Formation des
bataillons de volontaires. — Le 'Io régiment d'artillerie cules bataillons de
la Drôme. — Napoléon au château de Pommier. — Permission de trois mois
accordée par le baron Du Teil. — Départ de Valence (29 août 1791). — Arrivée
à Ajaccio (en septembre). — Mort de l'archidiacre Lucien (15 octobre). —
Puissance de Paoli. — Répression de l’insurrection de Bastia. — Assemblée
électorale de Corte (13-30 septembre). --- Joseph membre de l'administration générale
et du Directoire du département. — Napoléon à Corte (février 1792). —
Relations avec Volney. — Le maréchal de camp Rossi. — Napoléon adjudant-major
du 20 bataillon corse. — Lettres à Sucy et 27 février 1792). — Loi qui
empêche Napoléon d'être adjudant-major. — Il brigue la place de
lieutenant-colonel. — Les candidats. — Entente avec Quenza contre Mathieu
Pozzo di Borgo. — Manœuvres de Napoléon. — Jean Peraldi. Les trois
commissaires du Département. — Enlèvement de Morati. — Élection de Napoléon
Ier — Rupture avec les Pozzo di Borgo et les Peraldi. — Le deuxième bataillon
corse. — Pianelli, Leonardi, Agostini. — Jean Susini, — Sanseverino Peraldi.
— Orsone. — Les Ortoli. — Jean Peretti. — Pierre Peretti. — Les deux Bonelli.
— Les Costa de Bastelica, Nunzio, Pascal, le docteur François-Marie, Jean
Borrasca. — Certificat de Rossi (31 mars). — Lettre de Napoléon à Rossi et
réponse de Rossi (11 avril). — Vues du Directoire et de Paoli sur les
forteresses. — La constitution civile du clergé à Ajaccio. — Fesch. — Départ
des capucins. — Mission de Tartaroli et de Grandin à Corte. — Irritation de
Napoléon. — Réception du bataillon par Maillard et Despuisarts (2 avril). —
Inquiétudes des Ajacciens. — La soirée du 8 avril, jour de Pâques. — Meurtre
de Rocca Serra. — Visite de Napoléon à Maillard. — Journée du 9 avril. —
Fusillade des volontaires. — Réquisitions des municipaux à Maillard. —
Sommation de Maillard à Quenza. — Billet de Quenza et de Bonaparte à l'abbé
Coti. — Contre-réquisition de Coti. — Quenza et Bonaparte chez Maillard. —
Journée du 10 avril. — Convention ou espèce d'armistice. — Journée du 11
avril. — Visées de Napoléon sur la citadelle. — Lettre de Masseria à la
garnison. — Un détachement du 42e requis contre les volontaires. — Somis et
d'Anglemont. — Les commissaires du Directoire. — Sentiments de Napoléon. —
Lettre menaçante à la municipalité (12 avril). — Défense à ses députés de
sortir d'Ajaccio (13 avril). — Cervoni et Volney. — Arrivée d'Arrighi et de
Cesari. — Leurs mesures. — Arrêtés du Directoire du département. — Mémoire de
Napoléon. — Le futur général Bonaparte. — Opinion de Paoli. — Manifestes de
la municipalité et du Directoire du district. — Lettres de Charles-André
Pozzo et de Peraldi. — Napoléon, la cause de tout, le Jourdan de la Corse,
l'auteur d'une Saint-Barthélemy. — Son départ pour le continent (mai 1792).
Le
jeune auteur du Discours de Lyon avait eu depuis sa sortie de l'École
militaire deux congés, dont l'un avait duré vingt et un mois et l'autre
dix-sept. Mais, tout en terminant son travail académique, il songeait à
prendre un troisième et aussi long congé. La
Constituante allait se séparer, et Napoléon voulait retourner dans son de
pour faire entrer Joseph, son aîné, à la prochaine législature. « Mon frère,
écrivait-il à James au mois de février 1791, espère venir député à
l'Assemblée nationale, renouveler votre connaissance. » Mais il
pensait encore à lui-même. La formation des bataillons de volontaires ouvrait
à son esprit inquiet des perspectives inattendues. Il ne se contentait pas de
rédiger un mémoire — qu'il faisait copier par un ancien canonnier de la
compagnie La Cattonne, Augustin Mitton, qui l'année précédente avait eu son
congé de grâce — et de proposer au ministre un moyen commode d'armer les
bataillons de volontaires corses : leur donner les fusils que
l'administration de la guerre ôterait sans doute à l'artillerie. Il comptait
obtenir un grade supérieur dans un de ces bataillons. Plusieurs
de ses camarades du 4e régiment d'artillerie, les capitaines Vaubois, Gouvion,
Borthon, n'annonçaient-ils pas l'intention de briguer les suffrages de leurs
concitoyens ? Van-bois et Gouvion ne furent-ils pas élus lieutenants-colonels
du 3e bataillon de volontaires de la Drôme, et Borthon, lieutenant-colonel du
2e bataillon ? Des hommes qui sortaient du rang et qui servaient, comme
Bonaparte, an le régiment d'artillerie, le lieutenant Rivereau, le
sergent-major Jean-Baptiste Dubois, le sergent-major Davin — ce Davin qui
devint général et que Napoléon chargeait en 1796 de commander le château de
Milan — ne furent-ils pas nommés au mois de novembre 1791, Rivereau,
adjudant-major du 1er bataillon, Dubois, adjudant-major du 2e bataillon, et
Davin, adjudant sous-officier du 3e bataillon de la Drôme ? Un soldat du 4e
régiment d'artillerie qui venait d'acheter son congé pour épouser la fille du
greffier du tribunal criminel de Valence et occuper un emploi de commis dans
les bureaux de la municipalité, Victor Perrin, le futur maréchal et duc de
Bellune, n'allait-il pas s'engager au 3e bataillon de la Drôme et y recevoir
l'année suivante, sur la recommandation de Gouvion, le brevet d'adjudant
sous-officier ? Deux Valentinois, destinés au généralat, Argod et Fugière, ne
devaient-ils pas entrer au même bataillon de volontaires, celui-ci commue
capitaine, celui-là comme adjudant-major. Argod, fils d'un tailleur, naguère
maréchal des logis du 20e cavalerie, alors maitre d'écriture, et que Napoléon
retrouva sous les murs de Toulon, Fugière, ancien sergent-major au régiment
de Barrois, et pendant la campagne d'Italie chef de cette 18e demi-brigade à
qui Bonaparte disait ces mots inscrits après Roveredo sur les drapeaux de
l'héroïque régiment : « Brave 18e, je vous connais, l'ennemi ne tiendra pas
devant vous ? » Bonaparte
demanda donc un semestre. Mais la guerre semblait imminente ; le ministre
avait suspendu les semestres pour l'année 1791 et prévenu les commandants
d'artillerie d'être très réservés sur le nombre des congés particuliers
qu'ils proposeraient d'accorder. Un lieutenant en second de la promotion de
Napoléon, Dommartin, ne put avoir ni au mois d'août le congé qu'il
sollicitait, ni an mois de septembre, lorsqu'il passa par Langres avec sa
troupe, la permission d'aller dans sa famille, près de là, à quelques heures
de chemin, ni au mois de novembre, lorsque son père fut à toute extrémité,
l'autorisation de quitter le régiment. Le
colonel Campagnol déclara que Bonaparte ne pouvait s'éloigner. Notre
lieutenant eut l'idée de s'adresser au maréchal de camp baron Du Teil,
l'ancien commandant de l'école d'Auxonne, promu tout récemment Inspecteur
