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Aussitôt
que Pépin d'Héristal eut rendu le dernier soupir, Plectrude s'empara de toute
l'autorité, et son premier soin fut de faire enfermer dans une étroite prison
le fils aîné d'Alpaïde., dont elle redoutait l'ambition et l'audace. La
tranquillité publique ne fut pas troublée pendant quelque temps, et
Plectrude, qui était douée d'une certaine capacité, put se flatter d'abord de
surmonter les difficultés de la situation et de rester à la tête du
gouvernement jusqu'à la majorité de Theodoaldus. Les flatteurs ne lui
manquaient pas[1], et on la comparait aux femmes
illustres qui avaient glorieusement régi de grands empires. Les
embarras ne lui vinrent pas du côté d'où elle les attendait. L'emprisonnement
de Charles avait suffi pour en imposer à tous les membres de la famille de
Pépin, et on ne vit élever de prétentions au partage de l'autorité ni par le
duc Arnulfus, ni par Childebrand frère de Charles, ni par un personnage nommé
Martinus, qui figure dans un placitum tenu en 749[2], et que nous conjecturons avoir
été le petit-fils du duc Martinus tué dans le palais d'Erchrecum. Mais
deux ou trois mois s'étaient à peine écoulés depuis la mort de Pépin, lorsque
les seigneurs neustriens, honteux de se voir gouvernés par une femme, et par
une femme étrangère, se concertèrent, prirent les armes, s'emparèrent de la
personne de Dagobert III, qui résidait alors dans une maison royale de la
Neustrie, et refusèrent d'obtempérer aux ordres que Plectrude leur
transmettait au nom de Theodoaldus. Cette révolte surprit la régente, sans
l'intimider. Elle rassembla une armée sur-le-champ et l'envoya dans la
Neustrie. Les mécontents épargnèrent aux Austrasiens la moitié du chemin, et
les deux armées se rencontrèrent, à peu de distance du palais de Compendium,
dans une forêt nommée silva Catia ou Causia, et qui n'est autre
que la forêt de Cuise ou de Compiègne. Le choc fut rude, le carnage fort
grand ; enfin, les Austrasiens, mal commandés, s'enfuirent et se retirèrent
dans leur pays. Cette seule action suffit pour renverser tout l'échafaudage
administratif si péniblement élevé par Pépin. Les Neustriens élurent pour
maire du palais Ragenfridus, qui était probablement un homme capable, et
Dagobert III, simple instrument entre leurs mains, étant mort le 24 juin 715,
ils placèrent sur le trône, au mois de juillet suivant, un fils de Childéric
II, appelé Daniel, et qui, pour éviter tout péril, était entré dans l'Eglise,
sans recevoir les ordres sacrés[3]. Il laissa croître ses cheveux,
prit le nom de Chilpéric, lequel avait été porté par quelques mérovingiens,
et ne tarda pas à montrer une activité et des talents que l'on n'était plus
habitué à rencontrer chez les membres de sa famille. Quant
aux Bourguignons, ils paraissent n'avoir pris andine part aux évènements que
nous venons de rapporter. Ils manifestaient, depuis plusieurs années, une
certaine tendance à l'isolement ; néanmoins, ils reconnurent Chilpéric II, et
on put l'es regarder, jusqu'à un certain point, comme solidaires des
Neustriens. Le fils
d'Alpaïde, Charles, que nous surnommerons désormais Martel afin d'empêcher
toute méprise, profita des circonstances pour recouvrer sa liberté. Divers
historiens croient qu'elle lui fut rendue par les Neustriens victorieux ;
mais les documents originaux ne le disent pas, et il est plus vraisemblable
qu'il fut délivré par les Austrasiens eux-mêmes, non moins humiliés que leurs
voisins d'avoir été momentanément soumis à l'autorité d'une femme. Ils ne se
contentèrent pas de briser ses chaines, et ils le proclamèrent immédiatement
maire du palais d'Austrasie[4]. Docile aux leçons de son père,
il reconnut pour la forme Chilpéric II, et les actes publics furent en
Austrasie, comme en Neustrie, rédigés au nom de ce prince. On lit dans le
diplôme du duc Arnulfus pour l'abbaye d'Epternach, diplôme écrit en 746 : Anno
primo regni domini nostri Chilperici regis[5]. Un autre diplôme de la même
année, concernant une donation faite à ce monastère par le leude Hedenus,
renferme une mention semblable[6]. Enfin, Chilpéric lui-même fit
une donation à l'abbaye de Saint-Arnoul[7] ; ce dont il se serait gardé,
si on n'avait pas reconnu nominalement son autorité dans toute l'étendue du
royaume d'Austrasie. On alléguerait en vain, pour repousser notre conclusion,
que les documents contemporains qualifient Charles de princeps et son pouvoir
de principatus[8], et que, d'après les
explications données dans le présent ouvrage, ces termes désigneraient le
personnage revêtu de la délégation impériale et cette délégation elle-même.
On s'en est servi, en effet, non pas de 715 à 720, mais à une date
postérieure, lorsque Charles Martel était réellement investi du pouvoir
suprême, sous le titre de maire du palais, et on peut admettre qu'il avait
reçu alors la délégation de l'empereur Léon III. Il est néanmoins presque
certain que les mots princeps et principatus ont été employés,
au cas particulier, sans que l'on y attachât un sens précis, et avec la
signification dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, à l'occasion
de Pépin d'Héristal. L'élévation
soudaine de Charles Martel acheva de détruire la puissance de Plectrude ;
toutefois, et grâce aux trésors de Pépin qu'elle était parvenue à sauver,
elle se maintint dans la ville de Cologne, dont les habitants lui étaient
dévoués. Elle y attendit les évènements et résolut de profiter d'un moment
favorable pour négocier en sa faveur ; car elle ne pouvait songer à rétablir
Theodoaldus dans les fonctions de maire du palais, et il paraît même que cet
enfant ne survécut guère à la révolte des Neustriens. C'est du moins ce qu'on
lit dans les Annales Metenses[9] ; mais on ne peut
raisonnablement admettre qu'il ait été tué, comme le dit la petite chronique
de Saint-Gall[10]. Au reste, il est
vraisemblable, et même à peu près certain, que Plectrude et les partisans
qu'elle avait conservés reconnurent l'autorité de Chilpéric II. Ce
prince ne se faisait pas illusion sur la valeur des protestations de fidélité
qui lui venaient de l'Austrasie, et on connaissait trop bien Charles Martel
pour croire qu'il se contenterait de la part qu'il avait obtenue dans la
succession de son père. Le roi et le maire Ragenfridus résolurent donc de
faire tous leurs efforts pour le réduire à l'impuissance. En conséquence, ils
dépêchèrent des envoyés aux Saxons et aux Frisons, pour les engager à prendre
les armes et à attaquer l'Austrasie vers l'orient et le nord, pendant que les
Neustriens l'envahiraient du côté de l'occident. Les Saxons furent bientôt
prêts ; ils se jetèrent sur le pays que les Ripuaires habitaient à l'est du
Rhin, et où se trouvaient encore quelques débris des anciennes tribus Franques
des Attuarii et des Bructeri. Ils ravagèrent cette contrée, et
les Thuringiens, ne pouvant espérer aucun secours de Charles Martel, furent
obligés de payer un tribut pour que l'on respectât leur territoire[11]. Radbedus ne se fit pas prier
non plus pour porter la guerre en Austrasie. Outre le désir de se venger de
la double défaite que Pépin d'Héristal lui avait fait éprouver autrefois, il
ressentait un certain plaisir à humilier un homme qui prenait la place du
fils, même illégitime, de son gendre Grimoald. Il rassembla donc les Frisons,
païens et chrétiens, et fit une irruption dans les civitates de
Cologne et des Tungri. Charles Martel, espérant le vaincre aisément,
marcha à sa rencontre, avec peu de monde, fut lui-même vaincu et perdit
plusieurs de ses meilleurs guerriers ; mais Radbodus ne paraît pas avoir fait
de grands progrès, cette année-là. Il n'en
fut pas de même de Chilpéric. Les cités occidentales de l'Austrasie,
c'est-à-dire celles de Reims, de Laon et de Châlons-sur-Marne, n'avaient pas
voulu reconnaître Charles Martel comme maire. Depuis longtemps déjà, ces
trois cités dépendaient alternativement de l'Austrasie et de la Neustrie ; et
le métropolitain de Reims, saint Rigobertus, bien que fils d'une femme de
race Franque, et quoiqu'il fût né dans le pagus Ripuarius[12], n'était pas disposé en faveur
de Charles Martel et gardait une neutralité qu'il jugeait prudente. Les
Neustriens s'avancèrent donc, sans coup férir, jusque dans la vallée de la
Meuse et restreignirent considérablement de ce côté le territoire qui reconnaissait
l'autorité du maire d'Austrasie[13]. L'hiver
se passa en préparatifs militaires, et les hostilités recommencèrent avec le
printemps de l'année 716. Pendant que les Saxons se jetaient de nouveau sur
la partie du royaume d'Austrasie qui s'étendait à l'est du Rhin, et que
Radbodus, avec ses Frisons, faisait des courses dans les vallées de l'Escaut
et de la Meuse, l'armée neustrienne, commandée par Chilpéric II en personne,
traversa la forêt des Ardennes, en suivant la grande voie romaine de Reims à
Cologne, et s'avança jusque sous les murs de cette dernière ville, que le roi
fit mine de vouloir assiéger. Plectrude, qui n'avait plus d'autre asile,
obtint, à force d'argent, que le prince se retirât, et les Neustriens, après
avoir ravagé le plat-pays dans les diocèses de Cologne et de Trajectum-ad-Mosam,
retournèrent sur leurs pas. Charles Martel, qui s'était tenu sur la défensive
depuis le commencement de la campagne, suivit l'armée ennemie, avec
l'espérance de profiter des fautes qu'elle pourrait commettre. Comme elle
prit la même route que pour venir, elle fut obligée de traverser de nouveau
la forêt des Ardennes, et, ne sachant pas que les Austrasiens fussent si près
d'elle, elle ne songea pas à se garder. Le 9 juillet, les Neustriens
campèrent dans un lieu appelé Amblava (aujourd'hui Amblève ou Amblef), à une faible distance des
abbayes de Stabulaus et de Malmundarium. Ce vicus était
situé sur un gros ruisseau qui portait le même nom[14], et les Neustriens, séduits par
la beauté du lieu et par la fraîcheur qui y régnait, se répandirent dans les
environs et ne pensèrent qu'à se livrer à la bonne chère et au sommeil. En ce
moment, saint Agilulfus, évêque de Cologne, qui s'était mis en route afin de
négocier un arrangement entre les deux partis et de prévenir l'effusion du
sang, arriva dans le monastère de Malmundarium, qu'il avait autrefois
gouverné comme abbé, et, après s'y être reposé un instant, il reprit son
chemin pour aller trouver Chilpéric. Il approchait déjà du campement royal,
lorsqu'il fut rencontré par une troupe de soldats, qui le tuèrent, sans le
connaître, et les moines de Malmundarium, avertis de ce malheur,
s'empressèrent d'enlever le corps du prélat et de l'inhumer dans une de leurs
églises[15]. Les
Neustriens ne tardèrent pas à porter la peine de leur négligence. Charles
Martel s'était avancé, sans qu'ils se doutassent de rien, et, du haut d'une
éminence peu éloignée, il avait aperçu le désordre qui régnait parmi eux. A
l'instant même, il descend de l'éminence, se met à la tête de ses troupes et
fond sur l'armée ennemie. Les Neustriens surpris ne purent opposer aucune
résistance et s'enfuirent avec précipitation. Chilpéric, Ragenfridus et
beaucoup de leudes réussirent à s'échapper ; mais quantité d'autres et nombre
de soldats furent tués dans la première chaleur de l'action. Plusieurs
cherchèrent un refuge dans l'église d'Amblava, et Charles, qui
méditait déjà la conquête de la Neustrie et n'avait pas intérêt à s'aliéner
les esprits par trop de rigueur, respecta l'asile et permit d'en sortir
librement[16]. Cette
victoire releva les affaires des Austrasiens, et, l'année suivante (747), Charles Martel entreprit une
nouvelle campagne, qu'il résolut de rendre décisive. Mais, avant de pénétrer
dans la Neustrie, il fallait d'abord reprendre possession des civitates
qui avaient été détachées de l'Austrasie. Celle de Verdun était du nombre, et
il est vraisemblable qu'elle avait été entraînée dans le parti de Chilpéric
par le comte Wulfoad, petit-fils du maire de Dagobert II, et qui était tout
dévoué à la famille mérovingienne. A l'approche de Charles, l'évêque Peppo
engagea les habitants à reconnaître l'autorité du maire d'Austrasie, et
celui-ci, pour récompenser une aussi prompte soumission, qui pouvait servir
d'exemple à d'autres, donna à l'église de Verdun une villa domaniale, appelée
alors Calmons et maintenant Chaumont[17]. Il se dirigea ensuite vers
Reims, et il espérait que le métropolitain saint Rigobertus, qui l'avait tenu
sur les fonts baptismaux, s'empresserait de lui ouvrir les portes de la
ville. Mais le prélat ne regardait pas son filleul comme définitivement victorieux
et craignait beaucoup de se compromettre à l'égard de Chilpéric. D'un autre
côté, les habitants de Reims avaient pris parti pour les Neustriens[18] et ne se souciaient pas de
tomber entre les mains de Charles Martel. En conséquence, ils se tinrent sur
la défensive, et lorsque les Austrasiens se présentèrent devant la porte
appelée Patens, ils la trouvèrent fermée. Saint Rigobertus s'était
placé dans un oratoire construit sur le mur, à côté de la porte. Charles et
ses soldats s'écrièrent : « Seigneur Rigobertus, laissez-nous entrer ! Nous
voulons aller prier la Sainte Vierge dans votre église ». Le prélat fit la
sourde oreille ; toutefois, les clameurs ne cessant d'augmenter, il se décida
enfin à paraître et dit au maire d'Austrasie : « Dieu jugera entre vous et
vos adversaires ; j'attendrai son arrêt, et je conjure le Seigneur d'accorder
le pouvoir au plus digne ». Charles furieux s'éloigna, en proférant des
menaces contre le métropolitain[19], et nous verrons qu'il les
réalisa plus tard. Dirigeant
alors sa marche vers le nord-ouest, il suivit la grande voie qui conduisait
de Reims à Arras, en passant par Laon, Augusta Veromanduorum et Cambray. Laon
et Augusta Veromanduorum se rendirent probablement, et les Austrasiens
s'approchaient déjà de Cambray, lorsque l'armée neustrienne vint à leur
rencontre et se posta, afin de couvrir cette ville importante, dans un lieu
nommé Vinciacus ou Vinciacum (aujourd'hui Vincy), qui en est éloigné d'environ
quinze kilomètres. En cet endroit, l'Escaut, qui coulait du sud au nord, fait
un coude considérable vers l'est et se recourbe ensuite à l'ouest, pour
reprendre un peu plus loin la direction du nord et baigner les murailles de
Cambray. Vinciacum est placé précisément dans le coude formé par
l'Escaut, et les Austrasiens, arrivant par la grande voie qui en côtoyait la
rive droite[20], étaient obligés de franchir le
fleuve-pour aborder les Neustriens, dont les alles étaient protégées par une
forêt, que l'on appelle maintenant le bois de Laleau. Charles, qui, en
général expérimenté, ne pouvait se dissimuler le péril, tenta d'abord la voie
de la négociation et fit à ses adversaires des propositions, qu'ils
repoussèrent avec mépris. Il se décida alors à traverser l'Escaut et à livrer
bataille. L'action s'engagea le dimanche de la Passion ou le 21 mars[21], et, après un grand carnage,
les Neustriens prirent la fuite du côté de Paris. Charles les poursuivit avec
