HISTOIRE DU ROYAUME D'AUSTRASIE

TOME TROISIÈME

 

CHAPITRE XIV. — CLOVIS II (606). - CLOTAIRE III (606-660). CHILDÉRIC II (660-674).

 

 

Dans le chapitre précédent, nous avons parlé de Clovis II ou Clotaire[1] comme administrant la Neustrie et la Bourgogne, comme prenant les mesures nécessaires pour renverser Grimoald, comme punissant cet ambitieux ; mais nous aurions été plus exact en substituant au nom de Clovis celui de sa femme Bathildis, et celui d'Erchinoald, maire du palais de Neustrie. On sait, en effet, que Clovis, lequel ne s'était jamais mêlé du gouvernement, avait eu le malheur de tomber en démence, quelque temps avant la mort de son frère[2], et son nom ne figurait plus que pour la forme dans l'intitulé des diplômes royaux. Sa triste existence finit au mois de novembre 656, c'est-à-dire environ deux mois après la mort de Grimoald. Bathildis et Erchinoald firent aussitôt proclamer roi Clotaire III, fils aîné de Clovis ; mais, comme il n'avait pas même cinq ans accomplis, ils continuèrent à gouverner, comme ils l'avaient fait du vivant de son père.

Un célèbre historien moderne[3] prétend, sans en donner aucune preuve, que la reine et Erchinoald proclamèrent rois simultanément et conjointement les trois fils de Clovis II, sans diviser entr'eux la monarchie des Francs. C'est une erreur, et on ne peut pas non plus admettre, comme le veut M. Pardessus [4], que le jeune Childéric, second fils de Clovis, ait été mis en possession de l'Austrasie aussitôt après la chute de Grimoald. Clotaire III régna seul de 656 à 660 ; on ne voit pas même que, pendant ces quatre années, l'Austrasie ait eu un maire particulier, et, sauf les vexations commises contre la famille de Grimoald, l'histoire n'a enregistré aucun fait que l'on puisse, avec certitude, rapporter à cette période de l'histoire de la Gaule.

Tant que vécut le maire Erchinoald, les Austrasiens, satisfaits d'être gouvernés par un homme aussi habile, ne firent aucun mouvement ; dès qu'il fut mort[5], et que son autorité eut été déférée à un nouveau maire, appelé Ebroïnus ou Ebroïn, dont on connaissait la capacité autant que l'on redoutait son caractère sanguinaire et despotique, ils demandèrent un roi, et il fallut bien les écouter. Bathildis leur envoya donc, en 660, son second fils Childéric, enfant de sept ou huit ans, qui, par conséquent, ne devait pas être capable pendant plusieurs années encore de s'occuper lui-même de l'administration[6].

Il n'était pas très-difficile d'établir un conseil de gouvernement. Himnechildis, veuve de Sigisbert IV, était restée en Austrasie. C'était une princesse encore jeune, mais douée de certaines qualités. Elle n'espérait plus revoir son fils Dagobert, croyant, comme tout le monde, qu'il n'avait survécu à son père que peu de jours ; et, chose bien propre à l'affermir dans cette erreur, Diddo évêque de Poitiers, qui craignait, sans doute, d'être entraîné dans la chute de Grimoald, gardait le plus profond silence relativement à l'existence du prince et à la part que lui-même avait prise à son exil. La veuve de Sigisbert IV avait conservé près d'elle sa fille Bilichildis ; elle conçut le dessein de la marier à Childéric, lorsqu'il aurait l'âge requis, et elle consentit à se charger des fonctions de régente, pendant la minorité d'un roi qu'elle regardait déjà comme son gendre. On la voit figurer, en effet, presque comme partageant l'autorité royale avec Childéric II, sur quelques-uns des diplômes remontant aux premières années du règne de ce prince. Son nom se trouve notamment sur un diplôme par lequel saint Amandus obtint la concession de la villa de Barisiacus ou Barisiacum, située dans le diocèse de Laon[7] ; sur une charte de ce saint relative au même domaine[8] ; sur le fragment d'un diplôme donné au monastère de Saint-Grégoire[9], et sur deux autres diplômes de Childéric concernant les abbayes de Stabulaus et de Malmundarium et la cathédrale de Spire[10].

En même temps qu'Himnechildis devenait régente, les fonctions de maire du pilais étaient confiées au duc Wulfoadus ou Wulfoad[11] ; car nous ne pouvons croire, à l'exemple d'un savant contemporain[12], que ce personnage fut revêtu des fonctions dont il s'agit immédiatement ou peu de mois après l'usurpation de Grimoald. Wulfoad, dont le nom est diversement écrit par les historiens[13], paraît avoir appartenu à la famille des Mérovingiens, comme plusieurs individus moins importants que lui, dont nous avons déjà parlé, et comme Badefridus qui fut comes palatii, sous le règne de Dagobert Ier[14]. Il ne faut pas, au reste, nous étonner de rencontrer tant de mérovingiens obscurs ; car divers rois Francs ne contractèrent pas de mariages réguliers et vécurent avec des femmes de l'extraction la plus basse ; d'autres entretinrent de véritables harems ; et toutes ces unions irrégulières produisirent une foule de bâtards ou d'individus d'une condition douteuse, dont quelques-uns se trouvèrent fort heureux d'occuper des sièges épiscopaux ou de remplir des fonctions dans le palais.

Il est vraisemblable que plusieurs personnages de distinction, ducs ou prélats, furent appelés à former, comme sous les règnes précédents, une sorte de conseil d'état ; mais l'histoire ne mentionne que saint Landebertus ou Lambert, évêque de Trajectum-ad-Mosam, que Childéric II estimait beaucoup et consultait bien souvent[15].

II n'est pas sans intérêt de rechercher quelle était l'étendue du royaume cédé à Childéric II. Les documents n'abondent pas ; cependant nous pouvons citer deux faits desquels il semble résulter que ce royaume était composé non seulement de l'Austrasie proprement dite, mais encore des civitates de l'ouest, du centre et du midi qui en avaient autrefois dépendu. La cession de la villa Barisiacum, située dans le diocèse de Laon, prouve que du côté de la Neustrie les frontières n'avaient pas changé[16] ; et le voyage que saint Prœjectus, évêque de Clermont, fit en Austrasie pour recommander une affaire à Childéric II, qui se trouvait alors dans la civitas de Strasbourg, montre que ce prince possédait le territoire des Arverni[17], et probablement aussi les autres diocèses appartenant à ses prédécesseurs.

