HISTOIRE DU ROYAUME D'AUSTRASIE

TOME DEUXIÈME

 

CHAPITRE VI. — CHILDEBERT Ier (575-596).

 

 

Il y eut en Austrasie, après la mort de Sigisbert II, un moment de confusion inexprimable. L'armée était revenue fort en désordre ; la plupart des Francs se retiraient chez eux, et les contingents envoyés par les peuples de la Grande Germanie se hâtaient de regagner leur pays, non sans commettre mille désordres sur la route. Enfin, le duc Gundobaldus arriva, avec le jeune Childebert, et le fit proclamer roi, le 25 décembre 575. Grégoire de Tours ne dit pas dans quelle ville eut lieu cette proclamation[1] ; mais tout porte à croire que ce fut à Metz. Il fallut ensuite organiser une administration, car un enfant de cinq ans[2] n'était pas en état de gouverner. En conséquence, les leudes austrasiens se réunirent pour élire un maire du palais, soit que le personnage qui en remplissait les fonctions du temps de Sigisbert eût été tué, soit que son pouvoir eût fini avec la vie du roi. Leur choix tomba sur le duc Chrodinus, homme d'une fidélité éprouvée, d'une vertu incorruptible, et dont Fortunat[3] et Grégoire de Tours[4] font le plus bel éloge. Mais Chrodinus refusa. « Il me serait impossible, dit-il, d'entretenir la paix dans le royaume. Je suis parent de presque tous les grands, et je ne pourrais ni les châtier, ni les mettre à mort. Ils profiteraient de mon embarras pour commettre mille violences, et les portes de l'enfer (ce qu'à Dieu ne plaise !) se fermeraient sur moi. Prenez donc pour maire du palais celui d'entre vous qui vous plaira davantage ». Les Austrasiens, ne sachant à qui déférer l'autorité, choisirent enfin, d'après le conseil de Chrodinus, un leude appelé Gogo, dont nous avons déjà parlé. C'est lui qui avait été chargé d'aller demander pour Sigisbert la main de Brunehaut, et le roi d'Austrasie, probablement pour le récompenser, l'avait nommé nutritius ou précepteur du jeune Childebert[5].

Gogo administra l'Austrasie avec zèle et succès pendant plusieurs années, et s'il ne fit pas plus de bien, c'est parce qu'il en fut empêché. En effet, les leudes, fatigués du gouvernement despotique des rois précédents, profitèrent de l'occasion pour restreindre à leur profit l'autorité royale. Ils y parvinrent en instituant une sorte de conseil de régence, sans l'avis ou le consentement duquel le maire du palais ne pouvait prendre aucune décision importante. Cette institution n'avait pas, toutefois, un caractère révolutionnaire, s'il est permis de parler ainsi, et un passage de Grégoire de Tours prouve que, pendant la minorité des rois Francs, l'autorité était parfois confiée à un conseil de régence composé -des seigneurs les plus puissants[6]. Il est probable, d'ailleurs, que Gogo parvint à faire entrer dans ce conseil quelques-uns des seigneurs les plus affectionnés au jeune roi. Tel était le duc Gundobaldus, lequel l'avait soustrait à la colère de Chilpéric. Tel était le leude Gundulfus, qui avait accompagné Sigisbert dans sa malheureuse expédition[7], et qui devint major palatii ou maire du palais, puis évêque de Metz, sous le règne de Théodebert II[8]. Tel était enfin Wandelinus, qui avait succédé à Gogo comme nutritius ou nutritor de Childebert[9].

Un des premiers soins de Wandelinus fut d'éloigner ce prince de la frontière de l'Austrasie, afin de le mettre à l'abri des entreprises de Chilpéric et de Frédégonde. Reims, où les rois avaient fréquemment résidé, était beaucoup trop rapproché de Soissons, et le métropolitain de cette ville, Agidius, n'inspirait aucune confiance au maire du palais et aux membres du conseil de régence. Metz, capitale du royaume, ne paraissait pas une retraite assez sûre, et on finit par conduire Childebert dans une des maisons royales de la Germania Prima, où la surveillance était beaucoup plus facile et beaucoup plus efficace.

Le danger diminuait cependant de jour en jour. Les peuples de la Grande Germanie, qui avaient d'abord semblé disposés à la révolte, furent maintenus dans le devoir. D'un autre côté, plusieurs des leudes austrasiens dont nous avons mentionné la défection, entre autres Godinus et le référendaire Siggo, témoignèrent leur repentir et abandonnèrent la cause de Chilpéric[10]. Ce dernier, content d'avoir réuni à son royaume les cités du centre, de l'ouest et du midi qui avaient appartenu à Sigisbert, n'envahit pas les civitates de la Belgica Secunda, et ce furent les Austrasiens eux-mêmes qui recommencèrent les hostilités. Dès les premiers mois de l'année 576, les habitants des cités de Laon, de Chatons et de Reims, conduits par le leude Godinus, entrèrent dans la sors de Chilpéric, se présentèrent devant la ville de Soissons, dé fendue par Clovis fils de ce prince, et s'en emparèrent[11]. Le roi de Neustrie, redoutant probablement d'engager une action dont le succès était incertain, invita les Austrasiens à se retirer, et, sur leur refus, il les attaqua, leur fit éprouver un sanglant échec et les rejeta dans leur pays[12].

Il ne poussa pas plus loin sa victoire, car il craignait d'avoir bientôt à réprimer une révolte dans son propre royaume. On a vu qu'il avait chargé Mérovée, un de ses fils, d'aller occuper les cités austrasiennes de l'ouest et du midi. Le jeune prince les soumit, presque sans coup férir, et revint dans la ville de Tours pour y passer les fêtes de pâques. Il avait eu, peu de mois auparavant, l'occasion de voir la reine Brunehaut, et cette femme, qui était encore jeune et belle, fit sur lui une telle impression qu'il résolut de l'épouser. Dans ce but, il s'éloigna de Tours, sous un faux prétexte, se rendit à Rouen, où Brunehaut était prisonnière, obtint son consentement et fit bénir leur mariage par Prœtextatus métropolitain de cette ville. Chilpéric, prévenu, accourt à Rouen, entre dans la basilique de Saint-Martin, où Mérovée et Brunehaut avaient cherché un asile et réussit à les persuader d'en sortir. Il emmena alors son fils avec lui, et le maire du palais d'Austrasie ayant demandé la délivrance de Brunehaut, le roi de Neustrie s'empressa d'y consentir, dans l'espérance que Mérovée finirait par oublier cette princesse, s'il ne la voyait plus. Il se trompait. Le jeune prince parvint à se mettre en relation avec la veuve de Sigisbert, et celle-ci ne fut pas plutôt de retour en Austrasie qu'elle usa de toute son autorité pour faire déclarer une guerre en règle à la Neustrie. C'est même seulement alors, selon plusieurs historiens, qu'eut lieu l'entreprise de Godinus sur la ville de Soissons, et il faut reconnaître que le texte de Grégoire de Tours, bien que fort obscur, peut recevoir cette interprétation. Quoiqu'il en soit, Chilpéric fut extrêmement irrité de ce que ses calculs avaient été déjoués ; il fit raser son fils, ordonna de lui conférer la prêtrise et l'enferma dans le monastère d'Aninsula (Saint-Calais), près du Mans. Mérovée s'échappa, et, après diverses aventures dont le récit n'appartient pas à cet ouvrage, il gagna les frontières occidentales de l'Austrasie ; mais, craignant sans doute que la présence du prince neustrien n'augmentât leurs embarras, ou redoutant peut-être de le voir, grâce à son mariage avec Brunehaut, prendre un ascendant auquel il leur serait difficile de résister, les membres du conseil de régence le forcèrent à se retirer. Il vécut en fugitif pendant quelque temps, tantôt repoussant par la force les émissaires de son père qui tentaient de le saisir, tantôt caché dans des asiles plus ou moins sûrs. C'était ordinairement dans le royaume de Bourgogne qu'il choisissait ses refuges. Enfin, Chilpéric apprit par des rapports certains que son fils se trouvait aux environs de Reims, et pénétra, à main armée, dans le territoire dont cette ville était le chef-lieu. Il n'y découvrit pas celui qu'il cherchait ; mais, quelques jours après, des soldats neustriens s'emparèrent par ruse du malheureux Mérovée, qui, pour éviter la vengeance de son père, se fit tuer par un de ses compagnons[13].

Grégoire de Tours n'a pas jugé à propos de nous apprendre combien de temps dura la guerre entre la Neustrie et l'Austrasie, ni quels en furent les événements. Une circonstance nous porte à croire toutefois qu'elle fut heureuse pour les généraux de Childebert ; car nous voyons que, peu d'années après, la ville de Soissons, première capitale du royaume de Chilpéric, appartenait à Childebert, et qu'elle était la résidence du duc Rauchingus, dont nous aurons plus loin l'occasion de parler, et que le conseil de régence avait chargé de surveiller de près les mouvements du roi de Neustrie. En un mot, Soissons était devenu le centre d'un ducatus ou grand gouvernement militaire, semblable à ceux que nous mentionnerons dans un des chapitres suivants, et nous savons qu'il était formé de la civitas de Soissons et de celle de Meaux, que Chilpéric avait occupée après l'assassinat de son frère, mais dont les Austrasiens étaient parvenus à reprendre possession[14].

Brunehaut, débarrassée, par la mort de Mérovée, d'un époux qu'elle n'avait pris que par nécessité, et victorieuse dans la guerre qu'elle venait de poursuivre contre Chilpéric, tourna ses vues vers un double but qu'elle réussit à atteindre. Elle projeta de s'emparer entièrement du gouvernement de l'Austrasie, et d'engager Gontran roi de Bourgogne, qui n'avait plus de fils et qui abhorrait les crimes de Chilpéric, à adopter le jeune Childebert. Elle ne devint maîtresse en Austrasie qu'après de longs et pénibles efforts ; mais Gontran consentit très-volontiers à l'adoption qu'on lui proposait, et qui devait avoir pour résultat, en réunissant dans la même main les deux royaumes d'Austrasie et de Bourgogne, de procurer à Childebert une force à laquelle la Neustrie serait incapable de résister.

Il y eut, à cette occasion, et vers le milieu de l'année 577, une entrevue des deux rois dans un lieu nommé alors Pons Petreus[15] ou Pons Petreius[16] et aujourd'hui Pontpierre ou Pompierre. Ce lieu, ainsi appelé parce que l'on y traversait le Monzon sur un pont de pierre, était compris dans la civitas de Toul, mais il se trouvait sur la limite même du royaume de Bourgogne, et cette circonstance le fit choisir pour la tenue de l'assemblée. Quand toutes les conditions de l'adoption eurent été réglées, Gontran embrassa son neveu et lui dit : « Puisque Dieu, en punition de mes péchés, m'a enlevé mes deux enfants, je veux que désormais vous me teniez lieu de fils ». Ensuite, il le fit asseoir sur son trône et ajouta : « Je vous donne tout mon royaume ; à l'avenir, le même bouclier nous couvrira et la même lance nous défendra. Si Dieu me donne plus tard des enfants, je vous regarderai toujours comme mon fils, et il y aura entre vous et moi et nos deux familles une concorde éternelle. » Ils mangèrent ensemble et se séparèrent[17], mais l'amitié de Gontran et de Brunehaut ne fut pas de longue durée. Le roi de Bourgogne, en retour de l'adoption qu'il venait de conférer à Childebert, et conformément aux usages des Francs, réclama le gouvernement de l'Austrasie[18]. Une pareille prétention ne plut pas à Brunehaut, laquelle entendait s'emparer elle-même de l'administration, à titre de mère du jeune roi, et elle engagea sans peine le maire du palais et les membres du conseil de régence à faire une réponse dont Gontran feignit de se contenter, mais qui l'indisposa contre son neveu. Toutefois, ce fut surtout contre Brunehaut qu'il témoigna du mécontentement. Malgré sa bonhomie et malgré les protestations mensongères de la reine, il avait deviné l'ambition de cette femme, et il lui témoigna, en plus d'une circonstance, de l'éloignement et du mépris. A son exemple, les leudes austrasiens, non contents de surveiller de près toutes les démarches de la reine-mère, se firent un jeu de la vexer et de l'humilier[19]. Mais elle possédait une habileté supérieure à celle de ses ennemis ; elle ne cessa pas de tendre à ses fins par des voies détournées, et cette lutte sourde remplit les années 577, 578, 579 et 580.

Avant d'en faire connaître les résultats, nous mentionnerons ici quelques évènements se rapportant aux années que nous venons de nommer, mais qu'il est difficile de rattacher au récit principal. Tel le mariage de la sœur aînée de Childebert. Sigisbert avait eu trois enfants de son mariage avec Brunehaut, un fils et deux filles : Ingundis ou Ingonde et Chlodoswinda ou Clodoswinde. La première, qui pouvait avoir environ treize ans, étant née au plutôt en 567, fut mariée, en 580, à Herménégild fils de Leuvigild roi des Wisigoths. Brunehaut, qui négocia cette union, en attendait de grands avantages pour l'Austrasie, et pensait notamment qu'elle pourrait, au moyen des secours fournis par Leuvigild, recouvrer les cités du midi dont Chilpéric s'était emparé, après l'assassinat de Sigisbert IL Mais le mariage d'Ingonde et d'Herménégild eut les suites les plus funestes. Le roi des Wisigoths était un fervent adepte de l'arianisme, et il eut recours à tous les moyens, même aux plus violents, pour contraindre sa belle-fille à partager ses erreurs. Ingonde, qui avait reçu une éducation chrétienne, s'y refusa avec courage, et l'on finit par savoir à la cour d'Austrasie que la jeune princesse était traitée en esclave. A cette nouvelle, Childebert et Brunehaut dépêchèrent en-Espagne des envoyés, chargés d'examiner de près l'état des choses et d'engager Leuvigild à changer de conduite. Un de ces envoyés était Elafius évêque de Châlons-sur-Marne, qui mourut en Espagne[20]. Ses compagnons revinrent, quelque temps après, sans avoir rien obtenu. Ingonde continua à être en butte à la haine de son beau-père, et Herménégild, qui faisait aussi profession de la religion catholique, voyant que leur situation ne faisait qu'empirer, prit le parti de refuser obéissance à son père. Les Romains, qui avaient reconquis le midi de l'Espagne, secoururent Herménégild, mais faiblement, et Childebert se trouva dans une impossibilité absolue de venir en aide à sa sœur et à son beau-frère, car il ne possédait plus rien dans les provinces méridionales de la Gaule. Cependant, Leuvigild, qui redoutait les Francs et craignait de voir Gontran et Chilpéric réclamer en faveur de leur nièce, envoya des ambassadeurs à Childebert et au roi de Neustrie pour les rassurer au sujet d'Ingonde, en leur dissimulant le véritable état des choses[21]. Chilpéric avait dépêché lui-même, peu de temps auparavant, des ambassadeurs en Espagne, mais pour une autre affaire, et, malgré les soins que prit Leuvigild afin de les tromper, ils avaient fait connaître, à leur retour, ce qui s'était passé[22]. On ne tarda pas à apprendre que le prince Herménégild était tombé entre les mains de son père, par les ordres duquel il fut mis à mort, et que la malheureuse Ingonde et son fils avaient été obligés de chercher un asile chez les Romains de la Bétique. Les rois Francs furent indignés de voir traiter de la sorte une princesse de leur famille ; mais leur colère s'épuisa en vaines menaces, et Leuvigild prit la précaution d'offrir de riches présents à Chilpéric, dont il connaissait la bassesse, pour l'engager à ne donner aucune assistance à Childebert[23]. Une des causes qui empêchèrent ce dernier de travailler activement à la délivrance de son beau-frère et de sa sœur fut, probablement, une maladie contagieuse qui fit alors de grands ravages dans les Gaules et rendit presqu'impossibles les mouvements des armées. Cette maladie avait régné une première fois en 580, et Grégoire de Tours, qui en décrit minutieusement les symptômes, rapporte qu'elle avait enlevé un nombre immense d'individus. Elle se montra de nouveau bientôt après, et cette seconde invasion de la maladie fut précédée d'une éclipse de lune et de l'apparition d'une comète. Une autre comète et divers prodiges, dont le vulgaire fut extrêmement effrayé, annoncèrent la troisième apparition du mal qui eut lieu en 582. On entendit le tonnerre et on vit des fleurs sur les arbres au mois de janvier ; le jour de pâques, une aurore boréale très-éclatante fut observée dans le nord de la Gaule ; aux environs de Paris, il tomba une pluie de sang, qui souilla les vêtements des laboureurs qu'elle surprit dans la campagne[24].

Une autre cause de l'inaction de Childebert Ier était l'âge peu avancé du prince. Il n'avait pas quinze ans au moment de la mort d'Herménégild, et il agissait, en toute circonstance, sous l'inspiration de Brunehaut. Cette dernière aurait bien voulu secourir sa fille, mais elle rencontrait dans l'intérieur même de l'Austrasie des obstacles qu'elle surmontait difficilement. Elle était cependant parvenue à s'emparer de presque toute l'autorité. La mort de Chrodinus l'avait débarrassée d'un surveillant incommode ; car, bien que cet illustre ripuaire eût refusé les fonctions de maire du palais, on ne prenait aucune décision importante sans le consulter. Brunehaut n'avait rien négligé pour perdre dans l'esprit de son fils le maire Gogo, dont le pouvoir lui faisait ombrage, et elle n'y réussit que trop bien ; car le jeune roi, trompé par les artifices de sa mère, finit par le faire périr secrètement, dans les premiers mois de l'année 584[25]. Grégoire de Tours, en mentionnant la mort de Gogo, ne dit rien des causes de cet évènement, soit qu'il les ait ignorées, soit que, tout dévoué à la famille des rois d'Austrasie — c'était, en effet, Sigisbert II[26] qui l'avait fait nommer métropolitain de Tours —, il n'ait pas voulu révéler à ses lecteurs une faute capable de ternir à jamais la réputation de Childebert, si la bonne foi du prince n'avait pas été surprise. Mais Frédégaire, qui n'était pas retenu par les mêmes considérations, n'a pas hésité à dire que la mort de Gogo n'avait pas été naturelle[27], et on a vu plus haut par suite de quelle circonstance le nom de Sigisbert se trouve substitué à celui de Childebert dans le récit de ce malheureux évènement.

Gogo fut remplacé, comme maire du palais, par le gallo-romain Florentianus[28], qui devait être une créature de Brunehaut, et Wandelinus nutritor ou gouverneur de Childebert étant mort aussi quelque temps après, la reine-mère ne voulut pas qu'on lui donnât un successeur et déclara qu'elle achèverait elle-même l'éducation de son fils[29]. A partir de ce moment, son autorité devint prépondérante ; tous ceux qui attendaient des grâces et des faveurs de la cour s'empressèrent de se déclarer pour elle, et le vertueux Fortunat lui-même fit un pompeux éloge de la reine et de Childebert[30].

Il y eut cependant quelques seigneurs austrasiens qui ne cessèrent de résister à cette princesse. Tels étaient deux leudes fort puissants, nommés Bertefredus et Ursio. N'osant braver l'autorité royale elle-même, ils s'attaquèrent A une des créatures de Brunehaut, au gallo-romain Lupus, lequel était duc du pays que l'on appelait déjà Campania ou Champagne, et qui renfermait les civitates de Reims, de Laon et de Châlons-sur-Marne. A la nouvelle du danger qui menaçait Lupus, la reine-mère accourt, se jette hardiment au milieu de la horde de bandits que conduisaient Bertefredus et Ursio et les somme de retourner chez eux. Mais le dernier lui dit avec insolence : « Ô femme, retire-toi Qu'il te suffise d'avoir gouverné pendant la vie de ton mari. C'est maintenant ton fils qui règne, et c'est à nous, et non à toi, à le protéger. Retire-toi donc, sans quoi tu seras écrasée sous les pieds de nos chevaux ! » Brunehaut parvint toutefois à empêcher une lutte qui aurait été fatale à Lupus. Elle s'éloigna ensuite humiliée, mais avide de vengeance, et nous verrons bientôt que les deux leudes payèrent chèrement leur hardiesse et leurs violences. Quant à Lupus, il prit le parti de se réfugier momentanément dans le royaume de Bourgogne, après avoir mis sa femme en sûreté dans la ville de Laon, qui passait pour être imprenable. Ses propriétés furent livrées au pillage par Berthefredus et Ursio, qui déclaraient agir au nom du roi, et n'enlever l'or et l'argent que pour les porter dans les caisses du fisc ; mais Grégoire de Tours assure qu'ils trouvèrent plus commode de garder pour eux les dépouilles de Lupus[31].

Il n'est pas facile de disposer selon l'ordre chronologique plusieurs des évènements qui s'accomplirent pendant le règne de Childebert Ier, et on ne sait pas notamment quelle est la date de l'expulsion du duc de Campania. Il est probable toutefois qu'il faut la rapporter à l'année 581, car elle est postérieure, mais de peu de mois probablement, à la mort de Gogo, à laquelle nous avons assigné pour date le commencement de cette année. Le roi d'Austrasie était alors en mauvaise intelligence, et même en état de guerre avec son oncle Gontran, et cette circonstance ne fut, sans doute, pas étrangère au parti que prit Brunehaut d'ajourner la vengeance qu'elle voulait tirer d'Ursio et de Berthefredus.

On a vu, dans le volume précédent, que les rois Francs désignaient sous le nom général de Provincia une région assez vaste renfermant plusieurs des cités qui composaient plus anciennement la Viennensis, la Narbonensis Secunda et les Alpes Maritimœ. Cette région était elle-même divisée en deux parties, qui tiraient leur dénomination de leurs chefs-lieux : la Provincia Arelatensis et la Provincia Massiliensis[32]. La première dépendait du royaume de Bourgogne et était administrée par un fonctionnaire qualifié tantôt duc[33] et tantôt patrice[34]. La seconde appartenait aux rois d'Austrasie, qui la faisaient gouverner par un rector[35]. Ces deux districts portaient encore les noms de Prima et de Secunda Provincia, et, chose extraordinaire, le district qui renfermait la ville d'Arles, ancienne capitale de la préfecture des Gaules, avait reçu le nom de Secunda[36].

Cette division anormale d'un pays qui avait eu auparavant une administration et des intérêts communs, devait être et fut, en effet, une cause de discordes et de guerres. Nous avons dit plus haut que Sigisbert II avait essayé de s'emparer de la Provincia Arelatensis, mais qu'il avait vu son entreprise échouer. Après la mort de ce prince, les régents d'Austrasie avaient, sans que l'on en connaisse le motif, cédé à Gontran la moitié de la ville de Marseille, et le roi de Bourgogne, profitant de son titre de père adoptif, s'était, probablement, emparé, ou à peu près, du reste de la ville[37] et de la province. Dynamius[38], qui en était rector[39], n'opposait aucune résistance, parce qu'il se flattait d'obtenir plus facilement de Gontran que de Childebert le pardon des violences qu'il avait commises contre Théodore évêque de Marseille. Les choses en étaient là, lorsque le roi d'Austrasie ou plutôt la reine-mère somma Gontran de restituer la moitié de la ville qui lui avait été abandonnée, et de s'abstenir de toute entreprise sur la Provincia Massiliensis. Le roi de Bourgogne répondit par un refus, et Brunehaut chargea le domesticus Gundulfus[40] de se rendre dans le midi de la Gaule, de replacer Marseille sous l'autorité de Childebert et d'employer à cet effet la force même, dans le cas où la persuasion ne suffirait pas. Elle lui conféra le titre de dux, sans lui donner de troupes, et comme la Bourgogne tout entière séparait l'Austrasie de la Provincia Massiliensis, Gundulfus se trouva obligé de faire un immense détour pour arriver dans cette dernière. Il y parvint cependant et se présenta devant une des portes de Marseille, avec l'évêque Théodore. Dynamius refusa de les recevoir ; mais ils parvinrent à l'attirer, sous prétexte de conférer avec lui, dans la basilique de Saint-Etienne, qui était située hors des murs. Dès que le rector fut entré dans l'église, on en ferma les portes, et on le sépara ainsi de la troupe de satellites qu'il avait amenée. Il comprit alors la nécessité de céder, et, après avoir offert de magnifiques présents à Gundulfus et s'être ainsi concilié la faveur du commissaire royal, il entra avec lui dans Marseille et obtint de n'être pas dépouillé de son gouvernement. Mais Gundulfus n'eut pas plutôt quitté la Provincia, que Dynamius, foulant aux pieds son nouveau serment, fit reconnaître derechef l'autorité de Gontran et se déclara en état de révolte ouverte contre Childebert. Le roi d'Austrasie en éprouva un tel ressentiment, qu'il déclara la guerre à son père adoptif[41]. Brunehaut alla plus loin. Poussée par la soif de la vengeance, elle consentit à oublier les trop justes griefs qu'elle avait contre Chilpéric, et ménagea contre ce prince féroce et le jeune Childebert une alliance offensive et défensive. Une ambassade, composée des principaux seigneurs austrasiens, et conduite par Ægidius métropolitain de Reims, prélat très-mal famé, alla trouver le roi de Neustrie dans le palais de Novigentum[42]. Chilpéric, affectant de montrer des sentiments qui n'étaient pas dans son cœur, témoigna la plus vive affection pour son neveu. « Dieu m'a privé de mes fils, à cause de la multitude de mes péchés, dit-il, et je n'ai plus d'autre héritier que le fils de mon frère Sigisbert. Je lui donne, en conséquence, tout ce que je possède et posséderai ; je désire seulement en jouir tranquillement pendant le reste de ma vie. » Les ambassadeurs, trompés par ces paroles, conclurent le traité conformément aux désirs de Chilpéric et revinrent en Austrasie[43].

