HISTOIRE DE L'HELLÉNISME

TOME DEUXIÈME. — HISTOIRE DES SUCCESSEURS D'ALEXANDRE (DIADOQUES)

LIVRE PREMIER. — CHAPITRE DEUXIÈME (323-322).

 

 

Les Asiatiques à la mort d'Alexandre. - Soulèvement des Grecs dans l'Asie supérieure. - Athènes à la mort d'Alexandre. - Préparatifs de guerre des Athéniens. - Les Grecs entrent dans leur alliance. - Préparatifs de guerre en Macédoine. - Combat à Héraclée. - Antipater assiégé à tamis. - Mort de Léosthène. - Antiphilos nommé général. - Retour de Démosthène. - Marche de Léonnatos. - Mort de Léonnatos. - Guerre sur mer. - Bataille de Crannon. - Négociations. - Capitulation des Athéniens. - Mort de Démosthène. - Situation d'Antipater. - Guerre avec les Étoliens.

Pendant que tout cela se passait à Babylone, la nouvelle de la mort du roi s'était déjà répandue dans les contrées les plus éloignées, et elle y avait produit des impressions très diverses. Maintenant que le bras qui avait groupé en un faisceau des peuples séparés par les distances les plus extrêmes avait disparu, tout devait changer, et les nations se prenaient à craindre ou à espérer pour leur avenir.

Les Asiatiques, jadis les sujets des Perses, portaient à juste titre le deuil du roi. Pendant des siècles, ils avaient langui sous le joug du despotisme et de l'arbitraire ; traités en esclaves, ils n'avaient même pas joui de la paix de l'esclavage. Alexandre était pour eux sinon un libérateur, du moins un maître clément et paternel. Il les avait protégés contre l'arbitraire des fonctionnaires et la rapacité des hordes de pillards ; il avait respecté leurs coutumes et leur religion nationale ; il avait commencé même à relever leur prospérité matérielle par des mesures rapides et efficaces. Sa mort les laissait sans protecteur et sans maître à eux ; ils voyaient revenir le régime des satrapes d'autrefois, à cette différence près qu'il leur faudrait obéir désormais à des maîtres macédoniens, ce qui augmentait encore leurs préoccupations pour l'avenir. On eût dit que la renaissance provoquée par Alexandre en Asie allait être étouffée dans son printemps, et le résultat définitif de toutes ces victoires, c'était qu'une servitude plus dure remplacerait le joug des maîtres asiatiques auquel on était accoutumé. Voilà les préoccupations et les tristes pensées qui s'emparaient des peuples. L'avenir devait paraître plus sombre encore aux grands d'Asie, qui avaient déjà commencé à s'accoutumer à la nouvelle situation qu'Alexandre leur avait faite dans l'empire, et qui se réconciliaient peu à peu à son service avec l'esprit de l'Occident. Les Macédoniens, ils le savaient trop bien, ne s'étaient pas corrigés de leur orgueil, ni les Grecs de leur vanité, parce que le roi leur avait imposé silence ; les événements qui suivirent de près la mort d'Alexandre suffisaient à leur prouver que pour eux, les vaincus, il n'y avait plus de place à côté des vainqueurs. Le sort de leurs tilles, qu'ils avaient données aux grands seigneurs de l'Occident, devait bientôt leur révéler ce brusque clamer changement survenu dans leur condition. On dit que Sisygambis, la vieille mère de Darius, se donna la mort en apprenant la mort d'Alexandre ; au moins ne vit-elle pas à quelque temps de là assassiner ses petites-filles[1].

Il est à remarquer que, parmi tous les peuples de l'Asie, aucun ne profita de la mort du roi pour essayer de se soustraire à la domination étrangère. C'est là une preuve non pas seulement peut-être de leur indolence, mais de la ferme direction qu'Alexandre avait su imprimer au gouvernement de son empire. A quelques exceptions près, il y avait partout des Macédoniens comme satrapes, disposant de troupes et de colonies militaires européennes ; et cette force armée, la discipline macédonienne, l'intérêt même des populations prévinrent toute révolte. Il éclata cependant un mouvement qui faillit enlever à l'empire au moins l'extrême Orient.

Déjà en 325, lorsqu'on désespérait de voir Alexandre revenir de l'Inde, une partie des Grecs établis dans la Marche oxianique[2] s'étaient soulevés et avaient tenté de retourner dans leur pays en Europe. Maintenant qu'on savait Alexandre mort pour tout de bon, un mouvement beaucoup plus dangereux se propagea dans les colonies des satrapies supérieures. Le désir de revoir leur pays doubla d'intensité chez les intéressés. Le nom du puissant monarque no les épouvantait plus, et l'espoir du succès augmentait leur courage et leur désir. Ils quittèrent leurs postes et se dirigèrent, les armes à la main, vers les grandes routes de l'Occident. Il y avait là près de 20.000 fantassins et plus de 3.000 cavaliers, tous vétérans de la grande armée, pleins de confiance en eux-mêmes, ayant une bravoure éprouvée et cette audace farouche des coupables. Ils se réunirent aux lieux de rendez-vous fixés d'avance, choisirent un chef parmi eux, l'Æniane Philon[3], et poursuivirent leur marche.

Cette nouvelle dut remplir d'inquiétude l'administrateur de l'empire. Ce n'était pas seulement la possession des provinces supérieures qui était compromise ; il y avait là, chose beaucoup plus grave, un exemple d'insubordination qui, s'il était couronné de succès, tenterait les autres colonies. C'était en tous cas une masse d'hommes considérable qui allait traverser l'empire à la débandade et jeter des troupes exercées dans la Grèce, où l'on remarquait déjà les signes précurseurs d'un soulèvement général. Le vice-roi dirigea aussitôt sur les provinces supérieures 3.000 hommes de pied et 800 cavaliers pris dans les troupes macédoniennes ; il en confia le commandement au garde du corps Pithon, fils de Crateuas, qui avait été nommé satrape de la Médie, et envoya aux satrapes les plus rapprochés l'ordre de lui expédier des renforts. C'est ainsi qu'on réunit 10.000 fantassins et 8.000 cavaliers. Pithon avait ordre de marcher droit à la colonne des révoltés, de l'attaquer sur le champ, de les passer tous au fil de l'épée et de partager le butin à ses troupes. Cet ordre terrible était une mesure de prudence prise contre le général, dont l'ambition était d'autant plus à craindre qu'elle était servie par de grands talents militaires[4]. Assurément, Pithon, qui avait accepté très volontiers cette mission, ne songeait guère à exécuter l'ordre du vice-roi. Il espérait réunir à ses troupes ces bandes grecques, et, à leur tête, s'emparer des provinces supérieures, où, désormais de taille à lutter contre Perdiccas, il se créerait un empire oriental indépendant. C'est dans cet espoir qu'il marcha avec ses Macédoniens et les troupes des satrapes à la rencontre des révoltés. Il réussit facilement à nouer des intelligences dans le camp ennemi et à acheter la trahison d'un des commandants en second, nommé Lipodoros. Lors donc que les deux armées marchant l'une sur l'autre eurent engagé le combat, au moment où la mêlée meurtrière oscillait indécise, Lipodoros se retira avec ses 3.000 hommes sur une colline vers laquelle les autres, croyant que tout était perdu, se précipitèrent dans une débandade complète. Maître du champ de bataille, Pithon fit sommer les fuyards par les hérauts d'avoir à déposer les armes, leur offrant une capitulation honorable qui permettrait à tous de regagner en paix leurs colonies. On conclut solennellement une convention. Les Grecs se rallièrent et campèrent à côté des Macédoniens. Pithon était au comble de la joie, d'avoir si bien réussi dans l'exécution de la partie la plus difficile de son plan. Mais les Macédoniens étaient au courant des instructions du lieutenant-général ; ils n'entendaient pas être frustrés du riche butin des révoltés. Au mépris du traité juré, ils tombèrent sur les Grecs sans gardes et sans armes, les égorgèrent tous, et s'emparèrent de leur camp qu'ils mirent au pillage[5].

Nous ne savons pas exactement ce qui est advenu, après cet épisode, des provinces supérieures, qui avaient perdu ainsi une grande partie de leurs garnisons défensives. En tout cas, l'ordre ne fut pas troublé davantage ; les satrapes gardèrent leurs postes, et les villes d'Alexandre, abandonnées par les vétérans qu'on y avait installés, conservèrent les habitants de race asiatique associés aux premiers colons.

Dans l'intervalle avait éclaté en Occident, dans les régions grecques, une insurrection qui menaçait sérieusement la puissance macédonienne.

Athènes en était le foyer. Là, le parti anti-macédonien avait subi un grave échec à l'issue du procès d'Harpale, et Démosthène était, depuis le printemps de 323, banni d'Athènes. C'est à ce moment qu'Hipparque, fils d'Asclépiade, apporta à Athènes la nouvelle de la mort d'Alexandre. Le peuple entra dans une effervescence extraordinaire. C'est impossible, s'écriait l'orateur Démade, si cela était, le monde serait rempli de l'odeur de son cadavre ! D'autres regardaient la mort du roi comme certaine, disaient que c'était le moment ou jamais de secouer le joug. En vain Phocion s'efforçait de modérer la surexcitation passionnée de la foule. S'il est mort aujourd'hui, il le sera encore demain, après-demain, et nous avons le temps de prendre une décision réfléchie en toute tranquillité. Les riches surtout craignaient une guerre qui ne leur apportait que des dangers et une quantité de prestations publiques. Mais il y avait trop de pauvres, de révolutionnaires et de braillards ; les beaux noms de liberté, d'hégémonie et de gloire du temps passé étaient plus puissants que la voix de la prudence ou le respect des traités jurés. La puissance macédonienne, disait-on, était un cyclope maintenant aveuglé. On acclama ceux qui suggérèrent l'idée de se servir de ces milliers de mercenaires que Léosthène avait amenés d'Asie au Ténare, et qu'il était tout prêt à mettre en campagne au nom d'Athènes[6].

La nouvelle de la mort du roi n'était pas encore confirmée. Pour n'engager l'État d'aucune façon et ne rien négliger cependant, pour endormir par une inactivité apparente la vigilance d'Antipater, on résolut d'envoyer à Léosthène pour ses mercenaires cinquante talents prélevés sur le trésor d'Harpale et des armes provenant des arsenaux de l'État : dès que la mort d'Alexandre serait confirmée, la république prendrait parti ouvertement. Léosthène prit donc à la solde d'Athènes ces 8.000 hommes de troupes excellentes et éprouvées et noua des négociations secrètes avec les Étoliens qui, à cause d'Œniadæ et de leur refus de recevoir les bannis, devaient souhaiter une rupture entre Athènes et la Macédoine. Il se rendit en personne dans leur pays, et reçut la promesse que 7.000 Étoliens se joindraient à lui.

En attendant, les messages arrivaient coup sur coup de l'Asie, rapportant des détails plus explicites sur les événements de Babylone, parlant de la surexcitation des esprits dans les villes d'Asie-Mineure, et de Rhodes qui avait expulsé sa garnison macédonienne[7]

Léosthène vint lui-même à ce moment à Athènes. Hypéride appuya ses propositions ; il s'agissait d'une levée de boucliers immédiate contre la Macédoine[8]. Des ambassadeurs macédoniens arrivaient en même temps pour recommander le maintien des conventions et rappeler les excellentes qualités d'Antipater. Nous savons que c'est un excellent maître, dit Hypéride, mais n'avons pas besoin d'un maître, même excellent. Phocion, qui avait été tant de fois stratège, mettait ses concitoyens en garde contre les résolutions précipitées : il montrait la grandeur du danger et rappelait le malheureux sort de Thèbes ; il exhortait ses concitoyens à ne pas se laisser égarer par ces hommes qui rêvaient de commander une armée. Léosthène lui demanda d'un ton narquois quels services il avait rendus à la république pendant ces longues années qu'il avait été stratège. N'est-ce donc rien, lui répliqua Phocion, que les citoyens trouvent un tombeau dans leur patrie et le repos dans leur tombeau ? Mais Léosthène vanta comme chose bien plus glorieuse la sépulture au Céramique avec l'oraison funèbre, les deux récompenses accordées aux guerriers morts pour la patrie. Voilà ce qui était digne d'un homme : l'heure de la guerre était venue ; l'assistance de tous les Hellènes était sûre et le succès certain. Phocion répondit : Tes discours, jeune homme, ressemblent au cyprès : il s'élance droit et superbe, mais il ne porte pas de fruit. Mon plus beau titre de gloire, c'est que, tant que j'ai été stratège, on n'a pas eu besoin de faire des oraisons funèbres. Et comme Hypéride lui demandait quand donc il conseillerait la guerre sinon maintenant : Quand je verrai les jeunes gens ne plus déserter leur poste, les riches donner leur fortune pour la guerre et les orateurs ne plus voler le Trésor public. Les efforts de Phocion furent inutiles : la guerre fut résolue et Léosthène rejoignit en toute hâte ses mercenaires.

