HISTOIRE DU ROYAUME D'AUSTRASIE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE II. — LE NORD-EST DE LA GAULE PENDANT LE CINQUIÈME SIÈCLE. - ROYAUME DES RIPUAIRES (406-511).

 

 

La paix que les victoires de Théodose avaient rétablie sur les frontières de l'Empire ne fut malheureusement pas de longue durée. La faiblesse de ses deux fils, les rivalités et les haines de leurs ministres préparèrent et amenèrent une invasion beaucoup plus redoutable que les précédentes. Le vandale Stilicon, ministre d'Honorius empereur du partage d'Occident, entretenait, depuis quelque temps, des relations avec plusieurs des peuples barbares qui occupaient la Germanie et la Pannonie, et, soit pour devenir nécessaire à son maitre, soit pour profiter des troubles et s'emparer lui-même de la couronne impériale, il excitait secrètement ces peuples à envahir les Gaules, dès qu'il leur en aurait donné le signal. On était alors au commencement de l'année 406, et Stilicon, avant de réaliser le projet dont il vient d'être parlé, songeait à réunir à la préfecture d'Italie une portion considérable de l'Illyrie, qui avait été cédée, depuis nombre d'années, au partage d'Orient. Il fallait réunir dans ce but une armée considérable, et il retira de la Germania Prima toutes les troupes qui s'y trouvaient cantonnées sous les ordres du comes Argentoratensis et du dux Moguntiacensis. Par ses ordres, les émissaires qu'il entretenait chez les nations barbares les engageaient à se tenir en repos, et à ne pas augmenter les embarras d'un ministre qui pouvait leur être si utile. Mais ces nations, auxquelles Stilicon avait peut-être laissé entrevoir comme possible le pillage de la Gaule, n'eurent pas la patience d'attendre le moment qui devait leur être marqué. Vers l'automne de l'année 406, des corps considérables d'Alains, commandés par deux chefs nommés Goar et Respendial[1], quittèrent la vallée du Danube et s'avancèrent vers le Rhin. Ils s'arrêtèrent quelques semaines dans les vallées du Mein et du Necker, pour attendre les Suèves et les Vandales, qui étaient convenus de partager avec eux les périls et les profits de l'entreprise. Malgré le secret dont les chefs barbares tâchaient de couvrir tous leurs mouvements, on en fut bientôt instruit dans la Gaule, où l'on éprouva les plus vives appréhensions. Le magister equitum, qui n'était pas initié aux projets de Stilicon, se hâta de prendre les mesures qu'il jugea les plus convenables pour mettre le pays en bon état de défense. Il n'avait presque pas de troupes régulières sous la main, mais il envoya l'ordre au roi des Francs Ripuaires d'armer toute sa nation et de garder soigneusement la rive gauche du Rhin. En même temps, le préfet du prétoire fit quelques tentatives pour semer la désunion parmi les Barbares, et Goar, un des deux chefs alains, séduit par les promesses et les présents du préfet, et peut-être mécontent de son collègue, déclara qu'il voulait rester ami des Romains, et qu'il ne pénétrerait jamais sur le territoire de l'Empire que pour le défendre.

Les Ripuaires n'avaient pas besoin d'exhortations pour courir aux armes. Ils étaient irrités des ravages que les Alains venaient de commettre dans la partie de leur territoire qui était sur la rive droite du fleuve, et ils n'avaient aucune envie de voir ces nouveaux-arrivants soit occuper, soit au moins dévaster le pays qu'ils tenaient de la générosité ou plutôt de la politique des empereurs. L'exercitus Francorum — pour employer l'expression usitée — franchit le Rhin, sans doute à Cologne, et, laissant sur sa droite les Alains qui demeuraient immobiles, surtout depuis que la division s'était introduite parmi eux, elle attaqua vigoureusement les Vandales, lesquels n'avaient pas encore opéré leur jonction avec les premiers, et leur tua vingt mille hommes, ainsi que leur roi Godegiselus. Les Vandales auraient-même été exterminés dans cette occasion, si Respendial, trompant la surveillance que Goar exerçait sur lui, ne fût accouru à leur secours avec le corps d'Alains qu'il commandait, et avec la nation des Alamanni, qui se disposait aussi à pénétrer dans la Gaule. Les Ripuaires n'étaient pas en état de tenir tête à tant de forces, et, après avoir perdu bien du monde, ils furent obligés de repasser le fleuve et de se borner à défendre leur pays. Rien dès lors ne pouvait plus arrêter les envahisseurs, et, le 31 décembre 406, les Alains de Respendial, les Vandales et les Suèves traversèrent le Rhin, dans le voisinage de Mayence, et se répandirent comme un torrent dans les civitates voisines[2].

Les villes situées près du fleuve furent les premières saccagées. Mayence surtout fut traitée avec la dernière barbarie, et saint Jérôme assure que plusieurs milliers d'hommes furent massacrés dans la cathédrale[3] ; la ville de Vangiones (Worms) eut à peu près le même sort, ainsi que les cités et les vici placés dans la vallée du Rhin supérieur. Quand cette œuvre de destruction fut accomplie, les Barbares franchirent la chaîne des Vosges et s'avancèrent vers l'intérieur de la Gaule. Aucun historien contemporain n'a indiqué au juste leur itinéraire ; mais on a deux moyens assez efficaces pour le déterminer. Le premier est de jeter les yeux sur une carte de la Gaule où les voies romaines sont marquées. Aucune armée ne peut se dispenser dans une invasion de suivre les grandes routes, et cette nécessité était plus impérieuse encore pour des envahisseurs qui traînaient à leur suite des milliers de chars portant leurs femmes et leurs enfants. Le second moyen consiste à enregistrer les noms des personnages que les Barbares ont égorgés, et que la piété des peuples a mis au nombre des saints. De cette manière on suit la marche de l'invasion pour ainsi dire à la trace du sang.

Nous recourrons simultanément à ces deux moyens. Si on examine une carte de la Gaule romaine, on voit que les Barbares, après avoir ravagé la partie septentrionale de la Première Germanie, furent obligés pour pénétrer dans la Première Belgique de prendre la grande voie conduisant de Mayence à Trèves, par Bingium, Salisso, Baudobrica et Rigodulum. Trèves succomba et fut également pillée, ainsi que l'atteste l'éloquente déclamation de Salvien. De là ils descendirent vers le midi, en suivant la même route, qui, passant par Ricciacum et Caranusca, conduisait à Metz. Cette cité ne fut pas plus ménagée que les autres. La colonne principale des Barbares parait y avoir rejoint une autre colonne, qui serait entrée dans la Première Belgique soit par la route menant d'Argentoratum à Metz, en traversant Tabernœ, Pons Saravi, Decempagi et Ad-duodecimum, soit par une des voies secondaires pratiquées dans le massif des Vosges ; et c'est à cette seconde colonne qu'il faut attribuer le martyre de saint Donatus (saint Don), qui fut tué à coups de flèches sur les bords de la Meurthe, entre Lunéville et Saint-Nicolas-de-Port[4]. De Metz les Barbares se dirigèrent vers Reims, en suivant la grande voie qui passait par Ibliodurum, Fines, Verodunum, Axuentia et Basilia, et un de leurs détachements martyrisa dans le vicus appelé Sindunum[5] saint Oriculus (saint Oricle) et ses deux sœurs Oricula et Basilica (sainte Oricule et sainte Basilique)[6]. Reims ne put résister aux attaques des envahisseurs ; en cette ville, comme à Mayence, une partie de la population s'était réfugiée dans la cathédrale. Le métropolitain saint Nicaise (Nicasius), qui essaya d'arrêter par des supplications la fureur des Barbares, fut saisi par eux et décapité, ainsi que sa sœur Eutropia, un diacre nommé Florentius et un simple fidèle appelé Jocundus[7].

En abandonnant Reims, les Barbares se partagèrent en deux ou trois colonnes. L'une d'elles, se dirigeant vers l'ouest, attaqua Lugdunum-Clavatum (Laon), qui est bâti sur une montagne d'un accès difficile. Les habitants, craignant d'éprouver le même sort que ceux de tant d'autres villes, se défendirent avec courage, et les envahisseurs, rebutés par cet obstacle imprévu, décampèrent et s'avancèrent vers les civitates les plus occidentales de la Seconde Belgique[8]. Une autre cotonne marcha du côté du midi, pilla Lingones (Langres) et Vesuntio (Besançon). Ce fut probablement un parti détaché de cette colonne qui martyrisa près d'Arcis un chrétien nommé Balsennius, lequel fut mis au nombre des saints[9]. Ces cruautés exercées contre les évêques, les prêtres et les chrétiens les plus fervents doivent être attribuées en partie à la haine que les apôtres de l'arianisme avaient inspirée à ceux des Barbares qu'ils avaient gagnés à leur secte ; les Vandales notamment montraient, en toute circonstance, une véritable fureur contre le catholicisme, et le souvenir des persécutions qu'ils exercèrent plus tard en Afrique ne périra jamais[10].

La suite de l'invasion des Barbares n'appartient pas à notre sujet, car elle eut pour théâtre une autre partie de l'Empire ; mais nous ne devons pas continuer notre récit avant d'avoir examiné quelles furent pour le nord-est de la Gaule les résultats de l'invasion. Si on prenait à la lettre les vers emphatiques du poème sur la Providence attribué à Prosper d'Aquitaine[11] et les expressions de saint Jérôme et de Salvien, qui écrivaient tous deux loin des lieux dont ils parlent, on croirait qu'après le passage de cette cohue de barbares on ne vit plus que des ruines dans les deux Belgigues et tes deux Germanies. Mais le séjour des Vandales, des Alains et des Suèves fut de trop courte durée pour avoir causé tant de désastres. Mayence, Worms, Trèves, Metz, Relias et quelques autres cités eurent considérablement à souffrir ; mais quantité de villes ne furent ni pillées, ni même menacées, et les campagnes n'éprouvèrent pas beaucoup de dommages de la part d'un ennemi que la force des choses contraignait à suivre les grandes voies, et qui, d'ailleurs, marchait avec précipitation et n'était pas même extrêmement nombreux. En un mot, les ravages de cette invasion peuvent être comparés à ceux que produirait un ouragan, après lequel les plantes et les moissons se relèvent sous l'influence bienfaisante du soleil.

Beaucoup d'hommes avaient péri, beaucoup d'édifices avaient été incendiés, le pays en général avait souffert, et quantité d'individus étaient appauvris ; mais ils n'avaient perdu aucun de leurs droits, ni aucun de leurs domaines. Les Barbares avaient bu le vin et enlevé l'argent et les objets précieux que les Gallo-Romains ne purent cacher ; mais ils n'avaient ni enlevé la terre, ni démoli les maisons, et quelques réflexions de ce genre suffiraient pour réduire à leur juste valeur les déclamations de plusieurs écrivains. Il faut se rappeler aussi qu'une population établie depuis longtemps dans une contrée quelconque ne l'abandonne pour ainsi dire jamais, si elle a l'espérance de pouvoir être un jour tranquille, et on ne doit pas s'étonner par conséquent de la persistance que les Gallo-Romains mettaient à rester dans leurs foyers, malgré les ravages des barbares. Certaines parties de l'Empire avaient déjà subi tant d'incursions et résisté à tant d'assauts, que les habitants des provinces envahies s'attendaient toujours à voir les généraux romains rentrer victorieux dans les villes occupées par l'ennemi. Le flot, une fois écoulé, chaque chose reprenait sa place, et au bout de peu d'années on ne voyait plus aucune trace de l'invasion.

On a prétendu, à la vérité, que les sièges épiscopaux étaient restés vacants dans une partie du nord de la Gaule, et on en a conclu que son état devait être bien déplorable. On doit reconnaître que les sièges de quelques-unes des villes les plus voisines du Rhin furent, en effet, momentanément inoccupés, et l'abbé Grandidier lui-même avoue que la succession épiscopale fut interrompue à Strasbourg pendant le Ve siècle tout entier[12]. A Nemetes (Spire), on ne trouve aucun évêque entre Jessé, qui assista au concile de Cologne mentionné plus haut, et Athanase, lequel vivait en 610. A Vangiones (Worms), le catalogue n'offre que deux évêques intermédiaires entre Victor, qui assista au, même concile, et Grotaldus, dont l'épiscopat est fixé aux premières années du VIe siècle. A Camaraeum (Cambray), on ne connaît pas d'évêques entre Superior, qui fut également présent au concile de Cologne, et saint Vedastus (Vaast), lequel siégeait à la fin du Ve siècle.

Si on laisse de côté ce dernier évêché, dont la vacance tenait à des causes qui nous sont inconnues, on peut faire observer que le silence des catalogues épiscopaux ne démontre pas, d'une manière péremptoire, qu'il n'y eut pas d'évêques pendant le Ve siècle dans les trois civitates méridionales de la Germania Prima. Mais le fait fût-il prouvé, on en pourrait seulement conclure que le nombre des chrétiens, qui n'était pas très-considérable avant l'invasion, se trouvant encore diminué par cet évènement, on ne jugea pas à propos de remplacer immédiatement les évêques décédés. D'ailleurs, la situation de la Première Germanie avait notablement changé par suite de l'invasion. En effet, l'empereur Honorius, ne sachant comment récompenser les services que Goar, un des chefs alains, lui avait rendus ou avait essayé de lui rendre, céda à cette horde toutes les terres que le fisc possédait dans la civitas de Mayence[13]. D'un autre côté, une partie des Alamanni avait profité de l'abandon dans lequel les provinces voisines du Rhin s'étaient trouvées momentanément, et, franchissant le fleuve sans rencontrer la moindre résistance, s'était établie dans les civitates d'Argentoratum, de Nemetes et de Vanqiones[14], et l'empereur, ne pouvant, au milieu des embarras de toute nature qui l'assiégeaient continuellement, songer à expulser cette peuplade, l'autorisa plus tard à prendre possession des terres appartenant au domaine, à la condition, sans doute, de défendre le cours supérieur du Rhin contre de nouveaux envahisseurs. Or, les Alains et les Alamanni étaient païens, et la présence d'évêques dans la province qu'ils remplissaient a pu sembler d'abord tout-à-fait superflue.

Mais dans les autres provinces la succession épiscopale ne fut jamais interrompue. Cologne, Tongres, Trèves, Metz, Toul, Verdun, Reims et Châlons conservèrent leurs évêques ou remplacèrent immédiatement ceux qui étaient morts[15]. Le clergé garda son organisation primitive, et le testament de saint Bennadius, métropolitain de Reims et un des premiers successeurs de saint Nicaise, mentionne les presbyteri, les diaconi, les subdiaconi, les lectores, les ostiarii, les exorcistœ, les sanctimoniales et les viduœ positœ in matricula[16].

Si de l'Eglise on jette les yeux sur la société civile, on ne voit pas que les suites de l'invasion aient été désastreuses. Au rapport même de Salvien, les habitants de Trèves demandèrent à l'empereur d'ordonner le rétablissement des jeux du cirque, momentanément suspendus. On ne peut rapporter, d'une manière certaine, la destruction complète et définitive d'aucune ville, ni même d'aucun vicus, à cette irruption des Barbares. Presque tous les lieux inscrits sur la Table Théodosienne, ou rappelés dans l'Itinéraire d'Antonin et dans divers auteurs, existent encore, et le plus souvent leurs dénominations n'ont subi que des altérations légères. D'autres lieux ont changé de nom, mais n'ont pas péri, et les travaux des antiquaires ont établi leur identité avec les villes anciennes[17]. Quant aux vici qui ont disparu à peu près complètement, leur destruction ne parait pas dater de cette époque, mais avoir été l'œuvre du temps plutôt que des hommes. C'est ainsi que Scurponna, aujourd'hui représenté par trois ou quatre maisons, subsistait encore au Xe siècle[18].

Dans les villes mêmes qui ont le plus souffert, comme Trèves et Reims, on est tout surpris de retrouver des monuments sur lesquels il semble que la fureur des Barbares aurait dû se porter d'abord. Ne voit-on pas encore à Trèves la cathédrale bâtit par ordre de sainte Hélène et une basilique presqu'intacte, et n'y a-t-on pas découvert récemment une mosaïque dont la conservation doit être un sujet d'étonnement ? A Reims, ne gardait-on pas dans l'église Saint Nicaise le sarcophage du général romain Jovinus, que ses victoires sur les Germains et sa piété avaient rendu si célèbre[19] ?

L'éloignement des Barbares rétablit presqu'immédiatement la tranquillité dans le nord-est de la Gaule, et dès l'année 408 les choses furent remises sur l'ancien pied. Les troupes romaines cantonnées dans l'île de Bretagne, ne recevant plus d'Honorius ni ordres, ni argent, avaient proclamé empereur uni simple soldat nommé Constantin, qui, une fois affermi dans l'île, voulut étendre sa domination sur les autres parties de la préfecture des Gaules. L'amour du changement et l'espérance de trouver dans le nouvel empereur plus de talent et de vigueur que chez le fils de Théodose lui rallièrent des partisans, et il fut reconnu dans toute la Gaule. Limenius préfet du prétoire et Cariobaldus maître de la cavalerie — c'est-à-dire commandant en chef de la milice — ne purent lui opposer aucune résistance efficace et furent réduits à prendre la fuite. Constantin se hâta d'attaquer les Barbares qui occupaient encore diverses provinces, les défit et les contraignit à se retirer du côté de l'Espagne. II songea ensuite à relever la barrière du Rhin telle qu'elle était en 406. La chose n'était pas difficile. Les Saliens et les Ripuaires fédérés n'avaient pas quitté les cantons de la Seconde Belgique et de la Seconde Germanie où ils avaient été établis par les empereurs. Ils tenaient en respect les premiers la peuplade turbulente des Frisons, les seconds un nouveau peuple ou plutôt une nouvelle confédération qui venait de se former dans le centre de la Germanie. Les rois des Saliens et des Ripuaires reconnurent l'usurpateur et l'aidèrent à pacifier le nord de la Gaule et à contenir les barbares qui étaient encore sur la rive droite du Rhin. Les troupes que Stilicon avait tirées de la Gaule pour envahir l'Illyrie étaient revenues, dans le cours de l'année 407, reprendre leurs anciens postes, et le séjour des Vandales, des Suèves et des Alains sur les bords du fleuve avait été de trop courte durée, pour leur donner le loisir de détruire les forts et les camps retranchés que Valentinien Ier et d'autres empereurs avaient construits ; en sorte que le rétablissement de la barrière s'opéra facilement, et que, de ce côté du moins, les choses se retrouvèrent à la fin de 408 à peu près telles qu'elles étaient en 406[20].

Au nombre des généraux qui aidèrent l'usurpateur Constantin dans l'accomplissement de cette tâche, l'histoire mentionne un Franc appelé Edobincus[21] ; mais elle ne nous apprend pas s'il était un soldat de fortune, comme on en vit alors une grande quantité, ou s'il était roi des Saliens ou des Ripuaires. Toutefois, la dernière hypothèse nous parait préférable, et nous en dirons plus loin la raison.

Quant à la confédération ou nation nouvelle qui fut dès lors en présence des Ripuaires, et que nous avons mentionnée tout-à-l'heure, c'était celle des Thuringiens. Lorsque les Alains, les Vandales et les Suèves eurent traversé le Rhin, les Ruges, qui avaient jusqu'alors habité la rive droite de l'Elbe, s'associèrent avec les Hérules et une partie des Varnes. Ils franchirent le fleuve tous ensemble, descendirent au midi, envahirent le pays montagneux qui forme le centre de l'Allemagne, et repoussèrent vers l'est les fractions de la confédération des Ripuaires restées à l'orient du Rhin, particulièrement dans la forêt Buchonia. Les nouveaux-venus prirent ou reçurent alors le nom de Thuringi ou Thoringi, qui semble avoir été porté successivement par tous les peuples établis dans ce pays, et ils fondèrent un royaume assez puissant[22].

Ce remaniement, si l'on peut employer une pareille expression, ne fut pas le seul qui résulta de l'entrée de plusieurs nations barbares sur le territoire de l'Empire. Les Saxons, autrefois relégués dans la vallée de l'Oder et sur les bords de la mer Baltique, suivirent le mouvement des Ruges et vinrent se placer immédiatement derrière eux, sur la rive droite de l'Elbe. Vers le midi, les Bajuvarii ou Bajoarii, qui occupaient une partie de la Bohème, s'avancèrent du côté du sud-ouest et se fixèrent dans quelques cantons précédemment habités par les Suèves et les Alamanni[23].

Ces derniers conservaient une petite partie de la Germanie, c'est-à-dire le pays compris dans le coude que le Rhin forme du côté de Bâle. Quant au gros de la nation, il était encore dans la Gaule, et l'usurpateur Constantin, agissant comme Honorius devait agir plus tard, avait renoncé à les en expulser et leur avait accordé le titre de fœderati. Sa domination semblait, du reste, affermie, et Zosime prétend même que l'empereur Honorius, désespérant de renverser l'usurpateur, avait fini, comme cela s'était déjà pratiqué antérieurement, par le reconnaître comme son collègue dans le gouvernement du partage d'Occident[24]. Constantin résidait ordinairement dans la ville d'Arles, qui était le siège du vicariat des Gaules ; mais on doit croire qu'il avait- ordonné au préfet du prétoire d'aller habiter Trèves, et que cette capitale n'avait encore perdu aucun des établissements qui en augmentaient la splendeur. On sait qu'elle avait gardé notamment son atelier monétaire, et l'on possède un certain nombre de pièces qui y furent frappées au nom de Constantin seul et aux noms réunis de Constantin et d'Attale, après que le premier eut reconnu cet autre usurpateur, dont l'histoire est tout-à-fait étrangère au sujet de notre livre[25].

La bonne intelligence de Constantin et d'Honorius ne dura guère, et le premier, ayant été pris en 411, eut la tête tranchée. Son triste sort ne découragea malheureusement pas les ambitieux, et au moment même où il succombait, un riche gallo-romain, nommé Jovinus, se faisait proclamer empereur à Mayence[26]. Plusieurs écrivains croient, et non sans raison, qu'il y fut poussé par les rois des Barbares fédérés, qui, s'étant tous déclarés en faveur de Constantin, craignaient que le ressentiment d'Honorius ne les atteignit à leur tour. Jovinus résolut de fixer sa résidence à Trèves ; mais il paraît que cette ville refusa de lui ouvrir ses portes, et que les Francs Ripuaires, qui s'étaient déclarés en faveur de l'usurpateur, y entrèrent de vive force et y commirent divers désordres. C'est au moins ce qui semble probable, et on ne peut guère assigner d'autre date au second des quatre pillages que Trèves eut à subir dans le cours du Ve siècle[27]. Les désordres dont il s'agit ne furent pas néanmoins d'une nature très-grave ; car Jovinus vint s'établir dans le palais impérial et fit frapper dans l'atelier monétaire des pièces d'or et d'argent à son effigie[28].

La conduite que les Ripuaires tinrent en cette occasion n'a rien qui doive surprendre, et il n'en faut pas conclure qu'ils agissaient en ennemis de l'Empire. Ces hommes grossiers, qui ne connaissaient pas le principe de la légitimité et qui avaient vu le sceptre impérial passer dans bien des mains différentes, ne pouvaient faire aucune distinction entre les empereurs. Constantin et Jovinus leur semblaient posséder tout ce qui constitue la puissance impériale, et ils croyaient, probablement, en combattant pour eux, remplir leurs devoirs comme fédérés.

L'histoire, qui nous apprend que Jovinus était un des grands propriétaires du nord de la Gaule, ne nous dit pas quelle était sa ville natale ; tout porte à croire néanmoins qu'il était de Reims et petit-fils, ou au moins proche parent du célèbre magister equitum dont nous avons mentionné plus haut les exploits et la sépulture. Quoiqu'il en soit, son règne ne fut pas long. Jovinus avait cru cependant affermir son autorité en la partageant avec son frère Sebastianus, qu'il fit proclamer auguste ; mais, en 413, il eut l'imprudence de se brouiller avec Ataulphe roi des Wisigoths fédérés, qui venaient de se fixer, munis de la permission d'Honorius, dans les provinces gauloises les plus voisines de l'Espagne. Ataulphe marcha avec ses soldats contre les deux usurpateurs, défit et tua Sebastianus et prit Jovinus, qu'il envoya à l'empereur (413). Honorius lui fit trancher la tête ; on traita avec la même rigueur Decimus Rusticus que l'usurpateur avait nommé préfet du prétoire des Gaules, Agœcerius primicerius notariorum, ainsi que plusieurs personnages de distinction (nobiles), et l'on put croire que le nord de la Gaule allait être pacifié. Le rétablissement de la tranquillité n'y fut cependant pas complet. Les Ripuaires, qui avaient combattu pour Jovinus, et que sa défaite avait humiliés, déchargèrent leur colère sur la ville de Trèves, qui fut pillée pour la troisième fois, bien que divers historiens pensent que ce pillage fut seulement le second ; mais un texte de Renatus Profuturus rapporté par Grégoire de Tours ne permet pas de se ranger à leur opinion[29]. Il paraît même que les Ripuaires, non contents de maltraiter de nouveau cette ville, refusèrent d'en sortir et s'emparèrent des terres voisines qui appartenaient au fisc. Les généraux d'Honorius se trouvèrent momentanément hors d'état de les en expulser, et il fallut fermer, pour quelques années, les yeux sur un mal auquel on ne pouvait porter remède. Une autre peuplade barbare venait, d'ailleurs, de paraître dans la Gaule. Les Bourguignons, appelés par Jovinus, avaient franchi le Rhin, en 413, et s'étaient établis dans la partie méridionale de la Germania Prima et dans la Maxima Sequanorum. Ces nouveaux hôtes pouvaient devenir extrêmement gênants ; mais ils craignirent d'avoir bientôt une partie des forces de l'Empire sur les bras et demandèrent à rester dans la Gaule, en qualité de fédérés[30]. L'autorisation leur en fut accordée, ainsi qu'aux Alamanni, qui occupaient le reste de la Germania Prima, et Constance, que l'empereur avait chargé du gouvernement de la Gaule, avec des pouvoirs extraordinaires, confia (418) à Castinus, comes domesticorum, la mission de forcer les Ripuaires à se retirer dans la portion de la Germania Secunda où on leur avait, dans l'origine, assigné des cantonnements[31]. Grégoire de Tours ne nous apprend pas quel fut le résultat de la mission de Castinus ; mais Frédégaire dit que ce général fit éprouver un échec aux Francs, et que leur roi périt dans l'action[32]. L'empereur fut apparemment satisfait, car, peu de temps après, il éleva le général romain au poste de magister militum Galliœ[33] ; néanmoins, Trèves demeura entre les mains des Ripuaires, et, en 418, la résidence du préfet du prétoire, qui avait été provisoirement établie dans la ville d'Autun, fut transférée dans la cité d'Arles, où demeurait déjà le vicaire des Gaules[34].

