HISTOIRE DU ROYAUME D'AUSTRASIE

TOME QUATRIÈME

 

CHAPITRE XVIII. — MAIRIE DE PÉPIN D'HÉRISTAL (680-714). - THIERRY III. - CLOVIS III (OU CLOTAIRE). - CHILDEBERT III. - DAGOBERT III.

 

 

Vingt-quatre années s'étaient écoulées entre la mort du maire Grimoald et l'assassinat de Dagobert II, et pendant ce laps de temps, sous le règne de Dagobert, comme sous Clotaire III et Childéric, les familles de Pépin de Landen et de saint Arnulfus avaient été privées de toute participation à l'autorité. Grimoald, fils unique de Pépin, n'avait lui-même d'autre fils que Childebert II, qui périt en même temps que son père ; Ansegisus, Ansigisus ou Ansigisilus[1], un des fils de saint Arnulfus, avait également cessé de vivre vers cette époque, et si on laisse de côté saint Chlbdulfus, lui était engagé dans les ordres sacrés et évêque de Metz, les deux familles n'étaient plus représentées que par deux enfants : Pépin d'Héristal et Martin. Chlôdulfus avait été marié avant d'embrasser l'état ecclésiastique et avait eu un fils, qui portait le nom romain de Martin ou Martinus. Ansigisus, l'autre fils de saint Arnulfus, avait épousé Begga, fille de Pépin de Landen, et de ce mariage était issu un fils, auquel on avait imposé le nom de son aïeul, et qui est connu dans l'histoire sous la dénomination de Pépin junior[2], qu'on lui a donné pour le distinguer de son aïeul. On l'appelle aussi Pépin d'Héristal, parce qu'il affectionnait le séjour de la villa d'Heristallium ou Haristallium, située près de Liège[3]. Malgré leur apparente faiblesse, ces deux enfants, qui vécurent toujours dans la plus parfaite intelligence, avaient une puissance très-réelle : celle de la vertu, du talent et des richesses.

On ne sait pas au juste de quelle contrée la famille de Pépin de Landen était originaire ; il est vraisemblable toutefois que les ancêtres de ce grand homme étaient des ripuaires à qui leur courage avait valu des donations territoriales considérables, qu'ils avaient augmentées plus tard par de riches alliances. Ce qui est certain, c'est que leur famille possédait au moins cent vingt-trois domaines dans la vallée inférieure de la Meuse et dans les contrées voisines. Nous avons parlé des donations que Grimoald fit aux abbayes de Stabulaus et de Malmundarium ; Pépin d'Héristal leur céda lui-même deux villœ, situées l'une dans la Hasbania, l'autre dans la forêt des Ardennes[4], et nous verrons plus loin que sa générosité était digne d'un roi. Ajoutons seulement ici que ses domaines étaient si vastes, qu'il avait, comme le fisc, des domestici ou intendants chargés de leur administration[5].

Le père de Pépin de Landen s'appelait Carlomannus[6], nom que l'on retrouve plus tard dans la dynastie carlovingienne, et il y a toute apparence, comme nous l'avons dit, que le spatharius Grippo, dont le nom existait aussi dans la même famille, était le frère de Carlomannus. Pépin de Landen s'était allié à une ancienne famille sénatoriale, en épousant Itta sœur de saint Modoaldus, métropolitain de Trèves. Modoaldus, lita et leur sœur Severa étaient nés dans le midi de la Gaule ; mais divers évènements les avaient conduits en Austrasie, où ils se fixèrent. Ce mariage, qui augmenta les richesses de Pépin, en lui assurant la propriété d'immenses domaines situés sur les bords de la Loire et jusqu'au pied des Pyrénées, eut encore pour résultat d'accroître le prestige que la sainteté donne toujours à une famille. Modoaldus avait, en effet, la réputation d'être un prélat selon le cœur de Dieu, et lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, le 12 mai 640, son église l'inscrivit au nombre des saints[7]. Severa reçut un semblable honneur[8], ainsi que Pépin lui-même. Sa veuve Itta et sa fille Gerthrudis fondèrent, comme on l'a vu, le monastère de Nivialla et furent également décorées du titre de saintes[9]. La renommée de Gerthrudis était extraordinaire. En voici la preuve. Cette abbesse, comprenant qu'elle approchait de sa fin, envoya un religieux de son monastère pour demander à saint Witanus quel jour elle mourrait. Le solitaire n'hésita pas à répondre : « Gerthrudis, servante du Seigneur, mourra demain ; mais dites-lui qu'elle n'a aucun sujet de craindre, ni de s'affliger ; car saint Patrice et des anges choisis de Dieu seront prêts à la recevoir dans le royaume des cieux[10] ». Gerthrudis désigna pour lui succéder Wlfethrudis, que l'on regarde, avec raison selon nous, comme la fille du maire Grimoald et la petite-fille de Pépin de Landen. Wlrethrudis fut, ainsi que sa tante, mise au nombre des saintes[11] ; et on y rangea aussi Begga, l'autre fille de Pépin, laquelle fonda, après la mort de son mari Ansigisus, le monastère d'Andana, où elle mourut le 17 décembre 688, d'après les uns, et le Ier septembre 698, selon les autres[12].

Les branches collatérales de la famille de Pépin de Landen ou les maisons auxquelles elle s'allia fournissent également plusieurs noms au catalogue des saints. Nous rappellerons ici Vincent Madelgarius ou saint Mauger (14 juillet) ; son épouse Waldethrudis, Valdrada ou Valdrée (9 avril) ; leurs enfants : saint Dentelinus (15 juillet) ; saint Landericus, qui fut chorévèque dans le diocèse de Metz (17 avril) ; sainte Adelthrudis (25 février), et sainte Madelberta (7 septembre) ; le bienheureux Wilgerus (10 juillet) ; son épouse Amalberga (le même jour) ; leurs enfants : saint Emerbertus, évêque de Cambray (15 janvier) ; sainte Rinildis (16 juillet), et sainte Gudila ou Gudule, patronne du Brabant (8 janvier) ; sainte Aldegundis (30 janvier), nièce de sainte Gudila, et sœur de Waldethrudis épouse de Madelgarius, nommé plus haut[13] ; saint Wandregisilus ou Vandrille, abbé de Fontenelle (22 juillet), consobrinus ou cousin de Pépin d'Héristal[14] ; saint Godo ou saint Gond, neveu de saint Wandregisilus (26 mai) ; sainte Adelthrudis (27 juin), mère de saint Bavo ou Bavon[15], patron de la ville de Gand (1er octobre), et de Sainte Adilla (26 juin) ; sainte Aglethrudis, fille de saint Bavo (30 juin) ; enfin, sainte Gerthrudis de Hamy (6 décembre), et sa postérité, savoir : le bienheureux Adalbaldus (2 février) ; sainte Riethrudis (12 mai) ; saint Mauronttis (5 mai) ; sainte Glodesindis (30 mai) ; sainte Eusebià (16 mars), et sainte Adalsindis (24 décembre).

La sainteté n'était pas moins commune dans la famille d'Arnulfus. Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit ailleurs des vertus et des talents de ce grand homme ; niais nous devons ajouter qu'au moment où il fut élu évêque de Metz, son épouse ioda prit le voile dans un monastère de Trèves, où elle donna l'exemple de toutes les vertus[16] ; que son parent Bertulfus mérita le titre de saint et l'honneur d'être le second successeur de saint Colomban, comme abbé de Bobbio[17], et que les fils de saint Amuiras lui-même furent toujours entourés de la vénération publique. Instruits dans l'école palatine[18], ils se marièrent tous deux et suivirent d'abord la même carrière que leur père et leur aïeul. Après avoir occupé divers emplois dans le palais, ils devinrent domestici ou intendants du domaine, et ifs sont désignés sous ce titre dans les diplômes de Sigisbert IV et de Childéric II pour les abbayes de Stabulaus et de Malmundarium[19]. Il est vraisemblable qu'Ansigisus fut élevé à la dignité de duc, sans doute par Childebert II, Il est qualifié ainsi par un hagiographe[20], et on doit, à notre avis, le confondre avec le duc Ansegisus dont il est parlé dans la vie de saint Waningus[21]. On sait qu'Ansigisus fut assassiné par un scélérat nommé Godwinus ou Godwindus, qu'il avait tenu sur les fonts baptismaux, qu'il traitait comme son fils, et qui profita pour commettre son crime de l'espèce de réaction qui eut lieu contre les familles de Pépin de Landen et de saint Arnulfus, après l'usurpation de Grimoald. Nous avons dit aussi que Begga, sa veuve, le fit inhumer dans une abbaye qu'elle construisit alors à Andana, entre les villes de Huy et de Namur. Ansigisus était un homme d'une charité et d'un désintéressement extrêmes. Saint Arnulfus ayant, un jour, proposé à ses deux fils, probablement pour les éprouver, de distribuer tous ses biens aux pauvres, Ansigisus se hâta de lui dire qu'il y consentait volontiers, assuré que Dieu lui rendrait bien plus qu'il n'aurait donné. Chlodulfus, qui était rainé, répondit, au contraire, qu'il ne pouvait agréer un pareil abandon[22]. C'était, du reste, un véritable saint[23], et nous avons vu précédemment qu'il avait été élevé, comme son père, sur le siège épiscopal de Metz, bien qu'il n'eût pas reçu les ordres sacrés, et que Clovis II n'osa le faire déposer, ni l'exiler, après l'usurpation et la mort de Grimoald, beau-frère d'Ansigisus.

Il était impossible que Dieu n'accordât pas, dès cette vie, de grandes récompenses à une famille où la vertu avait jeté un tel éclat ; et, d'un autre côté, les peuples, qui n'avaient pas oublié le sage gouvernement de Pépin de Landen et de saint Arnulfus, et qui comparaient de pareils hommes à des imbéciles ou à des furieux tels que Clovis II, Childéric II et Thierry III, les peuples devaient parfois tourner des regards d'espérance sur une race nouvelle, capable de faire face à tous les périls dont la monarchie des Francs était menacée. Aussi, lorsque l'assassinat de Dagobert II et de Sigisbert V eut privé les Austrasiens de souverains qu'ils regardaient comme nationaux, si l'on peut dire ainsi, ils s'empressèrent de mettre à leur tête les deux petits-fils de saint Arnulfus et de Pépin de Landen. La pénurie des monuments historiques ne permet pas de parler de leur enfance, ni même de leur jeunesse. Tout indique seulement qu'ils avaient reçu la même éducation que les jeunes seigneurs Francs, et que, sous le règne réparateur de Dagobert II, mais assez tard, ils avaient obtenu le titre de ducs, dont nous les voyons revêtus au moment de la mort de ce prince. Nous ne croyons pas, en effet, comme divers historiens modernes, qu'ils aient pris d'eux-mêmes ce titre, en s'emparant de la puissance souveraine, et nous sommes persuadé qu'il n'y a jamais eu de ducs d'Austrasie. Plusieurs écrivains, notamment Sismondi[24] et les auteurs de l'Histoire de Metz[25], avouent que Pépin d'Héristal reconnut Thierry III et prit le titre de maire du palais, après la bataille de Testry, c'est-à-dire en 687 ; mais il est à peu près certain 1° que, aussitôt après son élection, au mois d'avril ou de mai 680, Pépin reconnut nominalement l'autorité de ce prince, le seul mérovingien qui parût alors en état de régner ; puisque la branche austrasienne était complètement éteinte par la mort de Dagobert II et de son fils ; 2° qu'il porta immédiatement le titre de maire du palais d'Austrasie, et 3° que Martin eut part au gouvernement, mais seulement avec le titre de duc, et comme simple auxiliaire de son cousin-germain. On trouve dans la biographie de saint Ursmarus une phrase de laquelle il semble résulter que Pépin n'eut jamais l'intention de soustraire l'Austrasie à l'autorité de la famille mérovingienne[26] ; il est formellement qualifié de major domus dans la vie de saint Trudo[27] ; et si les écrivains contemporains ne sont pas plus explicites, cela tient uniquement à ce que les historiens et les biographes négligent trop souvent de relater certains faits, dont ils supposent que tout le monde a connaissance, ou de ce qu'ils négligent les expressions propres à bien rendre leur pensée. Nous avons, d'ailleurs, en faveur de notre opinion, l'exemple de Charles Martel et de Pépin-le-Bref, qui mettaient toujours sur le trône un fantôme de roi et se contentaient du titre de maire. On alléguerait en vain l'exemple des chefs qui gouvernèrent les Alamanni, les Bajuvarii, les Thuringiens et les Frisons sous le nom de ducs ; la situation n'avait rien de commun ; ces petits peuples étaient soumis aux rois d'Austrasie, et leurs souverains ne devaient pas prendre la qualification de rois ; tandis que l'Austrasie elle-même était une partie intégrante du royaume des Francs ; que ceux-ci n'avaient jamais été administrés par des ducs, et que le titre de duc ne pouvait évidemment désigner les détenteurs de la puissance suprême, puisqu'il y avait dans la Gaule un nombre considérable de fonctionnaires qui portaient ce titre. La résistance que l'espèce d'usurpation de Pépin-le-Bref rencontra plus tard, même en Austrasie, nous explique parfaitement le soin que Pépin d'Héristal et les maires qui vinrent après lui -eurent de laisser continuellement sur le trône un prince de la famille mérovingienne, tout en gardant l'autorité pour eux. Ce sont les annalistes carlovingiens qui, pour faire remonter plus haut le règne de leurs protecteurs, se sont avisés de soutenir que Pépin d'Héristal et ses descendants avaient gouverné l'Austrasie, et même parfois tous les royaumes Francs, avec le titre de duces Francorum ; assertion que les diplômes contemporains démentent de la manière la plus formelle.

