LA JEUNESSE DE NAPOLÉON

TOME TROISIÈME — TOULON

 

CHAPITRE XIV. — LE « SOUPER DE BEAUCAIRE ».

 

 

Départ des Bonaparte. — Napoléon à Nice. — Mission pour Avignon. — Réfutation de la tradition avignonnaise. — Témoignages de Michel, de Dommartin, de Doppet, de Carteaux, de Napoléon. — Demande d'aller à l'armée du Rhin. — Le Souper de Beaucaire. — Bonaparte montagnard. — Sa partialité. — Sa circonspection. — Axiomes militaires. — Style. — Influence de l'ouvrage.

 

Les Bonaparte, chassés d'Ajaccio, avaient trouvé refuge à Calvi chez les Giubega. Le parrain de Napoléon, l'ancien greffier des États, Laurent Ginbeol, était là. Il revenait de Paris, où il avait dit tout haut, le 18 mars, que Paoli n'obéirait pas aux ordres des commissaires. Français de cœur, il aimait la monarchie qu'il avait servie durant vingt années et il proposait en 1789, à Versailles, de ne mettre dans le Comité permanent de Corse que des sujets attachés au roi : l'exécution de Louis XVI le troubla si profondément que, lorsque les Bonaparte le revirent, il avait perdu la raison.

Le frère de Laurent, le médecin Damien Giubega, la femme de Damien, sa fille Annette, son fils Xavier, qui commandait depuis quelques jours une compagnie franche de volontaires dite compagnie de Giubega, offrirent aux proscrits l'hospitalité la plus cordiale. Les filles de Mme Letizia allaient tour à tour à la cuisine pour faire le plat doux du diner, et Joseph Bonaparte courtisait Annette Giubega.

Mais nos Ajacciens ne pouvaient plus rester en Corse. Se fixer à Calvi, à Saint-Florent, à Bastia, c'était courir de grands risques : ces trois places, les seules qui demeuraient françaises, seraient sûrement assiégées par les paolistes. Et comment vivre ? Joseph n'avait pas d'emploi ; Napoléon n'était plus lieutenant-colonel de volontaires, et, comme capitaine d'artillerie, ne pouvait entrer dans les nouveaux bataillons d'infanterie légère. Il fallait clone profiter des chances de la Révolution, il fallait gagner le continent : là, Mme Letizia rejoindrait Lucien, ce terrible Lucien dont le discours avait allumé dans l'île l'incendie de la guerre civile ; là, Joseph aurait, grâce à Saliceti, une charge d'agent ou de commissaire civil, et le madré personnage avait déjà résolu de pousser à Paris, à la suite du conventionnel, pour exposer au Conseil exécutif la situation de la Corse ; là, Napoléon, réintégré au 4e régiment d'artillerie, toucherait ses appointements de capitaine. « Tout avait plié, disait-il plus tard, ma présence n'était bonne à rien, je quittai la Corse. »

 

A la fin du mois de juin 1793, la famille Bonaparte s'établit aux portes de Toulon dans le petit village de la Valette, qu'elle dut abandonner bientôt pour s'installer à Marseille. Pendant ce temps, Napoléon se rendait à Nice. Le dépôt de son régiment se trouvait à Grenoble ; mais cinq compagnies tenaient garnison à Nice, et Dujard, promu récemment colonel, dirigeait dans cette ville le parc de l'armée d'Italie.

L'avancement était si rapide que Bonaparte eut, à son arrivée, son brevet de capitaine-commandant[1]. Le règlement nommait sa compagnie la compagnie n° 12. Mais ses canonniers l'appelaient, selon l'usage de l'ancien régime, la compagnie Buonaparte. C'était la compagnie de bombardiers commandée naguère par Saint-Vincent et ensuite par Gouvion : après Bonaparte, elle eut pour capitaine Muiron, puis Emourgeon.

Napoléon avait trouvé à Nice comme général d'artillerie de l'armée d'Italie un homme qui le connaissait, Jean, chevalier Du Teil, frère de ce baron Jean-Pierre Du Teil, qui pressentait à Auxonne les talents militaires du jeune Corse. Jean Du Teil venait de parcourir les bords de la Méditerranée et d'esquisser un plan de défense du littoral. Il attacha le capitaine au service des batteries de côte, et le 3 juillet Bonaparte demandait, au nom de du Teil, à Rhodes de Barras, directeur de l'arsenal de Toulon, et à Bouchotte, ministre de la guerre, un modèle de fourneau à rougir les boulets : l'artillerie, disait-il, s'était contentée jusqu'alors d'une simple grille avec un soufflet de forge ; mieux valait pour « brûler les navires des despotes », établir des fours à réverbère près des batteries de côte.