vigueur et entra dans cette ville, mais sans pouvoir atteindre Chilpéric et
Ragenfridus, qui se retirèrent sur la Loire[22]. Après avoir exercé dans le
nord de la Neustrie des ravages qui, cent cinquante ans plus tard,
arrachaient à Hincmar cette exclamation : imo plusquam civilia, quia
parricidalia bella ![23], le maire d'Austrasie revint
sur ses pas et se dirigea vers Cologne, que Plectrude occupait toujours. Il
réussit à obtenir la remise de cette cité, dépouilla Plectrude de ce qu'elle
avait conservé des trésors de son mari et la réduisit à une condition privée[24]. Sur les
entrefaites, c'est-à-dire vers le milieu de l'année 717, il apprit que
Chilpéric et le maire de Neustrie se disposaient à recommencer les
hostilités, et cette nouvelle lui fit prendre un parti devant lequel il avait
jusqu'alors reculé. Bien qu'il luttât contre Chilpéric II, il n'avait jamais
cessé de reconnaître nominalement son autorité, et en Austrasie, comme en
Neustrie, les actes publics étaient datés du règne de ce prince. Mais
l'acharnement qu'il montrait contre Charles engagea celui-ci à proclamer un
roi, sous le nom duquel il régnerait en réalité. A cet effet, il choisit,
dans une famille de ces mérovingiens obscurs dont nous avons parlé si
fréquemment, un personnage qui portait le nom de Clotaire, et le fit
reconnaître comme roi d'Austrasie[25]. Quelques historiens ont cru
que ce personnage devait le jour à Thierry III, mort depuis plus de vingt-six
ans, et qu'il était par conséquent frère de Clovis III et de Childebert III[26]. Les Bollandistes, au
contraire, pensent que Charles Martel donnait Clotaire IV pour un fils de
Dagobert II, assassiné trente-huit ans auparavant, et dont la mémoire était
restée chère aux Austrasiens[27] ; mais, en se rappelant que,
dans ces temps reculés, le petit-fils recevait souvent le nom de l'aïeul, on
pourrait supposer que Clotaire III, mort en 672, à l'âge de dix-neuf ans
environ, avait un fils au berceau ; que ce fils, d'urbi du trône, à cause de
sa jeunesse, par ses oncles Childéric II et Thierry III, vécut dans une
condition privée, comme beaucoup d'autres mérovingiens, dont l'histoire n'a
pas conservé les noms ; qu'il mourut lui-même assez jeune, ainsi que presque
tous les princes de sa famille, et qu'il laissa un fils, lequel aurait pu
avoir quinze ou vingt ans en 717, au moment où Charles Martel le plaça sur le
trône d'Austrasie. C'est à
la même époque, c'est-à-dire à la fin de 717 ou eu commencement de 718, qu'il
faut placer un fait sur lequel les histoires de France gardent le silence le
plus profond. A la suite de guerres malheureuses contre les Sarrasins, le
partage d'Orient se trouvait fort affaibli, et l'armée du calife Soliman,
après avoir traversé l'Asie Mineure, était venue mettre le siège devant
Constantinople, le 15 août 717. Malgré les talents militaires de l'empereur
Léon III, le péril était extrême ; le siège dura une année entière, et
l'Occident attendait, de jour en jour, avec une anxiété facile à comprendre,
la nouvelle de la chute de cette grande ville. Il est probable que, dans un
moment aussi critique, l'empereur fit appel, soit directement, soit par
l'intermédiaire du souverain-pontife, aux secours des rois barbares fédérés,
et que Charles Martel ne resta pas sourd à une pareille requête. Les
historiens grecs, peut-être par jalousie nationale, n'ont rien dit de cette
affaire ; mais Aboulfarage rapporte que la délivrance de Constantinople fut
due principalement à la brillante valeur des Francs, Afrandj, qui
détruisirent les vaisseaux des Sarrasins. Saint-Martin a supposé qu'il est
ici question du corps des Varanges ou Varangues, qui était au service des
empereurs et se recrutait chez les peuples du nord de l'Europe ; mais
Aboulfarage, qui ne pouvait manquer de connaître les Varanges, leur aurait
bien certainement donné leur véritable nom, s'il avait voulu parler d'eux, et
le choix qu'il a fait du mot Afrandj ou Francs prouve qu'il est question de
Francs dans son récit. Nous devons ajouter que ces utiles auxiliaires n'ont
pu être envoyés à l'empereur que par Charles Martel. En effet, le roi de
Neustrie, dont la puissance était alors fort ébranlée, le duc d'Aquitaine, et
les seigneurs révoltés qui venaient de soustraire la Bourgogne et la Provence
à l'autorité des Mérovingiens, ne songeaient guère à expédier des renforts à
Léon, et la plupart se trouvaient même dans l'impossibilité de le faire.
Charles Martel, au contraire, malgré les embarras de sa position, pouvait
facilement acheminer son contingent, à travers la Rhétie et les Alpes,
jusqu'à Ravenne, où l'exarque Scholasticus avait, sans doute, préparé des
vaisseaux pour transporter les Francs à Constantinople. Le maire d'Austrasie
avait, d'ailleurs, un intérêt très-puissant à rechercher la bienveillance
impériale ; car il méditait peut-être déjà la substitution de sa propre
famille à celle des Mérovingiens. Or, nous avons démontré plus haut que, si
les Francs choisissaient librement leurs rois, les empereurs seuls
accordaient la délégation sur les Gallo-Romains ; et un bâtard comme Charles
ne pouvait guère se flatter d'obtenir l'agrément de l'empereur, si ce dernier
n'était en quelque sorte lié par la reconnaissance. Lorsque
Charles Martel songeait ainsi aux destinées futures de sa maison, il était
occupé à pacifier la Grande Germanie. Il marcha d'abord contre les Saxons,
qui n'avaient pas discontinué leurs ravages depuis l'année 715. Il leur fit
essuyer une sanglante défaite sur les bords du Weser (année 748) et les contraignit à rentrer
dans leur pays, dont il réserva prudemment la conquête à ses successeurs. Il
tourna ensuite ses armes contre les Alamanni, qui avaient profité des
embarras de l'Austrasie pour recouvrer leur indépendance, tout en
reconnaissant pour la forme la royauté de Chilpéric II[28]. Les Alamanni furent vaincus,
comme les Saxons, et obligés de se soumettre à Charles Martel[29]. Mais,
pendant qu'il rendait à l'Austrasie son ancien ascendant sur les peuples
germains, Chilpéric et Ragenfridus réparaient, grâce à son éloignement, le
désastre de Vinciacum. Ils recueillirent les débris de leur armée,
firent de nouvelles levées et traitèrent avec un personnage nommé Eudes ou
Eudo, dont l'origine est complètement inconnue[30], et qui avait profité des
troubles de la Gaule pour se former dans le midi une sorte de principauté,
laquelle avait Toulouse pour capitale. Ils lui envoyèrent des présents,
l'autorisèrent à substituer le titre de roi à celui de duc, qui l'avait
d'abord contenté, et en obtinrent un secours considérable, qu'il leur amena
lui-même. Prenant alors l'offensive, ils s'avancèrent dans la vallée de la
Seine, chassèrent de Paris la faible garnison que Charles y avait laissée,
et, franchissant le fleuve, se remirent en possession de toutes au presque
toutes les civitates septentrionales de la Neustrie, en sorte que,
vers la fin de l'année 718, il ne restait à Charles aucune de ses conquêtes. Les
affaires ne tardèrent pas, il est vrai, à changer de face, Dès l'année
suivante, le maire d'Austrasie entra dans la Neustrie, avec une forte armée,
et marcha droit à Chilpéric, à Ragenfridus et à Eudes, lesquels étaient
campés auprès de Soissons derrière le cours de l'Aisne, qui est assez
difficile à traverser dans cet endroit. Il paraît toutefois que les
Austrasiens parvinrent à surmonter cet obstacle, sans trop de peine, et,
après un sanglant combat[31], les Neustriens et leurs
alliés, défaits aussi complètement qu'à Vinciacum, cherchèrent leur
salut dans la fuite. Ragenfridus se retira dans la ville d'Angers, qui était
alors en état d'opposer une vigoureuse résistance. Eudes regagna son royaume
de Toulouse et emmena avec lui Chilpéric II, qui craignait de tomber entre
les mains de Charles Martel[32]. Cette
crainte était, du reste, bien mal fondée ; car le maire d'Austrasie, bien
qu'il nourrît probablement l'idée de substituer un jour sa famille à celle
des Mérovingiens, ne regardait pas un pareil projet comme immédiatement
exécutable, et n'avait d'autre ambition que d'être le chef du gouvernement
sous le nom du roi. Aussi, après avoir reconquis les civitates situées
au nord de la Seine et après avoir pris Paris, il s'avança rapidement jusqu'à
la Loire, qu'il franchit sur le pont d'Orléans. Il semble que, dès lors, le
duché ou royaume d'Aquitaine s'étendait jusqu'au cours de ce fleuve, et
Charles força les troupes d'Eudes à reculer vers le midi. L'année
suivante (720), il lui envoya des
ambassadeurs, à la tête desquels figurait Milon métropolitain de Trèves, et
il lui offrit la paix, à la seule condition de lui livrer le roi Chilpéric et
ses trésors. Eudes accepta, et le maire, loin de déposer Chilpéric, le
reconnut immédiatement comme souverain non seulement de la Neustrie, mais
encore de l'Austrasie. La chose ne pouvait, au reste, offrir aucune
difficulté, car le roi Clotaire IV était mort vers la fin de l'année 719,
après un règne d'environ trente moisi et le trône d'Austrasie se trouvait
vacant[33]. Plus
ambitieux que son père, ou n'ayant pas sous la main un homme dont il fût
assez sûr pour lui déléguer une partie de son autorité, Charles cumula les
fonctions de maire de Neustrie et d'Austrasie ; mais il ne prit jamais
d'autre titre, même dans ce dernier royaume[34]. Nous avons expliqué plus haut
quel sens il faut attacher au mot princeps, dont les historiens se servent
parfois en parlant de Pépin d'Héristal et de Charles Martel ; et quant au
titre de subregulus, que le pape Grégoire III donne à ce dernier, dans
deux de ses lettres[35], nous avons dit aussi qu'il
était synonyme de major domus. La
position des rois fut, pendant toute la mairie de Charles Martel, ce qu'on
l'avait vue sous Pépin d'Héristal', et on continua, longtemps encore, à leur
prodiguer les témoignages du respect le plus profond. Lors même qu'on leur
faisait la guerre, on feignait de n'attaquer que leurs ministres,
c'est-à-dire les maires du palais ; et le biographe de saint Ermino, qui nous
fournit divers renseignements sur une des campagnes de Charles Martel, ne
parle que du maire Ragenfridus et se garde soigneusement de nommer Chilpéric
II, comme s'il était resté tout-à-fait étranger à ces débats[36]. Chilpéric
survécut peu au traité conclu avec le duc d'Aquitaine. Il mourut, peut-être
de chagrin, au mois de décembre 720, et son nom ne figure postérieurement à
la paix que dans l'intitulé d'un placitum, tenu à Glamanvilla,
dans le pagus Arduennensis, quelques jours avant sa mort[37]. Charles Martel, comprenant
parfaitement que le moment n'était pas encore venu où sa famille pourrait
occuper le trône, s'empressa d'y placer un enfant de huit ans : Thierry, fils
de Dagobert III[38], et il fit reconnaître son
autorité, non seulement dans la Neustrie, mais encore dans l'Austrasie, ainsi
que le prouvent plusieurs diplômes rédigés dans ce royaume[39], et divers passages des
hagiographes, notamment un endroit de la vie de saint Pirminus[40]. Les derniers mérovingiens
résidaient même quelquefois en Austrasie. Chilpéric II mourut dans le palais
d'Attiniacum ou Attigny[41], et nous avons des diplômes de
Thierry IV datés de Metz[42], de Gondreville[43], de Prum[44], de Confluentes ou
Coblentz[45] et de Pontico (Pontegune) ou Ponthion[46]. Le
respect que Charles Martel témoignait extérieurement pour les rois ne
l'empêcha pas, cependant, de satisfaire ses vengeances sur les hommes qui
s'étaient déclarés pour Chilpéric. Il avait longtemps dissimulé son
ressentiment contre saint Rigobertus ; on commençait à croire que le maire
lui avait pardonné le refus de le recevoir dans les murs de Reims, et les
amis du métropolitain lui disaient, pour le rassurer, que ce refus avait été
fait en termes polis, et que, d'ailleurs, lui Rigobertus avait possédé l'amitié
de Pépin d'Héristal et tenu Charles sur les fonts baptismaux ; ce qui
produit, comme on sait, une paternité spirituelle. De plus — et ceci achevait
de lui donner bonne espérance — il avait obtenu de Thierry IV la confirmation
d'une donation faite autrefois à l'église de Reims[47], et on ne pouvait supposer
qu'une pareille faveur lui aurait été accordée, si Charles Martel eût gardé
quelque rancune. Mais, en 723, le prélat reçut ordre de quitter son diocèse,
et le maire, regardant le siège de Reims comme vacant, y plaça, de sa propre
autorité, un de ses hommes de confiance, Milon, qui était déjà métropolitain
de Trèves[48]. L'année
suivante (724), il fit disparaître le dernier
sujet d'inquiétude qui pût lui rester. L'ex-maire de Neustrie, Ragenfridus,
occupait toujours la ville d'Angers, et les Austrasiens en avaient ravagé
vainement les environs, afin de l'engager à tenter une sortie et de profiter
de l'occasion pour l'écraser. Enfin, Charles l'assiégea en personne et le
força de capituler, mais à certaines conditions. Ragenfridus obtint, en
effet, pour prix de sa soumission, le gouvernement viager de la d'ans
d'Angers et des portions du duché d'Aquitaine que les Austrasiens avaient
conquises sur le duc ou le roi de Toulouse[49]. Cette
affaire retint Charles Martel pendant tout l'été dans les provinces
occidentales de la Gaule, et les peuples de la Grande Germanie profitèrent
une seconde fois de son absence pour courir aux armes. Les Saxons se jetèrent
sur le pays compris entre le Weser et le Rhin. Les Alamanni et les Bajuvarii
ne sortirent pas de chez eux, mais proclamèrent leur indépendance. Le maire
du palais marcha d'abord, avant la fin de l'année 724, contre les Saxons, qui
étaient ses ennemis les plus dangereux ; il les battit et les refoula dans
leurs déserts, sans essayer d'y pénétrer. L'année suivante, il franchit le
Rhin, dans les environs de Mayence, avec une armée considérable, et attaqua
les Alamanni. Ils obéissaient alors au duc Theodebaldus, auquel Pépin
d'Héristal avait donné le duché d'Alamannia, après l'expulsion de
Wilicharius[50]. Theodebaldus avait promis â
Pépin de ne jamais prendre part à aucun complot ; mais il ne sut pas résister
à la tentation et crut que l'occasion était trop favorable pour la laisser
échapper. Il montra même beaucoup d'animosité contre les Francs et expulsa,
sous prétexte qu'il pouvait être un espion de Charles, saint Pirminus, lequel
venait de fonder, dans une ile du lac de Constance, un monastère, qui devint
la célèbre abbaye de Reichenau ou d'Augie-la-Riche[51]. Les Alamanni ne
tardèrent pas à se repentir de leur insurrection, et quand ils virent toute
la partie de leur pays située au nord du Danube envahie et dévastée par les
Francs, ils se soumirent et implorèrent leur pardon. Charles, qui savait
qu'il aurait bientôt besoin de toutes les forces de la Gaule et de la
Germanie pour résister à des ennemis plus redoutables, traita les Alamanni
avec douceur, et il parait même que le duc Theodebaldus ne fut pas destitué. Côtoyant
ensuite la rive gauche du Danube, Charles entra dans le pays des Bajuvarii.