Le roi de Neustrie, dont la femme était jeune encore et pouvait avoir de nouveaux enfants, n'avait d'autre but, en laissant entrevoir à son neveu un héritage aussi important, que de l'engager à la neutralité, et, dès que le traité fut conclu, il chargea le gallo-romain Desiderius, que ses talents militaires avaient élevé au rang de dux, de gagner, avec une armée, le midi de la Gaule et d'occuper les cités qui appartenaient à Gontran. Desiderius attaqua le duc Ragnovaldus, qui y commandait, le battit, le mit en fuite et s'empara des cités de Petrocorii ou Petrogoricum (Périgueux), d'Aginnum (Agen), et dépouilla le roi de Bourgogne de tout ce qui lui était échu dans la Première Aquitaine et la Novempopulanie. Grégoire de Tours fournit quelques détails sur cette guerre, qui n'appartient pas à notre sujet, et à laquelle Childebert refusa sagement de prendre part. En effet, quand il connut les rapides succès de Desiderius, et quand il vit réunir au royaume de Neustrie tant de cités qui devaient lui revenir après la mort de Gontran, il comprit — ou, pour mieux dire, sa mère comprit — quelle faute il avait commise en s'alliant à Chilpéric, à raison des légers sujets de mécontentement que lui avait donnés le roi de Bourgogne. Pendant que les armées de Gontran et de Chilpéric se choquaient dans le sud-ouest de la Gaule et sur les limites des cités de Tours et de Bourges, le roi d'Austrasie avait réuni ses troupes et s'était avancé vers les frontières septentrionales du royaume de Bourgogne[44]. Les Austrasiens, se trouvant ainsi assemblés en grand nombre, commencèrent à murmurer contre une politique qui leur semblait tout-à-fait contraire à leurs intérêts. Ils disaient qu'il était extrêmement dangereux d'aider un prince tel que Chilpéric à acquérir une puissance aussi grande, et que Childebert n'aurait jamais dû se déclarer contre un roi dont il était le fils adoptif, et qui avait promis de lui laisser tout ce qu'il possédait. Des murmures on en vint aux menaces, et les Austrasiens montraient surtout beaucoup d'animosité contre le métropolitain de Reims, Ægidius, qu'ils accusaient d'avoir trahi son maître, an profit du -roi de Neustrie. Childebert, effrayé par leurs plaintes, ne leur donna pas l'ordre d'avancer et observa une neutralité parfaite. Mais ce moyen terme ne satisfit pas la multitude. Un jour, les soldats prennent les armes tumultuairement, se précipitent vers la tente du roi et le somment de livrer Ægidius, les ambassadeurs qui avaient négocié, de concert avec lui, le traité dont on se plaignait, et quelques autres leudes que l'histoire ne nomme pas. Ce ne fut pas sans peine que le roi et sa mère parvinrent à apaiser cette soldatesque furieuse, et même ils n'auraient pas sauvé Ægidius, si ce dernier, instruit des projets des Austrasiens, n'eût fait seller à la hâte des chevaux, sur lesquels il sauta avec plusieurs de ses familiers. La multitude le poursuivit, pendant quelque temps, en lui jetant des pierres et en l'accablant d'imprécations ; mais, comme ses ennemis n'avaient pas de chevaux sous la main, le prélat évita leur fureur. Sa précipitation fut telle, qu'il laissa loin derrière lui ses compagnons, dont les chevaux s'étaient fatigués plus vite que le sien, et qu'une de ses chaussures étant venue à tomber, il ne s'arrêta pas pour la reprendre. Enfin, après une course probablement fort longue, car l'armée austrasienne devait camper au midi de la Marne, il gagna la ville de Reims, dont il fit aussitôt fermer les portes[45].

Ces événements s'étaient accomplis vers la fin de l'année 583, et Chilpéric, ayant été battu par les Bourguignons, et n'ayant plus aucune espérance de voir Childebert exécuter une diversion efficace en sa faveur, fit des propositions de paix à Gontran, lequel se hâta de les accueillir, puisque le traité devait lui procurer la restitution de tout ce que les généraux de son frère lui avaient enlevé. Le roi d'Austrasie demanda à être compris dans ce traité, qui fut conclu au commencement de l'année 584 ; le roi de Bourgogne se désista de toute prétention sur la Provincia Massiliensis, et, peu de temps après, Childebert nomma rector de ce pays le gallo-romain Nicetius, qui était originaire de la civitas des Arverni[46].

Ce n'était pas sans regret que le roi de Bourgogne avait fait la guerre à son neveu. Il préférait de beaucoup ce jeune prince, fils de son frère germain, à Chilpéric, qui était seulement frère utérin de Sigisbert et de Gontran. De plus, ce dernier était persuadé, comme tout le monde, que le roi d'Austrasie était appelé à la plus haute fortune, et il ne voulait rien faire pour y mettre obstacle. Voici quelle était l'origine de cette croyance. En 570, Sigisbert II assistait à la messe, le jour de noël[47], et le diacre allait commencer une leçon tirée du prophète Isaïe, lorsqu'on vit entrer dans l'église un messager qui venait annoncer l'accouchement de la reine. Au même instant, le messager, s'acquittant de sa commission, et le diacre, commençant sa lecture, prononcèrent simultanément les mots : Filius natus est tibi, et tout le peuple, faisant allusion à la naissance de Jésus-Christ et à celle de Childebert, s'écria : Gloria Deo omnipotenti[48].

Les rois d'Austrasie et de Bourgogne, non contents de s'être réconciliés, résolurent d'unir leurs forces pour obliger Chilpéric à leur rendre les civitates de l'ouest et du midi qu'il avait usurpées. Il avait bien promis de restituer à Gontran ce qu'il lui avait pris, mais il différait de jour en jour l'accomplissement de sa promesse. Il venait d'arranger le mariage de sa fille Rigunthis avec Reccaredus ou Richaredus fils du roi des Wisigoths, et il se proposait de lui abandonner, à titre de dot, quelques-unes des civitates qui avaient autrefois appartenu à Charibert, et dont il avait dépouillé son neveu. Ce dernier le somma de renoncer à un pareil dessein, en lui faisant entendre qu'un refus entraînerait immédiatement une déclaration de guerre[49]. Le roi de Neustrie n'avait pas attendu cette sommation pour prendre des mesures de défense, et les hostilités allaient commencer, lorsque ce malheureux prince fut assassiné, dans le palais de Cala (Chelles), par ordre de l'amant de sa femme, au mois de septembre 584[50].

Sa fille Rigunthis était partie pour l'Espagne, où elle devait se marier, et Chilpéric, voulant donner aux Wisigoths une haute idée de sa puissance et de ses richesses, avait organisé, pour conduire la princesse, un cortège magnifique, dans lequel il avait fait entrer nombre de gallo-romains, arrachés, par ses ordres, à leurs familles et à leurs occupations. Il n'avait pas tardé à s'en repentir. Car, Rigunthis s'étant arrêtée à huit milles de Paris pour y passer la première nuit qui suivit son départ, cinquante individus se levèrent en silence, s'emparèrent chacun de deux excellents chevaux, avec leurs freins d'or ou plutôt dorés, et s'enfuirent vers le roi d'Austrasie, qui leur donna un asile. Cette scène se renouvela plus d'une fois pendant la longue route que la princesse devait parcourir, et le cortège était fort diminué lorsqu'il entra dans la ville de Toulouse. Ce fut là que Rigunthis apprit la triste fin de son père, et le duc Desiderius, auquel Chilpéric avait confié le gouvernement des civitates du midi, crut pouvoir profiter de l'occasion, s'empara de Toulouse, avec une troupe d'hommes armés, enleva tous les trésors que la princesse emportait avec elle et se les attribua[51].

La famille de Chilpéric semblait perdue ; les gouverneurs des cités, fatigués de la tyrannie qui avait pesé sur eux pendant longtemps, attendaient avec impatience le moment de reconnaître une autre autorité, et Childebert, dirigé par une femme d'une habileté supérieure, s'était concilié de nouveau l'amitié du roi de Bourgogne et avait réuni une armée nombreuse, avec laquelle il se disposait à venger la mort de son père. Frédégonde restait seule, avec un enfant de quatre mois, dont la légitimité même était fort douteuse, et elle jugea ses affaires tellement désespérées, qu'elle se réfugia, avec son fils, dans la cathédrale de Paris, où elle fut charitablement accueillie par Ragnemodus évêque de cette ville. Sur les entrefaites, Childebert, qui n'avait pas perdu un instant, était entré dans la ville de Meaux, et les trésoriers de Chilpéric lui avaient apporté dans ce lieu les sommes immenses que Frédégonde avait été contrainte de laisser dans le palais de Chelles. La ville de Paris elle-même allait être occupée par les Austrasiens, et la veuve de Chilpéric devait craindre qu'ils ne fussent pas arrêtés par la sainteté de l'asile qu'elle avait choisi. Mais elle trouva tout-à-coup un appui, sur lequel ses crimes ne lui donnaient pas le droit de compter. Le bon Gontran fut ému en apprenant l'assassinat de Chilpéric et le danger que courait le fils de ce prince. Sa douceur ne lui permettait pas de penser que Frédégonde avait fait tuer elle-même son mari, et cette femme, aussi rusée que cruelle, lui avait dépêché un messager pour implorer sa protection. Il résolut donc de prévenir l'exécution des desseins de Childebert et de Brunehaut, et, dans ce but, il se rendit précipitamment à Paris, avec les troupes qu'il avait réunies pour combattre Chilpéric. Il y était à peine installé, lorsque l'armée austrasienne parut et s'établit sur les deux rives de la Seine. En même temps, Childebert invita son oncle à lui livrer le passage sur un des ponts qui donnaient accès dans la cité. On sait que, après la mort de Charibert, qui avait été maître de Paris, ses trois frères, voulant tous avoir cette ville, avaient fini par convenir qu'ils la posséderaient par indivis ; qu'aucun d'eux ne pourrait y entrer sans l'autorisation des deux autres, et que le contrevenant perdrait ce qu'il avait obtenu dans la succession de Charibert. En conséquence, Gontran répondit aux envoyés de Childebert, qui lui rappelaient les crimes de Chilpéric et de Frédégonde, les usurpations commises au préjudice de la Bourgogne et de l'Austrasie, ainsi que les promesses par lui faites à leur maître, lorsqu'il l'avait adopté : « Vous êtes des misérables et des perfides, vous n'avez nul souci de la vérité, et vous ne tenez jamais ce que vous avez juré. Oubliant tous les serments que vous m'aviez faits, vous avez traité avec Chilpéric pour envahir et partager mon royaume. Voilà vos conventions et vos signatures, et maintenant quelle est votre audace de venir requérir mon appui en faveur de mon neveu Childebert, lorsque vous avez tout mis en œuvre pour le rendre mon ennemi ! » En même temps, il leur montrait un des originaux du traité conclu avec Chilpéric. Les envoyés, étourdis de cette réponse véhémente, se bornèrent à prier Gontran de ne pas s'emparer des cités qui étaient échues à Sigisbert II, après la mort de Charibert ; mais le roi de Bourgogne leur dit que, dans ce moment, les rois d'Austrasie, de Neustrie et de Bourgogne avaient réglé que celui d'entr'eux qui entrerait à Paris, sans l'autorisation des deux autres, perdrait sa part dans la sors de Charibert. Il ajouta que, Sigisbert et Chilpéric ayant successivement contrevenu à cette défense, il était devenu, par le fait même, seul et légitime héritier.

Les envoyés furent obligés de s'en retourner avec cette réponse ; mais ils revinrent, bientôt après, demandant à Gontran de leur livrer Frédégonde, afin qu'elle reçût enfin la punition due à tous ses crimes. Le roi de Bourgogne leur répliqua qu'il examinerait lui-même l'affaire, et Frédégonde, redoutant la justice de Gontran, s'éloigna avec précipitation. En même temps, Landericus maire du palais de Neustrie et quelques autres seigneurs, dévoués à la famille de Chilpéric, proclamèrent roi, dans les cités qui avaient appartenu à ce prince, le fils de Frédégonde, que nous désignerons désormais sous le nom de Clotaire II. La proclamation fut faite avec l'assentiment de Gontran, et ce prince, après avoir réparé, autant que cela était possible, les plus criantes injustices de Chilpéric, retourna dans ses états ; mais, comme sa bonté ne l'empêchait pas d'avoir un peu d'ambition, il réunit à son royaume toutes les cités qui avaient autrefois obéi à Charibert. Cette ambition ne plut pas à Brunehaut et à son fils, et, par leurs ordres, le duc Gararicus se rendit dans l'ouest de la Gaule et fit reconnaître l'autorité de Childebert dans les cités de Limoges et de Poitiers. H voulut également occuper celle de Tours, et, comme les citoyens refusaient de proclamer le roi d'Austrasie à cause des menaces de Gontran, Gararicus sortit de la ville, en annonçant qu'il reviendrait, avec des troupes ; mais il ne se trouva pas en état de réaliser sa menace. Peu après, Sicharius et Willacharius, généraux du roi de Bourgogne, pénétrèrent dans la civitas de Poitiers, et les villes de l'ouest, qui avaient déjà reconnu Childebert, furent obligées d'expulser les officiers de ce prince et d'obéir à ceux que Gontran leur envoya. Cependant, elles avaient d'abord demandé aux généraux bourguignons de rester neutres, jusqu'à ce que les deux rois eussent conclu un arrangement définitif.

Childebert espérait encore faire fléchir l'opiniâtreté de son oncle, et, dans ce but, il lui envoya une ambassade solennelle. Malheureusement, on y voyait figurer, à côté d'Ægidius métropolitain de Reims, diplomate souple et délié, mais d'une probité plus que suspecte, Sigivaldus et d'autres seigneurs austrasiens, gens de main plutôt que de conseil, et notamment Gontran-Boson, dont le nom reviendra plus d'une fois dans notre récit. Il était facile de prévoir que de pareils hommes n'étaient guère propres à faire réussir une négociation aussi délicate. En effet, Ægidius, qui portait la parole au nom de la députation, n'eut pas plutôt terminé son compliment, que le roi de Bourgogne, parfois peu maitre de lui-même, s'emporta contre le prélat et lui adressa les plus sanglants reproches. Le métropolitain, déconcerté par une telle réception, n'osa rien ajouter, et, comme il était le seul des ambassadeurs capable de mener à bien la négociation, l'entretien ne tarda pas à prendre une tournure belliqueuse. Deux des leudes prièrent successivement le roi de rendre à Childebert les cités qui provenaient de l'héritage de Charibert et de lui livrer Frédégonde. Ils éprouvèrent un refus formel. Alors Gontran-Boson s'approcha pour parler à son tour ; mais le prince, ne lui laissant pas même le temps d'ouvrir la bouche, l'accabla d'injures, en lui reprochant d'être un des promoteurs de l'entreprise de Gundovaldus, dont nous parlerons tout-à-l'heure. Gontran-Boson protesté d'abord de son innocence, puis, s'animant par degrés, il s'écria : « Ô roi, nous prenons congé de toi, puisque tu ne veux pas restituer ce qui appartient légitimement à ton neveu ; mais sache bien que la hache qui a fendu la tête de tes deux frères n'est pas encore ébréchée, et qu'elle entamera bientôt ton propre crâne ! Cela dit, les ambassadeurs sortirent en tumulte, et le roi, furieux, mais respectant toutefois leur caractère, se contenta d'ordonner à ses palefreniers de leur jeter du fumier et des ordures[52].

Les rois de Bourgogne et d'Austrasie restèrent donc brouillés pendant quelque temps, et Frédégonde en profita pour affermir le trône de son fils. Elle tâcha de plus de faire périr Brunehaut, qu'elle regardait, avec raison, comme son ennemie mortelle. Elle chargea de cette horrible mission un clerc, qui, se disant persécuté par ses ordres, se rendit en Austrasie et tâcha d'entrer dans la maison de la reine-mère. Il y parvint ; mais on soupçonna son dessein, avant qu'il eût le temps de l'exécuter, et on le chassa honteusement. Frédégonde lui fit couper les pieds et les mains, pour le punir de son mauvais succès[53], et, afin de perdre au moins de réputation une rivale qu'elle ne pouvait exterminer, elle répandit que le meurtre de Chilpéric était l'œuvre de Brunehaut.

La tentative d'assassinat qui vient d'être mentionnée n'est pas la seule que l'histoire reproche à Frédégonde, et Grégoire de Tours en rapporte une autre, qui est de peu de temps postérieure. Leuvigild, roi des Wisigoths, avait fait mourir son fils Herménégild, le 13 avril 585, et la veuve de ce prince, Ingonde fille de Sigisbert II et de Brunehaut, avait cherché, avec son enfant, un refuge sur le territoire de l'Empire. L'empereur lui avait assigné pour résidence la ville d'Hippo-Regius (Hippone), en Afrique[54], où la princesse mourut bientôt après, et où elle fut inhumée. Gontran et Childebert, irrités tous deux des outrages qu'elle avait reçus, avaient pris la résolution d'en tirer vengeance, et Leuvigild, qui craignait, non sans motifs, les armes des Francs, écrivit à Frédégonde pour l'engager, par de magnifiques promesses, à tromper Gontran, sur l'esprit duquel elle avait un certain ascendant, et à se défaire de Childebert, que sa qualité de frère d'Ingonde devait rendre intraitable. Frédégonde fit alors fabriquer deux couteaux, dont la lame offrait une profonde cannelure, dans laquelle on coula du poison, afin que, si le coup lui-même n'attaquait aucun organe essentiel, la blessure n'en fût pas moins inguérissable. Elle confia ces armes redoutables à deux misérables clercs, auxquels elle ordonna de se trouver sur le passage de Childebert, de s'en approcher, de se jeter à ses pieds, en lui demandant l'aumône, et de le frapper de chaque côté. « Si cet enfant est trop bien gardé, ajouta Frédégonde, pour qu'il vous soit possible d'exécuter mes instructions, tâchez, au moins, de me débarrasser de Brunehaut. » Elle leur prodigua les plus belles promesses, tant pour eux que pour leurs parents, et, voyant qu'ils hésitaient encore, elle leur donna, selon Grégoire de Tours, un breuvage, qu'elle leur recommanda de prendre avant de tenter l'entreprise[55]. Les deux clercs se mirent en route et arrivèrent à Soissons. Le duc Rauchingus, qui y commandait, eut un soupçon, les fit arrêter, les contraignit d'avouer leur dessein et les mit en prison. Frédégonde, inquiète de ne pas entendre parler de ses émissaires, prescrivit à un esclave, qui avait sa confiance, de se rendre en Austrasie et de chercher à savoir ce qu'ils étaient devenus. Il choisit le même chemin et il apprit, à Soissons, qu'ils avaient été découverts et incarcérés. Il essaya alors de communiquer avec eux ; mais il n'eut pas plutôt commencé à parler aux gardiens de la prison, que ceux-ci, concevant également quelque soupçon, l'arrêtèrent lui-même. Ensuite, on les conduisit tous trois devant Childebert, qui les fit mettre à mort, après en avoir tiré les aveux les plus complets[56].

Les empereurs paraissent être restés spectateurs, sinon indifférents, du moins impassibles, de tous les crimes qui faillirent alors anéantir la race mérovingienne. Accablés d'embarras en Italie, dans la vallée inférieure du Danube et sur les frontières de la Perse, ils n'étaient pas en état d'intervenir efficacement dans les affaires de la Gaule, et, d'ailleurs, il leur importait peu de voir les descendants de Clovis se dévorer entr'eux, pourvu que les clauses du contrat en vertu duquel les Francs s'étaient établis dans ce pays continuassent à être observées, et que la suprématie impériale fût toujours reconnue. Tibère, qui régna de 578 à 582, montra, en toute circonstance, beaucoup de condescendance dans les relations qu'il entretint avec les rois mérovingiens. Il espérait les engager à joindre leurs armes aux siennes pour expulser enfin les Lombards, qui faisaient des progrès continuels en Italie[57] ; mais, vers la fin de son règne, il crut avoir rencontré une occasion favorable pour rendre à l'autorité impériale une partie du prestige qu'elle avait perdu.

On sait que le roi Clotaire Ier avait eu simultanément ou successivement un assez grand nombre d'épouses et de concubines, desquelles étaient nés plusieurs enfants. Une femme qui avait vécu, pendant quelque temps, avec ce prince avait un enfant, nommé Ballomer, qu'elle disait être fils de Clotaire. Elle lui fit donner une éducation distinguée, laissa croître les cheveux de Ballomer, selon la coutume des Mérovingiens, et le présenta à Childebert, frère de Clotaire, en lui disant : « Voilà votre neveu ; je vous supplie de le protéger, car son père l'a pris en aversion ». Childebert, qui n'avait pas de fils, l'accueillit avec bonté et en prévint son frère. Celui-ci pria Childebert de lui envoyer l'enfant, et, l'ayant considéré, il dit : « Ce n'est pas mon fils », et il lui fit couper les cheveux. Après la mort de Clotaire, Ballomer laissa de nouveau croître sa chevelure et réussit à se concilier la faveur du roi Charibert ; mais Sigisbert II, étant parvenu à se rendre maître de ce jeune homme, le fit tondre derechef et lui assigna pour résidence la ville de Cologne. Ballomer, qui avait pris le nom de Gundovaldus ou Gondovald, s'enfuit, se retira en Italie près de Narsès, qui gouvernait cette contrée au nom de l'empereur, se maria, eut des enfants et finit par aller habiter Constantinople[58]. Il y vivait en simple particulier, lorsque les divisions et les crimes des fils de Clotaire Ier inspirèrent à quelques intrigants l'idée de se servir de lui, pour renverser les rois Francs et régner sous son nom. Il n'était pas nécessaire pour monter sur le trône d'être issu d'une épouse légitime — ex justis nuptiis, comme on disait alors —, et le fils d'une concubine pouvait porter la couronne. Gondovald, s'il devait réellement le jour à Clotaire Ier, avait donc le droit de réclamer une part dans la succession de son père. D'un autre côté, c'était un homme dans toute la force de l'âge ; il ne manquait ni de courage, ni d'intelligence, et il paraissait bien préférable à Chilpéric, prince cruel et grossier ; à Gontran, dont la bonté dégénérait souvent en faiblesse, et même à Childebert, trop jeune encore pour que l'on pût deviner ce qu'il serait un jour. Les seigneurs qui conçurent le projet de placer Gondovald sur le trône étaient assez nombreux ; mais l'histoire n'en désigne guère que trois : Gontran-Boson, Mummolus et le duc Desiderius. Le premier était d'origine barbare. Homme plein d'ambition et d'un caractère inquiet, il n'était pas content de sa position et voulait devenir le premier personnage de l'état. Mummolus, que nous avons déjà mentionné, était parvenu, grâce à ses talents militaires, au poste de patrice du royaume de Bourgogne ; néanmoins, il avait encouru le déplaisir de Gontran et s'était retiré, en 580, avec sa femme, ses enfants, ses serviteurs et d'immenses richesses, dans la ville d'Avignon, une des cités de la Provincia Massiliensis, qui appartenait au roi d'Austrasie[59]. Desiderius commandait, pour Chilpéric, dans les provinces du sud-est de la Gaule. C'était un général habile, mais d'une fidélité très-équivoque, et il craignait probablement que, sur le moindre soupçon, le roi et Frédégonde ne le sacrifiassent à leur tranquillité. De plus, Desiderius et Mummolus étaient gallo-romains ; ils n'auraient pas été fâchés, sans doute, d'avoir dans le gouvernement plus d'autorité qu'ils n'en avaient eu, et ils pouvaient se flatter de tout obtenir d'un prince qui leur devrait la couronne. Les principaux moteurs de cette difficile entreprise comprirent très-bien qu'ils ne manqueraient pas d'échouer, s'ils laissaient percer l'intention de renverser les trois princes qui régnaient alors, et ils résolurent de les diviser pour les perdre plus sûrement. Ils parlèrent secrètement à Brunehaut, lui affirmant qu'ils voulaient seulement renverser Gontran et Chilpéric, le meurtrier de son mari, et ils parvinrent à s'assurer la neutralité, et même, jusqu'à un certain point, le concours de l'Austrasie. La participation, plus ou moins directe, de Brunehaut aux évènements dont nous allons parler sera suffisamment établie par notre récit lui-même.

