HISTOIRE DU ROYAUME D'AUSTRASIE

TOME QUATRIÈME

 

CHAPITRE XIX. — MAIRIE DE CHARLES MARTEL (715-741). - CLOTAIRE IV. - CHILPÉRIC II. - THIERRY IV.

 

 

Aussitôt que Pépin d'Héristal eut rendu le dernier soupir, Plectrude s'empara de toute l'autorité, et son premier soin fut de faire enfermer dans une étroite prison le fils aîné d'Alpaïde., dont elle redoutait l'ambition et l'audace. La tranquillité publique ne fut pas troublée pendant quelque temps, et Plectrude, qui était douée d'une certaine capacité, put se flatter d'abord de surmonter les difficultés de la situation et de rester à la tête du gouvernement jusqu'à la majorité de Theodoaldus. Les flatteurs ne lui manquaient pas[1], et on la comparait aux femmes illustres qui avaient glorieusement régi de grands empires.

Les embarras ne lui vinrent pas du côté d'où elle les attendait. L'emprisonnement de Charles avait suffi pour en imposer à tous les membres de la famille de Pépin, et on ne vit élever de prétentions au partage de l'autorité ni par le duc Arnulfus, ni par Childebrand frère de Charles, ni par un personnage nommé Martinus, qui figure dans un placitum tenu en 749[2], et que nous conjecturons avoir été le petit-fils du duc Martinus tué dans le palais d'Erchrecum. Mais deux ou trois mois s'étaient à peine écoulés depuis la mort de Pépin, lorsque les seigneurs neustriens, honteux de se voir gouvernés par une femme, et par une femme étrangère, se concertèrent, prirent les armes, s'emparèrent de la personne de Dagobert III, qui résidait alors dans une maison royale de la Neustrie, et refusèrent d'obtempérer aux ordres que Plectrude leur transmettait au nom de Theodoaldus. Cette révolte surprit la régente, sans l'intimider. Elle rassembla une armée sur-le-champ et l'envoya dans la Neustrie. Les mécontents épargnèrent aux Austrasiens la moitié du chemin, et les deux armées se rencontrèrent, à peu de distance du palais de Compendium, dans une forêt nommée silva Catia ou Causia, et qui n'est autre que la forêt de Cuise ou de Compiègne. Le choc fut rude, le carnage fort grand ; enfin, les Austrasiens, mal commandés, s'enfuirent et se retirèrent dans leur pays. Cette seule action suffit pour renverser tout l'échafaudage administratif si péniblement élevé par Pépin. Les Neustriens élurent pour maire du palais Ragenfridus, qui était probablement un homme capable, et Dagobert III, simple instrument entre leurs mains, étant mort le 24 juin 715, ils placèrent sur le trône, au mois de juillet suivant, un fils de Childéric II, appelé Daniel, et qui, pour éviter tout péril, était entré dans l'Eglise, sans recevoir les ordres sacrés[3]. Il laissa croître ses cheveux, prit le nom de Chilpéric, lequel avait été porté par quelques mérovingiens, et ne tarda pas à montrer une activité et des talents que l'on n'était plus habitué à rencontrer chez les membres de sa famille.

Quant aux Bourguignons, ils paraissent n'avoir pris andine part aux évènements que nous venons de rapporter. Ils manifestaient, depuis plusieurs années, une certaine tendance à l'isolement ; néanmoins, ils reconnurent Chilpéric II, et on put l'es regarder, jusqu'à un certain point, comme solidaires des Neustriens.

Le fils d'Alpaïde, Charles, que nous surnommerons désormais Martel afin d'empêcher toute méprise, profita des circonstances pour recouvrer sa liberté. Divers historiens croient qu'elle lui fut rendue par les Neustriens victorieux ; mais les documents originaux ne le disent pas, et il est plus vraisemblable qu'il fut délivré par les Austrasiens eux-mêmes, non moins humiliés que leurs voisins d'avoir été momentanément soumis à l'autorité d'une femme. Ils ne se contentèrent pas de briser ses chaines, et ils le proclamèrent immédiatement maire du palais d'Austrasie[4]. Docile aux leçons de son père, il reconnut pour la forme Chilpéric II, et les actes publics furent en Austrasie, comme en Neustrie, rédigés au nom de ce prince. On lit dans le diplôme du duc Arnulfus pour l'abbaye d'Epternach, diplôme écrit en 746 : Anno primo regni domini nostri Chilperici regis[5]. Un autre diplôme de la même année, concernant une donation faite à ce monastère par le leude Hedenus, renferme une mention semblable[6]. Enfin, Chilpéric lui-même fit une donation à l'abbaye de Saint-Arnoul[7] ; ce dont il se serait gardé, si on n'avait pas reconnu nominalement son autorité dans toute l'étendue du royaume d'Austrasie. On alléguerait en vain, pour repousser notre conclusion, que les documents contemporains qualifient Charles de princeps et son pouvoir de principatus[8], et que, d'après les explications données dans le présent ouvrage, ces termes désigneraient le personnage revêtu de la délégation impériale et cette délégation elle-même. On s'en est servi, en effet, non pas de 715 à 720, mais à une date postérieure, lorsque Charles Martel était réellement investi du pouvoir suprême, sous le titre de maire du palais, et on peut admettre qu'il avait reçu alors la délégation de l'empereur Léon III. Il est néanmoins presque certain que les mots princeps et principatus ont été employés, au cas particulier, sans que l'on y attachât un sens précis, et avec la signification dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, à l'occasion de Pépin d'Héristal.

L'élévation soudaine de Charles Martel acheva de détruire la puissance de Plectrude ; toutefois, et grâce aux trésors de Pépin qu'elle était parvenue à sauver, elle se maintint dans la ville de Cologne, dont les habitants lui étaient dévoués. Elle y attendit les évènements et résolut de profiter d'un moment favorable pour négocier en sa faveur ; car elle ne pouvait songer à rétablir Theodoaldus dans les fonctions de maire du palais, et il paraît même que cet enfant ne survécut guère à la révolte des Neustriens. C'est du moins ce qu'on lit dans les Annales Metenses[9] ; mais on ne peut raisonnablement admettre qu'il ait été tué, comme le dit la petite chronique de Saint-Gall[10]. Au reste, il est vraisemblable, et même à peu près certain, que Plectrude et les partisans qu'elle avait conservés reconnurent l'autorité de Chilpéric II.

Ce prince ne se faisait pas illusion sur la valeur des protestations de fidélité qui lui venaient de l'Austrasie, et on connaissait trop bien Charles Martel pour croire qu'il se contenterait de la part qu'il avait obtenue dans la succession de son père. Le roi et le maire Ragenfridus résolurent donc de faire tous leurs efforts pour le réduire à l'impuissance. En conséquence, ils dépêchèrent des envoyés aux Saxons et aux Frisons, pour les engager à prendre les armes et à attaquer l'Austrasie vers l'orient et le nord, pendant que les Neustriens l'envahiraient du côté de l'occident. Les Saxons furent bientôt prêts ; ils se jetèrent sur le pays que les Ripuaires habitaient à l'est du Rhin, et où se trouvaient encore quelques débris des anciennes tribus Franques des Attuarii et des Bructeri. Ils ravagèrent cette contrée, et les Thuringiens, ne pouvant espérer aucun secours de Charles Martel, furent obligés de payer un tribut pour que l'on respectât leur territoire[11]. Radbedus ne se fit pas prier non plus pour porter la guerre en Austrasie. Outre le désir de se venger de la double défaite que Pépin d'Héristal lui avait fait éprouver autrefois, il ressentait un certain plaisir à humilier un homme qui prenait la place du fils, même illégitime, de son gendre Grimoald. Il rassembla donc les Frisons, païens et chrétiens, et fit une irruption dans les civitates de Cologne et des Tungri. Charles Martel, espérant le vaincre aisément, marcha à sa rencontre, avec peu de monde, fut lui-même vaincu et perdit plusieurs de ses meilleurs guerriers ; mais Radbodus ne paraît pas avoir fait de grands progrès, cette année-là.

Il n'en fut pas de même de Chilpéric. Les cités occidentales de l'Austrasie, c'est-à-dire celles de Reims, de Laon et de Châlons-sur-Marne, n'avaient pas voulu reconnaître Charles Martel comme maire. Depuis longtemps déjà, ces trois cités dépendaient alternativement de l'Austrasie et de la Neustrie ; et le métropolitain de Reims, saint Rigobertus, bien que fils d'une femme de race Franque, et quoiqu'il fût né dans le pagus Ripuarius[12], n'était pas disposé en faveur de Charles Martel et gardait une neutralité qu'il jugeait prudente. Les Neustriens s'avancèrent donc, sans coup férir, jusque dans la vallée de la Meuse et restreignirent considérablement de ce côté le territoire qui reconnaissait l'autorité du maire d'Austrasie[13].

L'hiver se passa en préparatifs militaires, et les hostilités recommencèrent avec le printemps de l'année 716. Pendant que les Saxons se jetaient de nouveau sur la partie du royaume d'Austrasie qui s'étendait à l'est du Rhin, et que Radbodus, avec ses Frisons, faisait des courses dans les vallées de l'Escaut et de la Meuse, l'armée neustrienne, commandée par Chilpéric II en personne, traversa la forêt des Ardennes, en suivant la grande voie romaine de Reims à Cologne, et s'avança jusque sous les murs de cette dernière ville, que le roi fit mine de vouloir assiéger. Plectrude, qui n'avait plus d'autre asile, obtint, à force d'argent, que le prince se retirât, et les Neustriens, après avoir ravagé le plat-pays dans les diocèses de Cologne et de Trajectum-ad-Mosam, retournèrent sur leurs pas. Charles Martel, qui s'était tenu sur la défensive depuis le commencement de la campagne, suivit l'armée ennemie, avec l'espérance de profiter des fautes qu'elle pourrait commettre. Comme elle prit la même route que pour venir, elle fut obligée de traverser de nouveau la forêt des Ardennes, et, ne sachant pas que les Austrasiens fussent si près d'elle, elle ne songea pas à se garder. Le 9 juillet, les Neustriens campèrent dans un lieu appelé Amblava (aujourd'hui Amblève ou Amblef), à une faible distance des abbayes de Stabulaus et de Malmundarium. Ce vicus était situé sur un gros ruisseau qui portait le même nom[14], et les Neustriens, séduits par la beauté du lieu et par la fraîcheur qui y régnait, se répandirent dans les environs et ne pensèrent qu'à se livrer à la bonne chère et au sommeil. En ce moment, saint Agilulfus, évêque de Cologne, qui s'était mis en route afin de négocier un arrangement entre les deux partis et de prévenir l'effusion du sang, arriva dans le monastère de Malmundarium, qu'il avait autrefois gouverné comme abbé, et, après s'y être reposé un instant, il reprit son chemin pour aller trouver Chilpéric. Il approchait déjà du campement royal, lorsqu'il fut rencontré par une troupe de soldats, qui le tuèrent, sans le connaître, et les moines de Malmundarium, avertis de ce malheur, s'empressèrent d'enlever le corps du prélat et de l'inhumer dans une de leurs églises[15].

Les Neustriens ne tardèrent pas à porter la peine de leur négligence. Charles Martel s'était avancé, sans qu'ils se doutassent de rien, et, du haut d'une éminence peu éloignée, il avait aperçu le désordre qui régnait parmi eux. A l'instant même, il descend de l'éminence, se met à la tête de ses troupes et fond sur l'armée ennemie. Les Neustriens surpris ne purent opposer aucune résistance et s'enfuirent avec précipitation. Chilpéric, Ragenfridus et beaucoup de leudes réussirent à s'échapper ; mais quantité d'autres et nombre de soldats furent tués dans la première chaleur de l'action. Plusieurs cherchèrent un refuge dans l'église d'Amblava, et Charles, qui méditait déjà la conquête de la Neustrie et n'avait pas intérêt à s'aliéner les esprits par trop de rigueur, respecta l'asile et permit d'en sortir librement[16].

Cette victoire releva les affaires des Austrasiens, et, l'année suivante (747), Charles Martel entreprit une nouvelle campagne, qu'il résolut de rendre décisive. Mais, avant de pénétrer dans la Neustrie, il fallait d'abord reprendre possession des civitates qui avaient été détachées de l'Austrasie. Celle de Verdun était du nombre, et il est vraisemblable qu'elle avait été entraînée dans le parti de Chilpéric par le comte Wulfoad, petit-fils du maire de Dagobert II, et qui était tout dévoué à la famille mérovingienne. A l'approche de Charles, l'évêque Peppo engagea les habitants à reconnaître l'autorité du maire d'Austrasie, et celui-ci, pour récompenser une aussi prompte soumission, qui pouvait servir d'exemple à d'autres, donna à l'église de Verdun une villa domaniale, appelée alors Calmons et maintenant Chaumont[17]. Il se dirigea ensuite vers Reims, et il espérait que le métropolitain saint Rigobertus, qui l'avait tenu sur les fonts baptismaux, s'empresserait de lui ouvrir les portes de la ville. Mais le prélat ne regardait pas son filleul comme définitivement victorieux et craignait beaucoup de se compromettre à l'égard de Chilpéric. D'un autre côté, les habitants de Reims avaient pris parti pour les Neustriens[18] et ne se souciaient pas de tomber entre les mains de Charles Martel. En conséquence, ils se tinrent sur la défensive, et lorsque les Austrasiens se présentèrent devant la porte appelée Patens, ils la trouvèrent fermée. Saint Rigobertus s'était placé dans un oratoire construit sur le mur, à côté de la porte. Charles et ses soldats s'écrièrent : « Seigneur Rigobertus, laissez-nous entrer ! Nous voulons aller prier la Sainte Vierge dans votre église ». Le prélat fit la sourde oreille ; toutefois, les clameurs ne cessant d'augmenter, il se décida enfin à paraître et dit au maire d'Austrasie : « Dieu jugera entre vous et vos adversaires ; j'attendrai son arrêt, et je conjure le Seigneur d'accorder le pouvoir au plus digne ». Charles furieux s'éloigna, en proférant des menaces contre le métropolitain[19], et nous verrons qu'il les réalisa plus tard.