Cet arrangement n'était pas une renonciation à la possession du nord de la Gaule, et il est certain que les Ripuaires continuaient à reconnaître l'autorité impériale. Ils avaient, il est vrai, profité des troubles pour étendre un peu les limites de la concession primitive que les empereurs leur avaient faite ; mais toutes les civitates voisines de Trèves : Metz, Toul, Verdun, Tongres, Reims, n'avaient pas cessé d'obéir aux officiers impériaux. Aucun évènement ne signala les années suivantes, si ce n'est peut-être, car il est impossible d'assigner au fait dont il s'agit une date précise, l'établissement dans la Germania Secunda d'une fraction de la tribu germaine que les Romains connaissaient sous le nom d'Attuarii[35]. Elle se fondit sans doute immédiatement dans la confédération des Ripuaires, car on ne voit pas qu'elle ait conservé une existence indépendante.

Ce serait peut-être ici le lieu de donner quelques renseignements sur les relations des Germains fédérés avec les Gallo-Romains ; mais les détails manquent à peu près complètement. On peut faire observer toutefois que la présence des premiers n'avait pour les seconds rien d'extraordinaire. Depuis longtemps, les légions se recrutaient principalement parmi les Barbares ; l'Empire en avait pris des corps entiers à sa solde, et plusieurs empereurs avaient établi, à titre de colons ou de lètes, soit dans la Gaule, soit ailleurs, un grand nombre de peuplades germaines et autres. De plus, les provinces romaines, malgré les dévastations qu'elles avaient eu à souffrir, présentaient encore un spectacle bien fait pour charmer des hommes dont la plupart ne connaissaient que leurs forêts natales. On sait quel tableau curieux que Sidoine Apollinaire a tracé, un peu plus tard, des manières et des mœurs de ces hôtes de l'Empire, ainsi qu'ils aimaient à se qualifier[36]. Ils cherchaient à imiter les Gallo-Romains, dont ils regardaient la civilisation comme infiniment supérieure à la leur. Dès le matin, on les voyait se presser dans les villœ des gallo-romains du voisinage, et, confondus au milieu des clients, ils venaient saluer du nom de père ou d'oncle ces hommes dont l'élégance et les richesses leur inspiraient à la fois de l'admiration et de l'envie.

Telle était la situation de la Gaule, lorsque l'empereur Honorius mourut en 423. Théodose II, empereur d'Orient, se fit aussitôt reconnaître comme empereur d'Occident[37]. Il n'était pas plus en état que son père et son oncle de soutenir un pareil fardeau, et, au bout de peu de mois, il céda le partage d'Occident à un enfant que Placidie, sœur d'Honorius, avait eu de son mariage avec Constance, cet habile général dont nous avons déjà parlé, et qui avait fini par être associé à l'Empire, malheureusement pour bien peu de temps. Valentinien — tel était le nom de cet enfant — n'avait pas plus de cinq ans lorsqu'il fut proclamé empereur, mais sa mère était une femme douée de grands talents ; elle tint d'une main ferme les rênes du gouvernement, et un de ses premiers soins fut d'envoyer dans les Gaules, avec le titre de magister militum, Aetius comte du palais, qui était renommé pour sa valeur et son expérience. Ce général fut loin de tromper la confiance que Placidie avait mise en lui, et il s'occupa activement à faire rentrer les différents peuples fédérés dans les limites de leurs concessions primitives.

Il s'adressa d'abord aux Bourguignons, qui occupaient la Maxima Sequanorum et la partie méridionale de la Germania Prima. Ils avaient profité des embarras d'Honorius pour obtenir le titre de fédérés, et divers historiens, s'appuyant sur un passage de Sidoine Apollinaire[38], croient que, pendant l'intervalle qui s'écoula entre la mort de ce prince et l'installation de Valentinien III, ces Barbares avaient franchi les Vosges et envahi quelques cantons de la Belgica Prima. Les préparatifs d'Aétius effrayèrent les Bourguignons, qui se hâtèrent de rentrer dans le pays qu'on leur avait assigné[39]. Vers le même temps, c'est-à-dire en 427 selon toutes les apparences, le magister militum rétablit l'autorité impériale dans le Norique et la Vindélicie, qui ne dépendaient pas cependant de la préfecture des Gaules. L'année suivante, il somma les Ripuaires d'évacuer la civitas de Trèves, où on les avait tolérés pendant douze ou treize ans, et ils ne firent aucune difficulté pour se retirer dans la civitas de Cologne et se renfermer dans les cantons qui leur avaient été abandonnés[40].

Aétius songea pendant quelque temps à reporter à Trèves le siège de la préfecture des Gaules[41] ; mais le projet n'eut pas de suite, et cette ville ne recouvra jamais sa première splendeur. Il ne faut cependant pas conclure de ceci que Trèves eût été privée de tous les établissements qu'elle possédait autrefois. Elle avait dû en conserver plusieurs, et les documents de l'époque mérovingienne ne permettent pas d'admettre qu'elle ait été complètement dépouillée. Nous avons déjà fait observer, d'une manière générale, que ses édifices principaux n'avaient que peu souffert des trois occupations qu'elle avait subies, et l'auteur anonyme des Acta divœ Helenœ, qui écrivait dans le IXe siècle et qui a dédié son ouvrage au célèbre Hincmar, fournit à cet égard des détails importants. Après avoir parlé de la cathédrale, qu'il dit par erreur avoir fait partie du palais d'Hélène, il assure que l'on voyait près de ce vaste édifice une autre partie du palais d'Hélène : le cubile (chambre à coucher ou appartement intérieur), dont le sol était couvert d'une mosaïque admirable, et deux zêta (salles à manger), dont les murailles étaient ornées de sujets peints en or et relatifs à la religion chrétienne. Ces restes étaient encore si somptueux, que l'auteur ne craint pas de les comparer aux palais d'Assuérus et de Salomon[42]. Si l'on regarde comme authentique le titulus de l'église Saint-Laurent, qui existait autrefois[43] près de l'emplacement du palais impérial de Trèves, on est même forcé d'admettre que l'on construisait encore des églises dans une ville qu'on nous peint comme presque ruinée ; car, d'après le même titulus, cette basilique aurait été dédiée en présence de l'empereur Valentinien III, dans un voyage qu'il aurait fait en Gaule, et dont l'histoire n'a pas conservé le souvenir[44]. Enfin, l'on voyait à Cologne, à la fin du VIe siècle, une basilique élevée en l'honneur de cinquante soldats de la légion Thébéenne martyrisés dans cette cité, et tel était l'éclat des mosaïques à fond d'or qui en couvraient les murailles, que le peuple, au rapport de Grégoire de Tours, l'appelait l'église des saints dorés[45].

Un autre fait prouvant que Trèves n'était pas ruinée est la demande que, après la retraite des Ripuaires, les habitants adressèrent à Valentinien III, ou plutôt à sa mère Placidie, qui gouvernait sous le nom du jeune prince, pour obtenir le rétablissement des jeux du cirque ; et cette prière, où l'on a cru voir un indice de frivolité et de corruption[46], était peut-être l'expression du désir qu'ils éprouvaient de voir replacer à Trèves la préfecture des Gaules, car on sait qu'une prérogative des préfets était la présidence des jeux du cirque.

Un biographe de saint Germain évêque d'Auxerre rapporte plusieurs particularités qui démontrent que, malgré les incursions des Barbares, le nord-est de la Gaule avait conservé une population assez nombreuse. Ainsi, lorsque le saint évêque se rendit à Trèves, sans doute pour y joindre le métropolitain saint Sévère avec lequel il devait prendre la route de l'île de Bretagne, une multitude immense accourait à sa rencontre, comme autrefois au-devant de saint Martin ; on dressait des croix et l'on bâtissait des oratoires dans tous les lieux où il s'était arrêté pour prêcher, et plus tard, lorsque le corps de saint Germain fut rapporté de Ravenne, où la mort l'avait surpris, une foule innombrable vint à Auxerre de toutes les parties de la Gaule[47].

Ce que nous avons dit tout-à-l'heure de la richesse d'une église de Colonia Agrippina n'a rien qui doive surprendre. Cette ville n'eut pas à souffrir de l'invasion de 407, et les magistrats romains continuaient à y faire leur résidence. Les rois des Ripuaires n'avaient pas osé s'y établir, quoiqu'elle fût au centre du pays qu'ils étaient chargés de défendre, et ils habitaient une petite ville située sur le Rhin et appelée Colonia Trajana, nom qui finit par se métamorphoser en Trojana, Troja, Troja sancta, Troja sanctorum, et enfin en Sancten, ou Xanten[48].

On ignore complètement les noms des rois ripuaires qui résidaient dans ce viens à la fin du Ive siècle et au commencement du Ve, et il est probable que le voile qui couvre les origines de la monarchie austrasienne ne sera jamais entièrement levé. Il n'est cependant pas téméraire de regarder comme un roi des Ripuaires le Franc Edobincus ou Edobecus, lequel fut un des principaux partisans de l'usurpateur Constantin, et voici pour quelle raison : lorsque celui-ci se trouva pressé dans la ville d'Arles par Gérontius, un 'de ses généraux qui s'était révolté contre lui, il envoya Edobincus chercher des renforts dans la vallée du Rhin. Or, il nous parait que si ce Franc avait pouvoir pour assembler des troupes du, côté de Cologne et de Mayence, il devait être le roi des Ripuaires lui-même ; car le prince qui les gouvernait alors, s'étant déclaré en faveur de Constantin, n'aurait laissé à nul autre l'honneur et le profit de conduire l'exercitus Francorum au secours de l'usurpateur.

Nous serions assez, porté à croire que Edobincus disparut peu de temps après la chute de Constantin et de Jovinus, soit que la mort l'ait enlevé, soit que l'empereur Honorius, vainqueur de tous ses rivaux, ait obligé les Ripuaires à le priver de l'autorité. Grégoire de Tours[49] et Frédégaire[50] rapportent, en effet, que les Francs — ce qu'il faut entendre des Ripuaires, car les Saliens n'eurent jamais de roi de ce nom — déférèrent la royauté à Theodomeres, fils de Richimeres et d'Aschila. Si nos conjectures sont fondées, cet évènement serait arrivé en 413, ou en 414 au plus tard, et Theodomeres aurait gouverné les Ripuaires depuis ce moment jusqu'à l'année 418, époque à laquelle Honorius chargea Castinus de les contraindre à évacuer la civitas de Trèves. Bien que les historiens gardent le silence sur les détails de cette affaire, on sait qu'il y eut un combat entre les Ripuaires et les soldats de Castinus, et que Theodomeres et sa mère Aschila, qui l'accompagnait, périrent dans l'action. Telle est du moins la conclusion que nous croyons pouvoir tirer d'un passage de Frédégaire, dont le sens offre beaucoup d'obscurité[51].

Quel fut le successeur de Theodomeres ? L'histoire n'en dit rien ; mais il est impossible d'admettre, comme Eckhard a l'air de le supposer[52], que la tribu des Ripuaires reconnut alors l'autorité du roi des Saliens, et que pendant vingt ans les deux peuplades n'eurent qu'un seul et même souverain, Faramond, successeur de Marcomir[53]. Ce qui doit faire rejeter l'opinion d'Eckhard est la conduite différente que les Ripuaires et les Saliens tinrent, en 428, lorsqu'Aétius les somma de rentrer dans les limites de leurs concessions primitives. On a vu que les Ripuaires cédèrent sans résistance, et que Clodion roi des Saliens, n'ayant pas voulu obéir au magister militum, fut vaincu et repoussé[54]. Or, si les deux tribus avaient eu un seul roi, elles auraient probablement agi de la même manière.

Mais ce mélange momentané des deux peuples, qui n'était bien certainement pas accompli en 428, s'effectua quelques années plus tard, et on a de graves raisons pour croire que Clodion, au moment de sa mort arrivée en 448, avait sous ses ordres l'exercitus Francorum en entier, sans que l'on puisse deviner quelle avait été la cause de l'union des Saliens et des Ripuaires. Cette union des deux tribus sous un même prince semble résulter, en effet, d'un passage du rhéteur Priscus, passage qui nous a été conservé par l'empereur Constantin Porphyrogénète. Il parle au singulier du roi des Francs, tandis qu'il aurait dû dire un des rois Francs, si les Ripuaires avaient eu alors un souverain particulier[55]. Clodion, d'après des autorités qui ne sont pas méprisables, avait épousé une veuve, laquelle avait eu pour premier mari un prince parent de Clodion et nommé Mérovée (Merovechus). De ce premier mariage était né un fils appelé Mérovée, comme son père[56], et du second mariage un autre fils, qui reçut le nom de Clodebaud (Chlodebaldus). Clodion mourut vers l'année 448, et les deux fils de sa femme se disputèrent le trône, si on peut employer une pareille expression pour désigner le pouvoir précaire dont jouissaient les rois des Francs fédérés. Mérovée, qui était rainé, et, selon toutes les apparences, puissamment secondé par les intrigues de sa mère, l'emporta, bien qu'il ne fût pas le fils du feu roi. Mais, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, les Francs choisissaient alors leurs souverains dans la famille royale, de même que les Goths prenaient les leurs dans la maison des Amales, sans s'inquiéter de l'ordre de primogéniture, ni du degré de parenté[57]. Lorsque l'élection d'un roi donnait lieu à des troubles, et que les partisans des divers compétiteurs étaient assez nombreux pour que l'un des partis ne pût écraser l'autre aisément, on recourait à l'intervention de l'empereur, ou même simplement du magister militum, sous les ordres duquel les rois Francs étaient placés. C'est ce qui arriva au cas particulier. Clodebaud, mécontent de se voir privé d'un titre qui semblait lui appartenir plus naturellement qu'à son frère utérin, se rendit en Italie pour conjurer Valentinien Ili de lui faire obtenir une part de l'autorité dont son père avait joui. Le rhéteur Priscus parle[58] de ce jeune prince, qu'il vit à Rome, où il s'acquittait lui-même d'une mission auprès de Valentinien. Il dit que le jeune Franc était encore imberbe, mais qu'il portait une longue chevelure blonde, qui flottait sur ses épaules. Aetius gouvernait alors le partage d'Occident d'une manière presque absolue, comme maître de la milice dans les préfectures d'Italie et des Gaules, titres qui mettaient à sa disposition les forces militaires de ce partage. Il comprit tout de suite le parti qu'il pouvait tirer de Clodebaud, ménagea au fils de Clodion un accueil favorable auprès de Valentinien, le fit reconnaître comme roi des Francs fédérés et l'adopta lui-même. Clodebaud, comblé de présents par l'empereur et par Aetius, et porteur d'un décret qui le qualifiait d'ami et d'allié du peuple romain, retourna dans son pays[59]. Le maitre de la milice avait probablement l'idée de renverser complètement Mérovée ; mais cette affaire offrit des difficultés imprévues, et, laissant Mérovée régner paisiblement sur les Saliens, il fit seulement reconnaître Clodebaud comme roi des Ripuaires, en sorte que les deux tribus se trouvèrent de nouveau séparées, après avoir obéi au même roi pendant vingt années environ.

La plupart des historiens pensent que la dénomination de Mérovingiens, donnée aux rois dont nous allons rapporter les actions, vient du nom de Mérovée, lequel aurait eu dans la langue des Francs la forme de Meer-wig (guerrier de la mer), d'où on a fait Meer-wings et en latin Merovingi ; et Sismondi avance même[60], à la vérité sans en fournir aucune preuve, que le prince Franc qui a porté ce nom, et l'a transmis à ses descendants, vivait longtemps avant l'établissement des Saliens dans la partie septentrionale de la Belgica Secunda[61].

L'union momentanée des Saliens et des Ripuaires et leur séparation par ordre d'Aetius n'ont rien de surprenant. Les deux tribus ne formaient pas, en effet, des nations distinctes. Elles appartenaient également à ce groupe de petits peuples germains que les Romains désignaient par le nom générique de Franci ; elles avaient la même langue et les mêmes coutumes ; leurs lois étaient presque semblables, et toutes deux s'étaient spontanément constituées par l'agrégation de plusieurs peuplades que leur faiblesse engageait à se confédérer, soit pour agir avec plus de vigueur contre l'ennemi commun, soit pour faire acheter plus cher leurs services.

Quelques historiens ont eu la curiosité de rechercher quelle était la plus puissante des deux confédérations, et M. de Pétigny n'a pas hésité à soutenir que les Ripuaires étaient plus nombreux et plus puissants que les Saliens[62] ; toutefois, si l'on considère que, dans le partage qui fut fait du royaume des Francs après la mort de Clovis, les Ripuaires furent tous placés dans la même sors ou le même lot, et si on croit, comme divers auteurs (ce que nous n'admettons pas), que l'on tâcha de rendre les parts égales, autant que possible, on est amené à conclure que la tribu des Ripuaires était moins nombreuse que celle des Saliens.

Il faut aussi remarquer, au sujet de la division du royaume des Francs fédérés entre Mérovée et son frère, que l'on rencontre ici le plus ancien exemple connu de ces partages que nous verrons se reproduire fréquemment dans la suite, lorsque, grâce à l'extinction de plusieurs branches de la famille royale et à la prépondérance de celle qui était en possession de l'autorité, la prérogative dont les Francs avaient joui pour l'élection de leurs rois se trouva supprimée, sinon en droit, du moins en fait.

Enfin, nous devons encore faire observer que, si l'on adopte l'explication que nous avons présentée dans les pages précédentes, tant d'après les idées d'Eckhard[63] que d'après nos propres recherches sur une série de faits passablement embrouillés, on se rend compte aisément de la parenté qui unissait la famille royale des Saliens et celle des Ripuaires. Dans la harangue que Clovis adressa aux derniers afin de les engager à le choisir comme souverain, il ne manqua pas de rap- peler qu'il était parent de leur roi Clodéric[64], et on verra plus loin qu'il était, en effet, parent de ce prince au degré de cousin issu de germain.

Un des motifs qui déterminèrent Aetius à ne pas dépouiller complètement Mérovée fut probablement la crainte de mettre le jeune prince au désespoir et de le pousser à se déclarer, avec sa nation, en faveur des Huns, qui menaçaient alors la Gaule, et même tout le partage d'Occident, d'une invasion bien autrement redoutable que celles dont ces contrées avaient déjà ressenti les funestes effets. Elle n'eut lieu, à la vérité, qu'en 451 ; mais elle était prévue depuis quelques années, et la prudence commandait de prendre d'avance les mesures les plus propres à en atténuer les suites. D'après Grégoire de Tours[65], saint Aravatius, évêque de Tongres, avait connu par une révélation divine la nouvelle calamité qui allait fondre sur l'Empire ; il s'était rendu à Rome afin d'invoquer l'intercession des bienheureux apôtres Pierre et Paul, et là il avait appris que rien ne pouvait arrêter les Barbares, mais qu'il mourrait lui-même avant leur arrivée. En 450, des tremblements de terre, une aurore boréale très-brillante et une comète, qui avait la forme d'un long glaive recourbé, achevèrent d'effrayer les peuples et furent regardés comme les présages assurés de malheurs inouïs[66]. Les préparatifs d'une entreprise telle que celle d'Attila exigeaient un temps assez considérable, et ce fut seulement vers la fin de l'année 450 que les Huns, suivis de presque tout ce qui restait encore de nations barbares depuis le Rhin jusqu'à la Vistule, se présentèrent sur la rive droite du premier de ces fleuves. Il leur fallut du temps pour le franchir, quoique le magister militum n'eût pu réunir dans la vallée que ce fleuve arrose une armée capable de leur tenir tête. Attila, secondé par une peuplade Franque fixée sur les bords du Necker, fit abattre, dans les vastes forêts qui couvraient la chaine de l'Abnoba (aujourd'hui la Forêt-Noire), une énorme quantité d'arbres, avec lesquels on construisit des bateaux grossiers et des radeaux. L'armée, qui comptait plusieurs centaines de mille hommes, parvint ainsi à traverser le Rhin sur deux points différents[67]. Attila la partagea en deux colonnes, chargées d'opérer l'une au midi, l'autre au nord. La première était entrée dans la Germania Prima, en franchissant le fleuve près d'Augusta Rauracorum. Elle se disposait à en descendre le cours, lorsqu'elle fut assaillie par les Bourguignons fédérés, qui, sur l'ordre du magister militum, avaient pris les armes pour empêcher les Huns de déboucher dans le centre de la Gaule, en côtoyant le versant méridional des Vosges, projet qu'Attila n'eut jamais, autant du moins qu'on peut le savoir aujourd'hui. Les Bourguignons n'étaient malheureusement pas assez nombreux ; ils furent repoussés avec perte, et même, si l'on prenait à la lettre un passage de Sidoine Apollinaire, on serait obligé d'admettre que quelques-uns d'entr'eux suivirent de gré ou de force l'armée d'Attila[68]. La colonne que les Bourguignons venaient d'attaquer se mit alors en marche, en suivant la grande voie qui longeait la rive gauche du Rhin, et saccagea, chemin faisant, Augusta Rauracorum, Argentovaria, Argentoratum, Nemetes, Vangiones et Moguntiacum, sans que les Alamanni fédérés, qui occupaient la Belgica Prima, aient pu résister à un pareil torrent. Arrivée à Moguntiacum, la colonne dont nous parlons, quittant la voie qu'elle avait parcourue jusqu'alors, tourna à l'ouest et se dirigea du côté de Trèves, en traversant la chaîne du mont Vosagus, pour joindre le reste ou la seconde colonne de l'armée d'Attila. Cette colonne avait franchi le Rhin dans les environs de Con fluentes et avait pris la grande voie conduisant à Trèves, en détachant sur la droite des partis qui saccagèrent et brûlèrent Tongres, Arras et plusieurs autres villes[69]. Les deux colonnes opérèrent leur jonction à Trèves même, pillèrent cette malheureuse cité[70], et de là marchèrent vers Metz et les civitates méridionales de la Belgica Prima. Les habitants de Metz, encouragés sans doute par la présence de quelques troupes régulières, firent une vigoureuse défense. Les Huns, qui ne connaissaient pas l'art des sièges et ne traînaient pas avec eux de machines de guerre, furent rebutés par une résistance aussi opiniâtre et s'éloignèrent. Ils étaient occupés à dévaster la ville de Scarponna, située sur la Moselle, à six ou sept lieues de Metz, lorsque des pillards, qui étaient demeurés en arrière, vinrent apprendre à Attila qu'un pan tout entier des murailles de Metz venait de s'écrouler. Les Huns rétrogradèrent sur-le-champ, arrivèrent devant cette malheureuse ville, le jour même de pâques (8 avril), et la saccagèrent. L'évêque, saint Auctor, s'était réfugié dans la cathédrale avec son clergé. Attila épargna le prélat, dans l'espérance peut-être d'en tirer quelque utilité ; mais il fit massacrer tous les urètres au pied de l'autel, tandis que les Barbares pillaient la cité et l'incendiaient en partie. Grégoire de Tours[71] et Paul Diacre[72] assurent même que les Huns égorgèrent tous les habitants, détruisirent complètement les édifices, et qu'il ne resta debout qu'un oratoire consacré à saint Etienne. C'est une erreur. Beaucoup d'habitants périrent, cela n'est pas douteux, au milieu de ces horribles scènes ; mais la plupart parvinrent à s'échapper ; car, peu d'années après cette catastrophe, la ville de Metz était peuplée comme auparavant, et soixante ans plus tard elle était tellement florissante, qu'elle fut choisie pour être la résidence des rois d'Austrasie. Quant aux maisons et aux monuments, on ne peut admettre non plus qu'ils aient tous disparu ; au moyen-âge, Metz possédait des édifices remontant à la période gallo-romaine, et l'on voit encore aujourd'hui dans la rue des Trinitaires quelques restes du palais des rois d'Austrasie, dont la construction parait dater du IVe siècle[73].

En quittant Metz, les Huns prirent la voie qui conduisait à Reims, en passant par Verdun, maltraitèrent ces deux villes et incendièrent Lugdunum-Clavatum (Laon). Ils marchèrent ensuite vers la Seine, puis vers la Loire, et tentèrent de s'emparer d'Orléans. Pendant tout ce temps, Aetius s'occupait sans relâche à former une armée capable d'arrêter enfin un pareil torrent. Théodoric roi des Wisigoths accourait avec ses soldats, et les autres peuples barbares qui avaient obtenu de s'établir dans la Gaule, aux mêmes conditions ou en qualité des têtes, se hâtaient aussi d'expédier au magister militum les contingents qu'ils devaient fournir. Jornandès mentionne expressément les Franci (c'est-à-dire les Saliens), les Riparioli ou Ripuaires, les Sarmates, les Bourguignons, les Briones, qui occupaient la partie orientale de la Maxima Sequanorum, et d'autres peuples moins importants[74]. Le roi des Saliens dut amener son contingent tout entier ; mais deux motifs nous portent à croire que le contingent des Ripuaires ne fut pas très-considérable. En effet, Sidoine Apollinaire, dans un passage de son Panégyrique d'Avitus[75] que nous avons déjà cité deux fois, range parmi les barbares conduits par Attila les Bructères et les Francs qui habitaient la vallée du Nicer (Necker). Ces derniers appartenaient évidemment à une peuplade qui n'était pas entrée dans la confédération des Ripuaires ; mais nous avons vu plus haut que les Bructères avaient contribué à former cette même confédération, et, si l'auteur du Panégyrique ne s'est pas trompé, on ne peut guère refuser d'admettre qu'un nombre plus ou moins grand de ripuaires, probablement ceux qui se trouvèrent sur le passage d'Attila, n'ait été contraint de suivre les pas du roi barbare. Le gros de la nation demeura dans le devoir et se tint prêt à exécuter les ordres du magister militum. C'est même l'attitude hostile des Ripuaires qui attira sur ceux qui demeuraient au-delà du Rhin, aux environs de la forêt Buchonia, une catastrophe qu'il faut rapporter ici. La nation des Thuringiens, dont nous avons raconté plus haut la formation, s'était déclarée pour Attila. Comme elle avait apparemment quelques griefs contre les Ripuaires, dont elle n'était séparée que par des forêts ou des rivières faciles à franchir, elle jugea que l'occasion était favorable pour satisfaire son ressentiment. En conséquence, elle profila du moment où le contingent des Ripuaires était réuni et allait se mettre en marche, pour fondre sur la partie de leur territoire qui était situé à la droite du Rhin. On n'y trouvait plus que des vieillards, des infirmes, des femmes et des enfants, et aucune résistance n'était possible ; aussi les Thuringiens eurent-ils le pouvoir d'assouvir complètement leur cruauté. Ils fendaient les jambes des enfants pour les accrocher aux branches des arbres ; ils attachèrent plus de deux cents jeunes filles sur des chevaux, aux flancs desquels ils avaient fixé des éperons qui les piquaient continuellement, en sorte que ces animaux, devenus furieux, s'emportaient au milieu des bois les plus épais et mettaient en pièces leurs victimes. Plusieurs malheureux furent liés aux roues de leurs propres chariots, que les Thuringiens surchargeaient encore, et qu'ils conduisaient par des chemins où ils avaient mis auparavant des solives en travers, et ensuite ils exposaient ces infortunés au milieu des champs comme une proie pour les chiens et les vautours[76].