Quand tous les préliminaires de l'entreprise furent achevés, Gontran-Boson partit pour Constantinople, alla trouver Gondovald et l'engagea vivement à se rendre dans les Gaules, où il n'aurait qu'à se montrer pour voir les peuples se déclarer en sa faveur. Gondovald eut quelque peine à se déterminer. Il vivait tranquille et honoré dans la capitale de l'Empire, et il craignait, non sans raison, de se fier à des gens dont la conduite antérieure n'était pas propre à lui inspirer une grande confiance. Mais il fut enfin séduit par la perspective d'une couronne ; et, d'un autre côté, l'empereur Tibère, qui l'avait bien accueilli et avait fourni généreusement à toutes ses dépenses, probablement-afin de se servir, un jour, de lui pour rétablir l'autorité impériale dans les Gaules, Tibère lui représenta la nécessité de ne pas repousser les ouvertures de Gontran-Boson, et lui offrit de le faire conduire jusqu'à Marseille sur une flotte romaine et de lui donner des subsides considérables. L'histoire ne nous apprend pas quelles conditions l'empereur mit à une pareille assistance ; mais on doit croire qu'il exigea de Gondovald la promesse de respecter les ordres impériaux plus que ne l'avaient fait les fils et les petits-fils de Clovis L Quand le prince mérovingien eut pris une détermination définitive, il conduisit Gontran-Boson dans les douze basiliques les plus vénérées de la ville de Constantinople et lui fit prêter de redoutables serments[60]. La mort de Tibère, arrivée le 14 août 582, n'interrompit nullement les préparatifs qu'il avait ordonnés pour conduire Gondovald dans les Gaules ; Maurice, qui succéda à Tibère, adopta la même politique, et la flotte qui portait le prince et ses compagnons vint jeter l'ancre dans le port de Marseille. Gontran-Boson avait affirmé qu'il représentait un grand nombre de seigneurs austrasiens, et, en effet, plusieurs d'entr'eux avaient écrit à saint Théodore, évêque de cette ville, pour lui recommander de bien accueillir Gondovald, disant que Childebert et sa mère approuvaient l'entreprise, bien qu'ils n'osassent le déclarer hautement, afin de ne pas rompre tout-à-fait avec les rois de Neustrie et de Bourgogne[61]. Théodore se conforma aux recommandations des seigneurs austrasiens et reçut Gondovald comme un souverain. Cependant il ne possédait encore, comme on le verra bientôt, que le principatus ou la délégation impériale ; mais le prestige attaché au nom de l'Empire était si grand dans les pays gouvernés par les rois Barbares fédérés, et les ordres venus de Constantinople obtenaient encore une telle obéissance, que le prince mérovingien fut immédiatement et paisiblement reconnu dans la Provincia et dans les cités voisines. Mummolus, qui résidait dans la ville d'Avignon, le pria de s'y rendre et lui livra cette place importante[62]. Mais, sur ces entrefaites, Gontran-Boson, qui croyait avoir à se plaindre de Gondovald ou feignait d'avoir contre lui quelque sujet de mécontentement, lui déroba une partie des sommes qu'il avait reçues de Maurice, réunit un certain nombre d'hommes armés et fit arrêter, on ne dit pas de quel droit, l'évêque Théodore, auquel il reprochait d'avoir trahi son légitime souverain[63]. Gondovald, effrayé de la tournure que prenaient ses affaires, se retira momentanément dans une des petites îles voisines de la côte de Provence, et peut-être même dans Ille de Corse, qui obéissait aux magistrats impériaux[64].

Cette retraite eut lieu vers la fin de l'année 583. Gontran-Boson, voulant dissimuler, autant que possible, sa participation à l'entreprise de Gondovald, interrogea lui-même l'évêque de Marseille, et — chose qui prouve bien l'exactitude de ce que nous avons dit relativement aux vues de Tibère et de Maurice — il Lui demanda pourquoi il avait accueilli un homme dont le dessein était de soumettre directement la Gaule à l'autorité impériale[65]. Gontran le livra ensuite au roi de Bourgogne, ainsi qu'Epiphanius évêque de Forum-Julii (Fréjus), lequel s'était aussi déclaré en faveur de Gondovald. Le roi se montra fort irrité contre eux, et, bien qu'il ne pût les convaincre d'aucune machination contre lui, il les retint dans une étroite prison, où Epiphanius mourut à la suite des mauvais traitements qu'il avait endurés. Gontran-Boson, craignant toujours le ressentiment du roi de Bourgogne, partagea avec lui les trésors qu'il avait dérobés à Gondovald et obtint, moyennant ce sacrifice, l'autorisation de transporter dans la civitas des Arverni les sommes qu'il avait conservées, et qui étaient fort considérables[66]. De là, il se rendit en Austrasie, où il séjourna peu de temps, et, comme il retournait dans la cité des Arverni, avec sa femme et ses enfants, il fut arrêté sur le territoire du royaume de Bourgogne. Le roi, qui avait probablement reçu de nouveaux renseignements sur l'affaire, le fit amener en sa présence et lui reprocha d'avoir été le principal coupable et d'avoir fait le voyage de Constantinople exprès pour en ramener Gondovald. Gontran-Boson essaya de rejeter toute la responsabilité sur le patrice Mummolus. Mais comme le roi refusait d'ajouter foi à de pareils discours, Gontran-Boson lui dit de garder son fils comme otage, et lui offrit de livrer Mummolus. Le roi accepta, et Gontran-Boson, rassemblant les milices des civitates des Arverni et des Vellavi, vint mettre le siège devant la ville d'Avignon. Mummolus s'attendait depuis longtemps à une attaque et avait pris toutes les précautions que son expérience militaire lui avait suggérées. Aussi, l'armée de Gontran trouva-t-elle des difficultés inattendues, et Childebert, ayant su que cette armée, en partie composée de sujets du roi de Bourgogne, n'avait pas craint de pénétrer sur un territoire annexé à l'Austrasie, envoya dans la Provincia Massiliensis le duc Gundulfus, qui y avait déjà une fois rétabli l'ordre, et qui fit lever le siège d'Avignon, dans les derniers jours de l'année 583[67].

Le mauvais succès de la première tentative de Gondovald refroidit un peu le zèle de Brunehaut et des seigneurs austrasiens, qui avaient promis de lui prêter aide et secours. Néanmoins, la princesse et son fils évitèrent avec soin toute démarche susceptible d'être mal interprétée à Constantinople. Ils avaient alors, plus que jamais, intérêt à ménager l'empereur, à cause de la princesse Ingonde, de son enfant et de son époux, que l'assistance des officiers impériaux de la Bétique pouvait encore sauver.

L'année suivante (584), la mésintelligence ne fit que s'accroître entre les rois mérovingiens. Chilpéric fut assassiné au mois de septembre ; Gontran et Childebert, un moment réconciliés, se brouillèrent derechef, et les partisans de Gondovald jugèrent que le moment était favorable pour faire une seconde tentative. Ils se flattaient, d'ailleurs, d'être, cette fois, secondés par le roi d'Austrasie, qui voulait se venger de Frédégonde et faire repentir Gontran d'avoir protégé cette femme criminelle. En conséquence, Gondovald débarqua de nouveau sur les côtes de Provence, dans les premiers mois[68] de l'année 585, et l'on vit non seulement les Gallo-Romains, mais encore les évêques et les officiers royaux eux-mêmes se déclarer en sa faveur. Le patrice Mummolus, qui occupait toujours Avignon, lui fut surtout d'un grand secours[69]. Quittant alors la Provincia Massiliensis, le prétendant s'avança vers le centre de la Gaule, et le nombre de ses partisans ne cessa d'augmenter. Il n'avait encore d'autre titre pour se faire obéir que celui de délégué impérial, qui suffisait à l'égard des Gallo-Romains, mais ne conférait aucun droit sur les Barbares fédérés. Lorsque Gondovald fut arrivé dans le vicus de Briva-Curretia[70], qui appartenait à la civitas de Limoges, les chefs de son armée le proclamèrent roi, en l'élevant sur un bouclier, selon l'usage des Francs ; et on observa qu'il faillit tomber, et que l'on fut obligé de le soutenir ; circonstance que plusieurs des assistants regardèrent comme un présage de mauvaise fortune[71].

Rien, du reste, ne semblait alors annoncer qu'un pareil présage dût se réaliser. La plupart des cités de l'ouest, du centre et du midi de la Gaule prenaient parti pour le prétendant, et ses généraux attaquaient et soumettaient celles qui ne montraient pas le même empressement. Favorisé secrètement par Childebert, et voulant, d'ailleurs, que leur bonne intelligence ne fût un mystère pour personne, afin d'augmenter encore la multitude de ses partisans, il ne se faisait prêter serment de fidélité que dans les civitates appartenant à Gontran et à Clotaire II, et il exigeait, au contraire, que l'on prêtât serment à Childebert dans les cités dont ce jeune prince avait été dépouillé par les rois de Neustrie et de Bourgogne[72].

Le duc Desiderius, qui avait autrefois reçu de Chilpéric un grand commandement dans le sud-ouest de la Gaule, et qui venait de dépouiller de ses trésors la princesse Rigunthis, fille du roi de Neustrie, avait, comme on l'a vu, pris quelques engagements avec Gondovald, lorsque ce dernier était encore à Constantinople. Il le rejoignit alors et fit reconnaître son autorité dans toute l'étendue de son gouvernement[73]. Il fut puissamment secondé par le duc Bladastes, qui administrait, au nom de Clotaire II, une autre portion du midi de la Gaule, et par Garacharius comte de la civitas de Bordeaux[74]. Gondovaldus entra dans la ville de Tolosa (Toulouse), et Rigunthis, qui n'avait pu retourner encore près de sa mère, chercha un asile dans la basilique de Sainte-Marie[75]. Bertchramnus métropolitain de Bordeaux, qui appartenait par sa naissance à la famille royale[76], Palladius évêque de Santones (Saintes), Ursiéinus évêque de Cadurci (Cahors), Orestes évêque de Vasates (Bazas) et plusieurs autres prélats accueillirent le nouveau roi dans leurs villes épiscopales et se soumirent à son autorité[77]. Gondovald, de son côté, fit élire et sacrer des évêques dans quelques lieux, dont il trouva les siéges épiscopaux vacants par suite de décès ou d'abandon. C'est ainsi que le prêtre Faustianus fut élu évêque de la ville d'Aquœ Tarbellicœ (Acqs ou Dax), par ordre du prétendant, puis sacré par le métropolitain de Bordeaux et par les évêques de Saintes et de Bazas[78].

Dans l'espace de quelques mois, Gondovald parvint à occuper la plupart des cités formant la Provincia Arelatensis, la Novempopulania, l'Aquitania Prima et l'Aquitania Secunda[79]. Il annonçait partout, afin d'être fidèle aux promesses qu'il avait faites, et de se concilier la faveur des Gallo-Romains, qu'il entendait gouverner comme lieutenant de l'empereur, et il ordonna d'inscrire le nom de Maurice sur les monnaies. Nous démontrerons plus loin que les Mérovingiens n'avaient cessé d'employer pour leurs monnaies les types impériaux ; mais le nom de l'empereur n'y figurait pas ordinairement. Gondovald, au contraire, fit frapper dans les ateliers d'Arles et de Marseille des monnaies d'or offrant, autour du buste de l'empereur, la légende D. N. MAVRITIVS P.P. AVG[80]. Il est probable que l'on frappa aux mêmes types dans toutes les cités dont le prétendant se rendit maitre, et l'on rencontre même parfois des tiers de sou au nom de Maurice d'un travail tellement barbare, qu'ils semblent avoir été fabriqués dans le nord de la Gaule, comme si Childebert, pour fournir à l'empereur de nouvelles preuves de son dévouement, avait imité l'exemple que Gondovald lui donnait alors[81].

Les généraux qui commandaient pour Gontran dans les provinces du midi n'avaient opposé qu'une faible résistance à la marche du prétendant, et le roi de Bourgogne, oubliant sa bonhomie ordinaire, montrait une véritable fureur contre un homme qui mettait son autorité en péril et contre les partisans de cet audacieux. Ce fut sur ces entrefaites que Childebert envoya à son oncle l'ambassade dont il a été parlé plus haut, et qui fut si mal reçue. Gontran-Boson figurait, comme on l'a vu, au nombre des ambassadeurs, et le roi de Bourgogne ne put s'empêcher de lui faire les plus sanglants reproches au sujet de la part qu'il avait prise aux projets de Gondovald[82]. Childebert, de son côté, fut outré de la manière dont le roi de Bourgogne avait accueilli ses envoyés, et de son refus de faire droit à des réclamations qu'il regardait comme légitimes. Il résolut donc de favoriser, autant qu'il le pourrait, les progrès de Gondovald, qui devait à-la-fois le venger de son oncle et le débarrasser de Frédégonde, son implacable ennemie.

Cependant Gontran ne se bornait pas à exhaler sa colère en menaces impuissantes, et il s'occupait à réunir une armée redoutable, dont il confia le commandement à Leudegisilus, comes stabuli ou comte des écuries royales, et à Agila, patrice de Bourgogne[83]. D'un autre côté, comme il sentait bien que l'appui du roi d'Austrasie, le plus puissant des princes mérovingiens, était de nature à donner au parti de Gondovald un ascendant irrésistible, il tenta de se rapprocher de son neveu, qu'il avait adopté, et auquel il avait toujours porté une affection que ses querelles avec Brunehaut n'avaient pu éteindre. Une occasion favorable se présentait alors. Childebert, né le 25 décembre 570, allait avoir quinze ans et devait être proclamé majeur ; car, chez les nations barbares, la majorité des rois était celle que la loi de chaque peuple fixait pour tous les individus qui en faisaient partie[84].

Gondovald, instruit des préparatifs militaires de Gontran et des avances qu'il faisait à Childebert, résolut d'entamer une négociation, afin d'obtenir, au moyen d'une transaction, l'abandon définitif des provinces qui l'avaient reconnu. Il chargea de ses pouvoirs un Franc appelé Zabulfus et un Wascon auquel Grégoire de Tours attribue le nom de Zotanus[85]. Ces envoyés, portant des baguettes consacrées, selon l'usage des Romains[86], se mirent en marche pour se rendre près de Gontran ; mais ils eurent, pendant leur voyage, l'imprudence de parler de la mission qu'ils accomplissaient, et les officiers bourguignons, sans égard pour le caractère dont ces deux personnages étaient revêtus, les saisirent et les conduisirent, enchaînés, devant le roi de Bourgogne. Peu de jours auparavant, on avait amené de même devant lui l'abbé du monastère de Cahors et un autre individu, que Gondovald avait chargés d'une mission plus difficile : celle d'attirer dans son parti quelques hommes influents, sur les bonnes dispositions desquels il croyait pouvoir compter. Gontran avait fait frapper violemment l'abbé de Cahors, l'avait jeté dans une étroite prison et se tenait en garde contre toutes les entreprises de Gondovald. Les envoyés de ce dernier ne pouvaient donc se présenter dans un plus mauvais moment. Ils osèrent toutefois s'acquitter de leur message, sommèrent le roi d'abandonner à Gondovald la part qui lui revenait dans la succession de Clotaire Ier, et lui déclarèrent que, en cas de refus de sa part, le sort des armes en déciderait. Le roi ne rougit pas de les faire mettre à la torture, et alors il apprit d'eux ce qu'il soupçonnait déjà : que beaucoup de seigneurs avaient poussé Gondovald à revenir dans la Gaule ; que Gontran-Boson s'était chargé de toutes les négociations relatives à cette affaire, et que le duc Desiderius, comptant bien en obtenir plus tard le remboursement, avait livré au prétendant les trésors dont il avait dépouillé Rigunthis, fille de Chilpéric[87].

Le roi de Bourgogne enferma dans une prison les envoyés de Gondovald, et invita ensuite son neveu Childebert à venir le trouver, lui promettant de le traiter comme son fils adoptif. Il n'est pas possible de déterminer avec précision la date de l'entrevue des deux rois. Il y avait eu au mois d'octobre 585, à Belsonancum[88], au milieu de la forêt des Ardennes, un placitum ou assemblée générale[89], dont nous aurons occasion de parler un peu plus loin. Il dut y avoir une autre assemblée de même nature vers la fête de noël, à l'occasion de la majorité de Childebert, et l'entrevue du jeune prince et de Gontran ne peut avoir eu lieu avant le mois de janvier ou de février 586. Grégoire de Tours ne nous apprend pas non plus quel en fut le théâtre ; cependant il résulte de son récit que le roi d'Austrasie se rendit en Bourgogne[90]. Gontran voulut interroger de nouveau, en sa présence, les envoyés de Gondovald, et ils firent derechef les déclarations rapportées ci-dessus. L'historien des Francs remarque même que plusieurs seigneurs austrasiens n'avaient osé se trouver à l'entrevue, dans la crainte que le roi de Bourgogne n'obligeât son neveu de les punir pour la part qu'ils avaient prise à cette affaire.

Après avoir exigé de lui la promesse qu'il ne fournirait aucun secours à Gondovald, le roi de Bourgogne mit une lance dans la main de Childebert et lui dit : « Cette lance est le signe de l'abandon que je vous fais de tout mon royaume. Maintenant, allez, regardez toutes mes cités comme vous appartenant et soumettez-les à votre pouvoir. En punition de nos fautes, notre famille se trouve éteinte, et il ne reste plus que vous, fils de mon frère. Soyez donc l'héritier de ce que j'ai, car j'exclus tous les autres. » Il le prit ensuite en particulier, lui conseilla de ne pas écouter sa mère et de se défier de plusieurs personnages, qu'il lui désigna, notamment d'Ægidius métropolitain de Reims, qu'il accusait de nombreuses trahisons envers Sigisbert II. Immédiatement après, il donna un festin magnifique, et, pendant le repas, il adressait des exhortations aux seigneurs d'Austrasie, leur disant : « Vous voyez que mon fils adoptif est devenu un homme. Gardez-vous donc de le traiter désormais en enfant. Renoncez à vos anciennes pratiques, et abjurez votre audace ; car Childebert est vraiment votre roi, et vous devez lui obéir. » Après des fêtes qui durèrent trois jours, il congédia le jeune prince, l'engageant à n'entretenir aucune relation avec Gondovald, lui rendant toutes les cités qui avaient appartenu à Sigisbert et dont il était possesseur, et lui promettant de restituer celles que le prétendant et ses généraux occupaient encore[91].

Pendant ce temps, Gondovald résidait à Bordeaux[92], où il se croyait à l'abri de tout péril, entouré qu'il était d'une multitude de ces gallo-romains du midi, qui ne pouvaient se résigner à obéir aux rois des Francs fédérés et se flattaient d'être plus libres avec un prince qu'ils auraient élevé eux-mêmes sur le trône[93]. Il fut longtemps sans nouvelles de ses ambassadeurs ; enfin, il apprit qu'ils avaient été mis en prison ; que la réconciliation de Childebert et de Gontran était parfaite, et que par conséquent il ne pouvait plus compter sur le secours de l'Austrasie. Cette nouvelle et celle de la marche de l'armée bourguignonne produisirent l'effet que Gontran en avait attendu. Le duc Desiderius et plusieurs autres partisans de Gondovald l'abandonnèrent, et le découragement gagna le plus grand nombre. Le prétendant fit mine toutefois d'aller au-devant de l'armée bourguignonne, qui s'avançait à travers l'Aquitania Prima, en commettant mille désordres[94] ; mais ensuite, comprenant qu'il n'était pas en état de se mesurer avec l'ennemi, il franchit de nouveau la Garonne et résolut de se retirer dans la ville appelée Lugdunum Convenarum ou Convenœ (Comminges), que sa position sur le sommet d'une montagne rendait presque inexpugnable. Il était accompagné de l'ex-patrice Mummolus, du duc Bladastes, de Waddo ancien comte de Saintes, que Chilpéric avait chargé de conduire sa fille en Espagne, de Sagittarius évêque de Vapincum (Gap), et d'une foule de personnages moins importants. Gontran lui fit remettre une missive, par laquelle il lui enjoignait, en son nom et au nom du roi d'Austrasie, de congédier ses soldats, de se rendre à Bordeaux et d'attendre la décision que l'on prendrait à son égard.

Cette espèce de négociation n'avait pas interrompu les opérations militaires, et la cavalerie de Gontran, ayant passé la Garonne à la nage, s'empara d'un grand nombre de chameaux qui portaient une partie des trésors enlevés à Rigunthis et se dirigeaient vers Convenœ, où Gondovald voulait mettre en sûreté toutes ses richesses. Les Bourguignons parurent enfin devant la ville et l'investirent complètement ; mais elle était bien pourvue de défenseurs, de vivres et de machines de guerre, et le siège aurait pu durer plusieurs années. Leudegisilus, alors seul chargé du commandement, comprit le péril et parvint à s'aboucher avec Mummolus et avec d'autres partisans de Gondovald, qui, moyennant la promesse d'un pardon complet, s'engagèrent à livrer le malheureux prince. Grégoire de Tours a raconté, fort au long, toutes les circonstances de cette trahison ; mais un pareil récit nous entraînerait trop loin, et il nous suffira de dire que Gondovald, abandonné par ceux qui auraient dû le défendre, fut mis à mort par ordre de Leudegisilus, et que, bientôt après, Gontran fit subir le même sort à Mummolus et à quelques-uns de ses complices[95].

Le roi de Bourgogne exécuta, du reste, fidèlement ce qu'il avait promis à Childebert, et, la guerre terminée, il partagea avec lui les trésors de Gondovald et lui restitua toutes les civitates qui avaient appartenu à Sigisbert II. Le roi, d'Austrasie en forma plusieurs duchés, contenant chacun deux ou trois civitates, conformément à un usage adopté par les Mérovingiens, et sur lequel nous reviendrons bientôt. L'un de ces duchés renfermait les cités des Arverni, des Ruteni et d'Ucetia. Un autre, dont l'administration fut confiée à un leude nommé Childericus, se composait de toutes les cités que Childebert possédait dans la Novempopulania[96].

Gontran montra la plus grande rigueur envers les partisans de Gondovald. Par ses ordres, un concile s'assembla dans la ville de Matisco (Mâcon), pour procéder au jugement et à la déposition des évêques qui s'étaient déclarés en faveur de ce prince infortuné. Les prélats refusèrent de partager l'animosité du roi. Ils déposèrent, à la vérité, Faustianus, qui avait été élu et sacré évêque d'Aquœ Tarbellicœ, sur l'injonction de Gondovald ; mais ils renvoyèrent absous tous les autres accusés, à l'exception d'Ursicinus évêque de Cahors, auquel ils imposèrent une pénitence de trois ans[97].

Le roi d'Austrasie, suivant les conseils de sa mère, qui redoutait l'influence de Gontran, tint une conduite tout opposée à celle du roi de Bourgogne. Il accueillit très-bien le leude Waddo, qui avait réussi à s'échapper, après la reddition de Convenœ[98] ; il défendit aux évêques austrasiens de se trouver au concile de Mâcon[99] ; enfin, il rendit justice à Théodore évêque de Marseille. Gontran avait voulu le traduire devant les Pères du concile ; mais Childebert lui représenta qu'il regarderait comme une offense personnelle tout ce qui serait fait contre le prélat. Le roi de Bourgogne se décida, en conséquence, à le remettre entre les mains de son neveu, et Théodore, gardé d'aussi près qu'un véritable criminel, fut amené devant le roi d'Austrasie, qui était alors dans la ville de Confluentes (Coblentz). Les conducteurs du prélat le traitaient avec la dernière rigueur ; ils ne permettaient à personne de lui parler, et lorsqu'ils furent arrivés à Trèves, ce ne fut pas sans peine que Magnericus métropolitain de cette ville parvint à l'entretenir et à lui donner quelques secours. Mais le roi reçut Théodore avec la plus grande bonté et lui permit immédiatement de retourner à Marseille, où il mourut en paix huit années plus tard[100].

Ce ne fut bien certainement pas sans appréhensions que lei rois de Bourgogne et d'Austrasie attendirent alors des nouvelles de Constantinople. Ils ne pouvaient se dissimuler que Maurice avait dû apprendre avec un vif mécontentement la manière dont venait d'être traité un prince qu'il avait revêtu de la délégation impériale, et ils ne négligèrent rien pour l'apaiser. Un autre motif encore portait Childebert à rester en bonne intelligence avec l'empereur : c'était le désir d'obtenir la protection de Maurice pour la malheureuse Ingonde, qui était toujours à Hippone, et dont on recevait rarement des nouvelles. Childebert et sa mère avaient tenté, dans le placitum tenu à Belsonancum, au mois d'octobre 585, d'intéresser les seigneurs et les évêques austrasiens en faveur de cette princesse ; mais ils n'avaient pas réussi[101], et il faut avouer que les circonstances n'étaient pas propices à une intervention en Espagne. Sans parler des troubles causés par l'entreprise de Gondovald, troubles qui remplissaient encore le midi de la Gaule, les habitants du ducatus Campaniœ venaient de se révolter contre leur duc Wintrio, qu'ils avaient momentanément chassé, on ne sait pourquoi[102] ; et des inondations, amenées par des pluies extraordinaires, avaient causé la perte d'une partie des récoltes et produit une grande misère[103], laquelle engendra, à son tour, une dysenterie, dont les ravages furent terribles dans certaines provinces[104].