L'histoire, qui nous fournit si peu de renseignements sur ce point, n'est guère moins muette pour ce qui concerne les relations extérieures et l'administration de l'Austrasie pendant les dix premières années du règne de Childéric. Nous pouvons toutefois mentionner une expédition des Francs contre les Lombards. Elle eut lieu en 662. Plusieurs historiens ont cru qu'elle avait pour but de rétablir sur le trône Pertharit, qui en avait été chassé par un usurpateur nommé Grimoald ; mais on ne voit pas trop comment Pertharit, qui était sans ressources et n'avait, d'ailleurs, ni habileté, ni énergie, serait réellement parvenu à engager les rois Francs dans une entreprise onéreuse et d'un succès douteux. Nous aimons mieux expliquer d'une autre manière l'expédition des Francs en Italie. L'empereur Constant II avait profité des embarras du calife Moaviah pour conclure avec les Sarrasins un traité fort avantageux à l'Empire, et il avait ensuite formé le dessein d'expulser enfin de l'Italie la nation des Lombards, qui, tantôt en paix, tantôt en guerre avec les empereurs, occupait, depuis un siècle environ, la meilleure partie de cette contrée. C'est en 662 que Constant quitta sa capitale pour exécuter son projet, et c'est précisément en 662 qu'une armée Franque, partant de la Provincia, franchit les Alpes et descendit en Italie. Il est vraisemblable néanmoins qu'elle ne se mit pas en mouvement sur un ordre impérial, mais que Constant II, agissant comme ses prédécesseurs, envoya à Clotaire et à Childéric une somme d'argent pour prix de la coopération qu'il réclamait. Paul Diacre, duquel nous tenons quelques renseignements sur cette guerre, ne nous apprend pas si l'armée Franque était composée de neustriens, de bourguignons et d'austrasiens ; mais comme elle s'était organisée dans la Provincia, dont la moitié devait appartenir à Childéric, il est vraisemblable qu'il avait fourni son contingent. Peut-être même fut-il le seul auteur de l'entreprise. Quoiqu'il en soit, l'armée Franque, ayant traversé les montagnes, suivit le cours du Tanaro et vint camper dans un lieu nommé Rivas, près de la ville d'Asta (Asti), où Grimoald s'était posté avec ses troupes. Feignant une grande terreur, à l'approche de l'ennemi, il abandonna son camp, dans lequel il laissa beaucoup de provisions et une énorme quantité des vins les plus agréables et les plus capiteux. Ce qu'il avait prévu arriva. Les Francs entrèrent dans le camp, se livrèrent à la bonne chère et burent avec excès. Lorsque la nuit fut close, Grimoald, qui ne s'était pas beaucoup éloigné, revint avec diligence, trouva les ennemis ivres et endormis, et en fit un tel carnage, que peu d'entr'eux regagnèrent leur patrie[18].

Ce désastre, causé par l'imprudence des chefs, ne fut pas vengé, et l'amour-propre des Austrasiens dut en recevoir une cruelle blessure. Cependant, grâce à quelques concessions faites à propos, grâce également à la douceur, à la prudence et à la fermeté d'Hinmechildis et de Wulfoad, on regarda en général les douze premières années du règne de Childéric II comme une époque de prospérité et de splendeur ; et les hagiographes notamment ne parlent qu'avec éloges de la jeunesse d'un prince réservé à une si triste fin.

Ce doit être pendant la première période de son règne, en 664 ou en 665, que les habitants de la Gaule furent décimés par une maladie contagieuse, qui désola aussi l'île de Bretagne et l'Hibernie et reçut le nom de peste jaune[19] ; et c'est peut-être aux ravages causés par le fléau qu'il faut rapporter un passage du Gesta regum Francorum, auquel on peut toutefois donner un autre sens[20].

Il est assez vraisemblable que le désir d'apaiser la colère divine amena quelques-unes des fondations religieuses que l'on attribue au commencement du règne de Childéric. La donation de la villa Barisiacum est de l'année 661. Avant l'année 664 saint Amandus avait commencé à y construire, en un lieu nommé Faverolœ, un monastère, qu'il céda, sous la condition de le terminer, à un religieux appelé Andreas[21] ; et ce monastère est devenu l'abbaye de Barisy (près de Laon). Childéric contribua aussi à la fondation de l'abbaye d'Altumvillare (Hautvillers), près de Reims, qui fut créée par saint Bercharius[22] : Lorsque le même saint jugea à propos de bâtir, dans la forêt domaniale nommée saltus Dervensis, une église qui fut le noyau de la célèbre abbaye de Montiérender, le roi lui donna toute la partie de la forêt environnant la basilique jusqu'à la distance d'une lieue, plus une forêt du fisc appelée Wassiacum (Wassy), et une maison royale, portant le nom de Puteolus[23], dans laquelle les princes avaient coutume de se retirer après leurs chasses, et où saint Bercharius établit un troisième monastère[24]. Childéric accorda une exemption d'impôts à la cathédrale de Spire[25] ; enfin, plusieurs historiens croient qu'il eut part à la fondation d'une abbaye qui fut construite dans une des vallées orientales des Vosges, et que l'on désignait sous le nom de monasterium Sancti-Gregorii. Les religieux de Stabulaus et de Malmundarium furent les seuls qui eurent à se plaindre de Childéric, et encore ne leur fit-il pas grand tort. Sigisbert IV leur avait donné dans la forêt des Ardennes un terrain de forme circulaire et de douze milles romains de rayon ; ce qui devait constituer une superficie d'environ soixante-deux lieues carrées. Il est évident qu'une pareille concession était trop vaste pour être réellement avantageuse. Le roi réduisit le rayon de moitié et régla que des bornes indiquant les limites définitives de la concession seraient posées, en présence de Theodardus ou Théodore évêque de Trajectum-ad-Mosam, du domesticus Odo, des forestarii placés sous ses ordres, de l'abbé Remaclus et de ses moines[26]. Le diplôme royal, tout en parlant de Stabulaus et de Mahnundarium comme de fondations dues à Sigisbert IV, prononce néanmoins le nom de Grimoald[27] ; mais lorsque saint Remaolus demanda à Childéric la confirmation de la donation que le maire du palais avait faite du domaine de Germiniacum aux religieux des deux abbayes, le roi, tout en l'accordant, refusa d'insérer dans le diplôme le nom de Grimoald, dont il voulait éteindre la mémoire, et attribua la concession à Sigisbert IV, qui n'y avait pris aucune part[28].