général d'artillerie du sixième département qui comprenait la place et
direction de Grenoble, l'école de Valence et la manufacture d'armes de
Saint-Étienne. Le baron Du Teil était alors à son château de Pommier dans
l'Isère. Il avait conservé le meilleur souvenir du jeune Corse qu'il
regardait comme un excellent sujet et donnait en exemple aux officiers du
corps. Un soir d'août, à dix heures, Bonaparte frappait à la porte du
château. Les temps étaient peu sûrs, et la porte ne s'ouvrit que lorsque le
visiteur se fut nommé. Bonaparte reçut l'accueil le plus bienveillant, coucha
dans une chambre qu'on appelait la chambre verte, et demeura quelques jours
près de Du Teil, l'écoutant disserter sur l'art militaire, consultant avec
lui des cartes étendues sur la table, lui soumettant le plan d'une route qui
conduirait de France en Italie par la plaine de la Valloire que domine la
colline de Pommier. Une fillette de dix ans, Alexandrine, la plus jeune des
enfants du baron Du Teil, venait parfois dans le cabinet de son père : mais
elle avait ordre de ne pas faire de bruit et de ne pas bouger. Lorsque
Bonaparte partit, « c'est un homme de grands moyens, dit Du Teil, et il
fera parler de lui[1] ». Napoléon
avait enlevé le consentement de Du Teil. Il pouvait se rendre en Corse et,
par une insigne faveur, conserver ses appointements ; mais il avait une
permission, non un congé, et il devait rejoindre son régiment en novembre, au
bout de trois mois. Lucien a donc eu tort, dans ses Mémoires, de
parler, à ce propos, d'une « escapade » de son frère qui « faillit se
compromettre beaucoup » en s'éloignant « de sa seule et personnelle
volonté ». Napoléon s'empressa de régler ses comptes avec le quartier-maitre
trésorier. Il lui revenait 416 livres 13 sols 4 deniers pour quatre mois, du
1er juin au 1er octobre. De cet argent il fallait soustraire : 10 livres pour
la retenue de six deniers par livre ; 10 livres 6 sols 4 deniers pour la
quote-part de Bonaparte aux repas que Grenoble-artillerie avait offerts à un
détachement de chasseurs et à trois régiments, La Fère-infanterie,
Sonnenberg-Suisse et Berchiny-hussards, ri passaient par Valence ; 6 livres
pour la gratification que valait aux tambours et aux cuisiniers l'arrivée
d'un nouveau lieutenant ; et 14 livres 3 sols 10 deniers que réclamait la
caisse du régiment de La hère-artillerie. Le 24 juillet, Napoléon avait reçu
1S0 livres. Le 26 août, probablement avant le voyage de Pommier, il demandait
90 livres. Le 29 août, sans doute à son retour de Pommier et sur le point de
quitter Valence, il touchait le reste de la somme, 106 livres 3 sols 2
deniers, c'est-à-dire à peu près son traitement de septembre, et il courait
s'embarquer avec son frère Louis[2]. Un
certificat de la municipalité d'Ajaccio prouve que Bonaparte débarqua dans sa
ville natale au mois de septembre. Il eut peut-être le temps d'aller à Corte
iii avaient lieu les élections législatives. Mais bientôt sa famille avait
besoin de lui. Le 15 octobre, mourait le chef de la maison et le second père
des Bonaparte, le grand-oncle Lucien. Au
contraire de Charles 13onaparte, l'archidiacre, bien qu'homme d'église, bien
que très pieux et véritable croyant, mourut sans vouloir de prêtres autour de
lui. Fesch vint en étole et en surplis pour l'assister : il pria Fesch de se
tenir tranquille et finit, environné des siens, leur donnant, témoigne
Napoléon, les instructions du sage et la bénédiction du patriarche. La
scène fut-elle, suivant le mot du Mémorial, un vrai déshéritage et
rappelait-elle la scène de Jacob et d'Esaü ? « Tu es l’aîné, aurait dit
l'archidiacre à Joseph, mais Napoléon est chef de la famille ; ne l'oublie
jamais. » Le vieux Lucien ne tint pas ce langage. Joseph demeura le chef de
la famille selon l'usage corse. Mais l'archidiacre lui recommanda de déférer
dans les occasions les plus importantes aux conseils de Napoléon. « Letizia,
disait-il, cesse tes pleurs ; je meurs content puisque je te vois entourée de
tous tes enfants ; une vie ne leur est plus nécessaire ; Joseph est à la tête
de l'administration du pays, il petit donc diriger vos affaires. Toi,
Napoléon, tu seras un grand homme, un omone. » Mme
Letizia, aidée de Joseph, mena la liaison, et, selon l'expression d'un
contemporain, Pozzo di Borgo, elle remplit ses devoirs de mère avec cette
prudente économie et ce bon sens qui ne l'abandonnèrent jamais, pas même dans
cette sorte d'apothéose qu'elle eut depuis. Mais Napoléon ne cessait
d'intervenir, de se mêler à tout, et il fallait prendre son avis dans les
petites choses comme dans les grandes. Frères et sœurs lui obéissaient
docilement sans réplique ni objection. Joseph n'osait trop lui répondre et
lui tenir tête. « On ne discutait pas avec lui, raconte Lucien, — le
seul qui parfois regimbait, — il se lâchait des moindres observations et
s'emportait à la plus légère résistance. » L'archidiacre
Lucien laissait-il, comme l'a prétendu Montholon, cinq mille livres de rentes
? Quoi qu'il en soit, les Bonaparte trouvèrent sous son oreiller la bourse
que l'espiègle Pauline lui avait soustraite un matin pour ne la lui rendre
que le soir après avoir joui tout le jour de son désespoir. Le magot était
considérable. A la fin de l'année, Napoléon achetait de moitié avec Fesch
dans la ville d'Ajaccio la maison de la Trabocchina et dans la banlieue les
deux terres de Saint-Antoine et de Vignale. L'argent
dont disposaient Joseph et son cadet, ne servait pas seulement à l'achat de
biens nationaux. Les deux frères voulaient l'employer à la politique.
« Tout Corse, dit Lacombe Saint-Michel, qui a un peu de fortune ou un
peu d'esprit, veut se créer un parti. » Ils
étaient encore paulistes. Le babbo dominait l’île. Commandant en chef
des gardes nationales et président de l'administration du département, il
concentrait dans ses mains presque tous les pouvoirs, et la répression de
l'insurrection de Bastia avait récemment affermi son autorité. Il
n'aimait pas les Bastiais qui s'étaient autrefois déclarés pour Gènes, puis
pour la France, et il les qualifiait volontiers de populace et de canaille :
ils s'enorgueillissaient, disait-il, d'avoir formé les milices, mais la
moindre commune en avait fait autant et l'on comptait dans les villages bien
peu de familles qui n'eussent versé leur sang pour la patrie ; Bastia ferait
bien d'être plus modeste, plus soumise, et de songer que d'autres villes,
plus avantageusement situées, revendiquaient le titre de capitale. Or, la
municipalité de la ville, soutenue par un grand nombre d'habitants, était en
lutte avec le Directoire du département qui, suivant le mot de Buttafoco,
affectait plus d'agir en corps politique qu'en commission administrative.