Childebert fut donc obligé de se borner, ou à peu près, à faire des vœux pour sa sœur ; mais, ayant su que Fronimius, évêque d'Agatha (Agde), avait été persécuté et chassé de son diocèse par Leuvigild pour avoir engagé la princesse à ne pas embrasser l'arianisme, il lui donna l'évêché de Vintium (Vence), qui était alors vacant[105]. Le roi de Bourgogne n'eut pas la même résignation. Après la mort de Gondovald, il ordonna à Leudegisilus de s'entendre avec le duc Nicetius, qui gouvernait la cité des Arverni et les pays voisins, et d'envahir la province que les Wisigoths possédaient encore dans le midi de la Gaule, et que l'on appelait Septimania, parce que les civitates qu'elle renfermait se trouvaient au nombre de sept. Le récit de cette guerre n'appartient pas à notre sujet, et nous rappellerons seulement que les succès furent partagés, et que si les troupes de Gontran conquirent une partie de la Septimanie, où elles commirent d'affreux ravages, on vit deux fois Richaredus ou Reccaredus, fils de Leuvigild, reprendre l'offensive et faire perdre à ses adversaires une partie du terrain qu'ils avaient gagné[106]. La résistance qu'ils rencontraient inspira à Childebert l'idée de susciter de nouveaux ennemis aux Wisigoths, et d'opérer ainsi une diversion favorable. Dans ce but, il chargea Florentianus, maire du palais d'Austrasie, de se rendre chez les Suèves, qui occupaient la partie de l'Espagne que l'on appelle aujourd'hui la Galice. Leuvigild les avait, depuis peu de temps, soumis à son autorité, et Florentianus devait les engager, moyennant un subside ou des promesses, à se révolter et à se jeter sur les terres de leurs vainqueurs[107]. On avait donné au maire du palais quelques vaisseaux, chargés de troupes de débarquement ; mais elles étaient en trop petit nombre ; les Wisigoths s'emparèrent des navires et tuèrent ou firent prisonniers les matelots et les soldats[108] ; néanmoins, il parait que, supposant que l'empereur pourrait bien joindre ses forces à celles des Francs, ils conçurent des inquiétudes sur le résultat définitif de la lutte ; car, en 587, Reccaredus, qui venait de succéder à son père, envoya des ambassadeurs à Gontran et à Childebert, en les suppliant de lui accorder la paix. Childebert y consentit ; mais le roi de Bourgogne ne voulut rien entendre, et Reccaredus, afin de le contraindre à traiter, envahit la Provincia Arelatensis, qui appartenait à Gontran, en ravagea plusieurs cantons et menaça même la capitale[109].

Pendant que le roi de Bourgogne consumait ses ressources dans une lutte qui ne devait lui procurer aucun avantage, le roi d'Austrasie se trouvait engagé dans une guerre dont les suites ne furent pas plus heureuses. Voici quelle en fut l'occasion. Les Lombards ne cessaient de faire des progrès en Italie, et les empereurs, voyant que, malgré tous leurs efforts, ils ne pouvaient éloigner ces dangereux ennemis, avaient songé à s'adresser aux rois mérovingiens, dans l'espérance que, attaqués de front par l'armée romaine, et pris à dos par les Francs qui descendraient des Alpes, les Lombards finiraient par abandonner une contrée regardée, pendant si longtemps, comme le centre de l'Empire. Maurice surtout avait vivement poursuivi l'exécution de ce plan. A peine monté sur le trône, il avait ouvert une négociation avec Childebert ou, pour mieux dire, avec Brunehaut, et, comme les rois fédérés prétendaient que, aux termes de leur contrat, ils n'étaient pas obligés de servir l'Empire en dehors du pays qu'ils occupaient, Maurice avait fait remettre au roi d'Austrasie une somme de cinquante mille solidi aurei pour prix de sa coopération[110]. Gontran, que l'empereur avait engagé à aider son neveu dans cette entreprise, mais qui n'avait reçu aucun subside, fit la sourde oreille. Childebert avait cru, au contraire, que, après avoir accepté les cinquante mille solidi, il fallait faire au moins une démonstration, et, en 584, il avait envoyé[111] une armée en Italie, en ordonnant aux généraux qui la commandaient de combiner leurs opérations avec celle de l'exarque Smaragdus.

Après un long interrègne, les Lombards venaient d'élire pour roi Autharis, prince aussi habile que brave, et que l'on doit regarder comme le véritable fondateur de leur monarchie. Livré lui-même aux erreurs de l'arianisme, qui était professé par la plupart de ses sujets, il épousa cependant, mais plus tard, une princesse catholique, Theodelindis fille de Garibaldus duc des Bajuvarii[112], qui avait été fiancée à Childebert roi d'Austrasie, mais dont Brunehaut empêcha le mariage[113]. D'un autre côté, pour plaire aux anciens habitants de l'Italie, il faisait battre monnaie au nom de Maurice[114], et il prenait le surnom de Flavius, que les empereurs portaient depuis longtemps, et dans lequel on pouvait voir l'arrière-pensée ou le projet de se donner comme maitre du pariage d'Occident. L'arrivée des Austrasiens remplit les Lombards d'épouvante, et Autharis, malgré sa valeur, n'osa hasarder une bataille. Il ordonna à ses sujets de s'enfermer, avec leurs familles et leurs richesses, dans les villes fortifiées, et d'abandonner la campagne aux soldats de Childebert ; mais, en même temps, il offrit à ce prince une somme considérable, s'il consentait à rappeler son armée. Brunehaut et les conseillers du jeune roi l'engagèrent à accepter l'arrangement, lui représentant qu'il valait mieux pour lui avoir pour voisins les Lombards, dont l'ambition ne s'étendrait jamais au-delà de l'Italie, que les Romains, auxquels on supposait toujours l'intention de remettre les choses sur l'ancien pied dans le partage d'Occident. Childebert suivit ces conseils et rappela ses troupes[115].

Maurice témoigna le plus vif mécontentement, en apprenant un pareil manque de foi. Il envoya en Austrasie des ambassadeurs pour sommer le roi de restituer les cinquante mille solidi, ou de renvoyer ses troupes en Italie. Childebert, qui ne voulait ou ne pouvait rendre l'argent, ne fit d'abord aucune réponse[116] ; mais, en 586, il comprit la nécessité de donner satisfaction à l'empereur, s'il désirait se délivrer des réclamations continuelles de ce dernier relativement au subside dont nous venons de parler ; obtenir la délivrance de la princesse Ingonde, que les Romains retenaient en Afrique, et qu'ils parlaient même de transférer prochainement à Constantinople, si l'on s'en rapporte à Grégoire de Tours[117], et enfin faire oublier à Maurice l'abandon dans lequel les Austrasiens avaient laissé Gondovald, après lui avoir si souvent promis de le secourir. Comme les circonstances ne lui permettaient pas plus qu'en 584 d'abandonner son royaume, il confia la conduite de l'armée à plusieurs généraux, dont la mésintelligence sauva les Lombards ; et on conjecture, non sans fondements, que cette mésintelligence fut le fruit des intrigues et des présents d'Autharis[118].

Le mauvais succès de l'expédition et le refus que Gontran avait fait d'y prendre part achevèrent d'irriter l'empereur, et il ne tarda pas à donner des preuves de son mécontentement. Voici à quelle occasion.

Le roi de Bourgogne, un peu inquiet des rapports qu'il recevait sur les dispositions de Maurice, imagina de lui envoyer un ambassadeur, pour lui présenter ses excuses et lui offrir d'aider les Romains à achever la conquête de l'Espagne, dont ils avaient récupéré une portion considérable, depuis nombre d'années[119]. Il engagea Childebert à faire la même proposition[120], et il se flattait de parvenir ainsi à calmer le mécontentement de l'empereur et à se venger du souverain des Wisigoths. Les deux rois choisirent pour ambassadeur un gallo-romain, qui était regardé comme un négociateur fort habile ; et ce choix ne doit pas étonner, car les Mérovingiens employaient presque toujours les Gallo-Romains dans les affaires les plus importantes et les plus délicates. Celui dont nous parlons se nommait Syagrius et appartenait à la célèbre famille Syagria de Lyon, dont les possessions territoriales étaient immenses, et de laquelle étaient sortis Ægidius, maitre de la milice des Gaules ; son fils Syagrius, vaincu par Clovis, et même saint Desideratus évêque de Verdun[121].

Grégoire de Tours, obéissant à une considération qu'il est facile de deviner, ne dit pas un mot de l'ambassade, et nous ne la connaissons que par quelques lignes de Frédégaire[122]. Arrivé à Constantinople, le comte Syagrius — il était revêtu de ce titre — fit connaître l'objet de sa mission. Il fut bien étonné lorsqu'il entendit l'empereur lui offrir le titre de patrice, et lui proposer de jouer dans la Gaule un rôle presque analogue à celui qui avait si mal réussi à Gondovald. L'ambassadeur eut l'imprudence d'accepter ; mais, pour bien comprendre quelle était la nature du pouvoir que Maurice voulait lui donner, il est nécessaire de se rappeler ce que nous avons dit sur la nature du patriciat. Cette dignité, créée par Constantin-le-Grand, était la première après le consulat, auquel certaines personnes la jugeaient même supérieure en ce sens qu'elle était à vie, tandis que les fonctions des consuls duraient seulement une année. Les patrices étaient par conséquent des dignitaires d'un ordre plus élevé que les préfets du prétoire et que les maîtres de la milice, qui cédaient le pas à ces derniers[123]. Les rois Francs, trouvant ce titre de patrice établi dans l'Empire, eurent l'idée de le décerner eux-mêmes à quelques-uns de leurs principaux officiers. Le généralissime des troupes dans le royaume de Bourgogne était qualifié de patrice, et on verra plus loin que les rois d'Austrasie donnèrent le même titre à différents personnages. Mais il ne faut pas les confondre avec les véritables patrices, lesquels se considéraient et étaient regardés par la chancellerie impériale comme revêtus d'une dignité bien supérieure à celle des rois barbares fédérés, que l'on plaçait tout au plus sur la même ligne que les maîtres de la milice. Il est donc évident que Maurice, en conférant à Syagrius une dignité inférieure seulement au consulat, voulait faire de ce gallo-romain une espèce de lieutenant impérial, destiné à surveiller et à diriger les rois mérovingiens. Aussi, lorsque ces derniers connurent ce qui venait d'arriver, ils ne se méprirent pas sur la nature du rôle que Syagrius allait jouer, et ils virent bien que le titre de patrice lui donnait tout pouvoir pour agir au nom de la majesté suprême.

Ils n'osèrent toutefois témoigner d'abord leur mécontentement, et lorsque ce personnage revint dans les Gaules, vers la fin de l'année 587, ils le laissèrent s'installer paisiblement dans les provinces du midi. Telle est, du moins, et en l'absence de tout renseignement positif, la conclusion que l'on tire d'une série de monnaies frappées dans plusieurs ateliers de cette partie de la Gaule. On sait que Gondovald, pendant son règne éphémère, émit des monnaies présentant l'image et le nom de l'empereur Maurice, et quelques savants ont cru que toutes les pièces de ce genre devaient lui être attribuées. Mais un examen attentif des monnaies dont il s'agit, et qui sont maintenant assez nombreuses dans les collections publiques et particulières, a conduit les numismates à établir une distinction et à reconnaître que diverses pièces portant le nom de Maurice ont été frappées postérieurement à la mort de Gondovald ; et ce ne peut être que par l'ordre du patrice Syagrius[124]. Ces monnaies sortent des ateliers de Marseille, de Valence, d'Usez, d'Avignon, de Viviers et de Vienne[125]. Les pièces frappées dans cette dernière ville par le monétaire Laurentius ont même paru offrir une marque évidente de la part que Syagrius a prise à leur fabrication ; nous voulons parler d'un S couché, qui coupe en deux le mot MAVRITIVS, et que l'on a regardé comme l'initiale du nom du patrice[126].

Quoiqu'il en soit, la puissance de ce dignitaire ne dura pas longtemps. Le roi de Bourgogne, qui, malgré sa bonté, était parfois violent et toujours jaloux de son autorité, fit signifier à Syagrius qu'il ne reconnaissait plus sa délégation ; et comme le patrice n'avait amené personne avec lui de Constantinople, si ce n'est, peut-être, quelques employés de la chancellerie, il rentra sans résistance dans l'obscurité d'une condition privée, et l'histoire ne prononce même plus son nom[127].

Il est probable que les mesures prises contre Syagrius furent concertées entre Childebert et Gontran, dans une entrevue célèbre qui eut lieu au mois de novembre 587. Mais avant de retracer cette entrevue, il est indispensable de rapporter ici plusieurs évènements, qui sont antérieurs en date, et dont le principal ne fut certainement pas étranger à la conférence que nous venons de rappeler.

Le plus ancien est la naissance du fils ainé de Childebert Ier. Ce prince avait dû se marier avec la célèbre Theodelinda ou Theodelindis, fille de Garibaldus duc des Bajuvariti ; mais Brunehaut l'en avait détourné, dans la crainte, vraisemblablement, que Garibaldus ne prit trop d'empire sur l'esprit du roi[128], et il avait fini par épouser une jeune fille nommée Faileuba, sur l'origine de laquelle l'histoire ne fournit aucun renseignement, et qui appartenait sans doute à une famille obscure, comme la plupart des femmes des Mérovingiens. Ce mariage fut célébré aussitôt après que le roi d'Austrasie eut atteint sa majorité, c'est-à-dire au commencement de 586, et, la même année, il eut un fils, qui reçut le nom de Theodebertus ou Théodebert, et dont le parrain fut saint Magnericus, métropolitain de Trèves. Gontran en éprouva une telle joie, qu'il envoya des ambassadeurs à Childebert pour le féliciter, disant que Dieu, en accordant un fils à ce prince, faisait voir qu'il voulait conserver la monarchie des Francs[129]. L'auteur du Gesta regum Francorum, s'appuyant sur des discours attribués à Brunehaut, dit que Théodebert ne devait pas le jour à Faileuba, mais à une concubine[130] ; et ni la joie de Gontran, ni le règne du jeune prince en Austrasie ne nous forcent à croire qu'il était né d'un légitime mariage ; car on sait que les Mérovingiens n'étaient pas scrupuleux sur ce point. On peut ajouter encore que Faileuba accoucha en 587 d'un fils, qui fut nommé Theodericus ou Thierry, et qu'il est difficile de placer le mariage, les deux grossesses et les deux accouchements de la reine dans les dix-huit mois environ qui s'écoulèrent entre le premier de ces évènements et l'époque présumée de la mort du duc Rauchingus, laquelle arriva postérieurement à la naissance de Thierry, et pendant l'été de l'année 587.

Ce fut donc apparemment vers le mois de juin 587 que naquit le second fils de Childebert[131] ; et, comme il entrait dans les vues de ce prince et de Gontran que les royaumes d'Austrasie et de Bourgogne eussent toujours une existence distincte, Thierry fut dès lors regardé comme le futur souverain de ce dernier état. C'est pourquoi on lui donna pour parrain un prélat bourguignon, saint Veranus, évêque de la cité de Cavillo (Cavaillon), qui faisait partie de la Provincia Arelatensis.

La naissance des enfants de Childebert, qui avait causé tant de joie à ce prince et à Gontran, faillit les perdre tous deux. Beaucoup de leudes austrasiens et bourguignons étaient mécontents de l'humeur despotique de leurs souverains, de l'autorité dont jouissait Brunehaut et du pouvoir toujours croissant des Gallo-Romains. Ils se communiquèrent réciproquement leurs griefs et ourdirent une conspiration, ayant pour but de faire périr Brunehaut, Childebert et Gontran ; de proclamer les jeunes princes rois d'Austrasie et de Bourgogne, et de former, dans chacun des deux états, un conseil de régence, où entreraient les principaux conspirateurs, et qui administrerait sans contrôle et sans responsabilité. Les historiens ne s'accordent pas sur l'époque à laquelle il faut rapporter la formation de cette trame redoutable. Les uns ont cru qu'elle remontait à l'année 585[132] ; mais elle ne peut être aussi ancienne, puisque Théodebert et Thierry, qui devaient prendre la place de Childebert et de Gontran, naquirent seulement en 586 et en 587. D'autres écrivains, au contraire, ont fait descendre la conjuration jusqu'en 590[133] ; ce qui est également inadmissible, attendu que l'affaire est antérieure à l'entrevue d'Andelot, laquelle eut lieu-au mois de novembre 587. Tout concourt donc à assigner pour date à la conspiration l'été de cette même année.

Les seigneurs qui prirent part à ce détestable dessein étaient fort nombreux ; mais l'histoire ne nomme que les principaux : Rauchingus, duc de Soissons ; Berthefredus ; Ursio, qui, à en juger par son nom, devait être un gallo-romain ; Magnovaldus ; Gontran-Boson, que l'on était sûr de rencontrer partout où il y avait du mal à faire, et enfin Egidius, métropolitain de Reims, éternel artisan de troubles et de discordes[134]. La plupart des seigneurs que nous venons de mentionner étaient revêtus du titre de ducs, et, sous prétexte de travailler à un règlement de limites entre la Neustrie et l'Austrasie, ils s'assemblèrent, sans éveiller aucun soupçon, et dressèrent le plan de l'entreprise, Il fut convenu que Rauchingus présiderait le conseil de régence d'Austrasie, et qu'Ursio et Berthefredus 'seraient les principaux ministres du jeune Thierry, que l'on conduirait en Bourgogne, dès qu'on se serait débarrassé de Gontran. Childebert n'eut aucun soupçon de ce qui se tramait contre lui ; mais le roi de Bourgogne fut secrètement averti, s'empressa d'informer son neveu et lui demanda une entrevue. Malgré la découverte du complot, le péril était très-grand, et, par le conseil de Brunehaut, Childebert résolut de se défaire sans bruit, et le plutôt possible, des chefs de la conjuration. Le plus dangereux était le duc Rauchingus. On le manda devant le roi, et il vint sans défiance, croyant que ses desseins étaient encore inconnus. Il fut introduit dans l'appartement du prince, qui l'entretint de choses indifférentes ; mais au moment où il se retirait, deux ostiarii ou huissiers, le saisissant par les jambes, le renversèrent, et des hommes apostés le mirent à mort sur-le-champ. Ce meurtre eut lieu le 22 ou le 23 octobre[135], et Childebert n'avait pas attendu qu'il fût consommé pour dépêcher, par la voie de l'evectio publica ou de la poste, des hommes sûrs, chargés de placer sous le séquestre les biens de Rauchingus et de rechercher ce qui pouvait jeter du jour sur la conspiration.

Tous les fils n'en étaient pas encore connus ; car le roi d'Austrasie donna le duché de Soissons à Magnovaldus, qui était lui-même un des complices. Sur ces entrefaites, Ursio et Berthefredus, craignant qu'un plus long retard ne fit échouer leur entreprise, et pensant que Rauchingus pourrait profiter de son séjour à la cour pour exécuter quelqu'attentat contre la personne du roi, avaient rassemblé leurs partisans et s'étaient mis en marche vers la ville de Metz. Arrivés dans le voisinage de Verdun, le 23 ou le 24 octobre, ils apprirent que tout était découvert, et que Rauchingus venait de subir la peine due à son crime. Changeant immédiatement de direction, ils cherchèrent un refuge sur une montagne voisine d'une villa appartenant à Ursio. Le sommet de cette hauteur portait encore le nom de castrum Wabrense, parce qu'on y avait vu autrefois un fort ou un camp retranché, et que la montagne était comprise dans le pagus Vabrensis ou Wabrensis ; mais le fort ou le camp était détruit depuis longtemps, et il n'y avait plus qu'une basilique de petites dimensions, consacrée sous l'invocation de saint Martin[136]. Ursio et Berthefredus s'enfermèrent, avec leurs familles et leurs gens, dans la basilique, qu'ils mirent en état de défense le mieux qu'ils purent, et ils attendirent la suite des évènements.

Childebert fit des préparatifs pour aller les attaquer. Ursio était regardé comme bien plus coupable que Berthefredus, et Brunehaut, qui avait quelqu'affection pour ce dernier, dont elle avait même tenu la fille sur les fonts de baptême, voulut le sauver et lui fit donner le conseil de laisser là son complice et d'implorer la miséricorde du roi ; mais Berthefredus s'y refusa et déclara que la mort seule pourrait les séparer[137].

Childebert, instruit de cette réponse, se contenta de faire observer les rebelles par un corps de troupes et s'achemina, avec sa mère et une foule d'évêques et de seigneurs, vers le vicus d'Andelaus (aujourd'hui Andelot), dans lequel Gontran lui avait donné rendez-vous. Ce vicus appartenait à la civitas de Langres[138], par conséquent au royaume de Bourgogne, et le roi d'Austrasie y arriva vers le 20 novembre. Il traînait à sa suite Gontran-Boson, dont la participation aux complots de Rauchingus, d'Ursio et de Berthefredus était encore ignorée, mais qui était déjà détenu pour une autre cause. Il avait, en effet, peu de temps avant la conspiration, parlé de Brunehaut en termes tellement injurieux, que le roi avait donné ordre de le poursuivre et de le tuer. Le coupable avait cherché un asile dans la cathédrale de Verdun, et saint Agericus, évêque de cette ville, lequel était parrain du roi, alla le trouver et le conjura de pardonner à Gontran-Boson. Celui-ci fut lui-même conduit devant le prince et se jeta à ses pieds. Childebert, lui enjoignant de se relever, le confia à la garde du prélat, qui s'engagea à le représenter dès qu'il en serait requis[139]. Gontran-Boson était encore accusé d'un autre crime commis récemment par ses ordres. Quelques-uns de ses serviteurs avaient pénétré dans une église de Metz, où une parente de ce leude venait d'être inhumée, et avaient violé sa sépulture et enlevé les objets précieux qui y étaient déposés[140]. Les deux accusations, et le danger qu'elles lui faisaient courir, n'avaient pas empêché ce personnage remuant de s'associer aux projets des conjurés, et il comptait tellement sur sa bonne fortune et son adresse, qu'il ne tenta pas de fuir, pendant qu'il était sous la garde de saint Agericus, et qu'il se laissa conduire à Andelaus, où il devait être jugé par Gontran et son neveu. Il sentit bientôt qu'il était perdu. Le roi de Bourgogne ne pouvait lui pardonner la part qu'il avait prise à l'expédition de Gondovald, et Childebert, animé par Brunehaut, avait également résolu de se débarrasser d'un homme aussi dangereux. Gontran-Boson ne tarda pas à savoir que les rois avaient donné ordre de le tuer, et comme on n'avait pas permis à saint Agericus de l'accompagner à Andelaus, il se réfugia dans la maison qu'habitait Magnericus métropolitain de Trèves, en ferma les portes, et, prenant le prélat en particulier, lui dit : « Très-saint évêque, je sais quel est votre pouvoir sur les deux rois, et je suis venu vous trouver pour échapper à la mort ; les assassins sont à la porte, et si vous ne me fournissez les moyens de fuir, je vous tuerai, puis je sortirai de votre demeure et je mourrai moi-même. Sachez que nous périrons ou que nous vivrons ensemble. Saint évêque, vous êtes le parrain du fils ainé de Childebert, et il vous accordera tout ce que vous lui demanderez. » A ces mots, il tira son glaive, et le métropolitain, fort embarrassé, lui dit : « Que puis-je faire si vous me retenez ici ? Laissez-moi sortir, et j'irai implorer pour vous la miséricorde du roi d'Austrasie. Mais Gontran-Boson s'y refusa et le pria d'envoyer à sa place les clercs dont il était accompagné. Les satellites placés autour de la demeure du métropolitain prévinrent Childebert de ce qui se passait, et le roi, croyant que saint Magnericus prenait la défense du condamné, s'écria : « Eh bien ! s'il ne veut sortir, qu'il périsse avec le coupable 1 » Le métropolitain, à qui on rapporta cette exclamation, envoya quelques-uns de ses clercs exposer à Childebert la situation dans laquelle il se trouvait ; mais le roi de Bourgogne, qui était parfois sujet à des accès de fureur, enjoignit de mettre le feu à la maison. Alors les clercs de Magnericus, voyant qu'il n'y avait pas de temps à perdre, ouvrirent la porte, malgré les efforts de Gontran-Boson, et entraînèrent le métropolitain. Gontran lui-même voulut les suivre, mais il avait à peine touché le seuil qu'il reçut un coup à la tête, et, avant qu'il eût eu le temps de frapper personne, il fut percé par un si grand nombre de lances, que son cadavre resta debout, soutenu par les hampes de ces armes. On obtint avec peine des deux rois l'autorisation de lui donner la sépulture[141].