Dirigeant alors sa marche vers le nord-ouest, il suivit la grande voie qui conduisait de Reims à Arras, en passant par Laon, Augusta Veromanduorum et Cambray. Laon et Augusta Veromanduorum se rendirent probablement, et les Austrasiens s'approchaient déjà de Cambray, lorsque l'armée neustrienne vint à leur rencontre et se posta, afin de couvrir cette ville importante, dans un lieu nommé Vinciacus ou Vinciacum (aujourd'hui Vincy), qui en est éloigné d'environ quinze kilomètres. En cet endroit, l'Escaut, qui coulait du sud au nord, fait un coude considérable vers l'est et se recourbe ensuite à l'ouest, pour reprendre un peu plus loin la direction du nord et baigner les murailles de Cambray. Vinciacum est placé précisément dans le coude formé par l'Escaut, et les Austrasiens, arrivant par la grande voie qui en côtoyait la rive droite[20], étaient obligés de franchir le fleuve-pour aborder les Neustriens, dont les alles étaient protégées par une forêt, que l'on appelle maintenant le bois de Laleau. Charles, qui, en général expérimenté, ne pouvait se dissimuler le péril, tenta d'abord la voie de la négociation et fit à ses adversaires des propositions, qu'ils repoussèrent avec mépris. Il se décida alors à traverser l'Escaut et à livrer bataille. L'action s'engagea le dimanche de la Passion ou le 21 mars[21], et, après un grand carnage, les Neustriens prirent la fuite du côté de Paris. Charles les poursuivit avec vigueur et entra dans cette ville, mais sans pouvoir atteindre Chilpéric et Ragenfridus, qui se retirèrent sur la Loire[22]. Après avoir exercé dans le nord de la Neustrie des ravages qui, cent cinquante ans plus tard, arrachaient à Hincmar cette exclamation : imo plusquam civilia, quia parricidalia bella ![23], le maire d'Austrasie revint sur ses pas et se dirigea vers Cologne, que Plectrude occupait toujours. Il réussit à obtenir la remise de cette cité, dépouilla Plectrude de ce qu'elle avait conservé des trésors de son mari et la réduisit à une condition privée[24].

Sur les entrefaites, c'est-à-dire vers le milieu de l'année 717, il apprit que Chilpéric et le maire de Neustrie se disposaient à recommencer les hostilités, et cette nouvelle lui fit prendre un parti devant lequel il avait jusqu'alors reculé. Bien qu'il luttât contre Chilpéric II, il n'avait jamais cessé de reconnaître nominalement son autorité, et en Austrasie, comme en Neustrie, les actes publics étaient datés du règne de ce prince. Mais l'acharnement qu'il montrait contre Charles engagea celui-ci à proclamer un roi, sous le nom duquel il régnerait en réalité. A cet effet, il choisit, dans une famille de ces mérovingiens obscurs dont nous avons parlé si fréquemment, un personnage qui portait le nom de Clotaire, et le fit reconnaître comme roi d'Austrasie[25]. Quelques historiens ont cru que ce personnage devait le jour à Thierry III, mort depuis plus de vingt-six ans, et qu'il était par conséquent frère de Clovis III et de Childebert III[26]. Les Bollandistes, au contraire, pensent que Charles Martel donnait Clotaire IV pour un fils de Dagobert II, assassiné trente-huit ans auparavant, et dont la mémoire était restée chère aux Austrasiens[27] ; mais, en se rappelant que, dans ces temps reculés, le petit-fils recevait souvent le nom de l'aïeul, on pourrait supposer que Clotaire III, mort en 672, à l'âge de dix-neuf ans environ, avait un fils au berceau ; que ce fils, d'urbi du trône, à cause de sa jeunesse, par ses oncles Childéric II et Thierry III, vécut dans une condition privée, comme beaucoup d'autres mérovingiens, dont l'histoire n'a pas conservé les noms ; qu'il mourut lui-même assez jeune, ainsi que presque tous les princes de sa famille, et qu'il laissa un fils, lequel aurait pu avoir quinze ou vingt ans en 717, au moment où Charles Martel le plaça sur le trône d'Austrasie.

C'est à la même époque, c'est-à-dire à la fin de 717 ou eu commencement de 718, qu'il faut placer un fait sur lequel les histoires de France gardent le silence le plus profond. A la suite de guerres malheureuses contre les Sarrasins, le partage d'Orient se trouvait fort affaibli, et l'armée du calife Soliman, après avoir traversé l'Asie Mineure, était venue mettre le siège devant Constantinople, le 15 août 717. Malgré les talents militaires de l'empereur Léon III, le péril était extrême ; le siège dura une année entière, et l'Occident attendait, de jour en jour, avec une anxiété facile à comprendre, la nouvelle de la chute de cette grande ville. Il est probable que, dans un moment aussi critique, l'empereur fit appel, soit directement, soit par l'intermédiaire du souverain-pontife, aux secours des rois barbares fédérés, et que Charles Martel ne resta pas sourd à une pareille requête. Les historiens grecs, peut-être par jalousie nationale, n'ont rien dit de cette affaire ; mais Aboulfarage rapporte que la délivrance de Constantinople fut due principalement à la brillante valeur des Francs, Afrandj, qui détruisirent les vaisseaux des Sarrasins. Saint-Martin a supposé qu'il est ici question du corps des Varanges ou Varangues, qui était au service des empereurs et se recrutait chez les peuples du nord de l'Europe ; mais Aboulfarage, qui ne pouvait manquer de connaître les Varanges, leur aurait bien certainement donné leur véritable nom, s'il avait voulu parler d'eux, et le choix qu'il a fait du mot Afrandj ou Francs prouve qu'il est question de Francs dans son récit. Nous devons ajouter que ces utiles auxiliaires n'ont pu être envoyés à l'empereur que par Charles Martel. En effet, le roi de Neustrie, dont la puissance était alors fort ébranlée, le duc d'Aquitaine, et les seigneurs révoltés qui venaient de soustraire la Bourgogne et la Provence à l'autorité des Mérovingiens, ne songeaient guère à expédier des renforts à Léon, et la plupart se trouvaient même dans l'impossibilité de le faire. Charles Martel, au contraire, malgré les embarras de sa position, pouvait facilement acheminer son contingent, à travers la Rhétie et les Alpes, jusqu'à Ravenne, où l'exarque Scholasticus avait, sans doute, préparé des vaisseaux pour transporter les Francs à Constantinople. Le maire d'Austrasie avait, d'ailleurs, un intérêt très-puissant à rechercher la bienveillance impériale ; car il méditait peut-être déjà la substitution de sa propre famille à celle des Mérovingiens. Or, nous avons démontré plus haut que, si les Francs choisissaient librement leurs rois, les empereurs seuls accordaient la délégation sur les Gallo-Romains ; et un bâtard comme Charles ne pouvait guère se flatter d'obtenir l'agrément de l'empereur, si ce dernier n'était en quelque sorte lié par la reconnaissance.

Lorsque Charles Martel songeait ainsi aux destinées futures de sa maison, il était occupé à pacifier la Grande Germanie. Il marcha d'abord contre les Saxons, qui n'avaient pas discontinué leurs ravages depuis l'année 715. Il leur fit essuyer une sanglante défaite sur les bords du Weser (année 748) et les contraignit à rentrer dans leur pays, dont il réserva prudemment la conquête à ses successeurs. Il tourna ensuite ses armes contre les Alamanni, qui avaient profité des embarras de l'Austrasie pour recouvrer leur indépendance, tout en reconnaissant pour la forme la royauté de Chilpéric II[28]. Les Alamanni furent vaincus, comme les Saxons, et obligés de se soumettre à Charles Martel[29].

Mais, pendant qu'il rendait à l'Austrasie son ancien ascendant sur les peuples germains, Chilpéric et Ragenfridus réparaient, grâce à son éloignement, le désastre de Vinciacum. Ils recueillirent les débris de leur armée, firent de nouvelles levées et traitèrent avec un personnage nommé Eudes ou Eudo, dont l'origine est complètement inconnue[30], et qui avait profité des troubles de la Gaule pour se former dans le midi une sorte de principauté, laquelle avait Toulouse pour capitale. Ils lui envoyèrent des présents, l'autorisèrent à substituer le titre de roi à celui de duc, qui l'avait d'abord contenté, et en obtinrent un secours considérable, qu'il leur amena lui-même. Prenant alors l'offensive, ils s'avancèrent dans la vallée de la Seine, chassèrent de Paris la faible garnison que Charles y avait laissée, et, franchissant le fleuve, se remirent en possession de toutes au presque toutes les civitates septentrionales de la Neustrie, en sorte que, vers la fin de l'année 718, il ne restait à Charles aucune de ses conquêtes.

Les affaires ne tardèrent pas, il est vrai, à changer de face, Dès l'année suivante, le maire d'Austrasie entra dans la Neustrie, avec une forte armée, et marcha droit à Chilpéric, à Ragenfridus et à Eudes, lesquels étaient campés auprès de Soissons derrière le cours de l'Aisne, qui est assez difficile à traverser dans cet endroit. Il paraît toutefois que les Austrasiens parvinrent à surmonter cet obstacle, sans trop de peine, et, après un sanglant combat[31], les Neustriens et leurs alliés, défaits aussi complètement qu'à Vinciacum, cherchèrent leur salut dans la fuite. Ragenfridus se retira dans la ville d'Angers, qui était alors en état d'opposer une vigoureuse résistance. Eudes regagna son royaume de Toulouse et emmena avec lui Chilpéric II, qui craignait de tomber entre les mains de Charles Martel[32].

Cette crainte était, du reste, bien mal fondée ; car le maire d'Austrasie, bien qu'il nourrît probablement l'idée de substituer un jour sa famille à celle des Mérovingiens, ne regardait pas un pareil projet comme immédiatement exécutable, et n'avait d'autre ambition que d'être le chef du gouvernement sous le nom du roi. Aussi, après avoir reconquis les civitates situées au nord de la Seine et après avoir pris Paris, il s'avança rapidement jusqu'à la Loire, qu'il franchit sur le pont d'Orléans. Il semble que, dès lors, le duché ou royaume d'Aquitaine s'étendait jusqu'au cours de ce fleuve, et Charles força les troupes d'Eudes à reculer vers le midi.

L'année suivante (720), il lui envoya des ambassadeurs, à la tête desquels figurait Milon métropolitain de Trèves, et il lui offrit la paix, à la seule condition de lui livrer le roi Chilpéric et ses trésors. Eudes accepta, et le maire, loin de déposer Chilpéric, le reconnut immédiatement comme souverain non seulement de la Neustrie, mais encore de l'Austrasie. La chose ne pouvait, au reste, offrir aucune difficulté, car le roi Clotaire IV était mort vers la fin de l'année 719, après un règne d'environ trente moisi et le trône d'Austrasie se trouvait vacant[33].

Plus ambitieux que son père, ou n'ayant pas sous la main un homme dont il fût assez sûr pour lui déléguer une partie de son autorité, Charles cumula les fonctions de maire de Neustrie et d'Austrasie ; mais il ne prit jamais d'autre titre, même dans ce dernier royaume[34]. Nous avons expliqué plus haut quel sens il faut attacher au mot princeps, dont les historiens se servent parfois en parlant de Pépin d'Héristal et de Charles Martel ; et quant au titre de subregulus, que le pape Grégoire III donne à ce dernier, dans deux de ses lettres[35], nous avons dit aussi qu'il était synonyme de major domus.

La position des rois fut, pendant toute la mairie de Charles Martel, ce qu'on l'avait vue sous Pépin d'Héristal', et on continua, longtemps encore, à leur prodiguer les témoignages du respect le plus profond. Lors même qu'on leur faisait la guerre, on feignait de n'attaquer que leurs ministres, c'est-à-dire les maires du palais ; et le biographe de saint Ermino, qui nous fournit divers renseignements sur une des campagnes de Charles Martel, ne parle que du maire Ragenfridus et se garde soigneusement de nommer Chilpéric II, comme s'il était resté tout-à-fait étranger à ces débats[36].

Chilpéric survécut peu au traité conclu avec le duc d'Aquitaine. Il mourut, peut-être de chagrin, au mois de décembre 720, et son nom ne figure postérieurement à la paix que dans l'intitulé d'un placitum, tenu à Glamanvilla, dans le pagus Arduennensis, quelques jours avant sa mort[37]. Charles Martel, comprenant parfaitement que le moment n'était pas encore venu où sa famille pourrait occuper le trône, s'empressa d'y placer un enfant de huit ans : Thierry, fils de Dagobert III[38], et il fit reconnaître son autorité, non seulement dans la Neustrie, mais encore dans l'Austrasie, ainsi que le prouvent plusieurs diplômes rédigés dans ce royaume[39], et divers passages des hagiographes, notamment un endroit de la vie de saint Pirminus[40]. Les derniers mérovingiens résidaient même quelquefois en Austrasie. Chilpéric II mourut dans le palais d'Attiniacum ou Attigny[41], et nous avons des diplômes de Thierry IV datés de Metz[42], de Gondreville[43], de Prum[44], de Confluentes ou Coblentz[45] et de Pontico (Pontegune) ou Ponthion[46].

