LA JEUNESSE DE NAPOLÉON

TOME TROISIÈME — TOULON

 

CHAPITRE XI. — PARIS.

 

 

Ambition de Napoléon. — Leçons qu'il tire de l'émeute d'avril 1792. Daine de l'anarchie. — Refroidissement et circonspection. — Arrivée à Paris (28 mai 1792). — Lettres sur la situation extérieure et intérieure. — Les trois partis. — Napoléon constitutionnel et fayettiste, comme Paoli et Pozzo. — Journées du 20 juin et du 10 août. — Amour persistant de la Corse. — Cattaneo. — Mme Permon. — Conseils à Joseph. Napoléon nommé capitaine an 4e régiment d'artillerie (10 juillet). Demande du grade de lieutenant-colonel dans l'artillerie de marine (30 août). — Dernière visite à Saint-Cyr (1er septembre). — Départ. Arrivée à Marseille. — Embarquement à Toulon (10 octobre) et débarquement à Ajaccio (15 octobre). — Echec de Joseph aux élections à la Convention. — Marianna.

 

Les mois d'avril et de mai 1792 ont dans l'histoire de la jeunesse de Napoléon une grande importance. Il se disait naguère inaccessible à l'ambition ; il la réprouvait, la condamnait, et la péroraison du Discours de Lyon est une longue et fougueuse invective contre le délire d'orgueil qui tourmente Alexandre, Charles-Quint, Philippe II, Cromwell, Richelieu, Louis XIV et Necker. Mais l'ambition commence à le posséder, à se l'impatroniser[1]. Il n'a plus seulement le désir désintéressé de faire le bien ou, comme il s'exprimait encore, de contribuer à la félicité du peuple, d'assurer le bonheur de ses concitoyens : il veut parvenir, il veut se placer au premier rang. Ne dit-il pas en juillet 1792 que le spectacle des partis qui divisent la France détruit l'ambition, et cette boutade n'est-elle pas un aveu de l'ambition qui maîtrise déjà l'âme de Bonaparte, de cette passion qui, selon le vers de Pope qu'il citait à Valence, était en lui

la passion régnante,

Qui toujours combattue est toujours triomphante ?

Lucien, qui se pique d'observer ses frères et de les connaître à fond, n'écrit-il pas à Bette époque même, au 2't juin 1792, qu'il a constamment « démêlé dans Napoléon une ambition pas tout à fait égoïste, mais qui surpasse en lui son amour pour le bien public » ? Je crois, ajoute Lucien avec une singulière prescience, « je crois que dans un état libre, c'est un homme dangereux ; il nie semble bien penché à être tyran, et je crois qu'il le serait, s'il était roi, et que son nom serait pour la postérité et pour le patriote sensible un nom d'horreur. «

Napoléon disait dans le Discours de Lyon que l'ambitieux ne recule plus devant rien, que la cabale n'est plus pour lui qu'un moyen et le mensonge, la médisance, la calomnie, qu'une figure d'élocution. N'avait-il pas recouru, pour se faire élire lieutenant-colonel du 2e bataillon des volontaires corses, à la cabale et à la calomnie ? Et, une fois élu, n'avait-il pas profité de la troupe dont il disposait pour tenter un coup d'éclat qui devait accroître le renom et l'influence des Bonaparte ?

Il échoua. Mais cet échec fut pour lui un enseignement. En recherchant les causes de son insuccès, il les trouvait dans l'insubordination de ses volontaires et dans la désunion des fauteurs de l'entreprise. Ah ! si les guides nationales avaient eu le même esprit d'obéissance que les soldats du 42e régiment ! Si Napoléon avait eu pleins pouvoirs de Paoli et du Directoire ! S'il avait seul et de son chef, sans considération d'aucune sorte, déployé, dirigé la force qu'il avait en main ! Il comprit la puissance de la discipline ; il sentit que l'unité de commandement est la condition essentielle de toute victoire et qu'une grande opération ne réussit que lorsqu'elle est conduite par un homme qui prend et assume avec confiance la responsabilité de l'événement.

De là l'aversion que lui inspire l'anarchie croissante de la France. Il est toujours révolutionnaire, il conserve ses croyances politiques et sociales ; mais la populace de Paris, comme celle d'Ajaccio, le rebute, le dégoûte. Il déteste ces insurrections auxquelles il applaudissait. Il est avec ceux qui maintiennent l'ordre et exercent l'autorité contre la foule désordonnée, contre la multitude qui s'emporte sans bride et sans frein. Les clubs mêmes ne trouvent plus grâce devant lui ; l'ardent jacobin de Valence et d'Ajaccio ne voit dans les jacobins de Paris que des brouillons et ne parle d'eux qu'avec mépris. « Il était, lit-on dans le Mémorial, très chaud patriote dans l'Assemblée constituante, mais la Législative devint une époque nouvelle pour ses idées et ses opinions. »

Sa mésaventure d'Ajaccio l'avait assagi. Il avait jusqu'alors exprimé, « esterné » ses sentiments avec une extrême franchise, sans réserve, ni réticence ; il ne louvoyait pas ; il allait droit à son but et ne gardait pas de ménagement. Mais il vit dans cette affaire d'Ajaccio des gens habiles comme son cousin, le maire Levie, qui ne se prononçaient énergiquement ni pour l'un ni pour l'autre parti, et qui savaient cependant ne déplaire à personne. Il vit ce Barthélemy Arrighi, naguère ami de Buttafoco et de Gaffori, naguère traité de champion de l'aristocratie, naguère accusé d'agiter et d'alarmer la ville de Corte, Arrighi qui, rentré depuis en grâce auprès des patriotes et devenu membre du Directoire, terminait les troubles d'Ajaccio et jouait dans la capitale du Delà des monts le rôle de pacificateur. Lui aussi résolut de ne plus agir à cœur ouvert, sans détour ni déguisement, mais d'être circonspect et divisé, de biaiser, de se conformer aux circonstances. Son ardeur civique et patriotique n'éclate plus, ne déborde plus ; elle se refroidit et, à l'occasion, se cache. Dans ses visites Saint-Cyr, il remarque sans se atelier que sa sœur est « aristocrate » et il écrit à sa famille qu'il a fait, lui aussi, l'aristocrate, qu'il a « dissimulé avec ces dames ». Et là-dessus, Lucien, aussi fougueux que l'était récemment Napoléon, se récrie, s'indigne : « On doit, dit-il, se mettre au-dessus des circonstances et avoir un parti décidé ; point d'hommes plus détestés dans les histoires que ces gens qui suivent le vent ; je vois, et ce n'est pas dès aujourd'hui, que, dans le cas d'une révolution, Napoléon tacherait de se soutenir sur le niveau et, même pour sa fortune, je le crois capable de volter casaque. »

