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L'extinction
totale de la famille de Sigisbert II laissa Clotaire seul et paisible maître
des trois royaumes qui composaient la monarchie mérovingienne ; mais il eut
bientôt à compter avec les seigneurs et les évêques dont la défection lui
avait permis de réaliser enfin les rêves de son ambition. Ceux-ci réclamaient
l'augmentation, ou du moins le respect de leurs droits et de leurs privilèges
; tous voulaient restreindre l'autorité royale. Clotaire, de son côté,
n'entendait céder que le moins possible ; toutefois, comme il était
très-prudent, il résolut d'accorder d'abord, et même avec une apparence
d'empressement, ce qu'il ne pouvait refuser, sauf à reprendre, plus tard et
en détail, les prérogatives dont il se serait dépouillé. Avec
son assentiment, on convoqua à Paris, dans le mois d'octobre 614, un concile,
auquel furent appelés tous les évêques de la Gaule. Ceux d'Austrasie s'y
rendirent, comme les autres, et l'assemblée se composa de
soixante-et-dix-neuf prélats. Ils déclarèrent nulles, suivant les anciens
canons, les ordinations épiscopales faites par force, par cabale, par argent,
ou sans le consentement du métropolitain, des évêques de la province, du
clergé et du peuple du diocèse. Ils prononcèrent des peines contre les clercs
qui, méprisant l'autorité épiscopale, auraient recours aux rois ou aux
seigneurs ; et ils défendirent de recevoir ces clercs avant qu'ils eussent
obtenu le pardon de leur évêque. Les prélats déclarèrent aussi que les juges
séculiers, c'est-à-dire les comtes et les vicaires, ne pourraient, sans
encourir les peines fixées par les canons, juger ni condamner les prêtres,
les diacres et même les simples clercs. Ils mirent sous la protection
spéciale des évêques les individus affranchis devant l'Eglise. Ils prononcèrent
l'excommunication contre les usurpateurs des propriétés ecclésiastiques, et
contre les séculiers qui, avec ou sans la permission du roi ou des juges,
s'empareraient des biens laissés par les évêques et les clercs. Ils
statuèrent que les donations faites à l'Eglise par les membres du clergé
seraient toujours valides, même lorsque le titre serait défectueux. Ils
enjoignirent à ceux d'entr'eux qui auraient ensemble quelque différend de
s'adresser à leur métropolitain, et ils portèrent une peine sévère contre les
évêques qui recourraient aux juges séculiers. Enfin, et pour nous borner aux
dispositions les plus importantes, ils prohibèrent certains mariages comme
incestueux, interdirent aux Juifs de réclamer en justice le paiement de ce
qu'ils prétendaient leur être dû, et demandèrent qu'ils ne fussent plus
employés dans la perception des impôts[1]. Clotaire
fut obligé de sanctionner les canons du concile, et il publia, à cet effet,
en 615, un edictum, dans lequel il eut soin d'introduire diverses
explications qui dénaturaient ou atténuaient notablement le sens et la portée
des résolutions prises par les prélats. Ainsi, en donnant force de loi au
canon 16r, qui rétablissait la liberté des élections épiscopales, le roi
ajouta un paragraphe ayant pour objet d'assurer, en une foule de
circonstances, le choix du clerc désigné par le prince. Clotaire promit
expressément de ne pas établir de nouveaux impôts et de supprimer ceux qui
avaient été créés, dans les trois royaumes d'Austrasie, de Neustrie et de
Bourgogne, depuis la mort des rois Sigisbert II, Chilpéric et Gontran. Il
défendit aux Juifs d'intenter des actions publiques contre les Chrétiens ; ne
permit plus de les employer à la perception des contributions ; interdit
d'enlever pour les épouser, môme avec l'autorisation royale, des veuves, des
filles et des religieuses ; commanda aux évêques et aux seigneurs qui avaient
des possessions lointaines de n'y plus envoyer, comme receveurs ou
intendants, des individus qui ne fussent pas de la province, et disposa que
les ingenui et même les esclaves accusés de vol, mais que l'on
n'aurait pas saisis porteurs des objets dérobés, ne seraient pas exécutés
avant d'avoir été entendus. Il prononça enfin la peine de mort contre tout
individu qui se permettrait d'enfreindre quelqu'une des dispositions
contenues dans l'edictum[2]. Plusieurs
historiens ont cru voir dans cette pièce l'expression et le résultat d'une
sorte de révolution qui se serait opérée alors dans l'organisation de la
monarchie mérovingienne, et on ne peut nier que Clotaire II n'ait cru prudent
de mettre lui-même quelques limites à la puissance royale. C'est ainsi que
l'article 22 de l'edictum qui ordonna d'écouter la défense des
individus accusés de vol, mais non saisis en flagrant délit, apporta un
adoucissement notable aux articles 7 et 8 du decretum de Childebert
Ier, dont nous avons parlé dans notre second volume. D'un autre côté, les
conciles tenus vers 625, dans un lieu inconnu, et en 630, dans la ville de
Reims, veillèrent avec sollicitude, et autant que les circonstances le
permettaient, au maintien des sages mesures décrétées par le concile de 614[3] ; mais leurs précautions mêmes
démontrent combien les résultats de la prétendue révolution de l'année 613
étaient menacés et amoindris par les rois. Clotaire
n'avait, en effet, pas perdu un instant pour revenir, d'abord avec astuce,
ensuite d'une manière ouverte, sur les concessions qu'il avait faites. En
voici la preuve. Après la mort de Brunehaut, il reconnut comme maire du
palais de Bourgogne Warnacharius-le-Jeune, un des principaux auteurs de la
révolution qui lui avait livré toute la monarchie des Francs, et il lui
promit avec serment de ne le destituer jamais. La mairie d'Austrasie fut
donnée, probablement avec la même garantie, à un leude jusqu'alors assez
obscur et nommé Rado[4]. La mairie fut donc regardée
comme viagère, et même comme élective[5] ; mais, prévoyant combien un
magistrat aussi puissant que le major domus lui causerait d'embarras,
s'il demeurait en quelque sorte indépendant, Clotaire résolut de détruire son
propre ouvrage. A cet effet, il gagna par des promesses ou intimida par des
menaces les seigneurs du royaume de Bourgogne, et Warnacharius étant mort au
bout d'un petit nombre d'années, il réunit dans la ville de Troyes tous les
leudes qui avaient le droit de nommer le nouveau maire du palais, et il fit
si bien qu'ils renoncèrent à en choisir un et laissèrent Clotaire II maître
absolu du pouvoir[6]. Il est vraisemblable, quoique
l'histoire n'en dise rien, que les choses se passèrent à peu près de même en
Austrasie, et le roi, débarrassé du contrepoids que les leudes avaient voulu
mettre à son autorité, les traita avec autant de hauteur et de despotisme que
ses prédécesseurs avaient pu le faire. Le fils de Warnacharius lui-même, le
leude Godinus, fut un des premiers qui éprouvèrent les effets du ressentiment
du roi. Il eut, comme nous l'avons dit, l'indignité et l'imprudence d'épouser
Berta ou Bertanis, seconde femme de son père, et Clotaire, instruit de ce
crime, proscrivit Godinus, qui fut obligé de chercher un asile dans l'église
abbatiale de Saint-Epvre, près de Toul ; il feignit ensuite de lui pardonner
et le fit mettre à mort, peu de temps après, sous prétexte que ce leude avait
voulu l'assassiner ; mais plus probablement parce qu'il cherchait à soulever
les seigneurs bourguignons contre l'autorité royale[7]. Aletheus, patrice de
Bourgogne, qui avait trahi Brunehaut, sa bienfaitrice, ne fut pas mieux
traité que Godinus. Clotaire l'accusa d'avoir conspiré contre lui, l'attira,
sous quelque prétexte, dans le palais de Massolacum, où il résidait
alors, et le fit tuer[8]. Quelque temps auparavant, il
avait aussi condamné à mort plusieurs leudes bourguignons, compromis dans
l'assassinat du duc Herpinus[9], et il se débarrassa ainsi
d'une foule d'hommes remuants et dangereux[10]. Dagobert Ier, fils de
Clotaire, ne tint pas une autre conduite, et on le vit également traiter les
grands avec un despotisme superbe. Un jour, il ordonna, comme nous l'avons
raconté, de mettre à mort, sans aucune forme de procès, un seigneur, nommé
Chrodoaldus, qui avait commis quelques rapines[11], et, un autre jour, il
dépouilla de tous leurs biens, en vertu de la loi romaine, les fils du duc
Sadregisilus, lesquels avaient négligé, disait-il, de venger la mort de leur