Quelques jours plus tard, il recevait une nouvelle mission, non pas, comme on l'a dit, de Faultrier — puisque François de Faultrier, capitaine d'une compagnie d'ouvriers, ne pouvait donner d'ordres à Bonaparte — mais du général Du Teil : il devait se rendre à Avignon pour y organiser des convois de poudre qu'il ferait passer à l'armée d'Italie.

Il partit. Mais il tombait eu pleine guerre. Les Marseillais soulevés occupaient Avignon, et une armée conduite par Carteaux marchait à leur rencontre par Pont-Saint-Esprit et Orange.

On a prétendu que Bonaparte assistait à cette expédition[2]. Il serait arrivé le 15 juillet au Pontet en même temps que Carteaux et, plusieurs jours après, lorsqu'un détachement, niellé par l'adjudant général Dours, se dirigeait sur Avignon par la rive droite du Rhône, il aurait suivi cette colonne volante qui comptait seize canonniers et traînait avec elle deux canons. Le 25 juillet, Carteaux attaquait Avignon ; il fut repoussé et regagna le Pontet. Mais au soir, la femme du gazetier Sabin Tournai accourait au camp républicain et annonçait que les Marseillais abandonnaient Avignon. C'était Bonaparte qui les avait obligés à la retraite. Ses deux pièces placées sur le rocher de Villeneuve ou rocher de la Justice avaient pris ù revers les canonniers marseillais établis sur le rocher des Doms.

Cette tradition avignonnaise ne mérite pas créance. Aucun document contemporain ne rapporte l'installation des deux canons de la colonne Dours sur le rocher de la Justice et l'effet décisif qu'ils auraient produit. Ni la correspondance de Carteaux ni celle des représentants du peuple Albitte, Poultier, Rovère, ni les lettres de Dommartin, ni les souvenirs de Doppet ne mentionnent Bonaparte, et sin-cillent Dommartin qui parle volontiers de ses camarades, Doppet qui retrace avec complaisance les débuts du « héros d'Italie » au siège de Toulon, n'auraient pas manqué de citer le nom de notre Corse. Carteaux se vantait plus tard de ses relations d'antan avec Bonaparte, et en 1804, clans un billet au général Sanson, il raconte qu'il eut devant Toulon, au mois d'octobre, l'honneur de recevoir chef de bataillon le premier consul, qui n'était alors que capitaine : pourquoi n'a-t-il jamais dit qu'il mit — ou vit — Napoléon à la tête de l'artillerie de la colonne de Dours ? Dans le Souper de Beaucaire, dans ses conversations, dans ses Mémoires, Napoléon ne fait pas la moindre allusion au rôle qu'il aurait joué devant Avignon, et dans sa pétition de 1795 au Comité de salut public, ainsi que dans son état de services de 1794, il garde le silence sur les événements du 25 juillet 1793.

Ouvrons l'Histoire de l'armée départementale que Michel publiait en 1797. L'auteur assure qu'après l'attaque de Carteaux, un conseil de guerre s'assembla dans Avignon, mais que les commissaires civils avaient peur, qu'ils comprenaient que leur mission n'était pas une partie de plaisir, qu'ils désiraient se tirer d'Avignon. Aussi leur suffit-il pour ordonner la retraite de lire les instructions du comité général de Marseille qu'apportait un courrier : « Dans le cas où vous vous verriez forcés d'abandonner Avignon, ce qui ne nous paraît pas présumable, vous vous replieriez sur la rive gauche de la Durance. » Le commissaire qui lut ces mots fit incontinent cette réflexion : « Voilà que le comité général de Marseille nous ordonne de nous replier sur la Durance. » Dans le même instant le bruit se répandit que l'armée allait se replier sur la Durance ; tout le monde courut au bac de Barbentane. « L'armée départementale, conclut Michel, au lieu de poursuivre sa victoire, alla délibérer, et délibéra sa retraite. »

Ouvrons les Mémoires de Doppet : il dit que la résistance des Avignonnais fut vigoureuse et qu'ils tuèrent du monde aux conventionnels, mais qu'il l'activité de Carteaux et à la fermeté de ses troupes les ennemis finirent par n'opposer que la fuite qu'il leur fut d'autant plus facile d'exécuter que la ville n'était pas entièrement cernée.

