LA JEUNESSE DE NAPOLÉON

TOME TROISIÈME — TOULON

 

CHAPITRE XII. — LA MADELEINE.

 

 

Bonaparte et ses volontaires. — Lettre à Costa (18 octobre 1792). — Projet d'aller aux Indes. — L'expédition de Sardaigne. — Buttafoco, Constantini, Saliceti. — Arena et Peraldi. — Plan de Peraldi. — Plan du Conseil exécutif. — Truguet et Sémonville. — Anselme et Brunet. — Raphaël Casablanca. — Fêtes à Ajaccio. — Querelles entre marins et volontaires. — Excès des Marseillais à Bastia et à Ajaccio. — Tentative sur Cagliari. — Contre-attaque des îles de la Madeleine. — Cesari. — Le 2e bataillon de volontaires. — Préparatifs. — Napoléon à Bonifacio. — Les Buccinaires. — Droits de la France sur ces îles. — Départ de Cesari. — Prise de Saint-Étienne (23 février 1793). — Bombardement de la Madeleine (24 février). — Mutinement des marins de la Fauvette. — Désespoir de Cesari. — Retraite. — Colère de Napoléon. — Ses projets d'attaque. — Responsabilité de Paoli. — Moydier. — Ricard. — Plans postérieurs de Napoléon.

 

A peine de retour, Bonaparte avait repris le commandement de son bataillon de volontaires. Dès le 18 octobre, il écrivait au lieutenant Costa sur un ton ferme et fier : « Tous les motifs de plainte que vous pouvez avoir ne se représenteront plus, et l'on ne fera plus d'injustice à personne. » Il déclarait que ses hommes recevraient désormais leurs vivres exactement et sans délai : « C'est la dernière fois que pareille chose arrive ; dorénavant, je serai lit et toute chose marchera comme il faut ; saluez tous les autres et assurez-les de mon empressement à leur être agréable. »

Le bataillon avait alors six compagnies à Corte, les trois autres étaient à Bonifacio avec le premier lieutenant-colonel Quenza, et Bonaparte annonçait qu'il partirait prochainement « pour mettre ordre à tout ». Il se rendit à Corte, et, de cette ville, il mandait à Quenza les besoins des six compagnies et leurs réclamations au Conseil d'administration. De nouveau il vit l'indiscipline de ces hommes qui, selon le mot de Volney, cessaient d'être laboureurs sans devenir soldats. Mais il craignait l’éclat : attirer l'attention sur ces milices nationales et dénoncer leur conduite, c'était — comme il arriva — les faire supprimer sous peu de temps, et, en bon Corse, il priait Quenza de garder un prudent silence, d'éviter le bruit et le scandale, de ne châtier les gens qu'en cas de nécessité pressante : « Le général est très mécontent de nos bataillons, plus particulièrement du nôtre : il ne faut pas tant se découvrir, la bonne politique veut que l'on agisse autrement. Il faut punir les officiers et soldats qui résistent au bon ordre, mais ne les accuser qu'il la dernière extrémité. »

Il ne tarda pas à regagner Ajaccio et ce fut évidemment à cette époque, dans ses conversations avec sa mère et ses frères, aux heures où son esprit inquiet rêvait un changement de destin, qu'il manifesta l'intention de se rendre aux Indes. Las Cases, rapportant un bruit qui courait dans le monde de l'émigration, écrit en son Mémorial que Bonaparte ou quelqu'un des siens vint à Londres offrir au ministère britannique de lever un régiment corse. L'anecdote est fausse. Mais, au témoignage de Lucien, Napoléon eut en ce temps-Fa l'idée de servir l'Angleterre en Orient. Plusieurs fois, devant Letizia et Joseph, il dit qu'il avait envie d'aller au Bengale pour tenter la fortune. Les Anglais, selon lui, pavaient bien les officiers de son arme. Au besoin, il se battrait contre eux et organiserait l'artillerie des Hindous. N'avait-il pas lu dans Raynal que les Rincions redoutaient les pièces anglaises et qu'après avoir eu des canons qu'ils ne savaient ni tirer ni même traîner, ils s'efforçaient d'avoir une artillerie nombreuse et bien dressée' Il ajoutait en plaisantant qu'il emmènerait avec lui l'oncle Fesch : Fesch pourrait baptiser et prêcher s'il voulait ; son neveu ferait à ses moments perdus un cours de physique et de philosophie.

Il n'était pas nécessaire d'aller si loin. Une occasion s'offrait de faire ronfler le canon tout près de la Corse et en vue de ses côtes. Une expédition se préparait contre la Sardaigne, et Bonaparte prit part avec son bataillon de volontaires à cette campagne qui fut aussi courte que piteuse.

L'expédition de Sardaigne était, comme l'invasion de l'Angleterre, un des projets favoris de l'imagination française, un des plans militaires qui hantaient l'esprit des faiseurs. Dès le mois de février 1701, Buttafoco proposait dans un 'mémoire une forte diversion coutre le roi de Sardaigne, dont la politique inspirait des inquiétudes. Quoi de plus aisé, disait-il, que de se saisir de la grande île, de ses principaux ports, Cagliari, Sassari, ainsi que des petites îles intermédiaires qui serviraient d'entrepôt ? Ne suffisait-il pas de tenir le régiment provincial corse au complet et de former des détachements de volontaires tirés des troupes de ligne et de gardes nationales ? N'aurait-on pas de la sorte un corps de deux mille hommes prêt à agir vigoureusement et avec succès ? Restait à choisir un chef. Pourquoi ne pas prendre le beau-père de Buttafoco, le maréchal de camp Gaffori ? Il connaissait la Sardaigne, où il avait longtemps séjourné et où beaucoup de Corses allaient continuellement.

Au mois de mai 1702, lorsque la France eut déclaré la guerre, un Corse remuant et aventureux, électeur il Bonifacio, Antoine Constantini, proposa le même plan. Il avait fait durant quelques années à Sassari le commerce de grains ; mais il habitait à Paris dans la section de la Halle aux blés depuis le commencement de la Révolution et s'était signalé comme zélé patriote, vivant dans l'intimité du journaliste Loustallot qu'il assistait à ses derniers moments, entrant au club des jacobins et y dénonçant une contre-révolution, agitant les moyens de ruiner l'agiotage sur les assignats, délégué par la Société en qualité de commissaire pour lire la pétition du Champ de Mars, écrivant de Dunkerque à l'ache que les Belges avaient la maison d'Autriche en horreur et n'attendaient que le moment de secouer le joug. Dans un mémoire au Comité militaire de la Législative, Constantini assurait que la conquête de la Sardaigne était très facile : il fallait, disait-il, s'emparer d'abord des îles de la Madeleine, puis de Sassari et de Cagliari.

Le procureur général syndic Saliceti approuvait ce projet, et, au mois de juin de la même année, affirmait dans une lettre au ministre des affaires étrangères qu'il n'en coûterait guère d'opérer une descente en Sardaigne et de chasser les troupes du roi.

Aussi, à la fin de septembre, lorsque le péril de l'invasion austro-prussienne fut conjuré, le Conseil exécutif provisoire, s'imaginant avec Constantini et Saliceti que les Sardes aspiraient à l'indépendance, résolut d'envoyer une expédition en Sardaigne. Il ne s'agissait pas seulement de dépouiller un tyran et d'appeler un peuple esclave à la liberté : l'île serait l'objet d'un des articles les plus importants de la paix future ; en la cédant, la République française obtiendrait une compensation avantageuse.

Deux commissaires, Barthélemy Arena et Marius Peraldi, furent nommés par le Conseil exécutif provisoire. Tous deux étaient Corses ; tous deux avaient été membres de la Législative ; ils suivraient le corps de débarquement et négocieraient avec les principaux chefs du peuple sarde. Arena se rendit auprès du général Anselme, à l'armée du Midi qui venait d'entrer à Nice sans coup férir et qui devait participer à l'entreprise. Peraldi gagna la Corse pour s'entendre avec Paoli et réunir tous les moyens dont disposait l'île.

Marius Peraldi était un honnie énergique, intelligent, avisé. Dépêché à Sedan avec Antonelle et Kersaint par la Législative après la journée du 10 août, et, comme ses deux collègues, emprisonné par la municipalité qui pactisait avec Lafayette, il avait reçu, à sou retour à Paris, en récompense de cette petite persécution, sa patente de commissaire du pouvoir exécutif. Le 15 octobre, et sans doute en même temps que Napoléon, il abordait en Corse et courait à Corte présenter ses hommages à Paoli, qui le désignait sur-le-champ pour son adjudant général : Peraldi, disait Paoli, était actif ; il commandait en qualité de colonel la garde civique d'Ajaccio ; il avait, comme membre de la Législative, rendu des services au départe ment.

De même que Constantini et Saliceti, Peraldi s'était prononcé vivement en faveur de l'expédition de Sardaigne. Lui aussi prétendait que les républicains français seraient accueillis par les Sardes à bras ouverts, que la victoire était certaine, que sous peu de temps la Sardaigne serait libre comme Nier et la Savoie. Le 7 octobre, en passant à Toulon et après une longue conversation avec l'ache, il conseillait d'établir l'entrepôt de l'armée d'invasion à Ajaccio, dont le port offrait un mouillage sûr aux vaisseaux de ligne : une fausse attaque serait opérée contre les bouches de Bonifacio, et le gros des troupes se porterait vers Cagliari ; Paoli dirigerait la campagne, il avait une grande réputation en Sardaigne et sa présence déciderait du succès ; il aurait sous ses ordres quatre régiments d'infanterie régulière, quatre bataillons de volontaires corses et des compagnies franches, c'est-à-dire 8.000 hommes le gouvernement lui enverrait de 'foulon une compagnie d'artillerie et une flotte.