père, assassiné quelques mois auparavant[12]. En même
temps, ces deux princes recommandèrent aux comtes de n'assembler le mallum
que le plus rarement possible, afin de ne pas fournir aux mécontents les
moyens de se voir et de s'entendre, et ils continuèrent, sous bien des
rapports, à tenir chacun dans la même dépendance qu'autrefois. Saint
Wandregisilus ou Wandrille fut inquiété par Dagobert Ier, pour avoir embrassé
la vie monastique sans sa permission[13]. Sainte Salaberga ayant, après
deux années de veuvage, formé la résolution d'entrer dans le monastère d'Habendum,
le leude Gundoinus, son père, s'y opposa, dans la crainte d'offenser le
prince, et Salaberga fut obligée de se remarier avec un Franc nommé Blandinus[14]. La biographie de sainte
Godeberta nous offre un exemple semblable[15]. Vers la même époque, saint
Germanus de Trèves, ayant exprimé à saint Modoaldus, métropolitain de cette
ville, le désir qu'il éprouvait de se retirer dans la solitude, le prélat lui
représenta qu'il avait besoin de l'autorisation du roi[16] ; saint Geremarus la demanda
également, avant de renoncer au monde[17], et, dans le siècle suivant,
nous voyons encore saint Hermenlandus solliciter une permission de ce genre[18]. Les
Gallo-Romains, que la prétendue révolution de 613 semblait avoir dû reléguer
sur le second plan, jouissent, sous les règnes de Clotaire II et de Dagobert
Ier, d'autant de pouvoir que pendant la régence de Brunehaut[19]. Ce ne
fut pas sans peine que Clotaire II vint à bout de ressaisir la part
d'autorité qu'il avait été obligé d'abandonner d'abord, mais enfin il
réussit, et on doit ajouter, pour attribuer à chacun ce qui lui est dû, qu'il
fut grandement secondé dans cette entreprise par sa seconde femme, la reine
Bertethrudis, laquelle, à force de douceur, parvint, en 'mainte circonstance,
à rendre supportables les manières et les procédés parfois rudes et
despotiques de son mari[20]. Les seigneurs néanmoins ne
surent pas toujours étouffer leurs murmures ; mais, en général, ils s'en
tinrent là, et le roi, satisfait d'être le maitre, les laissa dire[21]. Il eut soin, d'ailleurs, de
prendre, dès son avènement aux trônes d'Austrasie et de Bourgogne,
quelques-unes de ces mesures qui contentent surtout la multitude, quoiqu'elle
n'en tire ordinairement aucun profit. Etabli, avec sa cour, dans le palais de
Marilegium ou Marlenheim, situé au centre de ses nouveaux états, et
d'où il pouvait aisément surveiller tous les mouvements des Austrasiens, des
Germains et des Bourguignons, il commença par ordonner le supplice d'une
foule d'individus, que l'on accusait, à tort ou à raison, d'avoir commis des
violences sous les règnes des derniers princes[22]. Il annula toutes les
confiscations qui avaient été la conséquence des guerres civiles. Il chargea
saint Eustasius, qui avait remplacé saint Colomban comme abbé de Luxeuil, de
se rendre en Italie, en usant de la poste ou du cursus velox, et de
prier saint Colomban de revenir dans les Gaules. Le saint refusa, et le roi
affecta de recevoir sa réponse avec la plus grande douleur[23]. En même temps, et pour montrer
au clergé qu'il le respecterait toujours, il accorda à saint Eustasius la
grâce de Leudemundus évêque de Sedunum ou Sion, qui était entré dans
une conspiration[24]. Enfin, il publia, vers l'année
620, un nouvel edictum, dans lequel il ratifia quelques-unes des
concessions faites en 615. Ainsi, tout en confirmant, dans cet acte de
l'autorité souveraine, les ordonnances antérieures attribuant aux juges
royaux le droit de punir, même du dernier supplice, les individus accusés
d'un crime, sans s'inquiéter de leur origine ; ce qui bouleversait le système
pénal des compositions pécuniaires ; tout en maintenant la législation
romaine, avec injonction aux juges de l'appliquer dans les procès entre
gallo-romains ; Clotaire décida que les accusés seraient entendus dans leur
défense ; que les grands ne pourraient se prévaloir d'une autorisation royale
pour forcer de riches héritières à se marier malgré elles ; que les évêques contrôleraient
et, au besoin, réformeraient les sentences des comtes et des vicaires, et que
le bénéfice de la prescription trentenaire serait assuré à l'Eglise, comme
aux particuliers[25]. Clotaire
gouverna la monarchie des Francs tout entière pendant neuf ans, de 615 à 622,
et c'est à cette période qu'il faut rapporter deux évènements qui touchent à
la politique étrangère. Le premier est la remise du tribut de douze mille solidi
aurei que les Lombards payaient aux Francs depuis le règne de Childebert
Ier. Ce tribut, à la fois humiliant et onéreux, déplaisait fort à la nation
des Lombards, et, en 617, on vit arriver à la cour de Clotaire trois envoyés
du roi Adaloaldus, fils et successeur d'Agilulfus. Les envoyés, qui se
nommaient Agiulfus, Gauto et Pompegius (ou plutôt Pompeïus), craignant de ne pas réussir
dans leur mission, achetèrent, pour trois mille solidi, la protection
de Warnacharius, maire du palais de Bourgogne, et des ducs Gundelandus et
Chenus. Ces trois personnages engagèrent Clotaire à céder, en lui
représentant qu'Adaloaldus était fils d'une femme de race Franque ou plutôt
Bavaroise, la célèbre Theodelindis, qui gouvernait même encore le royaume des
Lombards, à cause de la jeunesse du roi, et que celui-ci deviendrait un allié
précieux si l'on avait plus tard quelque différend avec l'empereur. Ils
ajoutèrent qu'il valait mieux accepter, comme indemnité, une somme de
trente-six mille solidi, que les envoyés offraient de payer
immédiatement, que d'exiger durement un tribut, dont la rentrée deviendrait
bientôt difficile, peut-être même impossible ; et Clotaire, cédant à leurs
représentations intéressées, reçut les trente-six mille solidi et
déclara solennellement qu'il faisait remise du tribut[26]. La
seconde affaire dont nous avons parlé ne s'arrangea pas d'une manière aussi
pacifique. Les Saxons, instruits des troubles et des révolutions qui avaient
ensanglanté et affaibli la monarchie des Francs, crurent que le moment était
venu de quitter les contrées froides et stériles qu'ils occupaient depuis
longtemps, pour aller conquérir les plus belles provinces de la Gaule. Leur
roi Bertoaldus envoya à Clotaire II, vers l'année 620, un message à la fois
audacieux et extravagant, dans lequel, après avoir fait observer au roi des
Francs qu'il n'était pas en état de résister aux Saxons, il lui notifiait que
ceux-ci allaient entrer dans la Gaule, sans la dévaster, puisqu'ils s'en
regardaient déjà comme les maîtres. Il finissait en l'invitant à leur servir
de guide. Clotaire fut tellement exaspéré, qu'il voulait faire mettre à mort
immédiatement les porteurs du message ; mais un de ses favoris, saint Faro ou
Faron, qui fut plus tard' évêque de Meaux, obtint de lui que l'exécution
serait remise au lendemain, et il profita de la nuit pour engager les envoyés
saxons à recevoir le baptême, protestant que le roi n'oserait plus les faire
périr. En effet, le lendemain matin, Clotaire, instruit de ce qui s'était
passé, les renvoya sains et saufs, et même après leur avoir fait des présents
destinés à les confirmer dans leur nouvelle croyance, précaution qui n'était
assurément pas superflue. Il rassembla ensuite l'armée des Francs, pénétra
dans le pays des Saxons, le ravagea, et, si l'on peut s'en rapporter au
biographe de saint Faro et à un autre écrivain, il fit massacrer tous les
prisonniers qui étaient plus grands que son glaive, c'est-à-dire tous les
malheureux dont il s'empara ; car on sait que les glaives des Francs
n'étaient pas fort longs[27]. Les
menaces des Saxons avaient répandu dans la Gaule un certain effroi, et l'on
fut tellement soulagé en apprenant leur prompte défaite, que l'on composa,
pour célébrer la victoire de Clotaire, une sorte d'hymne, que tout le monde
chantait, et dont sept vers nous ont été conservés par le biographe de saint
Faron. Les
deux années suivantes furent tranquilles ; mais sur la fin de 622 il y eut ou
l'on craignit quelques mouvements en Austrasie. Les Ripuaires, qui avaient eu
pendant si longtemps leurs rois particuliers, et qui se regardaient cd-me
égaux, sinon comme supérieurs, aux Bourguignons et aux Saliens, s'irritèrent
d'obéir à un prince pour ainsi dire étranger, et qu'ils voyaient rarement.