Les patriotes athéniens eux-mêmes, s'ils avaient calculé à froid, auraient dû souhaiter que la politique athénienne prit une autre direction. Athènes était assez puissante pour attendre ce qui sortirait de cette fermentation confuse provoquée par la mort d'Alexandre, et ne se mettre en avant que quand elle pourrait le faire avec pleine chance de succès. Il était évident qu'en signant leur premier accommodement à Babylone, les potentats macédoniens n'avaient pas dit leur dernier mot ; que de nouvelles dissensions surgiraient entre le lieutenant-général et les satrapes, entre l'empire et les provinces ; que, si la lutte éclatait, la puissance d'Athènes et son influence sur les États de la Grèce pourraient grandir singulièrement. Peut-être, dès ce moment même, Antipater aurait-il consenti à faire des concessions importantes, s'il avait pu acheter ainsi la neutralité d'Athènes. Si Athènes avait exigé pour prix de sa complaisance que les autres États de l'Hellade fussent autorisés à se rallier à la neutralité athénienne ; si elle s'était offerte à transformer la ligne de Corinthe en une fédération d'États helléniques sous son hégémonie, Antipater se serait volontiers dispensé d'engager ses forces, dont il prévoyait qu'il aurait bientôt grand besoin pour résister à la puissance envahissante do Perdiccas, dans une entreprise qui lui présageait des embarras inextricables et, en admettant l'hypothèse la plus favorable, un succès stérile : au contraire, la neutralité d'Athènes, des États de l'Hellade et du Péloponnèse, l'assurait de la tranquillité de la Thessalie et de l'Épire ; il pouvait tenir en respect les Barbares au Nord et dans la Thrace, et, en attendant l'arrivée de Lysimaque, satrape désigné de ces contrées, lui rendre des services qui l'attacheraient d'avance à sa personne. Si la situation que Perdiccas avait faite au gouverneur de Macédoine lui imposait des obligations qui lui liaient les mains et le paralysaient, Antipater, en s'entendant avec Athènes et la Ligue corinthienne, se serait tiré d'embarras et aurait pu dès lors prendre position en face de Perdiccas, comme représentant d'une politique qui devenait plus difficile à mesure qu'il tardait à l'inaugurer. Avec les résolutions prises à Athènes, cette possibilité lui échappait. L'effervescence du moment et la violence passionnée des chefs poussa la ville et l'Hellade à des coups de tête qui, même en cas de succès, n'auraient pas amené la moindre rénovation ; n'auraient produit aucune idée nouvelle ni imprimé aucun élan nouveau à la vie hellénique. Ce fut encore une fois la politique de sentiment, celle des dernières impressions et des froissements récents, qui triompha à Athènes.

Tout d'abord, on poursuivit les partisans de la Macédoine, et le démos se mit à condamner avec enthousiasme. On lança contre Démade trois ou même sept accusations d'illégalité : après trois condamnations, il avait perdu le droit de haranguer le peuple[9]. Il fut puni d'une amende de cent talents, pour avoir proposé de rendre à Alexandre les honneurs divins. On bannit et Callimédon surnommé le crabe et le jeune Pythéas. Aristote lui-même, qui enseignait au Lycée, dut expier le crime d'avoir été l'ami du grand roi. A l'instigation de l'hiérophante Eurymédon, il fut accusé par Démophilos, fils de l'historien Éphore, d'avoir divinisé l'eunuque Hermias, qui avait été d'abord esclave, puis tyran. Aristote fut naturellement condamné et mourut bientôt après à Chalcis en Eubée, où il s'était réfugié.

Léosthène était déjà en pleine activité. En nouant des rapports avec les Étoliens, il s'était ménagé la possibilité de pénétrer rapidement dans le nord de la Grèce, d'occuper les Thermopyles, par exemple, sans être forcé de se frayer par les armes un chemin à travers la Béotie et de passer devant la Cadmée. Il fit. voile avec ses mercenaires vers l'Étolie, et, avec les 7.000 hommes de renfort qu'il y trouva, il se dirigea vers les Thermopyles. Cependant la déclaration de guerre avait été votée à Athènes. Le peuple d'Athènes, disait le décret, voulait défendre la liberté commune des Hellènes, délivrer les villes de leurs garnisons. A cette fin, l'on armerait une flotte de quarante quadrirèmes et de deux cents trirèmes : tous les Athéniens, jusqu'à l'âge de quarante ans, prendraient les armes ; les milices de trois tribus garderaient le pays ; les sept autres se tiendraient prêtes à partir pour la guerre : en outre, des ambassadeurs seraient envoyés aux différents États de l'Hellade pour leur annoncer que le peuple d'Athènes, qui autrefois déjà, regardant l'Hellade comme la patrie une et commune de tous les Hellènes, avait repoussé en combattant sur mer le joug des Barbares, aujourd'hui encore, pour le salut commun de l'Hellade, croyait devoir combattre sur terre et sur mer, avec son or et son sang[10].

Ce manifeste belliqueux dut faire sur les Hellènes une impression extraordinaire. Les gens raisonnables[11] pensaient bien qu'Athènes entreprenait une chose glorieuse, mais oubliait l'utile ; qu'elle partait en guerre avant l'heure ; qu'à vouloir risquer la lutte contre les troupes invincibles de la Macédoine, elle s'exposait au sort de Thèbes. Mais cette attitude hardie d'Athènes était précisément de nature à réveiller même chez les indécis le vieil amour de la liberté, et à faire éclater la haine de l'étranger. La Macédoine était dégarnie de troupes pour l'instant, et la situation de l'empire était telle, que tout pouvait être bouleversé au moindre choc venant de l'extérieur. C'était maintenant ou jamais qu'Athènes pouvait espérer remporter la victoire. Qu'un coup décisif réussit avant que Cratère eût passé l'Hellespont avec ses vétérans, et tout semblait gagné.

Pendant que Léosthène marchait de l'Étolie pour aller occuper les Thermopyles, les ambassadeurs athéniens couraient de tous côtés pour inviter les Hellènes à une alliance contre les Macédoniens. L'accueil qu'on leur fit dépendait de la haine qu'on éprouvait pour les Macédoniens, et surtout des inimitiés entre voisins, dont l'ardeur venait de se rallumer. Les Locriens et les Phocidiens[12] s'armèrent pour s'unir à Léosthène ; les Béotiens n'en tinrent que plus fortement pour la Macédoine. Douze ans auparavant, ils avaient voté et exécuté la destruction de Thèbes et s'étaient partagé son territoire : ils pouvaient prévoir que. si les confédérés avaient la victoire, Thèbes serait restaurée et se vengerait sur eux de ce qu'elle avait souffert[13]. La Macédoine était leur seul appui.

Déjà Léosthène avait atteint les Thermopyles avec son armée. L'armée athénienne, composée de 5.000 citoyens pesamment armés, 300 cavaliers et 2.000 mercenaires, s'avança par la route de Béotie pour rejoindre Léosthène. Afin d'empêcher la jonction, les Béotiens, réunis aux Macédoniens de la Cadmée et des villes d'Eubée[14]. avaient établi un camp devant l'entrée du défilé du Cithéron, sur l'emplacement de Platée. La route était barrée aux Athéniens. Léosthène accourut des Thermopyles avec une partie de ses troupes, pour gagner à travers la Béotie les défilés de Platée. Un combat s'engagea, le premier de cette guerre : les Béotiens furent battus ; Léosthène éleva des trophées. rallia les Athéniens et regagna à marches forcées les Thermopyles. Avec son armée, forte maintenant de 30.000 hommes[15], il avait l'intention d'y attendre les Macédoniens, ou peut-être de se porter à leur rencontre jusqu'aux défilés de Tempé, si la Thessalie se soulevait à la nouvelle de cette victoire.

Comment Antipater avait-il pu laisser la situation s'aggraver à ce point ? Pourquoi n'était-il pas descendu depuis longtemps vers le sud avec ses troupes ?

Sa position était des plus critiques. L'ordre d'Alexandre qui l'appelait en Asie avait dû ébranler sa situation dans le pays : il était toujours en lutte avec la reine Olympias ; et naturellement, cet ordre, qui semblait lui avoir fait perdre la partie, avait singulièrement augmenté en Macédoine le nombre ales partisans de la reine. La mort du roi et les arrangements pris par les officiers supérieurs après une lutte violente lui avaient bien attribué de nouveau le gouvernement de la Macédoine, mais sa situation n'en valait guère mieux. Il avait, il est vrai, à sa disposition une flotte de cent dix voiles, qui venait d'apporter de grandes sommes d'argent, et avec cet argent, il avait assez de ressources pour faire ses armements : mais, après tant de levées faites pour l'armée d'Asie, la Macédoine était épuisée de jeunes gens en âge de porter les armes. Antipater n'avait guère plus de 15.000 hommes sous les armes, tandis que dans l'Hellade, où depuis la nouvelle de la mort du roi l'effervescence grandissait de jour en jour, des milliers de mercenaires étaient prêts à s'enrôler immédiatement contre la Macédoine[16]. Sans doute, l'important était d'arriver le plus tôt possible en Thessalie, aux Thermopyles, avec une armée qui, appuyée sur les garnisons de la Cadmée et des villes d'Eubée, étoufferait le mouvement avant qu'il ne prît une tournure plus sérieuse. Mais déjà la Thrace était en proie à une fermentation des plus inquiétantes ; le prince des Odryses, Seuthès, fit un appel aux armes[17], et Lysimaque ne pouvait arriver assez vite de Babylone pour faire face au danger dont un soulèvement en Thrace menaçait déjà les frontières de la Macédoine. Les tribus barbares du nord et les Illyriens ne resteraient sans doute pas en arrière ; on pouvait le prévoir. Déjà même quelques tribus des Molosses, suivant le mouvement commencé dans l'Hellade, se mettaient en insurrection[18]. C'étaient la Petite et la Grande-Phrygie qui auraient pu envoyer le plus directement du secours ; mais, d'après les décisions prises à Babylone, ces forces devaient appuyer l'expédition d'Eumène contre la Cappadoce. Cratère, qui devait se rendre en Macédoine, était encore en Cilicie avec ses vétérans. Antipater envoya vers lui pour le prier de hâter sa marche autant que possible. Il envoya aussi demander du secours à Léonnatos, qui devait occuper la Phrygie ou l'Hellespont, et lui fit offrir la main de sa fille[19]. Ses ambassadeurs coururent à Athènes et dans les villes du Péloponnèse ; mais ils durent bientôt se convaincre, à Athènes en particulier, que la rupture était certaine et imminente.

Antipater réunit en toute hâte ce qu'il avait de soldats pour garantir la Macédoine contre des incursions venant des Épirotes, des Illyriens et des Thraces ; il y laissa Sippas à la tête de quelques troupes, avec ordre de les renforcer en faisant le plus d'enrôlements possible. Lui-même partit avec sa petite armée (13.000 fantassins et 600 cavaliers) vers le sud, après avoir donné ordre à la flotte de suivre l'expédition en longeant la côte. Grâce à la promptitude de ces mesures, il put être en Thessalie avant qu'un soulèvement général n'éclatât[20]. Les quatre provinces thessaliennes lui fournirent leur contingent de cavalerie. En fait de cavalerie du moins, il était supérieur à l'ennemi.

Le détail des opérations militaires qui suivent ne se voit pas nettement dans les auteurs. Si l'armée des Hellènes se tenait aux Thermopyles et se contentait de les défendre, Antipater, avec son infanterie plus faible de moitié, était hors d'état de forcer le passage. Déterminé à attendre l'arrivée des renforts sur lesquels il pouvait compter, et nourrissant, d'autre part, l'espoir fondé qu'à la longue les confédérés ne resteraient pas unis et serrés les uns contre les autres[21], il se contenta de franchir le Sperchios et d'occuper Héraclée, où se séparent les routes qui montent vers la Doride et vers les Thermopyles.

Cette lenteur, le nombre évidemment restreint des troupes dont disposait Antipater, enfin le désir d'encourager la bonne volonté des Hellènes par une victoire et de rallier plus d'adhérents à la Ligue, toutes ces raisons pouvaient bien décider Léosthène à franchir les défilés et à provoquer l'ennemi au combat par une série d'escarmouches[22]. Enfin, il réussit à amener l'ennemi sur le terrain. Avec ses forces supérieures, le succès ne pouvait être douteux, d'autant plus que les cavaliers thessaliens passèrent à l'ennemi ; on ignore si c'est avant ou pendant la bataille. Antipater repoussé se retira dans son camp, et, comme les cavaliers thessaliens barraient le passage du Sperchios, il garda ses troupes sous les armes, jusqu'au moment où ceux-ci se dirigèrent sur Lamia pour s'y loger plus commodément chez les particuliers. Aussitôt qu'il vit le passage libre, il franchit le fleuve, courut à Lamia, surprit la ville et s'y établit solidement[23].

Ce combat, qui dut se livrer au milieu de l'été, fut regardé et à juste titre par les Hellènes comme un grand succès ; enflamma partout l'enthousiasme des patriotes. Seules, les villes qui se sentaient menacées par leur haine ou leur arrogance restèrent fidèles aux Macédoniens. La Thessalie tout entière entra dans le mouvement : la Macédoine n'avait plus pour elle que la Thèbes de Phthiotide, Pélinnæon, que le roi Philippe avait grandie aux dépens des villes voisines, et Héraclée au pied de l'Œta, qui avait à craindre une recrudescence de haine chez les Œtéens et les Maliens[24]. Les Ænianes, les Dolopes, les Acarnaniens d'Alyzia abandonnèrent le parti macédonien : les autres Acarnaniens lui restèrent fidèles, par haine contre les Étoliens qui leur avaient arraché Œniadæ. Quoique l'Eubée fût tenue en bride par une forte garnison macédonienne, les Carystiens passèrent aux Hellènes. La forte garnison de la Cadmée empêcha les Thébains de revenir et de reconstruire leur ville, et, parmi les villes de la Béotie, aucune n'embrassa la cause de la liberté, qui signifiait pour elles le rétablissement de la domination de Thèbes et sa vengeance[25]. Les Péloponnésiens eux-mêmes, qui jusqu'ici s'étaient tenus prudemment à l'écart, commençaient à s'agiter plus vivement depuis le combat sur le Sperchios. Des ambassadeurs athéniens, entre autres Hypéride et Polyeucte de Sphettos, allaient de ville en ville : ils furent rejoint ; par Démosthène qui, depuis son exil après l'affaire d'Harpale, séjournait le plus souvent à Trœzène et à Égine. Argos, Sicyone, Phlionte, Épidaure  et ce qu'on appelait l'Akté d'Argolide, Élis, la Messénie, se joignirent à la Ligue, malgré les efforts contraires des ambassadeurs macédoniens ; en compagnie de Pythéas et de Callimédon, les deux orateurs récemment expulsés d'Athènes, ceux-ci se présentèrent dans une assemblée des Arcadiens en face des députés athéniens, et, après un échange de discours et de répliques violentes, les Arcadiens se déclarèrent, eux aussi, pour les alliés[26].