Ce peuple était gouverné par le duc Grimoald, chez lequel l'ambition n'était
pas accompagnée des talents militaires. Il ne voulait plus obéir aux
Mérovingiens, et il avait laissé les Lombards, maîtres alors de la plus
grande partie de l'Italie, s'emparer des cantons de la Vindélicie et du
Norique qu'ils avaient trouvés à leur bienséance, et occuper l'importante
ville de Magiœ ou Magias[52]. Les Francs ravagèrent d'abord
toute la contrée qui s'étend entre les montagnes de la Bohème et le cours du
Danube ; puis, franchissant le fleuve, ils pénétrèrent dans le Norique, et
Grimoald, vaincu, fut obligé de se soumettre. Son
frère Theodoaldus avait épousé, nombre d'années auparavant, une femme
d'origine Franque, nommée Bilithrudis ou Pilthrudis, que sa mère avait amenée
dans le pays des Bajuvarii. Theodoaldus étant mort, Grimoald, séduit
par la beauté de sa belle-sœur, se maria avec elle, malgré les canons de
l'Eglise prohibant de pareilles unions. Saint Corbinianus, qui travaillait
alors à extirper le paganisme dans la Vindélicie et le Norique, engagea le
duc à quitter Bilithrudis, laquelle, pour se venger, voulut faire assassiner
le saint prélat[53]. Charles Martel eut occasion de
la voir, ainsi que sa fille, appelée Sonichildis, et comme il avait perdu,
l'année précédente, Rothrudis sa première femme, et qu'il était, d'ailleurs,
peu scrupuleux, il épousa Sonichildis et l'emmena dans la Gaule, avec sa
mère. Il fut bientôt las de cette dernière, et il la congédia, sous un
prétexte quelconque, après l'avoir dépouillé de tout ce qu'elle possédait ;
en sorte que cette malheureuse fut obligée de quitter la Gaule, poussant
devant elle un âne sur lequel était placé son petit bagage. Elle se retira en
Italie, où elle mourut ; mais Charles Martel garda près de lui Sonichildis,
dont nous aurons encore l'occasion de parler[54]. La
guerre n'avait pas fini avec la soumission de Grimoald. Charles fut contraint
de retourner, les années suivantes, dans le pays des Bajuvarii. Enfin,
de nouvelles victoires le rendirent maître absolu, en 728, et, Grimoald étant
mort, il donna le duché de Bavière à Hucbertus ; mais il fut moins heureux
contre les Lombards ; il ne put les repousser complètement au-delà des Alpes,
et nous avons la certitude que la ville de Magiœ leur appartenait
encore en 730[55]. Il fut obligé aussi de
combattre derechef les Saxons, qui revenaient sans cesse à la charge, et il
ne dirigea pas contre eux moins de six expéditions pendant la durée de son
gouvernement. Les
inquiétudes qu'il éprouvait au sujet d'un nouvel ennemi, avec lequel les
Francs ne s'étaient pas encore mesurés, devenaient plus vives de jour en
jour. Nous voulons parler des Sarrasins, qui, maîtres de l'Afrique, avaient,
depuis une vingtaine d'années, traversé le détroit de Cadix, conquis
l'Espagne presque tout entière et détruit la monarchie des Wisigoths, que
l'on croyait si puissante. Ils s'étaient avancés jusqu'aux Pyrénées, et de là
ils menaçaient la Gaule. Le péril n'était pas à mépriser. Les Arabes du
premier siècle de l'hégire n'étaient pas des espèces de troubadours et de
chevaliers, semblables à ceux que peignit M. de Florian. C'étaient des
barbares dans toute la force du terme. On sait que, après la prise de
Carthagène, Thârik, leur général, ordonna à ses soldats de couper en morceaux
un grand nombre de prisonniers et de faire bouillir leurs chairs dans des
chaudières ; puis, il mit en liberté les autres captifs, qui, épouvantés d'un
spectacle si affreux, allèrent jeter l'alarme dans toute la contrée[56]. Il réussit à répandre la
terreur, comme il le désirait ; mais il inspira, en même temps, une horreur
profonde pour la domination des Musulmans, et, dans le nord de la Gaule, on
résolut de tout sacrifier plutôt que de la subir. On n'était pas, au reste,
sans appréhension sur les résultats de la lutte, et le spectacle de la chute
des Wisigoths avait glacé le courage de plusieurs. On rappelait qu'une seule
bataille avait suffi pour renverser une monarchie qui comprenait dans ses
limites l'Espagne tout entière et la Narbonensis Prima, qui avait des
villes aussi nombreuses que florissantes, et qui pouvait lever des armées
considérables. On savait bien que l'esprit de faction s'était emparé de
presque tous les grands, et que la corruption générale avait amolli les cœurs
; mais on savait aussi que la Gaule n'était guère en meilleur état. Beaucoup
de ses plus braves guerriers avaient péri dans les guerres civiles ; les
haines entre les Neustriens et les Austrasiens étaient à peine assoupies ;
ces derniers étaient obligés d'avoir continuellement l'œil ouvert sur les
peuples de la Germanie, qui n'attendaient que le moment de se révolter de
nouveau ; le royaume de Bourgogne, autrefois si redoutable, était partagé, et
plusieurs des cités qui le composaient affectaient l'indépendance ; enfin, le
midi de la Gaule surtout inspirait les inquiétudes les plus vives et les
mieux fondées. Les Wascones ou Gascons, descendus des Pyrénées,
s'étaient progressivement avancés jusqu'à la Garonne, puis jusqu'à la Loire,
et avaient profité de l'antipathie qu'éprouvaient les Gallo-Romains du midi à
l'égard des Francs, pour fonder un état si vaste que Chilpéric II lui avait
accordé le titre de royaume. Eudes, qui en était possesseur, avait néanmoins
subi de sanglantes défaites ; et le ressentiment qu'elles lui avaient
inspiré, joint au désir de se rendre tout-à-fait indépendant, lui suggéra
l'idée coupable d'avoir recours aux Sarrasins pour réaliser ses projets.
Tandis qu'il s'avançait vers l'Aquitania Secunda, où Charles Martel le
battit de nouveau, en 731, et fit deux excursions, desquelles il rapporta un
immense butin[57], les Sarrasins, franchissant
les Pyrénées, s'étaient emparés de la partie méridionale de la Narbonensis
Prima, et le lieutenant du calife y avait établi pour gouverneur un
général appelé Munuzu. Eudes n'eut pas honte d'entrer en relations avec ce
personnage et même de lai donner sa fille en mariage. Il se flattait que
bientôt une armée Musulmane descendrait dans la Gaule et repousserait
définitivement les Francs au-delà de la Loire. Mais les choses ne se
passèrent pas comme il l'avait espéré. Abdalrahman ou Abdérame lieutenant du
calife, se défiant de Manuza, à qui il prêtait probablement l'intention de le
supplanter, tourna d'abord ses armes contre lui, le contraignit à s'enfermer
dans une forteresse, l'y assiégea et le pressa tellement, que rie malheureux
se précipita da haut d'une tour pour éviter le dernier supplie. Abdérame
attaqua ensuite les trempes du duc on du roi de Toulouse, les battit et les
dispersa, au commencement de l'année 732. Les
Musulmans ignoraient alors les règles de la politique et même celles de la
prudence, et leurs armées ne comptaient guère dans leurs rangs que des
sectaires enthousiastes, également animés par la soif du butin et par l'idée
qu'ils étaient les ministres des vengeances de Dieu. Laissant de côté Eudes
et les débris de son armée, qu'il regardait comme définitivement hors de
combat, Abdérame traversa la Narbonensis Prima, en se dirigeant vers
le nord-est, et gagna la vallée du Rhône et la frontière de In Bourgogne.
