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La
conversion définitive de la Germanie, qui mettait pour toujours l'Europe à
l'abri des invasions tentées par les peuples du Nord, ne fut pas le seul
évènement considérable dont le partage d'Occident fut le théâtre vers le
milieu du Ville siècle. Nous avons dit et prouvé, dans les chapitres
précédents, que l'unité de l'Empire existait toujours, au moins nominalement,
et que les Mérovingiens n'avaient pas cessé de reconnaître la suprématie
impériale. Les deux partages constituaient, au VIIIe siècle comme antérieurement,
la Respublica Romana, et c'est le terme qu'emploient le troisième
continuateur de Frédégaire[1] et le bibliothécaire Anastase,
dans ses biographies des souverains-pontifes. Les empereurs, de leur côté, ne
se considéraient pas comme étrangers à l'Occident et comme chefs d'un empire
exclusivement grec ; les légendes de leurs monnaies furent rédigées en latin
jusque vers l'année 760[2] ; ils se servaient fréquemment
de la même langue dans certains actes officiels ou autrement, et les choses
auraient pu rester longtemps encore dans cet état, si les maîtres de l'Empire
ne s'étaient pas mêlés de dogmatiser. Malheureusement, la plupart d'entr'eux
se déclarèrent les fauteurs des hérésies orientales et recoururent à la force
pour les faire triompher. Comme ils ne pouvaient l'employer dans les royaumes
barbares du partage d'Occident, ils lui substituèrent l'intrigue, et ils
envoyèrent, dans la Gaule notamment, des émissaires, dont les discours et les
promesses ne furent pas toujours sans résultats. Nous avons parlé de quelques
incidents de cette propagande, et nous ajouterons que l'on fit un mérite à
Théodore de Tarse, métropolitain de Canterbury, d'avoir préservé les églises
bretonnes du venin de l'eutychianisme, qui dominait alors à Constantinople[3]. Les tentatives sourdes ou
avouées des empereurs irritèrent profondément le clergé gaulois, et le
mécontentement fut porté à son comble, lorsqu'on vit Constant II faire
arracher de Rome le pape saint Martin et accabler d'outrages et de mauvais
traitements ce vénérable pontife, qui fut enfin relégué dans les déserts de
la Tauride, où il mourut, au bout de peu de temps. Saint Audoënus ne fut que
l'écho de ses compatriotes quand il écrivit une longue invective contre
l'empereur[4], et la sage politique de
Constantin III parvint à peine à effacer d'aussi fâcheuses impressions. Les
successeurs de cet excellent prince furent des hommes insignifiants ; mais,
comme nous l'avons dit, on éleva à l'Empire, en 747, un général doué de grands
talents militaires et administratifs, Léon III, dit l'Isaurien. Ce prince
avait la capacité nécessaire pour sauver et réorganiser l'Etat, et il
gouverna d'abord de manière à justifier les espérances que son avènement
avait fait concevoir. Ces espérances ne tardèrent pas à s'évanouir : Léon,
séduit par de misérables sectaires, se fit le propagateur de l'hérésie des
iconoclastes, et, pour en assurer le règne, il employa, simultanément ou
tour-à-tour, les promesses, les menaces et les tourments. Les papes Grégoire
II et Grégoire III, qui occupèrent la chaire apostolique pendant le règne de
cet empereur, lui demeurèrent néanmoins fidèles : Lorsqu'on eut appris à Rome
qu'il avait fait briser par le spatharius Jovinus une image
miraculeuse du Sauveur, placée sur la porte de Chalcé, par laquelle on
pénétrait dans le palais impérial, Grégoire II lui écrivit une lettre
véhémente pour lui reprocher sa conduite et établir la légitimité du culte
des images ; mais il ne s'écarta pas du respect qu'il regardait comme dû à
l'empereur, et il le qualifia d'imperator et de capta Christianorum[5]. Tout le monde n'eut pas la
même longanimité ; dans la plupart des villes de la Gaule et de l'Italie on
renversa les images de l'empereur[6], et l'on entendit retentir les
cris : « Nous ne pouvons obéir à un prince hérétique ! Son abandon de la foi
catholique nous décharge de tous devoirs envers lui ! » De semblables
discours avaient déjà été tenus précédemment sous le règne de Philippicus (712 et 713). Le pape Constantin, qui
siégeait alors, était parvenu à calmer les esprits, et même il avait apaisé
une violente sédition dont la ville de Rome fut le théâtre, à l'occasion de
l'arrivée du duc Pierre, que l'on regardait comme chargé d'enlever le
souverain-pontife[7] : Grégoire II et Grégoire III,
imitant la conduite de Constantin, empêchèrent toute tentative de séparation,
tant que vécut Léon ; mais les folies et les crimes de Constantin IV, son
fils et son successeur, firent enfin comprendre à chacun la nécessité de
rétablir l'empire d'Occident. Quoiqu'il se soit écoulé trois cent
vingt-quatre ans entre l'abdication de Romulus Augustule et la proclamation
de Charlemagne, il ne faut pas croire que l'idée d'avoir un empereur en
Italie ait été abandonnée pendant un laps de temps aussi considérable.