Ils ne sortirent. pas de chez eux cependant, sous prétexte peut-être que Corinthe leur barrait le passage. Il y avait là, en effet, une garnison macédonienne[27]. Mégare aussi tenait pour les Macédoniens ; l'Achaïe se tenait tranquille depuis le désastre de Chéronée : quant à Sparte, depuis sa défaite en 330, elle avait en Macédoine cinquante otages, pris parmi les nobles.

La Ligue de Corinthe, sur laquelle reposait l'influence macédonienne en Grèce, était en pleine dissolution. Elle était remplacée par une Ligue hellénique avec une Diète qui la dirigeait[28], une armée alors victorieuse, et la flotte athénienne de 40 quadrirèmes et 200 trirèmes qui allait prendre la mer, flotte de beaucoup supérieure à celle des Macédoniens, tant pour le nombre que pour la grandeur des bâtiments.

Mais le coup le plus sensible pour Antipater, c'était la défection de la Thessalie. Le, seul avantage qu'il possédât jusqu'ici, il en était privé, depuis que les 2.000 cavaliers thessaliens avaient passé à l'ennemi. Cette désertion était due surtout, paraît-il, à l'hipparque Ménon, dont la fille Phthia avait épousé le roi d'Épire Æacide. Cette trahison non seulement mettait Antipater hors d'état de tenir la campagne contre les alliés, mais coupait ses communications avec la Macédoine, du moins celles par voie de terre, et il en serait de mémo par mer, si la flotte athénienne arrivait avec toutes ses forces. L'armée ennemie pouvait, au contraire, par suite de l'accession de tant d'alliés nouveaux, faire venir sans cesse de nouveaux renforts : l'Eubée elle-même n'était plus sûre depuis la défection de Carystos, et les Béotiens étaient entourés à peu près de tous côtés d'ennemis exaspérés. Dans ces circonstances critiques, Antipater n'avait plus guère d'autre parti à prendre quo de se maintenir à tout prix dans Lamia, où il s'était jeté, en attendant l'arrivée des renforts d'Asie. La situation de la ville, son acropole élevée, ses remparts prêtaient à la résistance, et son port de Phalara, à un mille de la ville, permettait de rester en communication avec la flotte. Antipater répara et augmenta les fortifications, accumula des armes, des machines de guerre et du matériel de toute sorte, fit des provisions de bouche autant qu'il en put trouver. La petite rivière de l'Achéloos, qui traversait la ville, fournissait de l'eau potable à discrétion[29].

Léosthène avait suivi l'ennemi avec toute l'armée confédérée jusqu'à Lamia Pour se couvrir, il établit des retranchements munis d'un fossé, et mena son armée rangée en bataille contre la ville. Vu le tempérament de son armée, il tenait à éviter, si faire se pouvait, un long siège. Comme l'ennemi se renfermait derrière les murailles et que rien ne pouvait le décider à une sortie, Léosthène essaya de prendre la ville d'assaut. Il renouvela l'attaque chaque jour avec la plus grande vigueur : on le repoussa avec un courage et une ténacité égale. Les alliés éprouvèrent des pertes considérables, et Léosthène comprit qu'il ne pouvait emporter la ville de vive force. Il entreprit alors un blocus en règle et ferma toutes les approches de la ville ; notamment les communications avec Phalara et la mer furent tout à fait coupées. On commença à entourer la ville d'un mur avec fossés, qui isolait complètement les assiégés. Vu le grand nombre d'hommes enfermés dans la ville, il y avait lieu d'espérer que les provisions seraient bientôt épuisées et que le manque de vivres forcerait Antipater à se rendre[30].

On était à l'équinoxe d'automne, époque où la Ligue étolienne avait coutume de se réunir pour choisir un nouveau stratège[31]. Les Étoliens demandèrent à Léosthène la permission de s'en retourner dans leur pays pour y vaquer à leurs affaires locales. Le prétexte était-il sincère, ou bien étaient-ils déjà las d'une guerre qui donnait beaucoup de fatigue et de peine sans le moindre butin, toujours est-il qu'ils retournèrent dans leur pays, et ils formaient le quart de l'armée. Léosthène cependant restait assez fort pour continuer le blocus de la ville. La disette commençait à s'y faire cruellement sentir, et Antipater se vit obligé d'entamer des négociations. Il offrait la paix, mais Léosthène voulait qu'il se rendît sans conditions[32]. Plus d'espoir pour Antipater : de jour en jour l'enceinte construite par l'ennemi devenait plus solide et plus épaisse ; des sorties tentées contre les travaux ne servaient qu'à empêcher le soldat de perdre dans l'inaction absolue sa dernière espérance et ce qui lui restait d'énergie. C'est dans une de ces sorties que Léosthène, se trouvant dans un fossé récemment creusé, reçut une pierre de fronde à la tête : il s'affaissa ; on le transporta évanoui dans son camp ; trois jours après, il était mort[33].

La mort de Léosthène était un coup terrible pour la cause des alliés. Bon soldat et général capable, il avait la confiance absolue des alliés[34], et son nom attirait de loin comme de près les bandes de mercenaires. Les résultats obtenus jusqu'alors avaient répondu aux plus belles espérances des coalisés ; aucun accident n'était survenu, et, sous sa direction, la guerre hellénique, comme on l'appelait à Athènes[35], paraissait devoir aboutir au plus brillant succès.

Sa mort frappait au cœur la puissance des coalisés et lui enlevait sa vitalité. Plus on s'était promis de grandes choses sous son commandement, plus on avait joyeusement célébré de sacrifices, de fêtes et de processions aux messages de victoire qu'il envoyait incessamment du camp, plus on s'était abandonné à l'ivresse du succès, plus le découragement fut profond à Athènes quand on apprit sa mort. On exalta par des panégyriques outrés et des lamentations le deuil du grand mort et les regrets accordés à sa renommée. La fiancée du général, la fille d'un Aréopagite considérable, se donna la mort en disant que vierge encore, elle était déjà veuve, et que nul autre n'était digne de posséder la fiancée de Léosthène[36]. On fit au défunt les plus belles funérailles[37] ; le peuple athénien décida ensuite qu'il y aurait une fête des Morts au Céramique, et Hypéride, l'homme d'État qui était alors à la tête des affaires, fut chargé de prononcer l'oraison funèbre de Léosthène et des citoyens morts dans la campagne de Lamia[38].

Il s'agissait maintenant de nommer à la place de Léosthène un général à qui on pût confier la direction supérieure de la guerre[39]. On craignait que le peuple ne choisît Phocion, qui était à l'époque le seul général en vue à Athènes ; mais Phocion avait toujours entretenu d'excellents rapports avec les' gouvernants de la Macédoine, et il s'était dès le début opposé à la guerre. D'ailleurs, sa prudence et son aversion pour les mesures décisives auraient entravé la marche des opérations, peut-être même amené une solution à l'amiable, tandis qu'on se flattait encore de l'espoir que la puissance macédonienne serait bientôt humiliée. C'est pourquoi le parti de la guerre à Athènes mit en avant un homme d'ailleurs sans influence qui conjura le peuple de ne pas choisir Phocion pour général, disant qu'il honorait en lui son plus vieil ami, qu'il avait été son camarade d'école, mais qu'on pouvait bien ne pas exposer aux périls.de la guerre le plus grand héros qu'il y eût à Athènes, celui qu'on devait réserver pour le péril suprême. Après quoi il proposa le nom d'Antiphilos, et Phocion appuya sa proposition en disant qu'il ne connaissait pas cet excellent orateur, son plus vieil ami, mais qu'il lui saurait gré à l'avenir du zèle qu'il avait mis à lui rendre service. Le peuple choisit donc pour général cet Antiphilos qui, bien qu'incapable de remplacer complètement Léosthène aux yeux des Athéniens, fit preuve cependant de courage et d'habileté dans le commandement[40].

On doit trouver étonnant que Démosthène, qui avait été si longtemps le chef du parti anti-macédonien, ne fût pas encore revenu, alors que la guerre durait déjà depuis plusieurs mois. Il est possible qu'Hypéride, qui avait été un de ses accusateurs dans l'affaire d'Harpale, ait désiré tenir à distance le grand orateur, auquel il lui aurait fallu céder le pas à la tribune. Il est possible aussi que, étant donné l'attitude de Démosthène pendant la guerre de Sparte en 330 et lors de l'arrivée d'Harpale, où il avait déconseillé une nouvelle lutte contre la Macédoine, Léosthène ait pensé qu'il s'opposerait encore à la guerre, malgré les chances de succès[41]. Cependant sa conduite dans le Péloponnèse, lorsqu'il s'était joint aux ambassadeurs athéniens pour recruter des adhérents à la ligue contre la Macédoine, prouvait bien qu'on pouvait compter sur son approbation ; et maintenant que la mort du grand capitaine avait jeté le découragement au dedans et en dehors d'Athènes, on pouvait trouver opportun de ne pas se priver de gaieté de cœur de l'appoint d'un nom aussi respecté et aussi illustre parmi les Hellènes[42].

Sur la proposition de Démon de Pæania, cousin de Démosthène, le peuple décréta son rappel : une trirème fut dépêchée pour aller le chercher à Égine, où il se trouvait en ce moment. Quand il débarqua, les magistrats de la ville, les prêtres, une foule immense se rendit à sa rencontre et le reçut avec des cris do joie. Il leva les mains vers le ciel pour remercier les dieux, disant que son retour était plus beau encore que celui d'Alcibiade, car il ne revenait pas par la force, mais rappelé par l'amour du peuple[43]. Quant à l'amende à laquelle il avait été condamné et qui ne pouvait être remise, on trouva un expédient pour l'acquitter ; le peuple le chargea du soin d'orner l'autel pour la fête de Zeus Sauveur, et, au lieu de la somme habituelle, on lui compta le montant de l'amende qu'il avait à payer.

Pendant que ces événements se passaient à Athènes, les choses avaient bien changé sur le théâtre de la guerre, et en faveur des Macédoniens. Aussitôt après la mort de Léosthène, Antipater avait détruit une partie des lignes ennemies et gagné de l'espace, ce qui lui permit de faire des approvisionnements suffisants et d'attendre l'arrivée d'une armée de secours. Lysimaque avait déjà amené des troupes en Thrace, et de ce côté la Macédoine n'avait plus rien à craindre. Mais surtout Léonnatos approchait. Hécatæos, le tyran de Cardia, qu'Antipater lui avait dépêché, l'avait rencontré marchant du côté d'Eumène, qu'il devait aider à soumettre la Cappadoce : il lui avait exposé que les Macédoniens étaient serrés de près à Lamia ; que de prompts secours étaient nécessaires ; qu'on devait d'abord parer au danger le plus pressant. Comme il s'agissait de nuire à un ancien ennemi, le tyran de Cardia avait redoublé de zèle. En même temps, Léonnatos recevait une lettre de Cléopâtre, sœur d'Alexandre et veuve du roi d'Épire, qui l'invitait à venir à Pella, en lui disant qu'elle avait le désir de se marier avec lui. Aucune nouvelle ne pouvait être plus agréable à cet ambitieux ; son armée était prête, la défaite des Hellènes à peu près certaine ; il devenait le sauveur de la Macédoine, éclipsait Antipater, prenait une influence décisive dans l'empire d'Alexandre, et la main de la reine achevait de combler ses vœux. Il abandonna l'expédition de Cappadoce, retourna en Europe, et, ralliant en route une foule de jeunes Macédoniens qui accouraient de tous côtés pour se joindre à sa troupe, il traversa la Macédoine pour aller en Thessalie débloquer Antipater, à la tête de 20.000 hommes de pied et de 2.500 cavaliers[44].

On pouvait être alors au deuxième mois de l'année 322. L'armée des alliés n'était plus au complet : les Étoliens n'étaient pas revenus, et les contingents de plusieurs États grecs avaient regagné leurs foyers pour l'hiver[45]. C'est à ce moment aussi, semble-t-il, qu'Aryptæos abandonna la cause des alliés avec ses Molosses[46]. Il n'était plus possible, avec des forces ainsi réduites, de partager l'armée en deux corps, dont l'un continuerait le siège de Lamia, tandis que l'autre marcherait à la rencontre du gouverneur de Phrygie. L'essentiel était d'empêcher la jonction des deux armées macédoniennes, et le seul moyen, c'était une victoire rapide et décisive sur Léonnatos. Aussi le siège fut-il aussitôt levé, le camp incendié, les bagages et les invalides transportés à Méliteia, ville forte située au milieu des montagnes, sur la grande route de Lamia en Thessalie[47]. L'armée hellénique, forte de 22.000 fantassins et de plus de 3.500 cavaliers conduits par Ménon, l'hipparque de la cavalerie thessalienne, s'avança sous le commandement en chef d'Antiphilos au-devant de l'ennemi[48]. Les deux armées se rencontrèrent dans une plaine qui, entourée de hauteurs boisées, aboutissait d'un côté à un marais couvert de joncs. C'était un excellent champ de bataille pour la cavalerie, qui faisait la force de l'armée des coalisés. Un combat de cavalerie s'engagea qui se prolongea longtemps et fut mené avec vigueur : finalement, les escadrons macédoniens ne purent résister davantage au nombre et à la supériorité marquée de la cavalerie thessalienne. Ils furent rompus ; une partie fut jetée dans le marais, et parmi eux Léonnatos, qui avait combattu avec sa vigueur et son courage habituels. Couvert de blessures, il s'affaissa et mourut : c'est à grand peine que les siens purent arracher le corps de leur général à l'ennemi victorieux. Pendant ce combat de cavalerie, l'infanterie des deux côtés n'avait pas bougé. Dès que la victoire se fut décidée en faveur des alliés, la ligne macédonienne se retira sur les hauteurs boisées, soit qu'elle craignît d'être enfoncée par les Thessaliens enivrés de leur victoire, ou qu'elle eût reçu l'ordre exprès de cesser le combat[49]. Les Thessaliens cherchèrent à plusieurs reprises à s'emparer des hauteurs, mais sans succès. Épuisés par un combat de plusieurs heures, les chevaux ne pouvaient plus servir à de nouvelles tentatives. Les alliés érigèrent un trophée sur le champ de bataille et se retirèrent dans leurs positions.

