PARIS SOUS LES OBUS

19 Septembre 1870 - 3 Mars 1871

 

CHAPITRE XII. — LES MÉCONTENTS.

 

 

La question municipale et la question diplomatique. — La mission de Thiers. — Humiliante proposition de l’Angleterre. — Vaine promesse de la Russie. — La fièvre obsidionale. — La journée du 31 octobre. — Tragi-comédie. — Le plébiscite du 3 novembre. — Oui et non.

 

Dans l’esprit surmené de la population, deux questions avaient pris une place inquiétante : la question municipale, tout intérieure ; la question diplomatique, tout extérieure. Sous le coup de cet état d’anxiété maladive, de cette névrose spécifique qu’on a caractérisée par un mot : la fièvre obsidionale, question intérieure et question extérieure s'étaient combinées soudain. Un chimiste eût dit qu’elles formaient un mélange explosif et que ce mélange détonait.

L’une et l’autre étaient nées de la question électorale.

En s’installant au pouvoir, le gouvernement de la Défense avait promis à Paris une municipalité élue, en même temps qu’à la France une Assemblée nationale. A la suite de l’entrevue de Ferrières, et comme une conséquence logique des conditions d’armistice posées par M. de Bismarck, la population avait accepté l’ajournement des élections législatives. Le gouvernement avait décidé du même coup l’ajournement des élections municipales. Beaucoup de citoyens respectables persistaient à croire, néanmoins, que, à côté des hommes du 4 septembre, il eût été bien pour la résistance d’introduire dans un pouvoir public d’autres hommes, des patriotes ardents, des défenseurs convaincus, capables de répandre autour d’eux, par leur exemple, l’esprit de sacrifice, d’attiser l’énergie des soldats et d’appuyer auprès du peuple toutes les mesures n’exigeant de sa part que de l’abnégation.

A côté de l’élément militaire représenté par le général Trochu, agissait déjà l'élément civil dans la personne de Dorian : on sentait d’une manière vague que c'était l’autorité de Dorian qu'il fallait renforcer.

Pour le malheur commun, quelques démagogues avaient pris la tête du mouvement municipal. Dès le 20 septembre, on avait pu voir, constituée sans mandat, une assemblée s’intituler Comité central des 20 arrondissements. Des feuilles ultra-radicales s’étaient mises à sa dévotion. Des délégués sortis de son sein s’étaient répandus dans les clubs. La violence des articles de ceux- là et les violences de langage de ceux-ci avaient eu pour résultat immédiat d’éloigner de la cause municipale l’immense majorité de la population. On eût dit, au surplus, que le gouvernement redoutait des comices électoraux. Il avait tort ; sans nul doute favorables, ils lui eussent permis d’imposer silence, le lendemain, aux récriminations des exaltés.

En cette occurrence, comme en tant d'autres, nos pilotes manquèrent de décision.

Il y avait alors à Belleville une sorte de roi, commandant six bataillons de la garde nationale, tête chaude et cœur généreux, brave jusqu’à la témérité, imprudent jusqu’à la folie, très-populaire, parce qu'il était honnête et qu’il avait beaucoup lutté contre l’Empire : c’était Gustave Flourens. Toujours prêt au sacrifice de sa vie, il courait volontiers vers le danger tête baissée. Flourens ne comprenait pas que le général Trochu n'eût pas déjà lancé contre l'ennemi toutes les troupes réunies dans Paris, et il était de ceux qui pensaient que les élections municipales, faisant passer le pouvoir en d’autres mains, arracheraient Paris à l’étreinte des Prussiens. Les orateurs de clubs propageaient cette chimère, et, de concert avec la presse hostile au gouvernement, exaltaient le cerveau de Flourens, qui n’avait pas besoin de ce surcroît d’excitation, depuis que six mille hommes résolus obéissaient à ses ordres. Flourens se trouvait être, au commencement d’octobre, l’homme d’action des partisans de la Commune. Il le fit voir[1].