Théodoric-le-Grand et ses successeurs se regardaient comme administrateurs du
partage d'Occident, à la fin du Ve siècle et au commencement du VIe. Un peu
plus tard (nous croyons l'avoir prouvé) Théodebert Ier, roi d'Austrasie, ceignit son front
du diadème impérial. Sous le règne d'Héraclius, Eleuthère, exarque de
Ravenne, se fit proclamer empereur d'Occident ; et il aurait pu, si ses
propres soldats ne l'avaient tué, se composer un état considérable avec la
partie de l'Italie qui reconnaissait encore l'autorité impériale, avec la
Sicile, la Corse, la Sardaigne, l'Afrique et une portion de l'Espagne. Les
Romains avaient conservé des souvenirs qui flattaient leur vanité ; il leur
restait de plus le droit d'élire un empereur, lorsque, pour une raison ou
pour une autre, ils jugeraient à propos de ne pas laisser le gouvernement
concentré dans les murs de Constantinople. Or, les circonstances commandaient
alors impérieusement de rétablir l'empire d'Occident ; et, sans parler du désir
général d'échapper aux tentatives, sans cesse renouvelées, d'une propagande
hérétique, souvent même appuyée par la force militaire, il devenait
indispensable de diriger la défense commune contre les Musulmans, dont les
conquêtes si rapides causaient une appréhension générale. Léon III était
parvenu à repousser momentanément les Sarrasins au-delà du mont Taurus ;
Constantinople n'avait plus rien à craindre de leurs attaques, et les armées
impériales avaient recouvré une partie de leur ancien prestige ; mais l'empereur
ne pouvait rien pour le salut du partage d'Occident. Les disciples de
Mahomet avaient conquis l'Afrique et l'Espagne presqu'entière ; ils
menaçaient la Sicile, où ils avaient déjà fait des descentes, et ils auraient
subjugué la Gaule elle-même, s'ils n'eussent rencontré Charles Martel et ses
invincibles soldats. D'un autre côté, les courses des pirates sarrasins dans
la mer Méditerranée et l'établissement des Abares, des Bulgares et de divers
peuples slaves dans la vallée inférieure du Danube avaient rendu, les
communications entre les deux partages beaucoup moins faciles
qu'autrefois. Elles ne pouvaient plus guère avoir lieu que par la voie
d'Italie. Cette circonstance, jointe à tant d'autres, faisait voir plus
nettement, de jour en jour, l'utilité de ne pas dépendre directement de
Constantinople. Sur ces entrefaites, un italien d'une naissance assez
obscure, mais qui portait, si l'on peut s'exprimer ainsi, le nom impérial de
Tiberius[8], souleva plusieurs des cités de
l'Etrurie et se fit proclamer empereur, en l'année 729. L'exarque de Ravenne,
Eutychius, qui avait peu de troupes à sa disposition, n'était pas en mesure
de comprimer la révolte ; mais le pape Grégoire II, qui ne regardait pas le
moment de la séparation comme arrivé, ou qui n'avait pas confiance dans la
capacité et les intentions de Tiberius, le pape, disons-nous, empêcha les
Romains de le reconnaître. Il les engagea même à prendre les armes, mit à
leur tête les citoyens les plus distingués et conjura l'exarque de ne pas
laisser à la rébellion le temps de devenir générale. Eutychius marcha, en
effet, contre le nouvel empereur, qui se dirigeait vers Rome. A la nouvelle
de l'approche de l'exarque, Tiberius s'enferma dans Maturanum. Les
troupes impériales assiégèrent cette ville et la prirent d'assaut ; Tiberius
périt dans le combat, et sa tête fut portée à Constantinople[9]. La crainte de fatiguer le
lecteur ne permet pas de s'étendre ici sur les efforts que Grégoire II fut
obligé de faire pour retenir les Italiens dans l'obéissance envers l'empereur
; et Grégoire III, qui s'assit bientôt après (731) dans la chaire de saint Pierre,
vit bien qu'il fallait changer de politique, et que la séparation des deux
partages était devenue indispensable. Toutefois, au lieu de chercher dans
l'Italie même l'homme le plus digne de porter la couronne impériale, il jeta
les yeux sur Charles Martel, qui était le véritable chef des Francs, quoi
qu'il se contentât du titre de maire du palais. Ses talents étaient bien
propres à justifier les vues du souverain-pontife ; mais, derrière le prince,
il fallait de plus voir la nation, et si l'on examine attentivement la
situation de l'Europe occidentale vers la fin du premier tiers du VIIIe
siècle, on reconnaît que la monarchie des Francs était seule en état de
servir de base à l'édifice qu'il s'agissait d'élever. L'Afrique, redevenue
province romaine depuis la destruction du royaume des Vandales, avait été
conquise par les Sarrasins ; la monarchie des Wisigoths venait de subir le
même sort ; enfin, le royaume des Lombards n'avait qu'une étendue et une
influence fort restreintes ; il avait même admis momentanément la suprématie
des Mérovingiens, leur avait payé tribut et avait reçu leurs ordres à la
guerre. La monarchie des Francs, au contraire, l'emportait en puissance sur
toutes celles qui s'étaient formées dans les provinces du partage
d'Occident. Elle avait fait subir aux Musulmans la défaite la plus sanglante
qu'ils eussent encore éprouvée, et elle achevait de dompter la Grande
Germanie, et de transformer ainsi en boulevard de l'Europe occidentale la
contrée d'où étaient sorties toutes les invasions. Aussi, plusieurs rois
mérovingiens et même quelques-uns de leurs maires du palais semblent-ils
avoir eu comme un pressentiment de ce qui devait arriver, et avoir pris
d'avance certaines mesures propres à rendre plus facile l'accomplissement de
leurs secrets désirs. La division du royaume des Francs en deux sortes
: l'Austrasie et la Neustrie était cependant de nature à entraver la
réalisation de ces grands projets ; mais la première eut, à l'époque où nous
sommes arrivés, et après des alternatives de prépondérance et d'infériorité,
assez de force pour devenir dominante à l'égard non seulement de la Neustrie,
mais encore de la Bourgogne et de l'Aquitaine, qui, profitant de leur
éloignement du centre de la monarchie Franque, tendaient à former des
royaumes indépendants. Les
premiers carlovingiens avaient donc ce qui était nécessaire pour soutenir
dignement le fardeau de l'Empire. Ils avaient de plus, ou du moins ils
allaient avoir pour eux le droit et la légitimité. Il ne faut pas juger, en
effet, de la constitution de l'empire romain par notre droit public actuel.
Au Vile siècle et au VIIIe, on n'y connaissait plus l'hérédité, ou on n'en
tenait compte que dans certaines circonstances. On avait vu, à la vérité, des
fils et des petits-fils succéder à leur père et à leur aïeul. Héraclius
notamment avait fondé une espèce de dynastie ; mais c'était l'exception. Le
plus souvent, un général heureux ou même un fonctionnaire civil se faisait
proclamer empereur, quelquefois par une poignée de soldats ; et dès qu'il
avait obtenu (chose très-aisée) d'être reconnu par le sénat et par le peuple, il était aussi
légitime que l'empereur dont la possession était fondée sur l'hérédité. Plus
tard, on fit couronner le nouveau souverain par le patriarche de
Constantinople ; ce qui semblait donner à son pouvoir une consécration
divine. Les patriarches étaient ordinairement disposés à prêter avec
empressement leur ministère ; et les chefs des Francs ne pouvaient craindre
aucun refus de la part des souverains-pontifes, puisque ceux-ci comprenaient,
mieux que personne, la nécessité d'avoir un empereur en Occident, et allaient
même faire les premières démarches pour arriver à un résultat aussi désiré.