Le respect que Charles Martel témoignait extérieurement pour les rois ne l'empêcha pas, cependant, de satisfaire ses vengeances sur les hommes qui s'étaient déclarés pour Chilpéric. Il avait longtemps dissimulé son ressentiment contre saint Rigobertus ; on commençait à croire que le maire lui avait pardonné le refus de le recevoir dans les murs de Reims, et les amis du métropolitain lui disaient, pour le rassurer, que ce refus avait été fait en termes polis, et que, d'ailleurs, lui Rigobertus avait possédé l'amitié de Pépin d'Héristal et tenu Charles sur les fonts baptismaux ; ce qui produit, comme on sait, une paternité spirituelle. De plus — et ceci achevait de lui donner bonne espérance — il avait obtenu de Thierry IV la confirmation d'une donation faite autrefois à l'église de Reims[47], et on ne pouvait supposer qu'une pareille faveur lui aurait été accordée, si Charles Martel eût gardé quelque rancune. Mais, en 723, le prélat reçut ordre de quitter son diocèse, et le maire, regardant le siège de Reims comme vacant, y plaça, de sa propre autorité, un de ses hommes de confiance, Milon, qui était déjà métropolitain de Trèves[48].

L'année suivante (724), il fit disparaître le dernier sujet d'inquiétude qui pût lui rester. L'ex-maire de Neustrie, Ragenfridus, occupait toujours la ville d'Angers, et les Austrasiens en avaient ravagé vainement les environs, afin de l'engager à tenter une sortie et de profiter de l'occasion pour l'écraser. Enfin, Charles l'assiégea en personne et le força de capituler, mais à certaines conditions. Ragenfridus obtint, en effet, pour prix de sa soumission, le gouvernement viager de la d'ans d'Angers et des portions du duché d'Aquitaine que les Austrasiens avaient conquises sur le duc ou le roi de Toulouse[49].

Cette affaire retint Charles Martel pendant tout l'été dans les provinces occidentales de la Gaule, et les peuples de la Grande Germanie profitèrent une seconde fois de son absence pour courir aux armes. Les Saxons se jetèrent sur le pays compris entre le Weser et le Rhin. Les Alamanni et les Bajuvarii ne sortirent pas de chez eux, mais proclamèrent leur indépendance. Le maire du palais marcha d'abord, avant la fin de l'année 724, contre les Saxons, qui étaient ses ennemis les plus dangereux ; il les battit et les refoula dans leurs déserts, sans essayer d'y pénétrer. L'année suivante, il franchit le Rhin, dans les environs de Mayence, avec une armée considérable, et attaqua les Alamanni. Ils obéissaient alors au duc Theodebaldus, auquel Pépin d'Héristal avait donné le duché d'Alamannia, après l'expulsion de Wilicharius[50]. Theodebaldus avait promis â Pépin de ne jamais prendre part à aucun complot ; mais il ne sut pas résister à la tentation et crut que l'occasion était trop favorable pour la laisser échapper. Il montra même beaucoup d'animosité contre les Francs et expulsa, sous prétexte qu'il pouvait être un espion de Charles, saint Pirminus, lequel venait de fonder, dans une ile du lac de Constance, un monastère, qui devint la célèbre abbaye de Reichenau ou d'Augie-la-Riche[51]. Les Alamanni ne tardèrent pas à se repentir de leur insurrection, et quand ils virent toute la partie de leur pays située au nord du Danube envahie et dévastée par les Francs, ils se soumirent et implorèrent leur pardon. Charles, qui savait qu'il aurait bientôt besoin de toutes les forces de la Gaule et de la Germanie pour résister à des ennemis plus redoutables, traita les Alamanni avec douceur, et il parait même que le duc Theodebaldus ne fut pas destitué.

Côtoyant ensuite la rive gauche du Danube, Charles entra dans le pays des Bajuvarii. Ce peuple était gouverné par le duc Grimoald, chez lequel l'ambition n'était pas accompagnée des talents militaires. Il ne voulait plus obéir aux Mérovingiens, et il avait laissé les Lombards, maîtres alors de la plus grande partie de l'Italie, s'emparer des cantons de la Vindélicie et du Norique qu'ils avaient trouvés à leur bienséance, et occuper l'importante ville de Magiœ ou Magias[52]. Les Francs ravagèrent d'abord toute la contrée qui s'étend entre les montagnes de la Bohème et le cours du Danube ; puis, franchissant le fleuve, ils pénétrèrent dans le Norique, et Grimoald, vaincu, fut obligé de se soumettre.

Son frère Theodoaldus avait épousé, nombre d'années auparavant, une femme d'origine Franque, nommée Bilithrudis ou Pilthrudis, que sa mère avait amenée dans le pays des Bajuvarii. Theodoaldus étant mort, Grimoald, séduit par la beauté de sa belle-sœur, se maria avec elle, malgré les canons de l'Eglise prohibant de pareilles unions. Saint Corbinianus, qui travaillait alors à extirper le paganisme dans la Vindélicie et le Norique, engagea le duc à quitter Bilithrudis, laquelle, pour se venger, voulut faire assassiner le saint prélat[53]. Charles Martel eut occasion de la voir, ainsi que sa fille, appelée Sonichildis, et comme il avait perdu, l'année précédente, Rothrudis sa première femme, et qu'il était, d'ailleurs, peu scrupuleux, il épousa Sonichildis et l'emmena dans la Gaule, avec sa mère. Il fut bientôt las de cette dernière, et il la congédia, sous un prétexte quelconque, après l'avoir dépouillé de tout ce qu'elle possédait ; en sorte que cette malheureuse fut obligée de quitter la Gaule, poussant devant elle un âne sur lequel était placé son petit bagage. Elle se retira en Italie, où elle mourut ; mais Charles Martel garda près de lui Sonichildis, dont nous aurons encore l'occasion de parler[54].

La guerre n'avait pas fini avec la soumission de Grimoald. Charles fut contraint de retourner, les années suivantes, dans le pays des Bajuvarii. Enfin, de nouvelles victoires le rendirent maître absolu, en 728, et, Grimoald étant mort, il donna le duché de Bavière à Hucbertus ; mais il fut moins heureux contre les Lombards ; il ne put les repousser complètement au-delà des Alpes, et nous avons la certitude que la ville de Magiœ leur appartenait encore en 730[55]. Il fut obligé aussi de combattre derechef les Saxons, qui revenaient sans cesse à la charge, et il ne dirigea pas contre eux moins de six expéditions pendant la durée de son gouvernement.

Les inquiétudes qu'il éprouvait au sujet d'un nouvel ennemi, avec lequel les Francs ne s'étaient pas encore mesurés, devenaient plus vives de jour en jour. Nous voulons parler des Sarrasins, qui, maîtres de l'Afrique, avaient, depuis une vingtaine d'années, traversé le détroit de Cadix, conquis l'Espagne presque tout entière et détruit la monarchie des Wisigoths, que l'on croyait si puissante. Ils s'étaient avancés jusqu'aux Pyrénées, et de là ils menaçaient la Gaule. Le péril n'était pas à mépriser. Les Arabes du premier siècle de l'hégire n'étaient pas des espèces de troubadours et de chevaliers, semblables à ceux que peignit M. de Florian. C'étaient des barbares dans toute la force du terme. On sait que, après la prise de Carthagène, Thârik, leur général, ordonna à ses soldats de couper en morceaux un grand nombre de prisonniers et de faire bouillir leurs chairs dans des chaudières ; puis, il mit en liberté les autres captifs, qui, épouvantés d'un spectacle si affreux, allèrent jeter l'alarme dans toute la contrée[56]. Il réussit à répandre la terreur, comme il le désirait ; mais il inspira, en même temps, une horreur profonde pour la domination des Musulmans, et, dans le nord de la Gaule, on résolut de tout sacrifier plutôt que de la subir. On n'était pas, au reste, sans appréhension sur les résultats de la lutte, et le spectacle de la chute des Wisigoths avait glacé le courage de plusieurs. On rappelait qu'une seule bataille avait suffi pour renverser une monarchie qui comprenait dans ses limites l'Espagne tout entière et la Narbonensis Prima, qui avait des villes aussi nombreuses que florissantes, et qui pouvait lever des armées considérables. On savait bien que l'esprit de faction s'était emparé de presque tous les grands, et que la corruption générale avait amolli les cœurs ; mais on savait aussi que la Gaule n'était guère en meilleur état. Beaucoup de ses plus braves guerriers avaient péri dans les guerres civiles ; les haines entre les Neustriens et les Austrasiens étaient à peine assoupies ; ces derniers étaient obligés d'avoir continuellement l'œil ouvert sur les peuples de la Germanie, qui n'attendaient que le moment de se révolter de nouveau ; le royaume de Bourgogne, autrefois si redoutable, était partagé, et plusieurs des cités qui le composaient affectaient l'indépendance ; enfin, le midi de la Gaule surtout inspirait les inquiétudes les plus vives et les mieux fondées. Les Wascones ou Gascons, descendus des Pyrénées, s'étaient progressivement avancés jusqu'à la Garonne, puis jusqu'à la Loire, et avaient profité de l'antipathie qu'éprouvaient les Gallo-Romains du midi à l'égard des Francs, pour fonder un état si vaste que Chilpéric II lui avait accordé le titre de royaume. Eudes, qui en était possesseur, avait néanmoins subi de sanglantes défaites ; et le ressentiment qu'elles lui avaient inspiré, joint au désir de se rendre tout-à-fait indépendant, lui suggéra l'idée coupable d'avoir recours aux Sarrasins pour réaliser ses projets. Tandis qu'il s'avançait vers l'Aquitania Secunda, où Charles Martel le battit de nouveau, en 731, et fit deux excursions, desquelles il rapporta un immense butin[57], les Sarrasins, franchissant les Pyrénées, s'étaient emparés de la partie méridionale de la Narbonensis Prima, et le lieutenant du calife y avait établi pour gouverneur un général appelé Munuzu. Eudes n'eut pas honte d'entrer en relations avec ce personnage et même de lai donner sa fille en mariage. Il se flattait que bientôt une armée Musulmane descendrait dans la Gaule et repousserait définitivement les Francs au-delà de la Loire. Mais les choses ne se passèrent pas comme il l'avait espéré. Abdalrahman ou Abdérame lieutenant du calife, se défiant de Manuza, à qui il prêtait probablement l'intention de le supplanter, tourna d'abord ses armes contre lui, le contraignit à s'enfermer dans une forteresse, l'y assiégea et le pressa tellement, que rie malheureux se précipita da haut d'une tour pour éviter le dernier supplie. Abdérame attaqua ensuite les trempes du duc on du roi de Toulouse, les battit et les dispersa, au commencement de l'année 732.

Les Musulmans ignoraient alors les règles de la politique et même celles de la prudence, et leurs armées ne comptaient guère dans leurs rangs que des sectaires enthousiastes, également animés par la soif du butin et par l'idée qu'ils étaient les ministres des vengeances de Dieu. Laissant de côté Eudes et les débris de son armée, qu'il regardait comme définitivement hors de combat, Abdérame traversa la Narbonensis Prima, en se dirigeant vers le nord-est, et gagna la vallée du Rhône et la frontière de In Bourgogne. L'état d'anarchie dans lequel ce royaume se trouvait ne permettait pas d'opposer aux Musulmans une résistance efficace. Abdérame divisa son armée en deux corps, et tandis que l'un d'eux, franchissant le Rhône, allait ravager la Narbonensis Secunda et la Viennensis, le lieutenant du calife, à la tête du corps principal, remontait la vallée, par la rive droite du fleuve, et saccageait successivement Vienne, Lyon, que les écrivains arabes nomment Loudoun, Mâcon, Châlons-sur-Saône[58], Beaune et Autun. Dans cette dernière ville, les basiliques de Saint-Jean et de Saint-Nazaire furent incendiées, et le monastère de Saint-Martin, qui était situé hors des murs, fut complètement démoli[59]. Les Sarrasins, ayant alors réuni toutes leurs forces, s'avancèrent vers le nord, pillèrent l'abbaye de Saint-Andoche, à Sedelocus ou Saulieu[60], et détruisirent le monastère de Bèze, à peu de distance de Dijon[61]. Tournant ensuite vers le nord-ouest et descendant la vallée de l'Yonne, ils assiégèrent et prirent la ville de Sens[62]. Il est même probable que leurs troupes légères firent des courses jusque sur les frontières de l'Austrasie ; mais, attirés par le désir de piller la ville et les basiliques de Tours, qui passaient pour renfermer d'immenses richesses, ils n'allèrent pas plus loin dans cette direction, et, traversant la Loire, ils marchèrent vers l'ouest de la Gaule, sans rencontrer de résistance. On suit ainsi leur route à la trace des ravages qu'ils commirent, et le découragement des Bourguignons et des Aquitains était tel, que les populations se réfugiaient de toutes parts dans les lieux réputés inaccessibles et ne songeaient même pas à défendre leurs autels et leurs foyers. « Dieu avait jeté la terreur dans le sein des Infidèles, dit l'historien arabe Maccary. Si quelqu'un d'eux se présentait, c'était pour demander merci. Les Musulmans prirent du pays, accordèrent des sauvegardes, s'enfoncèrent, s'élevèrent jusqu'à ce qu'ils arrivèrent à la vallée du Rhône. Là, s'éloignant des côtes, ils s'avancèrent dans l'intérieur des terres[63]. » D'autres écrivains arabes comparent l'impétuosité enthousiaste des Sarrasins à une tempête qui renverse tout, à un glaive pour qui rien n'est sacré[64].