Une fois maître du pouvoir, Pépin d'Héristal s'appliqua sans relâche à rétablir l'ordre dans le royaume d'Austrasie. Il dissipa les bandes armées qui en infestaient la partie occidentale et punit un certain nombre de scélérats, notamment l'assassin de son père, Godwindus, qui avait profité des circonstances pour se mettre à l'abri du châtiment[28]. Il chassa honteusement du diocèse de Trajectum-ad-Mosam l'intrus Faramundus et rétablit saint Landebertus sur le siège épiscopal de cette ville[29]. On voit dans la biographie du prélat que son retour fut demandé par le clergé et le peuple, et cette particularité prouve que les troupes et les partisans d'Ebroïn avaient été chassés de la civitas de Trajectum. Il n'en était malheureusement pas ainsi à l'égard des civitates de Reims, de Laon et de Châlons-sur-Marne. L'intérêt de Pépin d'Héristal' et le désir des Austrasiens étaient que ces trois diocèses fussent réunis le plus tôt possible au royaume dont ils avaient toujours fait partie. Mais Ebroïn ne voulait pas les rendre, et on crut devoir recourir aux armes pour l'y obliger. Le maire d'Austrasie fut encore confirmé dans une pareille idée par plusieurs seigneurs neustriens, qui, détestant la tyrannie d'Ebroïn, abandonnèrent leur pays et engagèrent Pépin à commencer immédiatement la guerre, lui promettant, sans doute, que leurs parents, leurs amis et beaucoup d'autres personnes se déclareraient en sa faveur. Au nombre de ces réfugiés figurait le comte du palais de Neustrie, Hucbertus, plus connu sous le nom de saint Hubert[30], et que nous retrouverons dans un des chapitres suivants.

Pépin, rassemblant l'armée austrasienne, s'avança dans la vallée de l'Aisne, et ses premiers pas furent marqués par des succès. Il envahit le diocèse de Laon et s'empara de cette ville, qui passait alors pour imprenable, à cause de ses murailles et de la difficulté de son accès. Mais Ebroïn ne tarda pas à accourir avec toutes les forces de la Neustrie et de la Bourgogne, et Pépin, voulant couvrir sa conquête, s'avança jusque dans les environs d'un lieu qu'un des continuateurs de Frédégaire appelle Locofico[31], mais dont le véritable nom doit avoir été Lucofao ; ce qui signifie le bois des hêtres[32]. Les historiens et les géographes n'ont pu se mettre d'accord sur la situation du lieu dont il s'agit. Valois avoue franchement ses incertitudes[33] ; Ruinart propose d'abord un village appelé Loixi, qui faisait partie du diocèse de Laon ; puis, il semble croire, comme les historiens lorrains, qu'il peut être ici question du bourg de Li Fou, aujourd'hui compris dans le département des Vosges et très-voisin de la limite de la Haute-Marne[34]. Mais les deux conjectures ne sont pas mieux fondées l'une que l'autre. Tout démontre, en effet, que les armées se rencontrèrent au midi et à peu de distance de Laon ; ce qui exclut formellement Li Fou, et quant à Loixi ou Loizy, que Ruinart propose, sans paraître y tenir beaucoup, ce village est au nord de Laon, et trop près de la ville pour que le récit des historiens soit intelligible[35]. L'abbé le Beuf a le premier reconnu le véritable emplacement de Lucofao, en l'identifiant avec le village de La Fau, qui est situé à trois lieues environ au sud de Laon, un peu à l'ouest de la route conduisant de cette ville à Soissons[36]. Un coup-d'œil jeté sur la carte prouve que Pépin avait, en se postant à Lucofao, choisi une excellente position pour arrêter la marche d'Ebroïn. La Fau est bâti sur une éminence, à l'extrémité d'une vallée arrosée par un gros ruisseau ou une sorte de petite rivière, qui se jette dans l'Aisne un peu au-dessus de Soissons, et qui reçoit elle-même différents ruisseaux coulant dans la direction de l'ouest à l'est. La voie antique suivait bien certainement cette vallée, que parcourt la route moderne, et les Austrasiens occupaient le point où la route s'élève sur les hauteurs qui donnent naissance au cours d'eau principal et à ses affluents. A droite et à gauche de La Fau, dans la direction d'Anizy et de Chavignon, s'étendent de vastes plaines, où de grandes armées pourraient manœuvrer à leur aise.

Les Neustriens et les Bourguignons ne tardèrent pas à se présenter, et soit qu'ils fussent très-supérieurs en nombre, soit qu'Ebroïn, aussi bon général qu'administrateur habile, ait trouvé moyen de tourner la position occupée par Pépin d'Héristal, les Austrasiens éprouvèrent une sanglante défaite[37]. Pépin opéra sa retraite par la vallée de l'Aisne, qui est peu éloignée du champ de bataille ; le maire de Neustrie le poursuivit avec vigueur, quoique sa propre armée eût extrêmement souffert[38], et il ravagea toute cette contrée, dont les habitants avaient probablement accueilli avec empressement les Austrasiens, leurs véritables compatriotes[39].

Cependant, le duc Martin, séparé de son cousin sur le champ de bataille, avait réussi à se réfugier à Laon et semblait disposé à s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité. Ebroïn l'y laissa tranquille pendant quelques jours ; mais, désespérant d'atteindre Pépin et craignant de s'enfoncer dans l'Austrasie, il revint sur ses pas et s'arrêta dans une maison royale nommée Erchrecum. Les historiens ne se sont guère mieux entendus sur ce palais que relativement à Lucofao. Valois le plaçait à Achéry-sur-Oise, près de La Père, au nord-ouest de Laon[40] ; Dom Michel Germain croyait y reconnaître Chéry, village situé à sept lieues au nord-est de cette ville[41] ; enfin, des antiquaires contemporains mettent Erchrecum au camp Saint-Thomas, à cinq lieues au sud-est de Laon, position qui domine le pays circonvoisin, et au pied de laquelle se trouve un village, nommé aujourd'hui Saint-Erme, et qui est appelé Ercli dans un texte du XIIe siècle[42]. Ce lieu répondrait mieux que les deux autres à l'emplacement présumable d'Erchrecum ; mais, d'un côté, il y a bien loin de ce nom à celui d'Ercli ; en second lieu, la ressemblance seule des dénominations ne suffit pas quand il s'agit de déterminer la situation d'un lieu, et il faut encore que les circonstances de l'histoire y conviennent. Cette dernière considération nous porte à préférer l'opinion de l'abbé le Beuf, qui place Erchrecum à Ecry-sur-Aisne, aujourd'hui Asfeld-la-Ville, dans le département des Ardennes[43]. Ce lieu possédait, au IXe siècle, et sans doute bien longtemps auparavant, une maison royale, mentionnée dans les Annales Bertiniani[44] ; il n'est pas éloigné de Laon de plus de sept ou huit lieues ; il est sur la route que Pépin suivit dans sa retraite, et que le maire de Neustrie dut parcourir aussi, en revenant de le poursuivre ; enfin, il était compris dans le diocèse de Reims, dont la cathédrale fournit, selon toutes les apparences, les châsses dont nous allons parler.

Ebroïn, redoutant les longueurs d'un siège, résolut d'employer la ruse à l'égard de Martin. Il lui dépêcha Reolus ou Réole métropolitain de Reims et un autre personnage, nommé Ægilbertus, que divers auteurs ont confondu par erreur avec saint Ægilbertus, évêque de Paris[45], et qui devait être un chorévêque, probablement du diocèse de Laon. Les deux envoyés conférèrent avec Martin et l'engagèrent à aller trouver Ebroïn dans le palais d'Erchrecum, lui promettant toute sûreté pour lui et pour les siens. Comme Martin témoignait des appréhensions bien légitimes, les prélats firent apporter, de Reims sans doute, les châsses des saints, afin de prêter sur elles un serment qui pût rassurer les défenseurs de Laon ; mais Ebroïn eut soin de faire retirer des châsses les reliques qu'elles renfermaient, et dès lors il ne se regarda plus comme lié par les serments de ses envoyés. Martin rendit la place et vint, avec ses compagnons, se mettre entre les mains du maire de Neustrie, qui les fit aussitôt massacrer, violant ainsi, à-la-fois, les lois de l'humanité et celles de la religion[46]. Plusieurs historiens ont longuement disserté sur la question de savoir si Reolus et Ægilbertus devaient partager la responsabilité d'un crime aussi affreux. Le second n'est guère connu dans l'histoire, et on ne peut savoir au juste quel jugement portèrent sur lui ses contemporains. Néanmoins, il est très-vraisemblable que le chorévèque fut trompé par Ebroïnus, comme le métropolitain de Reims le fut bien certainement. Reolus jouit toujours, en effet, d'une réputation intacte, et son église le mit au nombre des saints[47].

Une fois vainqueur et sans inquiétude du côté de l'Austrasie, Ebroïn donna un libre cours à ses vengeances, et ses partisans jugèrent à propos de l'imiter. Quelques-uns d'entr'eux assassinèrent lâchement, le 8 janvier 681, à Laon ou dans les environs, Balduinus, fils de sainte Salaberga[48] ; ils molestèrent la sœur de leur victime, sainte Ansthrudis, qui avait pris, à la mort de Salaberga, le gouvernement du monastère de Laon, et ils allèrent trouver Thierry III et Ebroïn pour les engager à chasser de Laon l'abbesse et ses religieuses, les accusant, selon toutes les probabilités, d'avoir livré la ville à Pépin d'Héristal, leur compatriote. Le roi et le maire, cédant à ces perfides suggestions, se rendirent à Laon et ordonnèrent à sainte Ansthrudis de s'éloigner au plus vite ; mais au moment où les soldats d'Ebroïn forçaient les religieuses à quitter leur monastère, ils aperçurent un globe de feu qui sortait du clocher et s'élevait vers le ciel, et, effrayés d'un pareil prodige, ils firent au maire de Neustrie un rapport, à la suite duquel il abandonna son dessein. Le biographe de sainte Ansthrudis assure que, pendant cette persécution, l'abbesse et ses religieuses furent encouragées par un saint homme (vir boni desiderii), qu'il nomme Agglibertus, et qui ne peut être que le chorévêque dont nous avons parlé précédemment. Elles ne furent pas longtemps tranquilles après le départ d'Ebroïn. Les partisans du maire se croyaient tout permis, et l'un d'eux, le Franc Chariveus, qui avait un démêlé avec sainte Ansthrudis, la poursuivit jusque dans une des églises du monastère et voulut la tuer au pied de l'autel. Peu après, un leude, appelé Ebrohardus, rassembla une troupe de bandits et escalada, pendant la nuit, les murailles de Laon, où il croyait surprendre un de ses ennemis nommé Gislehardus ; il le manqua et s'en prit à sainte Ansthrudis, qu'il accusait d'avoir favorisé l'évasion de ce personnage[49].

Il est possible, du reste, que cet évènement se rattache à la lutte qui continuait, mais avec mollesse, entre les maires de Neustrie et d'Austrasie, et dont le premier ne devait pas voir la fin. Sa tyrannie devenait plus intolérable de jour en jour, et il n'écoutait plus les sages conseils de son épouse Leuthrudis, qui lui avait épargné bien des fautes, et dont la charitable intervention avait, sans doute, contribué nombre de fois à détourner les périls qui le menaçaient. Administrateur intègre, il remarqua de graves irrégularités dans les comptes d'un leude appelé Ermenfridus, dont l'histoire ne nous fait pas connaître les fonctions, mais qui devait être le comte d'une civitas. Il l'apostropha rudement et le menaça de confisquer tous ses biens. Sachant que chez le maire les effets suivaient de près les paroles, le coupable ne perdit pas un instant. Il s'aboucha avec quelques hommes qui avaient, comme lui, tout à craindre de la colère du ministre, et, le dimanche suivant, à la pointe du jour, au moment où Ebroïn sortait de son appartement pour aller à l'office de matines, ils fondirent sur lui et le massacrèrent, avant que ses gardes eussent pu le secourir. Ils prirent aussitôt la fuite, et Ermenfridus, gagnant l'Austrasie, se rendit près de Pépin d'Héristal, auquel il offrit des présents magnifiques, pour en obtenir une hospitalité que le maire d'Austrasie n'était que trop disposé à lui accorder[50].