Saint Agericus témoigna la plus vive douleur, en apprenant la triste fin de ce seigneur. Il était, comme on l'a vu, parrain de Childebert, et il espérait que le prince ne refuserait pas d'écouter ses supplications. N'ayant pu sauver Gontran-Boson, il voulut, au moins, se charger de l'éducation des enfants qu'il avait laissés, et il regardait cette obligation comme d'autant plus étroite que, d'après une ingénieuse conjecture de Dom Calmet, le vir valde nobilis qui donna à l'église de Verdun les domaines d'Arcus et d'Amantia[142], parce qu'il croyait devoir la vie à saint Agericus[143], n'est autre que Gontran-Boson lui-même.

Le roi de Bourgogne promit de nouveau tout son héritage à Childebert, rendit à l'Austrasie quelques-unes des cités qui devaient lui revenir, et qu'il avait néanmoins gardées jusqu'alors[144], et régla (28 novembre), de concert avec le jeune roi, toutes les affaires litigieuses dont il a été parlé précédemment. Il manifestait la joie la plus franche en voyant les deux enfants de Childebert, et il croyait que Dieu lui avait pardonné toutes ses fautes puisqu'il lui accordait une pareille félicité. Avant de quitter le roi d'Austrasie, il négocia et obtint la rentrée en grâce de deux gallo-romains qui avaient été éloignés de ce pays. Le premier était Dynamius, rector de la Provincia Massiliensis, qui s'était en quelque sorte révolté contre Childebert, comme nous l'avons raconté ci-dessus, et avait été obligé de chercher un asile dans le royaume de Bourgogne. Le second était le fameux Lupus, duc de la Campania, que les seigneurs austrasiens avaient contraint de tout quitter pour sauver sa vie, et que Brunehaut n'avait pas rappelé, bien que ce duc eût été persécuté à cause d'elle[145].

Avant de se séparer, les rois avaient décidé que les leudes complices de la dernière conjuration seraient punis avec une extrême rigueur. En conséquence, Childebert et Brunehaut ne furent pas plutôt retournés en Austrasie, qu'une petite armée reçut l'ordre d'attaquer le castrum Wabrense et d'en déloger Ursio et Berthefredus ; et, afin qu'il ne fût possible à personne de se méprendre sur les principes qui allaient diriger le roi dans son gouvernement, le commandement de ces troupes fut donné au gendre de Lupus : Godegisilus, lequel, ayant perdu sa femme, avait épousé en secondes noces Palatina fille du référendaire Gallirnagnus[146], dont le nom indique suffisamment l'origine. Il fut alors revêtu du titre de dux. C'était un général renommé, et il avait commandé les Austrasiens dans la bataille qui avait coûté la vie à Théodebert, fils de Chilpéric[147].

Après avoir pillé et dévasté les domaines d'Ursio, de Berthefredus et de leurs complices, les Austrasiens gravirent la montagne et entourèrent la basilique, dont les conjurés avaient fait une sorte de forteresse. Ils essayèrent en vain de la prendre d'assaut et se décidèrent à l'incendier. Mais ils n'eurent pas le temps d'exécuter ce dessein ; car Ursio, ouvrant brusquement la porte de la basilique, se précipita sur les assaillants et tua Trudulfus, comte du palais, et un grand nombre de soldats. Enfin, il fut lui-même blessé d'un coup de lance à la cuisse, et les Austrasiens, revenant à la charge, le mirent à mort et repoussèrent ses compagnons dans l'église. Godegisilus s'écria alors : « Que le carnage cesse à l'instant ; le principal ennemi de notre prince est mort, et Berthefredus aura la vie sauve l » La résistance cessa, et les soldats de Childebert se précipitèrent dans la basilique et commencèrent à piller les objets précieux que les révoltés y avaient apportés avec eux. Berthefredus, profitant de ce moment de désordre, sauta sur un cheval, prit la fuite, gagna Verdun et alla se réfugier dans l'oratoire qui dépendait de la maison épiscopale. Le général de Childebert lui rendit compte immédiatement de ce qui venait d'arriver, mais sans ajouter, car il l'ignorait encore, que le complice d'Ursio se trouvait dans l'oratoire de saint Agericus. « Si Berthefredus a évité la mort, s'écria le roi, Godegisilus ne l'évitera pas ! » Cette menace fut rapportée au général austrasien, qui, craignant d'encourir la colère de Childebert, occupa précipitamment Verdun et somma l'évêque de lui livrer le fugitif. Le prélat ayant refusé, quelques soldats montèrent sur le toit de l'oratoire et lancèrent des tuiles sur Berthefredus, qui fut assommé, avec trois de ses serviteurs. Grégoire de Tours ajoute que, malgré les excuses et les présents du roi, saint Agericus, parvenu alors à un âge fort avancé, resta inconsolable et de la mort d'un homme qui lui avait demandé un asile, et de la profanation du saint lieu[148].

Beaucoup de leudes austrasiens, qui avaient eu des relations avec Ursio et Berthefredus ou fait des vœux pour le succès de leur entreprise, redoutèrent les vengeances de Brunehaut et se retirèrent dans diverses contrées. Plusieurs ducs, dont la fidélité avait paru suspecte, furent dégradés, et leurs titres donnés à d'autres[149]. Magnovaldus, qui avait remplacé Rauchingus comme duc de Soissons, parce que ses liaisons avec les conjurés n'étaient pas connues, fut attiré à Metz, et un jour que d'une fenêtre du palais il regardait avec attention un combat d'animaux, un homme aposté lui fendit la tête d'un coup de hache et jeta son cadavre sur l'arène[150].

Le principal coupable était encore impuni, et, à force d'adresse et de belles protestations, il avait réussi à écarter le coup qui le menaçait. Ce coupable était Egidius, métropolitain de Reims. Le jour du châtiment arriva enfin, et la rentrée en faveur de Lupus, qu'il regardait comme son ennemi, annonça au prélat le sort qui lui était destiné. Il voulut faire une dernière tentative pour s'y soustraire. Dans ce but, et après avoir reçu une espèce de sauf-conduit, il se rendit à la cour, offrit au roi de magnifiques présents, parvint à en tirer une promesse de pardon et se réconcilia avec Lupus, du moins en apparence[151]. Les choses restèrent en cet état pendant trois années environ ; mais, en 590, Childebert et Brunehaut résolurent de se débarrasser enfin d'Ægidius, contre lequel ils avaient de nouveaux griefs. Toutefois, avant de parler de cette affaire, nous rappellerons divers évènements plus ou moins importants qui s'accomplirent pendant les années 587, 588, 589, et même en 590.

Nous mentionnerons d'abord, seulement pour mémoire, les calamités qui affligèrent plusieurs provinces austrasiennes en 587 : des intempéries, dont les récoltes eurent beaucoup à souffrir ; des inondations, et une maladie contagieuse, laquelle fit de grands ravages à Metz et aux environs. Le printemps de l'année 588 fut extrêmement pluvieux, et cette température humide amena une floraison prématurée des arbres fruitiers et de la vigne ; mais une épaisse couche de neige couvrit ensuite les campagnes, et le froid devint tellement vif, qu'il fit périr les hirondelles et quantité d'autres oiseaux, et qu'il détruisit une partie des récoltes[152].

Ce fut quelques mois après, c'est-à-dire dans l'automne de l'année 588, que Grégoire de Tours, qui était sujet du roi d'Austrasie, alla trouver ce prince dans la ville de Metz. Le roi avait une haute idée de la droiture et de la capacité du prélat, et il le chargea de se rendre auprès de Gontran, pour terminer certaines affaires au sujet desquelles les deux rois avaient, comme nous l'avons dit, pris des arrangements dans l'entrevue d'Andelaus. Grégoire de Tours était accompagné d'un autre ambassadeur, nommé Félix, qui devait être ce gallo-romain que le roi de Bourgogne avait lui-même précédemment employé dans une négociation avec Childebert[153]. Les deux envoyés s'acquittèrent-avec succès de la mission qui leur avait été confiée, et, le 28 novembre 588, ils conclurent avec Gontran un traité, que l'historien des Francs a inséré intégralement dans son ouvrage, et dont nous donnerons seulement un léger aperçu. Childebert, certain d'hériter plus ou moins prochainement du royaume de Bourgogne, avait recommandé aux négociateurs de se montrer fort accommodants. En conséquence, ils consentirent, au nom de leur maitre, à ce que Gontran conservât le tiers de Paris qui avait appartenu à Sigisbert II, le castrum Dunum ou Dunense (Châteaudun), le castrum Vindocinum (Vendôme), ainsi que les portions des pagi de Chartres et d'Etampes (pagus Stampensis) dont ce dernier prince avait été en possession. Moyennant cette concession, le roi de Bourgogne renouvela l'abandon par lui fait précédemment des cités que Sigisbert avait reçues pour sa part dans la succession de Charibert, remit à Childebert, ou plutôt à Brunehaut, la civitas de Cahors dont il dépouillait le jeune Clotaire, et promit de protéger Brunehaut, Childebert, sa femme, ses deux fils et sa sœur Chlodoswinda, tant qu'elle ne serait pas mariée[154].

Il était alors question de donner un époux à la princesse, et les prétendants ne manquaient pas. Cette même année 588, Chlodoswinda avait été recherchée par Autharis, roi des Lombards, lequel espérait que, devenu beau-frère du puissant roi d'Austrasie, il n'aurait plus â redouter les armes des Francs. Childebert avait d'abord paru accueillir avec faveur la proposition d'Autharis[155] ; mais il finit par la repousser, parce que le roi des Lombards faisait profession de l'arianisme, et qu'il craignait lui-même de mécontenter l'empereur, en s'alliant à un prince que l'on regardait, avec raison, comme l'ennemi le plus dangereux des Romains. Ce premier prétendant se trouvait à peine écarté, que la main de la princesse austrasienne fut demandée par Reccaredus, roi des Visigoths. Le triste sort d'Ingonde, sœur de Chlodoswinda, qui avait épousé Herménégild frère de ce prince, était bien propre à faire repousser une pareille requête. Mais Reccaredus était un prince sage et bien différent de son père Leuvigild. Il lui eut à peine succédé, qu'il travailla avec succès à faire entrer sa nation dans le sein de l'Eglise, et dès 587 les Wisigoths avaient abandonné l'arianisme[156]. La même année, il avait demandé la paix à Gontran et à Childebert, et bientôt après il témoigna le désir de s'allier à la famille mérovingienne[157]. Childebert lui fit d'abord une réponse évasive ; mais les avantages qu'un semblable établissement présentait à sa sœur l'engagèrent à ne pas rebuter Reccaredus, et lorsqu'il envoya Grégoire de Tours et Félix négocier avec Gontran l'arrangement dont il vient d'être parlé, il les chargea de consulter ce prince sur une affaire aussi délicate. Le roi de Bourgogne leur répondit qu'il n'était pas prudent d'établir Chlodoswinda dans une famille où sa sœur n'avait rencontré que des outrages et des persécutions ; puis, il ajouta qu'il laissait Brunehaut et Childebert prendre la décision qui leur paraîtrait la plus convenable. Childebert promit sa sœur à Reccaredus, dans les derniers jours de l'année 588[158] ; mais Grégoire de Tours ne nous apprend pas si le mariage eut lieu réellement. Plusieurs historiens en ont conclu que le roi des Wisigoths n'a jamais épousé la princesse austrasienne[159], et ils font observer (ce qui est vrai) qu'il avait une autre femme dès la fin de l'année 589, ou au plus tard en 590[160]. Nous pensons toutefois que le mariage fut célébré, et nous nous appuyons 1° sur un passage de Grégoire de Tours, où on lit que Brunehaut envoya des présents magnifiques au roi des Wisigoths eu 589[161] ; ce qui serait incompréhensible si Reccaredus, rebuté par les tergiversations de Childebert, s'était décidé à retirer sa demande ; 2' sur une pièce de vers longtemps inédite et adressée par Fortunat à la reine Brunehaut, quelques mois après la célébration de cette union[162].

Regia progenies, prœcelsi et mater honoris,

Undique regnantum cincta decore pio ;

Galba cujus habet genus et Hispania fœtus,

Masculus bine moderans, iode puella regens ;

Auspicium felix sit prosperioribus annis ;

Hic tegat Allobrogas, dirigat illa Getas.

Ces deux textes, le dernier surtout, ne permettent pas, à notre avis, de nier le mariage de Reccaredus et de Chlodoswinda ; mais il paraît que la princesse vécut bien peu de temps, puisque le roi des Wisigoths était remarié en 590. On peut, du reste, admettre sans aucune invraisemblance que l'union de Reccaredus et de la princesse austrasienne fut célébrée vers le mois de février 589, et que Chlodoswinda, dont l'histoire ne prononce plus le nom, mourut, en couches probablement, vers la fin de la même année.

La crainte que Childebert éprouvait de mécontenter l'empereur, crainte qui lui fit préférer le souverain des Wisigoths à celui des Lombards, provenait de son vif désir d'obtenir enfin que le prince Athanagild, fils de la malheureuse Ingonde, fût, rendu à sa famille. Maurice faisait de la remise de cet enfant le prix et la condition d'une nouvelle expédition des Francs en Italie. Il y avait eu plusieurs messages échangés à ce sujet[163], et enfin Childebert fit partir en 588 une ambassade, composée de Jocundus, évêque dont le siège n'est pas connu, et d'un chambellan (cubicularius) nommé Cothro[164]. Les deux envoyés étaient porteurs de lettres écrites par le roi d'Austrasie et par sa mère à l'empereur, à l'impératrice Anastasie, à Paul père de Maurice, à Jean-le-Jeûneur patriarche de Constantinople, à l'apocrisiaire Honoratus, à Domitianus évêque de Mélitine, parent et ministre de Maurice, à Théodore maitre des offices, au questeur Johannes, au curator Megantes, au patrice Venantius, et à Italica femme ou veuve d'un patrice dont la suscription de la lettre n'indique pas le nom[165]. La précaution que prirent Childebert et Brunehaut d'adresser des lettres flatteuses à tant de personnes, qu'ils supposaient, à tort ou à raison, capables de contribuer au succès de la négociation, prouve quelle importance ils y attachaient. Il s'agissait, en effet, d'obtenir de Maurice la confirmation des anciens traités et la remise du jeune Athanagild, sans prendre aucun engagement formel relativement à une expédition en Italie. Les ambassadeurs austrasiens étaient aussi porteurs de lettres du roi et de sa mère pour Athanagild[166], que l'on croyait arrivé à Constantinople. L'histoire garde le silence le plus profond sur la manière dont l'empereur reçut les propositions de Childebert ; mais nous savons, par des lettres de ce prince et de Brunehaut, par une lettre de l'exarque Romanus et par une épître de Maurice lui-même, que celui-ci envoya au roi d'Austrasie un ambassadeur nommé Andreas ou André, sans doute pour mettre la dernière main à la négociation entamée par Cothro et par Jocundus[167]. André partit de Constantinople dans les premiers jours du mois de septembre 588[168] et dut arriver en Austrasie au plus tard vers le 1er novembre. Il parait que le traité fut presqu'immédiatement conclu ; car avant la fin de l'année Childebert dépêcha lui-même à Maurice trois nouveaux ambassadeurs. Les deux premiers étaient les gallo-romains Bodegisilus, fils de Mummolenus de Soissons, et Evantius, fils du rector Dynatnius dont nous avons déjà parlé ; le troisième était un ripuaire appelé Grippo, qui remplissait à la cour les fonctions de spatharius ou porte-glaive[169]. On les avait chargés de plusieurs lettres adressées par le roi et sa mère à Maurice, à l'impératrice et au patriarche Jean-le-Jeûneur[170], et ils étaient autorisés à annoncer qu'au printemps l'armée austrasienne descendrait en Italie et combinerait ses mouvements avec ceux de l'exarque, de manière à expulser les Lombards. Ils devaient réclamer, en retour, la remise d'Athanagild et la confirmation des traités qui assuraient aux Francs la possession de la Gaule.

Childebert fut fidèle à sa promesse, et, dès que les passages des Alpes furent libres, ses troupes pénétrèrent en Italie ; mais Autharis se tenait sur ses gardes. Il y eut, dans un lieu que l'histoire ne désigne pas, une grande bataille entre les Lombards et les Francs, et ceux-ci éprouvèrent une défaite sanglante[171].

Les débris de l'armée austrasienne venaient à peine de repasser les Alpes, lorsque le roi reçut des nouvelles non moins fâcheuses de l'ambassade qu'il dépêchait à Maurice. Les envoyés, ne trouvant pas sans doute la voie de terre assez sûre, avaient pris le parti de s'embarquer. Ils arrivèrent à Carthage et y restèrent plusieurs jours, probablement à cause des vents contraires. Pendant ce temps, un des serviteurs d'Evantius déroba quelque chose à un marchand et cacha le fruit de son larcin dans le logement des envoyés, sans en rien dire à ses compagnons. Le marchand ne cessait toutefois de réclamer son bien, et le voleur, las d'entendre les plaintes de cet homme, le tua et se réfugia dans sa demeure. Une émeute terrible fut la conséquence de ce meurtre ; la populace, armée de tout ce qui lui tomba sous la main, massacra Bodegisilus, Evantius, ainsi que la plupart de leurs domestiques, et Grippo eut besoin de tout son sang-froid et de tout son courage pour éviter le même sort. L'exarque d'Afrique, extrêmement embarrassé de ce qui venait de se passer, tâcha d'apaiser Grippo, et ce dernier prit le chemin de Constantinople, où il remplit sa mission et demanda vengeance de l'assassinat commis sur la personne de ses deux compagnons. Maurice ne négligea rien pour achever de calmer le ressentiment de l'ambassadeur austrasien ; il lui promit de punir sévèrement les meurtriers de Bodegisilus et d'Evantius, et accorda tout ce que Childebert demandait, à l'exception néanmoins d'Athanagild, qu'il jugea à propos de garder jusqu'à ce que le roi eût lui-même accompli ce à quoi il s'était engagé. Pendant que Grippe reprenait le chemin de l'Austrasie, l'empereur faisait arrêter et livrait à Childebert douze habitants de Carthage, que l'on accusait d'être les auteurs principaux de l'émeute qui avait coûté la vie aux deux ambassadeurs. H laissait au roi le choix de les faire mettre à mort ou de recevoir, comme prix de la vie de chacun d'eux, une somme de trois cents solidi aurei. Le prince se trouva en proie à une grande anxiété, car rien ne démontrait que ces malheureux fussent plus coupables que d'autres ; Grippo, qui arriva sur les entrefaites, assurait que la troupe furieuse dont sa demeure avait été environnée se composait de deux ou trois mille personnes, et Childebert finit par relâcher les douze prisonniers, dans la crainte de faire tomber la peine sur des innocents[172].

Grippo lui rendit compte de ses négociations et du désir que l'empereur éprouvait de voir les Austrasiens, dont la défaite était déjà connue à Constantinople, entreprendre une quatrième expédition en Italie. D'un autre côté, le pape. Pélage II, qu'effrayaient les progrès continuels des Lombards, avait, dès le 5 octobre 588, écrit à saint Aunacharius, évêque d'Auxerre, dont il connaissait le zèle et les lumières, de ne rien négliger pour déterminer Gontran et Childebert à seconder l'armée romaine[173], et on ne peut douter que le prélat n'ait mis tout en-œuvre pour remplir les vues du souverain-pontife. Malheureusement, le gouvernement du roi d'Austrasie éprouvait alors de grands embarras. Avant même le retour de Grippo, Childebert avait fait sonder Gontran pour savoir s'il était disposé à l'aider dans cette entreprise. Il lui laissait entendre que l'on ne se bornerait pas à secourir les Romains, et que, si l'on était victorieux, on profiterait de l'occasion pour reprendre et garder les villes d'Italie qui avaient autrefois appartenu aux Francs. Mais Gontran ne voulut pas se rendre aux représentations de son neveu ; il dit qu'une maladie contagieuse d'une nature fort grave régnait au-delà des Alpes, et qu'il n'enverrait pas ses soldats à une mort certaine[174]. Childebert ne savait à quel parti s'arrêter, lorsqu'il apprit que le roi des Lombards, désirant l'empêcher d'expédier de nouvelles troupes en Italie, venait de pousser à la révolte Garibaldus, duc des Bajuvarii ou Bavarois. Il se flattait de fixer ainsi le théâtre de la guerre dans la vallée du Danube, et d'éviter les périls que lui faisaient courir les invasions périodiques des Austrasiens. Mais ses calculs furent déjoués. Childebert se jeta sur la Vindélicie et le Norique avec tant de promptitude, que Garibaldus n'eut le temps ni d'assembler ses soldats, ni de recevoir les secours d'Autharis. Les Austrasiens pensèrent même s'emparer de la princesse Theodelindis, que le roi des Lombards allait épouser. Elle fut obligée de traverser les Alpes en toute hâte, sous la conduite de son frère Gondoaldus, et de se réfugier en Italie, où son mariage fut célébré[175].

La révolte de Garibaldus, que plusieurs historiens placent sous l'année 589, doit être rapportée aux premiers mois de 590, et on ne peut douter que ce ne soit elle qui ait décidé Childebert à entreprendre une quatrième campagne contre les Lombards. Il ordonna des préparatifs extraordinaires, et pendant que les divers corps de troupes qui devaient figurer dans l'expédition se rassemblaient et s'acheminaient vers les Alpes, il faisait partir pour Constantinople une nouvelle ambassade. Les envoyés étaient au nombre de trois : Grippe, revenu récemment de sa première mission ; Ennodius ; qui est qualifié de primas, et qui était, en réalité, décoré du titre de dux[176], et le chambellan Radanes. On leur avait adjoint un notarius ou sténographe, nommé Eusebius, lequel devait remplir les fonctions de secrétaire[177]. Les ambassadeurs prirent, cette fois, la voie de terre, qu'ils regardèrent comme la plus sûre. Ils étaient porteurs de lettres adressées à l'empereur, â Théodose son fils aîné, à Laurentius, patriarche d'Aquilée[178], dont ils devaient traverser le diocèse, et à d'autres personnages importants, notamment à un lombard, Grasulfus, duc de Forum Julii[179]. Cet individu, dont l'autorité était grande dans sa nation, était neveu du célèbre Alboin, et le dépit qu'il éprouvait de n'avoir pas été jugé digne de succéder à son oncle parait l'avoir poussé à une défection, sur laquelle l'historien n'a conservé que peu de détails[180].

Les envoyés de Childebert, avant de continuer leur route vers Constantinople à travers l'Illyrie, la Mœsie et la Thrace, invitèrent le patriarche d'Aquilée à prévenir l'exarque Smaragdus que l'armée austrasienne était peu éloignée des Alpes et allait bientôt descendre en Italie[181]. Au moment où cette nouvelle parvenait à Ravenne, l'exarque Smaragdus était rappelé à Constantinople, et son successeur, Romanus, arrivait, avec des renfort& considérables. L'avis transmis par le patriarche fut confirmé par André, le diplomate que Maurice avait envoyé à Childebert en 588, et qui revint seulement alors d'Austrasie. Comptant rencontrer les Francs au nord du Pô, Romanus prit immédiatement l'offensive avec vigueur[182] et réduisit les villes de Modène, de Mantoue et d'Altinum[183]. Les Lombards, obligés de diviser leurs forces et de laisser une armée sur le versant méridional des Alpes pour observer les Austrasiens, ne pouvaient opposer nulle part une résistance efficace. L'exarque se croyait déjà à la veille de détruire leur royaume ; mais, lorsqu'il s'avança vers les gorges des montagnes, il n'eut aucune nouvelle de l'armée Franque, et il fut contraint de s'arrêter pour l'attendre[184].

Voici quelles étaient les causes d'un retard si préjudiciable à l'Empire. Instruit des immenses préparatifs que l'on faisait simultanément dans la Gaule et à Constantinople pour l'accabler lui et son peuple, Autharis avait soumis des propositions avantageuses à Childebert. Celui-ci ne jugea pas à propos de les accepter ; mais ces négociations entraînèrent des allées et venues et des pourparlers qui consumèrent, en partie, le temps le plus convenable pour les opérations militaires. De plus, le roi, au lieu de donner le commandement de l'armée à un seul général, lequel aurait tenu à mettre sa responsabilité à l'abri, confia ce commandement à vingt ducs, dont les uns étaient toutefois sous les ordres des autres, arrangement propre à engendrer mille jalousies et mille désobéissances. Un corps d'armée assez considérable, qui était parti de la Campania, et que conduisaient Winthrio, duc de cette province, et un autre duc appelé Audoualdus, traversa la cité de Metz et agit dans la capitale de l'Austrasie presque comme dans une ville prise d'assaut : traitement qui dut rappeler aux habitants de Metz celui que leurs ancêtres avaient éprouvé de la part des soldats de Vitellius, cinq cent vingt-et-un ans auparavant[185].