Entre Bourges et Poitiers, les Musulmans furent ralliés par un corps de leurs compatriotes qui avait traversé les Pyrénées près de l'Océan, ravagé, sur sa route, la Novempopulania et l'Aquitania Secunda, et pillé la cité de Bordeaux. Tous ces barbares réunis saccagèrent Poitiers, incendièrent la basilique de Saint-Hilaire et marchèrent vers la ville de Tours. Mais l'armée des Francs s'en approchait aussi du côté du nord. Charles Martel, irrité contre Eudes et les Bourguignons, qui refusaient de reconnaître son autorité, avait pris cependant la résolution d'aller à leur secours. Il lui fallait du temps pour rassembler une armée capable de lutter contre celle d'Abdérame. « Plusieurs seigneurs Francs, dit Maccary, étant allés se plaindre à Charles de l'excès des maux occasionnés par les Musulmans, et parlant de la honte qui devait rejaillir sur la nation, si on laissait ainsi des hommes armés à la légère, et en général dénués de tout appareil militaire, braver des guerriers munis de cuirasses et armés de tout ce que la guerre peut offrir de plus terrible, Charles répondit : Laissez-les faire ; ils sont au moment de leur plus grande audace ; ils sont comme un torrent qui renverse tout sur son passage. L'enthousiasme leur tint lieu de cuirasses, et le courage de place forte. Mais quand leurs mains seront remplies de butin, quand ils auront pris du goût pour les belles demeures, que l'ambition se sera emparée des chefs, et que la division aura pénétré dans leurs rangs, nous irons à eux, et nous en viendrons à bout sans peine[65]. »

Le maire ne se contenta pas de réunir une armée nombreuse[66] ; il se réconcilia avec le duc de Toulouse et l'engagea à s'avancer vers la Loire, avec ce qu'il pourrait ramasser de soldats. Charles Martel rencontra les Sarrasins près des murs de Tours. Malgré sa présence, les barbares se précipitèrent sur cette ville, et, pour emprunter les expressions d'un auteur arabe, « semblables à des tigres furieux, ils s'y gorgèrent de sang et de pillage ; ce qui, ajoute-t-il, irrita Dieu contre eux et causa leur malheur[67] ». Cependant, les historiens chrétiens ne disent rien du pillage de Tours ; d'où nous concluons que les faubourgs seuls furent en proie aux ravages des Sarrasins, et que la cité elle-même, protégée par ses murailles, résista à leur impétuosité.

Les chroniqueurs arabes et chrétiens ne sont pas d'accord non plus sur le lieu où les deux armées se choquèrent. D'après les premiers, la bataille aurait eu lieu dans les environs de Tours ; d'après les seconds, et notamment selon l'auteur de la chronique de Moissac, qui était contemporain, l'action se serait engagée près de Poitiers, et même dans un faubourg de cette ville. L'autorité de ces derniers nous semble bien préférable à celle d'historiens arabes qui composèrent leurs récits loin de la Gaule, dont la géographie leur était à peu près inconnue. D est vraisemblable, d'ailleurs, que Abdérame fit un mouvement en arrière pour rallier les bandes qui étaient demeurées dans le voisinage de Poitiers. Ce n'était pas sans appréhension qu'il se disposait à livrer bataille aux Francs. L'auteur arabe cité tout-à-l'heure assure que le lieutenant du calife était effrayé du relâchement qui, par suite des immenses richesses que ses soldats traînaient après eux, s'était introduit dans leurs rangs. Il voulut même, un instant, leur ordonner de sacrifier une partie de leur butin, pour mieux conserver le reste ; mais il craignit de les mécontenter, au moment d'une action décisive, en leur imposant le sacrifice de leurs trésors, fruits de tant de fatigues. Il s'en reposa sur leur bravoure et sur sa fortune, et cette condescendance, ajoute l'auteur, ne tarda pas à avoir les suites les plus fatales[68].

Charles, de son côté, ne se pressait pas d'aborder l'ennemi ; il savait que l'armée du duc de Toulouse était en marche, et il attendait qu'elle fût assez rapprochée pour attaquer les Musulmans par derrière, tandis qu'il les presserait lui-même de front. On resta ainsi huit jours en présence, et dans ce moment on apporta au camp des Chrétiens trois corbeilles pleines d'eulogies, que le pape Grégoire II leur envoyait en guise de bénédiction[69]. Enfin, les Sarrasins commencèrent la lutte par une charge générale de leur cavalerie, qui fut repoussée avec perte par les bataillons Francs, que le chroniqueur Isidore, évêque de Béja ou de Pax-Julia, compare, d'après les récits des Musulmans eux-mêmes, à une chaine de montagnes de glace. Ceux-ci renouvelèrent l'attaque le lendemain, et la victoire était encore incertaine, lorsqu'on leur annonça que l'armée d'Eudes, renforcée d'un détachement envoyé par Charles Martel, venait de pénétrer dans leur camp et le livrait au pillage. A cette nouvelle, les Sarrasins quittent le champ de bataille pour voler à la défense d'un butin qui leur a tant coûté. Charles Martel les poursuit vigoureusement. Abdérame, voyant le désordre s'introduire parmi ses soldats, fait de vains efforts pour rétablir le combat. En ce moment, il est percé d'une flèche et expire, tandis que les Sarrasins parviennent à rentrer dans leur camp et à en expulser l'ennemi, mais après avoir éprouvé des pertes énormes. Ils profitèrent des ténèbres pour reprendre le chemin de l'Espagne, et les Francs, qui avaient passé la nuit sur le champ de bataille, sans abandonner leurs armes, s'attendaient à recommencer la lutte, lorsqu'ils virent que le camp des Arabes était désert. Ils s'en emparèrent, et Charles leur distribua les immenses richesses qu'il renfermait. Il ne voulut pas se mettre à la poursuite des fuyards ; on était alors au mois d'octobre ; le temps était probablement mauvais, et le maire craignait sans doute de compromettre la santé de ses soldats, en les astreignant à des marches forcées, toujours périlleuses dans cette saison, et toutefois nécessaires pour atteindre un ennemi qui se retirait avec rapidité[70]. Les troupes du duc de Toulouse lui semblaient, d'ailleurs, plus que suffisantes pour ramener les Arabes jusqu'aux Pyrénées et en délivrer la Gaule.

Les Musulmans avaient perdu, effectivement, un nombre immense de soldats, et, sans croire, comme plusieurs historiens, qu'ils aient laissé trois cent soixante-et-quinze mille hommes sur le champ de bataille, on doit être persuadé qu'ils, étaient trop affaiblis pour être en état d'entreprendre quelque chose d'important. La victoire des Francs était décisive, et cet évènement fit une impression extraordinaire, non seulement dans la Gaule, qui avait craint, un instant, de subir le même sort que l'Espagne, mais encore dans le monde entier. La postérité décerna au maire d'Austrasie le surnom de Marcellus (Martel ou Marteau), que l'on ne trouve, à la vérité, que dans des écrivains du Xe siècle. Des chants populaires furent composés pour célébrer son triomphe[71]. Enfin, l'auteur anonyme d'une très-ancienne chronique, dont il ne reste que des fragments, dit que les anges et les saints — cives angelici et animœ felices sanctorum — regardaient, du haut des cieux, ce terrible combat[72] ; et, chose extraordinaire, et qui nous montre quel fut le retentissement de la bataille de Poitiers, les historiens arabes prétendent que, si on traverse la plaine où elle fut livrée, on entend un bruissement produit par les alles des anges qui veillent et prient sur un lieu à jamais sanctifié par la mort de tant de vrais croyants.

Les Austrasiens, qui, d'après la chronique d'Isidore de Béja, avaient eu la part principale dans la victoire[73], revinrent triomphants ; mais ils n'eurent guère le loisir de se reposer, et, dès le printemps de l'année suivante (733), Charles les conduisit dans la Frise, dont il voulait compléter la soumission. Le duc Radbodus venait de mourir, après un long règne, et Poppo, son successeur, crut qu'il pourrait profiter des embarras de Charles Martel pour rendre aux Frisons leur ancienne indépendance. De plus, il était païen, comme Radbodus, et chez lui la haine religieuse s'unissait aux ressentiments politiques. Il projetait probablement d'envahir les cantons septentrionaux de l'Austrasie ; mais le maire du palais ne lui en laissa pas le temps. Il rassembla, à la hâte, tout ce que l'on put trouver de vaisseaux ou de grandes barques dans les ports du nord-ouest de la Gaule ; il y fit monter des troupes nombreuses, et, longeant les côtes occidentales de la Frise, il alla débarquer au nord de ce pays, sur la rive droite du fleuve Flevus, tandis que Poppo l'attendait sur les bords du Rhin. Les Francs commencèrent par ravager deux cantons de la Frise, que l'on nommait Westrachia et Austrachia, et que les savants hollandais placent dans les environs de Franeker et de Leeuwarden[74]. Charles campa ensuite près d'une rivière appelée Burdo, et vit bientôt paraître les Frisons, qui revenaient avec précipitation pour défendre leurs foyers. Il leur livra bataille et leur fit essuyer une sanglante défaite. Le duc Poppo fut tué dans l'action ; les temples païens furent incendiés ; la Frise fut définitivement réunie au royaume des Francs, et ceux-ci retournèrent chez eux, chargés d'un immense butin, dont la plus grande partie leur avait été enlevée autrefois[75].

Délivré des inquiétudes que lui avaient causées la redoutable invasion des Sarrasins et les mouvements des Frisons, Charles Martel résolut d'envahir le royaume de Bourgogne et de le soumettre à son autorité. Il y avait près de vingt-cinq ans que les habitants de cette vaste contrée n'obéissaient plus aux Mérovingiens. Ils s'étaient révoltés une première fois pendant la mairie de Pépin d'Héristal[76] ; il les avait rappelés à leur devoir ; mais, grâce aux dissensions intestines qui avaient suivi la mort de ce grand homme, ils avaient de nouveau proclamé leur indépendance, sans toutefois rétablir l'ancien royaume de Bourgogne. Les civitates les plus rapprochées de l'Austrasie et de la Neustrie n'avaient pas, en général, fait acte de rébellion ; mais dans le centre et le midi de la Bourgogne, les comtes, les principaux seigneurs, et même certains évêques se regardaient comme maîtres chez eux et agissaient en conséquence. Savaricus évêque d'Auxerre, homme belliqueux et entreprenant, ne s'était pas contenté de dominer sa ville épiscopale ; il s'était aussi rendu maitre de quelques diocèses voisins, et il était en marche pour attaquer la cité de Lyon, lorsqu'il fut tué par la foudre[77]. Un peuple, travaillé par une semblable anarchie, n'était pas en état d'opposer une résistance bien longue, et Charles, à peine débarrassé de la guerre de Frise, prit la route du midi, avec son armée victorieuse. Il ne paraît pas même avoir été obligé de tirer l'épée ; les évêques et les seigneurs, craignant la puissance du redoutable maire, s'empressèrent d'accourir près de lui, en protestant de leur fidélité ; et Charles, après s'être avancé jusqu'au-delà de Lyon, réorganisa l'administration du royaume de Bourgogne, sans lui donner toutefois un maire particulier, et laissa du côté de Vienne des troupes commandées par des chefs habiles, pour observer la Narbonensis Secunda, la Viennensis et la Provincia, qui persistaient dans leur rébellion, et qu'il ne voulait pas attaquer pour le moment[78].

Cette expédition fut accomplie pendant l'été et l'automne de 733, et, l'année suivante, le maire du palais mena ses troupes dans l'Aquitaine. Il venait d'apprendre la mort du duc Eudes, et il résolut de ne pas laisser Hunaldus, fils de ce dernier, recueillir sa succession. Il ne rencontra aucune opposition jusqu'à la Garonne, et il s'empara de BlaviumBlabia ou Blabia de la Notitia Imperii, aujourd'hui Blaye —, de Bordeaux, de toutes les villes ouvertes et du plat-pays ; mais la plupart des forteresses lui résistèrent, et, après avoir fait un butin considérable, il reprit le chemin de l'Austrasie, sans réussir à empêcher Hunaldus de rester maître d'une partie du midi[79]. Il paraît toutefois que le fils d'Eudes consentit à reconnaître, pour la forme, la suprématie du roi des Francs.