Cet évènement eut lieu dans les derniers mois de l'année 681. Los prélats et les grands se réunirent immédiatement et élurent pour maire de Neustrie et de Bourgogne un seigneur nommé Waratto ou Warado, qu'un des continuateurs de Frédégaire qualifie de vir inluster, et qui était déjà fort avancé en âge. C'était un homme prudent. Comprenant combien la guerre civile dont la Gaule était le théâtre affaiblissait la monarchie des Francs, il ouvrit des négociations avec Pépin, et les deux maires convinrent d'une trêve, dont la durée était probablement indéterminée. Les conditions n'en sont pas connues. On sait, toutefois, que la Neustrie garda les trois civitates de Reims, de Laon et de Châlons-sur-Marne[51], et que Pépia d'Héristal, qui en définitive était le vaincu, livra des otages[52] et reconnut formellement l'autorité de Thierry Hl. Ce dernier point se trouve établi par trois diplômes royaux. Dans le premier, qui est de la fin de l'année 681 ou du commencement de 682, le roi accorde aux religieux de Saint-Denys l'exemption du teloneum pour tous les transports qu'ils effectuaient en Neustrie, en Bourgogne et en Austrasie — tam in Niustreco, quam in Austrea, vel in Borgundia. Le second diplôme, dont la date est à peu près la même, avait pour but de confirmer les donations faites aux monastères de Stabulaus et de Malmundarium. Enfin, le troisième diplôme, qui est de l'année 683, accordait des immunités considérables à l'abbaye de Novientum ou Ebersrnünster, située en Alsace, et constatait une donation faite par Thierry III pour l'entretien du luminaire de l'église ; et il faut remarquer que le roi, adressant cette pièce au duc Athicus, au comte Adelbertus et à tous les exactores du fisc, parle partout en souverain — ceteris fisci nostri exactoribus, judicibus nostris, etc. — et à des fonctionnaires qui reconnaissaient son autorité[53].

La paix fut malheureusement de courte durée. Waratto avait un fils, nommé Gislemarus, homme ambitieux et entreprenant, qui avait désiré pour lui-même la mairie du palais. Frustré dans ses espérances, il se mit à déclamer contre l'administration de son père, l'accusant d'avoir trahi la Neustrie et la Bourgogne, en traitant avec Pépin d'Héristal, et prétendant que le grand âge de Waratto ne lui permettait plus de tenir d'une main assez ferme les rênes du gouvernement. Il abusa de l'autorité que son père lui laissait pour gagner un grand nombre de personnages puissants ; le vieux maire, voyant grossir l'orage, abdiqua de gré ou de force, et Gislemarus fut élu à sa place, dans le cours de l'année 683. Saint Audanus, métropolitain de Rouen, avait fait de vains efforts pour empêcher cette espèce de révolution de palais, et, quand Gislemarus eut obtenu ce qu'il ambitionnait, le prélat lui prédit que Dieu ne laisserait pas impunie l'ingratitude dont il venait de faire preuve.

Cependant, tout sembla d'abord devoir réussir â Gislemarus, et son autorité fut universellement reconnue en Neustrie et en Bourgogne. Ayant rompu, sous divers prétextes, la trêve conclue avec Pépin, il entra en Austrasie et rencontra l'armée de son adversaire près d'un castrum ou château que l'on appelait alors Namucum, et qui est devenu la ville de Namur[54]. Pépin essuya, pour la seconde fois, une sanglante défaite, et les historiens de cette époque accusent Gislemarus d'avoir, aux dépens de la foi donnée, fait massacrer inhumainement beaucoup de leudes austrasiens qui s'étaient rendus, sous la condition d'avoir la vie sauve.

La victoire des Neustriens ne fut pas néanmoins plus décisive que la première, et Gislemarus mourut si peu de temps après, que l'on regarda cet évènement comme une punition divine. Le vieux Waratto profita de la mort de son fils pour reprendre les fonctions de maire du palais, et il les conserva encore pendant quelques années. Après son décès, qui arriva vers l'année 685, et peut-être seulement en 686, les Neustriens et les Bourguignons lui donnèrent pour successeur un homme de basse naissance, nommé Bertharius, qui devait son élévation et son crédit moins à son talent qu'à ses intrigues. Ce parvenu avait épousé ou épousa seulement alors la fille de Waratto, et la conduite qu'il tint, dès qu'il fut maitre de l'autorité, donna à penser aux gens clairvoyants que la guerre ne tarderait pas à recommencer entre les royaumes Francs[55]. Nous disons recommencer ; car Waratto, redevenu maire du palais, s'était hâté de renouveler la trêve rompue par son fils, et Pépin d'Héristal avait continué à reconnaître nominalement Thierry III comme souverain de toute la monarchie.

Bertharius fournit bientôt aux Austrasiens l'occasion de prendre une éclatante revanche de leurs premières défaites. Elève et admirateur d'Ebroïn, il voulut traiter les Neustriens et les Bourguignons comme des esclaves, et cette prétention les révolta. Rien, d'ailleurs, ne rachetait chez lui la tyrannie qu'il exerçait. Laid et de petite stature, d'un esprit borné, d'une présomption ridicule, d'un emportement à faire trembler, il avait tous les défauts qui peuvent perdre un homme d'état. Les mécontents, ne voyant pas toutefois la possibilité de le renverser sans secours étrangers, jugèrent qu'il était prudent de se retirer en Austrasie. Les principaux de ces transfuges étaient Audramnus, dont la continuation de Frédégaire n'indique pas la qualité, et saint Reolus, métropolitan de Reims ; et le parti que prit ce dignitaire prouve qu'il était complètement innocent du meurtre de Martin, sans quoi il n'aurait osé demander un asile au cousin-germain de sa victime. Les fugitifs retrouvèrent en Austrasie les leudes qui s'y étaient sauvés pendant la mairie d'Ebroïn, et, encouragés par leur nombre, ils prièrent Pépin de commencer la guerre, lui promettant que beaucoup de leurs parents et de leurs amis se déclareraient en sa faveur, dès que les hostilités seraient ouvertes. Le maire d'Austrasie somma d'abord Bertharius de laisser tous les réfugiés retourner chez eux, et de faire droit à leurs justes griefs. Bertharius, loin d'accueillir la demande, répondit que les individus auxquels Pépin s'intéressait n'étaient que des conspirateurs et des révoltés, et que, si on refusait de les lui livrer, il irait les chercher jusqu'au fond de l'Austrasie. La guerre était la conséquence inévitable d'une pareille réponse.

Les hostilités ne commencèrent pas immédiatement, et Pépin, qui voulait frapper un coup décisif, fit tous ses préparatifs avec une sage lenteur. La négociation dont nous venons de parler avait eu lieu en 686, et ce fut seulement vers l'automne de l'année 687 que l'armée austrasienne prit l'offensive. Partant, selon toutes les probabilités, des environs de Trajectum-ad-Mosam, elle suivit la grande voie qui conduisait de cette ville à Bagacum, puis à Camaracum ou Cambray. Il parait que Pépin ne rencontra aucune résistance sérieuse dans toute cette contrée, qui était véritablement le pays des Saliens, et les Austrasiens arrivèrent sur la lisière d'une vaste forêt nommée situa Carbonaria, laquelle les séparait de la vallée de la Somme, où ils s'attendaient à rencontrer l'ennemi. Avant d'aller plus loin, ils s'arrêtèrent, invoquèrent le secours divin, puis, s'engageant dans la forêt, ils la traversèrent sans accident et vinrent camper près d'une villa appelée Textricium (Testry), non loin de l'ancienne capitale des Veromundui, qui était alors bien déchue, et que les Annales Metenses ne qualifient plus que d'oppidum. Textricium se trouve au pied d'une chaîne de collines, sur lesquelles passait la voie romaine, et au midi de la villa coule un gros ruisseau, nommé alors Dalmannio et aujourd'hui Omignon ou Daumignon, qui se jette, un peu à l'ouest, dans la Somme, dont le cours n'est pas éloigné. Pépia attendit l'ennemi dans cette position, qui était très-bien choisie ; car, afin de l'aborder de front, il fallait traverser le ruisseau et gravir les hauteurs qui s'élèvent derrière Textricium, et, pour la tourner, Bertharius aurait été obligé de franchir la Somme, dont les gués étaient probablement gardés par les Austrasiens. Dans cette conjoncture, le meilleur parti que pût prendre le maire de Neustrie était de se couvrir lui-même par le cours de la Somme, et d'attendre que Pépin vînt l'attaquer et essayât de traverser la rivière en présence de l'ennemi, opération toujours fort difficile. Mais Bertharius était trop présomptueux et trop ignorant de l'art de la guerre pour s'arrêter à une pareille détermination, qui l'aurait peut-être sauvé. Il franchit la Somme au sud de Textricium et aborda les Austrasiens. Le résultat n'était pas difficile à prévoir. Après un sanglant combat, l'armée neustrienne s'enfuit, et Bertharius la suivit, ainsi que le roi Thierry III, dont il s'était fait accompagner.

Pépin usa de sa victoire avec modération. Beaucoup de leudes et de soldats neustriens et bourguignons avaient cherché un asile dans les basiliques de deux monastères situés près du champ de bataille[56]. Les deux abbés vinrent intercéder pour ces malheureux, et le maire d'Austrasie leur permit de se retirer librement, après leur avoir fait prêter serment de ne plus porter les armes contre lui. Il s'avança ensuite vers le centre de la Gaule, sans rencontrer d'ennemis. Peu importait à Thierry III quel serait le vainqueur, et Bertharius était trop déconcerté par sa défaite pour être en état de la réparer. Il ne tarda même pas à disparaître de la scène du monde. Sa belle-mère Ansfledis, le voyant malheureux, résolut de relever sa propre fortune et celle de sa fille, en débarrassant Pépin d'un ennemi qui pouvait encore lui causer quelque ombrage. A son instigation, plusieurs individus, auxquels Bertharius avait donné toute sa confiance, le saisirent au moment où il s'y attendait le moins et le massacrèrent. Thierry III se trouva trop heureux de voir que Pépin était toujours disposé à le reconnaître comme souverain des trois royaumes, et la paix fut de la sorte complètement rétablie[57].

Politique aussi avisé qu'il était général habile, le maire d'Austrasie comprit que son ouvrage serait bien fragile, s'il ne ménageait extrêmement les Neustriens et les Bourguignons. En conséquence, il pardonna à tous ceux qui avaient montré le plus d'acharnement contre lui ; il fit épouser à Drogon — Drogo ou Drogus ou Drocus —, son fils aîné, Adalthrudis veuve de Bertharius[58], et au lieu de donner à ce jeune homme les fonctions de maire du palais, comme on s'y attendait probablement, il les confia à un neustrien nommé Nordobercthus ou Nortbertus, homme d'âge et d'expérience, sur le dévouement duquel il pouvait compter. Ce ne fut que sept ou huit ans plus tard, et après la mort de Nortbertus arrivée en 695, qu'il nomma son second fils Grimoald maire de Neustrie et de Bourgogne[59] ; et il n'avait rien négligé pour le former à la pratique des affaires et le rendre digne du haut emploi auquel il projetait de l'appeler[60].

Pépin d'Héristal réunit de nouveau à l'Austrasie les diocèses de Reims, de Laon et de Châlons-sur-Marne, qui en avaient été détachés par Ebroïn. Ces trois diocèses formaient autrefois le ducatus Campaniœ. Pépin le rétablit et en confia l'administration, avec le titre de duc, à son fils aîné Drogon[61], auquel il destinait, sans doute, la mairie d'Austrasie, comme il réservait celle de Neustrie et de Bourgogne à Grimoald. Il veilla, en même temps, mais sans affectation, à ce que les dignités ecclésiastiques, ou du moins les évêchés les plus importants fussent donnés soit à des membres de sa famille, soit à des personnages dont il était parfaitement sûr. Saint Chlodulfus, son oncle, occupait toujours le siège épiscopal de Metz. Il mourut seulement en 690, et, après deux évêques sur lesquels on ne possède aucun détail, Pépin fit élire un prêtre aquitain, nommé Sigibaldus ou Sigisbaldus, qui était un de ses hommes de confiance[62]. L'évêque de Verdun était Armonius, parent de Pépin, et ce prélat eut pour successeur son neveu Agrebertus. Nous voyons, à la même époque, sur le siège métropolitain de Reims saint Rigobertus, qui jouissait également de l'amitié du maire, et sur le siège de Rouen Grippo ou Griffo, que nous jugeons avoir appartenu à la famille de Pépin, dans laquelle le nom de Griffo fut porté par plusieurs personnes.

Quant à lui-même, Pépin d'Héristal ne prit ordinairement d'autre titre que celui de maire du palais d'Austrasie. C'est le seul que lui donnent les diplômes, dans lesquels surtout on doit chercher les véritables termes employés par l'administration. Adhela, fille de Dagobert II, qualifie Pépin de major de-mus dans son diplôme pour la fondation de l'abbaye de Palatiolum[63], et il est nommé de même dans un privilegium de l'évêque de Châlons Bertandus et dans un placitum de l'année 697[64]. Parfois cependant, il emploie le titre d'inluster vir et une fois celui de dux, auquel il avait droit[65]. Les historiens et les hagiographes ne sont pas moins explicites. Le biographe de saint Bonitus, entr'autres, appelle Pépin d'Héristal major domus[66], et on pourrait citer plusieurs passages analogues. On en trouve également où le titre de princeps est donné à Pépin, et où le mot principatus désigne son autorité[67] ; mais il ne faut pas attacher ici aux expressions principatus et princeps le sens qu'elles avaient ordinairement au VIe siècle, et même quelquefois au VIIe. Cela est si vrai que le biographe de saint Ansbertus, qui emploie le mot princeps, se sert ailleurs des termes prœfectoria administratio, lesquels expliquent parfaitement sa pensée[68] ; et il en est de même du mot exarchatus, que l'on rencontre dans la chronique de Fontenelle[69].

