|
Dans le
chapitre précédent, nous avons parlé de Clovis II ou Clotaire[1] comme administrant la Neustrie
et la Bourgogne, comme prenant les mesures nécessaires pour renverser
Grimoald, comme punissant cet ambitieux ; mais nous aurions été plus exact en
substituant au nom de Clovis celui de sa femme Bathildis, et celui d'Erchinoald,
maire du palais de Neustrie. On sait, en effet, que Clovis, lequel ne s'était
jamais mêlé du gouvernement, avait eu le malheur de tomber en démence,
quelque temps avant la mort de son frère[2], et son nom ne figurait plus
que pour la forme dans l'intitulé des diplômes royaux. Sa triste existence
finit au mois de novembre 656, c'est-à-dire environ deux mois après la mort
de Grimoald. Bathildis et Erchinoald firent aussitôt proclamer roi Clotaire
III, fils aîné de Clovis ; mais, comme il n'avait pas même cinq ans
accomplis, ils continuèrent à gouverner, comme ils l'avaient fait du vivant
de son père. Un
célèbre historien moderne[3] prétend, sans en donner aucune
preuve, que la reine et Erchinoald proclamèrent rois simultanément et
conjointement les trois fils de Clovis II, sans diviser entr'eux la monarchie
des Francs. C'est une erreur, et on ne peut pas non plus admettre, comme le
veut M. Pardessus
[4], que le jeune Childéric, second
fils de Clovis, ait été mis en possession de l'Austrasie aussitôt après la
chute de Grimoald. Clotaire III régna seul de 656 à 660 ; on ne voit pas même
que, pendant ces quatre années, l'Austrasie ait eu un maire particulier, et,
sauf les vexations commises contre la famille de Grimoald, l'histoire n'a
enregistré aucun fait que l'on puisse, avec certitude, rapporter à cette
période de l'histoire de la Gaule. Tant
que vécut le maire Erchinoald, les Austrasiens, satisfaits d'être gouvernés
par un homme aussi habile, ne firent aucun mouvement ; dès qu'il fut mort[5], et que son autorité eut été
déférée à un nouveau maire, appelé Ebroïnus ou Ebroïn, dont on connaissait la
capacité autant que l'on redoutait son caractère sanguinaire et despotique,
ils demandèrent un roi, et il fallut bien les écouter. Bathildis leur envoya
donc, en 660, son second fils Childéric, enfant de sept ou huit ans, qui, par
conséquent, ne devait pas être capable pendant plusieurs années encore de
s'occuper lui-même de l'administration[6]. Il
n'était pas très-difficile d'établir un conseil de gouvernement.
Himnechildis, veuve de Sigisbert IV, était restée en Austrasie. C'était une
princesse encore jeune, mais douée de certaines qualités. Elle n'espérait
plus revoir son fils Dagobert, croyant, comme tout le monde, qu'il n'avait
survécu à son père que peu de jours ; et, chose bien propre à l'affermir dans
cette erreur, Diddo évêque de Poitiers, qui craignait, sans doute, d'être
entraîné dans la chute de Grimoald, gardait le plus profond silence
relativement à l'existence du prince et à la part que lui-même avait prise à
son exil. La veuve de Sigisbert IV avait conservé près d'elle sa fille
Bilichildis ; elle conçut le dessein de la marier à Childéric, lorsqu'il
aurait l'âge requis, et elle consentit à se charger des fonctions de régente,
pendant la minorité d'un roi qu'elle regardait déjà comme son gendre. On la
voit figurer, en effet, presque comme partageant l'autorité royale avec
Childéric II, sur quelques-uns des diplômes remontant aux premières années du
règne de ce prince. Son nom se trouve notamment sur un diplôme par lequel
saint Amandus obtint la concession de la villa de Barisiacus ou
Barisiacum, située dans le diocèse de Laon[7] ; sur une charte de ce saint
relative au même domaine[8] ; sur le fragment d'un diplôme
donné au monastère de Saint-Grégoire[9], et sur deux autres diplômes de
Childéric concernant les abbayes de Stabulaus et de Malmundarium
et la cathédrale de Spire[10]. En même
temps qu'Himnechildis devenait régente, les fonctions de maire du pilais
étaient confiées au duc Wulfoadus ou Wulfoad[11] ; car nous ne pouvons croire, à
l'exemple d'un savant contemporain[12], que ce personnage fut revêtu
des fonctions dont il s'agit immédiatement ou peu de mois après l'usurpation
de Grimoald. Wulfoad, dont le nom est diversement écrit par les historiens[13], paraît avoir appartenu à la
famille des Mérovingiens, comme plusieurs individus moins importants que lui,
dont nous avons déjà parlé, et comme Badefridus qui fut comes palatii,
sous le règne de Dagobert Ier[14]. Il ne faut pas, au reste, nous
étonner de rencontrer tant de mérovingiens obscurs ; car divers rois Francs
ne contractèrent pas de mariages réguliers et vécurent avec des femmes de
l'extraction la plus basse ; d'autres entretinrent de véritables harems ; et
toutes ces unions irrégulières produisirent une foule de bâtards ou
d'individus d'une condition douteuse, dont quelques-uns se trouvèrent fort
heureux d'occuper des sièges épiscopaux ou de remplir des fonctions dans le
palais. Il est
vraisemblable que plusieurs personnages de distinction, ducs ou prélats,
furent appelés à former, comme sous les règnes précédents, une sorte de
conseil d'état ; mais l'histoire ne mentionne que saint Landebertus ou
Lambert, évêque de Trajectum-ad-Mosam, que Childéric II estimait
beaucoup et consultait bien souvent[15]. II
n'est pas sans intérêt de rechercher quelle était l'étendue du royaume cédé à
Childéric II. Les documents n'abondent pas ; cependant nous pouvons citer
deux faits desquels il semble résulter que ce royaume était composé non
seulement de l'Austrasie proprement dite, mais encore des civitates de
l'ouest, du centre et du midi qui en avaient autrefois dépendu. La cession de
la villa Barisiacum, située dans le diocèse de Laon, prouve que du
côté de la Neustrie les frontières n'avaient pas changé[16] ; et le voyage que saint
Prœjectus, évêque de Clermont, fit en Austrasie pour recommander une affaire
à Childéric II, qui se trouvait alors dans la civitas de Strasbourg,
montre que ce prince possédait le territoire des Arverni[17], et probablement aussi les
autres diocèses appartenant à ses prédécesseurs. L'histoire,
qui nous fournit si peu de renseignements sur ce point, n'est guère moins
muette pour ce qui concerne les relations extérieures et l'administration de
l'Austrasie pendant les dix premières années du règne de Childéric. Nous
pouvons toutefois mentionner une expédition des Francs contre les Lombards.