L'état d'anarchie dans lequel ce royaume se trouvait ne permettait pas
d'opposer aux Musulmans une résistance efficace. Abdérame divisa son armée en
deux corps, et tandis que l'un d'eux, franchissant le Rhône, allait ravager
la Narbonensis Secunda et la Viennensis, le lieutenant du
calife, à la tête du corps principal, remontait la vallée, par la rive droite
du fleuve, et saccageait successivement Vienne, Lyon, que les écrivains
arabes nomment Loudoun, Mâcon, Châlons-sur-Saône[58], Beaune et Autun. Dans cette
dernière ville, les basiliques de Saint-Jean et de Saint-Nazaire furent
incendiées, et le monastère de Saint-Martin, qui était situé hors des murs,
fut complètement démoli[59]. Les Sarrasins, ayant alors
réuni toutes leurs forces, s'avancèrent vers le nord, pillèrent l'abbaye de
Saint-Andoche, à Sedelocus ou Saulieu[60], et détruisirent le monastère
de Bèze, à peu de distance de Dijon[61]. Tournant ensuite vers le
nord-ouest et descendant la vallée de l'Yonne, ils assiégèrent et prirent la
ville de Sens[62]. Il est même probable que leurs
troupes légères firent des courses jusque sur les frontières de l'Austrasie ;
mais, attirés par le désir de piller la ville et les basiliques de Tours, qui
passaient pour renfermer d'immenses richesses, ils n'allèrent pas plus loin
dans cette direction, et, traversant la Loire, ils marchèrent vers l'ouest de
la Gaule, sans rencontrer de résistance. On suit ainsi leur route à la trace
des ravages qu'ils commirent, et le découragement des Bourguignons et des
Aquitains était tel, que les populations se réfugiaient de toutes parts dans
les lieux réputés inaccessibles et ne songeaient même pas à défendre leurs
autels et leurs foyers. « Dieu avait jeté la terreur dans le sein des
Infidèles, dit l'historien arabe Maccary. Si quelqu'un d'eux se présentait,
c'était pour demander merci. Les Musulmans prirent du pays, accordèrent des
sauvegardes, s'enfoncèrent, s'élevèrent jusqu'à ce qu'ils arrivèrent à la
vallée du Rhône. Là, s'éloignant des côtes, ils s'avancèrent dans l'intérieur
des terres[63]. » D'autres écrivains
arabes comparent l'impétuosité enthousiaste des Sarrasins à une tempête qui
renverse tout, à un glaive pour qui rien n'est sacré[64]. Entre
Bourges et Poitiers, les Musulmans furent ralliés par un corps de leurs
compatriotes qui avait traversé les Pyrénées près de l'Océan, ravagé, sur sa
route, la Novempopulania et l'Aquitania Secunda, et pillé la
cité de Bordeaux. Tous ces barbares réunis saccagèrent Poitiers, incendièrent
la basilique de Saint-Hilaire et marchèrent vers la ville de Tours. Mais
l'armée des Francs s'en approchait aussi du côté du nord. Charles Martel,
irrité contre Eudes et les Bourguignons, qui refusaient de reconnaître son
autorité, avait pris cependant la résolution d'aller à leur secours. Il lui
fallait du temps pour rassembler une armée capable de lutter contre celle
d'Abdérame. « Plusieurs seigneurs Francs, dit Maccary, étant allés se
plaindre à Charles de l'excès des maux occasionnés par les Musulmans, et
parlant de la honte qui devait rejaillir sur la nation, si on laissait ainsi
des hommes armés à la légère, et en général dénués de tout appareil
militaire, braver des guerriers munis de cuirasses et armés de tout ce que la
guerre peut offrir de plus terrible, Charles répondit : Laissez-les faire ;
ils sont au moment de leur plus grande audace ; ils sont comme un torrent qui
renverse tout sur son passage. L'enthousiasme leur tint lieu de cuirasses, et
le courage de place forte. Mais quand leurs mains seront remplies de butin,
quand ils auront pris du goût pour les belles demeures, que l'ambition se
sera emparée des chefs, et que la division aura pénétré dans leurs rangs,
nous irons à eux, et nous en viendrons à bout sans peine[65]. » Le
maire ne se contenta pas de réunir une armée nombreuse[66] ; il se réconcilia avec le duc
de Toulouse et l'engagea à s'avancer vers la Loire, avec ce qu'il pourrait
ramasser de soldats. Charles Martel rencontra les Sarrasins près des murs de
Tours. Malgré sa présence, les barbares se précipitèrent sur cette ville, et,
pour emprunter les expressions d'un auteur arabe, « semblables à des tigres
furieux, ils s'y gorgèrent de sang et de pillage ; ce qui, ajoute-t-il,
irrita Dieu contre eux et causa leur malheur[67] ». Cependant, les
historiens chrétiens ne disent rien du pillage de Tours ; d'où nous concluons
que les faubourgs seuls furent en proie aux ravages des Sarrasins, et que la
cité elle-même, protégée par ses murailles, résista à leur impétuosité. Les
chroniqueurs arabes et chrétiens ne sont pas d'accord non plus sur le lieu où
les deux armées se choquèrent. D'après les premiers, la bataille aurait eu
lieu dans les environs de Tours ; d'après les seconds, et notamment selon
l'auteur de la chronique de Moissac, qui était contemporain, l'action se
serait engagée près de Poitiers, et même dans un faubourg de cette ville.
L'autorité de ces derniers nous semble bien préférable à celle d'historiens
arabes qui composèrent leurs récits loin de la Gaule, dont la géographie leur
était à peu près inconnue. D est vraisemblable, d'ailleurs, que Abdérame fit
un mouvement en arrière pour rallier les bandes qui étaient demeurées dans le
voisinage de Poitiers. Ce n'était pas sans appréhension qu'il se disposait à
livrer bataille aux Francs. L'auteur arabe cité tout-à-l'heure assure que le
lieutenant du calife était effrayé du relâchement qui, par suite des immenses
richesses que ses soldats traînaient après eux, s'était introduit dans leurs
rangs. Il voulut même, un instant, leur ordonner de sacrifier une partie de
leur butin, pour mieux conserver le reste ; mais il craignit de les
mécontenter, au moment d'une action décisive, en leur imposant le sacrifice
de leurs trésors, fruits de tant de fatigues. Il s'en reposa sur leur
bravoure et sur sa fortune, et cette condescendance, ajoute l'auteur, ne
tarda pas à avoir les suites les plus fatales[68]. Charles,
de son côté, ne se pressait pas d'aborder l'ennemi ; il savait que l'armée du
duc de Toulouse était en marche, et il attendait qu'elle fût assez rapprochée
pour attaquer les Musulmans par derrière, tandis qu'il les presserait
lui-même de front. On resta ainsi huit jours en présence, et dans ce moment
on apporta au camp des Chrétiens trois corbeilles pleines d'eulogies, que le
pape Grégoire II leur envoyait en guise de bénédiction[69]. Enfin, les Sarrasins
commencèrent la lutte par une charge générale de leur cavalerie, qui fut
repoussée avec perte par les bataillons Francs, que le chroniqueur Isidore,
évêque de Béja ou de Pax-Julia, compare, d'après les récits des
Musulmans eux-mêmes, à une chaine de montagnes de glace. Ceux-ci
renouvelèrent l'attaque le lendemain, et la victoire était encore incertaine,
lorsqu'on leur annonça que l'armée d'Eudes, renforcée d'un détachement envoyé
par Charles Martel, venait de pénétrer dans leur camp et le livrait au
pillage. A cette nouvelle, les Sarrasins quittent le champ de bataille pour
voler à la défense d'un butin qui leur a tant coûté. Charles Martel les
poursuit vigoureusement. Abdérame, voyant le désordre s'introduire parmi ses
soldats, fait de vains efforts pour rétablir le combat. En ce moment, il est
percé d'une flèche et expire, tandis que les Sarrasins parviennent à rentrer
dans leur camp et à en expulser l'ennemi, mais après avoir éprouvé des pertes
énormes. Ils profitèrent des ténèbres pour reprendre le chemin de l'Espagne,
et les Francs, qui avaient passé la nuit sur le champ de bataille, sans
abandonner leurs armes, s'attendaient à recommencer la lutte, lorsqu'ils
virent que le camp des Arabes était désert. Ils s'en emparèrent, et Charles
leur distribua les immenses richesses qu'il renfermait. Il ne voulut pas se
mettre à la poursuite des fuyards ; on était alors au mois d'octobre ; le
temps était probablement mauvais, et le maire craignait sans doute de
compromettre la santé de ses soldats, en les astreignant à des marches
forcées, toujours périlleuses dans cette saison, et toutefois nécessaires
pour atteindre un ennemi qui se retirait avec rapidité[70]. Les troupes du duc de Toulouse
lui semblaient, d'ailleurs, plus que suffisantes pour ramener les Arabes
jusqu'aux Pyrénées et en délivrer la Gaule. Les
Musulmans avaient perdu, effectivement, un nombre immense de soldats, et,
sans croire, comme plusieurs historiens, qu'ils aient laissé trois cent
soixante-et-quinze mille hommes sur le champ de bataille, on doit être
persuadé qu'ils, étaient trop affaiblis pour être en état d'entreprendre
quelque chose d'important. La victoire des Francs était décisive, et cet
évènement fit une impression extraordinaire, non seulement dans la Gaule, qui
avait craint, un instant, de subir le même sort que l'Espagne, mais encore
dans le monde entier. La postérité décerna au maire d'Austrasie le surnom de Marcellus
(Martel
ou Marteau), que
l'on ne trouve, à la vérité, que dans des écrivains du Xe siècle. Des chants
populaires furent composés pour célébrer son triomphe[71]. Enfin, l'auteur anonyme d'une
très-ancienne chronique, dont il ne reste que des fragments, dit que les
anges et les saints — cives angelici et animœ felices sanctorum —
regardaient, du haut des cieux, ce terrible combat[72] ; et, chose extraordinaire, et
qui nous montre quel fut le retentissement de la bataille de Poitiers, les
historiens arabes prétendent que, si on traverse la plaine où elle fut
livrée, on entend un bruissement produit par les alles des anges qui veillent
et prient sur un lieu à jamais sanctifié par la mort de tant de vrais
croyants. Les
Austrasiens, qui, d'après la chronique d'Isidore de Béja, avaient eu la part
principale dans la victoire[73], revinrent triomphants ; mais
ils n'eurent guère le loisir de se reposer, et, dès le printemps de l'année
suivante (733), Charles les conduisit dans la
Frise, dont il voulait compléter la soumission. Le duc Radbodus venait de
mourir, après un long règne, et Poppo, son successeur, crut qu'il pourrait
profiter des embarras de Charles Martel pour rendre aux Frisons leur ancienne
indépendance. De plus, il était païen, comme Radbodus, et chez lui la haine
religieuse s'unissait aux ressentiments politiques. Il projetait probablement
d'envahir les cantons septentrionaux de l'Austrasie ; mais le maire du palais
ne lui en laissa pas le temps. Il rassembla, à la hâte, tout ce que l'on put
trouver de vaisseaux ou de grandes barques dans les ports du nord-ouest de la
Gaule ; il y fit monter des troupes nombreuses, et, longeant les côtes
occidentales de la Frise, il alla débarquer au nord de ce pays, sur la rive
droite du fleuve Flevus, tandis que Poppo l'attendait sur les bords du Rhin.
Les Francs commencèrent par ravager deux cantons de la Frise, que l'on
nommait Westrachia et Austrachia, et que les savants hollandais
placent dans les environs de Franeker et de Leeuwarden[74]. Charles campa ensuite près
d'une rivière appelée Burdo, et vit bientôt paraître les Frisons, qui
revenaient avec précipitation pour défendre leurs foyers. Il leur livra
bataille et leur fit essuyer une sanglante défaite. Le duc Poppo fut tué dans
l'action ; les temples païens furent incendiés ; la Frise fut définitivement
réunie au royaume des Francs, et ceux-ci retournèrent chez eux, chargés d'un
immense butin, dont la plus grande partie leur avait été enlevée autrefois[75]. Délivré
des inquiétudes que lui avaient causées la redoutable invasion des Sarrasins
et les mouvements des Frisons, Charles Martel résolut d'envahir le royaume de
Bourgogne et de le soumettre à son autorité. Il y avait près de vingt-cinq
ans que les habitants de cette vaste contrée n'obéissaient plus aux
Mérovingiens. Ils s'étaient révoltés une première fois pendant la mairie de
Pépin d'Héristal[76] ; il les avait rappelés à leur
devoir ; mais, grâce aux dissensions intestines qui avaient suivi la mort de
ce grand homme, ils avaient de nouveau proclamé leur indépendance, sans
toutefois rétablir l'ancien royaume de Bourgogne. Les civitates les
plus rapprochées de l'Austrasie et de la Neustrie n'avaient pas, en général,
fait acte de rébellion ; mais dans le centre et le midi de la Bourgogne, les
comtes, les principaux seigneurs, et même certains évêques se regardaient
comme maîtres chez eux et agissaient en conséquence. Savaricus évêque
d'Auxerre, homme belliqueux et entreprenant, ne s'était pas contenté de
dominer sa ville épiscopale ; il s'était aussi rendu maitre de quelques
diocèses voisins, et il était en marche pour attaquer la cité de Lyon, lorsqu'il
fut tué par la foudre[77]. Un peuple, travaillé par une
semblable anarchie, n'était pas en état d'opposer une résistance bien longue,
et Charles, à peine débarrassé de la guerre de Frise, prit la route du midi,
avec son armée victorieuse. Il ne paraît pas même avoir été obligé de tirer
l'épée ; les évêques et les seigneurs, craignant la puissance du redoutable
maire, s'empressèrent d'accourir près de lui, en protestant de leur fidélité
; et Charles, après s'être avancé jusqu'au-delà de Lyon, réorganisa
l'administration du royaume de Bourgogne, sans lui donner toutefois un maire
particulier, et laissa du côté de Vienne des troupes commandées par des chefs
habiles, pour observer la Narbonensis Secunda, la Viennensis et
la Provincia, qui persistaient dans leur rébellion, et qu'il ne
voulait pas attaquer pour le moment[78]. Cette
expédition fut accomplie pendant l'été et l'automne de 733, et, l'année
suivante, le maire du palais mena ses troupes dans l'Aquitaine. Il venait
d'apprendre la mort du duc Eudes, et il résolut de ne pas laisser Hunaldus,
fils de ce dernier, recueillir sa succession. Il ne rencontra aucune
opposition jusqu'à la Garonne, et il s'empara de Blavium — Blabia
ou Blabia de la Notitia Imperii, aujourd'hui Blaye —, de
Bordeaux, de toutes les villes ouvertes et du plat-pays ; mais la plupart des
forteresses lui résistèrent, et, après avoir fait un butin considérable, il
reprit le chemin de l'Austrasie, sans réussir à empêcher Hunaldus de rester
maître d'une partie du midi[79]. Il paraît toutefois que le
fils d'Eudes consentit à reconnaître, pour la forme, la suprématie du roi des
Francs. L'année
735 se passa tranquillement ; mais en 736 on vit reparaître les Sarrasins
dans la vallée du Rhône. La Provincia, la Narbonensis Secunda
et la Viennensis, qui s'étaient, comme nous l'avons vu, soustraites à
l'autorité des Mérovingiens, formaient, depuis plusieurs années, une sorte
d'état particulier, sous la direction d'un personnage nommé Maurontus, qui
prenait le titre de duc. Les historiens ne sont pas d'accord sur l'origine de
cet individu. Un hagiographe nous apprend qu'un leude Franc, appelé Adalbaldus,
ayant voyagé dans la Wasconia, vers le commencement du Vile siècle,
eut occasion de voir sainte Ricthrudis, qu'il la demanda en mariage, l'épousa
et en eut quatre enfants, dont l'aîné reçut le nom de Maurontus. Ce Maurontus
semble avoir d'abord rempli les fonctions de domesticus ou intendant
du domaine, car un autre hagiographe dit qu'il était terrarum atque
silvarum ad regem pertinentium servator[80] ; plus tard, il entra dans les
ordres sacrés et devint même abbé d'un monastère[81] ; mais on peut conjecturer
qu'il s'était marié, dans sa jeunesse, et qu'il avait eu un enfant, qui,
s'étant marié lui-même, eut aussi un fils, auquel il donna le nom de son
aïeul Maurontus, d'après un usage dont il est facile de fournir mille
exemples. Ce Maurontus doit être, selon nous, le duc qui commandait alors
dans le sud-est de la Gaule. Il s'attendait à voir Charles Martel le
dépouiller, un jour ou l'autre, de l'autorité qu'il avait usurpée, et, comme
il était sans conscience, il engagea les Sarrasins d'Espagne, à peine remis
du coup terrible qu'ils avaient reçu en 732, à pénétrer de nouveau dans le
royaume des Francs. Partant de la ville de Narbonne, dont ils avaient
autrefois exterminé la population chrétienne, les Musulmans remontèrent la
vallée du Rhône, saccagèrent Augusta Tricastinorum et Durion,
aujourd'hui Saint-Paul-Trois-Châteaux et Donzère[82], occupèrent Valence, ravagèrent
les environs de Vienne, dont ils ne purent heureusement s'emparer, se
rendirent maîtres de Lyon et s'avancèrent encore plus loin dans le royaume de
Bourgogne, commettant tous les excès imaginables, violant les femmes et .massacrant
les moines et les Urètres. Quelques-unes de leurs bandes pénétrèrent même
jusque dans les vallées orientales des Alpes, vers les sources du Pô, et s'y
fortifièrent. En apprenant ces fâcheuses nouvelles, le maire du palais
résolut d'entreprendre, en 737, une nouvelle campagne contre les Sarrasins ;
mais il se trouva retenu en Austrasie par les mouvements des Saxons, qui
paraissaient vouloir se jeter sur les pays compris entre l'Elbe et le Rhin.