En dépit de leur victoire, les alliés n'avaient rien gagné, puisqu'ils n'avaient pas pu anéantir toute l'armée de secours. C'était un insuccès irréparable, car, le lendemain de la bataille, Antipater, s'échappant de Lamia où l'on n'avait pas pu laisser de corps d'observation, fit sa jonction avec l'armée de secours, dont le gros n'avait pas été entamé. Pour lui, l'issue de la journée précédente était décidément favorable : Léonnatos eût été un rival dangereux, et, s'il avait été vainqueur, Antipater sauvé par lui n'aurait pu jouer à côté de lui qu'un rôle secondaire. Maintenant, au contraire, il héritait, par la force des choses, du commandement de l'armée même qu'avait amenée Léonnatos ; et, sans être supérieur aux alliés, car sa cavalerie avait été fortement éprouvée, il était du moins en état de tenir la campagne en pays ennemi. Évitant les plaines et les moindres escarmouches, il se retira lentement de la partie méridionale de la Thessalie en suivant les hauteurs généralement boisées, et prit enfin position à proximité de la Macédoine, de façon à pouvoir faire venir les renforts et les provisions nécessaires[50]. Antiphilos, avec l'armée des alliés, campa dans la plaine de Thessalie ; il n'osait attaquer les Macédoniens dans leurs fortes positions, et il se vit obligé d'attendre leurs mouvements ultérieurs.

Cependant, la guerre sur mer avait pris une tournure à laquelle on ne pouvait guère s'attendre en comparant les forces navales des deux parties belligérantes au commencement des hostilités. Dans l'état actuel de nos sources, on ne peut guère en distinguer que partiellement les diverses phases.

Diodore est le seul auteur qui donne des indications quelque peu suivies. Après avoir conduit le récit de la guerre sur le continent jusqu'à la défaite de Léonnatos et la retraite d'Antipater vers la frontière de Macédoine, il continue ainsi : les Macédoniens étant maîtres de la mer, les Athéniens armèrent de nouveaux vaisseaux pour les joindre à ceux qui tenaient déjà la mer, ce qui portait leur flotte à 170 bâtiments ; celle des Macédoniens en comptait 240, commandés par le navarque Clitos. Clitos, opposé au navarque athénien Euétion, fut vainqueur dans deux batailles, et coula un grand nombre de vaisseaux ennemis près des îles Échinades. Or, ces îles sont situées sur la côte étolienne : comme on a jugé impossible que la guerre maritime ait eu lieu dans ces parages et qu'il se soit même livré deux batailles navales, on a supposé que Diodore a confondu peut-être les lies Échinades avec le port d'Échinos, à quelques lieues à l'est de Phalara, ou qu'il veut parler peut-être des îles Lichades, situées à proximité, à la pointe nord-ouest de l'Eubée.

Au commencement de la guerre, les Athéniens avaient décidé d'armer 40 vaisseaux à quatre rangs de rames et 200 trirèmes, tandis que Clitos ne pouvait alors mettre en mer que 110 bâtiments. Même en distrayant de ces 240 navires un nombre considérable de vaisseaux pour protéger la côte et les ports athéniens, la flotte active eût été bien supérieure encore à celle des ennemis, si l'on avait mis toute la diligence nécessaire aux armements. Qu'Antipater, retiré à Lamia quand la défection de la Thessalie était déjà consommée, ait pu faire ses approvisionnements de vivres et de matériel par Phalara et la mer, cela prouve que la flotte athénienne n'avait pas encore commencé son action en août, ni même en septembre. D'autre part, si la flotte macédonienne, qui au début de la guerre n'était que de 110 vaisseaux, s'est élevée à 240, les renforts n'ont pu lui arriver que de Cypre, de la Phénicie et de la Cilicie. Du reste, Alexandre lui-même, peu de temps avant sa mort, en apprenant que la Grèce commençait à remuer, avait donné l'ordre de tenir tout prêts 1.000 vaisseaux de guerre[51].

A Athènes aussi on devait savoir que Clitos attendait ces renforts importants. Cette considération explique pourquoi l'on mit à la mer un nombre si considérable de vaisseaux, pour écraser Clitos avant qu'il n'eût reçu ses renforts, ou du moins pour barrer le passage à la flotte auxiliaire et l'arrêter aussi loin que possible à l'est. On pouvait peut-être espérer dans ce cas que les Rhodiens, qui avaient déjà chassé de chez eux leur garnison macédonienne, réuniraient leurs vaisseaux à ceux des Athéniens.

Depuis que Lamia étroitement assiégée était coupée du port de Phalara, la flotte macédonienne n'avait plus rien à faire dans les eaux étroites du golfe Maliaque ; elle n'aurait donc eu aucun motif de livrer deux batailles navales, comme on veut le faire dire à Diodore, si même deux victoires complètes n'avaient dû apporter aucun soulagement à l'armée de Lamia. Le navarque Clitos devait avant tout rallier ces renforts expédiés d'Asie, afin d'opérer, en débarquant sur les côtes des ennemis, des diversions qui rappelleraient leur armée de terre, ou du moins d'empêcher par des démonstrations énergiques que les alliés rentrés dans leur foyers pour l'hiver, les Étoliens, par exemple, ne retournassent à l'armée fédérale en Thessalie.

Ici se place une anecdote, dont Plutarque parle à plusieurs reprises et d'où l'on peut, ce semble, tirer quelque renseignement. Clitos, dit-il, après avoir détruit à Amorgos deux ou trois vaisseaux helléniques, s'était fait appeler Poséidon et avait pris le trident[52]. Il dit encore, à propos de cette bataille navale, qu'à Athènes on se promettait un brillant succès ; qu'un beau jour Stratoclès avait traversé en toute hâte le Céramique, une couronne sur la tête, annonçant que la flotte athénienne avait remporté une grande victoire, et demandant en conséquence qu'on offrit des actions de grâces aux dieux et un repas au peuple. Au milieu du banquet, pendant que les citoyens s'abandonnaient à la joie, les débris de la flotte vaincue rentraient au Pirée. Comme les Athéniens voulaient rendre Stratoclès responsable de leur déception, il eut l'impudence de répondre : Eh bien ! qu'ai-je fait de mal en vous tenant en joie pendant trois jours[53] ?

Peut-être faut-il voir une conséquence immédiate de cette défaite dans l'incident que Plutarque raconte dans la Vie de Phocion, après la nomination d'Antiphilos comme successeur de Léosthène et avant la bataille livrée par Léonnatos en Thessalie. Des vaisseaux macédoniens se seraient montrés à Rhamnonte ; une troupe considérable de Macédoniens et de mercenaires aurait débarqué sous la conduite de Micion, et, poussant au loin ses incursions dévastatrices, aurait ravagé toute la Paralia. Le narrateur retrace avec les couleurs les plus vives l'effet produit à Athènes par cette surprise. Les Athéniens s'attroupent sur la place publique ; chacun donne son avis, l'un, qu'il faut occuper les hauteurs, l'autre, qu'il faut lancer la cavalerie sur le flanc de l'ennemi, si bien que Phocion s'écrie : Par Héraclès ! combien voilà de stratèges et peu de soldats ! Il finit par réunir une troupe d'hoplites et marche à leur tête contre l'ennemi : mais à peine les a-t-il rangés en ligne que chacun se lance en avant, l'un plus vite que l'autre, comme s'il allait à lui seul chasser l'ennemi ; puis, voyant que l'affaire devient sérieuse, chacun regagne son rang en toute hâte, méritant les reproches amers du stratège qui leur disait : Vous avez abandonné deux fois votre poste, celui que votre stratège vous avait donné, celui que vous aviez pris vous-mêmes. Malgré cela, le vieux et brave général réussit à battre les Macédoniens. Beaucoup furent tués, parmi eux Micion[54].

A la nouvelle de la défaite d'Amorgos, la partie de la flotte destinée à protéger la côte de l'Attique s'est sans doute concentrée rapidement devant Munychie et le Pirée, pour recueillir les débris de l'Armada vaincue et couvrir les ports. Il est probable que Clitos, en les voyant garantis de la sorte, après la tentative infructueuse sur Rhamnonte, n'en lit pas une seconde et se porta du côté où il pouvait rendre le plus de services pour la guerre de Thessalie. Le mieux qu'il pouvait faire était d'empêcher les Étoliens de rejoindre l'armée, jusqu'à ce que Léonnatos se fût avancé assez loin pour débloquer Lamia ; et si Léonnatos avait déjà succombé, si Antipater devenu libre avait pris position au delà du Pénée, la diversion sur les côtes étoliennes devenait encore plus nécessaire.

Si, au commencement de la guerre hellénique, les Athéniens avaient résolu de mettre en ligne un grand nombre de vaisseaux, après cette défaite et à voir la tournure que prenaient leurs affaires en Thessalie, il était grand temps de le faire. Dans ce qu'on est convenu d'appeler les archives de la marine trouvent des listes tronquées de vaisseaux, de matériel, de sommes d'argent, etc., qui ont été transmises lors dm renouvellement des fonctionnaires, dans l'été de 322 et de 321[55]. On y voit que des vaisseaux ont été envoyés à Aphètes[56], à l'entrée du golfe de Pagase, probablement pour assurer à l'année de Thessalie ses communications avec la mer ; que d'autres ont été expédiés ensuite sous le commandement de Métrobios : c'était peut-être un envoi provisoire, en attendant que le reste de l'escadre qu'on avait décidé d'armer fût prête à Partir pour la côte de l'Étolie. Parmi ces armements complémentaires, on voit une quinquérème, la première qui ait été lancée à Athènes[57].

C'eut uniquement du passage cité de Diodore qu'il ressort qua la flotte athénienne succomba dans une seconde bataille navette. S'il indique les deux batailles comme livrées près des îles Échinades, c'est peut-être qu'il a pris ses notes un peu à la tee ou qu'il y a une lacune dans le texte. En tout cas, on ne distingue plus quel lien chronologique il y a entre cette seconde bataille sur les côtes de l'Étolie et les opérations en Thessalie.

Cratère, le prostate du royaume, était arrivé d'Asie vers le mois de mai ou de juin 322, ayant avec lui les 40.000 vétérans de la grande armée macédonienne, 1.000 frondeurs et archers perses, et 1.500 cavaliers. Il traversa la Macédoine sans s'arrêter et, s'avançant rapidement sur la Thessalie, fit sa jonction avec Antipater, auquel il abandonna le commandement supérieur, en sa qualité de stratège autocrate, de la Macédoine et de l'Hellade. L'armée ainsi grossie comptait maintenant plus de 40.000 fantassins, 3.000 archers et frondeurs, 5.000 cavaliers. Elle s'avança aussitôt à l'intérieur de la Thessalie et prit position aux bords du Pénée.

L'armée des alliés se trouvait dans la plaine au sud du fleuve, du côté des montagnes : elle était en assez mauvais état, diminuée de beaucoup de contingents grecs qui, au printemps, après la retraite des Macédoniens, avaient regagné leurs foyers, les uns lassés de cette campagne sans résultat, les autres croyant la partie gagnée, les autres enfin mus par des jalousies mesquines. Les forces des alliés ne dépassaient pas 25.000 hommes pour l'infanterie et 3.500 pour la cavalerie. Ce qui était plus fâcheux encore, c'est que cette armée était inférieure à celle des ennemis non seulement en nombre, mais aussi en expérience et en discipline. Elle comptait beaucoup de jeunes officiers, qui, pour s'entendre avec leurs subordonnés, devaient se montrer d'autant plus conciliants qu'ils avaient moins de capacité réelle et d'expérience militaire pour asseoir leur autorité. A mesure que la situation des alliés empirait, le désordre augmentait dans les masses et l'indécision dans le conseil de guerre. Ils auraient dû à tout prix se tenir sur la défensive, d'autant plus qu'ils étaient presque inattaquables sur la pente de la montagne, qu'ils pouvaient compter que des troupes fraîches leur arriveraient des États grecs, et que leurs communications étaient assurées avec le pays et avec la mer. Mais l'ennemi était proche et les pressait de jour en jour davantage. L'impatience dans l'armée grecque augmentait d'une façon inquiétante[58]. Confiants dans la cavalerie thessalienne, dans les avantages du terrain et la solidité de leurs positions dans la montagne, qui leur restaient en cas de retraite, les alliés décidèrent de livrer bataille.

Au sud du Pénée s'étend, à deux milles environ vers le sud, la plaine de Crannon, entourée de hauteurs que traverse la route de Larissa à Lamia et à Pagase[59]. L'armée des alliés était campée sur les hauteurs au sud, tandis qu'Antipater avait passé le fleuve un peu au-dessus de Larissa, et de là cherché à différentes reprises à forcer l'ennemi au combat. Enfin, le 7 août, jour anniversaire de Chéronée, les colonnes de l'infanterie grecque descendirent dans la plaine et se rangèrent en bataille. Sur leur flanc droit chevauchaient les escadrons de la cavalerie thessalienne[60]. L'armée macédonienne se trouva bientôt en ligne, sa cavalerie sur l'aile gauche, pour commencer le combat avec les cavaliers thessaliens, force principale des alliés. Malgré leur bravoure et leur supériorité numérique, les Macédoniens ne purent résister à l'attaque impétueuse des Thessaliens et furent obligés de battre en retraite. Cependant, Antipater avait conduit les phalanges macédoniennes contre les hoplites ennemis : ceux-ci furent enfoncés ; une sanglante mêlée s'engagea : ne pouvant résister au nombre et au poids des phalanges, les alliés cessèrent précipitamment le combat et se retirèrent en aussi bon ordre que possible sur les hauteurs, d'où ils réussirent à repousser les attaques de la grosse infanterie macédonienne, qui tenta à plusieurs reprises d'escalader les hauteurs. Mais la cavalerie des alliés, déjà victorieuse, en voyant la retraite de l'infanterie, se hâta de la rejoindre pour ne pas être coupée. Ainsi la bataille finit sans résultat, bien que la victoire penchât du côté des Macédoniens, car leurs pertes ne dépassaient pas 130 morts, tandis que les alliés avaient perdu environ 500 hommes, dont 200 Athéniens[61].