Lisons la lettre où Dommartin, qui commandait l'artillerie, retrace à sa mère « les faits véritables » : il écrit que les défenseurs d'Avignon avaient beaucoup plus de canons et, dans le nombre, des pièces de 24 et de 18, qu'il envoya quelques bombes avec une pièce de 8 démontée qu'on ne pouvait autrement employer, qu'on dut après un feu continu de plusieurs heures faire retraite en assez bon ordre, mais que la garnison, affaiblie et craignant un second assaut, quitta la ville.

Résumons la relation de Carteaux. Il attaque le 25 juillet, dès une heure du matin, les quatre portes d'Avignon du Rhône à la Durance. Mais, ajoute le général, les fédéralistes lui répondent par un feu très vif et très soutenu d'artillerie et de mousqueterie, et Carteaux, après avoir consulté tous [es chefs, juge impossible de forcer avec ses pièces de 4 des postes aussi bien gardés. A dix heures du matin, les troupes ont regagné leur camp. A quatre heures de l'après-midi, une députation d'Avignon vient annoncer que les portes sont ouvertes, que les habitants attendent l'armée conventionnelle avec impatience, que les Marseillais ont évacué la ville dans le plus grand désordre. A neuf heures du soir, Carteaux entre au milieu des acclamations du peuple dans Avignon illuminé.

Analysons les lettres des représentants Rovère et Albitte. Rovère écrit le 24 juillet qu'Avignon est presque entièrement cerné, que Villeneuve appartient aux républicains, qu'il ne reste aux Marseillais qu'une seule issue, le bac de Barbentane, et, quelques jours plus tard, il rapporte que Carteaux, bien qu'avec des forces inférieures et une moins bonne artillerie, assaillit Avignon le 25, de très grand matin, non pour enlever la ville, mais pour attirer les assiégés hors des murs, et que, dans la soirée, les rebelles, effrayés par cette petite attaque, ont repassé précipitamment la Durance. Quant Albitte, il rappelle dans un mémoire postérieur que l'artillerie ne put battre en brèche Avignon, que les portes résistèrent aux petits boulets des républicains, que les rebelles disposaient de pièces de 18 et de 21, qui balayaient les environs et qu'ils avaient les moyens de faire repentir l'armée conventionnelle de son audace, mais que cette attaque plus vigoureuse que réfléchie les épouvanta : « Ils n'étaient pas aussi sens de leur conscience que de notre courage. »

Invoquons enfin le témoignage de Napoléon. Que dit-il dans le Souper de Beaucaire ? S'il n'était pas présent[3], s'il se trouvait sans doute le 25 juillet assez loin d'Avignon et du Pontet, il n'ignore pas ce qui s'est passé dans cette journée. Il raconte que la petite armée de Carteaux, composée de 4000 hommes, « n'a fait aucune attaque en forme », qu'elle a « voltigé » autour de la place et tenté de pénétrer en attachant des pétards aux portes, qu'elle a lâché quelques volées, et « essayé la contenance de la garnison », qu'elle s'est retirée dans son camp, et qu'une attaque était combinée pour la nuit d'après, lorsque les Marseillais ont évacué la ville : Carteaux, maitre du Rhône, maitre de Villeneuve où étaient les Allobroges, maitre de la campagne, allait intercepter toutes les communications, et c'est ainsi, s'écrie Bonaparte, qu'une seule colonne de l'armée conventionnelle, dépourvue d'artillerie de siège, a pris Avignon en vingt-quatre heures[4] !

Napoléon a donc suivi d'un regard très attentif cette petite guerre du Midi. II sait que les habitants de Lisle ont tué le parlementaire[5] ; il sait que la cavalerie a pourchassé les Marseillais dans leur retraite, leur a fait des prisonniers et capturé deux canons. Mais il commet une légère erreur, et cette erreur seule démontre qu'il n'eut aucune part à la prise d'Avignon. Les Allobroges, dit-il, étaient à Villeneuve. Or, Villeneuve fut occupé par la colonne Dours[6] qui longeait la rive droite du Rhône et ne comptait pas un Allobroge clans ses rangs[7]. La relation de Carteaux et les mémoires de Doppet nous apprennent que les Allobroges appartenaient au corps principal et campaient au Pontet, que vingt tic leurs dragons étaient de l'avant-garde qui fit le 25 juillet au soir son entrée dans Avignon, que cent autres dragons allobroges partis du Pontet rejoignirent cette troupe et enlevèrent cieux pièces aux Marseillais fugitifs, que la légion allobroge qui n'avait pas d'artillerie, demanda et obtint ces deux canons. Les Allobroges n'étaient donc pas à Villeneuve, et Bonaparte, en prétendant qu'ils y étaient, prouve que lui-même n'y était pas.