Le 5 et le 8 octobre. Flourens était venu, à la tête de ses Fidèles, sommer le gouvernement de rendre un décret convoquant les électeurs municipaux. De nombreux bataillons de la garde nationale étaient accourus pour protéger l’Hôtel de Ville. Le 5, M. Gambetta avait répondu par un ajournement indéfini ; M. Dorian, par l’énumération des preuves de son activité personnelle ; le 8, M. Jules Favre avait prononcé un discours, et le général Trochu passé une revue devant le front de bandière des bataillons protecteurs, tandis que les manifestants se retiraient. Tout s’était borné là.

En somme, la masse de la population ne comprenait pas qu’une infime minorité s’obstinât à susciter des difficultés au ministère. Elle la soupçonnait de prétendre purement et simplement à s’emparer du pouvoir. Ayant à choisir entre un gouvernement, sinon régulier, du moins régularisé par la situation, et les gens d’un comité plus obscur encore que central, son choix était fait. A l’inconnu, elle préférait l’existant. Du conflit, Trochu et son entourage retiraient un regain factice de popularité.

 

La question extérieure, aussi, procédait directement du décret originel relatif aux élections.

Les grandes puissances européennes s’étaient pour la plupart refusées à reconnaître le gouvernement de la Défense nationale comme investi du droit de parler au nom de la France. Les relations diplomatiques entretenues avec la délégation de Tours revêtaient un caractère purement officieux. L’ajournement du scrutin, bien qu'inévitable en pleine guerre, avec le quart du pays livré à l’envahisseur, avait permis aux monarchies environnantes de se retrancher, à chaque demande de médiation, derrière cette réplique stéréotypée : Vous n’êtes pas un gouvernement de source régulière. De là un infranchissable cercle vicieux ; car il était impossible de convoquer les comices électoraux en dehors d’un armistice, et cet armistice, nous avons vu a quelles conditions M. de Bismarck le subordonnait.

En réalité, l’Europe, impassible, assistait à notre égorgement.

Un seul homme peut-être, dans une telle conjoncture, pouvait, sinon se faire écouter, du moins se faire entendre des puissances étrangères. Cet homme qui, au cours d’une carrière déjà longue avant l’Empire, avait à plusieurs reprises tenu comme ministre les rênes du gouvernement, connaissait tous les diplomates de l’Europe. Tous les diplomates le connaissaient. C’était M. Thiers.

M. Thiers avait accepté une mission dans l’issue de laquelle, hélas ! lui aussi manquait de la confiance qui est la première condition du succès.

Au lendemain de Sedan, M. Thiers avait su faire accepter aux membres du Corps législatif impérial le coup d’Etat pacifique qui les avait dissous. Son attitude avait puissamment contribué à légaliser en quelque sorte la révolution du 4 septembre. L’Hôtel de Ville lui avait offert la présidence du gouvernement. Thiers l’avait déclinée. De son refus, sans doute, était née l’idée de lui confier une mission diplomatique.

En acceptant cette mission, M. Thiers rendit incontestablement un grand service au gouvernement de l’Hôtel de Ville. Lui seul, par son nom et sa juste autorité dans le monde politique, était en position d’amener les puissances étrangères à prendre au sérieux et la révolution du 4 septembre et les hommes qu’elle avait élevés si inopinément au pouvoir. Sans M. Thiers, nous le craignons l’œuvre de la Défense nationale ne fût jamais sortie du terrain militaire, et la situation de la France se fût trouvée ainsi, à un moment donné, compliquée de difficultés d’une autre nature qui eussent fatalement appelé une intervention plus directe de la Prusse dans nos affaires intérieures.

Mais si l’on considère les choses à un autre point de vue, on ne saurait s’empêcher de reconnaître qu’entre M. Thiers et la mission qu’il était chargé de remplir, il y avait incompatibilité de caractère. Pendant que, désireux de justifier son titre, le gouvernement de l’Hôtel de Ville n’était préoccupé, à ses débuts, que de donner à la défense nationale une impulsion vigoureuse, M. Thiers, par la nature de son esprit, était porté au contraire à considérer la France comme incapable, en l’absence de toute préparation, de continuer une lutte à laquelle une armée prisonnière à Sedan et une autre enfermée dans Metz étaient dans l’impossibilité de prendre part...