Il n'est pas douteux que, en apprenant de pareilles horreurs, beaucoup de ripuaires n'aient pris le parti de retourner chez eux, afin de mettre leurs familles en sûreté ou de connaître l'étendue de leurs infortunes ; mais les deux contingents, commandés probablement par leurs rois, se dirigèrent vers la Loire, dont le cours avait arrêté la marche des Huns.

Il n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de suivre en détail les mouvements d'Attila. Il suffira de dire que, arrivé devant Orléans, où il rencontra une résistance inattendue, le roi des Huns apprit que le magister militum s'avançait rapidement, avec une armée composée des troupes impériales et des contingents fournis par les Wisigoths et les Bourguignons fédérés, pendant que l'exercitus Francorum et d'autres rassemblements militaires s'approchaient d'Orléans dans la direction du nord au sud. Craignant d'être pris à dos par ces derniers, tandis que Aêtius l'attaquerait de front, Attila résolut de battre en retraite et marcha (le 14 juin) vers le nord-est, en prenant la grande voie qui menait d'Orléans à Châlons, par Aquœ Segeste, Senones (Sens), Clanum, Tricasses (Troyes) et Arciaca (Arcis-sur-Aube). L'armée romaine suivait de si près les hordes d'Attila, que l'avant-garde de la première, formée de cinq mille hommes, tous Francs, c'est-à-dire, selon les probabilités, d'une partie des contingents salien et ripuaire, se précipita sur l'arrière-garde d'Attila, composée de cinq mille Gépides. La lutte fut acharnée, et Jornandès assure que la plupart des combattants restèrent sur le terrain[77]. Le lendemain, les deux armées elles-mêmes en vinrent aux mains et livrèrent la fameuse bataille des Campi Catalaunici, sur la situation desquels les savants discutent depuis tant d'années sans parvenir à tomber d'accord.

Les Huns vaincus continuèrent leur retraite, poursuivis par une partie de l'armée romaine, et probablement par les Ripuaires, qui reprenaient de la sorte le chemin de leur pays[78]. Attila traversa, en se retirant, une portion de la Seconde Belgique, la Première Belgique et la Première Germanie ; et ses soldats, furieux d'avoir- été repoussés par un ennemi qu'ils comptaient anéantir, commirent encore bien des désordres, des violences et des meurtres dans les contrées que nous venons de nommer[79]. C'est à cette marche rétrograde des Huns qu'il faut rapporter le martyre de saint Livier (Livarius), un des principaux citoyens de Metz, que les Barbares massacrèrent sur une montagne que l'on rencontre entre Marsal et Salivai, et qui porte son nom, au moment où cet homme généreux tentait d'arracher quelques captifs à une mort cruelle[80].

Lorsque les Huns eurent repassé le Rhin sur la fin de l'année 451, la Gaule fut momentanément tranquille, et l'on travailla avec promptitude à réparer les désastres de l'invasion. La paix fut malheureusement menacée de nouveau bientôt après. Aëtius fut assassiné en 454, et Ecdicius Avitus, qui l'avait remplacé, ne tarda pas à être proclamé empereur. Son règne fut de courte durée, et Majorien, qui monta sur le trône en 457, après l'abdication forcée d'Avitus, confia les fonctions de magister militum dans la préfecture des Gaules à un gallo-romain nommé Ægidius Syagrius, qui se montra digne de remplacer le vainqueur d'Attila[81]. Mais les circonstances étaient bien difficiles, les changements d'empereurs très-fréquents, les exigences des rois barbares fédérés toujours croissantes, et Ægidius se trouva fort heureux de maintenir les Gaules dans l'état où il les avait reçues. Il exerçait une autorité presque absolue dans les provinces que n'occupaient pas encore les Barbares fédérés[82], et sa loyauté bien connue lui donnait beaucoup d'influence chez les fédérés, qui commençaient à ne plus obéir aussi docilement qu'autrefois aux ordres du maitre de la milice. On eut même bientôt une preuve éclatante de l'estime qu'Ægidius avait inspirée aux Barbares. Mérovée, roi des Francs Saliens, était mort vers l'année 457, et son fils Childéric lui avait succédé. Ce jeune prince mécontenta ses sujets, et les choses en vinrent au point qu'ils le chassèrent. Pendant qu'il allait demander un asile à Basinus roi des Thuringiens, les Saliens s'assemblèrent et déclarèrent qu'ils ne voulaient pas avoir de roi et qu'ils recevraient directement les ordres du magister militum, ordres qui ne leur arrivaient, comme on l'a vu, que par l'intermédiaire de leur souverain particulier[83]. On sait, du reste, que l'exil de Childéric ne fut pas de très-longue durée, que ce prince fut rappelé par les Francs, et qu'Ægidius ne mit aucun obstacle à son retour[84]. Nous appellerons seulement l'attention sur une circonstance relative au rappel de Childéric, et de laquelle on a voulu conclure que les prétendus états de ce prince s'étendaient jusqu'au cœur du pays qui forma plus tard le royaume d'Austrasie. Frédégaire rapporte, en effet, que Childéric rencontra dans le castrum Barrum le leude qui avait ménagé son rétablissement[85], et Aimoin ajoute que les habitants firent une si honorable réception au roi Franc, que, pour leur en témoigner sa reconnaissance, il leur accorda l'exemption de tout impôt et l'autorisation de former une communauté libre[86]. Cette fable, rapportée par un auteur relativement récent — Aimoin écrivait à la fin du Xe siècle — ne mérite aucun crédit. Quant au lieu où Childéric rencontra son confident, on ne peut guère l'identifier avec Bar-le-Duc, et on doit encore moins en conclure que ce prince en était possesseur. Chifflet a entrepris de démontrer, et, non sans raison, que le castrum Barrum de Frédégaire n'est autre que le bourg de Peer dans la Campine actuelle, c'est-à-dire dans le pays qu'occupaient les Saliens fédérés[87] ; mais, lors même que l'on regarderait le castrum Barrum et Bar-le-Duc comme un seul et même endroit, on comprend très-bien que la rencontre du roi salien et de son confident a pu avoir lieu dans un vicus reconnaissant l'autorité directe d'Ægidius[88], puisque le magister militum ne s'opposa pas au rétablissement de Childéric.

C'est peut-être ici l'occasion d'examiner, bien que cette courte digression soit étrangère à notre sujet, si Childéric possédait tout le pays qui avait appartenu à son père Mérovée, ou si le regnum de ce dernier n'avait pas été, après sa mort, partagé entre ses différents fils, comme on verra la chose se pratiquer habituellement dans la suite. On sait qu'à la fin du Ve siècle et au commencement du VIe, il existait dans la Belgica Secunda plusieurs petits royaumes Francs, dont le fils de Childéric parvint à se rendre maître[89], et dont les souverains appartenaient à la même famille que Clovis. Il nous répugne de croire néanmoins que ces petits rois (reguli) fussent fils d'un frère de Childéric ; car, s'ils avaient été aussi proches parents de ce dernier, il est probable qu'après son expulsion les Saliens en auraient pris un pour roi, au lieu de reconnaître l'autorité directe d'Ægidius. Nous ne pouvons penser non plus, comme Du Bos[90], que ces reguli fussent issus d'un frère de Mérovée ; car l'histoire ne lui donne qu'un frère utérin, qui, d'après nous, fut roi des Ripuaires ; et il vaudrait peut-être mieux, en remontant un peu plus haut, supposer qu'ils eurent pour aïeul un prince salien, frère de Clodion et nommé Chlenus, dont on retrouve la trace dans une sorte de chronique composée à une époque assez reculée, bien que le manuscrit qui nous l'a conservée ne date que du Xe siècle[91]. Si l'on adopte cette hypothèse, le partage du territoire occupé par les Saliens eut lieu à l'avènement de Clodion, lequel aurait, du reste, conservé la plus forte portion de l'héritage paternel, si l'on peut employer une pareille expression en parlant d'un temps où l'élection existait encore, sinon en fait, au moins en droit.

L'histoire des Ripuaires, aussi peu connue que celle des Saliens, fournit cependant un fait intéressant qui se rapporte à la période pendant laquelle Ægidius gouverna les Gaules avec le titre de magister militum. Ricimer, qui remplissait les mêmes fonctions dans la préfecture d'Italie, avait fait périr l'empereur Majorien et proclamer Severus, sous le nom duquel il espérait régner. Ægidius, très-attaché à Majorien, refusa de reconnaître le nouvel empereur d'Occident, et celui-ci, ou plutôt Ricimer, nomma pour la Gaule un maître de la milice, appelé Arborius, et engagea Théodoric II, roi des Wisigoths fédérés, et le roi des Ripuaires à renverser Ægidius. Les Ripuaires, qui avaient déjà fait quelques mouvements après la mort d'Aetius[92], saisirent avidement une occasion aussi favorable et se rassemblèrent pour entrer en campagne. A cette nouvelle, le maître de la milice se rendit précipitamment à Cologne, qui était toujours la résidence du consularis chargé de l'administration civile de la Seconde Germanie ; niais comme, depuis soixante ans, il n'y avait plus dans cette province aucun corps de troupes régulières, Ægidius n'était pas en mesure de résister aux Francs. On doit même conclure des termes employés par l'auteur qui nous fait connaître ces faits, que la ville fut prise de vive force, que nombre d'habitants périrent dans le tumulte, et que le maître de la milice eut beaucoup de mal à s'échapper. De Cologne les Ripuaires se dirigèrent vers la Première Belgique et occupèrent Trèves[93], ainsi que plusieurs autres villes, qu'ils convoitaient depuis longtemps, mais dans lesquelles ils ne pouvaient entrer sans violer les engagements qui les liaient à l'Empire. L'expédition des Ripuaires n'eut pas, il faut le remarquer, le caractère d'une invasion faite par un peuple barbare dans un pays ennemi ; bien qu'au fond ils n'eussent en vue que leur propre intérêt, ils semblaient agir au nom et sur l'ordre de l'empereur, et il est à la rigueur possible que leur roi se soit cru obligé d'obéir aux ordres de Severus, sauf à garder une large indemnité pour les perles qu'il aurait subies.

Il n'est pas facile de fixer d'une manière précise la date de ces évènements. M. de Pétigny les rapporte à la fin de l'année 464[94] ; mais des raisons graves nous engagent à croire qu'ils s'accomplirent dans les derniers mois de 462 ou au commencement de 463. L'histoire garde le silence le plus complet sur les résultats immédiats de l'entreprise des Ripuaires ; néanmoins, on peut conjecturer que le maître de la milice ne tarda pas à traiter avec leur roi, en lui abandonnant la possession définitive des villes qu'ils avaient occupées. Il était alors menacé par des adversaires plus redoutables : les Wisigoths, qui, en feignant beaucoup de zèle pour les intérêts de Severus, n'aspiraient qu'à se rendre maîtres de la partie de la Gaule située au midi de la Loire. Ægidius, tranquille du côté du nord, tourna toutes ses forces contre ces nouveaux ennemis, et leur fit essuyer une défaite complète dans une grande bataille, où Frédéric frère de leur roi trouva la mort. Le maitre de la milice fut puissamment aidé, dans cette courte mais glorieuse campagne, par Childéric, roi des Saliens, qui lui amena son contingent, et nous avons des motifs pour croire que le roi des Ripuaires agit de même. Ce prince avait obtenu, en effet, tout ce qu'il pouvait raisonnablement et prudemment désirer. Le territoire accordé à sa tribu se trouvait augmenté de la civitas de Trèves tout entière, où les terres dépendant du domaine, par conséquent de nature à être distribuées entre les Ripuaires, devaient être en fort grand nombre ; et d'un autre côté, les magistrats romains avaient abandonné les villes où ils résidaient encore ; ce qui procurait au roi Franc la faculté de s'y établir lui-même, et même de donner aux premiers de ses sujets les palais et les édifices que ces magistrats avaient occupés jusqu'alors. Abandonnant enfin la petite ville de Colonia Trajana, que ses prédécesseurs et lui-même avaient habitée si longtemps, le roi vint s'installer dans le palais impérial de Cologne dont l'existence nous est attestée par Ammien Marcellin[95].

L'étendue du royaume des Ripuaires n'était pas encore très-considérable. Il ne comprenait, outre le pays situé entre le Rhin et le Weser, que la civitas de Cologne dans la Seconde Germanie, les civitates de Worms et de Mayence (peut-être aussi celle de Spire) dans la Première Germanie, et la civitas de Trêves dans la Première Belgique. A l'ouest, les civitates de Tongres et de Reims obéissaient aux magistrats romains et séparaient le royaume des Ripuaires et celui des Saliens ; au midi, les cités de Metz, Toul et Verdun continuaient à reconnaître directement l'autorité impériale, comme les cités de Tongres et de Reims[96]. Quelques savants[97] ont même pensé que les Ripuaires avaient évacué Trêves, et que le comte Arbogast, gouverneur de cette ville, et avec lequel Sidoine Apollinaire et saint Auspice évêque de Toul entretenaient un commerce de lettres, était un officier impérial, placé sous les ordres immédiats du maître de la milice. Ce comte Arbogast, quoique d'origine barbare, appartenait, en effet, à une famille étrangère à la tribu des Ripuaires et depuis longtemps attachée au service de l'Empire ; car il était fils d'un nommé Arigius, qui était lui-même fils du fameux Arbogast, maître de la milice dans la préfecture des Gaules sous le règne de Valentinien II. Et ce qui pourrait encore rendre plus vraisemblable la conjecture de Du Bos, c'est que saint Auspice donne au personnage dont nous parlons le titre de spectabilis (expectabilis), qui d'après la Notice de l'Empire était attribuée au comes tractus Argentoratensis[98]. Cependant, les mots comes Treverorum placés dans l'intitulé de l'épître de saint Auspice, et le titre de major que le même saint[99] et Sidoine Apollinaire[100] attribuent à Arbogast sont de nature à faire croire que ce magistrat tenait son autorité du roi des Ripuaires plutôt que du maître de la milice. Trèves, résidence d'Arbogast, avait, du reste, et malgré le changement des formes administratives, conservé une ombre de son ancienne splendeur. Les géographes byzantins, qui ne laissaient pas que d'avoir des renseignements assez précis sur l'état du partage d'Occident, parlent de cette ville de manière à faire croire qu'elle était encore très-florissante, et Venance Fortunat, qui la visita cent ans plus tard, ne craint pas de dire :

Perducor Trevirim qua mœnia celsa patescunt,

Urbs quoque nobilium nobilis œqué caput.

L'histoire ne nomme pas le roi des Ripuaires qui occupa Trèves et Cologne ; mais on ne peut guère douter que ce ne fût Clodebaud, lequel devait être dans toute la force de l'âge, et c'est lui qui eut à soutenir une guerre assez vive contre Euric roi des Wisigoths. On ne sait rien des causes de cette guerre, dont la réalité a même été révoquée en doute, à tort selon nous. Quant à ses origines, elle a pu éclater bien certainement par suite du ressentiment qu'avait fait éprouver aux Wisigoths la conduite de Clodebaud, lequel, après avoir entamé de concert avec eux une campagne contre Ægidius, les avait abandonnés et avait même tourné ses armes contre eux ; ce qui permit au maître de la milice de leur faire essuyer un sanglant échec, comme on l'a dit plus haut. Quant au fait même de la guerre, il est suffisamment établi par un passage de Grégoire de Tours, où on lit que les villes des deux Germanies eurent beaucoup à souffrir dans le cours de ces hostilités[101], et par une lettre de Sidoine Apollinaire, de laquelle il résulte qu'Euric avait fait trembler les barbares habitant la vallée du Rhin[102]. On ne doit pas s'étonner de posséder si peu de renseignements sur cette guerre et ses causes ; car quantité d'évènements importants accomplis à la même époque ne sont que très-imparfaitement connus.

Si nous ne nous trompons, les hostilités dote il s'agit durèrent peu de temps et furent terminées par un traité et par un mariage. Sidoine Apollinaire raconte au long, dans une des lettres[103], le mariage de la fille d'Euric avec un jeune prince barbare, qu'il appelle Sigismeres, et qui ne peut être que le fils de Clodebaud. Les historiens ne sont pas, à la vérité, d'accord sur ce point ; mais la description de son cortège, telle que Sidoine nous la donne, offre un trait qui ne permet pas de douter que Sigismeres n'ait appartenu à la race des Francs. On y lit, en effet, que les barbares formant son escorte portaient des secures missiles, c'est-à-dire des haches que l'on pouvait lancer sur l'ennemi, armes redoutables qui paraissent avoir été exclusivement à l'usage des tribus Franques, et qui sont connues sous le nom de francisques. On voit aussi, en parcourant la lettre de Sidoine Apollinaire, que les Ripuaires savaient, lorsque la circonstance l'exigeait, étaler un luxe que l'on ne s'attend guère à rencontrer chez une nation peu puissante, et dont la plupart des historiens modernes ont, comme à l'envi, exagéré la barbarie et la pauvreté. C'est à Bordeaux, résidence ordinaire d'Euric, qu'eut lieu la cérémonie décrite par l'évêque de Clermont. Le jeune prince ripuaire se rendit en cérémonie de son logement au prœtorium, dans lequel Euric l'attendait. Sigismeres était, pour employer les expressions de l'auteur latin, ornatus ritu atque cultu gentilitio. Son cheval et ceux de ses compagnons avaient des harnachements couverts de pierreries (phalerœ et radiantes gemmœ). Le prince lui-même était à pied, et ses vêtements de soie étaient rehaussés de broderies d'or (flammeus cocco, rutilus auro, lacteus serico). Les reguli et les autres Francs (socii), qui l'accompagnaient, portaient des tuniques (vestes) de couleurs variées. Ces tuniques, très-étroites, étaient si courtes qu'elles descendaient à peine jusqu'aux genoux, et les manches couvraient seulement le haut des bras. Un manteau vert, bordé de rouge, complétait le costume. Les Francs avaient les jambes nues, mais ils étaient chaussés de brodequins en peau garnie encore du poil de l'animal. Leur armement se composait d'un glaive, attaché à un baudrier, d'une lance recourbée, d'une des haches mentionnées tout-à-l'heure et d'un bouclier, dont l'orbe était peint en blanc, et le bouton ou umbo de couleur fauve, c'est-à-dire doré.

Il faudrait regarder le renseignement fourni par Sidoine Apollinaire comme le seul que l'histoire nous ait conservé au sujet du gendre d'Euric, s'il n'était possible d'identifier ce prince avec un roi des Ripuaires dont Grégoire de Tours parle plus d'une fois, avec Sigebert ou mieux Sigisbert Ier. Lorsque ce malheureux roi périt en 509, victime des machinations de Clovis, il était déjà avancé en âge[104], et par conséquent on ne peut raisonnablement supposer qu'il fût le fils de Sigismeres et de la fille d'Euric, comme l'ont pensé plusieurs historiens[105]. En effet, si le mariage rappelé par Sidoine eut lieu en l'année 467 — qui est la date la plus satisfaisante à lui assigner —, Sigisbert, fils de Sigismeres, serait né au plus tôt en 468 ; il n'aurait eu en 509 que quarante-un ans, et Clovis n'aurait pas allégué que ce roi était déjà vieux. Si, au contraire, on ne fait qu'un seul personnage de Sigismeres et de Sigisbert, toutes les dates se concilient parfaitement. Le prince ripuaire aurait eu environ vingt ou vingt-cinq ans à l'époque de son mariage ; donc au moment de sa mort il aurait.eu de soixante-deux à soixante-sept ans, et l'allégation de Clovis serait dès lors parfaitement exacte.

On objectera, à la vérité, que le nom donné par l'évêque de Clermont au prince ripuaire n'est pas celui que lui attribue Grégoire de Tours. La différence est réelle ; mais il est bien possible que le nom ait été altéré par l'inadvertance d'un copiste dans les manuscrits de Sidoine Apollinaire ; et, si l'on n'a pas recours à ce moyen de conciliation, on peut faire observer que la signification des deux noms est à peu près la même, et que le prince dont il s'agit les a probablement portés l'un et l'autre. En effet, dans l'ancienne langue germaine ou théotisque, Sigismeres, Sigismares ou Sigismir veut dire illustre par la victoire, et Sigisbert signifie brillant par la victoire. Cette même correspondance se remarque dans plusieurs autres noms propres dont les racines appartiennent également à la langue théotisque ; ainsi, Dagomares et Gundomeres sont aux noms de Dagobert et de Gundobert[106] ce que Sigismeres est à Sigisbert.

Quant à la véritable forme de ce dernier nom, il semble que l'on doit préférer Sigisbert à Sigebert ou Sighebert, manière d'écrire et de prononcer affectionnée par plusieurs historiens modernes. En voici les raisons : 1° les noms barbares qui ont de l'analogie avec celui dont nous parlons commencent par les syllabes sigis ou sigi, et non sige ou sighe ; on écrit Sigisbold et non Sighebold, Sigismond et non Sighemond, Sigismeres et non Sighemeres, Sigibaldus et non Sighebaldus, Sigilaïcus et non Sighelaïcus, Sigifridus et non Sighefridus ; 2° Grégoire de Tours, qui connaissait, sans doute, la manière de prononcer un nom que quantité de personnes portaient alors, emploie la forme Sigibertus[107], laquelle se rapproche beaucoup de celle que nous croyons devoir adopter ; 3° un testament rédigé dans la seconde moitié du VIe siècle, un peu avant que Grégoire de Tours ne composât son grand ouvrage, nomme également Sigibertus un des fils de Clotaire Ier[108] ; le roi d'Austrasie que nous désignerons sous le nom de Sigisbert IV signe Syggibertus rex au bas d'une lettre qu'il adressa à saint Didier, évêque de Cahors[109] ; 5° l'historien byzantin Ménandre appelle le roi Sigisbert II Σιγισβέρτος[110] ; 6° enfin, le peuple n'a jamais cessé de prononcer de la même manière, et le roi Sigisbert IV, qui a mérité d'être rangé au nombre des bienheureux, a toujours été invoqué et l'est encore aujourd'hui sous le nom de saint Sigisbert.

Les monuments historiques du Ve siècle, qui nous apprennent si peu de choses sur le règne de Clodebaud, ne nous font pas connaître la date de sa mort, ni par conséquent l'époque de l'avènement de son fils Sigismeres ou Sigisbert. Mais le silence des chroniqueurs ne doit pas nous étonner, et toutes les personnes qui ont étudié les annales de ce siècle savent combien il est difficile d'y établir une chronologie suivie et tout-à-fait certaine. Les rares écrits contemporains qui nous sont parvenus ne révèlent qu'une bien petite partie des faits dont il nous importerait d'être instruits, et tout ce qu'on peut démêler, au milieu d'assertions souvent incohérentes et quelquefois contradictoires, c'est que, à part l'affaiblissement toujours croissant de l'autorité impériale, la situation de la Gaule était à peu près la même pendant la seconde moitié du Ve siècle que pendant la première. Les Bourguignons et les Wisigoths fédérés occupaient toutes les provinces comprises entre les Pyrénées, la Méditerranée, les Alpes, la Loire et l'Océan. Les Saliens et les Ripuaires tenaient le nord de la Seconde Belgique et les cités de Cologne et de Trèves ; les provinces intermédiaires seules étaient encore administrées directement par les magistrats impériaux. Ces différents peuples vivaient en paix les uns avec les autres, et le grand nom de l'Empire était toujours là pour en imposer même aux plus remuants. Les Barbares fédérés n'éprouvaient guère le désir d'étendre les limites des territoires qu'ils avaient obtenus. Ils étaient peu nombreux, et beaucoup avaient trouvé dans les provinces qu'ils habitaient plus de terres domaniales ou vacantes qu'ils ne pouvaient en cultiver. Ils ne songeaient donc pas à inquiéter les propriétaires du sol, et ils entretenaient avec eux des relations de bon voisinage[111]. Leur faiblesse numérique les empêcha même de se répandre dans certaines civitates, et ils ne seraient pas mêlés impunément avec l'ancienne population, s'ils avaient eu l'audace d'usurper les biens des particuliers. Tout commandait aux rois Francs de respecter le principe de la propriété, et de ne distribuer à leurs soldats que les terres du domaine, dont ils avaient désormais la libre et entière disposition. Aussi, qu'on lise, dans Grégoire de Tours[112], le discours que Thierry Ier adressa aux Austrasiens avant de les conduire dans la civitas des Arverni ; qu'on examine la circulaire que Clovis adressa aux évêques gaulois[113], après sa victoire sur les Wisigoths, et on reconnaîtra que les habitants de la Gaule avaient conservé leurs propriétés. Et les mêmes évêques auraient-ils si vivement désiré voir les rois saliens administrer seuls cette contrée, s'ils avaient eu à redouter les spoliations que l'on s'est plu à prêter aux Francs[114] ?

Décimés par des guerres parfois très-sanglantes, ces derniers étaient en si petit nombre, qu'après leur conversion on usa, comme auparavant, de la langue latine dans les offices de l'Eglise ; et tandis que l'on avait fait une traduction des Saintes Ecritures à l'usage des Goths, et que l'on avait aussi rédigé pour eux des formulaires de prières dans leur propre idiome, le latin resta la langue de l'Eglise dans les pays où les Francs se trouvaient concentrés.

Le moment était venu néanmoins où un changement considérable, mais plus apparent que réel, allait s'opérer dans la Gaule. Depuis la mort de Valentinien III, et si on fait une exception pour Majorien, dont le règne fut glorieux, tuais très-court, les empereurs du partage d'Occident n'étaient plus que les jouets du magister militum de la préfecture d'Italie, qui les proclamait et les déposait, au gré de ses caprices. Un pareil état de choses ne pouvait durer plus longtemps. Le hérule Odoacre, que son mérite avait élevé aux premiers grades dans la milice impériale, força le dernier empereur d'Occident, Romulus Augustule, à quitter les marques du pouvoir suprême. Cette cérémonie, ou plutôt cette abdication eut lieu à Rome, en présence du sénat. Sur la demande d'Odoacre, qui était, en réalité, le véritable maitre de la préfecture d'Italie, les sénateurs décidèrent qu'ils enverraient à Zénon empereur d'Orient une députation, chargée de lui remettre les ornements impériaux et de lui représenter qu'un seul empereur suffisait, et que l'on désirait voir rétablir l'unité de l'administration. Elle devait aussi le prier de confirmer à Odoacre le titre de patrice, qui lui permettrait de gouverner le partage d'Occident, ou du moins la préfecture dont nous venons de parler, et de faire face aux dangers qui pouvaient la menacer encore[115].