Il confia donc le commandement de l'armée à Childebrand, fils, comme lui, de
Pépin d'Héristal et d'Alpaïde. C'était un homme de mérite, et qui avait
beaucoup secondé son frère dans les guerres précédentes. En même temps,
Charles écrivit[83] à Luitprandus roi des Lombards
pour le prier d'envoyer, vers les Alpes, des troupes qui attaqueraient à
l'est les barbares cantonnés dans les gorges de ces montagnes, pendant que
les Francs, qui allaient pénétrer dans la vallée du Rhône, presseraient les
mêmes barbares du côté de l'ouest. Des mesures aussi bien combinées furent
couronnées d'un plein succès. Childebrand chassa facilement les Musulmans de
Lyon et des contrées voisines, et, pendant que les Lombards se présentaient
devant les passages des Alpes, les Francs faisaient une démonstration
semblable vers les sources de l'Isère et de la Durance'. Les Sarrasins,
menacés des deux côtés à-la-fois, se hâtèrent d'abandonner leurs positions[84] et de se réfugier dans la cité
d'Avignon, qu'ils regardaient comme inexpugnable. Elle était très-forte, en
effet, et Childebrand fut obligé d'en faire le siège selon toutes les règles
de l'art, et en employant un grand nombre de machines. Il ne serait peut-être
pas venu à bout des ennemis, si Charles ne fût arrivé, vers l'été, avec un
renfort considérable. Le siège fut alors poussé avec plus de vigueur, et, les
machines ayant fait brèche aux murailles, les Francs emportèrent la ville
d'assaut et en massacrèrent tous les défenseurs. Après avoir soumis Arles et
Marseille et obligé Maurontus à chercher son salut dans la fuite, Charles
traversa le Rhône et marcha vers Narbonne, qui était comme le boulevard des
Sarrasins dans la Gaule. Il en forma le siège. La place avait pour gouverneur
un personnage que la continuation de Frédégaire appelle Athima, et qui fit
une belle défense. Il allait cependant succomber ; car les populations
chrétiennes du midi, encouragées par la présence des Francs, s'étaient
soulevées de toutes parts et occupaient en force les défilés des Pyrénées,
par où le secours aurait pu venir. Averti de cette circonstance, Ocba qui
gouvernait l'Espagne, au nom du calife Yésid II, envoya une flotte, sur
laquelle se trouvaient des troupes de débarquement, commandées par un général
nommé Amor. Elles prirent terre à quelque distance de Narbonne, du côté du
midi. Alors, Charles Martel, laissant une partie de son armée devant la
ville, pour garder les travaux et les machines, marcha, avec le reste, au-devant
des Sarrasins. Il les rencontra sur les bords de la rivière de Berre ou Birra,
qui arrose la vallée de Corbière (Corbaria). Amor avait placé ses troupes
sur une hauteur, et, croyant que cette précaution suffisait, il n'avait
ordonné aucune mesure pour éviter une surprise. Une pareille négligence lui
coûta cher ; les Francs l'attaquèrent à l'improviste, le tuèrent et précipitèrent
ses soldats dans les vastes étangs que l'on voit au sud-est de Narbonne.
Beaucoup de sarrasins essayèrent de les traverser, pour regagner leurs
navires, qui étaient à l'ancre à une distance assez faible ; mais quelques
Francs, montant sur des barques abandonnées, poursuivirent les vaincus, en
noyèrent plusieurs et percèrent la plupart à coups de flèches et de javelots,
en sorte que très-peu réussirent à s'embarquer ou à se jeter dans Narbonne. Charles
Martel espérait que sa victoire lui ouvrirait les portes de la ville ; mais
le gouverneur et la garnison, craignant d'éprouver le même sort que les
défenseurs d'Avignon, refusèrent obstinément de se rendre. Le maire du
palais, considérant que l'on touchait à l'hiver, qui devait rendre la
continuation du siège plus difficile et plus meurtrière, et sachant que les
Saxons remuaient encore et semblaient disposés à se jeter sur l'Austrasie, le
maire résolut de retourner dans le nord de la Gaule. Mais, avant de
s'éloigner, il prit toutes les précautions qu'il jugea nécessaires pour
assurer sa domination : il laissa dans les environs de Narbonne un corps de
troupes, chargé de surveiller la garnison de la ville et de l'empêcher de
faire des courses et de recevoir des renforts ; il désarma les Gallo-Romains
et les Wisigoths, dont il se défiait ; il se fit livrer un certain nombre
d'otages par les habitants de la Narbonensis Prima ; enfin, il ordonna
de raser les fortifications d'Agde, de Béziers, de Maguelone et de plusieurs
autres cités, et il démolit les portes romaines et une partie de
l'amphithéâtre de Nîmes, qui aurait pu servir de forteresse aux Sarrasins[85]. Ajoutons que ces démolitions
ont soulevé de la part de certains historiens modernes des récriminations
extrêmement vives contre Charles Martel, qu'ils ont accusé d'avoir détruit
les plus vénérables monuments de l'Antiquité et opprimé une nation plus civilisée
que les Francs eux-mêmes. Mais ces reproches n'ont aucun fondement solide :
le midi de la France n'était pas alors, non plus que maintenant, habité par
un peuple particulier ; sauf quelques wisigoths, on n'y voyait que des
gallo-romains, tous obligés à obéir aux Mérovingiens ou à leur représentant ;
et, d'ailleurs, on ne devrait pas oublier qu'il s'agissait de préserver cette
contrée de l'invasion de l'islamisme, et que la religion l'emporte de
beaucoup sur la politique. De
retour dans le nord de la Gaule, après avoir pris tant de précautions pour
pacifier le midi, Charles Martel s'occupa, pendant tout l'hiver, des
préparatifs d'une nouvelle expédition contre les Saxons. Au printemps de
l'année 738, il traversa le Rhin et marcha contre ces barbares, qui, ayant
franchi l'Elbe et le Weser, s'étaient avancés, en commettant mille ravages,
jusque dans la vallée de la Lippe (Lippia ou Luppia), un des affluents orientaux du
Rhin. Le maire du palais les défit, comme dans les campagnes précédentes, les
poursuivit jusque dans leur pays, obligea plusieurs de leurs peuplades à lui
payer un tribut et exigea des autres la remise d'otages, faibles garants de
leur tranquillité future[86]. Charles
se flattait probablement d'avoir enfin quelque repos, après tant de travaux
et de guerres ; mais il était à peine revenu du pays des Saxons, qu'il reçut
de la Provincia des nouvelles alarmantes. Le duc Maurontus, profitant
de l'éloignement des Francs, avait renoué ses intelligences avec les
Sarrasins, et, secondé par ceux de Narbonne, qui trompèrent la vigilance du
corps de troupes chargé de les surveiller et traversèrent le Rhône, il
souleva la Provincia et s'en rendit maître en très-peu de temps. Charles
fut donc obligé, en 759, de descendre encore dans ce pays, avec son frère
Childebrand et une armée considérable. Maurontus, n'osant se mesurer avec les
Francs, s'était réfugié dans les gorges des Alpes ; mais on alla l'y chercher
; poursuivi de retraite eu retraite, il finit par s'éloigner, et l'histoire
ne fait plus mention de lui. Le maire du palais fit procéder à une visite
minutieuse des côtes de la Provincia, afin d'occuper tous les lieux où
l'ennemi aurait pu débarquer ; il mit une bonne garnison à Marseille, et les
sarrasins de Narbonne n'osèrent plus s'avancer au-delà du Rhône[87]. Cette
guerre est la dernière dont il soit fait mention dans l'histoire de la mairie
de Charles Martel. Il touchait alors au terme de sa glorieuse carrière, et il
ne nous reste plus guère à parler que de son administration. Constamment
fidèle aux principes qui l'avaient dirigé dès le commencement, il ne cessa
d'agir, en toutes choses, au nom de Thierry IV pendant les dix-sept années (de 720 à 737) que dura le règne de ce faible
prince ; mais lorsque celui-ci fut mort, Charles ne lui donna pas de
successeur, soit qu'il ne trouvât pas dans la famille mérovingienne l'homme
qui lui convenait, soit qu'il voulût habituer de loin les peuples à l'idée
d'un changement de dynastie. Au surplus, il ne présenta cette vacance du
trône que comme une chose tout-à-fait provisoire et accidentelle ; il ordonna
de dater les actes non pas de l'année du règne, puisque cela était devenu
impossible, mais à partir de la mort de Thierry IV ; de même que, en Orient,
on avait pris autrefois pour base d'une semblable supputation le consulat de
Basile, à l'expiration duquel cette dignité avait été supprimée par Justinien
Ier. Ainsi, nous possédons un diplôme d'une matrone appelée Ermenoara, lequel
est daté du ... ante kalendas madias, defuncto domno Theoderico,
c'est-à-dire du ... avril 737[88], et un diplôme de Charles
Martel lui-même où la date, ainsi exprimée : anno quinto post defunctum
Theodoricum regem[89], montre que la pièce est de
l'année 744, le roi Thierry IV étant mort au mois d'avril 737. Ajoutons que,
dans ces deux actes, Charles Martel n'a d'autre titre que celui dont il était
légitimement revêtu ; on lit dans le diplôme d'Ermenoara : electo Karolo
majore domus, et dans l'autre : Carolo regna Francorum gubernante anno
xxj. Malgré cette modération et ces précautions, les partisans des
Mérovingiens comprenaient parfaitement que Charles songeait à frayer à sa
famille le chemin du trône, et il parait qu'il y eut des conspirations
ourdies par eux contre le maire du palais. Saint Eucherius, évêque d'Orléans,
accusé bien à tort d'avoir trempé dans un de ces complots, fut arraché de son
siège épiscopal et exilé à Cologne, puis dans le monastère de Saint-Trudo, où
il mourut en 738[90]. Vers le même temps, Guido ou
Wido, abbé de Fontenelle, poursuivi comme conspirateur, fut puni du dernier
supplice[91], et il est vraisemblable que la
perte de plusieurs documents historiques nous a seule privés de la
connaissance d'autres faits du même genre. La
participation vraie ou prétendue de saint Eucherius et de Guido aux complots
dont il vient d'être question, a donné à penser à divers historiens que le
clergé n'était pas favorable à Charles Martel, et ne voyait pas de bon œil se
préparer un changement de dynastie. On n'a pas manqué d'attribuer cet
éloignement des évêques, des prêtres et des moines pour l'arrière-petit-fils
de saint Arnulfus à son usurpation des biens ecclésiastiques. Presque tous
les historiens qui ont raconté la vie de Charles ont parlé, en effet, de
cette usurpation, et il pourrait sembler téméraire de venir examiner
aujourd'hui le plus ou moins d'exactitude d'une assertion pareille, si un des
membres les plus savants de l'Institut n'avait lui-même entrepris cette tâche
tout récemment[92]. Il
serait fastidieux d'enregistrer ici les noms de tous les écrivains qui ont
incriminé Charles Martel. Qu'il nous suffise de dire qu'il l'a été en
Lorraine comme en France, par Dom Calmet[93] et par M. l'abbé Clouet[94] aussi bien que par Mézerai et
par le P. Daniel, et que M. Naudet lui-même a admis comme incontestable
l'usurpation dont il s'agit[95]. L'accusation est, du reste,
fort ancienne ; mais il importe d'examiner si elle repose sur des bases
solides. Ceux qui la soutiennent allèguent 1° un passage de la vie de saint
Euchedus, dans lequel l'hagiographe semble donner pour cause à l'exil du prélat
son opposition aux entreprises de Charles Martel[96] ; 2° les actes d'un concile
tenu à Soissons, en 744, et qui gémit de ses usurpations, sans pouvoir y
trouver aucun remède[97] ; 3° et enfin, une lettre dans
laquelle saint Boniface, apôtre de la Germanie et même du nord de la Gaule,
aurait mandé au pape Zacharie que ses efforts pour engager les Francs à
restituer les biens ecclésiastiques n'avaient pas été couronnés de succès, et
qu'il n'avait réussi à obtenir qu'un cens de douze deniers par couple de coloni,
de servi ou d'esclaves[98]. On ajoute à ces traits
généraux des détails relatifs à des églises particulières. Ainsi, et malgré
la puissance du métropolitain Milon, l'église de Reims perdit le riche
domaine de Sparnacum ou Epernay, qu'elle ne recouvra qu'un siècle plus
tard, sous le règne de Charles-le-Chauve. Ainsi, l'église de Verdun passe
pour avoir été dépouillée de presque tous ses biens, pendant les épiscopats
de Voschisus et d'Agroïnus ; et, d'après Bertaire, on n'aurait pas même jugé
possible de donner un successeur à ce dernier[99], tant la pauvreté de l'évêché
était grande. Celui de Toul se vit enlever, à cette époque, plusieurs de ses
meilleurs domaines, et un comte, appelé Odoardus, s'empara de l'abbaye de
Saint-Epvre, grâce à la protection de Charles Martel, dont il était un des
favoris[100]. On lit aussi, mais dans des
documents peu anciens, que des laïques se mirent alors en possession des
abbayes de Moyen-Moutier, de Senones et de Saint-Dié[101]. On
attribue généralement ces usurpations au désir que Charles éprouvait de
récompenser les seigneurs qui, ayant embrassé son parti, l'avaient mis à même
de triompher de tous ses adversaires. La nécessité l'aurait seule porté,
d'après la plupart des historiens, à ces mesures vexatoires, qui le rendirent
odieux au clergé. Un écrivain moderne a supposé, au contraire, qu'il avait,
en agissant ainsi, cédé aux perfides conseils de l'empereur Léon III (l'Isaurien), qui, dépouillant lui-même les
églises et les monastères de l'Orient, n'était pas fâché de voir sa conduite
imitée dans les royaumes des Barbares fédérés ; et on a fait observer que les
empereurs ne prenaient jamais une mesure en bien ou en mal, sur les matières
ecclésiastiques, sans que cette mesure n'eût un retentissement plus ou moins
fort dans le partage d'Occident. Enfin, un autre historien moderne, M.