Elle reprochait au procureur général syndic Arena — qui suppléait
provisoirement Saliceti — de la traiter avec un dédain insultant et de la
contrarier sans cesse dans ses opérations, au Directoire de forcer tous les
citoyens à faire le service de la garde nationale, à l'administration
générale de solder une troupe qui lui était exclusivement attachée, au comité
des recherches d'être un comité de vengeances, à Paoli d'aspirer à la
tyrannie, et un de ses membres, Marengo, affichait sur le mur de la maison
commune un grand placard avec cette inscription : haec domus inimica
tyrannis. L'occasion de châtier Bastia se présenta dans les premiers
jours du mois de juin 1791. L'Assemblée
constituante n'avait gardé des cinq évêchés de la Corse urne celui de Mariana
et Accia. L'évêque, Mgr de Ver-clos, refusa de prêter le serinent civique, et
le S mai 1791, dans la cathédrale de Bastia, 104 électeurs, tille 215,
élurent évêque constitutionnel du département l'abbé Guasco, vicaire général
de Mgr de Yerclos et ami de Paoli. Mais la ville était dévote, d'autant plus
dévote qu'elle était voisine de l'Italie ; elle n'avait accueilli la
constitution civile du clergé qu'avec horreur, et il v avait dans sa
municipalité des ecclésiastiques « imbus, disaient les révolutionnaires, de
préjugés ultramontains ». Le choix de Guasco en qui le peuple voyait un
intrus et un schismatique, le départ de Mgr de Verelos qui dut le 12 mai sur
l'ordre de l'administration s'embarquer dans les six heures, la polémique de
Buonarotti qui, dans son Journal patriotique, attaquait le pape et les
prêtres, achevèrent d'irriter les Bastiais. Le 1er juin, dernier jour des
Rogations, ils firent une procession dont l'appareil extraordinaire était
propre à émouvoir les cours : les membres des confréries marchaient pieds
nus, quelques-uns se frappant avec des disciplines, d'autres portant la corde
au cou, d'antres traînant des chaînes ; les femmes gémissaient et pleuraient
; les 'rares, sans aucun ornement, suivaient le crucifix avec des marques
d'affliction. Le lendemain, les Bastiais se réunissaient dans l'église
Saint-Jean et déclaraient solennellement qu'ils tenaient pour le plus grand
des avantages d'élue Français, et Français libres, qu'ils respectaient
profondément les décrets de l'Assemblée sur les affaires temporelles, mais
qu'ils étaient attachés au culte de leurs pères et au Saint-Siège apostolique
romain, que les choses de l'Église devaient rester telles qu'elles étaient avant
la convocation des États généraux, qu'il fallait conserver à son diocèse Mgr
de Verclos légitimement nommé par le souverain pontife, conserver également
les communautés ecclésiastiques des deux sexes, tant régulières que
séculières, et ils arrêtaient qu'une délégation ramènerait Mgr de Verclos et
que Buonarroti qui répandait des maximes contraires à la religion et
s'efforçait d'inspirer le mépris pour les ministres des autels, serait
aussitôt chassé de la cité. : la nuit, une centaine d'exaltés enfonçaient les
portes de la citadelle, pénétraient dans le Directoire du département,
enlevaient le procureur général syndic Arena, le secrétaire général
Panattieri, le gazetier Buouarotti, et, au matin, les jetait sur un bateau
qui les débarquait en Italie. Les femmes avaient fait aussi dans cette
journée du 2 juin leur manifestation, un movimento femminile conduites
par une certaine Flore Oliva qui dès lors eut le sobriquet de la colonnelle,
elles envahissaient le palais épiscopal, puis saccageaient la loge des francs-maçons
et de tout ce qu'elles y trouvaient, papiers et ornements symboliques,
faisaient un grand feu de joie au bord de la nier. Paoli
était alors à Ajaccio où il avait été reçu en souverain au son des cloches,
au bruit de l'artillerie, et, durant son séjour, il sut gagner les cœurs,
donnant audience à tous, aux citadins et aux paysans, les accueillant avec
grâce, les nommant par leur nom, jouant le soir au reversis avec Letizia
Bonaparte, et, une fuis, menant la farandole à travers les rues, prenant la
main à l'un ou à l'autre sans distinction. A la nouvelle des événements de
Bastia, il écrivit sur-le-champ à Paris qu'il répondait de l'ordre, mais que
Bastia ne devait plus être le siège dit gouvernement et qu'il l'allait
transférer toutes les autorités à Corte jusqu'à la prochaine assemblée
électorale. Le Directoire se réunit à Corte et déclara Bastia rebelle à la
loi. 13000 gardes nationaux marchèrent sur la ville. C'étaient surtout des
habitants de la montagne qui détestaient la population bastiaise parce
qu'elle vendait ses denrées aux employés français et avait plus de part aux
faveurs du gouvernement que le reste de file. Paoli les commandait, et il
avait avec lui cinq commissaires du département, Jean-Baptiste Quenza,
Ciavaldini, Casalta. Achille Nuritti et Boerio. Une foule de gens, entre
autres les deux Galeazzini, furent envoyés sans jugement dans les prisons de
Corte et ne recouvrèrent la liberté que lorsque la Constituante eut voté
l'amnistie générale. Tous les Bastiais durent livrer leurs armes sous peine
de mort. Les gardes nationaux logèrent chez l'habitant et pendant tin 'nuis
firent, comme on dit en ce temps-là, vie de cocagne dans la cité conquise.
« La punition., écrivait le commissaire du roi Francesrhi, a été bien
grave et exemplaire ; pauvres droits de l'homme ! » Paoli
était donc plus que jamais, depuis cette cuccagna de Bastia, le maître
de l’île, et, lorsque les électeurs, au nombre de 346, s'assemblèrent à
Corte, du 13 au 30 septembre, pour élire six députés à la Législative, renouveler
par moitié l'administration générale, nommer deux jurés à la Haute-Cour
d'Orléans, et fixer le chef-lieu du département ainsi que le siège de
l'évêché, il dirigea les opérations du congrès. 340 suffrages lui donnèrent
la présidence, et vainement les membres du Directoire qui souffraient de la
sujétion où il prétendait les tenir, engagèrent une lutte sourde contre lui ;
l'avantage lui resta. Le
Directoire, sûr qu'il serait attaqué par d'enragés paulistes, avait muni de
billets d'entrée quelques-uns de ses partisans qui n'étaient pas électeurs.
Ils firent du bruit lorsqu'un électeur du canton de Talavo, l'abbé Coti, prit
la parole contre le Directoire, et le vacarme fut si grand que la voix sonore
de Coti ne put le dominer. Alors un paoliste, Marius Folacci, électeur de
Bastelica, monta sur un banc, se mit une corde au cou : « Excellence, dit-il
il Paoli, si les délégués du peuple ne peuvent plus parler, nous serons
esclaves une seconde fois. » Paoli avait préparé la scène : son neveu
Leonetti dépensa un louis pour faire imprimer aussitôt le discours de Coti
avec la réflexion de Folacci. Les six
députés que l'assemblée électorale de Corte envoya à la Législative,
l'emportèrent parce que Paoli les protégeait. Barthélemy Arena, procureur
général syndic provisoire, croyait être élu premier député et disait
présomptueusement qu'il aurait quarante voix de majorité. Mais Leonetti, son
concurrent, était neveu de Paoli, et, s'il échouait, le Directoire du
département chanterait victoire. Le babbo l'appuya. « Es-tu candidat ?
lui dit-il. — Je servirai la Corse, répondit Leonetti, en cette occasion
comme je l'ai toujours servie. — Bravo, répliqua Paoli, il faut toujours
servir la patrie, et il ne déplaira pas à l'Assemblée nationale de voir sur
ses bancs un membre de ma famille. » Le mot avait été prononcé sur la
place publique devant de nombreux électeurs. Leonetti fut nommé. Le
deuxième député fut Pietri de Fozzano. Le Directoire proposait Casabianca.
Mais le général déclara que l'élection de Pietri lui tenait plus à cœur que
celle de son neveu, et Pietri eut plus de voix que Leonetti. Pozzo
di Borgo, membre du Directoire, concourait avec Varèse pour le troisième
siège. Il avait profité de la leçon et il vint avec Arena trouver Paoli. Le
général, satisfait de leur humiliation, les encouragea tous deux, leur donna
bon espoir. « Mais, objecta Pozzo, vos intimes et surtout Leonetti
disent que vous êtes contre nous, et cela suffit pour décider notre échec. —
Mon neveu, répondit Paoli, n'a pas reçu de moi cette commission, et c'est
vous que j'ai en vue. » Il alla sur la place, appela un religieux
observantin, et tout haut : « Dites à mon neveu qu'il se tienne coi et que
les élections sont libres. » Pozzo fut élu et il eut plus de suffrages encore
que Pietri. Boerio,
président du tribunal du district de Corte et beau-père de Saliceti, obtint
le quatrième siège. Arena
eut le cinquième après deux tours de scrutin. Mais il avait dei s'abaisser
devant Paoli et solliciter son « oracle ». Il n'oublia pas cette
mortification d'amour-propre. Le
sixième député fut Marius Peraldi. Il y
eut deux suppléants : Panattieri, le secrétaire général de l'administration
du département, et un électeur de Bastia, Français de nom et d'origine,
Regnier du Tiller, commissaire des ports et arsenaux en Corse. Jean-Baptiste
Tortaroli, juge au tribunal du district d'Ajaccio, et Jacques Pasqualini,
juge au tribunal du district de La Porta, furent élus jurés à la Haute-Cour. Restait
le choix du chef-lieu et de la résidence de l'évêque. Malgré l'opposition des
Bastiais qui demandaient le scrutin secret, l'assemblée arrêta de Voter sur
ce double objet a liante voix et par appel nominal. 168 électeurs assistaient
la séance : 162 décidèrent qu'Ajaccio serait le siège de l'évêché, et 163,
que Corte demeurait chef-lieu. Joseph
Bonaparte avait échoué. Vainement il avait fait imprimer en français et en