Pépin d'Héristal, loin d'affecter les dehors du pouvoir suprême qu'il exerçait en réalité, conserva toujours soigneusement à l'égard des rois les formes précédemment usitées. Il traita Thierry III avec le plus grand respect[70], et il lui fit épouser une femme appelée Doda, qui devait être une parente du maire, et peut-être même sa sœur[71] ; car l'aïeule paternelle de Pépin se nommait Doda, et on donnait fort souvent à la petite-fille le nom de son aïeule. Thierry III étant mort en 691, le maire du palais lui substitua immédiatement Clovis III ou Clotaire[72], que Thierry avait eu de sa première femme, appelée Chrothildis ou Clotilde ; Clovis, étant mort lui-même au mois de mars 695, eut pour successeur son frère germain Childebert III, qui régna jusqu'au 14 avril 711, et Dagobert III, fils de ce dernier, occupa ensuite le trône du 14 avril 711 au 24 juin 715[73]. Ces quatre princes résidaient ordinairement en Neustrie, dans les palais de Mamaccas, de Clippiacum, de Compendium, et ailleurs encore ; et on lit dans tous les abrégés d'histoire de France qu'ils n'en sortaient guère que pour se promener au milieu des campagnes, montés sur un de ces chars que l'on nommait basternœ, et qui étaient, dit-on, réservés aux femmes, quoiqu'un passage de Symmaque prouve que les hommes s'en servaient également[74]. Cependant, les derniers mérovingiens venaient aussi parfois habiter les maisons royales de l'Austrasie, et nous verrons plus tard que Thierry IV se trouvait en 727 dans le palais de Gondreville (Gundulfi villa), situé, comme on sait, non loin de la ville de Toul. Du reste, absents comme présents, les rois figuraient toujours sur les diplômes, que l'on continuait à dater des années de leur règne en Austrasie, aussi bien qu'en Neustrie et en Bourgogne. Ainsi, nous avons 1° un privilegium de Bertandus évêque de Châlons-sur-Marne, privilegium rédigé à Reims et daté du 15 février, la seconde année du glorieux roi Clovis[75] ; 2° un diplôme du même roi approuvant un échange fait autrefois entre Childéric II et les abbayes de Stabulaus et de Malmundarium[76] ; 3° le testament d'Irmina, abbesse du monastère des Horrea (à Trèves), lequel est daté de la quatrième année du règne de Childebert III[77] ; un diplôme de cette abbesse pour le monastère d'Epternacum ou Epternach, daté de la cinquième année du même roi[78] ; 5°, 6° et 7° trois diplômes de Pépin d'Héristal et de son épouse Plecthrudis pour les abbayes de Saint-Vanne et d'Epternach, et datés le premier de la septième, le second et le troisième de la douzième année du même règne[79] ; 8° un diplôme émanant du vir inluster Hedenus, rédigé dans le castellum de Virteburh (Würtzbourg), en Thuringe, et daté de la dixième année[80] ; 9° un diplôme d'Irmina, fille de Dagobert II, de la même année[81] ; 10° un diplôme de Ludwinus métropolitain de Trèves, portant la date de la douzième année[82] ; 11° 'un échange entre le comte Wulfoad et Sigibaldus évêque de Metz, daté de la quatorzième année de Childebert III[83] ; 12° une donation faite à saint Willibrord, la quinzième année de ce prince, par un leude appelé Ængelbertus[84] ; 13°, 14°, 15° et 16° quatre diplômes, dont trois de différents particuliers et un de Pépin lui-même, datés des première, seconde et quatrième années de Dagobert III[85] ; et enfin 17° un diplôme de Charles Martel, mentionnant une donation faite à Pépin d'Héristal par Childebert III d'un domaine situé dans la Frise, c'est-à-dire dans une dépendance de l'Austrasie[86].

Cette énumération, que l'on a, sans doute, trouvée un peu longue, nous a paru nécessaire pour démontrer, d'une manière péremptoire, que Thierry III et ses successeurs furent reconnus en Austrasie tant que vécut Pépin d'Héristal. Néanmoins, en respectant les anciennes formes du gouvernement, le maire du palais s'était réservé toute l'autorité, et il en usait avec ménagements, mais sans tergiversations. Quoiqu'il affectât de se donner pour l'héritier et le successeur des saints, et comme le véritable défenseur de l'Eglise et de ses droits, ainsi que le prouve le discours qu'il adressa à son armée, avant la bataille de Textricium[87], il ne craignait pas de maltraiter, lorsqu'il croyait avoir à s'en plaindre, les ecclésiastiques les plus élevés en dignité ; et c'est ainsi qu'il arracha de son siège épiscopal et qu'il envoya en exil saint Ansbertus, métropolitain de Rouen, victime d'une dénonciation calomnieuse[88].

Pépin ne demeura en Neustrie que le temps strictement nécessaire pour réorganiser l'administration, et dès l'année 688 il était de retour en Austrasie, où sa présence était devenue indispensable[89]. En effet, le duc ou chef des Frisons avait profité de l'absence de Pépin et de l'armée austrasienne pour franchir le Rhin inférieur et pour faire des courses dans les contrées voisines. Le maire du palais résolut aussitôt de réprimer de pareils désordres et de réunir le pays des Frisons au royaume d'Austrasie. Mais, pour bien comprendre ce qui nous reste à dire, il faut jeter un coup-d'œil sur le théâtre de la guerre. En s'approchant de la mer du nord, et après avoir dépassé les anciens postes militaires nommés Colonia Trajana et Quadriburgium, le Rhin, qui coule jusque-là dans la direction du nord-ouest, tourne brusquement à l'ouest. Il se divisait à cette époque, et il se divise même encore, malgré les changements survenus depuis, en trois bras principaux. Les deux bras méridionaux enfermaient entr'eux une sorte d'île longue et étroite, que l'on appelait l'île des Bataves (insula Batavorum) ; et le troisième bras, plus connu sous la dénomination de Fossa Drusiana, parce qu'il avait été creusé ou du moins rectifié par Drusus, beau-fils d'Auguste, courait au nord-nord-ouest et se jetait dans le vaste lac Flevo ou Flevus, qui communiquait avec l'océan. Ce bras du Rhin portait aussi le nom de Sala, et nous avons vu que la tribu des Saliens en avait habité les rives pendant un certain nombre d'années. La configuration générale de tout le pays était alors bien différente de ce qu'elle est aujourd'hui, et une côte basse et marécageuse, maintenant couverte par les flots, s'étendait assez loin vers l'ouest et vers le nord. Cette contrée avait été soumise momentanément par les Romains ; mais elle avait si peu de valeur, qu'ils n'avaient pas fait de grands efforts pour la conserver, et ils s'étaient bornés à garder soigneusement l'ile des Bataves, dans laquelle ils avaient établi une multitude de postes militaires chargés d'interdire le passage du fleuve. Le reste du pays jusque vers l'embouchure du Weser était occupé par un petit peuple de race germanique, livré au paganisme et d'une humeur indomptable et féroce. Ces barbares, qui avaient pris la place des Saliens, se nommaient Frisii[90], Frisones, Frisiones[91], Fresiones[92], Fresones[93], Frixones et Frigones[94]. Ils profitèrent habilement des troubles qui agitèrent plusieurs fois la monarchie des Francs, pour gagner du terrain vers le midi. Ils envahirent l'ile des Bataves, franchirent le bras le plus méridional du Rhin et s'établirent dans le voisinage de l'Escaut[95]. Les fréquentes relations qu'ils eurent avec les Francs et les Gallo-Romains, pendant le VIe siècle et la première moitié du VIIe, n'avaient produit que peu de changements dans leurs mœurs. Ils étaient restés païens, et le biographe de saint Wulframnus assure même qu'ils sacrifiaient encore à leurs dieux des enfants désignés par le sort[96]. Cependant, l'ancienne population gallo-romaine n'avait pas quitté- le pays, et ce qui le prouve, c'est que plusieurs des lieux mentionnés dans les itinéraires anciens existent encore, et que leurs noms ont subi peu d'altérations. Batavodurum ou Dorestatum s'appelle maintenant Batenburg et Duerstedt, Forum Hadriani Foorburg (on écrit Voorburg), Flevium ou Flevum castrum Delft, Tablœ Albias, Wadu Wageningen., Trajectum-ad-Rhenum Utrecht, Lugdunum Batavorum Leyde, etc. Quelques-uns de ces lieux sont désignés dans les monuments historiques du VIIe siècle sous leurs noms antiques ; et, sans parler des renseignements fournis par le géographe de Ravenne, dont l'autorité se réduit à peu de chose, nous rencontrons le castrum Dorestatum dans la continuation de Frédégaire[97], et Trajectum-ad-Rhenum dans d'autres écrits un peu plus récents.

Le voisinage des Frisons inquiétait les rois Francs, et on avait fait différentes tentatives, dans le cours du Vile siècle, pour tes convertir et les introduire dans la grande société chrétienne. Saint Chunibertus, évêque ou métropolitain de Cologne, entretenait des missionnaires dans le pays de ces barbares, et il avait même obtenu du roi Dagobert Ier la cession du castrum de Trajectum-ad-Rhenum, que les Francs occupaient encore, pour en faire un lieu de refuge à l'usage des ouvriers évangéliques[98]. Sous le règne de Dagobert II, saint Witfridus, métropolitain d'Eboracum, ayant été contraint de séjourner quelque temps chez les Frisons, leur annonça la parole de Dieu, et, avec la permission et même la protection de leur duc Algisus ou Aldgelsus, il essaya d'organiser chez eux un commencement d'église ; mais son départ remit tout en question, et les progrès du christianisme furent lents et presqu'insensibles[99].

Sous le rapport politique, les Frisons reconnaissaient nominalement la suprématie des rois d'Austrasie, qui avaient conservé deux ou trois forteresses dans le pays ; et il est vraisemblable que, en temps de guerre, on en tirait, en le payant bien, un contingent considérable. Les choses seraient peut-être restées longtemps encore sur un pareil pied sans l'agression que nous avons rapportée plus haut. Pépin d'Héristal comprit alors la nécessité de ne pas laisser à la porte de l'Austrasie, et même en-deçà du Rhin, une peuplade païenne et belliqueuse, qui pouvait, dans certains moments, causer des embarras peut-être inextricables. Il résolut de reprendre l'œuvre inachevée des empereurs romains et de dompter définitivement les nations germaniques, dont la présence était pour la Gaule une menace perpétuelle ; mais, avant de terminer cette tâche immense dans les plaines de la Germanie septentrionale, il fallait ressaisir, d'une manière assurée, les deux grandes lignes militaires du Rhin et du Danube, et ne laisser aucun ennemi ni sur la rive gauche du premier, ni sur la rive droite du second. Pépin comprit de plus, et ses successeurs le virent comme lui, que la conquête serait toujours contestée et éphémère tant que l'on n'opérerait pas un changement radical dans les idées et les mœurs des Germains. Pépin et ses descendants résolurent donc d'employer à-la-fois les armes et la religion et d'implanter le christianisme dans les pays qu'ils auraient subjugués.

La première campagne de Pépin contre les Frisons s'ouvrit au printemps de l'année 689. Le duc Algisus ou Aidgelsus, homme d'une humeur pacifique, était mort depuis plusieurs années, et Radbodus, qui avait pris sa place, était aussi ambitieux que peu capable. Les Austrasiens, victorieux dans toutes les rencontres, et notamment dans un combat livré près de Dorestatum, eurent bientôt forcé les Barbares à évacuer le pays situé au midi de l'île des Bataves, plus cette lie elle-même, et à se retirer dans la contrée qui s'étend au nord et au nord-est jusqu'au Weser, et que l'on connaissait déjà sous les noms de Freis[100], de Frisia et de Fresia[101]. Radbodus, déconcerté par la vigueur de l'attaque, demanda la paix et l'obtint aux conditions suivantes : reconnaissance de la suprématie du roi des Francs, paiement d'un tribut, abandon de l'île des Bataves et des cantons situés au midi du Rhin, et liberté absolue pour les missionnaires chrétiens[102].

Pépin revint en Austrasie, chargé des dépouilles de la Frise, et expédia aussitôt les ordres nécessaires pour que l'Evangile fût annoncé partout. Comme on craignait, et non sans raison, que les prêtres Francs et Gallo-Romains ne fussent pris pour des espions et mal reçus, le maire d'Austrasie fit venir de l'île de Bretagne douze moines de l'abbaye de Ripon (monasterium Ripense) et leur confia la tâche difficile de convertir les Frisons. Il leur assigna pour résidence la forteresse de Wultaburg, située près de Trajectum-ad-Rhenum, et leur donna pour chef l'un d'entr'eux, nommé Willibrordus. Cet homme illustre, fils de l'anglo-saxon Wlgis, était né dans le petit royaume de Northumberland. II avait appris, dès son enfance, ce que l'on enseignait dans les écoles de sa patrie, et il possédait tous les talents et toutes les vertus nécessaires au fondateur d'une église nouvelle. Pépin le fit aider, pendant quelque temps, par saint Wulframnus, métropolitain de Sens, que son zèle conduisit dans la Frise, et que le maire n'était peut-être pas fâché de donner pour surveillant aux missionnaires anglo-saxons, dont il ne connaissait pas encore tout le mérite. Leurs prédications et, celle de saint Wulframnus parurent d'abord avoir an très-grand succès. Ils s'attachèrent à extirper l'exécrable coutume des sacrifices humains, et s'ils ne parvinrent pas à la détruire complètement, ils en rendirent au moins l'anéantissement prochain et infaillible. Le biographe de saint Wulframnus rapporte que le saint prélat réussit à délivrer plusieurs enfants que le sort avait désignés pour périr sur les autels des faux dieux, et notamment un jeune garçon, appelé Ovo, qui fut conduit dans l'abbaye de Fontenelle. Il y embrassa la vie monastique, devint un prodige de science pour l'époque et fournit au biographe lui-même beaucoup de renseignements utiles. Les Frisons se faisaient baptiser en grand nombre, et le duc Radbodus permit d'administrer le sacrement à un de ses fils, qui mourut peu après. Il ne semblait pas éloigné lui-même d'embrasser la religion chrétienne, et saint Wulframnus, redoublant d'efforts, le détermina enfin à recevoir le baptême. On fit tous les préparatifs de la cérémonie. Comme on baptisait encore quelquefois par immersion, Radbodus s'était dépouillé de ses vêtements et avait déjà une des jambes dans la cuve baptismale, lorsqu'il s'avisa de demander au prélat si les Frisons et leurs ducs qui étaient morts païens n'entreraient jamais dans le royaume des vieux. Saint Wulframnus lui répondit qu'ils ne pouvaient être sauvés, et il insista sur ce point afin d'achever de persuader Radbodus ; mais son discours produisit un effet tout contraire à celui qu'il espérait, et le duc, retirant su jambe de l'eau, s'écria qu'il ne voulait pas être séparé de ses ancêtres, et qu'il préférait leur compagnie à celle des misérables auxquels les missionnaires donnaient le titre d'élus[103].