Le lendemain, Antiphilos et Ménon réunirent en conseil de guerre les généraux de leur armée, pour décider s'il fallait attendre de Grèce de nouvelles troupes et risquer une bataille décisive quand on aurait reçu des renforts suffisants, ou s'il valait mieux engager des négociations en vue de la paix. L'armée des alliés était encore assez importante pour se maintenir dans ses solides positions, et la bataille même de Crannon avait prouvé que, si l'on parvenait à égaler à peu près l'effectif des Macédoniens, on pourrait leur tenir tête : les secours ne pouvaient tarder à arriver ; avec une bonne direction et cette excellente cavalerie thessalienne, on devait pouvoir tenir l'ennemi en échec. Mais cette rencontre avait jeté le découragement dans une grande partie de l'armée : on trouvait que l'insuccès était dû à des fautes ; les derniers liens de l'entente et de la discipline se rompirent : qui pouvait dire si les villes enverraient encore des renforts dans les conditions présentes, et si les Macédoniens ne recevraient pas de leur côté de nouvelles troupes ? Il semblait encore possible d'obtenir à l'heure actuelle une paix honorable ; en présence de la Ligue de tous les Hellènes, Antipater paraissait devoir se contenter de quelques concessions. On envoya donc des députés au camp macédonien pour ouvrir des négociations au nom des alliés. Le stratège macédonien répondit qu'il ne pouvait discuter avec une Ligue qu'il ne reconnaissait pas[62] ; que les États qui désiraient la paix devaient lui faire parvenir séparément leurs propositions. Ces prétentions parurent sans doute aux alliés une exigence insolente, et les négociations furent rompues.

Cette malheureuse tentative de négociation fut plus préjudiciable à la cause hellénique que le combat de Crannon. Elle avait trahi le découragement et l'indécision des Grecs ; on s'aperçut qu'ils n'étaient nullement résolus à pousser à bout et à tout prix l'entreprise commencée. Quant à l'offre que faisait Antipater de négocier séparément avec les différents États de la Ligue, elle donnait assez aux uns et aux autres la tentation de chercher leur salut aux dépens de la cause commune. Dès lors, comment auraient-ils pu compter les uns sur les autres ? comment les uns n'auraient-ils pas craint d'être trahis, les autres d'être exploités ?

Les contingents de l'armée coalisée se trouvaient encore réunis dans une position bien fortifiée, mais l'état moral des troupes rendait impossible tout autre mouvement militaire. Des détachements macédoniens se présentèrent, sans rencontrer de résistance, devant les villes thessaliennes : n'étant pas secourues par la Ligue, les places fortes durent se rendre l'une après l'autre. Déjà les alliés, sans doute dans la crainte d'être tournés, avaient quitté leurs positions ; alors Pharsale[63], la patrie de l'hipparque Ménon, fut prise à son tour, et la cavalerie thessalienne, principale force des alliés se dispersa : la Thessalie était au pouvoir des Macédoniens. Plusieurs États de la Ligue étaient déjà entrés en pourparlers avec Antipater et Cratère. On fit sans doute aux premiers arrivés des conditions capables de séduire ceux qui hésitaient encore[64]. Athènes elle-même demanda la paix : Antipater exigea qu'on lui livrât les orateurs qui avaient parlé contre la Macédoine ; sinon, il viendrait lui-même pour en finir les armes à la main. Les négociations furent rompues là-dessus[65], mais les autres États se hâtèrent d'autant : en quelques semaines, la Ligue hellénique fut dissoute[66]. Il ne restait plus ensemble que les Athéniens et les Étoliens : ceux-là savaient qu'il leur était impossible de s'arranger avec la Macédoine et n'avaient plus que le choix entre la soumission complète ou la lutte à outrance.

Les troupes athéniennes s'étaient retirées dans leur pays : on se demandait s'il fallait continuer la guerre. Mais quand on vit l'armée macédonienne arriver de la Thessalie, franchir sans obstacle les Thermopyles, entrer en Béotie et camper près de la Cadmée, les citoyens furent à bout de courage. On s'adressa à Démade, pour le prier d'aller trouver Antipater. Mais celui-ci refusa de paraître à l'assemblée, prétextant qu'après ses condamnations pour illégalité il n'avait plus le droit de parler en public[67]. On se hâta d'annuler l'atimie dont il était frappé. Il conseilla alors d'envoyer à Antipater et à Cratère des ambassadeurs munis de pleins pouvoirs. II est vrai qu'on ne voyait plus d'autre parti à prendre ; mais, pour ne pas lui confier toute la mission à lui seul, on lui adjoignit le vieux Phocion, sur la loyauté duquel on pouvait compter. Les deux ambassadeurs partirent pour le camp macédonien à Thèbes[68].

A l'ouverture des négociations, Phocion demanda tout d'abord que l'armée macédonienne n'allât pas plus loin, et qu'Antipater conclût la paix sur place. Cratère fit remarquer ce qu'il y avait d'inacceptable dans cette prétention : l'armée campait pour le moment dans le pays d'alliés fidèles, à qui la guerre avait déjà imposé assez de charges ; il était juste qu'on entrât sur le territoire des vaincus. Antipater le prit affectueusement par la main et lui dit : Cédons, pour faire plaisir à Phocion. Mais, lorsque celui-ci parla des conditions auxquelles les Athéniens acceptaient la paix, Antipater l'arrêta : quand il était assiégé à Lamia, le général athénien lui avait demandé de capituler sans conditions il demandait de même aujourd'hui qu'on se soumit sans restriction à toutes les mesures qu'il jugerait à propos de prendre.

C'est cette réponse que les ambassadeurs rapportèrent à Athènes. On aurait pu prolonger encore la résistance derrière les remparts, ou émigrer à Salamine comme au temps de Thémistocle, mais la flotte athénienne avait été battue deux fois déjà ; il n'y avait pas de secours à attendre. Démosthène, Hypéride, Aristonicos de Marathon, Himéræos de Phalère[69], les chefs du parti anti-macédonien, se hâtèrent de quitter la ville avant que le peuple ne les sacrifiât. Une seconde ambassade fut envoyée à Thèbes pour accepter les conditions de la paix. Elle était composée de Phocion, de Démade, du vieux Xénocrate de Chalcédoine, le chef de l'Académie à cette époque : quoiqu'il ne fût pas citoyen athénien, Xénocrate fut adjoint à la députation, car c'était une des gloires du temps, et l'on se promettait quelque résultat de son intercession auprès d'Antipater et du prostate de Macédoine[70].

Quand on introduisit les ambassadeurs, Antipater leur fit un accueil aimable et leur tendit la main pour leur souhaiter la bienvenue, à tous, dit un auteur, excepté au philosophe. Celui-ci aurait dit alors qu'Antipater avait raison de rougir devant lui seul de la cruauté qu'il voulait exercer à l'égard d'Athènes ; et, quand Xénocrate voulut prendre la parole, Antipater l'interrompit d'un air mécontent et lui imposa silence[71]. Si le fait est exact, c'est peut-être qu'Antipater ne regardait pas un métèque comme autorisé à parler au nom d'Athènes. Il y a une autre version qui dit à peu près le contraire. Antipater aurait non seulement reçu le philosophe avec une parfaite courtoisie, mais il aurait même rendu plusieurs prisonniers à la liberté sur sa demande[72]. Il se peut bien que Phocion ait dit que, puisque la ville se rendait au vainqueur sans conditions, il le priait de se souvenir de l'ancienne gloire d'Athènes et des ménagements que Philippe et Alexandre avaient observés à son égard. Antipater régla sa conduite sur d'autres considérations ; il se déclara prêt à conclure la paix et une alliance avec les Athéniens, si on lui livrait Démosthène, Hypéride et leurs complices. D'après une autre version peut-être plus conforme à la réalité, il exigea que la ville fût remise complètement en son pouvoir, avec faculté de disposer de son sort par la suite[73].

Il aura certainement manifesté l'intention de changer la constitution d'Athènes, de façon à ce qu'on pût enfin avoir avec elle des relations stables ; il ne dissimula pas non plus que, comme garantie pour l'avenir, il mettrait une garnison à Munychie et l'y laisserait tant qu'il serait nécessaire. Il réclama également une indemnité de guerre et une amende ; la situation de Samos, toujours occupée par les clérouques athéniens, serait réglée à Babylone. Phocion le pria de retrancher l'article concernant la garnison macédonienne ; mais, comme Antipater riposta en demandant s'il se portait garant que les Athéniens ne violeraient pas la paix et resteraient tranquilles, il garda le silence[74], et on s'en tint aux propositions d'Antipater. Celui-ci dit qu'il ferait volontiers à Phocion toutes les concessions, excepté celles qui tourneraient au préjudice des deux parties.

Les autres ambassadeurs se déclarèrent satisfaits du traité, notamment Démade, qui avait suggéré l'idée de la garnison macédonienne[75]. Ainsi fut conclue, au commencement de septembre, la paix entre Athènes et la Macédoine, paix que Xénocrate aurait qualifiée ainsi : trop douce pour des esclaves, trop dure pour des hommes libres[76].

On était en septembre 322[77]. Les Athéniens célébraient la fête d'Iacchos, le sixième jour des grandes Éleusinies ; le cortège des initiés, précédé du dadouque couronné, s'avançait sur la route sacrée vers la plaine d'Éleusis. Là, on aperçut des troupes macédoniennes qui la traversaient pour aller occuper Munychie. Le fait a inspiré à un des historiens de cette époque une série de tristes réflexions. Il semblait, dit-il, que la cité dût sentir plus amèrement encore l'étendue de son malheur en voyant cette humiliation coïncider justement avec la procession. On se rappelait la bataille de Salamine, dont ce jour était l'anniversaire, et où les divinités d'Éleusis avaient manifesté leur présence protectrice par des signes éclatants et de grands cris à travers les airs : en ce même jour, les dieux avaient infligé à la glorieuse cité l'humiliation la plus profonde. C'est maintenant que se réalisait la prédiction de l'oracle de Dodone, qui recommandait de garder la hauteur d'Artémis, précisément la colline d'Artémis à Munychie, avant que l'étranger ne s'en emparât[78].

Cependant, la garnison macédonienne avait pris possession de Munychie ; les autres mesures suivirent. On commença par modifier la constitution athénienne ; pour être citoyen, il fallut dorénavant posséder un avoir de plus de 2.000 drachmes, disposition aussi sensée tout au moins que rigoureuse. Jusqu'alors, en effet, d'après le recensement de 378, les citoyens dont la fortune dépassait 2.500 drachmes avaient seuls supporté les charges publiques, tandis que les citoyens moins fortunés, qui formaient la majorité dans l'assemblée du peuple, non seulement décidaient des affaires publiques sans tenir aucun compte des ressources des riches et de celles de l'État, mais vendaient encore leur suffrage dans l'assemblée et dans les tribunaux, ou se montraient toujours disposés à accepter les mesures qui flattaient leurs intérêts et leurs passions. Pour corriger cette anomalie démocratique et faire fonctionner une constitution qui permit d'établir une situation durable, il fallait réserver le droit de cité à ceux qui, par leur fortune, offraient quelque garantie. Il était permis de supposer que celui qui, en cas de guerre, était soumis à la taxe, aux liturgies et autres charges, s'efforcerait de maintenir la paix. On fut obligé cependant d'abaisser d'un cinquième le maximum du cens[79], car depuis le recensement de 378, la fortune de l'Attique avait beaucoup diminué. Néanmoins plus de la moitié des citoyens ne purent atteindre ce chiffre ; ils perdirent leurs droits actifs, et furent exclus des tribunaux et de l'assemblée du peuple. Ils perdaient du même coup une partie de leurs moyens d'existence, c'est-à-dire, les jetons de présence pour les jurys, l'assemblée, l'argent des fêtes, etc. ; si on les laissait dans le pays, mécontents et exaspérés comme ils l'étaient, ils constituaient pour la tranquillité intérieure un danger dont la garnison macédonienne elle-même, à la longue, n'aurait pu venir à bout. Les Macédoniens leur offrirent d'émigrer en Thrace ; plusieurs milliers, dit-on, acceptèrent et furent embarqués pour cette destination. Désormais, le corps social se composa à peu près de 9.000 citoyens. Il conserva ses lois traditionnelles, et les citoyens leurs propriétés[80] ; mais l'ancienne souveraineté de la ville était réduite à néant : il ne lui restait plus qu'une autonomie communale[81]. Dans ses possessions extérieures, elle perdit certainement Imbros et Oropos ; Lemnos resta aux Athéniens de Lemnos[82]. En ce qui concerne Samos, Perdiccas, le gouverneur général, décida au nom du roi qu'on rétablirait cet État, dont les Athéniens avaient fait occuper depuis 40 ans le territoire par des clérouques[83].