 

Tandis que l'armée de Carteaux marchait sur Marseille et balayait les sectionnaires, qui, selon Dommartin, disparaissaient devant elle comme des ombres chinoises, Bonaparte organisait ses convois de poudre à Avignon. Il eut alors, ce semble, un accès de découragement. Son camarade Dommartin entrait avec joie à Marseille et se félicitait de courir bientôt à la frontière des Alpes « avec le plus joli équipage de guerre qu'on pût voir » pour vaincre les ennemis du dehors, après avoir vaincu ceux du dedans. Bonaparte craignait de rester inactif et de passer le temps à dresser des inventaires ou à placer des batteries qui ne joueraient jamais. Il écrivit à Paris, et le 28 août le ministre Bouchotte recevait une lettre du capitaine Bonaparte qui lui demandait le grade de lieutenant-colonel et la permission de servir à l'armée du Rhin. Bouchotte ne répondit pas au jeune Corse ; mais il pria les représentants de voir le citoyen Bonaparte : la proposition de cet officier, disait le ministre, était celle d'un patriote, et si Bonaparte avait des moyens, on devait lui donner l'avancement qu'il méritait. Mais déjà Napoléon avait attiré sur lui l'attention des commissaires.

Il avait eu l'idée de publier sur la défaite du fédéralisme un dialogue à la façon de ces dialogues de Platon qu'il avait lus dans la traduction de l'abbé Grou. L'œuvre parut d'abord en seize pages aux frais de l'auteur chez l'imprimeur du Courier d'Avignon, Sabin Tournal, avec les mêmes caractères et sur le même papier que le journal, sous ce titre un peu long : Souper de Beaucaire ou Dialogue entre un militaire de l'armée de Carteaux, un Marseillais, un Nîmois et un fabricant de Montpellier, sur les événements qui sont arrivés dans le ci-devant Comtat à l'arrivée des Marseillais ; puis, en vingt pages et aux frais de la nation, sous le titre simple et bref de Souper de Beaucaire, chez l'imprimeur de l'armée Marc Aurel[8].

Comme l'indique le titre, la brochure met en scène cinq personnages, un Nîmois, un fabricant de Montpellier, ci eux négociants marseillais et un militaire qui n'est autre que Napoléon. C'est le dernier jour de la foire de Beaucaire, et pendant le souper les convives s'entretiennent de la situation. Le fabricant de Montpellier et le Nîmois ne parlent que rarement, l'un deux, l'autre trois fois, pour se joindre au militaire et appuyer ses raisonnements. Des deux Marseillais, un seul prend part à la conversation, et il assure que les insurgés rentreront dans Avignon ou resteront maîtres de la Durance, qu'ils ont des ressources, des généraux, des bataillons, des pièces de 24.

Le militaire le réfute. Marseille est sans doute la plus belle ville de France, le centre du négoce de tout le Leva ut, l'entrepôt de l'Europe ; enrichie par ses économies et ses spéculations, elle tient la balance commerciale de la Méditerranée ; elle a rendu des services éclatants à la liberté ; elle a fait de grands sacrifices à la chose publique ; elle s'est prodiguée dans chaque circonstance ; elle a envoyé dix-huit mille hommes à la frontière ; bref, elle a le mieux mérité des patriotes. Mais son amour-propre, sa vanité que d'incapables meneurs ont exaltée, l'orgueil de son opulence, une confiance excessive dans le nombre de ses habitants, tout cela cause et causera sa défaite. Elle croyait donner le ton à la France, et dès ses premiers pas elle a subi des revers. Elle croyait que le Midi se lèverait, et elle s'est trouvée délaissée. Elle croit ressaisir l'avantage : elle sera battue ; son armée, nullement aguerrie, nullement organisée, manque d'ensemble et d'unité. Qu'elle cesse donc de résister à la nation entière comme si la République, qui dicte la loi à l'Europe, pouvait la recevoir d'une seule ville ! Qu'elle reprenne des principes plus sains. Qu'elle ne prétende pas imiter ces pays pauvres, le Vivarais, les Cévennes, la Corse, qui luttent jusqu'à la dernière extrémité et s'exposent sans crainte à l'issue d'une action. Qu'elle ne risque pas une bataille qui, tournant en déroute, jette en proie au soldat le fruit de mille années de peines et de fatigues. Qu'elle secoue le joug des hommes qui l'entraînent dans leur ruine parce qu'ils n'ont plus rien à ménager. Qu'elle restaure les autorités, accepte la constitution de 1793, délivre les représentants captifs, qui ne manqueront pas d'intercéder pour elle.