Cet acte du sénat romain a été représenté, bien à tort, comme ayant produit un bouleversement complet dans l'ancienne forme du gouvernement de l'Empire. En effet, l'existence de deux empereurs n'était nullement nécessaire, et plusieurs fois il n'y en avait eu qu'un seul. L'Italie fut administrée par un patrice, relevant, au moins nominalement, de l'empereur ; l'autorité impériale ne fut pas un instant méconnue, et l'unité du monde romain subsista comme auparavant. Les habitants des provinces, qui avaient déjà vu s'accomplir bien des révolutions de palais, regardèrent ce nouveau changement comme également passager, et, pour employer l'expression d'un historien moderne, « l'Empire n'en existait pas moins » à leurs yeux, malgré l'interrègne[116] ».

Les fonctionnaires impériaux et les rois des Barbares fédérés ne songèrent pas à profiter d'une occasion qui semblait favorable, les premiers pour usurper à leur profit la souveraineté des provinces qu'ils étaient chargés d'administrer ; les derniers pour améliorer la position tout-à-fait secondaire que les anciens traités leur avaient faite, et dont ils ne sortirent que graduellement, et en quelque sorte par l'effet de la nécessité. On ne peut douter que les lois promulguées à Constantinople n'aient été exécutées en Occident, comme en Orient[117] ; et même, si l'on prend à la lettre un passage de la vie de saint Jean de Réomé, écrite par un contemporain, il semble que l'empereur Anastase, successeur de Zénon, avait chargé un des deux consuls d'une surveillance générale sur les provinces du partage d'Occident. Cet hagiographe dit, effectivement, qu'au moment où le saint abbé dont il raconte la vie embrassa l'état ecclésiastique, Gallias sub Imperii jure Joannes consul regebat[118]. Or, il parait que ce consul ne peut avoir été que Joannes Scytha, qui obtint le consulat en 498, ou Joannes Gibbus ; lequel fut revêtu de la même dignité en 499[119].

Quoiqu'il en soit, on comprend facilement qu'une pareille surveillance ne devait pas être fort efficace, et nous allons voir que dans la Gaule la position respective des différents peuples' fédérés finit par changer sous l'empire des circonstances.

Ægidius était mort plusieurs années avant l'abdication de Romulus Augustule, laissant l'autorité dont il avait joui à son fils, Afranius Syagrius. Mais le pouvoir suprême appartenait alors dans le partage d'Occident à Ricimer, magister militum de la préfecture d'Italie et mortel ennemi d'Ægidius ; en sorte que la charge de maitre de la milice des Gaules, que Ricimer avait fait donner à un homme obscur nommé Arborius, ne fut pas accordée à Syagrius, lorsqu'Arborius la laissa vacante par décès ou autrement, et les historiens ne sont pas d'accord sur le nom de son successeur. Du Bos pense que cette charge importante devint alors le partage de Chilpéric roi des Bourguignons fédérés[120]. Il nous semble, au contraire, et nous en verrons tout-à-l'heure la raison, que le titre de magister maillon fut décerné à Childéric roi des Saliens. Syagrius, qui avait obtenu et qui obtint plus tard la dignité de patrice, n'en conserva pas moins l'administration de plusieurs des provinces auxquelles son père avait commandé ; mais on doit se garder de croire, malgré l'assertion formelle de Grégoire de Tours[121], qu'il ait pris le titre de roi des Romains ; et Du Bos a démontré que si l'auteur de l'Historia Francorum s'est servi du mot rex pour désigner le fils d'Agidius, c'est que la Notice de l'Empire ne lui fournissait aucun terme qu'il pût employer[122]. En réalité, la position de Syagrius, gouvernant les provinces centrales de la Gaule, mais reconnaissant la suprématie impériale, et même, dans certaines limites, l'autorité du magister militum, la position de Syagrius, disons-nous, offrait beaucoup d'analogie avec celle d'Aurelius Ambrosius et des autres chefs qui administrèrent et défendirent l'île de Bretagne, après le départ des légions[123]. Le territoire sur lequel il étendait sa domination était loin de comprendre toutes les provinces précédemment soumises à Ægidius, et il paraît que les civitates de Tongres, de Reims, de Châlons, de Toul et de Verdun, ne voulant obéir ni à Syagrius, ni aux rois Francs, restèrent telles qu'elles se trouvaient au moment de l'abdication d'Augustule, conservant leurs anciens magistrats et reconnaissant les empereurs Zénon et Anastase, dont elles pouvaient même recevoir directement les ordres beaucoup plus vite et plus facilement que Du Bos ne le croyait[124]. Ainsi s'expliqueraient naturellement les assertions de Procope et d'autres écrivains, lesquels affirment que l'autorité impériale fut respectée dans le nord-est de la Gaule jusque vers la fin du Ve siècle, et assez longtemps après la mort d'Ægidius.

La Germania Prima, ou du moins la partie méridionale de cette province était cependant occupée, depuis près de soixante ans, par la nation des Alamanni, qui s'étendaient aussi dans les cantons occidentaux de la Vindélicie et dans la portion septentrionale de la Maxima Sequanorum. Les Alamanni se prévalaient du titre de fédérés, lorsque le maitre de la milice des Gaules était en état de les châtier ; mais aussitôt que celui-ci éprouvait un embarras considérable, ils reprenaient leur véritable rôle et recommençaient leurs courses dans les provinces voisines de leur établissement. Ils avaient trouvé les campagnes de la Germania Prima remplies d'hommes appartenant comme eux à la race germanique (les Tribocci, les Nemetes et les Vangiones) ; les deux peuples s'étaient unis par des mariages, et les forces des Alamanni, peu nombreux dans l'origine, s'étant trouvées notablement augmentées par ces alliances[125], ils devinrent réellement redoutables, et on les craignait d'autant plus que, bien que l'arianisme eût pénétré chez eux, ils étaient encore presque tous païens[126]. Comme on devait s'y attendre, ils profitèrent des événements rapportés dans les pages précédentes pour s'étendre du côté de l'ouest, et on trouve dans le Géographe de Ravenne un renseignement curieux qui constate leurs usurpations. Cet écrivain n'a rédigé sa compilation qu'à la fin du VIIIe siècle ou au commencement du IXe, mais il a pris pour guide une carte géographique de forme allongée, assez semblable à la Table Théodosienne, et qui paraît avoir été tracée, dans la seconde moitié du Ve siècle, par un géographe nommé Castorius. Elle représentait tant bien que mal, mais d'une manière qui nous suffit, l'état de la Gaule à cette époque, et on voit que la région occupée par les Alamanni comprenait alors, outre les provinces mentionnées ci-dessus, les villes[127] de Ligonas (Langres), Bizantia (Besançon), Nantes (Naix ?), Nantoïdes[128] et Mandroda (Mandeure). Ils avaient par conséquent occupé la civitas de Besançon, celle de Langres et une partie de celle de Toul[129]. Ils voulurent même s'étendre plus loin, et le plus ancien biographe de saint Loup, évêque de Tricasses (Troyes), rapporte qu'ils firent une incursion jusque dans la vallée de la Seine, et qu'ils pillèrent, entr'autres lieux, le vicus Brionensis, dans lequel les géographes s'accordent à reconnaître la ville de Brienne[130].

Ils n'étaient pas moins entreprenants du côté des Alpes, et le patrice Odoacre, qui tenait à faire respecter au moins les frontières de l'Italie, résolut de les repousser et même d'envahir le pays qu'ils habitaient, afin de les contraindre à demeurer en paix. Il s'entendit, dans ce but, avec Childéric, maître de la milice des Gaules, qui n'avait pas moins à se plaindre de leurs incursions, et ces deux généraux unirent non seulement leurs forces, mais encore probablement celles des barbares fédérés voisins des Alamanni, tels que les Bourguignons et les Ripuaires[131]. L'issue de la lutte ne pouvait être douteuse ; le roi des Alamanni[132] consentit à abandonner les provinces, ou plutôt les civitates dont il s'était récemment emparé, et promit de ne plus sortir des cantons où ses sujets étaient établis depuis longtemps. Tel est, du moins à notre avis, le sens qu'il faut donner à un passage de Grégoire de Tours, dont l'interprétation a divisé les savants[133]. L'historien des Francs donne, en effet, le nom d'Adouacrius ou d'Audoagrius au chef militaire qui fit cette expédition de concert avec Childéric, et, au lieu de reconnaître sous ce nom légèrement altéré le patrice Odoacre, magister militum d'Italie, plusieurs écrivains et Du Bos lui-même ont voulu y voir un espèce d'aventurier, lequel commandait à une bande de saxons errants dont Grégoire de Tours avait parlé précédemment[134], mais qui n'avait rien à démêler avec les Alamanni fixés dans les vallées du Rhin et du Doubs et sur le versant septentrional des Alpes.

On croit assez généralement que l'expédition dont il s'agit eut lieu en 479 ou en 480. Elle précéda par conséquent de peu de temps la mort de Childéric, laquelle arriva dans le cours de l'année 481. Tout le monde sait que le tombeau de ce prince a été découvert à Tournay en 1653, et il est inutile de revenir sur un sujet qui a déjà fourni la matière de deux ouvrages excellents. Nous ne pouvons néanmoins nous empêcher de présenter ici une observation relative au sceau trouvé dans le tombeau de Childéric. Il offre le buste du roi des Saliens, et, autant que la grossièreté du travail permet d'en juger ; le prince porte sur la poitrine cet ornement militaire que les Romains appelaient phalerœ, et qu'il avait, sans doute, reçu de quelqu'empereur comme récompense des services rendus à l'Empire[135]. Circonstance bien propre à confirmer l'opinion des historiens qui les premiers ont soutenu que Childéric avait obtenu les fonctions de magister militum de la Gaule.

Son fils Clovis Ier hérita de sa double dignité et fut reconnu comme roi des Saliens et comme maitre de la milice. Nous avons déjà remarqué que les chefs des peuples fédérés regardaient ce dernier titre comme bien supérieur à celui de roi, et Clovis n'hésita pas, selon toutes les probabilités, à le demander à l'empereur Zénon ; car on ne peut guère supposer que le patrice Odoacre eût la prétention d'exercer une autorité réelle en dehors de la préfecture d'Italie.

Quoiqu'il en soit de cette dernière circonstance, le fait est incontestable, et pour acquérir la conviction que Clovis fut réellement revêtu d'une magistrature romaine, il suffit de lire la lettre que saint Remi (Remigius), métropolitain de Reims, lui écrivit peu de temps après la mort de Childéric[136]. Que signifie la phrase suivante : Rumor magnus ad nos pervenit administrationem vos secundum rei bellicœ suscepisse, si elle ne veut dire que Clovis avait été nommé magister militum, à la place de son père ? Les mots Prœtorium tuum omnibus pateat, ut nullus exinde tristis abscedat, que l'on rencontre un peu plus loin, ont fait penser à quelques historiens que le roi des Saliens avait aussi été revêtu du titre de patrice, et que, réunissant de la sorte dans ses mains l'autorité civile et l'autorité militaire, il avait possédé une véritable prépondérance dans les Gaules, quoique Syagrius et Gondebaud roi des Bourguignons fédérés eussent également obtenu le titre de patrice[137]. Il n'est pas aisé de déterminer au juste les droits dont Clovis jouissait comme magister militum. On voit cependant, par l'histoire de l'expédition de Childéric contre les Alamanni, que le maître de la milice pouvait traverser librement non seulement les provinces administrées directement par les magistrats romains, mais encore les civitates occupées par les Barbares fédérés. Il semble aussi qu'il devait avoir la faculté de disposer, selon les circonstances, et des corps de troupes régulières cantonnés dans plusieurs lieux, et des contingents que les Barbares étaient tenus de fournir.

Si on part de ces prémisses, comme de faits désormais 'établis, quelques-unes des actions de Clovis prennent un aspect tout différent de celui qu'on leur avait prêté autrefois. En 491, le roi des Saliens fit reconnaître son autorité dans la civitas des Tungri, qui avait jusqu'alors obéi à ses anciens magistrats, et qui séparait le territoire des Saliens de celui des Ripuaires[138]. Cette occupation, malgré les termes employés par Grégoire de Tours, n'eut pas le caractère d'une conquête proprement dite. Il paraît évident que Clovis, prenant au sérieux ses titres de patrice et de maitre de la milice, aura voulu se faire obéir dans la civitas la plus voisine du territoire où il faisait sa résidence habituelle, et comme il était, en réalité, le représentant et le lieutenant de l'empereur, cette expédition ne fut pas et ne pouvait pas être assimilée à une guerre entreprise par un prince étranger contre un peuple ennemi.

Nous raisonnons, du reste, dans l'hypothèse, extrêmement vraisemblable et à peu près généralement admise, que Grégoire de Tours a entendu désigner par le nom de Toringi les Tungri, et non les Thuringiens. Nous avons vu, en effet, dans le chapitre précédent, que la civitas dont la ville de Tongres fut le chef-lieu avait été colonisée en partie par des germains qui portaient le nom de Toringi ou Tungri, et que ces deux dénominations étaient employées indifféremment[139]. D'un autre côté, on retrouve un peu plus tard le royaume de Thuringe entièrement indépendant et plus redoutable que jamais. On sait aussi que sous le règne de Thierry Ier les Ripuaires n'avaient pu encore tirer vengeance des cruautés que les Thuringiens avaient commises pendant l'expédition d'Attila, et il est à peu près impossible de s'arrêter à l'idée que Clovis ait subjugué ces derniers. Si toutefois on aimait mieux donner une pareille interprétation au texte de Grégoire de Tours, il faudrait admettre que le roi des Saliens, agissant en qualité : de magister militum, aurait dirigé contre les Thuringiens, apparemment pour les punir de quelques désordres commis dans la vallée du Rhin, une expédition concertée avec les Ripuaires ; car il est évident que Clovis, dont le royaume, si en ose employer cette expression, était fort éloigné de celui des Thuringiens, ne pouvait avoir personnellement aucun grief contre eux.. On voit donc du premier coup-d'œil que cette interprétation est bien plus favorable que contraire au système que nous essayons d'établir.

Les années suivantes virent s'accomplir plusieurs évènements qui augmentèrent, d'une manière notable, la puissance du jeune chef salien, et reléguèrent sur le second plan le royaume des Ripuaires. Nous sortirions de notre sujet en donnant le détail de tous ces évènements ; mais il est impossible de ne pas rappeler que, en 493, les civitates de la Première et de la Seconde Belgiques, lesquelles n'avaient encore reconnu l'autorité de Clovis qu'en qualité de magister militum, se soumirent à lui plus directement, comme au représentant de l'empereur. Ces civitates étaient celles de Metz, Toul, Verdun, Reims et Châlons. Cédèrent-elles à la nécessité ? Obéirent-elles, au contraire, à un ordre de l'empereur ? On l'ignore ; cependant la dernière hypothèse est la plus vraisemblable. Malgré leur éloignement, les empereurs étaient toujours considérés comme les véritables maîtres du partage d'Occident. On apprend, en parcourant les lettres de saint Avitus, métropolitain de Vienne, quelle vénération et quelle soumission on avait conservé pour les successeurs de Constantin, et l'illustre évêque ne craint pas même de donner à un ordre impérial le nom d'oraculum principale[140]. Clovis, il est vrai, faisait profession, à cette époque, du paganisme germain ; mais il y avait encore beaucoup de païens dans la Gaule ; quelques-uns avaient même rempli des fonctions importantes pendant le Ve siècle, notamment Litorius Celsus, un des principaux lieutenants d'Aetius, et par conséquent les chrétiens, et même les évêques, devaient être moins étonnés de voir la principale autorité entre les mains d'un païen, d'autant plus que les Francs ne passaient pas pour s'occuper beaucoup de leurs divinités. Clovis venait, d'ailleurs, d'épouser une fervente catholique, et tout portait à croire qu'il ne tarderait pas à suivre le conseil qu'elle lui donnait d'embrasser la religion chrétienne.

Sigisbert Ier, roi des Ripuaires, qui avait succédé depuis plusieurs années à son père Clodebaud, observait avec inquiétude et jalousie les progrès de la puissance de Clovis. Obéir à un magister militum choisi parmi les plus illustres généraux romains lui aurait paru une chose tout ordinaire ; mais il ne pouvait se résigner à voir la charge importante de maitre de la milice devenue le partage de petits rois fédérés, dont les sujets n'étaient guère plus nombreux que les siens. En conséquence, il ne cessa de témoigner la mauvaise volonté qui l'animait contre le roi des Saliens, et il refusa de l'aider dans la guerre que celui-ci avait déclarée à Syagrius.

Cependant, il se trouva, quelques années plus tard, obligé d'invoquer les secours de Clovis. Les Alamanni, qui occupaient la Vindélicie occidentale, la partie méridionale de la Germania Prima et une portion de la Maxima Sequanorum, avaient fini par oublier la leçon que Childéric et Odoacre leur avaient donnée en 479 ou en 480. Vs firent alliance, en 496, avec quelques débris de la nation des Suèves, qui se trouvaient encore dans leur voisinage, et avec les Bajuvarii ou Bavarois ; puis, ayant pris les armes tous ensemble[141], ils attaquèrent le territoire ou, si l'on aime mieux, le royaume des Ripuaires. Sigisbert n'était pas en état de leur résister, et, surmontant la répugnance qu'il éprouvait, il pria le maître de la milice d'accourir à son aide. Clovis ne pouvait se dispenser de soutenir un roi fédéré contre des barbares qui n'avaient jamais reconnu que par force, et pour peu de temps, la suprématie impériale. Il se mit en campagne suivi de tous ses soldats, opéra sa jonction avec les Ripuaires, livra aux Alamanni et à leurs alliés une bataille décisive et remporta la victoire[142].

On lit dans presque toutes les histoires de France que l'action eut lieu près de Tolbiacum, ville de la Germania Secunda dont nous avons déjà parlé, et qui avait conservé une certaine importance, puisque Grégoire de Tours la qualifie de civitas[143] ; et, pour soutenir cette opinion, on s'appuie sur un passage du même historien où on lit que Sigisbert, roi des Ripuaires, avait été blessé au genou dans un combat livré aux Alamanni près de Tolbiacum[144]. Mais, comme dans l'endroit où il raconte la victoire de Clovis, il ne mentionne pas le lieu de la bataille, quelques écrivains ont prétendu, non sans une apparence de raison, que le combat dans lequel Sigisbert avait été blessé n'était pas la grande bataille gagnée par Clovis, et que cette dernière avait été engagée près de Strasbourg[145]. Sans attacher, disent-ils, une extrême importance au silence de Grégoire de Tours, de Frédégaire et de l'auteur du Gesta regum Francorum, il faut remarquer que, d'après le biographe de saint Vaast (Vedastus), les deux armées se rencontrèrent[146] sur la rive du Rhin (circa ripas Rheni), et que Tolbiac étant situé à huit lieues du fleuve, le choc des Francs et des Alamanni eut lieu nécessairement dans un autre endroit. De plus, ajoutent ces écrivains, et toujours d'après le même biographe, Clovis retournant, après son expédition, dans la Belgica Secunda, où il résidait ordinairement, traversa la ville de Toul ; donc il quittait la civitas de Strasbourg ; car s'il fût revenu de Tolbiac et des environs de Cologne, il aurait suivi un autre chemin, c'est-à-dire la grande voie qui menait de cette dernière ville à Cambray. Mais, si l'on considère que l'histoire garde le silence le plus-complet sur la prétendue guerre dans laquelle Sigisbert aurait été blessé, et que par conséquent on ne peut en admettre la réalité pour le seul plaisir d'expliquer un passage obscur du biographe de saint Vedastus, il est facile de répondre aux deux arguments tirés de son récit. En effet, cet écrivain, qui vivait loin de la Germania Secunda, n'en connaissait probablement la géographie que d'une manière très-imparfaite, et sachant que Tolbiac n'est pas fort éloigné du Rhin, il était, jusqu'à un certain point, en droit de dire que la bataille eut lieu circa ripas Rheni, c'est-à dire dans les environs du fleuve ; d'autant plus que les deux armées en sont peut-être venues aux mains à l'orient de Tolbiac, et même à deux ou trois lieues de cette ville ; circonstance qui expliquerait parfaitement les paroles de l'hagiographe. Quant à l'itinéraire de Clovis, il n'étonne plus quand on se rappelle les suites de la victoire obtenue par ce prince. Quoiqu'il eût perdu un grand nombre de soldats, et que l'exercitus Francorum fût considérablement diminué[147], le maître de la milice chassa les Alamanni de la Germania Secunda et même de la Germania Prima, franchit le Rhin, en les poursuivant, et parut se disposer à anéantir les débris de cette nation remuante[148].

Ce fut alors qu'intervint en leur faveur un prince dont te nom n'a pas encore été prononcé, et qui joua un grand rôle à la fin du Ve siècle et au commencement du Vie. Les Ostrogoths fédérés, établis dans les plaines de la Dacie et de la Mœsie, avaient souvent inquiété les empereurs d'Orient, et Zénon, voulant se délivrer de voisins aussi incommodes, proposa, en 487, à Théodoric roi de ces barbares de lui abandonner le gouvernement de la préfecture d'Italie, qui était alors administrée par Odoacre. L'empereur était mécontent de ce dernier et pensait qu'il serait avantageux à l'Empire de lui substituer Théodoric, d'autant plus que la lutte qui allait s'engager entre les deux chefs barbares les affaiblirait, quelqu'en fût le résultat, et les rendrait moins exigeants. Il se trompait. Théodoric, ayant occupé l'Italie et s'étant défait d'Odoacre, porta son ambition plus loin que celui-ci et résolut de devenir le maître du partage d'Occident tout entier. Il se qualifiait de Romanorum princeps, et, bien qu'il n'ait jamais osé se faire proclamer empereur, il se regardait comme le véritable souverain de l'Occident, parce qu'il possédait la ville de Rome ; il désignait un des deux consuls et ne montrait guère plus de déférence pour l'empereur d'Orient que s'il eût été son collègue. Les contemporains, frappés des grandes qualités de ce prince, ne lui refusaient pas les honneurs auxquels il croyait avoir droit, et lui donnaient même quelquefois le titre d'empereur. C'est ainsi qu'on lit dans la vie de saint Placide martyr composée par le moine Gordianus : Tempore quo Theodoricus Augustus in Seniori Roma, in nova vero Justinus Senior et Justinianus Romani Imperii sceptra retinebant (I)[149]. Théodoric lui-même ne craignait pas, dans certaines circonstances, de prendre le même titre ou quelque chose d'équivalent, et en écrivant à Hermenfrid roi de Thuringe, à qui il avait donné une de ses parentes en mariage, il disait : Desirantes vos nostris aggregare parentibus, neptis taro pignon propitia divinitate, sociamus, ut qui de regia stirpe descenditis, nunc etiam longius claritate imperialis sanguinis fulgeatis[150]. Maitre de la ville d'Arles, où avaient résidé en dernier lieu les préfets du prétoire, il chargea le sénateur Gemellus d'en remplir provisoirement les fonctions, et il entreprit de faire reconnaître l'autorité de ce magistrat par les rois barbares qui occupaient les différentes provinces de la Gaule[151].

Ses prétentions furent assez mal accueillies par les rois des Francs et des Bourguignons, qui aimaient mieux dépendre des empereurs de Constantinople que du roi des Ostrogoths ; mais la nomination de Gemellus est de plusieurs années postérieure à la bataille de Tolbiac, et nous revenons aux suites de la victoire de Clovis. Les Alamanni et les Suèves, vivement pressés par les soldats de ce prince, prièrent Théodoric d'intervenir en leur faveur. Il se hâta d'écrire, à Clovis pour l'inviter à ne pas poursuivre les Alamanni et leurs alliés sur le territoire du Norique, qui était une dépendance de la préfecture d'Italie[152], et, craignant probablement que le roi des Saliens, fier des avantages qu'il venait d'obtenir et de son titre de magister militum, n'eût pas égard à une pareille invitation, il s'apprêta à la faire respecter par la voie des armes. Il écrivit en conséquence aux petits rois de la Germanie pour les mettre en garde contre l'ambition de Clovis, et les engager à s'unir à lui contre l'ennemi commun[153].

Ces menaces et ces négociations intimidèrent le roi Franc, qui consentit à traiter avec les vaincus. Il se contenta de recevoir la soumission des Bavarois et leur laissa leur ancienne organisation ; mais ceux des Alamanni qui voulurent rester dans la Germania Prima, la Maxima Sequanorum et la partie de la Grande Germanie voisine de la Gaule, furent traités avec plus de sévérité ; Clovis leur imposa un tribut[154] ; de plus, comme leur souverain avait perdu la vie sur le champ de bataille de Tolbiac, le vainqueur régla qu'ils n'auraient plus de rois, et forma de tous les cantons qu'ils occupaient un ducatus, dont le chef ou dux devait reconnaître l'autorité du roi des Saliens, comme maître de la milice. La création de ce ducatus n'avait, du reste, rien d'extraordinaire ; le titre en était emprunté à l'organisation militaire de l'Empire, et le territoire qui constituait le ducatus Alamanniœ était, à peu de chose près, le même que celui d'un gouvernement créé autrefois par les empereurs. En effet, toute la portion de la Grande Germanie qui était comprise entre le Rhin supérieur, le Danube et le vallum creusé depuis ce fleuve jusqu'au Nicer (Necker), formait, au IIIe siècle et même au IVe, un arrondissement militaire rattaché au gouvernement des Gaules[155]. Clovis pouvait donc, comme maître de la milice, étendre son autorité sur ce territoire, et nous verrons plus loin qu'il demeura annexé ait royaume d'Austrasie jusqu'au moment où Pépin et Charlemagne modifièrent les divisions administratives du partage d'Occident. Schœpflin croit même que la civitas de Strasbourg fut englobée dans le ducatus Alamanniœ jusqu'au VIIe siècle, époque à laquelle cette civitas, qui avait fini par prendre le nom d'Alisatia ou d'Alesatia, devint elle-même un ducatus particulier[156]. Mais l'assertion de Schœpflin est complètement, erronée. Clovis resta maitre de la partie méridionale de la Germania Prima, restaura l'évêché de Strasbourg, que le long séjour des Barbares avait comme anéanti, et fit construire dans cette ville une nouvelle cathédrale, dont nous parlerons à la fin du présent chapitre.

Ces soins pieux annoncent que le roi des Saliens avait déjà pris-la résolution irrévocable d'embrasser le christianisme. En retournant dans la Belgica Secunda, il traversa la ville de Toul et pria l'évêque saint Ursus de lui donner un prêtre capable d'enseigner, en peu de temps, les principales vérités de la religion, et l'évêque confia cette honorable mission au prêtre Vedastus, qui, montant sur le char de Clovis, l'instruisait chemin faisant, comme l'apôtre Philippe avait catéchisé autrefois l'eunuque de la reine d'Ethiopie[157]. On sait que le roi des Saliens se rendit à Reims et y reçut le baptême des mains de saint Remi. L'illustre évêque baptisa, en même temps, les deux sœurs de Clovis : Albofledis, laquelle était encore païenne, et Lanthechildis, qui avait adopté l'hérésie arienne[158]. Beaucoup de saliens embrassèrent alors la religion chrétienne, mais ni Sigisbert ni les Ripuaires, ses sujets, ne voulurent suivre leur exemple.