L'une des principales conditions imposées par Antipater, c'était la remise entre ses mains des orateurs qui s'étaient enfuis à l'approche des Macédoniens. Ils furent donc cités à comparaître de la part du peuple athénien et, comme ils ne se présentèrent pas, condamnés à mort par contumace, sur la proposition de Démade. Antipater se chargea d'exécuter la sentence. Il partit précisément alors de Thèbes pour se rendre dans le Péloponnèse, et transforma partout les constitutions démocratiques sur le modèle de celle d'Athènes. Partout il fut reçu en grande pompe : on lui décerna des couronnes d'or et des présents honorifiques, comme au véritable fondateur de l'ordre dans les pays helléniques. Il envoya une bande de valets d'armée pour lui ramener les fuyards morts ou vifs : un ancien acteur, Archias de Thurii, se chargea de la commission. Parti en toute fuite pour Égine, il y trouva dans le temple d'Éaque Hypéride, Himéræos, Aristonicos et Eucrate. On les arracha de l'autel pour les transporter à Cléonæ, où se trouvait Antipater. Celui-ci les fit périr dans les tourments[84]. Avant qu'Archias fût revenu d'Égine, Démosthène s'était réfugié à Calaurie, dans le temple de Poséidon, pour y chercher un asile. Bientôt, raconte Plutarque, sans doute d'après Douris, Archias arriva avec sa valetaille, fit cerner le temple et y pénétra de sa personne. Démosthène avait passé la nuit à côté de la statue du dieu : il s'était vu en songe concourant avec Archias dans des jeux scéniques ; le peuple le couvrait d'applaudissements, mais il finissait par perdre la victoire à cause de la mine besogneuse de son chœur. A son réveil, il voit devant lui Archias ; celui-ci le salue amicalement et l'invite à le suivre auprès d'Antipater, qui lie fera un accueil gracieux ; il lui conseille de se fier à lui et au stratège macédonien. Démosthène reste immobile. Quand tu jouais sur la scène, Archias, dit-il, ton art n'a jamais pu me faire illusion ; tu ne me persuaderas pas davantage aujourd'hui que tu m'apportes une bonne nouvelle. En vain, Archias essaie de le persuader ; puis il insiste, il menace d'user de violence. Démosthène reprend : Te voilà maintenant dans ton vrai rôle : laisse-moi un moment, le temps d'écrire quelques lignes aux miens. En disant ces mots, il recule de quelques pas, prend ses tablettes, porte son poinçon à sa bouche et le mâche entre ses dents, comme il avait coutume de faire avant de se mettre à écrire. Puis il se voila la face et pencha la tête. Cependant les sbires riaient de voir le grand homme peureux et hésitant. Alors Archias s'avance vers lui et l'invite à se lever et à le suivre : tout irait bien ; Antipater était clément. Mais Démosthène, sentant déjà les effets du poison qu'il avait sucé au bout de son stylet, se découvrit la tête et dit : Maintenant tu peux jouer Créon dans la tragédie, jeter dehors mon cadavre et le laisser sans sépulture. Frissonnant déjà et demi-mort, il fit quelques pas en chancelant et tomba mort près de l'autel du dieu[85].

La main tu vainqueur pesait bien lourdement sur l'Hellade vaincue. Outre Démosthène et les quatre orateurs, une foule de citoyens appartenant au parti anti-macédonien, tant à Athènes que dans les autres pays, furent les uns exécutés[86], les autres exilés entre le Ténare et les monts Cérauniens : la plupart se sauvèrent en Étolie. On considéra comme une grande faveur la permission accordée, sur la prière de Phocion, à quelques proscrits athéniens de se retirer dans le Péloponnèse[87]. Le Péloponnèse reçut un épimélète dans la personne du Corinthien Dinarque[88]. Seuls, les Étoliens se maintenaient encore dans leurs montagnes : isolés comme ils l'étaient, Antipater croyait pouvoir facilement les réduire dans une seule campagne d'hiver[89]. En tout cas, c'était un prétexte tout trouvé pour de nouveaux armements. Pour activer ces préparatifs et prendre les autres mesures que nécessitait la marche des événements au delà de l'Hellespont, Antipater retourna en Macédoine.

A ne juger que les apparences, il était toujours en bons termes avec le gouverneur général ; à plus d'un point de vue, leurs intérêts étaient conformes. Les prétentions exagérées de la mère d'Alexandre étaient une gène pour Perdiccas aussi bien que pour lui, et, pour résister à celles des satrapes, l'administrateur de l'empire semblait ne pouvoir se passer de l'appoint des forces de la Macédoine et de l'Hellade[90]. C'est pourquoi Perdiccas avait demandé à Antipater la main de sa fille Nicæa. Antipater se déclara prêt à la lui accorder ; Nicæa, accompagnée par Archias[91] et ayant avec elle son frère bilas, partit pour l'Asie. Ce n'est pas que les deux potentats eussent bien confiance l'un dans l'autre ; si l'influence depuis longtemps établie du stratège sur la Macédoine, influence qui venait de s'étendre à la Grèce, était déjà un objet de préoccupations pour Perdiccas, la bonne entente d'Antipater et de Cratère, du prostate du royaume et du stratège qui avaient terminé ensemble cette pénible guerre hellénique, dut lui apparaître comme une entrave qui pouvait à bref délai devenir dangereuse pour son système politique tel qu'il avait l'intention de l'organiser. Antipater, de son côté, ne pouvait se dissimuler que le gouverneur général était résolu à faire valoir tous ses droits et marchait d'un pas ferme à la domination absolue sur les stratèges et les satrapes de l'empire. Déjà, au commencement de l'année 322, Ptolémée lui avait fait part de ses craintes : il savait que le gouverneur général se préparait à lui contester la possession de l'Égypte ; s'il réussissait, les autres stratèges et satrapes courraient bientôt le même danger. C'était aussi l'opinion d'Antipater ; il conclut avec les hommes de confiance que lui avait envoyés Ptolémée une convention en bonne forme[92], pour le cas, inévitable à leurs yeux, où il s'agirait de défendre leur puissance respective contre l'autorité de l'empire. En même temps, Antipater chercha à resserrer son union avec Cratère, qui, soldat des pieds à la tête et d'une fidélité inébranlable à la royauté, hésiterait peut-être, quand le moment décisif serait venu, à se déclarer contre le représentant reconnu du pouvoir suprême. S'il réussissait à attacher à ses intérêts ce vaillant capitaine, honoré jadis de l'entière confiance d'Alexandre, jouissant de la considération du peuple et de l'armée, et connu, entre tous les compagnons d'Alexandre, pour agir sans visées personnelles et tout en vue de la cause à laquelle il s'était une fois dévoué, il gagnait là un point d'appui précieux pour ce qu'il méditait de faire. Il le combla d'honneurs et de présents, ne laissant passer aucune occasion de lui témoigner qu'à lui seul il devait son salut, sa victoire sur les forces des Hellènes. Il lui donna en mariage sa tille Phila, une femme de grand cœur, dont il avait l'habitude de suivre les sages conseils même dans les affaires les plus importantes, une des plus nobles figures de femme qu'on rencontre dans cette époque troublée[93].

Les États grecs envoyèrent une foule d'ambassadeurs aux fêtes du mariage. Il faut admettre que les partisans des Macédoniens étaient revenus partout à la tête des affaires : on ne peut savoir au juste, en raisonnant par analogie d'après l'exemple d'Athènes, jusqu'à quel point les formes du gouvernement oligarchique avaient été appliquées : on nous dit qu'Antipater avait partout réformé la constitution des villes, et que celles-ci l'en remercièrent par l'envoi d'adresses et de couronnes d'or[94].

Seuls les Étoliens n'avaient pas encore fait leur soumission ; tant qu'ils conservaient leur indépendance dans leurs montagnes, la tranquillité de la Grèce n'était pas garantie pour longtemps. L'empressement avec lequel ils avaient accueilli tant de proscrits des cités helléniques montrait bien que la destruction de la confédération étolienne pouvait seule assurer la domination macédonienne en Grèce. A la fin de 322, une armée macédonienne forte de 30.000 fantassins et 25.000 cavaliers, sous le commandement d'Antipater et de Cratère, marcha sur l'Étolie.

Il ne s'agissait pas seulement de vaincre les Étoliens, mais de dissoudre leur communauté et de transporter, dit-on, tous les habitants en Asie. Les Étoliens réunirent rapidement 10.000 combattants, mirent les femmes, les enfants et les vieillards en sûreté dans la montagne, abandonnèrent les villes de la plaine, qui ne pouvaient opposer de résistance, mirent des garnisons dans les places fortes, et attendirent de pied ferme un ennemi bien supérieur en nombre. Les Macédoniens, trouvant les villes de la plaine désertes, se hâtèrent d'assaillir les places fortes, où l'ennemi avait concentré ses moyens de résistance. Ils luttèrent avec des pertes considérables, sans résultats sérieux : mais quand vinrent les rigueurs de la saison d'hiver, quand Cratère établit à demeure ses Macédoniens dans des quartiers d'hiver bien retranchés, les Étoliens, qui étaient forcés de rester dans les hautes montagnes couvertes de neige, commencèrent à manquer du nécessaire : leur perte semblait prochaine ; il leur fallait ou bien descendre dans la plaine pour lutter contre un ennemi supérieur en nombre et parfaitement commandé, ou attendre une mort misérable par la famine.

Un revirement inattendu les sauva. C'est précisément sur ces entrefaites que le satrape de la Grande-Phrygie, Antigone, arriva en fugitif au camp macédonien. Consterné des nouvelles qu'il apportait, Antipater tint conseil avec Cratère et les généraux de l'armée. D'un accord unanime, en résolut de lever le camp et de partir immédiatement pour l'Asie, se réservant de recommencer la guerre contre les Étoliens en temps opportun. Pour le moment, on leur accorda une paix très favorable[95].

 

 

 



[1] JUSTIN., XIII, 1. CURT., X, 5. 18.

[2] CURT., IX, 7, 1. — DIODORE, XVII, 99.

[3] Le chef de la sédition de 325 s'appelle, dans les mss. de Quinte-Curce, Biton ou Bicon (IX, 7, 4 sqq.) : il ne serait pas impossible que le Philon de 323 fût la même personne.

[4] DIODORE, XIX, 14.

[5] DIODORE, XVIII, 7. Diodore est seul à raconter ces faits.

[6] PLUTARQUE, Phocion, 22. DIODORE, XVIII, 9.

[7] Ce dernier fait est attesté par Diodore (XVIII, 8). Les événements que Polyænos (VI, 48) signale à Éphèse n'ont pas leur place ici : ils se sont passés avant le départ de Philoxénos pour Babylone (324). Il n'est pas plus certain que Chios soit entrée dès à présent dans le mouvement qui obligea l'historien Théopompe à s'enfuir auprès de Ptolémée en Égypte. Alexandre avait retiré en 331 la garnison macédonienne de Chios, sur les instances des ambassadeurs chiotes qui étaient venus le trouver à Memphis : nous le savons par Quinte-Curce (IV, 8, 12), dont l'assertion se trouve confirmée par l'expression — générale, il est vrai, — d'Arrien (III, 5, 1). Un trait caractéristique, c'est qu'en apprenant la mort d'Alexandre, le tyran d'Héraclée sur le Pont, comme le raconte Memnon (ch. 4 ap. C. MÜLLER, Fr. Hist. Græc., II, p. 529), faillit mourir de joie et voua une statue à l'Εύθυμία : enfin, il pouvait respirer.

[8] Il ne semble pas que la liste des discours d'Hypéride mentionne une harangue de lui à cette occasion. Le fragment de Dexippos (fr. 2. ap. C. MÜLLER) est une composition de l'historien, aussi bien que le fragment de réplique (par Phocion) qui vient après. Les renseignements utilisés ci-dessus ont été conservés par Plutarque (Phoc. 23. De se ips., 17. Apophth. Phoc.).

[9] Diodore (XVIII, 18) en compte trois, et Plutarque (Phocion, 26) sept. C'est par l'atimie après la troisième condamnation que le comique Antiphane (ap. ATHÉN., XI, p. 451 a) explique son ρήτωρ άφωνος.

[10] Diodore (XVIII, 10) cite ce décret, en conservant assez bien la langue officielle.

[11] DIODORE, XVIII, 10.

[12] Un fragment d'inscription (C. I. ATTIC., II, n° 182) permet encore de constater que, le 18 Pyanepsion de l'archontat de Céphisodoros, c'est-à-dire vers le 27 octobre, on délibéra au sujet d'une ambassade envoyée aux Phocidiens ; mais les débris de l'inscription ne peuvent plus nous apprendre si c'est alors seulement qu'on s'occupa de conclure une alliance.

[13] DIODORE, XVIII, 11. PAUSANIAS, I, 25, 1. Alexandre avait fait fortifier Platée par reconnaissance envers la cité, pour la part qu'elle avait prise à la guerre des Athéniens contre les Perses (PLUTARQUE, Aristide, 11).

[14] HYPÉRIDE, Epitaph. 6, 15 sqq. Pausanias (I, 25, 4. cf. I, 1, 3) mentionne aussi la présence des Macédoniens dans ces premiers engagements.

[15] DIODORE, XVIII, 11. PAUSANIAS, I, 1, 3. PLUTARQUE, Phocion, 23.

[16] On ne nous dit pas à quel moment Antipater reçut la nouvelle de la maladie et de la mort d'Alexandre. Si, comme on n'en saurait douter, Alexandre avait conservé et perfectionné en Perse l'ancienne institution de la poste royale (HEROD., V, 62. H. KIEPERT, Monatsbericht der Berl. Akad., 1857, p. 123 sqq.), avec ses estafettes toutes prêtes à chaque station, c'est-à-dire à peu près tous les trois milles, une dépêche pouvait arriver de Babylone à Sardes en six jours environ, et, si le service de la poste était organisé de la même façon entre Sardes et Pella, il ne fallait guère plus de dix jours pour que la nouvelle parvint à Pella. Nous ne saurions dire de combien de jours Antipater put ainsi devancer les préparatifs des Hellènes : ce qu'on peut admettre en toute sûreté, c'est qu'il avait été informé de la mort d'Alexandre avant de venir à Athènes.

[17] DIODORE, XVIII, 11. Une preuve que Seuthès se mit à la tête du mouvement en Thrace, c'est qu'il combattit ensuite contre Lysimaque. Polyænos (IV, 16) nous apprend en passant qu'il y avait en Thrace une noblesse nombreuse.