Clotaire avait d'ailleurs perdu, en 619, la reine Bertethrudis, dont la
douceur n'avait pas peu contribué, ainsi que nous l'avons remarqué, à calmer
les ressentiments et les inimitiés qui survivent toujours aux guerres
civiles. Il prit, peu de temps après, une nouvelle épouse, nommée Sichildis,
qui lui donna bientôt un fils, que l'on appela Charibertus ou Charibert. Mais
il avait eu de sa première femme, vers l'année 600, un autre fils nommé
Dagobert, qui avait par conséquent vingt-deux ans ou à peu près. Clotaire
avait eu le plus grand soin de son éducation, et il avait chargé saint
Arnulfus, qui était devenu évêque de Metz en 614, de lui enseigner les
lettres et de le former à la vertu. Il veilla, en même temps, à ce que
Dagobert apprit tous les exercices du corps, nécessaires à un roi Franc, et
quand le jeune prince eut convenable, son père lui confia le gouvernement
d'une espèce de royaume, formé des anciennes provinces d'Aquitania Prima,
d'Aquitania Secunda, et même de quelques civitates de la Narbonensis
Prima. Ce grand gouvernement, dont nous aurons à parler plus d'une fois
dans la suite, reçut alors le nom générique d'Aquitania. Dagobert s'y
montra, ce qu'il fut pendant la première moitié de sa carrière, pieux, réglé
dans ses mœurs, ami de la justice, actif et infatigable au travail ; aussi
les Austrasiens, qui voulaient avoir un. roi particulier, supplièrent-ils
Clotaire de leur donner pour chef un prince aussi accompli. Clotaire aurait
mieux aimé ne pas disloquer encore une fois la monarchie des Francs ; mais il
n'osa se refuser aux vœux des Austrasiens, et il leur accorda ce qu'ils
demandaient. Néanmoins, il ne rendit pas à l'Austrasie tout ce qu'elle avait
possédé autrefois ; il réunit aux royaumes de Neustrie et de Bourgogne les
territoires qu'elle avait précédemment dans le centre, l'occident et le midi
de la Gaule, et il lui enleva les civitates placées à l'ouest des
Vosges et des Ardennes, c'est-à-dire les diocèses de Châlons-sur-Marne, de
Laon, de Reims, peut-être même le diocèse de Trajectum-ad-Mosam et une
partie de celui de Toul[28]. Un pareil démembrement irrita
les Austrasiens ; mais ils furent obligés de se résigner momentanément ; ils
accueillirent leur nouveau roi avec un empressement flatteur, et pendant
trois années rien ne troubla la paix entre Clotaire et son fils. Celui-ci
dut, comme ses prédécesseurs, habiter de préférence la ville de Metz, où l'on
voyait un palais superbe ; cependant on sait qu'il résidait quelquefois à
Trèves[29], dont le palais était entretenu
avec soin. Il y était notamment en 625, lorsque son père l'invita à venir le
trouver dans la maison royale de Clippiacum ou Clichy, près de Paris,
afin d'épouser Gomathrudis, sœur de la reine Sichildis. Dagobert se rendit à Clippiacum,
avec un cortège magnifique, dans lequel on remarquait un grand nombre de ducs
; le mariage fut célébré, et il y eut des fêtes splendides. Mais le troisième
jour, et probablement à la suite d'un festin un peu trop copieux, il s'éleva
entre les deux rois une dispute violente. Dagobert demandait,
vraisemblablement à l'instigation des seigneurs dont il était accompagné, que
son père lui cédât tous les territoires qui avaient autrefois dépendu de
l'Austrasie, et Clotaire ne voulait rien abandonner. Enfin, les deux princes
consentirent à remettre la décision de l'affaire à un tribunal arbitral,
composé de douze personnes. Chaque roi en désigna apparemment la moitié, et
saint Arnulfus figura parmi les commissaires austrasiens. Grâce à ses
conseils, à ceux de quelques autres prélats et à l'intervention de certains
seigneurs, on arrêta les termes d'une transaction : Dagobert renonça à toutes
les civitates du centre, de l'ouest et du midi ; Clotaire consentit à
lui rendre celles qui faisaient partie de l'Austrasie propre, c'est-à-dire
les diocèses que nous avons mentionnés plus haut[30], et il est probable que le
territoire restitué comprenait même la civitas la plus occidentale :
celle de Laon ; car nous la retrouvons unie au royaume d'Austrasie sous le
règne de Childéric II[31]. Dagobert,
de retour dans ses états, s'occupa du gouvernement avec activité. Pépin de
Landen fut élevé aux fonctions de maire du palais, après la mort de Rado, et
saint Arnulfus, son ami, continua à jouir de toute la confiance du prince. Nous
parlerons dans un des chapitres suivants de l'origine de la famille à
laquelle Pépin appartenait, et nous dirons seulement ici qu'il ne porta
jamais de son vivant le surnom qu'on lui donne aujourd'hui. Ce surnom lui a
été imposé par les historiens modernes, pour le distinguer de ses homonymes,
et parce qu'il possédait une villa à Landen, dans la civitas de Trajectum-ad-Mosam.
Nous ajouterons qu'il avait épousé Itta ou Idaburga, sœur de saint Modoaldus,
lequel occupa le siège métropolitain de Trèves de 622 à 636 environ, et que
cette alliance lui fut d'une grande utilité. Quant à
saint Arnulfus, il devait le jour à un ripuaire[32], qui remplissait les fonctions
de domesticus ou intendant sous les règnes de Childebert Ier et de
Théodebert II. Il naquit, vers l'année 580, dans une villa appelée Layum,
qui est devenue le village de Lay-Saint-Christophe, situé à huit kilomètres
de Nancy, sur une colline abrupte, à l'entrée du vallon de l'Amesule. On n'en
sait pas davantage sur sa naissance et sa famille ; mais lorsque ses
descendants furent malices de la puissance souveraine, on leur chercha des
aïeux illustres, 'et on tenta d'établir qu'ils appartenaient à la race des
Mérovingiens. La critique a fait justice depuis deux siècles de cette
généalogie forgée par la flatterie et l'ignorance, et ce serait perdre son
temps que la soumettre à un nouvel examen[33]. Le premier biographe
d'Arnulfus rapporte qu'un solitaire, nommé Stephanus, dont la retraite était
voisine de Layum, prédit la sainteté future de cet enfant. Ses
parents, étant fort riches, lui firent donner une éducation libérale et
obtinrent ensuite qu'il entrerait dans l'espèce d'école administrative
établie dans le palais même, et qui, placée sous la direction du major
domus, avait pour but de former des fonctionnaires probes et capables.
Quand cet apprentissage fut terminé, Arnulfus occupa différents emplois dans
le palais, finit par embrasser la même carrière que son père et devint domesticus
de première classe[34]. Il avait épousé une jeune
fille de race noble, appelée Doda, et il en eut deux fils, qu'il nomma
Ansegisus et Chlodulfus, et dont nous aurons occasion de parler plus tard[35]. Sur ces entrefaites,
arrivèrent les révolutions qui livrèrent toute la monarchie des Francs à
Clotaire II, et Arnulfus, dévoué comme il l'était à Théodebert, prit une
grande part aux évènements que nous avons racontés. Aussi Papolus évêque de
Metz étant mort le 21 novembre 614, Clotaire favorisa, de tout son pouvoir,
l'élection d'Arnulfus. Celui-ci quitta alors sa femme, qui se retira dans un
monastère de Trèves[36], et il prit l'administration du
diocèse de Metz. Son épiscopat ne fut qu'une suite de bonnes œuvres ; mais il
voulut bientôt quitter une position dans laquelle il craignait, par une
humilité exagérée, de ne pouvoir faire son salut. Il était lié depuis longtemps
avec saint Romaricus, que nous avons déjà mentionné, et ils avaient formé, de
concert, le projet de tout abandonner pour se retirer dans une solitude ou
dans un monastère. Arnulfus était, dès sa jeunesse, tellement effrayé de la
crainte des jugements divins, que, passant un jour un des ponts de Metz, il
jeta son anneau dans la Moselle, en disant : « Quand je le retrouverai,
je croirai que Dieu m'a pardonné mes fautes Quelque temps après sa promotion
à l'épiscopat, son cuisinier lui présenta cet anneau qu'il venait de
découvrir dans les entrailles d'un poisson[37], et le prélat put croire que
ses vœux étaient exaucés. Il reprit néanmoins la résolution de se retirer
dans un monastère ; il supplia même plusieurs fois Clotaire de lui en
accorder l'autorisation, et nous possédons encore une lettre que le prince
lui écrivit pour le dissuader de ce projet[38]. Bien plus, lorsqu'il eut cédé
l'Austrasie à son fils Dagobert, il pria saint Arnulfus d'aider le jeune roi
de ses conseils, et ce fut seulement en 630, et après la tenue du concile de
Reims, auquel il tut présent, que l'évêque de Metz put songer sérieusement à
exécuter la résolution qu'il avait prise. Dagobert Ier refusa d'abord de le
laisser partir, lui fit les menaces tes plus atroces et tira même son glaive,
comme pour l'en percer ; mais les assistants et la reine intervinrent, et le
roi, honteux lui-même de l'emportement auquel il venait de se livrer, accorda
enfin au prélat l'autorisation qu'il demandait. Le bruit de son départ se
répandit aussitôt dans la ville de Metz, et tous les misérables qu'il
nourrissait de ses aumônes accoururent devant la demeure royale, pour le
retenir, ou du moins pour lui faire leurs adieux. Saint Arnulfus recommanda
au clergé et au peuple de choisir pour évêque saint Goëricus, dont il
connaissait le mérite, et il fit ses préparatifs de départ. La nuit même qui
précéda sa sortie de Metz, un incendie terrible éclata dans les dépendances
du palais et menaça la ville entière. Le saint homme arrêta, par ses prières,
la violence du feu et partit, avec son ami Romaricus, non pour se fixer dans
une des villœ où il avait pris l'habitude d'aller de temps en temps
chercher la paix et le silence[39], mais dans le monastère que son
compagnon venait de fonder au milieu des Vosges, et où nous ne tarderons pas
à les retrouver tous deux[40]. Lorsque
saint Arnulfus quitta ainsi la ville de Metz, Clotaire II avait cessé de
vivre, et Dagobert I possédait seul la monarchie des Francs. Trois ans
seulement séparèrent le mariage de Dagobert du jour où il recueillit
l'héritage paternel, et ces trois années n'offrent à l'historien qu'un seul
fait important : une nouvelle guerre contre les Saxons. Leur chef Bertoaldus
supportait impatiemment l'humiliation que Clotaire lui avait fait éprouver
quelques années auparavant, et la honte de payer un tribut au roi d'Austrasie
; il croyait, d'ailleurs, que les circonstances étaient favorables, et que le
jeune Dagobert n'avait ni la prudence, ni le courage, ni les talents
militaires du roi de Neustrie. Il rassembla donc tous les guerriers de sa
nation, et même des peuplades voisines, et pénétra dans la Thuringe et dans
l'ancien pays des Ripuaires. Dagobert, de son côté, renouvela sagement la
manœuvre des anciens généraux romains, qui n'attendaient pas les Barbares sur
la ligne du Rhin et allaient souvent les chercher jusque chez eux. Il marcha
au-devant de Bertoaldus et lui livra bataille, dans un lieu dont l'histoire
n'a pas conservé le nom. Sa bravoure faillit lui être funeste ; car, s'étant
engagé trop avant dans la mêlée, il reçut sur son casque un coup de sabre qui
abattit une partie de la longue chevelure qu'il portait, selon l'usage des
Mérovingiens. Son spatharius, qui était près de lui, se hâta de
ramasser les cheveux du roi, et Dagobert, voyant ses troupes plier, lui dit :
« Va trouver mon père ; porte-lui mes cheveux, et conjure-le de venir
promptement à notre secours ». Clotaire, qui se défiait de la témérité de sou
fils, n'avait pas attendu le message pour se mettre en route. Le spatharius
le rencontra dans la maison royale de Longolarium ou Longolare[41], située au centre de la forêt
des Ardennes. Le roi de Neustrie pressa alors sa marche, opéra sa jonction
avec Dagobert et s'avança vers l'armée saxonne, dont on n'était séparé que
par le cours du fleuve appelé alors Wisera (maintenant le
Weser). Bertoaldus
renonça subitement aux idées d'arrangement que l'approche de Clotaire lui
avait inspirées, et, fier de l'avantage qu'il avait récemment obtenu contre
Dagobert, il provoqua les Francs au combat. Clotaire ôta son casque, afin que
les Saxons pussent le reconnaître ; mais Bertoaldus l'insulta lui-même.