Arrivés au pied des Alpes, les Austrasiens se divisèrent en deux corps. Le premier, commandé par Audoualdus et six autres ducs, pénétra en Italie par la vallée de l'Adda et s'empara sans coup férir de l'importante cité de Milan ; mais il éprouva deux échecs, quelques jours après : un duc, nommé Olo, ayant attaqué témérairement une troupe de Lombards qui s'était retirée dans le castrum de Bilitio[186], fut blessé mortellement ; et beaucoup de soldats, s'étant répandus sans précaution dans les campagnes pour les livrer au pillage, furent surpris par les ennemis, lesquels en firent un grand carnage. Ces échecs furent un peu réparés par un avantage que les Francs remportèrent près de la ville de Coresium, mais qui n'eut rien de décisif. Sur ces entrefaites, des envoyés de l'exarque se présentèrent dans le camp d'Audoualdus et lui annoncèrent qu'il serait joint, sous trois jours, par un renfort de troupes impériales, dont il attendit vainement l'arrivée[187].

Pendant ce temps, l'autre corps entrait en Italie par la route qui menait de la Rhétie à Vérone, en passant par Tridentinum (Trente). Il était conduit par douze ducs, qui paraissent avoir obéi à l'un d'entr'eux que Paul Diacre nomme Cedinus ; que les différents manuscrits de Grégoire de Tours appellent Cedinus, Cedinius, Chedinius, Chedinus, et qui est désigné sous le nom de Chenus dans la lettre de l'exarque, orthographe que nous sommes disposé à préférer[188]. Ce corps d'armée était composé d'au moins vingt mille hommes et pouvait par conséquent causer aux Lombards les plus grands embarras ; mais Autharis comprit qu'il ne pouvait tenir tête à trois armées différentes et distribua tous ses soldats dans les villes fortifiées et dans les châteaux, abandonnant ainsi la campagne aux Francs et aux Romains. Il était impossible, au reste, de s'y procurer des ressources considérables. Les Austrasiens avaient marché avec tant de lenteur que, à leur arrivée, les récoltes étaient déjà entièrement rentrées, et ils se trouvèrent immédiatement menacés de la disette ; tandis que les Lombards vivaient dans l'abondance, à l'abri de leurs remparts. La misère relâcha rapidement les liens de la discipline. Il y avait, d'ailleurs, dans l'année austrasienne une multitude de bajuvarii, d'alamanni et de thuringiens, encore à moitié barbares et ne se faisant nul scrupule de mettre la main sur le bien d'autrui. On peut deviner aisément quels ravages de pareils soldats durent commettre, et l'exarque Romanus dit, en effet, dans la lettre déjà citée et qui nous offre la meilleure relation de cette courte campagne, que beaucoup d'austrasiens traitèrent en pays conquis les cantons qu'ils avaient traversés, pillant les maisons, les livrant ensuite aux flammes et emmenant comme captifs les italiens qui les avaient attendus comme des libérateurs.

La dysenterie ne tarda pas à se déclarer dans une armée aussi mal pourvue et enleva une foule de soldats. Chenus ne restait pas toutefois dans l'inaction, et il s'empara de plusieurs châteaux de peu d'importance (castella), qui furent presque tous livrés au pillage. Il reçut alors du roi des Lombards quelques propositions de paix, accompagnées d'offres capables de séduire Childebert, et l'exarque accuse formellement Chenus d'avoir entamé sur-le-champ des négociations qui devaient rendre infructueux tous les efforts de l'armée impériale.

Les troupes d'Austrasie occupaient le territoire de Vérone, et Romanos, sachant à quelle pénurie elles étaient réduites, leur envoya un convoi de vivres et vint lui-même s'aboucher avec les ducs Francs, afin de combiner ses opérations avec les leurs. Il paraît que rien ne fut arrêté dans cette entrevue ; mais, quelques jours après, les ducs Leufredus, Olfigandus et Raudingus se rendirent dans le camp romain, et l'exarque, après les avoir comblés de présents, leur annonça qu'Autharis s'était enfermé dans la ville de Ticinum (Pavie), que les Lombards regardaient comme leur capitale, et déclara que le moyen le plus prompt et le plus sûr de terminer la guerre était d'en former le siège par terre avec les deux armées, tandis qu'une flottille, composée de dromones ou bateaux légers, que les Romains entretenaient sur le Pô, investirait la place du côté où les eaux du Tessin baignaient le pied de ses murailles. Il ajoutait que la prise d'Autharis suffirait probablement pour désorganiser complètement le royaume/des Lombards, et qu'il serait ensuite assez facile de rejeter ces barbares du côté du Danube. Chenus et les autres ducs austrasiens accueillirent froidement la proposition de l'exarque, et refusèrent mime ensuite de se diriger vers Pavie. Romanus mit en œuvre, mais inutilement, toutes les ressources de sa diplomatie pour les engager à céder : il montra dans les discussions une condescendance extrême ; il offrit même de soumettre le point de la difficulté à la décision du roi d'Austrasie. Chenus et ses collègues ne voulurent rien écouter, et, après avoir conclu avec Autharis une trêve de dix mois, ils retournèrent sur leurs pas, non sans emmener avec eux un immense butin et un grand nombre de captifs. Mais cette retraite honteuse ne mit pas les Francs à l'abri de la maladie et de la faim, qui en enlevèrent beaucoup, et Grégoire de Tours assure même que leur misère était telle, que plusieurs vendaient leurs armes et jusqu'à leurs vêtements pour se procurer du pain[189].

L'exarque fut mortifié d'un départ qui renversait tous ses projets, et, soupçonnant que les ducs austrasiens avaient agi contrairement aux ordres de leur souverain, il écrivit à Childebert, se plaignant amèrement d'une conduite en apparence incompréhensible et suppliant le roi d'envoyer, au printemps suivant, une nouvelle armée en Italie, avec des instructions assez précises pour que ses généraux n'osassent plus les enfreindre. Il invitait Childebert à rendre immédiatement la liberté aux Italiens que ses soldats avaient emmenés avec eux, le menaçant, en cas de refus, de toute la colère de l'empereur. Enfin, il ajoutait, pour achever de convaincre le roi de la faute commise par les chefs de son armée, que l'arrivée de cette même armée avait suffi pour répandre la terreur chez les Lombards ; que les ducs de Parme, de Plaisance et de Regium (Reggio) avaient fait leur soumission à l'Empire, en donnant leurs enfants comme otages, et que beaucoup de particuliers avaient suivi l'exemple de ces trois dignitaires[190]. Romanus écrivit une seconde fois à Childebert, peu de semaines après, pour le conjurer de nouveau d'accomplir les promesses qu'il avait faites à Maurice, et pour lui annoncer que, malgré la retraite des Austrasiens, il n'avait pas craint d'entreprendre la conquête de l'Istrie, et que Grasulfus, duc de Forum Julii, qui, nous le croyons du moins, avait été gagné secrètement par l'empereur ou par Childebert, s'était empressé de dépêcher son -fils Gisulfus vers l'exarque, afin de lui déclarer qu'il serait à l'avenir un des plus fidèles sujets de l'Empire[191].

L'arrivée des deux lettres de Romanus excita de violents débats dans le conseil du roi d'Austrasie. Les uns objectaient la nécessité d'exécuter la convention conclue avec l'empereur ; les autres rappelaient que Childebert avait déjà envoyé quatre armées en Italie, et qu'il avait par conséquent dégagé la parole donnée à Maurice. Autharis n'avait rien négligé, de son côté, pour contre-balancer les sollicitations de l'exarque, et, sachant que le roi de Bourgogne avait désapprouvé la conduite de son neveu, il lui avait envoyé des ambassadeurs chargés de conclure une paix définitive[192]. Gontran les accueillit très-bien et les fit conduire en Austrasie, où ils entamèrent aussi une négociation. Ils représentèrent à Childebert que son intérêt lui commandait de ne pas détruire le royaume des Lombards, qui lui servait de barrière du côté de l'Empire ; que les Romains n'avaient pas renoncé au dessein d'expulser les nations fédérées ; que, dans ce but, ils entretenaient soigneusement les divisions qui existaient en-Welles, et que la sécurité de ces dernières leur imposait l'obligation de rester unies. Malgré la force de ces raisons, le roi d'Austrasie hésitait encore, lorsqu'il apprit la mort d'Athanagild[193]. Cet évènement, qui le rendait plus indépendant de l'empereur, lui fit prêter une attention favorable aux propositions des envoyés lombards, et ceux-ci, pour achever de le décider, promirent, au nom de leur maitre, de payer annuellement à Childebert ou à ses successeurs un tribut de douze mille sous d'or. Un traité fut conclu sur ces bases, dans les premiers mois de l'année 591 ; mais ce ne fut pas Autharis qui stipula pour les Lombards. Il était mort avant la fin de 590, et ses sujets avaient laissé à sa veuve Theodelindis le pouvoir de décerner la couronne au nouvel époux qu'elle choisirait. Elle accorda sa main à Agilulfus duc de Turin, et c'est avec lui que traita Childebert[194].

Les deux rois ne négligèrent rien, du reste, pour apaiser le courroux présumé de l'empereur. Agilulfus témoigna, en toute circonstance, le plus vif désir de rester en paix avec l'Empire, en obtenant les mêmes droits que les Barbares fédérés établis dans les Gaules et en Espagne ; et Theodelindis, qui gouverna comme régente pendant la minorité de son fils Adaloaldus, n'abandonna pas une aussi sage politique. De son côté, le roi d'Austrasie racheta et renvoya en Italie les captifs que ses soldats avaient ramenés, et dont l'exarque avait pressamment réclamé la délivrance.

Le peu de condescendance que Childebert avait montré pour les conseils de Gontran, pendant le commencement des négociations, ne tenait pas uniquement à la crainte de blesser l'empereur ; il faut l'attribuer aussi à quelques brouilleries survenues entre les rois d'Austrasie et de Bourgogne. Ce dernier regardait les enfants de son neveu comme les siens propres, et il éprouva une appréhension fort vive quand rainé, Théodebert, faillit mourir des suites d'un abcès à la gorge ; néanmoins il montra, peu de temps après, beaucoup de ressentiment de ce que le roi d'Austrasie, cédant à la prière des habitants de Soissons et de. Meaux, leur avait envoyé cet enfant comme vice-roi. Gontran crut démêler dans un pareil arrangement le projet de le dépouiller lui-même des cités qu'il possédait dans le centre de la Gaule, et notamment de la ville de Paris, à laquelle il tenait beaucoup. Il proférait fréquemment des invectives contre Brunehaut, qu'il regardait toujours comme son ennemie, et il prétendait même qu'elle avait attiré près d'elle un fils de Gondovald, et qu'elle prenait les mesures nécessaires pour le mettre en état d'usurper le royaume de Bourgogne. Ce ne fut pas sans peine que Childebert et sa mère parvinrent à dissiper de pareilles préventions[195].

Les deux rois n'étaient pas encore réconciliés, lorsque l'on découvrit une conspiration tramée contre Childebert. Il résidait alors dans un palais de la civitas d'Argentoratum ou Strasbourg[196], que Schœpflin croit être le palatium de Kœnigshofen[197] : opinion que nous ne pouvons partager ; car les expressions de Grégoire de Tours — infra terrninum urbis quam Strateburgum vocant — ne signifient pas nécessairement que le roi demeurait dans la banlieue de Strasbourg, mais seulement dans la civitas dont cette ville était le chef-lieu. Ces raisons nous engagent à reconnaître, avec Grandidier[198], dans l'habitation royale dont parle l'historien des Francs la villa regia de Marilegium ou Maurolegia (aujourd'hui Marlenheim), qui est nommée par le même écrivain[199] et par Frédégaire[200].

Quoiqu'il en soit, la reine Faileuba, qui venait d'accoucher d'un troisième enfant, lequel mourut presqu'aussitôt après sa naissance, connut, on ne sait par quelle voie, la conspiration dont il s'agit. Elle s'empressa d'en prévenir le roi, et voici ce qu'il apprit. Une matrone gallo-romaine, appelée Septimina, nourrice ou, pour mieux dire, gouvernante des enfants de Childebert, avait formé cette trame, que l'on peut à juste titre qualifier de conspiration de palais, de concert avec un ripuaire nommé Droctulfus, qui occupait une position subalterne dans la maison des jeunes princes. Septimina et son complice voulaient — on ne devine pas trop par quel moyen — engager le roi à congédier sa mère et à répudier sa femme, et, en cas de refus, empoisonner Childebert, proclamer rois ses deux enfants et gouverner en leur nom. Ce projet audacieux était réellement inexécutable, et Childebert n'eut pas de peine à le déjouer. Les deux coupables furent immédiatement arrêtés et mis à la torture. Septimina avoua, dans les tourments, que, cédant à sa passion pour Droctulfus, elle avait fait périr son mari Jovius, et ses déclarations compromirent Sunnegisilus, comes stabuli ou comte des écuries royales, et le référendaire Gallomagnus, dont la fille avait épousé le duc Godegisilus, un des hommes de confiance de Brunehaut. La culpabilité de Sunnegisilus et de Gallomagnus est fort douteuse ; néanmoins, ces deux fonctionnaires jugèrent à propos de se réfugier dans une église. Le roi lui-même alla les trouver et les engagea à comparaître volontairement en justice (ad judicium), leur promettant la vie sauve lors même qu'ils seraient reconnus coupables. Ils quittèrent alors leur asile et répondirent aux questions qui leur furent adressées : que Septimina et Droctulfus leur avaient exposé tout le plan de la conjuration, et qu'ils en avaient eu horreur. Childebert leur reprocha d'avoir gardé le silence, mais respecta la sauvegarde qu'il leur avait remise. Il se contenta de les exiler, après les avoir dépouillés de tous les biens domaniaux qu'il leur avait donnés, et il consentit même, sur la demande de Gontran, à les laisser revenir en Austrasie ; toutefois, il ne leur rendit jamais les domaines dont il les avait privés. Septimina fut enfermée dans le gynécée de Marilegium et condamnée à tourner la meule d'un moulin-à-bras. Quant à Droctulfus, on lui coupa les cheveux et les oreilles, et on le réduisit à la condition de simple vigneron du fisc. Il prit la-fuite, fut poursuivi et repris, à la diligence de l'actor, espèce de procureur-général attaché à la personne du roi, et, après avoir été fustigé, il fut ramené aux occupations qu'il avait tenté de fuir[201].

Ce danger était à peine éloigné, que Childebert se trouva exposé à un autre péril. Il entrait, un jour, dans l'oratoire du palais de Marilegium, lorsque ses gardes aperçurent un homme qui leur était inconnu, et sur les projets duquel ils eurent immédiatement quelques soupçons. On le saisit, on l'interrogea. Il finit par avouer qu'il avait été envoyé par Frédégonde, avec plusieurs sicaires, pour tuer le roi d'Austrasie, et il ajouta que d'autres assassins étaient entrés dans la ville de Soissons pour mettre à mort le prince Théodebert, dès qu'ils trouveraient une occasion favorable. Sur les indications qu'il fournit, on arrêta, dans divers lieux, tous ou presque tous ces scélérats. On en jeta quelques-uns dans d'affreux cachots ; on en relâcha plusieurs, après leur avoir coupé les mains, le nez ou les oreilles ; d'autres se percèrent eux-mêmes de leurs poignards ; d'autres enfin périrent au milieu des supplices[202].

On arrêta alors l'ex-comes stabuli Sunnegisilus, que ces misérables avaient, sans doute, compromis dans leurs interrogatoires. On lui fit subir d'affreuses tortures, et il déclara qu'il avait été initié aux projets de Rauchingus, d'Ursio et de leurs complices, et qu'Ægidius, métropolitain de Reims, n'y était pas étranger, comme on le soupçonnait déjà. Le roi résolut alors de ne pas différer plus longtemps sa vengeance. Le prélat fut conduit à Metz, et les évêques austrasiens reçurent l'ordre de se rendre à Verdun, au commencement d'octobre 590, pour procéder à son jugement. Les évêques, avant d'obéir, représentèrent à Childebert qu'il était contraire aux usages d'arrêter et d'emprisonner un homme sans l'avoir entendu, et le roi permit à l'accusé de retourner à Reims et fixa au 16 novembre l'ouverture du concile. Il eut lieu à cette date, quoique tes rivières eussent débordé, à la suite de pluies torrentielles, et que les routes fussent presqu'impraticables. Cc fut à Metz, et non à Verdun, que les évêques s'assemblèrent, et dès qu'ils eurent pris séance, Childebert déclara qu'il accusait Ægidius de trahison entre lui et envers l'état, et qu'il confiait au duc Ennodius le soin de soutenir cette double prévention. Ce personnage interrogea le prélat au sujet des relations qu'il avait toujours entretenues avec Chilpéric, constant ennemi des rois Sigisbert II et Childebert, et allégua, à l'appui de ses reproches, qu'Ægidius avait reçu plusieurs domaines appartenant au fisc, et situés dans les civitates que le roi de Neustrie avait enlevées à l'Austrasie. Le métropolitain avoua qu'il avait eu des relations avec Chilpéric, mais sans manquer à la fidélité qu'il devait à ses souverains, et quant aux donations qui, d'après l'accusation, provenaient de Chilpéric, il produisit des diplômes portant qu'elles avaient été faites ou du moins confirmées par Childebert. Ennodius, étonné de cette réponse, appela un ripuaire, nommé Otto, qui avait alors rempli les fonctions de référendaire, et dont les diplômes offraient la signature. Otto soutint qu'il n'avait jamais écrit ni signé ces pièces, et qu'elles étaient nécessairement fausses. Ægidius resta confondu. Ennodius, passant à un autre chef d'accusation, produisit plusieurs lettres échangées entre le prélat et Chilpéric, et dans l'une desquelles le premier disait que, « si l'on veut détruire une plante, il faut absolument en arracher la racine » : phrase qui paraissait concerner la branche des mérovingiens régnant en Austrasie. Le métropolitain prétendit que toute cette correspondance était fabriquée ; mais il reçut un démenti formel d'un de ses serviteurs, qui représenta un registre dans lequel les lettres incriminées se trouvaient textuellement transcrites en notes tironiennes. Ennodius accusa ensuite le prélat d'avoir, à l'instigation du roi de Neustrie, introduit dans le texte d'un traité, qu'il avait été chargé de négocier, une clause par laquelle Childebert et Chilpéric s'entendaient pour dépouiller Gontran, et d'avoir ainsi amené entre les princes mérovingiens une rupture, qui avait fait couler beaucoup de sang et causé la dévastation de plusieurs parties de la Gaule. Ægidius fut très-embarrassé, car on mit sous ses yeux l'original même du traité, que l'on avait trouvé dans les archives de Chilpéric, lorsque tout ce que le roi de Neustrie avait laissé dans le palais de Chelles fut livré aux Austrasiens. Il essaya toutefois de se défendre ; mais Ennodius fit comparaître Epiphanius, abbé du monastère de Saint-Remi de Reims et confident du métropolitain, et ce religieux avoua qu'Ægidius avait reçu deux mille solidi, ainsi que d'autres valeurs, pour prix de sa trahison, et donna sur cette affaire des renseignements tellement précis que le malheureux prélat finit par reconnaître la vérité de l'accusation. Les évêques lui accordèrent alors un délai de trois jours pour qu'il pût présenter sa défense, s'il le jugeait à propos. A l'expiration du délai, Ægidius avoua toutes ses trahisons, et les évêques, qui avaient obtenu pour lui grâce de la vie, le déposèrent, ainsi que l'abbé du monastère de Saint-Reini. Ægidius fut immédiatement relégué dans la ville d'Argentoratum, où il termina obscurément ses jours ; et les prélats, avant de se séparer, élurent métropolitain de Reims Romulfus, fils du duc Lupus, que le condamné avait toujours poursuivi de sa haine[203]. Romulfus avait d'abord, comme son frère Johannes, qui fut revêtu du titre de duc, recherché les honneurs auxquels l'appelait sa naissance, et il était devenu comes palatii[204] ; mais il avait bientôt renoncé à toute idée d'ambition, et il avait reçu, depuis quelque temps déjà, les ordres sacrés, lorsqu'il fut appelé à remplacer Ægidius. Son premier soin, aussitôt après son installation, fut de procéder, avec les commissaires royaux, au partage des trésors de son prédécesseur. Les propriétés personnelles de ce dernier furent confisquées ; mais Romulfus obtint la remise de ce qui appartenait à l'église de Reims[205].

Délivré de toutes les affaires que nous venons de rappeler succinctement, Childebert goûta quelques instants de tranquillité. C'est toutefois à l'année 591, peut-être même aux derniers mois de 590, qu'il faut rapporter une tentative faite par lui pour se venger enfin de Frédégonde, sa mortelle ennemie. Cette femme cruelle fit mettre à mort pendant un festin trois saliens appartenant à des familles puissantes. Les parents de ces malheureux prirent aussitôt les armes, investirent le palais dans lequel le crime avait été commis et invitèrent Childebert à envoyer promptement des soldats pour les aider à s'emparer de Frédégonde, qu'ils promettaient de lui livrer. Winthrio, duc de Campania ou de Champagne, eut ordre de leur prêter assistance ; mais il ne marcha pas avec assez de diligence, et lorsqu'il arriva, la veuve de Chilpéric, secourue par ses partisans, venait de fuir et de se mettre en sûreté[206].

Peu de temps après cette aventure, c'est-à-dire dans le courant de l'année 591, elle pria Gontran de se rendre à Paris et d'y tenir sur les fonts sacrés le jeune roi de Neustrie, qui, étant né vers le mois de juin 584, devait avoir alors sept ans environ. Le roi de Bourgogne y consentit. A cette nouvelle, Childebert se bâta de lui envoyer des ambassadeurs, lesquels reprochèrent vivement à Gontran une démarche qui paraissait donner à Clotaire des droits sur tout ou partie du royaume de Bourgogne, et ils ajoutèrent que leur maitre la regardait comme une violation directe des conventions intervenues entr'eux. Gontran tâcha de les rassurer, renouvela la promesse de laisser son royaume à Childebert, mais déclara que, à aucun prix, il ne manquerait de parole à Frédégonde, et le roi d'Austrasie jugea prudent de se contenter de cette réponse[207].

Le moment approchait, d'ailleurs, où la riche succession de Gontran allait s'ouvrir. Accablé d'infirmités précoces, ce prince, qui n'avait guère qu'une soixantaine d'années, mourut le 28 mars 595[208]. Childebert prit immédiatement possession du royaume de Bourgogne[209], et se hâta d'en parcourir les différentes provinces[210].

La guerre ne tarda pas à éclater entre lui et Clotaire, ou, pour mieux dire, entre lui et Frédégonde. Gontran avait, en effet, jugé à propos de distraire de son héritage quelques cités, qu'il donna au roi de Neustrie. Non content d'avoir acquis de vastes territoires, qui lui assuraient une supériorité et une suprématie désormais incontestables, Childebert voulut enlever à Clotaire la petite part qu'il avait obtenue, et l'ambition était encore aiguillonnée chez lui par le désir de punir Frédégonde de tous ses forfaits. En conséquence, il rassembla une armée composée d'austrasiens et de bourguignons[211]. Mais, dans sa précipitation, il ne prit pas le temps de réunir toutes ses forces, et il confia le commandement de son armée à deux généraux incapables : Winthrio, duc de Champagne, et Gundobaldus, patrice de Bourgogne. Ces deux généraux, dont l'un venait de Châlons et l'autre du centre de la Gaule, avaient opéré leur jonction dans la vallée de la Marne, près du lieu occupé maintenant par la ville de Château-Thierry, et s'étaient dirigés vers le nord, en suivant une voie de rang secondaire qui conduisait de ce lieu à Soissons, et dont les vestiges sont encore parfaitement visibles[212]. Se croyant sûrs d'accabler aisément les troupes neustriennes, ils marchaient sans prendre aucune des précautions usitées pendant la guerre, et ils laissèrent même leurs soldats dévaster la portion méridionale du territoire de Soissons, qui appartenait cependant à l'Austrasie. Frédégonde, prévenue de leur approche, réunit à la hâte les Francs Saliens, s'établit dans le palais de Brennacum[213], sur la grande voie de Reims à Soissons, et, pour relever leur courage, prodigua à tous, même aux plus obscurs d'entr'eux, les présents et les promesses. Si, comme on n'en peut guère douter, le palais de Brennacum a donné naissance à la ville de Braine-sur-la-Vesle, Landericus, maire du palais de Neustrie, qui commandait l'armée de Frédégonde, n'avait pas craint de prendre l'offensive, car ce lieu était dans la civitas de Soissons, et par conséquent dans le royaume d'Austrasie. Il est assez voisin de Soissons, et Landericus pouvait être inquiété par les garnisons de cette ville et de Laon, tandis qu'il avait en face l'armée austrasienne, qui venait de camper à Trucciacum (aujourd'hui Droissy), virus situé au sud-ouest de Brennacum, et un peu à droite de la voie que cette armée avait suivie. Frédégonde et Landericus comprirent dans quelle position dangereuse ils s'étaient placés en s'engageant témérairement sur le territoire ennemi, et, pour ainsi dire, en présence d'une armée très-supérieure en force. Ils résolurent donc de réparer leur imprudence par une manœuvre habile. Par leurs ordres, les soldats neustriens se mirent en marche à l'entrée de la nuit. Les uns portaient des branches d'arbres chargées de leur feuillage, afin de dissimuler leur petit nombre ; d'autres avaient des lanternes ; enfin, on avait garni de sonnettes le harnachement des chevaux. Ils arrivèrent près du campement des Austrasiens et des Bourguignons, un peu avant la pointe du jour. Les vedettes, entendant de loin le son des clochettes, crurent d'abord que ce bruit provenait des chevaux de leur armée, que l'on avait envoyés au pâturage avant la nuit, après leur avoir mis des sonnettes au cou, afin de retrouver plus aisément ceux qui s'écarteraient. Bientôt après, elles furent effrayées en voyant une forêt qui semblait marcher vers le camp, et au travers de laquelle brillaient de nombreuses lumières. Elles donnèrent l'alarme, mais trop tard. Les Austrasiens et les Bourguignons prirent les armes avec précipitation, et la lutte s'engagea, avant que les chefs eussent eu le loisir de ranger leurs soldats en bataille. Les Neustriens furent vainqueurs, comme il était facile de le prévoir ; néanmoins, ils perdirent beaucoup de monde et ils ne purent atteindre Winthrio et Gundobaldus, qui n'attendirent pas la fin du combat et cherchèrent leur salut dans la fuite. Landericus profita de sa victoire, entra dans la Campania, la ravagea jusqu'aux portes de Reims, et, revenant sur ses pas, occupa la ville de Soissons, dont le prince Théodebert s'était éloigné au plus vite[214].