Dans le premier de ces diplômes, qui est plus récent que l'autre, Childéric mentionne sa femme Bilichildis. Il venait, en effet, malgré son extrême jeunesse — il était né en 653, et le diplôme est de 667 —, d'épouser la fille de Sigisbert IV[29]. Les deux conjoints étaient parents au degré de cousins-germains, et une pareille proximité était regardée, à cette époque, comme un empêchement des plus graves. Il semble toutefois qu'ils obtinrent une dispense plus ou moins régulière ; car la princesse Himnechildis, qui était une femme vertueuse, n'aurait certainement pas voulu laisser contracter à sa fille un mariage incestueux ; et, d'un autre côté, on vit les prélats les plus vénérables communiquer sans scrupule avec Childéric II et Bilichildis et les traiter comme des personnages unis légitimement.

Cinq ans environ après la célébration de ce mariage, le roi d'Austrasie fut appelé à recueillir tout l'héritage de sa famille. Clotaire III, qui régnait sur la Neustrie et la Bourgogne et commençait à montrer une capacité de plus en plus rare chez les Mérovingiens, mourut, à l'âge de dix-huit ans, selon la supputation la plus ordinaire[30], à dix-neuf ans, d'après un diplôme dont l'autorité nous semble devoir l'emporter, si la date en est exacte[31].

Ebroïn, maire des palais de Neustrie et de Bourgogne, fit aussitôt proclamer roi le troisième fils de Clovis II, Thierry III, prince de dix-sept ans, sous le nom duquel il se flattait d'exercer un pouvoir absolu. Ebroïn était un homme d'origine obscure, qui s'était élevé, par son courage et sa capacité, aux premiers grades de la milice[32]. Après avoir occupé, les emplois de comte et de duc, il était enfin parvenu, après la mort d'Erchinoald, à s'emparer de la mairie du palais, et il avait, en quelque sorte, forcé à se retirer dans un monastère la reine Bathildis, veuve de Clovis II, qui avait d'abord conservé beaucoup d'autorité. Aussi violent qu'il était entreprenant et courageux, Ebroïn s'était fait quantité d'ennemis parmi les seigneurs bourguignons et neustriens, et il mit le comble à leur mécontentement en leur défendant de prendre part à la proclamation de Thierry III comme roi. La plupart s'étaient déjà mis en route pour y assister, et, au lieu de s'en retourner chez eux, ils se réunirent, tinrent divers conciliabules, contraignirent beaucoup d'hommes qui désiraient garder la neutralité à se déclarer pour eux, et firent inviter le roi d'Austrasie à venir ceindre les couronnes de Bourgogne et de Neustrie. Il se garda de négliger une occasion aussi favorable, et il n'eut qu'à se montrer pour opérer une révolution. Thierry III, abandonné de tout le monde, fut conduit dans le monastère de Saint-Denys. Ebroïn, croyant toucher à sa dernière heure, avait cherché un asile dans une église, et il ne s'y trouvait pas trop en sûreté ; mais plusieurs prélats, entr'autres saint Leodegarius ou Léger évêque d'Autun, intercédèrent en sa faveur, et on se contenta de le revêtir de l'habit monastique et de le reléguer dans l'abbaye de Luxovium, située sur les frontières septentrionales de la Bourgogne, au pied des Vosges[33].

Les leudes neustriens et bourguignons, qui venaient de renverser Ebroïn, n'entendaient pas perdre le fruit de leur facile victoire, et Childéric fut obligé de leur faire des concessions importantes. Sous les règnes de Clotaire II, de Dagobert Ier, de Sigisbert IV et de Clovis II, les juges (comices et vicarii) appliquaient uniformément à tous les habitants de la Gaule, en matière pénale, une législation mixte, dans laquelle le droit romain et les edicta des rois entraient certainement pour la plus forte part ; et on ne peut douter que les Mérovingiens n'aient favorisé, autant que cela leur fut possible, les progrès d'une innovation aussi favorable à leur autorité. Les seigneurs austrasiens, neustriens et bourguignons demandèrent l'abolition de cette législation nouvelle, et Childéric promulgua, avec un empressement apparent, avec une répugnance réelle, un édit dans lequel 1° il enjoignait aux juges, c'est-à-dire aux comtes, d'appliquer à chacun la loi de sa nation, ainsi qu'on le faisait autrefois ; 2° il leur interdisait de commettre, l'un au préjudice de l'autre, aucun empiétement territorial sur leurs juridictions respectives ; 3° il déclarait que jamais maire du palais ne serait pourvu de droits assez étendus pour lui permettre de jouir d'une autorité semblable à celle dont on venait de dépouiller Ebroïn ; 4° enfin, il notifiait aux seigneurs que, pouvant être tous appelés successivement aux emplois les plus élevés, aucun d'eux ne devait mépriser ses égaux[34].

Pendant les premiers mois qui suivirent sa reconnaissance comme roi de Neustrie et de Bourgogne, Childéric s'entoura des hommes les plus vertueux et les plus habiles et rechercha leurs conseils. Il avait donné toute sa confiance à saint Leodegarius, évêque d'Autun, et les peuples se félicitaient d'être gouvernés par de pareils ministres[35]. Malheureusement, le roi refusa de nommer des maires en Neustrie et en Bourgogne et laissa un grand pouvoir dans les trois royaumes à Wulfoad, qui fut l'unique maire du palais. C'était un honnête homme ; mais il était très-jaloux de son autorité, et des gens pervers, qui redoutaient l'influence de saint Leodegarius, tâchèrent d'aigrir Wulfoad contre le prélat, et n'y réussirent que trop bien, en lui disant que Leodegarius ne lui laissait qu'une ombre d'influence, et qu'il n'aurait bientôt plus que le titre de maire du palais[36]. D'un autre côté, l'évêque d'Autun, plus sévère que ses collègues, blâmait hautement et en toute circonstance le mariage de Childéric, engageant le roi à rompre une union que plusieurs personnes regardaient comme incestueuse. Il l'exhortait aussi à ne pas revenir peu à peu sur les concessions que l'on avait obtenues de lui, lorsqu'il avait été proclamé en Bourgogne et en Neustrie. Pour bien comprendre ceci, il faut savoir que le prince, cédant à son goût pour le despotisme et aux conseils de quelques flatteurs, commençait à retirer ce qu'il avait cru ne pouvoir refuser, et le moment paraissait proche où les choses seraient remises sur l'ancien pied[37].