Au lendemain de la révolution, la France en masse réclamait la continuation de la lutte, et elle ne soupçonnait pas qu’il pût y avoir à cet égard deux politiques... L’empereur Napoléon n’a-t-il pas dit lui-même qu'après Sedan la paix était impossible en présence des exigences que la Prusse avait manifestées dès celte époque et qui ne s’écartent pas de celles qui ont été subies quatre mois plus tard ? Seul, M. Thiers a été d’un avis opposé. Mais en le laissant voir prématurément à Londres, à Vienne, à Saint-Pétersbourg et à Florence, il a nui indirectement à la défense nationale ; car il a autorisé ainsi à l’étranger l’opinion que la continuation de la guerre n'était qu'une entreprise de cerveaux mal équilibrés, contre laquelle le pays librement consulté n’eût pas manqué de protester. Voilà comment, dans notre conviction, la diplomatie qui cherchait des alliances sur la base du fameux programme : Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses, s’est trouvée avoir pour adversaire l'illustre homme d’État chargé d’en assurer la réalisation[2].

 

On sait les pèlerinages décourageants du vieil intercesseur, essayant à Londres d’entraîner le cabinet Gladstone à un concours actif, revenant à Tours rendre compte de son échec, courant à Vienne s’aboucher avec le chancelier de l’empire austro-hongrois, M. de Beust ; puis, de là, poussant jusqu’à Pétersbourg, reprendre auprès du prince Gortschakoff son infatigable plaidoyer pro patria ; venant, à Florence, se heurter au non possumus de Victor-Emmanuel, partout accueilli avec déférence et partout courtoisement éconduit ; ayant reçu toutefois de la bouche du czar Alexandre une parole : Je ne donnerai pas mon adhésion à une paix consacrant le démembrement de la France[3] ; parole qui devait demeurer vaine.

Paris connaissait les grandes lignes de cette odyssée. Il en avait appris, par des dépêches venues de Tours, les péripéties dominantes. Ce qu’il ignorait, c’était les pourparlers entamés par Bazaine, c'était le voyage de son aide de camp Boyer au quartier général de Versailles, c’était les dispositions affichées par M. de Bismarck, à la suite de ces négociations interlopes[4], envers la famille déchue ; c’était, en un mot, toute la série des circonstances qui, au retour de M. Thiers, militaient auprès de la délégation de province dans le sens de la conciliation, circonstances à la pression desquelles se dérobait seul M. Gambetta et qui motivaient les résolutions prises dans une séance dont voici le procès verbal.

 

PROCÈS-VERBAL

La délégation du gouvernement de la Défense nationale, -M. Thiers étant présent, a admis dans son sein M. de Chaudordy, représentant du ministère des affaires étrangères de la République, pour recevoir de lui une communication officielle.

M. de Chaudordy s’exprime en ces termes :

Messieurs, lord Lyons, ambassadeur d’Angleterre, vient de me faire la communication suivante au nom de son gouvernement :

L’Angleterre offre de proposer à la France et à la Prusse, de son initiative, un armistice pendant lequel la France procéderait aux élections de l’Assemblée nationale.

Lord Lyons demande si le gouvernement français adhérerait à cette proposition.

Après avoir bien établi que rien ne peut laisser supposer que le gouvernement français ait jamais eu la pensée de suggérer une pareille proposition et qu’il y est demeuré complètement étranger, la discussion s'est élevée entre tous les membres du gouvernement et le délégué, ministre de la marine, sur le point de savoir si l'on peut, admettre la proposition d’un armistice ayant pour objet l’élection d'une Assemblée.

De cette délibération, il est résulté que trois voix se sont prononcées pour l’affirmative, celles de MM. Crémieux, Glais-Bizoin, membres du gouvernement, et de M. le délégué Fourichon. M. Gambetta, s'inspirant des renseignements recueillis par lui, comme ministre de l’intérieur, depuis son arrivée à Tours, a persisté dans l’opinion négative qu’il avait apportée de Paris.

En conséquence, il a été décidé que la délégation de Tours transmettrait au gouvernement de Paris la proposition d’un armistice faite par l’Angleterre, en appuyant cette proposition ; car, dans la pensée de la délégation, il ne peut s’agir que d’un armistice d’une durée d’au moins vingt-cinq jours, avec ravitaillement de toutes nos places assiégées. M. Thiers v a été chargé de cette transmission.

