainsi qu'à l'exclusivisme local s'ajoute la fusion la plus intime de l'État et de la Religion ; c'est par là que s'achève la séparation dédaigneuse d'un peuple à l'autre et que chacun d'eux se concentre en lui-même. Replié sur soi, dans l'enceinte de son territoire, chaque peuple, par sa force intrinsèque, développée sur un sol uniquement à lui, élabore et manifeste réunis encore en faisceau les caractères immédiats de cet être propre que la Nature lui a assigné ; sa vie, celle que tonnait l'histoire, se passe à étudier, pénétrer, exprimer cette Nature qui est son principe.

Qu'ils sont loin, ces débuts de l'idéal de l'Humanité une, embrassant tous les peuples, d'un royaume unique qui n'est pas de ce monde, — cet idéal qui trouve son expression complète dans l'apparition du Sauveur ! Voilà le point vers lequel tend l'évolution du monde antique, de la société païenne ; c'est là qu'il faut se placer pour comprendre son histoire..

Il s'agit, au cours de cette histoire, de triompher de cette division, d'employer ses efforts à s'élever au-dessus de ces conditions locales et naturelles, de remplacer enfin l'évolution nationale par celle de la personne et par le développement de l'humanité en général, qui en est la conséquence. Le résultat le plus. considérable que l'antiquité ait pu atteindre par ses propres forces, c'est la chute du paganisme.

Tout se précipite sans trêve vers ce but, avec une force croissante. En Orient, nous voyons l'un après l'autre maint peuple entrer dans l'histoire, se jeter sur ses voisins et les vaincre, dominer un certain temps, puis succomber devant un ennemi nouveau et plus puissant, jusqu'au jour où enfin les Perses subjuguent toute la partie de l'Orient quia subi à fond l'élaboration historique. Là, ce n'est pas chez un seul et unique peuple que se fait l'évolution vers des principes toujours plus hauts ; chaque peuple parcourt la carrière que lui a assignée la Nature ; puis, quand il est achevé en lui-même, entouré d'une riche civilisation nationale amassée par ses efforts, arts, sciences, connaissances de toute sorte, il succombe devant un autre peuple doté par nature d'un principe supérieur, et par conséquent destiné à la victoire. Mais ce principe supérieur lui-même, en tant qu'il est seulement national, ne peut pénétrer intimement et anoblir les vaincus ; il ne réussit qu'à les asservir et à les réduire au silence. L'Asie des Perses est un empire qui a de l'unité, mais cette unité réside seulement dans le souverain et les agents de son autorité ; les peuples gardent leurs dieux, leur langue, leurs usages et leurs lois, mais tout cela est tenu en mépris et simplement toléré ; l'indépendance nationale, le courage que donne la victoire, la sécurité et l'orgueil qu'inspire le sol natal, tout cela est perdu, et c'est là cependant pour les hommes asservis le dernier bien, celui qui leur appartient le plus en. propre ; ils s'y attachent avec d'autant plus d'énergie.

Mais quelle transformation déjà ! Nous voyons pour ainsi dire les entrailles des peuples se déchirer. N'avaient-ils pas commencé par cette fusion intime ide la religion et de l'État, de Dieu et du monde ? Voici que les deux éléments se séparent ; l'État antique est bouleversé ; ce n'est pas à la Divinité que les peuples renoncent, mais le monde n'est plus dans son sein ; il existe sans elle ; c'est, en face d'elle, un pur néant. Avec la chute de l'État sacré des temps anciens, sur les ruines de la théocratie se développe cet acosmisme, cette mise hors le monde du sentiment religieux, qui, sous cette forme, n 'est d'abord que l'expression de l'impuissance et du désespoir.

Mais ce n'est là pas uniquement l'effet de cette ruine. Ce qui, on peut le dire, a, fait la supériorité de la puissance persane, c'est que cette séparation a été chez elle le début et le principe originel ; c'est que, chez elle, l'État n'est plus sacerdotal, qu'il est au contraire et veut être royal ; c'est que, chez elle, on voit dans le monde une conquête à faire pour le royaume de la lumière, et dans l'homme le collaborateur de la Divinité. Rudes, sobres, vaillants, infatigables quand il s'agit d'accroître le royaume de la lumière, les Perses marchent à la conquête du monde ; c'est la première force morale de l'Asie, et aucun peuple de l'Orient ne peut lui résister.

C'est dans le monde grec qu'elle trouve sa limite. Un second centre de vie a commencé de s'y développer, riche, original, presque à tous égards l'antithèse la plus complète de l'Orient.

L'espace dans lequel se meut le monde grec n'est pas précisément grand ; mais quelle multiplicité de formes, quelle variété dans cette alternance de côtes et de régions intérieures, de vallées et de montagnes, de terre-ferme, de golfes, d'îles ! On y rencontre, à distance aussi courte que possible, le contraste le plus marqué des conditions naturelles déterminantes. Tel le pays, telle la population ; une- infinité de petites tribus, indépendantes et nettement séparées les unes des autres, d'une mobilité extrême, toujours en querelle ou en lutte, dirigées uniquement par les influences les plus individuelles de leur habitat en ce qui concerne leur manière de vivre, d'agir, de penser, toutes repliées sur elles-mêmes. Ce n'est pas un néant à leurs yeux que cette Nature avec laquelle elles sont familières ; en elle vit et opère la Divinité, qui est sa vie, son épiphanie, sa personnalité, la Divinité, c'est-à-dire une légion innombrable de figures divines, innombrables comme ces petites tribus et associations qui les adorent. Et pourtant, dans toutes ces tribus, dans leurs cultes et usages locaux, dans la variété de leurs dialectes, il y a une certaine parenté ; la proximité, les relations indispensables avec les tribus voisines les obligent à l'accord et à l'assimilation mutuelle ; les divinités de diverses tribus et de divers lieux commencent à se grouper en cénacles divins, les légendes sacrées à se relier les unes aux autres, à se fondre, à s'engager dans des combinaisons nouvelles. Et à mesure que le symbolisme obscur des anciens cultes naturalistes fixés en des lieux déterminés fait place au caractère humain et moral, on voit se dégager de plus en plus nette et planer au-dessus du particularisme des petites tribus et des dialectes locaux l'idée d'une nationalité hellénique collective. Vers le temps où se crée l'empire perse, cette idée est déjà toute formée, bien qu'elle n'ait pas encore pris son ampleur définitive.

C'est ainsi que nous voyons, dès le début, les tribus grecques s'élever au-dessus des influences naturelles qui tenaient enchaîné le vieil Orient. Elles ne sont point fermées à la manière de castes, et le culte des dieux n'appartient pas à une classe spéciale, à un ordre sacerdotal ; elles n'ont point de sainte Écriture qui serve de base ou de limite à leur évolution ultérieure, point de hiérarchie qu'il faille conserver comme une copie d'un ordre établi par la volonté divine, point de royauté commune qui puisse imposer plus longtemps à leur développement une marche concentrique. A mesure que devient plus large et plus libre la façon dont elles comprennent le monde, leurs idées religieuses se transforment, et le sentiment de plus en plus vigoureusement accusé de la personnalité détache les esprits, travaillés par une métamorphose de plus en plus rapide, des coutumes indigènes et des traditions léguées par les ancêtres. Autant les peuples de l'Orient restent stationnaires et immobilisés à un certain niveau, autant la vie grecque est mouvementée, variée, progressant à la fois par assimilation et par l'effet de ses aptitudes innées. Et c'est un labeur infatigable, un déploiement incessant d'initiative hardie et d'énergie pour la lutte, en tous lieux, en tous sens ; ce n'est point ici ou là, sous telle ou telle forme, qu'apparaît le génie propre de la race hellénique : la Sicile, l'Ionie, les Doriens, les îles, tous ces groupes prennent part à l'œuvre commune ; ce n'est qu'une fois unis qu'ils constituent le monde grec, ce monde qui afflue en masse aux fêtes du dieu d'Olympie pour contempler les jeux et se contempler lui-même.

Et quelle est cette œuvre commune ? C'est ce qui apparaît pour la première fois en Grèce aux yeux de l'histoire, un mouvement qui y acquiert une merveilleuse énergie ; c'est précisément l'expression de ce progrès qui, dépassant toujours les données actuelles, le présent, le réel, cherche à concevoir, à exprimer, à réaliser dans la pratique sa fin idéale, pour partir ensuite des réalités transformées et commencer à nouveau le même effort, avec l'ambition d'aller plus avant. Appelons cela civilisation.

A l'époque où commence la puissance des Perses, cette civilisation traversait une crise importante et entrait dans une phase nouvelle. Le fond naturaliste des religions helléniques avait été comme étouffé sous les fictions poétiques, les mythes issus de l'épopée ; il était devenu méconnaissable ; les forces naturelles avaient été transformées en héros, leur action en exploits et en épreuves ; la mythologie, et jusqu'à un certain point la religion, perdit la notion des rapports qui rattachaient les puissances divines aux réalités naturelles ; la réflexion naissante commença en même temps à collectionner ces mythes comme une histoire purement extérieure et à les critiquer, à vouloir retrouver ces rapports oubliés et à les chercher en dehors du domaine de la religion. C'est à ce moment que naquit la prose : on commença à décrire les peuples et leur passé ; la philosophie naturaliste fit ses débuts en Ionie ; Pythagore trouva dans le mystère des nombres, dans les rapports de quantité, le principe des choses ; les Éléates découvrirent le néant de l'existence. En même temps, la poésie s'est enrichie d'une forme nouvelle, le drame ; tolites ces figures, qui, jadis à l'état de concepts religieux, étaient devenues plus tard dans les chants épiques des types créés par l'imagination éprise du beau, elle les amène dans leur réalité palpable, comme personnes agissantes et souffrantes, sous les yeux du spectateur : elle parcourt tout le cycle des légendes sacrées, mais elle les groupe et les façonne d'après des points de vue nouveaux, d'après des préoccupations morales ; elle en montre le résultat dans les vieilles institutions religieuses, les temples et les fêtes des dieux, les fondations archaïques des cités, les origines des tribus et des peuples ; elle donne de ce qui existe, de ce que l'on croit, une explication nouvelle, conforme aux exigences d'une conscience plus développée et d'une morale plus haute.

On en est déjà là, en effet. Ce qui existe ne vaut pas par le fait de son existence ; il faut qu'on ait conscience de son droit d'être et d'être respecté, et la sophistique travaille à étendre cette exigence à toutes les faces de la réalité, à scruter en toutes choses les causes et les fins dernières. Appliqué à la politique, le même principe essaie de se réaliser dans la démocratie d'Athènes, en opposition absolue avec Sparte et son organisation fondée sur une tradition immuable ; l'Hellade prend parti pour et contre ce mouvement ; une lutte s'engage qui, pour la première fois dans l'histoire, suscite un conflit non pas simplement de peuple à peuple, de masse contre masse, mais de principes contre d'autres principes. En apparence, c'est bien Athènes qui succombe ; mais les idées de l'âge nouveau se propagent en tous lieux avec une force d'expansion irrésistible ; la démocratie, le libre examen, la science au service de la critique, commencent à dominer le monde hellénique.

On voit encore debout les États helléniques avec leurs formes multiples, en plein courant de tradition, attachés au culte de divinités locales, tous vieux organismes qui n'ont plus qu'une existence de fait ; l'État ne connaît nulle part d'autre forme que celle de la « cité » ; aucune distinction entre le régime de la commune et celui de l'État. Mais au-dessus d'eux s'élève, non sans prétendre à transformer la réalité dont elle s'est déjà si fort éloignée, la politique spéculative qui fait invasion çà et là et rencontre par moment le succès avec Critias, Épaminondas, Dion. Comme on voit, à la place des vieilles villes tortueuses, telles que les avaient faites le temps et le besoin, s'élever des villes neuves, avec de larges rues droites et des quartiers régulièrement divisés, de même, dans les constitutions, les nouvelles tendances rationalistes commencent à se faire jour. C'est la phase la plus importante qu'il y ait eu dans l'évolution du génie grec. Ne nous méprenons point sur cette époque : ce qui nous paraît, à nous, le fondement de l'ordre social, la liberté et le droit de l'individu, est apparu dans le monde grec comme une corruption des mœurs du bon vieux temps. En ce temps-là, il allait de soi que les individus n'existent qu'en vue de l'État et par lui ; ils s'absorbent complètement en lui ; aucune possibilité pour eux d'arriver à- une existence indépendante, si ce n'est dans son sein. De relations privées, purement humaines, il n'en est pas question encore ; on est citoyen, et rien que citoyen. Alors commence cette profonde transformation ; la sophistique et la démocratie des derniers temps opposent au droit du citoyen celui de l'homme, à l'intérêt de l'État celui de l'individu ; l'État n'a plus le pouvoir d'appeler entièrement et pleinement siens des hommes qui acceptent simplement ses honneurs et ses devoirs. Et cependant, il ne parvient pas davantage à se transformer en une simple expression géographique ; entre les habitants du pays, la noblesse de naissance, l'honneur d'être né citoyen de ce pays, confère seul, après comme avant, le droit de participer à sa souveraineté, à ses droits régaliens, à la jouissance de dignités souvent lucratives. Déjà l'on a perdu l'habitude d'associer au droit de bourgeoisie le devoir de porter les armes ; on confie le soin de défendre la patrie à des mercenaires, et l'intérêt privé des citoyens associés, la crainte de prestations extraordinaires, d'efforts exceptionnels, d'une rébellion possible des sujets que l'on continue à opprimer sans scrupule à son propre bénéfice, voilà ce qui dirige la politique de ces États républicains. Partout on sent l'antagonisme entre les rapports fondés sur la tradition et des idées plus avancées, entre les habitudes et les maximes de l'ancienne politique et les suggestions des théories nouvelles ; au dedans comme au dehors, les États sont détachés de leurs anciennes bases sans en avoir trouvé de nouvelles ; c'est un état d'inquiétude et de faiblesse, la genèse d'un âge nouveau.

Cet âge nouveau, c'est la théorie qui cherche à s'en emparer. Elle revient sciemment aux vieux principes qui servaient de base à la vie sociale. L'État est l'être préexistant ; c'est pour lui et par lui qu'existent les individus. Mais, par le fait même que cette entité générale veut être telle et s'imposer pour telle, le concept de l'État, élevé à cette hauteur, devient une puissance supérieure aux droits déjà reconnus des individus, une abstraction supérieure à la société civile : il ne consiste plus dans la libre et active coopération de tous ; il aspire à s'incarner dans quelques hommes ou même dans un seul, en assignant aux autres le rôle passif ; ceux qui exercent un métier vil doivent être exclus des charges et des tribunaux ; on doit les considérer comme des citoyens incomplets ; il faut appliquer la division du travail, non seulement aux besoins indispensables de la vie, mais encore à l'administration de l'État et à l'organisation militaire. Dans ces propositions et autres semblables de la politique aristotélicienne, on sent la transformation qui s'est opérée dans les idées de cette époque. La tendance est d'introduire dans les constitutions des cadres dans lesquels les différences naturelles n'aient plus d'effet par elles-mêmes le temps où « la cité » était la dernière unité politique, la monade, pour ainsi dire, de la vie politique, ce temps n'est plus, et l'esprit démocratique de l'époque, joint à l'exclusion des esclaves et des étrangers, rend impossible le développement de nouvelles formations organiques au sein de la bourgeoisie elle-même ; toute tentative dans ce sens produit non pas des classes, mais des factions. La théorie, dérivée comme elle l'est des anciennes institutions historiques, est partout insuffisante ; les besoins 'éveillés aspirent à d'autres remèdes. Les tendances nouvelles tournent leur énergie du côté opposé : ces unités politiques elles-mêmes doivent être. absorbées par des collectivités plus larges et plus compréhensives ; il faut que du régime de la cité on s'élève à celui de l'État, et que, dans ces États, la cité se réduise à l'autonomie communale, de façon cependant qu'elle trouve dans l'association générale son droit et sa garantie.

Pour arriver là, il y a, ce semble, deux voies possibles, le système fédératif ou le régime monarchique ; ce sont les deux principes de l'époque hellénistique. Sans doute, dès le début de l'histoire grecque, la tendance fédéraliste s'est manifestée sous les formes les plus diverses ; mais le travail d'émiettement et d'isolement qui caractérise le développement des institutions grecques finit par dissoudre les amphictyonies, les associations et corporations qui avaient pour lien une fête religieuse ou la communauté de race ; ou on ne trouva pas le moyen d'accorder la liberté des républiques particulières avec les exigences d'une fédération, ou encore le pacte fédéral fournit à une ville en particulier un prétexte pour s'emparer de l'hégémonie, hégémonie qui réussit à substituer à l'égalité des droits la domination et la sujétion. Telle fut Athènes sous Périclès, telle Sparte après sa victoire sur Athènes, Thèbes une fois qu'elle eut pris son essor ; même la seconde Ligue athénienne ne fut qu'une tentative faite par Athènes pour recouvrer, aux dépens de ses nouveaux alliés, sa suprématie perdue. Ce goût de domination, renaissant sans cesse, provoquait sans cesse de nouvelles rébellions ; il n'y avait plus entre les États d'autre droit que les conventions et la force ; l'absence d'un droit international réduisit la Grèce en atomes.

Or, à ce moment déjà, les tendances monarchiques avaient pris une forme plus arrêtée. Elles aussi se sont essayées aux époques les plus reculées de l'histoire grecque ; après la chute de la royauté héroïque et mêlées aux premiers symptômes du mouvement démocratique, elles s'étaient manifestées çà et là, plus tenaces et durables en Sicile que partout ailleurs : le tyran n'était-que le premier, le plus riche, le plus puissant des citoyens. Pour fonder ce qu'Aristote appelle la royauté absolue, il fallait que l'État, en tant que puissance, fût aux mains d'un seul. Alcibiade pressentit, Denys l'Ancien essaya d'appliquer ce régime : la Thessalie suivit à son tour le mouvement. Mais ce n'est que dans le royaume de Macédoine, où s'était implantée de longue date une dynastie héréditaire et où les vieilles coutumes populaires n'avaient point été altérées par l'institution de cités républicaines, que ces aspirations purent être complètement réalisées.

A ce moment s'ouvre une crise remarquable. Les deux systèmes, monarchique et fédératif, semblent vouloir se fondre en un seul. Philippe écrase les forces divisées de la Grèce, puis il ressuscite l'ancienne amphictyonie ; il groupe les républiques grecques dans le synédrion de Corinthe ; il se fait nommer généralissime des Grecs confédérés : indépendants à l'intérieur, ils doivent former un tout pour lutter contre les Barbares ; il semble enfin, que l'unité et la liberté, ces principes antagonistes, vont se réconcilier. Mais la puissance de Philippe, d'Alexandre est trop prépondérante pour que les cités ne se sentent pas menacées dans leur autonomie intérieure, et leurs propres instincts trop impérieux pour qu'elles négligent la première occasion de déchirer le pacte fédéral. Quel acharnement dans les luttes de la Grèce au temps des Dia-dogues ! Sans cesse retentit l'appel à la liberté ; mais la liberté n'a plus d'asile nulle part, puisqu'elle a fait fi de son dernier recours et de sa dernière chance, l'unité. Aux anciennes républiques disséminées et isolées il ne reste plus que le sentiment de leur impuissance et de douloureux souvenirs : la vie de la Grèce semble complètement éteinte. Mais de la racine du tronc desséché, selon l'expression d'un auteur ancien, s'élance une pousse nouvelle : la Ligue achéenne réalise enfin ces tendances fédératives. Égalité des droits entre les villes confédérées, souveraineté collective de l'association et indépendance communale de chaque associée, tels sont les traits essentiels de cette Ligue qui, en opposition directe avec le particularisme multiple des époques antérieures, représente non pas seule, mais plus complètement que tout autre essai, une forme bien caractérisée de l'évolution politique propre à l'âge nouveau.

En face de ce système apparaissent les tendances monarchiques. Les conquêtes d'Alexandre en Asie leur ont donné de l'espace pour se développer ; le démembrement rapide de son empire leur donne occasion de revêtir des formes diverses. La littérature de l'époque qui suit immédiatement sa mort a produit quantité d'écrits sur la royauté ; la spéculation s'est exercée de mille manières sur les institutions nouvelles ; elle domine les conceptions issues à cette époque de la fantaisie historique. Ces conquêtes, c'est un roi à la tète d'une armée nationale, c'est le stratège du monde grec à l'apogée de sa civilisation qui les a faites ; les armes macédoniennes et la culture grecque sont les soutiens les plus immédiats des nouveaux empires ; une infinie variété de droits, de constitutions, de civilisations, de cultes, se trouve résumée dans un intérêt nouveau, celui de l'État, qui, sans être issu de ces éléments préexistants, sans être engagé avec eux dans des combinaisons naturelles, ayant son domaine à part et concentré en lui-même, plane au-dessus d'eux, qui, entouré d'autres États fondés de la même manière, prend pour règle de ses rapports avec eux les intérêts de dynastie et de territoire, et pour base de son droit la reconnaissance et la garantie réciproque de ses congénères. Tous ces royaumes sont appuyés sur des armées permanentes ; au dehors et au dedans, ils prennent la forme d'un corps social unique, qui absorbe tous les droits et toutes les facultés de ses membres, régi par une administration centrale dont le point d'attache est la cour et le cabinet du roi. Et ce roi lui-même, en tant que personnification de l'État, est un objet de vénération et de culte, comme jadis les divinités Poliades dans lesquelles les anciennes républiques incarnaient l'idée de l'État et qu'ils révéraient comme une puissance réelle. Il y a opposition absolue entre l'État et la Religion, qui étaient pourtant complètement fusionnés jadis.

Le voilà bien loin maintenant de ses origines, l'État hellénique : il ne se ressemble plus à lui-même ; mais cependant c'est spontanément, par son évolution propre, qu'il en est arrivé à ces formes hellénistiques. Le temps n'est plus où l'on pouvait n'être qu'Athénien, Spartiate, Tarentin, que citoyen enfin : il est devenu possible de faire à la vie privée sa place, et le changement survenu dans les idées trouve dans la doctrine d'Épicure son expression et sa formule. Il y a même de plus larges brèches ouvertes dans l'exclusivisme d'autrefois. Au début, c' étaient les villes, si minuscule que fût leur territoire, qui s'enfermaient dans l'isolement le plus jaloux : le citoyen de la ville voisine était déjà un étranger ; c'était un ennemi, si dos traités spéciaux ou des associations religieuses ne garantissaient point la paix. Plus tard surgit l'idée de la communauté de race entre les Grecs ; on sentit alors d'autant plus vivement l'antagonisme entre Grecs et Barbares. Aristote dit encore que ceux-ci sont nés pour être esclaves[1] : il conseilla à Alexandre de traiter les Grecs en capitaine, les Barbares en maître : d'avoir pour ceux-là la sollicitude qu'on doit à des amis et des parents, de procéder avec ceux-ci comme avec des plantes et des animaux[2]. Cet antagonisme, le dernier qui tint à une loi de nature, devait disparaître aussi. Alexandre entreprit ce grand œuvre : il ordonna à tous, dit un écrivain ancien[3], de considérer comme leur patrie le monde, comme son acropole le camp, comme leurs parents les gens de bien, et somme étrangers les méchants. Le plan de république dressé par Zénon, le fondateur de l'école stoïcienne, et que l'on admire tant, dit le même auteur, se résume dans ce point capital : que nous ne devons plus habiter des villes et des bourgades régies chacune par des juridictions spéciales, mais regarder tous les hommes comme autant de compatriotes et de concitoyens ; qu'il ne doit plus y avoir qu'un même genre de vie, un même ordre, comme si l'humanité était un grand troupeau, vivant sur un pâturage commun. C'est la première fois qu'au-dessus des peuples, Grecs comme Barbares, s'étend l'idée d'une communauté unique, la première fois que les divers organismes politiques se sentent assis sur une base commune et se reconnaissent mutuellement : on assiste aux premiers essais d'un groupement d'États dont l'influence cherche à se faire sentir au delà des frontières du monde hellénisé, jusqu'à ce qu'un jour ce système rencontre dans les tendances cosmopolites de la République romaine ses limites et finalement sa ruine.

Nous trouvons dans tous les sens une évolution parallèle, une aptitude analogue de la race grecque à être la puissance universelle destinée à grouper sous son égide tous les peuples.

Les religions, nous l'avons vu, étaient l'expression la plus compréhensive des différences qui séparaient les peuples et les tribus. Nulle part elles n'apparaissent de bonne heure plus variées et plus diverses que chez les Hellènes. Le pressentiment de l'existence et de l'action de la Divinité, le besoin d'une Providence divine compatissante, contemplée d'abord dans la Nature, s'exprima sous la forme d'histoires saintes, d'événements analogues aux actes et aux épreuves de la vie humaine. Puis commença cette association des tribus, cette expansion des colonies helléniques, cette acclimatation de la race dans des régions nouvelles : partout le sentiment religieux trouva des excitants nouveaux ; la foi en travail accrut la masse vivante des croyances déjà acquises ; ce fut comme une végétation pullulante qui étendit ses rejetons de tous côtés et multiplia indéfiniment ses rameaux.

Mais c'est précisément cette poussée exubérante qui fit naître le besoin d'en tirer et d'en ordonner le produit. Car enfin, toutes ces histoires, ces généalogies et théogonies concordent-elles ensemble ? Formulées comme faits analogues aux événements humains, elles sont examinées, scrutées, rectifiées au même point de vue : le pragmatisme commence à décomposer le côté historique de la religion ; les histoires jadis sacrées apparaissent comme des jeux de l'imagination, comme de charmantes figures poétiques, qui peuvent être employées en poésie à de nouveaux usages et subir des modifications importantes. Jadis elles servaient à exprimer humainement ce que l'on voyait et la façon dont on le voyait, le monde tel qu'on le comprenait ; mais sont-elles une-réponse suffisante pour qui se-préoccupe des fondements même de l'Être ? Déjà la philosophie naturaliste s'avance au delà des anciennes cosmogonies : elle recherche les principes du monde, et par là même des dieux ; elle trouve une puissance spirituelle qui façonne une matière existante. Mais ce point de vue est bien vite dépassé ; on s'aperçoit que l'être est un non-être ; c'est la seule constatation dont on soit sûr. On est sur le point de nier les dieux, de rejeter avec eux ce qui n'a de valeur que comme règle ou institution divine : l'homme est la mesure de toutes choses. C'est la crise la plus périlleuse de cette évolution hardie. Mais elle poursuit sa marche sans trêve ni repos : l'Être suprême, ce n'est pas l'homme, c'est ce qui lui communique, par le fait qu'il y participe, sa dignité et sa force, le Bien, la Raison éternelle supérieure à tout devenir[4], l'Un, éternellement vivant, absolument parfait, moteur universel qui est son propre but à lui-même et la fin suprême de tout ce qui n'arrive à exister qu'en lui empruntant son mouvement[5]. La philosophie grecque aboutit au plus pur, au plus noble déisme.

Mais que devenait, en face de ce déisme, la religion populaire avec ses dieux, ses mythes et ses légendes, ses sacrifices et ses cérémonies ? Il était impossible qu'elle n'en sentit aucune atteinte : l'atmosphère de la vie intellectuelle et politique était changée d'une manière générale, et ce changement, à lui seul, devait influer de bien des façons sur la religion. Mais distinguons avec soin les diverses étapes de la vie religieuse. Sans doute, il y a là un fonds positif, dont on a conscience, auquel on croit ; mais ce n'est pas simplement de cette connaissance que procède le culte des puissances supérieures : ce culte est un besoin de l'âme humaine ; il ne trouve son repos et sa satisfaction que dans l'abandon dévoué à un être supérieur, quel que soit le nom et le symbole sous lequel on l'adore[6] ; et ce sentiment intime par excellence, inné, habituel, suit toujours sa voie, même alors que l'intelligence commence à entrer dans des voies nouvelles et à s'éloigner de plus en plus du point de départ. Les Athéniens rient des facéties irrévérencieuses de la comédie et admirent les propos hardis de Diagoras, mais ils célèbrent leurs Panathénées à l'ancienne mode, et les profanateurs des Mystères n'échappent point au châtiment le plus sévère. La science elle-même cherche toujours à concilier les résultats de ses recherches avec la foi populaire, à les raccorder avec elle. Le soleil, la lune et les étoiles sont des êtres divins, dit Platon, mais visibles et engendrés ; ce sont les enfants du Père éternel : à côté d'eux, il y a d'autres dieux encore dont nous ne pouvons, avec nos seules forces, connaitre et proclamer l'origine, mais en qui l'on doit croire, parce que leurs fils et leurs petits-fils ont enseigné et attesté aux hommes leur existence ; c'est seulement aux poètes et à leurs récits déshonorants qu'il faut se garder de croire[7]. Aristote trouve dans les sphères des étoiles, de celles qui sont mues directement par la divinité éternelle et sont ainsi éternelles elles-mêmes, ces dieux multiples dont les premiers ancêtres avaient eu connaissance ; seulement, il estime que nombre de détails mythiques y ont été rattachés par la suite en vue de persuader la multitude, dans l'intérêt des lois et de l'utilité publique ; on a représenté les dieux semblables aux hommes ou à d'autres créatures, et l'on a imaginé en conséquence d'autres attributs correspondants[8].