La circonstance que les rois Francs appartenaient à une famille de race
barbare n'était pas de nature à les empêcher d'aspirer à la couronne
impériale. Celle-ci avait souvent appartenu à des princes dont l'origine
était la même ; Théodoric-le-Grand, roi des Ostrogoths, avait été regardé
sinon comme empereur, an moins comme administrateur Mi partage d'Occident, et
les trois siècles qui s'étaient écoulés depuis la mort de ce roi devaient
rendre les Romains moins scrupuleux encore sur un pareil article. D'un
autre côté, les papes se trouvaient dans la position la plus favorable pour
travailler au rétablissement de l'empire d'Occident et pour en donner le
signal. Sans parler de leur caractère sacré, qui les recommandait à la
vénération des peuples, ils étaient revêtus, comme tous ou presque tous les
évêques, du titre de defensores de leur ville épiscopale, et ce titre
leur conférait le droit et leur imposait même le devoir de prendre toutes les
mesures propres à assurer le salut du peuple dont la protection leur était
confiée. On sait que l'institution des defensores, ébauchée par
Honorius[10] et complétée par Justinien Ier,
avait fonctionné avec avantage pour l'Empire, pendant les Ve et VIe siècles ;
et bien que le sénat et le peuple de Rome eussent certainement, d'après
toutes les traditions, le droit d'élire un empereur, le pape, sans attendre
leur consentement, qui, au surplus, n'était pas douteux, pouvait, comme defensor
urbis, procéder au choix d'un chef capable de mettre la Ville à l'abri de
tout péril extérieur. Les souverains-pontifes avaient vécu dans une étroite
dépendance des empereurs et des magistrats impériaux jusque vers la fin du
VIIe siècle ; mais, depuis ce moment, il s'était opéré un grand changement
dans leur position. Jusqu'alors l'approbation impériale avait paru nécessaire
pour valider l'élection des papes, et l'empereur n'autorisait l'installation
du nouveau pontife qu'après avoir reçu son serment de fidélité. De plus, il y
avait à Rome un représentant temporel de l'autorité centrale, un
administrateur militaire et civil, qui portait le titre de duc de Rome et
prenait les ordres de l'exarque de Ravenne. Mais l'incapacité ou l'indignité
de plusieurs de ces magistrats avait notablement amoindri leur influence, et
le pape avait hérité de tout ce qu'ils avaient perdu[11]. Les empereurs, continuellement
occupés à combattre les Musulmans ou à se prémunir contre les révolutions de
palais, si fréquentes à Constantinople, avaient, depuis longtemps, abandonné
aux exarques le soin de défendre Rome et l'Italie. Malheureusement, ces
fonctionnaires, qui furent presque tous des hommes sans mérite, ne surent pas
mettre obstacle aux progrès des Lombards, et les souverains-pontifes furent
souvent obligés d'intervenir eux-mêmes dans les affaires intérieures de
l'Italie et de prendre, en quelque sorte, le gouvernement et la défense de
quelques-unes des provinces qui reconnaissaient encore l'autorité des
empereurs. Après l'élection de Grégoire III, les Romains, las de la tyrannie
de leur duc, le chassèrent et n'en voulurent pas recevoir d'autre, et le pape
posséda dès lors non seulement la réalité, mais encore l'extérieur de la
puissance. Il continua cependant, comme Grégoire II son prédécesseur, à
reconnaître nominalement l'autorité impériale jusqu'au jour où l'élection
d'un empereur d'Occident deviendrait indispensable. Ce jour
était peu éloigné. Les violences de Léon III et les progrès continuels des
Lombards, lesquels semblaient sur le point d'enlever à l'Empire ce qu'il
avait encore en Italie, engagèrent enfin Grégoire III à s'adresser à Charles
Martel. Il lui offrit, non pas le titre d'empereur d'Occident, mais celui de
patrice, qui, en lui conférant tous les pouvoirs nécessaires à
l'administration du partage d'Occident, n'était pas de nature à
présenter l'idée d'une séparation véritable et complète d'avec le reste de l'Empire.
Nous avons donné, à cet égard, des renseignements suffisants dans notre
dix-neuvième chapitre, et nous ne voulons pas les reproduire ici, non plus
que les raisons qui empêchèrent Charles Martel d'accepter immédiatement
l'offre du pontife, et auxquelles il faut peut-être ajouter le désir que le
maire du palais éprouvait de voir Léon III ratifier, d'une manière formelle,
le changement de dynastie que Charles méditait, et que son fils seul devait
accomplir. Le pape
Zacharie, successeur de Grégoire III, parut d'abord vouloir laisser les
choses comme elles se trouvaient au moment de son élection, et les lettres et
les bulles qui nous restent de lui prouvent qu'il reconnaissait l'autorité de
l'empereur[12]. Telle fut aussi pendant
quelques mois la conduite du pape Etienne II ; mais lorsque ce pontife eut
été contraint de quitter Rome et l'Italie, pour échapper aux violences
d'Aistwlfus roi des Lombards, il reprit avec Pépin-le-Bref la négociation
autrefois entamée par Grégoire III avec Charles Martel, et quand il le sacra
roi des Francs, il lui conféra, en même temps, la dignité de patrice de Rome[13]. Pépin enjoignit alors à
Aistwlfus d'éloigner ses troupes des environs de Rome et de livrer au
souverain-pontife les villes de l'Exarchat et de la Pentapole, dont les
Lombards venaient de s'emparer ; et nous remarquerons ici que, pour donner un
pareil ordre, il fallait nécessairement que Pépin fût revêtu du titre de
patrice. Le roi des Lombards, sans obtempérer à cette injonction, offrit de
laisser le pape possesseur paisible de la ville de Rome et refusa
d'abandonner la Pentapole et l'Exarchat. Pépin franchit les Alpes, en 754,
contraignit Aistwlfus, qui ne s'attendait pas à une attaque aussi brusque, à
chercher un refuge derrière les murs de Ticinum ou Pavie et lui
arracha un traité, par lequel il renonçait à une partie de l'Exarchat et à la
Pentapole tout entière. Mais, bientôt après, s'imaginant que Pépin ne
pourrait le châtier, à cause des nombreux embarras qui lui étaient survenus,
le roi des Lombards reprit les armes, et il fallut que les Francs
retournassent en Italie. Aistwlfus, aussi malheureux que la première fois,
fut obligé de restituer les villes dont il s'était emparé. Le roi des Francs
les remit au souverain-pontife et retourna dans son royaume. Ce ne fut pas
pour longtemps. Cette seconde expédition avait eu lieu en 755 ; Aistwlfus
mourut l'année suivante, et Desiderius ou Didier, qui lui succéda, reprit
immédiatement l'exécution des projets de son prédécesseur, quoiqu'il fût
redevable de la couronne au pape Etienne II. Le souverain-pontife, presque
complètement dépouillé par les Lombards, se hâta d'en prévenir Pépin-le-Bref,
qui, franchissant les Alpes une troisième fois, marcha vers Rome, que Didier
pressait vivement. Il leva le siège, à l'approche des Francs, et s'enferma
dans Pavie, où il fut promptement assiégé lui-même. Il conclut alors un
traité, aux termes duquel il se désistait de toute réclamation au sujet de
Rome, de la Pentapole et de l'Exarchat, promettant en outre de payer un
tribut aux rois des Francs et de reconnaitre leur suprématie. Pépin, ayant
remis Etienne en possession de tout ce qu'il avait perdu, lui céda de plus la
partie de l'Exarchat que les Lombards avaient d'abord conservée et revint
dans la Gaule[14]. Les
choses restèrent en cet état jusqu'en 768, et il n'est pas inutile de