Saint Wulframnus, découragé, retourna dans son diocèse, et saint Willibrordus lui-même, voyant que l'obstination de Radbodus paralysait son ministère, s'éloigna momentanément et alla prêcher l'Evangile chez les tribus scandinaves qui habitaient le Danemark[104]. Les Frisons, honteux d'avoir été vaincus par les Austrasiens, n'attendaient qu'une occasion favorable pour prendre leur revanche, et, en 695[105], leur duc refusa formellement de payer le tribut auquel il était assujetti. Pépin le vainquit de nouveau, le contraignit à exécuter les clauses du premier traité et fit revenir saint Willibrordus, qui se remit à l'œuvre avec courage. Il ne parvint pas cependant à convertir Radbodus, qui, tout le reste de sa vie, entretint avec soin les espérances des missionnaires, mais ne consentit jamais à embrasser le christianisme.

Ce fut peu de temps après son retour dans la Frise, ou même d'y aller de nouveau, que saint Willibrordus se rendit à Rome pour la première fois, sous les auspices de Pépin d'Héristal. Sergius Ier, qui occupait alors la chaire de saint Pierre, accueillit le missionnaire avec la plus grande faveur, érigea en évêché la ville de Trajectum-ad-Rhenum, et comprit dans le nouveau diocèse toutes les terres que Willibrordus et ses compagnons pourraient conquérir à la foi, jusqu'aux limites de la Scandinavie et jusqu'aux plages de la mer du nord. Willibrordus fut sacré évêque de Trajectum ; il y construisit une cathédrale, qu'il dédia au Sauveur[106], et son zèle fut enfin récompensé par des conversions nombreuses et sincères. Avant de porter l'Evangile aux extrémités de son diocèse, il acheva de convertir et d'organiser les cantons situés au sud du Rhin et l'île des Bataves. Il divisa tout ce territoire en une certaine quantité de paroisses (congregationes), construisit une basilique dans chacune d'elles, chargea de leur administration des ecclésiastiques sur lesquels il pouvait compter ; puis, rassuré de ce côté, il s'avança vers le nord de son diocèse. Il réussit, dans plusieurs lieux, mais non sans courir de grands dangers, à détruire les idoles et à renverser les bois sacrés. Il pénétra jusqu'à l'île de Fositeland, où se trouvait le principal sanctuaire des Frisons, et il fonda, à la limite de leur pays, sur le bord même du Wéser, le monastère de Werden, qui devint, en quelque sorte, le refuge des missionnaires épars dans ces contrées lointaines. Quant à lui-même, il ne cessait de parcourir son vaste diocèse, et les diplômes contemporains nous le montrent tantôt à Trajectum-ad-Rhenum[107], tantôt dans un lieu nommé alors Rinharim et aujourd'hui Kindern[108], tantôt dans un autre lieu appelé Baclaos[109].

Saint Willibrordus retourna à Rome, pour rendre compte au souverain-pontife de ses travaux et de ses succès, et le pape Sergius Ier, qui vivait encore, lui donna des pouvoirs égaux à ceux que saint Grégoire-le-Grand avait accordés au moine Augustin, le décora du pallium et par conséquent du titre d'archevêque[110], et changea son nom de Willibrordus en celui de Clemens, qui faisait allusion à la douceur et à la mansuétude de l'apôtre des Frisons. Les noms de plusieurs des ecclésiastiques qui l'aidèrent dans l'accomplissement de sa tâche sont encore connus, et nous rappellerons le prêtre Suitbertus, le diacre Adalbertus, qui est encore le patron de la ville d'Egmont, et surtout l'anglo-saxon Winfried, plus connu sous le nom de saint Boniface. Saint Willibrordus, qui appréciait ses talents et ses vertus, voulut le sacrer évêque et le prendre pour coadjuteur. Mais, à la première ouverture que l'archevêque lui fit de ce projet, Winfried le quitta précipitamment et se dirigea vers les forêts de la Thuringe[111].

Saint Willibrordus trouva aussi quelques aides chez les Frisons convertis. Un seigneur nommé Guntherus, qui habitait l'île des Bataves, donna à l'archevêque des domaines assez vastes, dont les revenus furent affectés à l'entretien des prêtres attachés aux paroisses nouvelles ; et un autre leude, appelé Herelæfus, construisit à Baclaos une basilique, à laquelle il assura une dotation considérable[112]. Ces seigneurs ne furent pas les seuls à témoigner leur générosité, et nous avons encore plusieurs diplômes relatifs à des donations faites à l'apôtre des Frisons. Un seigneur appelé Ængibaldus lui offrit ce qu'il possédait dans la villa de Waderlœ[113], et Ængelbertus lui céda des terres à Alfheim dans la Toxandria[114] ; Bertilendis, religieuse de Chelles ou Cala, lui donna tout ce que sa mère avait eu dans le même pays, et l'on voit, dans le diplôme, que ces biens n'étaient pas sans valeur[115] ; le moine Ansbaldus, frère de Bertilendis, ne fut pas moins généreux, et il se dépouilla de son avoir en faveur de l'église de Trajectum-ad-Rhenum[116]. Plus tard, Ængelbertus fit une nouvelle donation à saint Willibrordus[117]. Sa munificence fut imitée parie comte Ebroïnus, lequel abandonna au saint prélat un domaine à Rinbarim[118], et par un seigneur nommé Robinets et son épouse Bebelina, qui lui cédèrent une basilique, dédiée à saint Pierre et à saint Paul et construite dans le vicus d'Antwerpum ou d'Anvers[119], particularité qui sous apprend que la partie nord-ouest du diocèse de Trajectum-ad-Mosam ou de la civitas des Tungri en avait été détachée pour être comprise dans le nouveau diocèse de Trajectum-ad-Rhenum ou d'Utrecht[120]. Enfin, Pépin d'Héristal et Charles Martel ne voulurent pas rester au-dessous de simples particuliers le premier donna à saint Willibrordus le monastère de Swestre — Swestra, Suestra, monasterium Suestrense ou Swestrense —, qui était sa propriété particulière[121], et le second plusieurs domaines, entr'autres une villa nommée Eliste[122].

Grâce à tant de travaux et de sacrifices, les sauvages contrées habitées par les Frisons finirent par changer de face. Le maire d'Austrasie continuait à entretenir des garnisons dans le castrum de Trajectum, dans celui de Fethna[123] et dans quelques autres lieux, pour tenir en respect le duc Radbodus et les païens opiniâtres, auquel le nouvel ordre de choses déplaisait fort ; mais la paix régnait généralement, et on voyait, de tous côtés, élever des basiliques, organiser des congregationes ou paroisses et mettre les terres en culture. Quelques-uns des diplômes par nous cités démontrent que, dans nombre de lieus, et principalement dans le voisinage des anciens vici gallo-romains, les terres étaient mises en valeur avec beaucoup de soin ; que les villœ se multipliaient, et que les forêts elles-mêmes étaient gardées et exploitées comme dans un pays civilisé depuis longtemps[124].

Non content de toutes les mesures qu'il avait prises pour rattacher définitivement les Frisons à la monarchie des Francs, Pépin d'Héristal voulut que le duc Radbodus eût personnellement intérêt à ne jamais rompre la paix. Ce personnage avait une fille, nommée Theodesinda, qui avait reçu le baptême. Pépia la fit épouser à son second fils, Grimoald, qui exerçait alors les fonctions de maire de Neustrie et de Bourgogne. Quant à lui-même, il s'établit dans le palais de Cologne, afin de surveiller de plus près tous les mouvements des Frisons et des Germains ; imitant en cela l'exemple de plusieurs empereurs, qui avaient, dans le même but, fixé leur résidence à Trèves, et quelquefois même à Colonia Agrippina. Parfois cependant, il quittait cette ville, pour aller se livrer au plaisir de la chasse et de la pêche dans les villœ de Jupila (ou Jopilum et même Jobii villa, Jupile) et d'Heristallium (ou Haristallium, Héristal), dont il aimait tellement le séjour, qu'il a même reçu pour surnom le nom de cette dernière. Mais comme ces deux villœ étaient dans la vallée de la Meuse, aux environs de Liège, il pouvait encore de là avoir l'œil sur ce qui se passait au-delà du Rhin. Une pareille précaution n'était pas inutile. Les Germains, réveillés, en quelque sorte, par les guerres civiles dont l'Austrasie venait d'être le théâtre, avaient conçu l'espérance de recouvrer leur ancienne liberté, et la double défaite des Frisons n'avait pas suffi pour calmer cette fièvre d'indépendance. Ils alléguaient, d'ailleurs, pour colorer leur révolte, qu'ils avaient juré d'obéir aux descendants de Clovis, et non à Pépin d'Héristal, qu'ils ne connaissaient pas[125]. Les plus animés étaient les Alamanni. Voisins immédiats de l'Austrasie et de la Bourgogne, puisqu'ils occupaient l'ancienne Vindélicie et la Rhétie, ils avaient subi, depuis bien longtemps, la suprématie des rois mérovingiens, et ils obéissaient à des ducs, à qui il fallait une investiture, ou du moins une reconnaissance. Quelques-uns de ces ducs jouèrent même un rôle dans les affaires intérieures de l'Austrasie et de la Bourgogne, et nous avons parlé, à différentes reprises, de Leutharis et de Buccelinus, dont nous avons raconté les expéditions en Italie[126] ; de Leudefridus, lequel conspira contre Childebert Ier ; d'Uncilenus, qui le remplaça et finit malheureusement[127] ; de Chrodobertus, contemporain de Dagobert Ier[128] ; de Leutharis II, qui assassina Otto maire d'Austrasie[129], et de Guntzo dont Sigisbert IV voulut épouser la fille[130]. Il parait que Guntzo eut pour successeurs Berchtoldus, dont le règne fut très-court ; puis Gothefridus, lequel profita des troubles qui suivirent la mort de Sigisbert IV pour se rendre à peu près indépendant. Ce serait alors, d'après Schœpflin, que l'on aurait détaché du duché d'Alamannia les portions de la Germania Prima qui y avaient été annexées, et que l'on aurait constitué le duché d'Alasatia[131], dont le premier duc serait Gundonius, mentionné, ainsi que son successeur Athicus ou Bonifacius, dans la vie de saint Germain, abbé de Grandval[132] ; mais il est possible que la création de ce duché soit plus ancienne.

Gothefridus était trop habile pour en venir à une rupture ouverte avec les rois d'Austrasie. Une longue habitude avait un peu formé les Alamanni à la soumission ; ils avaient fini par embrasser tous le christianisme[133] ; la civilisation faisait chez eux quelques progrès, et leur duc se contentait de ne pas obéir quand l'obéissance pouvait le contrarier. Les choses étaient dans cette situation, lorsque Gothefridus mourut en 708, après un règne très-long. Les Alamanni lui donnèrent aussitôt pour remplaçant Wilicharius, dont on ignore les relations de parenté avec Gothefridus. On pourrait, à la rigueur, soutenir que c'était un de ses fils ; néanmoins, d'après certaines probabilités, il n'appartenait pas à la famille du défunt. Wilicharius, qui n'était pas aussi prudent que son prédécesseur, méprisa ouvertement l'autorité du roi des Francs, et les choses en vinrent au point que Pépin ne crut pas pouvoir tolérer plus longtemps une semblable rébellion. En 709, il marcha contre les Alamanni et leur fit essuyer une défaite. La guerre se termina vers la fin de l'année, sans doute après leur soumission apparente ; mais les hostilités recommencèrent en 742. Le résultat fut également favorable à Pépin, et, malgré la pénurie des documents historiques, on croit entrevoir qu'il força Wilicharius à résigner ses fonctions, et qu'il lui donna pour successeur Theodebaldus, fils de Gothefridus, lequel promit, selon toutes les apparences, de rester fidèle au roi des Francs[134].

Cette guerre terminée, la paix régna pendant quelque temps dans les Gaules et la Germanie, et bien que Pépin d'Héristal affectât de respecter la royauté mérovingienne et les anciennes formes de l'administration, il était regardé comme le véritable arbitre du partage d'Occident. Les rois lombards et les califes lui envoyèrent des ambassades, qu'il ne reçut que comme maire du palais, et ce fut également en celte qualité qu'il traita plusieurs fois avec les empereurs, Grèce à une longue tranquillité, à peine troublée par les expéditions qu'il entreprit au dehors contre les Frisons et les Alamanni, les plaies que la guerre civile et une administration tyrannique avaient faites à la Gaule se cicatrisèrent, et jamais la monarchie mérovingienne n'avait paru plus florissante que dans les premières années du VIIIe siècle[135].