Ainsi, ce que la science rejetait, c'était précisément ce à quoi la race grecque avait imprimé la marque la plus caractéristique de son génie, c'était la richesse mythologique de la religion, la forme personnelle des dieux. Sans doute, le Porque essaya, au moyen d'allégories panthéistiques, de donner un sens au fonds positif de la croyance générale, de démontrer à nouveau la sagesse empirique des histoires saintes en les faisant entrer, à force d'explications et d'interprétations, dans la construction scientifique du système ; mais elle ne put ni se défendre contre l'effort de plus en plus pénétrant de la critique historique, ni se mettre d'accord avec les résultats obtenus par le progrès des sciences naturelles ; c'est par des dénonciations qu'elle cherchait à repousser un assaut irrésistible[9]. Sans doute, Épicure, se confinant d'une manière absolue dans le quiétisme du sentiment purement subjectif, essaya de laisser tel quel le fonds positif de la foi et de lui laisser son crédit, sans se préoccuper des résultats de l'évolution scientifique qui entraînait la pensée au delà, précisément parce que c'était la croyance générale ; mais l'attitude abandonnée et indifférente de sa doctrine vis-à-vis de la foi révélait à quel point, même dans les croyances générale[10], le principe formel de la religion grecque se trouvait désagrégé et décomposé par l'action du principe matériel, celui du développement intellectuel[11]. Il était inévitable qu'à la fin une main hardie fit crouler l'édifice déjà vermoulu et miné en sous-œuvre de la tradition tout entière, et, quel que dût être l'ébranlement causé par la chute de ces antiques et vénérables ruines, ouvrit à ce prix une libre carrière au courant d'opinion qui s'était maintenant établi. Ce fut le rôle considérable d'Évhémère et de son Histoire sacrée : les dieux, assurait-il d'après une tradition parfaitement sûre et appuyée de documents, avaient été des hommes : leur culte avait été ou bien motivé par des inventions utiles qu'ils avaient propagées ou imposé par la force ; Zeus était le roi puissant de son île natale, le conquérant du monde qu'il avait parcouru cinq fois et rempli des monuments de ses victoires ; c'est à l'Éther et à l'Éther seul qu'il avait offert des sacrifices, c'est à lui qu'il avait donné le nom de son grand-père Ouranos, etc.[12]

Envisageons le résultat. Dans la religion, l'homme se met en rapport par le sentiment, par l'intelligence et la volonté, avec la Divinité : le païen a, lui aussi, cette piété qui consiste à absorber sa personnalité dans son Dieu, à s'associer par la volonté à cette direction imprimée à son être, à se rendre compte par l'intelligence de cette direction de sa sensibilité et de sa volonté et à la retrouver dans tous les sens et sous tous les rapports. C'est uniquement dans la totalité de ces actes intimes que consiste la religion. Que va-t-il arriver maintenant qu'au sein du paganisme grec l'intelligence tournée de ce côté se trouve en pleine contradiction avec le sentiment ? Le sentiment lui-même perd son assiette précise ; il ne reste plus que le besoin religieux, et ce besoin, ce ne sont pas, en fin de compte, ces résultats abstraits de la raison qui peuvent le satisfaire. Les dieux des ancêtres ne sont pas l'expression adéquate du divin ; ou les dieux des autres peuples expriment aussi bien qu'eux une partie du divin ; ou encore les uns comme les autres ne sont que des façons de comprendre la même puissance on les mêmes puissances suprêmes ; ou enfin, il n'y a pas moyen de savoir si l'on ne rencontre pas ici ou là la Divinité sous sa forme véritable. En ce cas, Alexandre est en droit d'invoquer les dieux de l'Égypte et de la Babylonie tout aussi bien que :ceux de son pays, et d'adorer dans le Dieu des Hindous la même puissance suprême qu'Aristote a reconnue pour la Raison éternelle, créatrice ; en ce cas, l'Hadès de Sinope peut être conduit à Alexandrie et y obtenir un temple et un culte sous le nom de Sarapis la théocrasie a ainsi le champ libre, et les religions du monde entier, jadis localisées chacune dans une tribu, un pays, dont elles étaient l'expression la plus immédiate et la plus topique, apparaissent maintenant comme des reflets d'une unité plus haute dont le concept les embrasse ; elles ne séparent plus les peuples ; au point de vue supérieur que l'esprit grec travaille à faire prévaloir, elles les réunissent. Mais cette science supérieure satisfait-elle à son tour la volonté et la sensibilité ? Depuis longtemps déjà la volonté et l'activité se sont détachées du fonds sur lequel est assise la vie religieuse ; l'égoïsme et l'intérêt personnel sont devenus, depuis le temps des sophistes, les principes fondamentaux, intelligibles pour tous, de la vie active ; c'est la philosophie occupée à creuser ses doctrines, et non pas la religion, qui seule a pu créer une morale plus noble ; le savoir, le vouloir se séparent du domaine de la religion traditionnelle. Et le sentiment ? A mesure que l'on cesse de trouver la certitude sur le fonds indigène, le sentiment mal satisfait se tourne avec une ardeur croissante vers ce qui est étranger, obscur, incompris ; les cultes orgiastiques se multiplient ; les Mystères d'Isis, de Mithra, pénètrent dans le monde grec ; l'astrologie, la magie, la révélation sibylline recrutent des adeptes. Alors commence la période la plus troublée qu'il y ait eu dans la vie religieuse de l'humanité ; on voit la religion se décomposer en ses éléments. Les uns adoptent une morale commode, jouir et éviter l'injustice, qui remplace pour eux la religion ; d'autres, tout enorgueillis de leur gnose, n'en sentent pas la privation ; d'autres étouffent, par des orgies extravagantes, des jeûnes et des mortifications, le cri de leur cœur. La flamme paisible qui réchauffait le foyer intérieur est éteinte, et l'on cherche en vain une lumière nouvelle pour éclairer la solitude sombre qui s'est faite au dedans comme au dehors.

Mais, si la tâche la plus haute assignée au monde antique fut de détruire le paganisme, c'est la race grecque qui la première a défoncé sons ses pieds le sol où il s'était enraciné, et qui ensuite, transplantée chez les Barbares et jouant au milieu d'eux le rôle de lumière, de ferment, d'agent de décomposition, a accompli là-bas la même œuvre. Ainsi cette civilisation hellénistique pénètre l'Orient dompté ; elle se fraye déjà un chemin vers l'Occident ; Rome, qui déjà jette les bases d'un nouvel empire cosmopolite, commence sa littérature par l'imitation des Grecs, des Alexandrins, par la traduction d'Évhémère.

Voilà pour les deux grandes crises, la transformation politique et. religieuse. Il nous faudrait considérer à part toutes les formes de la vie pour comprendre comment la conquête d'Alexandre a pu occasionner dans le monde une métamorphose aussi illimitée. Je ne veux relever ici que quelques points de détail.

Partout dans le monde grec se manifeste le même affranchissement de la patrie locale et des conditions posées par la nature, l'acheminement à des formes générales et pour ainsi dire cosmopolites. Du jour où s'écroule l'empire maritime d'Athènes, et avec lui sa politique exclusivement commerciale, qui avait eu sur le cours de la guerre du Péloponnèse une influence considérable, on voit déjà les relations et le trafic se multiplier de la façon la plus merveilleuse au sein du monde hellénique. A mesure que cette réaction l'emporte sur la puissance athénienne, Byzance, Héraclée, Cyzique, Rhodes surtout[13], prennent une importance toute nouvelle ; les Grecs d'Occident ont envoyé pour la première fois leurs navires de guerre dans la mer Égée. L'esprit démocratique de l'époque, agissant comme excitant, provoque une activité et une expansion du négoce, une concurrence des nouveaux ports francs, une extension de leurs relations avec des régions lointaines et des pays étrangers qui modifie d'une manière très sensible le caractère politique de la vie hellénique ; l'agriculture cède le pas de plus en plus au commerce et à l'industrie, l'exploitation des produits naturels à l'exploitation de l'argent, et l'indépendance due à une fortune considérable se fait une place à côté des droits politiques fondés sur la naissance. Il faut ne pas perdre de vue cette activité industrielle et commerciale pour apprécier à leur valeur les nombreuses colonies d'Alexandre et de ses successeurs.

Partout l'on sent que, pour cette vie intense et mouvementée de la race grecque, le sol natal devient trop étroit. Négociants, aventuriers, voyageurs, médecins, mercenaires surtout, les Grecs sont répandus dans le monde entier ; déjà, plus de dix mille d'entre eux ont fait avec Xénophon une expédition contre Babylone au temps où le médecin Ctésias était comblé d'honneurs à la cour de Suse ; depuis lors, les mercenaires grecs sont généralement le noyau principal des armées perses ; ce sont deux Rhodiens, deux frères, Mentor et Memnon, qui commandent l'armée perse dans les guerres les plus difficiles ; trente mille Grecs combattent à Issos pour le Grand-Roi, et, jusqu'au jour où il est assassiné dans les monts Caspiens, il a encore autour de lui une escorte de quatre mille Grecs. Les temps troublés que remplissent les luttes des Diadoques ne firent qu'augmenter ce goût des Grecs pour la vie de mercenaires : nous les rencontrons partout ; à Carthage comme dans la Bactriane et l'Inde, ce sont les mercenaires grecs qui constituent l'élite des armées, et les quatre-vingt mille hommes que Ptolémée II fit parader lors de la fête des grandes Dionysies à Alexandrie[14] étaient presque exclusivement des Macédoniens et des Hellènes.

La science elle-même a contribué pour sa part à entraîner la race grecque hors des limites de son pays natal et à faire d'elle une puissance universelle, agissant sur le monde entier. Depuis longtemps déjà on a acquis la faculté de voir les réalités autrement qu'avec l'imagination et sans les imprégner de poésie ; l'attrait de l'analyse rationnelle et de la recherche a développé dans la même mesure le besoin d'élargir le cercle de la science ; la différence entre les esprits cultivés et les esprits incultes, différence qui, au début, au temps des sophistes, se bornait à la supériorité obtenue par un développement formel de l'intelligence, s'est accentuée par l'acquisition d'une masse sans cesse grossissante de connaissances positives, et cette culture prend vis-à-vis de l'expérience vulgaire une situation nouvelle et féconde en conséquences. Déjà Aristote n'est pas moins admirable par son érudition que par sa profondeur philosophique ; on rencontre déjà réunies chez lui toutes les branches d'études scientifiques que l'on a coutume de considérer comme la marque caractéristique de l'époque dite alexandrine, histoire littéraire, archéologie, philologie, critique, grammaire, etc. En même temps, l'on est entré en possession d'un fonds qu'il suffit de s'assimiler par l'étude pour s'élever au sommet de la civilisation ; car, enseigner, qu'est-ce autre chose que de faire parcourir en esprit au disciple, ramenées à leurs points essentiels, les diverses étapes d'un développement dont chaque progrès dans l'histoire a coûté de longs et pénibles efforts ? La littérature grecque, avec cette merveilleuse série de chefs-d'œuvre qui vont maintenant faire l'éducation des peuples de l'Asie, renferme les échantillons de ce développement à l'état de types achevés. Ainsi la civilisation grecque peut être employée comme objet d'enseignement ; elle peut se transmettre. L'art de l'enseignement lui-même est déjà exercé avec méthode. La race grecque est capable d'instruire et de former les Barbares que les Macédoniens ont vaincus.

 

Ce que l'on vient d'esquisser en quelques traits rapides, il faut se le représenter dans toute sa plénitude, sa vitalité, son actualité, pour apprécier sainement le rôle d'Alexandre et trouver intelligibles les conséquences de sa conquête. L'histoire n'a rien d'analogue à signaler.

Les Barbares qu'Alexandre subjugua n'étaient guère des Barbares pour la plupart. Jusqu'au delà du Tigre, c'étaient des peuples dont les souvenirs remontaient à l'antiquité la plus reculée, jouissant d'une vieille renommée littéraire et artistique, dotés d'une civilisation surabondamment riche et que même le joug de la domination des Perses n'avait pas complètement étouffée. N'avait-il pas fallu beaucoup de peine et de temps aux Hellènes pour réussir enfin à tenir tête sur mer aux habiles négociants de Sidon et de Tyr ? Est-ce que leurs poids et mesures ne venaient pas de Babylone, de cette Babylone dont Hérodote décrivait encore avec étonnement la splendeur et l'opulence ? Est-ce que Platon et Eudoxe n'avaient pas fait encore le voyage d'Égypte pour chercher auprès des prêtres de ce pays une sagesse plus profonde ? Bien des gens assuraient que ce que les Grecs savaient des choses divines et humaines leur était venu de là Et par delà le Tigre, derrière une bordure de peuples indociles et restés insoumis dans leurs montagnes, s'étendaient les vastes régions occupées par les Mèdes et les Perses, à qui leurs anciens livres sacrés faisaient un devoir de se fixer au sol, de travailler avec ardeur et de lutter pour fonder le royaume de la lumière, auquel est promise la conquête du monde. Plus loin, les vieilles civilisations implantées sur les bords de l'Oxus et de, l'Iaxarte ; plus loin encore, l'étonnante magnificence du monde hindou avec son art, sa poésie, et la multiplicité déjà inaugurée de ses spéculations philosophico-religieuses. Alexandre a bien trouvé aussi nombre de tribus qu'il a essayé le premier d'habituer à une vie sédentaire et régulière ; mais le fait qui prédomine, c'est que la civilisation grecque n'arrive pas chez des Barbares incultes, mais chez des peuples dorés d'une culture ancienne, originale ; qu'elle n'anéantit pas cette culture, mais s'en empare avec étonnement et cherche à la mettre en harmonie avec ses propres habitudes.

C'est précisément à cette situation que l'histoire des temps postérieurs n'offre rien de comparable. En effet, quand Rome ne lutte pas contre des Barbares, elle accepte elle-même avec empressement la civilisation des vaincus, sitôt qu'elle on a reconnu la supériorité. Les Germains entrent en Barbares dans l'empire romain ; avec le christianisme et par le christianisme, ils reçoivent ce qui reste de la civilisation du monde antique. De même les Arabes ne commencent à se développer qu'au contact de la civilisation qu'ils rencontrent dans l'empire des Sassanides, dans les provinces de l'empire grec, dans l'Inde. A plus forte raison les Mongols, les Turcs, les Normands. Le chevaleresque Occident lui-même ne s'enflamme qu'en se heurtant à la civilisation surabondante du monde sarrazin, et pourtant ces deux éléments se pénètrent moins qu'ils ne se repoussent. En Amérique, la population indigène disparaît devant les colons européens, et la situation de l'Inde, celle où l'on trouve encore le plus d'analogie avec celle qui nous occupe, en diffère par un point capital, c'est que la puissance conquérante ne s'y dévoue pas corps et âme à sa nouvelle patrie, ne s'absorbe pas en elle.

C'est là précisément ce qui n'est arrivé qu'une fois. L'hellénisme, c'est-à-dire ce rapport curieux et spécial entre les vainqueurs et les vaincus, donne lieu aux phénomènes les plus singuliers. Les suivre dans le détail est chose d'autant plus difficile que, vu la pénurie d'informations, on n'a même pas, pour s'aider, l'exemple instructif de situations analogues. Nous serons bien des fois obligé de tracer des cercles hypothétiques, heureux si, ici ou là, un renseignement isolé tombe en dedans de cette ligne et la confirme.

La domination des Perses, qui a pesé durant deux siècles sur l'Orient, avait avant tout ce caractère spécial, que l'unité de l'empire était purement mécanique ; on n'exigeait que la soumission ; à part cela, les nationalités subsistaient. La domination des Perses était juste assez superficielle pour que leurs sujets ne se soient jamais consolés de la perte de leur indépendance ; de là des révoltes continuelles en maint endroit, des révoltes qu'on châtiait, il est vrai, par des déportations, par l'extermination des peuples. Jamais il n'a existé de puissance plus incapable de dominer que cette souveraineté militaire et patriarcale des Perses. C'est le droit de la force seul, dans toute sa brutalité, qui l'a fondée ; c'est uniquement la sobre énergie de la horde victorieuse et son dévouement sans réserve à son chef, au Grand-Roi, qui la maintient. Bientôt cette royauté dégénéra ; ce peuple des Perses s'amollit dans la jouissance de sa souveraineté sans contrepoids[15] ; les satrapes devinrent comme des rois dans leurs domaines ; ils régnèrent en despotes absolus, sans responsabilité, n'obéissant qu'à leur bon plaisir et ne relevant que de leur fantaisie. De nouvelles et plus violentes révoltes des nations subjuguées furent réprimées avec plus de peine et coûtèrent d'autant plus de sang. C'était une situation désespérée tant qu'il ne viendrait pas de secours du dehors.

C'est alors qu'Alexandre parut. Avec sa petite armée, il n'aurait, même vainqueur, obtenu aucun résultat, s'il y avait eu chez les peuples le moindre dévouement à l'empire des Perses. Mais, pour cette raison précisément, il était impossible que la victoire ne fit que changer le nom du maître ; Alexandre dut prendre vis-à-vis des vieilles nationalités de l'Asie une autre attitude, sortir du système négatif. L'ancienne indépendance nationale ne pouvait plus être rétablie dans le nouvel empire ; c'était un ressort brisé qui ne pouvait plus servir : il fallait trouver une forme qui recueillit en elle ce qu'il y avait de vivant encore et lui assurât un avenir. Nous voyons le roi sacrifier aux dieux, dans Babylone et Memphis, suivant les rites indiqués par les castes sacrées[16] ; nous le voyons s'allier par des mariages avec les princes de la Bactriane, avec la maison royale de Perse ; à Suse, ses généraux et un nombre immense de soldats épousent en même temps que lui des femmes asia1 igues. Grecs et Macédoniens furent établis en colonies d'un bout à l'autre de l'Asie ; la jeunesse asiatique fut exercée au maniement des armes macédoniennes et incorporée dans l'armée. L'Occident et l'Orient devaient se fondre en un seul peuple, et, dans cette union, chaque nation, participant selon sa nature au progrès hellénistique, enrichie par l'activité nouvelle et la sécurité des relations dans tous les sens, par la gestion régularisée et légalisée de son patrimoine, assurée des fruits de son travail et de l'exercice de ses droits, devait trouver là une compensation à la perte de cette indépendance et de cet isolement opiniâtre d'autrefois, choses qui n'étaient plus faites pour le monde transformé[17].

Mais la mort d'Alexandre interrompit l'œuvre commencée. L'empire s'écroula au milieu de luttes colossales ; la maison royale fut anéantie par l'assassinat ; les satrapes et les généraux cherchèrent à se créer des souverainetés indépendantes ; ils succombèrent sous les coups les uns des autres en des guerres pleines de vicissitudes sans fin ; la Grèce oscilla d'un parti à un autre ; la Macédoine changea de maîtres et les vit se succéder rapidement ; l'invasion des Gaulois se rua en saccageant tout sur la Macédoine et la Thrace, et s'abattit sur l'Asie-Mineure ; le berceau de la puissance qui avait conquis le monde, de la civilisation qui l'avait transformé, était, au point de vue politique, tombé dans l'impuissance : il ne comptait plus.

Mais parmi tous ces-désordres, et même favorisé par eux, l'hellénisme gagna en étendue, en solidité, en variété. A la fin de l'âge des Diadoques, nous voyons la fusion des civilisations gréco-macédonienne et orientale apparaître avec ses traits essentiels, se fixer dans de nouveaux centres de vie intellectuelle et politique ; la Macédoine se relève, bien qu'en des proportions plus restreintes et en se conformant aux habitudes nouvelles ; la Grèce même s'essaie à créer le nouvelles combinaisons politiques. Seulement, la Grèce d'Italie et de Sicile, qui n'a presque ressenti aucune atteinte des mouvements de l'Orient, baisse de plus en plus pour s'abîmer bientôt entièrement, après l'échec des plans inefficaces mais réellement grandioses d'Agathocle.

Entrons enfin plus avant dans le détail. Par quelle entremise s'est opérée cette invasion du génie grec et macédonien en Orient ?

On peut signaler sans hésiter comme le procédé le plus important employé par Alexandre et ses successeurs les fondations de colonies : nous les trouvons en nombre surprenant jusque dans l'Extrême-Orient ; Alexandre à lui seul fonda, si l'on s'en rapporte à une donnée qui certainement n'est pas exagérée, plus de soixante villes[18]. On n'indique que pour un petit nombre seulement, et en termes très brefs, la manière dont il les peupla ; les données relatives aux fondations de ses successeurs sont encore plus rares. Le résultat général qui s'en dégage peut être résumé à peu près comme il suit.

Le trait de caractère particulier aux Barbares est de ne pas vivre groupés en cités[19] ; ils n'ont point de villes, mais des lieux d'habitation : quelque extraordinaire étendue qu'atteignent ces centres, si puissamment fortifiés qu'ils soient et florissants par l'industrie et le commerce, ils n'ont point de système politique ; ce sont ou des cours devenus sédentaires, ou des masses entassées autour de temples sacrés, ou des bourgades énormes, enfin tout ce qu'on voudra sauf des villes comme les comprend le Grec. Le caractère distinctif de la Grèce est au contraire la cité, la πολιτεία[20] ; c'est sous cette forme que s'était accompli le développement, indescriptible en sa richesse, de la vie grecque pendant quatre siècles et plus ; chaque colonie était une nouvelle cité organisée, le germe de nouvelles communautés aussi vivantes. Ce fut cette forme qu'Alexandre adopta avant tout pour l'exécution de ses plans, et c'est chose caractéristique qu'Aristote ait composé un ouvrage intitulé : Alexandre ou des colonies[21].

Le dessein d'Alexandre, en fondant ces colonies, n'était ni exclusivement, ni principalement militaire ; on voit s'affirmer chez lui d'une façon tout aussi arrêtée le dessein d'imprimer, en instituant de nouveaux marchés, une direction constante aux relations commerciales qui s'étaient réveillées, de créer, au milieu de races encore dans l'enfance au point de vue politique, des centres d'établissement fixe[22]. Les Diadoques et les Épigones ont poursuivi l'œuvre en se conformant plus ou moins à son esprit ; c'est dans les fondations de cités coloniales qu'est la vraie base de l'hellénisation.

Ordinairement les fondations nouvelles viennent s'adjoindre à des localités préexistantes ; souvent des villages voisins sont groupés dans la ville nouvelle. En ce qui concerne la délimitation du territoire des villes, les renseignements précis nous font défaut ; d'après l'exemple analogue de Magnésie, il semble permis de conjecturer qu'on assigna aux nouveaux citoyens des lots de terre exempts de dîmes[23]. Alexandre installa d'abord comme colons les vétérans de l'armée, aussi bien les Macédoniens que les Grecs, mais la population nouvelle ne se borne nullement à ce personnel : on y fit encore entrer notamment des indigènes ; il est certain qu'on accepta aussi des étrangers non-hellènes, de même que sous Alexandre et après lui, les Juifs, par exemple, furent accueillis partout. Sans doute, il se trouve quelques établissements qui se distinguent par l'appellation de Macédoniens, d'Achéens, etc., mais ce qui domine, c'est une population helléno-macédonienne mêlée à des éléments indigènes.

De nombreux exemples nous apprennent que, dans les villes de cette espèce, il s'est formé par la suite un gouvernement autonome, à l'instar de ceux des Hellènes[24]. On entend parler du Sénat et du Peuple ; ils délibèrent et rendent des décrets en imitant les formes et procédés en usage dans les cités démocratiques de la Grèce. On peut citer comme exemple Antioche sur l'Oronte : le peuple de la ville est divisé en dix-huit tribus (φυλαί)[25] ; on se réunit sur l'agora pour délibérer et faire les élections ; le roi Antiochos IV y paraît même comme candidat pour y briguer la dignité d'agoranome, de démarque[26] ; le conseil des Deux-Cents, au moins à une époque postérieure, est cité plusieurs fois[27].

Une question difficile, c'est de savoir quelle était dans ces villes la situation des indigènes par rapport à la cité. Sont-ce des citoyens comme les autres ? sont-ce des métèques ? ou bien forment-ils, comme à Agrigente du temps des Romains, un genus à part, en qualité d'incolæ distincts des cives[28] ? Leur condition paraît n'avoir pas été partout la même. D'après les plans d'Alexandre, on est peut-être en droit de supposer qu'il voulait les voir traités sur le pied d'égalité, naturellement sous cette réserve qu'ils adopteraient la langue et les coutumes de la cité ; c'est de cette façon seulement que la fusion pouvait devenir complète. A Apollonie en Pisidie, les citoyens s'appellent encore, jusqu'à une époque avancée, Lyciens et Thraces[29]. Pour les fondations des Séleucides, Séleucie sur le Tigre est un exemple décisif : beaucoup de Macédoniens y habitent, encore plus de Grecs, mais un certain nombre de Syriens y avaient aussi droit de cité[30] : les chefs de la ville sont les trois cents Diganes, un nom d'origine non pas syrienne mais persane[31]. On trouve le contraire à Alexandrie d'Égypte ; là, la population se composait, à l'exception des troupes fort nombreuses qui y étaient casernées, des Alexandrins proprement dits, mélange d'émigrés venus des contrées les plus diverses de la Grèce[32], divisés en tribus et en dèmes, et du peuple égyptien indigène ; là, comme l'organisation en castes resta en vigueur à titre d'institution civique, l'accès des Égyptiens au droit de cité hellénique put paraître inadmissible. La preuve qu'il n'y eut pas dès le début, à l'égard des habitants non grecs, une exclusion plus marquée que partout ailleurs, c'est que le droit de cité hellénique fut conféré aux Juifs[33]. Alexandrie offre d'ailleurs d'autres particularités fort instructives : là il n'y a point de Conseil à côté du peuple ; ce n'est pas le peuple qui discute sur les intérêts de la ville ; le chef du gouvernement est l'exégète, qui est évidemment, ainsi que le grand juge, un fonctionnaire royal[34]. Toutefois il est très douteux que ce fût là la constitution donnée dès le principe à la cité.

Il était naturel que la langue hellénistique fût dans ces villes la langue officielle et celle des affaires ; qu'on ajoute à cela l'effet de mesures administratives, comme nous en connaissons pour l'Égypte[35], et l'on comprend que peu à peu l'idiome indigène ait été expulsé des villes, et, dans les régions pourvues de colonies nombreuses tout au moins, ait été refoulé dans le pays plat[36]. Dans les pays jusqu'au Tigre, on peut constater, avec des nuances diverses, cette répartition des idiomes. Plus loin dans l'Est, il n'y a en général que certaines bandes de terre richement pourvues d'établissements de ce genre : par exemple, la Médie et la route qui se dirige à travers les Portes Caspiennes vers l'est, certaines régions de la Sogdiane, le sud de la Bactriane, le pays de Caboul, et, en général, tout le pourtour des pentes du Paropamisos, enfin, le bassin de l'Indus. Malheureusement, ces contrées se dérobent de bonne heure à une observation précise. Toutes ces villes nouvelles, bien que même celles de l'empire des Séleucides accusent nettement leur origine militaire et que les citoyens y soient armés, durent prendre, dans la partie grecque de leur population, un caractère surtout industriel et mercantile. Quand on voit, dans des pays comme la Mésopotamie et la Syrie, une plantureuse poussée de cités remplacer les groupes instables et parfois nomades à la façon des Bédouins qui y végétaient jusque-là ; quand on voit, au sein des agglomérations compactes, se développer parallèlement la multiplicité des besoins et la possibilité de les satisfaire ; quand on voit la rapidité plus grande des échanges, et en même temps la masse, incroyablement augmentée depuis Alexandre, de l'argent en circulation, d'un numéraire ramené dans toute l'étendue de cet immense empire à un système monétaire unique, accroître le bien-être en général, et ajouter par là à l'agrément, à la valeur de l'existence, en changer toute l'orientation ; on comprend combien a été profond le changement provoqué par les fondations hellénistiques, et comment leur influence a transformé l'atmosphère de la vie orientale.

Dans les villes se produisit alors spontanément cette fusion des divinités, des fêtes, des cérémonies helléniques et indigènes, qui devait peu à peu enlever aux unes et aux autres leur caractère spécifique. Nous rencontrons partout un genre particulier de mythes destinés à relier le présent au vieil ensemble des mythes helléniques. Tantôt c'est Io, qui, dans ses courses vagabondes, est arrivée à Antioche ou à Gaza[37] ; tantôt c'est Oreste dont le délire apaisé a donné à la chaîne de l'Amanos son nom[38] et qui a apporté à Laodicée la pierre d'Artémis[39]. D'autre part, les Évergètes de l'Ariane doivent être ainsi nommés parce que les Argonautes ont trouvé près d'eux un abri paisible durant l'hiver[40], ou c'est Triptolème qui a donné aux Gordyéens du Tigre le nom de son fils Gordys, ou Arbélos l'Athmonéen, issu de la tribu Cécropide à Athènes, qui doit être le fondateur d'Arbèles[41]. Puis c'est le peuple arabe des Dèbes (près de Médine) qui, hostile à tous les étrangers, fait une exception pour les Péloponnésiens seulement, parce que de vieilles légendes de la tribu attestent l'alliance qu'elle a contractée jadis avec Héraclès[42]. Partout on cherche, au delà des origines historiques que l'on connaît, à découvrir des relations immémoriales ; on refuse de voir dans le présent le résultat de l'histoire réelle ; on cherche une autre sanction pour ce qui existe. L'hellénisme même se localise ; dans la langue, la religion, les mœurs, il commence à se différencier d'après les conditions et les proportions du mélange[43]. L'État lui-même ne peut se dérober plus longtemps à ces influences ; plus on va, plus la question ethnologique prend d'importance dans le domaine de l'hellénisme. L'affranchissement même à l'égard des influences locales et nationales, cette liberté d'esprit, ce cosmopolitisme intellectuel qui était la plus haute conquête de la Grèce, semble maintenant se donner pour tâche de faire revivre, en lui infusant une énergie nouvelle, le vieux fonds national, le génie païen. Nous verrons comment cette remarquable réaction, prenant les formes les plus variées, détermine le développement des derniers siècles, ou, pour mieux dire, est l'histoire intérieure de l'hellénisme même.

Ne nous y trompons pas ; la manière dont Alexandre cherchait à fonder ses conquêtes, l'unité de son empire, rendait cette suite inévitable. Déjà la dissolution de la monarchie, qui commença avec sa mort, était déterminée, en fin de compte, précisément par l'impossibilité d'arriver, avec un mélange d'éléments si divers, à une élaboration régulière et homogène du nouvel état de choses ; la discorde de ses généraux et leurs luttes pour la possession de l'empire entier ne furent que l'occasion extrinsèque de ce développement divergent qui se manifesta ensuite — et ce fut là sa première forme — dans l'antagonisme de l'empire des Séleucides et du royaume des Lagides. Ce n'est pas que l'une ou l'autre de ces monarchies ait pris un caractère national ; au contraire, elles s'amoindrissent toutes les deux en étendue et en force intérieure à mesure que l'élément national gagne du terrain ; mais, pour ce qui est de l'organisation intérieure et de l'attitude de la royauté à l'égard des populations, elles offrent un contraste qui domine et règle la politique du monde hellénistique tout entier.

Considérons d'abord la souveraineté des Lagides. Elle avait ce grand avantage que le fondement de sa puissance était un pays nettement délimité et très favorablement situé pour le commerce international, aussi bien qu'au point de vue politique et militaire ; l'Égypte seule, dans les luttes effrénées des Diadoques, n'avait pour ainsi dire jamais été atteinte par la guerre ; depuis la mort d'Alexandre, Ptolémée avait possédé le pays sans interruption, et l'avait gouverné avec cette extrême sagesse et cette large compétence qui le distingue ; il transmit à son fils un royaume parfaitement consolidé, bien ordonné, et florissant au dernier point.

Alexandre et Ptolémée avaient, en somme, laissé l'Égypte en l'état où ils l'avaient trouvée : l'ordre hiérarchique, les castes subsistaient toujours ; les anciens dieux étaient restés ; leur culte demeurait intact ; de même pour la vieille division du pays en nomes, qu'on disait avoir été instituée jadis par Sésostris et qui était étroitement liée à la division agraire de ce pays peuplé. Mais en quoi consistait au juste cet ancien état lui-même ? Déjà depuis le temps de la dynastie de Saïs, et plus encore sous la domination des Perses, à l'occasion des révoltes répétées et sans cesse étouffées des Égyptiens, l'ancienne hiérarchie avait dû commencer à s'entamer sur bien des points ; le contact continuel et actif avec des étrangers qui habitaient soit dans des villes à eux, soit disséminés dans toute l'étendue du pays au milieu des Égyptiens[44], provoqua nécessairement une dislocation progressive des anciennes institutions : il ne reste plus trace des castes guerrières lors de la conquête macédonienne. Il est hors de doute que le pays avait besoin d'une organisation absolument nouvelle et poussée à fond.

Déjà Alexandre avait reconnu la nécessité de procéder en Égypte avec une circonspection particulière ; plus l'ancienne hiérarchie théocratique s'était montrée tenace et continuait à faire loi d'une manière absolue pour tous les rapports religieux et sociaux, plus il fallait donner à l'administration royale un caractère arrêté et énergique. Les nombreux témoignages du temps des Lagides donnent un aperçu assez complet de la nouvelle organisation qui fut introduite alors[45].