Michelet, a été jusqu'à dire que « la conduite de Charles envers
l'Eglise et son surnom payen de Marteau le feraient volontiers douter
s'il était chrétien[102] ». Mais
quand on examine la question très-attentivement, on finit par reconnaître que
les accusations dont la mémoire de Charles a été chargée sont les unes fort
exagérées, et les autres entièrement fausses. On ne peut nier, en effet, que
pour récompenser les services de plusieurs seigneurs il ne leur ait donné
soit des évêchés, soit des abbayes, et on doit avouer que la conduite de
quelques-uns de ces dignitaires n'a pas toujours été ce qu'elle devait être ;
mais les évêchés et les monastères n'ont pas pour cela perdu leurs biens, et
lorsque les titulaires nommés par le maire du palais eurent disparu de la
scène du monde, les choses se sont retrouvées telles qu'elles étaient avant
lui. Ces espèces d'intrusions furent, au reste, assez rares. Si on parcourt
les catalogues épiscopaux et les listes des abbés qui vécurent pendant la
première moitié du Ville siècle, on trouve peu de traces des commendes
imputées à Charles Martel, et on ne rencontre guère que des évêques et des
abbés nommés régulièrement et jouissant d'une bonne réputation. D'un autre
côté, on sait que les domaines du fisc étaient immenses ; et il dut s'écouler
bien du temps avant que le maire du palais en eût épuisé les ressources et
fût obligé de s'en prendre à l'Eglise. Le
docte Repsaët (Raepsaet),
qui a le premier traité à fond cette question importante[103], et M. Beugnot, dont le travail
est encore tout récent, ont démontré qu'aucun écrivain contemporain n'a
accusé Charles Martel d'avoir spolié l'Eglise, et que pour découvrir le germe
de ces incriminations il faut descendre jusqu'à la seconde moitié du IXe
siècle. Le fameux récit de la damnation du maire qui se trouve dans la vie de
saint Eucherius, évêque d'Orléans, telle qu'elle a été publiée par Surius[104], n'existe pas dans les
manuscrits les plus anciens, et les Bollandistes (au 20 févr.) ainsi que Mabillon (Acta ss.,
sæc. III, part. I),
en réimprimant cet opuscule, ont laissé de côté le récit en question. Après
avoir fait observer que les écrivains dogmatiques du VIIIe siècle, et les
conciles tenus de 741 à 858 ne font aucune mention des spoliations de Charles
Martel[105], et qu'il n'en est pas parlé
davantage dans la lettre de saint Boniface au pape Zacharie, bien qu'elle
décrive avec amertume les désordres qui affligeaient l'Eglise[106], M. Beugnot recherche l'origine
des imputations dirigées contre le maire du palais. Il croit la trouver dans
une lettre adressée, on novembre 858, à Louis roi de Germanie par différents
évêques français, pour l'engager à faire respecter les biens de l'Eglise. On
y rencontre, pour la première fois, la fable dont il s'agit : le songe de
saint Eucherius et l'ouverture du tombeau de Charles Martel ; et c'est de la
lettre des prélats que cette fable passa dans le Martyrologe d'Adon,
dans Flodoard et dans une foule d'autres écrivains. Les
punitions dont plusieurs ecclésiastiques furent victimes, pendant
l'administration de Charles, ne semblent pas à M. Beugnot avoir été la
conséquence de leur opposition aux usurpations du maire, mais la suite de
conspirations en faveur de la dynastie mérovingienne. Saint Rigobertus fut,
comme nous l'avons dit, chassé de son siège épiscopal pour avoir refusé
d'ouvrir aux Austrasiens les portes de la ville de Reims. On ne peut douter
que la condamnation de saint Eucherius n'ait été motivée par l'accusation
calomnieuse d'avoir participé à un complot ; et ce qui le prouve, c'est que,
d'après sa biographie[107], le saint évêque fut exilé avec
tous ses parents — eum omni propinquitate. D'ailleurs,
si le maire du palais montra de la rigueur envers des prélats recommandables,
il témoigna, en mainte circonstance, une déférence marquée pour les conseils
de saint Chrodegangus, évêque de Metz[108], de saint Leutfridus ou Leufroy[109] et d'Alfonsus abbé du monastère
de Castres. De plus, Charles, que l'on représente comme le spoliateur de tant
d'églises, est un des hommes qui leur donnèrent davantage, et le savant
académicien, auquel nous empruntons presque toute cette argumentation, a
dressé une longue liste de ses fondations religieuses, lesquelles furent,
pour la plupart, étrangères à l'Austrasie[110]. Toutefois, dans ce royaume
même, on en trouve plusieurs qu'il faut lui attribuer. S'il empêcha, pour des
raisons qui nous sont inconnues, les religieux de Saint-Maximin de Trèves
d'établir une colonie sur le domaine de Prumia ou Prum, qui venait de
leur être cédé, il donna à ce monastère des terres considérables, en
reconnaissance d'une guérison miraculeuse dont il passe pour avoir été
l'objet[111], et parce que les Austrasiens
regardaient saint Maximinus comme leur protecteur spécial. Il aida de ses
conseils et de ses largesses saint Othmarus, qui acheva d'organiser l'abbaye
de Saint-Gall[112] ; il fit présent de riches
domaines à l'église de Verdun, sous l'épiscopat de Peppo[113], et il fournit à sa propre
fille Hadeloga les ressources au moyen desquelles elle construisit un
monastère de femmes à Kentzingen, sur le Mein, dans le pays des Bajuvarii[114]. Rappelons aussi que l'on
connait seulement trois placita rendus pendant le gouvernement de
Charles Martel ; que deux de ces jugements ordonnèrent de restituer à des
abbayes certains biens que les religieux disaient leur avoir été enlevés
injustement, et que notamment les monastères de Stabulaus et de Malmundarium
recouvrèrent alors les terres nommées Tofinus et Silvestrivilla[115]. Nous
ajouterons 1° que Charles Martel favorisa de tout son pouvoir les missions
dans le pays des Frisons et dans la Grande Germanie ; 2° que s'il toléra
momentanément, même près de lui, certains hérétiques, des cathares
probablement, qui prohibaient l'usage des viandes[116], ce fut par ignorance, et non
par impiété ; et 3° que le maire, si souvent maltraité par les écrivains
ecclésiastiques, avait pour confesseur un religieux de Corbie, appelé
Martinus. Ce moine, qui était devenu célèbre à cause de sa sainteté, vécut
jusqu'au 26 novembre 726, et il dut avoir, dans ses fonctions de confesseur,
un successeur, dont le nom n'est pas venu jusqu'à nous[117]. Enfin,
nous ne voudrions pas d'autre preuve de la fausseté ou de l'exagération des
accusations intentées contre Charles que la manière dont les papes ont
toujours parlé de lui. Grégoire III, écrivant au maire du palais, commençait
ainsi sa lettre : Domino glorioso, filio Karolo, duci, Gregorius papa.
Comperientes te in Christo, dilectissime, religiosœ mentis affectum gerere in
multis opportunitatibus, etc.[118] ; et plus tard Paul I,
s'adressant à Charlemagne et rappelant les ancêtres de ce prince depuis Pépin
d'Héristal, disait d'eux : Qui vere, prœ omnibus regibus, fideles Deo et
beato Petro esse comprobantur ; quorum merita in cœlestibus regnis fulgent[119]. Grégoire III ne se borna pas à
décerner à Charles Martel d'aussi grandes louanges : il lui fit une
proposition qui montrait quelle confiance il avait en lui. Mais,
pour bien se rendre compte de la nature et du but de cette proposition, il
est nécessaire de jeter un coup-d'œil sur les évènements qui s'étaient
accomplis à Constantinople pendant le premier tiers du VIII' siècle. A des
empereurs sans capacité, et dont les noms sont presqu'inconnus aujourd'hui,
avait succédé, en 717, un général heureux : Léon III, dit l'Isaurien. Ce
prince, doué de grands talents militaires et administratifs, réussit, en peu
d'années, à repousser les Sarrasins, qui avaient eu l'audace de venir
assiéger Constantinople, et à rétablir l'ordre dans les finances et le
gouvernement de l'Empire. Il aurait régné avec gloire, s'il n'avait eu le
malheur de se laisser séduire par des hérétiques nouveaux qui proscrivaient
le culte des images. Passant promptement de la manie de dogmatiser au désir
d'imposer aux autres ses propres opinions, l'empereur donna le signal d'une
persécution violente, qui parut bientôt devoir atteindre jusqu'au partage
d'Occident. L'Empire étendait encore, à cette époque, son autorité directe
sur Rome, Naples, Ravenne, l'Emilie, une partie de l'Italie méridionale, les
îles de Sicile, de Corse et de Sardaigne[120], et les officiers impériaux
semblaient tout disposés à y faire exécuter les volontés de leur maître. Léon
III, en agissant ainsi, commettait non seulement une grave imprudence, mais
un acte d'ingratitude. En effet, Grégoire II n'avait pas hésité, en 717, à le
reconnaître comme souverain, malgré l'irrégularité de son élection, et Léon
lui ayant alors envoyé une profession de foi orthodoxe, il lui avait répondu
qu'il l'embrassait avec tendresse, qu'il l'admettait avec joie dans sa
communion et qu'il lui procurerait la soumission de tous les rois d'Occident.