La conversion du maître de la milice des Gaules eut un grand retentissement et des suites plus grandes encore. Le pape Anastase II s'empressa de lui écrire pour le féliciter et pour lui exprimer la joie qu'il ressentait en pensant aux services que Clovis pourrait rendre à l'Eglise, expressions qui achèvent de démontrer que le roi des Saliens était revêtu d'une magistrature romaine, laquelle lui permettait de se mêler des affaires de toute la Gaule[159]. Saint Avitus, métropolitain de Vienne, tint le même langage[160]. Saint Remi et les autres évêques ne négligèrent rien pour augmenter l'autorité d'un prince qui se donnait hautement comme le protecteur du catholicisme, et pour abaisser les rois des Wisigoths, des Bourguignons et des Ripuaires fédérés, dont l'un était païen, tandis que les autres étaient infectés des erreurs d'Arius. Les efforts des évêques ne tardèrent pas à porter leurs fruits.

En premier lieu, les légions qui restaient encore dans la Gaule, et qui avaient déjà reconnu, mais imparfaitement, l'autorité de Clovis comme magister militum, ne firent plus dès lors aucune difficulté de lui obéir en toute circonstance. Procope, dans sa relation de la guerre entreprise par Justinien contre les Ostrogoths, l'assure en termes exprès[161]. Aucun auteur, aucune inscription ne nous fait malheureusement connaître quels furent parmi les régiments désignés par la Notice de l'Empire comme cantonnés dans la Gaule, ceux qui se placèrent sous les ordres de Clovis. Si on ne craignait cependant d'émettre une conjecture téméraire, on pourrait nommer le régiment des Balistarii, qui, d'après la Notice, tenait garnison à Baudobrica, et appuyer cette conjecture sur un passage de Grégoire de Tours[162], dans lequel on lit que le roi des Saliens marcha contre les Bourguignons, en 498, cum omni instrumento belli — ce que l'historien n'aurait pas dit si le roi n'avait été suivi que par l'exercitus Francorum — ; et sur un passage de la vie de saint Maximinus, où l'auteur donne relativement au siège de Verdun des détails que nous rapporterons plus bas, et qui dénotent évidemment la présence d'un corps d'ingénieurs dans l'armée de Clovis[163].

L'existence des anciennes légions romaines à la fin du Ve, et même, comme nous le verrons, vers le milieu du Vie siècle, n'a rien qui doive surprendre. Nous avons déjà dit que les soldats se mariaient, que les fils remplaçaient leurs pères, et que les garnisons immobilisées, sur les frontières ressemblaient à des colonies, dont la durée était illimitée. Tous les antiquaires connaissent l'histoire de la troisième légion Augusta chargée de garder l'Afrique romaine, et dont le camp a fini, au bout de quelques siècles, par donner naissance à l'importante ville de Lambœsa[164]. Ajoutons que les légions devaient éprouver d'autant moins de répugnance à reconnaître l'autorité d'un roi fédéré, qu'elles étaient elles-mêmes en grande partie composées de barbares, et qu'elles avaient été recrutées soit parmi les Francs, soit parmi les habitants de la Germanie.

Les civitates gauloises qui ne s'étaient pas encore décidées à obéir à Clovis imitèrent l'exemple des légions. Procope remarque[165] qu'aussitôt après le baptême de ce prince et de ses sujets il s'opéra un rapprochement entre ces derniers et les Gallo-Romains, rapprochement qui fit la grandeur de notre patrie. Car, si les Francs étaient restés païens ou avaient embrassé l'arianisme, qui avait commencé à se répandre parmi eux, l'union serait devenue impossible, et la monarchie mérovingienne se serait écroulée, ainsi que la plupart des royaumes barbares, sous les coups de Bélisaire, de Narsès ou de quelqu'autre général romain, secondé par la population gallo-romaine, au milieu de laquelle les Francs étaient comme noyés, à raison de leur petit nombre.

Les évêques furent, ainsi que nous l'avons dit, les principaux instruments de l'espèce de révolution qui s'opéra alors dans les idées des habitants de la Gaule, et leur zèle ne tarda pas à les rendre suspects aux rois des autres nations fédérées. Aprunculus évêque de Langres fut violemment expulsé par le roi des Bourguignons et obligé de se retirer dans la civitas des Arverni, dont il devint évêque[166]. Volusianus métropolitain de Tours fut exilé en Espagne par les Wisigoths[167]. Verus son successeur fut banni pour le même motif, ainsi que Quintianus évêque de Rhodez[168]. Galactorius évêque de Lascura Bencharnum (Lescar) fut massacré par ordre d'Alarie II[169]. Enfin, trois autres évêques, dont les diocèses étaient occupés par les Bourguignons, Theodorus, Proculus et Dinifius, furent contraints de chercher un asile sur le territoire des Francs[170]. Mais le prélat qui rendit les plus grands services à Clovis fut incontestablement saint Remi. Ce grand évêque, dont l'épiscopat se prolongea pendant soixante-quatorze ans (de 459 à 533), finit par devenir en quelque sorte le patriarche de la Gaule. Ses discours étaient regardés comme autant d'oracles ; ses disciples étaient élus évêques avec empressement[171] ; en 508, le pape Symmaque le déclara son vicaire dans tous les diocèses qui reconnaissaient l'autorité du roi des Saliens ; et Clovis lui-même, sur lequel saint Remi exerça toujours une, influence extraordinaire, voulut, pour le récompenser, que sa nièce Scariberga épousât Arnulfus cousin du prélat[172].

Ainsi le zèle pour la religion s'unissait chez les Gaulois à la crainte de voir l'Empire tomber en lambeaux, par suite de l'ambition de quelques-uns des rois fédérés, et ces deux sentiments généreux inspiraient à la population tout entière l'envie d'être placée sous les lois de celui de ces souverains qui, à raison de son titre de magister militum, était censé représenter et représentait, en effet, l'autorité impériale. Grégoire de Tours, qui, dans sa jeunesse, avait vu les contemporains de Clovis et appris d'eux quelle était alors la tendance des esprits, n'a rien écrit que de vrai en traçant les lignes suivantes : Multi jam tunc ex Galliis habere Francos dominos summo desideria cupiebant[173].

Cette même phrase suffit, quoiqu'on en ait dit, pour démontrer que les Francs se présentaient en qualité d'alliés (fœderati), et non comme des dominateurs étrangers, et que leur chef se donnait non pour un maître, mais pour un lieutenant de l'empereur. On a voulu, à la vérité, appuyer l'opinion contraire sur certains mots dont le sens était alors bien différent de celui qu'ils ont de nos jours. Tel est le terme subjugare, que l'on trouve dans un diplôme qui aurait été accordé par Clovis à l'abbaye de Réomé et dans quelques autres documents contemporains. Si le verbe subjugare, dont l'origine est relativement récente, et que l'on ne rencontre pas dans les auteurs classiques[174], avait eu, comme aujourd'hui, la même signification que dompter, conquérir, on ne pourrait refuser d'admettre que les Saliens ont soumis les Gaulois par la force des armes. Mais, sans nous arrêter à démontrer ici que le diplôme de Réomé est une pièce fausse, ou du moins falsifiée[175], nous prouverons que subjugare n'avait alors généralement que le sens de soumettre, sans que l'on y attachât aucune idée de violence, ni de conquête. Théodoric roi des Ostrogoths, écrivant aux Gallo-Romains pour leur annoncer qu'il venait de charger le sénateur Gemellus d'administrer la préfecture des Gaules, emploie le mot subjugata en parlant de cette contrée[176] ; or, comme il n'avait bien certainement pas la prétention de l'avoir subjuguée[177], on doit admettre que le terme avait une autre acception. Dans un récit de Grégoire de Tours[178], les Saliens, voulant dire à Clovis qu'ils se considéraient comme ses sujets, s'écrient : Tuo sumus dominio subjugati ; et le sens de ce passage est tellement clair, qu'il faut nécessairement reconnaître que les mots subjugare et subjugari signifiaient uniquement soumettre et être soumis, et qu'on les employait même quand le possesseur de l'autorité la tenait de la naissance ou de l'élection[179]. Clovis n'était donc pas regardé comme un conquérant, et le métropolitain de Vienne Avitus, dans la lettre qu'il lui adressa pour le féliciter au sujet de sa conversion, ne désigne pas les provinces qui obéissaient au roi des Saliens par le mot de regnum, mais bien par celui de regio, lequel n'implique nullement l'idée d'assujettissement[180].

Du moment où l'on admet que la Gaule ne fut pas conquise par Clovis, et que ce prince était considéré et se regardait lui-même comme le lieutenant de l'empereur ; ou plutôt comme le maitre de la milice, on ne peut croire que les quinze mille soldats Francs qui le reconnaissaient pour leur chef, quand même on y joindrait un pareil nombre de Ripuaires, aient entrepris de dépouiller les Gallo-Romains d'une partie de leurs propriétés. D'abord, ces derniers n'auraient pas montré autant d'empressement à passer sous l'autorité de Clovis[181], s'ils avaient été obligés de perdre la moitié, le tiers ou le quart de ce qu'ils possédaient. En second lieu, les évêques n'auraient pas fait tant d'efforts pour les amener à courir au-devant d'un prince spoliateur. En troisième lieu, les Saliens et les Ripuaires, depuis longtemps fixés dans la Seconde Belgique, la Seconde Germanie et quelques cantons de la Première Belgique, ne songeaient guère à émigrer, et on ne voit pas que, sauf un petit nombre d'individus, ils aient quitté un pays qui était devenu le leur pour aller s'établir dans les autres provinces de la Gaule. En quatrième lieu enfin, on peut lire la circulaire que Clovis adressa aux évêques de cette contrée, après ses guerres contre les Wisigoths et les Ostrogoths[182], et on conclura qu'un prince qui restituait avec autant de promptitude et de bonne volonté les prisonniers de guerre, et les esclaves enlevés aux églises, n'avait pu songer à dépouiller les propriétaires du sol, tandis que les domaines appartenant au fisc suffisaient et au-delà pour récompenser les guerriers Francs[183].

L'histoire garde le silence le plus profond sur les actions du roi des Ripuaires pendant les années qui suivirent la bataille de Tolbiac, et on ignore s'il fournit un contingent à Clovis, lorsque ce dernier attaqua Gondebaud roi des Bourguignons (500) ; mais on sait que la guerre fut heureuse pour le roi des Saliens, qu'elle augmenta notablement sa puissance[184], et qu'elle diminua d'autant l'influence des Ripuaires. Cette lutte n'avait pas, au reste, un caractère d'utilité publique, si l'on peut parler ainsi ; elle ne se faisait pas au nom de l'Empire et n'avait d'autre origine que les rancunes particulières de Clovis et de sa femme. Sigisbert avait par conséquent le droit de refuser son contingent. Mais le maître de la milice se trouva engagé, quelques années plus tard, dans une guerre dont le caractère était tout différent, et le roi des Ripuaires ne put se dispenser de faire marcher son exercitus, malgré toutes les appréhensions que Clovis lui inspirait, et les liens de parenté qui l'unissaient lui-même au prince que celui-ci allait combattre.

La bonne intelligence n'avait pas régné longtemps, comme nous l'avons dit, entre l'empereur et Théodoric roi des Ostrogoths. Bien qu'il affectât de respecter extérieurement la suprématie impériale et qu'il ne fit pas frapper de monnaies à son nom, il avait, apparemment en qualité de possesseur de la ville de Rome, usurpé quelques-uns des droits appartenant à la puissance souveraine, et particulièrement celui de désigner un des deux consuls. Les choses en vinrent au point que l'empereur Anastase résolut de lui déclarer la guerre et de faire tous ses efforts pour le renverser. Les peuples de la préfecture d'Italie semblaient bien disposés, et, quoique trente années environ se fussent écoulées depuis l'abdication d'Augustule, ils attendaient toujours, avec une sorte d'impatience, la révolution qui devait rendre un empereur au partage d'Occident et replacer les rois des Barbares fédérés dans la position subalterne dont ils n'auraient jamais dû sortir. Mais si l'empereur pouvait, jusqu'à un certain point, compter sur les anciens habitants de l'Italie et des provinces voisines, il devait craindre que Théodoric n'invoquât le secours des Wisigoths fédérés. Les deux branches de la nation gothique avaient toujours entretenu des relations de parenté et de bienveillance, et les Wisigoths avaient alors pour roi un fils d'Euric, Marie II, prince à-la-fois faible et violent, qui subissait l'ascendant du génie de Théodoric. L'empereur songea donc à opérer en Occident une diversion considérable, et, connaissant l'ambition de Clovis, il le chargea d'attaquer et de dépouiller les Wisigoths, pendant que les armées impériales envahiraient l'Illyrie et l'Italie.

Les préparatifs du maître de la milice furent bientôt terminés ; il rassembla tous les Francs Saliens, fit marcher ce qui restait des anciennes légions et invita les rois des Ripuaires et des Bourguignons à lui envoyer leurs contingents. Les deux rois obéirent[185], et Sigisbert, quoique beau-frère d'Alaric II, chargea son fils Clodéric (Chlodericus) de commander le contingent des Ripuaires[186].

On sait que Clovis défit et tua le roi Alaric à la bataille de Vouglé (507), et que, profitant de cette victoire, il s'empara de la plupart des civitates que les Wisigoths avaient occupées dans le midi de la Gaule. Il avait confié le commandement d'une partie de l'armée à son fils aîné Théodoric, que nous désignerons par le nom de Thierry pour nous conformer à l'usage, et le jeune prince réduisit plusieurs cités de la Première Aquitaine et de la Première Narbonnaise[187], et vint enfin mettre le siège devant la ville d'Arles, qui appartenait à Théodoric (508). Ce fut le terme de ses succès. En effet, l'empereur avait attaqué les Ostrogoths avec tant de mollesse, que leur roi, parfaitement rassuré et pouvant disposer librement d'une portion de ses troupes, chargea un de ses généraux, nommé Ibbas, de faire lever le siège d'Arles. Thierry rebuté de la résistance qu'il avait rencontrée, et craignant d'être accablé par l'armée d'Ibbas, prit le parti de s'éloigner. Mais il avait trop attendu ; les Ostrogoths le poursuivirent avec vigueur, l'atteignirent, lui firent éprouver un échec grave[188] et ramenèrent quantité de prisonniers[189]. Il parait que les Ripuaires furent extrêmement maltraités dans cette circonstance. Telle est, du moins, la conclusion que nous tirons d'un passage de la vie de saint Césaire, où on lit que les Ostrogoths renfermèrent dans les églises et dans le cloître de la métropole d'Arles une multitude de païens (infidelium multitudo). Or, à cette époque, les Gallo-Romains étaient catholiques pour la plupart ; les Saliens l'étaient aussi, et les Bourguignons faisaient profession de l'arianisme ; par conséquent les païens ne pouvaient être que des ripuaires du contingent fourni par Sigisbert, ou des alamanni que Clovis avait contraints de servir dans son armée[190].

Cette disgrâce et le peu d'activité et d'énergie que montrait l'empereur engagèrent le roi des Saliens à ne pas continuer la guerre. En 509, un traité de paix le réconcilia avec Théodoric, qui agit en son nom comme roi des Ostrogoths, et en qualité d'administrateur et presque de maître du royaume des Wisigoths pendant la minorité d'Amalaric, son petit-fils. Le traité assurait à Clovis la plupart des civitates dont il avait chassé les Wisigoths ; toutefois, il ne se regarda comme administrateur, ou, si l'on aime mieux, comme propriétaire de ces civitates, qu'après avoir obtenu de l'empereur la ratification du traité[191] ; ce qui semble prouver qu'une nation fédérée ne pouvait sans l'autorisation impériale prendre la place d'une autre nation, ni occuper les pays primitivement cédés à cette dernière.

On ne lit nulle part que Sigisbert ait obtenu une récompense de sa coopération et une indemnité des sacrifices que la guerre lui avait coûtés ; néanmoins, une circonstance dont nous aurons bientôt l'occasion de parler nous porte à croire que Clovis lui avait cédé deux ou trois des civitates belges les plus voisines du territoire des Ripuaires, et en particulier la cité de Verdun.

L'empereur, dont les entreprises contre l'Italie n'avaient eu aucun succès, se décida à faire également la paix avec Théodoric. Mais, bien qu'il fût sans doute mécontent de la précipitation avec laquelle Clovis voulait traiter, il lui avait accordé une récompense bien propre à l'attacher plus fortement aux intérêts de l'Empire. Cette récompense était le titre de consul, que l'empereur lui décerna dans le courant de l'année 508. Les codicilli durent parvenir à Clovis vers la fin de l'année, et il entra en fonctions le 1er janvier 509. Le passage dans lequel Grégoire de Tours rapporte cet évènement est d'une clarté parfaite, et néanmoins aucune de ses assertions peut-être n'a fourni matière à des commentaires plus contradictoires. Chlodovechus, dit l'historien des Francs, ab Anastasio imperatore codicillos de consulatu accepit[192]. Rien n'est plus précis et plus formel ; mais, comme les Fastes consulaires ne marquent pour l'année 509 qu'un seul consul, nommé Importunus, et qui fut désigné par Théodoric, on en a conclu que Clovis n'avait jamais été consul, et qu'il faut donner une autre explication au passage de Grégoire de Tours. Plusieurs écrivains ont prétendu que le roi des Saliens n'avait reçu de l'empereur Anastase d'autre titre que celui de patrice, et que Grégoire de Tours, peu instruit en ces matières, avait confondu ce titre avec celui de consul[193]. D'autres ont pensé, au contraire, qu'il avait existé, même dès le commencement de l'Empire, une sorte de consulat honorifique, que l'on accordait parfois à des rois barbares dont on voulait récompenser les services, et que tel était le titre décerné à Clovis ; et on a cité, à l'appui de cette opinion, certaines monnaies de Sauromate Ier roi du Bosphore Cimmérien, sur lesquelles on a cru reconnaître les insignes du consulat[194], ainsi qu'un passage de l'historien byzantin Théophane[195], où on lit que l'empereur Justin I donna le titre de consul à Zatus roi des Lazes. Mais ces deux explications ne peuvent prévaloir. En effet, il est plus que douteux que le roi Sauromate ait jamais obtenu le titre de consul honoraire, et quant au fait rapporté par Théophane, il faut y voir une simple augmentation des honneurs royaux. D'un autre côté, il est impossible d'admettre que le consulat et le patricial aient été confondus au commencement du VIe siècle ; c'étaient deux dignités tout-à-fait distinctes, et on ne voit aucun patrice se décorer du titre de consul. Le consulat était la première dignité de l'Empire ; le patriciat n'était que la seconde, et on ne devenait ordinairement consul qu'après avoir été patrice. Cependant, quelques consuls reçurent, en sortant de charge, le titre de patrice, comme une sorte d'indemnité, qui leur permettait, d'ailleurs, de conserver la préséance sur tous les autres dignitaires, et même sur les préfets du prétoire. Prœfectorios, dit Cassiodore, et aliarum dignitatum viros prœcedit (patricius), uni tantum cedens fulgori quem interdum etiam a nobis constat assumi. Ornatus individuus, cingulum fidele, quod nescit ante deserere quam de mundo contingat exire[196]. L'insigne du patriciat était, comme nous l'apprennent ces paroles de Cassiodore, un cingulum ou baudrier, richement orné ; ce qui semblerait ranger les patrices parmi les dignitaires de la milice ; mais il est bon de faire observer que le patriciat était un honneur, et non un emploi, et qu'aucune fonction n'y était attachée, à l'époque où nous sommes parvenus ; car nous verrons le patriciat prendre plus tard un autre caractère.

A côté des auteurs qui ont essayé de rabaisser le consulat au rang du patriciat et de les confondre, on peut ranger les historiens qui ont prétendu que Clovis avait été réellement associé à l'Empire par Anastase. Ils s'appuient sur les paroles suivantes de Grégoire de Tours : ... et ab ea die — le jour où Clovis prit possession de sa dignité — tanquam consul aut Augustus est vocitatus[197] ; mais n'est-il pas évident que le métropolitain de Tours ne pouvait confondre les dignités de consul et d'empereur ? Il a voulu dire seulement que, le consulat ayant notablement augmenté l'éclat qui entourait déjà le roi des Saliens, ce prince fut, pendant le reste de son règne, considéré comme l'administrateur du partage d'Occident, ou du moins comme le premier des rois fédérés qui le gouvernaient en qualité de lieutenants de l'empereur.

Enfin, et ceci achève de démontrer qu'il s'agit bien du consulat dans le récit de Grégoire de Tours, les diverses particularités relatées par l'historien, se rapportent exactement au consulat, et nullement à une autre dignité. Ainsi, Clovis reçut d'Anastase les codicilli de consulatu, et tel est bien le nom que l'on donnait au diplôme impérial[198]. Ainsi, le prince, pour aller de la basilique de Saint-Martin à la métropole de Tours[199], se revêtit d'une tunique de pourpre et d'une chlamyde, couvrit son front d'une sorte de diadème et monta sur un cheval richement harnaché. Ainsi encore, et c'était l'usage lorsque les consuls prenaient possession de leur charge[200], Clovis ne cessa, pendant le trajet, de jeter des pièces d'or et d'argent à la foule qui le regardait passer[201].

Tout se réunit donc pour prouver que le roi des Saliens fut réellement nommé consul par Anastase, et il est impossible de repousser cette conclusion en alléguant que le consulat n'était pas accordé aux Barbares. Il suffit, en effet, de jeter un coup-d'œil sur les Fastes pour voir que beaucoup de barbares furent revêtus de cette dignité. Dagalaïphus, Nevitta, Merobaudus, Hermenericus, Richimer, Bauto, Fravitta, Ardaburius, Areobindus, Aspar, Sigisboldus, Ricimer, Eutharic, Stilicon et d'autres encore furent consuls pendant la seconde moitié du IVe siècle, le Ve et le commencement du VIe, et le roi Théoderic lui-même avait été consul en 484[202].

Quant à l'autorité que ce titre pouvait procurer et procura effectivement à Clovis, elle n'était pas à dédaigner. Jornandès[203] qualifie le consulat de summum bonum, primumque in mundo decus. On sait que cette dignité- était la première de l'Empire, et on avait conservé, même dans les provinces occupées par les Barbares fédérés, l'usage antique de dater d'après les Fastes consulaires. On peut voir, dans les collections de Labbe, de Hardouin et de Sirmond, les dates des conciles tenus alors en Occident, et les inscriptions tumulaires conservées dans nos musées ne sont pas moins formelles à cet égard. D'un autre côté, et quoique la durée du consulat fût d'une année seulement, il restait nécessairement au roi barbare qui l'avait obtenu une sorte de prestige ; et l'on a pu dire, sans trop d'exagération, que Clovis y avait trouvé une espèce de consulat perpétuel, ou plutôt une délégation de la puissance proconsulaire des empereurs. Et c'est à cette délégation que l'auteur du prologue de la Loi Salique paraît avoir fait allusion, lorsqu'il a dit : Quod minus in pactum habebatur, idoneo per proconsolis reg is Clodovehi... fuit lucidius emendatum[204]. Les Saliens et les Ripuaires ne s'étaient installés dans le nord de la Gaule qu'avec l'autorisation impériale, l'octroi du titre de consul et des ornements consulaires acheva de régulariser et de consolider leur établissement. Clovis le comprenait si bien, que, tout victorieux et tout puissant qu'il était alors, il accepta avec l'empressement le plus significatif, et se garda de répondre qu'il avait conquis la Gaule et qu'il n'avait pas besoin de l'autorité impériale pour se faire obéir. Il se hâta même de prendre le titre entièrement romain de vir inluster, que la chancellerie impériale avait l'usage d'attribuer aux principaux magistrats de l'Empire, et que les successeurs de Clovis eurent grand soin de conserver[205]. Au reste, ce prince n'eut jamais la prétention de vouloir, comme Théodoric, se mettre, pour ainsi dire, au même rang que les empereurs. Il continua à faire battre monnaie au nom d'Anastase, et il se contenta toujours pour lui-même des titres de Serenitas et de Gloria, qu'il était d'usage de lui donner avant son consulat[206]. Telles ne sont pas, à la vérité, les appréciations que l'on trouve dans beaucoup d'histoires de France, où l'on représente Clovis comme un souverain tout-à-fait indépendant, qui, après avoir vaincu les Romains, les Bourguignons et les Wisigoths, vint établir à Paris le siège de son royaume. Grégoire de Tours rapporte, en effet, que le roi des Saliens fixa à Paris sa résidence ordinaire, après la cérémonie de Tours[207] ; mais il ne faut voir dans ce choix qu'une mesure de bonne administration. La cité des Parisii se trouvait à peu près au centre des provinces que Clovis devait gouverner, et elle possédait un palais impérial, que Julien avait habité, et qui devait être encore, quoique sans doute un peu délabré, une demeure agréable et commode.

Les flatteries des contemporains de Clovis étaient bien propres cependant à lui inspirer des idées plus ambitieuses. Selon Grégoire de Tours[208], on lui donnait parfois le titre d'Auguste, et cette assertion, qui a paru extraordinaire, est corroborée 1° par la vie de saint Germain de Paris, dans laquelle Clotilde, épouse du roi des Saliens, est appelée Augusta[209], et 2° par un passage de la vie de saint Fridolin, où le trône de ce prince est nommé imperialis thronus[210]. Mais si la comparaison que Clovis et ses premiers successeurs pouvaient établir entre leur puissance et la faiblesse ou l'incapacité de plusieurs empereurs était de nature à les encourager, ils n'oubliaient pas non plus que le jour où ils auraient tenté de rompre avec l'Empire, ils se seraient trouvés réduits à leurs seules forces, c'est-à-dire à la petite armée des Francs. Les autres nations fédérées voulaient bien reconnaître la suprématie impériale, mais n'étaient pas disposées à courber la tête devant un peuple moins nombreux qu'elles-mêmes ; et les Gallo-Romains, qui formaient les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la population, et consentaient néanmoins à obéir à un roi barbare revêtu des titres de maître de la milice, de patrice et de consul, auraient bien certainement refusé de s'associer à un acte qu'ils devaient regarder comme une révolte, et de se placer volontairement en dehors du monde romain. La répugnance eût été bien plus forte encore chez les évêques, qui étaient tous gallo-romains d'origine et n'avaient pas, comme on l'a cru et comme on le dit souvent, l'intention de fonder, en favorisant les armes et la politique de Clovis, un royaume séparé de l'Empire, dont ils étaient, au contraire, les amis et les défenseurs.