Le type de cette organisation est la monarchie militaire, et, dans cette monarchie, la division systématique des fonctions officielles, avec des degrés qui descendent jusqu'aux sphères les plus infimes. En principe, l'administration, la justice, les finances, sont absolument séparées, et c'est seulement au sommet que toutes ces branches se rejoignent dans le pouvoir royal qui les concentre, et qui naturellement possède seul la compétence législative.

Il est dans la nature des choses que les fonctions militaires aient un rôle prépondérant. Les garnisons et colonies militaires réparties sur toute la surface du pays servent principalement au maintien de l'ordre intérieur, et leurs chefs sont par conséquent les fonctionnaires chargés de la police. Au sommet de cette puissance militaire exécutive est l'épistratège, le général en chef ; il y en avait un vraisemblablement pour la Thébaïde, un pour l'Heptanomide, un pour la Basse-Égypte, etc.[46] L'épistratège a le commandement suprême des forces militaires des nomes compris dans son épistratégie ; le chef de sa chancellerie est l'épistolographe. Immédiatement au-dessous de lui sont les stratèges de chacun des nomes, avec une compétence administrative analogue, chaque stratège ayant à la tête de sa chancellerie le greffier des troupes, sous son commandement les hipparques, les hégémons, les phrourarques de son nome. Plus tard tout au moins, ces officiers, y compris l'épistratège, sont fréquemment chargés d'autres fonctions, notamment dans l'administration civile.

L'administration civile est, ce semble, concentrée aux mains d'une seule personne pour l'épistratégie tout entière, de la même personne qui a le commandement militaire supérieur ; au-dessous, les fonctions se divisent. Dans chaque nome, nous trouvons le stratège pour les affaires de police[47], le nomarque[48] pour l'administration, l'épistate qui préside à la justice, le greffier royal à la tète des services compliqués de la chancellerie et du cadastre, l'agoranome enfin pour toutes les affaires concernant les transactions passées sur les marchés publics, surtout entre les nombreux étrangers (Grecs) qui se trouvent dans le pays sans appartenir ni à l'armée, ni à une cité grecque, ni aux castes égyptiennes ; les Juifs seuls ont dans leur ethnarque un magistrat spécial[49] A l'intérieur des nomes, la division des fonctions se reproduit pour chaque bourg et chaque district[50]. Nous trouvons l'épistate de la κώμη (peut-être le juge de l'endroit), le doyen de la κώμη, le greffier de la κώμη. Des districts nous connaissons au moins l'épimélète et le greffier.

La juridiction est, pour l'essentiel, fondée sur les vieilles lois du pays ; celles-ci peuvent d'autant mieux rester en vigueur que les étrangers sont les uns soldats, et par conséquent soumis à la justice militaire du stratège et de l'épistratège, les autres domiciliés dans des cités à part, les autres considérés précisément comme des étrangers. C'est absolument le droit égyptien[51], dans la mesure où celui-ci n'est pas modifié par des constitutions royales, qu'appliquent les juges populaires ; naturellement, les procès civils seuls sont du ressort de leur forum ; les Égyptiens ont pourtant la liberté de porter leurs affaires devant les tribunaux grecs. L'épistate du nome, de la κώμη, a déjà été mentionné plus haut ; dans un procès dont nous avons encore les pièces, c'est l'épistate du nome qui juge avec ses assesseurs, tous non-Égyptiens ; les deux parties ont chacune un procureur, et c'est après leurs explications que le jugement est rendu, avec énoncé des motifs. Il y avait encore une institution particulière, celle des chrématistes, fondée, dit-on, par Ptolémée II[52] pour éviter les lenteurs d'une convocation des parties à la métropole (du nome, à ce qu'il semble) ; c'est une cour de justice ambulante, qui voyage et juge dans les nomes de son ressort ; les affaires criminelles principalement ont dû être de sa compétence.

Les finances sont une branche absolument séparée du reste de l'administration ; il y a comme chef de ce service dans chacun des nomes un officier de haut rang. C'est lui qui perçoit les différents revenus, le produit des domaines, des confiscations, du péage du Nil[53], le montant des redevances et des versements faits par les fermiers des impôts ; toute l'administration de la Table royale, comme on appelle la recette générale, est sous sa direction. Il est subordonné au collège des Trésoriers, à Alexandrie ; les paiements sont dans les attributions du διοικητής à Alexandrie, et des ύποδιοικηταί dans les nomes.

Naturellement, Alexandrie est le centre du gouvernement ; un Synédrion ou Conseil d'État se réunit sur l'ordre du roi et le plus souvent sous sa présidence ; c'est de là que les épistratèges, stratèges, etc., reçoivent leurs ordres par l'intermédiaire des épistolographes royaux. La volonté du roi n'est aucunement liée par des règles constitutionnelles ; elle est le sommet de cette monarchie militaire. C'est seulement dans l'armée permanente, chez les Macédoniens, que le pouvoir royal rencontre une sorte de limite. Pris en masse, ils sont dans cet empire, que l'on considère toujours comme une royauté militaire, ce qu'était dans l'ancienne Macédoine l'armée assemblée vis-à-vis des rois ; ils ont le droit et le devoir de servir dans l'armée ; l'héritier de la couronne n'est reconnu pour légitime que par leur intronisation[54] ; ils ont leurs assemblées et leurs délibérations ; ils maintiennent leur droit d'ίσηγορία qu'Alexandre leur a concédé lui-même. Ils s'appellent et sont pour la plupart Macédoniens ; s'il se trouve dans cette armée des Grecs, des Thraces, des Galates, des Crétois, etc., ils forment des corps à part et ont vraisemblablement un droit moindre que celui ;des Macédoniens[55]. Aux fêtes qui inaugurèrent le règne de Ptolémée II, le grand cortège qui défila dans Alexandrie se composait de 57.600 hommes de pied et de 23.000 cavaliers[56] : dans l'armée qui, en l'an 200, devait faire la campagne de Syrie, sur 70.000 fantassins et 5.000 cavaliers, il y avait 30.000 fantassins et 700 cavaliers macédoniens.

C'est une combinaison des mœurs de cour macédoniennes et perses qui a donné naissance à la curieuse hiérarchie de tous les fonctionnaires royaux ; on ne trouve guère d'emploi quelque peu important, dans le civil ou le militaire, qui soit mentionné officiellement sans la désignation du rang occupé par le titulaire dans cette hiérarchie. La classe la plus élevée est celle des parents du roi ; les épistratèges, les épistolographes appartiennent à cette classe : viennent ensuite les archisomatophylaques, les premiers amis, les amis, les diadoques de la cour, etc.[57] Les Égyptiens, sous les premiers rois, ont-ils été honorés de ces titres, cela est douteux. Pour se faire une idée complète de la cour égyptienne, il faut se figurer encore une série considérable d'officiers de cour, de grands échansons, de grands-veneurs, de chefs des cuisines, de capitaines des chaloupes, etc.,  sans compter une étiquette spéciale, un costume de cour caractéristique, et le reste[58].

Sans doute, le premier effet de ce système, c'est d'introduire une distinction des plus tranchées entre l'élément gréco-macédonien, représenté par la cour et l'armée, et l'élément indigène. Mais déjà, dans l'organisation que l'on vient d'exposer, il y a certains traits qui annoncent l'intention d'opérer partout ailleurs une conciliation graduelle ; on sent un effort marqué pour effacer de plus en plus la ligne de démarcation et gagner les Égyptiens aux intérêts de la race grecque. Le nombre des nouvelles villes grecques en Égypte est peu considérable[59] ; on préfère évidemment laisser les Grecs vivre librement et sans former de groupes compactes au milieu des Égyptiens. Naturellement, le grec devient la langue de tous les débats devant les autorités non égyptiennes, mais on se contente de contrats, etc., écrits en égyptien, pourvu qu'ils soient présentés aux autorités, en vue de la taxe à percevoir, et contresignés en grec[60]. Bientôt nous trouvons.des Grecs qui apprennent l'égyptien[61], des Égyptiens qui joignent à leur nom indigène un nom grec, qui sont admis dans l'armée permanente[62], qui s'élèvent aux plus hauts postes de l'administration.

A cet égard, l'attitude prise à l'égard du clergé et de la religion nationale devait avoir une importance particulière. Les prêtres du pays avaient déjà, sous la dynastie de Saïs, perdu beaucoup de leur influence sur le gouvernement[63], et quand, sous là domination des Perses, l'Égypte dut payer un tribut de 700 talents, une fois autant que la Syrie tout entière y compris la Phénicie et la Palestine[64], ce furent sans aucun doute les grands personnages du clergé, maîtres du tiers de la propriété foncière, qui furent principalement imposés ; dans les révoltes répétées, ils furent punis sans doute aussi par la diminution des biens de leurs temples[65] ; le ressentiment contre les Perses vaincus en fut d'autant plus vif. Les Ptolémées eurent là un moyen sûr de gagner, à l'aide du clergé égyptien, l'esprit du peuple, et de compléter la domination militaire par la domination théocratique. Ils n'allèrent pas jusqu'à rendre aux prêtres la plénitude de leur influence politique d'autrefois ; ils n'abolirent pas ces prestations et tributs ; les prêtres ont à fournir au Trésor des sommes d'argent ainsi que des grains, du vin, des toiles[66] ; les familles sacerdotales sont même tenues de se rendre tous les ans à Alexandrie pour y apporter leurs prestations en nature[67]. Mais, d'autre part, les rois ont pour les temples et les corporations sacerdotales des attentions de toute sorte ; ils leur rendent, à l'occasion, des biens sécularisés ; il les dispensent de redevances arriérées, leur assignent de nouveaux revenus ; c'est seulement grâce à leurs allocations que le culte divin, très dispendieux parfois, peut être entretenu[68]. Aussitôt qu'il a pris possession de la satrapie, Ptolémée avance 50 talents d'argent pour l'ensevelissement du bœuf Apis[69]. Au nom du roi Philippe, du roi Alexandre, il fit restaurer les temples en partie saccagés par les Perses à Karnak, à Louqsor, et autres lieux : des inscriptions hiéroglyphiques en témoignent[70]. Ses successeurs suivent son exemple : Ptolémée III notamment bâtit ce temple magnifique d'Esneh où figure le récit hiéroglyphique de ses grandes victoires. Comme l'art des Égyptiens, leur science fut honorée aussi et encouragée. C'est sur l'invitation de Ptolémée II que Manéthon l'archiprêtre écrivit d'après les anciens monuments l'histoire de l'Égypte. C'est au même roi que Mélampus l'hiérogrammate dédia plusieurs écrits, qui avaient été composés d'après les archives sacrées des temples[71]. Déjà, sous Ptolémée Ier, beaucoup de Grecs avaient fait le voyage de Thèbes et s'y étaient livrés à des recherches sur l'histoire et les antiquités de l'Égypte[72].

Le couronnement de cette œuvre de concorde fut le transfert du Zeus Hadès de Sinope à Alexandrie. Ptolémée Soter, à ce qu'on raconte, vit en songe le dieu, qui lui ordonna de faire venir du Pont son image ; les prêtres égyptiens ne surent pas expliquer le songe, mais l'Eumolpide Timothée d'Éleusis, qui avait été appelé en qu'alité d'exégète à Alexandrie pour y instituer les mystères d'Éleusis, déclara que le dieu était adoré à Sinope ayant à ses côtés la statue de Perséphone. On envoya alors des députés à Delphes, et le dieu ordonna d'apporter à Alexandrie la statue de son père, et de laisser celle de sa sœur. Après une traversée merveilleuse, le dieu arriva en Égypte ; Timothée l'exégète et Manéthon l'archiprêtre reconnurent que le dieu était Sarapis, l'Osiris du royaume des morts[73] ; le nouveau temple fut élevé avec une grande magnificence à la place même où, depuis les temps anciens, Sérapis et Isis étaient adorés. Le dieu grec et la déesse égyptienne furent désormais adorés ensemble. Rappelons-nous les derniers jours d'Alexandre ; inquiets de sa maladie, plus d'un de ses stratèges et amis s'étaient rendus au temple de Sarapis, pour y recueillir les avis du dieu sur les remèdes à donner au malade. Le Sarapis de Babylone n'était-il pas peut-être ce dieu Irkalla chez lequel descend la déesse Istar, le maître dans la maison des trépassés, la maison qui n'a point d'issue, dont aucune route ne fait revenir ? Ou bien était-il identique au maître sur la côte de Syrie, Adonis ? N'est-ce pas de là peut-être que vient l'autre tradition, d'après laquelle Sarapis serait venu de Séleucie en Syrie à Alexandrie[74] ? Les Milésiens, qui s'étaient jadis établis à Sinope, peuvent bien avoir trouvé déjà en ce lieu ce Baal ; ils peuvent avoir reconnu en lui les traits d'un Asclépios ou d'un Pluton hellénique, et s'être habitués aussi à trouver, à l'heure de la mort, consolation et salut dans ce Dieu Sauveur. Les éphémérides des derniers jours d'Alexandre nous apprennent que le dieu, consulté sur l'opportunité de transporter le malade dans son sanctuaire pour le guérir, répondit qu'il ne le fallait point, et qu'il se trouverait mieux où il était[75]. On voit comment, par une parole douce, le dieu des ténèbres cherche à enlever à la mort ses angoisses, ces affres du trépas qui sont les mêmes pour tous les peuples et tous les hommes, pour les mendiants et les rois. S'il est un dieu fait pour l'humanité entière, c'est bien celui-là Aussi, avec quelle rapidité merveilleuse se propagea le nouveau culte, une fois fondé à Alexandrie[76] ! Comme il pénétra, en le transformant, dans le vieux fonds égyptien[77] ! Dans l'antique Sérapéon de Memphis, deux prêtresses desservent désormais le culte de Sarapis et d'Isis, tandis qu'ailleurs l'Égypte n'a jamais eu de prêtresses ; désormais les deux divinités ont parmi leurs attributs le calathos, emprunté au culte hellénique de Déméter[78]. Bientôt le dieu est assimilé à Asclépios, à Hélios, à Dionysos ; il répond au roi Nicocréon de Cypre que le ciel est sa tête, la mer son corps, la terre ses pieds, et la lumière du soleil son œil qui regarde au loin[79]. La plaintive Isis ne parait pas avoir moins de formes et d'aspects ; déjà sa fête est associée au culte d'Adonis à Byblos en Phénicie ; bientôt ces cultes se répandent sur les îles, dans les villes de l'Asie-Mineure et de la Grèce ; ils atteignent l'Italie, ils pénètrent même à Rome[80]. D'autre part, le culte des dieux rois, soit à partir d'Alexandre, soit à partir de Ptolémée Ier, de Ptolémée II, fondé d'abord à Alexandrie, se propage à Memphis, à Ptolémaïs, à Thèbes. A Thèbes les rois sont adorés à côté d'Amon-Ra-Sonther, titre de σύνναοι θεοί[81].

On se réserve de revenir plus loin sur ces transformations religieuses ; il suffisait d'appeler ici l'attention sur leur importance politique. Si nettement Macédoniens que se montrent les Lagides, leur effort tend d'une manière très précise à poursuivre la fusion qui dès l'origine entrait dans les plans d'Alexandre, et à faire de l'Égypte et d'Alexandrie le centre de la vie intellectuelle sous la forme nouvelle qu'elle commençait déjà à prendre, forme à laquelle naturellement la civilisation grecque servait d'excipient ou, si l'on veut, d'exposant.

Ce n'est pas simplement l'amour des sciences qui porta les deux premiers Lagides à fonder le Musée et la Bibliothèque, à concentrer dans Alexandrie toutes les formes de la vie littéraire ; l'intelligence sûre de leur époque et de la politique utile à leur royaume n'a pas été un motif moins efficace, et l'on peut affirmer que l'événement dépassa leurs prévisions. Alexandrie désormais domine et dirige la civilisation de l'hellénisme qui, grâce à l'activité infiniment riche et variée de ses poètes, critiques, compilateurs, investigateurs, inventeurs, etc., arrive à s'épanouir complètement sous ses aspects les plus divers[82]. La vie littéraire d'Alexandrie représente l'esprit de l'époque nouvelle presque dans toutes les directions. Tout le passé de la littérature hellénique est là, rangé dans les trésors des bibliothèques, objet d'une grandiose activité scientifique ; la poésie acquiert de nouvelles formes, qui répondent à l'esprit nouveau de la civilisation ; ce que les peuples étrangers peuvent offrir d'œuvres littéraires est traduit et introduit dans le domaine de l'activité scientifique ; les livres sacrés des Égyptiens, des Juifs, des Perses, on peut les trouver dans les bibliothèques[83]. La science commence à embrasser le monde ; recevant de tous côtés, s'étendant en tous sens, elle prend un aspect entièrement nouveau. Alexandrie devient le foyer d'une littérature universelle, d'une civilisation cosmopolite, dans laquelle les résultats de toutes les évolutions nationales antérieures, jusque-là dispersés, sont convertis en idées et réunis en un faisceau.

Il nous reste encore un fait remarquable à considérer. Nous allons voir quelle étendue extraordinaire prend l'empire des Séleucides, combien peu pourtant il est de force à se mesurer avec le royaume incomparablement plus petit des Lagides. Lorsque Ptolémée Pr transmit le trône à son fils, il ne possédait hors de l'Égypte que Cypre et Cyrène. Nous devons chercher à nous faire une idée des forces matérielles de ce royaume, pour comprendre la possibilité de cet état de choses.

Pour ce qui est des pays adjacents, on aura occasion d'en parler plus loin : c'est l'Égypte qui est la base de la puissance des Lagides. Sur la population du pays, nous n'avons pas de renseignements certains[84] ; au temps du roi Amasis, alors que le royaume était le plus florissant[85], dit Hérodote, on comptait 20.000 villes, et plus de 30.000 villes et villages, à ce qu'on prétend, sous le règne de Ptolémée Ier. Ainsi, au commencement de la souveraineté des Lagides, l'Égypte était plus florissante qu'aux temps les plus florissants des Pharaons. Il est reconnu que le pays possède une force productrice extraordinaire ; plus la population est dense, plus le droit, la propriété et le commerce se trouvent réglés et protégés[86], plus aussi est considérable le revenu de l'État.

A la fin du règne de Ptolémée II, en un moment, il est vrai, où le royaume s'était déjà annexé le sud de la Syrie et la côte méridionale de l'Asie-Mineure, l'Égypte avait une armée de 200.000 hommes de pied et 40.000 cavaliers, 300 éléphants, 2.000 chars de guerre, des armes pour 300.000 hommes, 2.000 petits transports de guerre et 1.500 vaisseaux de guerre qui avaient jusqu'à cinq rangs de rames, du matériel pour en armer un nombre double, 800 yachts dorés à la proue et à la poupe ; on assure qu'il y avait dans le Trésor 740.000 talents égyptiens[87] ; le revenu annuel s'élève à 14.800 talents et 1.500.000 artabes de grains. Nous trouvons une confirmation de ces chiffres si étonnants dans l'extrait d'une description de la grande fête que le même Ptolémée célébra après la mort de son père ; du moins les points plus importants de cette énumération peuvent trouver place ici. Il y avait dans le cortège un char gigantesque chargé de vaisselle d'argent : on y voyait, entre autres choses, un cratère contenant 600 métrètes, très artistement travaillé et couvert de pierres précieuses ; deux buffets, dix grands bassins, seize cratères, une table de douze coudées, trente autres de six coudées, quatre-vingts trépieds delphiques, et un nombre infini d'autres objets, tous en argent massif. Venait ensuite le char aux ustensiles en or, parmi lesquels vingt-deux réfrigérants, quatre grands trépieds d'or, un autel de trois coudées de haut, surtout un écrin d'or garni de pierres précieuses, haut de dix coudées, à six compartiments garnis de nombreuses figures d'un beau travail, hautes de quatre palmes. Près des deux chars marchaient 1.600 enfants, dont 250 portaient des conges en or ; 400, des vases semblables en argent ; les autres, des réfrigérants d'argent et d'or, etc. Sur un autre char était un thyrse en or de 90 coudées, une lance en argent de 60 coudées ; sur un autre, un phallus en or de 120 coudées de longueur, sans compter une infinité d'ustensiles en or, vases, armes (entre autres 64 armures complètes), couronnes ; enfin il y avait encore 20 autres chars chargés d'or, 400 chargés d'argent, 800 chargés d'épices. Dans la tente du roi, à l'endroit où le couvert était mis, il y avait de la vaisselle d'or et d'argent pour une somme de 10.000 talents.

Et quelles étaient les sources d'une richesse si extraordinaire ? Il va sans dire que l'impôt doit avoir été une charge très lourde en Égypte[88] ; mais, malgré cela, le pays était plus florissant que jamais, et nous trouverons plus tard des preuves démontrant que c'est seulement un siècle plus tard, quand, par suite des discordes fraternelles et de la mauvaise administration, l'appauvrissement commença, que les impôts devinrent en réalité exorbitants. Les causes de la prospérité de l'Égypte après l'époque des Perses ne sont pas difficiles à trouver : c'était d'abord l'ordre introduit dans l'administration, la paix rétablie dans le pays ; ensuite, l'accroissement de consommation que dut occasionner le nombre de soldats, d'officiers, de fonctionnaires ; la satisfaction à bon marché de tous les besoins, l'impulsion donnée au petit commerce par le cours régularisé de la monnaie de cuivre[89] ; le développement des professions industrielles que devait provoquer nécessairement l'intervention de la race hellénique. Mais l'innovation la plus considérable, c'est que l'Égypte, jusque-là à peu près bornée à l'exportation des grains, devint désormais la route du commerce international. Les premiers Lagides s'appliquèrent avec le plus grand soin à attirer vers l'Égypte le commerce de l'Arabie, de l'Éthiopie ; plusieurs villes furent fondées sur la côte de la mer Rouge, les pirates arabes mis à la raison[90], l'ancien canal de Nécho rendu à la navigation, les routes de Bérénice et de Myoshormos à Coptos ouvertes à la circulation. Il va sans dire que la plus grande partie des importations venues de ces pays était acheminée plus loin : des navires égyptiens allaient jusqu'à la mer Noire ; les chargements qu'on en ramenait remontaient pour la plupart sans désemparer le cours du Nil, pour être de là transportés vers la mer Rouge et continuer leur route vers les pays du Sud[91]. Sans aucun doute, Alexandrie était déjà, sous Ptolémée II, le plus grand marché du monde ; la Phénicie, depuis l'invasion d'Alexandre et durant les luttes incessantes de ses successeurs, luttes qui eurent lieu surtout en Syrie, avait perdu son antique commerce d'expédition ; c'est par Alexandrie que passait la route la plus courte et la plus commode pour aller des pays du Sud à la Méditerranée. Voilà pourquoi Rhodes s'attacha si étroitement à Ptolémée Soter ; Syracuse entretint des rapports amicaux avec lui comme avec Philadelphe[92], qui, de son côté, après la victoire de Rome sur les Tarentins, entra aussi en négociations avec le Sénat romain[93] il y eut une alliance semblable avec Carthage.

Autant la politique commerciale tient de place, ce semble, dans les préoccupations de l'époque, autant nous sommes à court de renseignements. On peut bien deviner quelle atteinte profonde le commerce de Carthage dut recevoir de cet essor florissant d'Alexandrie ; dans les relations extérieures des Lagides, on reconnaît encore çà et là l'influence considérable d'un système commercial établi dans des proportions grandioses.

A ce point de vue, la possession de Cypre était pour les Lagides extrêmement importante, sans compter que cette île opulente pouvait fournir pour la construction des vaisseaux tous les matériaux dont l'Égypte était à peu près complètement dépourvue[94]. Ptolémée Soter avait eu bien raison de ne pas s'accorder de repos avant de s'être assuré la possession de l'île. Il y avait là de vieilles villes helléniques ou hellénisées qui, bien qu'assujetties à des rois jusqu'à l'époque même des Diadoques, avaient cependant conservé leur constitution municipale. Des inscriptions du temps des Lagides montrent que cette constitution subsista même par la suite[95]. Ces petites républiques se comportèrent avec les rois comme jadis les confédérés de la Ligue athénienne avec Athènes ; elle restèrent absolument étrangères au régime et aux mœurs de l'Égypte. L'île formait un petit royaume à part. Ptolémée la considéra d'abord ainsi ; ce qui le prouve, c'est la puissance qu'il concéda au prince Nicocréon de Salamine, puis au Lagide Ménélaos, comme stratège de Cypre[96]. Survint plus tard, en 306, l'agression de Démétrios ; pendant dix ans, il se maintint en possession de l'île ; enfin, lorsque Ptolémée la recouvra, en 295, la stratégie fut rétablie, toutefois avec une moindre indépendance. Les inscriptions parlent de nombreuses garnisons dans les villes, de phrourarques commandant ces garnisons, et de préposés spéciaux pour Cition[97]. Mais l'essentiel est que le stratège de l'ile a la double mission de recueillir les tributs et de les envoyer à Alexandrie[98]. C'est un système qui ressemble bien peu à la distinction rigoureuse des pouvoirs dans l'administration égyptienne ; la situation de l'île, et la nécessité de concentrer autant que possible ses moyens de défense, a dû rendre indispensable ce cumul, qui assimilait le stratège à un satrape.

Cyrène se trouvait dans une situation analogue à l'égard de l'Égypte. Après des combats répétés, Ptolémée Ier avait acquis vers 308 la possession définitive de ce riche pays. Comme il avait confié Cypre à son frère Ménélaos, il donna la Cyrénaïque à son beau-fils Magas[99] ; celui-ci, à l'exemple du premier, frappa des monnaies :avec le nom et l'image du roi d'Égypte et son propre monogramme à côté ; comme lui, il se trouva en présence des vieilles cités helléniques du pays ; elles conservèrent leur constitution municipale[100].

On a fait ressortir plus haut l'heureuse position de l'Égypte. C'est chose importante à constater qu'il ne se trouve, ni du côté du Sahara, ni du côté de la mer Rouge, aucune population organisée en État, bien que l'existence d'une communauté entre les « Libyens » soit attestée par des médailles. Il peut bien se produire des incursions.ide pillards sur les oasis, sur les villes de commerce, sur les caravanes qui viennent de la mer ou du Sahara, mais cela ne tire pas à conséquence ; comme les pirates de la mer Rouge, ils sont repoussés sans grande peine. Dans le sud de l'Égypte, dans l'ancien État sacerdotal de Méroé, il s'accomplit sous Ptolémée II une transformation remarquable. Le roi Ergamène, élevé à la grecque, pénétra avec des soldats dans le temple d'or, massacra les prêtres, et mit fin de la sorte au régime qui depuis un temps immémorial tenait la royauté sous la dépendance du sacerdoce[101]. On trouve aussi le nom de ce roi sur les hiéroglyphes de Dakkeh, à la frontière méridionale du territoire de Dodécaschœnos, qui tombe plus tard sous la domination égyptienne ; et nous savons que Ptolémée II pénétra fort avant en Éthiopie[102]. Il est bien question encore plus tard d'une expédition en Éthiopie, mais ni cette campagne postérieure, ni celle de Philadelphe n'a dû avoir pour but de protéger l'Égypte contre un danger venant de ce côté. Ce singulier royaume grécisant de Méroé[103] a dû donner d'autant moins de souci aux Lagides, qu'il avait été fondé sur le renversement de la théocratie. Dans le sud non plus, le royaume des Lagides n'a pas de voisins réellement dangereux[104].

Tout autre est la situation sur les côtes de la Méditerranée ; Cyrène et la Cœlé-Syrie sont les avant-postes de l'Égypte contre de puissants voisins. Il n'y avait pas encore longtemps que Carthage avait fait, pour une question de frontières, cette guerre sanglante qui se termina par l'exploit héroïque des Philènes et qui donna à ce puissant État marchand le territoire désert, il est vrai, mais singulièrement important pour les caravanes, qui avoisine la Syrte[105]. A l'époque où Agathocle de Syracuse débarqua sur la côte d'Afrique, Ophélas de Cyrène, son allié, avait conduit devant Carthage une armée considérable : il avait espéré joindre à ses possessions cyrénaïques la côte punique, mais le Syracusain l'avait assassiné. Alors Cyrène était revenue à l'Égypte. L'Égypte était maintenant la puissance qui commandait le grand commerce indo-arabique, resté au pouvoir de la métropole punique jusqu'à Alexandre ; il était naturel qu'une branche importante du commerce africain se dirigeât pareillement vers les pays du Nil. Il pouvait n'être pas indifférent pour Carthage que Cyrène, si voisine de ces entrepôts considérables et si péniblement acquis d'Augilas et de la Syrte, fût devenue maintenant partie intégrante de ce nouvel État marchand dont la prospérité prenait un essor si rapide. Mais, pour le moment, il était plus important pour les Carthaginois de recouvrer leur influence en Sicile ; seulement, avant de l'avoir raffermie et d'avoir eu le loisir de songer aux affaires d'Orient, ils se trouvèrent engagés dans un conflit avec Rome, conflit qui absorba dès lors toutes les forces de la république marchande.

Ce que Cyrène était à l'ouest, par rapport à l'Égypte, les côtes de Syrie l'étaient à l'est. De tout temps, ces côtes ont servi de pont entre l'Asie et l'Afrique. Cyrus avait ramené les Juifs dans leur patrie pour avoir en eux un avant-poste sûr dans une attaque contre l'Égypte ; lorsque Perdiccas, lorsque Antigone avaient été en possession de ces pays, ils avaient été en mesure de porter la main sur l'Égypte même ; malgré la force défensive que donnait à l'Égypte sa situation particulière, elle ne pouvait avoir une influence décisive sur le commerce du monde que par la possession de cette contrée, de ce pont important. Déjà, après le meurtre de Perdiccas, le premier Ptolémée avait cherché à s'établir solidement en Syrie : il n'avait pas encore Cypre ; il comptait sur la Syrie pour fonder sa puissance maritime. Mais, quelques années après, Antigone lui avait arraché ces pays et les avait gardés jusqu'au jour où il trouva la mort à la bataille d'Ipsos (301). Ptolémée s'était joint à la ligue contre Antigone, à la condition qu'on lui céderait la Cœlé-Syrie ; mais déjà Séleucos s'était fait attribuer ce territoire par les rois de Thrace et de Macédoine, d'autant que le Lagide n'avait pas pris autrement part à la formidable lutte qui venait de finir, et ensuite, pour éviter un conflit avec l'Égypte, il avait cédé la côte de Phénicie et la Cœlé-Syrie à l'héritier d'Antigone. Quand celui-ci eut fait voile pour l'Europe (296), Séleucos se hâta d'occuper ces contrées, qui étaient pour lui d'un prix inestimable. C'est ainsi que Ptolémée II reçut le royaume des Lagides sans la Syrie. Il dut même renoncer à tout espoir de l'avoir jamais, à partir du jour où les Séleucides eurent fixé leur résidence à Antioche ; on eût dit qu'ils concentraient là toutes leurs forces, pour être à même de parer à toute espèce de danger pouvant surgir du côté de l'Égypte. Mais la cour d'Alexandrie n'abandonnait pas le moins du monde le projet d'acquérir au moins le sud de la Syrie ; elle n'attendait que l'occasion favorable. On chercha d'abord à lier amitié avec la tribu la plus proche, celle des Juifs. On ne se contenta pas, comme Séleucos lui-même l'avait fait à Antioche et dans d'autres villes nouvelles[106], de leur donner mêmes droits qu'aux Macédoniens et aux Grecs. Déjà Alexandre en avait transplanté un grand nombre à Alexandrie, dans la Haute-Égypte ; sous le premier Ptolémée, leur nombre s'était extraordinairement multiplié ; une foule innombrable vint de son propre mouvement les rejoindre ; on leur confia des places importantes ; on jugea que Cyrène principalement et les villes de Libye pouvaient être tenues en respect par de fortes colonies juives[107]. A Alexandrie, ils occupaient presque exclusivement deux quartiers sur cinq ; il y en avait de disséminés dans toute l'Égypte ; ils avaient leurs ethnarques spéciaux[108]. Ce qui était surtout important, c'était la tolérance, la faveur même que les Lagides accordaient au culte de Jéhovah, les témoignages de distinction dont ils honorèrent les livres sacrés des Juifs, l'intérêt qu'on montrait pour leur histoire[109] La Palestine, quoique déjà sous la domination des Séleucides, pencha décidément vers une alliance avec Alexandrie[110].