Ce plan de Peraldi fut adopté par le Conseil exécutif provisoire. Mais Paoli n'eut pas le commandement de l'expédition. Il venait d'être fait général de division et mis à la tête de la 23e division militaire, c'est-à-dire de la Corse. Le Conseil exécutif jugea qu'il était nécessaire dans l'île. Ce fut Anselme qui dut marcher à la délivrance de la Sardaigne. Maître du comté de Nice, Anselme pouvait assigner un autre but au courage de ses soldats : il s'embarquerait sur la flotte qui se trouvait dans la Méditerranée aux ordres du contre-amiral Truguet ; il aurait avec lui des bataillons de l'armée du Midi et des volontaires marseillais ; il recueillerait à Bastia et à Calvi les troupes que ces deux villes seraient en état de lui fournir ; il prendrait terre à Ajaccio où 3.000 hommes des vieux régiments et des volontaires corses répandus dans le pays viendraient se joindre à lui ; le commissaire du pouvoir exécutif Barthélemy Arena l'accompagnerait pour l'aider de ses conseils et de proclamations en langue italienne ; si Anselme croyait plus utile de rester sur le continent, il remettrait à un officier sin' le soin de l'entreprise ; le Conseil exécutif ne doutait pas du succès et ne prescrivait rien sur le mode d'attaque ; le général et l'amiral avaient pleins pouvoirs ; ils feraient de concert les dispositions indispensables ; ils s'entendraient avec Paoli et Peraldi.

Un troisième personnage devait seconder Anselme et Truguet. C'était Sémonville que la République française envoyait comme ambassadeur à Constantinople. Il attendait ses instructions à Ajaccio et avait une entière confiance dans l'avenir, croyait à la « promptitude infaillible » de l'expédition, annonçait à l'avance que l'escadre française ne quitterait les ports de la Sardaigne que pour entrer triomphalement dans la mer Noire et arrêter en Crimée l'ambition moscovite.

Truguet partageait les espérances de Sémonville. Il fallait, disait l'amiral, se saisir aussitôt que possible de Cagliari et des fies de la Madeleine, donner un grenier aux départements du Midi, unir à la vengeance qu'exigeait la justice des avantages essentiels pour le commerce et les approvisionnements. Déjà le bruit courait à Gènes que les républicains allaient faire main basse sur les blés de la Sardaigne qui, cette année, étaient très abondants.

La Corse applaudissait à l'entreprise. Les prêtres insermentés et les dévots la désapprouvaient, parce qu'ils craignaient que les Français victorieux n'eussent l'idée de saccager les états du pape et de détruire Saint-Pierre de Rome. Mais les gens de Bonifacio certifiaient que les Sardes souhaitaient l'invasion française pour se soustraire au joug d'un petit roitelet et devenir des hommes libres, qu'ils recevraient les républicains comme des « anges tutélaires qui brisaient leurs chaînes », comme des « évangélistes munis de la Bible sacrée ». Marius Peraldi mandait à Paris que ses compatriotes avaient pétillé de joie à la nouvelle qu'un mouvement était dirigé contre leurs voisins, que le département se dépeuplerait, s'il le fallait, pour assurer l'affranchissement des Sardes et la défaite de leurs despotes. Joseph Bonaparte affirmait que les Corses attendaient l'armée française « avec une espèce de fanatisme » et juraient de lui frayer le chemin. « Les ennemis, écrivait Napoléon à Costa le 18 octobre, ont abandonné Longwy et Verdun et repassé le fleuve pour rentrer chez eux. Mais les nôtres ne s'endorment pas. La Savoie et le comté de Nice sont pris, et la Sardaigne sera bientôt attaquée. Les soldats de la liberté triompheront toujours des esclaves stipendiés de quelques tyrans. »

Cependant Anselme déclara qu'il ne pouvait ni quitter le comté de Nice, ni affaiblir l'armée du Midi. Son successeur provisoire Brunet tint le même langage et désigna, pour mener l'expédition, le maréchal de camp Raphaël Casabianca. Ce Casabianca, prôné par Arena et très dévoué au nouveau régime, avait remplacé Rossi et commandait en second la 23e division militaire sous les ordres de Paoli. C'est le Casabianca que Napoléon fit depuis sénateur et qu'il jugeait un fort brave homme, simple, zélé, animé de patriotisme, mais absolument incapable.

L'armée conduite par Casabianca et destinée à débarquer en Sardaigne se composa donc des régiments et bataillons que Paoli devait fournir et d'une troupe de nouvelle levée, la phalange marseillaise, qui aurait dû compter 6.000 volontaires des Bouches-du-Rhône et du Var et n'en comptait réellement que 4.000.

 

L'amiral Truguet était venu, selon ses instructions, relâcher dans le port d'Ajaccio et rejoindre Casabianca. Pendant son séjour, il fit la connaissance des Bonaparte. Jeune et aimable, pimpant, fringant, très galant, il allait à tous les bals et ne refusait aucune invitation. Il rencontra fréquemment Joseph, Napoléon, Elisa, car, dit Lucien, « au milieu de nos joyeuses petites fêtes insulaires, coloriées de quelques souvenirs d'élégance des villes continentales, nous dansions presque tous les soirs, et nous aimions beaucoup la danse ».

Truguet parut s'amouracher d'Elisa. La famille Bonaparte rein volontiers agréé : Elisa ne pouvait prétendre à un meilleur parti, et Lucien assure qu'il aurait préféré Trugilet au bonasse Baciocchi qui n'affectionnait que son violon. Mais Elisa était encore trop jeune et trop simple pour conquérir hardiment un mari, et Truguet disait plus tard, de même que Napoléon après Saint-Jean-d'Acre, qu'il avait alors, lui aussi, manqué sa fortune.

Les Bonaparte fêtèrent Sémonville comme ils fêtaient Truguet et lui firent les honneurs d'Ajaccio. Le diplomate avait avec lui sa femme, veuve de M. de Montholon, et ses quatre enfants, cieux fils et deux filles. Les relations furent bientôt étroites entre les deux familles. Sémonville accepta durant plusieurs jours l'hospitalité des Bonaparte dans une campagne des environs, sans doute à Ucciani. Il consentit, sur la demande de Napoléon, à emmener Lucien comme secrétaire dans le Levant. De son côté, l'officier d'artillerie prit en amitié Charles de Montholon, — celui-là même qui le suivit à Sainte-Hélène —, et lui donna des leçons de mathématiques. Plus tard, après la campagne d'Italie, lorsque Letizia s'établit à Paris, la liaison nouée en Corse devait se resserrer encore et devenir plus intime : Pauline passait sa vie chez Mme de Sémonville ; Louis et Jérôme ainsi qu'Eugène de Beauharnais furent mis dans la pension de M. Lemoine où était déjà Charles de Montholon ; les plus jeunes membres des cieux familles conservèrent de ces rapports d'enfance l'habitude de se tutoyer[1].

Au milieu des divertissements s'organisait l'expédition. Truguet et Casabianca croyaient avoir avec eux, outre les Marseillais, les quatre bataillons de volontaires corses et les trois régiments qui tenaient garnison dans l'île. Mais Paoli objecta la « ténuité » de ses forces, objecta le service considérable qu'exigeaient les places maritimes, et affirma qu'il ne pouvait donner que 1.800 hommes tant de la ligne que des volontaires : chacun des trois régiments d'infanterie régulière dut fournir un détachement de 323 hommes ; chacun des quatre bataillons de gardes nationales soldées dut envoyer pour le 15 décembre deux cents des siens à Ajaccio, et ce fut alors que Bonaparte revint dans sa ville natale, tandis que Quenza demeurait avec le reste à Bonifacio.

L'entreprise avait déjà subi de grands retards, et à mesure qu'elle s'acheminait vers le but, les troupes qui la composaient diminuaient en nombre et en valeur. L'indiscipline qui sévissait dans les armées de terre et de mer lui porta le dernier coup.

Les marins de l'escadre avaient débarqué dans la première semaine de décembre à Ajaccio. Au bout de quelques jours, ils menacèrent de lanterner les gardes nationales soldées et montrèrent dans les rues des cordes et des lacets qu'ils destinaient aux aristocrates. Le 18, ils pendirent deux volontaires corses, les hachèrent en morceaux et promenèrent à travers la ville ces lambeaux sanglants. A cette nouvelle, les volontaires qui formaient deux bataillons casernés à l'extrémité d'Ajaccio, prirent les armes et jurèrent d'égorger les matelots. Leurs chefs les firent rentrer dans leurs quartiers et ensuite cantonner dans les villages voisins. Mais l'événement changeait les combinaisons de Truguet : il n'était plus possible d'embarquer sur l'escadre les Corses exaspérés ; cc désordre fatal d'Ajaccio avait, comme disait Paoli, excité des méfiances, des ressentiments, et il cuit été imprudent d'associer marins et volontaires.

Sur la demande de Truguet, Paoli garda les bataillons corses et accorda tout le 42e régiment et des détachements tirés du 26e et du 52e.