[18] Diodore cite, parmi ceux qui s'insurgèrent contre les Macédoniens, les Molosses, soumis à Aryptæos qui, feignant d'entrer dans la ligue, embrassa en traître le parti des Macédoniens. On ne voit pas si cet Aryptæos était un adversaire ou un partisan d'Olympias.

[19] Diodore (XVIII, 12) nomme Φιλώτάν, que l'on a rectifié avec juste raison en Λεόννατον : il parle des fiançailles proposées, sans qu'on puisse savoir s'il s'agissait de la fille aînée d'Antipater, la veuve du Lynceste Alexandre, ou d'une des plus jeunes.

[20] C'est ici, ce semble, qu'il faut placer le stratagème raconté par Polyænos (IV, 5, 3).

[21] Phocion disait de l'armée des coalisés, qu'elle était très belle pour le stade ; mais je crains le retour, parce qu'Athènes n'a plus le moyen d'avoir de l'argent, des vaisseaux et des troupes (PLUTARQUE, Phocion, 23) : d'après les Vies des dix Orateurs (p. 856), le propos était de Démosthène.

[22] De là l'expression de Plutarque (Phocion, 23) : πάλιν άλλων άπ' άλλοις εύαγγελίων γραφομένων καί φερομένων άπό στρατοπέδου ; sur quoi Phocion aurait dit : Quand donc cesserons-nous de vaincre ? Tout cela, sans doute, ne prouve pas d'une façon péremptoire que les faits se soient passés comme il est dit ci-dessus ; mais Justin (XIII, 5, 8) écrit : detrectantem pugnam et Heracleæ urbis tuentem se cingunt. Il confond, il est vrai, le combat et le siège (de Lamia), mais on est pourtant en droit d'en conclure que l'engagement a eu lieu à Héraclée, d'autant plus que Pausanias (I, 1, 3) dit de Léosthène qu'à la tête des Athéniens et de tous les autres Grecs, ayant défait les Macédoniens, d'abord dans la Béotie, ensuite au-delà des Thermopyles, les obligea de se renfermer dans Lamia, de l'autre côté du mont Œta.

[23] POLYÆN, IV, 4, 2.

[24] Diodore (XVIII, 11) donne la liste des confédérés helléniques.

[25] PAUSANIAS, I, 25, 4. Pausanias donne un deuxième catalogue des confédérés.

[26] Plutarque (Demosth., 27) rapporte les bons mots de cette délibération. Bien que Pausanias (VIII, 6, 1) dise que, dans cette guerre, les Arcadiens n'avaient combattu ni pour ni contre les Hellènes, on doit croire exacte l'assertion du biographe des orateurs (PLUT., Vit. X Orat., p. 846) affirmant que Démosthène les décida à prendre part au mouvement. Seulement, on ne s'explique pas bien comment cette adhésion des Arcadiens peut se concilier avec la situation du pays, notamment de Mégalopolis. En effet, ceci se passait avant la mort de l'excellent législateur Cercidas (voyez son épigramme sur le fameux Diogène dans DIOG. LAERT., VI. 70), que Démosthène (De Coron., p. 324 r) compte parmi les traitres coupables d'avoir (vers 344) livré leur ville natale aux Macédoniens, reproche dont, soit dit en passant, Cercidas est suffisamment lavé par son compatriote Polybe (XVII, 14). Ce doit être le parti de Polyænetos qui, à Mégalopolis, a provoqué cette défection (Cf. DIODORE, XVIII, 56), bien que ce système soulève aussi des difficultés sérieuses.

[27] Justin (XIII, 5) nomme, il est vrai, Corinthe parmi les villes qui ont été entraînées dans le parti de la Ligue par Démosthène et Hypéride ; mais, d'après Plutarque (Arat., 23), il y avait constamment dans l'Acrocorinthe, depuis le temps de Philippe, une garnison macédonienne ; et le fait que Dinarque, le partisan d'Antipater, séjournait alors à Corinthe ([DEMOSTH.], Epist. V, p. 648 éd. B.) semble réfuter l'assertion de Justin. Si Corinthe était aux mains des Macédoniens, cela pouvait suffire pour empêcher les Péloponnésiens, dont bon nombre, quoique membres de la Ligue, ne prirent point part à la guerre, de se mettre en campagne.

[28] Ce synédrion n'était connu jusqu'ici que par une lettre qu'on citait comme envoyée par Démosthène. Son existence est aujourd'hui confirmée par le décret rendu en 306 en l'honneur de Timosthène de Carystos (C. I. ATTIC., II, n° 249). Les débris d'une autre inscription (C. I. ATTIC., II, n° 184) nous donnent, suivant l'ingénieuse conjecture de KOUMANOUDIS, une liste des peuples associés pour cette guerre, les noms étant suivis de chiffres bas, qui paraissent indiquer le nombre de leurs voix.

[29] DIODORE, XVIII, 12. JUSTIN, XIII, 5. STRABON, IX, p. 434. Sur l'emplacement de Lamia (Zeitoun) voyez LEAKE, Travels in Northern Grecce, II, p. 20. C. I. GRÆC., I, n° 1776.

[30] DIODORE, XVIII, 12. Hypéride est ici d'accord avec Diodore (Epitaph. IX).

[31] POLYBE, IV, 37, 2. LUKAS (Ueber Polybios' Darstellung des aitolischen Bundes, p. 64) explique autrement ce retour au pays : Probablement, dit-il, les Acarnaniens, Ambraciotes et Amphilochiens avaient profité de l'absence de leurs ennemis les Étoliens pour faire une incursion en Étolie. Ce n'est cependant pas là ce que doit signifier l'έθνικαί χρεΐαι de Diodore, au passage indiqué.

[32] Suivant Diodore (XVIII, 18), Antipater rejette plus tard toutes les propositions des Athéniens.

[33] DIODORE, XVIII, 13. Justin (XIII, 5) dit : telo e muris in transeuntem jacto occiditur, ce qui parait bien ne pas s'appliquer à un engagement proprement dit (DIODORE, ibid.). D'après Pausanias (III, 6, 2), Léosthène tomba au commencement du combat, comme Cléombrote à Leuctres, et Hippocrate à Délion.

[34] Voir ce que Pausanias dit de Léosthène (I, 25, 4).

[35] Le décret de 301 en l'honneur d'Euphilétos (C. I. ATTIC., II, n° 270) appelle cette guerre ό Έλληνικός πόλεμος.

[36] Ce renseignement est tiré de St Jérôme (Adv. Jovin., I, p. 35 éd. Francof. 1684) ; je le dois à GRAUERT (Analekten, p. 259). Grauert ajoute : L'héroïsme d'autrefois n'était pas mort à Athènes ; cependant ce suicide, si tant est que ce ne soit pas une invention, témoignerait plutôt de l'espèce d'affectation et de surexcitation que l'on admire dans ces temps d'enthousiasme rétrospectif pour la liberté. Du reste, Léosthène était veuf et avait des enfants (PAUSAN., I, 1, 3).

[37] D'après Diodore (XVIII, 13), le stratège parait avoir été inhumé dans la plaine devant Lamia. La solennité des funérailles au Céramique n'a guère pu avoir lieu dès le mois de novembre 323.

[38] PAUSANIAS, I, 29, 12. Le tableau dont parle Pausanias (I, 1, 3) doit avoir été dédié plus tard. Il s'est conservé de l'Έπιτάφιος d'Hypéride (ap. STOB., Sermon. CXXIII, p. 618) un fragment qui se rejoint presque sans lacune à un autre fragment du même discours retrouvé de nos jours dans un papyrus égyptien, à côté de fragments de trois autres discours d'Hypéride, de sorte que l'on a une idée nette et sûre des sentiments qu'exprime l'orateur. Il était dit dans une note de la première édition, insérée à cette place, que Léosthène avait été un des hétœres d'Alexandre : la question est vidée maintenant par une correction apportée au passage de Strabon sur la guerre Lamiaque (IX, p. 431).

[39] Athènes parait avoir eu, malgré l'existence du synédrion des alliés, le droit de nommer le généralissime (PAUSANIAS, I, 25, 3). On ne voit pas bien si le nouvel élu était, comme Phocion, un des dix stratèges ordinaires de l'année, parmi lesquels on choisissait les commandants, ou s'il fut élu exprès pour ce poste.

[40] Diodore (XVIII, 13) l'appelle : άνήρ συνέσει στρατηγική καί άνδρεία δαφέρων. Plutarque (Phocion, 26), en disant que, si les choses allèrent mal par la suite, ce fut en partie άπειθεία — πρός τούς άρχοντας έπιεικεΐς καί νέους όντας, vise probablement Antiphilos ; mais sa parole est de peu de poids en présence du témoignage d'Hiéronyme, suivi par Diodore.

[41] Plutarque (Parall. Dem. et Cic., 3) insinue peut-être quelque chose d'approchant, quand il dit que les hommes de guerre avaient eu peur des orateurs.

[42] L'auteur des Vies des dix Orateurs (p. 849) parle d'une réconciliation entre Hypéride et Démosthène qui aurait eu lieu après la prise d'Athènes : A. SCHÄFER (Demosthenes, III, p. 336) estime qu'il s'agit de l'entrevue des deux orateurs en Arcadie. Si la sixième lettre de Démosthène était authentique, elle démontrerait, par la plus forte des preuves, que Démosthène vivait encore loin d'Athènes alors qu'Antiphilos était déjà stratège. Il suffit de constater qu'à propos de la solennité du Céramique, Diodore (XVIII, 13) dit de Démosthène : κατ' έκεΐνον τόν χρόνον έπεφεύγει. Sans doute, Justin (XIII, 5, 11-12), après avoir dit ab exsilio revocatur, continue par interim — Leosthenes occiditur, et Plutarque (Vit. X Orat., p. 846) met le blocus de Lamia après son retour ; mais je ne suis pas d'avis, comme GRAUERT (Analekten, p. 255), qu'il faille laisser le dernier mot à ces deux auteurs.

[43] PLUTARQUE, Demosth., 27. LUCIAN, Encom. Demosth., 31.

[44] DIODORE, XVIII, 14. PLUTARQUE, Eumène, 3.

[45] DIODORE, XVIII, 15.

[46] DIODORE, XVIII, 11, 1. On ne voit pas si Aryptæos était de la famille des princes, ou simplement un personnage important de la région ; puisqu'il passa alors du côté des Macédoniens, c'est sans doute qu'il n'était pas du parti d'Olympias.

[47] Méliteia est située sur le versant septentrional de l'Othrys, au bord de l'Enipée (STRABON, XI, p. 432), à 60 ou 70 stades au-dessus de Pharsale, et à une forte étape de nuit de Larissa (POLYBE, V, 97).

[48] Par quel chemin, c'est ce qu'on ne dit pas ; ce n'était probablement pas par celui de Méliteia, la principale route pour aller en Thessalie ; il semble que Léonnatos essaya de se jeter du côté de Lamia, en passant par Phères et Thèbes, d'autant plus que cette Thèbes sur le golfe de Pagase était fidèle aux Macédoniens.

[49] Diodore, qui donne seul un récit un peu détaillé de cette bataille (XVIII, 15), adopte la première version : cependant, vu les circonstances présentes, il n'aurait pas été prudent d'engager toutes les forces de l'armée dans un combat qui ne devait être que défensif : le but principal était de rejoindre les Macédoniens de Lamia, et ce but, on le vit bien le jour suivant, pouvait être atteint sans prolonger la lutte. Aucun auteur ancien ne désigne l'endroit où eut lieu l'engagement ; il devait être à quelques milles au N.-E. de Lamia, sur la route qui mène à Thèbes de Phthiotide.

[50] Peut-être la position dont il s'agit ici est-elle celle de Pélinnæon dans l'Histiæotide, à l'entrée sud des défilés Cambuniens ; autrement, cette partie de la Thessalie restée fidèle à la cause macédonienne et le chemin de la Haute-Macédoine se seraient trouvés ouverts à l'ennemi. Naturellement, la route de Tempé resta également occupée. L'assertion de Justin : in Macedoniam concessit parait inexacte, car plus tard c'est seulement en Thessalie que Cratère opère sa jonction avec Antipater. De même, ce qui suit : Græcorum quoque copiæ, finibus Græciæ hoste pulso, in urbes dilapsæ, n'est vrai qu'en partie.

[51] En tout cas, Léonnatos n'a pas dû avoir de flotte sérieuse à sa disposition. Quod cum nunciatum Alexandro erat, mille naves longas sociis imperari præceperat, quibus in occidente bellum gereret excursurusque cum valida manu fuerat ad Athenas delendas (JUSTIN, XIII, 5, 7). Il y a bien quelque exagération dans ce renseignement.

[52] [PLUTARQUE], De fort. Alex., II, 5. Clitos livra une seconde bataille navale en 318, mais dans d'autres parages, et il y fut vaincu et tué. Entre les Cyclades et les Sporades, il y a un large bras de mer non obstrué, route naturelle des navires qui vont de Rhodes à la côte de l'Attique ; c'est sur le bord occidental de cette voie que se trouve Amorgos, la plus avancée des Cyclades au S.-E.

[53] PLUTARQUE, Præc. reip. ger., 3. Demosth., 11. A cette bataille, la flotte athénienne était commandée par Euétion ; c'est ce qui résulte d'un décret rendu en 302/1 en l'honneur de deux métèques domiciliés à Athènes (C. I. ATTIC., II, n° 270). Plutarque aussi (Phoc., 23) appelle la guerre dite Lamiaque τόν Έλληνικόν πόλεμον.

[54] PLUTARQUE, Phocion, 25. Immédiatement avant, entre l'élection d'Antiphilos et les événements de Rhamnonte, Plutarque rapporte que les Athéniens avaient voulu entreprendre une campagne contre les Béotiens ; que Phocion s'y était opposé, et que, comme toutes ses remontrances n'aboutissaient à rien, il avait ordonné à tous les hommes valides, jusqu'à l'âge de 60 ans, de se pourvoir de vivres pour cinq jours, afin de marcher sur la Béotie. Comme les vieux se lamentaient d'être obligés de partir, il leur avait répondu que, malgré ses 80 ans, il irait avec eux ; mais le peuple avait décidé alors d'abandonner ce projet. Polyænos (III, 12, 2) raconte la male chose. On pourrait conjecturer que cette expédition en Béotie avait été proposée comme riposte à la marche en avant de Léonnatos.