A ces possessions immédiates des Ptolémées, il convient d'ajouter le groupe d'États moins puissants que dirigeait leur influence politique, appuyée par la flotte la plus considérable qu'il y eût à l'époque. Il y avait dans les darses de l'Égypte 112 vaisseaux du plus fort tonnage, de cinq à vingt rangs de rames, et 224 navires de dimension ordinaire ; le nombre des bâtiments détachés en Libye et dans les autres villes appartenant aux Ptolémées montait à plus de 4.000[111]. Les Cyclades, associées en une confédération, tenaient pour l'Égypte, ainsi que Cos et l'ancienne fédération triopienne : Rhodes également était et demeura attachée à la cause de l'Égypte, qui, par ses communications maritimes avec l'Arabie et l'Inde, était la base du grand commerce. Si l'Égypte n'avait plus en sa possession immédiate un seul point du continent hellénique, en revanche, elle avait la haute main sur la politique de Sparte, et les villes de Crète tenaient, comme Sparte, pour la cour où leurs aventuriers trouvaient la meilleure solde.

Cela peut suffire à montrer le caractère du royaume des Lagides[112]. C'est essentiellement un royaume égyptien ; c'est dans l'administration sévèrement disciplinée et habilement organisée du pays principal, dans la forte concentration d'une souveraineté monarchique et militaire, qu'est la source de son énergie. La dynastie cherche, il est vrai, à se rapprocher de l'élément indigène ; elle pousse à la fusion ; elle cherche aussi à faire entrer le corps sacerdotal dans ses intérêts ; mais elle ne tient pas le moins du monde à devenir nationale. On trouve réalisée là entièrement cette notion abstraite de l'État qui identifie ce dernier avec la personne du monarque ; le but unique de l'État est d'exprimer complètement et avec énergie cette puissance au dedans et au dehors ; un Trésor rempli, une milice toujours prête à combattre, une armée de fonctionnaires, la soumission des sujets, la négation de toute autonomie communale ou corporative ayant quelque capacité politique au sein de l'État, bref, cette puissance souveraine du monarque qui régit toute la société, du sommet aux couche‘ les plus inférieures, sans rencontrer de résistance, et en face de laquelle il ne reste aux sujets que le droit privé, voilà le caractère de cette monarchie, telle que l'a fondée le premier Lagide. Il en va tout autrement à Cyrène et à Cypre ; il y a là des cités helléniques ; elles ont leur indépendance et leur autonomie communale, leur droit de battre monnaie ; le gouverneur royal dans l'un et l'autre-pays est à l'égard de la monarchie dans une situation plus indépendante, qui ressemble à celle d'un satrape ; ils diffèrent de la monarchie par toutes leurs formes ; ce sont des pays limitrophes en rapport avec le royaume proprement dit, des avant-postes pour sa politique étrangère, politique qui ne peut aboutir qu'autant que l'Égypte tient constamment à sa disposition des ressources absolument prêtes.

Tout autre est l'empire des Séleucides. Rien que par la manière dont il s'était formé, il différait essentiellement de l'Égypte. C'est depuis 312 seulement que Séleucos avait acquis la possession définitive de Babylone ; ce fut le commencement de sa puissance : il s'empara ensuite des satrapies supérieures ; son royaume s'étendit jusqu'à l'Indus et l'Iaxarte. Mais sur sa frontière orientale s'élevait déjà la nouvelle puissance de Sandracottos. Séleucos céda à son voisin le pays jusqu'aux Paropamisades ; toutes ces petites souverainetés et républiques dont l'éparpillement avait permis à Alexandre de conquérir l'Inde étaient maintenant réunies en un grand royaume hindou, qui s'étendait du côté de l'ouest à peu près aussi loin que la langue hindoue. Ensuite la bataille d'Ipsos donna à Séleucos le pays depuis l'Euphrate jusqu'à la mer, jusqu'à la Phrygie ; il transporta sa résidence de Suse et de Babylone à Antioche sur l'Oronte, avant-garde de 'défense aussi bien que d'attaque contre l'Égypte ; mais sur ses autres frontières s'étendaient maintenant les royaumes indépendants de l'Inde, de l'Atropatène et de l'Arménie, ceux de la Cappadoce et du Pont, dont les princes faisaient remonter leur origine jusqu'aux sept princes des Perses. Puis vint la lutte contre Lysimaque. La mort de ce prince fit tomber aussi la partie occidentale de l'Asie Mineure aux mains de Séleucos. Quand il alla en Europe pour acquérir encore la Thrace et la Macédoine, il trouva la mort. C'était réellement un empire colossal qu'il transmit à son fils Antiochos Soter, mais un empire bien peu organisé pour l'unité au dedans, et dangereusement entouré. C'était l'empire d'Alexandre presque entier ; il n'y manquait que l'Europe, l'Inde et l'Égypte ; mais toutes ces difficultés, ces impossibilités qui avaient déjà jeté une ombre importune sur l'éclat des victoires d'Alexandre et à qui sa mort prématurée donna occasion de se manifester en plein, furent l'héritage par excellence des Séleucides. La structure de leur empire les força à suivre la politique d'Alexandre. A partir du moment où l'empire des Séleucides est formé, le contraste entre son étendue et ses ressources devient évident ; ce même progrès de l'hellénisme qui parait pousser la puissance des Lagides à un développement croissant de ses forces et accroître sa sécurité au dedans affaiblit de jour en jour celle des Séleucides, en rend les jointures plus lâches et les défauts plus saillants. Les provinces se détachent l'une après l'autre de l'empire.

La difficulté capitale contre laquelle l'énergique Séleucos. avait eu à lutter, c'était la diversité des pays compris dans ses possessions, la grande différence de leur culture, de leurs mœurs, de leurs souvenirs. Tandis que les Lagides pouvaient travailler à une fusion avec un seul élément, l'élément égyptien, Séleucos avait sous sa domination des Perses, des Syriens, des Bactriens, des Babyloniens, et ni les uns ni les autres ne pouvaient déterminer à eux seuls la nature de l'hellénisme représenté par les Séleucides. Il ne pouvait pas, comme les Ptolémées dans le culte de Sarapis, chercher à la fusion religieuse une expression unique ; il ne pouvait pas, dans l'immense étendue de son empire, introduire cette administration ramifiée jusque dans les couches profondes qui était possible dans la vieille Égypte, façonnée au joug du sacerdoce et de la police. L'administration à la manière des satrapes, que Ptolémée avait adoptée pour des pays limitrophes, devint nécessairement la forme dominante dans le royaume des Séleucides ; et, pendant qu'en Égypte l'élément gréco-macédonien se réunissait à l'armée et à la cour ou se dispersait en colonies au milieu de la population indigène, les Séleucides durent chercher à le grouper en cités et à compléter leurs armées mêmes, dont les Macédoniens et les Grecs formaient pourtant le noyau[113], avec des Asiatiques capables de porter les armes[114]. Dès le début, leur empire n'eut ni unité, ni force centrale, comme celui des Lagides ; c'était un agrégat composé des éléments les plus divers ; point de centre géographique : ils étaient vis-à-vis des Lagides dans la même situation que la maison des Habsbourg, il y a deux ou trois siècles, en face des Bourbons.

Nous sommes si pauvres en renseignements précis sur l'état intérieur du royaume des Séleucides que nous en sommes réduits à tirer de documents isolés des inductions générales.

Soixante-douze satrapies, dit Appien[115], étaient sous la domination de Séleucos. Dans le territoire qu'il gouvernait, il n'y en avait peut-être pas plus de douze au temps d'Alexandre, et elles étaient alors gouvernées, comme on s'en aperçoit de temps à autre, par des satrapes, des hyparques et des nomarques[116]. Évidemment Séleucos avait jugé nécessaire de restreindre le domaine et par là la puissance de chaque satrape[117] ; eux-mêmes pouvaient avoir plus de prise sur de plus petits domaines, et ils étaient plus faciles à maintenir dans les limites de la dépendance ; il devait être conforme à l'intérêt du royaume de distribuer les nationalités particulières entre plusieurs gouverneurs, et d'en affaiblir ainsi la cohésion. Les successeurs immédiats de Séleucos sont, en général, restés fidèles à sa politique : peut-être ont-ils reçu de lui une seconde institution que nous croyons reconnaître encore, au moins dans quelques exemples. Déjà, aux beaux temps de la domination persane, le commandement militaire dans les satrapies avait été distrait des pouvoirs du satrape : la réunion des deux fonctions, qui plus tard devint l'usage ordinaire, avait contribué à la ruine de l'organisation du royaume. Dans la détresse des débuts d'Antiochus II, nous retrouvons cette réunion en une seule main du pouvoir civil et militaire : Achæos obtient la dynastie, c'est-à-dire toutes les attributions de la souveraineté sur les pays en deçà du Taurus, les satrapes de Médie et de Perse sur ces provinces de la Haute-Asie[118]. Quand ces deux personnages se révoltent, le stratège envoyé contre eux avec pleins pouvoirs mande les épargnes de la Susiane et du territoire riverain de la mer Érythrée ; après la répression du soulèvement, l'éparque de Susiane est aussitôt envoyé comme stratège en Médie, et Apollodore le remplace comme stratège de la Susiane[119]. Quoique Polybe emploie les deux expressions, épargne et stratège, comme absolument synonymes[120], il parait cependant y avoir entre elles quelque différence. Un rapprochement sur lequel on reviendra plus loin permet d'inférer qu'au domaine de l'administration militaire appartiennent aussi les villes qui ont leur gouvernement propre ; nous trouvons mentionnés des épistates dans les villes de cette catégorie[121] ; il y eut certainement dans plusieurs villes un acrophylax spécial comme on en voit à Apamée[122]. On peut conclure de la situation politique de ces villes que, abstraction faite des questions militaires et des impôts dus au Trésor, elles administraient elles-mêmes leurs propres affaires, au lieu que la population indigène était entièrement sous la main des satrapes et, dans les subdivisions de la province, sous la direction, à ce qu'il semble, des méridarques[123] et des préposés aux nomes[124]. Néanmoins, sur ce point, tout est obscur.  

Déjà, avant que Séleucos eût acquis l'Asie-Mineure, il avait confié à son fils Antiochos les satrapies supérieures. On reconnaît là la consécration officielle d'une division qui, cinquante ans plus tard, devait avoir les suites les plus graves. Les pays en deçà du Tigre, habités par des peuplades dont la langue était de même origine, lès religions semblables dans leurs traits essentiels, l'antique culture plus accessible que celle de l'Est à l'action du génie hellénique, se conformèrent avec une rapidité et une aisance visibles aux mœurs de= l'époque nouvelle. Un nombre extrêmement considérable de villes nouvelles furent fondées en Syrie, en Mésopotamie, et jusqu'à la mer Érythrée au sud. La vie municipale commence à prendre le pas sur les habitudes jusque-là familières à ces peuplades ; la langue grecque, favorisée par l'activité multiple qui venait de s'éveiller dans les cités, part de ces centres, de ces points de cristallisation, pour se propager au loin sur le plat pays ; l'idiome indigène disparaît en partie, ou ne se maintient que comme langue de la barbarie à côté de la civilisation hellénistique ; Phéniciens, Chaldéens se conforment à l'esprit nouveau ; les Juifs eux-mêmes ne peuvent s'en défendre. Partout, en Syrie et en Mésopotamie, on rencontre des noms macédoniens ; les provinces, les montagnes et les fleuves empruntent leurs dénominations au pays des conquérants ; le pays est comme une Macédoine asiatique, c'est le centre de la puissance des Séleucides. Il en va autrement dans. l'Est : là aussi les villes nouvelles sont nombreuses ; mais le tumulte bruyant des luttes engagées entre les Diadoques a dû faire disparaître bien vite les premiers essais tentés pour fixer au sol les bandes pillardes des montagnards du Zagros et les pauvres Ichthyophages des bords de l'Océan Indien : l'orgueil nobiliaire de l'aristocratie mède et perse, la grossièreté patriarcale des Hales nomades n'a pas pu s'accommoder de la vie bourgeoise des cités grecques. Ce n'est que dans les pays plats de l'Inde et de la Bactriane que les mœurs hellénistiques pourraient jeter des racines plus profondes ; mais l'Inde est déjà abandonnée, et la Bactriane se trouve séparée du reste de l'empire par ce plateau de l'Iran sur lequel les villes nouvelles sont plutôt des points d'appui pour la domination macédonienne que des centres capables de provoquer autour d'eux une transformation effective. Là, il n'y avait pas encore de place pour un régime autre que cette vieille constitution propre à la race des Perses, constitution dont l'indigence intrinsèque se manifesta, dès que les Perses étendirent leur domination sur des peuples plus cultivés, par le genre d'oppression qu'elle fit peser sur eux et l'impuissance oh elle finit par s'affaisser. Mais telle était la manière d'être des peuples de l'Iran ; elle était d'accord, au fond, avec la forme originelle de leur religion simple et élevée, qui était aussi éloignée du polythéisme ou de la frivolité des Hellènes que de l'idolâtrie obstinée, égoïste, sans imagination, des peuples de la plaine de Syrie, de cette religion de la lumière, sortie en plein des besoins moraux de tribus nobles et énergiques dans leur simplicité, religion qui subsista depuis lors, en gardant ses formes sévères d'autrefois, chez les tribus des montagnes et des steppes, échappant à l'éclat du pouvoir et à sa ruine, aux victoires des étrangers et à leur civilisation.

A vrai dire, nous sommes ici en présence d'une lacune considérable et complètement..obscure dans l'histoire ; nous n'avons aucun renseignement sur la rencontre de la doctrine de Zoroastre avec les croyances et les philosophies helléniques ; mais, après bien des siècles, la religion des Parsis subsiste entière et solide en sa fraîcheur nouvelle. Ces peuples, dans le fond de leur nature, ne sont pas entamés par l'hellénisme ; la domination que les Séleucides exercèrent sur eux ne peut avoir été la même que sur les peuples des bas pays ; à l'exemple des Grands-Rois, qui se bornaient à leur envoyer des satrapes de race mède ou perse, les Séleucides durent se contenter d'y installer des satrapes de la race conquérante, des Macédoniens ou des Grecs, pour y lever les tributs et y maintenir leur autorité, aussi longtemps que faire se put, avec l'aide des nouvelles cités.

C'est seulement à la mort de Séleucos que fut annexée l'Asie-Mineure ; elle formait dans le royaume un troisième élément, d'un caractère non moins particulier. La côte septentrionale et, à l'est ; la région qui s'étend jusqu'à la Cataonie et l'Arménie avaient leurs dynastes ou étaient au pouvoir de tyrans[125] et de républiques helléniques ; sur la Propontide et la mer Égée se trouvaient les innombrables villes grecques, chez lesquelles l'époque nouvelle avait réveillé le souvenir de leur ancienne indépendance ; des villes comme Smyrne, Éphèse, Milet, revendiquèrent avec plus ou moins de succès cette même autonomie politique que Cyzique, Rhodes, Byzance avaient su conserver ; le sud aussi était plein de villes d'origine hellénique ; d'anciennes colonies et de nouveaux établissements remplissaient déjà les bassins des fleuves à l'intérieur du pays. Dans toute l'étendue de la domination des Séleucides, c'est l'Asie-Mineure qui devint le plus vite grecque ; seuls les montagnards d'Isaurie, de Pisidie et de Lycie échappèrent à l'influence hellénique tant qu'ils purent se maintenir indépendants. Que d'éléments de résistance à la puissance royale se trouvaient réunis dans la péninsule ! quel entrecroisement compliqué faisaient toutes ces politiques diverses, celle des républiques grecques, celle des anciens princes nationaux et, nous le verrons bientôt, des nouveaux dynastes qui aspiraient à s'élever, celle des Barbares du nord qui s'ingéniaient à pénétrer dans l'empire ! avec quel empressement Rhodes, Byzance, les Lagides, Héraclée, soutenaient toute révolte contre la puissance des Séleucides ! De la Syrie, ils devaient surveiller l'Égypte, garder l'Orient, retenir sous le joug l'Asie-Mineure, maintenir leur suzeraineté sur toutes les anciennes dynasties, depuis la Bithynie jusqu'à l'Atropatène, et cela, de la Syrie, de l'Euphrate et du Tigre, où pourtant ils n'avaient point de domination assise comme celle que les Lagides possédaient en Égypte, où la Palestine obéissait comme autrefois à son grand-prêtre et les Phéniciens à leurs autorités municipales, où les villes nouvelles même, avec leurs gouvernements à la mode hellénique, n'obéissaient pas sur-le-champ à la volonté royale, mais, au contraire, aussi longtemps qu'elles conservèrent la force de leur jeunesse, eurent leur jugement à elles sur ce qui se passait à la cour et agirent en conséquence[126] jusqu'au jour où on les vit s'abandonner de plus en plus à la vie molle de l'Orient, se remplir du vacarme des banquets publics[127], marcher en guerre les unes contre les autres avec des files immenses d'ânes chargés de vin, de pâtisseries, de fifres et de flûtes, comme si l'on partait, non pas pour la guerre, mais pour la bacchanale[128]. Cette dégénérescence des villes hellénistiques ne se manifesta, il est vrai, que plus tard ; mais leur organisation intérieure, ou, si l'on veut, leur qualité de villes relevant immédiatement de l'empire a été sans aucun doute établie dès le début et caractérise le royaume des Séleucides. Là, le développement doit être plus libre et pour ainsi dire plus hellénistique qu'en Égypte ; mais la souveraineté des Séleucides, sans la concentration, sans les principes d'unité sur lesquels était assise la puissance des Lagides, ne peut naturellement pas, comme celle-ci, régler la vie sociale jusqu'aux sphères les plus basses et la tenir dans sa main ; déjà elle se heurte dans les villes — et rien qu'en Syrie nous en connaissons encore environ soixante-dix — à une autonomie intérieure appuyée sur une constitution[129], et combien plus grande devait être cette indépendance dans les vieilles villes helléniques de l'Asie-Mineure, combien plus grande encore dans les colonies de l'Extrême-Orient, qui, sentinelles perdues en face des peuples puissants du voisinage, avaient droit à toute espèce d'égards !

Il y a ici une circonstance particulière à signaler. Quand Antiochos le Grand veut marcher contre Babylone, ses troupes se révoltent à cause du manque de subsistances ; elles s'apaisent quand les approvisionnements arrivent : les Cyrrhestes seuls, environ 6.000 hommes, ne se calment pas ; on est forcé d'en venir avec eux à une bataille rangée, où ils trouvent en grande partie la mort. Achæos surtout, qui avait accepté le diadème, avait fondé ses espérances sur leur rébellion ; mais ses troupes se refusent à combattre leur roi légitime[130]. La Cyrrhestique est le territoire situé entre Antioche et l'Euphrate ; nous y connaissons plusieurs villes nouvelles qui portent des noms macédoniens. Ainsi une partie de l'armée tire son nom d'un territoire d'appellation macédonienne, et dans l'armée d'Alexandre aussi les phalanges étaient désignées d'après les régions où elles avaient été recrutées. Il n'y a pas de raison de douter que ces Cyrrhestes ne fussent précisément une partie des Macédoniens proprement dits, qui dans l'armée formaient la phalange et nous avons vu que, dans les nouvelles cités, il y avait des Macédoniens et des Grecs. Ainsi, c'est dans les villes pourvues d'un gouvernement local que les rois complétaient l'effectif de leurs troupes macédoniennes ; ainsi, les citoyens ont le droit ou le devoir de porter les armes. Tandis qu'en Égypte les troupes forment une classe à part, disséminée dans tout le pays, le noyau de l'armée des Séleucides est formé des citoyens établis dans les villes nouvelles. Peut-être y a-t-il là un moyen d'expliquer le nom des stratèges, par opposition aux éparques des satrapies. En tout cas, l'inscription souvent citée qui concerne l'alliance de Smyrne et de Magnésie confirme cette manière de voir : en effet, il y est question des colons de Magnésie, aussi bien les cavaliers et les fantassins se trouvant dans la ville que les hommes en campagne et le reste des habitants ; et on y spécifie notamment le corps détaché de la phalange pour la garde de la ville[131].

Sans doute, l'empire des Séleucides est aussi une monarchie absolue, mais plutôt par son origine que par son développe : ment ultérieur ; sans doute il est aussi organisé de manière à concentrer dans la personne du roi toute l'importance de l'État : mais, d'une part, il ne parvient pas à absorber complètement les anciennes nationalités ; d'autre part, là où il y réussit, les moyens employés font naître eux-mêmes de nouveaux groupes autonomes qui ne manquent pas d'une certaine vigueur. Ici, comme en Égypte, toute l'énergie du royaume reposant non sur le fonds national, mais sur les ressources matérielles du souverain, le principal souci du gouvernement est aussi de remplir le Trésor royal, d'accroître le plus possible les ressources pour l'entretien des troupes et pour l'acquisition d'un matériel de guerre ; seulement, on peut douter que dans le vaste empire des Séleucides, avec le système généralement employé des satrapies, en face de tant de groupes doués d'une vitalité propre, une organisation financière semblable à celle de l'Égypte fût possible[132]. Les municipalités helléniques, les villes phéniciennes, les États théocratiques comme Jérusalem, etc., étaient-ils assez indépendants pour répartir à leur gré entre leurs membres la somme des impôts exigés d'eux ? Cela paraît inadmissible ; des inscriptions d'Issos nous apprennent que la ville peut conserver l'exemption d'impôts pour tout ce dont elle dispose[133] ; d'où il suit que les citoyens pouvaient, pour tous les impôts ou pour quelques-uns seulement, traiter avec le roi comme particuliers.

Partout nous manquons de données sur l'état intérieur du royaume des Séleucides. Qu'il serait instructif de connaître leur administration, l'organisation de leurs tribunaux, leurs revenus, leur politique commerciale ! Séleucos Ier pensa à établir une communication par eau entre la mer Caspienne et la mer Noire. Son successeur fit explorer de plus près la mer Caspienne[134]. Ils se sont donc occupés, en tout cas, du grand courant de marchandises qui, maintenant que le pays de l'Oxus était entre leurs mains, pouvait se diriger avec plus de sécurité qu'autrefois de l'Inde septentrionale et de la Tour-de-Pierre à la mer Noire. Et bien que ce projet relatif à la mer Caspienne ait eu moins de succès que la restauration du canal de Nécho par Ptolémée II, cette route commerciale[135] acquit cependant une haute importance, comme on le voit surtout par l'état du royaume de Pont au temps de Mithridate le Grand. Pour ne citer qu'un fait, à la Tour-de-Pierre, au-dessus des sources de l'Iaxarte, se trouvait le principal marché du commerce de la soie, et, bien qu'une grande partie de la soie passât de là dans les places commerciales de l'Inde, cependant la route principale par où cet article s'écoulait en Occident fut depuis lors, même après que les Parthes se furent installés sur le cours inférieur de l'Oxus, la route de la mer Caspienne[136]. On ne peut parler que sous forme dubitative d'une seconde entreprise de ce genre, le canal entre l'Euphrate et le Tigre[137] ; en tout cas, Séleucie, qui avait été fondée dans la région, offrait un centre extrêmement important pour le commerce. C'est là que les Arméniens apportent leurs marchandises en descendant le cours de l'Euphrate et du Tigre ; c'est jusque-là seulement que les navires peuvent remonter le cours rapide du Tigre ; c'est de là que les Arméniens particulièrement transportent les cargaisons au nord, au marché de Comana ou par delà le Caucase, de l'autre côté duquel les Aorses du Tanaïs, avec les marchandises indiennes et babyloniennes qu'ils reçoivent d'Arménie et de Médie, font un commerce extrêmement lucratif[138]. C'est encore à Séleucie qu'aboutissent les caravanes de la Perse supérieure et de l'Arabie ; et c'est sans aucun doute de là, et non par la route d'Alexandrie, qu'arrivaient aux riches et voluptueuses villes de la côte de Syrie, spécialement à Antioche et dans le sud de l'Asie-Mineure, les approvisionnements considérables de marchandises indiennes exigés par leur consommation. Mais de quelle manière les Séleucides ont-ils favorisé et protégé ce trafic ? dans quelle mesure ont-ils tenu compte des intérêts du commerce dans leur politique extérieure ? jusqu'à quel point l'ont-ils rendu productif pour le Trésor, au moyen de douanes et d'impôts[139] ? Sur tous ces détails, qui pourraient seuls nous mettre sous les yeux, dans une certaine mesure, le trafic du royaume, on ne trouve pas le moindre renseignement.

Les textes nous laissent également à court sur tous les points : nous ne pouvons guère que poser des questions. Quelle attitude les Séleucides prirent-ils à l'égard des religions indigènes ? Ce furent les derniers seulement de cette dynastie qui pillèrent les riches temples d'Élymaïs et de Jérusalem ; Séleucos Ier consulta les Chaldéens quand il voulut bâtir sa ville sur le Tigre : il est vrai qu'ils le trompèrent[140]. Dans ces fondations coloniales et dans celles de son successeur, toutes si nombreuses, on eut naturellement l'occasion, la plupart du temps, de bâtir des temples et d'instituer des cultes pour les divinités helléniques ; nous rencontrons du moins les noms de ces divinités : mais rien n'était plus aisé que d'appeler Astarté Aphrodite, Anaïtis Artémis ; et eût-on maintenu la différence du culte, on ne pouvait plus empêcher les idées de se mélanger et de s'altérer réciproquement. On échangeait ce qu'on avait ; déjà Bérose, un des prêtres chaldéens de haut rang, qui avait vu Alexandre dans sa jeunesse et qui composa pour Antiochos Ier une histoire de Babylone d'après les livres sacrés, se rendit dans file de Cos et y enseigna l'astrologie[141] ; sa fille est appelée la sibylle de Babylone[142] Nous verrons plus loin quelle influence profonde acquit la révélation sibylline sur le développement de la vie religieuse. La diffusion rapide des Juifs est encore plus importante. Ils avaient au suprême degré l'activité industrieuse, l'art de s'accommoder au milieu, le zèle pour convertir : dans les prosélytes de la Porte et dans ceux de la Justice, ils avaient des cadres tout faits pour la propagation d'une doctrine qui, avec sa conception théiste, devait bientôt prendre vis à vis du paganisme hellénique une position particulière. Nous les avons déjà trouvés à Cyrène et en Égypte ; ils étaient installés, depuis leur dispersion, à Babylone, en Mésopotamie, jusqu'à Ragæ et plus loin encore ; dans les villes nouvelles fondées par Séleucos, on leur donna des droits égaux à ceux des Macédoniens[143] et Antiochos le Grand, pour affermir son pouvoir si souvent menacé en Lydie et en Phrygie, y fit transporter deux mille familles juives de Mésopotamie et de Babylone[144].

Nous avons trouvé chez les premiers Lagides une disposition marquée à encourager les établissements et les recherches scientifiques à Alexandrie : les Séleucides n'ont-ils rien de semblable à offrir ? Il y avait, il est vrai, à Antioche un Musée, mais il n'a été fondé, si nous sommes bien informés[145], que par Antiochos VII ; on fait mention d'une bibliothèque sous Antiochos III[146] ; il doit s'être trouvé une autre bibliothèque à Ninive[147], etc. D'ailleurs ces renseignements ne nous apprennent pas grand'chose ; pas un seul indice qui nous montre que les Séleucides aient réellement pris part au développement scientifique et littéraire de l'hellénisme. Ce n'est pas que leur empire soit resté en dehors du mouvement ; au contraire, en Cilicie, en Syrie, dans la Décapole, même au delà de l'Euphrate, on voit bientôt fleurir écoles et études littéraires, mais c'est sans le concours de la royauté : l'activité intellectuelle est suscitée par les besoins de la nouvelle vie municipale, qui se développe jusque dans ces régions.

C'est, en effet, l'attitude que gardent partout les Séleucides. Tandis que les Lagides, après avoir commencé par être, comme eux, des rois militaires à la tête de leurs troupes macédoniennes et helléniques, s'efforcent ensuite de façonner l'élément égyptien par une accoutumance graduelle, jusqu'à ce qu'eux-mêmes en subissent de plus en plus l'influence et bientôt même consentent à être sacrés comme les vieux Pharaons par le sacerdoce égyptien, les Séleucides demeurent, au contraire, réfractaires à une semblable naturalisation ; leur royaume, en effet, se compose de beaucoup de nationalités diverses, et les villes helléniques qui y sont disséminées sont la puissance sur laquelle ils prennent leur point d'appui. Leur autorité a et conserve un caractère plutôt militaire, et, aussi longtemps qu'ils savent le maintenir, ils demeurent en état de faire face aux dangers qui entourent leur empire, et même de se relever après de graves échecs. Mais la réaction nationale ne tarde pas à se faire sentir aussi chez eux ; tandis qu'en Égypte elle agit par le dedans et domine la royauté et l'État même en les transformant, elle agit par le dehors sur la puissance des Séleucides avec une énergie qui s'accroît sans cesse ; elle détache les provinces l'une après l'autre d'un royaume qui précisément n'a d'autre appui que l'élément hellénistique, cet élément qui se localise d'une façon de plus en plus exclusive, et qui, ainsi disséminé, prépare de nouvelles scissions.