italien un livre élémentaire sur la constitution à l'usage des citoyens du
département de la Corse. Vainement, à l'assemblée de Bastia où fut élu
l'évêque Guasco, il avait, lorsqu'un bateau de poste apporta la nouvelle de
la mort de Mirabeau, prononcé sur-le-champ en l'honneur du tribun un discours
dont les journaux parisiens lui fournirent les principaux traits. Ses rivaux
d'influence, Pozzo di Borgo et Peraldi, lui enlevaient la députation. Il ne
fut même pas proposé ! Mais il
se consola facilement de son échec. Il avait exercé les fonctions de
secrétaire dans les deux premières séances, et il était un des Trente-six,
un des membres de l'administration du département : les deux électeurs du
district d'Ajaccio que l'assemblée avait choisis, l'un par 192 voix, l'autre
par 176, étaient Joseph Bonaparte et Dominique Moltedo. Il fut mime
davantage. Ses nouveaux collègues l'épurent bientôt membre du Directoire, et
il siégea dans cette commission exécutive durant l'année 1792 avec sept
autres : Mattei, Gentili, Pompei Paoli, Jacques-Marie Pietri, Barthélemy
Arrighi, Ange Chiappe et Antoine-Louis Poli de Cervione. Il est
vrai que Joseph devait désormais résider à Corte et que cet éloignement lui
fit perdre l'influence qu'il avait gagnée à Ajaccio : « il donnait la
main à Levie, dit un contemporain, et ces deux hommes, s'unissant, obtenaient
du peuple tout ce qu'ils voulaient. » Mais, pour l'instant, les Bonaparte ne
remarquaient pas ce désavantage. Napoléon se réjouissait que son aîné eût une
part du pouvoir et, d'Ajaccio, lui envoyait des conseils, voire des
consultations. L'administration générale avait la tâche de répartir les
contributions directes. Un jour, Napoléon écrivit à Joseph qu'elle se
trompait en prenant pour base d'imposition foncière l'ancien impôt du
vingtième ; qu'elle ne tenait pas compte de deux autres éléments de
répartition, l'imposition sur les maisons et celle qui existerait sur les
maisons occupées par les propriétaires mêmes ; qu'elle oubliait que
l'imposition foncière était perçue sur le produit net, et le vingtième sur le
produit brut. Au mois
de février 1792, il venait à Corte. Il vit alors pour la première fois ce
Volney qu'il admit plus tard dans son logis de la rue Chantereine et à La
Malmaison comme un de ses familiers, qu'il désira pour collègue du Consulat,
qu'il consultait et écoutait en 1799 et en 1800, qu'il fut sénateur et comte
de l'Empire. Depuis longtemps Volney souhaitait de s'établir dans l’île. Il
avait à la fin de 1789 obtenu la direction générale de l'agriculture et du
commerce eu Corse, et Biron, qui voulait le présenter au ministre de la
guerre, assurait qu'il pourrait remplir en même temps la charge de
commissaire du roi avec distinction et à la satisfaction des partis. Mais, le
20 janvier 1790, la Constituante, dont Volney- était membre, défendit aux
députés d'accepter aucune fonction du gouvernement, même s'ils donnaient leur
démission,
et il dut renoncer, non sans mauvaise grâce, à son emploi. Les hommages des Corses le
consolèrent. A la dernière séance de l'assemblée d'Orezza, le 27 septembre de la même année, Marius Peraldi
rappelait que Volney avait souvent plaidé la cause des insulaires, et, sur sa
proposition, les électeurs décidaient de confier au législateur la place de
directeur du commerce, si elle dépendait du Département, et, en tout cas, de « le
prier de venir pour quelque temps dans l'île, où il pourrait être très utile ». Gentili et Pozzo di Borgo portèrent à Volney cette invitation du
peuple corse. Le, philosophe arriva au commencement de 1792. Il avait résolu de tenter dans le pays une
entreprise industrielle convaincu Glue les colonies françaises seraient
perdues, il jugeait avantageux de naturaliser sur les plages chaudes de la
Corse quelques productions des tropiques et d'y introduire la culture du
coton. Il acheta le domaine de la Confina del Principe, concédé en 1778 par
le roi à Georges Stephanopoli et rentré naguère dans les mains de la nation
ce domaine contenait plus de six cents hectares, et Volney le nomma ses
petites Indes : nulle part, lui avait-on dit, il ne trouverait à si bas prix
un terrain si bon et si vaste. Il se lit inscrire au nombre des citoyens
d'Ajaccio, et la municipalité se félicitait de cette « acquisition toujours
chère et précieuse ». Pour mieux servir ses intérêts personnels, il projetait
de fonder une gazette à laquelle s'abonneraient toutes les communes. Il fut
aise de rencontrer un officier d'artillerie intelligent, instruit, qui le
renseignait sur les choses de la Corse. Mais Napoléon n'était pas moins
heureux d'entrer en relations avec Volney. Sitôt qu'il avait su sa venue, il
s'était hâté de faire sa connaissance, et Paoli à qui Napoléon témoignait le
désir d'être présenté à Volney. disait que cet empressement auprès des hommes
supérieurs confirmait la bonne opinion qu'il avait du jeune Bonaparte. « M.
de Volney, mandait notre lieutenant à Sucy le 17 février 1792, est connu dans
la république des lettres par son voyage en Égypte, par ses mémoires sur
l'agriculture, par ses discussions politiques et commerciales sur le traité
de 56, par sa méditation sur les Ruines, et il l'est également dans
les annales patriotes par sa constance à soutenir le bon parti à l'Assemblée
constituante. » Il
s'était mis à la disposition de Volney et il l'engageait fortement à se fixer
en Corse, « dans le sein d'un peuple simple, d'un sol fécond et d'un
printemps perpétuel ». Il fit avec lui un tour dans l’île et, selon toute
vraisemblance, il fut un de ceux qui lui conseillèrent d'acquérir le domaine
de la Confina. On ne
sait s'il avait lu les ouvrages qu'il cite dans sa lettre à Sucy. Mais il
était, comme Volney, pénétré de l'esprit du siècle. Il partageait les idées
du célèbre écrivain sur la religion et la politique. De même que Volney dans
les Ruines, il évoque dans le Discours de Lyon des hommes qui
vengeront les nations et puniront les despotes. De même que Volney, il
s'indigne « qu'un petit nombre de brigands dévorent la multitude » et
que « la multitude se laisse dévorer ». De même que Volney, il croit à un
siècle nouveau, « siècle de surprise et d'effroi pour les tyrans,
d'affranchissement pour un grand peuple, d'espérance pour toute la terre »,
et il veut, comme lui, « ôter tout effet civil aux opinions théologiques et
religieuses ». N'avait-il pas, n'aura-t-il pas dans sa manière de représenter
les choses quelques affinités avec Volney ? Il aimait, ainsi que lui, à
saisir l'ensemble des faits et à démêler leurs rapports et leurs causes, à
connaître dans l'état d'un pays les « circonstances d'administration », à
analyser « le jeu compliqué de toute la machine politique », et plus tard,
lorsqu'à son tour il décrit la région du Nil, il a, avec plus de trait, la
précision, l'exactitude rigoureuse, la brièveté un peu sèche et maigre de
Volney-. Mais l'Orient l'attirait déjà, et il avait studieusement feuilleté
l'Histoire ancienne de Rollin, l'Histoire des Arabes de Marigny
et les Mémoires du baron de Tott. Avec quelle curiosité, quelle
avidité il dut questionner le voyageur et l'écouter, lorsque de sa voix assez
faible, mais avec netteté, comme si cela coulait de source, et sur un ton
légèrement apprêté, d'une façon lente et sentencieuse, Volney lui parlait de
l’Égypte, lui dépeignait la situation de cette contrée, la puissance des
Mameluks, le servage d'une population qui ne pourrait sur un terrain de
plaine résister à des cavaliers exercés et armés de pied en cap, niais qui
parfois se lassait et montrait par des émeutes que le feu couvait et ferait
explosion lorsqu'il serait agité par des mains habiles ! Napoléon ne pensait
guère qu'il combattrait et vaincrait ce Mourad dont Volney titi retraçait
l'esprit intrigant et l'humeur guerrière, il n'imaginait pas qu'il essaierait
de réaliser les desseins de Volney, qui souhaitait une révolution en Égypte
et appelait de ses vœux sur les bords du Nil une nation assez amie des arts
pour fouiller le sable et ouvrir les Pyramides. Mais Volney, de son côté,
Volney qui maudissait les conquérants, qui, malgré sa foi dans l'amélioration
de l'espèce, croyait que le monde changerait de tyrans sans changer de
tyrannie, Volney se doutait-il que ce petit lieutenant, son respectueux
auditeur, imposerait à la France et à l'Europe sont absolue volonté ? Au
milieu de ses conversations avec Volney et de ses pérégrinations à travers
l’île, Bonaparte ne perdait pas de vue son emploi dans les bataillons de
volontaires. Le grade qu'il ambitionnait, était celui d'adjudant-major.
D'après la loi du 12 août 1791, tous les grades de ces bataillons étaient
donnés par l'élection ; seuls, l'adjudant-major et l'adjudant sous-officier,
pris, le premier parmi les officiers, le second parmi les sous-officiers
alors en activité dans les troupes de ligne, étaient nommés par le général
qui commandait la division militaire où les bataillons commençaient leur
service. Le
général qui commandait Vile était Biron, riche seigneur, assurait Paoli, qui
n'avait rien à craindre de la cabale des bureaux et qui se proposait de
laisser en Corse beaucoup d’argent et d'y faire des expériences pour
améliorer les productions du sol. Mais Biron ne se pressait pas : il ne
voulait venir que lorsque la tranquillité serait entièrement rétablie sur la
frontière des Alpes et, comme disait Colonna Cesari, il chantait la même
chanson, la sua cantilena, promettait de partir et ne partait jamais.