L'escadre de Truguet mit à la voile le 8 janvier 1793. Napoléon a dit que jamais entreprise ne fut conduite avec plus d'imprévoyance et moins de talent. Mais en 1793, ainsi que tous ses compatriotes, il croyait qu'elle réussirait, et le 12 janvier, il écrivait à un ami que la flotte devait s'être emparée de Cagliari. Il oubliait l'insubordination des marins et des soldats. Chaque navire était un club et les matelots ramassés à la hâte dans les ports, échauffés par les déclamations des sociétés populaires, occupés sans cesse à rédiger des pétitions ou à délibérer sur les intérêts de la patrie, prétendaient faire la loi à leurs officiers. Les 4.000 hommes de la phalange marseillaise qui rejoignirent Truguet en vue de Cagliari, après avoir relâché quelques jours soit à Bastia soit à Ajaccio, marquèrent leur présence sur le sol corse par de tristes excès. C'étaient, disait plus tard Napoléon, « des anarchistes qui portaient partout la terreur, cherchaient partout des aristocrates ou des prêtres et avaient soif de sang et de crimes ».

Le 14 janvier 1793, onze cents de ces Marseillais débarquaient à Saint-Florent. Le 15, an matin, ils arrivaient à Bastia, et à dix heures et demie une farandole composée d'une partie d'entre eux et de grenadiers du 52e régiment se rendait à la citadelle. La garde, formée de volontaires corses, voulut, selon le règlement, interdire à la farandole l'entrée du donjon. Grenadiers et 'Marseillais forcèrent la consigne. Le lieutenant-colonel des volontaires, Giampetri, fut pris au collet et menacé de lu lanterne. Une sentinelle corse fit feu et blessa grièvement un Marseillais. A ce bruit, Don-Grazio Rossi, commandant de Bastia, ainsi que le chef et quelques officiers des Marseillais, coururent à la citadelle. Rossi parvint avec peine à calmer les esprits ; mais il écrivait que l'agitation était extrême et qu'il ne pouvait répondre des événements.

Les Marseillais tinrent la même conduite à Ajaccio. Le général Raphaël Casabianca avait mis aux arrêts un de leurs officiers. Ils s'attroupèrent en armes, se rendirent à la citadelle pour délivrer leur compatriote, et, la garde avant refusé de les laisser entrer, l'un d'eux déchargea son fusil et tua à côté de Casablanca un volontaire du canton d'Alesani : « Ils ont osé menacer, écrivait Casabianca, j'ai opposé la fermeté et le bruit a cessé. » Mais les violences isolées ne cessèrent pas. Un Marseillais avait volé des légumes dans un jardin : il fut conduit devant le juge de paix et incarcéré ; ses camarades vinrent le tirer de sa prison. Un lieutenant-colonel de la phalange enleva, malgré les cris de l'époux et des parents, une Ajaccienne qu'il embarqua sur son navire et emmena dans l'expédition.

« Je prévois des malheurs », avait dit Paoli à la vue de tant d'actes d'indiscipline. Ses prévisions se réalisèrent. Dans la nuit du 15 au 16 février, après un simulacre d'attaque contre Cagliari, les Marseillais, saisis d'une terreur panique, se sauvèrent en jetant leurs fusils, leurs gibernes et même leurs habits ; il fallut les rembarquer ; ils criaient à la trahison et juraient de lanterner Casabianca.

 

Pour faciliter la prise de Cagliari, l'amiral Truguet avait conçu le plan d'une contre-attaque dans le nord de la Sardaigne. Cette diversion, pensait-il, était très utile et serait aisément exécutée par les Corses qu'il n'avait pu mener avec lui. Le 28 décembre 1792, dans une lettre à Paoli, il proposait de réunir à Bonifacio sous le commandement du colonel Colonna-Cesari les quatre bataillons de volontaires. Paoli répondit qu'il n'avait plus de forces suffisantes pour garder le ; places maritimes ; que, s'il cédait il Truguet ces quatre bataillons, il n'aurait plus glue douze cents hommes dans tout le département ; qu'il serait d'ailleurs difficile de rassembler les volontaires à Bonifacio à l'extrémité de l’île en un endroit pauvre où il n'y avait aucun magasin d'approvisionnements ; que les fonds manquaient pour la subsistance de tout ce monde et les frais extraordinaires de l'expédition. Pourtant il consentit à donner une commission au colonel Colonna-Cesari et à fournir deux bataillons de gardes nationales qui se rendraient d'abord à Sartène, où ils seraient inspectés par Cesari, puis à Bonifacio, où des vivres, des munitions, des effets de campement, allaient être transportés en grand nombre.

Pierre-Paul Colonna de Cesari Rocca, ou, comme on rappelait tout simplement, Cesari, était cet ancien capitaine an régiment provincial et député du tiers aux État Généraux ; l'homme que l'assemblée électorale d'Orezza avait proclamé le 25 septembre 1790 commandant en second des gardes nationales de l’île et que la Constituante chargeait après la fuite du roi de recevoir à Metz le serment des troupes. Nommé à la suite de cette mission, que toute la Corse jugea « belle et très honorable », et au sortir de hi session, colonel de la gendarmerie de la 23e division militaire, il avait exercé son emploi jusqu'à la loi qui supprima son grade dans son pays natal et quitté le service avec une pension annuelle de 3.000 livres[2].

Il conservait néanmoins l'espoir d'être promu maréchal de camp et de devenir commandant des troupes dans son île. S'il manquait d'expérience, s'il n'avait de l'homme de guerre que les dehors, hante taille et nulle figure, s'il n'était, comme disait Napoléon, qu'un cheval de parade, les insulaires le prônaient alors unanimement. Les membres de la Législative et notamment Pozzo di Borgo avaient demandé qu'il fût employé en Corse comme maréchal de camp parce qu'il était plein de courage et de patriotisme. Peraldi le recommandait vivement au Conseil exécutif provisoire, en assurant qu'il s'était fait estimer par son civisme, par ses lumières, par ses talents militaires et avait parcouru plusieurs fois l'intérieur de la Sardaigne. Paoli sollicitait le brevet d'officier général pour ce « bon et galant homme » qui s'était à l'Assemblée constituante « montré supérieur à toutes les tentations », et affirmait que son mérite et sa réputation le rendaient digne de ce grade, qu'il avait besoin de ce « caractère » pour mener les bataillons corses.

Cesari n'avait accepté qu'avec répugnance le commandement de l'expédition maritime. Il désapprouvait dans le secret de sou cœur tonte entreprise, quelle qu'elle fût, contre la Sardaigne. Envoyé par Paoli à Ajaccio pour conférer avec Truguet et Sémonville, il répondit à ces deux personnages qui l'entretenaient de leur plan de conquête, qu’on ne prend pas un royaume comme on prend un chou dans un jardin, que les Sardes n'aimaient pas le gouvernement de Turin, mais que les nobles, les prêtres, les ennemis du régime républicain avaient une influence considérable dans le pays, que l'expédition était prématurée, qu'il fallait auparavant former en Sardaigne un parti français et surtout avoir des troupes disciplinées et beaucoup d'argent. Pourquoi, ajoutait Cesari, ne pas marcher tout droit sur Turin et sur Home ? Pourquoi ne pas soulever les Italiens plus éclairés que les Sardes, en leur disant que la France voulait convoquer à Home une Convention, remplacer par l'aigle la croix du Capitole, fédérer l'Italie à la France Truguet était trop avancé pour reculer. Il pria Cesari de l'aider et de diriger la contre-attaque. Cesari refusa d'abord pour ne pas se compromettre et ne pas se fourrer, comme il s'exprimait, dans une affaire scabreuse. Mais Volney joignit ses instances à celles de l'amiral : « Ne vous reposez pas chez vous, répétait-il à son ancien collègue de la Constituante, allez cueillir des lauriers. » Cesari, craignant d'encourir le blâme de ses compatriotes qui l'auraient accusé d'incivisme, espérant obtenir le grade de maréchal de camp pour prix de sa bonne volonté, consentit à conduire l'opération. Après tout, il ne s'agissait que d'aller, non pas à Sassari, où il aurait fallu un bon corps de troupes et de l'artillerie, non pas dans le nord de la Sardaigne, pars montueux où habitaient des hommes aguerris toujours armés et prêts depuis longtemps à repousser l'invasion, mais seulement jusqu'aux îles de la Madeleine, et cette fila, ce simple voyage, n'entrainait pas de grands risques. Cesari déclara qu'il partait, qu'il obéissait à la réquisition du contre-amiral Truguet et à l'ordre de Paoli qui l'honoraient tous deux de leur confiance, mais qu'il était surtout « excité par l'amour de la patrie et le zèle le plus ardent de la servir ». Pozzo di Borgo l'encourageait : « Allez, écrivait-il à Cesari, mettez-vous à la tête de cette cuistre-attaque, vous aurez toujours de quoi vous soutenir honorablement ; votre vaisseau porte César et sa fortune ! »

Cesari avait plein pouvoir du Département et de Paoli d'organiser ses bataillons comme il voudrait et d'v faire, selon le mot de Pozzo, mie purgation utile et nécessaire. Il se rendit d'abord à Sartène où cantonnait le 4e bataillon de volontaires corses. C'était un des plus mauvais bataillons, sinon le plus mauvais. Il s'était mis en insurrection l'année précédente lorsqu'il avait dû dépêcher à l'armée du Midi deux compagnies tirées au sort, et le jour où il reçut à Corte des assignats de cinq livres, quelques-uns de ses hommes se portaient au Directoire du département, menaçaient le secrétaire et lançaient deux coups de baïonnette à Saliceti, qui, par bonheur, les para. Ce bataillon était commandé par Vincentello Colonna-Leca de Vico, et non plus par Grimaldi, qui, de peur d'aller la guerre, avait quitté le service. Le colonel Cesari chargea Colonna-Leva de choisir les meilleurs sujets et de les envoyer à Bonifacio. Mais le 4e bataillon manquait d'argent, et peu de jours après, Colonna-Leca écrivait à Cesari que la misère l'empêchait de partir, qu'il ne pouvait payer ses troupes ni les gens qui lui loueraient des bêtes de somme, que le soldat vivait bien mieux à Sartène qu'à Bonifacio et qu'il fallait l'y laisser. Le 4e bataillon resta donc à Sartène. Deux de ses compagnies, la compagnie Guiducci et la compagnie Guglielmi, détachées à Bonifacio, furent les seules qui prirent part à l'expédition de la Madeleine.