Reconnaissons-le : la royauté des Séleucides occupe une position plus aventurée et plus périlleuse que celle des Ptoléméen ; elle a des vicissitudes plus grandioses à affronter ; elle a à combattre sans trêve contre des pays révoltés, contre des voisins ambitieux ; du royaume que Séleucos a fondé sort un hellénisme multiforme et bizarre dans son morcellement. Ses successeurs font longtemps, pour éviter ce morcellement, un effort qui n'est pas sans gloire. Ils peuvent bien laisser aux Lagides l'honneur de favoriser les lettres ou d'être eux-mêmes écrivains ; ils n'ont pas une souveraineté si facile que la leur ; plus que les Lagides, ils cherchent à rester macédoniens ; ce sont eux, et non les Lagides, qui ont osé combattre Rome[148]. Il nous a fallu anticiper de bien des façons pour grouper les documents, pour caractériser dans une certaine mesure les deux royaumes qui, dans leur opposition, déterminent principalement la situation politique de l'hellénisme. Non seulement dans le sud de la Syrie, mais en Grèce, en Macédoine, dans les royaumes riverains de la mer Noire, partout, nous le verrons, jusqu'aux rivages de l'Italie et aux frontières de l'Inde, la politique des Lagides et celle des Séleucides sont en lutte. Ce n'est pas que les autres royaumes et républiques en Asie et en Europe n'aient subi d'autre influence que la leur ; nous trouverons parlant, au contraire, l'effort le plus marqué pour se séparer et se mouvoir dans des domaines indépendants ; mais c'est précisément cette préoccupation d'indépendance, ce besoin de s'agrandir aux dépens des voisins, qui provoque sans cesse de nouvelles combinaisons politiques dans lesquelles l'antagonisme en question est à peu près la seule chose qui demeure et persiste.

Commençons par l'Extrême-Orient. La souveraineté de Sandracottos, d'après les traditions bouddhiques, était sortie de la partie de l'Inde que les Macédoniens avaient traversée ; c'est de Taxila qu'était originaire le ministre dont les efforts contribuèrent le plus à fonder sa puissance. Avec une armée de 600.000 hommes, dit-on, Sandracottos fit des conquêtes extraordinaires[149] ; c'est sous lui que fut pour la première fois réuni aux mains d'un seul tout le domaine aryen de l'Inde ; les dynasties plus petites se soumirent d'elles-mêmes ou furent contraintes de le faire ; il régnait de Gouzourate aux bouches du Gange et, au nord, jusqu'à Kaschmir : Séleucos fit bien campagne contre lui et pénétra jusque bien avant dans l'Inde[150], mais il conclut ensuite un traité de paix dans lequel il abandonnait les conquêtes d'Alexandre même en deçà de l'Indus, jusqu'aux Paropamisades[151]. Ce fut le premier fragment détaché du grand empire d'Alexandre, la première réaction nationale.

En effet, c'est bien un grand mouvement national qui semble être ici la cause première. Le bouddhisme commença après l'expédition d'Alexandre sa lutte bientôt victorieuse contre le brahmanisme. La délivrance de l'Inde et la réunion de tout le pays depuis les bouches du Gange jusqu'aux monts Paravati ne vint pas des brahmanes, ni d'un prince de la vieille caste des Kschatriyas, mais d'un homme de basse naissance, sans caste, comme on appelle Tschandragoupta dans un drame : il dut être pour les brahmanes un objet d'exécration, pour eux, les gardiens de la vieille foi, les représentants de la rigoureuse répartition en castes et de la séparation du pur et de l'impur. Sans doute, on avait déjà mis en branle à côté d'eux la roue de la doctrine qui prêche la pénitence et la sanctification, qui appelle tous les hommes à l'œuvre sainte et veut anéantir la terrible oppression du système des castes, mais c'est seulement depuis ce puissant prince que commence vraiment la propagation de cette doctrine ; des dévots de toutes les castes, hommes et femmes, affluent vers les cloîtres, et les impurs du pays de l'Indus, les étrangers, les Barbares, ne sont plus exclus de l'espérance et de la consolation que donne la doctrine sanctifiante ; les œuvres mortes et le savoir orgueilleux des brahmanes ne protègent plus le droit héréditaire de leur sacerdoce ; de tous côtés s'élève contre eux le zèle et la popularité des prédicateurs bouddhistes. Chose étonnante ! la doctrine de Bouddha avait commencé à se répandre au moment où enseignaient en Grèce Thalès et les sept Sages, où en Égypte la dynastie de Saïs anéantissait la caste guerrière et accueillait dans le pays des mercenaires grecs ; elle fit brèche dans la doctrine des brahmanes et la hiérarchie des castes alors que l'hellénisme s'était avancé jusqu'au delà de l'Indus et que, du pays de l'Indus encore une fois affranchi, surgissait le roi sans caste, pour réunir l'Inde en un royaume. C'est à sa cour que séjourna Mégasthène : cet écrivain rapporte que les brahmanes ont pour adversaires les Pramnes, grands disputeurs et ergoteurs, qui raillent les brahmanes, les traitant de fanfarons et d'esprits obtus[152]. Quoi qu'il en soit, la doctrine se fit des amis dans la classe méprisée des Panjanadas : dès 292, des bouddhistes bâtirent un stoupa à l'ouest de l'Indus[153]. A la vérité, Sandracottos et son successeur Bindousara, celui que les Grecs appellent Amitrochatès[154], purent bien conserver encore la doctrine des brahmanes, parce que, pour eux parvenus, l'adhésion des castes supérieures leur devait être d'une plus grande utilité, au point de vue du maintien de leur domination, que le zèle des bouddhistes, bien que le nombre de ceux-ci allât croissant. C'est Açoka, fils de Bindousara, qui, peu de temps après son élévation au trône, se convertit le premier formellement à la doctrine bouddhique et, tout en ménageant et tolérant l'ancienne doctrine, travailla très activement à la propagation de la nouvelle. Il donnait à manger chaque jour, dit-on, à 60.000 croyants ; dans 84.000 villes de l'Inde, il fit élever des temples bouddhiques ; parmi les édits religieux qu'il a publiés, nous en possédons encore quelques-uns où figurent les noms d'Antiochos, de Ptolémée, d'Antigone. Nous apprendrons plus tard à les connaître. Il est hors de doute qu'il y a eu des relations entre le lointain empire d'Orient et les grands empires de l'hellénisme. Il est fait mention d'une ou deux ambassades aux Séleucides[155] ; non seulement Mégasthène est envoyé par les Séleucides à Sandracottos, Dæmachos le Platéen à Amitrochatès[156], mais Dionysios a été délégué à cette cour par Ptolémée Philadelphe[157], et ce ne devait pas être pour nouer des relations commerciales, car, en général, la marine marchande de l'Égypte n'allait pas alors jusqu'à l'Inde : elle achetait les marchandises indiennes sur les marchés de l'Arabie[158].

Nous devons, il est vrai, vu la nature de nos sources, nous contenter de ces indications superficielles. Nos connaissances sont encore moins précises en ce qui concerne le royaume dont il va être question, celui de l'Atropatène. Déjà Alexandre avait abandonné au satrape de Médie, Atropatès, la partie occidentale de l'ancienne satrapie ; cette province est encore mentionnée dans la première et la seconde répartition des satrapies, et considérée ainsi comme appartenant au royaume ; depuis lors, il s'y forme une royauté particulière et entièrement indépendante[159]. Je ne suis pas en mesure de préciser si le nom d'Aderbéïdjan est un nom ancien pour ces contrées ; du moins, il ne figure pas dans l'énumération des satrapies que donnent les inscriptions cunéiformes ; mais depuis qu'en ce pays, et là seulement, subsista une souveraineté purement persane[160], la doctrine des Parsis dut y trouver son véritable centre, et ses adhérents durent se rallier volontiers au prince qui la maintenait à l'état de pureté dans son domaine : la réaction nationale de la race perse contre l'hellénisme dut trouver son point d'appui dans l'Atropatène. La preuve que cette réaction ne demeura pas impuissante, c'est que (de 260 environ à 250) les peuples de l'Est, Parthes et Bactriens, profitèrent pour se soulever du conflit survenu entre les rois de Syrie et de Médie[161] ; et, quand Antiochos le Grand partit en guerre contre ce royaume, il poussa jusqu'aux régions supérieures du Phase et jusqu'à la mer Hyrcanienne, à la tête d'une armée considérable[162].

L'Arménie, voisine de l'Atropatène, n'arriva pas si vite à jouer un rôle politique. Sans doute, durant les luttes des Diadoques, le satrape perse Orontès avait su se remettre en possession du pays ; il faisait remonter son origine à des sept grands de la Perse ; sa satrapie était le patrimoine héréditaire de sa maison. Mais on nous apprend qu'il fut le dernier Perse qui ait régné sur l'Arménie[163]. Sont-ce les Séleucides qui l'occupèrent après la mort d'Orontès ? On peut douter que le pays soit tombé dans un état de dépendance complète, ou que toute l'Arménie s'y soit prêtée ; un prince de Bithynie s'enfuit vers 260 auprès du roi d'Arménie[164], et, trente ans plus tard, Antiochos Hiérax franchit les monts d'Arménie pour se réfugier près, d'Arsame[165], qui porte sur une monnaie le titre de roi[166]. Les deux hommes qui, au temps d'Antiochos le Grand, s'emparent de la souveraineté de l'Arménie, sont, il est vrai, appelés stratèges du roi ; mais leurs noms, Artaxias et Zariadrès, montrent qu'ils étaient Arméniens[167], et les Séleucides n'avaient pas précisément l'habitude de confier les satrapies à des indigènes. Vers la même époque, Xerxès était dynaste d'Arsamosata, au sud-ouest de l'Arménie, et tributaire des Séleucides[168]. Il est probable que leur autorité en Arménie n'a jamais été bien effective ; et pourtant, la sécurité de leur pouvoir en Asie-Mineure dépendait de la possession de l'Arménie. Le fait que l'Arménie maintint son indépendance durant le temps des Diadoques rendit possible en Asie-Mineure la fondation de deux souverainetés solidement établies dont l'influence devait se faire bientôt sentir dans le monde hellénistique, celle de la Cappadoce et celle du Pont.

Au premier partage de l'empire, ces pays précisément avaient été attribués à Eumène ; il avait vaincu et mis à mort Ariarathe ; mais le fils de celui-ci, portant le même nom, s'enfuit en Arménie et revint dans le pays de ses ancêtres quand Eumène eut été renversé et qu'Antigone eut commencé la lutte contre Séleucos ; il chassa les garnisons macédoniennes, et prit le titre de roi de Cappadoce. Ceci se passait vers l'an 301 ; Séleucos avait provoqué lui-même la restauration de cette souveraineté nationale[169]. Bientôt elle empiéta autour d'elle. Séleucos avait pu encore, dans ses négociations avec le roi déchu, Démétrios, disposer de la Cataonie ; mais ce même premier roi de Cappadoce, peut-être à la faveur des troubles qui suivirent la mort de Séleucos, acquit ce fertile territoire qui rejoint la frontière nord de la Cilicie, et peu à peu une fusion s'opéra entre la langue et les mœurs des Cataoniens et celles des Cappadociens[170]. Désormais l'Asie-Mineure des Séleucides ne tenait plus que-par la côte de Cilicie au reste du royaume, et l'on comprend parfaitement que la Cilicie précisément se soit couverte de villes nouvelles jusque fort avant dans les montagnes. Cette proximité était d'autant plus dangereuse que la Cappadoce maintenait aussi tranché que possible le contraste de sa nationalité. Les rois du pays se vantaient de descendre d'un des sept Perses[171]. Dès le temps des Mèdes, la Cappadoce avait été envahie par l'esprit iranien ; le pays était rempli de Mages et de temples du feu[172] ; il y avait là l'opulent État sacerdotal de la déesse lunaire de Comana, dont le prêtre, le premier après le roi et ordinairement choisi dans la famille royale, était pour les Cataoniens un objet de vénération extrême et avait autour de lui une cohorte de 6.000 serviteurs du temple, hommes et femmes[173] : on y trouvait encore les États sacerdotaux du dieu de Benasa, de Tyane[174], etc.

La dynastie des Mithradate prétendait aussi être de pure lignée perse. Darius, fils d'Hystaspe, aurait donné à leur ancêtre Artabaze, après avoir réussi à renverser les Mages, la souveraineté des pays du Pont[175]. Aussi trouvons-nous cités à plusieurs reprises, dans l'histoire antérieure de l'Asie-Mineure septentrionale, les princes de cette maison : ils entrent de diverses manières en contact avec les Grecs ; l'un d'eux est signalé comme un admirateur de Platon[176] ; un autre a été honoré du droit de cité par les Athéniens. Puis vinrent les temps d'Alexandre et des Diadoques, temps pleins de vicissitudes surprenantes 'pour cette maison princière. Alexandre n'avait pas touché aux domaines qu'elle possédait de toute antiquité : c'est un précédent que ne manquaient pas d'invoquer, à une époque bien postérieure, les descendants de la race[177]. Elle se releva lors de la lutte des rois contre Antigone. Mithridate II se rangea du côté des coalisés. Lui-même ayant été mis à mort sur ces entrefaites, les alliés, après la bataille d'Ipsos, reconnurent son fils Mithridate III, surnommé le Fondateur, comme souverain du Pont des deux côtés de Molys. Il est impossible de préciser davantage l'étendue du royaume ; nous ne savons pas même si la Paphlagonie tomba sous sa dépendance[178]. Sur la côte, toutefois, des villes grecques se maintinrent indépendantes avec leur territoire : par exemple, Sinope, Tios, Amisos, Héraclée. Nous voyons bientôt ces villes fortement engagées, aussi bien que Mithridate III, dans les querelles qui, après la mort de Séleucos Ier, agitèrent les contrées des deux côtés de l'Hellespont.

C'est la ruine du royaume gouverné par Lysimaque et l'invasion des Galates qui provoquèrent ces désordres ; durant un certain temps, tout resta en suspens de ce côté. La mort de Lysimaque avait livré l'ouest de l'Asie-Mineure ainsi que la Thrace et la Macédoine aux mains de Séleucos, son vainqueur ; mais Ptolémée Céraunos l'avait tué, et s'était emparé de la Thrace et de la Macédoine. Céraunos succomba dans la lutte contre les Galates ; il se passa près de dix ans avant qu'Antigone obtint la possession tranquille de la Macédoine. L'Asie-Mineure tout au moins paraissait devoir rester à Antiochos ; mais le dynaste[179] de Bithynie fit alliance avec Antigone, appela une partie des Galates en Asie, pour maintenir et étendre sa souveraineté ; l'eunuque Philétæros, gardien des trésors de Pergame, commença à jeter les fondements de la principauté, plus tard si énergique et si entreprenante, de Pergame, et les vieilles cités grecques des bords de la Propontide et de la mer Égée cherchèrent avec plus ou moins de bonheur à recouvrer leur ancienne liberté, qui, supprimée en maint endroit par Lysimaque, était partout en péril. Ainsi, dans ces- contrées, au moment où nous allons reprendre la suite des événements, tout se trouve dans la plus grande agitation ; les effroyables brigandages des Galates commencent à passer le détroit et à se propager en Asie ; deux tribus y restent à demeure, faisant sentir dans toutes les directions la redoutable supériorité de leurs forces et s'abandonnant à leur insatiable rapacité ; toute résistance contre eux paraît impossible ; pour le moment, toutes les affaires de l'Asie-Mineure semblent être mises en question.

Le désordre est encore plus affreux à cette époque dans les pays de l'Europe les plus voisins. Les possessions de Lysimaque en Thrace sont déjà la proie des Galates, qui, sous Comontorios, fondent le royaume de Tylis[180]. Les tribus thraces des deux côtés de l'Hæmos ont fait leur soumission ; le royaume des Gètes, si florissant sous Dromichætès[181] et qui s'étendait au nord au delà du Danube, a disparu ; il y a eu, ce semble, un sauve-qui-peut général ; une troupe d'Eupatrides thraces, sous Dromichætès et This, se rencontre, vingt ans après, au service des Séleucides[182], et on trouve également des Thraces dans l'armée des Lagides[183]. Les villes grecques de la Propontide, du Pont, au sud et au nord des bouches du Danube, ne parviennent pas à arrêter les terribles ennemis ; Lysimachia même tombe en leur pouvoir ; la puissante Byzance se rachète par des tributs ; une curieuse inscription des habitants d'Olbia nous apprend que l'effroi de leur nom et.de leurs brigandages s'était répandu dans le Nord jusqu'à cette colonie[184] Toute la ligne du Danube était occupée par les essaims redoutables de ces Barbares ; les invasions en Thrace, en Macédoine, en Grèce, qui commencèrent à la mort de Lysimaque, paraissaient n'être que le commencement de l'extermination générale dont on était menacé ; le seuil moyen de salut, c'était le rétablissement d'un puissant royaume de Macédoine, qui servît de digue contre cette marée humaine.

Sans doute Antigone, fils de Démétrios, est allé en Macédoine (277) et a recouvré le pays que, dix ans auparavant, son père avait perdu. Mais quelle désolation, quel délabrement complet dans l'état de ce pays ! Après les terribles discordes survenues dans la famille d'Alexandre, après les guerres fraternelles des fils de Cassandre, après le despotisme de Démétrios et les armements immenses qu'il destinait à la conquête du monde, armements qui avaient épuisé les dernières forces du pays, Pyrrhos avait fait la guerre à Lysimaque pour avoir ce royaume ; puis, Lysimaque mort, c'est non pas son vainqueur Séleucos, mais son meurtrier Ptolémée Céraunos qui s'en était emparé ; ensuite était venue l'horrible période de l'invasion gauloise, de l'anarchie. Nous verrons comment Antigone perdit encore une fois la Macédoine, pour l'assurer enfin d'une manière durable à sa maison. La misère et le délabrement au dedans ont dû être indescriptibles ; le peuple qui jadis avait conquis le monde a enduré pendant quinze ans toutes les horreurs imaginables ; des milliers d'hommes ont péri dans les luttes d'Alexandre, des Diadoques ; des milliers ont été dispersés dans les nouvelles villes d'Asie, dans les armées de l'Égypte et celles des Séleucides : le pays devait être dépeuplé, appauvri[185], atteint dans sa force, dans le nerf de sa vie nationale. Les principautés autrefois dépendantes de la Macédoine, celles des Péoniens, des Agrianes, ont disparu ; les territoires thraces qui appartenaient jadis à la Macédoine au delà du Strymon sont en grande partie incorporés au royaume celte de Tylis. Il n'y a plus qu'un reste de l'ancien royaume, c'est celui que gouverne Antigone ; et quels voisins dangereux il a de tous côtés ! A l'est, le puissant royaume galate de Tylis ; au nord — pour ne pas parler des peuples galates qui campent plus loin le long du Danube et qui menacent sans cesse d'invasions nouvelles — dans les défilés où l'Axios prend sa source, la puissance ambitieuse des Dardanes, qui s'étend bientôt jusqu'à la côte de l'Adriatique[186] ; à l'ouest, le royaume des Épirotes, qui, établi par l'Égypte et parvenu à une rapide prospérité sous Pyrrhos, essaie à plusieurs reprises de conquérir la Macédoine ; dans les îles de la mer Égée, et bientôt même sur la côte de Thrace, les avant-postes de la puissance égyptienne qui ne se lasse pas de travailler contre les Antigonides en Europe, comme en Asie coutre les Séleucides. On ne peut s'empêcher d'admirer la politique des rois de Macédoine qui ont pu, partis de pareils débuts, s'élever à la puissance que nous leur verrons plus tard. Mais il faut avouer que l'ancienne royauté populaire de Philippe et d'Alexandre n'est plus. Les Antigonides n'ont pas une autre manière de régner que les Lagides en Égypte, les Séleucides en Asie. Ils ont autour d'eux une cour brillante, une hiérarchie de dignitaires décorés du nom d'amis et de parents avec lesquels ils délibèrent[187], parmi lesquels ils choisissent leurs gouverneurs, leurs capitaines, leurs ambassadeurs[188], etc. C'est une noblesse de cour, en partie démesurément riche, en partie criblée de dettes, formée au service de la royauté dans l'antique institut macédonien des pages royaux[189] et qui sépare le trône du peuple. De l'ancienne liberté macédonienne il ne semble pas être resté grand'chose dans le peuple ; il est même obligé de payer tribut[190]. Quand Antigone engage le philosophe Zénon à venir en Macédoine, il lui dit : Celui qui forme le souverain et le conduit à ce qu'exige la vertu, celui-là évidemment infuse aussi à ses sujets des sentiments nobles ; car tel est le chef, tels deviendront naturellement aussi ses sujets[191]. On voit comme, dans l'idée de ce grand souverain, le peuple entier est rivé à l'exemple, à la volonté, à la personne du monarque : il est l'État ; son autorité est illimitée ; il appelle le peuple ses sujets ; ce n'est plus l'ancienne fidélité du cœur, c'est l'obéissance et la subordination qui est la règle de ses rapports avec le souverain. Une seule chose, à ce qu'il semble, a subsisté de l'ancien temps ou a été rétablie à nouveau ; c'est l'obligation du service militaire pour tous[192] : les Macédoniens conservent leur vieille renommée de bravoure aussi longtemps que subsiste chez eux la royauté ; mais, à côté de cette milice nationale, le roi entretient une armée permanente composée de mercenaires thraces, galates, crétois, etc., une armée qu'il emploie comme garnison aux frontières et dans les villes ou qu'il garde dans le voisinage de la cour, une armée dont la fidélité dépend de la personnalité du souverain et des généraux, du taux de la solde, des éventualités de la guerre, fardeau pour les villes et pour le plat pays, plus d'une fois insolente et insoumise à l'égard des rois.

La Macédoine a bien des villes : d'abord, les anciennes colonies grecques du littoral, ensuite les villes indigènes, dont le roi Archélaos avait le premier fondé bon nombre dans le pays ; enfin, une certaine quantité d'établissements nouveaux destinés principalement à couvrir les frontières exposées[193]. Elles avaient une certaine autonomie communale ; les dernières vicissitudes du royaume en témoignent encore[194] : mais, pour donner une idée des atteintes qu'elles avaient à redouter de la part de l'arbitraire royal, il suffit de citer un exemple. Comme on se défiait quelque peu des villes de la côte, les plus notables habitants furent transportés avec leurs femmes et leurs enfants en Émathie, et lés villes furent données à des Thraces et à d'autres Barbares[195]. Il serait bien instructif de connaître l'état du plat pays ; nous ne trouvons là-dessus qu'une indication : quand les Romains démembrèrent le royaume en quatre républiques, ils abolirent les fermages des propriétés rustiques[196]. Bien que la liberté du paysan eût été dans les anciens temps le trait caractéristique de la Macédoine[197], cependant les rois avaient possédé naturellement des terres et des villages ; une grande partie de ces terres domaniales avait été, suivant une tradition suspecte, donnée en présent par Alexandre à ses grands lorsqu'il partit pour l'Asie, et il avait remis à ses gens de guerre et à leurs parents quantité d'impôts et de corvées. A la vérité, durant les luttes acharnées qui suivirent sa mort, alors qu'une foule de Macédoniens étaient au service des Lagides et des Séleucides, surtout par l'effet des attaques et des dévastations des Gaulois, contre lesquelles les murailles des villes pouvaient seules offrir un abri, la classe des paysans libres avaient dû se trouver singulièrement réduite ; le système des fermages devait mettre tout à fait les petites gens dans la main du propriétaire foncier. Et cette riche noblesse de cour, n'aura-t-elle pas été apanagée d'une façon analogue ? Mais les documents ne nous disent rien de plus : ce qu'on a indiqué suffit pour faire constater à quel point l'ancien régime de la Macédoine a disparu ; comme, là aussi, la royauté à la nouvelle mode est allée jusqu'au bout de ses principes ; comme elle a concentré tous les droits, toutes les relations politiques dans la personne du monarque, dans le concept d'une puissance souveraine et absolue, qui répond aux notions du droit public de l'époque.

L'aspect que présente la Grèce à la fin des luttes des Diadoques n'est ni plus brillant ni plus consolant : dépopulation, misère, impuissance politique, démoralisation, garnisons étrangères ou tyrans dans les villes ; chez les particuliers, le sentiment douloureux du dépérissement général ; relèvement momentané, mais comme prélude de nouvelles et plus âpres discordes entre les États particuliers ; tels sont les principaux traits de ce tableau.

Les vicissitudes des affaires helléniques présentent une confusion indescriptible depuis la mort d'Alexandre ; à l'exception de Sparte et de l'Étolie, il n'y a pas de point où la constitution, l'autorité, la politique n'ait changé à plusieurs reprises et de la manière la plus violente. Après la chute de Démétrios (287), son fils Antigone se maintint sur quelques territoires et dans quelques places de la Grèce ; pendant qu'il partait de là pour marcher contre Ptolémée Céraunos, l'Égypte avait poussé Sparte à prendre les armes contre les Étoliens alliés de celui-ci ; mais la Grèce ne se leva pas. Vint alors l'irruption (les Galates. La Macédoine, la Thessalie furent submergées par le flot, mais tous les Grecs ne s'unirent pas pour combattre ; du Péloponnèse, personne ne vint ; seuls les pays tout voisins du danger envoyèrent des troupes aux Thermopyles ; Antigone aussi expédia 500 hommes. L'année d'après, Antigone vint prendre possession de la Macédoine.

Maintenant, quelle était la situation en Hellade ?

La Thessalie, courbée depuis Philippe sous la domination macédonienne, avait fait inutilement des tentatives répétées pour recouvrer son indépendance. La ville de Démétriade, fondée par le père d'Antigone, assurait à qui la possédait la domination sur le pays entier. On ne peut douter qu'en ce pays l'ancienne constitution tétrarchique n'ait conservé la forme que lui avait donnée Philippe en la rétablissant ; la noblesse des villes resta seule en possession des droits politiques, les pénestes ou serfs cultivaient la terre pour elle. D'après un renseignement qui vient du temps d'Antigone, les Thessaliens paraissaient avoir des lois constitutionnelles et se distinguer beaucoup des Macédoniens ; il n'y avait pourtant point de différence, et ils exécutaient absolument tout ce qui leur était ordonné par les agents du roi[198]. Et lorsqu'en 194 ils furent soustraits à la domination macédonienne, il est dit d'eux : Il ne s'agissait pas seulement dans ce pays d'affranchir les villes, mais de les dégager d'un ramassis de populace et de les tirer du désordre pour les amener à un régime supportable. Elles étaient, en effet, troublées non pas seulement par les vices de l'époque, par la violence et l'arbitraire royal ; mais encore par l'esprit remuant d'une race qui, depuis le commencement jusqu'à nos jours, n'a jamais pu faire aboutir ni comices, ni réunion, ni délibération quelconque sans sédition et sans tumulte[199]. A quoi leur servait, dans un pareil état de désorganisation intérieure, de former, quant au nom, un État particulier[200] ; d'avoir un roi à eux, qui était toujours, il est vrai, le roi de Macédoine[201] ; d'avoir leurs assemblées particulières, qui, comme les diètes de la noblesse polonaise, ne servaient qu'à rendre toute union impossible.

Une situation toute spéciale, c'est celle de la Béotie. Les villes du pays étaient réunies en confédération de temps immémorial, mais les appétits dominateurs de Thèbes avaient provoqué perpétuellement les luttes les plus acharnées ; après l'époque brillante d'Épaminondas, la domination violente de la Thèbes démocratique accrut cette haine[202], jusqu'au moment où la ville fut vaincue par les Macédoniens et détruite par Alexandre, avec le secours des villes béotiennes. En quelle allégresse furent les Grecs, lorsque Cassandre la rebâtit plus magnifique Elle ne devait servir que comme forteresse, pour maintenir le pays dans l'obéissance. Après bien des vicissitudes, Démétrios avait enfin soumis Thèbes et la Béotie ; lorsqu'il fut évincé du trône de Macédoine et se réfugia en Grèce, il proclama la liberté de Thèbes ; l'ancienne confédération put se relever ; on élut parmi les Thébains l'archonte de toute la ligne ; sept béotarques furent placés à la tête de la milice fédérale[203], qui, lorsque les Galates parurent aux Thermopyles, comptait 10.000 fantassins et 500 cavaliers. La ligue aurait pu, avec ses ressources matérielles, jouer en Grèce un rôle important. Mais la violence grossière, la sauvagerie, le dévergondage effréné qui régnaient dans ces villes, empêchaient tout déploiement d'énergie. Nous possédons encore le tableau remarquable tracé par un homme qui écrivait vers la fin de l'ère des Diadoques ; il dit : Les Béotiens énumèrent comme il suit les fléaux installés chez eux : à Oropos habite le lucre malhonnête ; à Tanagra, l'envie ; à Thespies, l'humeur querelleuse ; à Thèbes, la brutalité ; à Anthédon, la cupidité ; à Coronée, la curiosité indiscrète ; à Platée, la forfanterie ; à Onchestos, la fièvre ; à Haliarte, la stupidité. Tous ces maux se sont déversés de tous les points de la Grèce dans les villes de la Béotie[204]. Leur politique fut absolument inconsistante. Un échec (vers 245) suffit pour leur ôter tout courage, à tel point qu'elles ne voulurent plus désormais prendre aucune part aux luttes de la Grèce ; elles s'abandonnèrent entièrement à la débauche et à l'ivrognerie, et s'y perdirent corps et âme[205]. Vers l'époque de la guerre d'Antiochos, dit Polybe[206], il n'y avait eu depuis vingt-cinq ans aucune sentence rendue dans aucun procès palle ou privé, et les stratèges employaient les deniers publics à acheter la populace, dont l'influence les prorogeait à leur gré dans leurs fonctions ; cela était allé si loin que ceux qui mouraient sans enfants ne laissaient plus leur fortune, d'après les usages d'autrefois, à leurs plus proches parents, mais la léguaient à des confréries joyeuses, qui se réunissaient pour boire et manger ; ceux même qui avaient des enfants ne leur donnaient que la portion obligatoire fixée par la loi et léguaient la plus grosse part à ces associations dissolues ; et il y avait 'beaucoup de Béotiens qui comptaient à leur acquit plus de banquets dans le mois que le mois n'a de jours.

Toutefois notre description anticipe trop ; nous n'avons à parler que de l'époque qui suit immédiatement l'invasion gauloise. Les Phocidiens aussi, les Locriens Opontiens, les Mégariens avaient envoyé des troupes aux Thermopyles ; par conséquent, en 279 ils n'étaient plus sous la domination macédonienne. Mais l'Eubée y était encore ; à Chalcis, à Carystos se trouvaient des garnisons macédoniennes, et, bien qu'Érétrie fût appelée ville libre, elle payait 200 talents de tribut, somme qui, par égard pour le vénérable Ménédème, fut abaissée, paraît-il, à 150 talents[207]. Athènes avait, il est vrai, en 287 chassé du Musée la garnison macédonienne ; mais Salamine, le Pirée, Munychie, demeuraient au pouvoir d'Antigone[208]. Athènes, elle aussi, avait envoyé des troupes aux Thermopyles, 1.000 fantassins et 500 cavaliers, sans compter des navires, autant qu'on en put équiper. Les Athéniens étaient fiers de l'effort que la ville avait fait dans cette lutte contre les Barbares[209], et il ne manquait pas de gens qui rêvaient pour la cité le rétablissement de son ancienne splendeur. Mais ceux qui s'étaient le plus signalés contre les Celtes, c'étaient les Étoliens. Ils firent suspendre les boucliers pris par eux aux Celtes à l'architrave des parois sud et ouest du temple de Delphes, comme les Athéniens avaient appendu à la paroi est les boucliers enlevés aux Perses à Marathon ; ils envoyèrent des députations aux États de l'Hellade pour les inviter à fonder, de concert avec eux, de nouveaux jeux panhelléniques, les Soteria. Athènes se joignit à eux, bien qu'on y éprouvât un assez vif déplaisir en voyant les Étoliens prendre la direction de l'affaire ; mais les ressources de l'État étaient modiques, et la multitude n'était pas disposée à de grands sacrifices. La vie privée n'en était que plus luxueuse et plus dissolue ; un regard jeté sur les fragments de la comédie nouvelle montre à quel point la bonne chère, les intrigues amoureuses, le parasitisme et le parfum de l'intelligence avaient le pas sur les questions d'intérêt général ; on en viendra bientôt, disait un philosophe, à décorer de peintures les tas de fumier. Il n'y avait qu'à voyager quelque peu sur la route d'Athènes à Oropos pour rencontrer une foule d'élégantes hôtelleries, avec toutes les commodités imaginables et un service excellent[210].