La volonté de rompre avec la République — on s'exprimait ainsi, même plus tard — n'existait alors chez aucun des rois barbares. Nous avons vu que Théodoric, roi des Ostrogoths et tuteur de son petit-fils Amalaric, roi des Wisigoths, était, malgré ses dissentiments avec Anastase, entièrement convaincu de la nécessité de conserver et d'affermir l'autorité impériale. Si l'on veut savoir ce que pensait Sigismond roi des Bourguignons, fils et successeur de Gondebaud, et décoré par Anastase du titre de patrice, il suffit de lire les lettres que saint Avitus, métropolitain de Vienne, écrivait à l'empereur au nom de ce prince[211]. Enfin, les Vandales eux-mêmes, malgré leur animosité contre l'Empire, avaient fini par solliciter le titre de fédérés et la cession de la partie de l'Afrique dont ils s'étaient emparés[212].

Clovis, loin de vouloir usurper une indépendance qu'il n'aurait pu conquérir sans péril, travailla uniquement, pendant le reste de sa vie, à réunir aux provinces qu'il gouvernait celles qui étaient occupées par d'autres princes de sa famille. Il dépouilla d'abord, assez facilement, Chararicus, Ragnacharius et Rignomeris, qui commandaient à trois fractions de la tribu des Saliens établies dans les civitates des Morini[213], des Nervii et des Cenomani[214]. Ces trois petits royaumes provenaient, comme on l'a dit plus haut, d'un partage opéré après la mort d'un roi des Saliens, et semblable à ceux dont nous parlerons dans les chapitres suivants.

En même temps, Clovis projetait de traiter de même le roi des Ripuaires ; mais l'entreprise était beaucoup plus difficile, et le vieux Sigisbert, qui se défiait, probablement, de l'ambition de son cousin, se tenait sur ses gardes. La politique profonde du roi des Saliens avait, dès les années précédentes, préparé les voies à l'accomplissement d'un pareil dessein, en engageant Clodéric, fils de Sigisbert, à commander lui-même le contingent des Ripuaires dans la guerre contre les Goths. Cette démarche imprudente avait dû le brouiller avec Théodoric et les autres princes de la même nation, et les disposer à ne prendre aucun intérêt au sort d'un homme que les liens d'une aussi proche parenté n'avaient pu retenir ni empêcher de contribuer à la ruine d'Alaric. Quand Clovis jugea que tout était prêt, il envoya à Clodéric des émissaires secrets, lesquels lui représentèrent que son père était déjà vieux[215], et que de plus il était boiteux depuis la blessure reçue à Tolbiac ; ce qui ne lui permettait plus de se montrer à la tête de l'armée ; ils ajoutèrent qu'un jeune prince comme lui convenait bien mieux à une nation aussi belliqueuse que les Ripuaires, et ils lui promirent l'appui de leur maître. Clodéric, séduit par ces discours perfides, résolut d'ôter la vie à son père, afin de régner à sa place, et répandit le bruit que Clovis machinait quelque chose contre la vie de Sigisbert. Celui-ci quitta alors Cologne, où il résidait ordinairement, et alla demeurer, au-delà du Rhin, dans la forêt Buchonia, qui n'était pas éloignée de cette ville, et où il pensait être plus en sûreté. Un jour qu'il dormait après son repas, des assassins, payés par Clodéric, le tuèrent et s'enfuirent. Soit ignorance de la part que le jeune prince avait prise au crime, soit nécessité, les Ripuaires le reconnurent pour roi, et Clovis fit de même. Clodéric s'était hâté de lui envoyer des ambassadeurs pour lui annoncer son avènement et lui offrir une portion du trésor considérable que Sigisbert avait laissé. Le roi salien répondit qu'il ne voulait rien accepter, au moins pour le moment ; mais il demanda au nouveau roi des Ripuaires de montrer le trésor en question à certains individus qu'il allait envoyer à Cologne. Clodéric y consentit avec empressement. Au moment où il s'était abaissé pour plonger le bras dans un vaste coffre qui contenait une prodigieuse quantité de sous d'or et de trientes, un des émissaires de Clovis lui fendit la tête d'un coup de francisque. A cette nouvelle, le roi des Saliens, qui se tenait prêt à partir et à vaincre toutes les résistances, arrive à Cologne, assemble les Ripuaires, leur déclare que le meurtre de Sigisbert est l'œuvre de Clodéric, proteste qu'il n'a eu aucune part dans la mort de ce dernier, ajoute qu'il croit leur donner un avis salutaire en leur conseillant de le choisir pour roi, lui le parent de leurs derniers souverains, et promet de protéger leur territoire contre les agressions des Barbares et particulièrement des Thuringiens. Les Ripuaires, rassurés par ces protestations et considérant que Clodéric n'avait pas laissé de postérité, consentirent à ce que Clovis demandait, l'élevèrent sur un bouclier, selon l'usage de leur nation, et le proclamèrent roi[216]. Mais les deux royaumes ne furent pas confondus ; les Ripuaires, qui avaient déjà une fois obéi au même roi que les Saliens, reconnurent Clovis sans perdre leur indépendance[217] ; et, bien que l'histoire n'en dise rien, nous ne sommes pas éloigné de croire qu'il leur donna pour vice-roi son fils Thierry, qui fut le premier souverain du royaume d'Austrasie. Le fait de la séparation résulte des actes du concile d'Orléans, qui fut assemblé en 511, et à la suite desquels on ne voit pas figurer les signatures des évêques dont les sièges se trouvaient dans le royaume des Ripuaires.

C'est à la même date, ou, pour parler plus exactement, dans le petit espace de temps écoulé entre la mort de Sigisbert et la tenue du concile d'Orléans, qu'il faut placer un évènement que plusieurs des biographes de Clovis n'ont su à quelle époque rapporter. Nous voulons parler du siège de Verdun. On comprend, du reste, l'embarras des historiens ; car il est difficile d'expliquer la révolte de cette ville. Plus touchés de la difficulté dont il s'agit que des témoignages établissant la date du siège, ils l'ont reporté aux premières années du règne de Clovis ; mais la vie de saint Maximinus, second abbé de Miciacum (Micy), et d'autres documents démontrent que cet évènement se passa vers la fin de l'année 510[218]. Dès lors, il faut, comme l'a fait Du Bos[219], assigner à la révolte des Verdunois un autre motif qu'une répugnance fort vive contre la domination du roi des Saliens. En 510, son autorité était respectée dans toutes les civitates voisines de Verdun, et l'on ne voit pas du tout comment cette ville aurait pu avoir l'audace de braver seule l'autorité d'un prince aussi puissant. Mais si l'on pense, comme nous, que Clovis avait cédé aux Ripuaires quelques-unes des civitates méridionales de la Première Belgique, à titre de récompense pour les services que Sigisbert lui avait rendus pendant la guerre contre les Goths ; si l'on admet que la soumission des Ripuaires ne fut ni aussi prompte, ni aussi complète que le fait supposer le récit extrêmement abrégé de Grégoire de Tours ; enfin, si l'on considère que, d'après la vie de saint Maximinus, Clovis, immédiatement après la soumission de Verdun, courut assiéger d'autres villes qui avaient pris le même parti[220], on sera naturellement porté à croire que les Ripuaires, révoltés de sa duplicité et de sa cruauté, refusèrent d'abord de le reconnaître comme roi ; qu'ils opposèrent de la résistance à Verdun et dans les cités voisines ; mais que, découragés par la disproportion des forces, ils finirent par céder, et que la scène de la proclamation de Clovis décrite par Grégoire est postérieure de quelques mois ou de quelques semaines au siège de Verdun.

Quoiqu'il en soit, ce siège offrait des difficultés réelles. La ville était petite, mais soigneusement fortifiée, ainsi que l'atteste la qualification d'oppidum que lui donne l'auteur de la vie de saint Ntaximinus. Aussi, voit-on Clovis prescrire toutes les mesures employées autrefois par les ingénieurs romains, autant du moins que le permettaient les ressources dont il disposait : circonstance qui nous oblige d'admettre, comme Bans en avons déjà fait l'observation, qu'il y avait dans l'armée assiégeante d'autres soldats que les Francs, naturellement étrangers à de pareilles connaissances. Ainsi, Clovis entoure la ville entière d'un cordon de troupes, puis d'une circonvallation (aggeres) ; il fait aplanir les lieux qui pouvaient entraver les communications entre les différents quartiers de son camp, et, fournir aux assiégés le moyen de dresser des embuscades ; il place devant chaque porte une garde (custodia), afin de prévenir les sorties ; puis enfin, il ordonne d'approcher des murailles les béliers et les autres machines, destinées soit .à pratiquer des brèches, soit à empêcher les Ver-danois d'inquiéter les travailleurs[221].

Les assiégés firent d'abord bonne contenance. ; mais les préparatifs de Clovis et la vigueur de ses attaques les découragèrent, et ils résolurent d'implorer sa clémence. Malheureusement, leur évêque, saint Firmin (Firminus), était mort pendant le siège même, et ils ne savaient qui députer vers le roi des Francs. Ils eurent enfin recours au premier des prêtres, attachés au service de la cathédrale, et nommé Euspice (Euspicius). Accompagné du clergé, qui s'avançait au chant des hymnes et des psaumes[222], il alla trouver Clovis et le conjura de traiter les Verdunois avec miséricorde. Les discours adroits et l'air vénérable d'Euspice adoucirent le prince. Il déclara qu'il ne punirait personne, entra paisiblement dans la ville, avec son armée, précédée du clergé et suivie du peuple, qui chantait les louanges du Seigneur, et se rendit à la cathédrale pour remercier Dieu[223]. Puis, ayant appris que l'évêque était mort, il voulut — car le droit d'élection avait déjà subi plus d'une atteinte — lui donner Euspice pour successeur. Celui-ci refusa, en alléguant son grand âge, et le choix du roi tomba sur un neveu d'Euspice, appelé Vito, et honoré aujourd'hui sous le nom de saint Vanne. Quant à Euspice lui-même, Clovis le pria de l'accompagner à Orléans, où il se proposait de convoquer un concile, et, sachant que le saint vieillard désirait embrasser la vie monastique, il lui céda le vaste domaine de Miciacum, situé à peu de distance d'Orléans[224]. C'est là que saint Euspice fonda la célèbre abbaye de Micy, dont il fut le premier abbé, et où il eut pour successeur un de ses neveux, saint Maximinus (saint Mesmin), qui l'avait accompagné à Orléans, ainsi que plusieurs autres prêtres verdunois[225].

Clovis survécut peu de temps au concile d'Orléans. Il mourut le 27 novembre 511, et l'espèce de monarchie qu'il avait fondée dans le sein même de l'Empire fut immédiatement partagée ; mais, avant de parler de la constitution définitive du royaume d'Austrasie, il est nécessaire de jeter un rapide coup-d'œil sur l'état de la Gaule septentrionale à la fin du Ve siècle et au commencement du VIe.

La situation des campagnes était pour ainsi dire la même que dans le siècle précédent. Seulement, et surtout dans les provinces du nord, les agri limitanei et les anciens domaines du fisc étaient cultivés par les nouveaux propriétaires barbares[226]. Personne n'ignore que la part échue à chacun des soldats de l'exercitus Francorum portait chez les Ripuaires le nom de sors ou de consors, et chez les Saliens celui de terra Salica ou d'alodis. Quant aux Gallo-Romains, ils étaient restés en possession de leurs domaines, et si cette proposition est exacte pour le nord de la Gaule, elle est plus exacte encore pour le centre et le midi, où les Francs n'avaient pu s'établir qu'avec l'aide des premiers.

On possède peu de renseignements précis sur l'état des villes ; néanmoins, on peut être assuré qu'elles existaient presque toutes, car celles que les Huns avaient détruit cependant l'invasion de l'année 451 s'étaient relevées de leurs ruines. On verra plus loin que les cités de la vallée du Danube n'avaient pas perdu leur ancienne population ; et on ne comprendrait pas pourquoi il en aurait été autrement dans la Gaule occupée alors à peu près tout entière par des nations fédérées, et naturellement intéressées à la conservation de tout ce qui subsistait encore. Les habitants des cités de la Première et de la Seconde Belgiques, notamment ceux de Reims, de Châlons, de Metz, de Toul et de Verdun, ayant spontanément reconnu l'autorité du roi des Francs, comme lieutenant de l'empereur, n'avaient par conséquent fourni de motifs, ni de prétextes à aucune violence. Les rois Francs n'avaient pas conservé, comme on le dira dans un des chapitres suivants, plusieurs des officiers impériaux ; mais il y avait dans chaque civitas un comes ou comte, entre les mains duquel on avait concentré presque tous les pouvoirs civils et militaires. Quant à l'administration des villes elles-mêmes, rien n'était changé ; chacune avait gardé sa curie, ses coutumes et ses usages. Seulement, le defensor avait été conduit, par la force des circonstances, à étendre considérablement ses attributions, et il était devenu le premier personnage de la cité[227].

Quelques-unes des villes étaient riches et avaient conservé des relations commerciales plus ou moins étendues. On sait que Troyes possédait déjà au r siècle les foires qui devinrent si fameuses au moyen-âge[228]. Verdun faisait aussi un négoce important. Il paraît qu'alors, comme plus tard, on y amassait, pour les revendre, d'énormes quantités de grains destinés à la fabrication de la bière et de la cervoise ; et, s'il est permis d'ajouter foi à une tradition que plusieurs écrivains ont méprisée[229], ce serait des greniers de Verdun que le patrice Ecdicius, fils de l'empereur Avitus, aurait tiré une partie des grains avec lesquels il nourrit les Arverni, ses compatriotes, pendant une horrible famine décrite par Grégoire de Tours[230].

Malgré les mouvements et les luttes des peuples barbares fédérés, les communications n'étaient pas interrompues entre les diverses provinces du partage d'Occident, et rien n'entravait absolument le commerce. On pouvait aller presqu'aussi librement d'un bout de l'Empire à l'autre que pendant le siècle précédent. Grâce à cet état de choses, les pèlerinages se multiplièrent pendant le Ve siècle, et on vit une foule de personnes partir pour Rome ou pour Jérusalem. Grégoire de Tours rapporte que saint Aravatius, évêque de la civitas des Tungri, était allé à Rome pour obtenir, par l'intercession des apôtres saint Pierre et saint Paul, l'éloignement des Huns ; qui menaçaient la Gaule[231]. Vers le même temps, saint Patrice et l'évêque Palladius quittèrent, plus d'une fois, le premier l'Irlande et le second l'île de Bretagne, pour se rendre dans la même ville, soit afin de conférer avec le pape, soit pour prier aux tombeaux des apôtres[232]. On connaît les voyages de saint Germain, de saint Loup et de saint Sévère dans la Bretagne. Au commencement du VIe siècle, saint Fridolinus ou Fridolin, un des plus anciens missionnaires que l'Irlande ait envoyés sur le continent, parcourut la Gaule et fonda en divers lieux des basiliques dédiées à saint Hilaire, pour lequel il professait une vénération toute particulière. Ajoutons encore, et ceci démontre combien les relations entre l'Orient et l'Occident étaient faciles et fréquentes, que saint Siméon Stylite, dont la demeure aérienne était, pour ainsi dire, perdue au fond de la Syrie ; connaissait de réputation sainte Geneviève de Paris et se faisait recommander à ses prières[233].

Cette multiplication des pèlerinages nous conduit naturellement à décrire l'état de la religion dans la Gaule pendant le Ve siècle. Le lecteur sait déjà que le polythéisme était encore debout dans la plupart des provinces de l'empire d'Occident au commencement du Ve siècle. Quand l'empereur Honorius se rendit à Rome, en 404, pour y célébrer son sixième consulat, le pate Claudien, chargé de le complimenter, osa l'inviter à considérer les temples qui entouraient le palais impérial comme une garde divine ; il lui montra, dans ses vers, le temple de Jupiter Tarpéien couronnant lé Capitole, et les édifices sacrés remplis d'un peuple de dieux et planant sur la ville et sur le monde[234]. Quatre années plus tard, lorsque les Wisigoths menaçaient Rome, le sénat se rassembla et fit mettre à mort, pour apaiser les dieux, Serena veuve de Stilicon et nièce de Théodose-le-Grand, en alléguant que cette princesse n'avait pas craint d'entrer dans le temple de Cybèle et de s'approprier le collier de la déesse. En même temps, le préfet Pompeïanus faisait appeler des aruspices étrusques, qui se vantaient d'avoir sauvé, par leurs conjurations, la ville de Nurcia, et qui promirent de faire tomber la foudre sur les Barbares, à condition toutefois que des sacrifices seraient offerts aux dieux, en présence du sénat et avec toute la pompe des siècles passés ; ce que le préfet n'osa permettre, selon les uns, et autorisa, suivant les autres[235]. Une description de Rome, rédigée quelques années après le passage des Wisigoths, mentionne encore quarante-trois temples et deux cent quatre-vingts édicules consacrés à divers cultes païens[236]. La statue du Soleil, haute de cent pieds, décorait le Colisée, et l'on voyait dans les carrefours, sur les fontaines publiques-et sur les places des simulacres d'Apollon, de Minerve, d'Hercule et des autres divinités. Vers le même temps, le poète Rutilius Numatianus célébrait la ville de Rome comme la métropole du polythéisme et la mère des dieux et des héros. Au milieu du Ve siècle, on nourrissait encore les poulets sacrés du Capitole ; quelques-uns des consuls venaient, en entrant en charge, leur demander les aruspices, et un calendrier tracé à cette époque[237] marque, à côté des fêtes de Dieu et des saints, celles des fausses divinités[238].

S'il en était ainsi en Italie, sous les yeux des empereurs, on doit supposer que le paganisme conservait encore une certaine puissance dans le nord de la Gaule, qui était, en quelque manière, la station la plus avancée du christianisme et qui avait reçu tard et lentement la religion nouvelle. Nous avons cité dans le chapitre précédent divers faits propres à établir combien la résistance du paganisme avait été longue et obstinée ; une constitution du Code Théodosien[239] nous apprend que les païens étaient, pour la plupart au moins, agrégés à une association secrète, ayant une organisation presque militaire et de nature à conserver les forces et les espérances des partisans de l'ancien culte. Tout autorise à croire qu'elle avait de nombreuses ramifications dans le nord de la Gaule, et on a vu que l'établissement des têtes païens dans cette contrée avait contribué à restreindre les progrès du christianisme. II ne faut pas s'imaginer toutefois que le polythéisme vînt étaler ses cérémonies et ses superstitions sur les places et dans le voisinage des grandes villes, et on ne peut admettre qu'au VIe siècle il y eût encore une statue d'Apollon sur la montagne que les Anciens nommaient Gebenna, et qui s'élève, sur la rive gauche de la Moselle, en face de la ville de Trèves. Il y avait, en effet, sur cette montagne des solitaires chrétiens qui n'auraient pas toléré aussi près d'eux un pareil simulacre[240]. A part la conservation tardive du temple que les habitants d'Argentoratum avaient dédié au dieu Mars, tous les faits enregistrés par l'histoire démontrent que le paganisme ne se défendait plus avec avantage que dans le fond des campagnes, et les évêques, à l'exemple de saint Remi, visitèrent avec soin leurs diocèses et firent briser la plupart des idoles que l'on y rencontrait encore[241]. La conversion des Saliens, qui suivit celle de Clovis, vint priver les polythéistes d'une de leurs dernières espérances. La conversion des Ripuaires fut plus lente. Leurs rois Sigisbert et Clodéric étaient païens, et ce fut seulement après la proclamation de Clovis que le christianisme se répandit parmi eux. Le clergé chrétien n'avait, au reste, pas attendu ce moment pour les évangéliser, ainsi que les peuples barbares qui s'étaient fixés dans leur voisinage. C'est ainsi que l'on vit, au milieu du Ve siècle, saint Sévère, métropolitain de Trèves, prêcher le christianisme aux Alamanni établis dans la Germania Prima[242], et aux Bourguignons de la Maxima Sequanorum[243] ; il ne les convertit pas tous, mais il réussit au moins — et la chose n'était pas sans importance — à inspirer à plusieurs d'entr’eux des sentiments d'humanité et un grand respect pour le clergé catholique. Le biographe de saint Severinus rapporte que Giboldus roi des Alamanni, qui fut vaincu et tué à Tolbiac, avait une vénération profonde pour ce saint[244], et les sentiments du roi devaient être partagés par la plupart des sujets.

Le paganisme trouvait, il faut le remarquer, de puissants auxiliaires dans les mœurs, et notamment dans la passion des Anciens pour les jeux du cirque et de l'amphithéâtre. Elle était si vive, que les empereurs chrétiens, quoique persuadés de la nécessité d'interdire de pareils spectacles, n'osaient' les abolir et tâchaient seulement d'en diminuer les abus. Une constitution des empereurs Léon et Anthémius, promulguée en 469 ; déplore l'usage de donner des jeux, mais les tolère, excepté le dimanche[245]. Plus tard, une constitution d'Anastase en supprima l'obligation, mais ne les défendit pas, et deux dyptiques consulaires sculptés sous le règne de ce prince représentent au-dessous de l'image des consuls celle des jeux qu'ils avaient offerts au peuple[246]. Quand les empereurs eurent enfin interdit aux gladiateurs de s'entretuer dans l'amphithéâtre, on conserva encore pendant longtemps l'usage des combats d'animaux, et Justinien Ier se crut obligé, en 534, de publier une constitution pour défendre aux évêques et aux prêtres d'y assister[247].

Le clergé n'avait pas seulement à lutter contre le paganisme et à réformer les mœurs, il était de plus obligé de combattre l'arianisme et les autres hérésies orientales, qui tentaient continuellement de s'introduire dans le partage d'Occident, souvent avec l'aide de l'autorité impériale. L'arianisme en particulier avait fait quelques progrès dans le nord de la Gaule, et la fille d'Euric, la princesse arienne que Sigisbert roi des Ripuaires avait épousée, profita, sans doute-, de son pouvoir pour répandre dans le territoire occupé par ce peuple les erreurs dont elle faisait profession, et dont son père était l'apôtre sanguinaire[248].

Cependant, et malgré tant d'obstacles, la religion chrétienne faisait, tous les jours, de nouvelles conquêtes, et depuis longtemps l'issue de la lutte n'était plus douteuse. Ce qui ne contribua pas peu à cet heureux résultat, c'est que les civitates dont la réunion va former le royaume d'Austrasie eurent, au Ve siècle, des évêques dignes de figurer à côté des illustres prélats du siècle précédent. Pour Cologne, on n'a conservé le nom que d'un seul évêque, Aquilinus, qui siégeait vers le milieu du r siècle ; mais le diocèse de Tongres fut gouverné par saint Aravatius, dont nous avons déjà parlé, et ensuite par saint Agricolaüs, à qui il faut probablement attribuer la translation du siège épiscopal dans la ville de Trajectum-ad-Mosam. Celui de Trèves était un peu déchu, à cause des désastres que cette ville avait éprouvés, et parce que la primatie des Gaules avait été transférée, sinon de droit, au moins de fait, dans la ville d'Arles, en même temps que la préfecture du prétoire. Trèves eut toutefois, à cette époque, plusieurs prélats illustres : saint Sévère, dont nous avons rappelé les prédications dans la Germania Prima et le voyage apostolique dans l'île de Bretagne ; Cyrille, auquel on dut la reconstruction de la basilique dédiée à saint Euchaire, et Jamblicus, auquel Sidoine Apollinaire, son contemporain, décernait les épithètes de vir consummatissimus, virtulum conscientia et fama juxta beatus[249], et que saint Auspice, évêque de Toul, nomme sanctus, omnibus primus[250] nosterque papa[251]. L'église de Metz se glorifie d'avoir été gouvernée alors par saint Auctor[252] et par Urbitius, dont l'épiscopat dura près d'un demi-siècle. Dans le catalogue des évêques de Toul on lit les noms de saint Auspice, un des disciples de saint Loup de Troyes, et qui était en commerce de lettres avec Sidoine Apollinaire ; de saint Ursus, qui fournit à Clovis le catéchiste que ce prince lui demandait ; de saint Epvre (Aper), qu'une tradition donne comme originaire de Troyes, et auquel une des abbayes de la ville de Toul faisait remonter son origine. Verdun eut pour évêque, dans la seconde moitié du Ve siècle, saint Pulchronius, qui passe pour avoir fait disparaître, au moyen de ses largesses, la trace des dévastations commises par les Huns dans sa ville épiscopale. D'après une tradition respectable, ce serait le même prélat qui aurait introduit dans la liturgie verdunoise les mots Χριστόκος et Θεοτόκος, que le concile de Chalcédoine avait prescrit d'employer pour désigner la Sainte Vierge[253]. Le catalogue de Châlons-sur-Marne conserve les noms de sept évêques, auxquels leurs vertus ont mérité le titre de saints, et dont un seul, Alpinus, contemporain d'Attila, a laissé quelques souvenirs. Mais la renommée de tous ces prélats fut éclipsée par celle du métropolitain de Reims, saint Remi. Nous avons parlé plus haut de ce grand homme, et nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit ; mais nous devons ajouter que, trouvant son diocèse trop vaste, et craignant de ne pouvoir le visiter avec le soin convenable, il le démembra et forma avec la partie occidentale de la civitas de Reims un diocèse nouveau, dont le chef-lieu fut la ville, jusqu'alors peu connue, de Lugdunum-Clavatum ou Laudanum (Laon). Le premier évêque fut un neveu[254] de saint Remi, appelé Genebaudus. On ne connaît pas d'une manière précise la date de l'érection du siège épiscopal de Laon, mais tout porte à croire qu'elle remonte aux dernières années du Ve siècle, et on ne voit pas que Clovis soit intervenu dans cet établissement, qui créait une cité nouvelle[255] ; circonstance qu'il importait de noter, et sur laquelle nous aurons occasion de revenir. Néanmoins, le roi des Francs ne restait pas tout-à-fait étranger aux affaires religieuses : il établit ou, pour mieux dire, dota des sièges épiscopaux à Tournay, à Térouenne, à Arras et à Cambray, au milieu du territoire occupé par les Saliens[256] ; il restaura l'évêché de Strasbourg, et, si la succession épiscopale avait été interrompue dans les autres diocèses de la Première Germanie, comme le pensent plusieurs savants, on ne peut douter qu'il n'ait fait des efforts pour la reconstituer.

Les droits et le pouvoir que la législation impériale et la force des choses avaient assurés aux évêques ne leur furent pas inutiles dans la dernière lutte que l'Eglise eut à soutenir contre le paganisme. Tous les évêques du Ve siècle furent élus librement par le clergé et les fidèles ; en général, les choix furent excellents, et on comprend sans effort quelles devaient être la liberté et l'autorité de prélats qui ne devaient rien aux magistrats impériaux, ni aux rois des Barbares fédérés. Ce fut seulement à la fin du siècle que ces derniers, et particulièrement Clovis, qui avaient deviné combien l'appui des évêques pouvait consolider leur propre autorité, firent quelques tentatives pour se substituer au peuple dans les élections épiscopales, et, grâce au consentement d'une partie du clergé, ces tentatives furent coconnées par le succès dans beaucoup de circonstances[257].