Elle eut lieu en 662. Plusieurs historiens ont cru qu'elle avait pour but de
rétablir sur le trône Pertharit, qui en avait été chassé par un usurpateur
nommé Grimoald ; mais on ne voit pas trop comment Pertharit, qui était sans
ressources et n'avait, d'ailleurs, ni habileté, ni énergie, serait réellement
parvenu à engager les rois Francs dans une entreprise onéreuse et d'un succès
douteux. Nous aimons mieux expliquer d'une autre manière l'expédition des
Francs en Italie. L'empereur Constant II avait profité des embarras du calife
Moaviah pour conclure avec les Sarrasins un traité fort avantageux à
l'Empire, et il avait ensuite formé le dessein d'expulser enfin de l'Italie
la nation des Lombards, qui, tantôt en paix, tantôt en guerre avec les
empereurs, occupait, depuis un siècle environ, la meilleure partie de cette
contrée. C'est en 662 que Constant quitta sa capitale pour exécuter son
projet, et c'est précisément en 662 qu'une armée Franque, partant de la Provincia,
franchit les Alpes et descendit en Italie. Il est vraisemblable néanmoins
qu'elle ne se mit pas en mouvement sur un ordre impérial, mais que Constant
II, agissant comme ses prédécesseurs, envoya à Clotaire et à Childéric une
somme d'argent pour prix de la coopération qu'il réclamait. Paul Diacre,
duquel nous tenons quelques renseignements sur cette guerre, ne nous apprend
pas si l'armée Franque était composée de neustriens, de bourguignons et
d'austrasiens ; mais comme elle s'était organisée dans la Provincia,
dont la moitié devait appartenir à Childéric, il est vraisemblable qu'il
avait fourni son contingent. Peut-être même fut-il le seul auteur de
l'entreprise. Quoiqu'il en soit, l'armée Franque, ayant traversé les
montagnes, suivit le cours du Tanaro et vint camper dans un lieu nommé Rivas,
près de la ville d'Asta (Asti), où Grimoald s'était posté avec ses troupes.
Feignant une grande terreur, à l'approche de l'ennemi, il abandonna son camp,
dans lequel il laissa beaucoup de provisions et une énorme quantité des vins
les plus agréables et les plus capiteux. Ce qu'il avait prévu arriva. Les
Francs entrèrent dans le camp, se livrèrent à la bonne chère et burent avec
excès. Lorsque la nuit fut close, Grimoald, qui ne s'était pas beaucoup
éloigné, revint avec diligence, trouva les ennemis ivres et endormis, et en
fit un tel carnage, que peu d'entr'eux regagnèrent leur patrie[18]. Ce
désastre, causé par l'imprudence des chefs, ne fut pas vengé, et
l'amour-propre des Austrasiens dut en recevoir une cruelle blessure.
Cependant, grâce à quelques concessions faites à propos, grâce également à la
douceur, à la prudence et à la fermeté d'Hinmechildis et de Wulfoad, on
regarda en général les douze premières années du règne de Childéric II comme
une époque de prospérité et de splendeur ; et les hagiographes notamment ne
parlent qu'avec éloges de la jeunesse d'un prince réservé à une si triste
fin. Ce doit
être pendant la première période de son règne, en 664 ou en 665, que les
habitants de la Gaule furent décimés par une maladie contagieuse, qui désola
aussi l'île de Bretagne et l'Hibernie et reçut le nom de peste jaune[19] ; et c'est peut-être aux
ravages causés par le fléau qu'il faut rapporter un passage du Gesta regum
Francorum, auquel on peut toutefois donner un autre sens[20]. Il est
assez vraisemblable que le désir d'apaiser la colère divine amena
quelques-unes des fondations religieuses que l'on attribue au commencement du
règne de Childéric. La donation de la villa Barisiacum est de l'année
661. Avant l'année 664 saint Amandus avait commencé à y construire, en un
lieu nommé Faverolœ, un monastère, qu'il céda, sous la condition de le
terminer, à un religieux appelé Andreas[21] ; et ce monastère est devenu
l'abbaye de Barisy (près de Laon). Childéric contribua aussi à la fondation de
l'abbaye d'Altumvillare (Hautvillers), près de Reims, qui fut créée
par saint Bercharius[22] : Lorsque le même saint jugea à
propos de bâtir, dans la forêt domaniale nommée saltus Dervensis, une
église qui fut le noyau de la célèbre abbaye de Montiérender, le roi lui
donna toute la partie de la forêt environnant la basilique jusqu'à la
distance d'une lieue, plus une forêt du fisc appelée Wassiacum (Wassy), et une maison royale, portant
le nom de Puteolus[23], dans laquelle les princes
avaient coutume de se retirer après leurs chasses, et où saint Bercharius
établit un troisième monastère[24]. Childéric accorda une
exemption d'impôts à la cathédrale de Spire[25] ; enfin, plusieurs historiens
croient qu'il eut part à la fondation d'une abbaye qui fut construite dans
une des vallées orientales des Vosges, et que l'on désignait sous le nom de monasterium
Sancti-Gregorii. Les religieux de Stabulaus et de Malmundarium
furent les seuls qui eurent à se plaindre de Childéric, et encore ne leur
fit-il pas grand tort. Sigisbert IV leur avait donné dans la forêt des
Ardennes un terrain de forme circulaire et de douze milles romains de rayon ;
ce qui devait constituer une superficie d'environ soixante-deux lieues
carrées. Il est évident qu'une pareille concession était trop vaste pour être
réellement avantageuse. Le roi réduisit le rayon de moitié et régla que des
bornes indiquant les limites définitives de la concession seraient posées, en
présence de Theodardus ou Théodore évêque de Trajectum-ad-Mosam, du domesticus
Odo, des forestarii placés sous ses ordres, de l'abbé Remaclus et de
ses moines[26]. Le diplôme royal, tout en
parlant de Stabulaus et de Mahnundarium comme de fondations
dues à Sigisbert IV, prononce néanmoins le nom de Grimoald[27] ; mais lorsque saint Remaolus
demanda à Childéric la confirmation de la donation que le maire du palais
avait faite du domaine de Germiniacum aux religieux des deux abbayes,
le roi, tout en l'accordant, refusa d'insérer dans le diplôme le nom de
Grimoald, dont il voulait éteindre la mémoire, et attribua la concession à
Sigisbert IV, qui n'y avait pris aucune part[28]. Dans le
premier de ces diplômes, qui est plus récent que l'autre, Childéric mentionne
sa femme Bilichildis. Il venait, en effet, malgré son extrême jeunesse — il
était né en 653, et le diplôme est de 667 —, d'épouser la fille de Sigisbert
IV[29]. Les deux conjoints étaient
parents au degré de cousins-germains, et une pareille proximité était
regardée, à cette époque, comme un empêchement des plus graves. Il semble
toutefois qu'ils obtinrent une dispense plus ou moins régulière ; car la
princesse Himnechildis, qui était une femme vertueuse, n'aurait certainement