De Sartène, Cesari vint à Bonifacio, où était le 2e bataillon, dit bataillon d'Ajaccio ou bataillon Quenza-Bonaparte. Il dut, en arrivant, montrer un front sévère et rappeler les volontaires au respect de la discipline. Ils avaient brûlé le beau vieux bois d'oliviers, de genévriers et de lentisques qui touchait à l'église Saint-François et abritait Bonifacio contre le vent. Ils exigeaient à grands cris l'arriéré de leur solde. Cesari réussit à trouver quelque argent dans les caisses, et les volontaires furent pavés.

Il se méfiait pourtant de cette troupe insubordonnée que Bonaparte et Quenza ne contenaient qu'avec peine, et il pria Pozzo de lui donner un peu de gendarmerie, de sa chère gendarmerie qu'il s'enorgueillissait naguère de commander et qui possédait toute sa confiance. La loi défendait que ce corps sortit du département. Un arrêté du Conseil général tourna la difficulté : Cesari put employer selon ses besoins les gendarmes de Bonifacio.

Mais il ne cessait de geindre. Truguet avait mis à sa disposition, outre des bâtiments de transport, la corvette la Fauvette commandée par le capitaine Goyetche : Cesari déclara que cette corvette ne suffisait pas et que, sur une mer calme, elle aurait malaisément raison des demi-galères et des bricks de Sardaigne qui croisaient devant la Madeleine et venaient presque tous les jours en face de Bonifacio connue pour offrir le combat. Truguet n'avait pu lui donner d'argent : Cesari déclara que l'expédition nécessitait « mille objets de dépense », qu'un fonds quelconque était indispensable, que le Département ferait bien de lui avancer une petite somme, una piccola somma. Paoli lui envoya 54.000 livres en espèces destinées à la subsistance des garnisons d'Ajaccio et de Calvi. Sur ce trésor, Cesari prit quinze à vingt mille livres pour le prêt des compagnies : la corvette, le convoi et la troupe vivraient sur le reste.

Il fit ses derniers préparatifs. Il tria définitivement ceux qui devaient l'accompagner : 150 grenadiers du 52e régiment et 450 volontaires corses, les moins détestables. Il mit sur les transports les munitions de bouche qu'il avait pu ramasser, et il se vantait d'avoir les provisions de six cents combattants assurées pour (Filtrante ou cinquante jours. Quatre canons de gros calibre furent placés sur la corvette : il fallut les irai-nec de la forteresse à bord du bâtiment, les installer selon les règles, et l'opération conta du temps parce qu'il n'y avait ni charpentes ni ouvriers et que l'équipage de la corvette travaillait de mauvais gré. Mais enfin, le 18 février, Cesari donnait le signal du départ après avoir, disait-il superbement, aplani toutes les difficultés par son crédit personnel et son activité.

Napoléon Bonaparte suivait Cesari. Le jeune lieutenant-colonel était heureux de s'arracher à l'inaction. Que de fois, dans les derniers jours, il avait contemplé de l'extrémité du promontoire de Bonifacio les côtes grisâtres de la Sardaigne ! On montrait encore au commencement de ce siècle la maison qu'il habitait dans la rue Piazzalonga, presque eu face de la maison de Philippe Cattacciolo où Charles-Quint avait logé en 1541 au retour de sa seconde expédition d'Afrique. On disait qu'il avait voulu pendant son séjour essayer du haut du bastion et de la batterie Saint-Antoine l'effet de ses projectiles, et les volontaires corses, ajoutait-on, convenaient unanimement que ses boulets atteignaient vieux le but que les balles de leurs fusils. En 1837, un Bonifacien, petit homme borgne, grêlé, infirme, Quilico Gazzano, qui fut longtemps greffier du tribunal de Sartène, se glorifiait d'avoir servi de secrétaire à Napoléon et rapportait que l'officier était extrêmement propre, qu'il dictait ses instructions avec rapidité, aimait beaucoup les états et les tableaux de situation, mettait dans les moindres détails l'ordre, la régularité, l'exactitude. Outre Gazzano, d'autres témoins, parmi lesquels le général Ricard, ont depuis raconté que Bonaparte s'informait de tout et voulait tout connaitre, qu'il n'était jamais négligé dans sa mise, que ses soins de toilette paraissaient extraordinaires, qu'il se lavait chaque matin avec une éponge imbibée d'eau fraîche et qu'il avait un nécessaire garni de plaques d'argent et orné de sou chiffre.

Les îles qu'on nommait autrefois les Buccinare ou Buccinaires, ou encore les îles intermédiaires, et qu'on nomme aujourd'hui les Bocche ou Bouches de Bonifacio, forment une ligne continue des côtes de Corse à celles de Sardaigne. Elles étaient alors habitées par des bergers, en même temps laboureurs et marins, Corses de langue et de coutumes, mais plus laborieux et plus propres que leurs voisins de file française, simples, logés dans des cabanes et refusant de bâtir des maisons, allant à la pèche du poisson et du corail dans de petites gondoles, recueillant assez de blé pour leur consommation particulière et vendant du grain aux étrangers, robustes d'ailleurs grâce à la salubrité de l'air qui les exemptait des fièvres si communes en Corse et en Sardaigne, bien faits, belliqueux, très adroits au tir, tellement redoutés des Barbaresques que le gouvernement tunisien défendait à ses corsaires, sous peine capitale, d'atterrir aux Buccinaires.

Ces îles ont des abords difficiles, garnis d'écueils et de roches qui composent, selon l'expression d'un contemporain, un petit archipel si périlleux à passer que la nuit les mariniers y tremblent de peur et que le jour ils ouvrent grands les yeux. Ce sont, telles que les Corses les décrivent à la fin du XVIIIe siècle :

L'Isola Piana, ou Ile Plaine, ainsi nommée parce qu'elle est plate, séparée de la Corse par une dizaine de pas ; elle mesure cinq cents pas de circuit et n'a que de bons pâturages pour les chevaux ;

Le Rattino ou Petit Rat, au nord-est de l’île Plaine ; c'est, non pas une ile, mais une sorte d'écueil, une haute et grosse roche où nichent toute l'année des pigeons sauvages ;

Le Cavallo ou le Cheval, plein de pierres en certaines parties, fertiles en d'autres, et séparé du Rattino par tant de roches et de bas-fonds qu'aucun bateau, si petit qu'il soit, ne peut sans risque entrer dans ce détroit ;

Le Lavezzo où il v a plus de roches encore que dans le Cavallo, dont il est séparé par une passe étroite et dangereuse ;

La Rizzola, couverte de rochers très arides et séparée du Lavezzo par un détroit où un pilote expérimenté peut mener de grands vaisseaux : aussi ce détroit a-t-il reçu le nom de Passo Grande ou Grande Passe ; on le distingue ainsi du Passo Stretto ou Petite Passe, qui est entre Ille Plaine et le Cheval ;

L'île Sainte-Marie, séparée de la Rizzola par une passe très resserrée, impraticable à tout bâtiment, et que les hommes traversent en cinq ou six pas sans que l'eau leur monte au-dessus du talon ou des genoux ; elle était alors réputée pour la plus belle et la meilleure île de l'archipel sardo-corse ; on y trouvait de bonnes fontaines et d'excellent grain ; on y remarquait des ruines de maisons fort anciennes, notamment d'une église ;

Le Budello, île presque ronde, entièrement pierreuse, séparée de Sainte-Marie par un bras d'eau si petit qu'une gondole peut à peine y passer ;

L'île de Spargi, au sud du Budello, où les gens de Bonifacio venaient volontiers labourer la terre ;

La Madeleine, en face du Budello, la plus grande, la plus spacieuse de toutes ces îles, la plus propre à toute espèce de culture, et dès ce temps-lit regardée comme la capitale des Buccinaires ; Napoléon lui attribue six lieues de circuit ; les Sardes y avaient élevé deux fortins garnis de canons ;

L'île de Caprera, à une portée de fusil au nord de la Madeleine, dont elle diffère peu ;

San Stefano ou Saint-Etienne, au sud de la Madeleine ; cette de, qui s'étend sur une distance de deux milles, en forme de fer à cheval, vis-à-vis de la Sardaigne, avait un port, Villamarina, aujourd'hui délaissé, tuais qui passait alors pour très beau, et, à l'extrémité de cc port, une tour bien flanquée, pourvue d'un pont-levis et d'un fossé, gardée d'ordinaire par un officier et une vingtaine de soldats.