Les images de l'empereur avaient été reçues à Rome avec le plus grand
respect, et Grégoire les avait envoyées aux rois des Francs et des Lombards,
qui, à sa recommandation, les accueillirent honorablement, c'est-à-dire
reconnurent Léon III comme chef suprême de l'Empire. Mais lorsque, se
transformant en prédicateur de l'hérésie, il voulut propager par la force ses
doctrines erronées, le pape Grégoire III, qui avait succédé, en 731, à
Grégoire II, résolut, après mûre délibération, de travailler au
rétablissement de l'empire d'Occident. Il ne songeait pas, toutefois, à faire
proclamer un empereur ; il voulait que l'administration générale du partage
d'Occident fût confiée à un chef jouissant d'un pouvoir assez semblable à
celui que Théodoric-le-Grand, roi des Ostrogoths, avait exercé sous les
règnes de Zénon et d'Anastase. Ce chef aurait gouverné l'Occident, au nom et
comme représentant de l'empereur ; mais il ne lui aurait obéi qu'autant qu'il
l'aurait jugé à propos. Charles
Martel seul était en état de jouer un pareil rôle. Seul il possédait la
capacité et la puissance nécessaires, et le pape comprenait parfaitement que,
en s'adressant au roi des Lombards, il lui livrerait pour toujours la liberté
de l'Eglise et celle de l'Italie. De plus, les Francs étaient regardés comme
fédérés, et par conséquent comme amis de l'Empire, depuis leur établissement
dans la Gaule ; tandis que les Lombards n'avaient pas réussi à obtenir ce
titre et s'étaient, presque toujours, trouvés en guerre avec les exarques de
Ravenne. En conséquence, et sans se laisser rebuter par le refus que le maire
du palais avait fait antérieurement à Grégoire II de se déclarer ouvertement
contre l'empereur dans la querelle des images, Grégoire III envoya à Charles
Martel, en 741, des ambassadeurs, chargés de lui présenter les chaînes de
saint Pierre et les clefs de son tombeau, ainsi que des présents magnifiques,
et de l'inviter à prendre l'administration du partage d'Occident. Le
troisième continuateur de Frédégaire dit que le pape offrit à Charles le
titre de consul ; mais ce titre était devenu inséparable de celui d'empereur,
et il est vraisemblable que le mot consul e été substitué, par une
inadvertance du continuateur, au titre de patrice[121]. Ce doit être le dernier que le
maire du palais fut prié d'accepter ; et, dans les idées du temps, comme nous
l'avons vu à l'occasion de la promotion de l'ambassadeur Syagrius, il donnait
à celui qui en était revêtu une délégation de la puissance impériale,
laquelle suffisait pour le mettre au-dessus des rois barbares. Charles reçut
les ambassadeurs avec des honneurs extraordinaires, leur fit de superbes
présents et les renvoya à Rome, accompagnés de Grimon abbé de Corbie et de
Sigobertus moine de l'abbaye de Saint-Denys[122]. On ne sait pas d'une manière
précise quelle était sa réponse aux propositions du pape. Il demandait
probablement à réfléchir encore avant de s'engager dans une entreprise dont
les suites pouvaient être incalculables. Mais, sur ces entrefaites, on apprit
le décès de Léon III, qui était mort le 18 juin 741, et, comme on ne savait
pas quelle conduite allait tenir son fils Constantin IV (Copronyme), on se décida à attendre
quelque peu. Ce bref délai suffit pour amener la disparition des principaux
intéressés : Charles Martel mourut, en effet, le 22 octobre ; Grégoire III le
suivit dans la tombe, le 27 ou le 28 novembre, et ces deux évènements
ajournèrent, mais pour peu d'années, la réalisation du projet formé par le
souverain–pontife. Le
maire du palais regardait, depuis quelque temps, sa fin comme assez
prochaine. Cette prévision n'avait probablement pas été étrangère aux
réponses évasives qu'il avait faites à Grégoire III, et c'est elle qui lui
inspira, dès les premiers mois de l'année 741, la pensée de prendre toutes
les mesures nécessaires pour assurer le pouvoir à ses deux fils Pépin et
Carloman. Celui-ci, qui était l'aîné, eut en partage l'Austrasie[123] et toutes les contrées de la
Grande Germanie où la suprématie des Francs était reconnue. Pépin reçut la
Neustrie, la Bourgogne et la Provincia. Il ne fut pas question de
l'Aquitaine, laquelle n'était soumise que très-imparfaitement, et que les
deux frères se réservèrent, sans doute, de dompter, quand ils en auraient le
temps. Quoique cette division de la monarchie des Francs ait tout l'air d'un
partage fait par un roi à ses enfants, Charles ne donnait à Carloman et à
Pépin ni un titre différent de celui qu'il avait eu lui-même, ni une autorité
plus étendue que celle dont il avait joui. Ce fut en qualité de maires des
palais d'Austrasie et de Neustrie qu'ils devaient administrer la monarchie
mérovingienne, et leur père poussa la précaution jusqu'à réunir et consulter
les évêques et les seigneurs, avant de procéder au partage de son autorité[124]. Outre
ces deux fils, qu'il avait eus de Rothrudis, sa première femme, morte en 724,
il laissait une fille, nommée Hadeloga, qui était née du même mariage, et
dont nous avons déjà parlé, et un fils, appelé Grippo ou Griffo, que lui
avait donné Sonichildis, sa seconde femme. Il avait de plus quatre enfants
naturels : 1° Remigius, qui fut métropolitain de Rouen, dans la seconde
moitié du Ville siècle ; 2° Bernard, lequel fut revêtu du titre de comte et
eut trois fils : Adelhard, Wala et Bernard, tous moines à Corbie, doit les
deux premiers furent abbés successivement ; 3° Hieronymus, père de Fulradus
abbé de Saint-Quentin et de Folcuinus évêque de Thérouanne ; et 4°
Chilthrudis, épouse d'Odilon duc des Bajuvarii et mère du duc Tassillon. Le rôle qu'avait joué Charles Martel frappa tellement ses contemporains, qu'ils ne voulurent pas croire qu'un si grand homme de guerre pût disparaître ainsi qu'un simple mortel. On regarda comme des présages de sa mort les signes — on ne dit pas ce à quoi ils consistaient — qui parurent alors dans le soleil, la lune et les étoiles, et l'erreur que ces signes introduisirent dans le calcul de la fête de pâques. Elle devait, en 741, tomber le 9 avril, et il parait qu'elle fut célébrée un autre jour[125]. Il était, du reste, facile de prévoir, depuis quelques années, que Charles ne fournirait pas une très-longue carrière ; car sa robuste constitution était affaiblie par tant de voyages, de travaux et d'anxiétés. S'étant rendu dans le palais de Verberia ou Vermeria, après sa dernière campagne contre Maurontus, il y était tombé malade, vers la fin de l'année 739, et, bien que le péril eût été conjuré, le maire ne s'était pas complètement rétabli. Il se trouvait, au mois de septembre 741[126], dans le palais de Carisiacum ou Careciacum (Quierzy), et il y fut pris d'une fièvre violente. Il ne désespéra pas d'abord de voir le mal vaincu encore une fois ; car, se rappelant qu'il avait précédemment obtenu, par l'intercession de saint Maximinus métropolitain de Trèves, la guérison d'une maladie jugée mortelle[127], il s'était hâté, en sentant les premières atteintes de celle qui devait l'enlever, d'envoyer de magnifiques présents à l'abbaye de Saint-Denys. Il pensait que le saint patron de ce monastère lui procurerait le retour de la santé ; mais la fièvre devint de plus en plus violente, et il expira le 22 octobre, comme on l'a vu plus haut[128]. Selon l'opinion commune, il devait avoir environ cinquante-sept ans, et il avait rempli pendant vingt-six années les fonctions de maire du palais. On sait qu'il fut inhumé dans la basilique de l'abbaye de Saint-Denys. Les historiens ne disent pas qu'on lui rendit les mêmes honneurs qu'à un roi. Il est vraisemblable qu'il ne fut traité, après sa mort, que comme maire, et que ses fils se conformèrent, en celte circonstance, à la sage politique dont il leur avait toujours donné l'exemple et la leçon. |
[1]
On conserve dans la bibliothèque de la ville de Cologne, avec une chronique
latine inédite relative à la famille de Pépin d'Héristal, un manuscrit
contenant un poème en l'honneur de Plectrude.
[2]
V. ce placitum, dans Pardessus, t. II, p. 515 et 516.
[3]
On lit dans un chroniqueur que les Neustriens le choisirent parce qu'ils ne
purent trouver propinquiorem Merovcis (Erchanberti fragmentum,
dans Du Chesne, t. I, p. 781). Ceci montre combien il y avait de mérovingiens
réduits à une condition privée.
[4]
V. Fredegarii continuat., II, c. 104-106 ; Gesta regum Francorum,
dans Du Chesne, t. I, p. 719.
[5]
V. ce diplôme, dans Pardessus, t. II, p. 310.
[6]
V. ce diplôme, ibid., p. 308-310.
[7]
V. ce diplôme, ibid., p. 313 et 314.
[8]
V. notamment Fredegarii continuat., II, c. 107, 108, 109 ; continuat.,
III, c. 109 et 110 ; Appendix ad Gesta regum Francorum, dans Du Chesne,
t. I, p. 720 ; Vita sancti Leutfredi, abbatis, n° 20 et 31, dans les
Bollandistes, au 21 juin ; Vita sancti Hugonis, Rotomagensis episcopi,
n° 1, dans Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. I.
[9]
A l'année 715, dans Bouquet, t. II, p. 682.
[10]
V. cette chronique, dans Pertz, Monumenta Germaniœ historica, Scriptores,
t. I, p. 63. Elle ne marque pas, à la vérité, que le Theodoaldus ou Teodoldus
dont elle parle fût le fils de Grimoald ; mais Mabillon et Dom Bouquet pensent
que c'est de lui qu'il est question.
[11]
V. Annales Metenses, à l'année 715, dans Bouquet, t. II, p. 682.
[12]
Son père, qui se nommait Constantinus, était gallo-romain. V. Vita sancti
Rigoberti, Remensis episcopi, n° 1, dans les Bollandistes, au 4 janvier.
[13]
V. Fredegarii continuat., II, c. 106 ; Gesta regum Francorum,
dans Du Chesne, t. I, p. 719.
[14]
Ce ruisseau est mentionné dans le diplôme de Childéric II pour les abbayes de Stabulaus
et de Malmundarium (Pardessus, t. II, p. 146 et 146).
[15]
V. Passio sancti Agifuldi, Coloniensis episcopi, c. 1, dans les
Bollandistes, au 9 juillet. La mort de saint Agilulfus nous donne la date
certaine de la bataille d'Amblava, qui dut être livrée le même jour ;
car on ne voit pas pourquoi les Neustriens se seraient arrêtés dans ce lieu
plus d'une journée.
[16]
V. Fredegarii continuat., II, c. 106 ; Gesta regum Francorum,
dans Du Chesne, t. I, p. 719 ; Annales Metenses, à l'année 716, dans
Bouquet, t. II, p. 682 et 685. L'auteur des Annales ajoute à son récit des
circonstances évidemment fabuleuses, que nous avons jugé à propos de laisser de
côté.
[17]
V. Historia episcoporum Virdunensium, auctore Bertario, dans Calmet, Hist.
de Lorraine, 1re édit., t. I, preuv., col. 197.
[18]
V. un diplôme de l'abbé Ado dans Pardessus, t. II, p. 300 et 301.
[19]
V. Vita sancti Rigoberti, Remensis episcopi, n° 12 et 13, dans les
Bollandistes, au 4 janvier.
[20]
On en a retrouvé la trace entre Vaucelles et Crèvecœur, et bien au-delà dans la
direction de Cambray.
[21]
En 717, la fête de Pâques tomba le 4 avril, et par conséquent le dimanche 21
mars était le dimanche de la Passion.
[22]
V. Fredegarii continuat., II, c. 106 ; Gesta regum Francorum,
dans Du Chesne, t. I, p. 719 ; Vita sancti Rigoberti, n° 16, dans les
Bollandistes, au 4 janvier.
[23]
V. Opera, t. II, p. 731.
[24]
V. Fredegarii continuat., II, c. 107 ; Gesta regum Francorum, ibid.
Plectrude acheva sa carrière à Cologne, et y fut inhumée dans une église
qu'elle avait fondée en l'honneur de la Sainte Vierge.
[25]
V. Fredegarii continuat., II, c. 107 ; Gesta regum Francorum, ibid.
; Chronicon Fontanellense, c. 8, dans D'Achéry, Spicilegium,
édit. in-f°, t. II, p. 271. V. aussi un diplôme de Charles Martel dans Calmet, Histoire
de Lorraine, 1re édit., t. I, preuv., col. 268.
[26]
V. notamment Le Cointe, Annales ecclesiastici Francorum, t. IV, p. 598
et 599, et Calmet, Histoire de Lorraine, 1re édit., t. I, col. 480.
[27]
V. De genealogico stomate regum Franciœ, c. 4, dans les préliminaires du
t. III de mars.
[28]
V. dans Pardessus, t. II, p. 322, un diplôme pour l'abbaye de Saint-Gall,
lequel diplôme prouve ce que nous avançons.
[29]
V. Annales Metenses, l'année 718, dans Bouquet, t. II, p. 684.
[30]
V. Les Mérovingiens d'Aquitaine, par M. Rabanis.
[31]
V. Vita sancti Erminonis, abbatis Laubiensis, n° 7, dans Mabillon, Acta
ss., sæc. III, part. I.
[32]
V. Fredegarii continuat., II, c. 107 ; Gesta regum Francorum,
dans Du Chesne, t. I, p. 719.
[33]
V. Fredegarii continuat., II, c. 107 ; Gesta regum Francorum, dans Du
Chesne, t. I, p. 719 et 720. Nous avons suivi, pour la chronologie du règne de
Clotaire IV, l'opinion commune, laquelle est basée sur la continuation de
Frédégaire ; mais, quoique les assertions de ce livre paraissent positives,
nous devons faire observer qu'il existe un diplôme de Charles Martel portant la
date suivante : die vigesima tertia februarii, anno Clotarii quinto (v.
l'extrait de ce diplôme, dans Calmet, Hist. de Lorraine, 1re édit., t.
I, col. 268). Or, si Clotaire IV est entré dans la cinquième année de son
règne, on est obligé d'admettre 1° qu'il a été proclamé roi dans le courant de
l'année 716, et 2° qu'il n'est pas mort avant la fin de février 720. Cette
dernière date ne peut, du reste, gêner, car Charles Martel n'a reconnu
Chilpéric II que dans le courant de cette dernière année.
[34]
V. divers diplômes dans Pardessus, t. II, p. 315, 316, 334, 335, 343, 344, 347,
348 et 380.
[35]
V. ces lettres, dans Labbe, Concilia, t. VI, col. 1472-1474.
[36]
V. Vita sancti Erminonis, n° 7, dans Mabillon, Acta ss., sæc.
III, part. I.
[37]
V. ce placitum, dans Pardessus, t. II, p. 315 et 316.
[38]
V. Fredegarii continuat., II, c. 107 ; Gesta regum Francorum dans
Du Chesne, t. I, p. 720.
[39]
V. ces diplômes dans Pardessus, t. II, p. 328, 329, 332-335, 337, 338, 346-357,
359, 363-365, 368, 369, 379 et 380.
[40]
V. Vita sancti Pirmini, abbatis et chorepiscopi, c. 1, dans Mabillon, Acta
ss., sæc. III, part. II.
[41]
V. Mabillon, De re diplomatica, p. 249.
[42]
V. Pardessus, t. II, p. 343 et 344. Le diplôme n'est pas original, mais il a
été en partie copié sur l'ancien.
[43]
V. ibid., p. 351 et 352.
[44]
V. ibid., p. 328 et 329.
[45]
V. ibid., p. 331.
[46]
V. ibid., p. 345 et 346.
[47]
V. Flodoard, Historia Remensis ecclesiœ, lib. II, c. 11.
[48]
V. Vita sancti Rigoberti, n° 16 et 19, dans les Bollandistes, au 4
janvier.
[49]
V. Annales Metenses, à l'année 724, deus Bouquet, t. II, p. 684.
[50]
Grandidier (Histoire de l'église de Strasbourg, t. I, p. 267) dit que
les Alamanni étaient alors gouvernés conjointement par Theodebedus et
par Landfridus ; mais il n'en donne aucune preuve.
[51]
V. Hermann-le-Contract, Chronicon, à l'année 727.
[52]
V. Vita sancti Corbiniani, episcopi Frisingensis, c. 29 et 31, dans
Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. I.
[53]
V. ibid., c. 19 et 26.
[54]
V. ibid., c. 27.
[55]
V. ibid., c. 29 et 51 ; Fredegarii continuat., II, c. 108.
[56]
V. Histoire de la conquête de l'Espagne par les Musulmans, traduite de la
Chronique d'Ibn-et-Konthya, dans le Journal asiatique, 5e série, t.