rechercher ici quelle était la nature du pouvoir que Pépin-le-Bref exerçait
dans le partage d'Occident. Quelques savants ont cru qu'il avait pris
réellement le titre d'empereur, et voici le résumé des motifs qui les ont
engagés à soutenir cette opinion : 1° d'après le quatrième continuateur de
Frédégaire[15], il aurait fait promettre à
Aistwlfus de ne jamais attaquer la Respublica, c'est-à-dire l'Empire ;
2° selon le même auteur[16], les Lombards l'auraient
consulté sur le choix d'un roi, avant de procéder à l'élection de Didier ; 3°
toujours d'après le même écrivain[17], Pépin aurait envoyé une
ambassade à Constantin IV pro amicitiœ causa et salute patriœ suœ,
expressions qui ne semblent pas convenir à un traité d'alliance, mais plutôt
à une demande d'unanimitas, et cette explication parait corroborée par
le passage suivant, où il est parlé d'une ambassade que Constantin envoya, à
son tour, au roi des Francs ; 4° le titre d'Augustus ou d'Imperator
a été souvent attribué à Pépin-le-Bref dans certains documents assez anciens[18] ; 5° un sceau de ce prince,
publié pour la première fois par Zillésius, dans sa Defensio Abbatiœ
Imperialis Sancti-Maximini, et ensuite par Montfaucon[19] et par les auteurs du Nouveau
traité de diplomatique[20], un sceau de ce prince,
disons-nous, porte la légende PIPPINUS IMPERATOR ; 6° enfin, un diplôme
rapporté par Schannat[21] est daté de la troisième année
du règne de l'imperator Pépin (le Bref). Mais
nous ne pouvons attacher une grande importance aux arguments contenus dans
les trois derniers numéros : si le titre d'imperator a été donné parfois à
Pépin par des écrivains d'une certaine antiquité, il ne faut pas oublier que
les auteurs contemporains ne lui attribuent que celui de rex, qu'il prend
lui-même dans ses diplômes. Nous ne fatiguerons pas le lecteur en citant
toutes nos autorités, et nous rappellerons seulement que l'historien byzantin
Théophane emploie la même expression (ρήξ), qui avait fini par
s'introduire dans la langue grecque[22] ; D'ailleurs, le roi des Francs
possédait, avec le titre de patrice, toutes les attributions de l'autorité
impériale. C'est ce qu'explique très-bien un ancien texte, publié d'abord par
Canisius dans ses Antiquœ lectiones ; on y lit les mots suivants : administrante
Romanum imperium Pippino rege Francorum serenissimo[23]. En acceptant du pape le titre
de patrice, le roi des Francs avait reçu un pouvoir égal à celui qu'avait
exercé Théodoric-le-Grand, et, bien qu'il reconnût la suprématie de
Constantin IV, il se regardait comme le chef de l'empire d'Occident. En cette
qualité, il pouvait traiter au nom de l'Empire ; aussi, le voyons-nous 1°
obliger le roi des Lombards à jurer de respecter la Respublica, et 2°
céder au souverain-pontife la Pentapole et l'Exarchat, sur lesquels il
n'avait personnellement aucun droit. C'est également parce qu'il était
administrateur du partage d'Occident, que les Lombards le consultèrent sur le
choix du successeur d'Aistwlfus, lequel n'avait pu, depuis sa défaite,
prétendre à un autre titre qu'à celui de chef d'un peuple fédéré. Quant aux
termes employés par le quatrième continuateur de Frédégaire en parlant de
l'ambassade envoyée à Constantinople, ils prouvent uniquement que Pépin
craignait une rupture avec l'empereur. Constantin IV pouvait, en effet,
pousser à la révolte et encourager par des subsides les Lombards, les Saxons,
les Thuringiens et les Winides ; il pouvait aussi engager les Abares à faire
des incursions dans la vallée supérieure du Danube. D parut d'abord satisfait
des offres de Pépin ; mais lorsque ses envoyés, qui demandaient la
restitution pure et simple de l'Exarchat et de la Pentapole, eurent éprouvé
un refus formel, il comprit que le roi des Francs se regardait comme le
véritable administrateur du partage d'Occident et n'entendait recevoir les
ordres de personne. Constantin en ressentit une vive irritation, et le bruit
se répandit qu'il faisait équiper dans les ports de l'Orient une flotte de
trois cents vaisseaux, chargés de troupes de débarquement, et que cet
armement, hors de proportion avec les ressources dont l'empereur pouvait
raisonnablement disposer, menaçait l'Italie et la Gaule elle-même. Le pape
Paul Ier se hâta d'en informer le roi des Francs ; mais Constantin se borna à
de vaines menaces, et même, quelques années plus tard (en 764), il envoya à Pépin-le-Bref une
seconde ambassade, composée de l'écuyer Anthémius et de l'eunuque Synésius,
lesquels étaient chargés de lui offrir la reconnaissance de son titre de
patrice, à la seule condition de proscrire le culte des images. Le roi des
Francs refusa avec mépris et avertit aussitôt le souverain-pontife de la
proposition qui venait de lui être faite. L'empereur n'insista pas et se
contenta, pendant les onze années qu'il vécut encore, de savoir que le pape
et le patrice d'Occident avouaient sa suprématie, et que même le premier
employait les années du règne impérial dans les dates de ses lettres et de
ses bulles. Les
choses ne changèrent pas, sensiblement du moins, à l'avènement (768) de Charles et de Carloman, fils
de Pépin-le-Bref. Les deux princes avaient partagé, mais sans en rompre
l'unité, le gouvernement de la vaste monarchie des Francs ; l'Austrasie
elle-même se trouva divisée entre les deux sortes : les civitates de
l'ouest et du nord appartenaient à Charles, celles de l'est et du midi à
Carloman[24]. Du reste, les deux princes
avaient les mêmes vues ; ils étaient animés des mêmes intentions, et,
revêtus, comme leur père, du titre de patrice, que le pape Etienne leur avait
également conféré[25], ils tenaient à-la-fois en
respect le roi des Lombards, qui regrettait toujours la Pentapole et
l'Exarchat, et l'empereur, dont le ressentiment, pour être dissimulé, n'en
était pas moins certain. La mort de Carloman, arrivée en 771, facilita
l'accomplissement du projet que nourrissaient les Carlovingiens, et, reconnu
comme seul roi des Francs dans une assemblée générale des grands et des
évêques, tenue au palais de Corbonacum ou Corbennacum (Corbeny), près de Laon, Charles put
vaquer librement à la réalisation de ses vastes desseins. Le moment ne
pouvait être plus favorable. Les Lombards avaient pour roi un prince insensé,
qui, tout étourdi de la haute fortune à laquelle il était parvenu, malgré son
peu de mérite, ne rêvait que grandeurs et conquêtes. Sans se laisser
déconcerter par la défaite que Pépin lui avait fait éprouver autrefois, il
renouvela ses tentatives d'invasion sur les territoires cédés précédemment
aux papes. Adrien Ier, qui occupait alors le siège de Rome, eut, comme ses
prédécesseurs, recours à la protection du roi des Francs. Charles était sur
les bords du Weser, où il soutenait une guerre difficile contre les Saxons.
Didier le savait et croyait que ce prince ne pourrait secourir le pape ; mais
il se trompait, et le roi des Francs, enfin victorieux des Saxons, descendit
en Italie, en 773, à la tête d'une armée formidable. Didier, délaissé par la
plupart de ses soldats, s'enferma dans Pavie, tandis que son fils Adalgisus
cherchait un refuge à Vérone, qu'il abandonna bientôt après pour fuir jusqu'à
Constantinople, où il espérait probablement obtenir quelques secours. Charles
parut, en octobre, devant Pavie et tint la place bloquée pendant cinq mois.