La proposition de l'Angleterre, simultanément à l'aire à la Prusse et à la France, est ainsi conçue :

Un armistice sera consenti entre les deux puissances belligérantes, pendant lequel la France procédera aux élections de l’Assemblée.

Fait à Tours, en conseil de la délégation du gouvernement de la Défense nationale, le 21 octobre 1870.

 

Paris eût-il possédé la notion de tous ces pourparlers, peut-être son désespoir eût-il été plus amer encore, lorsque, le 31 octobre, il put lire sur les murs, cette déclaration :

Le gouvernement vient d’apprendre la douloureuse nouvelle de la reddition de Metz. Le maréchal Bazaine et son armée ont dû se rendre après d’héroïques efforts, que le manque de vivres et de munitions ne leur permettait plus de continuer. Ils sont prisonniers de guerre.

Avec, à côté, cet autre placard qui semblait offert comme un palliatif :

M. Thiers est arrivé aujourd’hui à Paris ; il s’est transporté sur-le-champ au ministère des affaires étrangères.

Il a rendu compte au gouvernement de sa mission. Grâce à la forte impression produite en Europe par la résistance de Paris, quatre grandes puissances neutres, l’Angleterre, la Russie, l’Autriche et l’Italie, se sont ralliées à une idée commune. Elles proposent un armistice, qui aurait pour objet la convocation d’une Assemblée nationale. Il est bien entendu qu’un tel armistice devrait avoir pour conditions le ravitaillement, proportionné à sa durée, et l’élection de l’Assemblée par le pays tout entier.

 

Des groupes se rassemblent, se divisent, se reforment. On commente les nouvelles, et, sans le vouloir, on les dénature. Dès le matin, une députation composée de quelques officiers de la garde nationale se rend à l’Hôtel de Ville, en quête d’explications.

Reçue par M. Etienne Arago, elle s'en retourne avec la promesse que, vers deux heures, le gouvernement répondra.

A deux heures, on entend battre le rappel.

A l’Hôtel de Ville, trois coups de feu tirés par un homme ivre ont alarmé la foule.

Des bataillons de la garde nationale affluent de tous les côtes et débouchent sur la place ; les uns armés, d’autres sans armes. On se presse. La circulation devient impossible. Les rangs sont confondus.

Le désarroi occasionné par les coups de feu partis sans atteindre personne n’a causé sur les lieux mêmes qu’une émotion vite réprimée.

Mais les témoins les plus éloignés du centre et par conséquent les plus disposés à s’exagérer l’incident se sont dispersés en désordre.

Une vingtaine d’entre eux, ayant fui par la rue du Temple, arrivent au pas de course jusqu’au Château-d’Eau, enfilent le faubourg, parviennent au boulevard extérieur. Là, ils rencontrent des groupes de leurs camarades qui, au rebours, se dirigent sur l’Hôtel de Ville :

— Vos fusils ! vos fusils ! On a tiré sur nous !

 

De toutes parts alors retentit l’appel :

— Aux armes !

Les pelotons déjà en marche rompent leurs rangs ; chacun court chez soi pour chercher son fusil ; les tambours commencent à battre une générale endiablée. Des hauteurs de Belleville, descendent des bataillons. En tête, Gustave Flourens. Tout ce monde dévale dans la direction de la place de Grève, puis soudain s’arrête, indécis. Vers le bas, c’est l’accalmie ; vers le haut, c’est l’orage. Les abords de l’Hôtel de Ville, pour l’instant, sont rentrés dans l’ordre et redevenus calme ; au pied de Ménilmontant on ferme en toute hâte les boutiques, tandis que de bouche en bouche vole ce cri sinistre :

— On se bat rue du Temple et rue de Rivoli !

C’est pis encore à mesure qu’on gravit les hauteurs. Les femmes, sur le seuil des portes, pleurent et se lamentent. L’une parle de son frère, l’autre de son mari.

— Ils sont blessés déjà, affirment-elles ; quelqu'un qui en vient les a vu emporter.