On no peut dire ici que quelques mots du Péloponnèse, parce que, dans cette contrée, il n'y a de mouvements importants qu'à la période suivante. La domination d'Antigone était, vers 279, resserrée dans un petit nombre de points. Sparte, toujours sous la constitution de Lycurgue, qui depuis longtemps était devenue un mensonge, vraie oligarchie de cent familles à peine qui avaient mis la main sur toutes les propriétés, était depuis quelque temps en relations avec Alexandrie et pouvait, avec cet appui, songer à jouer de nouveau un rôle en Grèce. Lorsqu'Antigone était parti pour la campagne de Macédoine coutre Ptolémée Céraunos, Sparte avait entrepris cette guerre amphictyonique à laquelle les autres États refusèrent de participer, par crainte d'une nouvelle hégémonie de Sparte. Contre les Galates, en 279, la Messénie et Mégalopolis n'envoyèrent aucun secours, parce que Sparte refusa de leur donner des garanties par traité durant l'absence de leurs soldats. Ainsi elles n'étaient plus en la puissance d'Antigone ; il commandait encore à Trœzène, à Corinthe, dans quelques villes d'Arcadie ; peut-être n'avait- il déjà plus Argos ni Élis. Mais qu'étaient-ce que de tels affranchissements ? On chassait les garnisons macédoniennes ; mais, dans les luttes violentes des partis, résultat infaillible de cet affranchissement, se formait en règle générale une tyrannie qui ensuite trouvait naturellement son compte à se rattacher de nouveau à la Macédoine. Seuls les Achéens firent une exception glorieuse à cette règle ; leur ancienne ligue avait été aussi dissoute aux temps de Philippe et d'Alexandre, et ils avaient eu dans leurs villes tantôt des garnisons, tantôt des tyrans ; mais la simplicité et la loyauté antiques s'étaient maintenues dans les montagnes de ce petit pays. Dans les temps troublés de l'invasion des Galates, quatre de ces villes chassèrent tyrans et garnisons, et restaurèrent l'ancienne confédération. C'était le germe encore intact des antiques vertus qui commençait à produire sur ce sol de nouvelles pousses, bien que ce mouvement naissant fût encore insensible. Il se trouvait bien encore çà et là quelques points où les mœurs du bon vieux temps n'étaient pas complètement dénaturées et démodées : à Élis, par exemple, on menait toujours la vie large du propriétaire foncier, et les Cynæthiens étaient et restaient comme autrefois des rustres grossiers, absolument étrangers aux Muses. Mais, à tout prendre, chaque localité perdait de plus en plus son caractère si marqué d'autrefois, sans qu'il se formât nulle part quelque chose de national au point de vue politique, qui pût compenser les effets (le cet émiettement devenu dans de pareilles conditions la cause d'une impuissance encore plus complète.

La seule puissance en Grèce qui, vers l'époque de l'invasion des Galates, ait quelque importance par elle-même, c'est celle des Étoliens. Déjà les Locriens du Parnasse tiennent pour eux ; Héraclée sur l'Œta a dû se joindre à eux. Leur force est d'être un peuple rude, neuf encore, et qui entre pour ainsi dire dans la vie ; pendant que les autres États ont derrière eux une longue série de vicissitudes historiques, font des expériences avec des théories politiques, s'affaiblissent par l'effet d'abus sans cesse renaissants et la peine qu'ils se donnent pour les abolir, ne possèdent plus enfin dans leur présent lamentable qu'un amas de débris des époques lointaines ou récentes, prospères ou malheureuses, le peuple étolien vit encore dans la rude liberté de cet âge primitif où chacun mesurait son droit à la longueur de son épée et où la rapine, franchement pratiquée sur terre et sur mer, était le métier de l'homme de cœur. En Étolie, ni l'invasion dorienne n'avait pénétré pour déchirer l'antique constitution de la race et fonder un État militaire fortement organisé, ni l'époque postérieure n'avait amené de colonies sur ses côtes. Les Étoliens étaient restés éloignés des autres Hellènes ; les siècles pendant lesquels la Grèce se développait et atteignait un degré de culture de plus en plus élevé avaient passé sur eux sans laisser de traces. Ils passaient pour demi-barbares aux yeux des Athéniens du temps de la guerre du Péloponnèse, mais, quand ceux-ci tentèrent de les attaquer, en un instant le peuple étolien fut debout et les refoula, en leur infligeant des pertes sanglantes, hors des montagnes. L'union de ces cantons, de ces tribus montagnardes, a dû se faire dès la plus haute antiquité ; niais le lien de cette association devait être bien lâche, à en juger par ce fait que les cantons envoyèrent séparément leurs députations à Alexandre après la ruine de Thèbes[211]. C'est seulement durant les troubles de l'époque immédiatement postérieure que la fédération commence à se montrer comme telle ; les vieux instincts batailleurs, les incursions et coups de main improvisés par certains chefs[212] ou certains cantons, le sentiment orgueilleux de la force brutale, tout cela donne bientôt à cette fédération l'apparence et l'allure d'un État véritable, d'une société de brigands organisée, avec laquelle il est impossible de s'en tenir au droit des gens traditionnel. Cette sorte de liberté est à leurs yeux le privilège de leur fédération. C'est à Thermos, tout en haut dans les montagnes, que les cantons célèbrent leur fête fédérale et tiennent leur assemblée ; c'est là aussi que sont les foires annuelles et les banquets ; là, dans le temple et sous les portiques, sont près de mille armures, les trésors, les vases de prix, les habits de fête, tout ce que chacun a de plus précieux ; dans ces réunions et ces festins, on fait étalage de luxe, on discute, on fait bonne chère, et, s'il y a guerre, de cette Diète et de ce congrès de buveurs sort la milice nationale, sous la conduite du nouveau stratège, qui aura pour récompense un tiers du butin[213]. On voit combien cette confédération est primitive et grossière[214] : de politique, de législation, d'art militaire, il n'est pas question en ce pays ; plus il y a de désordre dans le reste de la Grèce, plus le métier de brigands devenait commode, plus lucrative était la solde, tantôt ici, tantôt là, chez n'importe qui, amis ou ennemis. Il n'y a pas de bravoure plus sauvage et plus impétueuse que celle des Étoliens ; le fer ne quitte point leur côté, et, comme en leur audace aventureuse ils sont toujours prêts à risquer leur vie, il leur faut aussi les plaisirs les plus sauvages et les plus excessifs en tout genre[215]. Cet État se trouve étrangement dépaysé dans la politique de cette époque qui, pleine de formalités diplomatiques et de routine machiavélique, observe les formes avec d'autant plus de soin qu'elle en prend plus à son aise avec le droit, et que n'effraye aucune espèce de violence, pourvu que le coup de force soit bien et dûment couvert par l'étiquette du droit des gens. Il forme aussi un contraste étrange avec la Ligue achéenne, qui, de tempérament tout opposé, loyale en sa prudence, pleine de scrupules en son effort rénovateur, croit pouvoir fonder sa puissance et le salut de la Grèce sur ce qui reste encore de patriotisme, d'abnégation, de foi en la bonne cause.

Il nous reste encore une puissance à considérer pour avoir parcouru tout le cercle de la politique hellénique, le royaume d'Épire. Théopompe[216] comptait quatorze peuples épirotes ; bien qu'ils fissent aussi aux Grecs l'effet de Barbares, ils étaient pourtant au même titre qu'eux, si l'on peut s'exprimer ainsi, de souche pélasgique, mais ils étaient restés en arrière du développement hellénique. Chacun de ces peuples avait été indépendant, mais l'un ou l'autre d'entre eux s'empara de l'hégémonie sur ses voisins. Tels étaient les Chaoniens au temps de la guerre du Péloponnèse ; leurs magistrats annuels, au nombre de deux, étaient choisis dans une certaine famille[217]. les Thesprotes, sans rois comme les précédents, étaient soumis à leur autorité. Chez d'autres, l'antique pouvoir des princes se maintint : chez les Orestes, dans la famille de Perdiccas ; chez les Athamanes, dans celle d'Amynandros ; chez les Tymphæens, peut-être dans celle d'Andromène. Il en fut des peuples épirotes comme de ceux de la Macédoine, avec cette différence qu'ici la race des Héraclides avait formé de bonne heure une puissance assez forte pour rendre dépendants les petits princes du voisinage. Il y eut même un certain nombres de tribus épirotes, comme les Orestes, les Æthices, les Tymphæens, qui passèrent sous la domination macédonienne. L'évolution de la Macédoine se répète en Épire, seulement plus tard. Ce fut le royaume des Molosses qui chercha à réaliser la même unification. Chez les Molosses, il y avait une antique royauté : c'est précisément parce qu'elle était limitée, dit Aristote, qu'elle se maintint, pendant que chez d'autres elle disparaissait. A Passaron, pendant le sacrifice qu'on offrait à Zeus Areios, le roi promettait par serment aux Molosses de gouverner selon les lois, et les Molosses juraient à leur tour de défendre selon les lois la royauté[218]. Au temps où Archélaos en Macédoine commençait à amener son peuple à un degré supérieur :de culture, le roi Tharrybas — il avait été élevé à Athènes — mit en ordre les lois et l'administration des Molosses, institua un Sénat et des fonctionnaires annuels[219]. Il se passa près d'un siècle encore avant que l'Épire jouât un rôle plus important. La Macédoine avait à son actif l'époque glorieuse de Philippe et d'Alexandre ; la maison royale des Molosses tomba même dans une sorte de dépendance à : l'égard de la Macédoine[220] Cette vassalité subsista encore après la mort d'Alexandre : mais, lorsque le roi Æacide mena les Molosses à la guerre contre Cassandre, ils trouvèrent le fardeau trop lourd ; ils abandonnèrent le camp, déposèrent leur roi par plébiscite, et Cassandre imposa à l'Épire un vicaire du roi de Macédoine. Mais quand Démétrios prit les armes en Grèce et lutta pour la possession de la Macédoine, Pyrrhos revint, soutenu par le roi d'Égypte, et inaugura cette mémorable série de batailles qui devaient placer pour un certain temps l'Épire au premier plan dans l'histoire de la Grèce. Il étendit sa domination jusqu'aux frontières des Taulantins ses alliés et. sur l'Acarnanie ; il se bâtit à Ambracie un palais magnifique ; à la suite de guerres répétées, la Macédoine, sans être conquise pour tout de bon, fut néanmoins contrainte de restituer les territoires jadis épirotes de Tymphæa et de Parauæa[221]. Pyrrhos fut le capitaine le plus hardi et le plus heureux de ce temps ; ses peuples avaient encore la force et la fleur de jeunesse qui en Macédoine avaient été usées par Philippe, par Alexandre et ses successeurs ; ses provinces étaient encore florissantes et bien peuplées, remplies de bourgades étrangères à la vie des villes. La domination de Pyrrhos eut bientôt transformé ces mœurs paisibles des Épirotes ; sa renommée, son courage héroïque, sa soif insatiable de guerres enflammèrent le peuple ; on délaissait volontiers le foyer et la charrue pour gagner sous lui solde, butin et renommée ; désormais les guerres succèdent aux guerres ; on combat dans toutes les directions ; Pyrrhos n'est plus qu'un chef de bandes, qui se jette dans toutes les aventures ; ce peuple de laboureurs, libre et paisible jusque-là, se change en bandes guerrières, avides de combats ; le roi, sa cour et son armée relèguent dans l'ombre la nation elle-même et sa constitution patriarcale.

C'est au nom de ce roi que se rattache aussi la crise qui décida des destinées de la Grèce occidentale ; avec son expédition en Italie commence une série de combats dont le contrecoup va atteindre et ébranler l'Afrique, la Grèce, la Macédoine, bientôt aussi l'Asie, l'Égypte, tout l'ensemble du monde antique.

Les colonies helléniques de la Sicile et de l'Italie s'étaient épanouies, on sait avec quelle exubérance ; il y eut un temps où les côtes de la Campanie jusqu'à l'Apulie, celles de Sicile, les Îles Lipari, étaient peuplées de Grecs, où Massilia colonisait les côtes méridionales de la Gaule, où la Corse était occupée par les Phocéens et où Bias de Priène pensait trouver avec les Ioniens d'Asie de nouveaux foyers en Sardaigne. Au moment même où les Grecs d'Asie-Mineure succombaient sous les armes des Perses, ceux de l'Ouest arrivaient à une prospérité indescriptible. En vain les Carthaginois tentèrent, à l'époque de l'invasion de Xerxès, de lutter contre la Sicile ; ils furent vaincus à Himère : la victoire de Cume acheva de garantir la sécurité des Grecs d'Italie contre les entreprises de la puissante armée des Étrusques, les maîtres de l'Étrurie, du Latium et de la Campanie. On s'arrête avec étonnement devant le tableau de la civilisation en Sicile et en Italie. Quelle plénitude de puissance ! quel éclat dans les cours princières ! quelle richesse dans les villes, quel noble élan dans leur vie politique et intellectuelle ! C'est là que se formait cette association si remarquable des Pythagoriciens, cette profonde doctrine des Éléates ; c'est là qu'Empédocle écrivait ses vers, delà que venait aux Athéniens l'art de la parole. L'éclat glorieux de ces régions éclipsait l'Ionie elle-même, tant il y avait d'exubérance dans le luxe de leurs temples gigantesques, dans la population de leurs villes, dans le rendement de leur commerce, dans leur vie, leurs jouissances, leur poésie et l'essor de leur pensée.

Mais, suivant la coutume grecque, ces villes étaient continuellement en lutte les unes avec les autres et avec elles-mêmes, et de dangereux ennemis épiaient de tous côtés l'heure de leur faiblesse pour fondre sur elles. La discorde des villes siciliennes, qu'Athènes avait espéré mettre à profit, donna l'occasion aux Carthaginois de leur disputer la domination de Ce qui avait été perdu de ce côté, Denys tenta de le regagner en Italie : les Italiotes eurent beau se liguer, ils furent vaincus ; tout le pays au-dessus de Rhégion perdit sa prospérité. Et déjà l'on sentait la poussée d'autres ennemis ; la puissance des Étrusques avait succombé devant le choc des Gaulois et l'élévation de Rome ; les valeureux Samnites dominaient déjà entre les Grecs de la Campanie et ceux du Sud ; les Lucaniens, ligués avec Denys, prenaient à revers les villes coalisées, et bientôt grandit dans la personne des Brettiens un nouveau peuple, un nouveau danger.

Vint ensuite la terrible dissolution qui suivit la mort de Denys Ier ; une fois encore, au moment où les États de la Grèce succombaient définitivement devant Philippe de Macédoine, la Sicile se releva sous la conduite de Timoléon ; elle chassa en maint endroit les tyrans, vainquit les Carthaginois, fit reconnaître par force la liberté de toutes les villes grecques de l'île : de nouveaux colons affluèrent en masse de la Grèce vaincue : les villes désertes se repeuplèrent ; les excellentes lois (le l'ancien temps firent renaître l'éclat d'autrefois ; les champs laissés en friche furent rendus à la culture et récompensèrent le travail par un riche rendement ; le commerce, qui était entièrement tombé, se ranima. Le bien-être croissant de l'île est attesté par de nombreuses œuvres d'art, œuvres qui datent précisément de cette longue période de tranquillité.

Presque en même temps, la Grèce d'Italie s'élevait encore, sur un point tout au moins, à une grande puissance. On ne saurait admirer assez le vénérable Archytas, le Périclès de Tarente ; sous sa direction, l'opulente ville, la seule qui fût restée encore intacte parmi les Italiotes, avait conservé une force et une cohésion intérieure qui la rendait digne de prendre la défense des Grecs d'Italie et l'hégémonie de la ligue dont les membres se réunissaient à Héraclée, ville des Tarentins[222]. C'est à cette époque que la ville semble avoir atteint l'apogée de sa prospérité. Tarente était, sur toutes les côtes méridionales de l'Italie, le seul grand port ; tout le commerce de la Sicile et de la Grèce avec les villes et les peuples de cette côte et du littoral de l'Adriatique jusqu'à Sipontum au nord se concentrait à Tarente[223] ; des vaisseaux tarentins allaient jusqu'en Istrie et en Afrique, vers les riches marchés de l'Illyrie, en Achaïe[224], à Cyrène, en Asie-Mineure. Ce n'étaient pas seulement les gros bénéfices du commerce de transit qui enrichissaient la ville ; ses riches champs de blé, ses plantations d'oliviers, ses pêcheries offraient une exportation lucrative ; son sel était de qualité supérieure et devait avoir, surtout dans l'intérieur du pays, un fort débit[225] ; le travail des métaux formait une branche d'industrie extrêmement importante, comme on le voit par le passage unique qui en fait mention[226].

Mais la plus considérable de toutes les industries locales était celle des tissus de laine, que l'on y fabriquait avec un soin et une habileté exceptionnels. D'innombrables troupeaux de moutons étaient entretenus sur le territoire de la ville ; par une grande attention donnée à la nourriture et à l'installation des bergeries[227], par le perfectionnement de la race et, grâce à un système excellent de lavage, les Tarentins arrivèrent à produire une matière première qui dans l'antiquité était renommée sous le nom de laine grecque[228]. En même temps, le tissu tarentin était d'une beauté remarquable, et la teinture ne le cédait qu'à celle de Syrie. Encore aujourd'hui, les belles monnaies de Tarente, avec leurs emblèmes variés empruntés aux procédés du tissage et de la teinturerie, témoignent de l'importance qu'avait cette industrie pour la ville. Le fait que l'activité de Tarente était principalement tournée vers l'industrie et le commerce, sources de sa richesse, a dû déterminer également le caractère politique de la population : comme à Athènes après la mort de Périclès, la démocratie perd ici sa solidité avec Archytas ; elle oscilla, avec des vicissitudes pires encore, entre l'influence rétrograde des riches et la jalousie toujours bruyante, rarement conséquente, du peuple. Le peuple se déshabitua des armes ; il n'osa plus confier à un concitoyen la plus haute puissance militaire ; comme dans les républiques italiennes de la fin du moyen âge, on prenait à gages des généraux étrangers avec leurs mercenaires quand il y avait une guerre à faire. A l'époque où Timoléon commença sa grande œuvre en Sicile, le roi de Sparte Archidamos, appelé par les Tarentins pour combattre les Lucaniens, vint à la tête de ces bandes rapaces de mercenaires phocidiens qui, durant une dizaine d'années, s'étaient indemnisés par le pillage du sanctuaire de Delphes ; le roi et son armée furent anéantis. Précisément, à cette époque, les Romains faisaient leur première grande guerre avec les Samnites ; il s'agissait de savoir lequel des deux peuples étendrait sa domination sur l'Italie. Ils ne firent alors que mesurer leurs forces ; ils conclurent une paix qui, par la nature même des choses, ne pouvait durer.

La riche Tarente n'avait pas saisi le moment où il paraissait possible encore de sauver la Grèce italienne. On ne fit attention qu'au péril le plus proche, qui paraissait venir du côté des Lucaniens. Contre eux elle appela Alexandre le Molosse, oncle d'Alexandre le Grand[229] ; bientôt il devint évident qu'il voulait plus que combattre au service des Tarentins ; il espérait, comme le Macédonien dans l'Orient, conquérir un royaume en Occident. Des Lucaniens bannis se rassemblent autour de lui ; il conquiert beaucoup de villes de la Lucanie, du Brettium ; il débarque à Posidonia et y bat les Lucaniens et les Samnites réunis ; les Romains font un traité d'alliance avec lui. Alors les Tarentins l'abandonnent : Alexandre leur enlève Héraclée ; il transporte sur le territoire de Thurii le centre de la Ligue[230] ; mais, comme les Tarentins délaissent sa cause et celle des Grecs, son bonheur prend fin ; les bannis lucaniens le trahissent ; entouré d'ennemis, il trouve la mort.

Quelques années après éclatait une seconde et plus terrible guerre des Samnites (326) ; elle s'alluma au sujet de la ville grecque de Naples. Les Samnites s'engagèrent à protéger la ville ; les Lucaniens, dont la puissance avait subi la plus profonde atteinte par suite des victoires de l'Épirote, se joignirent aux Samnites. Tarente aurait eu intérêt, et elle pouvait le faire, à intervenir entre les belligérants et à leur imposer la paix[231]. On dit que la ville fit une tentative en ce sens ; mais les Romains, au lieu de s'y prêter, ayant continué la lutte, la ville s'abstint de soutenir plus longtemps le rôle de la neutralité armée : elle dut se contenter de voir que les deux puissances italiennes, également ennemies de la Grèce en Italie, se ruinaient réciproquement dans une lutte acharnée[232].

Pendant qu'on se disputait ainsi la domination de l'Italie, une seconde lutte, non moins terrible, éclatait à propos de la Sicile. Après la paix que Timoléon avait fait régner dans l'île, les anciens partis s'étaient réveillés ; c'est à Syracuse qu'ils se déchaînèrent de la manière la plus sauvage. Le parti oligarchique y avait enfin remporté la victoire : il avait prêté secours aux Crotoniates opprimés par les Brettiens, mais Agathocle, le hardi capitaine, offensé par les gouvernants, était allé à Tarente pour se mettre à la solde de la république. Son audace avait éveillé les craintes des habitants ; il fut congédié. Précisément les oligarques de Syracuse assiégeaient Rhégion ; Agathocle fit appel aux bannis, les invitant à s'unir avec lui pour défendre la liberté. Il débloqua Rhégion et se porta devant Syracuse ; l'oligarchie succomba dans la lutte acharnée des partis ; Agathocle fut rappelé, nommé général sans conditions, pendant que les oligarques se rassemblaient à Agrigente, entraient en relations avec Géla, Messana, avec les Carthaginois, pour lutter contre le despotisme sanguinaire d'Agathocle. Les exilés de Syracuse envoyèrent des députés à Sparte ; Acrotatos, fils du roi Cléomène, enrôla des mercenaires. Chemin faisant, il trouva à Tarente un accueil amical ; les Tarentins équipèrent vingt trirèmes pour délivrer Syracuse[233] : c'était une grande combinaison politique qu'ils poursuivaient, mais l'œuvre échoua contre la mauvaise foi du Spartiate avant que les Tarentins eussent mis à la voile (314). La puissance d'Agathocle s'étendit sans obstacles de proche en proche. Les Carthaginois devaient redouter que la discorde soigneusement entretenue dans Ille ne prit fin et que l'union ne se rétablit par l'intervention du hardi capitaine ; ils craignirent de perdre leur influence et même leurs possessions dans l'île. Ils se présentèrent comme les libérateurs des Grecs ; avec un armement formidable, ils se jetèrent sur la Sicile. Bientôt l'île entière jusqu'à Syracuse fut en leur pouvoir ; il semblait ne plus y avoir de salut pour Agathocle. Il le trouva dans le plan le plus audacieux ; avec ses mercenaires, il monta à bord des vaisseaux, se glissa heureusement entre les flottes carthaginoises qui couvraient la mer, aborda en Afrique ; l'orgueilleux État marchand se trouva à deux doigts de sa ruine.

Telles sont les deux grandes luttes qui remplirent simultanément l'Occident ; combien différentes en leurs moyens et dans leurs conséquences ! Ici mercenaires contre mercenaires, là peuple contre peuple ; ici la stratégie la plus hardie contre la politique la plus astucieuse, une politique de marchands, là le combat à outrance, envenimé par la haine, poursuivi jusqu'à la mort, quelque chose comme la lutte de deux athlètes qui, s'embrassant avec une égale force, rivés l'un à l'autre par les plus terribles étreintes, fondus comme en un seul corps, paraissent devoir à la lin tomber en même temps.

Mais Rome triomphe : les Samnites doivent reconnaître la suprématie de Rome, renoncer à la domination sur les Lucaniens. Tarente, assez follement, a laissé les Samnites perdre tout leur sang. A la vérité, dans les dernières phases de la guerre, la ville — peut-être parce qu'elle se sentait menacée par l'insolence croissante des Lucaniens, — s'était de nouveau mise en quête d'un condottiere. Le Spartiate Cléonymos, frère d'Acrotatos et encore plus brutal que celui-ci, encore plus audacieux, était arrivé du Ténare avec cinq mille mercenaires, puis, sur le sol italien, il avait grossi son armée de mercenaires qui étaient venus le rejoindre et de milices qu'il enrôlait de force dans les villes, jusqu'au nombre de vingt mille hommes de pied et deux mille cavaliers ; il avait forcé les Lucaniens à faire la paix avec Tarente, soumis et pillé Métaponte, se préparant ainsi à de plus grandes entreprises. Ce n'est pas seulement Tarente qui pouvait ressentir de l'inquiétude devant ce téméraire aventurier et ses bandes ; peut-être est-ce en pensant à lui que Rome avait accordé aux Samnites la paix qu'ils demandaient ; peut-être le Sénat avait-il jugé à propos de chercher aussi un accommodement avec les Tarentins, pour lui dérober le terrain sous les pieds. S'il est fait mention d'un traité par lequel Rome s'engageait à ne pas faire dépasser à ses vaisseaux le promontoire Lacinien près de Crotone, ce peut avoir été le prix du congé que les Tarentins signifièrent à l'aventurier et à son armée, chose que probablement ils n'obtinrent pas sans de grands sacrifices[234]. Dans ses propres eaux tout au moins, Tarente pouvait désormais espérer d'être garantie contre les empiétements de la flotte romaine.

Carthage a, durant quatre ans, vu le puissant Agathocle sur la terre africaine. Puis une sédition à Syracuse le force de hâter son retour ; une paix rend aux Carthaginois même leur part de la Sicile : après une lutte acharnée, les rebelles sont mis à la raison ; le pouvoir d'Agathocle dans l'autre moitié de l'île est affermi.

Bientôt éclata une troisième guerre, la terrible guerre entre Rome et les Samnites (298). Ceux-ci avaient attaqué les Lucaniens ; les Lacaniens avaient cherché un abri sous la suprématie de Rome, et Rome avait interprété cette attaque comme une violation de la paix. Les Étrusques, les Gaulois se levèrent contre Rome ; de nouvelles bandes de Gaulois franchirent les Alpes ; l'Italie entière devint le théâtre d'une lutte acharnée, qui se continua huit années durant avec des vicissitudes diverses. On vit se manifester avec plus d'éclat que jamais l'énergie du peuple romain ; du bassin du Pô à la pointe méridionale de la Lucanie, il remporte succès sur succès. La domination de Rome sur l'Italie était définitivement assurée.

Mais les Grecs n'allaient-ils pas la lui disputer encore ? Du côté de la Sicile, c'était désormais chose impossible. Agathocle, après une tentative malheureuse contre Corcyre, s'était emparé de Crotone ; il guerroyait contre les Brettiens sans pouvoir les abattre ; ils trouvaient dans. les Carthaginois des alliés. Contre ceux-ci, le tyran leva une nouvelle. armée plus considérable encore ; avec deux cents vaisseaux de guerre, il songeait à leur faire la loi même sur mer. C'est alors qu'il fut assassiné (288) ; les Carthaginois s'allièrent avec les meurtriers ; des luttes sanglantes amenèrent le démembrement du royaume d'Agathocle. Même à Syracuse, les habitants étaient contre les mercenaires ; on obtint avec peine leur retraite. Campaniens pour la plupart, ils prirent pour rentrer chez eux le chemin de Messana ; là ils massacrèrent les habitants, prirent possession de la ville et fondèrent l'État des Mamertins, une société de brigands. La Sicile, en proie à la discorde, était entièrement impuissante ; la prospérité qu'avait amenée le gouvernement rigoureux, mais sage, d'Agathocle[235], disparut rapidement ; dans toutes les villes, des tyrans s'emparèrent du pouvoir : la politique de Carthage avait le champ libre.

L'état des villes grecques d'Italie était plus triste encore. L'ancienne splendeur de la Campanie avait disparu ; les villes étaient désertes ou peuplées de Barbares, de sujets des Romains ; les rares descendants des Grecs qui restaient encore à Posidonia se réunissaient secrètement une fois l'an, pour s'entretenir en pleurant des anciens temps où ils parlaient encore la langue grecque et où ils étaient libres[236]. Les villes du sud-ouest, le petit nombre de celles qui avaient conservé leur indépendance, étaient tombées très bas ; l'élite de leur population s'était usée dans les discordes intestines ou à lutter contre les tyrans siciliens, contre les Brettiens et les Lucaniens. Dépouillées des vastes territoires dont elles disposaient jadis, elle étaient réduites à leurs murailles, dans la vaste enceinte desquelles la partie habitée se resserrait sans cesse. Maintenant les Brettiens, dans leurs attaques sur Rhégion, n'avaient plus à craindre le tyran de Syracuse, et les Lucaniens, libres depuis la défaite des Samnites, tournaient de nouveau leurs brigandages contre Thurii ; Caulonia, Crotone, Métaponte, bref, ce qui subsistait encore de villes grecques était impuissant et avait besoin de protection. Cependant, Tarente était encore florissante ; la ville devait paraître plus puissante que jamais, et son commerce, maintenant qu'il ne pouvait plus être question des grandes villes grecques et siciliennes, devait hériter de la meilleure part de ce qu'elles avaient perdu. En outre, par son traité avec Rome, la ville avait garanti sou golfe contre les empiètements de la première puissance de l'Italie ; elle s'était assuré la reconnaissance du plus puissant prince qu'il y eût sur l'autre rivage de la mer Ionienne, du roi d'Épire, en secondant son entreprise sur Corcyre, et son amitié devait être pour elle un point d'appui en cas de malheur.

Elle avait besoin de paix, de stabilité, pour que son industrie et son négoce prissent de l'accroissement, et il y avait dans la ville un parti certainement considérable qui voulait voir sa politique déterminée par ces considérations, et uniquement par elles. Naturellement, c'étaient surtout les gros commerçants et industriels qui formaient ce parti. Peut-être la ville dut-elle à leurs démarches le traité avec Rome. Leurs adversaires pouvaient s'en prendre aux amis de Rome, leur faire un reproche de ce que les valeureux Samnites, avec lesquels la ville avait fait d'ailleurs des affaires si lucratives, n'avaient, dans leurs luttes longues et difficiles, reçu de Tarente aucune sorte de secours ; de ce que maintenant tout le pays au-dessus de Tarente, l'Apulie, le Samnium, la Lucanie, étaient perdus, et que Rome était devenue le centre politique et économique de ces peuples. Et ce qui devait paraître plus inquiétant encore, c'est que, depuis une génération, la puissance romaine étendait ses conquêtes avec une rapidité vertigineuse, qu'elle s'approchait de plus en plus du territoire des Tarentins. Déjà elle avait fondé à Venouse, à deux journées de marche de Tarente, un poste offensif, une colonie à la romaine, c'est- à-dire une colonie militaire. Son ambition et sa soif de conquêtes paraissait ne plus connaître de bornes, et, partout où elle mettait le pied, l'aisance et le trafic s'en allaient avec l'indépendance. Il était naturel que Tarente se sentit animée de sentiments hostiles à l'égard des Romains, qu'elle songeât à utiliser la crainte, la haine, le ressentiment des peuples italiques, pour constituer parmi eux une Ligue destinée à engager une lutte à mort contre la despotique cité. Celle-ci se trouvait justement alors (287) en proie à de violentes querelles intestines, qui s'étaient aigries au point d'amener la retraite de la plèbe sur le Janicule : c'était, semblait-il, un signe que le régime aristocratique auquel Rome devait sa prépondérance n'était pas du tout assis sur une base solide, et que dans le peuple de Rome on pouvait trouver peut-être un allié.