Craignant que le siège ne se prolongeât encore, il en confia la continuation
à ses généraux et se rendit à Rome, pour la fête de pâques, laquelle tombait
en 774 le troisième jour d'avril. Il y fut accueilli avec tous les honneurs
dus à son titre de patrice, et il confirma la donation faite par
Pépin-le-Bref. Le lendemain de son arrivée, en habit de patrice, revêtu de la
tunique et du laticlave, il prit séance au tribunal et jugea les causes des
citoyens, conformément aux constitutions impériales[26]. Il revint ensuite devant Pavie
et reçut la soumission de Didier, qu'il fit conduire au-delà des Alpes et
enfermer dans un monastère. Il prit lui-même, à Milan, la couronne de roi des
Lombards et imposa à leur royaume le titre de royaume d'Italie. Cependant, il
se donnait, dans ses diplômes, les titres de gloriosissimus rex Francorum
et Langobardorum et de patricius Romanorum. Les particuliers lui
attribuaient-les mêmes titres dans les dates de leurs actes privés ; comme
nous le voyons par le testament de Fulradus, abbé de Saint-Denys[27]. Remarquons, en passant, que la
qualité de patrice était bien celle que Charles prenait pendant la première
partie de son règne. Il ne se qualifiait jamais ni d'exarque, ainsi que l'ont
pensé certains savants, ni de consul, comme quelques autres l'ont avancé, ni
d'empereur, comme il fut appelé parfois dans des textes qui n'avaient rien
d'officiel[28]. Il exerçait, néanmoins, la
plupart des droits inhérents au titre d'empereur. On le voit notamment, lors
de son voyage à Rome, occuper la place d'honneur dans la basilique de
Saint-Pierre[29], et, un peu plus tard,
s'arroger le pouvoir d'approuver l'élection des souverains-pontifes[30]. Aussi, le pape Adrien I
prit-il le parti de dater ses lettres et ses bulles du patriciat de Charles.
Léon III, qui lui succéda, rendit compte au roi des Francs de tous les
incidents de son élection et lui envoya, avec le vexillum de la ville, les
clés de la confession de Saint-Pierre[31] ; et Charles lui répondit : Gavisi
sumus seu in electionis unanimitate, seu in humilitatis vestra obedientia, et
in promissionis ad nos fidelitate (3)[32]. Cependant, on reconnaissait
toujours à Rome la suprématie impériale, et l'on admire encore dans le palais
de Latran une superbe mosaïque exécutée sous le pontificat de Léon III,
c'est-à-dire en 796 ou en 797, et représentant le Sauveur qui met un vexillum
dans la main d'un prince, couronné et accompagné de la légende CONSTANTINO V(ictori). Or, ce prince ne peut être que
l'empereur Constantin V (ou VI, selon certaines histoires), fils d'Irène, et dont nous
parlerons bientôt[33]. Charles
n'avait pas non plus interrompu les relations que le royaume des Francs
entretenait avec Constantinople, et même il ne tarda pas à en recevoir la
confirmation officielle de son titre de patrice. L'impératrice Irène, qui
gouvernait glorieusement l'Empire pendant la minorité de son fils Constantin
V, désirait beaucoup faire épouser à ce jeune prince Rothrudis, fille du
puissant roi des Francs. C'est pourquoi elle lui envoya, dans le cours de
l'année 781, une ambassade composée du sacellaire Constantin et du primicier
Mamalus, pour lui remettre l'acte portant reconnaissance du titre de patrice
et lui demander sa fille en mariage. La proposition fut accueillie
favorablement ; mais comme l'empereur avait dix ans, et Rothrudis huit
seulement, et qu'il ne fallait pas songer à conclure immédiatement le
mariage, la princesse resta dans la Gaule, et on plaça près d'elle l'eunuque
Elisée pour lui apprendre la langue grecque et les usages de la cour
impériale[34]. On sait que ces arrangements
n'eurent aucune suite, et que Constantin V fut, en 797, détrôné par sa propre
mère, qui ordonna de lui crever les yeux et se fit proclamer impératrice. Une
pareille révolution, suivie d'un tel crime, révolta les Occidentaux. Le droit
public de l'Empire ne permettait pas, d'ailleurs, aux femmes de monter sur le
trône, et la honte d'obéir à Irène .ne contribua pas peu à précipiter les
évènements. Bossuet le remarque dans son Discours sur l'histoire universelle,
et l'auteur de la chronique du monastère de Moissac avait fait la même
observation, dès le commencement du IXe siècle[35]. Cependant, on attendit encore,
par un reste d'habitude, et même le pape Léon III, indignement outragé et
chassé de Rome par des séditieux, le 25 avril 799, s'adressa à Constantinople
et réclama l'intervention de l'autorité impériale. Il ne reçut aucune réponse
et prit alors le parti d'aller trouver le roi des Francs, qui était à
Paderborn, dans la Grande Germanie. Charles s'empressa de renvoyer le pape à
Rome, avec des commissaires chargés de le rétablir dans tous ses droits et de
châtier les coupables. Il se rendit lui-même en Italie, l'année suivante, à
la tête d'une armée considérable, et entra dans Rome, le 24 novembre. Le
souverain-pontife, jugeant l'occasion excellente, résolut de ressusciter
enfin l'empire d'Occident. En sa qualité de defensor de la ville, il
consulta le sénat et le peuple, recueillit un avis favorable, et, le jour de
noël, pendant que le roi était en prières devant la confession de saint
Pierre, Léon III, accompagné d'une foule d'évêques et de prêtres, s'approcha
du prince et lui mit sur la tête une couronne d'or, Le peuple, qui
remplissait la basilique, s'écria : Carolo, piissimo, Augusto, a Deo
coronato, magno, pacifico, Imperatori, vita et victoria ! Aussitôt après,
le pape rendit à Charles l'hommage dû aux empereurs, et que l'on nommait adoratio,
et il sacra le nouvel auguste avec l'huile sainte. Celui-ci jura ensuite de
protéger l'église romaine, et l'empire d'Occident se trouva rétabli de la
manière la plus régulière[36]. Tel fut le jugement général
que l'on porta au sujet de cet évènement. L'historien byzantin Théophane ne
s'exprime pas, à cet égard, autrement que les écrivains occidentaux[37], et le calife Haroun-al-Raschid
lui-même envoya des présents à Charlemagne et sollicita son alliance. Il
restait néanmoins une formalité à remplir ; en un mot, il fallait que le
nouvel empereur obtînt de son collègue de Constantinople l'unanimitas,
c'est-à-dire la reconnaissance officielle, qui, d'après le droit public de
l'Empire, était indispensable à la légitimité des empereurs d'Occident.