pas voulu laisser contracter à sa fille un mariage incestueux ; et, d'un
autre côté, on vit les prélats les plus vénérables communiquer sans scrupule
avec Childéric II et Bilichildis et les traiter comme des personnages unis
légitimement. Cinq
ans environ après la célébration de ce mariage, le roi d'Austrasie fut appelé
à recueillir tout l'héritage de sa famille. Clotaire III, qui régnait sur la
Neustrie et la Bourgogne et commençait à montrer une capacité de plus en plus
rare chez les Mérovingiens, mourut, à l'âge de dix-huit ans, selon la
supputation la plus ordinaire[30], à dix-neuf ans, d'après un
diplôme dont l'autorité nous semble devoir l'emporter, si la date en est
exacte[31]. Ebroïn,
maire des palais de Neustrie et de Bourgogne, fit aussitôt proclamer roi le
troisième fils de Clovis II, Thierry III, prince de dix-sept ans, sous le nom
duquel il se flattait d'exercer un pouvoir absolu. Ebroïn était un homme
d'origine obscure, qui s'était élevé, par son courage et sa capacité, aux
premiers grades de la milice[32]. Après avoir occupé, les
emplois de comte et de duc, il était enfin parvenu, après la mort
d'Erchinoald, à s'emparer de la mairie du palais, et il avait, en quelque
sorte, forcé à se retirer dans un monastère la reine Bathildis, veuve de
Clovis II, qui avait d'abord conservé beaucoup d'autorité. Aussi violent
qu'il était entreprenant et courageux, Ebroïn s'était fait quantité d'ennemis
parmi les seigneurs bourguignons et neustriens, et il mit le comble à leur
mécontentement en leur défendant de prendre part à la proclamation de Thierry
III comme roi. La plupart s'étaient déjà mis en route pour y assister, et, au
lieu de s'en retourner chez eux, ils se réunirent, tinrent divers
conciliabules, contraignirent beaucoup d'hommes qui désiraient garder la
neutralité à se déclarer pour eux, et firent inviter le roi d'Austrasie à
venir ceindre les couronnes de Bourgogne et de Neustrie. Il se garda de
négliger une occasion aussi favorable, et il n'eut qu'à se montrer pour
opérer une révolution. Thierry III, abandonné de tout le monde, fut conduit
dans le monastère de Saint-Denys. Ebroïn, croyant toucher à sa dernière
heure, avait cherché un asile dans une église, et il ne s'y trouvait pas trop
en sûreté ; mais plusieurs prélats, entr'autres saint Leodegarius ou Léger
évêque d'Autun, intercédèrent en sa faveur, et on se contenta de le revêtir
de l'habit monastique et de le reléguer dans l'abbaye de Luxovium,
située sur les frontières septentrionales de la Bourgogne, au pied des Vosges[33]. Les
leudes neustriens et bourguignons, qui venaient de renverser Ebroïn,
n'entendaient pas perdre le fruit de leur facile victoire, et Childéric fut
obligé de leur faire des concessions importantes. Sous les règnes de Clotaire
II, de Dagobert Ier, de Sigisbert IV et de Clovis II, les juges (comices
et vicarii)
appliquaient uniformément à tous les habitants de la Gaule, en matière
pénale, une législation mixte, dans laquelle le droit romain et les edicta
des rois entraient certainement pour la plus forte part ; et on ne peut
douter que les Mérovingiens n'aient favorisé, autant que cela leur fut
possible, les progrès d'une innovation aussi favorable à leur autorité. Les
seigneurs austrasiens, neustriens et bourguignons demandèrent l'abolition de
cette législation nouvelle, et Childéric promulgua, avec un empressement
apparent, avec une répugnance réelle, un édit dans lequel 1° il enjoignait
aux juges, c'est-à-dire aux comtes, d'appliquer à chacun la loi de sa nation,
ainsi qu'on le faisait autrefois ; 2° il leur interdisait de commettre, l'un
au préjudice de l'autre, aucun empiétement territorial sur leurs juridictions
respectives ; 3° il déclarait que jamais maire du palais ne serait pourvu de
droits assez étendus pour lui permettre de jouir d'une autorité semblable à
celle dont on venait de dépouiller Ebroïn ; 4° enfin, il notifiait aux
seigneurs que, pouvant être tous appelés successivement aux emplois les plus
élevés, aucun d'eux ne devait mépriser ses égaux[34]. Pendant
les premiers mois qui suivirent sa reconnaissance comme roi de Neustrie et de
Bourgogne, Childéric s'entoura des hommes les plus vertueux et les plus
habiles et rechercha leurs conseils. Il avait donné toute sa confiance à
saint Leodegarius, évêque d'Autun, et les peuples se félicitaient d'être
gouvernés par de pareils ministres[35]. Malheureusement, le roi refusa
de nommer des maires en Neustrie et en Bourgogne et laissa un grand pouvoir
dans les trois royaumes à Wulfoad, qui fut l'unique maire du palais. C'était
un honnête homme ; mais il était très-jaloux de son autorité, et des gens
pervers, qui redoutaient l'influence de saint Leodegarius, tâchèrent d'aigrir
Wulfoad contre le prélat, et n'y réussirent que trop bien, en lui disant que
Leodegarius ne lui laissait qu'une ombre d'influence, et qu'il n'aurait
bientôt plus que le titre de maire du palais[36]. D'un autre côté, l'évêque
d'Autun, plus sévère que ses collègues, blâmait hautement et en toute
circonstance le mariage de Childéric, engageant le roi à rompre une union que
plusieurs personnes regardaient comme incestueuse. Il l'exhortait aussi à ne
pas revenir peu à peu sur les concessions que l'on avait obtenues de lui,
lorsqu'il avait été proclamé en Bourgogne et en Neustrie. Pour bien
comprendre ceci, il faut savoir que le prince, cédant à son goût pour le
despotisme et aux conseils de quelques flatteurs, commençait à retirer ce
qu'il avait cru ne pouvoir refuser, et le moment paraissait proche où les
choses seraient remises sur l'ancien pied[37]. Toutes
ces représentations irritèrent Childéric, qui priva saint Leodegarius de sa
faveur ; cependant, il le retint près de lui pendant quelque temps encore,
car il comprenait bien qu'il ne pouvait se passer de ses conseils et de son
expérience[38]. Les choses en étaient là
lorsque, à la suite d'une affaire dont le récit n'appartient pas à notre
ouvrage et nous entraînerait d'ailleurs trop loin, le gallo-romain Hector,
gouverneur de la Provincia Massiliensis, fut accusé d'avoir formé un
complot contre Childéric[39]. Hector était lié avec saint
Leodegarius, et les nombreux ennemis de ce dernier, qui cherchaient une
occasion favorable pour le perdre, lui reprochèrent d'être le complice du
gouverneur de. Marseille et parvinrent à engager le maire Wulfoad à appuyer
près du roi cette accusation calomnieuse[40]. Vers les fêtes de pâques de
l'année 673 — pâques tombait celte année le 10 avril —, le prélat comparut,
par ordre de Childéric, devant un tribunal composé de quelques évêques et des