Le Marseillais, convaincu, avoue qu'il a été trompé. Mais il ajoute « avec une profonde affliction » que les chefs de l'insurrection marseillaise agissent en désespérés ; qu'une partie du peuple est aveuglée, fanatisée ; que l'autre est désarmée, humiliée, suspecte. Le militaire le console, lui promet que les représentants épargneront k sang français et rétabliront l'accord en dépêchant à Marseille un homme aussi habile que loyal, et le Marseillais, se résignant à l'inévitable échec des fédéralistes, paie de bon cœur à ses commensaux plusieurs bouteilles de champagne.

Ce n'est pas que ce Marseillais n'ait quelquefois raison dans son plaidoyer. Bonaparte lui prête par instants des arguments très forts. Les Girondins, dit le Marseillais, ne sont et ne peuvent être aristocrates puisqu'ils ont renversé le roi, fondé la République, défendu la patrie dans la périlleuse campagne de 1792. ils veulent une Convention qui soit libre et une constitution donnée par des représentants qu'ils estiment ; pas d'anarchie, pas de clubs, pas d'assemblées primaires trop fréquentes, tels sont leurs vœux. Et Bonaparte concède qu'ils ont, en de nombreuses occasions, montré du zèle et du civisme.

Il reconnait même que les montagnards furent un moment les plus faibles, que la commotion paraissait générale, et qu'unis à tout le Midi, à l'Eure, au Calvados, les Marseillais avaient une « masse imposante de forces » et une « probabilité de succès ». Mais quoi ! les Girondins ont été mous ; ils se sont divisés : leur résistance est incertaine, décousue : nulle vigueur, nulle suite, nul ensemble dans leurs desseins. L'officier se range du côté des plus énergiques, du côté de ceux qui par leur décision, par leur attitude résolue, par l'audace et la rapidité de leurs actes, par ce qu'ils ont en eux d'âpre et d'inébranlable, rassurent la France contre le triomphe des étrangers. Et pour qui le républicain corse, chassé, persécuté par Paoli, prendrait-il parti, sinon pour les montagnards, qui lui promettent la reconquête de son pays natal ?

Il pallie donc et tâche de justifier les excès de la Montagne. Le Marseillais s'épouvante à la pensée du succès définitif de la Convention ; il voit les Allobroges, chargés des dépouilles de Lisle, entrer à Marseille : il voit Albitte et Dubois-Crancé, ces hommes « altérés de sang que les malheurs des circonstances ont placés au timon des affaires », dominer en maîtres absolus dans la ville ; il voit la soldatesque envahir et piller les propriétés, les meilleurs citoyens « périr par le crime », le club « relever sa tête monstrueuse ». Bonaparte le calme, le réconforte : « Les Allobroges, que croyez-vous que ce soient ? Des Africains, des habitants de la Sibérie ? Eh ! point du tout, ce sont vos compatriotes, des Provençaux, des Dauphinois, des Savoyards ; on les croit barbares parce que leur nom est étranger ! » Il est vrai qu'ils ont saccagé- Lisle, mais « les Lislois ont tué le trompette qu'on leur avait envoyé ; ils ont résisté sans espérance de succès ; ils ont été pris d'assaut ; le soldat est entré au milieu du feu et des morts ; il n'a plus été possible de le contenir ; l'indignation a fait le reste. » Quant aux représentants Dubois-Crancé[9] et Albitte, ce sont de purs et constants amis du peuple qui n'ont jamais dévié de la ligne droite et ne sont scélérats qu'aux yeux des méchants : « il vous semble qu'ils ne gardent aucune mesure avec vous, et au contraire, ils vous traitent en enfants égarés. »