Saint-Etienne, Caprera, la Madeleine, que Cesari nomme les ouvrages avancés de la Sardaigne, forment avec le continent une vaste rade qui possède deux issues, l'une à l'est, l'autre à l'ouest, et quelques Français devinaient déjà l'importance de cette station militaire que l'Italie u depuis rendue formidable. Regnier du Tillet disait que dix vaisseaux de ligne au moins pouvaient y mouiller ; Millin de Grand maison, qu'elle était superbe et capable de recevoir une flotte nombreuse ; Lebegue de Villiers, qu'elle était très commode et très saure ; Santi, que « cet interstice de la longueur de quinze milles était un grand port à deux bouches on le calme est perpétuel ».

Napoléon, lui aussi, comprenait les avantages de la position. Laisser les îles Intermédiaires aux ennemis de la France, écrivait-il, c'était leur fournir les moyens de maîtriser le passage du détroit de Bonifacio et de menacer le golfe de Porto-Vecchio ; les saisir, c'était imposer aux corsaires, affermir la sécurité de la Corse méridionale où il serait inutile de réparer les tours, de mettre des garnisons et d'établir des batteries, c'était offrir de grandes ressources de ravitaillement à Bonifacio qui tirait depuis longtemps ses vivres de la Sardaigne, c'était avoir au nord de cette île un point d'ail les républicains pourraient faire des incursions et répandre leurs opinions dans l'intérieur.

La France avait au reste sur cet archipel des droits qu'elle tenait de Gènes. Personne n'avait jamais contesté la possession des Buccinaires à la Sérénissime République. N'occupait-elle pas au moyen âge le nord de la Sardaigne ? N'avait-elle pas en 1583 élevé des tours fortifiées sur la côte de la Gallure, Terranova, à Santa Riparata, à Longo Sardo, à Castel Sardo qui se nommait alors Castel Genovese ? Peu à peu elle abandonna ces rivages sardes ; mais elle ne renonça pas aux Bouches de Bonifacio. La petite église construite dans l'île de Budello et détruite par les Turcs après 1584 avait été desservie par un vicaire de la paroisse bonifacienne de Sainte-Marie Majeure. C'était à Bonifacio que les insulaires allaient jadis accomplir leur devoir pascal, là qu'ils se mariaient, là qu'ils portaient leurs enfants sur les fonts baptismaux[3], là qu'ils entraient dans les confréries séculières, là qu'ils pavaient la dîme, là qu'ils faisaient enregistrer les décès survenus dans leurs familles, et jusqu'à 1776 ils appelaient de Bonifacio les prêtres qui les administraient et les enterraient. Le tribunal de Bonifacio jugeait les vols et attentats commis dans les îles, et les bergers des Buccinaires recouraient à lui en cas de litige. Les habitants étaient regardés connue Bonifaciens : de même que les Bonifaciens, qui descendaient d'une colonie génoise et que la Seigneurie réputait génois, ils avaient, à l'exclusion des autres Corses, le privilège d'avoir lin domicile à Bonifacio et le droit de port d'armes ; ils ne pavaient pas la contribution annuelle de la taqlia ou taille que tous les Corses acquittaient ; Gènes les rachetait lorsqu'ils étaient réduits en esclavage par les Barbaresques, et elle n'exigeait d'eux aucune redevance pour les esclaves dont ils s'emparaient. En 1714, un Bonifacien, Jacques-Antoine Carbone, consul général de Chies à Cagliari, acceptait de l'Empereur qui tenait à cette époque la Sardaigne, la concession des îles Intermédiaires : il fut emprisonné par les Génois sans que le cabinet de Vienne se plaignit, et il ne recouvra la liberté qu'après leur avoir livré ses titres d'investiture. En 1744, la République Sérénissime refusait de rendre aux Sardes vingt-quatre esclaves tunisiens et ne les restituait que lorsque la cour de Turin démontrait que ces Africains avaient naufragé, non sur les côtes de la Madeleine, mais sur le littoral de la Sardaigne. En 1766, le Bonifacien Antoine Malberti fut arrêté par les Sardes sous prétexte qu'il avait acheté frauduleusement des montons en Sardaigne ; mais il prouva qu'il avait fait son chargement à Caprera et à la Madeleine, sur terre génoise, et on l'élargit, lui rendit sa cargaison, lui pava des dommages et intérêts. Enfin, lorsque les criminels de la Gallure ou les Bonifaciens qui se chamaillaient avec les garde-côtes, se réfugiaient aux Buccinaires, les Sardes n'osaient pas les y poursuivre.

Mais, au mois d'octobre 1767, pendant que Gènes luttait contre Paoli et négociait avec la France, les Sardes ou, comme on disait en Corse, les Savoyards occupèrent, au nom de Charles-Emmanuel III, malgré l'opposition des habitants, Caprera et la Madeleine. Les ministres français qui se succédèrent ne comprirent pas la valeur des fies Intermédiaires et ne voulurent pas s'embarrasser dans de longues et laborieuses disputes avec une cour amie et alliée. Vainement Regnier du Tillet, commissaire des ports et arsenaux en Corse, Millin de Grandmaison, commissaire des guerres à Bonifacio, Santi, assesseur civil et criminel de Bonifacio, Durand, consul de France à Cagliari, Lebègue de Villiers, secrétaire du commandant des troupes il Bastia, envoyèrent à Versailles mémoires sur mémoires pour démontrer les droits de Gènes et, par suite, les droits de la France sur les Buccinaires et obtenir qu'elles fussent réunies à la Corse. Vainement Santi protestait ardemment contre « l'invasion des Savoyards », reprochait la France sa « taciturnité » et son « indolence », l'engageait à faire rentrer dans son domaine et sous sa souveraineté les îles qui étaient la « prolongation » et la « queue » de la Corse et comme le coccyx de ce sacrum. Vainement les habitants de Bonifacio accusaient, en 1753, dans une déclaration solennelle, le roi de Sardaigne d'avoir profité des troubles de Corse pour s'emparer des îles de la Madeleine par la force des armes contre le droit des gens. Vainement le ministre de la guerre Ségur opinait qu'il l'allait exiger la restitution de ces îles puisqu'elles appartenaient sans contredit à la France. Le ministre des affaires étrangères, Vergennes, répugnait à cette revendication parce qu'il craignait de déplaire à la maison de Savoie. La Révolution vint. La noblesse corse demanda dans son cahier de doléances et de représentations que les iles de la Madeleine, de Caprera et de Saint-Étienne fussent annexées il la Corse dont elles étaient des dépendances, et elle décida que son député Buttafoco serait « muni des renseignements nécessaires pour prouver la justice de cette demande et mettre Sa Majesté dans le cas de faire valoir son autorité royale pour recouvrer cette partie de son empire.0. De leur enté, les Bonifaciens s'agitèrent de nouveau et leur agent Constantini reçut mission de solliciter la « réclamation et reprise » des Buccinaires : deux des flots les plus rapprochés de la France, deux îlots incontestablement français, le Cavallo et le Lavezzo, concédés par Louis XVI à la famille Maestroni, n'étaient-ils pas indûment occupés, le premier, par des agents du gouvernement sarde, le second, par les héritiers d'un sieur Trani ? Mais, cette fois encore, le ministre des affaires étrangères — c'était Montmorin — désireux de ménager la cour de Turin, fit la sourde oreille. A quoi bon, disait-il à son collègue de la guerre, Duportail, « établir une discussion pour quelques rochers auxquels une communauté de la Corse n'a pensé sérieusement que depuis quelques années ? »

Dans la nuit du 18 février 1793, le premier moment où il put tenter le passage, Cesari s'embarqua à Bonifacio avec les volontaires de Quenza et de Bonaparte. Le lendemain il était en vue des iles de la Madeleine. Mais un calme plat arrêta les vaisseaux pendant quelques heures, et lorsque tomba l'obscurité, le veut se lit sentir avec violence. Il fallut rentrer au port et tenir la Fauvette à la cape durant deux jours. Le 22, à neuf heures du matin, Cesari, qui montait la corvette, parlait de nouveau. Le convoi où étaient les troupes refusa de le suivre et parut ne pas apercevoir ses signaux ni entendre ses coups de canon. Les volontaires craignaient le mal de mer, craignaient les demi-galères sardes. Ces demi-galères, au nombre de deux, n'avaient d'autre avantage que leur légèreté : tirant fort peu d'eau et se servant de rames, elles pouvaient, a dit Napoléon, se transporter où le besoin l'exigeait et se multiplier il l'occasion. Mais elles ne disposaient chacune que de trois canons, et la Fauvette avait à elle seule vingt-quatre pièces. Aussi, en 1801, le premier consul, désirant empêcher les demi-galères sardes de ravager les cistes du Liamone, n'envoyait-il de Toulon à Bonifacio qu'une corvette.

Comme s'il ne se souciait pas de la désobéissance des volontaires, Cesari nuit il la voile sur la Madeleine. Il voulait les piquer d'honneur, et, en effet, le bataillon, animé par les reproches que lui tirent les Bonifaciens, consentit à suivre la corvette. La flottille vint, sans trouver d'obstacle, mouiller au sud-ouest de la Madeleine, â l'entrée du canal qui la sépare de Saint-Étienne.