premiers fonctionnaires du palais. Ceux-ci, ayant opiné d'abord, condamnèrent
Leodegarius à un exil perpétuel ; les évêques donnèrent leur assentiment, et
le prince, confirmant cette sentence irrégulière, commanda aussitôt
d'enfermer le prélat dans l'abbaye de Luxovium, où il retrouva Ebroïn,
qui feignit de se réconcilier avec lui[41]. Childéric,
délivré de la présence et du contrôle de l'évêque d'Autun, méprisa les
conseils d'Himnechildis et de Wulfoad, se livrant sans retenue à son humeur
despotique et altière, et imitant la conduite de certains empereurs romains,
lesquels s'étaient imaginé que tout leur était permis. Les Francs ne
pouvaient tolérer indéfiniment une pareille tyrannie ; le mécontentement fit
bientôt place à la haine et au mépris, et, dans les derniers jours de l'année
673, tout annonçait une catastrophe[42]. Mais, avant de raconter la fin
du règne de Childéric, il est nécessaire que nous revenions, un instant, sur
nos pas, et que nous allions retrouver le jeune Dagobert, que Diddo évêque de
Poitiers avait conduit en Irlande, comme nous l'avons dit dans le chapitre
précédent. Le prélat avait, pendant longtemps et sans doute par crainte du
châtiment, gardé le silence sur la part qu'il avait prise, peut-être dans un
but d'humanité, à la déportation du fils de Sigisbert IV. Enfin, soit qu'il
ait fait quelques aveux, soit que les négociants gallo-romains, qui se
rendaient souvent dans l'île de Bretagne pour y trafiquer, aient fourni les
renseignements dont on manquait[43], Himnechildis et Childéric II
finirent par savoir que Dagobert n'était pas mort, comme on le croyait ;
qu'après avoir habité l'Irlande pendant plusieurs années, il était passé dans
l'ile de Bretagne ; qu'il y avait trouvé pour protecteur saint Wilfridus,
métropolitain d'Eboracum (Yorck) ; que le prélat lui avait fait épouser une jeune
fille, nommée Mathildis ou Mechthildis, qui appartenait à la famille d'un roi
anglo-saxon, et que Dagobert désirait vivement retourner dans sa patrie[44]. Il est impossible de savoir
dans quel lieu résidait le prince, lorsque ces nouvelles parvinrent à sa mère
et à son beau-frère, et nous avons des raisons graves pour penser que,
accompagné de quelques serviteurs fidèles, il s'était rapproché de sa terre
natale et qu'il habitait le pays de Cantium, d'où il n'était séparé de
la Gaule que par le fretum Gallicum ou Pas-de-Calais. Il existe, en
effet, dans le pays de Cantium (Kent) un lieu nommé Sisberts'wold ou wood
— ce qui veut dire la forêt de Sigisbert —, et l'on y a découvert, en
1793, des tombeaux Francs, remontant à la seconde moitié du VIIe siècle. Dans
ces tombeaux se trouvaient deux squelettes portant au cou des trientes
austrasiens ; munis de bélières. L'un offre an droit le buste impérial, avec
la légende : † VIRDVNOI FIT, et au revers une croix ancrée et la légende : †
CISELENO MON ; l'autre triens présente au droit le buste impérial et
la légende : MARS. LLO (Marsal) VICO, et au revers une croix cantonnée des sigles C A, avec la
légende : † TOTO MONETARIO[45]. Il est bien vraisemblable que
les deux tiers de sou étaient portés par des serviteurs de Dagobert, et que
ce sont eux qui donnèrent à leur résidence le nom de Sisberts'wood,
lequel leur rappelait continuellement le bon roi d'Austrasie[46]. Les
historiens ne s'accordent pas sur l'époque à laquelle Dagobert quitta l'île
de Bretagne pour retourner dans la Gaule. Il n'était bien certainement pas
encore de retour en 668 ; mais l'abbé Grandidier suppose qu'il s'embarqua peu
de temps après, et que saint Florentins, scot de naissance, qui, vers l'année
669, vint s'établir en Alsace et embrasser la vie érémitique dans une vallée
du versant oriental des Vosges, avait accompagné le jeune prince, à la
fortune duquel il s'était comme attaché[47]. Le cardinal Pitra admet, au
contraire, que le retour de Dagobert est postérieur à la mort de Clotaire
III, ainsi qu'à la proclamation de Childéric II comme roi de Neustrie et de
Bourgogne, et il pense que le prince fut rappelé dans la Gaule par le conseil
de saint Leodegarius, qui voulut ainsi réparer la faute de son oncle Diddo[48]. Mais la dernière supposition,
bien que très-ingénieuse, obligerait à fixer le retour de Dagobert au mois de
juin ou de juillet 672, et il est positif que cet évènement est un peu
antérieur. D'un autre côté, on ne comprendrait pas comment la reine Himneohildis,
qui continuait à jouir d'une grande autorité, et comment Childéric lui-même,
beau-frère du jeune Dagobert, auraient tardé à rappeler ce prince, dès que
son sort leur aurait été révélé. On est donc naturellement conduit à
admettre, comme l'assure le biographe de saint Wilfrid, que la nouvelle de
l'existence de Dagobert fut apportée dans la Gaule par des commerçants vers
l'année 669 ou l'année 670 ; que Childéric et Himnechildis s'empressèrent de
le faire venir près d'eux, et que le premier, ne voulant pas lui céder le
trône, lui abandonna sur-le-champ, à titre d'indemnité, la civitas de
Strasbourg et les droits de suzeraineté qui appartenaient aux rois
d'Austrasie sur les duchés des Alamanni, des Bajuvarii et des
Thuringiens[49]. La sors de Dagobert ne fut pas
plus étendue tant que vécut Childéric. Il ne faut pas croire que le dernier
lui ait cédé l'Austrasie lotit entière, quand il alla prendre lui-même
possession de la Neustrie et de la Bourgogne, et nous possédons deux diplômes
de ce roi et un diplôme de saint Bercharius, abbé du monasterium Dervense,
datés tous trois, de l'année 673, et établissant que les diocèses de Reims,
de Châlons-sur-Marne et de Bâle (Basilia) appartenaient alors à Childéric[50]. On a même soutenu que Dagobert
ne prit pas d'abord le titre de roi. Cependant, les Mérovingiens n'en
portaient jamais d'autre, et de plus ce titre lui est donné formellement par
Paul Diacre, parlant d'un fait antérieur à la mort de Childéric[51]. Ce fait est l'alliance
offensive et défensive que Dagobert contracta avec Grimoald, qui avait usurpé
la couronne des Lombards. Pertharit, qu'il en avait dépossédé, ne cessait de
chercher les moyens de reprendre ce qu'il avait perdu. Il s'adressa dans ce
but à Childéric II, qui lui fit les plus belles promesses. Soit envie de
gagner la riche récompense que lui offrait Pertharit ; soit résolution de
laver l'affront que Grimoald avait fait éprouver, quelques années auparavant,
à une armée Franque, comme nous l'avons raconté ; soit plutôt désir d'être
agréable à l'empereur Constantin III (Pogonat), qui tenait à se débarrasser de Grimoald,
Childéric avait formé le dessein d'envoyer en Italie une armée considérable.