L'année 735 se passa tranquillement ; mais en 736 on vit reparaître les Sarrasins dans la vallée du Rhône. La Provincia, la Narbonensis Secunda et la Viennensis, qui s'étaient, comme nous l'avons vu, soustraites à l'autorité des Mérovingiens, formaient, depuis plusieurs années, une sorte d'état particulier, sous la direction d'un personnage nommé Maurontus, qui prenait le titre de duc. Les historiens ne sont pas d'accord sur l'origine de cet individu. Un hagiographe nous apprend qu'un leude Franc, appelé Adalbaldus, ayant voyagé dans la Wasconia, vers le commencement du Vile siècle, eut occasion de voir sainte Ricthrudis, qu'il la demanda en mariage, l'épousa et en eut quatre enfants, dont l'aîné reçut le nom de Maurontus. Ce Maurontus semble avoir d'abord rempli les fonctions de domesticus ou intendant du domaine, car un autre hagiographe dit qu'il était terrarum atque silvarum ad regem pertinentium servator[80] ; plus tard, il entra dans les ordres sacrés et devint même abbé d'un monastère[81] ; mais on peut conjecturer qu'il s'était marié, dans sa jeunesse, et qu'il avait eu un enfant, qui, s'étant marié lui-même, eut aussi un fils, auquel il donna le nom de son aïeul Maurontus, d'après un usage dont il est facile de fournir mille exemples. Ce Maurontus doit être, selon nous, le duc qui commandait alors dans le sud-est de la Gaule. Il s'attendait à voir Charles Martel le dépouiller, un jour ou l'autre, de l'autorité qu'il avait usurpée, et, comme il était sans conscience, il engagea les Sarrasins d'Espagne, à peine remis du coup terrible qu'ils avaient reçu en 732, à pénétrer de nouveau dans le royaume des Francs. Partant de la ville de Narbonne, dont ils avaient autrefois exterminé la population chrétienne, les Musulmans remontèrent la vallée du Rhône, saccagèrent Augusta Tricastinorum et Durion, aujourd'hui Saint-Paul-Trois-Châteaux et Donzère[82], occupèrent Valence, ravagèrent les environs de Vienne, dont ils ne purent heureusement s'emparer, se rendirent maîtres de Lyon et s'avancèrent encore plus loin dans le royaume de Bourgogne, commettant tous les excès imaginables, violant les femmes et .massacrant les moines et les Urètres. Quelques-unes de leurs bandes pénétrèrent même jusque dans les vallées orientales des Alpes, vers les sources du Pô, et s'y fortifièrent. En apprenant ces fâcheuses nouvelles, le maire du palais résolut d'entreprendre, en 737, une nouvelle campagne contre les Sarrasins ; mais il se trouva retenu en Austrasie par les mouvements des Saxons, qui paraissaient vouloir se jeter sur les pays compris entre l'Elbe et le Rhin. Il confia donc le commandement de l'armée à Childebrand, fils, comme lui, de Pépin d'Héristal et d'Alpaïde. C'était un homme de mérite, et qui avait beaucoup secondé son frère dans les guerres précédentes. En même temps, Charles écrivit[83] à Luitprandus roi des Lombards pour le prier d'envoyer, vers les Alpes, des troupes qui attaqueraient à l'est les barbares cantonnés dans les gorges de ces montagnes, pendant que les Francs, qui allaient pénétrer dans la vallée du Rhône, presseraient les mêmes barbares du côté de l'ouest. Des mesures aussi bien combinées furent couronnées d'un plein succès. Childebrand chassa facilement les Musulmans de Lyon et des contrées voisines, et, pendant que les Lombards se présentaient devant les passages des Alpes, les Francs faisaient une démonstration semblable vers les sources de l'Isère et de la Durance'. Les Sarrasins, menacés des deux côtés à-la-fois, se hâtèrent d'abandonner leurs positions[84] et de se réfugier dans la cité d'Avignon, qu'ils regardaient comme inexpugnable. Elle était très-forte, en effet, et Childebrand fut obligé d'en faire le siège selon toutes les règles de l'art, et en employant un grand nombre de machines. Il ne serait peut-être pas venu à bout des ennemis, si Charles ne fût arrivé, vers l'été, avec un renfort considérable. Le siège fut alors poussé avec plus de vigueur, et, les machines ayant fait brèche aux murailles, les Francs emportèrent la ville d'assaut et en massacrèrent tous les défenseurs. Après avoir soumis Arles et Marseille et obligé Maurontus à chercher son salut dans la fuite, Charles traversa le Rhône et marcha vers Narbonne, qui était comme le boulevard des Sarrasins dans la Gaule. Il en forma le siège. La place avait pour gouverneur un personnage que la continuation de Frédégaire appelle Athima, et qui fit une belle défense. Il allait cependant succomber ; car les populations chrétiennes du midi, encouragées par la présence des Francs, s'étaient soulevées de toutes parts et occupaient en force les défilés des Pyrénées, par où le secours aurait pu venir. Averti de cette circonstance, Ocba qui gouvernait l'Espagne, au nom du calife Yésid II, envoya une flotte, sur laquelle se trouvaient des troupes de débarquement, commandées par un général nommé Amor. Elles prirent terre à quelque distance de Narbonne, du côté du midi. Alors, Charles Martel, laissant une partie de son armée devant la ville, pour garder les travaux et les machines, marcha, avec le reste, au-devant des Sarrasins. Il les rencontra sur les bords de la rivière de Berre ou Birra, qui arrose la vallée de Corbière (Corbaria). Amor avait placé ses troupes sur une hauteur, et, croyant que cette précaution suffisait, il n'avait ordonné aucune mesure pour éviter une surprise. Une pareille négligence lui coûta cher ; les Francs l'attaquèrent à l'improviste, le tuèrent et précipitèrent ses soldats dans les vastes étangs que l'on voit au sud-est de Narbonne. Beaucoup de sarrasins essayèrent de les traverser, pour regagner leurs navires, qui étaient à l'ancre à une distance assez faible ; mais quelques Francs, montant sur des barques abandonnées, poursuivirent les vaincus, en noyèrent plusieurs et percèrent la plupart à coups de flèches et de javelots, en sorte que très-peu réussirent à s'embarquer ou à se jeter dans Narbonne.

Charles Martel espérait que sa victoire lui ouvrirait les portes de la ville ; mais le gouverneur et la garnison, craignant d'éprouver le même sort que les défenseurs d'Avignon, refusèrent obstinément de se rendre. Le maire du palais, considérant que l'on touchait à l'hiver, qui devait rendre la continuation du siège plus difficile et plus meurtrière, et sachant que les Saxons remuaient encore et semblaient disposés à se jeter sur l'Austrasie, le maire résolut de retourner dans le nord de la Gaule. Mais, avant de s'éloigner, il prit toutes les précautions qu'il jugea nécessaires pour assurer sa domination : il laissa dans les environs de Narbonne un corps de troupes, chargé de surveiller la garnison de la ville et de l'empêcher de faire des courses et de recevoir des renforts ; il désarma les Gallo-Romains et les Wisigoths, dont il se défiait ; il se fit livrer un certain nombre d'otages par les habitants de la Narbonensis Prima ; enfin, il ordonna de raser les fortifications d'Agde, de Béziers, de Maguelone et de plusieurs autres cités, et il démolit les portes romaines et une partie de l'amphithéâtre de Nîmes, qui aurait pu servir de forteresse aux Sarrasins[85]. Ajoutons que ces démolitions ont soulevé de la part de certains historiens modernes des récriminations extrêmement vives contre Charles Martel, qu'ils ont accusé d'avoir détruit les plus vénérables monuments de l'Antiquité et opprimé une nation plus civilisée que les Francs eux-mêmes. Mais ces reproches n'ont aucun fondement solide : le midi de la France n'était pas alors, non plus que maintenant, habité par un peuple particulier ; sauf quelques wisigoths, on n'y voyait que des gallo-romains, tous obligés à obéir aux Mérovingiens ou à leur représentant ; et, d'ailleurs, on ne devrait pas oublier qu'il s'agissait de préserver cette contrée de l'invasion de l'islamisme, et que la religion l'emporte de beaucoup sur la politique.

De retour dans le nord de la Gaule, après avoir pris tant de précautions pour pacifier le midi, Charles Martel s'occupa, pendant tout l'hiver, des préparatifs d'une nouvelle expédition contre les Saxons. Au printemps de l'année 738, il traversa le Rhin et marcha contre ces barbares, qui, ayant franchi l'Elbe et le Weser, s'étaient avancés, en commettant mille ravages, jusque dans la vallée de la Lippe (Lippia ou Luppia), un des affluents orientaux du Rhin. Le maire du palais les défit, comme dans les campagnes précédentes, les poursuivit jusque dans leur pays, obligea plusieurs de leurs peuplades à lui payer un tribut et exigea des autres la remise d'otages, faibles garants de leur tranquillité future[86].

Charles se flattait probablement d'avoir enfin quelque repos, après tant de travaux et de guerres ; mais il était à peine revenu du pays des Saxons, qu'il reçut de la Provincia des nouvelles alarmantes. Le duc Maurontus, profitant de l'éloignement des Francs, avait renoué ses intelligences avec les Sarrasins, et, secondé par ceux de Narbonne, qui trompèrent la vigilance du corps de troupes chargé de les surveiller et traversèrent le Rhône, il souleva la Provincia et s'en rendit maître en très-peu de temps. Charles fut donc obligé, en 759, de descendre encore dans ce pays, avec son frère Childebrand et une armée considérable. Maurontus, n'osant se mesurer avec les Francs, s'était réfugié dans les gorges des Alpes ; mais on alla l'y chercher ; poursuivi de retraite eu retraite, il finit par s'éloigner, et l'histoire ne fait plus mention de lui. Le maire du palais fit procéder à une visite minutieuse des côtes de la Provincia, afin d'occuper tous les lieux où l'ennemi aurait pu débarquer ; il mit une bonne garnison à Marseille, et les sarrasins de Narbonne n'osèrent plus s'avancer au-delà du Rhône[87].

Cette guerre est la dernière dont il soit fait mention dans l'histoire de la mairie de Charles Martel. Il touchait alors au terme de sa glorieuse carrière, et il ne nous reste plus guère à parler que de son administration. Constamment fidèle aux principes qui l'avaient dirigé dès le commencement, il ne cessa d'agir, en toutes choses, au nom de Thierry IV pendant les dix-sept années (de 720 à 737) que dura le règne de ce faible prince ; mais lorsque celui-ci fut mort, Charles ne lui donna pas de successeur, soit qu'il ne trouvât pas dans la famille mérovingienne l'homme qui lui convenait, soit qu'il voulût habituer de loin les peuples à l'idée d'un changement de dynastie. Au surplus, il ne présenta cette vacance du trône que comme une chose tout-à-fait provisoire et accidentelle ; il ordonna de dater les actes non pas de l'année du règne, puisque cela était devenu impossible, mais à partir de la mort de Thierry IV ; de même que, en Orient, on avait pris autrefois pour base d'une semblable supputation le consulat de Basile, à l'expiration duquel cette dignité avait été supprimée par Justinien Ier. Ainsi, nous possédons un diplôme d'une matrone appelée Ermenoara, lequel est daté du ... ante kalendas madias, defuncto domno Theoderico, c'est-à-dire du ... avril 737[88], et un diplôme de Charles Martel lui-même où la date, ainsi exprimée : anno quinto post defunctum Theodoricum regem[89], montre que la pièce est de l'année 744, le roi Thierry IV étant mort au mois d'avril 737. Ajoutons que, dans ces deux actes, Charles Martel n'a d'autre titre que celui dont il était légitimement revêtu ; on lit dans le diplôme d'Ermenoara : electo Karolo majore domus, et dans l'autre : Carolo regna Francorum gubernante anno xxj. Malgré cette modération et ces précautions, les partisans des Mérovingiens comprenaient parfaitement que Charles songeait à frayer à sa famille le chemin du trône, et il parait qu'il y eut des conspirations ourdies par eux contre le maire du palais. Saint Eucherius, évêque d'Orléans, accusé bien à tort d'avoir trempé dans un de ces complots, fut arraché de son siège épiscopal et exilé à Cologne, puis dans le monastère de Saint-Trudo, où il mourut en 738[90]. Vers le même temps, Guido ou Wido, abbé de Fontenelle, poursuivi comme conspirateur, fut puni du dernier supplice[91], et il est vraisemblable que la perte de plusieurs documents historiques nous a seule privés de la connaissance d'autres faits du même genre.

La participation vraie ou prétendue de saint Eucherius et de Guido aux complots dont il vient d'être question, a donné à penser à divers historiens que le clergé n'était pas favorable à Charles Martel, et ne voyait pas de bon œil se préparer un changement de dynastie. On n'a pas manqué d'attribuer cet éloignement des évêques, des prêtres et des moines pour l'arrière-petit-fils de saint Arnulfus à son usurpation des biens ecclésiastiques. Presque tous les historiens qui ont raconté la vie de Charles ont parlé, en effet, de cette usurpation, et il pourrait sembler téméraire de venir examiner aujourd'hui le plus ou moins d'exactitude d'une assertion pareille, si un des membres les plus savants de l'Institut n'avait lui-même entrepris cette tâche tout récemment[92].