Mais Dieu n'accorda pas à Pépin d'Héristal la consolation de finir avec la pensée que la puissance resterait acquise à sa famille. Son fils aîné Drogon mourut, en 708, d'une fièvre maligne et fut inhumé, à Metz, dans l'abbaye des Saints-Apôtres, que l'on commençait à désigner plus habituellement sous le vocable de son bisaïeul saint Araulfus[136]. Il laissait deux ou plusieurs fils, qui sont mentionnés dans un diplôme de Pépin et de Plectrude, de l'année 794[137], et nommés dans un autre diplôme, dont l'authenticité a été contestée vainement[138], et par lequel Hugo et Arnulfus fils de Drogon, ainsi que deux personnages appelés Pipinus et Gothefridus, et qui paraissent 'être leurs frères, donnèrent, en juin 715, le domaine de Vigiacum ou Vigy à l'abbaye de Saint-Arnoul[139]. Hugo, l'aîné de ces enfants, avait été élevé par son aïeule maternelle Ansfledis, qui lui inspira, dit-on, le mépris des biens de ce monde, qu'elle ne dédaignait cependant pas elle-même[140]. Il entra plus tard dans les ordres sacrés, distribua aux églises et aux pauvres tout ce qui lui appartenait et fut placé sur le siège métropolitain de Rouen, vers l'année 720, après la mort de Grippa ou Griffo, qui devait être son parent, ainsi que nous l'avons remarqué[141].

Pépin reporta : toutes ses affections sur son second fils Grimoald, maire de Neustrie et de Bourgogne. Il avait épousé Theodesinda fille de Radbodus duc des Frisons ; mais il n'en avait pas d'enfants, et, malgré l'éloge que l'un des continuateurs de Frédégaire[142] et l'auteur du Gesta regum Francorum[143] font de ses vertus et de sa piété, il entretenait une concubine, qui lui donna au moins deux fils[144], bien que l'histoire n'ait conservé que le nom du seul Theodoaldus. Nous disons que ces enfants ne devaient pas le jour à une femme légitime 1° parce que les deux écrivains cités, qui ne laissent échapper aucune occasion de flatter les Carlovingiens, auraient bien certainement employé le mot uxor, au lieu de celui de concubina, si Grimoald eût contracté avec la femme dont il s'agit un mariage régulier, quoique dépourvu d'effets civils, en un mot une union analogue à celle que les Romains désignaient, à la vérité, sous le nom de concubinatus ; 2° parce que l'on ne dit nulle part que Theodesinda fût morte peu de temps après avoir épousé Grimoald, c'est-à-dire au plus tard en 707, et que l'existence de celte princesse n'aurait jamais permis au maire de Neustrie de contracter avec une autre femme un mariage quelconque, solennel ou non.

Toutes les espérances de Pépin reposaient donc sur Grimoald et sur un enfant illégitime ; car nous verrons plus loin que les fils de Drogon se trouvèrent, on ne sait trop pourquoi, privés, sinon de la succession de leur aïeul, au moins de toute participation à l'autorité. Mais, pour bien comprendre ce qui nous reste à dire, il est nécessaire de parler ici d'un sujet que nous n'avons pas encore abordé : le mariage ou les mariages de Pépin d'Héristal. Le maire d'Austrasie avait épousé, à une date inconnue, Plecthrudis ou Plectrude fille d'un seigneur nommé Hugobertus[145], qui est, du reste, parfaitement inconnu. C'était une femme de mérite, et elle avait donné à Pépin deux fils : Drogon et Grimoald. Pépin finit toutefois par céder à la passion qu'il éprouvait pour Alpheida ou Alpaïde, sœur d'un personnage appelé Dodo, qui était domesticus ou intendant des grands domaines que Pépin d'Héristal possédait aux environs de Liège et de Trajectum-ad-Mosam. Il n'est pas aisé de savoir à quelle époque commencèrent leurs relations ; mais elles doivent dater au moins de l'année 683, puisque Charles[146] Martel, qui en fut le premier fruit, avait trente ans à la mort de son père arrivée en 714. Il n'est guère plus facile de déterminer sous quel titre Pépin retint cette femme près de lui. Les uns n'ont voulu voir dans Alpaïde qu'une simple concubine. D'autres, au contraire, ont prétendu, sans vouloir le justifier, que le maire d'Austrasie avait, sous un prétexte plus ou moins plausible, fait prononcer la nullité de son mariage avec Plectrude, et qu'il avait contracté avec sa rivale de justes noces — justœ nuptiœ, pour employer les termes du droit romain — ; et ces écrivains s'appuient, pour soutenir leur opinion, sur un passage de la continuation de Frédégaire[147] et sur un passage du Gesta regum Francorum[148], dans lesquels Alpaïde est qualifiée d'uxor et placée exactement sur la même ligne que Plectrude. Mais on peut objecter que les auteurs de ces deux écrits sont des créatures et des flatteurs des Carlovingiens, et qu'ils ont bien pu décerner indûment le titre d'uxor à Alpaïde, afin de dissimuler l'origine illégitime de leurs protecteurs.

D'après certains historiens, Pépin d'Héristal eut plusieurs enfants d'Alpaïde ; toutefois, l'histoire n'en nomme que deux : Charles Martel et Childebrand, qui fut la tige de la dynastie capétienne. Il ne parait pas même que Pépin ait gardé Alpaïde près de lui pendant fort longtemps ; car il avait repris Plectrude dès le commencement de l'année 691, ainsi que la chose résulte d'un diplôme écrit le 10 avant les calendes de mars, la douzième année du règne de Thierry III, c'est-à-dire le 20 février 691, et par lequel Pépin et Plectrude cédèrent la villa de Nugaretum (Norroy) à l'abbaye des Saints-Apôtres ou de Saint-Arnoul[149]. Néanmoins, comme Alpaïde avait donné deux fils au maire d'Austrasie, elle jouit toujours d'un grand crédit, ainsi que ses parents, et on en eut la preuve, plusieurs années après, dans la circonstance suivante.

Nous avons déjà parlé de saint Landebertus, évêque de Trajectum-ad-Mosam. Cet illustre prélat, rétabli sur son siège épiscopal par Pépin lui-même, après l'expulsion de l'intrus Faramundus, avait repris les rênes de l'administration de son diocèse, et il y donnait, comme précédemment, l'exemple de toutes les vertus[150]. Il avait vu, avec la plus grande douleur, le maire d'Austrasie renvoyer son épouse et vivre avec Alpaïde, et il n'avait pu, sans doute, comprimer les accents d'une sainte indignation. Pépin ne s'irrita pas de son zèle ; mais Alpaïde ne le lui pardonna pas. En 708, deux parents de cette femme altière et ambitieuse, Gallus et Rioldus, encouragés probablement par elle, se mirent à exercer mille déprédations et mille violences contre les serfs de l'église de Trajectum et contre les amis de saint Landebertus. Il est vraisemblable que celui-ci porta devant Pépin des plaintes, qui ne furent pas accueillies, et, peu de temps après, les amis du prélat surprirent ces deux brigands et les tuèrent. Suint Landebertus était resté complétement étranger à cet acte de vengeance ou plutôt de justice, qui avait même été accompli à son insu. Néanmoins, Dodo, frère d'Alpaïde, résolut de venger sur lui le meurtre de ses parents. Comme il était riche et qu'il avait des domaines considérables, il recruta sur ses terres un grand nombre de coloni et d'esclaves, leur distribua des armes et, vint, à leur tête et pendant la nuit, attaquer saint Landebertus. Celui-ci se trouvait alors dans une villa voisine d'un vicus que son biographe appelle Leodio ou Leodium, mais que l'on nommait aussi Legia, et qui est devenu la cité de Liège. Petrus et Audolecus, neveux du prélat, voulurent d'abord se défendre avec les domestiques dont ils étaient accompagnés. Mais l'évêque leur interdit d'opposer aucune résistance, et il fut massacré, ainsi que ses neveux et la plupart de leurs gens. Quand le jour parut, et après que les meurtriers se furent éloignés, les domestiques qui avaient survécu à cette horrible scène enlevèrent le corps de saint Landebertus, le placèrent sur un bateau et le transportèrent dans sa ville épiscopale[151].

La nouvelle d'un pareil attentat remplit d'horreur la Gaule tout entière, et néanmoins Pépin, cédant aux suggestions d'Alpaïde, ne tira aucune vengeance des meurtriers. Mais Dieu ne permit pas qu'un si grand crime demeurât impuni. Dès l'année suivante, et d'après une tradition rapportée par son biographe, saint Landebertus apparut à Amalgisilus, trésorier de l'église de Trajectum, et lui annonça le châtiment prochain de Dodo et de ses complices. Ce misérable périt, en effet, peu de temps après l'apparition de l'évêque. La plupart de ses compagnons eurent le même sort, et ceux, qui vivaient encore à l'époque où l'on écrivit le Liber de miraculis et translatione sancti Landeberti étaient réduits à la condition la plus affreuse[152].

Le clergé de Trajectum, intimidé par l'attitude que Pépin avait gardée dans cette affaire, n'osa d'abord témoigner toute l'admiration qu'il éprouvait pour le saint prélat, dont le corps fut inhumé précipitamment, et sans grands honneurs, dans le sarcophage de son père[153] ; mais saint Hucbertus, comte du palais, ayant été nommé évêque de Trajectum, on annonça qu'un personnage vénérable avait eu une vision au sujet de l'obscurité dans laquelle on avait laissé les restes de saint Landebertus, et son successeur ordonna qu'ils seraient reportés solennellement à Legia. Au jour fixé, un immense cortège se mit en route vers ce lieu, accompagnant le feretrum sur lequel ils étaient placés, et on voyait, de distance en distance, des chœurs qui chantaient des psaumes, avec accompagnement d'orgues portatifs et de cymbales[154]. Le corps fut déposé provisoirement dans un oratoire que saint Landebertus avait élevé lui-même à Liège en l'honneur de saint Cosme et de saint Damien. Mais on entreprit immédiatement, sur l'emplacement même de la maison où il avait été tué, la construction d'une superbe basilique, dans laquelle il fut transporté un peu plus tard. On conserva précieusement la chambre dans laquelle l'évêque avait rendu le dernier soupir, et l'on y montrait, comme une relique, le peigne dont il se servait, selon l'usage de ce temps, pour arranger ses cheveux avant de monter à l'autel. Ce peigne était d'un travail magnifique, dont nous pouvons avoir une idée en examinant celui de saint Lupus, métropolitain de Sens, que l'on garde encore aujourd'hui dans le trésor de cette église, et qui a été récemment décrit dans un recueil archéologique[155]. On éleva également des basiliques en l'honneur du saint prélat à Nivialla et à Herimala, vici placés entre Trajectum et Liège, et où le cortège s'était arrêté, ainsi que dans un lieu inconnu où une femme avait recouvré la vue, par l'intercession de saint Landebertus[156]. On voulut aussi que la vie du martyr fût écrite avec détails ; un clerc, nommé Theodohus, qui avait longtemps servi le prélat et l'avait accompagné dans l'abbaye de Stabulaus, pendant son exil, fournit tous les matériaux du livre, et Godescalcus, diacre de l'église de Trajectum, se chargea de le rédiger. Enfin, obéissant à diverses considérations, dont plusieurs n'étaient certainement pas étrangères à la vénération que l'on professait pour son prédécesseur, saint Hucbertus décida que le siège épiscopal des Tungri, qui avait été fixé à Trajectum-ad-Mosam, après la ruine de Tongres, serait établi à Liège, où il se trouve encore aujourd'hui. Ce lieu, dont le véritable nom paraît avoir été Legia[157] ou Legium[158], bien que l'on trouve aussi les formes Liugœ, Liugus[159], et que Godescalcus[160], l'auteur du Liber de miraculis[161] et celui du Gesta regum Francorum[162] emploient les formes Leodium, Leodicum et Leodosium, qui semblent appartenir à une autre racine, ce lieu, disons-nous, était déjà un viens assez important. Le Liber de miraculis rapporte que, à l'approche du cortège qui accompagnait le corps de saint Landebertus, tous les habitants (omnes habitatores illius loci) vinrent à sa rencontre en procession[163], et la présence de l'évêque des Tungri attira bientôt une population nombreuse.

Pépin d'Héristal pouvait croire que le funeste évènement dont il était resté lâchement spectateur impassible n'aurait pas d'autres suites. Il se trompait, et Dieu lui réservait un châtiment exemplaire. Son fils Grimoald voyait avec jalousie le crédit dont Alpaïde, ses enfants et ses proches jouissaient auprès du maire du palais, et il se proposait de les éloigner, dès que la mort de son père, qui paraissait peu éloignée, lui mettrait le pouvoir entre les mains[164]. Vers la fin de mars 714, il se rendit à Jopilum, pour faire visite à Pépin, qui souffrait déjà de la maladie à laquelle il devait succomber, et, comme il était rempli de vénération pour la mémoire de saint Landebertus, il annonça qu'il visiterait la basilique où l'on conservait ses restes. Cette annonce parut une menace à la famille d'Alpaïde, et les scélérats qui la composaient en grande partie résolurent de se défaire de Grimoald. L'un d'eux, nommé Rantgarius, s'embusqua dans la basilique et assassina le fils de Pépin, au moment où il priait devant le sarcophage du saint prélat[165].