Malheureusement, le partage d'Orient se trouvait alors gouverné par une
femme, à laquelle Charlemagne ne pouvait demander l'unanimitas, et
c'est probablement cette impossibilité qui lui inspira le projet d'épouser
Irène[38], afin de réunir et de confondre
les deux partages de l'Empire. Quoiqu'il en soit, Irène survécut peu
de temps à la proclamation de Charlemagne. Déposée le 31 octobre 802, elle
mourut le 9 août de l'année suivante, et Nicéphore Ier, qui lui succéda,
accorda l'unanimitas à l'empereur d'Occident et consentit à la
délimitation des partages. Cette opération n'était pas sans offrir
quelques difficultés relativement à la province d'Illyrie, qui avait
appartenu alternativement aux deux empires. Les Francs et les Lombards en
avaient occupé une partie et n'entendaient pas la rétrocéder à l'empereur de
Constantinople. Nicéphore envoya à Charles trois plénipotentiaires, qui le
rencontrèrent au milieu des forêts de la Thuringe, et avec lesquels
l'empereur d'Occident convint d'un arrangement définitif. Il garda pour lui
toute la partie de la province comprise entre la Save et la Drave, l'Istrie,
et même une portion considérable de la Dalmatie ; il laissa à son collègue le
reste de l'Illyrie, les îles qui en bordent le rivage et la ville de
Justinopolis en Istrie. Il y eut aussi quelques discussions au sujet de la
Sicile et des côtes méridionales de l'Italie, qui obéissaient encore à
l'empereur de Constantinople. Charles prétendait, avec raison, qu'elles
devaient entrer dans le partage d'Occident, et Michel gouverneur de Sicile
avait même, en 799, réclamé l'aide de Charles pour repousser les musulmans
d'Afrique, qui projetaient une descente dans cette ile[39]. L'empereur d'Occident finit
toutefois par se désister de ses prétentions, et la Sicile resta annexée au partage
d'Orient, ainsi que les provinces méridionales de l'Italie[40] ; mais la Corse, la Sardaigne
et les îles Baléares reconnurent l'autorité de Charles et de ses premiers
successeurs. Les empereurs de Constantinople prétendaient, de plus, que, à
raison de la supériorité de leur marine, ils devaient être regardés comme les
possesseurs de la mer jusqu'aux colonnes d'Hercule, ainsi que des îles dont
elle baignait les côtes[41]. Quant au partage d'Occident
lui-même, ils le considéraient comme la propriété des nouveaux empereurs, et
comme toujours divisé en sept diocèses : l'Italie, la Pannonie, le Norique,
la Bretagne, la Gaule, l'Espagne et l'Afrique[42]. Charles
était loin, du reste, de régner sur toutes ces contrées ; mais il avait réuni
sous ses lois les trois quarts de l'Italie, la Corse, la Sardaigne, les îles
Baléares, l'Espagne jusqu'à l'Ebre, la Gaule entière, la Rhétie, la
Vindélicie, le Norique, une partie de l'Illyrie, la Grande Germanie, que les
Romains n'avaient jamais pu dompter, ainsi que les vastes contrées occupées
par les. Abares et divers peuples slaves, et qui s'étendaient sur les rives
du Danube inférieur et jusque dans le voisinage de la Vistule. Il possédait
par conséquent un territoire au moins aussi vaste que celui de l'ancien
partage d'Occident ; seulement les limites de ce partage s'étaient déplacées
et s'étaient avancées dans la direction de l'est et du nord. Ajoutons 1° que
Charles était maître de toutes les capitales de ce partage : Rome,
Ravenne, Milan, Arles et Trèves, et 2° que sa suprématie était reconnue par
le duc lombard de Bénévent, par le souverain des Wisigoths d'Espagne, par le
duc des Wascones ou Basques, par les rois d'Hibernia ou
d'Irlande, et par les petits princes anglo-saxons qui s'étaient partagé l'île
de Bretagne. Ces derniers eurent soin de modeler leur législation sur les
capitulaires des nouveaux empereurs d'Occident[43]. Alphonse II, roi d'Oviedo et
de Galice, c'est-à-dire de la partie septentrionale de l'ancienne
Tarraconnaise, rendait compte de ses victoires à Charles, comme un lieutenant
à son chef, et ce fut pour restituer au partage d'Occident ses limites
primitives que l'empereur tenta de chasser complètement les Musulmans de
l'Espagne[44]. Aussi, Charlemagne et ses
successeurs regardaient-ils les rois d'Occident comme les premiers de leurs
sujets, et Louis-le-Pieux avait-il la coutume d'adresser ses diplômes omnibus
Dei fidelibus, episcopis videlicet et abbatibus, regibus, ducibus, comitibus,
vice-dominis, vicariis, teloneariis, et omnibus rem publicam gubernantibus. Les
diplômes des nouveaux empereurs d'Occident sont presqu'entièrement semblables
à ceux des empereurs de Constantinople[45], et sur les uns comme sur les
autres la signature impériale est tracée avec du cinabre. Les empereurs
d'Occident prirent l'aigle comme emblème de l'Empire, et jusqu'au moyen-âge
leurs sceaux, ou, pour mieux dire, leurs bulles d'or rappellent l'idée qu'ils
se faisaient et que l'on avait de leur autorité[46]. Ordinairement, le droit
présente l'image de l'empereur, avec l'aigle impériale et la légende : + (le nom du
prince) DEVINA•
FAVENTE• CLEMENCIA• ROMANORVM• IMPERATOR• SEMPER• AVGVSTVS. Le revers offre
la ville de Rome, accompagnée des mots AVREA• ROMA ; qui servaient autrefois
à désigner le Capitole, et de la légende : + ROMA• CAPVT• MVNDI• REGIT•
ORBIS• FRENA• ROTVNDI•[47]. L'Empire était le Sacrum
Imperium Romanum ; les empereurs donnaient à leur successeur désigné le
titre de rex Romanorum ; les premiers d'entr'eux voulurent même se
parer de celui de consul[48], qui tomba assez promptement en
désuétude, et ils datèrent leurs actes de l'indiction, pendant que, à partir
de l'année 802, les souverains-pontifes prenaient l'habitude de dater les
leurs du règne de Charlemagne et de ses successeurs[49]. Ce ne
fut pas seulement dans l'arrangement de leurs titres, et dans les règles de
leur chancellerie, que les empereurs d'Occident voulurent imiter les
souverains de Constantinople. Ils en adoptèrent aussi le costume et
l'étiquette, autant du moins que le permettaient les mœurs de leurs sujets et
le climat de leur patrie. Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter les yeux
sur les monnaies de Constantin V, d'Irène, de Michel-le-Bègue et de Théophile[50], et de leur comparer la grande
miniature placée en tête de la Bible offerte à Charles-le-Chauve par
Sigelaüs, abbé du monastère de Saint-Martin-lès-Metz. L'empereur y est
représenté assis sur un trône richement orné ; il a. une couronne fort haute,
un long sceptre, et il est enveloppé d'un magnifique manteau' de pourpre. De
chaque côté du trône se trouve un personnage, exactement vêtu à la romaine,
et plus loin se tient, à la gauche de l'empereur, un officier portant un
glaive enfermé dans son fourreau (c'est évidemment le spatharius) ; à droite est un garde, en
costume de légionnaire romain, armé d'une lance et appuyé sur un bouclier de
forme ovale ; plus bas, mais du même côté, on remarque un autre officier,
vêtu à la romaine, et plus bas encore, des ecclésiastiques, dans lesquels il
faut reconnaitre les chapelains impériaux[51]. Les empereurs d'Occident
voulurent aussi emprunter à leurs collègues l'usage de se faire porter ou
traîner par des chevaux blancs. Enfin, ils eurent dans leurs palais tous ou
presque tous les officiers que l'on voyait è la cour de Constantinople, notamment
un magister aulœ imperialis, un magister cubiculariorum, un magister
ostiariorum ou summus sacri pabatii ostiarius, un magister
pincernarum, etc.[52]. Ajoutons
encore qu'ils imitèrent jusque dans leurs lois les usages byzantins. En
lisant les capitulaires de Charlemagne et de ses successeurs, on est frappé
de l'analogie que ces monuments législatifs offrent avec les novelles des
empereurs byzantins ; et ce n'est pas seulement sous le rapport de la forme
que la ressemblance existe, car les capitulaires sont remplis de dispositions
tirées du droit romain. Nous en pourrions citer de nombreux exemples, et ces
emprunts prouvent que Charlemagne et ses descendants se considéraient comme
les véritables successeurs des empereurs d'Occident et tenaient à rétablir
l'ancien ordre de choses, autant que les circonstances le permettaient. Ils
en avaient la faculté, et, dans un capitulaire promulgué à Aix-la-Chapelle, au
mois de mars 802, Charlemagne déclara qu'il entendait user, dans l'occasion,
de tous les droits qui avaient appartenu aux empereurs d'Occident[53]. Mais c'est précisément le
pouvoir absolu dont il jouissait qui le détourna de bouleverser complètement
la législation des peuples barbares, et qui l'engagea à y introduire
seulement les modifications nécessaires ; tandis que, précédemment, les rois
Francs fédérés devaient obéir aux souverains de Constantinople, lorsque
ceux-ci leur prescrivaient de faire observer les lois romaines. Les
relations, quoique assez rares, ne furent jamais complètement interrompues
entre les deux empires sous le règne de Charlemagne et de ses successeurs.