Il serait fastidieux d'enregistrer ici les noms de tous les écrivains qui ont incriminé Charles Martel. Qu'il nous suffise de dire qu'il l'a été en Lorraine comme en France, par Dom Calmet[93] et par M. l'abbé Clouet[94] aussi bien que par Mézerai et par le P. Daniel, et que M. Naudet lui-même a admis comme incontestable l'usurpation dont il s'agit[95]. L'accusation est, du reste, fort ancienne ; mais il importe d'examiner si elle repose sur des bases solides. Ceux qui la soutiennent allèguent 1° un passage de la vie de saint Euchedus, dans lequel l'hagiographe semble donner pour cause à l'exil du prélat son opposition aux entreprises de Charles Martel[96] ; 2° les actes d'un concile tenu à Soissons, en 744, et qui gémit de ses usurpations, sans pouvoir y trouver aucun remède[97] ; 3° et enfin, une lettre dans laquelle saint Boniface, apôtre de la Germanie et même du nord de la Gaule, aurait mandé au pape Zacharie que ses efforts pour engager les Francs à restituer les biens ecclésiastiques n'avaient pas été couronnés de succès, et qu'il n'avait réussi à obtenir qu'un cens de douze deniers par couple de coloni, de servi ou d'esclaves[98]. On ajoute à ces traits généraux des détails relatifs à des églises particulières. Ainsi, et malgré la puissance du métropolitain Milon, l'église de Reims perdit le riche domaine de Sparnacum ou Epernay, qu'elle ne recouvra qu'un siècle plus tard, sous le règne de Charles-le-Chauve. Ainsi, l'église de Verdun passe pour avoir été dépouillée de presque tous ses biens, pendant les épiscopats de Voschisus et d'Agroïnus ; et, d'après Bertaire, on n'aurait pas même jugé possible de donner un successeur à ce dernier[99], tant la pauvreté de l'évêché était grande. Celui de Toul se vit enlever, à cette époque, plusieurs de ses meilleurs domaines, et un comte, appelé Odoardus, s'empara de l'abbaye de Saint-Epvre, grâce à la protection de Charles Martel, dont il était un des favoris[100]. On lit aussi, mais dans des documents peu anciens, que des laïques se mirent alors en possession des abbayes de Moyen-Moutier, de Senones et de Saint-Dié[101].

On attribue généralement ces usurpations au désir que Charles éprouvait de récompenser les seigneurs qui, ayant embrassé son parti, l'avaient mis à même de triompher de tous ses adversaires. La nécessité l'aurait seule porté, d'après la plupart des historiens, à ces mesures vexatoires, qui le rendirent odieux au clergé. Un écrivain moderne a supposé, au contraire, qu'il avait, en agissant ainsi, cédé aux perfides conseils de l'empereur Léon III (l'Isaurien), qui, dépouillant lui-même les églises et les monastères de l'Orient, n'était pas fâché de voir sa conduite imitée dans les royaumes des Barbares fédérés ; et on a fait observer que les empereurs ne prenaient jamais une mesure en bien ou en mal, sur les matières ecclésiastiques, sans que cette mesure n'eût un retentissement plus ou moins fort dans le partage d'Occident. Enfin, un autre historien moderne, M. Michelet, a été jusqu'à dire que « la conduite de Charles envers l'Eglise et son surnom payen de Marteau le feraient volontiers douter s'il était chrétien[102] ».

Mais quand on examine la question très-attentivement, on finit par reconnaître que les accusations dont la mémoire de Charles a été chargée sont les unes fort exagérées, et les autres entièrement fausses. On ne peut nier, en effet, que pour récompenser les services de plusieurs seigneurs il ne leur ait donné soit des évêchés, soit des abbayes, et on doit avouer que la conduite de quelques-uns de ces dignitaires n'a pas toujours été ce qu'elle devait être ; mais les évêchés et les monastères n'ont pas pour cela perdu leurs biens, et lorsque les titulaires nommés par le maire du palais eurent disparu de la scène du monde, les choses se sont retrouvées telles qu'elles étaient avant lui. Ces espèces d'intrusions furent, au reste, assez rares. Si on parcourt les catalogues épiscopaux et les listes des abbés qui vécurent pendant la première moitié du Ville siècle, on trouve peu de traces des commendes imputées à Charles Martel, et on ne rencontre guère que des évêques et des abbés nommés régulièrement et jouissant d'une bonne réputation. D'un autre côté, on sait que les domaines du fisc étaient immenses ; et il dut s'écouler bien du temps avant que le maire du palais en eût épuisé les ressources et fût obligé de s'en prendre à l'Eglise.

Le docte Repsaët (Raepsaet), qui a le premier traité à fond cette question importante[103], et M. Beugnot, dont le travail est encore tout récent, ont démontré qu'aucun écrivain contemporain n'a accusé Charles Martel d'avoir spolié l'Eglise, et que pour découvrir le germe de ces incriminations il faut descendre jusqu'à la seconde moitié du IXe siècle. Le fameux récit de la damnation du maire qui se trouve dans la vie de saint Eucherius, évêque d'Orléans, telle qu'elle a été publiée par Surius[104], n'existe pas dans les manuscrits les plus anciens, et les Bollandistes (au 20 févr.) ainsi que Mabillon (Acta ss., sæc. III, part. I), en réimprimant cet opuscule, ont laissé de côté le récit en question. Après avoir fait observer que les écrivains dogmatiques du VIIIe siècle, et les conciles tenus de 741 à 858 ne font aucune mention des spoliations de Charles Martel[105], et qu'il n'en est pas parlé davantage dans la lettre de saint Boniface au pape Zacharie, bien qu'elle décrive avec amertume les désordres qui affligeaient l'Eglise[106], M. Beugnot recherche l'origine des imputations dirigées contre le maire du palais. Il croit la trouver dans une lettre adressée, on novembre 858, à Louis roi de Germanie par différents évêques français, pour l'engager à faire respecter les biens de l'Eglise. On y rencontre, pour la première fois, la fable dont il s'agit : le songe de saint Eucherius et l'ouverture du tombeau de Charles Martel ; et c'est de la lettre des prélats que cette fable passa dans le Martyrologe d'Adon, dans Flodoard et dans une foule d'autres écrivains.

Les punitions dont plusieurs ecclésiastiques furent victimes, pendant l'administration de Charles, ne semblent pas à M. Beugnot avoir été la conséquence de leur opposition aux usurpations du maire, mais la suite de conspirations en faveur de la dynastie mérovingienne. Saint Rigobertus fut, comme nous l'avons dit, chassé de son siège épiscopal pour avoir refusé d'ouvrir aux Austrasiens les portes de la ville de Reims. On ne peut douter que la condamnation de saint Eucherius n'ait été motivée par l'accusation calomnieuse d'avoir participé à un complot ; et ce qui le prouve, c'est que, d'après sa biographie[107], le saint évêque fut exilé avec tous ses parents — eum omni propinquitate.

D'ailleurs, si le maire du palais montra de la rigueur envers des prélats recommandables, il témoigna, en mainte circonstance, une déférence marquée pour les conseils de saint Chrodegangus, évêque de Metz[108], de saint Leutfridus ou Leufroy[109] et d'Alfonsus abbé du monastère de Castres. De plus, Charles, que l'on représente comme le spoliateur de tant d'églises, est un des hommes qui leur donnèrent davantage, et le savant académicien, auquel nous empruntons presque toute cette argumentation, a dressé une longue liste de ses fondations religieuses, lesquelles furent, pour la plupart, étrangères à l'Austrasie[110]. Toutefois, dans ce royaume même, on en trouve plusieurs qu'il faut lui attribuer. S'il empêcha, pour des raisons qui nous sont inconnues, les religieux de Saint-Maximin de Trèves d'établir une colonie sur le domaine de Prumia ou Prum, qui venait de leur être cédé, il donna à ce monastère des terres considérables, en reconnaissance d'une guérison miraculeuse dont il passe pour avoir été l'objet[111], et parce que les Austrasiens regardaient saint Maximinus comme leur protecteur spécial. Il aida de ses conseils et de ses largesses saint Othmarus, qui acheva d'organiser l'abbaye de Saint-Gall[112] ; il fit présent de riches domaines à l'église de Verdun, sous l'épiscopat de Peppo[113], et il fournit à sa propre fille Hadeloga les ressources au moyen desquelles elle construisit un monastère de femmes à Kentzingen, sur le Mein, dans le pays des Bajuvarii[114]. Rappelons aussi que l'on connait seulement trois placita rendus pendant le gouvernement de Charles Martel ; que deux de ces jugements ordonnèrent de restituer à des abbayes certains biens que les religieux disaient leur avoir été enlevés injustement, et que notamment les monastères de Stabulaus et de Malmundarium recouvrèrent alors les terres nommées Tofinus et Silvestrivilla[115].

Nous ajouterons 1° que Charles Martel favorisa de tout son pouvoir les missions dans le pays des Frisons et dans la Grande Germanie ; 2° que s'il toléra momentanément, même près de lui, certains hérétiques, des cathares probablement, qui prohibaient l'usage des viandes[116], ce fut par ignorance, et non par impiété ; et 3° que le maire, si souvent maltraité par les écrivains ecclésiastiques, avait pour confesseur un religieux de Corbie, appelé Martinus. Ce moine, qui était devenu célèbre à cause de sa sainteté, vécut jusqu'au 26 novembre 726, et il dut avoir, dans ses fonctions de confesseur, un successeur, dont le nom n'est pas venu jusqu'à nous[117].

Enfin, nous ne voudrions pas d'autre preuve de la fausseté ou de l'exagération des accusations intentées contre Charles que la manière dont les papes ont toujours parlé de lui. Grégoire III, écrivant au maire du palais, commençait ainsi sa lettre : Domino glorioso, filio Karolo, duci, Gregorius papa. Comperientes te in Christo, dilectissime, religiosœ mentis affectum gerere in multis opportunitatibus, etc.[118] ; et plus tard Paul I, s'adressant à Charlemagne et rappelant les ancêtres de ce prince depuis Pépin d'Héristal, disait d'eux : Qui vere, prœ omnibus regibus, fideles Deo et beato Petro esse comprobantur ; quorum merita in cœlestibus regnis fulgent[119]. Grégoire III ne se borna pas à décerner à Charles Martel d'aussi grandes louanges : il lui fit une proposition qui montrait quelle confiance il avait en lui.

Mais, pour bien se rendre compte de la nature et du but de cette proposition, il est nécessaire de jeter un coup-d'œil sur les évènements qui s'étaient accomplis à Constantinople pendant le premier tiers du VIII' siècle. A des empereurs sans capacité, et dont les noms sont presqu'inconnus aujourd'hui, avait succédé, en 717, un général heureux : Léon III, dit l'Isaurien. Ce prince, doué de grands talents militaires et administratifs, réussit, en peu d'années, à repousser les Sarrasins, qui avaient eu l'audace de venir assiéger Constantinople, et à rétablir l'ordre dans les finances et le gouvernement de l'Empire. Il aurait régné avec gloire, s'il n'avait eu le malheur de se laisser séduire par des hérétiques nouveaux qui proscrivaient le culte des images. Passant promptement de la manie de dogmatiser au désir d'imposer aux autres ses propres opinions, l'empereur donna le signal d'une persécution violente, qui parut bientôt devoir atteindre jusqu'au partage d'Occident. L'Empire étendait encore, à cette époque, son autorité directe sur Rome, Naples, Ravenne, l'Emilie, une partie de l'Italie méridionale, les îles de Sicile, de Corse et de Sardaigne[120], et les officiers impériaux semblaient tout disposés à y faire exécuter les volontés de leur maître. Léon III, en agissant ainsi, commettait non seulement une grave imprudence, mais un acte d'ingratitude. En effet, Grégoire II n'avait pas hésité, en 717, à le reconnaître comme souverain, malgré l'irrégularité de son élection, et Léon lui ayant alors envoyé une profession de foi orthodoxe, il lui avait répondu qu'il l'embrassait avec tendresse, qu'il l'admettait avec joie dans sa communion et qu'il lui procurerait la soumission de tous les rois d'Occident. Les images de l'empereur avaient été reçues à Rome avec le plus grand respect, et Grégoire les avait envoyées aux rois des Francs et des Lombards, qui, à sa recommandation, les accueillirent honorablement, c'est-à-dire reconnurent Léon III comme chef suprême de l'Empire. Mais lorsque, se transformant en prédicateur de l'hérésie, il voulut propager par la force ses doctrines erronées, le pape Grégoire III, qui avait succédé, en 731, à Grégoire II, résolut, après mûre délibération, de travailler au rétablissement de l'empire d'Occident. Il ne songeait pas, toutefois, à faire proclamer un empereur ; il voulait que l'administration générale du partage d'Occident fût confiée à un chef jouissant d'un pouvoir assez semblable à celui que Théodoric-le-Grand, roi des Ostrogoths, avait exercé sous les règnes de Zénon et d'Anastase. Ce chef aurait gouverné l'Occident, au nom et comme représentant de l'empereur ; mais il ne lui aurait obéi qu'autant qu'il l'aurait jugé à propos.

Charles Martel seul était en état de jouer un pareil rôle. Seul il possédait la capacité et la puissance nécessaires, et le pape comprenait parfaitement que, en s'adressant au roi des Lombards, il lui livrerait pour toujours la liberté de l'Eglise et celle de l'Italie. De plus, les Francs étaient regardés comme fédérés, et par conséquent comme amis de l'Empire, depuis leur établissement dans la Gaule ; tandis que les Lombards n'avaient pas réussi à obtenir ce titre et s'étaient, presque toujours, trouvés en guerre avec les exarques de Ravenne. En conséquence, et sans se laisser rebuter par le refus que le maire du palais avait fait antérieurement à Grégoire II de se déclarer ouvertement contre l'empereur dans la querelle des images, Grégoire III envoya à Charles Martel, en 741, des ambassadeurs, chargés de lui présenter les chaînes de saint Pierre et les clefs de son tombeau, ainsi que des présents magnifiques, et de l'inviter à prendre l'administration du partage d'Occident. Le troisième continuateur de Frédégaire dit que le pape offrit à Charles le titre de consul ; mais ce titre était devenu inséparable de celui d'empereur, et il est vraisemblable que le mot consul e été substitué, par une inadvertance du continuateur, au titre de patrice[121]. Ce doit être le dernier que le maire du palais fut prié d'accepter ; et, dans les idées du temps, comme nous l'avons vu à l'occasion de la promotion de l'ambassadeur Syagrius, il donnait à celui qui en était revêtu une délégation de la puissance impériale, laquelle suffisait pour le mettre au-dessus des rois barbares. Charles reçut les ambassadeurs avec des honneurs extraordinaires, leur fit de superbes présents et les renvoya à Rome, accompagnés de Grimon abbé de Corbie et de Sigobertus moine de l'abbaye de Saint-Denys[122]. On ne sait pas d'une manière précise quelle était sa réponse aux propositions du pape. Il demandait probablement à réfléchir encore avant de s'engager dans une entreprise dont les suites pouvaient être incalculables. Mais, sur ces entrefaites, on apprit le décès de Léon III, qui était mort le 18 juin 741, et, comme on ne savait pas quelle conduite allait tenir son fils Constantin IV (Copronyme), on se décida à attendre quelque peu. Ce bref délai suffit pour amener la disparition des principaux intéressés : Charles Martel mourut, en effet, le 22 octobre ; Grégoire III le suivit dans la tombe, le 27 ou le 28 novembre, et ces deux évènements ajournèrent, mais pour peu d'années, la réalisation du projet formé par le souverain–pontife.