Plus haut, une cohue se presse contre une boulangerie. On achète du pain pour trois jours ; car, paraît-il, de trois jours les magasins ne pourront rouvrir !

Ô peuple de Paris, quand donc apprendras-tu à te défier de ton premier mouvement ?

Retournons à l’Hôtel de Ville.

Des drapeaux, des pancartes énormes, étalent au-dessus des têtes des inscriptions variées :

Vive la République !

Pas d’armistice !

La Commune !

Ou bien :

Vive la Commune !

Mort aux lâches !

Ou encore :

Vive la République !

La levée en masse !

Pas d'armistice !

Plusieurs membres du gouvernement de la Défense, entre autres Rochefort, paraissent devant la grille principale. Une ou deux compagnies de mobiles en gardent le seuil. Le général Trochu, en petite tenue, arrive à son tour et harangue la foule.

— Les gardes nationaux qui veulent sortir en masse iraient à une boucherie, dit-il ; il faut s’aguerrir d’abord et s’armer de canons ; nous allons en avoir !

Mille cris lui répondent :

— Vive Trochu ! vocifèrent les uns.

— A bas Trochu ! hurlent les autres.

Le gouverneur bat eu retraite vers le dedans. Une multitude désordonnée pénètre à sa suite.

Il est deux heures et demie.

Des mobiles, quelques gardes nationaux, mais surtout une myriade de gamins, s’entassent aux fenêtres de l’Hôtel de Ville. La garde nationale, qui croit voir le gouvernement aux croisées, pousse des cris que les gamins répètent dans un assourdissant brouhaha.

A chaque instant dévalent des balcons des feuillets de papier sur lesquels des noms sont inscrits. Les listes varient ; quelques noms surnagent au milieu du vacarme : Dorian, Schœlcher, Delescluze, Ledru-Rollin, Félix Pyat, Martin Bernard,... les assemblages les plus disparates.

Une personne demande si le gouvernement est dans l’Hôtel de Ville.

— Il n’y a pas de gouvernement, répond-on, puisque l’Hôtel est envahi.

Mot caractéristique !

Dans l’édifice, les gardes nationaux remplissent la cour, les salles, les galeries. A travers les flots houleux, il n’est pas impossible de, se glisser. Des gens gémissent sur le désordre ; d’autres causent, crient, répandent, sans trouver d’incrédules, les plus invraisemblables rumeurs. Dans la salle des séances, MM. Trochu, Favre, Jules Simon, Magnin, Tamisier, sont bloqués littéralement. M. Dorian, après avoir refusé la présidence de l’émeute, a réussi à s’échapper ; MM. Jules Ferry et Ernest Picard ont égaleraient pu disparaître. Dans la pièce qui fut le cabinet du préfet, ont pris place autour d’une table des officiers qu’on dit être des éclaireurs : terme vague. Il y a un colonel, un commandant, plusieurs capitaines, qui entassent motions sur motions.

— Il faut, dit l’un, envoyer des députations dans les forts pour s’assurer contre une trahison possible.

— Il faut, reprend un autre, demander au gouvernement sa démission.

Un commandant se lève, et ce n’est pas chose facile, tant on piétine sur, le velours des fauteuils. Il demande qu’on double les postes îles remparts et veut être le premier à s’y rendre. On applaudit. Le colonel offre de rédiger une proclamation. On applaudit derechef. Mais on insiste particulièrement sur la démission du gouvernement. On va la lui demander. On revient. Le gouvernement résiste.

Dans les groupes, des listes d’un nouveau pouvoir continuent à circuler. Tantôt les uns, tantôt les autres s’improvisent les maîtres de la situation, s’adjoignent, de leur autorité privée, des collègues. Quelqu’un propose l’arrestation du gouvernement, puisqu’il no veut pas se retirer de bonne grâce.

— C’est cela. Arrêtons-le !

Un officier s’élance pour instrumenter.

— Monsieur, fait un assistant, au nom de qui agissez-vous ?

— Au nom du peuple.

— Où l’avez-vous consulté ?

— Ah ! voilà bien... Il faut consulter ; c’est toujours la même chose !