Vainqueur dans une première rencontre, mais grâce à un stratagème et à
l'intempérance des Francs, Grimoald redoutait une nouvelle invasion, et, pour
la prévenir, il rechercha l'amitié de Dagobert, dans l'espérance que la
crainte d'une diversion retiendrait Childéric II dans son royaume. Le fils de
Sigisbert IV, mécontent de ce que son beau-frère refusait de lui céder
l'Austrasie tout entière, prêta l'oreille aux propositions de Grimoald ; ils
firent alliance, et Pertharit, qui résidait alors dans le royaume de
Dagobert, probablement dans la Rhétie, de laquelle il pouvait apercevoir ses
anciens états, Pertharit éprouva une telle crainte d'être livré à son ennemi,
qu'il traversa une partie de la Germanie et de la Gaule et s'embarqua pour
l'île de Bretagne, où il espérait se trouver en sûreté[52]. Paul Diacre ne fixe pas la
date de ces évènements ; toutefois il faut certainement les rapporter à
l'année 673 ; car Grimoald mourut cette même année, et Pertharit était à
peine débarqué dans la Bretagne, lorsqu'il apprit le décès de l'usurpateur. Le
rétablissement du premier sur le trône des Lombards mit fin aux projets
belliqueux de Childéric ; mais on peut se demander s'ils ne furent pas
l'occasion de sa ruine. C'était probablement, en effet, pour fournir aux
frais d'une expédition coûteuse, qu'il avait résolu d'imposer sur les trois
royaumes une superindictio, c'est-à-dire une contribution
supplémentaire, que les peuples n'étaient pas en mesure d'acquitter. Après
avoir abandonné le dessein d'aller faire la guerre en Italie, il ne persista
pas moins dans la résolution de lever la superindictio. Le
mécontentement fut universel, et un leude, nommé Bodilo[53], osa représenter au roi que, en
poussant les choses à l'extrémité, il finirait par amener une révolution.
Childéric furieux ordonna de lier Bodilo à un poteau et de le fustiger, comme
un esclave. Un pareil traitement mit ce seigneur au désespoir, et excita une
telle indignation chez les leudes neustriens et bourguignons, qu'ils
formèrent, à l'instant même, une conjuration contre le roi ; et on y vit
entrer non seulement des hommes indépendants, mais même des fonctionnaires du
palais. Les conjurés surveillèrent attentivement toutes les démarches du
prince, afin de l'attaquer dans un moment où il ne serait pas sur ses gardes.
Ils apprirent, un jour, qu'il devait aller chasser, accompagné de la reine
Bilichildis, alors enceinte, et de leur fils aîné, appelé Dagobert, dans la
forêt Lauconia, entre Beauvais et Chaumont-en-Vexin[54]. Bodilo fut s'y embusquer, avec
quelques-uns des conjurés, entr'autres avec un gallo-romain nommé Lupus. Rien
ne dérangea l'exécution de leur dessein. Ils entourèrent Childéric, qui ne
s'attendait pas à une semblable agression. A l'exemple des empereurs, qui
créèrent, pour le service du palais, des corps spéciaux dont les soldats
étaient appelés Protectores et Domestici, les Mérovingiens
avaient des gardes, que d'anciens auteurs désignent sous le nom de
satellites. Leur devoir était non seulement d'accompagner le prince à la
guerre, à la chasse et dans tes cérémonies publiques, mais même de coucher
dans sa chambre[55]. Deux de ces satellites,
Ingobertus et Amalbertus, frère de Flaochatus ancien maire du palais de
Bourgogne[56], accompagnaient alors Childéric
; toutefois, loin de le défendre, ils se jetèrent sur lui, et il parait que
c'est sous leurs coups qu'il succomba. Les conjurés massacrèrent aussitôt
Bilichildis et le petit Dagobert, et se dispersèrent, laissant les trois
cadavres au milieu de la forêt[57]. Le bruit de l'attentat se
répandit avec la rapidité de l'éclair. Des serviteurs fidèles sauvèrent, en
le portant dans l'abbaye de Chelles, près de son aïeule sainte Bathildis, le
second fils de Chilpéric, qui se nommait Daniel, et que nous verrons plus
tard monter sur le trône. En même temps, saint Audanus (saint Ouën), métropolitain de Rouen, qui se
trouvait probablement dans la maison royale de Novigentum (Nogent-les-Vierges), que Childéric avait quittée le
matin môme, recueillit les corps de ce prince, de sa femme et de son fils,
les transporta dans sa ville épiscopale et leur donna une sépulture honorable
dans une basilique dédiée à saint Pierre[58]. Les
historiens ne s'accordent pas sur la date de la catastrophe qui mit fin au
règne et à la vie de Childéric II. La plupart ont placé l'assassinat de ce
prince au mois de septembre 673 ; mais un des biographes de saint Leodegarius
recule l'évènement jusqu'au mois de mars 674, et cette date nous parait
préférable, parce qu'elle permet de se rendre mieux compte des faits qui
remplissent la dernière année du règne de Childéric, Il est
assez vraisemblable que ses meurtriers désiraient atteindre également le
maire Wulfoad, dont ils devaient redouter les talents et la vengeance ; mais,
averti à temps de ce qui venait d'arriver, le maire monta à cheval et prit au
galop la route de l'Austrasie, où il arriva sans accident[59]. La reine Himnechildis s'y
trouvait alors, et quelques historiens ont pensé, bien qu'ils n'en aient
aucune preuve, qu'elle administrait ce royaume, ou du moins que son gendre la
consultait dans les affaires les plus importantes. Elle se concerta immédiatement
avec le maire du palais, qui jouissait de toute sa confiance, comme il avait
eu déjà celle de Sigisbert IV, et ils engagèrent la plupart des villes
d'Austrasie à reconnaître pour roi Dagobert II. Nous disons la plupart des
villes, car on verra tout-à-l'heure qu'elles ne furent pas unanimes, et rien
n'est plus obscur que le commencement du règne de ce prince. Les
renseignements qui le concernent sont devenus tellement rares, par suite de
circonstances dont nous parlerons plus loin, que son règne a été ignoré des
historiens jusque dans la seconde moitié du XVIIe siècle. L'honneur de sa
découverte appartient au jésuite Henschenius[60], un des Bollandistes, et au
docte Hadrien de Valois[61], qui se le disputèrent vivement
; mais les détails par eux recueillis étaient encore en petit nombre et
presque tous relatifs aux premières années du règne de Dagobert, et c'est
Mabillon, qui, mettant à profit un passage inaperçu de Paul Diacre et deux fragments
inédits de vies de saints, nous a, le premier, fait connaître la fin de ce
même règne. Dagobert,
quittant le diocèse de Strasbourg, où il avait résidé jusqu'alors[62], vint s'établir à Metz, afin de
surveiller de plus près les mouvements qui allaient agiter la Neustrie et la
Bourgogne, et auxquels le maire Wulfoad se proposait de prendre part.