Toutes ces représentations irritèrent Childéric, qui priva saint Leodegarius de sa faveur ; cependant, il le retint près de lui pendant quelque temps encore, car il comprenait bien qu'il ne pouvait se passer de ses conseils et de son expérience[38]. Les choses en étaient là lorsque, à la suite d'une affaire dont le récit n'appartient pas à notre ouvrage et nous entraînerait d'ailleurs trop loin, le gallo-romain Hector, gouverneur de la Provincia Massiliensis, fut accusé d'avoir formé un complot contre Childéric[39]. Hector était lié avec saint Leodegarius, et les nombreux ennemis de ce dernier, qui cherchaient une occasion favorable pour le perdre, lui reprochèrent d'être le complice du gouverneur de. Marseille et parvinrent à engager le maire Wulfoad à appuyer près du roi cette accusation calomnieuse[40]. Vers les fêtes de pâques de l'année 673 — pâques tombait celte année le 10 avril —, le prélat comparut, par ordre de Childéric, devant un tribunal composé de quelques évêques et des premiers fonctionnaires du palais. Ceux-ci, ayant opiné d'abord, condamnèrent Leodegarius à un exil perpétuel ; les évêques donnèrent leur assentiment, et le prince, confirmant cette sentence irrégulière, commanda aussitôt d'enfermer le prélat dans l'abbaye de Luxovium, où il retrouva Ebroïn, qui feignit de se réconcilier avec lui[41].

Childéric, délivré de la présence et du contrôle de l'évêque d'Autun, méprisa les conseils d'Himnechildis et de Wulfoad, se livrant sans retenue à son humeur despotique et altière, et imitant la conduite de certains empereurs romains, lesquels s'étaient imaginé que tout leur était permis. Les Francs ne pouvaient tolérer indéfiniment une pareille tyrannie ; le mécontentement fit bientôt place à la haine et au mépris, et, dans les derniers jours de l'année 673, tout annonçait une catastrophe[42]. Mais, avant de raconter la fin du règne de Childéric, il est nécessaire que nous revenions, un instant, sur nos pas, et que nous allions retrouver le jeune Dagobert, que Diddo évêque de Poitiers avait conduit en Irlande, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent. Le prélat avait, pendant longtemps et sans doute par crainte du châtiment, gardé le silence sur la part qu'il avait prise, peut-être dans un but d'humanité, à la déportation du fils de Sigisbert IV. Enfin, soit qu'il ait fait quelques aveux, soit que les négociants gallo-romains, qui se rendaient souvent dans l'île de Bretagne pour y trafiquer, aient fourni les renseignements dont on manquait[43], Himnechildis et Childéric II finirent par savoir que Dagobert n'était pas mort, comme on le croyait ; qu'après avoir habité l'Irlande pendant plusieurs années, il était passé dans l'ile de Bretagne ; qu'il y avait trouvé pour protecteur saint Wilfridus, métropolitain d'Eboracum (Yorck) ; que le prélat lui avait fait épouser une jeune fille, nommée Mathildis ou Mechthildis, qui appartenait à la famille d'un roi anglo-saxon, et que Dagobert désirait vivement retourner dans sa patrie[44]. Il est impossible de savoir dans quel lieu résidait le prince, lorsque ces nouvelles parvinrent à sa mère et à son beau-frère, et nous avons des raisons graves pour penser que, accompagné de quelques serviteurs fidèles, il s'était rapproché de sa terre natale et qu'il habitait le pays de Cantium, d'où il n'était séparé de la Gaule que par le fretum Gallicum ou Pas-de-Calais. Il existe, en effet, dans le pays de Cantium (Kent) un lieu nommé Sisberts'wold ou wood — ce qui veut dire la forêt de Sigisbert —, et l'on y a découvert, en 1793, des tombeaux Francs, remontant à la seconde moitié du VIIe siècle. Dans ces tombeaux se trouvaient deux squelettes portant au cou des trientes austrasiens ; munis de bélières. L'un offre an droit le buste impérial, avec la légende : † VIRDVNOI FIT, et au revers une croix ancrée et la légende : † CISELENO MON ; l'autre triens présente au droit le buste impérial et la légende : MARS. LLO (Marsal) VICO, et au revers une croix cantonnée des sigles C A, avec la légende : † TOTO MONETARIO[45]. Il est bien vraisemblable que les deux tiers de sou étaient portés par des serviteurs de Dagobert, et que ce sont eux qui donnèrent à leur résidence le nom de Sisberts'wood, lequel leur rappelait continuellement le bon roi d'Austrasie[46].