 

Napoléon était arrivé le 2S niai à Paris, et il avait appris en chemin de désastreuses nouvelles. La guerre, cette guerre qu'il croyait impossible, avait été déclarée le 20 avril par l'Assemblée législative et dix jours plus tard, entre Mous et Tournay, l'armée française, méfiante et indisciplinée, s'enfuyait à l'aspect des impériaux en criant que ses généraux la trahissaient et la menaient à la boucherie. Quelques traits de courage s'étaient produits et les gazettes les élevaient aux nues. Un blessé, le grenadier du 71e régiment François Pie, natif de Livron dans le district de Valence, avait eu un mot sublime que tout le Dauphiné répéta et que Napoléon entendit sur sa route « Achevez-moi, disait-il à Beauharnais, pour que je ne voie pas la honte de cette journée. » Mais les troupes avaient repassé la frontière, et le 29 mai Napoléon mandait Joseph que les dépêches de Flandre étaient constamment les mêmes, qu'on se bornerait probablement à la guerre défensive. Le ton de ses lettres semble froid, presque indifférent, et l'on croirait à première vue qu'il est un de ces étrangers dont Paris lui semblait inondé, et qu'il n'observe les choses qu'en simple curieux. Il partage pourtant l'émotion de ses concitoyens et il lit comme eux les papiers publics avec une patriotique anxiété. Lorsqu'il raconte à Joseph la mort du maréchal de camp Gouvion qui conduisait l'avant-garde de l'armée de Lafayette à la Glisuelle, il ajoute que les Autrichiens, obligés de fuir, ont perdu beaucoup de monde. Il regrette que Luckner ne s'engage pas en pleine Belgique : « Son armée a fait quelques progrès, mais ce n'est qu'une bagatelle ; la prise de Menin et de Courtrai est fort peu de chose. »

La situation intérieure de la France lui parait pire. Il voit dans Paris, comme il dit, les plus grandes convulsions. Mais bien qu'il ait peine à « saisir le fil de tant de projets différents », il suit les événements d'un regard ferme et clair. Au milieu des factions acharnées qui tiraillent le peuple dans tous les sens, il discerne et distingue trois partis : le parti de la cour qui croit la constitution absurde et désire établir un despote avec le secours des armées ennemies ; le parti constitutionnel ou modéré qui défend la constitution pour maintenir l'ordre et qui combat sincèrement l'étranger ; le parti jacobin qui voudrait un sénat à la place du roi et qui compte profiter de la guerre contre le frère de la reine pour proclamer la République.

Les jacobins ont le dessus. Le 29 mai, dans une séance qui dure de sept heures du soir à quatre heures du matin, sous les yeux de Napoléon qui, de la tribune ou il est, assiste pour la première fois aux débats d'un parlement, la Législative décide le licenciement de la garde soldée du roi parce que cette troupe est généralement animée de l'esprit d'incivisme et commandée par des officiers supérieurs dont la conduite alarme les vrais patriotes. Le jeune Corse prévoyait cette résolution et la prédisait le matin inique à Joseph : « L'on cassera le corps de la maison du roi, que l'on dit très mal composé. »

La Législative est plus hardie encore. Bientôt Napoléon annonce à son frère le renvoi des trois ministres Roland, Serran et Clavière, la fureur de l'assemblée qui décrète que ces trois patriotes emportent les regrets de la nation, le déchainement des esprits contre Dumouriez, l'avènement d'un ministère « tout neuf » où Lajard, adjudant général de la garde nationale, tient le portefeuille de la guerre, la formation d'une commission des Douze que la Législative charge de sauver l'État. Le pourquoi de tous ces faits n'échappe pas à Bonaparte[2]. Il comprend que les ministres Dumouriez, Lacoste, Duranthon, Servait, Roland, Clavière étaient inattaquables parce qu'ils étaient unis ; que la cour les a divisés ; que « l’intrigant » Dumouriez, qui s'imaginait rester chef du cabinet, a dit donner sa démission au bout de trois jours parce que « l'opinion publique était à son comble contre lui » ; que les affaires prennent une « tournure bien révolutionnaire ».

Mais il déplore l'affaiblissement du pouvoir exécutif qui devrait avoir dans un tel moment « toute son énergie ». Ce n'est plus l'agitaient' et le motionnaire d'antan. Le primeur, le proniste[3] de la Constituante ne s'exprime qu'avec défaveur sur le compte de la Législative : « Elle ne jouit pas de la même réputation que la Constituante ; il s'en faut bien ! » Il n'a qu'une très mince estime pour les membres de l'Assemblée et du club : « ceux qui sont il la tête, sont de pauvres hommes. » Il est constitutionnel, comme l'est Paoli, comme l'est Pozzo di Borgo, comme le sont les députés corses, à l'exception de Barthélemy Arena, comme le sont la plupart des insulaires. Paoli ne disait-il pas qu'il y avait en France trop de charlatans sans expérience et dans la Législative trop de têtes chaudes, trop de jeunes gens et de nouveaux venus, que le club des Jacobins serait la ruine du pays, que les circonstances exigeaient une main ferme, que le gouvernement devrait Mye exercé par un chirurgien qui tranche et taille sans s'apitoyer à la façon des femmes, qu'il ne s'agissait pas seulement de rendre des lois, mais d'employer les moyens efficaces pour les soutenir ? Pozzo di Borgo qui croyait la Constitution stable, ne voyait-il pas avec surprise et douleur qu'elle était « attaquée dans son essence par la faction dominante qui prétendait la détruire radicalement ? »

Et comme Paoli, comme Pozzo, comme Boerio, Napoléon est alors fayettiste. Boerio ne prend-il pas la parole dans la séance de la Législative du 13 juillet pour demander le maintien de l'arrêté du Département de Paris qui suspend le maire Petiot', coupable de n'avoir rien fait pour empocher l'attroupement du 20 juin et l'envahissement des Tuileries ? Pozzo di Borgo ne dit-il pas que Lafayette est et mérite d'être l'idole de la France, idolo della Francia ? N’est-il pas un des plus chaleureux avocats de Lafayette ? « L'Assemblée, écrit-il le 20 juillet à Cesari, ou du moins un parti furieux cherche à combattre non les ennemis, mais notre propre armée, et à décréter d'accusation Lafayette. Voilà trois jours qu'au scandale de tout le monde il n’y a pas d'autre bataille. Ils feraient tomber les bras à Hercule. J'espère pourtant qu'ils ne réussiront pas à perdre le fils aîné de la liberté. Cependant le duc de Brunswick et les autres ennemis sont sur la frontière, et pensent plus sérieusement à nous attaquer que nous à nous défendre. »

Le fayettisme de Napoléon et son attachement à la Constitution de 1791 éclatent dans sa correspondance. Le 12 juin, les administrateurs du département de Paris ont, dans une lettre au ministre de l'intérieur, protesté de leur dévouement à la royauté constitutionnelle, dénoncé les excès du club des Jacobins, réclamé toute la sévérité de la police contre une Société qui « par son influence et ses affiliations exerce sur le pays un véritable ministère sans titre et sans responsabilité », demandé la fermeture d'un établissement qu'ils regardent comme la source de tous les maux et l'unique obstacle au retour de l'ordre. Napoléon a lu sûrement ce manifeste et il l'approuve.