Aussitôt, le roi de Neustrie se jette dans le fleuve, le traverse à la nage,
avec toute sa cavalerie, atteint le chef des Saxons, le tue et fait éprouver
à l'ennemi une sanglante défaite[42]. Il semble résulter du texte du
Gesta Dagoberti que ce serait seulement alors que Clotaire aurait
ordonné de mettre à mort les prisonniers saxons dont la taille dépassait la
longueur de son glaive, mais il nous parait que cet acte de cruauté, si
jamais il fut commis, doit appartenir à la première campagne de Clotaire II
contre les Saxons. Nous ne pouvons non plus nous joindre aux historiens qui
parlent de la longue chevelure blanche que le roi de Neustrie déploya devant
l'ennemi. Que ce prince eût de longs cheveux, la chose est incontestable ;
mais il est impossible d'admettre qu'ils fussent blancs, car il n'avait alors
que quarante-trois ans, si, comme tout porte à le croire, la seconde guerre
contre les Saxons fut commencée et terminée en 627. Ce doit être à la suite
de cette campagne heureuse, et après la dévastation de la Saxe, que Dagobert
parcourut la Thuringe, avec saint Arnulftis, évêque de Metz[43]. Ce qui est certain, c'est que
le roi d'Austrasie était à Mayence le 2 ou le 41 avant les calendes d'octobre
(30
ou 21 septembre)
627, et que, probablement comme témoignage de sa reconnaissance envers Dieu,
il céda à la cathédrale de Worms tout ce qu'il possédait dans le pagus
Laudemburgensis, à l'exception d'une maison royale située à Laudemburgum
ou Lobedunbourg[44]. Clotaire
II mourut l'année suivante (628), à l'âge de quarante-quatre ans, et après un règne qui avait
duré à peu près autant que sa vie. Il n'était donc pas senex et plenus
dierum, comme s'exprime le Gesta regum Francorum[45], et il fut assez peu regretté
de ses sujets, principalement des leudes, qui lui reprochaient d'avoir retiré
peu-à-peu toutes les concessions qu'il leur avait faites d'abord, et d'avoir
trop écouté les conseils et suivi les caprices des concubines, dont il paraît
avoir été entouré pendant les dernières années de sa vie[46]. Il
aurait désiré laisser les royaumes de Neustrie et de Bourgogne à son dernier
fils, Charibert, qu'il avait eu de sa troisième femme, et il avait même pris
quelques mesures en conséquence ; mais Dagobert les déjoua facilement. Dès
qu'il connut la mort de son père, il rassembla l'armée austrasienne et prit
le chemin de la Neustrie. Il ne fut pas même obligé de tirer l'épée : arrivé
à Reims, il y rencontra les évêques et les leudes de Bourgogne, qui venaient
l'assurer de leur soumission ; à Soissons, il fut rejoint par la plupart des
prélats et des leudes neustriens, lesquels ne montrèrent pas moins
d'empressement, et Charibert, qui n'était qu'un enfant, se trouva trop
heureux de recevoir de son frère une sorte de principauté, composée des civitates
de Toulouse, de Cahors, d'Agen, de Saintes et de Périgueux. On sait toutefois
qu'un de ses oncles maternels, nommé Brudulfus, fit quelques efforts pour lui
conserver l'héritage de son père ; mais ces efforts n'eurent aucun résultat
et coûtèrent la vie à leur auteur[47]. Une
fois maitre des trois royaumes Francs, Dagobert songea naturellement à
notifier son élévation à l'empereur, et, dès l'année 628, il ordonna aux
gallo-romains Servatus et Paternus de se rendre à Constantinople. Ces deux
envoyés n'avaient pas pour mission, comme Frédégaire semble l'insinuer, de
confirmer la paix entre l'Empire et la monarchie des Francs, mais bien de
faire connaître à l'empereur l'avènement de Dagobert Ier, et de lui demander
l'approbation ou la ratification des traités aux termes desquels les
Mérovingiens possédaient la Gaule et quelques contrées voisines. Héraclius,
qui régnait alors et qui venait de terminer contre les Perses une longue
guerre signalée par les victoires les plus éclatantes, reçut parfaitement les
ambassadeurs de Dagobert et leur accorda tout ce qu'ils demandaient[48] ; mais il les chargea, en même
temps, pour celui-ci d'une invitation ou, pour mieux dire, d'un ordre formel.
Irrité de la conduite que les Juifs avaient tenue pendant la guerre contre la
Perse et des cruautés qu'ils avaient commises à Jérusalem, à Antioche et dans
plusieurs autres villes, Héraclius avait résolu de les forcer à embrasser la
religion chrétienne, non seulement dans les vastes régions qui
reconnaissaient encore son autorité directe, mais aussi dans les royaumes des
Barbares fédérés. Dagobert se hâta de se conformer à l'injonction impériale,
et, après avoir pris, pour la forme, l'avis des prélats et des seigneurs
principaux, il ordonna que les juifs habitant la Gaule seraient invités à
recevoir le baptême, et que ceux qui s'y refuseraient seraient expulsés
immédiatement[49]. Frédégaire fait observer que
le roi obéit avec empressement (protinus) ; et il est si vrai que la
mesure s'étendait à toutes les contrées renfermées dans le partage
d'Occident, que Sisebut roi des Wisigoths traita les juifs d'Espagne comme
Héraclius les avait traités lui-même dans le partage d'Orient, en
Afrique et en Italie. Sisebut venait cependant de combattre dans la Lusitanie
les lieutenants d'Héraclius ; mais ces hostilités n'avaient pas le caractère
d'une guerre entre deux puissances indépendantes et ennemies ; les Wisigoths
voulaient seulement reprendre possession des parties de l'Espagne que
Justinien leur avait enlevées, malgré les conventions qui leur assuraient la
jouissance de cette contrée tout entière ; et, dès que les troupes impériales
eurent abandonné la plupart des villes qu'elles occupaient encore, Sisebut se
hâta de rendre la liberté aux prisonniers romains, et d'envoyer des
ambassadeurs à Héraclius pour obtenir de lui la ratification ou la
confirmation des traités[50]. Lorsque
Dagobert prit contre les Juifs les mesures dont nous venons de parler, il
résidait en Austrasie. Après avoir passé plus d'un an dans la Neustrie, pour
y affermir son autorité, il avait voulu revoir ses anciens sujets, qui
probablement murmuraient déjà de son absence. Il était au milieu d'eux dès
les premiers mois de l'année 630 ; car le 6 avant les ides d'avril (8 avril), il confirma, étant en
Austrasie, l'élection que le clergé et le peuple de Cahors venaient de faire
comme évêque de Desiderius, qui remplissait alors les fonctions de trésorier
du roi[51]. C'est un peu auparavant,
c'est-à-dire en janvier ou février, que se tint dans la ville de Reims le
concile, dont nous avons déjà dit un mot. Comme les actes n'en sont pas
datés, il y a eu entre les critiques de grandes divergences d'opinion
relativement à l'époque de l'ouverture de l'assemblée, et plusieurs savants
ont cru qu'on devait la faire remonter à 625. Mais l'argument que l'on tire
de la présence au concile de saint Arnulfos, évêque de Metz, et de Jean
évêque de Poitiers est absolument sans force ; car 1° il est très-probable
que saint Arnulfus n'a quitté son évêché que dans le courant de l'année 630 ;
et 2° le biographe de saint Leodegarius ou Léger, évêque d'Autun, qui a écrit
que Diddo avait été nommé évêque de Poitiers, en remplacement de Jean, par
Clotaire II lui-même[52], a commis une erreur grossière[53]. D'un autre côté, Clotaire, si
jaloux de son fils, et qui venait de lui abandonner avec tant de regrets les civitates
austrasiennes qu'il avait gardées de 622 à 625, Clotaire n'aurait pas
souffert que l'on eût tenu à Reims, c'est-à-dire en Austrasie, une assemblée
à laquelle étaient appelés tous les évêques de la Neustrie et de la
Bourgogne, et où se trouvèrent seulement huit prélats austrasiens. Ces
raisons nous déterminent donc à placer, comme Sirmond, le concile de Reims à
la date de 630, et non en 628, ainsi que le pensait Hadrien de Valois, ou en
625, selon l'opinion d'autres critiques. Quant aux canons promulgués par
cette assemblée, nous nous dispenserons de les énumérer ici[54] ; car, ainsi que nous l'avons
fait observer plus haut, on n'y rencontre que la confirmation et le
développement des décisions prises, en 644, par les Pères du concile de Paris
et dans quelques conciles antérieurs. C'est
encore à l'année 630 qu'il faut fixer, de l'aveu de tous les critiques, une
révision des codes qui régissaient plusieurs peuples barbares soumis à
l'autorité des rois Francs. Nous avons parlé précédemment de ce travail et
des principes qui en dirigèrent les auteurs ; nous ajouterons seulement que
les codes des Bajuvarii et des Alamanni subirent encore dans la
suite de nouvelles retouches. Celles que l'on remarque dans le premier furent
l'œuvre des ducs qui gouvernèrent les Bajuvarii pendant le VIIIe siècle.