À quatre heures du soir, sous la protection du feu de la Fauvette, les volontaires corses touchaient le sol de Saint-Étienne. La garnison sarde s'était établie derrière les rochers pour s'opposer au débarquement. Après plusieurs salves de mousqueterie, elle sc hâta de regagner la grosse tour carrée à l'extrémité de Villamarina. Les Corses n'avaient qu'un blessé ; ils occupèrent Saint-Étienne et environnèrent la tour. Il eût mieux valu construire sur-le-champ une batterie en face du port de la Madeleine et, à la nuit tombante, opérer la descente, s'emparer de l'île, remplir ainsi l'objet de l'entreprise. Tel était l'avis du lieutenant-colonel Bonaparte : « On perdit, écrit-il, le moment favorable qui, il la guerre, décide de tout. »

Le 23 février, les Corses, soutenus par une pièce de 2., s'approchaient en profitant de l'abri des rochers et enlevaient les magasins de Saint-Étienne à quelque distance de la tour. Cette tour était défendue par vingt-cinq Suisses du régiment de Courten et par trois canons. Cesari somma la garnison, la menaça, et elle se rendit.

Dans la nuit du 23 au 24, Bonaparte, qui commandait à la fois l'artillerie et les volontaires — comme au siège de Lyon son camarade Davin[4] — dressait sur un mamelon, en face de la Madeleine et de ses deux fortins, une batterie composée l'un mortier et de deux pièces de 4. S'est-il contenté de bombarder les alentours du village pour intimider la population et causer le moins de mal possible à des gens qui tiraient leur origine de la Corse ? A-t-il lancé des projectiles qui ne firent aucun effet parce qu'ils étaient vides et qui lui arrachèrent le cri de trahison 2 Ou seulement une bombe vide, que lui-même pointa, et cette bombe qui vint choir sur une tombe au milieu de l'église, est-elle la bombe qui fut cédée, en 1832, par la paroisse moyennant une somme de trente écus au commis d'une maison de Glasgow ? Le mieux est de citer Napoléon et de ne croire qu'à lui. Dans sa lettre du 2 mars au ministre de la guerre, il assure qu'il a jeté, le 24 et le 25 février, des bombes et des boulets rouges sur la Madeleine, qu'il a mis le feu au village à quatre fois successives, qu'il a écrasé près de quatre-vingts maisons, incendié un chantier de bois, démonté et réduit au silence les batteries des deux fortins.

L'île comptait, il est vrai, cinq cents combattants environ, des soldats, des miliciens de la rude et belliqueuse Gallura, et lu plupart des habitants capables de porter les armes. Il faisait un grand vent. La pluie ne cessait de tomber. Le temps êta à glacial. On eut peine à trouver du bois pour se chauffer durant la nuit. Oui n'avait pour se nourrir que du mauvais pain, et si Costa de Bastelica réussit à tuer un chevreau, Napoléon dut manger sans sel un morceau de la bête. Mais malgré le nombre des ennemis, malgré le froid et l'ondée, Bonaparte espérait, grâce au poste avantageux qu'il avait pris et au tir supérieur de ses canonniers, être maitre de la Madeleine le jour suivant.

Le 24 au soir, Cesari tenait dans les magasins de Saint-Étienne un conseil de guerre auquel assistaient les officiers de tous les corps et yeux de la Fauvette. Sur son avis, on décida unanimement d'aborder le lendemain à l'aube dans l'île de la Madeleine et d'emporter les deux mauvaises batteries qui défendaient le village et n'avaient chacune que deux pièces de canon : la Fauvette rouvrirait le passage et mettrait en échec les demi-galères sardes. Informée de cette résolution, la petite armée, piccola armata comme la nommait Cesari, témoignait bruyamment sa joie et son enthousiasme.

Les marins de la Fauvette ne partageaient pas, malheureusement, ces dispositions martiales. C'étaient, non pas des matelots accoutumés au service de la nier, mais des paysans levés au hasard sur les côtes de France, dépourvus de courage autant que d'expérience et qui, selon le mot de Cesari, n'avaient en tête (pie le délire de la Révolution. Ils se répétaient que la Madeleine avait été ravitaillée de monde et de munitions. Ils voyaient suis la plage de Sardaigne une foule de gens à pied et à cheval et s'imaginaient voir tout le nord de la grande ile, trois ou quatre mille hommes pour le moins. Bref, ils avaient peur, et leurs officiers n'étaient guère propres à leur remonter le moral. Déjà, le 23 février, lorsqu'un boulet rouge parti de Saint-Étienne tombait à bord de la corvette et tuait un des gendarmes de Cesari, le bâtiment s'éloignait tellement que ses boulets de trente-six arrivaient il peine aux environs de la tour. Dans la nuit du 24 au 25 février, l'équipage de la Fauvette fit ses préparatifs de départ. La nouvelle se répandit aussitôt parmi les gondoles du convoi et sur nie de Saint-Étienne dans le camp des volontaires. Matelots et soldats, indignés, voulaient décharger sur la corvette l'artillerie de la tour Saint-Étienne. Que faire si la Fauvette les abandonnait ? Les demi-galères qui s'étaient jusqu'alors abritées derrière la Madeleine, ne viendraient-elles pas foudroyer les gondoles ? Les Sarcles qui paraissaient sur la côte, n'iraient-ils pas assaillir et cerner les volontaires qui devraient poser les armes et se rendre à merci ?

Cesari, très inquiet, sut cacher son angoisse. Il déclara tout haut que la corvette ne levait l'ancre que sur son ordre, et, sans retard, avec une vingtaine de ses gendarmes, Comme pour une reconnaissance, il se jeta dans une felouque et gagna la Fauvette. Le capitaine Goyetche lui dit nettement qu'il ne pouvait recevoir tant de monde. Douze gendarmes restèrent avec Cesari ; les autres revinrent à terre.

Le colonel occupait à bord de la corvette une chambre qui contenait, outre ses effets, le trésor des troupes. Elle était tout près de la sainte-barbe. Il y mit ses gendarmes en leur enjoignant de ne s'éloigner sous aucun prétexte. Il appela le pilote, Santo Valeri, de Bastia, et lui commanda de -tourner de l'autre côté de file et de s'arrêter en face des demi-galères. Il convoqua les officiers du bâtiment et leur demanda pourquoi ils voulaient partir ; ils lui répondirent qu'ils avaient dû céder aux instances de leur équipage, mais que depuis qu'il était là, personne ne pensait plus au départ. Cesari fit semblant de les croire et leur annonça qu'il allait dormir.

A sept heures du matin, un mousse descendait dans la chambre du colonel et le sommait, au nom de l'équipage, de monter sur le pont, sur la « couverte ». Cesari monta. Les matelots s'apprêtaient à carguer les voiles. Il tenta de les ramener à leur devoir, et courant de la poupe à la proue, pleurant de désespoir, les conjura de demeurer à leur poste, de ne pas être insensibles à l’honneur, de ne pas déserter les étendards de la liberté : « Citoyens, disait-il, pourquoi vous mutinez-vous' Quel délire vous porte à manquer ainsi à votre patrie et à vous-mêmes ! » Un cri unanime lui répondit : « Nous voulons partir ! » Il comprit que l'expédition était manquée, et que ces ladies, ces traîtres, comme il les qualifiait au fond de son cœur, ne se laisseraient pas émouvoir par ridée de vaincre les Sardes et d'arborer le drapeau français sur les fortins de la Madeleine. Mais il fallait sauver les volontaires corses et les grenadiers du 52e régiment. Il parla de nouveau aux matelots et fit appel à leurs sentiments de camaraderie. Ne serait-ce pas une honte de partir avant que leurs compagnons d'armes qui se trouvaient dans l'île Saint-Étienne à quatre pas, se fussent mis en sûreté sous la protection de la corvette ? Pourquoi ne pas, leur accorder encore six à huit heures de répit pour leur donner le temps de s'embarquer ? Et, usant d'un dernier argument, montrant de la main ses gendarmes debout dans l'escalier à l’entrée de la sainte-barbe, « Obéissez, ajouta Cesari Sur le ton de la menace, lues gendarmes ont soulevé la toile cirée qui recouvre les tonneaux de poudre ; un mot de moi, et la corvette saute ! »

Le capitaine Goyetche et ses officiers secondaient Cesari : « Que ceux, dit Goyetche, qui veulent protéger la retraite se portent à tribord, et que ceux qui sont d'avis contraire restent à babord. » La plupart des marins se portèrent à tribord. Cesari traça l'ordre de la retraite. Mais il dut le lire à haute voix. Quenza, écrivait Cesari, devait se retirer sur-le-champ avec autant d'adresse que de promptitude en faisant bonne contenance et s'embarquer sur les bâtiments de convoi sous la protection de la corvette qui l'empêcherait d'être « offensé » par les galères sardes. Le colonel voulait se rendre à terre pour assister à l'exécution de son ordre. Les marins le retinrent à Lord, et un officier partit en canot avec un des gendarmes de Cesari pour remettre la lettre à Quenza. Encore cet officier eut-il peine à remplir son message. Les matelots qui le conduisaient, rebroussèrent chemin, et il fallut les remplacer par d'autres.