La nouvelle de ce crime fut un coup de foudre pour le maire d'Austrasie. Il sentait la vie lui échapper, et il perdait le dernier de ses fils légitimes, celui sur lequel il avait compté pour perpétuer la puissance souveraine dans sa famille. Sa colère fit explosion contre tous les complices du meurtre de Grimoald ; il les punit du dernier supplice, et Alpaïde elle-même fut reléguée dans le monasterium Orpense[166], qu'elle avait fondé. Elle eut tout le temps d'y pleurer ses fautes ; pour témoigner son repentir, elle légua une partie de ses richesses à l'église de Liège, et elle demanda et obtint d'être inhumée dans la basilique de l'abbaye où elle finit ses jours[167].

Pépin, obligé de changer toutes ses dispositions, régla, au mois d'avril ou de mai 714, que Theodoaldus, fils naturel de Grimoald[168], serait maire des trois royaumes d'Austrasie, de Neustrie et de Bourgogne ; et, comme il n'avait encore que six ans, et qu'il était par conséquent incapable d'en remplir les fonctions, son aïeul ordonna que l'expédition des affaires serait confiée à Plectrude, dont il appréciait la capacité[169]. Mais il prouva par cet arrangement qu'il connaissait bien peu et l'humeur turbulente d'un grand nombre de seigneurs et l'ambition de Charles, son fils naturel. Ce dernier avait alors trente ans ; il était marié ; son épouse venait de lui donner ou allait lui donner un fils, qui fut Pépin-le-Bref, et il ne comprenait pas comment son père pouvait lui préférer un enfant de six ans, dont la naissance n'était pas plus légitime que la sienne. Les intrigues de Plectrude et l'empire qu'elle exerçait sur un homme affaibli par l'âge et la maladie peuvent seuls expliquer une exclusion aussi choquante ; mais ce qui n'est pas encore expliqué c'est l'oubli dans lequel on laissa les enfants légitimes de Drogon, fils aîné de Pépin d'Héristal. Nous reconnaîtrons, si l'on veut, que Pippinus et Gothefridus qui figurent dans le diplôme dont nous avons parlé n'étaient pas fils de Drogon, bien que tout semble démontrer qu'ils l'étaient en effet, et bien que l'on ne voie pas, sans cela, pourquoi ils auraient figuré dans cette pièce ; nous admettrons également que Hugo, l'aîné des fils de Drogon, était déjà dans les ordres sacrés et ne pouvait, par conséquent, songer à la mairie du palais ; mais Arnulfus, son frère puîné, était parvenu à l'âge viril, et de plus il était resté dans le monde, puisqu'il prend le titre de dux dans le diplôme cité, qui est du mois de juin 715[170], et dans un autre diplôme, par lequel il donna, en 716, à l'abbaye d'Epternach sa part dans un domaine appelé Bollum villa ou Bollana villa[171]. On doit donc supposer qu'il avait encouru l'animadversion de Pépin et de Plectrude, et il n'est peut-être pas impossible d'en deviner la cause[172].

Quelle qu'elle soit, il était temps que Pépin mit ordre aux affaires de sa succession ; car, après une amélioration qu'il prit pour une véritable convalescence, la fièvre revint avec plus de violence, et il mourut, à Jupile, le 16 décembre 714[173].

Malgré les fautes qu'il avait commises, malgré le sentiment pénible que causa l'impunité accordée aux meurtriers de saint Landebertus, les peuples regrettèrent Pépin d'Héristal. Il avait gouverné l'Austrasie pendant trente-quatre ans ; sous le nom de Nortbertus, puis de Grimoald, il avait dirigé les affaires de la Neustrie et de la Bourgogne durant vingt-sept années, et, pendant un laps de temps aussi considérable, les actes de son administration avaient presque tous été marqués au coin de la justice, de la modération et de la vigilance. L'Eglise ne lui dut pas moins de reconnaissance que l'Etat. Il fit, en général, d'excellents choix pour les sièges épiscopaux, et ses fondations religieuses paraîtront toujours plus dignes d'un roi que d'un particulier, quelles que fussent, d'ailleurs, ses richesses et sa puissance. Nous en avons déjà cité plusieurs ; mais nous rappellerons encore ici ses donations à l'abbaye des Saints-Apôtres ou de Saint-Arnoul, à celle d'Epternach[174], à Saint-Vanne de Verdun[175], et nous n'oublierons pas que Pépin et Plectrude fondèrent les monastères de Sainte-Marie-du-Capitole et de Saint-Martin, à Cologne, et qu'ils ouvrirent le dernier à des religieux irlandais.

 

 

 



[1] De même que le diacre Adalgisus se nommait aussi Adalgisclus ou Adalgisilus.

[2] V. Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 718.

[3] Un des deux frères laissa également une fille, nommée Berta, qui épousa un comte appelé Widericus. Certaines raisons nous portent à croire qu'elle devait le jour à Chlodulfus ; mais la chose est douteuse. V. Histoire de Metz, t. I, p. 419.

[4] V. Vita sancti Remacli, auctore Notgero, c. 21, dans les Bollandistes, au 3 septembre.

[5] Dodo, meurtrier de saint Landebertus, paraît avoir été domesticus de Pépin d'Héristal, et non du fisc. V. Vita sancti Landeberti, Trajectensis episcopi, n° 9, dans Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. I.

[6] V. Vita beati Pipini, ducis, dans les Bollandistes, au 21 février.

[7] V. Vita et translatio sancti Modoaldi, Trevirensis episcopi, dans le même recueil, au 12 mai ; Miracula sancti Modoaldi, dans Pertz, Monumenta Germaniœ historica, Scriptores, t. XII ; v. aussi une lettre de saint Desiderius, évêque de Cahors, à Modoaldus, dans Du Chesne, t. I, p.878, et Gallia Christiana, t. XIII, col. 384.

[8] Elle est honorée le 20 juillet.

[9] V. Vita beatœ Ittœ, dans les Bollandistes, au 8 mai ; Vita sanctœ Gertrudis, abbatissœ Nivialensis, c. 2, 3 et 6, dans Mabillon, Acta ss., sæc. II.

[10] V. ibid., c. 7. Elle est honorée le 18 mars.

[11] V. ibid., c. 6. Sa fête se célèbre le 18 novembre.

[12] V. Virtutes sanctœ Gertrudis, c. 1, dans Mabillon, ibid.

[13] V. Vita sanctœ Gudilœ, virginis, dans les Bollandistes, au 8 janvier ; Vita sanctœ Waldethrudis, abbatissœ Castrilocensis, dans Mabillon, ibid. D'après l'auteur de cette dernière vie, n° 2, sainte Waldethrudis et sainte Aldegundis étaient parentes ou alliées des Mérovingiens ; en sorte qu'il a dû y avoir entre les deux familles quelque union inconnue aux historiens.

[14] V. Secunda vita sancti Wandregisili, abbatis Fontanellensis, n° 1, dans Mabillon, ibid. ; Vita sancti Ansberti, episcopi Rotomagensis, dans les Bollandistes, au 9 février.

[15] V. Vita sancti Bavonis, dans Mabillon, ibid.

[16] Nous soupçonnons que c'est elle qui fut la seconde abbesse de Saint-Pierre de Reims, après la mort de sainte Bova. On célébrait sa fête le 26 avril.

[17] V. Vita sancti Bertalfi, abbatis Bobiensis, auctore Jona, ibid.

[18] V. Vita sancti Chlodulfi, Metensis episcopi, n° 3, ibid.

[19] V. ces diplômes, dans Pardessus, t. II, p. 88, 89, 145 et 146.

[20] V. Vita beati Pipini, ducis, dans les Bollandistes, au 21 février.

[21] V. Fragmentum vitœ sancti Waningi, confessoris, n° 3, dans Mabillon, ibid.

[22] V. Paul Diacre, Gesta episcoporum Metensium, dans Calmet, Hist. de Lorraine, 1re édit., t. I, preuv., col. 58.

[23] V. une lettre de saint Desiderius, évêque de Cahors, à Chlodulfus, dans Du Chesne, t. I, p. 878. Saint Desiderius le remercie des secours qu'il avait reçus de lui, pendant son exil.

[24] V. Histoire des Français, t. II, p. 85.

[25] V. t. I, p. 424.

[26] V. Vita sancti Ursmari, abbatis Laubiensis, dans Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. I.

[27] V. Vita sancti Trudonis, confessoris, c. 22, ibid., sæc. II.

[28] V. Sigebert de Gemblours, Chronicon, dans Bouquet, t. III, P. 344 ; Annales Metenses, ibid., t. II, p. 677.

[29] V. Vita sancti Landeberti, Trajectensis episcopi, n° 6, dans Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. I.

[30] V. Conversio sancti Hucberti, comitis, postmodum episcopi Leodiensis, dans Du Chesne, t. I, p. 678.

[31] V. Fredegarii continuat., II, c. 97.

[32] Cette leçon est généralement admise aujourd'hui, et la forme Locofico provient d'une erreur de copiste. En effet, si l'on écrit les mots Locofico et Lucofao en minuscule carlovingienne, on voit que la confusion est très-facile. Ruinart a préféré la forme Locofao, qui est fautive, et l'auteur du Gesta regum Francorum (dans Du Chesne, t. I, p. 718) Lufao, où nous voyons une abréviation de Lucofao.

[33] V. Notitia Galliarum, p. 289.

[34] V. son édition de Grégoire de Tours, col. 667, note d.

[35] On ne peut admettre non plus le lieu nommé Bois-Fay, qui est au nord-est et à une assez grande distance de Laon. V. Dom le Long, Histoire de l'église de Laon, p. 92.

[36] V. Dissertations sur l'histoire ecclés. et civ. de Paris, t. I, p. 363 et suiv.

[37] V. Fredegarii continuat. II, c. 97 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 718.

[38] M. Bretagne, directeur des contributions directes à Nancy, possède des fibules émaillées et des grains de collier en verre et en pâte colorée trouvés dans des sépultures aux environs de La Fau, et ayant sans nul doute appartenu aux soldats tués dans cette bataille.

[39] V. Fredegarii continuat., II, ibid. ; Gesta regum Francorum, ibid.

[40] V. Notitia Galliarum, p. 189.

[41] V. De re diplomatica, p. 282.

[42] V. Géographie de Grégoire de Tours, de Frédégaire et de leurs continuateurs, par M. Jacobs, p. 211 et 212.

[43] V. Dissertations sur l'histoire ecclésiastique et civile de Paris, t. I, p. 367-369.

[44] A l'année 880.

[45] Celui-ci était mort dès l'année 670. Cependant les auteurs du Gallia Christiana (v. t. VII, col. 27) croient qu'il vécut plus tard, et que c'est lui qui figura dans la triste scène de Laon.

[46] V. Fredegarii continuat., II, ibid. ; Gesta regum Francorum, ibid.

[47] V. Flodoard, Historia Remensis ecclesiœ, lib. II, c. 10 ; Marlot, Metropolis Remensis Historia, t. I, p. 283 et suiv. Il était invoqué dans les litanies de l'église de Reims ; mais il n'a obtenu une mémoire dans le bréviaire (au 6 septembre) qu'en 1739.

[48] Il est qualifié de levita dans le Laudunense martyrologium, qui nous donne la date de sa mort.

[49] V. Vita sanctœ Anstrudis, auctore fere coœvo, n° 6, 12, 13, 14, 15 et 16, dans Mabillon, Acta ss., sæc. II.

[50] V. Fredegarii continuat., II, c. 98 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 718 ; Vita sancti Leodegarii, Augustodunensis episcopi, auctore anonymo, n° 16 et 17, dans les Bollandistes, au 2 octobre.

[51] V. Fredegarii continuat., II, ibid. ; Gesta regum Francorum, ibid.

[52] C'est ce que démontrent 1° un diplôme de Thierry pour Montiérender, cité dans la note suivante, et 2° un diplôme de saint Reolus, métropolitain de Reims (v. cette dernière pièce dans Pardessus, t. II, p. 200-202).

[53] V. ces trois diplômes, dans Pardessus, t. II, p. 187-190, 195 et 196. Nous aurions pu en citer un quatrième, par lequel Thierry confirma, en 683, les immunités de l'abbaye de Montiérender (v, ibid., p. 106 et 197) ; mais nous avons vu plus haut que le diocèse de Châlons, dans lequel cette abbaye était située, n'avait pas été rendu à l'Austrasie.

[54] Ce lieu est appelé Namugum et même Manucum dans les copies de la continuation de Frédégaire ; mais ces formes (la dernière surtout) sont vicieuses ; la véritable est Namucum ou Namuchum, qui nous est fournie 1° par un diplôme de Clovis III (dans Pardessus, t. II, p. 224 et 225) et 2° par différents trientes.

[55] V. Fredegarii continuat., II, c. 98 et 99 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 718.

[56] Celui de Saint-Quentin et celui de Peronna ou Péronne.

[57] V. Fredegarii continuat., II, c. 99 et 100 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. 1, p. 718 ; Annales Metenses, à l'année 687, dans Bouquet, t. II, p. 678-680.