C'est ainsi que, en 841, l'empereur d'Orient Théophile, engagé dans une
guerre dangereuse contre le calife 1Vlutasem, dépêcha le patrice Théodose
vers Charles-le-Chauve, pour lui demander un secours de troupes et le prier
de favoriser ses propres efforts en Asie par une puissante diversion en
Afrique ; et Charles paraissait disposé à entreprendre cette expédition,
lorsque la mort de Théophile le força d'y renoncer. Vingt-cinq ans plus tard,
en 866, Michel III, empereur de Constantinople, et le patriarche Photius
entamèrent des négociations avec l'empereur d'Occident Louis II, pour le
porter à chasser de Rome le pape Nicolas I, et, dans le but de flatter Louis,
Photius eut soin de lui écrire que les membres d'un concile récemment
assemblé à Constantinople lui avaient, dans leurs acclamations, donné le
titre d'empereur, et à son épouse Ingelberga celui d'Auguste et de Nouvelle
Pulchérie. Cinq ans après, Basile-le-Macédonien contesta au même Louis non
pas le titre d'empereur, mais celui d'empereur des Romains, prétendant que ce
titre appartenait plutôt aux souverains qui régnaient à Constantinople, et
qui, en effet, ne cessèrent pas de le prendre. On connaît les négociations
d'Otton I avec Nicéphore II, l'ambassade de Luitprand évêque de Crémone, et
le mariage d'Otton II avec Théophano fille de l'empereur byzantin
Romain-le-Jeune. Les empereurs d'Occident n'avouaient plus, à cette époque,
la supériorité de leurs collègues, et lorsque Conrad III écrivit à Jean
Comnène, au sujet du mariage de Manuel fils de celui-ci avec une princesse
allemande, il ne manqua pas de le lui faire sentir : « La nouvelle Rome,
disait-il dans une de ses lettres, est fille de l'ancienne ; elle lui doit
amour et respect ; comme aussi la nôtre promet à sa fille bienveillance et
protection »[54]. Cependant, l'opinion attachait
toujours une certaine prééminence au trône de Constantinople[55]. Sous le règne de Manuel, les
villes d'Italie et le pape lui-même, las du joug des empereurs Germains,
songèrent sérieusement à reconnaître de nouveau la suprématie des empereurs
de Constantinople[56], et, plus tard encore ;
Isaac-l'Ange fit difficulté de donner à Frédéric Ier le titre impérial. Nous ne
rappelons, du reste, des faits relativement aussi récents que pour montrer
combien était vivace la constitution de l'empire romain. Depuis longtemps les
choses étaient bien changées, quoique les termes fussent toujours les mêmes,
et l'organisation sociale n'avait pas subi des modifications moins profondes.
Il n'y avait pas eu d'interruption dans la vie de l'ancienne société romaine
jusqu'à l'avènement de Charlemagne, et le rétablissement de l'empire
d'Occident avait même semblé devoir être pour elle un nouveau gage de durée ;
mais ce fut, au contraire, à partir du règne de ce prince que la
transformation commencée depuis plusieurs siècles, d'une manière
presqu'insensible, fit tout-à-coup des progrès continus et rapides, qui
donnèrent naissance à la Féodalité. Notre tâche se termine ici, et il pourrait paraître convenable de résumer en peu de mots ce que renferment nos quatre volumes ; mais nous nous sommes trouvé si fréquemment dans l'obligation de reproduire les idées qui ont servi de base à notre narration, que nous croirions abuser de la patience des lecteurs en replaçant encore une fois sous leurs yeux, même très-succinctement, la série des évènements qui se sont déroulés du commencement du Ve siècle à la fin du VIIIe, pour aboutir au rétablissement de la dignité impériale dans la personne d'un prince austrasien, bien digne de régner sur la moitié de l'Univers, et de recevoir ainsi la récompense temporelle des vertus et des talents de ses ancêtres. L'Austrasie eut part à cette récompense et devint le premier des états de l'Occident. Longtemps confondue avec les nombreux royaumes barbares formés sur le territoire de ce partage, elle parvint, grâce à l'énergie de ses habitants, à les vaincre et à les dominer, semblable à un chêne robuste, familiarisé avec notre froid climat, et qui, d'abord perdu, en quelque sorte, au milieu des arbres d'essences diverses dont il est entouré, finit par s'élever au-dessus d'eux et par les étouffer sous son épais feuillage. |
[1]
V. Fredegarii continuat., III, c. 109.
[2]
V. Essai de classification des suites monétaires byzantines, par M. de
Saulcy, passim.
[3]
V. le vénérable Bède, Ecclesiastica historia gentis Anglorum, IV, c. 17.
[4]
V. Vita sancti Eligii, lib. I, c. 34 et 35, dans D'Achéry, Spicilegium,
édit. in-f°, t. II, p. 88.
[5]
V. la lettre de Grégoire II, dans Labbe, Concilia, t. VII, col. 10.
[6]
V. la même lettre.
[7]
V. Anastase-le-Bibliothécaire, Vita Constantini, dans Muratori, Scriptores
rerum Italicarum, t. III, part. I, p. 155 et 154.
[8]
Il était surnommé Petasius.
[9]
V. Anastase-le-Bibliothécaire, Vita Gregorii II, dans Muratori, Scriptores
rerum Italicarum, t. III, part. t, p. 157.
[10]
V. Code Justinien, lib. I, tit, LV, c. 8.
[11]
V. Anastase-le-Bibliothécaire, Vitœ Gregorii II et Gregorii III, passim,
dans Muratori, Scriptores rerum Italicarum, t. III, part. I.