Le 18 juin, les membres de la Législative entendent la lecture d'une lettre de Lafayette, qui les engage à être constitutionnels et justes. De même que le Département de Paris, le général reproche à la secte des jacobins de causer tous les désordres, d'usurper tous les pouvoirs, de subjuguer les représentants du peuple français, et il désire que l'autorité royale soit intacte et indépendante, que le règne des clubs fasse place au règne de la loi. Napoléon approuve cette lettre de Lafayette et la juge très forte. « M. de Lafayette, écrit-il à Joseph, une grande partie des officiers de l'armée, tous les honnêtes gens, les ministres, le Département de Paris sont d'un côté ; la majorité de l'assemblée, les jacobins et la populace sont de l'autre. » Honnêtes gens et populace, voilà une nouvelle division des partis, et Napoléon est contre la populace, c'est-à-dire contre les jacobins, avec les honnêtes gens, c'est-à-dire avec les fayettistes ou constitutionnels.

Les jacobins accusent Lafayette de hante trahison et l'accablent d'outrages ; Merlin de Thionville propose de lui courir sus et Robespierre de le frapper sur-le-champ ; Danton le nomme le chef de cette noblesse qui se coalise avec tous les tyrans de l'Europe ; Chabot le qualifie d'ennemi de la nation, de scélérat, de brigand ; Desmoulins le traite de grand coquin. Napoléon s'irrite de ces attaques des jacobins contre celui qu'il appelait en 1790 dans la Lettre à Buttafoco le constant ami de la liberté ; il invective à son tour le club, ou, comme il s'exprime, la clique jacobite, et il mande à Joseph : « Les Jacobins ne gardent plus de mesure contre Lafayette, qu'ils peignent comme un assassin, un gueux, un misérable ; ce sont, des fous qui n'ont pas le sens commun. »

Il se prononce donc contre la journée du 20 juin. Quelques années après, lorsqu'il ne jugeait plus les hommes que selon le succès, il parlait dédaigneusement de Louis XVI et il prétendait avoir dit au 20 juin 1792 qu'en se coiffant du bonnet rouge, le monarque avait cessé de régner : « Le roi, se serait-il écrié, s'est avili, et en politique qui s'avilit ne se relève pas. » Ses sentiments furent en réalité tout autres. Comme s'il se souvenait d'avoir été élève du roi, il n'eut au 20 juin que sympathie et respect pour Louis XVI. Il loua son courage et sa fermeté. « Les hommes des faubourgs, écrivait-il à Joseph, ont présenté au roi deux cocardes, une blanche et l'autre tricolore ; ils lui ont donné le choix ; Choisis, lui ont-ils dit, de régner ici ou à Coblentz ; le roi s'est bien montré ; il a mis le bonnet rouge. » Non que Bonaparte soit devenu royaliste et feuillant. Il remarque ironiquement que l'invasion des Tuileries « a fourni ample matière aux déclarations aristocratiques des feuillantins ». Mais faire irruption dans le palais, braquer un canon contre l'appartement du roi, jeter bas les portes, quelle violation de la Constitution ! « Tout cela, conclut-il, est de très dangereux exemple. »

Huit jours après le 20 juin, Lafayette parait à la barre de l'Assemblée et demande que les auteurs de l'événement soient poursuivis comme criminels de lèse-nation : « Cette démarche, dit Napoléon, a été trouvée nécessaire par l'homme sensé ! »

Mais, de nouveau, et avec une singulière perspicacité, il craint qu'un pareil acte ne mette en péril la liberté publique « En fait de révolution, un exemple est une loi, et c'est un exemple bien dangereux que ce général vient de donner. » Il ajoute que le peuple s'exaspère, que tout présage des « événements violents », qu'un choc prochain hâtera la ruine de la Constitution. Sa prophétie s'accomplit. Le peuple exaspéré assaille les Tuileries et ce choc renverse la royauté.

Napoléon vit de près l'insurrection du 10 août. Au bruit du tocsin, et à la nouvelle de la marche des colonnes populaires sur le palais, il courut au Carrousel, dans la maison de Fauvelet, son ancien camarade de Brienne, qui tenait un magasin de meubles, et, d'une fenêtre, regarda tout à son aise les détails de l'attaque. En chemin, dans la rue des Petits-Champs, il avait rencontré des hommes qui promenaient une tête au bout d'une pique ; ils lui trouvèrent l'air d'un monsieur et lui intimèrent l'ordre de crier vive la nation. Le roi, a-t-il dit, avait encore pour lui la plus grande partie de la garde nationale, et dans la matinée, l'esprit qui régnait parmi les groupes, lui était favorable ; mais Louis XVI aurait dû, pour triompher, se montrer à cheval, et il n'osa résister vigoureusement, résolument, quoiqu'il eût autant de troupes que la Convention en eut plus tard au 13 vendémiaire et que ses ennemis fussent bien moins disciplinés et redoutables que l'étaient les sectionnaires. Lorsque le palais fut abandonné par ses défenseurs — Napoléon ignorait que dans le nombre étaient plusieurs camarades de l'école champenoise, Montarby de Dampierre, Vaubercey, Boisjolly, et l'un de ses compagnons d'armes, le capitaine au fie régiment d'artillerie Du Chaffaut — il se risqua dans le jardin où les Suisses gisaient massacrés. C'est le premier champ de bataille qu'il ait vu, et il a raconté depuis qu'aucun des lieux de carnage où il passa ne fit sur lui une impression plus profonde. Il tira du péril un Suisse qu'un Marseillais allait tuer : « Homme du Midi, dit-il simplement, sauvons ce malheureux. » — « Es-tu du Midi ? » répliqua l'autre. — « Oui. » — « Eh bien. sauvons-le. » La colère du peuple était extrême et la rage avait saisi tous les cœurs. Des femmes bien mises se portaient aux dernières indécences sur les cadavres des Suisses. Dans le voisinage de l'assemblée, les cafés regorgeaient de gens dont le visage ne respirait que la haine et la fureur. Le calme de sa figure excita la défiance. Il parut suspect ; des veux hostiles se fixèrent sur lui, et il craignit un instant que les vainqueurs ne lui lissent un mauvais parti parce qu'il avait l'air de tenir aux vaincus et de regretter leur sort.