Vainement le Marseillais vante le patriotisme de Brissot, de Barbaroux, de Condorcet, de Vergniaud, de Guadet. Qu'ils soient coupables ou non, objecte Bonaparte, qu'ils aient ou n'aient pas conspiré contre le peuple, que la Montagne se soit portée sur eux aux dernières extrémités par esprit de parti et non par esprit républicain, qu'elle les ait calomniés, ils ne devaient pas faire la guerre civile. S'ils avaient mérité leur première réputation, ils auraient jeté les armes ii l'aspect de la constitution, sacrifié leur intérêt particulier au bien général ; ils auraient oublié les jérémiades de Rabaut et « pardonné quelques irrégularités à la Montagne » pour ne penser qu'à vaincre l'Europe et à sauver la République naissante que la pire des coalitions menaçait d'étouffer au berceau : « mais il est plus facile de citer Decius que de l'imiter : ils se sont rendus coupables du plus grand de tous les crimes ; ils ont par leur conduite justifié leur décret ; le sang qu'ils ont fait répandre a effacé les vrais services qu'ils avaient rendus. » Et Bonaparte demande si l'on est dans le siècle où l'on se battait pour les personnes et dans les temps de barbarie oui l'Angleterre et la France luttaient l'une pour les familles de Lancastre et d'York, l'autre pour les Lorrains et les Bourbons.

Vainement le Marseillais proteste que ses compatriotes sont de vrais républicains attachés à l'ordre et aux lois, armés uniquement contre les anarchistes, arborant, non le drapeau blanc, comme les Vendéens, mais le drapeau tricolore. Bonaparte répond que Paoli, lui aussi, arborait en Corse les trois couleurs, et cependant Paoli tirait coutre les vaisseaux de la République, chassait des forteresses les troupes de la République, pillait et vendait les magasins de la République, confisquait les biens des familles dévouées à la République ! Comme Paoli, les Marseillais sont des contre-révolutionnaires ou ils le deviendront avec le temps. Leurs chefs disent qu'ils veulent la République, mais, — remarque Napoléon en usant d'une comparaison frappante dans le goût de Camille Desmoulins, — il la faveur d'un rideau qu'ils rendent plus transparent chaque jour, ils accoutument leurs soldats à voir peu à peu la contre-révolution toute nue, et déjà le voile qui la couvre n'est plus de gaze. N'ont-ils pas failli perdre la République en arrêtant les convois et en retardant les opérations de ses armées coutre l'étranger ? Ne semblent-ils pas payés par l'Espagnol et l'Autrichien, qui ne peuvent souhaiter de plus heureuses diversions ? Ne se laissent-ils pas conduire par des aristocrates avérés ? N'ont-ils pas mis des émigrés comme Somis à la tête de leurs sections ? Leurs bataillons ne sont-ils pas remplis d'ennemis de la Révolution ? Tous ceux qui détestent le nouveau régime, ne suivent-ils pus leurs succès avec sollicitude et avec joie ?

Vainement le Marseillais assure qu'il défend les lois outragées. Bonaparte lui répond que les Marseillais ont au contraire renversé toutes les lois. De quel droit, sinon du droit de la force, ont-ils destitué le Conseil général, parcouru les districts, envahi Avignon et le sol de la Drôme ? De quel droit ont-ils établi un tribunal populaire et soumis tout leur département à ce tribunal, qui n'est que le tribunal d'une faction ? De quel droit leur comité des sections violé la division territoriale en exerçant des actes d'administration sur les communes du Var ? De quel droit a-t-il reconnu des affiliations qui ne sont autres que des clubs ? De quel droit les Marseillais ont-ils emprisonné, assassiné des Avignonnais et « renouvelé les scènes dont ils exagèrent l'horreur » ? N'ont-ils pas profané la statue de la liberté ? Ne l'ont-ils pas traînée clans la boue, couverte d'avanies, lacérée de leurs sabres ? Est-ce ainsi qu'ils veulent la République ? Et ne devraient-ils pas regarder la Convention comme le vrai souverain, comme le centre d'unité, comme l'unique point de ralliement ? Ne devraient-ils pas, loin de se tourner contre leurs frères, marcher à la rencontre des coalisés, des envahisseurs de la France ? « Ne sentez-vous pas que c'est un combat il mort que celui des patriotes et des despotes de l'Europe ? »

Les défauts du Souper de Beaucaire sautent aux yeux. La partialité de l'auteur est évidente. Il tombe clans le vice qu'il reproche aux Marseillais et il exagère, par exemple, la valeur des soldats de Carteaux. Qu'il loue le régiment de Bourgogne, soit. Mais, à l'entendre, l'armée qui s'avance contre les insurgés, est une armée invincible qui comprend de vieilles milices, encouragées par leurs succès et « cent fois teintes du sang du furibond aristocrate ou du féroce Prussien » : « l'excellente » troupe légère des Allobroges, un « bon » régiment de cavalerie, le « brave » bataillon de la Côte-d'Or, qui a vu « cent fois la victoire le précéder dans les combats » ! Il élève jusqu'aux nues la discipline de ces hommes que le Marseillais traite de brigands et il assure hardiment que leur réputation est au-dessus de la calomnie.