[12]
V. quelques-unes de ces pièces dans Labbe, Concilia, t. VI, col. 1514,
1515, 1527 et 1528. La date de l'une d'elles est ainsi conçue : Data nonis
januarii, imperante damna piissimo Augusto Constantine, e Deo coronale magne
imperatore, anno arœviij, imperii ejus anno vj, indict. sev ; voici la date de
l'autre : Data pridie nones novembris, imperante domno piissimo Augusto
Constantin, magna imperatore, anno xxxij post consulatum ejus anno xj,
indictione v. Nous pourrions citer plusieurs autres dates à peu près
semblables.
[13]
Postea, per manus Stephani pontificis,.... in regem et patricium.... unctus
et benedictus est. — Ainsi s'exprime une note contemporaine rédigée par un
copiste de l'Historia Francorum de Grégoire de Tours, et publiée dans
l'édition de Ruinart, col. 991 et 992.
[14]
V. Fredegarii continuat., IV, c. 119-123. On peut voir aussi les Annales
Metenses ; les autres chroniques du même temps ; Anastase-le-Bibliothécaire, Vita
Stephani III, et Paul Diacre, De gestis Langobardorum.
[15]
V. le c. 120.
[16]
V. le c. 122.
[17]
V. le c. 123.
[18]
V. Nouveau traité de diplomatique, par des religieux bénédictins, t. IV,
p. 68.
[19]
V. Monuments de la Monarchie Françoise, t. I, planche XXI, n° 3.
[20]
V. t. IV, p. 68.
[21]
V. Traditiones Fuldenses, n° 6, p. 3.
[22]
V. Chronographie, édit. du Louvre, p. 187, 337 et 338.
[23]
V. ce fragment, dans Bouquet, t. IV, p. 662.
[24]
V. Fredegarii continuat., IV, c. 126 ; v. aussi un curieux travail de M.
Aug. Krœber dans la Bibliothèque de l'école des chartes, 4e série, t.
II, p. 341-350.
[25]
V. la note du copiste de Grégoire de Tours, dans l'édition de Ruinart, col. 991
et 992 ; v. aussi Anastase-le-Bibliothécaire, Vita Hadriani, dans
Muratori, Scriptores rerum Italicarum, t. III, part. I, p. 480.
[26]
V. Anastase-le-Bibliothécaire, ibid., p. 183 et 186.
[27]
V. ce testament, dans Félibien, Histoire de l'abbaye de Saint-Denys,
pièces justif., p. XXXVIII.
V. aussi Mabillon, Annales Benedictini, lib. XXVI, n° 87.
[28]
V. Mabillon, De re diplomatica, p. 72 ; Heumann, Commentarii de re
diplomatica, p. 28.
[29]
V. Anastase-le-Bibliothécaire, ibid., p. 186.
[30]
V. Annales Francorum, dans Bouquet, t. V, p. 53.
[31]
V. Annales Francorum, dans Bouquet, t. V, p. 53.
[32]
V. la lettre de Charles, dans Baluze, Capitularia regum Francorum, édit.
Chiniac, t. I, col. 271-274.
[33]
V. Séroux d'Agincourt, Histoire de l'art par les monuments, depuis sa
décadence, au IVe, siècle, jusqu'à son renouvellement au XVIe, t. II, p.
37, et t. V, pl. XVII,
n° 9.
[34]
V. Théophane, Chronographie, édit. du Louvre, p. 187 et 188.
[35]
V. Chronicon Moissiacense, à l'année 800, dans Bouquet, t. V, p. 78.
[36]
V. Anastase-le-Bibliothécaire, Vita Leonis III, dans Muratori, Scriptores
rerum Italicarum, t. III, part. I, p. 199 ; Eginhard, Annales de gestis
Caroli Magni, c. 28, dans Bouquet, t. V, p. 100.
[37]
V. Chronographie, édit. du Louvre, p. 399, 401 et 402.
[38]
V. notamment Théophane, Chronographie, édit. du Louvre, p. 402.
[39]
V. idem, ibid., p. 401.
[40]
V. la description de l'empire d'Orient par Constantin Porphyrogénète, dans
Banduri, Imperium Orientale, t. I, p. 27.
[41]
V. Constantin Porphyrogénète, dans Banduri, Imperium Orientale, t. I, p.
27.
[42]
V. Hiéroclès-le-Grammairien,
Συνεκδημος ou Tableau de
l'empire d'Orient, dans Banduri, ibid., p. 52.
[43]
V. Lingard, Histoire d'Angleterre, trad. française, t. I, p. 178, 179 et
196 ; Le Cointe, Annales ecclesiastici Francorum, à l'année 799, n° 56
et 57.
[44]
V. Mariana, Histoire d'Espagne, trad. française, t. II, p. 63 et 67.
[45]
V. Mémoires de la société des antiquaires de France, t. XXIII, p. 27.
[46]
Dom de Vaines (Dictionnaire raisonné de Diplomatique, t. II, p. 261)
assure que le mot semper ne fut introduit dans la formule impériale qu'à
partir du règne de Henri VI ; mais un calendrier du IXe siècle, rédigé dans le
monastère de Lorsch et publié par Mabillon, nous offre la mention suivante : IV
nonas Aprilis (2 avril 742), nativitas domni et gloriosissimi Karoli,
imperatoris et semper Augusti.
[47]
V. notamment une bulle d'or de l'empereur Charles IV conservée dans les
archives de la ville de Toul.
[48]
V. Pagi, Critica historico-chronologici in Annales Baronii, à l'année
567, n° 2 et suiv. ; Muratori, Annali d'Italia, t. III, p. 464-468. Ce
titre est donné à Charlemagne par le moine Godescalcus.
[49]
V. Jaffé, Regesta pontificum Romanorum, ab condita Ecclesia ad annum post
Christum natum MCXCVIII.
[50]
V. Essai de classification des suites monétaires byzantines, par M. de
Saulcy, planche XV, n° 6, 7, 8 et 10, pl. XVI, n° 9, et pl. XVII, n° 5.
[51]
Cette Bible est conservée à la bibliothèque impériale, et la miniature est
reproduite dans les Capitulaires de Baluze. V. aussi diverses bractéates
des empereurs Henri Ier et Conrad II, dans les Mémoires de l'académie des
inscriptions, 1re série, t. XXXIII, p. 218.
[52]
V. les textes cités par Du Cange, Glossarium mediœ et infimœ latinitatis,
his vis.
[53]
V. Baluze, Capitularia regum Francorum, édit. Chiniac, t. I, col. 363 et
suiv.
[54]
V. Otton de Freising, De gestis Friderici I, lib. I, c. 22-24. V. aussi
les historiens byzantins Nicétas (liv. I, c. 2) et Cinnamus (liv. II, c. 4).
[55]
Les papes ont même employé dans leurs actes jusque vers l'année 1087
l'indiction byzantine ou constantinienne. V. Jaffé, Regesta pontificum
Romanorum, præf., p. VIII.
[56]
V. Cinnamus, liv. VI, c. 4.