L'ordre excita l'étonnement et l'indignation de Quenza, de Bonaparte et de toute leur troupe. Quoi ! dans l'instant où les officiers et les soldats étaient pleins de l'espoir de la victoire, où l'ennemi ne bougeait pas, ne donnait pas le moindre signe de résistance, Cesari leur commandait de s'éloigner ! Mais ils obéirent la rage au cœur.

Les gens de la Madeleine ont prétendu plus tard que les Sardes enhardis vinrent alors fondre sur les Gallo-Corses ; qu'un ancien militaire, Dominique Millelire, ralliant quelques-uns de ses compagnons et une poignée de Suisses, fit le tour de l'ile Saint-Étienne et abordant au sud, se couvrant du monticule qu'occupait la batterie française, déboucha soudainement en un endroit où Bonaparte n'avait pas posé de sentinelle : que les républicains, assaillis par une grole de halles, n'eurent pas le temps de courir au rivage.

Les récits de Cesari et de Bonaparte réfutent cette légende. Mais la retraite s'opéra dans le plus grand désordre. La surprise et la colère avaient fait place au découragement. Craignant que la Fauvette ne prit le large, voyant les bâtiments de transport mettre à la voile, criant sauve qui peut, les Corses se hâtèrent de se jeter dans les felouques et de regagner le convoi. Bonaparte avait poussé jusqu'au rivage, non sans une peine infinie, son mortier et ses canons : il dut les y laisser, et le mortier qui sortit en 1788 de la fonderie de Bourges et aloi porte la couronne de France et le chiffre de Louis XVI, est aujourd’hui dans une petite ville de Sardaigne, à Alglicro, au bastion dit de la Madeleine. L'empereur se rappelait-il cet épisode de sa jeunesse lorsqu'il écrivait, en 1806, qu'il ne faut jamais confier la garde de l'artillerie à des Corses pli ne sont pas assez froids et disciplinés pour de pareilles missions ?

Le départ fut si précipité qu'on oublia de prévenir la deuxième compagnie des grenadiers du 52e régiment qui se trouvait sur un point éloigné. Mais, sur l'ordre de Cesari, des felouques allèrent la chercher à l'île Saint-Étienne et la conduire à bord de la corvette. Dans l'une de ces felouques, commandée par le capitaine Gibba, était l'adjudant-major du 2e bataillon des volontaires corses, Pierre Peretti, qui fit embarquer les grenadiers l'un après l'autre en leur donnant à chacun la main.

Les bâtiments du convoi atteignirent rapidement le golfe de Santa Manza. Mais la corvette fut arrêtée par le vent contraire. Dans la nuit, les matelots enivrèrent la compagnie des grenadiers et lui persuadèrent qu'ils l'avaient sauvée et que, sans eux, les Corses l'auraient sacrifiée. Furieux, les grenadiers crièrent qu'il l'allait pendre Cesari. Le colonel, averti, leur dénonça la lâcheté de l'équipage. Tons, marins et soldats, hébétés par le vin, gardèrent le silence.

L'expédition se termina par des compliments mutuels. Lorsque la corvette arriva dans le golfe de Sauta Manza, Goyetche et ses officiers, lieutenant, maître, contremaître, firent à Cesari une visite de corps et le prièrent de ne pas perdre des hommes qui n'avaient eu d'autre tort que d'être puissants contre l'émeute. Cesari promit de leur rendre justice et, dans son rapport, ne chargea que l'équipage de la corvette. Tous les officiers, ceux de la Fauvette, ceux du bataillon corse, ceux du 52e, louèrent ses efforts et lui délivrèrent un certificat de bonne conduite.

Bonaparte a signé, le 25 février, comme ses camarades, l’attestation des volontaires qui reconnaissent le zèle et le patriotisme de Cesari. Mais il ne cachait pas sa douleur et sa colère Le 2 mars, dans un mémoire que le quartier-maitre-trésorier Robaglia et les capitaines Ottavi et Cahrielli signèrent avec lui, il écrivait au ministre de la guerre que les volontaires corses avaient manqué des choses nécessaires, de tentes d'habits, de capotes, de train d'artillerie, mais que leur courage avait suppléé a tout, qu'ils avaient été constamment soutenus par leur bonne volonté et l'espérance du succès, qu'il auraient réussi sans l'infame abandon de la corvette, que l'intérêt et la gloire de la République exigeaient le châtiment de lèches et des traîtres qui faisaient échouer si honteusement l'entreprise.

Y eut-il alors sur la Fauvette une scène violente entre Cesari et son lieutenant ? Bonaparte aurait-il accusé Cesari de faiblesse et d'impéritie ? Aurait-il dit, en se tournant vers ses compagnons : Il ne me comprend pas, et Cesari lui aurait-il répondu : Vous êtes un insolent ? Les marins, prenant le parti du colonel, auraient-ils failli jeter Napoléon par-dessus bord ? Mais Bonaparte était, ainsi que Quenza, sur un des bâtiments de convoi, et non sur la corvette.

Ce qu'on peut affirmer avec certitude, c'est la tentative d'assassinat qui fut commise sur Napoléon. Quelques jours après le débarquement, à Bonifacio, sur la place Doria, non loin du corps de garde et de la caserne, des marins de la Fauvette assaillirent Bonaparte en criant :« L'aristocrate à la lanterne ! » Mais des volontaires de Bocognano vinrent au secours de leur lieutenant-colonel et ils auraient massacré les matelots si Napoléon n'était à son tour intervenu. On raconte toutefois qu'un homme de Bastelica, le sergent Brignoli, dit Marinaro, frappa l'un de ces enragés d'un coup de poignard et lui ouvrit le ventre.

 

Cette humiliante reculade du 25 février n'avait pas découragé Bonaparte. De retour à Bonifacio, il rédigeait deux projets d'attaque et un mémoire sur la nécessité d'occuper les îles de la Madeleine. Il déclarait que l'honneur commandait de reprendre ce point de la Sardaigne septentrionale, qu'il fallait réparer l'affront que les armes de la république avaient essuyé, arborer le drapeau tricolore sur les fortins de la Madeleine, ressaisir l'artillerie perdue, laver aux yeux de l'Italie entière la tache que la journée du 25 février 1793 avait imprimée au bataillon de volontaires corses. Aidé de sa connaissance des lieus, instruit par l'expérience, il traçait un plan complet d'o Aérations. Une corvette et une frégate protégeraient le convoi. Deux chaloupes canonnières intercepteraient les communications entre les îles et la Sardaigne ; deux autres iraient chercher les deux demi-galères sardes, les combattre ou les capturer. On emploierait pour le transport des troupes, non plus de gros bâtiments, mais des gondoles et de légères embarcations à la rame. Un équipage d'artillerie de campagne servi par une demi-compagnie de canonniers et un équipage d'artillerie de siège capable de démonter les batteries sardes, seraient attachés à l'expédition. 500 hommes d'infanterie régulière et 500 volontaires formeraient la petite armée de débarquement ; 200 aborderaient à Saint-Étienne et 800 à la Madeleine en deux endroits différents. Une batterie de quatre pièces, établie en face de la Sardaigne, jetterait force mitraille et de temps autre des obus pour amuser l'ennemi on le « faire danser ». Enfin, le commandant serait un bon officier qui aurait exploré le terrain el saurait mettre en usage les diverses forces dont il disposerait. Bonaparte comptait être ce commandant. Alois le Conseil exécutif provisoire avait décidé de renoncer à toute entreprise contre la Sardaigne.

 

Telle fut la contre-attaque de la Madeleine. Le colonel Cesari, qui l'avait dirigée, tomba dans un profond discrédit. Vainement en son Saggio ou Essai sur sa conduite qu'il publia dans les deux langues, il assurait qu'il avait « volé à la gloire de la conquête » avec transport, mais que l'insurrection des marins avait « tranché le fil de la victoire déjà saisie et étreinte », et il se représentait, fort dramatiquement, seul sur le pont de la corvette au milieu d'une troupe de séditieux « préoccupés de sinistres desseins ». Les soldats ne se souvinrent que des larmes qu'il versait en implorant l'équipage ; ils le surnommèrent le pleureur, et Saliceti l'appelait ironiquement le héros de la Madeleine.