[55] J'ai essayé jadis (N. Rhein. Museum, II [1842], p. 511 sqq.), en suivant les magistrales études de BÖCKH sur les archives de la marine, de grouper les renseignements que fournissent sur la guerre hellénique les n° XV, XVI, XVII des Seeurkunden.

[56] BÖCKH, Seeurkunden, p. 549.

[57] BÖCKH, op. cit., p. 567. Cette Pentère est commandée par l'Acharnien Pythoclès, celui qui conduisait auparavant la tétère Paralia (XVII, 25). Cf. Rhein. Museum, II, p. 524 sqq.

[58] DIODORE, XVIII, 17. — PLUTARQUE, Phocion, 26.

[59] Ces indications topographiques sont tirées des auteurs anciens. D'après Galien (Epidem., I, p. 350, éd., Basil. 1538), Crannon (Crannon chez Tite-Live et autres auteurs) se trouvait έν κοιλώ καί μεσεμβρινώ χωρίω, et la route de Lamia est marquée sur la Table de Peutinger. La date de la bataille (7 Métagitnion) est donnée par Plutarque (Camill., 19. Demosth., 28).

[60] Diodore dit : πρό τής τών πεζών φάλαγγος έστησαν τούς ίππέας, ce qui ne peut désigner autre chose que le côté ouvert et vulnérable, autrement dit, le flanc droit de l'infanterie.

[61] DIODORE, XVIII, 17. PAUSANIAS, VII, 10, 5. Pausanias, ici comme plus haut (I, 8, 4) et comme Polybe (IV, 29, 2), nomme Lamia à la place de Crannon.

[62] Diodore (XVIII, 17) dit simplement : ούδενί τρόπω κοινήν σύλλυσιν ποιήσασθαι.

[63] PLUTARQUE, Vit. X Orat., p. 876.

[64] Ces conditions, nous ne les connaissons pas : mais comme, quelques années plus tard, il est. question des autorités oligarchiques instituées par Antipater et de la suppression du régime autonome (DIODORE, XVIII, 69), il est à croire que les bases du système, c'est-à-dire la suppression de la démocratie absolue, ont dû être posées dès maintenant, avec l'assentiment d'un parti, dans les cités de la Ligue.

[65] PLUTARQUE, Vit. X Orat., p. 876. Comme on ne consentit pas encore à livrer les orateurs, il est à croire que ces négociations ont été engagées en Thessalie même. Suidas (s. v. Δημοσθένης et Άντίπατρος) dit qu'on exigeait τούς δέκα ρήτορας : on peut douter cependant que, cette fois encore, comme au temps d'Alexandre, il y eût justement dix hommes d'État à réclamer. La liste des noms cités par Suidas concorde, à peu de chose près, avec celle des orateurs réclamés en 335 (ARRIAN, I, 10) et contient des personnages qui n'étaient plus en vie en 322, comme Éphialte, Charidème, Lycurgue. Démocharès, le neveu de Démosthène, se présenta cette fois l'épée au côté dans l'assemblée du peuple pour parler contre l'extradition des orateurs (PLUT., Vit. X Orat., p. 847).

[66] DIODORE, XVIII, 18.

[67] Ce refus malintentionné est rapporté par Diodore (XVIII, 18).

[68] DIODORE, XVIII, 18. PLUTARQUE, Phocion, 26. ARRIAN ap. PHOTIUS, 69 b, § 12. PAUSANIAS, VII, 10, 4. CORNELIUS NEPOS, Phocion, 2.

[69] Himéræos était le frère de Démétrios de Phalère, qui faisait partie de l'ambassade (PLUT., Demetr., 28. ATHEN., XIII, p. 542).

[70] PLUTARQUE, Phocion, 27. Il fut plus tard intimement lié avec Polysperchon (PLUT., De falso pudore). Sur ses rapports diversement interprétés avec Aristote, voyez STAHR, Aristoteles, II, p. 285 sqq.

[71] PLUTARQUE, ibid.

[72] DIOG. LAERT., IV, 9.

[73] DIODORE, XVIII, 18.

[74] Comme Phocion garda le silence, l'exclamation d'un assistant : έάν δέ ούτος φλυαρή, σύ πιστεύσεις καί ού πράξεις ά διέγνωκας ; n'est guère en situation. On l'attribue à l'Athénien Callimédon, qui se serait trouvé dans l'entourage d'Antipater. Cornelius Nepos (Phocion, 2) dit que Démosthène et les autres patriotes ont été bannis sur le conseil de Phocion et de Démade, et qu'on en voulut d'autant plus à Phocion, que Démosthène avait toujours été pour lui un ami fidèle. En tout cas, pas un ami politique.

[75] Pausanias (VII, 10) dit : Antipater aurait volontiers accordé l'indépendance aux Athéniens et à toute l'Hellade, parce que la campagne d'Asie l'obligeait à terminer la guerre aussi vite que possible, mais Démade et les autres traîtres lui déconseillèrent toute mesure de douceur vis à vis des Hellènes ; ils lui firent du peuple athénien un portrait odieux, et lui persuadèrent de mettre des garnisons à Athènes et dans la plupart des villes grecques.

[76] D'après l'auteur des Vies des dix Orateurs (p. 847), on voyait plus tard à l'entrée, du Prytanée une statue représentant Démocharès avec l'épée, dans l'attitude qu'il avait, dit-on, en parlant au peuple lorsqu'Antipater avait demandé l'extradition des orateurs. Il est plus que douteux qu'on pût encore délibérer à ce moment sur la question de savoir si l'on accepterait la paix à laquelle avaient adhéré les plénipotentiaires chargés de la conclure. Les orateurs devaient être déjà en fuite ; sans quoi, il eût fallu les livrer.

[77] PLUTARQUE, Phocion, 27. Demosth., 28. Ce jour était le 20 Boédromion de l'archontat de Philoclès (Ol. CXIV, 3).

[78] PLUTARQUE, Phocion, 27 (probablement d'après Douris). — PAUSANIAS, I, 25, 5. Il n'y avait pas encore, ce semble, de fort sur la hauteur de Munychie : ce sont les Macédoniens qui le bâtirent ensuite.

[79] BÖCKH (Staatshaushaltung, I2, p. 635) entendait par ces 2.000 drachmes (DIODORE, XVIII, 18) l'avoir tout entier, biens meubles et biens-fonds. L'opinion exprimée ci-dessus dans le texte a été également adoptée par BERGK (in Jahrbb. Philol., LXV, p. 397).

[80] Diodore (XVIII, 48) dit, et son opinion a du poids comme représentant celle d'Hiéronyme : — φιλανθρώπως αύτοΐς προσενεχθείς συνεχώρησεν έχειν τήν τε πόλιν καί τάς κτήσεις καί τάλλα πάντα, comme si le droit de la guerre ne leur avait absolument rien laissé. L'expression άποψηφισθέντων employée par Plutarque (Phocion, 28) pour désigner ceux que la réforme constitutionnelle dépouilla de leurs droits, semble indiquer que la procédure adoptée fut de les éliminer par διαψήφισις. On a maintes fois démontré que les chiffres de Diodore (22.000 citoyens emmenés en Thrace, 9.000 restés à Athènes) sont erronés : les commentateurs de Diodore font remarquer que la proportion la plus vraisemblable est de 12.000 pour la première catégorie (comme le dit expressément Plutarque, Phocion, 28), et de 9.000 pour la seconde. Cf. BÖCKH, Staatshaushaltung, I2, p. 692. Diodore dit expressément : πάντες δέ τάς ούσίας είάθησαν έχειν άναφαιρέτους. Par conséquent, il est inexact de dire que 12.000 citoyens ont dû quitter la terre de leurs ancêtres et errer en mendiants par la Grèce ou se laisser déporter en Thrace (GRAUERT, op. cit., p. 283) ; c'est, comme le dit Diodore, τοΐς βουλομένοις qu'on accorda un établissement en Thrace, et Plutarque (ibid.) dit en propres termes que, sur les 12.000, les uns restèrent et les autres allèrent en Thrace. Cratère et Antipater leur assignèrent la Thrace pour résidence, soit après entente avec Lysimaque, satrape de la région, soit en vertu de leur autorité supérieure, qui s'étendait même à la Thrace.

[81] Άντίπατρος, κατέλυσε τά δικαστήρια καί τούς ρητορικούς άγώνας (SUIDAS, s. v.) ; et Pausanias (VII, 10) dit expressément : Μακεδόσιν έδουλώθησαν. Cf. POLYBE, IX, 29, 2.

[82] C'est ce qui parait résulter de C. I. ATTIC., II, n° 268.

[83] DIODORE, XVIII, 18. DIOG. LAERT., X, 1. On a bien souvent déjà fait observer que l'allégation de Diodore, à savoir que les Samiens étaient rentrés après 43 ans d'absence, est inexacte (Cf. BÖCKH, Staatshaushaltung, I, p. 460). Cependant le proverbe Άττικός πάροικος, comme le remarque VISCHER (Rhein. Mus., XXII, p. 321) permet une interprétation qui justifie les 43 ans. Le même savant doute que le décret de Perdiccas ait été exécuté ; du moins, vers 302, l'île était libre (Cf. C. I. GRÆC., II, n° 2254, 1). Il est difficile d'admettre avec WESTERMANN (in Paulys Realencycl. s. v. Duris) que la tyrannie de Douris l'historien doive se placer entre 319 et 281 ; il était disciple de Théophraste, et se trouvait par conséquent à Athènes entre 322 et 281, et HAAKE (De Duride Samio, 1874) croit pouvoir affirmer qu'il y était précisément en 308, d'après un passage de Diodore (XX, 40), qui rapporte une anecdote sur Ophélas, empruntée à Douris. Ce n'est pas là cependant une preuve suffisante. Douris n'avait pas besoin d'avoir vu de ses yeux ce qu'il raconte.

[84] PLUTARQUE, Phocion, 39. Suivant d'autres auteurs (Vit. X Orat., p. 849), le fait s'est passé à Corinthe. Nous n'avons pas à examiner si Hypéride s'est lui-même coupé la langue avec les dents, ou si on la lui a coupée, ou si ni l'une ni l'autre de ces deux versions n'est vraie. D'après Plutarque (Demosth., 30), l'exécution eut lieu le 15 Pyanepsion, le jour de la νηστεία. A. MOMMSEN (Heortologie, p. 293), se fondant sur cette dernière indication, veut substituer dans le texte τρίτη έπί δέκα. Quoi qu'il en soit, la date tombe en octobre 322, c'est-à-dire en Ol. CXIV, 3, année de l'archonte Philoclès, bien que Diodore place la prise d'Athènes sous l'archonte précédent, Céphisodoros, c'est-à-dire, suivant sa manière de compter, en 323.

[85] PLUTARQUE, Demetr., 29. Il y a bien des récits différents sur la mort de Démosthène, et Plutarque rapporte un certain nombre de ces variantes. La version adoptée ci-dessus est confirmée par Strabon (VIII, p. 375). La narration qui figure dans l'Éloge de Démosthène par Lucien, narration soi-(lisant tirée des Mémoires de la famille royale de Macédoine, n'est qu'une série de tirades. Qu'il ait pris du poison, tous le disent, excepté son neveu Démocharès, qui prétendait que, θεών τιμή καί προνοία, il avait été soustrait à la brutalité et s'était endormi promptement et doucement.

[86] Le scoliaste édité par SPENGEL (Artium Script., p. 226) assure qu'on bannit d'Athènes 40 orateurs,et 100 de toute l'Hellade : l'Anonyme du même SPENGEL (ibid., p. 211) parle même de 98 bannis d'Athènes et de 1.800 expulsés de la Grèce (Cf. TZETZES, Chiliad., VI, 176). En tout cas, le nombre en a été considérable.

[87] Il obtint par son intercession le rappel de plusieurs bannis, et il empêcha que ceux qui durent subir l'exil ne fussent, comme tant d'autres, relégués au delà des monts Acrocérauniens et du cap Ténare : ils eurent la permission de s'établir dans le Péloponnèse (PLUTARQUE, Phocion, 29). Polybe (IX, 29, 4) dit aussi, dans le beau discours de Chlæneas : οί δέ διαφυγόντες έκ πάσης έξενηλατοΰντο τής Έλλάδος.

[88] SUIDAS, s. v. Δείναρχος.

[89] Sur la situation des Étoliens, voyez POLYBE, IX, 29-30.

[90] C'est ce que fait entendre l'expression de Justin (XIII, 6, 6) : quo facilius ab eo supplementum tironum ex Macedonia obtineret.

[91] ARRIAN, ap. PHOT., p. 70 a 33. Ce ne peut guère être le Thurien Archias, le φυγαδοθήρας, sans quoi on aurait là un point de repère de plus pour assurer la chronologie. Archias aussi un frère de Nicæa ? était-ce le Pellæen mentionné parmi les triérarques de la flotte de l'Indus (ARRIAN, Ind., 18) ? c'est une question qu'il faut laisser en suspens.

[92] Il n'est guère possible d'entendre autrement l'expression de Diodore (XVIII, 14) : κοινοπραγίαν συνέθετο.

[93] DIODORE, XIX, 59. Antonius Diogenes (ap. PHOT., Bibl. p. 111, 6, 3) commence ses histoires merveilleuses par une lettre que Balacros est censé avoir écrite à sa femme, la fille d'Antipater. Il ne faut pas même tirer de cette lettre apocryphe la conclusion que j'avais cru pouvoir admettre autrefois, à savoir, que Philo, avait été mariée en premières noces avec Balacros.

[94] DIODORE, XVIII, 18.

[95] DIODORE, XVIII, 25.