Celles qui modifièrent la loi des Alamanni furent probablement aussi
prescrites par leurs ducs ; toutefois les jurisconsultes et les historiens ne
sont pas d'accord entr'eux sur ce point de critique. M. Merkel, qui s'est
chargé de publier le code des Alamanni dans la collection de M. Pertz, accorde
une grande importance à la révision exécutée, au VIIIe siècle, par ordre du
duc Lanfredus[55] ; mais M. Pardessus[56] et M. de Rozière[57] regardent les titres I à XXXVI comme l'ouvrage exclusif des
rois d'Austrasie et ne consentent à voir des retouches que dans les derniers
titres, et encore se borneraient-elles à quelques dispositions relatives aux
privilèges du clergé ; car le code des Alamanni est, de tous les codes
barbares, celui qui a fait le moins d'emprunts à la législation romaine, et
on n'y trouve guère d'autre trace de cette dernière qu'un article relatif aux
prohibitions de mariage[58]. Dagobert
ne parait avoir pris personnellement aucune part aux travaux législatifs que
nous venons de rappeler. Il commençait à préférer les plaisirs aux affaires.
En 629, il avait répudié, pour cause de stérilité, son épouse Gemathrudis. En
630, pendant son voyage en Austrasie, il congédia, sous un prétexte
quelconque, Nantechildis, qui avait remplacé la reine, et il prit pour femme,
en lui donnant peut-être même le titre de reine, une jeune austrasienne
appelée Ragnethrudis, qui mit au monde, avant la fin de l'année 630, un fils,
auquel Dagobert donna le nom de Sigisbert toujours cher aux Austrasiens. Il y
a lieu de croire que Ragnethrudis ne survécut guère à la naissance de son
fils ; car Dagobert reprit bientôt après Nantechildis, qu'il avait délaissée pour
elle, et on ne voit pas figurer la mère de Sigisbert dans la liste des femmes
composant l'espèce de harem que le roi des Francs traînait partout avec lui,
pendant les dernières années de son règne. Il
n'était plus en Austrasie lorsque Ragnethrudis accoucha de Sigisbert, et
celui-ci fut baptisé à Orléans, quarante jours après sa naissance, par saint
Amandus, ancien évêque de Strasbourg. Charibert, frère du roi, tint l'enfant
sur les fonts, et l'auteur du Gesta Dagoberti rapporte sérieusement
que les assistants ayant oublié de répondre amen, à la fin d'une oraison,
Sigisbert prononça ce mot très-distinctement ; ce qui remplit tout le monde
d'admiration : et fut regardé comme un présage certain de la sainteté future
du jeune prince[59]. Pépin,
en sa qualité de maire du palais d'Austrasie, s'était rendu dans la cité
d'Orléans, pour assister à la cérémonie, et il espérait peut-être que le roi
lui confierait l'éducation de Sigisbert et l'autoriserait à le conduire à
Metz ; ce qui aurait beaucoup plu aux Austrasiens, lesquels commençaient
derechef à murmurer de ce que le roi ne résidait plus au milieu d'eux. Mais
Dagobert chargea saint Amandus d'élever le prince, lui donnant ainsi une
preuve bien éclatante de confiance, à laquelle le saint ne devait plus guère
s'attendre. En effet, à l'époque où il était évêque de Strasbourg, il avait
vu fréquemment le roi lui demander ses conseils, et, prenant au sérieux
l'apparente docilité du prince, il avait osé lui faire les représentations
les plus fortes au sujet de quelques mauvaises actions (facinora), dont il s'était rendu
coupable. Mais Dagobert l'avait envoyé en exil, après l'avoir forcé à
renoncer à son siège épiscopal. Saint Amandus avait alors traversé le Rhin et
était allé prêcher l'Evangile aux barbares de la Grande Germanie. Cependant,
le roi, qui était plus emporté que vindicatif, ne tarda pas à se repentir de
sa violence, et, enchanté d'avoir un fils, qu'il avait longtemps désiré en
vain, il résolut de rappeler saint Amandus. Il envoya à sa recherche quelques
fonctionnaires de sa cour. Ce ne fut pas sans peine qu'ils le découvrirent au
milieu des forêts de la Germanie, et ils le conduisirent à Dagobert, qui se
trouvait dans le palais de Clippiacum, où il résidait momentanément,
après avoir visité l'Austrasie. Le roi, passant d'un excès à un autre, se
jeta aux pieds de saint Amandus et le conjura de lui pardonner, de baptiser
son fils et de se charger de l'élever. Le saint, craignant de se mêler des
affaires de la terre et d'encourir une lourde responsabilité, refusa d'abord
avec douceur et sortit même du palais. Mais le roi dépêcha à sa poursuite
saint Eligius ou Eloy et Audanus ou Dado (saint Ouën), qui parvint plus tard aux
honneurs de l'épiscopat et qui remplissait alors des fonctions à la cour.