Mais aux veux de la plupart des contemporains, le grand coupable était Paoli. On accusait le général de trahison et lui reprochait d'avoir causé par des mesures insidieuses le double échec de la Madeleine et de Cagliari. On prétendait qu'il avait, par ses perfides combinaisons, semé la discorde entre les Corses et les Français ; que, s'il avait envoyé les volontaires de l'île 'a l'amiral Truguet, l'armée de débarquement, plus nombreuse, aurait emporté Cagliari ; qu'il avait chargé Cesari de faire avorter la contre-attaque de la Madeleine. « Souviens-toi, aurait-il dit au colonel, que la Sardaigne est l'alliée naturelle de notre ile, qu'elle nous a secourus de vivres et de munitions en toute circonstance, que son roi fut constamment l'ami des Corses ; tâche donc que cette entreprise s’en aille en fumée. » On ajoutait qu'il nommait volontiers le roi de Sardaigne le « bon roi » et le « bienfaiteur » de la Corse et qu'il plaignait cette « pauvre Sardaigne » que la Corse devait regarder comme une sœur. Et, réellement, en 1796, il regrettait — ses lettres en témoignent — que l'invasion du Piémont l'Ut dirigée par le Corse Bonaparte ; il écrivait alors que le roi de Sardaigne avait été le seul, en 1768, à faire aux Corses visage d'ami, à leur donner quelque appui et à remontrer aux puissances étrangères qu'elles avaient intérêt à les défendre. Mais dans l'expédition de 1793 il servit la France avec une entière loyauté et ; comme il s'exprime, avec bon zèle, buon zelo. Il aida sincèrement Truguet. Dès qu'il fut requis de rassembler dans la ville d'Ajaccio les troupes que la Corse pouvait fournir, il mit à la disposition de l'amiral plus du tiers clos forces militaires de sa division. « J'ai donné, disait-il, plus qu'on m'a demandé[5]. » Son seul tort — était-ce un tort ? — fut de prévoir le désastre : il devina dès le début que la chose ne salirait réussir sans un « miracle de la sainte liberté » ; il comprit qu'il n'y avait ni concert, ni intelligence, que les Francais ne feraient tout au plus que « molester » la Sardaigne, que la saison était trop avancée pour que la flotte pût tenir la mer. Il a rendu compte de l'insuccès de Cesari au ministre de la guerre, et son rapport est la vérité même : « La défection de l'équipage de la Fauvette a mis les gardes nationales corses dans la nécessité de se retirer au moment oiselles étaient décidées à tenter avec courage la prise définitive des îles. Cesari est aussi brave que patriote, et sans la captivité à laquelle l'équipage l'avait réduit, il aurait péri avant d'abandonner le champ de bataille. » Et il désirait que des actes si marqués d'insubordination et de lâcheté fussent sévèrement châtiés, que le gouvernement fit d'éclatants exemples.

On croit d'ordinaire que Napoléon conserva de sa première campagne un pénible souvenir et qu'il ne fit jamais aucune allusion il cet épisode de sa jeunesse. Pourtant, en 1794, dans l'état de ses services, il n'oublie pas de dire qu'il e commandait un bataillon à la prise de l’île de la Madeleine », et, au début de ses Mémoires sur la guerre d'Italie, il a mentionné brièvement la contre-attaque opérée au nord de la Sardaigne par 800 hommes qui partirent de Bonifacio sons les ordres du colonel Colonna Cesari et avec l'escorte d'une corvette. Mais il n'a jamais parlé du rôle qu'il joua dans cette malheureuse expédition.

On a dit aussi tint rancune à son compagnon d'armes, le capitaine Moydier, qui commandait le génie. Moydier, nommé chef de bataillon l'année suivante par le représentant Lacombe-Saint-Michel, ne devint colonel qu'en 1801 et n'eut que sous la Restauration le grade de maréchal de camp honoraire : « Il est inconcevable, écrivait Marmont, que ses droits de tonte nature ne l'aient pas fait faire depuis longtemps officiel' général. » Mais Bonaparte n'avait pas le moindre ressentiment contre Moydier. Général en chef de l'année d'Italie, il appelait Moydier à Milan et voulait le loger au palais ou tout près ; il l'employait dans la division Masséna ; il lui demandait un mémoire sur le fort de la Chiusa. « Moydier, disait alors Chasseloup-Laubat, est un officier intelligent, attaché à ses devoirs ; c'est le général en chef qui lui a donné l'ordre de venir à l'armée, il l'avait connu avantageusement en Corse. » Peut-être l'empereur fut-il prévenu contre Moydier par ses compatriotes ; en 1805, des notables d'Ajaccio offrirent de conduire les eaux dans la ville à condition que Moydier, directeur du génie, reçut une autre destination ; Napoléon décida que Moydier serait remplacé par un officier plus figé. Mais, loin d'être disgracié, Moydier remplit aux années de Dalmatie et d'Italie les fonctions de chef d'état-major du génie. Désintéressé, modeste, ne sollicitant personne, Moydier reconnaissait en 1814 que la principale cause du passe-droit qu'il essuyait était « le défaut d'une recommandation particulière ».

Si Napoléon avait vu d'un œil défavorable ses camarades de la Madeleine, aurait-il fait général le capitaine Ricard, qui commandait (Lins l'expédition de 1793 la compagnie des grenadiers du Limousin ? A la vérité, Ricard fut réformé en 18i0. Mais il avait appuyé les prétentions de Soult au trime de P6rtugal, et les soldats disaient justement que l'empereur frappait Soult sur le dos de Ricard. Il fut bientôt remis en activité et nommé général de division.

 

L'attention de Bonaparte fut rappelée plus tard à différentes reprises sur les îles de la Madeleine, sa première école de guerre. L'escadre de Nelson venait y mouiller fréquemment, et le grand marin déclarait que le port de la Madeleine était le plus important des ports de la Sardaigne, que cette rade valait celle de Trinquemale et n'était qu'à vingt-quatre heures de Toulon. C'était Et que se réfugiaient les Corses condamnés ou frappés de mandat d'arrêt, là que se formaient les bandes destinées à grossir les régiments corses qui s'organisaient à Malte, là que se donnaient rendez-vous les émigrés, espions ou embaucheurs qui nouaient des intelligences avec les mécontents du Golo et du Liamone.

Napoléon eut donc plusieurs fois l'idée d'une expédition en Sardaigne.

Il se bornait, en 1801, à dépêcher de Toulon à Bonifacio une corvette spécialement chargée de combattre les demi-galères sardes.

Mais, au mois de janvier 1800, il projetait d'envoyer en Sardaigne ses deux anciens compagnons de Corse, Cervoni et Saliceti : il comptait, disait-il, sur les talents militaires du général et sur l'activité du commissaire civil qui connaissait la contrée ; six bataillons, levés extraordinairement en Corse, quatre bataillons de la 23e demi-brigade d'infanterie légère et de la 86e demi-brigade de bataille, la moitié de la gendarmerie et une compagnie d'artillerie s'embarqueraient à Bonifacio sur tous les bâtiments qui mouillaient dans les ports de Corse ; les transports seraient protégés par une flottille composée de trois tartanes canonnières, de deux chebecs et de deux gros bricks ; on attaquerait d'abord les iles de la Madeleine, qui seraient occupées par deux compagnies franches de Bonifacio, puis Sassari et Porto-Conte, enfin Cagliari. Napoléon croyait que l'expédition serait manquée si elle s'ébruitait, et il voulait qu'elle fût préparée dans le plus grand secret : les ministres de la guerre et des finances ignoraient le luit de l'entreprise et pensaient que les troupes corses iraient renforcer l'armée d'Italie ; Saliceti devait partir incognito et dire à Toulon qu'il prenait sa retraite et en Corse qu'il venait approvisionner Malte. L'opération n'eut pas lieu. Mais Napoléon ne perdait pas de vue la Sardaigne. Au mois de novembre 1803, il chargeait Talleyrand, alors ministre des relations extérieures, de lui remettre les meilleures cartes de l'île et des renseignements exacts sur les fortifications et les garnisons du pays.

En 1806 il concevait de nouveau le dessein de conquérir la Sardaigne, et derechef prescrivait le secret et la promptitude, recommandait d'embarquer.000 soldats à Toulon et de les jeter à Porto-Conte avec du biscuit pour trois mois, de s'emparer eu vingt-quatre heures de Sassari et de tout le nord de l'île, d'emporter Cagliari peu de jours après ; « une fois ce noyau passé, la Corse fournirait, s'il le faut, plus de dix mille hommes. »

Ce plan le repris en 1807 et en 1811. Au mois de septembre 1807 Napoléon demandait à son ministre de la marine Decrès un rapport sur une expédition qui partirait de Toulon avant le vent de l'équinoxe pour enlever Cagliari. Au mois d'août 1811 il revenait sur le même sujet, désirait connaître tous les points de la Sardaigne où pouvait se réfugier une escadre, et quel endroit, Porto-Conte ou Oristano, serait le plus favorable au débarquement des troupes françaises.

 

 

 



[1] Souvenirs de la comtesse de Montholon (Le Carnet, 1898, n° 4, p. 217-218).

[2] Par un décret du 14 avril 1792 l'Assemblée législative avait décidé qu'il n'y aurait dans la 28e division de gendarmerie, c'est-à-dire en Corse, qu'un seul officier supérieur et qui serait lieutenant-colonel ; Cesari prit alors sa retraite, qui lui donnait la moitié de ses appointements antérieurs ; le lieutenant-colonel qui le remplaça, fut Leonetti, le neveu de Paoli, l’ex-membre de la Législative ; cf. plus haut.

[3] Cf. les extraits de baptême des enfants qui sont nés « dans les îles », in insulis, in insula Cabrera, in insula dicta della Maddalena, in insula vulgo dicta Spargi, extraits tirés des registres de Bonifacio et envoyés à Paris en 1777 par le juge royal de Bonifacio Mare-Aurèle de Rossi. (Arch. nat. Q¹, 291-292), et sur cette question de la Madeleine l'article de M. Marmonier, Revue historique, t. LXII, année 1896.

[4] Cf. sur Davin notre t. II ; il dit lui-même qu'au siège de Lyon il fut « obligé de remplir à la fois les fonctions d'officier supérieur de l'artillerie et du génie et de commandant de colonne d'infanterie ».

[5] Son neveu Leonetti n'écrit-il pas le 10 février dans une lettre confidentielle à Cesari qu'il lui souhaitait bon succès et qu'il était « anxieux d'avoir bientôt d'agréables nouvelles » ?