Cependant, les choses parurent d'abord devoir se passer assez tranquillement.
Thierry III fut tiré du monastère de Saint-Denys et proclamé roi, sans
opposition, par les leudes neustriens et bourguignons que l'on put réunir,
aussi bien par ceux qui étaient restés étrangers au meurtre de Childéric, que
par les conjurés eux-mêmes. Thierry accorda une amnistie générale et rappela
tous les exilés ; mais cette mesure, qui rendit à leur patrie et à leurs
familles un petit nombre d'hommes vertueux, eut pour résultat principal
d'ouvrir les portes de la Gaule à une foule de scélérats, que tes rois
précédents avaient tenus soigneusement éloignés. Un des biographes de saint
Leodegarius a trouvé, pour décrire ce retour des exilés, quelques accents
dignes de Tacite[63], et on ne tarda pas à
comprendre combien étaient fondées les appréhensions des gens de bien. Saint
Leodegarius et Ebroïn, réconciliés en apparence, avaient quitté ensemble le
monastère de Luxovium et s'étaient dirigés vers la Neustrie, où devait
avoir lieu la proclamation solennelle de Thierry III. Ebroïn comptait, sans
doute, être réintégré dans ses fonctions de maire du palais ; mais il reçut,
en route, un avis qui ne lui laissait aucune espérance, et, abandonnant
furtivement son compagnon, il gagna la frontière de l'Austrasie, dont il
était peu éloigné. Saint Leodegarius continua son chemin, fut bien accueilli
par les seigneurs et par les évêques, et, sur son conseil, on déféra les
fonctions de maire du palais à Leudesius, fils d'Erchinoald. Néanmoins,
l'ordre ne se rétablit pas ; plusieurs hommes puissants commirent des
violences pour satisfaire leur haine ou leur avidité ; chacun commença à
prévoir des jours plus tristes encore, et une comète, qui apparut sur ces
entrefaites, acheva de porter le découragement dans les esprits[64]. Pendant
ce temps, Ebroïn, retiré dans la partie occidentale de l'Austrasie, prenait
toutes ses mesures pour opérer une révolution dans la Neustrie et la
Bourgogne. Wulfoad, qui ne pouvait pardonner aux leudes de ces deux royaumes
le meurtre de Childéric et le renversement de sa propre autorité, fournit
secrètement des secours à Ebroïn et autorisa même Waimerus duc de la Campania,
c'est-à-dire gouverneur de la province formée des diocèses de Reims, de Laon
et de Châlons-sur-Marne, à accompagner l'ex-maire dans l'expédition qu'il
projetait. Celui-ci, ayant réuni tout ce qu'il put trouver d'aventuriers,
entra dans la Neustrie et suivit la voie romaine qui conduisait de Reims à
Beauvais, en passant par Silvanectes (Senlis). Il espérait surprendre Thierry
III, qui se trouvait dans le palais de Novigentum, aujourd'hui
Nogent-les-Vierges[65], situé près de la rive droite
de l'Oise, dans une petite plaine, à une lieue au-dessous de
Pont-Sainte-Maxence, que l'on appelait alors ad Sanctam-Maxentiam.