Saint Amandus se rendit à leurs prières, et consentit à baptiser l'enfant et
à entreprendre son éducation[60]. Quelques historiens ont ajouté
que le roi voulut, pour lui témoigner sa reconnaissance, qu'il tilt élevé sur
le siège épiscopal de Trajectum-ad-Mosam ; mais c'est une erreur, et
saint Amandus ne devint évêque de cette ville qu'après la mort de Dagobert. Nous
venons de tracer les noms de saint Ouën et de saint Eloy, qui jouissaient de
la confiance du prince, et si nous nous rappelons qu'il avait eu ou qu'il
avait encore pour principaux conseillers Pépin de Landen, saint Arnulfus,
saint Desiderius nommé récemment évêque de Cahors, saint Chunibertus évêque
de Cologne, et le leude neustrien Ega[61], nous ne serons plus étonnés de
ce que, malgré ses défauts et même ses vices, Dagobert fut regardé comme un
des meilleurs princes du VIIe siècle. Il aimait la justice, et il ne
craignait pas de châtier les hommes les plus puissants. On a vu plus haut qu'il
fit mettre à mort, vers 625, un seigneur nommé Chrodoaldus, que l'on accusait
de diverses rapines[62]. Quelques années plus tard, il
traita de même un autre seigneur, appelé Noddo, et son fils, auxquels on
reprochait plusieurs crimes[63]. Il parcourut le royaume de
Bourgogne, et sans doute encore d'autres contrées, rendant la justice à
chacun, sans partialité, sans acception de personnes, avec une assiduité qui
faisait l'admiration de tout le monde[64]. Il se
concilia également la faveur du clergé, en protégeant la religion et en
augmentant les domaines des églises. Il construisit à ses frais de superbes
basiliques et en répara plusieurs autres[65]. Quelques-unes des églises
austrasiennes eurent grande part à ses libéralités. Nous avons mentionné la
riche donation qu'il fit à la cathédrale de Worms[66]. La métropole de Trèves et
l'abbaye de Saint-Maximin, qui était située près de la même ville,
reconnaissaient devoir à Dagobert la confirmation et l'accroissement de leurs
domaines, et, bien que les deux diplômes attribués à ce prince soient faux,
ils suffisent pour établir ce que nous alléguons, parce qu'ils ont remplacé
des diplômes authentiques[67]. On a perdu depuis longtemps
celui qu'il avait accordé à la cathédrale de Toul ; mais un diplôme d'Arnoul
roi de Germanie en a conservé la substance[68]. Adso, abbé de Montiérender,
qui a écrit, au Xe siècle, une histoire des évêques de Toul, a consigné dans
son petit livre les traditions de cette église[69], et nous apprenons, en le
lisant, qu'elle posséda dès le VIIe siècle Liberdunum (Liverdun), Novientum (Void), Viskerium (Vicherey), et plusieurs autres domaines
considérables. Mabillon, se prévalant d'une assertion d'Adso, qui donne
Himnechildis (Chimechildis)
pour la mère de Dagobert, a cru qu'il fallait faire honneur de ces donations
non pas au fils de Clotaire, mais à Dagobert II, son arrière-petit-fils[70] : conjecture ingénieuse, mais
qui ne peut se soutenir, parce que toutes les traditions touloises attribuent
tes générosités du roi à l'amitié qu'il portait à l'évêque Theudefridus, dont
l'épiscopat finit longtemps avant le règne de Dagobert II[71]. Ce
n'est pas seulement aux églises que Dagobert Ier fit de grandes largesses ;
il répandit aussi d'abondantes aumônes sur les pauvres[72] ; mais ses contemporains lui
reprochèrent 1° d'avoir, pour subvenir à ses profusions, augmenté les impôts
précédemment établis, et 2° d'avoir dépouillé certaines églises pour en
enrichir d'autres[73], notamment l'abbaye de
Saint-Denys, dont il était en quelque sorte le fondateur, et à laquelle il
donna les magnifiques portes en bronze de la basilique Saint-Hilaire de
Poitiers, qu'il enleva, malgré les murmures des peuples. Néanmoins,
les justes plaintes que sa conduite et ses mœurs soulevèrent trop souvent
furent comme étouffées plus tard par le concert des louanges que lui
décernèrent les historiens et les hagiographes. Frédégaire[74], l'auteur du Gesta Dagoberti[75] et celui du Gesta regum
Francorum[76] vantent sa douceur, sa justice,
sa magnificence et ses victoires. Les biographes de saint Filibert, fondateur
de l'abbaye de Gemmeticm ou Jumièges[77] ; de sainte Austreberta,
première abbesse de Pauliacum ou Pavilly[78] ; du prêtre saint Richarius ou
Riquier[79] ; de sainte Ricthrudis, abbesse
de Marchiennes[80] ; de saint Geremarus ou Germer[81], et plusieurs autres ne parlent
qu'avec une sorte d'enthousiasme du règne de Dagobert Ier et comparent
ordinairement ce prince au roi Salomon, en ayant soin toutefois de faire
observer qu'il l'imita dans son amour désordonné pour les femmes. A ne
considérer, en effet, que les apparences, le fils de Clotaire II était le
plus redoutable et le premier non seulement des rois barbares fédérés, mais
de tous les princes de sa race[82], et son pouvoir ne tarda pas à
s'accroître encore. Ce n'était pas sans une vive répugnance qu'il avait
consenti à céder plusieurs civitates du midi à son frère Charibert.
Ses sages ministres l'y avaient forcé en quelque manière[83], et il n'attendait que le
moment de reprendre ce qu'il avait abandonné. La mort de Charibert, arrivée
en 631, lui fournit l'occasion qu'il cherchait. Charibert laissait un fils
nommé Chilpéric, lequel fut proclamé roi à Toulouse ; mais Dagobert, qui avait,
quelques années auparavant, ordonné la mort de Brudulfus, oncle maternel de
son frère, dont il redoutait la capacité et l'énergie[84], Dagobert fit secrètement
empoisonner le jeune Chilpéric et s'empara de son royaume. Il le retrouva
plus grand qu'il ne l'avait donné, parce que Charibert était parvenu à
chasser les Wascones ou Basques, qui avaient profité des troubles dont
les royaumes Francs avaient été agités, pour descendre des Pyrénées et se
mettre en possession des civitates formant autrefois la province de Novempopulania[85]. Après
la suppression du royaume de Charibert, les états de Dagobert s'étendaient
des Pyrénées à l'embouchure de l'Elbe, des côtes de l'Océan aux montagnes de
la Bohème et de l'Autriche actuelles. Les peuples slaves qui occupaient ces
deux contrées reconnurent même, au moins nominalement, son autorité[86]. Il exerça également une grande
influence dans les royaumes des Lombards et des Wisigoths. Les premiers lui
permirent, plus d'une fois, de se mêler de leurs affaires intérieures. Il
prit sous sa protection leur reine Gundoberga, princesse de race bavaroise,
qui avait élevé au trône, après la mort d'Ariovaldus, Rotharis, duc de
Brescia, et qui avait été victime de l'ingratitude de ce dernier[87]. Quelques années auparavant, le
roi des Lombards lui-même, malgré toute sa fierté, n'avait osé refuser de
prendre les armes pour aider Dagobert, dans une guerre dont nous parlerons
bientôt. En Espagne, la protection du puissant roi des Francs fit élever sur
le trône Sisenandus à la place de Swintilla. Deux gallo-romains, les ducs
Abundantius et Venerandus, conduisirent le nouveau roi jusqu'à Saragosse, et
il consentit à payer une somme de deux cent mille solidi aurei, pour
prix de l'assistance qu'il avait reçue[88]. Ajoutons qu'il est bien permis
de voir dans cette prépondérance du roi des Francs un effet non seulement de
sa puissance, mais encore du prestige attaché à la délégation impériale, que
les chefs lombards n'avaient jamais eue, et que les rois wisigoths avaient
peut-être omis de faire renouveler. L'interruption
des guerres civiles pendant un quart de siècle et une sage administration,
successivement dirigée par deux rois parvenus à la force de l'âge, et par des
conseillers à la fois probes et habiles, avaient effacé dans la Gaule presque
toutes les traces des calamités antérieures. Cette vaste contrée devenait, de
jour, en jour, plus riche et plus florissante, et il n'est pas étonnant que
les Mérovingiens, enivrés de leur propre puissance et frappés de la décadence
prématurée des Wisigoths et des Lombards, aient songé à reprendre les projets
de Théodebert Ier et à rétablir en leur faveur l'empire d'Occident, dont ils
semblaient seuls en état de soutenir la dignité et la grandeur. Mais
ces projets n'étaient pas encore réalisables, et nous allons voir se dérouler
dans les chapitres suivants des événements graves, qui retardèrent pendant
plus d'un siècle et demi l'exécution des desseins formés par Clotaire II et
par Dagobert Ier. C'est
sur la frontière orientale de leurs états que les Mérovingiens rencontrèrent
d'abord des obstacles de nature à décourager leur ambition. Les Abares, qui
avaient occupé depuis longtemps la Pannonie et les contrées voisines et qui
avaient soumis la nation des Bulgares, virent un de ces derniers aspirer à
l'autorité suprême ; ils réussirent cependant à l'écarter, et les Bulgares,
vaincus, furent contraints de s'éloigner. Neuf mille guerriers, traînant avec
eux leurs femmes et leurs enfants, cherchèrent un refuge, vers la fin de
l'année 630, sur le territoire des Bajuvarii et conjurèrent Dagobert
de leur assigner, quelque part, un canton désert, dans lequel ils pourraient
s'établir. Mais, loin d'imiter l'adroite politique des empereurs, qui avaient
souvent repeuplé des pays ravagés en y fixant des troupes de barbares, chez
lesquels ils avaient trouvé d'excellents soldats, le roi résolut de se
défaire de ces étrangers. En conséquence, il enjoignit aux Bajuvarii
de les recevoir et de les garder jusqu'à la fin de l'hiver ; puis, un jour,
il envoya l'ordre de les massacrer tous, et cette prescription fut exécutée
avec tant de secret et de diligence, que sept cents Bulgares seulement
parvinrent à se soustraire à la mort et à se retirer, avec leurs familles,
dans le pays des Slaves Winides, où ils obtinrent un asile[89]. Cet
évènement, qui s'accomplit dans les premiers jours de l'année 631, fut
bientôt suivi d'une guerre sanglante. Les Winides avaient alors pour chef, ou
pour roi si l'on aime mieux, un Franc nommé Samo, originaire du pagus
Senonagus, que divers écrivains ont confondu avec la civitas
Senonensis, mais qu'il faut reconnaître dans la contrée appelée, au
moyen-âge, Sonegia ou Seunonegia. Cette contrée, dans laquelle
on rencontre la ville et la forêt de Soignes ou Soignies, et qui a fait
partie du Hainaut, se trouvait comprise, au Vile siècle, dans la civitas
dont Camaracum ou Cambray était le chef-lieu. Quoiqu'il en soit, Samo
exerçait la profession de marchand, et, s'étant joint à une troupe de
négociants gallo-romains, il se rendit, pour y. trafiquer, chez les Winides,
qui habitaient la. Bohème et la partie orientale de l'ancien Norique.