Childebert, rebuté par le mauvais succès de son entreprise, prêta l'oreille aux propositions d'accommodement qui lui firent faites. Frédégonde, craignant d'exposer de nouveau sa fortune au sort des combats, restitua la ville de Soissons, céda la civitas de Cambray, qui avait autrefois dépendu de l'Austrasie[215], et consentit, an moins d'une manière générale, à reconnaître la suprématie de Childebert. C'est ce qui résulte d'un extrait que les Bollandistes ont donné de l'inventio des saints Fuscianus, Gentianus et Victoriens, extrait où nous voyons le roi d'Austrasie agir en maure dans une ville appartenant à la sors de Clotaire[216].

Il profita de son ascendant pour engager ce dernier, ou plus exactement les seigneurs neustriens qui gouvernaient de concert avec Frédégonde, à conclure un traité destiné à rétablir l'ordre public dans la Gaule. Les mesures de rigueur étaient devenues indispensables, et, dans plus d'une province, les hommes puissants, profitant de l'affaiblissement de l'autorité qui est la conséquence des minorités, avaient commis des excès qu'il importait de punir. C'est ainsi que les deux fils de Waddo, un des partisans de Gondovald, s'étaient livrés à mille brigandages dans la civitas de Poitiers. Ils avaient mis à mort quelques-uns de leurs ennemis, dépouillé des marchands et même assassiné un tribun militaire, sans que le comte de cette ville fût en état de réprimer leurs violences. Les auteurs de ces crimes avaient fini néanmoins par être châtiés[217] ; mais Childebert comprenait la nécessité de donner aux officiers royaux les moyens de prévenir de semblables crimes, ou au moins de traiter les coupables avec une juste sévérité.

La convention dont nous venons de parler porte le titre de Pactum pro tenore pacis. Elle avait pour but la répression des crimes commis dans les trois royaumes d'Austrasie, de Bourgogne et de Neustrie, ainsi que l'établissement d'une sorte de parcours pour les magistrats, et du droit d'extradition à l'égard des brigands qui se réfugiaient d'un état dans l'état voisin[218]. Mais comme une convention de cette nature est nécessairement conçue en termes généraux et d'une façon laconique, il fut réglé que chacun des deux princes publierait dans son royaume des articles organiques, pour développer ce qui existait seulement en germe dans le traité proprement dit.

Il fut conclu vers l'automne de l'année 593, puisqu'il est postérieur à la bataille de Trucciacum, qui fut livrée dans le cours de l'été, et les articles organiques destinés aux royaumes d'Austrasie et de Bourgogne ne furent promulgués qu'en 595[219]. Le retard vint de ce que Childebert ne voulut ou n'osa pas les rédiger et les mettre à exécution avant d'avoir demandé, au moins pour la forme, l'assentiment des prélats et des leudes austrasiens, des optimates comme on disait alors. Tel fut l'objet de deux placita, ouverts le premier à Trajectum-ad-Mosam, le 1er mars 594, le second à Colonia Agrippina, le 1er mars 595. On joignit aux dispositions arrêtées dans ces deux assemblées quelques statuts rédigés dans un autre placitum, qui avait été tenu dans le palatium d'Attiniacum (Attigny), le 1er mars 593, et le decretum contenant la rédaction définitive des dispositions approuvées par les optimates austrasiens, dans ces trois assemblées, fut publié, dès le 2 mars 595 — ce qui prouve qu'il n'y avait pas eu de discussion sérieuse —, par le référendaire Asclepiodotus[220]. On s'attend à ne trouver dans le decretum dont il s'agit que des prescriptions relatives au maintien de la paix publique ; mais on se trompe, et, à côté de règlements de cette nature, on rencontre plusieurs articles concernant le droit privé. On peut même dire que tous ceux qui ont été rédigés dans le placitum d'Attigny présentent ce dernier caractère, et on ne doit pas en être surpris, puisqu'ils sont antérieurs en date au Pactum pro tenore pacis. Le premier article démontre combien la législation romaine faisait alors de progrès chez les Francs. Il a pour but, en effet, d'appeler les petits-enfants à la succession de leur aïeul, concurremment avec leurs oncles, et par représentation de leur père mort avant l'aïeul, représentation que tous les codes barbares s'accordaient à prohiber, si ce n'est dans le cas où l'aïeul avait formellement appelé ses petits-enfants à la succession[221]. Les articles deux et trois ne sont pas moins propres à nous révéler les progrès de la législation impériale : celui-là met au rang des crimes capitaux les mariages entre proches parents, mariages interdits aux Gallo-Romains par la loi civile, mais tolérés par les codes barbares ; et celui-ci introduit dans les lois des Francs Saliens et Ripuaires la prescription, mode d'acquérir et de se libérer qu'ils ignoraient complètement. Cette dernière disposition fut arrêtée seulement dans l'assemblée de Trajectum, et c'est aussi dans la même réunion que furent adoptés les articles quatre, cinq, six et sept du Decretum. Le quatrième prononçait contre le rapt la peine de mort, défendait au juge d'admettre le coupable à payer une composition, et réglait que si la femme enlevée consentait à épouser le ravisseur, ils seraient bannis tous deux. Une disposition particulière abolissait à l'égard de ce crime le droit d'asile, et enjoignait aux évêques de livrer les accusés qui auraient cherché un refuge dans les églises. Aux termes de l'article cinq, le meurtre devait âtre puni de mort, et la composition était presque complètement supprimée en pareille matière. « Il convient, en effet, dit le Decretum, que celui qui a appris à tuer injustement apprenne à mourir justement. » L'article six menaçait de la peine capitale les individus qui auraient commis des farfalii ou violences dans l'assemblée du mallum, et le juge qui ne les aurait pas immédiatement réprimées. La même peine était prononcée dans l'article sept contre les voleurs et les malfaiteurs convaincus par le serment de cinq ou de sept hommes libres, et contre le juge accusé d'avoir sciemment relâché un voleur.

Il n'est pas nécessaire de faire ressortir les innovations importantes contenues dans les articles précédents. Elles bouleversaient complètement l'ancienne législation pénale des Saliens et des Ripuaires, 1° en supprimant dans une foule de cas la composition pécuniaire, qui était la base de cette législation, et 2° en plaçant les Barbares et les Gallo-Romains exactement sur la même ligne[222].

Les statuts adoptés dans le placitum de Colonia, et qui forment les articles huit à quatorze du Decretum, sont conçus dans le même esprit. Ainsi, d'après l'article neuf, on était obligé, sous peine d'une amende de soixante solidi aurei, d'accompagner les centenarii lorsqu'ils poursuivaient les criminels. Ainsi, l'article onze rendait les membres de la centena responsables du vol commis sur son territoire. Ainsi encore, aux termes de l'article huit, le voleur devait être immédiatement pendu, sur l'ordre et sous les yeux du juge, si ce voleur était une debilior persona ; et s'il était un Francus, on le conduisait devant le roi, qui prononçait la condamnation. Cette dernière disposition a paru à quelques savants maintenir et consacrer la séparation établie entre les Gallo-Romains et les Barbares, depuis l'établissement des nations fédérées sur le territoire de l'Empire ; mais une semblable interprétation est formellement repoussée par des textes positifs. Le Factum pro tenore pacis, dont le Decretum n'est que l'application, dispose que tous les voleurs devaient être mis à mort, quelle que fût leur race[223]. Le mot debilis ou debilior n'était pas synonyme de gallo-romain ; il désignait une personne pauvre. C'est avec ce sens qu'il est employé dans le Code Théodosien[224] et dans un récit de Grégoire de Tours[225]. Enfin, le mot Francus servait à marquer un ingenuus ou un homme opulent, gallo-romain, salien ou ripuaire, et c'est évidemment cette acception qu'il faut lui donner dans l'article treize du Decretum[226].

Ce monument législatif, qui nous fait voir combien la législation romaine gagnait de terrain sur les codes barbares, atteste aussi les progrès du mélange qui s'opérait entre les différentes races fixées dans les Gaules, ainsi que l'augmentation du pouvoir royal.

L'accroissement de la puissance des Mérovingiens est également démontré par la tranquillité intérieure dont Childebert jouit pendant le reste de sa vie. En effet, depuis le moment où la paix fut rétablie entre lui et Clotaire II, nous n'avons plus à mentionner jusqu'en 596 que des faits de peu d'importance. Vers la fin de l'année 593, Childebert créa duc des Bajuvarii un seigneur nommé Tassillon, en remplacement de Garibaldus, que ses étroites liaisons avec les Lombards avaient justement rendu suspect au roi d'Austrasie.

L'année suivante, ce prince eut une guerre de courte durée à soutenir contre les Varnes ou Variniens. Cette peuplade barbare s'était arrêtée depuis longtemps sur les bords de l'océan germanique, entre le pays des Frisons et l'embouchure de l'Elbe, et, vaincue autrefois par Théodebert Ier, elle avait reconnu, pendant une soixantaine d'années, la suzeraineté des rois d'Austrasie. On crut, mais sans en avoir la preuve, qu'elle avait, en se révoltant, obéi aux suggestions secrètes de Frédégonde, qui, malgré une apparente réconciliation, aurait bien voulu susciter des embarras à Childebert, dont elle redoutait la puissance. Ses calculs furent déjoués, car les Varnes furent défaits et presque complètement exterminés[227], et leur nom ne reparaît même plus dans l'histoire, parce que les misérables restes de cette petite nation se mêlèrent aux peuples voisins et se confondirent avec eux.

La même année (594), on vit à Constantinople des ambassadeurs du roi d'Austrasie. Ils se nommaient Boson et Betto ou Berton, et si ce dernier est, comme nous le pensons, le père de saint Lupus, métropolitain de Sens, il appartenait à la famille mérovingienne[228]. Admis devant l'empereur Maurice, les deux envoyés lui exposèrent que leur maitre était tout disposé à entreprendre une campagne contre les Abares, qui inquiétaient toujours les frontières de la Mœsie et de l'Illyrie, si Maurice consentait à lui accorder un subside. Mais l'empereur n'avait pas oublié le peu de fruit qu'il avait retiré du subside de cinquante mille solidi remis antérieurement à Childebert, pour qu'il aidât l'exarque à chasser les Lombards de l'Italie, et, après avoir fait de riches présents aux ambassadeurs, il leur répondit que les Romains n'avaient pas coutume de payer des subsides aux Barbares fédérés[229].

Le roi d'Austrasie, peu satisfait d'une pareille réponse, tourna ses armes contre les Bretons, qui refusaient de reconnaître l'autorité des rois mérovingiens et se trouvaient même alors en guerre avec eux[230]. En 587, Waroch II, comte des Bretons, fils de Macliau et petit-fils de Waroch Ier[231], avait ravagé la civitas de Namnetes (Nantes), qui appartenait à Gontran. Trois ans plus tard, et à l'instigation de Frédégonde, il fit de nouvelles incursions dans la sors du roi de Bourgogne, lequel envoya contre lui une armée commandée par les ducs Beppolenus et Ebracharius. Ces deux généraux franchirent la Vicinonia (Vilaine) et l'Ulda (Oust) ; mais ils eurent l'imprudence de se séparer. Waroch, profitant de cette faute, défit les troupes de Beppolenus. Ebracharius, plus heureux ou plus habile, pénétra jusqu'à Veneti (Vannes) et contraignit le chef breton à se soumettre, du moins en apparence, au roi de Bourgogne. Mais Ebracharius n'avait pas encore repassé la Vilaine, que Chanaon, fils de Waroch, tomba sur l'arrière-garde des Francs et la mit en déroute[232]. Childebert, devenu maître du royaume de Bourgogne, avait résolu de ne pas laisser impuni un pareil manque de foi. En conséquence, il envoya une armée sur les frontières du pays des Bretons, vers la fin de 594 ou plutôt au commencement de 595. Cette armée, sans doute peu nombreuse et mal commandée, fut vaincue, et Waroch s'empara des cités de Nantes et de Rennes[233].

Childebert aurait probablement cherché à tirer vengeance d'un pareil affront, si la mort lui en avait laissé le temps. Mais ce prince, qui venait seulement d'accomplir sa vingt-sixième année, mourut subitement en 596[234]. Son épouse Faileuba décéda le même jour, et un événement aussi extraordinaire fournit matière aux plus affreuses accusations. Les ennemis de Brunehaut ne craignirent pas d'affirmer que cette princesse altière, voyant que son fils, probablement à l'instigation de Faileuba, ne voulait plus suivre aveuglément ses conseils, eut recours au poison pour se débarrasser de lui et de sa femme, et Paul Diacre s'est rendu l'écho de ces bruits[235], dont nul autre écrivain n'a jugé à propos de faire mention. Il est bien vraisemblable, en effet, que la mort de Childebert et de Faileuba fut purement naturelle ; et s'il fallait absolument y voir le résultat d'un crime, on ne devrait pas hésiter à le rejeter sur Frédégonde, qui avait déjà cherché plusieurs fois à faire périr le roi d'Austrasie.

Childebert disparut de la scène du monde trop tôt pour les deux royaumes qui lui obéissaient. Il possédait la plupart des vertus de son père, et il avait su se garantir presque complètement de cette passion pour la débauche qui déshonora la plupart des Mérovingiens. On ne dit pas qu'il ait jamais eu d'autre enfant naturel que Théodebert, et encore il n'est pas absolument impossible que ce prince soit fils de Faileuba ; car l'auteur du Gesta regum Francorum est un écrivain trop récent, pour que son témoignage ait un grand poids. Outre les deux princes Théodebert et Thierry, Childebert laissa une fille, nommée Theudelanis ou Theudelana, qui vivait encore en 613[236], et que l'on perd de vue depuis cette époque.

Les libéralités du fils de Sigisbert en faveur des établissements religieux furent probablement assez nombreuses ; mais on n'en connaît plus que deux ou trois. Il donna à l'église de Verdun divers domaines, entre lesquels l'historien Bertaire désigne[237] Sampiniacum (Sampigny), Modinum (Moulin-sur-Moselle), Marceium (Marcey), Commeniœ (Commenières), Carnacum (Charny), Nova-villa (Neuvilly), Mercasti-villa (Marchainville) et Hairici-villa (Harville). C'est aussi à Childebert que l'on doit partiellement attribuer la dotation d'une abbaye que le vénérable Leobardus venait de fonder, ou plutôt de reconstruire, à peu de distance du palais de Marilegium, et qui prit plus tard le nom de Maurus, un des successeurs de Leobardus, et fut appelée Mauri-monasterium et ensuite Marmoutier[238]. Enfin, Childebert rendit à l'église métropolitaine de Reims plusieurs domaines dont elle avait été dépouillée, et cette restitution eut lieu à la demande de Sonnatius archidiacre de cette église, et qui succéda, en 594, au métropolitain Romulfus[239].

Le pape saint Grégoire-le-Grand, qui gouvernait alors l'Eglise, professait une grande estime pour le roi d'Austrasie. Il lui écrivait de temps en temps, ainsi qu'à sa mère Brunehaut, pour leur recommander soit les intérêts de la religion elle-même, soit les économes auxquels le souverain-pontife avait confié l'administration des riches domaines que l'église de Rome possédait dans les Gaules. Il faut ranger dans cette dernière classe les lettres qu'il adressa au roi et à Brunehaut pour solliciter leur protection en faveur du duc ou patrice Dynamius et du prêtre Candidus, qui furent successivement chargés de la gestion des biens dont il s'agit[240]. On doit, au contraire, placer dans la première classe les épîtres relatives à la légation de Virgile, métropolitain d'Arles. Le roi d'Austrasie avait demandé au pape que le prélat fin nommé légat pour les Gaules. Grégoire y consentit, et notifia cette décision à tous les évêques dont les diocèses se trouvaient compris dans les deux royaumes de Childebert. Il écrivit aussi au nouveau légat, en l'engageant à ne rien négliger pour bannir de la Gaule la simonie, qui y faisait des progrès alarmants. Enfin, il s'adressa au roi lui-même, et, tout en décernant à sa piété les éloges dont elle était digne, il l'invita, avec une noble liberté, à ne plus donner les sièges épiscopaux à des laïques puissants, lesquels négligeaient presque toujours le soin de leurs églises ; à ne pas recevoir d'argent pour conférer les dignités ecclésiastiques à des clercs qui ne les méritaient pas, et à réformer une foule d'abus et de désordres intolérables dans un état chrétien[241].

 

 

 



[1] V. Historia Francorum, lib. V, c. 1.

[2] Childebert était né, comme nous l'avons dit, le 25 décembre 570. V. Grégoire de Tours, ibid., lib. VIII, c. 4.

[3] V. Carmin, lib. IX, 16.

[4] V. Historia Francorum, lib. VI, c. 20.

[5] V. Frédégaire, Gregorii Turonensis historia Francorum epitomata, c. 58 et 59. On lit, à la vérité, dans les diverses éditions de Frédégaire, et probablement par suite d'une faute de copiste, que cette élection eut lieu in infantia Sigiberti. Mais il est évident qu'il faut lire : in infantia Childeberti. Sigisbert II, qui était né en 535, avait environ vingt-six ans lorsqu'il succéda à Clotaire Ier, et il était par conséquent sorti de l'enfance depuis longtemps. On lit dans le même ouvrage de Frédégaire (c. 59) que Brunehaut parvint à rendre Gogo odieux à Sigisbert, et que ce prince le fit périr ; or, il est certain que Gogo survécut à Sigisbert, et il faut lire ici, comme dans le chapitre 58, Childebertus et non Sigibertus. V. aussi Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. V, c. 47.

[6] V. Hist. Franc., lib. VIII, c. 31. Le plus souvent, à la vérité, la régence appartenait à la reine-mère.

[7] V. la lettre adressée à Brunehaut par saint Germain évêque de Paris, dans Du Chesne, t. I, p. 835-857. V. aussi la note XXIX, à la fin de notre tome III.

[8] V. Vita sancti Metensis episcopi, auctore coœve, n° 4, dans Mabillon, Acta ss., sæc. II.

[9] V. Grégoire de Tours, ibid., c. 22. Le métropolitain de Tours semble dire (ibid., lib. VI, c. 1) que Wandelinus n'avait été nommé nutritor de Childebert qu'après la mort de Gogo ; mais il est évident qu'il y a ici quelque confusion, car ce dernier n'avait pu conserver les fonctions de nutritor en devenant maire du palais.

[10] V. idem, ibid., lib. V, c. 3.

[11] Ou, du moins, essayèrent de s'en emparer. Le texte de Grégoire de Tours présente ici quelqu'obscurité.

[12] V. idem, ibid. Grégoire de Tours ajoute que Godinus, promoteur de cette malheureuse entreprise, fut le premier à chercher son salut dans la fuite.

[13] V. idem, ibid., lib. V, c. 2, 14 et 19.

[14] V. idem, ibid., lib. VIII, c. 19 ; lib. IX, c. 7 et 36.

[15] V. idem, ibid., lib. V, c. 18.

[16] Cette seconde forme nous est fournie par un triens mérovingien, appartenant à M. Gillet, vice-président du tribunal de première instance de Nancy.

[17] V. Grégoire de Tours, ibid.

[18] V. idem, ibid., lib. VII, c. 13.

[19] V. idem, ibid., lib. IX, c. 8.

[20] V. idem, ibid., lib. V, c. 41.

[21] V. idem, ibid., lib. VI, c. 18.

[22] V. idem, ibid.

[23] V. idem, ibid., c. 40.

[24] V. idem, ibid., lib. V, c. 35 et 42, lib. VI, c. 14.

[25] V. idem, ibid., lib. VI, c. 1.

[26] V. Vita sancti Gregorii, episcopi Turonensis, auctore Odone, n° 11, dans le Grégoire de Tours de Ruinart.

[27] V. Gregorii Turonensis Hist. Franc. epitomata, c. 59.

[28] V. Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. IX, c. 30.

[29] V. idem, ibid., lib. VIII, c. 22.

[30] V. Carmina, lib. X, 10, 11 et 12.

[31] V. Hist. Franc., lib. VI, c. 4.

[32] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. VIII, c. 50, lib. X, c. 23. La Provincia Arelatensis et la Provincia Massiliensis représentaient à peu près la portion de la Gaule qui avait appartenu aux Ostrogoths.

[33] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. VIII, c. 30.

[34] Le gouverneur de la Provincia Arelatensis est appelé patrice dans Frédégaire (Chronicon, c. 5) et dans une lettre de saint Grégoire-le-Grand.

[35] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. VIII, c. 45. Ce fonctionnaire est cependant appelé præfectus par l'auteur de la Vita sancti Boniti, Arvernorum episcopi (c. 1, dans les Bollandistes, au 15 janvier), et patrice dans une lettre de saint Grégoire-le-Grand.

[36] V. Vita sancti Boniti, ibid.

[37] Quelques historiens pensent qu'il possédait déjà l'autre moitié.

[38] Ce personnage est le Dynamius qui écrivit à Villicus évêque de Metz et à un anonyme deux lettres imprimées dans Du Chesne, t. 1, p. 850 et 861.

[39] Les rectores qui avaient administré avant lui la Provincia Dfassiliensis se nommaient Ilecca (v. Vita sanctœ Consortiœ, virginis, dans Mabillon, Acta ss., sæc, I) et Childéric (v. Grégoire de Tours, De gloria Confessorum, c. 71).

[40] Quelques savants croient que ce domesticus n'est pas le même personnage que le leude Gundulfus dont nous avons parlé plus haut, et que ce dernier était déjà lieutenant du maire du palais. Mais cette conjecture ne nous parait pas fondée.

[41] V. Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. VI, c. II.

[42] Aujourd'hui Saint-Cloud, près de Paris.

[43] V. idem, ibid., c. 1, 3 et 31.

[44] C'est, du moins, la conclusion que l'on a tirée d'un passage de Grégoire de Tours (ibid., c. 51), lequel offre beaucoup d'obscurité.

[45] V. Grégoire de Tours, ibid., c. 12 et 31.

[46] V. idem, ibid., lib. VI, c. 33, lib. VIII, c. 43.

[47] V. la note VIII, à la fin du tome I.

[48] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. VIII, c. 3 et 4.

[49] V. idem, ibid., lib. VI, c. 41 et 45.

[50] V. idem, ibid., c. 46.

[51] V. idem, ibid., lib. VI, c. 45, lib. VII, c. 9.

[52] V. idem, ibid., lib. VII, c. 4, 5, 6, 7, 13, 14 et 24.

[53] V. idem, ibid., c. 20.

[54] V. la note IX, à la fin du volume.

[55] Ce breuvage devait être une décoction analogue à celle que le Vieux de la Montagne donnait à ses sicaires.

[56] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. VIII, c. 28 et 29.

[57] V. idem, ibid., lib. VI, c. 2.

[58] V. idem, ibid., lib. VI, c. 24., lib. VII, c. 36.

[59] V. la chronique de Marius d'Aventicum, dans Du Chesne, t. I, p. 216.

[60] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. VII, c. 56.

[61] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. VII, c. 56.