Le commandant en chef était doue le second de Biron, un Corse, le maréchal de
camp Antoine Rossi. Ce
Rossi, Ajaccien, aimait sa ville natale et protestait que le bataillon des
volontaires d'Ajaccio avait plus de droits sur son cœur que les autres
bataillons corses. Il était cousin éloigné des Bonaparte et, en 1795,
lorsqu'il vivait dans la retraite à Avallon, il recevait une lettre
affectueuse de Napoléon qui l'appelait cher parent. « Rien, lui écrivait
Napoléon, n'égale le désir que j'ai de pouvoir vous être bon à quelque chose,
que le souvenir des bontés que vous avez toujours eues pour moi. » Et un an
plus tard, de Villefranche, le 16 mars 1796, lorsqu'il se rendait à l'armée
d'Italie, Bonaparte mandait à Rossi, qui l'invitait à passer quelques jours à
Avallon, qu'il avait dû pour des raisons de service prendre son chemin par
Troyes, mais qu'il serait plus heureux dans une autre circonstance, qu'il
espérait lui être utile : « Je vous prie, ajoutait-il, de compter
toujours sur l'estime et l'amitié que vous avez droit d'attendre de moi. » Or,
Rossi avait peine à trouver des adjudants-majors : les officiers des
régiments qui tenaient garnison en Corse étaient presque tous en congé de
semestre, et aucun d'eux ne savait assez l'italien pour instruire les
insulaires aux manœuvres. Aussi avait-il sollicité l'autorisation de choisir
des adjudants-majors soit dans les cieux bataillons de chasseurs corses
stationnés à Grenoble et à Tournon, soit dans le régiment provincial, et
c'est ainsi qu'il faisait adjudant sous-officier au 4e bataillon de
volontaires un natif de Bocognano, sergent aux chasseurs corses, dit d'abord
Arbace, puis Guerriero, et qui se nommait en réalité Paolo Marcaggi. Il
accueillit donc avec empressement la requête de Napoléon, et dès le 1er
novembre 1791 il demandait au ministre de la guerre s'il pouvait donner une
place d'adjudant-major an lieutenant d'artillerie Bonaparte. Rossi
croyait que la réponse serait favorable, et Napoléon qui tablait là-dessus,
ne pensait plus à regagner la France. Une loi dite loi du 11 décembre
portait. il est vrai, qu'une revue générale de toutes les troupes serait
passée dans les garnisons du 25 décembre 1791 au 10 janvier 1792 par les
commissaires des guerres en présence des municipalités et que tout officier
qui serait absent et ne justifierait pas d'un congé serait destitué. Mais
Napoléon, adjudant-major d'un bataillon de volontaires corses, pouvait-il
rejoindre le 4' régiment d'artillerie ? Le service des adjudants-majors dans
les bataillons nationaux ne leur comptait-il pas comme s'ils étaient présents
à leur corps ? Cependant
la réponse du ministre n'arrivait pas. Bonaparte s'alarma. Allait-il rester
entre deux selles ? S'il n'entrait pas dans un bataillon de volontaires,
pourrait-il reprendre sa place au 4e régiment d'artillerie ? Absent à la
revue du 1er janvier, sans avoir de congé, n'était-il pas destitué de sa
lieutenance ? Pour sortir de ses perplexités, il écrivit de Corte le 17
février 1792 à Sucy. D'impérieuses circonstances, disait-il — en faisant
allusion à la mort du grand-oncle Lucien, — l'avaient retenu dans son ile ;
mais il n'avait rien à se reprocher ; des devoirs plus sacrés, plus chers quo
les devoirs de son emploi le justifiaient, et maintenant qu'il était libre,
il désirait revenir. Comment était-il porté dans la revue du 1er
janvier ? Avait-on disposé de sa place ? Et s'il était rayé des
contrôles, par quelle démarche obtiendrait-il sa réintégration ? Bonaparte
priait Sucy de lui donner un conseil, assurait que s'il avait la certitude de
conserver son grade, il quitterait la Corse sur-le-champ : « Il ne
dépend que de vous de faire hâter mon voyage ; à la réception de votre
lettre, je partirai. » Il fut
bientôt tiré d'inquiétude. Le ministre de la guerre était ce Narbonne qui
devait être aide de camp de Napoléon et qui conquit dès le premier jour la
faveur du maitre en lui présentant, selon l'usage de l'ancienne cour, une
lettre sur son chapeau. Le 14 janvier 1792 Narbonne répondait à Rossi que la
loi du 4 août 1791 n'avait exclu de l'emploi d'adjudant-major les officiers
et sous-officiers d'aucune arme ; que la nomination de Bonaparte serait très
légale ; qu'il la vérité un décret du 28 décembre laissait aux volontaires le
choix de leur adjudant-major ; mais que le décret n'était encore ni
sanctionné ni promulgué ; que Rossi pouvait donc, pour le bien du service,
nommer les adjudants-majors des bataillons corses qui seraient formés avant
cette promulgation. Le 22
février, Rossi prévint le colonel Campagnol qu'il avait avec l'autorisation
du ministre placé le lieutenant d'artillerie Bonaparte dans le bataillon des
gardes nationaux volontaires d'Ajaccio en qualité d'adjudant-major. Cinq
jours plus tard, Napoléon mandait la nouvelle à Sucy. Il se proposait,
disait-il, de donner sa démission de lieutenant d'artillerie, parce
« qu' il ne savait pas transiger avec son devoir » ; mais Rossi avait
trouvé un mezzo termine qui conciliait tout en lui offrant une place
d'adjudant-major dans un bataillon de volontaires : « Dans ces circonstances
difficiles le poste d'honneur d'un bon Corse est de se trouver dans son pays
; c'est dans cette idée que les miens ont exigé que je m'établisse parmi eux[3]. » Avant
tout, il est donc Corse, et bon Corse. En parlant Sucy, il emploie le mot votre
nation : « dans ce moment-ci, si votre nation perd courage, elle a
vécu pour toujours », et c'est ainsi qu'il écrivait naguère dans le récit
qu'il envoyait à l'abbé Raynal ma nation. Mais il aime la France et ne
cesse pas de la regarder comme la « mère patrie »[4]. Il ne la croit pas menacée :
pourquoi les adversaires de la Révolution hâteraient-ils le moment des
hostilités, puisqu'ils savent que le royaume se ruine par l'état de défensive
autant que par la guerre ? Et il ne s'exprime pas sur ce point avec indifférence
; il demande des nouvelles ; s'il dit votre nation, il dit aussi nous et nos
ennemis ; il espère, si la paix dure et « si les affaires vont bien », revoir
la France, rentrer au régiment — puisqu'il ne quitte pas l'artillerie, grâce
au « moyen terme » de Rossi — et renouer connaissance avec Sucy. Sur ces
entrefaites Rossi avait reçu le décret du 28 décembre 1791 sanctionné,
promulgué et devenu la loi du 3 février 1792. Selon cette loi, les officiers
de toutes les armes, employés dans les bataillons de volontaires, devaient
rejoindre leur corps le 1er avril au plus tard. Rossi notifia a Bonaparte
qu'il ne pouvait plus lui confier les fonctions d'adjudant-major. Mais la loi
exceptait les lieutenants-colonels en premier et en second des bataillons
nationaux. Napoléon résolut d'être lieutenant-colonel du 2e bataillon des
volontaires corses, le bataillon dit d'Ajaccio et de Tallano. Ces
bataillons corses, an nombre de quatre, ne s'étaient organisés que lentement,
avec peine et non sans scandale. Leur formation fut accompagnée des
illégalités les plus criantes, et Monestier, le commissaire civil qu'envoya
la Constituante, attestait après une sérieuse empiète que les suffrages
avaient été contraints, (tue les membres de l'administration du département,
chargés de présider à la levée, avaient abusé de leur mission pour se faire
élire eux-mêmes lieutenants-colonels, exclu arbitrairement tout ce qui
n'était pas de leur parenté ou de leur parti, préféré des gens mal bâtis ou
vicieux dont ils restaient les maîtres, à de beaux hommes et è de bons
sujets. Paoli avouait que ces bataillons, composés du rebut des villages,
étaient très mauvais : « Ils n'ont pas, disait-il, d'officiers qui les
fassent obéir, car, pour titre officier, il fallait intriguer et corrompre ;
ils ne servent pas et ils volent l'argent qu'ils touchent ; mieux vaudrait un
bataillon de gendarmes que ces quatre bataillons de volontaires recrutés avec
tant d'irrégularité et d'indécence. » Mais qu'importait a Napoléon ? Commander