Le maire du palais regardait, depuis quelque temps, sa fin comme assez prochaine. Cette prévision n'avait probablement pas été étrangère aux réponses évasives qu'il avait faites à Grégoire III, et c'est elle qui lui inspira, dès les premiers mois de l'année 741, la pensée de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer le pouvoir à ses deux fils Pépin et Carloman. Celui-ci, qui était l'aîné, eut en partage l'Austrasie[123] et toutes les contrées de la Grande Germanie où la suprématie des Francs était reconnue. Pépin reçut la Neustrie, la Bourgogne et la Provincia. Il ne fut pas question de l'Aquitaine, laquelle n'était soumise que très-imparfaitement, et que les deux frères se réservèrent, sans doute, de dompter, quand ils en auraient le temps. Quoique cette division de la monarchie des Francs ait tout l'air d'un partage fait par un roi à ses enfants, Charles ne donnait à Carloman et à Pépin ni un titre différent de celui qu'il avait eu lui-même, ni une autorité plus étendue que celle dont il avait joui. Ce fut en qualité de maires des palais d'Austrasie et de Neustrie qu'ils devaient administrer la monarchie mérovingienne, et leur père poussa la précaution jusqu'à réunir et consulter les évêques et les seigneurs, avant de procéder au partage de son autorité[124].

Outre ces deux fils, qu'il avait eus de Rothrudis, sa première femme, morte en 724, il laissait une fille, nommée Hadeloga, qui était née du même mariage, et dont nous avons déjà parlé, et un fils, appelé Grippo ou Griffo, que lui avait donné Sonichildis, sa seconde femme. Il avait de plus quatre enfants naturels : 1° Remigius, qui fut métropolitain de Rouen, dans la seconde moitié du Ville siècle ; 2° Bernard, lequel fut revêtu du titre de comte et eut trois fils : Adelhard, Wala et Bernard, tous moines à Corbie, doit les deux premiers furent abbés successivement ; 3° Hieronymus, père de Fulradus abbé de Saint-Quentin et de Folcuinus évêque de Thérouanne ; et 4° Chilthrudis, épouse d'Odilon duc des Bajuvarii et mère du duc Tassillon.

Le rôle qu'avait joué Charles Martel frappa tellement ses contemporains, qu'ils ne voulurent pas croire qu'un si grand homme de guerre pût disparaître ainsi qu'un simple mortel. On regarda comme des présages de sa mort les signes — on ne dit pas ce à quoi ils consistaient — qui parurent alors dans le soleil, la lune et les étoiles, et l'erreur que ces signes introduisirent dans le calcul de la fête de pâques. Elle devait, en 741, tomber le 9 avril, et il parait qu'elle fut célébrée un autre jour[125]. Il était, du reste, facile de prévoir, depuis quelques années, que Charles ne fournirait pas une très-longue carrière ; car sa robuste constitution était affaiblie par tant de voyages, de travaux et d'anxiétés. S'étant rendu dans le palais de Verberia ou Vermeria, après sa dernière campagne contre Maurontus, il y était tombé malade, vers la fin de l'année 739, et, bien que le péril eût été conjuré, le maire ne s'était pas complètement rétabli. Il se trouvait, au mois de septembre 741[126], dans le palais de Carisiacum ou Careciacum (Quierzy), et il y fut pris d'une fièvre violente. Il ne désespéra pas d'abord de voir le mal vaincu encore une fois ; car, se rappelant qu'il avait précédemment obtenu, par l'intercession de saint Maximinus métropolitain de Trèves, la guérison d'une maladie jugée mortelle[127], il s'était hâté, en sentant les premières atteintes de celle qui devait l'enlever, d'envoyer de magnifiques présents à l'abbaye de Saint-Denys. Il pensait que le saint patron de ce monastère lui procurerait le retour de la santé ; mais la fièvre devint de plus en plus violente, et il expira le 22 octobre, comme on l'a vu plus haut[128]. Selon l'opinion commune, il devait avoir environ cinquante-sept ans, et il avait rempli pendant vingt-six années les fonctions de maire du palais. On sait qu'il fut inhumé dans la basilique de l'abbaye de Saint-Denys. Les historiens ne disent pas qu'on lui rendit les mêmes honneurs qu'à un roi. Il est vraisemblable qu'il ne fut traité, après sa mort, que comme maire, et que ses fils se conformèrent, en celte circonstance, à la sage politique dont il leur avait toujours donné l'exemple et la leçon.

 

 

 



[1] On conserve dans la bibliothèque de la ville de Cologne, avec une chronique latine inédite relative à la famille de Pépin d'Héristal, un manuscrit contenant un poème en l'honneur de Plectrude.

[2] V. ce placitum, dans Pardessus, t. II, p. 515 et 516.

[3] On lit dans un chroniqueur que les Neustriens le choisirent parce qu'ils ne purent trouver propinquiorem Merovcis (Erchanberti fragmentum, dans Du Chesne, t. I, p. 781). Ceci montre combien il y avait de mérovingiens réduits à une condition privée.

[4] V. Fredegarii continuat., II, c. 104-106 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 719.

[5] V. ce diplôme, dans Pardessus, t. II, p. 310.

[6] V. ce diplôme, ibid., p. 308-310.

[7] V. ce diplôme, ibid., p. 313 et 314.

[8] V. notamment Fredegarii continuat., II, c. 107, 108, 109 ; continuat., III, c. 109 et 110 ; Appendix ad Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 720 ; Vita sancti Leutfredi, abbatis, n° 20 et 31, dans les Bollandistes, au 21 juin ; Vita sancti Hugonis, Rotomagensis episcopi, n° 1, dans Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. I.

[9] A l'année 715, dans Bouquet, t. II, p. 682.

[10] V. cette chronique, dans Pertz, Monumenta Germaniœ historica, Scriptores, t. I, p. 63. Elle ne marque pas, à la vérité, que le Theodoaldus ou Teodoldus dont elle parle fût le fils de Grimoald ; mais Mabillon et Dom Bouquet pensent que c'est de lui qu'il est question.

[11] V. Annales Metenses, à l'année 715, dans Bouquet, t. II, p. 682.

[12] Son père, qui se nommait Constantinus, était gallo-romain. V. Vita sancti Rigoberti, Remensis episcopi, n° 1, dans les Bollandistes, au 4 janvier.

[13] V. Fredegarii continuat., II, c. 106 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 719.

[14] Ce ruisseau est mentionné dans le diplôme de Childéric II pour les abbayes de Stabulaus et de Malmundarium (Pardessus, t. II, p. 146 et 146).

[15] V. Passio sancti Agifuldi, Coloniensis episcopi, c. 1, dans les Bollandistes, au 9 juillet. La mort de saint Agilulfus nous donne la date certaine de la bataille d'Amblava, qui dut être livrée le même jour ; car on ne voit pas pourquoi les Neustriens se seraient arrêtés dans ce lieu plus d'une journée.

[16] V. Fredegarii continuat., II, c. 106 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 719 ; Annales Metenses, à l'année 716, dans Bouquet, t. II, p. 682 et 685. L'auteur des Annales ajoute à son récit des circonstances évidemment fabuleuses, que nous avons jugé à propos de laisser de côté.

[17] V. Historia episcoporum Virdunensium, auctore Bertario, dans Calmet, Hist. de Lorraine, 1re édit., t. I, preuv., col. 197.

[18] V. un diplôme de l'abbé Ado dans Pardessus, t. II, p. 300 et 301.

[19] V. Vita sancti Rigoberti, Remensis episcopi, n° 12 et 13, dans les Bollandistes, au 4 janvier.

[20] On en a retrouvé la trace entre Vaucelles et Crèvecœur, et bien au-delà dans la direction de Cambray.

[21] En 717, la fête de Pâques tomba le 4 avril, et par conséquent le dimanche 21 mars était le dimanche de la Passion.

[22] V. Fredegarii continuat., II, c. 106 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 719 ; Vita sancti Rigoberti, n° 16, dans les Bollandistes, au 4 janvier.

[23] V. Opera, t. II, p. 731.

[24] V. Fredegarii continuat., II, c. 107 ; Gesta regum Francorum, ibid. Plectrude acheva sa carrière à Cologne, et y fut inhumée dans une église qu'elle avait fondée en l'honneur de la Sainte Vierge.

[25] V. Fredegarii continuat., II, c. 107 ; Gesta regum Francorum, ibid. ; Chronicon Fontanellense, c. 8, dans D'Achéry, Spicilegium, édit. in-f°, t. II, p. 271. V. aussi un diplôme de Charles Martel dans Calmet, Histoire de Lorraine, 1re édit., t. I, preuv., col. 268.

[26] V. notamment Le Cointe, Annales ecclesiastici Francorum, t. IV, p. 598 et 599, et Calmet, Histoire de Lorraine, 1re édit., t. I, col. 480.

[27] V. De genealogico stomate regum Franciœ, c. 4, dans les préliminaires du t. III de mars.

[28] V. dans Pardessus, t. II, p. 322, un diplôme pour l'abbaye de Saint-Gall, lequel diplôme prouve ce que nous avançons.

[29] V. Annales Metenses, l'année 718, dans Bouquet, t. II, p. 684.

[30] V. Les Mérovingiens d'Aquitaine, par M. Rabanis.

[31] V. Vita sancti Erminonis, abbatis Laubiensis, n° 7, dans Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. I.

[32] V. Fredegarii continuat., II, c. 107 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 719.

[33] V. Fredegarii continuat., II, c. 107 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 719 et 720. Nous avons suivi, pour la chronologie du règne de Clotaire IV, l'opinion commune, laquelle est basée sur la continuation de Frédégaire ; mais, quoique les assertions de ce livre paraissent positives, nous devons faire observer qu'il existe un diplôme de Charles Martel portant la date suivante : die vigesima tertia februarii, anno Clotarii quinto (v. l'extrait de ce diplôme, dans Calmet, Hist. de Lorraine, 1re édit., t. I, col. 268). Or, si Clotaire IV est entré dans la cinquième année de son règne, on est obligé d'admettre 1° qu'il a été proclamé roi dans le courant de l'année 716, et 2° qu'il n'est pas mort avant la fin de février 720. Cette dernière date ne peut, du reste, gêner, car Charles Martel n'a reconnu Chilpéric II que dans le courant de cette dernière année.

[34] V. divers diplômes dans Pardessus, t. II, p. 315, 316, 334, 335, 343, 344, 347, 348 et 380.

[35] V. ces lettres, dans Labbe, Concilia, t. VI, col. 1472-1474.

[36] V. Vita sancti Erminonis, n° 7, dans Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. I.

[37] V. ce placitum, dans Pardessus, t. II, p. 315 et 316.

[38] V. Fredegarii continuat., II, c. 107 ; Gesta regum Francorum dans Du Chesne, t. I, p. 720.

[39] V. ces diplômes dans Pardessus, t. II, p. 328, 329, 332-335, 337, 338, 346-357, 359, 363-365, 368, 369, 379 et 380.

[40] V. Vita sancti Pirmini, abbatis et chorepiscopi, c. 1, dans Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. II.

[41] V. Mabillon, De re diplomatica, p. 249.

[42] V. Pardessus, t. II, p. 343 et 344. Le diplôme n'est pas original, mais il a été en partie copié sur l'ancien.

[43] V. ibid., p. 351 et 352.

[44] V. ibid., p. 328 et 329.

[45] V. ibid., p. 331.

[46] V. ibid., p. 345 et 346.

[47] V. Flodoard, Historia Remensis ecclesiœ, lib. II, c. 11.

[48] V. Vita sancti Rigoberti, n° 16 et 19, dans les Bollandistes, au 4 janvier.

[49] V. Annales Metenses, à l'année 724, deus Bouquet, t. II, p. 684.

[50] Grandidier (Histoire de l'église de Strasbourg, t. I, p. 267) dit que les Alamanni étaient alors gouvernés conjointement par Theodebedus et par Landfridus ; mais il n'en donne aucune preuve.

[51] V. Hermann-le-Contract, Chronicon, à l'année 727.

[52] V. Vita sancti Corbiniani, episcopi Frisingensis, c. 29 et 31, dans Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. I.

[53] V. ibid., c. 19 et 26.

[54] V. ibid., c. 27.

[55] V. ibid., c. 29 et 51 ; Fredegarii continuat., II, c. 108.