Les historiens ne s'accordent pas sur l'époque à laquelle Dagobert quitta l'île de Bretagne pour retourner dans la Gaule. Il n'était bien certainement pas encore de retour en 668 ; mais l'abbé Grandidier suppose qu'il s'embarqua peu de temps après, et que saint Florentins, scot de naissance, qui, vers l'année 669, vint s'établir en Alsace et embrasser la vie érémitique dans une vallée du versant oriental des Vosges, avait accompagné le jeune prince, à la fortune duquel il s'était comme attaché[47]. Le cardinal Pitra admet, au contraire, que le retour de Dagobert est postérieur à la mort de Clotaire III, ainsi qu'à la proclamation de Childéric II comme roi de Neustrie et de Bourgogne, et il pense que le prince fut rappelé dans la Gaule par le conseil de saint Leodegarius, qui voulut ainsi réparer la faute de son oncle Diddo[48]. Mais la dernière supposition, bien que très-ingénieuse, obligerait à fixer le retour de Dagobert au mois de juin ou de juillet 672, et il est positif que cet évènement est un peu antérieur. D'un autre côté, on ne comprendrait pas comment la reine Himneohildis, qui continuait à jouir d'une grande autorité, et comment Childéric lui-même, beau-frère du jeune Dagobert, auraient tardé à rappeler ce prince, dès que son sort leur aurait été révélé. On est donc naturellement conduit à admettre, comme l'assure le biographe de saint Wilfrid, que la nouvelle de l'existence de Dagobert fut apportée dans la Gaule par des commerçants vers l'année 669 ou l'année 670 ; que Childéric et Himnechildis s'empressèrent de le faire venir près d'eux, et que le premier, ne voulant pas lui céder le trône, lui abandonna sur-le-champ, à titre d'indemnité, la civitas de Strasbourg et les droits de suzeraineté qui appartenaient aux rois d'Austrasie sur les duchés des Alamanni, des Bajuvarii et des Thuringiens[49]. La sors de Dagobert ne fut pas plus étendue tant que vécut Childéric. Il ne faut pas croire que le dernier lui ait cédé l'Austrasie lotit entière, quand il alla prendre lui-même possession de la Neustrie et de la Bourgogne, et nous possédons deux diplômes de ce roi et un diplôme de saint Bercharius, abbé du monasterium Dervense, datés tous trois, de l'année 673, et établissant que les diocèses de Reims, de Châlons-sur-Marne et de Bâle (Basilia) appartenaient alors à Childéric[50]. On a même soutenu que Dagobert ne prit pas d'abord le titre de roi. Cependant, les Mérovingiens n'en portaient jamais d'autre, et de plus ce titre lui est donné formellement par Paul Diacre, parlant d'un fait antérieur à la mort de Childéric[51]. Ce fait est l'alliance offensive et défensive que Dagobert contracta avec Grimoald, qui avait usurpé la couronne des Lombards. Pertharit, qu'il en avait dépossédé, ne cessait de chercher les moyens de reprendre ce qu'il avait perdu. Il s'adressa dans ce but à Childéric II, qui lui fit les plus belles promesses. Soit envie de gagner la riche récompense que lui offrait Pertharit ; soit résolution de laver l'affront que Grimoald avait fait éprouver, quelques années auparavant, à une armée Franque, comme nous l'avons raconté ; soit plutôt désir d'être agréable à l'empereur Constantin III (Pogonat), qui tenait à se débarrasser de Grimoald, Childéric avait formé le dessein d'envoyer en Italie une armée considérable. Vainqueur dans une première rencontre, mais grâce à un stratagème et à l'intempérance des Francs, Grimoald redoutait une nouvelle invasion, et, pour la prévenir, il rechercha l'amitié de Dagobert, dans l'espérance que la crainte d'une diversion retiendrait Childéric II dans son royaume. Le fils de Sigisbert IV, mécontent de ce que son beau-frère refusait de lui céder l'Austrasie tout entière, prêta l'oreille aux propositions de Grimoald ; ils firent alliance, et Pertharit, qui résidait alors dans le royaume de Dagobert, probablement dans la Rhétie, de laquelle il pouvait apercevoir ses anciens états, Pertharit éprouva une telle crainte d'être livré à son ennemi, qu'il traversa une partie de la Germanie et de la Gaule et s'embarqua pour l'île de Bretagne, où il espérait se trouver en sûreté[52]. Paul Diacre ne fixe pas la date de ces évènements ; toutefois il faut certainement les rapporter à l'année 673 ; car Grimoald mourut cette même année, et Pertharit était à peine débarqué dans la Bretagne, lorsqu'il apprit le décès de l'usurpateur.

Le rétablissement du premier sur le trône des Lombards mit fin aux projets belliqueux de Childéric ; mais on peut se demander s'ils ne furent pas l'occasion de sa ruine. C'était probablement, en effet, pour fournir aux frais d'une expédition coûteuse, qu'il avait résolu d'imposer sur les trois royaumes une superindictio, c'est-à-dire une contribution supplémentaire, que les peuples n'étaient pas en mesure d'acquitter. Après avoir abandonné le dessein d'aller faire la guerre en Italie, il ne persista pas moins dans la résolution de lever la superindictio. Le mécontentement fut universel, et un leude, nommé Bodilo[53], osa représenter au roi que, en poussant les choses à l'extrémité, il finirait par amener une révolution. Childéric furieux ordonna de lier Bodilo à un poteau et de le fustiger, comme un esclave. Un pareil traitement mit ce seigneur au désespoir, et excita une telle indignation chez les leudes neustriens et bourguignons, qu'ils formèrent, à l'instant même, une conjuration contre le roi ; et on y vit entrer non seulement des hommes indépendants, mais même des fonctionnaires du palais. Les conjurés surveillèrent attentivement toutes les démarches du prince, afin de l'attaquer dans un moment où il ne serait pas sur ses gardes. Ils apprirent, un jour, qu'il devait aller chasser, accompagné de la reine Bilichildis, alors enceinte, et de leur fils aîné, appelé Dagobert, dans la forêt Lauconia, entre Beauvais et Chaumont-en-Vexin[54]. Bodilo fut s'y embusquer, avec quelques-uns des conjurés, entr'autres avec un gallo-romain nommé Lupus. Rien ne dérangea l'exécution de leur dessein. Ils entourèrent Childéric, qui ne s'attendait pas à une semblable agression. A l'exemple des empereurs, qui créèrent, pour le service du palais, des corps spéciaux dont les soldats étaient appelés Protectores et Domestici, les Mérovingiens avaient des gardes, que d'anciens auteurs désignent sous le nom de satellites. Leur devoir était non seulement d'accompagner le prince à la guerre, à la chasse et dans tes cérémonies publiques, mais même de coucher dans sa chambre[55]. Deux de ces satellites, Ingobertus et Amalbertus, frère de Flaochatus ancien maire du palais de Bourgogne[56], accompagnaient alors Childéric ; toutefois, loin de le défendre, ils se jetèrent sur lui, et il parait que c'est sous leurs coups qu'il succomba. Les conjurés massacrèrent aussitôt Bilichildis et le petit Dagobert, et se dispersèrent, laissant les trois cadavres au milieu de la forêt[57]. Le bruit de l'attentat se répandit avec la rapidité de l'éclair. Des serviteurs fidèles sauvèrent, en le portant dans l'abbaye de Chelles, près de son aïeule sainte Bathildis, le second fils de Chilpéric, qui se nommait Daniel, et que nous verrons plus tard monter sur le trône. En même temps, saint Audanus (saint Ouën), métropolitain de Rouen, qui se trouvait probablement dans la maison royale de Novigentum (Nogent-les-Vierges), que Childéric avait quittée le matin môme, recueillit les corps de ce prince, de sa femme et de son fils, les transporta dans sa ville épiscopale et leur donna une sépulture honorable dans une basilique dédiée à saint Pierre[58].