Les droits des évêques étaient trop nombreux pour être tous mentionnés ici. Contentons-nous de rappeler que, sans parler des prérogatives qu'ils possédaient comme defensores des cités, ils pouvaient disposer, ainsi qu'ils l'entendaient, des biens ecclésiastiques, lesquels étaient déjà considérables ; garder ou rendre, à leur gré, les esclaves et même les criminels qui cherchaient un asile dans les basiliques ; exercer les fonctions de tuteur à l'égard des veuves et des orphelins ; se faire communiquer les sentences prononcées par les juges laïques, en suspendre l'exécution, et même les réformer quelquefois ; enfin, prononcer la peine de l'excommunication, qui, au bout d'un certain temps, entraînait une sorte de mort civile[258].

Outre le clergé séculier, déjà nombreux, surtout dans les grandes villes, et dont l'organisation était la même que dans les autres provinces du monde chrétien, les évêques avaient pour auxiliaires les moines, qui s'étaient notablement multipliés depuis les premières années du Ve siècle. Ceux de Trèves, un moment dispersés par les Barbares, s'étaient réunis de nouveau et avaient recommencé à vivre en commun, après avoir élu un abbé nommé Ægidius[259]. Il y a toute apparence que les deux grandes abbayes de Saint-Maximin et de Saint-Mathias de Trêves étaient définitivement organisées avant la fin du Ve siècle[260]. Vers le même temps, saint Remi fonda sur la montagne appelée Hor, située au nord et à peu de distance de Reims, un monastère d'hommes, dont le premier abbé fut saint Theodericus ou Thierry[261]. Le même prélat construisit aussi dans la ville de Reims une sorte de monastère destiné à servir de refuge aux femmes qui, après s'être abandonnées à quelque désordre, voulaient embrasser une vie pénitente ; et, si l'on peut ajouter foi à une charte de Thierry évêque de Verdun (1049), un asile semblable aurait été ouvert dans cette dernière ville, sous les auspices de saint Remi lui-même[262]. On a vu, à la fin du chapitre précédent, que l'organisation des premiers monastères, gaulois était tout orientale, et même tout égyptienne, si on peut employer une pareille expression. Cassien, fondateur de la fameuse abbaye de Saint-Victor, à Marseille, laquelle servit de modèle à plusieurs autres, avait été élevé, dès son enfance, parmi les moines de Palestine .et d'Egypte, et sa première retraite avait été le monastère de Bethléem[263]. Saint Castor, évêque d'Apta Julia (Apt), qui venait de fonder un monastère, pria Cassien de rédiger les instituts des Pères de l'Egypte et de la Palestine, et les conférences spirituelles qu'il avait eues avec les solitaires de Sceté[264]. Les sept dernières conférences écrites par Cassien sont adressées aux moines qui avaient transformé les îles Stœchades ou Stoccades (îles d'Hyères) en une sorte de Thébaïde. Saint Abraham, qui rassembla autour de lui un grand nombre de moines dans la civitas des Arverni où il se fixa, était originaire de l'Orient[265], et la règle qu'il imposa à ses religieux était, sans doute, une copie des institutions de saint Pacôme. Il en était de même de la règle à laquelle s'étaient soumis les solitaires des îles de Lérins, et il est bon de remarquer que c'est parmi eux que se forma saint Patrice, l'apôtre de l'Irlande[266]. Il nous sera facile, d'après cette observation, de comprendre plus tard pourquoi la règle de saint Colomban offre tant d'analogies avec celle des communautés orientales, et pourquoi les abbayes qu'il a fondées dans la Gaule, à la fin du VIe siècle et au commencement du VIIe, sont en quelque sorte une parfaite image des sociétés monastiques de la Thébaïde. On peut ajouter que l'Occident avait emprunté à l'Orient non seulement l'esprit de ses institutions religieuses, mais aussi les termes employés par les premiers maîtres de la vie cénobitique. Dans la vie de saint Germain, évêque d'Auxerre, écrite par un contemporain, Alogius chef du monastère de cette ville est appelé archimandrita, nom qui nous rappelle les usages de l'Orient[267].

C'est à cette époque qu'il faut faire remonter l'établissement des premières écoles épiscopales et monastiques. Jusqu'alors l'enseignement de la dialectique, des belles-lettres et des sciences avait été &inné, pour ainsi dire exclusivement, par des maîtres laïques ; mais beaucoup d'écoles se fermèrent successivement pendant le cours du Ve siècle. Néanmoins, on en voyait encore plusieurs dans la seconde moitié de ce siècle. On y expliquait Aristote, Virgile, Cicéron, Plaute, Nœvius, Caton, Varron, Chrysippe et d'autres auteurs, et les maîtres qui dirigeaient ces écoles avaient soin presque toujours de former des hommes capables de les remplacer[268]. Il ne faut pas croire qu'elles fussent toutes dans le midi de la Gaule ; il y en avait aussi dans les provinces septentrionales. Saint Loup (Lupus), évêque de Troyes, était né dans la ville de Toul, et sa biographie rapporte qu'il fut conduit dans les écoles pour y recevoir les leçons des rhéteurs[269]. On ne peut douter que saint Remi, dont l'éloquence et la doctrine étaient si célèbres dans tout l'Occident, n'ait également fréquenté les écoles publiques[270]. Vers la fin du siècle, ces établissements devinrent moins nombreux, et les évêques fondèrent près de leurs cathédrales des écoles, où l'on admettait non seulement les jeunes gens destinés au sacerdoce, mais encore tous ceux qui voulaient recevoir une éducation libérale. L'histoire ne nous apprend rien sur ce qui eut lieu à Trèves, à Metz et dans plusieurs autres villes ; mais il paraît que saint Pulchronius ou Pulchrone, évêque de Verdun, organisa une école sur le modèle de celles qu'avait ouvertes son oncle saint Loup, évêque de Troyes. D'après une tradition qui n'est pas à mépriser, saint Firmin, un des successeurs de saint Pulchronius, attachait un grand intérêt à la prospérité de cette école, qui jeta dès lors un certain éclat. Selon la même tradition, saint Euspice, dont nous avons déjà parlé, y remplissait les fonctions de professeur, et il forma des élèves célèbres, notamment ses neveux saint Vito (Vanne) et saint Maximinus (Mesmin). Toul semble avoir eu un établissement du même genre, et on croit que saint Firmin fut, avant d'être appelé au siège épiscopal de Verdun, le maitre de cette école, fondée probablement par le savant évêque saint Auspice[271]. Enfin, si dans la lettre que saint Remi écrivit à Falco ou Fulco, au sujet d'une entreprise que nous raconterons bientôt, le mot schola devait être pris dans le sens que nous y attachons aujourd'hui, la ville de Mosomum (Monzon) aurait possédé une école dès les premières années du VIe siècle[272].

Les ouvrages de l'Antiquité, dont les copies devinrent au moyen âge si rares et si difficiles à trouver, étaient alors entre toutes les mains, et les auteurs de l'Histoire littéraire de la France[273] ont réuni de curieux détails sur les vastes bibliothèques qui existaient dans plusieurs villes de la Gaule, et qui certainement ne périrent pas jusqu'à la dernière par suite-des invasions barbares. On continuait à transcrire une quantité de livres, et Sidoine Apollinaire parle des nombreux scribes qui étaient occupés, dans la ville de Reims, à copier les homélies de saint Remi[274].

Malgré le malheur des temps, on ne craignait pas de s'éloigner de chez soi pour aller chercher une instruction supérieure à celle que l'on pouvait trouver dans sa patrie. Les écoles d'éloquence jouissant encore à Rome d'une grande renommée, beaucoup de jeunes gaulois se rendaient dans cette ville pour y étudier, et l'Histoire littéraire de la France nous offre les noms de quelques-uns d'entr'eux[275]. Aussi, quoique la décadence des lettres devienne très-sensible, au Ve siècle, on n'en vit pas moins dans la Gaule une foule de théologiens, de philosophes, d'orateurs, d'historiens et de poètes, et si leurs ouvrages ne sont pas tous venus jusqu'à nous, leurs noms du moins ont échappé à l'oubli et attestent la vérité de ce que nous avançons.

Les provinces qui vont former le royaume d'Austrasie peuvent revendiquer plusieurs de ces écrivains illustres. Tel fut Salvien, que l'on croit originaire de Trèves, et qui déplora avec tant d'éloquence les crimes et les malheurs de ses contemporains qu'il fut surnommé le Jérémie du r siècle. Il nous reste de lui un traité• du gouvernement de la Providence, un livre contre l'avarice et des épîtres. Ces ouvrages sont écrits d'un style élégant et ferme, et l'on y rencontre des pages sublimes, notamment le fameux passage, si fréquemment cité, où Salvien dépeint la ruine et la désolation de sa patrie[276]. Tel fut saint Vincent de Lérins, qui était né à Toul, selon la plus commune opinion. Après avoir consumé sa jeunesse dans les agitations du monde, il se retira à Lérins, où s'élevait un monastère célèbre, et y embrassa la vie religieuse. C'est là qu'il écrivit le Commonitorium adversus hœreticos, dans lequel on trouve des armes pour combattre toutes les erreurs, quoique le but principal de l'auteur ait été de réfuter l'hérésie de Nestorius, qui venait d'être anathématisée. Cet illustre solitaire mourut vers le milieu du Ve siècle. II avait pour frère saint Loup, qui fut, comme lui, moine de Lérins, et que ses vertus firent élever plus tard sur le siège épiscopal de Troyes. Sidoine Apollinaire l'appelait le premier des prélats ; les évêques des Gaules l'envoyèrent dans l'île de Bretagne, avec saint Germain d'Auxerre, pour y arrêter les progrès de l'hérésie pélagienne, et ses disciples Pulchronius, Severus et Alpinus honorèrent plus tard les sièges épiscopaux de Verdun, de Trèves et de Châlons[277]. Tel fut encore saint Auspice, évêque de Toul, que nous avons déjà mentionné plus d'une fois, et qui entretenait, comme nous l'avons dit, un commerce de lettres avec Sidoine Apollinaire[278]. Tel fut enfin le poète Secundinus, qui devait appartenir à l'opulente famille des Secundini de Trèves. Il était également en correspondance avec Sidoine[279]. On voit dans une des lettres de ce dernier[280] que Secundinus avait composé des satires contre certains rois barbares, et on a cru qu'il s'agissait des rois bourguignons ; mais il est bien plus probable, si notre conjecture sur la patrie du poète est fondée, que ses satires étaient dirigées contre Clodebaud et Sigisbert rois des Ripuaires.

Les Barbares eux-mêmes ne restaient pas toujours étrangers à la culture des lettres. Les lecteurs ont déjà rencontré le nom du comte Arbogast. Il consultait les évêques gallo-romains sur des points d'exégèse ; il était en commerce épistolaire avec Sidoine Apollinaire, saint Auspice et les plus beaux esprits de son temps, et il mérita que le premier lui écrivît : Sic Barbarorum familiaris, quod tamen nescius barbarismorum ; par ducibus antiquis lingua, manuque[281]. Il est bon d'ajouter cependant que de pareils hommes étaient rares chez les Francs fédérés, dont l'ignorance était si profonde, en général, que, d'après plusieurs savants, ils ne connaissaient même pas l'usage de l'écriture[282].

Les arts, qui pour fleurir ont, plus encore que les lettres, besoin de tranquillité et de protection, n'avaient pas subi la décadence que certains auteurs ont bien légèrement supposée. Malgré les invasions des Barbares, malgré les inquiétudes légitimes que pouvait inspirer l'avenir, on continuait à bâtir et à décorai' des églises, comme pendant le siècle précédent, et Clovis n'eut pas plutôt affermi son autorité, qu'il songea à ordonner lui-même des constructions de ce genre. Il serait fastidieux, et d'ailleurs impossible, d'énumérer toutes les basiliques que la Gaule vit élever dans le cours du Ve siècle. Mais, sans parler des nombreuses églises construites ou réparées dans la civitas de Nîmes pendant l'épiscopat de Rusticus[283] ; sans rappeler celle qui fut consacrée dans la ville de Trèves, sous le règne et peut-être en présence de l'empereur Valentinien III, nous ne pouvons nous dispenser de mentionner l'église que saint Remi bâtit à Lugdunum-Clavatum, avant d'y établir un siège épiscopal ; la basilique élevée par Perpetuus, métropolitain de Tours, sur le tombeau de saint Martin, et celles qui furent élevées à Autun, par Eufronius, et dans la civitas des Arverni, par l'évêque saint Namatius[284]. Ces basiliques n'étaient pas de chétifs édifices. En parcourant les descriptions que Grégoire de Tours en a données, on voit qu'elles étaient magnifiques et dignes, autant que le permettait la différence des matériaux, de rivaliser avec les belles églises que l'on achevait alors dans la ville de Rome, et que l'on peut encore y admirer aujourd'hui. Ainsi, la basilique du chef-lieu des Arverni était longue de cent cinquante pieds, large de soixante et haute de cinquante ; elle avait trois nefs, un transept et une abside semi-circulaire ; soixante-dix colonnes en soutenaient le comble ; quarante fenêtres étaient pratiquées dans les murailles, et on pénétrait dans l'édifice par huit portes. Des mosaïques composées de marbres précieux décoraient les parois de l'abside, et les autres parties des murs étaient couvertes de peintures dont les sujets avaient été empruntés à l'Histoire sainte. La basilique de Tours était aussi vaste, car elle avait cent soixante pieds de longueur, soixante de largeur, quarante-cinq de hauteur, cent vingt colonnes, huit portes et cinquante-deux fenêtres[285]. On doit avouer cependant que les cathédrales n'avaient pas toutes la même importance, et celle qui fut élevée à Strasbourg, par ordre de Clovis, était loin d'être aussi somptueuse. Elle avait, à la vérité, un narthex ou vestibule, qui paraît avoir manqué aux basiliques de Tours et de Clermont, mais ses trois nefs étaient terminées par une muraille droite ; elles étaient séparées l'une de l'autre par des lignes d'arcades, au lieu de l'être par des rangs de colonnes ; l'église ne comptait que six portes, et enfin, à cause de la rareté de la pierre, le bois avait été employé dans sa construction. Le sanctuaire était séparé de la nef principale par une clôture, en avant de laquelle se dressait un ambon assez vaste ; dans la nef latérale regardant le midi il y avait un puits, d'où on tirait l'eau destinée à l'administration du sacrement de baptême, et derrière l'édifice se trouvait un atrium, entouré d'un bâtiment considérable que l'on appelait presbyterium, et qui servait de logement à l'évêque et à ses prêtres[286].

 

 

 



[1] Quelques écrivains, trompés par une faute du copiste qui se trouve dans plusieurs manuscrits de Grégoire de Tours (Hist. Franc., lib. II, c. 9), ont fait de Respendial un roi des Alamanni. Mais le P. le Cointe, Valois et Secousse (Mémoires de l'académie des inscriptions, 1re série, t. VII, p. 307) ont démontré qu'il faut lire rex Alanorum, et non pas rex Alamannorum.

[2] V. Orose, De miseria hominem (v. la note II, à la fin du présent volume), lib. VII, c. 58 et 40 ; les chroniques de Prosper et de Cassiodore ; Renatus Profuturus, copié par Grégoire de Tours, Historia Francorum, lib. II, c. 9 ; Du Bos, ibid., t. I, p. 5, 300 et 301.

[3] V. Epistola ad Ageruchiam, dans l'édit. de Dom Martianay, t. IV, part. II, p. 748. Brower (dans ses notes sur les œuvres de Fortunat, p. 33) conjecture que la cathédrale où les citoyens de Mayence furent massacrés par les Barbares était située dans le lieu qui porte le nom de mont des martyrs.

[4] V. M. Clouet, ibid., t. I, p. 153.

[5] Aujourd'hui Senuc. Ce nom ne vient pas de Sindunum, comme on pourrait le croire ; c'est une abréviation de Sanctus Oriculus.

[6] V. Flodoard, ibid., lib. I, c. 8 ; Marlot, Metropolis Remensis Historia, t. I, p. 120 et 121.

[7] Le genre de la mort de saint Nicaise est prouvé par la strophe suivante d'une hymne de son office :

Iniqua gens Vandalica,

Summi furoris viribus,

Ovile Christi concutit,

Caputque cœdit Prœsulis.

V. aussi l'épître de saint Jérôme citée plus haut ; Flodoard, ibid., lib. I, c. 6 ; Marlot, t. I, p. 119.

[8] V. Marlot, ibid., p. 122.

[9] V. Marlot, ibid., p. 235. On donne assez généralement le martyre de saint Balsennius comme plus récent ; mais la date que nous lui assignons nous semble préférable, et nous ne pensons pas que l'on doive regarder ce saint comme un neveu de saint Basolus (saint Basle).

[10] V. M. de Pétigny, ibid., t. II, p. 48 et 49.

[11] Opera sancti Prosperi, édit. de 1711, p. 786.

[12] V. Histoire de l'église de Strasbourg, t. I, p. 152 et 155.

[13] V. Orose, ibid., lib. VII, c. 40.

[14] V. la lettre de saint Jérôme déjà citée.

[15] V. Gallia Christiana, passim ; M. Clouet, ibid., t. I, p. 153, 164, 168 et 169.

[16] V. l'analyse de ce testament dans Flodoard, ibid., lib. I, c. 9. On ne peut prétendre que c'est une pièce fausse, car Flodoard assure avoir vu l'original, et d'ailleurs la formule pro refrigerio meo que contient ce testament est une preuve certaine de son antiquité.

[17] Ainsi Baudobrica est devenu Boppart, Bonconica Oppenheim, Ausava Pallescheit, etc., etc.

[18] V. Vita beati Joannis, abbatis Gorziensis, dans les Bollandistes, au 27 février. On peut même dire que Scarponna existe encore dans le bourg de Dieulouard, qui a été bâti avec ses débris.

[19] V. Ammien Marcellin, lib. XXVII. Jovinus passait pour être le fondateur de l'église Saint-Nicaise, qui avait été primitivement dédiée à saint Agricola. Elle a, du reste, été rebâtie plusieurs fois. Le sarcophage de saint Nicaise est à peu près semblable à celui de Jovinus, ce qui prouve l'antiquité du premier. V. Markt, ibid., t. I, p. 101 et 115.

[20] V. Zosime, liv. VI ; Orose, ibid., lib., VII, c. 40 ; Du Bos, ibid., t. I, p. 309 et 310.

[21] V. Zosime, ibid.

[22] V. Du Bos, ibid., t. III, p. 434.436 ; M. de Pétigny, ibid., t. I, p. 367 et 368, t. II, p. 461.

[23] V. M. de Pétigny, ibid., t. II, p. 460.

[24] V. liv. VI.

[25] Les premières portent les différents monétaires TROAS, TROBS (Treveris obsignatum) et TRMS (Trevirensis monetœ signum). V. Banduri, Numismata Imperatorum Romanorum, t. II, p. 549 ; Eckhell, Doctrina num. vet., t. VIII, p. 177 ; Mionnet, Médailles de l'Empire, t. II, p. 554 et 555.

[26] V. Orose, ibid., lib. VII, c. 42 ; Jornandès, De rebus Geticis, c. 32.

[27] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. II, c. 9 ; Du Bos, ibid., t. I, p. 555.

[28] V. Eckhell, ibid., p. 178 ; Mionnet, ibid., p. 555.

[29] V. Hist. Franc., lib. II, c. 9 ; Du Bos, ibid., p. 352-355.

[30] V. la chronique de Prosper d'Aquitaine, à l'année 413.

[31] V. Grégoire de Tours, ibid.

[32] V. Gregorii Turonensis Historia Francorum epitomata, c. 9.

[33] V. la chronique d'Idace, à l'année 421.

[34] V. Vita sancti Germani, Autissiodorensis episcopi, dans les Bollandistes, au 31 juillet.

[35] V. Gesta regum Francorum, c. 19, dans Du Chesne, t. I, p. 706. V. aussi les documents carlovingiens cités par Valois, Notitia Galliarum, p. 52.

[36] V. Carmen 12.

[37] V. la chronique d'Idace, à l'année 423.

[38] V. Panegyricus Avili, v. 230 et suiv.

[39] Une nouvelle tentative qu'ils firent, quelques années après, pour s'étendre dans la Belgica Prima fut facilement repoussée par Aetius.

[40] V. Du Bos, ibid., t. I, p. 421 et 423 ; M. de Pétigny, ibid., t. II, p. 16. Aetius contraignit aussi, mais par la voie des armes, Clodion roi des Saliens à abandonner plusieurs cantons de la Belgica Secunda, qu'il avait occupés, et à se retirer dans les pays voisins des bouches du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut, pays qui avaient été assignés à sa tribu. Nous nous bornons à indiquer ce fait, qui n'appartient point à notre sujet. V. les chroniques d'Idace, de Prosper et de Cassiodore, à l'année 428.

[41] V. Du Bos, ibid., p. 390 et 391.

[42] On trouve une description semblable dans le livre III du traité de Cruce adressé à l'empereur Henri V par Berengozus, abbé de Saint-Maximin, et, comme nous l'avons dit, on a découvert à Trèves, dans le voisinage de la cathédrale, une mosaïque admirablement conservée, et qui pourrait bien être celle dont parlent l'auteur anonyme et Berengozus. V. Journal des savants, année 1858, p. 85.

[43] Elle a été démolie en 1802, et on a dernièrement retrouvé ses fondations qui sont romaines. Elle est mentionnée dans le Gesta Trevirorum (c. 38) sous le nom d'Ecclesia ad Palacium.

[44] Voici ce titulus :

DN. PLACIDVS. VALENTINIANVS. PIVS.

FELIX. AVG. DEDICAVIT. ÆDES. SCI. AC.

BEATISSIMI. MARTYRIS. LAVRENTIS.

V. M. le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. I, p. 268 et 269.

[45] V. De gloria Martyrum, c. 62.

[46] V. Salvien, De gubernatione Dei, lib. VII.

[47] V. Héric, Miracula sancti Germani, passim, dans les Bollandistes, au 31 juillet. Le souvenir du voyage de saint Germain dans la Première Belgique y fut très vivace. Une abbaye, qui prit le nom de Saint-Germain-sur-Mense, fut fondée, près de Savonnières, dans un lieu où le saint évêque avait opéré un miracle. V. Héric, ibid., lib. I, c. 8. Dans un diplôme de l'année 874, l'abbaye de Saint-Epvre de Toul est dite être sous l'invocation de saint Germain d'Auxerre.

[48] On trouve aussi les formes Troja Francorum et Troja minor, et on a fait observer que ce nom avait peut-être contribué à la naissance de la fable qui faisait descendre les Francs des Troyens. V. Mémoire sur les établissements romains du Rhin et du Danube, par M. de Ring, t. II, p. 12 et 13.

[49] V. Hist. Franc., lib. II, c. 9.

[50] V. Gregorii Turonensis Historia Francorum epitomata, c. 9.

[51] V. Gregorii Turonensis Historia Francorum epitomata, c. 9.

[52] V. Commentarii de rebus Franciœ Orientalis, t. I, p. 28 et 29.

[53] Faramond n'est mentionné que par des documents de l'époque carlovingienne ; cependant son existence ne peut guère être contestée.

[54] Ce fut alors, sans doute, qu'il fixa sa résidence dans le vicus de Dispargum (Duysborch), qui faisait partie de la civitas des Tungri (in termino Thoringorum). V. Grégoire de Tours, ibid., lib. II, c. 9.

[55] V. les extraits des ambassades de Priscus, dans Bouquet, t. I, p. 607 et 608.

[56] Grégoire de Tours (ibid.) ne dit pas, en effet, que Mérovée fût le fils de Clodion, comme on le croit assez généralement, mais qu'il était de la même famille : De hujus (Chlogionis) stirpe quidam Merovechum regem fuisse adserunt. V. aussi, dans Du Chesne, t. I, p. 793, une généalogie des premiers rois francs tirée d'un manuscrit contenant le texte de plusieurs conciles.

[57] V. les dissertations que l'abbé de Vertot et Foncemagne ont publiées dans les Mémoires de l'académie des inscriptions, 1re série, t. IV, p. 672-704, t. VI, p. 680-727, t. VIII, p. 464-475.

[58] Dans les extraits cités plus haut.

[59] V. les extraits de Priscus, ibid.

[60] V. Histoire des Français, t. I, p. 113 et 114.

[61] V. les notes III et IV, à la fin du volume.

[62] V. Revue numismatique, année 1837, p. 326.

[63] V. Commentarii de rebus Franciœ Orientalis, t. I, p. 28 et 29.

[64] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. II, c. 40.

[65] V. ibid., c. 5 ; v. aussi Paul Diacre, Historia episcoporum Metensium, dans Calmet, Hist. de Lorr., 1re édit., t. I, preuv., col. 55.

[66] V. les chroniques d'Idace et d'Isidore, à l'année 450.

[67] V. Sidoine Appollinaire, Panegyricus Aviti, v. 25 et 26.

[68] V. Sidoine Appollinaire, Panegyricus Aviti, v. 22.

[69] C'est alors que fut détruit le vicus que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de Dalheim (dans le Luxembourg), car on n'y découvre pas de monnaies postérieures au règne de Valentinien III. V. Publications de la société pour la recherche et la conservation des monuments historiques du grand-duché de Luxembourg, t. VII, p. 144-166, t. IX, p. 100-119, t. XI, p. 12-14.

[70] Ce pillage est le quatrième que la ville de Trèves eut à subir.

[71] V. Hist. Franc., lib. II, c. 6.

[72] V. Historia episcoporum Metensium, dans Calmet, ibid., t. I, preuv., col. 55 et 56.

[73] On peut soutenir, il est vrai, et nous essaierons même de prouver plus loin que l'architecture demeura sous les Mérovingiens ce qu'elle était vers la fin de la période gallo-romaine ; mais on a de graves raisons pour croire que le palais de Metz est antérieur au Ve siècle. V., à l'appui de ce que nous avons dit dans le texte, 1° le dessin donné par Chastillon sous le titre de Ruines romaines de l'abbaye Sainte-Marie de Metz, et représentant des tours de construction romaine qui existaient près de l'abreuvoir Saint-Jean ; 2° l'Hist. de Metz par deux bénédictins, t. I, pl. XXVI. Ce qui démontre aussi que la ville ne fut pas complètement ruinée, c'est qu'une de ses rues porte encore le nom de rue Mazette, lequel doit remonter à l'antiquité la plus reculée ; car on y a récemment découvert les ruines de l'ancienne boucherie (macellum), d'où est venue la dénomination actuelle. V. Bulletin de la société d'archéol. et d'hist. de la Moselle, 1858, p. 21-24.

[74] V. De rebus Geticis, c. 36.

[75] V. v. 24 et 25.

[76] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. III, c. 7. L'historien, qui rappelle ces cruautés à l'occasion de la guerre que Thierry Ier entreprit contre les Thuringiens, ne dit pas à quelle époque elles eurent lieu ; mais plusieurs écrivains modernes, et notamment M. Am. Thierry (Histoire d'Attila et de ses successeurs, t. I, p. 146), n'hésitent pas à leur assigner pour date, l'année 451.