Il désapprouve donc le 10 août comme le 20 juin, et c'est sans doute le militaire qui se révolte en lui. Au 20 juin, sur la terrasse du Bord de l'eau, il regarde avec mépris cette foule « de sept à huit mille hommes, armés de piques, de haches, d'épées, de fusils, de broches, de bâtons pointus », qui, par ses propos et ses vêtements, dénote tout ce que la plèbe a de plus commun et de plus abject. Au 10 août, il est choqué de voir des gens en veste assaillir des hommes en uniforme. Mais, outre le soldat, outre l'homme aux instincts autoritaires, il y a en lui à cette époque un constitutionnel, et ce constitutionnel s'indigne que les principes de 1791 soient soumis à l'arbitraire du peuple, ou, comme il dit, de la populace, des dernières classes, des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau.

 

Pourtant Napoléon est toujours Napoléon. Il a beau prêcher son frère Lucien qu'il juge trop fougueux, lui recoin-mander la réserve, la modestie : « Modérez-vous en tout si vous voulez vivre heureux. » Il a beau assurer qu'il ne désire plus qu'une existence paisible, qu'il ne souhaite plus que de jouir de lui-même et de se livrer aux joies intimes de la famille, qu'il prendrait ce parti s'il avait quatre à cinq mille francs de rente. Il a beau faire le dégoûté, plaindre le malheur de ceux qui jouent un rôle : « Les peuples valent peu la peine que l'on se donne tant de souci pour mériter leur faveur. Tu connais l'histoire d'Ajaccio ; celle de Paris est exactement la même ; peut-être les hommes y sont-ils plus petits, plus méchants, plus calomniateurs et plus censeurs. Chacun cherche son intérêt et veut parvenir à force d'horreur, de calomnie. L'on intrigue aujourd'hui aussi bassement que jamais. »

Son imagination n'est pas calmée, et, pour parler comme lui, elle le tourmente. Il n'a que son ile en tête, et c'est à elle qu'il revient sans cesse : il compte quand même y avoir sa part d'influence et de pouvoir. Il descend à l'hôtel des Patriotes hollandais oui logent les députés de la Corse. Il fréquente des Corses, et notamment ce Cattaneo, suppléant-adjoint de la noblesse corse aux États-Généraux, qui menait une vie de bohème, jouant tout le jour, tantôt gagnant, tantôt perdant : « Ah ! misère de la folie humaine, dit Napoléon, il est devenu presque égaré ; il a vendu ses habits, et n'a plus qu'un mauvais frac bleu ; il fait pitié ; il n'a pas été voir sa fille à Saint-Cyr depuis trois ans ; la petite croit qu'il est en Corse. »

C'est alors pour la première fois, quoi qu'ait débité là-dessus la duchesse d'Abrantès, qu'il entre en relations avec les Permon. « Madame, écrit-il, est fort aimable, aime beaucoup sa patrie, et aime à avoir des Corses chez elle. »

Il prie Joseph de lui donner des nouvelles du pays natal, de l'instruire de « la position des choses ». Il lui conseille de briguer un siège à la future assemblée nationale et de dresser d'ores et déjà ses batteries : « Ne te laisse pas attraper ; il faut que tu soies de la législature prochaine ou tu n'es qu'un sot. » Et il insiste avec force sur ce point : « Tiens-toi sur le pied de venir député ; sans cela, tu joueras toujours un sot rôle en Corse. » Il l'engage à conserver vingt-six fusils de la garde nationale qui sont dans la maison d'Ajaccio et qui peuvent « dans le moment actuel faire grand besoin ». Il l'engage à se populariser, à se concilier les cœurs, à ménager Arena : « Ta lettre à Arena est trop sèche, et tu devrais apprendre à écrire autrement », et il ajoute qu'Arena, zélé démocrate et l'un des adhérents de la « clique dominante », a non seulement du crédit, mais encore du talent et plus de talent que les autres : « On a tort de traiter brusquement un pareil homme et de lui tourner le dos ; il embarrassera ses ennemis et poussera, soutiendra ses amis. » Mais c'est surtout Paoli qu'il faut se rendre favorable. Que Lucien tâche d'être son secrétaire. Que Joseph le gagne, le conquière à tout prix : « Tiens-toi fort avec le général Paoli ; il peut tout et est tout ; il sera tout dans l'avenir. » Lui-même se lie plus étroitement que jamais avec les parents et anus de Paoli ; il fait les commissions de Masseria et charge son frère Joseph de lui dire « mille choses » ; il reçoit ses lettres sous le couvert de Leonetti, et le jour qu'il aperçoit sur la table du député une lettre de Marius Peraldi au capitaine des grenadiers Jacques Peretti : « Avertis-en Ouenza, écrit-il à Joseph, afin que ce ne soit pas un objet de quelque intrigue, et que Ouenza le surveille[4]. »

C'est qu'à certains instants Napoléon se persuade que la France ne peut conserver la Corse. « Il est plus probable que jamais, écrit-il une fois à Joseph, que tout ceci finira par notre indépendance. » Des fonctionnaires français ne sont-ils pas d'avis que la possession de Pile est inutile et même onéreuse ? Le directeur des fortifications La Varenne ne fait-il pas au comité militaire de la Législative le tableau le plus affligeant de l'état du pays : Saint-Florent sans défense, le golfe d'Ajaccio exposé à tous les vents, le port de Bonifacio si étroit qu'un vaisseau de guerre n'y tourne qu'avec peine, Porto-Vecchio intenable à cause de la pestilence de l'air, des bois de construction dont le transport a ruiné les entrepreneurs, des habitants incurablement paresseux qui laissent aux Italiens ou Lucquois les ouvrages de culture et de maçonnerie ? Et La Varenne conseille d'évacuer une contrée presque sauvage qui n'aura la même valeur que la Provence qu'après l'extinction entière de la race existante, un pays où il faudrait créer des colonies et fonder des établissements qui coûteraient des frais énormes, où commandants, intendants, chefs de corps ont déjà jeté comme dans un gouffre des sommes immenses, où la France a dépensé deux cent millions de livres que l'Italie a recueillies, parce que l'Italie, grâce à la facilité du trajet et au très bas prix des denrées, subvient à tous les besoins des Corses. Or, si l'île est évacuée par les garnisons françaises, elle se redonnera le gouvernement national, et Paoli sera, ainsi qu'autrefois, le général de la Corse ; il est tout, comme dit Napoléon, et il sera tout.