Il s’en va, un peu ébranlé. Un commandant vient après.

— Allons, en avant ! s’écrie-t-il.

Il entraîne les hommes de garde du côté de la salle où siège le Gouvernement, puis rebrousse chemin : on annonce que le Gouvernement est déjà arrêté.

Un mouvement se produit autour de la table. Le vieux Blanqui vient de s’y asseoir. Il demande qu’on veuille bien évacuer les abords, afin de laisser la commission délibérer.

Quelle commission ?

On proteste timidement dans quelques groupes ; mais il n’en est pas de même dans le vestibule voisin, où un homme qui vient de crier : Vive Blanqui ! est soudain entouré par tout une compagnie de gardes nationaux. Une clameur immense couvre sa voix. Deux cents bras le saisissent, le poussent, l’enlèvent de terre, et si on ne lui fait pas un plus mauvais parti, c’est qu’il est seul et désarmé.

Ce vestibule est le théâtre d’un va-et-vient indescriptible. On ne laisse plus entrer personne, à la vérité, et le 106° bataillon, chargé de la garde intérieure, fait vigoureusement exécuter la consigne. Le 106e bataillon est contre l'anarchie. Mais il y a déjà tant de monde au dedans, que la confusion est inévitable. On s’appelle, on se cherche, on crie de tous côtés. A l’extérieur, ondule une multitude qui s’agite sous la pluie, au sein des ténèbres. — Cela dure jusqu’à dix heures du soir.

Cependant, M. Ernest Picard, libre, a prévenu l’état- major de la garde nationale, place Vendôme, expédié des estafettes au général Ducrot. Quelques bataillons de citoyens, mêlés à des bataillons de mobiles, se sont réunis. Deux fortes colonnes conduites, l’une par M. Jules Ferry, l'autre par le préfet de police Edmond Adam, se mettent en marche. Celle-ci pénètre à l’intérieur de l’Hôtel de Ville par le souterrain de communication avec la caserne de la place Lobau. Celle-là réussit à forcer l’une des grilles. Plus de cent cinquante individus, ramassés au passage, sont bouclés dans les caves. Les gardes du 106e renforcés, parviennent jusqu’à la pièce qui sert de geôle aux membres du gouvernement. On se bouscule. Les geôliers prétendent faire de leurs prisonniers des otages. On parlemente. Après une courte lutte, sans effusion de sang, les captifs sont délivrés et, parvenus au dehors, regagnent qui la place Vendôme, qui les ministères.

Vers deux heures du matin, la scène a complètement changé d’aspect ; le 106e a achevé de balayer l’Hôtel de Ville ; vingt mille gardes nationaux en armes forment la haie sur la place, dans la rue de Rivoli, les rues avoisinantes et jusqu’aux Champs-Elysées. Le général Trochu parcourt leur front, et, une heure après cette revue nocturne, tout rentre dans l’ordre habituel.

Au matin, Paris apprenait sans trop s’émouvoir qu’il venait de traverser deux révolutions.

Mais le gouvernement ne pouvait rester sous le coup d’une incarcération, même temporaire. Après l’attentat dont il venait d’être l’objet, il voulait retremper son autorité dans le suffrage universel. Le 1er novembre, de nombreuses affiches conviaient, pour le surlendemain, les électeurs à voter par oui ou par non sur cette question simple :

Le peuple de Paris maintient-il les pouvoirs du gouvernement de la Défense nationale ?

Une réaction énergique s’était manifestée déjà contre les auteurs de l'affaire du 31 octobre.

Pendant deux jours on entendit, il est vrai, retentir quelques cris de : Vive la Commune ! Néanmoins le soir du 3 novembre la proclamation des résultats se résumait ainsi :

557.993 oui.

62.638 non.

Le gouvernement était donc maintenu à une majorité de près des neuf dixièmes de la population.

 

 

 



[1] Adolphe MICHEL, la Troisième République française.

[2] J. VALFREY, Histoire de la Diplomatie du gouvernement de la Défense nationale.

[3] Enquête sur les actes du gouvernement du 4 septembre. Déposition de M. Thiers.

[4] Voyez A.-J. DALSÈME, l’Affaire Bazaine.