Faut-il dire aussi que le Bonaparte circonspect et avisé qui s'était révélé durant son séjour à Paris en 1792, l'homme qui se garde et peut, suivant le mot de Lucien, « volter casaque », reparaît dans le Souper de Beaucaire ? Napoléon ne se compromet pas entièrement, ne défend pas aveuglément la cause d'Albitte et de Carteaux ; il se donne des, airs d'homme juste, libre de préventions et de préjugés ; il parle des Girondins en termes tels que s'ils avaient regagné le dessus, ils n'auraient pu lui en vouloir. Au fond, il se prononce en faveur de la Montagne parce qu'elle est victorieuse. Pour notre officier, le succès absout tout, même les coups de violence. Accepter les faits accomplis et se mettre avec les plus forts, voulu sa pensée. Il est de l'opinion de ces Corses qu'il représentait clans son mémoire du mois de juin sur la situation de l'ile : « S'il faut être d'un parti, autant être de celui qui triomphe ; mieux vaut être mangeur que mangé. » D'un bout il l'autre de ce petit ouvrage se manifeste le révolutionnaire, le politique qui n'a plus d'illusions ni de scrupules, qui ne se laisse plus entrainer par de juvéniles enthousiasmes, qui ne se détermine que par les calculs d'une âme ambitieuse, et qui, selon l'expression même de Bonaparte dans cette brochure, a depuis quatre ans de troubles perfectionné son tact naturel.

Ce qu'il y a de plus remarquable dans le Souper de Beaucaire, ce sont les mots qui dénotent l'homme du métier, les axiomes militaires qui témoignent du coup d'œil de Napoléon et de sa connaissance déjà profonde des choses de la guerre. Pourquoi les Marseillais ont-ils repassé la Durance, bien que leur artillerie eût un plus fort calibre et la supériorité numérique ? « C'est qu'il n'appartient qu'à de vieilles troupes de résister aux incertitudes d'un siège. » Pourquoi ont-ils évacué Avignon ? C'est qu'ils craignaient d'être cernés et n'avaient plus qu'une seule voie de retraite. Pourquoi leurs généraux ne pourront-ils rien faire, si adroits et entreprenants qu'ils soient ? C'est qu'ils seront absorbés par les détails et ne trouveront aucune aide dans les subalternes. Pourquoi leur artillerie aura-t-elle le dessous ? Parce que leurs canonniers de pou -elle levée céderont sûrement aux artilleurs de ligne « qui sont dans leur art les maitres de l'Europe ». Pourquoi les pièces de 18 et de 24 dont ils disposent, seront-elles impuissantes : Parce que de bonnes pièces de 4 et de 8 font autant d'effet dans la guerre de campagne que les canons de gros calibre et leur sont même préférables ; parce que « dans les pays coupés, par la vivacité des mouvements, par l'exactitude du service par la justesse de l'évaluation des distances, le bon artilleur a la supériorité » ; parce que Carteaux tombera sur les Marseillais quand et où il voudra, et « qu'une armée qui protège une ville, n'est pas maîtresse du point d'attaque ». Pourquoi les Marseillais sont-ils perdus s'ils se concentrent à Aix ? Parce que « celui qui reste clans ses retranchements, est battu » ; parce que les murailles d'Aix, d'ailleurs trop étendues et entourées de maisons qui sont à portée de pistolet, ne valent pas les plus mauvaises fortifications passagères.