[77] V. De rebus Geticis, c. 36.

[78] Grégoire de Tours (ibid., lib. II, c. 7) dit qu'Aetius, craignant, sans doute, de voir les Francs mettre leurs services à un trop haut prix, les congédia immédiatement après la bataille.

[79] V. Grégoire de Tours, ibid. ; la chronique d'Idace, à l'an 451 ; Salvien, de gubernatione Dei, lib. VII.

[80] Les églises de Metz et de Strasbourg ont toujours fixé au 7 des calendes de décembre, c'est-à-dire au 25 novembre, le martyre de saint Livier. Une des églises paroissiales de Metz était consacrée sous le vocable de ce saint, qui avait aussi un autel dans l'abbaye de Saint-Maur à Verdun. V. M. Clouet, Hist. ecclésiastique de la province de Trèves, t. I, p. 160 et 161.

[81] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. II, c. 11 ; v. aussi les extraits des ambassades de Priscus, dans Bouquet, t. I, p. 608.

[82] On ne doit cependant pas admettre, comme M. de Pétigny, qui se fonde sur un passage de Grégoire de Tours (Revue numismatique, 1837, p. 328), qu'Ægidius ait pris le titre de roi des Romains. A cette époque, ainsi que précédemment, les grands officiers de l'Empire méprisaient le titre de roi.

[83] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. II, c. 11.

[84] V. Grégoire de Tours, ibid., c. 12 ; Du Bos, ibid., t. II, p. 283-286. Frédégaire rapporte (Gregorii Turonensis Historia Francorum epitomata, c. 7) que le roi des Saliens était allé à Constantinople réclamer la protection de l'empereur d'Orient, et il ne serait pas impossible que Marcien, qui régnait alors, eût engagé Agidius à ne pas mettre obstacle au retour de Childéric.

[85] V. Gregorii Turonensis Historia Francorum epitomata, c. 11 et 12.

[86] De gestis Francorum, lib. I, n° 2.

[87] V. Bertholet, Hist. du duché de Luxembourg, t. I, p. 277, t. II, p. 143.

[88] Le territoire de la ville de Bar était compris dans la civitas de Toul, qui n'était pas occupée par des barbares fédérés. Au reste, Bar existait déjà pendant le IVe siècle ; on y a découvert des antiquités gallo-romaines, et M. d'Arbois de Jubainville a démontré (Bibliothèque de l'école des chartes, 4e série, t. IV, p. 557 et suiv.) que ce vicus était la capitale d'un des pagi Barrenses mentionnés dans les partages carlovingiens. Mais on n'en peut conclure que ce soit le lieu désigné sous le nom de castrum Barrum car l'auteur du Chronicon monasterii Sancti-Michaëlis (dans Mabillon, Vetera analecta, t. II, p. 387) prétend que le château de Bar a été fondé, en 959, par Frédéric duc bénéficiaire de Lorraine. Il est donc difficile d'attribuer à la ville de Bar le triens portant la légende CASTRO BARRO et le nom du monétaire MARIVCFOS. V. Revue numismatique, t. XVI, p. 252 et pl. XIV.

[89] V. Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. II, c. 41 et 42.

[90] V. ibid., t. II, p. 242 et 243.

[91] Ce manuscrit, qui est coté 4628 A, a été décrit avec soin et analysé par M. Guérard dans les Notices et extraits des manuscrits de la bibliothèque du roi, t. XIII, 2e partie. V. aussi, dans Du Chesne, t. I, p. 793, une généalogie des premiers rois Francs tirée d'un ancien manuscrit de la Loi Salique.

[92] V. Sidoine Apollinaire, Panegyricus Aviti, v. 390 et 391.

[93] V. Gesta regum Francorum, c. 8. Nous ne nous arrêterons pas à redresser ici une erreur de Frédégaire (Gregorii Tur. Hist. Franc. epitomata, c. 7), d'après lequel les Ripuaires se seraient emparés de Trêves à la suite d'un attentat commis par l'empereur Avitus contre la femme d'un sénateur de cette ville. La fausseté de ce récit est démontrée depuis longtemps.

[94] V. Etudes sur l'époque Mérovingienne, t. II, p. 198, 199 et 201.

[95] V. lib. XV, n° 5.

[96] V. M. de Pétigny, ibid., t. II, p. 201, 349 et 370.

[97] V. notamment Du Dos, ibid., t. II, p 464 et suiv.

[98] V. une épître (en vers) de saint Auspice, évêque de Toul, à Arbogast, comes Treverorum, dans Du Chesne, t. I, p. 864 et 865.

[99] Épître de saint Auspice, dans Du Chesne, t. I, p. 864 et 865.

[100] V. Epistolœ, lib. IV, 17.

[101] Maxime tunc... geminœ... Germaniœ urbes ab hac tempestate depopulatæ sunt. Hist Franc., lib. II, c. 25. Ruinart prétend, à la vérité, qu'il faut lire geminœ Aquitaniœ ; mais on ne doit pas sans nécessité corriger le texte des auteurs anciens, et tous les manuscrits de Grégoire de Tours portent geminœ Germaniœ.

[102] V. Epistolœ, lib. VIII, 3.

[103] V. ibid., lib. IV, 20. On ne doit pas être surpris en voyant Sidoine Apollinaire parler dans cette lettre d'un évènement, selon nous, postérieur à celui qui est rapporté dans la 3e épître du livre VIII ; car aucun ordre n'a été suivi dans l'arrangement des lettres de cet écrivain.

[104] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. II, c. 40.

[105] V. Eckhard, Commentarii de rebus Franciœ Orientalis, t. I, p. 28 et 29.

[106] Les noms de Dagomares, Gundomeres et Gundobert appartenaient à trois monétaires. V. la liste des monétaires publiée dans la table de la Revue numismatique, n° 450, 725 et 1145.

[107] V. notamment Hist. Franc., lib. II, c. 40, lib. IV, c. 5.

[108] C'est le roi d'Austrasie que nous appellerons plus loin Sigisbert II. V. ce testament à la suite des œuvres de Grégoire de Tours, édit. Ruinart, col. 1308 et 1309.

[109] V. cette lettre, dans Du Chesne, t. I, p. 886.

[110] V. les extraits de Ménandre, ibid., p. 248.

[111] V. Du Bos, ibid., t. II, p. 457 et 458, t. IV, p. 326, 334 et 335.

[112] V. Hist. Franc., lib. II, c. 11.

[113] V. cette circulaire, dans Du Chesne, t. I, p. 836.

[114] V. Raynouard, Histoire du droit municipal en France, t. I, p. 256 et suiv. ; Guérard, De la formation de l'état social, politique et administratif de la France, dans la Bibliothèque de l'école des chartes, 3e série, t. II, p. 2.

[115] V. les extraits de Malchus, dans la collection de Constantin Porphyrogénète, édit. du Louvre, p. 93 et 94.

[116] V. Sismondi, Histoire des Français, t. I, p. 164.

[117] V. M. de Pétigny, ibid., t. II, p. 279 et 280.

[118] V. Vita sancti Joannis, abbatis Reomaensis, n° 2, dans Mabillon, Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti, sæc. I.

[119] V. les fastes consulaires, dans l'Art de vérifier les dates.

[120] V. ibid., t. III, p. 7.

[121] V. Hist. Franc., lib. II, c. 27.

[122] V. Histoire critique de l'établissement de la monarchie, t. III, p. 8 et 9.

[123] V. Gildas, De excidio Britannia, c. 25 ; Nennius, c. 1.

[124] V. Hist. crit., t. II, p. 457-459.

[125] Schœpflin se trompe lorsqu'il affirme (V. Alsatia illustrata, t. I, p. 621) que la langue et les mœurs de la Germanie ont été implantées en Alsace par les Alamanni ; car ce pays était habité depuis des siècles par un peuple de race germanique.

[126] V. Ozanam, La civilisation chrétienne chez les Francs, p. 43.

[127] Nous transcrivons ces noms comme le Géographe de Ravenne, c'est-à-dire de la manière la plus fautive. Il aurait fallu écrire Lingones, Vesuntio, Nasium, Epomanduodurum, etc.

[128] C'était un vicus situé au midi de Besançon. Il est mentionné dans les Chronica Sancti-Benigni Divionensis.

[129] V. Gallia ab Anonymo Ravennate descripta, par M. Alf. Jacobs, p. 20 et suiv.

[130] V. Vita (antiguissima) sancti Lupi, c. 10, dans les Bollandistes, au 29 juillet.

[131] V. M. de Pétigny, ibid., t. II, p. 232 et 233.

[132] C'était encore le roi Giboldus, dont il est parlé dans la Vita sancti Severini, c. 6. (V. les Bollandistes, au 8 janvier) ; mais l'auteur de la Vita sancti Lupi le nomme Gebandus (forme qui s'éloigne peu de la précédente).

[133] V. Hist. Franc., lib. II, c. 19.

[134] V. Hist. Franc., lib. II, c. 18.

[135] On a trouvé dans le tombeau de Childéric différents objets dont les antiquaires n'ont pu jusqu'à présent expliquer la destination, et qui doivent avoir été fixés sur l'ornement militaire dont nous parlons. V. Le tombeau de Childéric Ier, roi des Francs, par M. l'abbé Cochet, p. 216, 295 et 438. Quant à l'espèce de réseau sur lequel ces objets étaient attachés, on n'a pu le retrouver, car il était en cuir, et l'humidité l'avait détruit depuis longtemps. Il est bon d'observer que le mot phaleramenta était encore employé, avec le sens d'ornements, à la fin du VIIe siècle. Nous en pourrions citer plusieurs exemples.

[136] V. cette lettre, dans Du Chesne, t. I, p. 849.

[137] V. Du Bos, ibid., t. II, p. 477 et suiv.

[138] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. II, c. 27.

[139] On peut recourir à ce que nous avons dit plus haut à ce sujet, et y ajouter que Frédégaire, en parlant (Chronicon, c. 37) de la Thoringia trans Rhenum, fait entendre qu'il y avait en-deçà du Rhin un pays qui était quelquefois désigné par le même nom.

[140] V. Epist. 41, et la note de Sirmond sur le passage cité.

[141] V. Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 701.

[142] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. II, c. 30.

[143] V. ibid., lib. III, c. 8.

[144] V. ibid., lib. II, c. 37.

[145] V. les notes du P. Renschenius sur la Vita sancti Vedasti, dans les Bollandistes, t. Ier de février, p. 796 ; La Gale, Histoire d'Alsace, 1er part., p. 41-45 et 194 ; Bertholet, Histoire du duché de Luxembourg, t. I, p. 283 ; Barre, Histoire générale d'Allemagne, t. I, p. 11 ; Grandidier, Histoire de l'église de Strasbourg, t. I, p. 154. V. aussi l'Art de vérifier les dates, t. I, p. 532, et Mémoire sur la bataille dite de Tolbiac et le lieu où elle s'est livrée, par M. Revenez.

[146] Cap. I, n° 6, dans les Bollandistes, au 6 février.

[147] V. Vita sancti Vedasti, ibid.

[148] V. Schœpflin, Alsatia illustrata, t. I, p. 431.

[149] V. Vita et passio sancti Placidi, martyris, dans Mabillon, Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti, sæc. I.

[150] V. Cassiodore, Epistolœ, lib. IV, 1.

[151] V. idem, ibid., lib. III, 16, 17, 40 et 42.

[152] V. idem, ibid., lib. II, 41.

[153] V. idem, ibid., lib. III, 3.

[154] V. Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 701.

[155] V., dans Trebellius Pollio, Triginta Tyranni, c. III, une lettre adressée aux Gaulois par lempereur Valérien. On y lit la phrase suivante : Trans. Rhenani limitis ducem et Gallia prœsidem Posthumium fecimus.

[156] V. Alsatia illustrata, t. I, p. 621.

[157] V. Vita sancti Vedasti, Atrebatensis episcopi, dans les Bollandistes, au 6 février.

[158] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. II, c. 31.

[159] V. sa lettre, dans Marlot, Metropolis Remensis Historia, t. I, p. 152, et dans Bouquet, t. IV, p. 50.

[160] V. Sancti Avili Epistolœ, 95.

[161] Liv. I, c. 12.

[162] V. ibid., lib. II, c. 52.

[163] V. Vita sancti Maximini, abbatis Miciacensis, n° 5, dans Mabillon, Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti, sæc. 1.

[164] V. Recherches sur la ville de Lambèse, par MM. de la Mare et L. Renier, dans les Mém. de la soc. des antiquaires de France, t. XXI, p. 1 et suiv.

[165] V. Guerre des Goths, liv. I, c. 12.

[166] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. II, c. 23.

[167] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. II, c. 27.

[168] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. X, c. 31, lib. II, c. 36.

[169] V. Gallia Christiana, t. I, col. 1285 et 1286.

[170] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. X, c. 31.

[171] V. Marlot, ibid., t. I, p. 194-196 ; M. de Pétigny, ibid., t. II, p. 564.

[172] V. Fragmentum vitœ sancti Amalfi, dans Du Chesne, t. I, p. 533 ; v. aussi Hist. ecclés. de la province de Trèves, par M. Clouet, t. I, p. 204.

[173] Hist. Franc., lib. II, c. 36.

[174] V. Rob. Estienne, Thesaurus linguœ latinœ ; Facciolati, Totius latinitatis lexicon, et le Glossaire de Du Cange, au mot subjugare.

[175] V. Pardessus, Diplomata, t. I, p. 30-32.

[176] V. Cassiodore, Epistolœ, lib. III, 16.

[177] V. Procope, Guerre des Goths, liv. I, c. 12 ; Du Bos, Hist. crit., t, III, p. 223 et suiv.

[178] Hist. Franc., lib. II, c. 27.

[179] Enfin, on peut encore rappeler ici un diplôme de l'année 734, célèbre dans l'histoire d'Espagne, et où les mots bonum juzgum (lisez jugum) sont employés pour signifier une soumission, une tranquillité parfaite. V. Raynouard, Histoire du droit municipal en France, t. II, p. 4 et 5.

[180] V. Epist. 95.

[181] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. II, c. 36.

[182] Elle est imprimée dans Du Chesne, t. I, p. 836.

[183] V. Savigny, Histoire du droit romain au moyen-âge, trad. franç., t. I, p. 207 et 208.

[184] Gondebaud fut obligé de lui céder, en effet, le territoire qui avoisinait du côté du midi la Belgica Prima et la Germania Prima. Il lui abandonna notamment la civitas des Rauraci, dont le chef-lieu était alors Basilea (Bâle), qui avait remplacé la ville d'Augusta Rauracorum, détruite par les Barbares.

[185] La présence du contingent bourguignon dans l'armée de Clovis est attestée par les biographes de saint Césaire, métropolitain d'Arles. V. Vita sancti Cœsarii, dans les Bollandistes, au 27 août. Cette vie a été écrite par trois disciples du saint prélat.

[186] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. II, c. 37.

[187] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. II, c. 37.

[188] V. Jornandès, De rebus Geticis, c. 58.

[189] V. Vita sancti Cœsarii, dans les Bollandistes, au 27 août.

[190] V. Vita sancti Cœsarii, dans les Bollandistes, au 27 août.

[191] V. Du Bos, ibid., t. III, p. 363 et 364.

[192] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. II, c. 38.

[193] V. notamment Valois, Rerum Francic., lib. VI ; v. aussi Revue numismatique, année 1853, p. 129-132.

[194] V. De Kœhler, Antiquités du Bosphore, p. 109-113.

[195] V. l'édition du Louvre, p. 144.

[196] V. Epistolœ, lib. VI, 2.

[197] V. Epistolœ, lib. VI, 2.

[198] V. Code Théodosien, lib. VI, tit. IV, c. 23, et tit. XXII.

[199] C'est dans cette ville qu'il voulut prendre possession de sa nouvelle dignité.

[200] V. notamment Procope, Guerre des Goths, liv. I, c. 5.

[201] Hist. Franc., lib. II, c. 38.

[202] V. Jornandès, De rebus Geticis, c. 57.

[203] V. Jornandès, De rebus Geticis, c. 57.

[204] V. l'édition de M. Pardessus, p. 345.

[205] On voit, en parcourant le recueil des Diplomata, que d'autres personnages que les rois se décorèrent aussi, pendant la période mérovingienne, du titre d'homme illustre ; mais les éditeurs du recueil ont fait observer, avec raison, que ces deux mots sont alors transposés, et qu'un roi se qualifie vir inluster, et un seigneur inluster vir.

[206] V. deux lettres du pape Anastase II et de saint Remi dans Marlot, ibid., t. I, p. 152, 161 et 162.

[207] V. ibid., lib. II, c. 38.

[208] V. ibid., lib. II, c. 38.

[209] V. Fortunat, Vita sancti Germani, episcopi urbis Parisiacœ, dans Mabillon, Acta ss., sæc. I.

[210] V. Vita sancti Fridolini, abbatis, n° 30, dans les Bollandistes, au 6 mars. Ce petit écrit a été composé seulement au IXe siècle, mais probablement d'après une vie plus ancienne.

[211] V. Sancti Aviti Epistolœ, 43, 83 et 84.

[212] V. Procope, Guerre des Vandales, liv. I ; Victor de Vite, lib. I, n° 4.

[213] Grégoire de Tours ne dit rien au sujet de la situation du petit royaume de Chararicus, mais les savants estiment qu'il comprenait tout ou partie de la civitas des Marini. V. notamment Malebranque, De Morinis et Morinorurn rebus, t. I.

[214] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. II, c. 41 et 42.

[215] Il devait avoir, en effet, soixante-cinq ans environ.

[216] V. Grégoire de Tours, ibid., lib. II, c. 40.

[217] A la même époque, Théodoric administrait les deux royaumes des Ostrogoths et des Wisigoths, qui furent de nouveau séparés après sa mort.

[218] V. la note. V, à la fin du volume.

[219] V. ibid., t. III, p. 379.

[220] V. Vita sancti Maximini, n° 8 et 10, dans Mabillon, Acta ss., sæc. I.

[221] V. Vita sancti Maximini, n° 5, dans Mabillon, Acta ss., sæc. I.

[222] V. Vita (altera) sancti Maximini, n° 4, dans Mabillon, ibid.

[223] V. Vita (altera) sancti Maximini, n° 5, dans Mabillon, ibid.

[224] Clovis lui accorda aussi deux autres domaines nommés Cambiacus et Litimiacus. V. Vita (altera) sancti Maximini, n° 7.

[225] V. Vita (altera) sancti Maximini, n° 7 ; M. Clouet, Hist. ecclésiastique de la province de Trèves, t. I, p. 194 et suiv.

[226] V. Sismondi, Histoire des Français, t. I, p. 196.

[227] V. Sismondi, Histoire des Français, t. I, p. 202.

[228] V. Sidoine Apollinaire, Epistolœ, lib. VI, 4.

[229] V. M. Clouet, Hist. ecclésiastique de la province de Trèves, t. I, p. 193.

[230] V. Hist. Franc., lib. II, c. 24. Ce qui nous porterait à admettre que la tradition dont il s'agit n'est pas absolument dépourvue de vérité, c'est qu'il existait à Verdun une famille Avita, probablement parente de celle d'Auvergne, et avec laquelle Ecdicius pouvait entretenir des relations. Le martyrologe de la cathédrale de Verdun mentionne au 75 des calendes de juillet (17 juin), saint Avitus, prêtre et confesseur, mort à Orléans, mais fils d'une femme de Verdun : XVe Kal. julii, Aurelianis, sancti Aviti presbyteri et confessoris, matre Virdunensi nati ; et on conjecture que cette femme était une de celles qui suivirent saint Euspice à Orléans. C'est également à un membre de la même famille que parait avoir été destinée une inscription funéraire découverte en Lorraine, et qu'il est inutile de transcrire.

[231] V. Hist. Franc., lib. II, c. 5.

[232] V. Vita sancti Patricii, auctore Jocelino, dans les Bollandistes, au 17 mars.

[233] V. Vita sanctœ Genovefœ, virginis, c. 6, dans les Bollandistes, au 3 janvier.

[234] V. De sexto consulatu Honorii, v. 43 et suiv.

[235] V. Zosime, liv. V ; Sozomène, Histoire ecclésiastique, liv. IX, c. 6.

[236] V. Descriptio urbis Romœ, quæ, aliquando desolata, nunc gloriosior piissimo imperatore est restaurata, in certo auctore qui vixit sub Honorio vel Valentinien III.

[237] V. Laterculus seu index dierum fastorum.

[238] V. Ozanam, La civilisation au cinquième siècle, t. I, p. 106, 107 et 143.

[239] V. lib. XVI, tit. X, c. 20.

[240] V. Vita sancti Pauli, Virdunensis episcopi, dans Mabillon, Acta ss., sæc. II.

[241] V. le colloque tenu entre les évêques catholiques et ariens, en présence de Gondebaud roi des Bourguignons, à la suite du Grégoire de Tours de Ruinart, col. 1322.

[242] V. Vita sancti Germani, Autissiodorensis episcopi, lib. II, c. 1, dans les Bollandistes, au 31 juillet ; Vita sancti Lupi, episcopi Trecensis, auctore coœtaneo, dans le même recueil, au 29 juillet.

[243] V. Socrate, Histoire ecclésiastique, liv. VII, c. 30.

[244] V. Vita sancti Severini, c. 6, dans les Bollandistes, au 8 janvier.

[245] V. Code Justinien, lib. III, tit. XII, c. 11.

[246] V. Gori, Thesaurus veterum diptychorum, t. I, p. 219, et planche VII.

[247] V. Code Justinien, lib. I, tit. IV, c. 34 ; v. aussi Théophane, Chronographie, édit. du Louvre, p. 125.

[248] V. Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. II, c. 25.

[249] V. Epistolœ, lib. IV, 17.

[250] Il est permis de voir dans les mots omnibus primus une reconnaissance de la primatie de Trèves.

[251] V. Epistola ad Arbogastem comitem, dans Du Chesne, t. I, p. 865.

[252] V. Fragmentum translationis sancti Auctoris, episcopi Mettensis, dans Pertz, Monumenta Germaniœ historica, Scriptores, t. XII, p. 315 et 316.

[253] Ces mots ont été conservés dans la liturgie verdunoise jusqu'à la fin du XVIIe siècle. V. M. Clouet, ibid., t. I, p. 176 et suiv.

[254] Par alliance.

[255] V. Marlot, ibid., t. I, p. 172 et 173.

[256] Pour les civitates des Nervii, des Atrebates et des Marini. V. le Gallia Christiana.

[257] V. M. de Pétigny, ibid., t. II, p. 271-272, 279-280.

[258] V. Du Bos, ibid., t. 1, p. 21-23 ; M. de Pétigny, ibid., p. 318-319.

[259] Annales Sancti-Maximini, lib. II, dans Bertholet, Hist. du duché de Luxembourg, t. I, p. 276.

[260] V. Mabillon, Annales Benedictini, t. I, p. 47.

[261] V. Marlot, ibid., t. I, p. 197 et suiv.

[262] V. M. Clouet, ibid., t. I, p. 206 et 207.

[263] V. Gennade, Viri illustres, c. 61 ; Cassien, p. 2, 300, 556 et 559.

[264] V. Cassien, p. 1, 297, 553 et 721.

[265] V. Sidoine Apollinaire, Epistolœ, lib. VII, 17.

[266] V. Baillet, Vies des saints, t. I, p. 217 ; Histoire littéraire de la France, t. II, p. 35-37, 215 et 217.

[267] V. Vita sancti Germani, Autissiodorensis episcopi, auctore Constantio, n° 37, dans les Bollandistes, au 31 juillet.

[268] V. Sidoine Apollinaire, Epist., lib. IV, 1 ; lib. V, 5 ; lib. IX, 13 ; Claudianus Mamertus, Ad Sapaudum, dans Baluze, Miscellanea, t. VI, p. 536-558.

[269] V. Vita sancti Lupi, episcopi Trecensis, auctore coœlaneo, dans les Bollandistes, au 29 juillet.

[270] V. Sidoine Apollinaire, Epist., lib. IX, 7 ; Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. II, c. 31. Ce dernier écrivain, en parlant de saint Remi, s'exprime ainsi : egreqiœ scientiœ, et rhetoricis adprime imbulus disciplinis. Il ne nous reste malheureusement que quatre lettres et le testament du métropolitain de Reims ; tous ses ouvrages ont péri.

[271] V. Dom Calmet, Bibliothèque lorraine, col. VIII, 68, 357-358 et 603.

[272] V. cette lettre, dans Sirmond, Concilia antiqua Galliœ, t. I, p. 205, ou dans Du Chesne, t. I, p. 850-851.

[273] V. t. II, p. 40 et 41.

[274] V. Epistolœ, lib. IX, 17.

[275] V. t. II, p. 3.

[276] V. Histoire littéraire de la France, t. III p. 517 et suiv.

[277] V. Vita sancti Lupi, episcopi Trecensis, dans les Bollandistes, au 29 juillet ; v. aussi Hist. litt. de la France, t. II, p. 486 et suiv.

[278] V. Sidoine Apollinaire, Epistolœ, lib. IV, 17, lib. VII, 10 ; v. aussi un petit poème de saint Auspice, dans Du Chesne, t. I, p. 864 et 865.

[279] V. Sidoine Apollinaire, Epistolœ, lib. II, 10, lib. V, 8.

[280] La 8e du livre V.

[281] V. Sidoine Apollinaire, Epistolœ, lib. IV, 17, et le petit poème de saint Auspice cité dans une des notes précédentes. Quelques savants (v. Hist. litt. de la France, t. II, p. 547-549) ont même conjecturé que l'évêque de Chartres nommé Arbogast, qui siégea vers la fin du Ve siècle, est le même personnage que le comte de Trèves.

[282] V. notamment M. de Pétigny, ibid., t. II, p. 567.

[283] L'une d'elles fut bâtie sur la demande de Marcellus préfet du prétoire des Gaules.

[284] V. Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. II, c. 14-17.

[285] V. Grégoire de Tours, Hist. Franc., lib. II, c. 14, 16-17.

[286] Ce monument est décrit d'après un plan qui se trouve dans la Chronique de Kœnigshofen (p. 214 du manuscrit, et p. 548 de l'édition de Schilter) et dans Schadée (Münfter Buchlein, p. 6). Les deux auteurs l'ont tiré d'un recueil de l'architecte Specklein, qui assure lui-même l'avoir reproduit d'après un dessin fort ancien. Le lecteur jugera du degré de confiance qu'il mérite ; rien, du reste, ne s'oppose à ce que l'on admette des indications conformes à ce qu'on sait de l'architecture religieuse des Ve et VIe siècle, et nous pouvons ajouter que les dispositions actuelles de la cathédrale de Strasbourg et des bâtiments voisins se rapprochent assez de l'ancien plan conservé par Specklein.