Mais, à d'autres instants, Napoléon se demande s'il ne ferait pas bien, quels que soient les événements, de rester en France où « il se trouve établi ». Que d'obstacles à vaincre dans son île et que de rivaux à évincer ! Ne vaut-il pas mieux rentrer dans le corps de l'artillerie, combattre aux frontières avec ses camarades de l'arme, profiter des chances de la guerre ? Ne disait-il pas récemment à un officier du régiment rie La Fère, au major La Barrière, que les révolutions sont un bon temps pour les militaires qui ont de l'esprit et du courage[5] ?

Il est vrai que la France, dévorée par l'anarchie, paraît impuissante contre l'envahisseur. Que peut-elle faire « dans ce moment de combustion » ? Y aura-t-il, comme a dit le ministre Lajard, réunion de toutes les volontés ? Les moyens de défense seront-ils rassemblés avec célérité, distribués avec intelligence ? Lajard ne prévoit-il pas que les premiers combats tourneront au désavantage de la France ? Mais qui sait ? Pozzo di Borgo croit à la victoire et déclare que les puissances étrangères vont au-devant d'une défaite, que la capitulation de Longwy est l'œuvre de la trahison, que l'ennemi se vante d'être à Paris le 25 septembre, mais qu'il sera certainement arrêté dans sa marche par la masse innombrable des patriotes. Paoli assure pareillement que les alliés ne pourront conquérir la France, qu'ils gagneront peut-être quelques batailles parce qu'ils sont plus disciplinés, mais que la France est un colosse qui ne sera terrassé que par les siècles : « Il y aura, dit alors Paoli, de bons généraux ; ce n'est plus la faveur qui les crée ; les hommes sont là, et ils se montrent ; jamais la France_ n'a eu d'aussi grands généraux qu'il l'époque des guerres civiles. »

Et à cet instant Napoléon est réintégré dans son corps ! Il est même rétabli dans ses droits d'avancement ! Il est nommé capitaine !

Jamais il n'avait douté de sa rentrée au régiment. La désertion, disait-il, est excessive. Presque tous ses camarades avaient émigré. Les élèves de l'Ecole militaire, venus avec lui de Brienne à Paris en 1784, Comines, Laugier de Bellecour, Castres de Vaux, Montarby de Dampierre, avaient émigré. Les cadets gentilshommes de l'hôtel du Champ de Mars, promus avec lui sous-lieutenants d'artillerie, Picot de Peccadue, Phélipeaux, Desmazis, avaient émigré. Sur cinquante-cinq sujets reçus par Laplace il l'examen de 1785, six seulement restaient au service : Menou, Lauriston, Dommartin, Bonaparte, Marescot de la Noue et Faure de Giers. Quelques officiers, entre autres les capitaines d'Astin et Mallet de Trumilly, regrettaient d'avoir quitté leur corps et désiraient leur réintégration ; mais, le 21 juin 1792, le comité d'artillerie répondait que cette faveur ferait naitre des embarras, que les officiers de fortune se plaindraient vivement et que, quel que fût le repentir des démissionnaires, le ministre ne pouvait leur rendre un emploi dont il avait disposé : « M. Mallet de Trumilly, disait le comité, est remplacé ; tout s'oppose à ce qu'il soit remplacé[6]. »

Napoléon savait donc que le comité d'artillerie l'admettrait de nouveau dans l'armée sans difficulté et que, s'il rentrait, il avancerait en grade. Dommartin n'attendait-il pas l'année précédente, au mois d'août, son brevet de capitaine ?

Le ministère, il est vrai, n'ignorait pas le rôle de Bonaparte dans les Pâques ajacciennes. Mais les députés de file, Arena, Pietri, Boerio, Leonetti, appuyaient leur compatriote. Arena et Pietri avaient vu le jeune officier il Orezza et il Bastia. Boerio se souvenait de l'amitié que son gendre, le procureur-syndic Saliceti, portait à Joseph Bonaparte. Leonetti désirait être nommé lieutenant-colonel de la gendarmerie corse, et cet emploi dépendait du Directoire, dont Joseph était membre.

Sans doute Pozzo di Borgo gardait rancune à Napoléon. Il lui en voulait d'avoir supplanté son frère Mathieu, et lorsqu'il connut l'émeute du mois d'avril, il compara Napoléon à Jourdan coupe-têtes et le qualifia de tigre. Mais peu à peu, sans toutefois abjurer son ressentiment, il se calma. « J'espère, avait-il écrit à Cesari, que Napoléon ne triomphera pas ; autrement, nous ferons ici nos dénonciations. » Or, Napoléon n'avait pas triomphé. Pozzo fut surpris lorsqu'il le vit soudain à l'hôtel des Patriotes hollandais, et il eut d'abord l'air contraint. Néanmoins il s'entretint un moment avec lui, et il ne fit aucune démarche contre son ami d'antan : il estimait, somme toute, que ce turbulent Napoléon, rétabli officier d'artillerie et demeurant en France, serait moins dangereux que s'il revenait en Corse comme lieutenant-colonel de volontaires.

Seul, Peraldi ne désarmait pas. Il accusait Napoléon d'avoir recommencé les horreurs de Charles IX et jurait que la Saint-Barthélemy ajaccienne ne resterait pas impunie. « La loi, s'écriait-il, frappera les coupables ; tant pis pour Quenza, qui s'est laissé envelopper dans les projets criminels des Bonaparte ! » Il se rendit au bureau de l'artillerie pour se plaindre de Napoléon. A cette nouvelle, le jeune Corse fut outré de colère : il invectivait Peraldi, le menaçait d'une haine implacable, voulait le provoquer : « Cet homme est imbécile et plus fou que jamais. Il m'a déclaré la guerre ! Plus de quartier ! Il est fort heureux qu'il soit inviolable ! Je lui aurais appris à traiter ! » Mais les récriminations de Peraldi furent froidement accueillies, et il se tut lorsqu'il obtint Four son frère Jean une place de capitaine dans la gendarmerie nationale de Corse.

Tous les députés de l'île avaient reçu d'ailleurs sur les « affaires d'Ajaccio » le mot d'ordre de Paoli. Le général leur écrivait qu'il fallait soutenir l'honneur du pays et ne pas compromettre le renom du département, que cette prétendue insurrection avait fait trop de bruit, qu'elle n'était qu'un de ces désordres ordinaires en temps de révolution, qu'il lisait quotidiennement dans le Moniteur le récit de tumultes bien plus étranges et plus sanglants.