VIII, p. 436.
[57]
V. Fredegarii continuat., II, c. 108 ; Annales Metenses, à
l'année 731, dans Bouquet, t. II, p. 684.
[58]
V. Gallia Christiana, t. IV, col. 51, 860 et 1042.
[59]
V. ibid., col. 450 ; diplôme de Charles-le-Chauve, de l'année 844, dans
Plancher, Histoire de Bourgogne, t. I, preuv., p. VII ; Chronicon
Moissiacense, à l'année 732, dans Bouquet, t. II, p. 655 ; Chronicon
Issidori, episcopi Pacensis, dans Du Chesne, t. I, p. 785 et 786.
[60]
V. le diplôme de Charles-le-Chauve cité dans la note précédente.
[61]
V. Chronicon Bezuense, dans D'Achéry, Spicilegium, édit. in-f°,
t. II, p. 411.
[62]
V. Vita sancti Ebbonis, Senonensis episcopi, n° 7, dans Mabillon, Acta
ss., sæc. III, part. I. L'hagiographe désigne les Sarrasins par le mot Wandali,
sans doute parce qu'ils venaient de la côte septentrionale d'Afrique, où les
Vandales s'étaient autrefois établis.
[63]
V. manuscrit arabe de la bibliothèque impériale, ancien fonds, n° 704, f° 72
r°. Cette traduction est de M. Reinaud, membre de l'Institut. Nous avons tiré
de son ouvrage intitulé : Invasions des Sarrazins en France presque tout
ce que nous disons de la campagne d'Abdérame.
[64]
V. Conde, Historia de la dominacion de los Arabes en España, t. I, p.
86.
[65]
V. Maccary, ms. cité, f° 72 v° ; traduction de M. Reinaud.
[66]
On lit toutefois dans une chronique anonyme que Charles n'eut pas le temps de
rassembler toutes ses troupes (legiones suorum congregandi). V. Fragmentum
veteris chronici Trajectensis, dans Bouquet, t. III, p. 640.
[67]
V. Conde, ibid., p. 87.
[68]
V. Conde, ibid.
[69]
V. Anastase-le-Bibliothécaire, Vita Gregorii II, dans Muratori, Scriptores
rerum Italicarum, t. III, part. I, p. 155.
[70]
V. Fredegarii continuat., II, c. 108 ; Fragmentum veteris chronici
Trajectensis, dans Bouquet, t. III, p. 649 et 650 ; Annales Metenses,
à l'année 732, ibid., t. II, p. 684 ; Chronicon Isidori Pacensis, dans
Du Chesne, t. I, p. 785 et 786 ; Anastase-le-Bibliothécaire, Vita Gregorii
dans Muratori, t. III, part. I, p. 155 ; Invasions des Sarrasins en France,
par M. Reinaud, p. 29 et suiv.
[71]
M. l'abbé Clouet (Histoire ecclésiastique de la province de Trèves, t.
II, p. 140) conjecture que les détails sur la bataille de Poitiers contenus
dans la chronique d'Isidore de Béja sont tirés de chants militaires
contemporains. Il aurait pu citer, à l'appui de cette hypothèse, et. comme
exemples de poésies populaires, le chant relatif à la défaite des Saxons par
Clotaire II, et les satires composées après id défaite d'Eudes duc de Toulouse
par Charles Martel (Fredegarii continuat., II, c. 108) ; mais plusieurs
personnes ont jugé son hypothèse inadmissible pour deux raisons : 1° on ne
découvre dans la narration d'Isidore aucune trace de rythme, quoique la chose
ne dût pas être impossible si cette narration avait été extraite de chants
populaires ; et 2° les assonances, si fréquentes dans le morceau en question,
et qui ont fait croire que l'on y retrouvait les débris d'un poème rimé, se
rencontrent non seulement dans les autres parties de la chronique d'Isidore, à
l'égard desquelles on ne peut former une pareille conjecture (v. les extraits
donnés par Du Chesne, t. I, p. 785 et 786, et par Dom Bouquet, t. II, p. 720,
ou l'édition originale, dont voici le titre : Isidorus Pacensis, sive
episcopus Pacis-Juliœ. Epitoma Imperatorum vel Arabum ephemeridos, una cum
Hispaniœ Chronico. Edidit Prudentius Sandovallius, Pampelonensis episcopus.
Pampelonœ, 1634, in-f°), mais encore dans quelques vies de saints écrites
pendant la période mérovingienne.
[72]
V. ces fragments dans Bouquet, t. III, p. 649 et 650.
[73]
V. Chronicon Isidori, dans Du Chesne, t. I, p. 786.
[74]
Il y a près de ces deux villes des cantons nommés Westergoa et Ostergoa, qui
paraissent être la Westrachia et l'Austrachia de la continuation
de Frédégaire. V. Emmius, De rebus Frisicis, lib. I.
[75]
V. Fredegarii continuat., c. 109.
[76]
V. la note XLIII, à la fin du volume.
[77]
V. Héric, Gesta episcoporum Autissiodorensium, c. 26, édit. Duro, p.
347.
[78]
V. Fredegarii continuat., II, c. 109.
[79]
V. Fredegarii continuat., II, c. 109.
[80]
V. Vita sancti Richarii, abbatis Centulensis, auctore Alcuin, n° 11,
dans les Bollandistes, au 26 avril.
[81]
V. Vita sanctœ Rictrudis, abbatissœ Marchianensis, n° 9 et 10, dans le
même recueil, au 12 mai.
[82]
V. Gallia Christiana, t. I, col. 703 et 737.
[83]
Paul Diacre ajoute même que Charles Martel envoya des présents à Luitprandus,
pour l'engager à attaquer les Sarrasins ; mais le roi des Lombards était aussi
intéressé que les Francs à ne pas laisser les Barbares maitres des passages des
Alpes. D'ailleurs, son épitaphe, citée par Sigonius (De regno Italiœ,
année 743), ne fait aucune mention de cette circonstance.
[84]
V. Paul Diacre, De gestis Langobardorum, lib. VI, c. 54, dans Muratori, Scriptores
rerum Italicarum, t. I, part. I, p. 508.
[85]
V. Fredegarii continuat., III, c. 109 ; Isidore de Béja, Chronicon
; Chronicon Moissiacense, à l'année 737, dans Bouquet, t. II, p. 656 ; Annales
Metenses, à l'année 737, ibid., p. 685 ; Maccary, ms. arabe n° 704,
f° 72 r° ; Invasions des Sarrasins en France, par M. Reinaud, p. 56 et
suiv. ; Rob. Dorr, De bellis Francorum cum Arabibus gestis usque ad obitum
Caroli Magni.
[86]
V. Fredegarii continuat., III, c. 109.
[87]
V. Fredegarii continuat., III, c. 109.
[88]
V. ce diplôme, dans Pardessus, t. II, p. 299 et 300.
[89]
V. ce diplôme, ibid., p. 380.
[90]
V. Vita sancti Eucherii, Aurelianensis episcopi, n° 8-10, dans les
Bollandistes, au 20 février ; Gallia Christiana, t. VIII, col. 1418.
[91]
V. Chronicon Fontanellense, c. 11, dans D'Achéry, Spicilegium,
édit. in-f°, t. II, p. 273.
[92]
V. Mémoire sur la spoliation des biens du clergé attribuée à Charles Martel,
par M. Beugnot, dans les Mémoires de l'académie des inscriptions, 2e
série, t. XIX, 2e part., p. 361 et suiv.
[93]
V. Histoire de Lorraine, 1re édit., t. I, col. 484 ; 2e édit., t. I,
col. 484.
[94]
V. Histoire ecclésiastique de la province de Trèves, t. I, p. 101-105.
[95]
V. De l'état des personnes en France sous les rois de la première race,
dans les Mémoires de l'académie des inscriptions, 2e série, t. VIII, p.
450-454.
[96]
V. Vita sancti Eucherii, n° 8, dans les Bollandistes, au 20 février.
[97]
V. le ch. 3 de ce concile, dans Sirmond, Concilia antiqua Galliœ, t. I,
p. 544 ; Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. I, prœf., n° 111.
[98]
V. Epistiolœ Zachariœ papœ ad sanctum Bonifacium, dans Labbe, Concilia,
t. VI, col. 1515, 1517 et 1526.
[99]
V. Historia episcoporum Virdunensium, dans Calmet, Hist. de Lorraine,
1re édit., t. I, preuv., col. 197.
[100]
V. Benoît Picart, Histoire de Toul, preuv., p. I-III.
[101]
V. idem, ibid., p. 275.
[102]
V. Histoire de France, t. I, p. 288.
[103]
V. Défense de Charles Martel contre l'imputation d'avoir usurpé les biens
ecclésiastiques, et notamment les dîmes ; Gand, 1806.
[104]
Au 20 février ; v. le n° 6.
[105]
Le chapitre 3 du concile de Soissons, sur lequel on s'est appuyé pour accuser
le maire du palais, est vague et fort peu concluant.
[106]
V. cette lettre (n° 132), dans la Maxima bibliotheca veterum Patrum, t.
XIII, p. 125 et 126.
[107]
V. Vita sancti Eucherii, n° 8, dans les Bollandistes, au 20 février.
[108]
V. Histoire de Metz, par deux bénédictins, t. I, p. 455.
[109]
V. Vita sancti Leutfridi, abbatis, 20 et 21, dans les Bollandistes, au
21 juin.
[110]
On peut voir les diplômes qui les concernent, dans Pardessus, t. II, passim.
[111]
V. Vita sancti Maximini, Trevirensis episcopi, n° 12, dans les
Bollandistes, au 29 mai.
[112]
V. Vita sancti Galli, abbatis, c. 11, dans Mabillon, Acta ss.,
sæc. II.
[113]
V. Bertaire, Historia episcoporum Virdunensium, dans Calmet, Hist. de
Lorraine, 1re édit., t. I, preuv., col. 197.
[114]
V. Le Cointe, Annales ecclesiastici Francorum, année 741, n° 39, t. V,
p. 49.
[115]
V. ces deux placita, dans Pardessus, t. II, p. 315, 316, 345 et 346.
[116]
V. une lettre (n° 3) de saint Boniface à l'évêque anglo-saxon Daniel, dans la Maxima
bibliotheca veterum Patrum, t. XIII, p. 71 et 72.
[117]
V. Annales veterrimi Francorum, à l'année 726, dans Du Chesne, t. II, p.
7 ; Annales Francorum, à l'année 726, dans Labbe, Bibliotheca
manuscriptorum, t. II, p. 733. Ce dernier écrit dit de Martinus : Fuit
autem monachus in Corbeia, vir vitæ continentissimœ, et ad prime eruditus, quem
Karolus dux in somma veneratione habuit, et peccata sua ei conlitebatur.
Les mots ad prime eruditus nous ont fait penser que ce personnage devait
être le même que Martinus moine de l'abbaye de Saint-Amand, qui transcrivit, au
VIIIe siècle, un manuscrit conservé dans la bibliothèque impériale, fonds
latin, n° 974 (v. Journal des savants, année 1860, p. 382). Le corps de
Martinus était autrefois conservé, comme celui d'un saint, à Saint-Priest (Locus
Sancti-Prœjecti), près de Limoges.
[118]
V. cette lettre et une autre du même pape dans Labbe, Concilia, t. VI,
col. 1472-1474.
[119]
V. cette lettre, ibid., t. VI, col. 1685 et 1686.
[120]
Les Sarrasins s'emparèrent de celle-ci vers l'époque à laquelle nous sommes
arrivés.
[121]
C'est le titre que lui donnent 1° l'auteur d'une très-ancienne chronique
wisigothe, citée par Hadrien de Valois, et 2° Anastase-le-Bibliothécaire (Vita
Stephani III, dans Muratori, Scriptores rerum Italicarum, t. part.
I, p. 176).
[122]
V. Fredegarii continuat., III, c. 110 ; Appendix ad Gesta regum
Francorum, dans Du Chesne, t. 1, p. 720 ; Annales Metenses, à
l'année 741, dans Bouquet, t. II, p. 685 ; v. aussi deux lettres de Grégoire
III à Charles Martel, dans Labbe, Concilia, t. VI, col. 1472-1474.
[123]
Il parait même que l'on réunit à l'Austrasie la civitas de Cambray, qui
en était détachée depuis longtemps ; car nous voyons, en 745, Carloman
convoquer dans la villa de Lestines, Leptines ou Liptinœ, laquelle
appartenait à cette civitas, un concile, où figurèrent les évêques
austrasiens. V. les actes de cette assemblée, dans Sirmond, Concilia antiqua
Galliœ, t. I, p. 537-541. Ajoutons que l'on possède un diplôme de Pépin
remontant au 1er janvier 743 et daté de Metz (v. ce diplôme dans Pardessus, t.
II, p. 382 et 383). Divers savants en ont conclu que la civitas de Metz
était comprise dans le partage de Pépin ; mais il est bien plus naturel de
penser que le maire de Neustrie expédia ce diplôme pendant le séjour, plus ou
moins long, qu'il fit à Metz, à la fin de décembre 742 et au commencement de
743, en revenant victorieux de l'expédition entreprise, de concert avec
Carloman, dans le pays des Alamanni, et dont nous parlerons bientôt.
[124]
V. Fredegarii continuat., III, ibid. ; Appendix ad Gesta regum
Francorum, ibid. ; Annales Metenses, à l'année 741, dans Bouquet, t.
II, p. 685 et 686.
[125]
V. Fredegarii continuat., III, c. 110.
[126]
Il y était le 17, ainsi que cela résulte d'un diplôme publié dans Pardessus, t.
II, p. 380.
[127]
V. Vita sancti Maximini, Trevirensis episcopi, n° 12, dans les
Bollandistes, au 29 mai.
[128]
V. Fredegarii continuat., III, ibid. ; Appendix ad Gesta regum
Francorum, ibid. ; Annales Metenses, à l'année 741, dans Bouquet, t.
II, p. 686.