un de ces bataillons, c'était demeurer eu Corse, c'était accroître dans l'île
le renom et l'influence des Bonaparte, c'était avoir la force en main, la
forza à mano. Il
avait des concurrents. Cinq personnages se mettaient sur les rangs :
Pietrino Cuneo, Louis d'Ornano, Hugues Peretti de Levie, Mathieu Pozzo di
Borgo et Jean-Baptiste Quenza. Cuneo
avait du crédit à Ajaccio. Louis
d'Ornano disposait des suffrages de Sainte-Marie. Hugues
Peretti de Levie était populaire ; il avait été capitaine au régiment de
Buttafoco et il rappelait avec orgueil que sa famille servait la France et la
maison de Bourbon depuis le règne de Henri II ; il possédait une assez belle
fortune ; Pauli, qui devait l'entraîner dans sa rébellion, l'honorait de sa
bienveillance et l'employait alors connue secrétaire. Mathieu
Pozzo di Borgo parlait avec feu et faisait valoir en sa faveur le rôle que
son frère Charles-André avait joué jusqu'alors dans la révolution de Corse. Jean-Baptiste
Quenza était fils d'Horace Quenza, président du Magistrat de la province de
la Rocca et l'un des compagnons d'armes de Paoli. Électeur du canton de
Porto-Vecchio, administrateur du département, Quenza avait reçu le
commandement des gardes nationales demeurées à Bastia après la répression de
l'insurrection pour surveiller la ville, et le babbo qui lui
témoignait en toute circonstance confiance et amitié, le chargeait d'inspirer
aux Bastiais son patriotisme et sa prudente façon de penser. Cuneo
et Louis d'Ornano étaient peu redoutables. Hugues Peretti se désista sur les
instances de son beau-frère Quenza et lorsqu'il sut qu'il était — depuis le
10 janvier — capitaine de la gendarmerie nationale du département. Restaient
Quenza et Pozzo. Quenza
devait réussir, et Paoli, apprenant sa candidature, annonçait il l'avance que
chacun voterait pour lui. N'était-il pas dans l'affaire juge et partie à la
fois ? Le 9 novembre 1791, le Directoire avait nommé les membres de
l'administration générale qui procéderaient à la formation des bataillons de
volontaires dans les neuf districts, et il avait fait, comme il disait, la
distribution suivante : Achille Murat. ; et Carlotti pour les districts de La
Porta et de Campoloro ; Abbatucci et Giafferi pour Bastia et le Nebbio ;
Santo Dominici et Casalta pour l'Isle-Rousse et Corte ; Quenza,
Charles-François Morati et Grimaldi pour Vico, 'l'album et Ajaccio, avec
cette clause expresse que Quenza ne pourrait organiser la garde nationale
soldée de son propre district, qui était celui de Tallano. Or, Quenza, sûr
des gens de Tallano, ses compatriotes, recueillerait certainement les
suffrages des volontaires nationaux du district d'Ajaccio : il n'avait qu'il
présider la séance où se ferait l'élection. Napoléon
résolut de s'entendre avec Quenza contre Pozzo : il consentait à titre
lieutenant-colonel en second et à servir sous les ordres de Quenza qui serait
lieutenant-colonel en premier. Mais qui voterait pour l'un, voterait pour
l'autre ; les bonapartistes — le mot existait déjà — donneraient leurs voix à
Quenza ; les amis de Quenza nommeraient Bonaparte. L'accord fut conclu. Durant
le mois de mars Napoléon mit tous les moyens en œuvre pour atteindre son but.
Taciturne et pensif dans son intérieur, méditant ses pas et ses démarches,
s'enfermant le jour où arrivait le courrier de France, lisant les gazettes et
prenant des notes, il était au dehors communicatif et familier. Jamais on ne
le vit plus expansif. Il s'entretenait avec ceux qu'il rencontrait,
s'attachait-il leur plaire, leur donnait des nouvelles du continent ; il
passait dans Ajaccio pour l'homme qui connaissait le mieux les événements de
la Révolution. Certains le trouvaient extrêmement jeune, et, suivant un
contemporain, il avait à vingt-trois ans l'air d'en avoir quinze. Mais il
imposait par son grade et son uniforme d'officier d'artillerie, par
l'assurance de ses manières, par la fierté de son attitude, par la chaleur et
l'audace de son langage. On l'engageait à se défier de ses ennemis ; il
répondait en mettant la main à la garde de son épée : u Je n'ai pas peur si
l'on m'attaque de front. » voulait toujours aller de l'avant : « Autant vaut
ne rien faire, disait-il, que de faire les choses à demi. » Pozzo
di Borgo était appuyé par le clan de Peraldi, et il avait pour principal
protecteur et patron Jean Peraldi, ancien lieutenant aux chasseurs royaux
corses, nommé tout récemment capitaine au 83e régiment d'infanterie, mais qui
préférait à cet emploi une place de capitaine dans la gendarmerie et qui
l'obtint bientôt grive à la recommandation de son frère Marius, le député.
Jean Peraldi s'efforçait de discréditer Napoléon : il raillait son ambition
et sa petulanza ; il se moquait de sa petite taille et de sa petite
fortune. Napoléon changeait de visage lorsqu'on lui répétait ces propos outrageants, et il fut plus
d'une fois sur le point de courir au logis de l'insulteur. Il se maîtrisa. Mais un jour, poussé à bout, il jura d'obtenir sur-le-champ une réparation éclatante ; il appela Peraldi en
duel, lui fit dire de se trouver dans une heure à la chapelle des Grecs. Il
maniait assez bien l'épée, et à Brienne, aux exercices publics de 1753, il
était désigné parmi les élèves qui devaient tirer an mur et faire assaut.
Peraldi acceptait la provocation : il dut céder aux instances de ses parents
et partisans qui le suppliaient de ne pas s'exposer ; jusqu'au soir, Napoléon
l'attendit vainement sur le terrain. L'instant
de l'élection approchait. Les quatre compagnies Glue le district d'Ajaccio
devait fournir étaient déjà levées et organisées depuis deux ou trois mois.
Sur l'ordre de Rossi et la réquisition du Directoire, elles vinrent dans les
premiers jours de mars à Ajaccio comme en garnison. Le commandant de la
place, Maillard, les reçut au service de la nation, et le commissaire des
guerres Despuisarts leur fit donner la subsistance. Elles s'établirent dans
l'ancien Séminaire. Mais les quatre compagnies du district de Tallano qui
comprenait Sartène, Bonifacio et Porto-Vecchio, ne se l'urinaient que
difficilement et avec lenteur ; à l'instigation de Quenza et de Bonaparte et
pour favoriser leur élection, un des commissaires du département, Grimaldi
sans doute, décida que ces compagnies iraient s'organiser à Ajaccio. Elles arrivèrent dans la dernière quinzaine de mars. On ne
savait où les mettre ni comment les nourrir. Napoléon se chargea de cc soin. Au
grand désespoir de Mme Letizia, il dépensait sans compter les écus de
l'archidiacre Lucien et tenait table ouverte. La maison de la rue
Saint-Charles ne désemplissait pas ; elle était le rendez-volts des
volontaires dévoués aux Bonaparte ; ils couchaient sur des matelas dans les
chambres et les escaliers. Les
trois commissaires du Département, Quenza, Morati et Grimaldi, avaient fixé
la nomination des lieutenants-colonels au 1er avril. Tous trois arrivèrent la
veille. Le choix de leur bite devait influer sur le scrutin : ils indiquaient
par-là leurs préférences. Morati descendit chez les Peraldi ; Quenza logea
chez les Ramolino ; Grimaldi s'installa chez les Bonaparte qu'il connaissait
d'ancienne date. Il s'agissait donc d'héberger Morati et de l'enlever aux
Peraldi ; l'avoir chez soi, c'était l'avoir à soi. On raconte que, durant
toute la journée, Napoléon, soucieux, perplexe, resta dans sa chambre, tantôt
se promenant de long en large, tantôt se jetant sur une chaise. Il hésitait.
Enfin, au soir, un des siens, François Bonelli, vient lui demander ses
instructions. Napoléon lui enjoint de se saisir de Morati et de l'emmener
dans la maison de la rue Saint-Charles. Aussitôt Bonelli, accompagné de
quelques hommes, court chez Peraldi. Il entre dans la salle à manger ; il
fait écarter la signora Peraldi qui s'indigne de cette violation de domicile
; il couche en joue Jean Peraldi ; il entraîne Morati chez les Bonaparte.