Restait l'enquête sur l'émeute d'avril. Le colonel Maillard, commandant d'Ajaccio, avait envoyé un rapport. Mais ce rapport, qu'il nommait un Précis, était simple et bref. Maillard se contentait d'exposer les événements jour par jour sans inculper personne ; il ne reprochait rien aux lieutenants-colonels Quenza et Bonaparte ; il ne les blâmait pas d'avoir incité les sous-officiers et soldats du 42e régiment à la révolte, et ne demandait pas qu'ils fussent traduits devant une cour martiale. Masseria avait produit le brouillon de la lettre qu'il adressait le 11 avril au régiment de Limousin et démontré par-là que Napoléon n'était pas l'auteur de cette tentative d'embauchement.

Mais il y avait, outre le Précis de Maillard, le rapport de Grandin au ministre de la justice, la relation du Directoire du district, le manifeste de la ville d'Ajaccio, et ces pièces étaient accablantes pour le bataillon corse et ses lieutenants-colonels ; elles prouvaient que Bonaparte et Quenza avaient commis durant les fêtes de Pâques des actes évidents de rébellion. Le 8 juillet le ministre de la guerre Lajard, ou plutôt un de ses adjoints, écrivait à Maillard qu'il avait examiné le dossier de l'affaire avec la plus sérieuse attention : le colonel Maillard, disait-il, avait dans des circonstances désagréables et très délicates montré la plus grande prudence, une extrême modération, et l'on ne pouvait témoigner plus de zèle pour le bien public et le maintien de la tranquillité ; Quenza et Bonaparte avaient favorisé les désordres et les excès de la troupe qu'ils commandaient ; tous deux étaient infiniment répréhensibles, et, si leurs délits avaient été purement militaires, ils eussent été sur-le-champ traduits en cour martiale. Mais, ajoutait Lajard, des particuliers, ainsi que des militaires, étaient impliqués dans cette affaire d'Ajaccio ; elle intéressait spécialement la sûreté publique ; elle devait être réservée aux juges ordinaires et déférée au ministre de la justice, et non au ministre de la guerre.

Bonaparte avait prévu ce résultat. Le Directoire du district d'Ajaccio ne disait-il pas dans sa plainte contre le procureur-syndic Coti que les lieutenants-colonels du 2e bataillon s'étaient exposés aux peines édictées par le code militaire, mais que de pareils cas étaient de préférence soumis aux tribunaux ordinaires ? Le Directoire du département n'avait-il pas écrit le 15 juin au ministre de l'intérieur que le moyen le plus propre à punir exemplairement les auteurs de l'émeute était de les poursuivre légalement et d'instruire contre eux une procédure réglée par les tribunaux ? « L'affaire est finie, s'écriait Napoléon, elle a été envoyée du bureau de la guerre au ministère de la justice parce que l'on n'y a vu aucun délit militaire ; c'est là ce que je voulais principalement ! »

L'affaire était si bien finie que le 10 juillet, deux jours après avoir qualifié Bonaparte d'artisan de désordres, le ministre le nommait capitaine. Le comité de l'artillerie avait défendu chaudement Napoléon. Cet officier, disait le comité, se préparait à rejoindre son régiment au mois de novembre 1791 ; mais il ce moment il reçut de M. de Rossi dans le 2e bataillon de volontaires corses un emploi d'adjudant-major qu'il pouvait occuper en même temps que sa place dans l'artillerie, et au mois d'avril 1792 il obtint le grade de lieutenant-colonel de ce bataillon. M. de Rossi avait averti le ministre. La municipalité d'Ajaccio et le Département constataient le civisme de M. de Bonaparte, sa bonne conduite, sa résidence continuelle dans sa patrie, et leurs certificats, ainsi que le témoignage de Rossi, prouvaient que le député Peraldi, mal informé, se plaignait à tort, et que le jeune officier avait exactement exposé les faits. Il fallait donc rendre justice à M. de Bonaparte et lui redonner l'emploi qu'il désirait recouvrer.

La proposition du comité fut acceptée, et Bonaparte réintégré par une décision du 10 juillet au 4e régiment d'artillerie. Ce jour même le ministre Lajard démissionnait ; il eut pour successeur d'Abancourt, qui ne garda le portefeuille que jusqu'au 10 août, et ce fut le 30 août seulement que Serran signa le brevet de Napoléon. Mais depuis le 10 juillet, Bonaparte savait que le ministre le nommerait capitaine. Rave injustement, il avait repris tous ses droits d'avancement : son brevet était antidaté du 6 février 1792, il touchait ses appointements arriérés — plus de mille livres[7] — comme si son service n'eût pas été un seul instant interrompu, et son traitement de lieutenant-colonel des volontaires, qui courait toujours, lui valait quotidiennement quatre livres dix sous !

La famille Bonaparte fuit, à cette nouvelle, transportée de joie. La mère de Napoléon, ses frères, tous les siens l'engagèrent d'une voix unanime à se rendre au régiment. Quelle chance inespérée ! A. vingt-trois ans, capitaine d'artillerie avec un traitement annuel de seize cents livres ! Pourquoi ne pas profiter de cette bonne aubaine ? Bonaparte hésitait encore. Renoncer à la Corse, c'était, lui semblait-il, sortir de sa sphère. Mais le bureau de l'artillerie le priait de quitter pour l'instant son service de la garde nationale[8] et de remplir les fonctions de capitaine au 4e régiment d'artillerie, qui « était dans la plus grande activité ». Le 7 août, non sans peine ni regret, il prit décidément son parti ; il informa Joseph qu'il allait rejoindre sa compagnie, qu'il donnerait sous peu sa démission de lieutenant-colonel de volontaires :« Si je n'eusse consulté, disait-il, que l'intérêt de la maison et mon inclination, je serais venu en Corse, mais vous tues tous d'accord à penser que je dois aller à mon régiment ; ainsi j'irai. »

Il n'alla pas à son régiment ! Trois jours après avoir annoncé son dessein de rentrer dans les troupes de ligne, il assistait à l'attaque des Tuileries : le roi était suspendu et la Législative décrétait que les électeurs se rassembleraient le 2 septembre pour nommer une Convention nationale qui se réunirait le 20 à Paris. « Les événements se précipitent, mandait Napoléon à son oncle Paravicini ; laissez clabauder nos ennemis ; vos neveux vous aiment et ils sauront se faire place. »

Sa résolution fut arrêtée sur-le-champ. Il fallait courir en Corse et pousser Joseph à la Convention ; il fallait obtenir un emploi dans son île natale. Le 30 août Napoléon se présentait à l'audience de Monge et sollicitait le grade de lieutenant-colonel dans l'artillerie de marine. Il faut, disait-il, deux sortes de titres pour postuler une fonction : les conditions de rigueur exigées par la loi et les qualités particulières. Or, il remplissait les conditions de rigueur, puisqu'il était, selon le décret du 23 août, capitaine d'artillerie. Quant aux qualités particulières, il les avait. Ne possédait-il pas sur la partie théorique et pratique de son métier des connaissances que ses chefs de corps avaient estimées ? N'avait-il pas été employé à des « travaux extraordinaires » ? N'avait-il pas dirigé des expériences, « genre de travail qui exige le plus de jugement et de sagacité » ? Son civisme n'était-il pas attesté par les administrateurs des départements qui lui « avaient donné des preuves d'intérêt » ? Enfin, n'avait-il pas, comme lieutenant-colonel du 2e bataillon des volontaires corses, le rang de lieutenant-colonel dans l'armée ? Le faire passer dans l'artillerie de marine, c'était le « restituer à des occupations qu'il aimait ». Il espérait d'ailleurs, ajoutait-il, dans les sentiments de M. Monge. Sa demande ambitieuse ne fut pas accueillie.