[62] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. VII, c. 56.

[63] Grégoire de Tours dit plus loin (lib. VIII, c. 12) que l'évêque Théodore fut arrêté par ordre d'un duc nommé Ratharius, que le roi d'Austrasie avait envoyé à Marseille.

[64] V. idem, ibid., lib. VI, c. 24.

[65] V. Grégoire de Tours, ibid.

[66] V. Grégoire de Tours, ibid.

[67] V. idem, ibid., lib. VI, c. 26.

[68] Frédégaire (Chronicon, c. 2) place l'expédition de Gondovald au mois de novembre ; mais il est impossible que les évènements dont nous allons parler se soient accomplis dans le peu de temps qui s'écoula entre le mois de novembre 585 et la mort de Gondovald.

[69] V. Grégoire de Tours, ibid., lib, VII c. 10.

[70] Aujourd'hui Brive-la-Gaillarde.

[71] V. Grégoire de Tours, ibid., lib, VII c. 10.

[72] V. idem, ibid., c. 26 et 32.

[73] V. idem, ibid., c. 27.

[74] V. idem, ibid., lib. VIII, c. 6.

[75] V. idem, ibid., lib. VII, c. 10.

[76] V. idem, ibid., lib. VIII, c. 2.

[77] V. idem, ibid., lib. VIII, c. 2 et 20.

[78] V. idem, ibid., c. 20.

[79] V. idem, ibid., lib. VII, c. 27, 28 ,30 et 31.

[80] Cette légende est diversement altérée sur plusieurs des monnaies dont il s'agit. V. Histoire de Gondovald, prétendu fils de Clotaire Ier, pour servir d'explication etc., par Bonamy, dans les Mémoires de l'académie des inscriptions, 1re série, t. XX, p. 184-210 ; Revue numismatique, année 1836, p. 92 ; année 1840, p. 110 ; année 1854, p. 310-312, et planche XIII, n° 1-5 ; Notice des monnaies françaises composant la collection de M. J. Rousseau, par M. de Longpérier, p. 30 ; Du Cange, Glossarium med. et inf. lat., édit. Henschel, v° Moneta.

[81] V. Revue numismatique, année 1858, p. 433 ; Bulletin de la société des antiquaires de France, année 1859, p. 188.

[82] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. VII, c. 14.

[83] V. Frédégaire, Chronicon, c. 2.

[84] V. Pardessus, Diplomata, t. I, prolég., p. 201, note. V. aussi la troisième dissertation du même auteur sur la Loi Salique, dans son édition de cette loi, p. 453, et Le Beuf, Dissertations sur l'histoire ecclésiastique et civile de Paris, t. III, p. 5-7. Le titre LXXXI de la Loi des Ripuaires fixait la majorité à quinze ans, et Clovis avait cet âge lorsqu'il succéda à son père Childéric.

[85] Le mot Zotanus ou, pour mieux dire, Zutano appartient à la langue basque ; mais il signifie un tel. Il est donc permis de supposer que le narrateur auquel Grégoire de Tours a emprunté ce passage, ne connaissant pas le nom de l'envoyé de Gondovald, l'a désigné vaguement par ce mot que l'on emploie encore aujourd'hui avec la même acception.

[86] V. Pandectes, lib. I, tit. VIII, fr. 8. C'est à tort que Grégoire de Tours avance que cette coutume venait des Francs.

[87] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. VII, c. 30 et 32.

[88] Aujourd'hui Bastogne. C'était alors une villa appartenant au fisc.

[89] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. VIII, c. 21.

[90] Un passage assez obscur du chapitre 13 du livre VIII pourrait porter à croire que l'assemblée eut lieu dans la ville de Troyes.

[91] V. idem, ibid., lib. VII, c. 33.

[92] V. idem, ibid., c. 31.

[93] Ils avaient déjà, peu d'années auparavant, favorisé la tentative que Sigulfus, qui gouvernait la partie méridionale de l'Aquitaine au nom de Sigisbert II, avait faite pour se rendre indépendant. V. idem, ibid., c. 27.

[94] V. idem, ibid., lib. VII, c. 10 ; De gloria Martyrum, c. 105 ; Vitœ Patrum, c. VIII, n° 11.

[95] V. idem, Hist. Franc., lib. VII, c. 34-40.

[96] V. idem, ibid., lib. VIII, c. 18.

[97] V. idem, ibid., c. 20.

[98] V. idem, ibid., lib. VII, c. 43.

[99] V. idem, ibid., lib. VIII, c. 13.

[100] V. idem, ibid., c. 12, 13 et 20.

[101] V. idem, ibid., c. 21.

[102] V. idem, ibid., c. 18.

[103] V. idem, ibid., c. 23.

[104] V. idem, ibid., lib. IX, c. 13.

[105] V. idem, ibid., c. 24.

[106] V. idem, ibid., lib. VIII, c. 28, 30 et 38.

[107] V. idem, Miracula sancti Martini, lib. IV, c. 7.

[108] V. idem, Hist. Franc., lib. VIII, c. 35.

[109] V. idem, ibid., lib. IX, c. 1 et 7.

[110] On a récemment trouvé à Cologne, dans le voisinage de l'église Saint-Géréon, une pièce d'or à l'effigie de Maurice, qui doit avoir figuré dans le subside remis à Childebert, à moins qu'elle ne soit une des monnaies frappées en Austrasie au nom de l'empereur.

[111] Grégoire de Tours dit que Childebert alla lui-même (abiit) en Italie ; mais il est évident que ce prince, âgé alors de moins de quatorze ans, ne quitta pas la Gaule dans un moment où les affaires étaient fort embarrassées.

[112] V. Paul Diacre, De gestis Langobardorum, lib. III, c. 29, dans Muratori, Scriptores rerum Italicarum, t. I, part. I, p. 449 et 450.

[113] V. Frédégaire, Chronicon, c. 34.

[114] V. Revue numismatique, année 1838, p. 184.

[115] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. VI, c. 42 ; Paul Diacre, De gestis Langobardorum, lib. III, c. 16 et seq., dans Muratori, ibid., p. 444 et suiv. ; Théophane, Chronographie, édit. du Louvre, p. 220.

[116] V. Grégoire de Tours, ibid.

[117] V. ibid., lib. VIII, c. 18.

[118] V. idem, ibid. ; Jean de Diclare, Chronicon, dans Du Chesne, t. I, p. 218.

[119] Gontran espérait probablement que les portions de l'Espagne dont les Romains et les Francs feraient la conquête seraient données à Athanagild.

[120] V. une lettre de Childebert à son neveu Athanagild, fils d'Ingonde, dans Du Chesne, t. I, p. 867.

[121] V. Etudes sur l'époque mérovingienne, par M. de Pétigny, t. III, p. 82.

[122] V. Chronicon, c. 6.

[123] V. Zosime, liv. II ; Cassiodore, Epistolœ, lib. VI, 2.

[124] V. Revue numismatique, année 1849, p. 35 ; année 1854, p. 318 et 319.

[125] V. ibid., année 1854, p. 312-314, 316, 317, 319 et 320, et pl. XIII, n° 6-12.

[126] V. Du Bos, Hist. crit., t. IV, p. 41 ; Revue numismatique, année 1854, p. 316.

[127] V. Frédégaire, Chronic., c. 6.

[128] V. idem, ibid., c. 34.

[129] V. Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. VIII, c. 37.

[130] V. n° 37 et 38, dans Du Chesne, t. I, p. 714 et 715. L'auteur du Gesta regum emploie cependant plus loin le mot germani pour désigner Théodebert et Thierry ; ce qui semble prouver qu'il ajourait peu de foi aux bruits dont il s'est rendu l'écho.

[131] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. IX, c. 4. Frédégaire (Chronic., c. 6) recule la naissance de Thierry jusqu'en 588 ; mais c'est évidemment une erreur ; puisque cet évènement a précédé la révolte des leudes austrasiens, qui eut lieu bien certainement en 587.

[132] V. Hist. ecclésiastique de la province de Trèves, par M. l'abbé Clouet, t. I, p. 468 et 469.

[133] V. Calmet, Hist. de Lorraine, 1re édit., t. I, col. 322-324.

[134] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. IX, c. 9.

[135] C'est ce qui résulte du récit de Grégoire de Tours (ibid.), où on lit que l'épouse de Rauchingus apprit la mort de son mari le jour de la fête des saints Crépin et Crépinien, laquelle se célèbre, comme on sait, le 25 octobre. Childebert résidait alors dans le palais de Metz, et l'esclave qui prévint l'épouse de Rauchingus ne dut pas employer plus de deux ou trois jours pour aller à Soissons ; car, au rapport de Grégoire de Tours, il fit la plus grande diligence (cursu veloci evolans).

[136] V. la note X, à la fin du volume.

[137] V. Grégoire de Tours, ibid.

[138] Un historien moderne justement estimé (M. le Huérou) a cru que l'entrevue dont nous parlons a eu lieu dans le village d'Andlau en Alsace ; mais c'est évidemment une erreur. V. Valois, Notitia Galliarum, p. 17.

[139] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. IX, c. 8.

[140] V. idem, ibid., lib. VIII, c. 21.

[141] V. idem, ibid., lib. IX, c. 10.

[142] Arches-sur-Meuse (?) et Amance (?).

[143] V. Bertaire, Historia episcoporum Virdunensium, dans Calmet, Hist. de Lorr., 1re édit., t. I, preuv., col. 195.

[144] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. VIII, c. 45, lib. IX, c. 11.

[145] V. idem, ibid., lib. IX, c. 11 ; Frédégaire, Chronic., c. 7.

[146] V. Fortunat, Carmina, lib. VII, 6.

[147] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. IV, c. 51.

[148] V. idem, ibid., lib. IX, c. 12. Saint Agericus mourut de chagrin, peu de mois après cet évènement, et fut remplacé par le référendaire Charimeres. V. idem, ibid., c. 23.

[149] V. idem, ibid., c. 12.

[150] V. idem, ibid., lib. VIII, c. 36.

[151] V. idem, ibid., lib. IX, c. 14.

[152] V. idem, ibid., c. 5, 13 et 17.

[153] V. idem, ibid., lib. VIII, c. 13.

[154] V. idem, ibid., lib. VIII, c. 13 et 20.

[155] V. idem, ibid., c. 25 ; Paul Diacre, De gestis Langobardorum, lib. III, c. 27, dans Muratori, Scriptores rerum Ital., t. I, part. I, p. 449.

[156] V. Grégoire de Tours, ibid., c. 15.

[157] V. idem, ibid., c. 16.

[158] V. idem, ibid., c. 20 et 25.

[159] V. notamment Vaissette, Hist. de Languedoc, t. I, p. 341 et 312 ; Calmet, Hist. de Lorraine, 1re édit., t. I, col. 314. Le premier élève cependant quelques doutes.

[160] Cela résulte de la souscription du roi des Wisigoths et de la reine Baddo à une profession de foi catholique, formulée la quatrième année du règne de Reccaredus, lequel avait succédé à Leuvigild en 586.

[161] V. ibid., c. 28. Il est vrai que, dans le même chapitre, l'historien semble dire que le mariage n'eut pas lieu.

[162] Cette pièce de vers, qui se trouve, avec plusieurs autres, dans un manuscrit de la bibliothèque impériale, coté S.-Germain lat. 844 (olim 665), a été publiée par M. Guérard dans les Notices et extraits des manuscrits, t. XII, 2e partie, p. 100.

[163] Tout ce que nous dirons au sujet des relations diplomatiques de Maurice et de Childebert, pendant les années 588, 589 et 590, sera tirée d'une série de lettres publiée par Du Chesne et ensuite par d'autres savants. Ces lettres, comme la plupart de celles qui ont été écrites pendant le Ve siècle et le VIe, et que nous possédons encore, ne sont malheureusement pas rangées selon l'ordre chronologique, et il est fort difficile de rapporter chacune d'elles à la négociation qu'elle concerne.

[164] V. une lettre de Maurice à Childebert dans Du Chesne, t. I, p. 872 et 873.

[165] V. toutes ces lettres, ibid., p. 867-870.

[166] V. ces lettres, ibid., p. 867.

[167] V. ces lettres, ibid., p. 866 et 870-873.

[168] C'est ce qui résulte de la lettre impériale dont il était porteur, et qui est datée des calendes de septembre. V. la lettre de Maurice, ibid., p. 872 et 873.

[169] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. IX, c. 25, lib. X, c. 2.

[170] V. ces lettres, dans Du Chesne, t. I, p. 875 et 874.

[171] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. IX, c. 25 ; Paul Diacre, De gestis Langobardorum, lib. III, c. 28, dans Muratori, Scriplores rerum Italicarum, t. I, part. I, p. 449.

[172] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. X, c. 2 et 4.

[173] V. la lettre du pape, dans Sirmond, Concilia antiqua Galliœ, t. I, p. 375 et 376, ou dans Labbe, Concilia, t. V, col. 939 et 940. Il y a eu quelques difficultés entre les savants relativement à sa date, qui est indiquée de la manière suivante : Datum iij novas octobres, imperante domno Tiberio Constantinopoli Augusto, anno vij. Il est évident pour nous qu'il s'agit de l'empereur Maurice, et non de Tibère II, son prédécesseur, 1° parce que le premier, qui était gendre du second, prenait souvent le nom de Tiberius ; 2° parce que le règne de Tibère dura seulement quatre ans, et que l'on ne peut par conséquent rencontrer une mention de la septième année. Maurice a succédé à Tibère le 16 août 582 ; la sixième année de son règne fut accomplie le 14 août 588 ; donc le troisième jour avant les nones d'octobre de la septième année est nécessairement le 5 octobre 588.

[174] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. IX, c. 20.

[175] V. Frédégaire, Chronic., c. 34 ; Paul Diacre, De gestis Langobardorum, lib. III, c. 29, dans Muratori, Script. rer. Ital., t. I, part. I, p. 449 et 450.

[176] Il est appelé Sennodius dans la lettre adressée à Maurice par Childebert et confiée aux ambassadeurs (v. cette lettre, dans Du Chesne, t. I, p. 866) ; mais ce personnage est évidemment le même que le duc Ennodius, dont Grégoire de Tours parle en plusieurs endroits, et que l'on verra bientôt figurer dans le procès d'Ægidius, métropolitain de Reims.

[177] V. la lettre citée dans la note précédente et une autre lettre écrite par Childebert à Théodose fils aîné de l'empereur (ibid., p. 873). Dans cette dernière lettre, Radanes est appelé Babo ; mais, comme dans les deux lettres ces mots sont employés à l'accusatif (Radanem et Babonem) et offrent par conséquent une sorte de ressemblance, il est bien possible qu'il n'y ait là qu'une faute de copiste.

[178] V. la note XI, à la fin du volume.

[179] V. plusieurs de ces lettres, ibid., p. 866 et 873-875.

[180] La lettre que les envoyés austrasiens devaient lui remettre, et qui était écrite, au nom du roi, par le notarius Gogo, est fort obscure ; mais le fait même de la remise de cette lettre, au moment où les Francs allaient attaquer les Lombards, semble établir la défection de Grasulfus.

[181] V. la lettre de Childebert au patriarche d'Aquilée, ibid., p. 874.

[182] On lit dans l'Art de vérifier les dates, t. I, p. 413, que ce fut Smaragdus qui commença la campagne et prit les villes désignées dans le texte ; cependant la lettre de l'exarque Romanus, citée plus bas, ne paraît pas autoriser cette interprétation.

[183] Ou Altinona, ville ancienne située un peu au nord de Venise.

[184] V. une lettre de l'exarque Romanus à Childebert, ibid., p. 871 et 872.

[185] V. Tacite, Historiœ, lib. I, n° 62.

[186] Aujourd'hui Bellinzona.

[187] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. X, c. 3.

[188] Ce duc est mentionné trois fois dans la lettre dont il s'agit ; car nous reconnaissons le nom de ce personnage dans le passage suivant : etuno viro magnifico viginti millibus prope Veronensem civitatem residente, qu'il faut lire ainsi : Cheno viro magnifico etc. Le copiste a été trompé par la ressemblance des mots etuno et cheno, qui offrent à peu près le même aspect. Le nom de Chenus n'est pas sans analogie avec celui de Chlenus : qui a été porté par un prince mérovingien.

[189] V. la lettre de l'exarque, ibid. ; Grégoire de Tours, ibid. ; Paul Diacre, De gestis Langobardorum, lib. III, c. 50, dans Muratori, Script. rer. Ital., t. I, part. I, p. 450 et 451.

[190] V. la lettre de l'exarque, ibid.

[191] V. cette seconde lettre, ibid., p. 871 et 872.

[192] V. Paul Diacre, ibid., c. 33, dans Muratori, ibid., p. 452 ; Grégoire de Tours, ibid.

[193] V. Grégoire de Tours, ibid.

[194] V. Paul Diacre, ibid., c. 34, dans Muratori, ibid., p. 453.

[195] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. IX, c. 29, 32 et 36.

[196] V. idem, ibid., c. 36.

[197] V. Alsatia illustrata, t. I, p. 701.

[198] V. Histoire de l'église de Strasbourg, t. I, p. 332.

[199] V. Hist. Franc., lib. IX, c. 38, lib. X, c. 18. Dans ce dernier passage, Grégoire de Tours l'appelle Mariligensis domus.

[200] V. Chronic., c. 43.

[201] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. IX, c. 38.

[202] V. idem, ibid., lib. X, c. 18.

[203] V. idem, ibid., c. 19. Ils s'occupèrent aussi des troubles survenus dans le monastère de femmes de Sainte-Croix, à Poitiers ; mais cet épisode n'appartient pas à notre sujet. V. idem, ibid., lib. IX, c. 39, 40, 41, 42, 43, lib. X, c. 20.

[204] V. idem, ibid., lib. IX, c. 50.

[205] V. idem, ibid., lib. X, c. 19.

[206] V. idem, ibid., c. 27.

[207] V. idem, ibid., c. 28. Nous avons plusieurs fois, avant cette époque, donné au jeune prince le nom de Clotaire, mais il ne le reçut, en réalité, qu'au moment de son baptême, ainsi que cela résulte du texte de Grégoire de Tours.

[208] V. Frédégaire, Chronic., c. 14.

[209] V. Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 714.

[210] V. Grégoire de Tours, Miracula sancti Martini, lib. IV, c. 37.

[211] L'auteur du Gesta regum Francorum (ibid.) y ajoute les Franci superiores. Nous avons dit plus haut quel sens il faut, selon nous, donner à cette expression.

[212] Nous tenons ce renseignement de M. Bretagne, directeur des contributions directes à Nancy, qui a examiné attentivement la voie dont il s'agit sur plusieurs points de son parcours.

[213] Les savants ne sont pas d'accord sur la position de ce palais. Mabillon le place à Braine, à trois ou quatre lieues de Soissons, vers l'orient. Le Beuf prétend le retrouver dans le village de Bergni, à treize ou quatorze lieues de Paris, sept de Soissons, six de Compiègne et cinq de Meaux. Il soutient, de plus, que ce palais avait appartenu momentanément à Sigisbert II, après la mort de Charibert ; et que Chilpéric l'avait enlevé Childebert, qui l'avait récupéré, après la mort du roi de Neustrie. Tout récemment, l'opinion de Mabillon a trouvé un défenseur habile dans la personne de M. Stanislas Prioux, auteur d'une intéressante Étude historique sur la villa Brennacum.

[214] V. Frédégaire, ibid. ; Gesta regum Francorum, ibid.

[215] V. Valois, Notitia Galliarum, p. 68 et 69.

[216] V. la note XII, à la fin du volume.

[217] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. X, c. 21.

[218] V. ce traité, dans Pardessus, Diplomata, t. I, p. 166-168. Il y a eu quelques discussions entre les savants relativement à la date et aux auteurs du Pactum pro tenore pacis. On a soutenu que les contractants devaient être Childebert et Clotaire Ier, tous deux fils de Clovis, et on s'est basé, pour défendre l'opinion dont il s'agit, sur les mots germanitas, germanitatis vinculum, nos germanos fratres et germanus, que l'on trouve dans les différentes copies du Pactum (v. notamment un ms. de la bibliothèque impériale, fonds Notre-Dame, n° 252, olim F, 9, et un ms. de la bibliothèque royale de Munich) et dans les articles organiques promulgués, en 596, par le roi Clotaire. Ces mots ont paru désigner deux rois fils du même prince ou deux frères. Mais ce système est généralement abandonné aujourd'hui. Clotaire et Childebert, il ne faut pas l'oublier, étaient cousins germains, et c'est ce qu'ils ont voulu rendre par les expressions germanus, germanitas, germanitatis vinculum, nos germanos fratres. De plus, les rois avaient alors la coutume de se donner le titre de frères, et l'on voit dans Grégoire de Tours (ibid., lib. II, c. 35) Clovis Ier qualifier de la sorte Alaric II, roi des Wisigoths.

[219] V. ces articles organiques, dans Pardessus, ibid., p. 171-174.

[220] Ou Asclipiodotus ou Asclepiodatus. Ce personnage obtint plus tard le titre de patrice, ainsi que cela résulte d'une lettre du pape saint Grégoire-le-Grand. V. Epist., lib. VII, 125. Il devait descendre du gallo-romain Asclepiodotus, un des principaux ministres de l'usurpateur Sylvain, et qui fut mis à mort, en 555, dans la ville de Cologne, d'où il était probablement originaire.

[221] V. Marculf, Formulœ, lib. II, 10.

[222] On lit, en effet, à la fin de l'article sept : Et hoc disciplina in populo modis omnibus observetur.

[223] V. art. 4, dans Pardessus, ibid., p. 466.

[224] V. lib. VII, tit. XX, c. 4.

[225] V. Hist. Franc., lib. IX, c. 30. Frédégaire (Chronic., c. 28) emploie même le mot debilitas dans le sens de pauvreté. V. aussi M. Naudet, De l'état des personnes en France sous les rois de la première race, dans les Mém. de l'accad. des inscriptions, 2e série, t. VIII, p. 472.

[226] V. aussi les additions à la Lex Salica, dans Pardessus, Diplomata, t. I, p. 48.

[227] V. Frédégaire, Chronic., c. 15.

[228] V. Vita sancti Lupi, episcopi Senonensis, dans les Bollandistes, au 1er septembre.

[229] V. Théophylacte Simocatta, Histoire de l'empereur Maurice, liv. VI, c. 3, édit. du Louvre, p. 147. Cet historien byzantin donne, par erreur, le nom de Théodoric ou Thierry au roi Childebert.

[230] Ils reconnaissaient cependant, d'une manière quelconque, la suprématie de l'Empire, puisque leurs chefs battaient monnaie au nom des empereurs, ainsi que M. Ch. Lenormant l'a récemment démontré.

[231] Grégoire de Tours ne dit pas que Waroch II fût le petit-fils de Waroch Ier ; mais la chose est très-probable ; car, à cette époque, on donnait fort souvent au petit fils le nom de l'aïeul.

[232] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. IX, c. 18, lib. X, c. 9.

[233] V. Frédégaire, Chronic., c. 15.

[234] On ne connaît pas le jour de son décès ; toutefois on peut affirmer qu'il est postérieur au 28 mars, puisque, d'après Frédégaire (ibid., c. 16), il y avait plus de trois ans que Childebert avait succédé à Gontran, lequel est mort le 28 mars 595.

[235] V. De gestis Langobardorum, lib. IV, c. 12, dans Muratori, Script. rer. Ital., t. I, part. I, p. 457.

[236] V. Frédégaire, ibid., c. 42.

[237] V. Bertaire, Hist. episc. Virdun., dans Calmet, Hist. de Lorr., 1re édit., t. I, preuv., col. 195.

[238] V. Grandidier, Hist. de l'église de Strasbourg, t. I, p. 330 et 551. Ce que nous disons de la dotation de Marmoutier repose malheureusement sur un diplôme de Thierry IV dont la fausseté a été démontrée (v. ce diplôme, dans Pardessus, t. II, p. 342 et 343) ; mais les faits qu'il relate n'en paraissent pas moins authentiques, et ils sont encore rappelés dans une inscription qui remonte au règne de l'empereur Louis-le-Pieux, et que l'on voyait dans l'église de l'abbaye. Elle a été publiée pour la première fois par Volcyr, dans L'histoire et Recueil de la triumphante et glorieuse victoire obtenue contre les seduyetz et abusez Luteriens mescreans du pays Daulsays etc., f° LXXVI r°.

[239] V. Flodoard, Historia Remensis ecclesiœ, lib. II, c. 4.

[240] V. Epistolœ, lib. II, 53, lib. V, 5, 6, 10, 51 et 57. Ce Dynamius est le personnage dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, et qui fut rector de la Provincia Massiliensis. Il était natif d'Arles, mais il avait des relations en Austrasie, ainsi que le prouve sa lettre à Villicus évêque de Metz. V. cette lettre, dans Du Chesne, t. I, p. 861.

[241] V. idem, ibid., lib. IV, 50, 52 et 53.