« J'ai voulu, dit Napoléon à Morati, que vous fussiez libre ; vous ne
l'étiez pas chez Peraldi ; ici vous êtes chez vous. » Morati, tout
surpris d'être escamoté de la sorte, devient bon gré mal gré l'hôte des
Bonaparte ; il passe la nuit sous le toit des Bonaparte, et le lendemain de
ce rapt burlesque qui rappelle la comédie italienne, lorsqu'il se rend à
l'assemblée électorale, c'est sous l'escorte et la protection des Bonaparte. Le vote
eut lieu à l'église Saint-François. Tous les volontaires étaient là. Ils
n'avaient pas encore d'uniforme ; leur équipement et habillement était à
faire entièrement, et ils ne se distinguaient du reste des Corses que par
leur petit bonnet ou barrette. Les commissaires avaient ordonné que personne
ne parût armé ; mais la plupart cachaient sous leurs vêtements pistolets et
stylets. Dès l'ouverture de la séance, Mathieu Pozzo protesta contre la
violence de la veille, et, bien qu'il fût hué et conspué par les adhérents de
Bonaparte, il ne quittait pas la place et d'une voix calme et forte tâchait
de couvrir le bruit. Mais les volontaires ne se bornèrent pas à lui crier abasso
; ils le tirèrent par les jambes et le jetèrent à bas de la tribune ; il
aurait péri sans Napoléon et le capitaine Quilico Casanova de Sartène qui lui
firent un rempart de leur corps. Quenza fut élu lieutenant-colonel en premier
et Bonaparte, lieutenant-colonel en second. Nasica,
le seuil biographe qui rapporte cet épisode de la jeunesse-de Napoléon, est
peut-are aussi le seul qui l'admire. Ses réflexions valent la peine d'être
reproduites. Il voit dans l'élection de Bonaparte ainsi menée et emportée
d'assaut non une scène de mœurs corses, mais « l'avant-coureur des grands
coups d'État », le « prélude d'un autre drame politique », la « faible image
» du 18 brumaire. Quoi
qu'il en soit, le résultat était atteint. La maison de la rue Sailli-Charles
retentissait de cris d'allégresse. Tous les amis et partisans des Bonaparte
venaient féliciter le nouveau chef des volontaires, et Lucien se hâtait
d'envoyer un messager à Joseph : « Napoléon, écrivait-il, est
lieutenant-colonel avec Quenza ; dans ce moment, la maison est pleine de
gens, et la musique du régiment. » Mais
Paoli disait très justement que cette élection remplie d'irrégularités
mécontenterait un grand nombre de personnes. Les Bonaparte rompaient pour
toujours avec les Pozzo di Borgo et les Peraldi. Ils avaient jusqu'alors
entretenu de bons rapports avec Charles-André, le futur ambassadeur de toutes
les Russies : c'était Charles-André, l'habile avocat, qui, après la mort de
Charles Bonaparte, aidait Joseph à régler mainte affaire d'intérêt, et Napoléon,
dans ses congés, Arndt à converser avec Pozzo du passé et de l'avenir de la
Corse, de Montesquieu et de Rousseau, de la supériorité des institutions
républicaines sur le système monarchique, tous deux s'étudiant, se
comprenant, attirés l'un vers l'autre par certaines affinités, tous deux
intelligents, passionnés pour la politique, avides d'influence et de pouvoir,
mais Pozzo cupide, et parce qu'il était l'aîné — il naquit en 1764 — et avait
fait son droit, plus retors, plus disert que Napoléon, et néanmoins
l'admirant, s'étonnant que le jeune lieutenant eût tant de connaissances,
tant de pénétration et saisit toutes les grandes idées avec tant de vivacité. Marius
Peraldi avait, de même que Pozzo, fait bonne mine aux Bonaparte. Cependant,
il se défiait : d'eux ; il les considérait comme des gens dénués de scrupules
et décidés à tout, capables de sacrifier leurs amis les plus chers à leur
intérêt particulier. Plus d'une fois il prévint Pozzo, le pria d'être sur ses
gardes, lui reprocha de se laisser envelopper dans les rets que lui tendaient
les Bonaparte, lui prédit qu'ils le bicheraient un jour sans vergogne, qu'ils
deviendraient ses plus vigoureux ennemis. Plus d'une fois il se plaignit à
ses intimes de l'ambition de ces Bonaparte qui se faisaient un parti « en
agitant le peuple par l'apparence de grands projets », qui ne cessaient
d'écrire et de recevoir des lettres pour se donner l'air de correspondre avec
les plus notables personnages de l'ile, qui collaboraient à la gazette de
Buonarroti pour diffamer leurs adversaires el acquérir un renom de
patriotisme : « Auprès des hommes de bon sens, s'écriait-il, ils n'auront
qu'une réputation d'excellence dans le vice ! » Mais il avait besoin d'eux
comme ils avaient besoin de lui, et, lorsqu'il fut élu député, il poussa
Joseph il l'administration générale du département. Pourtant,
les Bonaparte en voulurent à Pozzo et à Peraldi d'avoir conquis un siège il
l'assemblée nationale. Ils mirent à profit l'absence des deux législateurs,
et de Paris, Peraldi qui savait leurs menées, mandait, dans un accès de
colère, ù un ami : « Tant que j'ai été à Ajaccio, les Bonaparte n'osaient
lever la tête ; je me suis toujours opposé à l'explosion de leur ambition ;
j'ai toujours éventé leurs mines ; je les ai sauvés plusieurs fois du
sentiment populaire ; je les ai vus plusieurs fois s'agenouiller à mes pieds
lorsqu'ils étaient candidats ; le plus grand triomphe de l'homme vertueux,
c'est d'oublier les injures d'un homme qui s'humilie, et von ce que j'ai fait
à la dernière élection, mais j'en aurai constamment un remords amer ! » L'irritation
de Peraldi s'accrut lorsqu'il apprit que Napoléon avait obtenu la place de
lieutenant-colonel. « Étais-je bon prophète ? n disait-il à Charles-André
Pozzo, et il déblatérait contre le cadet des Bonaparte, réprouvait,
flétrissait énergiquement les manœuvres dont Mathieu Pozzo avait été la
victime, et accusait Napoléon d'avoir répandu la calomnie, d'avoir revendiqué
pour lui seul le titre de patriote, d'avoir exclu de l'élection des officiers
du bataillon, sous prétexte d'incivisme et de fanatisme, de braves et
honnêtes citoyens, d'avoir foulé aux pieds tous les droits de l'amitié et de
la reconnaissance : E per divenir il commandante, si sagrifica, si
minaccia Pozzo di Borgo, si calpestra la riconoscenza e si oltraggia
l'amicizia ! Le
deuxième bataillon des volontaires corses dont Quenza et Bonaparte étaient
lieutenants-colonels, avait pour adjudant-major Pierre Percni et pour
quartier-maitre Antoine Robaglia que les Français appelaient Robaille. Les
compagnies, à l'exception de celle des grenadiers, prirent le DOM de leur
capitaine. Les capitaines de ces compagnies étaient, pour le district
d'Ajaccio, Bonelli et Orsone de Bocognano, Ottavi d'Appietto et Gabrielli de
Ciamannacce ; pour le district de Tallano, Ortoli de Tallano, Ortoli de
Sartène, Jean-Baptiste Pietri de Porto-Vecchio et Jean Peretti d'Olmeto. La
compagnie de grenadiers, composée des plus beaux bonnes du bataillon, avait à
sa tête Jacques Peretti de Levie. Quelques-uns
de ces volontaires, soldats et officiers, devaient prendre part à
l'expédition de la Madeleine avec Bonaparte, puis à la guerre de Corse,
entrer dans les armées françaises, et, parce qu'ils étaient peu instruits ou
ignorants de notre langue, passer au service italien. François-Giocante
Pianelli obtint une lieutenance au régiment Royal Corse. Jérôme
Leopardi, attaché en 1798 à une demi-brigade italienne, fut capitaine
adjudant de place à Palmanova et à Pavie. Jules
Agostini était capitaine dans une demi-brigade d'infanterie légère lorsqu'à
l'affaire de Pérouse, près de Fenestrelle, le 3 juin 1799, il reçut une
blessure à l'épaule au montent où il saisissait un drapeau ennemi. Il fut mis
à l'ordre du jour de l'armée et attaché à l'état-major général. -Mais il
savait à peine signer son nom, et une compagnie de grenadiers dit mieux fait
sou affaire. Réformé, il se rendit à Paris en 1801 et grâce aux témoignages
de Brune qui le déclarait probe, exact et dévoué au gouvernement, grade à
Joseph Bonaparte qui le recommanda vivement, grâce au premier consul qui se