[58] Ce fait se trouve établi 1° par les Annales Metenses (à l'année 691, dans Bouquet, t. II, p. 680) ; 2° par un passage de la vie de saint Hugo, métropolitain de Rouen, lequel était fils de Drogo et d'Adalthrudis (Vita sancti Hugonis, Rotomagensis episcopi, n° 2, dans Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. I) ; et 3° par un placitum tenu, en 697, sous le règne de Childebert III, et qui avait pour but de terminer un litige relatif à un domaine qu'Adalthrudis avait reçu de Bertharius ou Bertharius (v. ce placitum, dans Pardessus, t. II, p. 241 et 242).

[59] V Fredegarii continuat., II, c. 101 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 718 et 719.

[60] V. Vita sanctœ Anstrudis, abbatissœ Laudunensis, n° 17, dans Mabillon, Acta ss., sæc. II.

[61] V. Fredegarii continuat., II, c.101 ; Gesta regum Francorum, ibid., p. 718.

[62] V. Vita sancti Sigibaldi, citée dans l'histoire de Metz, t. I, p. 437.

[63] V. ce diplôme, dans Pardessus, t. II, p. 364 et 365, et dans Calmet, Hist. de Lorraine, 1re édit., t. I, preuv., col. 272 et 273.

[64] V. ce privilegium et ce placitum, dans Pardessus, ibid., p. 221, 222, 241 et 242.

[65] V. deux diplômes de Pépin d'Héristal pour les monastères de Saint-Vanne et d'Epternach, dans Calmet, ibid., col. 262, 263 et 267.

[66] V. Vita sancti Boniti, Arvernorum episcopi, n° 5, dans les Bollandistes, au 15 janvier.

[67] V. Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 718 et 719 ; Vita sanctœ Anstrudis, abbatissœ Laudunensis, n° 17, dans Mabillon, Acta ss., sæc. II ; Vita sancti Ansberti, Rotomagensis episcopi, n° 32-36 et 38, dans les Bollandistes, au 9 février ; Vita sancti Ursmari, abbatis Laubiensis, dans le même recueil, au 18 avril.

[68] V. Vita sancti Ansberti, n° 32, ibid.

[69] V. Chronicon Fontanellense, c. 2, dans D'Achéry, Spicilegium, édit. in-f°, t. II, p. 267.

[70] V. Vita sancti Salvii, episcopi Ambianensis, n° 10, dans les Bollandistes, au 11 janvier ; Annales Metenses, à l'année 689, dans Bouquet, t. II, p. 680.

[71] Voici l'épitaphe qu'on lisait sur le tombeau de Thierry III, dans l'église Saint-Vaast d'Arras, qu'il avait fondée :

Rex Theodoricus, ditans, est verus amicus,

Nos ope multimoda, jacet hic, cum conjuge Doda.

[72] V. un placitum de Childebert III dans Pardessus, t. II, p. 285 et 286.

[73] Dagobert III se nommait aussi Clovis, s'il n'y a pas erreur dans la chronique d'Albéric, à l'année 714, édit. Leibnitz, p. 73.

[74] V. Epistolœ, 15.

[75] V. le privilegium, dans Pardessus, t. II, p. 221 et 222.

[76] V. ce diplôme, ibid., p. 224 et 225.

[77] V. cette pièce, ibid., p. 251 et 252.

[78] V. le diplôme, ibid., p. 252 et 253.

[79] V. ces diplômes, ibid., p. 259-260 et 273-275.

[80] V. ce diplôme, ibid., p. 263 et 264.

[81] V. ce diplôme, ibid., p. 264.

[82] V. ce diplôme, ibid., p. 268 et 269.

[83] V. cet échange, ibid., p. 278.

[84] V. cette donation, ibid., p. 280.

[85] V. ces diplômes, ibid., p. 289-291, 293, 294, 298 et 299.

[86] V. ce diplôme, ibid., p. 347 et 348.

[87] V. Annales Metenses, à l'année 687, dans Bouquet, t. II, p. 678 et 679.

[88] V. Vita sancti Ansberti, Rotomagensis episcopi, n° 32 et 33, dans les Bollandistes, au 9 février.

[89] V. Fredegarii continuat., II, c. 100 ; Annales Metenses, à l'année 688, dans Bouquet, t. II, p. 680.

[90] V. Vita sancti Eligii, auctore Audoëno, lib. II, c. 8, dans D'Achéry, Spicilegium, édit. in-f°, t. II, p. 95.

[91] V. Fredegarii continuat., Il, c. 102 ; Annales Metenses, à l'année 688, dans Bouquet, t. II, p. 680.

[92] V. Vita sancti Willibrordi, episcopi Trajecti-ad-Rhenum, auctore Alcuino, c. 6, 8, 9 et 10, dans Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. I.

[93] V. Sancti Bonifacii Epistolœ, 97, dans la Maxima bibliotheca veterom Patrum, t. XIII, p. 110.

[94] V. Anonymi Ravenneatis de Geographia, lib. I.

[95] V. Vita sancti Eligii, ibid.

[96] V. Vita sancti Wulframni, Senonensis episcopi, n° 6, dans Mabillon, ibid.

[97] V. c. 102.

[98] V. Sancti Bonifacii Epistolœ, 97, dans la Maxima bibliotheca veterum Patrum, t. XIII, p. 110.

[99] V. Vita sancti Wilfridi, Eboracensis episcopi, n° 25 et 26, dans Mabillon, Acta ss., sæc. IV, part. I, à la fin.

[100] V. Vita sancti Wilfridi, n° 25 et 26, ibid.

[101] V. Vita sancti Wulframni, Senonensis episcopi, n° 4, ibid., sæc. III, part. I.

[102] V. Fredegarii continuat., II, c. 102 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 719.

[103] V. Vita sancti Gralframni, n° 4 et 6-9, dans Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. I. Rirchengefchichte, t. II, p. 515) a soutenu que la Vita sancti Wulframni n'a aucune valeur, et que l'anecdote relative au baptême de Radbodus n'a pas de fondement historique ; mais ce savant ne donne pas de raisons admissibles à l'appui de son assertion.

[104] V. Vita sancti Willibrordi, c. 9 et 10, dans Mabillon, ibid.

[105] En 697 seulement d'après les Annales Metenses, à cette année, dans Bouquet, t. II, p. 681.

[106] V. Sancti Bonifacii Epistolœ, 97, dans la Maxima bibliotheca sacrum Patrum, t. XIII, p. 110 ; et un diplôme de Charles Martel dans Pardessus, t. II, p. 347 et 348.

[107] V. un diplôme de Charles Martel dans Pardessus, t. II, p. 334 et 335.

[108] V. un diplôme du comte Ebroïnus, ibid., p. 332 et 333.

[109] V. un diplôme d'un seigneur nommé Herelæfus, ibid., p. 333.

[110] Charles Martel le qualifie d'archiepiscopus dans le diplôme cité plus haut.

[111] V. Vita sancti Willibrordi, passim, dans Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. I.

[112] V. un diplôme de ce leude dans Pardessus, t. II, p. 333.

[113] V. ibid., p. 265 et 266.

[114] V., ibid., p. 280, ce diplôme, qui a été rédigé à Tilliburgum (Tilbourg).

[115] V. cet acte, ibid., p. 284.

[116] V., ibid., p. 289-291, les deux actes qu'il fit rédiger dans ce but, et dont le second est daté de Waderlœ.

[117] V. l'acte, ibid., p. 293 et 294.

[118] V. la donation, ibid., p. 332 et 335.

[119] V. l'acte, ibid., p. 448.

[120] Antwerpum dépendait autrefois du diocèse de Trajectum-ad-Mosam, puisque saint Amandus y avait construit une église, comme le prouve le diplôme précédent.

[121] V., ibid., p. 298 et 299, le diplôme, dans lequel figurent comme donateurs Pépin et son épouse Plectbrudis.

[122] V. deux diplômes de Charles Martel, ibid., p. 354, 355, 347 et 348.

[123] C'est ce qui semble résulter d'une des pièces précédentes.

[124] V. notamment ibid., p. 332-335.

[125] V. Erchanberti fragmentum, dans Du Chesne, t. I, p. 780.

[126] V. Agathias, liv. I, édit, du Louvre, p. 17 et suiv. ; Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. III, c. 32, lib. IV, c. 9.

[127] V. Frédégaire, Chronicon, c. 8, 27 et 28.

[128] V. idem, ibid., c. 68.

[129] V. idem, ibid., c. 88. Il devait être le petit-fils de Leutharis Ier, parce qu'il était alors d'usage d'imposer au petit-fils le nom de l'aïeul.

[130] V. Vita sancti Galli, auctore Walafrido-Strabone, c. 8 et 15, dans Mabillon, Acta ss., sæc. II.

[131] V. Alsatia illustrata, t. I, p. 697 et 749.

[132] V. Vita sancti Germani, abbatis Grandivallensis, n° 8-11, dans Mabillon, ibid.

[133] V. un fragment d'un diplôme du duc Gothefridus pour l'abbaye de Saint-Gall, dans Pardessus, t. II, p. 278 et 279.

[134] V. Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 719 ; Erchanberti fragmentum, ibid., p. 780.

[135] V. Annates Metenses, à l'année 688, dans Bouquet, t. II, p. 680.

[136] V. Fredegarii continuat., II, c. 102 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 719.

[137] V. ce diplôme, dans Pardessus, t. II, p. 298 et 299.

[138] Pour attaquer l'authenticité du diplôme en question, on s'est basé sur la circonstance que Hugo se qualifie de sacerdos dans cette pièce, qui est du mois de juin 715, tandis que, d'après la chronique du monastère de Fontenelle, dont il a été abbé, et où l'on devait bien connaître sa vie, il était encore laïque en 718. L'objection était fort pressante ; nais on a reconnu depuis que le passage dans lequel se trouve la mention dont il s'agit se rapporte, non pas à l'année 718, mais à l'année 713, et il est possible que à cette dernière date Hugo n'eût pas encore reçu les ordres sacrés.

[139] V. ce diplôme, dans Pardessus, t. II, p. 301 et 302.

[140] V. Annales Metenses, à l'année 695, dans Bouquet, t. II, p. 681.

[141] V. Vita sancti Hugonis, Rotomagonsis episcopi, n° 1-3, dans Mabillon, ibid., sæc. III, part. I.

[142] V. Fredegarii conlinuat., II, c. 101 et 102.

[143] Dans Du Chesne, t. I, p. 719.

[144] V., dans Pardessus, t. II, p. 298 et 299, le diplôme de Pépin et de Plectrude mentionné tout-à-l'heure.

[145] V. un diplôme de Pépin et de Plectrude pour l'abbaye d'Epternach, ibid., p. 273 et 274.

[146] Nous ferons remarquer ici que le nom de Carolus n'est pas un diminutif de l'adjectif latin carus ou charus, comme le veut un historien moderne. Ce nom est germanique, et on lit dans la continuation de Frédégaire (c. 103) que Pépin vocavit nomen ejus lingua propria Carolum.

[147] V. Fredegarii continuat., II, c. 103.

[148] Dans Du Chesne, t. I, p. 719.

[149] V. ce diplôme, dans Pardessus, t. II, p. 212 et 213.

[150] V. Vita sancti Landeberti, Trajectensis episcopi, n° 7 et 8, dans Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. I.

[151] V. ibid., n° 9 et 10.

[152] V. cet opuscule, n° 5, ibid.

[153] V. Vita sancti Landeberti, n° 11.

[154] V. Liber de miraculis, n° 6.

[155] V. Quelques recherches sur les peignes liturgiques, par M. Bretagne, dans les Mémoires de la société d'archéologie lorraine, t. II.

[156] V. Liber de miraculis et translatione sancti Landeberti, n° 1, 3, 4 et 6-8.

[157] Cette forme se rencontre dans une lettre du pape Jean X.

[158] Ce mot Legium entre en composition dans les noms de Taulegium (Tholey) et de Marilegium (Marlenheim).

[159] Dans le partage du royaume de Lothaire, en 870.

[160] V. Vita sancti Landeberti, n° 9.

[161] V. n° 6 et 8.

[162] Dans Du Chesne, t. I, p. 719. La forme Leodicum est également employée par un des biographes de Charlemagne, et on rencontre Leudica dans un capitulaire de 854 (Capitularia regum Francorum, édit. Chiniac, t. II, col. 71).

[163] V. n° 8.

[164] Il résulte de son diplôme relatif au Swestrense monasterium (dans Pardessus, t. II, p. 298 et 299) que le 2 mars 714 Pépin d'Héristal était incapable de signer propter ægritudinem.

[165] V. Fredegarii continuat., II, c. 104 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 719.

[166] Ce monastère était peu éloigné de Jodoigne.

[167] V. Valois, Notitia Galliarum, p. 224 ; Berthelot, Histoire ecclésiastique et civile du duché de Luxembourg, t. II, p. 138.

[168] Il semble résulter d'un diplôme de Pépin (dans Pardessus, t. II, p. 298 et 299) que Grimoald laissait d'autres enfants naturels que Theodoaldus.

[169] V. Fredegarii continuat., II, c. 104 ; Gesta regum Francorum, ibid.

[170] V. ce diplôme, dans Pardessus, t. II, p. 301 et 302.

[171] V. ce diplôme, ibid., p. 310 et 311.

[172] V. la note XLIII, à la fin du volume.

[173] V. Fredegarii continuat., c. 104 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 719.

[174] V. un diplôme de Pépin dans Pardessus, t. II, p. 259 et 260.

[175] V. deux diplômes du même, ibid., p. 273-275.