Lorsqu'il y arriva, tout le pays était en feu. Les Winides avaient été
subjugués antérieurement par les Abares, qui faisaient peser sur eux la
servitude la plus dure et la plus humiliante, les forçant à les suivre, ou,
pour mieux dire, à les précéder dans toutes les guerres qu'ils
entreprenaient, leur enlevant leurs femmes et leurs filles, et les
contraignant même à payer un tribut bien lourd. Les Winides, poussés à bout
par tant d'indignités, venaient de secouer le joug, au moment où Samo
pénétrait sur leur territoire. Cet homme, naturellement audacieux, et qui
avait sans doute servi dans les armées Franques, offrit aux Winides de
combattre avec eux et de leur apprendre le métier de la guerre. Sa
proposition fut acceptée avec empressement. Il se mit à la tête des insurgés,
fit subir aux Abares des échecs considérables et les contraignit à rentrer
dans leur pays. Les Winides reconnaissants lui décernèrent le titre de roi,
en 624 ou 625, et lui donnèrent une autorité à peu près absolue. Samo, qui
était probablement païen, adopta les mœurs de ses sujets et prit douze femmes
de leur nation, dont il eut vingt-deux fils et quinze filles[90]. Il n'oublia pas, de reste, son
origine et il reconnut, au moins d'une manière nominale, la suprématie du roi
des Francs. Il y
avait déjà plusieurs années qu'il régnait sur les Winides, harcelé de temps
en temps par les Abares, mais repoussant toujours victorieusement leurs
attaques, lorsqu'une caravane de commerçants gallo-romains, qui étaient venus
trafiquer avec ses sujets, fut assaillie à l'improviste par la multitude. Les
négociants et leurs serviteurs furent tués, et les Winides s'emparèrent des
marchandises et se les partagèrent. Cet évènement eut lieu vers le printemps
de l'année 651, et on peut conjecturer qu'il eut pour cause le ressentiment
qu'avait inspiré aux Winides le massacre des Bulgares récemment ordonné par
Dagobert. Les sujets de Samo avaient vu des alliés dans les Bulgares, et ceux
de ces infortunés qui avaient échappé aux armes des Bajuvarii
attisaient la colère, des Winides. Le roi des Francs, informé de ce qui
s'était passé, envoya un leude, nommé Sicharius, demander la restitution des
marchandises volées et une forte indemnité pécuniaire pour les familles des
négociants gallo-romains. Samo refusa de voir Sicharius ; alors celui-ci,
prenant, ainsi que les gens de sa suite, le costume des Slaves, se présenta
inopinément devant le chef barbare et lui notifia les demandes de Dagobert.
Samo ne voulut pas y faire droit et offrit seulement d'ouvrir une conférence,
dans laquelle on examinerait les griefs réciproques des Francs et des
Winides. Sicharius, perdant le sang-froid, nécessaire à un diplomate, rejeta
avec hauteur la proposition du roi, s'emporta en menaces et en invectives, et
accusa Samo de manquer à la fidélité qu'il devait à Dagobert. « Mes
sujets, répondit Samo, sont prêts, comme moi, à reconnaître son autorité,
pourvu que, de son côté, il ne fasse rien contre l'amitié qu'il nous a
promise. — Quelle amitié, s'écria Sicharius, peut-il y avoir entre des
chrétiens, serviteurs du vrai Dieu, et des chiens comme vous ? — Si vous êtes
les serviteurs de Dieu, répliqua Samo, et nous ses chiens, nous avons reçu de
lui le pouvoir de vous mordre pour VOUS punir de vos fautes. » Et cela dit,
il chassa honteusement l'ambassadeur. Une pareille réponse ne laissait plus
aucune ouverture aux négociations, et Dagobert résolut d'employer la force
des armes ; mais, énervé par la mollesse et la débauche, il ne voulut pas
mener lui-même ses troupes et il confia à d'autres la conduite de la guerre.
Par une tactique habile, il décida que l'ennemi serait attaqué sur trois
points différents. Un corps d'armée, entièrement composé de lombards,
traversa les Alpes Juliennes, franchit la Drave et pénétra dans le Norique.
Une seconde armée, formée des Bajuvarii et des Alamanni, et
commandée par Chrodebertus duc de ce dernier peuple, suivit la vallée du
Danube et attaqua la Bohème du côté du midi. Enfin, l'armée des Austrasiens,
à laquelle, si l'on doit interpréter littéralement certaines expressions
assez obscures de Frédégaire et de l'auteur du Gesta Dagoberti, le roi
avait joint trois anciennes légions romaines qui existaient encore, l'armée
ou l'exercitus des Austrasiens traversa la Thuringe et envahit la
partie septentrionale de la Bohême. Le succès de ces attaques combinées ne
fut pas aussi grand que Dagobert l'espérait. Les Lombards, les Alamanni
et les Bajuvarii ne rencontrèrent qu'un petit nombre de guerriers
winides, ravagèrent les pays qu'ils parcoururent et revinrent chez eux, avec
une multitude de captifs. Samo avait réservé le gros de ses forces pour
résister aux Austrasiens, dont il redoutait la valeur. Les deux armées se
rencontrèrent devant une espèce de forteresse, que Frédégaire appelle Wogastisburc,
et dans laquelle les Winides se renfermèrent. Les Francs dressèrent leurs
tentes, enveloppèrent la forteresse et se disposèrent à l'assiéger. Samo
n'attendait que ce moment pour les attaquer lui-même. Le combat se renouvela
trois jours de suite. Enfin, les Austrasiens, qui avaient perdu beaucoup de
monde, oublièrent leur ancienne renommée, abandonnèrent leur camp et se
retirèrent en désordre. Les
suites de ce désastre furent extrêmement fâcheuses. Les Winides, poursuivant
les vaincus, pénétrèrent dans la Thuringe, la dévastèrent et poussèrent même
jusque dans les environs du Rhin, en commettant mille ravages. En même temps,
Dervan chef d'une autre tribu slave, à laquelle Frédégaire donne le nom d'Urbii,
et que le Père le Cointe suppose être le même peuple que les Sorabes, Dervan
rompit une sorte de traité aux termes duquel il reconnaissait la suzeraineté
des rois Francs, et se plaça sous la protection de Samo, dont il augmenta
considérablement les forces[91]. A la nouvelle de ces malheurs, Dagobert comprit la faute qu'il avait commise en laissant à ses généraux la charge d'une guerre aussi dangereuse, et il résolut de marcher lui-même contre les Winides. Au commencement de l'année 632, il réunit à Metz une nombreuse armée, composée d'austrasiens, de neustriens et de bourguignons, et, après avoir traversé le prolongement septentrional de la chaîne des Vosges, il entra dans la cité de Mayence, d'où il se préparait à pénétrer dans la Grande Germanie, lorsqu'il vit arriver une députation des Saxons. Ceux-ci lui offraient de mettre la partie orientale du royaume des Francs à l'abri des incursions des Winides, si Dagobert voulait leur faire remise du tribut de cinq cents vaches qu'ils étaient obligés de livrer tous les ans. Le roi y consentit, et l'armée fut congédiée, après que les députés saxons eurent juré sur leurs armes, selon l'usage de cette nation, de tenir fidèlement la promesse qu'ils venaient de faire[92]. |
[1]
V. les canons 1, 3-7, 10-11, 14 et 15, dans Sirmond, Concilia antiqua Galliœ,
t. I, p. 470-474.
[2]
V. l'edictum, dans Sirmond, ibid., p. 474-476, ou dans Pardessus,
t. I, p. 195-197.
[3]
V. les actes de ces deux conciles, dans Labbe, Concilia, t. V, col.
1655-1657 et 1688-1693.
[4]
V. Frédégaire, Chronic., c. 42.
[5]
V. idem, ibid., c. 54.
[6]
V. idem, ibid.
[7]
V. idem, ibid.
[8]
V. idem, ibid., c. 42, 43 et 44.
[9]
V. idem, ibid., c. 43.
[10]
V. notamment idem, ibid., c. 54.
[11]
V. idem, ibid., c. 52.
[12]
V. Gesta Dagoberti regis, n° 6 et suiv. et 35, dans Du Chesne, t. I, p.
575 et 582.
[13]
V. Vita sancti Wandrogisili, abbatis Fontanellensis, n° 7, dans
Mabillon, Acta ss., sæc. II.
[14]
V. Vita sanctœ Salabergœ, abbatisso Laudunensis, n° 8 et 9, ibid.
[15]
V. Vita sanctœ Godebertœ, virginis, dans les Bollandistes, au 11 avril.
[16]
V. Vita sancti Germani, abbatis Grandivallensis, n° 4, dans Mabillon, ibid.
[17]
V. Vita sancti Geremari, abbatis Flaviacensis, n° 10 et 12, ibid.
[18]
V. Vita sancti Hermenlandi, abbatis Antrensis, n° 5, ibid., sæc.
III, part. I.
[19]
V. notamment Vita sancti Germani, abbatis Grandivallensis, n° 2, ibid.,
sæc.
[20]
V. Frédégaire, Chronic., c. 46 ; Gesta Dagoberti regis, n° 5,
dans Du Chesne, t. I, p. 575.
[21]
V. Frédégaire, ibid., c. 42.
[22]
V. idem, ibid., c. 43.
[23]
V. Vita sancti Columbani, auctore Jona, n° 26, dans Mabillon, Acta ss.,
sæc. II.
[24]
V. Frédégaire, Chronic., c. 44.
[25]
V., dans Pardessus, t. I. p. 420-122, cet edictum, qui est qualifié constitutio
generalis, et que l'on a longtemps attribué, par erreur, à Clotaire Ier.
[26]
V. Frédégaire, Chronic., c. 45 ; v. aussi c. 54.
[27]
V. Vita sancti Faronis, Meldensis episcopi, n° 71-78, dans Mabillon, Acta
ss., sæc. II ; Gesta Dagoberti regis, n° 1, dans Du Chesne, t. I, p.