L'auteur emploie par instants le parler de 1793 et se sert des locutions républicaines à la mode[10]. Mais il a le style vif, entraînant. Soit qu'il retrace l'attaque d'Avignon, soit qu'il développe les causes de la retraite des Marseillais, il s'exprime avec une concision pleine de force, et déjà, comme dans ses proclamations et ses bulletins, procède par traits rapides, par interrogations vigoureuses, par répétitions énergiques, par oppositions saisissantes, et, si l'on peut dire, par sauts et par bonds, sans que pourtant la suite du discours s'interrompe un seul instant, sans que se brise la chaîne du raisonnement. « L'on vous a dit que vous traverseriez la France, et vos premiers pas ont été des échecs ; l'on vous a dit que quatre mille Lyonnais étaient en marche pour vous secourir, et les Lyonnais négocient leur accommodement. » Et encore : « Vous avez des richesses et une population considérable, l'on vous les exagère ; vous avez rendu des services éclatants à la liberté, l'on vous les rappelle sans faire attention que le génie de la République était avec vous alors, au lieu qu'il vous abandonne aujourd'hui. » Quelle éloquence clans les exclamations de douleur qui s'échappent des lèvres du Marseillais lorsqu'il voit son parti perdu sans remède et n'imagine plus d'autre ressource que de se livrer aux ennemis ! Quel frémissement de désespoir et quel accent tragique ! « Nous appellerons les Espagnols. Il n'y a point de peuple dont le caractère soit moins compatible avec le nôtre, il n'y en a pas de plus haïssable. Jugez par le sacrifice que nous ferons de la méchanceté des hommes que nous craignons ! »

Le Souper de Beaucaire n'a d'ailleurs produit aucune sensation. C'était un de ces écrits de circonstance que l'avant-garde de Carteaux répandait sur sa route pour ramener les esprits et que les commissaires de la Convention opposaient aux brochures des commissaires de l'armée départementale. Le passage des troupes révolutionnaires, leurs cris d'enthousiasme, la terreur qui les suivait, faisaient plus que cette « petite guerre de plume » pour le triomphe de la Montagne.

 

 

 



[1] Capitaine de 5e classe le 6 février 1792, il fut nommé capitaine de 4e classe le 11 septembre de la même année (voir sa feuille de solde, Iung, II, 494). On ignore les dates de ses promotions suivantes. Il était, en tout cas, capitaine-commandant avant le 29 juillet 1793 (cf. la lettre de cc jour où il se qualifie capitaine-commandant dans Du Teil, 118).

[2] Tous les historiens avignonnais sont de cet avis, et se réfèrent au manuscrit du notaire Chambaud qui se trouve à la bibliothèque de la ville. Mais Chambaud est si peu exact qu'il place l'attaque de Carteaux au 26 juillet et l'entrée du général dans Avignon au 27 ! Après lui, Joudou prétend que Bonaparte était à Avignon dès la fin de juin ! !

[3] « Je ne veux pas vous le contester, dit le Marseillais au militaire, puisque vous étiez présent » : mais ce n'est là qu'une figure de rhétorique.

[4] Qu'on remarque ces mots : une seule colonne. C'est évidemment la colonne où est Carteaux, et non la colonne Dours. Si Bonaparte avait appartenu à la colonne Dours, il n'aurait donc pas, de son propre aveu, coopéré à la prise d'Avignon.

[5] Il semblerait que Doppet, en relatant dans ses Mémoires le sac de la petite ville de Lisle sur Sorgue, ait eu sous les yeux le Souper de Beaucaire. « Le soldat, dit Napoléon, est entré au milieu du feu et des morts ; il n'a plus été possible de le contenir ; l'indignation a fait le reste. » — « La porte, écrit Doppet, fut brûlée, et j'entrai ; tous les officiers virent mes efforts pour arrêter le pillage ; mais le soldat était indigné. »

[6] Dans une lettre que nous possédons, Dours écrit à Rovère : « Tu n'ignores pas que j'ai fait à l'armée du Midi, soit pour la reddition du Saint-Esprit, de Villeneuve-lez-Avignon, du passage de la Durance... »

[7] La colonne Dours se composait de 300 hommes du 59e, de deux compagnies de gardes nationaux de la Drôme et de seize canonniers.

[8] Cf. sur Marc Aurel notre t. II. Il avait été nommé imprimeur de l'armée révolutionnaire le 19 juillet 1793 et le représentant Boisset exemptait, le 2 octobre suivant, de toute réquisition les ouvriers attachés à son imprimerie.

[9] Nouvelle preuve que Bonaparte n'a pas coopéré à la prise d'Avignon. Les représentants qui suivaient l'armée de Carteaux étaient Albitte, Rovère et Poultier. Quant à Dubois-Crancé, il était alors à Grenoble.

[10] « Faire danser la carmagnole à l'ennemi ».