Les historiens ne s'accordent pas sur la date de la catastrophe qui mit fin au règne et à la vie de Childéric II. La plupart ont placé l'assassinat de ce prince au mois de septembre 673 ; mais un des biographes de saint Leodegarius recule l'évènement jusqu'au mois de mars 674, et cette date nous parait préférable, parce qu'elle permet de se rendre mieux compte des faits qui remplissent la dernière année du règne de Childéric,

Il est assez vraisemblable que ses meurtriers désiraient atteindre également le maire Wulfoad, dont ils devaient redouter les talents et la vengeance ; mais, averti à temps de ce qui venait d'arriver, le maire monta à cheval et prit au galop la route de l'Austrasie, où il arriva sans accident[59]. La reine Himnechildis s'y trouvait alors, et quelques historiens ont pensé, bien qu'ils n'en aient aucune preuve, qu'elle administrait ce royaume, ou du moins que son gendre la consultait dans les affaires les plus importantes. Elle se concerta immédiatement avec le maire du palais, qui jouissait de toute sa confiance, comme il avait eu déjà celle de Sigisbert IV, et ils engagèrent la plupart des villes d'Austrasie à reconnaître pour roi Dagobert II. Nous disons la plupart des villes, car on verra tout-à-l'heure qu'elles ne furent pas unanimes, et rien n'est plus obscur que le commencement du règne de ce prince. Les renseignements qui le concernent sont devenus tellement rares, par suite de circonstances dont nous parlerons plus loin, que son règne a été ignoré des historiens jusque dans la seconde moitié du XVIIe siècle. L'honneur de sa découverte appartient au jésuite Henschenius[60], un des Bollandistes, et au docte Hadrien de Valois[61], qui se le disputèrent vivement ; mais les détails par eux recueillis étaient encore en petit nombre et presque tous relatifs aux premières années du règne de Dagobert, et c'est Mabillon, qui, mettant à profit un passage inaperçu de Paul Diacre et deux fragments inédits de vies de saints, nous a, le premier, fait connaître la fin de ce même règne.

Dagobert, quittant le diocèse de Strasbourg, où il avait résidé jusqu'alors[62], vint s'établir à Metz, afin de surveiller de plus près les mouvements qui allaient agiter la Neustrie et la Bourgogne, et auxquels le maire Wulfoad se proposait de prendre part. Cependant, les choses parurent d'abord devoir se passer assez tranquillement. Thierry III fut tiré du monastère de Saint-Denys et proclamé roi, sans opposition, par les leudes neustriens et bourguignons que l'on put réunir, aussi bien par ceux qui étaient restés étrangers au meurtre de Childéric, que par les conjurés eux-mêmes. Thierry accorda une amnistie générale et rappela tous les exilés ; mais cette mesure, qui rendit à leur patrie et à leurs familles un petit nombre d'hommes vertueux, eut pour résultat principal d'ouvrir les portes de la Gaule à une foule de scélérats, que tes rois précédents avaient tenus soigneusement éloignés. Un des biographes de saint Leodegarius a trouvé, pour décrire ce retour des exilés, quelques accents dignes de Tacite[63], et on ne tarda pas à comprendre combien étaient fondées les appréhensions des gens de bien.

Saint Leodegarius et Ebroïn, réconciliés en apparence, avaient quitté ensemble le monastère de Luxovium et s'étaient dirigés vers la Neustrie, où devait avoir lieu la proclamation solennelle de Thierry III. Ebroïn comptait, sans doute, être réintégré dans ses fonctions de maire du palais ; mais il reçut, en route, un avis qui ne lui laissait aucune espérance, et, abandonnant furtivement son compagnon, il gagna la frontière de l'Austrasie, dont il était peu éloigné. Saint Leodegarius continua son chemin, fut bien accueilli par les seigneurs et par les évêques, et, sur son conseil, on déféra les fonctions de maire du palais à Leudesius, fils d'Erchinoald. Néanmoins, l'ordre ne se rétablit pas ; plusieurs hommes puissants commirent des violences pour satisfaire leur haine ou leur avidité ; chacun commença à prévoir des jours plus tristes encore, et une comète, qui apparut sur ces entrefaites, acheva de porter le découragement dans les esprits[64].

Pendant ce temps, Ebroïn, retiré dans la partie occidentale de l'Austrasie, prenait toutes ses mesures pour opérer une révolution dans la Neustrie et la Bourgogne. Wulfoad, qui ne pouvait pardonner aux leudes de ces deux royaumes le meurtre de Childéric et le renversement de sa propre autorité, fournit secrètement des secours à Ebroïn et autorisa même Waimerus duc de la Campania, c'est-à-dire gouverneur de la province formée des diocèses de Reims, de Laon et de Châlons-sur-Marne, à accompagner l'ex-maire dans l'expédition qu'il projetait. Celui-ci, ayant réuni tout ce qu'il put trouver d'aventuriers, entra dans la Neustrie et suivit la voie romaine qui conduisait de Reims à Beauvais, en passant par Silvanectes (Senlis). Il espérait surprendre Thierry III, qui se trouvait dans le palais de Novigentum, aujourd'hui Nogent-les-Vierges[65], situé près de la rive droite de l'Oise, dans une petite plaine, à une lieue au-dessous de Pont-Sainte-Maxence, que l'on appelait alors ad Sanctam-Maxentiam. Leudesius, redoutant quelque entreprise de son ennemi, avait chargé une troupe de soldats de garder le pont. Ebroïn les attaqua à l'improviste, les dispersa et se mit à la poursuite du roi. Le prince parvint à s'échapper ; mais l'ex-maire s'empara de ses trésors, trompa Leudesius par de belles paroles, le fit assassiner, et, désespérant d'atteindre Thierry, se décida à proclamer roi de Neustrie et de Bourgogne, sous le nom de Clovis, un mérovingien obscur, issu de quelque branche collatérale, et qu'il donna pour un fils de Clotaire III. En même temps, il reprit le titre et les fonctions de maire du palais, et se mit à ravager les possessions des évêques et des seigneurs qui tenaient les intérêts de Thierry III. Ce malheureux prince, abandonné peu à peu par le plus grand nombre de ses partisans, fut obligé, à la fin, d'ouvrir des négociations. Ebroïn consentit à faire disparaître son fantôme de roi, qui n'était, d'ailleurs, qu'un enfant, et à reconnaître Thierry, à condition que ce dernier ne le troublerait pas dans l'exercice des fonctions de maire et lui livrerait ses principaux ennemis. Vers la fin de l'année 674 ou au commencement de 675, le roi ayant accordé tout ce qu'Ebroïn demandait, la Neustrie et la Bourgogne furent en proie aux complices du maire du palais. Waimerus duc de Campania, Diddo évêque de Châlons-sur-Saône et Bobbo ancien évêque de Valence assiégèrent Autun, s'emparèrent de saint Leodegarius, lui crevèrent les yeux et l'enfermèrent dans une étroite prison[66].