Il avait toutefois un excellent prétexte pour se rendre en Corse. Depuis son arrivée à Paris, il était préoccupé du sort de Marianna Bonaparte, élève de la maison de Saint-Louis à Saint-Cyr : il l'avait vue plusieurs fois, et les dames de la maison, surtout Mme de Crécy, maitresse générale des classes, appréciaient le jeune officier à cause de l'affection profonde qu'il portait à sa sœur. Or, Napoléon pensait sérieusement à ramener Marianna dans sa famille. On disait que la maison allait être détruite ou entièrement réformée, et il était certain que les élèves n'auraient plus, comme auparavant, à leur sortie de l'école, une dot de trois mille livres. Dès lors, pourquoi Marianna serait-elle demeurée à Saint-Cyr ? Si elle restait au couvent jusqu'à l'âge de vingt ans, elle se trouverait malheureuse à son retour en Corse. Mais à cette heure, elle était « neuve, moins avancée que Paoletta » et « n'avait point de malice » ; elle repasserait dans l'île « sans s'en apercevoir » et s'accoutumerait très facilement au modeste train des Bonaparte. L'Assemblée législative trancha la question. Le décret du 17 août ordonna l'évacuation et la vente des maisons religieuses.

Le lei septembre, après avoir rencontré sur la route des troupes de volontaires qui poussaient les cris répétés de Vive la nation, Napoléon se présentait à la maison de Saint-Louis. Mule de Créer ne consentit à laisser partir Marianna que sur un ordre de la municipalité de Saint-Cyr et du Directoire du district de Versailles. L'officier se rendit chez le maire du village. C'était un pauvre épicier, nommé Aubrun, homme judicieux et sensé, qui devait administrer la commune presque sans interruption durant trente-huit ans. Il demeurait en face de la porte du cimetière de Saint-Louis, dans une petite boutique sombre et malpropre. Aubrun accompagna Napoléon à la maison et manda Marianna. La jeune fille déclara qu'elle serait dans un grand embarras si elle entreprenait seule le long voyage de Saint-Cyr à Ajaccio : elle désirait donc, pour rentrer dans sa famille, profiter de l'occasion que lui offrait le départ de son frère et tuteur. Aubrun jugea qu'il était nécessaire de faire droit à la demande du sieur et de la demoiselle Bonaparte.

Muni du certificat d'Aubrun, Napoléon courut au Directoire du district, à Versailles. Au dos du certificat étaient écrites sa pétition et celle de sa sœur ; Marianna assurait qu'elle n'avait jamais connu d'autre père que son frère et que, s'il ne l'emmenait pas, elle se trouverait dans l'impossibilité absolue d'évacuer la maison de Saint-Cyr ; Napoléon disait que des affaires très instantes et de service public l'obligeaient à quitter Paris sans délai, et il priait les administrateurs de payer à Marianna ses frais de voyage à raison de vingt sols par lieue. Séance tenante, le Directoire du district accorda trois cent cinquante-deux livres puisqu'il V avait trois cent cinquante-deux lieues de Saint-Cyr il Ajaccio, et il autorisa Bonaparte à retirer de la maison de Saint-Louis sa sœur avec ses hardes et son linge. Le soir même, Napoléon revint à Saint-Cyr dans une mauvaise voiture de louage et emmena Marianna[9].

Il ne partit pas sur-le-champ. Bien qu'il ne l'ait jamais dit, il était à Paris lorsqu'eurent lieu les massacres. Une lettre où Mme de Crécy prie le député Boerio de faire ses compliments à Napoléon et ses amitiés à Marianna, est datée du 4 septembre. Bonaparte dut évidemment, après avoir regagné son hôtel, attendre la fin des égorgements et l'ouverture des barrières. Peut-être aussi dut-il retourner à Versailles pour toucher chez le trésorier du district le mandat de trois cent cinquante-deux livres que le Directoire avait délivré au profit de Marianna. On sait qu'il craignit un instant de manquer d'argent puisqu'il voulut emprunter quelques écus au frère de Mlle Bon : Bon répondit à Napoléon qu'il était gêné, et l'invita, ainsi que Marianna, à déjeuner ; mais au jour fixé, Bonaparte ne vint pas.

Vers le milieu du mois Napoléon arrivait à Lyon, s'embarquait sur le Rhône et s'arrêtait un moment à Valence, au bord du fleuve, pour s'entretenir avec Mlle Bon et Mme Mésangère qui lui firent apporter, pour sa sœur et lui, un panier de raisins.

On raconte qu'il courut à Marseille un grave danger dont il se tira spirituellement. Sa sœur avait un chapeau garni de plumes ; des gens du peuple la prirent pour une dame de la noblesse et lui crièrent à la porte de son auberge : « Mort aux aristocrates ! » — « Pas plus aristocrates que vous », répliqua Napoléon ; il enleva le chapeau, le jeta dans la foule, et aux clameurs menaçantes succédèrent des bravos.

Il ne trouva pas à Marseille de bateau pour gagner Ajaccio. « Je suis plein de chagrin, écrivait-il à Joseph, de ne pouvoir passer la mer. » Il aurait pu s'embarquer avec des hommes du Cap Corse qui se rendaient à Saint-Florent et l'auraient de lit conduit à Calvi. « Mais alors, que devenir, ayant avec lui l'embarras de Marianna ? »

Est-il resté, comme on l'a cru, à Marseille dans la première moitié d'octobre pour être à proximité de Grenoble où le 4e régiment d'artillerie avait son dépôt, et toucher l'arriéré de son traitement C'est en effet le 14 octobre que Gaudenard, quartier-maître-trésorier du régiment, envoie, en cinq lettres chargées, à l'adresse de Bonaparte, sous le couvert du négociant marseillais Henry Castaud, une somme de quinze cents livres.