Leudesius, redoutant quelque entreprise de son ennemi, avait chargé une
troupe de soldats de garder le pont. Ebroïn les attaqua à l'improviste, les
dispersa et se mit à la poursuite du roi. Le prince parvint à s'échapper ;
mais l'ex-maire s'empara de ses trésors, trompa Leudesius par de belles
paroles, le fit assassiner, et, désespérant d'atteindre Thierry, se décida à
proclamer roi de Neustrie et de Bourgogne, sous le nom de Clovis, un
mérovingien obscur, issu de quelque branche collatérale, et qu'il donna pour
un fils de Clotaire III. En même temps, il reprit le titre et les fonctions
de maire du palais, et se mit à ravager les possessions des évêques et des
seigneurs qui tenaient les intérêts de Thierry III. Ce malheureux prince,
abandonné peu à peu par le plus grand nombre de ses partisans, fut obligé, à
la fin, d'ouvrir des négociations. Ebroïn consentit à faire disparaître son
fantôme de roi, qui n'était, d'ailleurs, qu'un enfant, et à reconnaître
Thierry, à condition que ce dernier ne le troublerait pas dans l'exercice des
fonctions de maire et lui livrerait ses principaux ennemis. Vers la fin de
l'année 674 ou au commencement de 675, le roi ayant accordé tout ce qu'Ebroïn
demandait, la Neustrie et la Bourgogne furent en proie aux complices du maire
du palais. Waimerus duc de Campania, Diddo évêque de Châlons-sur-Saône
et Bobbo ancien évêque de Valence assiégèrent Autun, s'emparèrent de saint
Leodegarius, lui crevèrent les yeux et l'enfermèrent dans une étroite prison[66]. Wulfoad, dont les secours n'avaient pas peu contribué à la réussite d'Ebroïn, ne tarda pas â comprendre quelle faute il avait commise en aidant un pareil homme â ressaisir l'autorité. Une fois tranquille et délivré de ses adversaires, le maire de Neustrie refusa de restituer à l'Austrasie non seulement les cités de l'ouest, du centre et du midi qui en dépendaient autrefois, mais même les provinces occidentales de ce royaume proprement dit. Waimerus duc de Campania, qui avait accompagné Ebroïn dans son expédition et qui craignait la sévérité de Wulfoad, ne voulut plus dépendre de l'Austrasie et reconnut Thierry III, en sorte que Dagobert II perdit les civitates de Reims, de Laon et de Châlons-sur-Marne. Vers le nord-ouest, la frontière de l'Austrasie fut reportée dans la vallée de la Meuse, toute la portion occidentale de l'importante civitas de Trajectum-ad-Mosam ayant été livrée à Ebroïn, probablement par la trahison du comte qui gouvernait cette cité. Saint Landebertus ou Lambert, qui en était évêque depuis quelque temps, fut brutalement chassé et obligé de se retirer, avec deux serviteurs, dans le monastère de Stabulaus, pendant que l'on intronisait à sa place un misérable, nommé Faramundus[67]. Enfin, il paraît même établi par un diplôme de Thierry III, et par quelques mots du biographe anonyme de saint Leodegarius, qu'Athalricus ou Adalricus[68] duc d'Alesatia ou d'Alsace se joignit momentanément à Ebroïn, quoiqu'il eût épousé la tante de l'évêque d'Autun. D'après l'hagiographe[69], il contribua, avec les évêques Diddo et Bobbo, â faire reconnaître l'autorité du maire de Neustrie dans la Bourgogne, et il espérait recevoir, comme récompense, le titre de patrice de ce royaume. Mais son ambition ayant été déçue, il se réconcilia avec Dagobert II et Wulfoad, et Ebroïn, pour le punir de sa défection, fit confisquer et donner au monastère de Bèze les biens qu'Athalricus possédait en Bourgogne et en Neustrie[70]. |
[1]
Car il portait également ce nom, comme nous l'apprennent les Chronica
monasterii Sancti-Benigni Divionensis (dans D'Achéry, édit. in-f°, t. II,
p. 569). Il n'est pas étonnant, d'ailleurs, que Dagobert Ier ait donné à un de
ses fils le nom de Clotaire, qui était celui de son propre père, et nous avons
vu que très-souvent on imposait au petit-fils le nom de l'aïeul.
[2]
V. Fredegarii continuat., I, c. 91.
[3]
V. Sismondi, Histoire des Français, t. II, p. 61.
[4]
V. Diplomata, t. I, p. 309. M. Pardessus s'appuie sur un passage de la
chronique de Sigebert de Gemblours (dans Bouquet, t. III, p. 343). Mais ce
passage est une autorité de date bien récente.
[5]
Il mourut en 659.
[6]
V. Vita sanctœ Balthildis, reginœ Francorum, auctore coœvo, n° 5, dans
les Bollandistes, au 30 janvier.
[7]
V. ce diplôme, dans Pardessus, t. II, p. 118 et 119.
[8]
V. cette charte, ibid., p. 133 et 134.
[9]
V. ce fragment, ibid., p. 121.
[10]
V. ces diplômes, ibid., p. 145, 146, 424 et 425.
[11]
V. Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 717.
[12]
V. Histoire de saint Léger, évêque d'Autun, par le cardinal Pitra, p.
249.
[13]
On trouve, en effet, outre Wulfoadus, qui est la bonne leçon, les formes
Volfoaldus, Vulfaldus et Wlfoardus.
[14]
V. Vita sanctœ Austrebertœ, virginis, dans les Bollandistes, au 10
février.
[15]
V. Vita sancti Landeberti, Trajectensis episcopi, auctore coœvo, dans
les Bollandistes, au 17 septembre.
[16]
V. le diplôme de Childéric II et d'Himnechildis (1er août 661), dans Pardessus,
t. II, p. 118 et 119.
[17]
V. Vita sancti Prœjecti, Arvernorurn episcopi, dans les Bollandistes, au
25 janvier. L'itinéraire de saint Prœjectus prouve que Childéric II était en
Alsace. En effet, le vénérable prélat, qui arrivait du centre de la Gaule,
traversa les Vosges et vint demander l'hospitalité dans le monastère fondé par
saint Amarinus.
[18]
V. Paul Diacre, De gestis Langobardorum, lib. V, c. 5, dans Muratori, Script.
rerum Ital., t. I, part. I, p. 478.
[19]
V. Bède, Ecclesiastica Historia gentis Anglorum, lib. III, c. 27 ;
Usher, Antiquitates Britannicœ, p. 948.
[20]
V. Du Chesne, t. I, p. 717.
[21]
V. les diplômes de Childéric et de saint Amandus, dans Pardessus, t. II, p.
118, 119, 133 et 134. V. aussi Vita sancti Amandi, Trajectensis episcopi,
dans les Bollandistes, au 6 février.
[22]
V. Vita et passio sancti Bercharii, abbatis et martyris, auctore Adsone,
dans le même recueil, au 16 octobre.
[23]
Aujourd'hui Puisies, près de Montiérender.
[24]
V. idem, ibid. ; v. aussi le testament de saint Bercharius, dans
Pardessus, t. II, p. 159 et 160.
[25]
V. son diplôme, dans Pardessus, t. II, p. 424 et 425.
[26]
Cela résulte d'une correction à faire dans le diplôme de Childéric. M.
Pardessus donne la leçon suivante : Unde jussimus pro ac re domno et
patrinostro Theodardo episcopo, vel illustri viro Hodoni domestico, cum
forestariis nostris, et œternate cum paribus suis, ipsa loca mensurare et
designare per loca denominata ; mais il est évident que les mots et
œternate cum paribus suis n'ont aucun sens, et qu'il faut lire : et
abbati cum fratribus suis. Les deux leçons offrent à peu près le même
aspect, si on les trace en cursive mérovingienne, et on comprendrait
difficilement que l'abbé et les religieux n'eussent pas assisté à une opération
qui touchait ainsi à leurs intérêts.
[27]
V. le diplôme, ibid., p. 145 et 146.
[28]
V. le diplôme, ibid., p. 157 et 138.
[29]
Les auteurs de l'Art de vérifier les dates (t. I, p. 546) reculent le
mariage de Childéric jusqu'en 668 ou 669 ; mais le diplôme de 667 semble
trancher la question.
[30]
V. Fredegarii continuat., I, c. 93 ; Vita sancti Baboleni, abbatis
Sancti-Mauri Fossatensis, dans les Bollandistes, au 26 juin.