574.
[28]
V. Frédégaire, Chronic., c. 47 ; Gesta Dagoberti, n° 2, 5, 6 et
12, dans Du Chesne, t. I, p. 574-576 ; Gesta regum Francorum, ibid., p.
716.
[29]
V. Frédégaire, Chronic., c. 52.
[30]
V. Frédégaire, ibid., c. 55 ; Gesta Dagoberti, n° 15, dans Du
Chesne, t. I, p. 576.
[31]
V. deux diplômes de Childéric II et de saint Amandus, évêque de Trajectum-ad-Mosam,
dans Pardessus, t. II, p. 118, 119, 133 et 134.
[32]
V. Vita sancti Amalfi, Metensis episcopi, n° 2, dans Mabillon, Acta
ss., sæc. II ; Vita mate Gertrudis, abbatissœ Nivialensis primœ, auctore
monacho anonymo coœvo, c. 6, ibid. La vie de saint Arnulfus que nous citons
dans la présente note est aussi l'ouvrage d'un écrivain contemporain, et il ne
faut pas la confondre avec une autre biographie écrite, au IXe siècle, par le
moine Umnon.
[33]
On peut voir dans divers ouvrages, et notamment dans l'Histoire de Metz
par deux bénédictins, t. I, p. 354-359, le résumé de toutes les discussions
auxquelles a donné lieu cette généalogie fabuleuse.
[34]
V. Vita sancti Arnulfi, n° 1-5, dans Mabillon, ibid.
[35]
V. ibid., n° 5.
[36]
V. Vita sancti Chlodulfi, episcopi Metensis, n° 2, ibid.
[37]
Cet anneau existe encore dans le trésor de la cathédrale de Metz. Le chaton est
une agate opaque, d'un blanc de lait, dont la couche inférieure est de quartz
hyalin. On y voit un poisson à moitié engagé dans une nasse, vers laquelle se
dirigent deux autres poissons, placés à droite et à gauche. C'est, comme on
sait, un symbole chrétien, et la pierre parait avoir été gravée avant le VIIe
siècle.
[38]
V. Vita sancti Arnulfi, n° 46, ibid.
[39]
Il se retirait ordinairement, dans ce but, soit à Calciacum, aujourd'hui
Chaussy, près de Metz, soit dans la villa Dodiniaca, qui était dans le
voisinage des Vosges.
[40]
V. Vita sancti Arnulfi, n° 6-9, 11, 14-20, ibid.
[41]
Longolarium ne peut être Galre, près de Liège, comme le voulait
Mabillon. V. De re diplomatica, p. 295.
[42]
V. Gesta Dagoberti, n° 14, dans Du Chesne, t. I, p. 576 et 577 ; Gesta
regum Francorum, ibid., p. 716.
[43]
V. Vita sancti Arnulfi, n° 12, dans Mabillon, Acta ss., sæc. II.
[44]
V. le diplôme, dans Pardessus, t. I, p. 228 et 229.
[45]
Dans Du Chesne, t. I, p. 716.
[46]
V. Frédégaire, Chronic., c. 42.
[47]
V. Frédégaire, ibid., c. 56 et 57 ; Gesta Dagoberti, n° 15, dans
Du Chesne, t. I, p. 577.
[48]
V. Frédégaire, ibid., c. 62 ; Gesta Dagoberti, n° 26, ibid.,
p. 580.
[49]
V. Frédégaire, ibid., c. 65 ; Gesta Dagoberti, n° 25, ibid.
[50]
V. Isidore de Séville, Gothorum Historia, n° 5 et 56 ; Mariana, Historia
Hispaniœ, lib. VI, c. 3.
[51]
Nous disons que le roi était en Austrasie, parce que le prœceptum dont
il s'agit est daté de la huitième année du règne de Dagobert dans ce pays, et
que le roi n'aurait pas employé cette manière de compter s'il s'était alors
trouvé en Neustrie ou en Bourgogne. M. Pardessus a rapporté le diplôme au mois
d'avril 629, en se basant sur ce que Dagobert aurait commencé à régner en
Austrasie dès le mois de mars 622 ; mais comme, selon toutes les apparences,
Clotaire n'a cédé l'Austrasie à son fils que vers la fin de 622, la huitième
année de Dagobert a dû commencer vers octobre ou novembre 629, et le prœceptum
est de 630. V. le diplôme, dans Pardessus, t. II, p. 5 et 4.
[52]
V. Vita sancti Leodegarii, Augustodunensis episcopi, auctore Ursino, c.
1, dans les Bollandistes, au 2 octobre.
[53]
La seule chose qui pourrait embarrasser est la présence au concile de Rusticus
évêque de Cahors, auquel son frère Desiderius succéda dès le mois d'avril 630 ;
mais il n'est pas impossible d'admettre que Rusticus soit mort immédiatement
après la clôture du concile, c'est-à-dire en février, et que l'élection de
Desiderius ait eu lieu au mois de mars. Ce qui est certain, c'est qu'elle ne
fut pas confirmée par Dagobert avant le mois d'avril.
[54]
On peut les voir dans Flodoard, Historia Remensis Ecclesiœ, lib. Il, c.
5, ou dans Sirmond, Concilia antiqua Galliœ, t. I, p. 479-484.
[55]
V. De republica Alamannorum commentarii, Berlin, 1849, in-8°.
[56]
V. Diplomata, t. II, p. 6.
[57]
V. Recherches sur l'origine et les différentes rédactions de la loi des
Allemands, dans la Revue historique de droit français et étranger,
t. I, p. 69-85.
[58]
V. tit. XXXIX.
[59]
V. Frédégaire, Chronic., c. 59, 61 et 62 ; Gesta Dagoberti, n°
24, dans Du Chesne, t. I, p. 579 ; Vita sancti Amandi, Trajectensis episcopi,
c. 4, dans les Bollandistes, au 6 février.
[60]
V. Vita sancti Amandi, c. 2, 4 et 5, ibid. ; Vita sancti Remacli,
Trajectensis episcopi, n° 3, dans le même recueil, au 3 septembre, ou dans
Mabillon, Acta ss., sæc. II.
[61]
V. Frédégaire, Chronic., c. 58 ; Gesta Dagoberti, n° 24, dans Du
Chesne, t. I, p. 580.
[62]
V. Frédégaire, ibid., c, 52.
[63]
V. Vita sancti Metensis episcopi, n° 15, dans Mabillon, Acta ss.,
sæc. II.
[64]
V. Frédégaire, ibid., c. 58.
[65]
V. Gesta Dagoberti, n° 23, ibid., p. 579.
[66]
V. son diplôme, dans Pardessus, t. I, p. 228 et 229.
[67]
V. ces deux diplômes, ibid., t. II, p. 17, 18, 21 et 22.
[68]
V. ce diplôme, dans le Gallia Christiana, instr., t. XIII, col. 452.
[69]
V. c. 32, dans Calmet, Hist. de Lorraine, 1re édit., t. I, preuv., col.
126 et 127.
[70]
V. Annales Benedictini, t. I, p. 555.
[71]
V. Benoît Picart, Hist. de Toul, p. 257-260.
[72]
V. Gesta Dagoberti, n° 23, dans Du Chesne, t. I, p. 379.
[73]
V. Miracula et translatio sancti Martini, abbatis Vertavensis, n° 6,
dans Mabillon, Acta ss., sæc. I.
[74]
V. Chronic., c. 58.
[75]
V. n° 22, dans Du Chesne, t. I, p. 579.
[76]
V. ibid., p. 716.
[77]
V. Vita sancti Filibera, abbatis, c. 2, dans les Bollandistes, au 20
août.
[78]
V. Vita sanctœ Austrebertœ, abbatisso Pauliacensis, dans le même
recueil, au 20 février.
[79]
V. Vita sancti Richarii, abbatis Centulensis, n° 11, dans Mabillon, Acta
ss., sæc. II. Cette vie a été écrite par Alcuin, mais d'après une
biographie contemporaine.
[80]
V. Vita sanctœ Rictrudis, abbatisœ Martianensis, dans les Bollandistes,
au 12 mai.
[81]
V. Vita sancti Geremari, abbatis Flaviacensis, dans le même recueil, au
24 septembre.
[82]
V. Gesta Dagoberti, n° 22, dans Du Chesne, t. I, p. 579.
[83]
V. Frédégaire, Chronic., c. 57.
[84]
V. idem, ibid., c. 56.
[85]
V. idem, ibid., c. 57 et 67.
[86]
V. Gesta Dagoberti, n° 27, dans Du Chesne, t. I, p. 580.
[87]
V. Frédégaire, ibid., c. 70 et 71.
[88]
V. idem, ibid., c. 73 ; Gesta Dagoberti, n° 30, dans Du Chesne,
t. I, p. 581.
[89]
V. Frédégaire, ibid., c. 72 ; Gesta Dagoberti, n° 28, ibid.
[90]
V. Frédégaire, ibid., c. 48.
[91]
V. Frédégaire, ibid., c. 68 ; Gesta Dagoberti, n° 27, dans Du
Chesne, t. I, p. 580.
[92]
V. Frédégaire, ibid., c. 74 ; Gesta Dagoberti, n° 31, ibid.,
p. 581.