Wulfoad, dont les secours n'avaient pas peu contribué à la réussite d'Ebroïn, ne tarda pas â comprendre quelle faute il avait commise en aidant un pareil homme â ressaisir l'autorité. Une fois tranquille et délivré de ses adversaires, le maire de Neustrie refusa de restituer à l'Austrasie non seulement les cités de l'ouest, du centre et du midi qui en dépendaient autrefois, mais même les provinces occidentales de ce royaume proprement dit. Waimerus duc de Campania, qui avait accompagné Ebroïn dans son expédition et qui craignait la sévérité de Wulfoad, ne voulut plus dépendre de l'Austrasie et reconnut Thierry III, en sorte que Dagobert II perdit les civitates de Reims, de Laon et de Châlons-sur-Marne. Vers le nord-ouest, la frontière de l'Austrasie fut reportée dans la vallée de la Meuse, toute la portion occidentale de l'importante civitas de Trajectum-ad-Mosam ayant été livrée à Ebroïn, probablement par la trahison du comte qui gouvernait cette cité. Saint Landebertus ou Lambert, qui en était évêque depuis quelque temps, fut brutalement chassé et obligé de se retirer, avec deux serviteurs, dans le monastère de Stabulaus, pendant que l'on intronisait à sa place un misérable, nommé Faramundus[67]. Enfin, il paraît même établi par un diplôme de Thierry III, et par quelques mots du biographe anonyme de saint Leodegarius, qu'Athalricus ou Adalricus[68] duc d'Alesatia ou d'Alsace se joignit momentanément à Ebroïn, quoiqu'il eût épousé la tante de l'évêque d'Autun. D'après l'hagiographe[69], il contribua, avec les évêques Diddo et Bobbo, â faire reconnaître l'autorité du maire de Neustrie dans la Bourgogne, et il espérait recevoir, comme récompense, le titre de patrice de ce royaume. Mais son ambition ayant été déçue, il se réconcilia avec Dagobert II et Wulfoad, et Ebroïn, pour le punir de sa défection, fit confisquer et donner au monastère de Bèze les biens qu'Athalricus possédait en Bourgogne et en Neustrie[70].

 

 

 



[1] Car il portait également ce nom, comme nous l'apprennent les Chronica monasterii Sancti-Benigni Divionensis (dans D'Achéry, édit. in-f°, t. II, p. 569). Il n'est pas étonnant, d'ailleurs, que Dagobert Ier ait donné à un de ses fils le nom de Clotaire, qui était celui de son propre père, et nous avons vu que très-souvent on imposait au petit-fils le nom de l'aïeul.

[2] V. Fredegarii continuat., I, c. 91.

[3] V. Sismondi, Histoire des Français, t. II, p. 61.

[4] V. Diplomata, t. I, p. 309. M. Pardessus s'appuie sur un passage de la chronique de Sigebert de Gemblours (dans Bouquet, t. III, p. 343). Mais ce passage est une autorité de date bien récente.

[5] Il mourut en 659.

[6] V. Vita sanctœ Balthildis, reginœ Francorum, auctore coœvo, n° 5, dans les Bollandistes, au 30 janvier.

[7] V. ce diplôme, dans Pardessus, t. II, p. 118 et 119.

[8] V. cette charte, ibid., p. 133 et 134.

[9] V. ce fragment, ibid., p. 121.

[10] V. ces diplômes, ibid., p. 145, 146, 424 et 425.

[11] V. Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 717.

[12] V. Histoire de saint Léger, évêque d'Autun, par le cardinal Pitra, p. 249.

[13] On trouve, en effet, outre Wulfoadus, qui est la bonne leçon, les formes Volfoaldus, Vulfaldus et Wlfoardus.

[14] V. Vita sanctœ Austrebertœ, virginis, dans les Bollandistes, au 10 février.

[15] V. Vita sancti Landeberti, Trajectensis episcopi, auctore coœvo, dans les Bollandistes, au 17 septembre.

[16] V. le diplôme de Childéric II et d'Himnechildis (1er août 661), dans Pardessus, t. II, p. 118 et 119.

[17] V. Vita sancti Prœjecti, Arvernorurn episcopi, dans les Bollandistes, au 25 janvier. L'itinéraire de saint Prœjectus prouve que Childéric II était en Alsace. En effet, le vénérable prélat, qui arrivait du centre de la Gaule, traversa les Vosges et vint demander l'hospitalité dans le monastère fondé par saint Amarinus.

[18] V. Paul Diacre, De gestis Langobardorum, lib. V, c. 5, dans Muratori, Script. rerum Ital., t. I, part. I, p. 478.

[19] V. Bède, Ecclesiastica Historia gentis Anglorum, lib. III, c. 27 ; Usher, Antiquitates Britannicœ, p. 948.

[20] V. Du Chesne, t. I, p. 717.

[21] V. les diplômes de Childéric et de saint Amandus, dans Pardessus, t. II, p. 118, 119, 133 et 134. V. aussi Vita sancti Amandi, Trajectensis episcopi, dans les Bollandistes, au 6 février.

[22] V. Vita et passio sancti Bercharii, abbatis et martyris, auctore Adsone, dans le même recueil, au 16 octobre.

[23] Aujourd'hui Puisies, près de Montiérender.

[24] V. idem, ibid. ; v. aussi le testament de saint Bercharius, dans Pardessus, t. II, p. 159 et 160.

[25] V. son diplôme, dans Pardessus, t. II, p. 424 et 425.

[26] Cela résulte d'une correction à faire dans le diplôme de Childéric. M. Pardessus donne la leçon suivante : Unde jussimus pro ac re domno et patrinostro Theodardo episcopo, vel illustri viro Hodoni domestico, cum forestariis nostris, et œternate cum paribus suis, ipsa loca mensurare et designare per loca denominata ; mais il est évident que les mots et œternate cum paribus suis n'ont aucun sens, et qu'il faut lire : et abbati cum fratribus suis. Les deux leçons offrent à peu près le même aspect, si on les trace en cursive mérovingienne, et on comprendrait difficilement que l'abbé et les religieux n'eussent pas assisté à une opération qui touchait ainsi à leurs intérêts.

[27] V. le diplôme, ibid., p. 145 et 146.

[28] V. le diplôme, ibid., p. 157 et 138.

[29] Les auteurs de l'Art de vérifier les dates (t. I, p. 546) reculent le mariage de Childéric jusqu'en 668 ou 669 ; mais le diplôme de 667 semble trancher la question.