On commença à ourdir un vaste réseau de négociations : des ambassadeurs tarentins allèrent chez les Étrusques, les Gaulois, les Ombriens, les exciter à se détacher de Rome ; les Samnites aussi s'abandonnèrent avec joie à l'espérance qui leur souriait encore une fois ; pour les Lucaniens, l'alliance inégale avec Rome, dont leur politique à courte vue avait seule rendu les victoires possibles, devait leur paraître intolérable. Tarente ne se fit aucun scrupule d'acheter leur coopération et celle des Brettiens aux dépens des villes grecques en pleine décadence dont la possession était depuis si longtemps l'objet des convoitises de ces peuples italiques ; elle toléra que des villes grecques fussent mises en péril par les Barbares. Deux fois déjà le général lucanien Stenius Statilius avait attaqué Thurii, quand le tribun de la plèbe C. Ælius proposa contre lui à Rome un projet de loi pour lequel les Thuriens lui décernèrent une couronne d'or[237]. Le fait doit avoir eu lieu avant que la grande guerre n'eût éclaté ; les Thuriens, privés de tout secours, doivent avoir cherché un appui à Rome.

Qu'on ait donné suite ou non à ce projet de loi (et la dernière conjecture est plus vraisemblable), en tout cas, l'irritation contre Rome dut, chez les Lucaniens, chez tous les confédérés, être portée à son comble. L'agitation de ces peuples n'échappa point au Sénat. Il envoya C. Fabricius aux États confédérés pour les mettre en garde contre les innovations[238] ; mais ils emprisonnèrent l'ambassadeur, envoyèrent des députés aux Étrusques, aux Ombriens, aux Gaulois qui, à leur instigation, firent défection, les uns sur-le-champ, les autres peu de temps après. En l'an 284, la guerre était engagée[239]. Cependant on nous assure en termes exprès que les Tarentins, tout en ayant poussé à la guerre, se comportaient toujours comme s'ils persistaient dans leurs sentiments pacifiques à l'égard de Rome, et que les Romains, tout en connaissant leurs menées, les laissèrent pour le moment en dehors des hostilités[240]. Ainsi ce n'est pas en forme officielle, ce n'est pas au nom de la cité que les Italiotes furent excités par Tarente à se lever contre Rome ; ils le furent par les hommes qui, malgré l'humeur pacifique des riches, prirent sur eux de risquer l'aventure, espérant, à la faveur de l'incendie attisé contre Rome, accroître d'autant l'influence de Tarente en Italie et leur influence à eux dans Tarente. Il ne fallait plus qu'une occasion pour faire éclater à Tarente même l'incendie qui couvait dans les esprits ainsi surexcités. Nous verrons que cette occasion se rencontra bientôt. Alors Tarente aussi se précipita dans cette terrible guerre ; le grand capitaine de la race grecque, Pyrrhos, le roi d'Épire, fut appelé en Italie, et Rome fit une alliance défensive avec Carthage[241].

A partir de ces débuts, les événements se développent bu Occident avec une logique fatale, et ils ne se rejoignent que trop tôt avec ceux d'Orient. Jetons un regard anticipé sur leur cours. Bientôt la puissance des Grecs succombe en Italie ; la Sicile n'est plus en état de se relever ; Carthage et Rome entrent en lutte l'une contre l'autre, avec toute l'énergie de principes absolument opposés, avec toute la rage de prétentions menacées, toutes deux avec le sentiment profond qu'elles luttaient pour l'existence. A la même époque se déchaîne sur l'Orient le conflit si fécond en vicissitudes des Lagides et des Séleucides, conflit à la faveur duquel les nouveaux empires des Parthes et des Grecs en Bactriane se fondent, les dynasties nationales dans le Nord se fortifient, les dynastes de Pergame acquièrent un royaume. Entre l'Orient et l'Occident, les groupes de cités et les systèmes d'États de la vieille Hellade prennent une importance nouvelle, parfois sous des noms nouveaux. Déjà Rome, par suite de la guerre contre l'Épice, a des relations avec ces contrées, mais la politique orientale exerce encore sur elles pour le moment une influence plus énergique : par la Macédoine, elle participent à toutes les oscillations de cette politique ; les affaires des États helléniques et hellénistiques ont un cours constamment parallèle ; ce qui les règle, c'est l'avantage du jour, le besoin du moment, le danger que fait naître, tantôt ici tantôt là, une puissance qui prend le dessus, ce n'est pas la nécessité intime de principes nationaux, mais simplement le mouvement extérieur et tout mécanique d'une politique d'équilibre, politique jalouse qui use ses propres forces dans une oscillation perpétuelle.

Tels sont les trois cercles dans lesquels s'agite, d'une manière sporadique, suivant l'expression de Polybe[242], l'histoire des deux générations suivantes. Puis Carthage, vaincue en Sicile, s'est tournée vers l'Espagne ; elle y a fondé une puissance continentale, qui est en état d'attaquer Rome sur son propre terrain ; elle a fait avec le roi de Macédoine une ligue contre laquelle les Romains obtiennent l'appui des Étoliens, des rois de Pergame ; par là ils deviennent les adversaires des Séleucides, de cet Antiochos auquel ses campagnes dans la Bactriane et dans l'Inde ont valu le nom de Grand et qui s'allie au roi de Macédoine pour partager l'empire des Lagides. Ainsi une vaste solidarité embrasse et mène les événements politiques, des Colonnes d'Hercule jusqu'à l'Indus ; pour Rome ou contre Rome, tel est le cri de guerre qui emplit le monde.

Les soixante années qui s'écoulent de la guerre de Pyrrhos à la guerre d'Hannibal, voilà  cc qui me reste à exposer dans le récit qui va suivre.

 

 

 



[1] ARISTOTE, Politique, I, 1, 5.

[2] ARISTOTE ap. [PLUTARQUE], De fort. Alex., I, 6.

[3] PLUTARQUE, loc. cit.

[4] PLATON, Phileb., p. 22 et 30.

[5] ARISTOTE, Metaphys., XI, 6.

[6] ÆSCHINE, Agam., 155.

[7] PLATON, Tim., p. 40 sqq. Republ., II, p. 378 sqq.

[8] ARISTOTE, Metaphys., XI, 10, p. 254 éd. Tauchnitz.

[9] C'est ainsi que Cléanthe s'élevait contre la découverte d'Aristarque, d'après lequel le soleil était immobile et la terre en mouvement (PLUTARQUE, De fac. in orbe lun., 6 [t. V. p. 344, éd. Tauchnitz]).

[10] C'est l'expression d'Épicure dans Diogène Laërce (DIOG. LAERT., X, 123).

[11] Il ne faudrait pas, pour démontrer la vivacité de la foi en Grèce, invoquer les récits qui parlent de l'intervention divine lors de la victoire remportée à Delphes sur les Celtes, de l'Artémis de Pellène apparaissant au milieu de la mêlée, et autres anecdotes semblables : ce sont là des formules de convention ou des peintures décoratives employées par des historiens qui cherchent l'effet.

[12] On reviendra dans la suite du récit sur Évhémère, qui passe pour un ami du roi Cassandre de Macédoine et qui fut employé par lui à diverses missions dans l'extrême Sud (DIODORE, VI, fr. 1). Vu les relations politiques de Cassandre, il serait bien possible qu'il s'agît ici d'une mission à la cour de Sandracottos. Pour ce qui est dit ci-dessus, je renvoie à Lactance (Instit., I, 11, 63), dont s'écarte sensiblement l'extrait qu'Eusèbe (Præp. Evang., II, p. 69) prétend avoir tiré de Diodore (loc. cit.). Peut-être est-ce dans le même esprit qu'écrivait Hécatée d'Abdère, qui parait avoir joué un certain rôle à la cour de Ptolémée Ier d'Égypte, notamment dans son livre περί Ύπερβορέων, ouvrage dans lequel on a eu l'idée assez malencontreuse de voir une glorification de la piété (populi piissimi summam vitæ felicitatem). Une raison qu'on a tort d'alléguer à l'appui de cette opinion, c'est que Hécatée aurait été Eliensis sacerdotis alumnus ; car ce maître était Pyrrhon le Sceptique, institué άρχιερεύς par ses concitoyens (DIOG. LAERT., IX, 64). Il faut classer aussi dans cette série Amométos avec sa gens Attacorum (PLINE, VI, 17) ; il résulte d'un texte d'Antigone de Carystos (Mirab., 149 éd. Westermann) qu'il est bien de cette époque (plus ancien que Callimaque). Le mouvement évhémériste gagne rapidement de tous côtés.

[13] Ce qui le prouve, c'est l'histoire des monnaies de Rhodes depuis la réunion des trois villes en 408, et la propagation du système monétaire rhodien en Carie et dans les principales villes commerçantes jusqu'à Cyzique au nord.

[14] ATHEN., V, p. 203.

[15] PLATON, Legg., III, p. 695 a. 697 d.

[16] La tradition bien connue des Orientaux raconte comme il suit la destruction des livres de la religion du Zend : Sekander parut et brûla les livres révélés : durant sois cents ans, la religion fut humiliée, etc. Elle est en contradiction avec toute la conduite et le tour d'esprit d'Alexandre. M. HAUG (Zeitsch. der deutsch. morgenl. Gesellschaft, XIX [1865], p. 304) a extrait de l'Arda-Virâf-Nâmeh, un récit qui est, dit-il, certainement antérieur à la conquête de la Perse par les Arabes. La croyance, c'est à dire tout l'Avesta et le Zend, était écrite en encre d'or sur des peaux de vache préparées et déposées à Persépolis Babeks ; mais le méchant Arhiman poussa Alexandre, l'homme d'Occident, le Mogarâik (nom inexpliqué), à séjourner en ce lieu, et il les brûla (les livres de la bibliothèque). Ainsi, ce fut seulement un exemplaire particulièrement précieux mais authentique des Livres saints qui fut détruit lors de l'incendie de Persépolis.

[17] Il ne faut pas attacher plus de valeur qu'elles n'en méritent à des assertions comme celles d'Aristide : ποίους νόμους έκάστοις διέθηκεν, etc. (Panégyrique de Rome, p. 333 éd. Dindon). Ce sont des phrases à l'usage des esprits superficiels.

[18] [PLUTARQUE], De Fort. Alex. Voyez l'Appendice du tome II.

[19] κατά κώμας (DION CHRYS., Orat. XLVII, p. 235 éd. R.). — Mesopotamia tota vicatim dispersa (PLINE, VI, 26).

[20] Inscription éphésienne datant de l'époque romaine (C. I. GRÆC., II, n° 2957). De même dans le traité conclu vers 245 entre Smyrne et Magnésie (C. I. GRÆC., II, 3137, lig. 11). Cet έθνος est désormais le terme employé pour désigner ceux qui ne vivent pas groupés en cités ; il a déjà ce sens dans Télès (ap. STOB., II, p. 72 éd. Lips.), et nous emploierons par conséquent nous-mêmes dans la suite de notre récit le mot ethnique comme terme opposé à hellénistique.

[21] Cet écrit porte le n° 17 dans le catalogue de Diogène Laërce et le n° 22 dans celui d'Hesychius.

[22] C'est ce que fit Alexandre chez les peuplades disséminées dans les montagnes de la Perse (ARRIAN., Ind., 40), ainsi que dans la Mésopotamie : Macedones eam in urbes congregavere propter ubertatem soli (PLINE, VI, 26). A cette époque, on rencontre aussi le terme θνος employé au sens technique dans le domaine de la race grecque. Polybe l'applique à la Ligue achéenne (par ex. VI, 16, 9) ; il dit ailleurs : τ δ τν Βοιωτν θνος π πολν χρνον συντετηρηκς τν κοινν συμπολιτεαν (XXVII, 2), sans compter une foule de passages analogues. FREEMAN (History of the federal government, p. 13 et ailleurs) va trop loin quand il prend cet emploi spécial du mot pour l'acception générale, et y trouve le sens de federal government. On peut prendre pour règle l'expression d'Aristote à propos de Babylone : έχει περιγραφήν έθους μάλλον ή πόλεως.

[23] Cf. l'inscription de Smyrne (C. I. GRÆC., II, 3137 lig. 100).

[24] On peut comparer, entre autres, les institutions données par Lysimaque à Éphèse-Arsinoé (STRABON, XIV, p. 640).

[25] LIBAN., Ad Theod., t. I, p. 651 éd. R.

[26] POLYBE, XXVI, 106.

[27] LIBAN., Antioch., t. I, p. 315 et ailleurs. Cf. O. MÜLLER, Ant. Antioch., p. 30.

[28] CICÉRON, In Verr., II, 50 et ailleurs.

[29] Voyez l'inscription donnée par ARUNDELL, Discoveries, I, p. 243 (C. I. GRÆC., III, n° 3969) et les monnaies de la ville.

[30] JOSEPH., Ant. Jud., XVIII, 9, 18. — PLINE, VI, 26.

[31] POLYBE, V, 57, 10. Les mss. donnent δειγανες, et c'est la leçon exacte, d'après DE LAGARDE (Abhandlungen, p. 187), suivant lequel le mot vient de dih (village ou canton) et signifie campagnard, noble de campagne, juge de village.

[32] POLYBE, XXXIV, 14.

[33] JOSEPH., Contra Apion., II, 3.

[34] STRABON, XVII, p. 797. SPARTIAN., Vit. Sever., 17 (p. 104 éd. Casaubon). On trouve mentionnés, dans des inscriptions qui datent toutes du temps de l'empire, l'έξηγητής (C. I. GRÆC., III, n° 4688), celui qui porte la pourpre et s'occupe des approvisionnements de la ville (POLYBE, XV, 26), ainsi que l'άρχιδικαστής. Les textes des auteurs se trouvent rassemblés dans E. KUHN, Beiträge zur Verfassung des röm. Reichs, p. 181, et dans son grand ouvrage (Die städtische und bürgerliche Verfassung des römischen Reichs). En ce qui concerne le νυκτερινός στρατηγός de Strabon, il y a un rapprochement instructif à faire avec le C. I. GRÆC., II, n° 2930.

[35] Papyr. Taur., I, p. 4 [I, 14].

[36] Saint Jérôme (Prol. ad Ep. ad Galat.) dit : Galatas excepto sermone Græco, quo omnis Oriens loquitur, propriam linguam habere. Sur la langue syriaque parlée dans les villages, voyez DION CHRYSOST., Hom. 19, 1 tom. II, p. 189 a. De sanct. mort., tom. I, p. 651 a. Il est bon de faire observer ici que l'ancienne écriture (cunéiforme) s'est conservée longtemps encore à Babylone. Parmi les tablettes d'argile du British Museum, il se trouve des contrats du temps d'Antiochos IV Épiphane et de Séleucos IV Philopator (FR. LENORMANT dans la Revue numismat., 1868, p. 420), et G. SMITH (Assyrien discoveries, 1875, II, p. 388) mentionne une autre tablette portant la date de 105 avant J.-C. en style des Séleucides et Arsacides.

[37] MALALAS, p. 29 éd. Dindorf. STEPH. BYZ., s. v. Ίόνιον.

[38] STEPH. BYZ., s. v. Άμανον.

[39] LAMPRID., Vit. Heliogab., p. 155 éd. Casaubon.

[40] STEPH. BYZ., s. v. Εύεργέται et Άρβηλα.

[41] STRABON, XVI, pp. 748. 750.

[42] AGATHARCHIDES ap. DIODORE, III, 45 [Geogr. minor., c. 95, p. 184 éd. C. Müller].

[43] A ce point de vue, il serait extrêmement intéressant de grouper ce que dit Étienne de Byzance sur le rôle du τύπος dans la formation des noms gentilices.

[44] On sait que, depuis Psammétique, il y avait un grand nombre de mercenaires grecs installés à demeure en Égypte : Apriès avait avec lui 30.000 hommes (HÉRODOTE, II, 168) ; douze villes grecques se bâtissent des temples à Naucratis (HÉROD., II, 168-172). Des mercenaires grecs prirent souvent part aux soulèvements réitérés contre les Perses. Il pouvait bien y avoir encore dans le pays de nombreux descendants de ces aventuriers : le premier gouverneur que nomma Alexandre, Cléomène, était de Naucratis (ARRIAN., III, 5, 4).

[45] Je ne puis pas entrer ici dans le détail. Après le premier essai de coordination que j'ai fait en 1831 dans ma dissertation De Lagidarum regno et le travail consciencieux de VARGES (De statu Aegypti provinciæ Romanæ, 1842), on a rassemblé des détails plus précis dans le tome III du Corp. Inscr. Græc. (Inscr. Aegypt. Introductio) et des documents nouveaux dans les Notices et Extraits, XV, p. 287 sqq. ainsi que dans le Corp. Inscr. Latin., III, 1, p. 5 sqq.

[46] C. I. GRÆC., III, n° 4932, et autres emplois (ibid. n° 4897. 4905 etc.), ibid., n° 4897 b 4905. A l'époque romaine : epistrategia septem nomorum et Arsinoitæ (ORELLI, 516). C'est peut-être d'un épistratège de la Basse-Égypte qu'il s'agit au C. I. GRÆC., III, n° 4071.

[47] Comme on n'a pas encore rencontré jusqu'ici, que je sache, la formule ίππάρχης έπ' άνδρών, ήγεμών έπ' άνδρών, pour les stratèges et épistratèges, ces fonctionnaires ont dû toujours être ou n'ont jamais été des militaires en service actif.

[48] Comme, dans les papyrus de Turin, un fonctionnaire est appelé στρατηγός καί νομάρχης, ces deux fonctions, en tant que service public, ont dû être séparées.

[49] JOSEPH., Ant. Jud., XIV, 7. 2. L'άλαβάρχης, comme le montrent les textes cités par MARQUARDT (Staatsverwaltung, I2, p. 446), appartient trop évidemment au service des douanes pour que l'on puisse voir en lui simplement un fonctionnaire préposé à la colonie juive. Si, dans l'édition précédente et dans ma dissertation De Lagidarum regno, j'ai parlé d'ethnarques des κώμαι, je me suis appuyé sur l'édit de Gn. Vergilius Capito, tel qu'on l'avait publié à l'époque (C. I. GRÆC., III, n° 4956).

[50] VARGES a pris les κώμαι pour des subdivisions des τόποι, suivant, cette fois encore, l'opinion de LETRONNE. Les τόποι sont ou bien des subdivisions des κώμαι, ou bien le pays plat, par opposition aux κώμαι, qui sont les lieux habités. C'est cette dernière solution qu'adopte AD. SCHMIDT (Forschungen, I, 329).

[51] Papyr. Taurin., I, p. 7 lig. 5. 9. Il a été fait mention dans l'Histoire des Diadoques (p. 413, 1. 602, 3.) de la part prise par Démétrios de Phalère à l'œuvre législative de Ptolémée Ier.

[52] ARISTÉAS, p. 39. La requête adressée par un plaideur au roi Évergète II, pour demander que sa plainte par écrit soit envoyée à τούς άπό τοΰ Πανοπολίτου μέχρι Συήνης χρηματιστάς, me paraît encore aujourd'hui (malgré les objections de FRANZ dans le C. I. GRÆC., III, p. 295) signifier que, sur les 15 nomes de la Thébaïde, 4 ont été rattachés, en ce qui concerne la compétence des chrématistes, à l'Heptanomos, afin d'égaliser l'étendue des districts soumis à leur juridiction.

[53] C'est à lui que revient la σύλληψις τών είς τήν ναυτείαν mentionnée dans l'inscription de Rosette (C. I. GRÆC., III, le 4697), d'après l'interprétation de WACHSMUTH (Rhein. Mus., 1875, p. 448), fondée elle-même sur un décret honorifique des prêtres de Mendès (dans l'Aegypt. Zeitschr., 1875, p. 34).

[54] Sur cet ένθρονισμός, voyez POLYBE, XV, 32, PLUTARQUE, Anton., 54. L'hérédité du service militaire ressort principalement des Papyr. Mus. Brit., n° 1.

[55] Cette distinction ne se trouve pas, il est vrai, dans le dénombrement de l'armée égyptienne qui marche contre Antiochos III (POLYBE, V, 65), mais elle apparaît à propos de la révolte de 201 (POLYB., V, 64), dont le meneur, Agathocle, invite à proclamer l'enfant royal d'abord les Macédoniens, puis τά λοιπά συστήματα κατά τούς λοιπούς έκκλησιασμούς, auxquels se joignent les soldats έκ τών άνω στρατοπέδων venus à Alexandrie. Sur l'organisation de l'armée, sur les κάτοικοι et les έπίγονοι, j'ai réuni ailleurs (De Lagidarum regno, p. 26) quelques indications ; en général, cette armée ressemble à celle d'Alexandre, même en ce qui concerne l'institut des βασίλειοι παΐδες (voyez SUIDAS, s. v.), dont le nom parait figurer au C. I. GRÆC., (III, 4682) sous la forme de : οί τοΰ λζ έτους μέλλακες. Cette expression a été parfaitement élucidée par LETRONNE, d'après une glose d'Hesychius : μέλακς, νεώτεροι . μίλαξ, ό έν ήλικία, ένιοι δέ μέλλαξ. C'est la forme macédonienne pour μείραξ, μειράκιον.

[56] ATHEN., V, p. 203. POLYBE, V, 65.

[57] C. I. GRÆC. (III, p. 290) donne toute une collection d'exemples de grades.

[58] C. I. GRÆC., III, p. 289.

[59] On n'est sûr que d'Alexandrie et de Ptolémaïs dans la Haute-Égypte. Strabon (XVII, p. 813) dit de Ptolémaïs : χουσα κα σστημα πολιτικν ν τ λληνικ τρπ. Ces deux villes sont en dehors des nomes ; ce sont par conséquent des villes impériales, dotées d'une autonomie communale. Pour Ptolémaïs, on mentionne une βουλή, et un archonte, Aurelius Soter (dans le C. I. GRÆC., III, n° 4989. 1996. 5032) : la ville a été fondée par Ptolémée Ier (C. I. GRÆC., III, n° 4925). C'est pour cette raison qu'il y avait à Ptolémaïs des prêtres des Sotères (d'après l'inscription de Nechoutès). Outre ces deux villes, il y a encore Naucratis, qui était grécisée de longue date. On ne saurait dire si elle avait aussi un σύστημα πολιτιτεκόν, car, bien qu'Hermias (ap. ATHEN., IV, p. 149) mentionne les τιμοΰχοι de Naucratis, — une aristocratie comme on en rencontre à la tête de la cité à Téos, Massilia et autres lieux, — un papyrus de Paris (Notices et Extraits, XVIII, 2, p. 347, lig. 17 et 27, peut-être un état de la caisse royale) montre qu'il y avait également de ces τιμοΰχοι dans deux autres localités de l'Égypte. Il semble bien que Lycopolis a eu aussi une constitution à la grecque (C. I. GRÆC., III, n° 4707), ainsi que Hermoupolis-la-Grande en Heptanomide, d'après un décret en l'honneur du rhéteur Ælius Aristide (C. I. GRÆC., III, n° 4679). Comme Ptolémaïs ne figure pas parmi les votants et qu'elle subsistait certainement encore, les Hellènes de Ptolémaïs doivent être compris parmi les τόν Θηβαικόν νόμον οίκοΰντες.

[60] Voyez mon article intitulé Die griechischen Beischriften von fünf ägyptischen Papyren dans le Rheinisches Museum, III, 4, p. 500 sqq.

[61] Papyr. Mus. Brit., XIX.

[62] Papyr. Taurin., III. Hermias aussi, le demandeur dans le Papyr. Taurin., I, doit être considéré comme un Égyptien, à cause de ses προγονικαί κτήσεις, d'autant plus qu'il ne se donne pas le titre de Μακεδών.

[63] HÉRODOTE, II, 175. 177.

[64] HÉRODOTE, III, 91.

[65] C'est ainsi que fut confisquée la dune de la mer ultérieure (du nome de Phthenotes) qui appartenait aux temples voisins de Horos et de Bouto, comme on le voit par le décret en action de grâces rédigé en 311 par ces corporations sacerdotales à l'honneur du gouverneur Ptolémée (dans la Zeitschrift für ägyptische Sprache, IX, 1871, p. 1 sqq. avec l'interprétation de BRUGSCH).

[66] Inscr. Ros., I, 17, 30 [C. I. GRÆC., III, n° 4697). Autres détails dans l'inscription sacerdotale de Canope et dans celle de Mendès.

[67] Inscr. Ros., I, 17.

[68] Ptolémée II décide que le nome de Mendès ne doit pas payer plus de 70.000 pièces de monnaie par an (Inscr. Mend., lig. 18), c'est-à-dire évidemment 70.000 pièces de cuivre ou 11 mines ½ d'argent.

[69] DIODORE, I, 84. Diodore appelle le prêtre chargé de cette mission τόν τήν έπιμέλειαν έχοντα τοΰ Άπιδος. C'est évidemment l'άρχιενταφιάπτης, qui est mentionné à plusieurs reprises dans les tombeaux du Sérapéon de Memphis (Cf. BRUGSCH, dans les Monatsber. der. Berl. Akad., 1853, p. 722 sqq.).

[70] ROSELLINI, I, 2, p. 290 ; 4, p. 259 etc.

[71] Voyez FABRICIUS, Bibl. Græc., I, p. 116. Strabon (XVII, p. 806) fait ressortir l'importance des traditions égyptiennes pour les études astronomiques des Grecs.

[72] DIODORE, I, 46. Diodore cite Hécatée d'Abdère, à qui il a emprunté la description du palais d'Osymandyas et la plupart des détails contenus dans son premier livre.

[73] Le principal texte est celui de Tacite (Hist., IV, 84), qui ne cite que Timothée, et celui de Plutarque (De Isid. et Osir., 28, De soll. anim., 36), qui parle aussi de Manéthon. Cf. CLEM. ALEX., Protrept., § 48. DIONYS. PERIEG., 254, etc. GUIGNIAUT, Le dieu Sérapis et son origine, dans le Tacite de Burnouf, Paris, 1828. [E. PLEW, De Sarapide, Regiomont, 1868. Ueber den Ursprung des Sarapis (Jahrbb. f. Philol., 1874, p. 93-96). G. LUMBROSO, Del culto di Serapide (Ricerche Alessandrine, I, Torino, 1871). J. KRALL, Die Herkunft des Sarapis, Wien, 1880. Note du Trad.].

[74] TACITE, Hist., IV, 84. CLEM. ALEX., Protrept., p. 13 éd. Spanh.

[75] ARRIAN., VII, 28, 2.

[76] C'est probablement à Ptolémée Ier que se rapporte l'indication donnée à propos du culte de Sarapis à Athènes : όν παρά Πτολεμαίου θεόν έσηγάγοντο.

[77] Voir les textes d'Aristide (De Sarapide) et de Macrobe (Sat., I, 20).

[78] SPANHEIM ad Callim. In Cerer., 1. ECKHEL, Doctr. Num., IV, p. 30 sqq.

[79] MACROB., loc. cit. Si l'on admettait, avec WESSELING et ENGEL (Kypros, I, p. 367), que c'est bien de ce Nicocréon, et non pas de Nicoclès qu'il est question dans Diodore (XX, 21), nous aurions la preuve que le culte de Sarapis était déjà introduit à Alexandrie avant 310. Mais les monnaies (MIONNET, Suppl. VII, p. 310 et IMHOOF-BLUMER, Num. Zeitschr., III, p. 344) ne permettent pas de douter que Nicocréon de Salamine et Nicoclès de Paphos n'aient été rois en même temps. La date de la mort de Nicocréon n'est pas connue. Il était roi depuis 331 ; en 313, Ptolémée le nomma stratège de Cypre ; comme en 310 le stratège de Cypre était le fils de Ptolémée, on pourrait peut-être conclure de là que Nicocréon était mort. [Kant. (op. cit. p. 55) éliminé de la discussion le texte de Macrobe, en supposant que la réponse faite à Nicocréon émane non pas du Sarapis alexandrin, mais d'un Baal cypriote. Note du Trad.].

[80] D'après Valère-Maxime (I, 3), le culte de Sarapis fut interdit sous le consulat de L. Æmilius Paulus. A coup sûr, il ne s'agit pas du consul de 535/219 : MARQUARDT (Staateverwaltung, III, p. 76) estime qu'il est question du consul de 572/182 et 586/168 ; PRELLER (Röm. Myth., p. 728), d'après un texte de Dion Cassius (XL, 47), se décide pour le consul de 704/50.

[81] C'est l'expression employée dans l'Antiq. Greg. (Account, p. 70), et dans le papyrus de Berlin publié par PARTHEY (Abhandl. der Berl. Akad., 1869. p. 12). Pour plus amples détails, voyez LEPSIUS (Abhandl. der Berl. Akad., 1853, p. 45).

[82] Quant aux poètes, lettrés, philosophes, etc., qui vivaient à la cour de Ptolémée Ier, WESTERMANN en donne une liste intéressante dans la Real-Encycl. de Pauly, VI, p. 198 sqq.

[83] On peut affirmer que la fondation de ces établissements remonte au temps de Ptolémée Ier : on en a pour preuve non pas tant le texte bien connu de Plutarque qu'une série de rapprochements parfaitement sûrs. PRELLER (in Jahns Jahrbücher, 1830, p. 170) a nié que les livres de la Perse aient été également traduits, ou du moins traduits de si bonne heure. RITSCHL (Coroll. de biblioth., p. 42) s'en réfère au texte de Pline (XXX, 1) : Hermippus, qui de ea arte (magica) diliqentissime scripsit et vicies centum millia versuum a Zoroastre condita, indicibus quoque voluminum ejus positis, explanavit. Il reste à réfuter l'objection de PRELLER, qui entend par là Hermippos de Béryte (un auteur du temps d'Hadrien). L'épigramme d'un roi Ptolémée (soit Évergète II, soit Philopator) citée dans la Vie d'Aratos, prouve qu'il s'agit bien de ce vieil Hermippos, disciple de Callimaque.

[84] Le renseignement fourni par Diodore (I, 31), à savoir que l'Égypte, au temps de sa plus grande prospérité, possédait sept (var. huit) millions d'habitants, et n'en comptait pas moins (var. pas moins de trois millions) de son temps, nous est parvenu en trop mauvais état pour pouvoir être utilisé. Lorsqu'il visita Alexandrie (en 58 avant J.-C.), cette ville renfermait à elle seule 300.000 hommes libres (XVII, 52), et, près d'un siècle plus tard, Josèphe (Bell. Jud., II, 16, 4) dit que l'Égypte compte, sans Alexandrie, 7 ½ millions d'habitants.