[56] V. Histoire de la conquête de l'Espagne par les Musulmans, traduite de la Chronique d'Ibn-et-Konthya, dans le Journal asiatique, 5e série, t. VIII, p. 436.

[57] V. Fredegarii continuat., II, c. 108 ; Annales Metenses, à l'année 731, dans Bouquet, t. II, p. 684.

[58] V. Gallia Christiana, t. IV, col. 51, 860 et 1042.

[59] V. ibid., col. 450 ; diplôme de Charles-le-Chauve, de l'année 844, dans Plancher, Histoire de Bourgogne, t. I, preuv., p. VII ; Chronicon Moissiacense, à l'année 732, dans Bouquet, t. II, p. 655 ; Chronicon Issidori, episcopi Pacensis, dans Du Chesne, t. I, p. 785 et 786.

[60] V. le diplôme de Charles-le-Chauve cité dans la note précédente.

[61] V. Chronicon Bezuense, dans D'Achéry, Spicilegium, édit. in-f°, t. II, p. 411.

[62] V. Vita sancti Ebbonis, Senonensis episcopi, n° 7, dans Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. I. L'hagiographe désigne les Sarrasins par le mot Wandali, sans doute parce qu'ils venaient de la côte septentrionale d'Afrique, où les Vandales s'étaient autrefois établis.

[63] V. manuscrit arabe de la bibliothèque impériale, ancien fonds, n° 704, f° 72 r°. Cette traduction est de M. Reinaud, membre de l'Institut. Nous avons tiré de son ouvrage intitulé : Invasions des Sarrazins en France presque tout ce que nous disons de la campagne d'Abdérame.

[64] V. Conde, Historia de la dominacion de los Arabes en España, t. I, p. 86.

[65] V. Maccary, ms. cité, f° 72 v° ; traduction de M. Reinaud.

[66] On lit toutefois dans une chronique anonyme que Charles n'eut pas le temps de rassembler toutes ses troupes (legiones suorum congregandi). V. Fragmentum veteris chronici Trajectensis, dans Bouquet, t. III, p. 640.

[67] V. Conde, ibid., p. 87.

[68] V. Conde, ibid.

[69] V. Anastase-le-Bibliothécaire, Vita Gregorii II, dans Muratori, Scriptores rerum Italicarum, t. III, part. I, p. 155.

[70] V. Fredegarii continuat., II, c. 108 ; Fragmentum veteris chronici Trajectensis, dans Bouquet, t. III, p. 649 et 650 ; Annales Metenses, à l'année 732, ibid., t. II, p. 684 ; Chronicon Isidori Pacensis, dans Du Chesne, t. I, p. 785 et 786 ; Anastase-le-Bibliothécaire, Vita Gregorii dans Muratori, t. III, part. I, p. 155 ; Invasions des Sarrasins en France, par M. Reinaud, p. 29 et suiv.

[71] M. l'abbé Clouet (Histoire ecclésiastique de la province de Trèves, t. II, p. 140) conjecture que les détails sur la bataille de Poitiers contenus dans la chronique d'Isidore de Béja sont tirés de chants militaires contemporains. Il aurait pu citer, à l'appui de cette hypothèse, et. comme exemples de poésies populaires, le chant relatif à la défaite des Saxons par Clotaire II, et les satires composées après id défaite d'Eudes duc de Toulouse par Charles Martel (Fredegarii continuat., II, c. 108) ; mais plusieurs personnes ont jugé son hypothèse inadmissible pour deux raisons : 1° on ne découvre dans la narration d'Isidore aucune trace de rythme, quoique la chose ne dût pas être impossible si cette narration avait été extraite de chants populaires ; et 2° les assonances, si fréquentes dans le morceau en question, et qui ont fait croire que l'on y retrouvait les débris d'un poème rimé, se rencontrent non seulement dans les autres parties de la chronique d'Isidore, à l'égard desquelles on ne peut former une pareille conjecture (v. les extraits donnés par Du Chesne, t. I, p. 785 et 786, et par Dom Bouquet, t. II, p. 720, ou l'édition originale, dont voici le titre : Isidorus Pacensis, sive episcopus Pacis-Juliœ. Epitoma Imperatorum vel Arabum ephemeridos, una cum Hispaniœ Chronico. Edidit Prudentius Sandovallius, Pampelonensis episcopus. Pampelonœ, 1634, in-f°), mais encore dans quelques vies de saints écrites pendant la période mérovingienne.

[72] V. ces fragments dans Bouquet, t. III, p. 649 et 650.

[73] V. Chronicon Isidori, dans Du Chesne, t. I, p. 786.

[74] Il y a près de ces deux villes des cantons nommés Westergoa et Ostergoa, qui paraissent être la Westrachia et l'Austrachia de la continuation de Frédégaire. V. Emmius, De rebus Frisicis, lib. I.

[75] V. Fredegarii continuat., c. 109.

[76] V. la note XLIII, à la fin du volume.

[77] V. Héric, Gesta episcoporum Autissiodorensium, c. 26, édit. Duro, p. 347.

[78] V. Fredegarii continuat., II, c. 109.

[79] V. Fredegarii continuat., II, c. 109.

[80] V. Vita sancti Richarii, abbatis Centulensis, auctore Alcuin, n° 11, dans les Bollandistes, au 26 avril.

[81] V. Vita sanctœ Rictrudis, abbatissœ Marchianensis, n° 9 et 10, dans le même recueil, au 12 mai.

[82] V. Gallia Christiana, t. I, col. 703 et 737.

[83] Paul Diacre ajoute même que Charles Martel envoya des présents à Luitprandus, pour l'engager à attaquer les Sarrasins ; mais le roi des Lombards était aussi intéressé que les Francs à ne pas laisser les Barbares maitres des passages des Alpes. D'ailleurs, son épitaphe, citée par Sigonius (De regno Italiœ, année 743), ne fait aucune mention de cette circonstance.

[84] V. Paul Diacre, De gestis Langobardorum, lib. VI, c. 54, dans Muratori, Scriptores rerum Italicarum, t. I, part. I, p. 508.

[85] V. Fredegarii continuat., III, c. 109 ; Isidore de Béja, Chronicon ; Chronicon Moissiacense, à l'année 737, dans Bouquet, t. II, p. 656 ; Annales Metenses, à l'année 737, ibid., p. 685 ; Maccary, ms. arabe n° 704, f° 72 r° ; Invasions des Sarrasins en France, par M. Reinaud, p. 56 et suiv. ; Rob. Dorr, De bellis Francorum cum Arabibus gestis usque ad obitum Caroli Magni.

[86] V. Fredegarii continuat., III, c. 109.

[87] V. Fredegarii continuat., III, c. 109.

[88] V. ce diplôme, dans Pardessus, t. II, p. 299 et 300.

[89] V. ce diplôme, ibid., p. 380.

[90] V. Vita sancti Eucherii, Aurelianensis episcopi, n° 8-10, dans les Bollandistes, au 20 février ; Gallia Christiana, t. VIII, col. 1418.

[91] V. Chronicon Fontanellense, c. 11, dans D'Achéry, Spicilegium, édit. in-f°, t. II, p. 273.

[92] V. Mémoire sur la spoliation des biens du clergé attribuée à Charles Martel, par M. Beugnot, dans les Mémoires de l'académie des inscriptions, 2e série, t. XIX, 2e part., p. 361 et suiv.

[93] V. Histoire de Lorraine, 1re édit., t. I, col. 484 ; 2e édit., t. I, col. 484.

[94] V. Histoire ecclésiastique de la province de Trèves, t. I, p. 101-105.

[95] V. De l'état des personnes en France sous les rois de la première race, dans les Mémoires de l'académie des inscriptions, 2e série, t. VIII, p. 450-454.

[96] V. Vita sancti Eucherii, n° 8, dans les Bollandistes, au 20 février.

[97] V. le ch. 3 de ce concile, dans Sirmond, Concilia antiqua Galliœ, t. I, p. 544 ; Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. I, prœf., n° 111.

[98] V. Epistiolœ Zachariœ papœ ad sanctum Bonifacium, dans Labbe, Concilia, t. VI, col. 1515, 1517 et 1526.

[99] V. Historia episcoporum Virdunensium, dans Calmet, Hist. de Lorraine, 1re édit., t. I, preuv., col. 197.

[100] V. Benoît Picart, Histoire de Toul, preuv., p. I-III.

[101] V. idem, ibid., p. 275.

[102] V. Histoire de France, t. I, p. 288.

[103] V. Défense de Charles Martel contre l'imputation d'avoir usurpé les biens ecclésiastiques, et notamment les dîmes ; Gand, 1806.

[104] Au 20 février ; v. le n° 6.

[105] Le chapitre 3 du concile de Soissons, sur lequel on s'est appuyé pour accuser le maire du palais, est vague et fort peu concluant.

[106] V. cette lettre (n° 132), dans la Maxima bibliotheca veterum Patrum, t. XIII, p. 125 et 126.

[107] V. Vita sancti Eucherii, n° 8, dans les Bollandistes, au 20 février.

[108] V. Histoire de Metz, par deux bénédictins, t. I, p. 455.

[109] V. Vita sancti Leutfridi, abbatis, 20 et 21, dans les Bollandistes, au 21 juin.

[110] On peut voir les diplômes qui les concernent, dans Pardessus, t. II, passim.

[111] V. Vita sancti Maximini, Trevirensis episcopi, n° 12, dans les Bollandistes, au 29 mai.

[112] V. Vita sancti Galli, abbatis, c. 11, dans Mabillon, Acta ss., sæc. II.

[113] V. Bertaire, Historia episcoporum Virdunensium, dans Calmet, Hist. de Lorraine, 1re édit., t. I, preuv., col. 197.

[114] V. Le Cointe, Annales ecclesiastici Francorum, année 741, n° 39, t. V, p. 49.

[115] V. ces deux placita, dans Pardessus, t. II, p. 315, 316, 345 et 346.

[116] V. une lettre (n° 3) de saint Boniface à l'évêque anglo-saxon Daniel, dans la Maxima bibliotheca veterum Patrum, t. XIII, p. 71 et 72.

[117] V. Annales veterrimi Francorum, à l'année 726, dans Du Chesne, t. II, p. 7 ; Annales Francorum, à l'année 726, dans Labbe, Bibliotheca manuscriptorum, t. II, p. 733. Ce dernier écrit dit de Martinus : Fuit autem monachus in Corbeia, vir vitæ continentissimœ, et ad prime eruditus, quem Karolus dux in somma veneratione habuit, et peccata sua ei conlitebatur. Les mots ad prime eruditus nous ont fait penser que ce personnage devait être le même que Martinus moine de l'abbaye de Saint-Amand, qui transcrivit, au VIIIe siècle, un manuscrit conservé dans la bibliothèque impériale, fonds latin, n° 974 (v. Journal des savants, année 1860, p. 382). Le corps de Martinus était autrefois conservé, comme celui d'un saint, à Saint-Priest (Locus Sancti-Prœjecti), près de Limoges.

[118] V. cette lettre et une autre du même pape dans Labbe, Concilia, t. VI, col. 1472-1474.

[119] V. cette lettre, ibid., t. VI, col. 1685 et 1686.

[120] Les Sarrasins s'emparèrent de celle-ci vers l'époque à laquelle nous sommes arrivés.

[121] C'est le titre que lui donnent 1° l'auteur d'une très-ancienne chronique wisigothe, citée par Hadrien de Valois, et 2° Anastase-le-Bibliothécaire (Vita Stephani III, dans Muratori, Scriptores rerum Italicarum, t. part. I, p. 176).

[122] V. Fredegarii continuat., III, c. 110 ; Appendix ad Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. 1, p. 720 ; Annales Metenses, à l'année 741, dans Bouquet, t. II, p. 685 ; v. aussi deux lettres de Grégoire III à Charles Martel, dans Labbe, Concilia, t. VI, col. 1472-1474.

[123] Il parait même que l'on réunit à l'Austrasie la civitas de Cambray, qui en était détachée depuis longtemps ; car nous voyons, en 745, Carloman convoquer dans la villa de Lestines, Leptines ou Liptinœ, laquelle appartenait à cette civitas, un concile, où figurèrent les évêques austrasiens. V. les actes de cette assemblée, dans Sirmond, Concilia antiqua Galliœ, t. I, p. 537-541. Ajoutons que l'on possède un diplôme de Pépin remontant au 1er janvier 743 et daté de Metz (v. ce diplôme dans Pardessus, t. II, p. 382 et 383). Divers savants en ont conclu que la civitas de Metz était comprise dans le partage de Pépin ; mais il est bien plus naturel de penser que le maire de Neustrie expédia ce diplôme pendant le séjour, plus ou moins long, qu'il fit à Metz, à la fin de décembre 742 et au commencement de 743, en revenant victorieux de l'expédition entreprise, de concert avec Carloman, dans le pays des Alamanni, et dont nous parlerons bientôt.

[124] V. Fredegarii continuat., III, ibid. ; Appendix ad Gesta regum Francorum, ibid. ; Annales Metenses, à l'année 741, dans Bouquet, t. II, p. 685 et 686.

[125] V. Fredegarii continuat., III, c. 110.

[126] Il y était le 17, ainsi que cela résulte d'un diplôme publié dans Pardessus, t. II, p. 380.

[127] V. Vita sancti Maximini, Trevirensis episcopi, n° 12, dans les Bollandistes, au 29 mai.

[128] V. Fredegarii continuat., III, ibid. ; Appendix ad Gesta regum Francorum, ibid. ; Annales Metenses, à l'année 741, dans Bouquet, t. II, p. 686.