Il est plus probable que Napoléon et Marianna s'embarquèrent le 10 octobre à Toulon et arrivèrent le 15 à Ajaccio. L'ennemi des Bonaparte, Marius Peraldi, alors commissaire du Conseil exécutif, avait passé par Marseille dans les premiers jours du mois, et sa correspondance nous apprend qu'il était le 7 à Toulon, qu'en vertu de ses pouvoirs il ordonna au directeur des bateaux de poste de mettre à sa disposition, dès qu'il ferait beau temps, un bâtiment qui le conduirait en Corse, qu'il partit le 10 et débarqua le 15 sur le sol natal. Or, Bonaparte est sûrement le 18 à Ajaccio[10]. On peut donc croire qu'il usa du linteau qui portait Marius Peraldi : si l'ancien député n'oubliait pas les injures de Napoléon, il fut peut-être assez courtois pour prendre à son bord Marianna, et, par suite, le frère de Marianna.

Napoléon revenait en Corse plus tard qu'il l’avait pensé. Mais peu importait. Il désirait surtout appuyer de sa présence la candidature de Joseph Bonaparte qui briguait un siège à la Ci-invention, et il comptait arriver à temps grâce aux lenteurs du scrutin. Lorsqu'il atteignit Marseille, il apprit que l'assemblée électorale « était en pied ». Il espérait toutefois que Joseph serait élu et passerait par Marseille pour se rendre à Paris. Joseph échoua. Il avait joué son bout de rôle dans le congrès. Neuf commissions, formées chacune de sept membres du même district, examinèrent Ies titres et les raisons des électeurs contestés, et Joseph présida la commission du district d'Ajaccio qui vérifia les pouvoirs des électeurs du district de Bastia. Mais son nom ne fut prononcé que le 19 septembre lorsque 398 électeurs choisirent le quatrième député du département ; il n'eut, au premier tour, que 64 voix, et au second tour, n'obtint pas un seul suffrage.

Mme Letizia vit alors pour la première fois tous ses enfants réunis autour d'elle. Marianna ou Elisa — comme on la baptisa bientôt en lui conservant le prénom que les dames de Saint-Cyr lui avaient donné pour ne pas la confondre avec Marianna de Casabianca — fut accueillie avec joie. On l'appela la « grande demoiselle ». Mince, maigre, nullement jolie, elle était très bien faite ; elle avait, malgré son air un peu dur, de la grâce dans ses belles révérences à la française ; on lui trouvait un profil antique, et la vivacité de ses yeux noirs annonçait de l'esprit. Lucien l'affectionna sur-le-champ : « Dès le premier jour, dit-il, nous étions devenus les meilleurs amis du monde. » Elle avait d'ailleurs le caractère des Bonaparte : fière, résolue, éprise d'indépendance, tenant tête à ses frères, prodigieusement active et remuante, et avec cela sensible, facilement émue, se mettant en colère à la moindre contradiction et s'apaisant l'instant d'après. Plus tard, lorsqu'elle fut grande-duchesse de Toscane, elle était son propre ministre des affaires étrangères et prétendait exercer sur Caroline et Pauline nue sorte de suprématie. « C'est de nos trois sœurs, écrit Joseph, celle qui au moral comme au physique avait le plus de traits de ressemblance avec Napoléon. »

 

 

 



[1] Sur cet italianisme de Napoléon voir notre deuxième volume, La Révolution.

[2] Dumouriez avait, dans la nouvelle combinaison, pris le portefeuille de la guerre et cédé celui des affaires étrangères à Naillac. « Naillac, dit Napoléon dans sa lettre à Joseph, est un Valentinois que je connais beaucoup. » (Masson, II, 389.) Il se trompait. Le Naillac qu'il avait connu à Valence et que la garde nationale de cette ville avait nommé par acclamation lieutenant-colonel le 2 janvier 1790, n'était pas le Naillac, ambassadeur à Deux-Ponts, à qui Dumouriez avait attribué le ministère des relations extérieures. 3lais, sur d'autres points, Napoléon est bien informé. Il écrit, par exemple, que Beaumarchais est ministre de l'intérieur dans ce nouveau cabinet, et le bruit est confirmé par les Révolutions de Paris (« La cour alla jusqu'à parler sérieusement de donner une place dans le ministère à l'auteur de Figaro ») et par un discours de Camille Desmoulins aux Jacobins (« On dit que le roi a nommé M. Beaumarchais »).

[3] Autre italianisme de Napoléon à cette époque.

[4] On sait que Napoléon lisait volontiers les lettres adressées à autrui ; il prit souvent cette liberté ; il avait contracté cette injustifiable habitude avant son élévation ; Joséphine et les autres personnes tiraient parti de cette faiblesse. (Souvenirs de lord Holland, trad. fr., p. 221.)

[5] Ce mot a été cité par Arnault et par Paganel qui le tenait de La Barrière.

[6] Exemple curieux du mot remplacer qui avait alors le double sens de « remplacer » et de « replacer ».

[7] Un mémoire du 29 août 1792 au ministre déclare que Bonaparte a justifié son absence puisqu'il est resté en Corse par ordre de Rossi pour commander un bataillon de volontaires : « Comme il existe un décret qui rend les emplois de cette nature compatibles avec ceux des régiments de ligne, cet officier a obtenu au mois de juillet sa réintégration dans l'artillerie et le recouvrement de ses appointements. Son régiment ne pouvant lui en faire le décompte, parce que les fonds nécessaires n'ont point été faits à la masse, il réclame directement et avec justice le remboursement qui lui est dû ; il monte à la somme de 1059 livres 2 sous 5 deniers. »

[8] Durant les années 1792 et 1793, et jusqu'aux trois derniers mois de 1793, les officiers passés dans les bataillons de volontaires gardèrent leur grade, leurs appointements, et avancèrent à leur tour d'ancienneté dans le régiment qu'ils avaient quitté. Ils étaient détachés aux bataillons nationaux et ne cessaient pas de compter à leur ancien corps. Lorsque Vaubois fut nommé général de brigade, le colonel du 4e régiment d'artillerie demandait au ministre s'il devait procéder à son remplacement. Les conseils d'administration tranchèrent la question. Davin, devenu chef de bataillon des volontaires de la Drôme, devait passer par ancienneté au grade de capitaine en second dans le 4e régiment d'artillerie ; le conseil d'administration décida que le bien du service exigeait impérieusement la présence de ce capitaine et que la place serait donnée à l'officier qui suivait Davin.

[9] Cf. l'Histoire de la maison de Saint-Cyr, par Théophile Lavallée.

[10] Il écrit ce jour-là, d'Ajaccio, une lettre à son ami le lieutenant Nunzio Costa de Bastelica (Blanqui, Moniteur du 29 octobre 1838 ; Masson, II, 411).