[85] HÉRODOTE, II, 177. DIODORE, I, 31. Théocrite, dans sa XVIIe Idylle (sur la date du morceau, voyez ci-après), dépeignant la puissance de Philadelphe, parle de 33.333 villes. C'est, il faut l'avouer, un chiffre étrange : on le dit poétique, mais qu'y a-t-il là de poétique ? ce n'est pas une expression générale pour désigner une multitude, mais simplement un nombre rond substitué à un autre qui devait en approcher.

[86] Le pays avait été jadis rempli de bandes de brigands et de voleurs (THÉOCR., XV, 47 cum intpp.).

[87] Appien (Pratt., c. 10) donne ces chiffres έκ τών βασιλικών άναγρκφών. Sur la marine, voyez aussi Athénée (V, p. 203). J'ai essayé dans un récent article (Zum Finanzwesen der Ptolemäer in Abhandl. der Berl. Akad., 1882 Febr.), de discuter ce renseignement, ainsi que l'estimation des forces militaires donnée par S. Jérôme (In Dan., c. XI, v. 5 ap. MIGNE, Patrol. lat., XXV, 5, p. 585) à peu près exactement comme dans Appien. Il me semble que le chiffre de 74 myriades de talents a été obtenu par voie de multiplication, en prenant pour basa du calcul les 14,800 talents de revenu annuel.

[88] Les papyrus parlent d'un quart, c'est-à-dire une redevance ou impôt de vingt-cinq pour cent (Journal des Savants, 1828, p. 484).

[89] Dans l'Égypte des Pharaons, il semble qu'il n'y avait pas de métal monnayé en circulation. Hérodote (IV, 168) dit que, sous le règne de Darius Ier, le satrape d'Égypte Aryandès frappa de la monnaie d'argent d'aussi bon aloi que l'or du roi, mais aussi que le roi, mécontent du procédé, le fit mettre à mort sous un autre prétexte. Ce passage me parait un argument sérieux contre l'opinion généralement acceptée aujourd'hui, à savoir que le bimétallisme a été pratiqué dans l'empire perse. Dans la dissertation précitée (p. 52, 2), j'ai montré que les Ptolémées ont introduit et de quelle façon ils ont introduit la monnaie de cuivre à côté de 14 monnaie d'argent.

[90] DIODORE, III, 43. STRABON, XVI, p. 777.

[91] AGATHARCHIDES, De mari Rubro (p. 48 dans les Geogr. minores de Hudson ; p. 68 dans l'édition de C. Müller). En général, on peut encore tirer parti du travail de SCHMIDT, De commercio et navigatione Ptolemæorum (Op. I, p. 123).

[92] ATHEN., V. p. 208. Voyez Hist. des Diadoques, p. 532.

[93] TITE-LIVE, Epit. XIV. EUTROP., II, 15 etc. On pouvait avoir des renseignements précis par Lycos de Rhégion, qui, comme on s'en aperçoit à son inimitié avec Démétrios de Phalère (SUIDAS, s. v.), n'habitait pas Alexandrie simplement à titre d'érudit.

[94] AMMIAN. MARC., XIV, 8.

[95] C. I. GRÆC., II, 2615. 2628, peut-être 2624 ; à coup sûr 2620 ; 2617. 2623 (l'une et l'autre de Cition) ; 2639. Les monnaies des rois d'Égypte avec ΠΛ. ΣΑ. ΚΙ etc., sont attribuées aux villes cypriotes dont elles portent les initiales ; il est plus que douteux que celles qui portent les millésimes LΓ. LΕ. LΙΓ. LΛΗ soient de Ptolémée Ier.

[96] Je fais allusion à son droit de battre monnaie, car BORRELL (Sur quelques médailles des rois de Chypre) a fait remarquer avec raison que la médaille cataloguée par MIONNET (VI, p. 559) et portant la marque ΜΕΝ n'appartient pas à Cyrène ; le signe # qui y est gravé est le ba cypriote et signifie par conséquent βασιλεύς : on le retrouve, du reste, sur les monnaies d'Évagoras, de Pnytagoras, de Nicocréon de Salamine (BRANDIS, Münzwesen, p. 508. 510).

[97] C. I. GRÆC. II, 2617.2621. Il est question d'un γραμματεύς τών δυναμέων (2625). Toutes les villes de l'île doivent avoir eu, comme Cition, des intendants de cette espèce. Il s'en rencontre à Séleucie sur l'Oronte (POLYB., V, 60), à Séleucie sur le Tigre (POLYB., V, 48) ; on doit, ce semble, en présupposer l'existence dans toutes les cités de l'époque hellénistique.

[98] POLYBE, XVIII, 38, 8. XXVII, 12, 2.

[99] PAUSANIAS, I, 7.

[100] Voyez l'inscription publiée dans le Journal des Savants, 1828, p. 260 [C. I. GRÆC., III, 5187. 5185]. On arrivera plus tard à d'autres résultats. En ce qui concerne les monnaies de Magas, je renvoie à L. MÜLLER, Monnaies d'Afrique.

[101] DIODORE, III, 6, 3. Il y a dans Strabon (XVII, p. 823) : όπου ό χρυσοΰς νεώς έστι. Est-ce le temple d'or ou le vaisseau d'or ? Voyez les variantes du texte de Diodore.

[102] DIODORE, I, 37.

[103] Je me borne à rappeler, pour le moment, le chambellan de la reine Candace dans les Actes des Apôtres et le royaume grécisant d'Axoum.

[104] Je ne fais que poser ici en passant cette question : pourquoi les Lagides n'ont-ils pas cherché à se rendre maîtres de la côte d'Arabie, comme l'ont fait dans notre siècle les vainqueurs des Wéchabites ? Il y avait des Grecs établis dans les ports de ce littoral, jusqu'à l'île de Dioscoride.

[105] Sur cette guerre, qui eut lieu entre 400 et 330, voyez THRIGE, Res Cyrenensium, p. 198.

[106] JOSEPH., Ant. Jud., XIII, 3, 1 et ailleurs.

[107] JOSEPH., Contr. Apion., II, 4.

[108] Il y a sur ce sujet un passage particulièrement intéressant, emprunté par Josèphe (Ant. Jud., XIV, 7, 2) à l'ouvrage historique de Strabon. L'isopolitie des Juifs à Alexandrie est confirmée entre autres par le rescrit impérial que cite Josèphe (Ant. Jud., XIX, 5, 2). Au temps de Philon, sur les huit millions d'habitants de l'Égypte, il y avait un million de Juifs (PHILON, Adv. Flacc., p. 971 sqq.).

[109] J'ai en vue ici principalement, outre Évhémère et autres auteurs cités par Josèphe (Cont. Apion. I, 23), Hécatée d'Abdère avec sa curieuse Histoire juive. Ce qui importe, ce n'est pas l'exactitude du contenu, c'est que Hécatée (et non pas un Juif hellénistique des temps postérieurs) en soit l'auteur. Il est possible que les Juifs alexandrins y aient ajouté quantité d'interpolations, par exemple, les vers de Sophocle dans Clément d'Alexandrie (Stromates, V, p. 257 éd. Sylburg [fr. 18]), mais que Hécatée ait écrit sur des questions juives, c'est un fait attesté par un passage de Diodore (XL, 3. [HECAT., fr. 13]).

[110] POLYBE, V, 86, 10.

[111] CALLIXEN. ap. ATHEN., V, p. 203.

[112] Un jugement des plus intéressants, c'est celui de Scipion, qui visita l'Égypte en 136 (DIODORE, XXXIV, 1).

[113] Lors de la fête pompeuse célébrée par Antiochos Épiphane et décrite par Polybe (XXXI, 3), on cite comme figurant à la brillante revue militaire qui eut lieu à cette occasion 20.000 Macédoniens, 5.000 χαλκσπιδες... ο λεγμενοι ταροι ππες (1000 hommes) ; puis τ τν φλων σνταγμα (1.000 hommes) ; en outre, 1.000  πλεκτοι, ος πηκολοθει τ καλομενον γημα, κρτιστον εναι δοκον σστημα τν ππων, au nombre d'environ 1.000 hommes, etc. On retrouve les anciens termes l'άγημα, hétæres, amis, comme dans l'armée d'Alexandre.

[114] Dans la garnison de Magnésie, on rencontre, à côté du détachement emprunté à la phalange (Macédoniens), des Perses sous Omanès (C. I. GRÆC., II, n° 3137) ; dans la Haute-Perse, à Banda, il y a 3.000 Perses et 3.000 hommes d'infanterie, 300 cavaliers, Macédoniens et Thraces (POLYÆN., VII, 39). L'armée qui combattit à Raphia contenait, d'après Polybe (V, 79), 5.000 hommes de troupes légères, Dahes, Caramaniens, Ciliciens ; 10.000 hommes armés à la macédonienne (employés comme phalangites) et recrutés dans tout le royaume ; 20.000 soldats de phalange (des Macédoniens, par conséquent) ; 2.000 archers et frondeurs, Perses et Agrianes ; 1.000 Thraces ; 5.000 Mèdes, Cissiens, Cadusiens, Caramaniens, sous la conduite d'un Mède ; 10.000 Arabes sous le commandement d'un Arabe ; 5.000 mercenaires grecs ; 2,500 Crétois et Néo-Crétois ; 500 archers lydiens ; 1.000 cardaques (c'est-à-dire des hoplites perses. ARRIAN., II, 8, 6). La nationalité des 6.000 hommes de cavalerie n'est pas spécifiée.

[115] APPIAN., Syr., 62.

[116] ARRIAN., VI, 27, 4. Cf. Histoire d'Alexandre, pp. 443. 621. 630 sqq.

[117] Ainsi, la satrapie de Syrie, par exemple, était divisée de la façon suivante (d'après Posidonios, cité par Strabon, XVI, p. 750) : la partie nord formait la Séleucide avec les quatre satrapies d'Antioche, Séleucie, Apamée, Laodicée ; venait ensuite, en allant vers le sud, la Cœlé-Syrie, également partagée en quatre satrapies. Les lacunes du texte ne nous permettent pas d'en savoir davantage.

[118] POLYBE, V, 40, 7. Ce cumul a dû être constamment pratiqué dans les provinces de l'Extrême-Orient.

[119] POLYBE, V, 54, 12.

[120] Polybe donne à Diogène les titres d'éparque (V, 40, 7) et de stratège (V, 48, 14). Je n'ai pu tirer de la liste des stratèges connus pour chaque province aucun résultat précis ; le cas le plus caractéristique est encore celui de Simon Macchabée, qui est qualifié plus tard de στρατηγν τς στρατις π κλμακος τς Τυρων ως Αγπτου (JOSEPH., Ant. Jud., XIII, 5, 4). L'inscription de Suse, trouvée sur un bloc posé à l'envers et publiée par LOFTUS (Travels, 1857) est conçue comme il suit : Πυθαγόρας Άριστάρχου σωματοφύλαξ Άρρενειδου τόν στρατηγόν Σουσιανής τόν έαυτοΰ φίλον. Le titre de stratège de la Susiane se retrouve dans des inscriptions du temps de Démosthène, appliqué à la même personne, le fils de Chariclès de Pæania, avec deux orthographes différentes : Άρρενηΐδης (C. I. ATTIC., II, 804 B. a. 17 et 808, c. 72) et Άρρενείδης (ibid. 961, 11). Dans le décret rendu en l'honneur du philosophe Zénon, document dont le texte est corrompu, on n'aurait pas dû se servir des inscriptions triérarchiques pour corriger le nom de l'archonte, orthographié Άρρενίδου dans les manuscrits, en Άρρενείδου.

[121] POLYBE, V, 48, 12.

[122] POLYBE, V, 50, 10.

[123] JOSEPH., Ant. Jud., XII, 5, 5.

[124] JOSEPH., Ant. Jud., XIII, 5, 4.

[125] Par exemple, Sinope sous Scydrothémis (TACITE, Hist., IV, 84), Héraclée, jusqu'à 281, sous Denys, etc.

[126] JUSTIN., XXVII, 1, 8.

[127] POSIDON. ap. ATHEN., XIII, p. 527.

[128] POSIDON. ap. ATHEN., IV, p. 175. Il y avait guerre, par conséquent, entre Larissa et Aminée.

[129] Par exemple, à Séleucie sur le Tigre (POLYBE, V, 56). C'est ainsi que Achæos, lorsqu'il eut pris le titre de roi en Asie-Mineure, s'adresse aux villes (POLYBE, V, 57).

[130] POLYBE, V, 50 et 57.

[131] C. I. GRÆC., II, n° 3137, lig. 14.

[132] Nos renseignements sur ce point sont extrêmement incomplets. Les Juifs payaient à Séleucos Ier, suivant Sulpice Sévère (Hist. Eccl., II, 26), un tribut de 300 talents d'argent. Après la nouvelle conquête de Jérusalem par Antiochos le Grand, il fut fait remise à la Gérousie, aux prêtres, scribes et chantres du temple, de la capitation et des autres taxes ; ceux qui s'établiraient dans la ville devaient être exempts d'impôt pour trois ans, et le peuple entier fut dispensé d'un tiers du tribut. D'après le premier livre des Macchabées (X, 29), le peuple juif eut remise de la taille, de la gabelle, de la taxe coronaire, d'un boisseau de froment sur trois et de la moitié des fruits des arbres. L'entrée en franchise du bois pour constructions à faire au Temple devait être autorisée (JOSEPH., Ant. Jud., XII, 3, 3). Un préposé έπί τών προσόδων est mentionné dans Appien (Syr. 45), un intendant τά βασιλικά πράττων dans Josèphe (Ant. Jud., XII, 5, 5 et ailleurs).

[133] C. I. GRÆC., 2673.

[134] PLINE, VI, 11, 17. Les voyages de découverte faits sur la mer Caspienne par ordre des deux premiers Séleucides sont mentionnés à plusieurs reprises par Strabon, Pline et autres (voyez PLINE, I, 67. VI, 21). On cite comme s'étant particulièrement distingué dans l'exploration de ces régions Polyclitos de Larissa, le même peut-être — d'après une conjecture plausible de C. MÜLLER (Script. Alex., p. 129), — que l'on retrouve ensuite apparenté par alliance à la dynastie royale de Macédoine.

[135] Strabon (XI, p. 509) décrit cette voie commerciale d'après Patroclès, qui visita les alentours de la mer Caspienne par ordre des deux premiers Séleucides.

[136] Voyez RITTER, Asien, VI, 1, p. 689 sqq.

[137] Je me réfère ici à l'expression de Pline (VI, 26) : Seleucia condita Seleuco Nicatore in confluente Euphratis fossa perducti et Tigris. Il est question des essais faits pour acclimater en Syrie les épices de l'Inde dans Ptolémée Héphestion (ap. PHOT. cod. 190, p. 486) et Pline (XVI, 32), des grands haras d'Apamée dans Polybe (XXXI, 3, 6) et Strabon (XVI, p. 752 etc.).

[138] STRABON, XI, p. 506.

[139] Philostrate (Vit. Apoll., I, 20) dit, en parlant d'un bureau de péage à Zeugma sur l'Euphrate, qu'il devait être assez ancien. On a dit un mot ci-dessus du droit prélevé sur les bois de construction, dont il avait été fait remise aux Juifs. Il existe encore un ou deux renseignements isolés du même genre.

[140] APPIAN., Syr., 58. Appien dit les Mages au lieu des Chaldéens.

[141] VITRUVE, IX, 4. Cent ans plus tard, Zénodote, le disciple de Cratès, appelait Homère un Chaldéen (SCHOL. HOM., Iliade, XXIII, 79).

[142] JUSTIN. MART., Cohort. ad. Græcos, c. 34. cf. RICHTER, De Beroso, p. 12 sqq.

[143] JOSEPH., Ant. Jud., XII, 3, 4, cf. O. MÜLLER, De Antioch., p. 28.

[144] JOSEPH., Ant. Jud., XII, 3, 4.

[145] MALALAS, p. 235.

[146] Le poète Euphorion en était le bibliothécaire (Βιογρ. éd. Westermann, p. 73).

[147] MOSES CHOREN., p. 22.

[148] Je veux réunir ici le peu d'indications générales qu'il y a encore à signaler relativement à la royauté des Séleucides. La royauté paraît avoir été, ici comme en Égypte, héréditaire, mais à condition d'être légitimée par l'hommage des Macédoniens (APPIAN., Syr., 61. cf. JOSEPH., Ant. Jud., XIII, 4, 7). La coutume a dû aussi admettre la même ίσηγορία. Le roi discute les affaires de l'État dans le synédrion (voyez JOSEPH., Ant. Jud., XII, 5, 5. POLYBE, V, 41, 6 : 50, 6), où il convoque les amis. Naturellement, il faut supposer à la cour des Séleucides la même hiérarchie de parents, amis, etc., analogue à celle des purpurati que nous rencontrons en Macédoine, en Égypte, etc. Seulement, on parait avoir plus tard ajouté encore à ces titres les prédicats honorifiques de frère, de père (Macchabées, I, 11, 31. II, 11. 1. JOSEPH., Ant. Jud., XIII, 4, 9). Il est vrai qu'on rencontre également le titre de frère en Égypte dans une inscription du temps de Ptolémée VII (voyez Journal des Savants, 1841. Décembre, et actuellement C. I. GRÆC., n° 4896). Le corps des pages (HEPHÆST. ap. PHOT., p. 153 b. 4 éd. Bekker) est une institution du temps d'Alexandre et de Philippe que l'on a conservée.

[149] PLUTARQUE, Alex., 62. Cf. MEGASTHEN. ap. STRABON, XV, p. 709.

[150] BENFEY a révoqué en doute cette expédition de Séleucos dans l'Inde et jusqu'à Palimbothra. Il est étonnant, en effet, que Séleucos, s'il a poussé si loin ses victoires, ait conclu une paix aussi peu honorable. Mais les textes disent-ils qu'il a fait la paix à Palimbothra ? Il n'est pas aussi certain que le pense BENFEY que chaque rencontre ait dû être une victoire pour les Grecs. Qu'on songe seulement aux pertes que subit l'armée d'Alexandre dans l'Inde, par suite du climat et des pluies tropicales. En tout cas, les textes qui parlent de cette expédition ne laissent prise à aucun doute. Pline y fait allusion : relique inde (à partir de l'Hypanis) Seleuco peragrata sunt ; or, comment les bématistes de Séleucos auraient-ils mesuré pour lui le pays jusqu'au Gange, s'il n'avait pas marché de ce côté avec son armée ? Mais ce n'est pas tout. Strabon, lui aussi (XV, p. 698), parle en termes exprès de ceux qui voyageurs, postérieurement à Alexandre, ont visité et décrit de la région ultérieure jusqu'au Gange et jusqu'à Palibothra, ce qui se rapporte plutôt évidemment à une invasion armée qu'à une caravane d'ambassadeurs et de marchands. Du reste, Strabon (XV, p. 689) dit que, de l'Indus jusqu'à Palimbothra, κα στιν δς βασιλικ σταδων μυρων, que de là jusqu'à la mer, Ératosthène compte tant et tant de stades d'après l'άναγόαφή τών σταθμών, et qu'il est d'accord avec Mégasthène, qui, en effet, a parlé des belles routes de ce pays et des pierres milliaires posées sur le parcours. Enfin, BENFEY suppose que cette paix en question fut conclue avant que la guerre n'ait éclaté ; mais Appien (Syr., 55) dit expressément : τόν Ίνδόν περάσας έπολέμησεν Άνδρακόττω.

[151] Les principaux textes relatifs à cette cession se trouvent dans Strabon (XV, p. 688 et 725), passages où les régions de l'Inde précisément, celles qui avaient appartenu précédemment aux Perses et qu'Alexandre avait détachées de l'Ariane en les couvrant de κατοικίαις ίδίαις, sont données comme ayant été cédées depuis. Strabon parle en cet endroit des Paropamisades, Arachosiens, Gédrosiens, et des peuples du littoral. Il est vrai qu'il y a là une leçon fautive ; au lieu de τούτων έκ μέρους τών παρά τόν Ίνδόν, on est bien en droit d'écrire όντων. Le pays en deçà de l'Indus, jusqu'à la frontière des Paropamisades (Djellalabad sur le Caboul) a dû être cédé aussi ; c'est ce qui parait résulter du fait qu'une des inscriptions d'Açoka a été trouvée au village de Kapour-i-giri, à une journée de marche au nord du Caboul, sur un petit affluent, le Kalapani (MASSON, Narrative, dans le Journ. of the R. As. Soc., VIII, p. 293).

[152] STRABON, XV, p. 718. Voyez la critique de ces assertions dans DUNCKER, Gesch. des Alterthums, III, 4, p. 322.

[153] C'est le stoupa de Foe-leou-cha, d'après la relation chinoise (ap. LASSEN, Zur Geschichte der griechischen und indoseythischen Könige, p. 145).

[154] ATHEN., XIV, p. 652, d'après Hégésandre. Suivant les calculs de BENFEY, Amitrochatès a régné de 288 à 263 ou 267. Cf. VON GUTSCHMID, Zeitschr. D. Morg. Ges., XVIII, p. 373. Le règne d'Açoka se prolonge jusque vers 227.

[155] ATHEN., loc. cit. et PHYLARCH. ap. ATHEN., I, p. 18.

[156] STRABON, loc. cit.

[157] Cum regibus Indicis morati sunt (PLINE, VI, 17). Peut-être faut-il reconnaître un messager de même espèce envoyé par l'Égypte dans le Basilide qu'Agatharchide (De mar. Rubr. ap. PHOT., p. 454 [64 ap. Müller]) cite comme autorité pour la description de l'Orient, car ce personnage, dont Athénée (IX, p. 390) cite les 7educci, figure précisément parmi ceux qui, au temps de Ptolémée II, ont visité et décrit l'Éthiopie (PLINE, VI, 29, § 183). On a vu plus haut que peut-être Évhémère était allé aussi dans l'Inde avec une mission de Cassandre.

[158] Entre autres témoignages, je cite celui qui se trouve dans Strabon (II, p. 100). Je dois dire cependant que Strabon, parlant d'après Ératosthène (XV, p. 680), assure que les distances de Palimbothra à la mer sont évaluées διά τών άναπλών τών έκ θαλάσσης διά τοΰ Γάγγου ποταμοΰ.

[159] STRABON, XI, p. 523.

[160] POLYBE, V, 55, 9.

[161] STRABON, XI, p. 515. Peut-être faut-il, dans ce passage, intercaler avec GROSKURD le mot έχθρούς.

[162] POLYBE, loc. cit.

[163] STRABON, XI, p. 528 et 531. Les historiens arméniens ne disent mot de toutes ces relations : selon eux, la vieille dynastie indigène des Haïganiens finit avec Vahe, qui aurait péri en combattant Alexandre (MOSES CHOREN., 1, 30). Deinceps, continue l'historien, usque ad Valarsacis in Armenia imperium (149 avant J.-C.) nihil omnino certi tibi narrare habeo. Etenim tumultu erant omnia confusa aliusgue adversus alium dimicabat, ut regionis imperium teneret. Nous nous occuperons plus tard du mouvement religieux si intéressant qui commença en Arménie avec l'indépendance du pays.

[164] MEMNON, c. 22.

[165] POLYÆN, IV, 17. Il y a dans le texte Άρσάβης. Il n'est pas dit expressément qu'il soit le fondateur de la forteresse d'Arsamosata (il y a dans Polybe [VIII, 25] Άρμόσατα, leçon fautive), mais, vu le nom, la chose est vraisemblable. Je laisse de côté les conjectures de FRÖHLICH et autres sur la création d'un nouveau royaume d'Arménie par Arsame : le renseignement fourni par Memnon, renseignement qui avait également échappé à VISCONTI (Iconogr., II, p. 243), nous indique l'enchaînement réel des faits.

[166] ECKHEL, III, p. 204. MIONNET, IV, p. 454, 1. ROLLIN, Catal. d'une collec. de Méd., I, p. 416. C'est une monnaie de cuivre avec ΒΑΣΙΛΕΩΣ ΑΡΣΑΜΟΥ. C'est un tout autre type que présente la monnaie de cuivre publiée par SIBILIAN (Wiener Numism. Zeitschr., II, p. 241) avec la légende ΒΑΣΙΛΕ... ΩΙΣΑΜΟ[Υ : ce savant l'attribue à Outchama, père du roi Abgar d'Édesse.

[167] STRABON, loc. cit.

[168] POLYBE, VIII, 25. Polybe lui donne ici le titre de βασιλεύς.

[169] Hist. des Diadoques, p. 516.

[170] STRABON, XII, p. 534.

[171] DIODORE, XIX, 40. Cf. l'ouvrage, assez peu approfondi d'ailleurs, de HISELY, Historia Cappadociæ, Amstelod. 1836. Du reste, Anaphas (Onophas dans Ctésias) ne figure pas parmi les sept Perses (HÉRODOTE, III, 70).

[172] STRABON, XV, p. 733.

[173] STRABON, XII, p. 535. La Vulgate donne ici, pour le nom de la divinité, Κόμανα, qui est une fausse leçon. Les manuscrits ont Μά : ce doit être la déesse lunaire. César (De Bell. Alex., 66) appelle le temple sanctissimum Bellonæ templum.

[174] STRABON, XII, p. 536. Cf. PHILOSTRATE, Vit. Apoll., I, 6, etc.

[175] Voyez de préférence, entre autres textes, celui de Polybe (V, 43, 2). Du reste, on voit par Platon (Legg., III, p. 695) que cette légende n'a pas été inventée alors par esprit d'opposition aux rois macédoniens.

[176] PHAVORIN. ap. DIOG. LAERT., III, § 20. Il s'agit de Mithridate, fils de cet Ariobarzane qui reçut avec ses trois fils le droit de cité à Athènes vers 368 (DEMOSTH., In Aristocrat., § 202).

[177] APPIAN., Mithrid., 8 (d'après Hiéronyme, à ce qu'il assure). Trogue-Pompée (fr. 7, 2) dit : nec quisquam successorum ejus nec posterorum. Ils ont dû puiser l'un et l'autre dans Posidonios, à qui Appien aura emprunté le nom d'Hiéronyme.

[178] Du moins, cent ans plus tard, la Paphlagonie a ses dynastes à elle.

[179] A l'époque, c'est à dire après ses combats heureux contre Lysimaque, Zipœtès devait probablement (MEMNON, c. 20) avoir déjà pris le titre de roi. Ce qui tendrait à le prouver, c'est l'ère bithynienne dont le point de départ tombe à ce moment-là, avant les invasions des Galates.

[180] POLYBE, IV, 46. Tylis se trouve dans le voisinage de l'Hæmos. Voyez STEPH. BYZ., s. v. Τύλις.

[181] fugatisque Getarum Triballorumque copiis (JUSTIN, XXV, 1, 3).

[182] POLYÆN, IV, 16.

[183] De Lagidarum regno, p. 24. Cf. ATHEN., XIII, p. 593 b. POLYBE, IV, 65, 10. On rencontre, dans un papyrus de Paris, un Πτολεμαιος του Αμαδοκου Θρακος ; dans un papyrus démotique, un Démétrios, fils de Sitalcès, etc.

[184] C. I. GRÆC., II, n° 2058. Strabon (VII, p. 293) a déjà fait remarquer que les incursions des Cimbres jusqu'à la Palus-Méotide ne sont qu'une hypothèse proposée par Posidonios pour expliquer les vieilles traditions cimmériennes. Je n'ai pas parlé dans le texte des Grecs établis au nord du Pont-Euxin, et notamment du royaume du Bosphore ; plus tard, à l'occasion des guerres de Mithradate, on reviendra sur ce sujet.

[185] DIODORE, XVIII, 12. Cette dépopulation explique seule comment plus tard, dans la plus belle contrée de la Macédoine, l'Émathie, la majeure partie de la population agricole était composée de Gaulois et d'Illyriens (TITE-LIVE, XLV, 30).

[186] Voyez mon article sur le roi Monounios dans la Zeitschrift für Alterthumswissenschaft, 1836, n° 104.

[187] POLYBE, V, 22 et ailleurs. TITE-LIVE, XXX, 42 et ailleurs.

[188] TITE-LIVE, XLV, 32.

[189] TITE-LIVE, XLV, 6.

[190] PLUTARQUE, Æmil. Paul., 28. TITE-LIVE, XLV, 18. 29. D'après ces textes, le tribut était de 100 talents à l'époque romaine, et par conséquent de plus de 200 talents auparavant. POLYBE, XXXVII, 9. Ce qui suit dans Polybe est mutilé ; on devine à peu près ce qui manque par Tite-Live (XLV, 30. 32).

[191] ap. DIOG. LAERT., VII, 1, 8.

[192] a pueris eruditi artibus militiæ (TITE-LIVE, XLII, 52).

[193] On aura plus loin l'occasion de citer plusieurs villes du nom d'Antigonia.

[194] Par exemple, les legationes civitatium — venerant ad pecunias pro facultalibus quæque suis ac frumentum pollicendum ad bellum (TITE-LIVE, XLII, 53). Il y a encore d'autres indications dans les livres XLIV et XLV de Tite-Live.

[195] POLYBE, XXIV, 8 [XXIII, 10, 4 éd. Hultsch] et, d'après Polybe, TITE-LIVE, XL, 3.

[196] Locationes prædiorum rusticorum (TITE-LIVE, XLV, 18). Il s'agit probablement de la ferme des redevances à percevoir sur les biens soumis à la dîme, comme cela se pratiquait en Sicile : lege Hieronica numerus aratorum quotannis apud magistratus publice subscribitur (CICÉRON, In Verr., III, 51). GÖTTLING (dans un Programme de l'Université d'Iéna, 1834) avait cru retrouver de ces subscriptiones dans une inscription d'Acra, publiée par lui, où il est question des ύπογραφέες (C. I. GRÆC., III, 5425). DEGENKOLB (De lege Hieronica, 1861, p. 47) a fait à l'opinion de GÖTTLING des objections fondées ; seulement il n'aurait pas dû citer à l'appui de la sienne l'ύπογραφεύς δικών d'Aristophane (Equit., 1256), et les scholiastes qui commentent ce passage peuvent encore moins servir à interpréter l'inscription.

[197] Une des preuves à citer, c'est le droit de l'armée macédonienne, qui représente le peuple en armes. Il ne faut pas oublier non plus qu'Aristote mentionne bien des pénestes de The salie, des hilotes de Sparte, mais ne signale rien d'analogue en Macédoine, bien qu'il parle à plusieurs reprises de la royauté en Macédoine et notamment de la ressemblance qu'elle offrait avec celle de Sparte.

[198] POLYBE, IV, 76, 2.

[199] TITE-LIVE, XXXIV, 51.

[200] C'est ce que dit Polybe (IX, 4, 4. XVIII, 3, 9).

[201] Voyez la liste des Thessalorum reges dans l'Eusèbe arménien (PORPHYR., fr. 5 ap. C. MÜLLER, Fr. Hist. Græc., III, p. 701). Sur les monnaies fédérales des Magnètes, des Achéens de Thessalie, voyez WEIL (von Sallets Numism. Zeitschr. II, p. 172 sqq).

[202] POLYBE, IV, 44, 9.