[31]
Ce diplôme, qui émane d'une femme nommée Chrotildis, épouse de Charicardus, est
daté de la seizième année du règne de Clotaire III, au mois de mars ; or, comme
ce prince n'est monté sur le trône qu'en novembre 06, la quinzième année de son
règne n'a été accomplie qu'au mois de novembre 671, et il n'a pu mourir avant
la fin de mars ou le mois d'avril 672. Il avait alors plus de dix-neuf ans,
étant né en 652. V. le diplôme, dans Pardessus, t. II, p. 148-150.
[32]
V. Passio sancti Ragnoberti, martyris, dans Du Chesne, t. I, p. 626.
[33]
V. Fredegarii continuat., I, c. 94 ; Gesta regum Francorum, dans
Du Chesne, t. I, p. 717 ; Vita sancti Leodegarii, Augustodunensis episcopi,
auctore anonymo coœvo, n° 8 et 9 ; Vita sancti Leodegarii, auctore
Ursino, c. 4, dans les Bollandistes, au 2 octobre.
[34]
Nous n'avons plus le texte de l'edictum ; mais on en trouve une analyse
dans la Vita sancti Leodegarii, auctore anonymo, n° 10.
[35]
V. ibid., n° 11 ; Vita sancti Leodegarii, auctore Ursino, c. 5.
[36]
V. Vita sancti Leodegarii, auctore anonymo, n° 14.
[37]
V. ibid., n° 12.
[38]
V. ibid., n° 11.
[39]
V. Vita sancti Prœjecti, Arvernorum episcopi, dans les Bollandistes, au
25 janvier.
[40]
V. Vita sancti Leodegarii, auctore anonymo, n° 14.
[41]
V. ibid., n° 18.
[42]
V. Fredegarii continuat., I, c. 95.
[43]
C'est l'opinion du moine breton Edd, que nous citons dans la note suivante.
[44]
V. Vita sancti Wilfridi, Eboracensis episcopi, auctore Eddio, n° 27,
dans Mabillon, Acta ss,, sæc. IV, part. I, à la fin.
[45]
V. Revue numismatique, année 1847, p. 19 et 20, et planche I, n° 5 et 6
; James Douglas, Nenia Britannica, or a sepulchral history of Great Britain
; Londres, 1793, planche XXII. Les deux trientes dont il s'agit se
trouvent maintenant dans la collection du docteur Fausset d'Heppington.
[46]
Les ruines du palais de Kircheimum (en Alsace), que Dagobert II habita
longtemps, se nomment encore aujourd'hui Daberts-saal, forme tout-à-fait
analogue à celle de Sisberts'wood. Quant à l'abréviation Sisbertas
pour Sigisbertus, elle était bien connue, et on possède encore un (riens
d'Angers frappé par le monétaire Sisbertus. V. la table des monétaires,
n° 59, dans la Revue numismatique.
[47]
V. Histoire de l'église de Strasbourg, t. I, p. 217, 227 et 228.
[48]
V. Histoire de saint Léger, p. 275-277.
[49]
V. Pagi, Critica historico-chronologica, à l'année 664, n° 10-16.
[50]
V. ces diplômes, dans Pardessus, t. II, p. 157-160.
[51]
V. De gestis Langobardorum, lib. V, c. 32, dans Muratori, Script.
rer. Ital., t. I, part I., p. 485 ; Guillaume de Malmesbury (De actis
pontificum Anglorum, lib. III) qualifie Dagobert de rex Transrhenanorum
Francorum, et Wimpheling (Catalogus episcoporum Argentinensium,
épisc. de saint Arbogast et de saint Florentins) lui donne le titre de Francorum
Germanicorum rex gloriosissimus ; mais nous ignorons sur quelle autorité se
sont appuyés les deux historiens dont il s'agit.
[52]
V. Paul Diacre, De gestis Langobardorum, lib. V, c. 32 et 33, dans
Muratori, Script. rer. Ital., t. I, part I, p. 485 et 486.
[53]
L'auteur du Gesta regum Francorum (dans Du Chesne, t. I, p. 717)
l'appelle Bodolenus.
[54]
V. Le Beuf, Dissertations sur l'histoire ecclésiastique et civile de Paris,
t. I, p. 550 et suiv., 361 et 362.
[55]
V. Vita sancti Maximini, Trevirensis episcopi, auctore Lupo, dans les
Bollandistes, au 29 mai.
[56]
V. Frédégaire, Chronic., c. 90.
[57]
V. Fredegarii continuat., I, c. 95 ; Gesta regum Francorum, dans
Du Chesne, t. I, p. 717 ; Vita sancti Audoëni, Rotomagensis episcopi,
auctore Fridegodo, n° 32, dans les Bollandistes, au 24 août ; Vita
sancti Wandregisili, abbatis, auctore fere coœvo, c. 21, dans le même
recueil, au 22 juillet ; Vita sancti Leodegarii, auctore anonymo, n° 20,
dans le même recueil, au 2 octobre.
[58]
V. Vita sancti Audoëni, Rotomagensis episcopi, n° 31 et 32, dans les
Bollandistes, au 24 août ; Albéric, Chronic., à l'année 678.
[59]
V. Fredegarii continuat., I, c. 95 ; Gesta regum Francorum, dans
Du Chesne, t. I, p. 717.
[60]
V. Diatriba de tribus Dagobertis, Francorum regibus.
[61]
V. Rerum Francicarum, lib. XXII.
[62]
V. Nicolas Hertius, Veteris Francorum regni Notitia, c. III, § 58.
[63]
V. Vita sancti Leodegarii, auctore anonymo, n° 21, dans les
Bollandistes, au 2 octobre.
[64]
V. ibid., n° 21 et 23 ; Fredegarii continuat., c. 95 ; Gesta
regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 717.
[65]
V. Le Beuf, Dissertations sur l'histoire ecclésiastique et civile de Paris,
t. I, p. 358. Il nous semble que le qualificatif, ajouté au nom de Novigentum
ou Nogent, indique qu'il y avait près du palais un gynécée royal.
[66]
V. Fredegarii continuat., c. 96 ; Vita sancti Leodegarii, auctore
anonymo, n° 25 et 26 ; Vita sancti Leodegarii, auctore Ursino, c. 7
; Histoire de saint Léger, par le cardinal Pitra, p. 515-551.
[67]
V. Vita sancta Landeberti, episcopi Trajecti-ad-Mosam, n° 4, dans
Mabillon, Acta ss., sæc. III, part. I.
[68]
C'est le personnage que nous retrouverons plus loin sous les noms d'Ethico ou
d'Athicus.
[69]
V. Vita sancti Leodegarii, n° 35.
[70]
V. le diplôme de Thierry III, dans Pardessus, t. II, p. 177 et 178.