[30] V. Fredegarii continuat., I, c. 93 ; Vita sancti Baboleni, abbatis Sancti-Mauri Fossatensis, dans les Bollandistes, au 26 juin.

[31] Ce diplôme, qui émane d'une femme nommée Chrotildis, épouse de Charicardus, est daté de la seizième année du règne de Clotaire III, au mois de mars ; or, comme ce prince n'est monté sur le trône qu'en novembre 06, la quinzième année de son règne n'a été accomplie qu'au mois de novembre 671, et il n'a pu mourir avant la fin de mars ou le mois d'avril 672. Il avait alors plus de dix-neuf ans, étant né en 652. V. le diplôme, dans Pardessus, t. II, p. 148-150.

[32] V. Passio sancti Ragnoberti, martyris, dans Du Chesne, t. I, p. 626.

[33] V. Fredegarii continuat., I, c. 94 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 717 ; Vita sancti Leodegarii, Augustodunensis episcopi, auctore anonymo coœvo, n° 8 et 9 ; Vita sancti Leodegarii, auctore Ursino, c. 4, dans les Bollandistes, au 2 octobre.

[34] Nous n'avons plus le texte de l'edictum ; mais on en trouve une analyse dans la Vita sancti Leodegarii, auctore anonymo, n° 10.

[35] V. ibid., n° 11 ; Vita sancti Leodegarii, auctore Ursino, c. 5.

[36] V. Vita sancti Leodegarii, auctore anonymo, n° 14.

[37] V. ibid., n° 12.

[38] V. ibid., n° 11.

[39] V. Vita sancti Prœjecti, Arvernorum episcopi, dans les Bollandistes, au 25 janvier.

[40] V. Vita sancti Leodegarii, auctore anonymo, n° 14.

[41] V. ibid., n° 18.

[42] V. Fredegarii continuat., I, c. 95.

[43] C'est l'opinion du moine breton Edd, que nous citons dans la note suivante.

[44] V. Vita sancti Wilfridi, Eboracensis episcopi, auctore Eddio, n° 27, dans Mabillon, Acta ss,, sæc. IV, part. I, à la fin.

[45] V. Revue numismatique, année 1847, p. 19 et 20, et planche I, n° 5 et 6 ; James Douglas, Nenia Britannica, or a sepulchral history of Great Britain ; Londres, 1793, planche XXII. Les deux trientes dont il s'agit se trouvent maintenant dans la collection du docteur Fausset d'Heppington.

[46] Les ruines du palais de Kircheimum (en Alsace), que Dagobert II habita longtemps, se nomment encore aujourd'hui Daberts-saal, forme tout-à-fait analogue à celle de Sisberts'wood. Quant à l'abréviation Sisbertas pour Sigisbertus, elle était bien connue, et on possède encore un (riens d'Angers frappé par le monétaire Sisbertus. V. la table des monétaires, n° 59, dans la Revue numismatique.

[47] V. Histoire de l'église de Strasbourg, t. I, p. 217, 227 et 228.

[48] V. Histoire de saint Léger, p. 275-277.

[49] V. Pagi, Critica historico-chronologica, à l'année 664, n° 10-16.

[50] V. ces diplômes, dans Pardessus, t. II, p. 157-160.

[51] V. De gestis Langobardorum, lib. V, c. 32, dans Muratori, Script. rer. Ital., t. I, part I., p. 485 ; Guillaume de Malmesbury (De actis pontificum Anglorum, lib. III) qualifie Dagobert de rex Transrhenanorum Francorum, et Wimpheling (Catalogus episcoporum Argentinensium, épisc. de saint Arbogast et de saint Florentins) lui donne le titre de Francorum Germanicorum rex gloriosissimus ; mais nous ignorons sur quelle autorité se sont appuyés les deux historiens dont il s'agit.

[52] V. Paul Diacre, De gestis Langobardorum, lib. V, c. 32 et 33, dans Muratori, Script. rer. Ital., t. I, part I, p. 485 et 486.

[53] L'auteur du Gesta regum Francorum (dans Du Chesne, t. I, p. 717) l'appelle Bodolenus.

[54] V. Le Beuf, Dissertations sur l'histoire ecclésiastique et civile de Paris, t. I, p. 550 et suiv., 361 et 362.

[55] V. Vita sancti Maximini, Trevirensis episcopi, auctore Lupo, dans les Bollandistes, au 29 mai.

[56] V. Frédégaire, Chronic., c. 90.

[57] V. Fredegarii continuat., I, c. 95 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 717 ; Vita sancti Audoëni, Rotomagensis episcopi, auctore Fridegodo, n° 32, dans les Bollandistes, au 24 août ; Vita sancti Wandregisili, abbatis, auctore fere coœvo, c. 21, dans le même recueil, au 22 juillet ; Vita sancti Leodegarii, auctore anonymo, n° 20, dans le même recueil, au 2 octobre.

[58] V. Vita sancti Audoëni, Rotomagensis episcopi, n° 31 et 32, dans les Bollandistes, au 24 août ; Albéric, Chronic., à l'année 678.

[59] V. Fredegarii continuat., I, c. 95 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 717.

[60] V. Diatriba de tribus Dagobertis, Francorum regibus.

[61] V. Rerum Francicarum, lib. XXII.

[62] V. Nicolas Hertius, Veteris Francorum regni Notitia, c. III, § 58.

[63] V. Vita sancti Leodegarii, auctore anonymo, n° 21, dans les Bollandistes, au 2 octobre.

[64] V. ibid., n° 21 et 23 ; Fredegarii continuat., c. 95 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 717.

[65] V. Le Beuf, Dissertations sur l'histoire ecclésiastique et civile de Paris, t. I, p. 358. Il nous semble que le qualificatif, ajouté au nom de Novigentum ou Nogent, indique qu'il y avait près du palais un gynécée royal.

[66] V. Fredegarii continuat., c. 96 ; Vita sancti Leodegarii, auctore anonymo, n° 25 et 26 ; Vita sancti Leodegarii, auctore Ursino, c. 7 ; Histoire de saint Léger, par le cardinal Pitra, p. 515-551.

[67] V. Vita sancta Landeberti, episcopi Trajecti-ad-Mosam, n° 4, dans Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. I.

[68] C'est le personnage que nous retrouverons plus loin sous les noms d'Ethico ou d'Athicus.

[69] V. Vita sancti Leodegarii, n° 35.

[70] V. le diplôme de Thierry III, dans Pardessus, t. II, p. 177 et 178.