rappela le volontaire de 1792, il fut rétabli dans son grade et mis à la
disposition de Murat. Avant de partir, il alla voir -Mme Letizia et il
écrivait superbement qu'il était chargé « d'une mission pour Mlle Murat
de la part de Mme sa mère ». Jean
Susini, lieutenant de la compagnie Ottavi, lit les campagnes d'Italie et
devint capitaine dans une demi-brigade, puis adjudant de place à
Pizzighettone et au fort d'Osoppo. Après le licenciement de l'armée d'Italie
en 1814, il gagna l’île d'Elbe où Napoléon l'admit à son service comme
officier à la suite avec un traitement mensuel de cinquante francs et le
nomma gouverneur du fort Saint-Albero. Il accompagna l'empereur à Paris,
reçut le 12 mars la décoration de la Légion d'honneur et le 14 mai, avec le
grade de chef de bataillon, le commandement de bile de Port-Crus. Les
Bourbons le punirent en ne lui reconnaissant que le grade de capitaine. Sanseverino
Peraldi, ancien sergent-maj4r au régiment provincial et lieutenant de la
compagnie Gabrielli au 2e bataillon de volontaires corses, devint, de 'Witte
que Susini, capitaine dans une demi-brigade et mérita par sa bravoure au
siège de Gènes le grade de chef de bataillon. Mais il désirait un
commandement d'armes en Italie ; l'Italie, disait-il, était comme son pays
natal. Il eut en 1803 cinq audiences consécutives du consul. « Votre volonté,
lui écrivait-il, est pour moi un oracle. » Napoléon lui répondit : « j'ai
donné des ordres pour vous », et la pétition de Peraldi, apostillée une première
fois par Bonaparte et une seconde par Duroc, l'ut envoyée au ministre de la
guerre. Peraldi eut un commandement de place dans diverses villes d'Italie et
plus tard en Espagne, à Hernani et à Mondragon. Le
capitaine Jean Tavera, dit Orsone, était fils d'un des héros de
l'indépendance corse, Orsone de Bocognano. Il se déclara contre la France en
1793 et se signala par son activité, par sa valeur ; le représentant Lacombe
Saint-Michel le regardait comme un des meilleurs lieutenants de Paoli. Après
une résistance acharnée et lorsqu'il eut été délaissé par les gens de
Patrimonio, Orsone fut fait prisonnier au couvent de Farinole, condamné à
mort par une commission militaire et fusillé. « J'aime mieux, disait-il, être
fusillé eu Corse que guillotiné en France. » Ortoli
de Tallano qui suivit, comme Tarera, la fortune de Paoli, repayait aux
Cent-Jours : avant de quitter l'île d'Elbe, Napoléon le nomma avec Ordioni,
Poli et plusieurs autres, membre du Comité d'exécution. Ortoli
de Sartène, beau-frère du conventionnel Chiappe, n'est plus cité dans
l'histoire de l'île. Son fils Raphaël fut protégé par Napoléon. « Sire,
écrivait-il à l'empereur le 4 décembre 1810, je suis fils unique d'un homme
qui a l'honneur de vous être connu et d'avoir servi sous vos ordres en Corse.
Le capitaine Ortoli de Sartène est mon père ; vous l'avez honoré de vos
bontés dans vos premiers pas vers l'immortalité. Je venais de finir mes
études à Paris lorsque Votre Majesté daigna me faire admettre comme élève du
gouvernement à l'école militaire de Fontainebleau. » Les bienfaits de
l'empereur le suivirent au sortir de l'école. Sous-lieutenant au bataillon
des tirailleurs corses en 1806, Raphaël Ortoli fut, après le passage du pont
d'Ebersberg, nommé capitaine des voltigeurs. Trois blessures reçues l'une à
Eylau et les deux autres devant Vienne, l'obligèrent à quitter l'infanterie
et il passer dans la cavalerie légère. Aux Cent-Jours, il devint chef
d'escadron d'état-major. Renvoyé dans ses foyers à l'âge de vingt-sept ans,
il reprit du service sous la monarchie de juillet et lorsqu'il eut sa
retraite en 181S, il était colonel du 14e de ligne. Le
capitaine Jean Peretti d'Olmeto se vantait plus tard d'avoir fait
l'expédition de Sardaigne, sous les ordres de Sa Majesté l'Empereur dos
Français, ❑lors lieutenant-colonel, et
d'avoir reçu dans l'attaque de l’île Saint-Étienne une blessure à la jambe droite. Mais il ne se
vantait pas d'avoir ensuite défendu la cause de Paoli. Il avait été sous le gouvernement du général Morand à la tête d'une colonne mobile dans le Liamone
et il était chef du bataillon de la légion corse lorsqu'en 1806 il passa au
service de Naples pour devenir la même année colonel et commandant du fort de
l'Œuf. Il se relira on 1811 et mourut sept ans après dans son village natal.
Napoléon l'avait, aux Cent-Jours, nommé membre de la junte de gouvernement. Un
autre Peretti, Pierre, était adjudant-major du 2e bataillon corse, et
Napoléon lui exposait ainsi les devoirs de sa fonction :
« L'adjudant-major est un homme tout entier à son service ; ses devoirs
exigent de l'activité et de l'ordre ; c'est sur lui que roule tout le
commandement du bataillon. » Pierre Peretti se distingua par son courage dans
l'expédition de la Madeleine et au retour de cette entreprise, à Bonifacio,
il fut celui des officiers du bataillon qui se prononça de la façon la plus
franche et la plus énergique en faveur de la Convention ; ses camarades du
régiment de Limousin reconnaissent son sincère attachement à la mère patrie
et attestent qu'il manifestait à tout instant ses principes républicains,
malgré les mauvais traitements et les persécutions que les patriotes
essuyaient des paulistes. Il s'enfuit de Bonifacio, tint quelque temps la
campagne avec Abbatucci, participa comme simple volontaire à la défense de
Calvi et jusqu'à sa mort qui survint en 1808, commanda différentes places
d'Italie, Crème, Monza, Reggio, Pizzighettone, Sacile. Le premier consul
l'avait en 1801 nommé chef de bataillon et mis à la disposition de Murat : «
Je vous dois, écrivait Peretti à Bonaparte, une existence honorable, il ne me
reste rien à désirer et vous avez fait un heureux de plus. » Les
deux frères François et Ange-Toussaint Bonelli, de Bocognano l'un capitaine,
l'autre sergent-major dans la théine compagnie du 2° bataillon des
volontaires corses, étaient fils du célèbre bandit Zampaglino, et tous deux
devaient prendre parti pour la France, s'insurger, comme ils disaient, avec
les Bonaparte. Ange-Toussaint
Bonelli, nommé par Lacombe Saint-Michel capitaine de la compagnie franche que
commandait son aillé, attaché dans le même grade à la suite d'une
demi-brigade à l'armée d'Italie, devint, grâce à Lucien Bonaparte qui le
protégeait, chef de bataillon adjoint à l'état-major et chef d'un bataillon
d'infanterie légère corse. En 1806 il entrait comme chef d'escadron de
gendarmerie au service de Naples. Il rétablit la tranquillité dans la
Basilicate et obtint de Murat le grade de colonel et le titre de baron. La
Restauration le réadmit au service de France et lui fit une retraite de
lieutenant-colonel. L'aîné
des Bonelli, François, est plus connu que son cadet. Au siège de Bastia et
dans les opérations qui le précédèrent, François Bonelli, à la tête de sa
compagnie franche qu'on appelait le corps volant et qui comprenait deux cents
hommes d'élite tirés de la garnison, donna des preuves répétées
d'intelligence autant que d'intrépidité, et Lacombe Saint-Michel assurait
qu'il se conduisait en héros, qu'il se montrait de la plus grande utilité,
qu'il était la terreur des Corses. Aussi fut-il nommé par le représentant
chef du deuxième bataillon de la 16e demi-brigade légère : il remplaçait dans
ce gracie Joseph Arena, promu devant Toulon chef de brigade à l'état-major.
Après la capitulation de Bastia, il se rendit à l'armée d'Italie. Chargé en
1706 par Bonaparte de passer en Corse, ainsi que trente-six officiers ou
volontaires, avec des fusils, des pistolets, de la poudre et du plomb, pour
secourir les patriotes soulevés contre l'Angleterre, Bonelli arrivait le 23
juin à Bocognano. « Faites bientôt parler de vous », lui écrivait Napoléon.
Il fit bientôt parler de lui. Aidé de tout son clan, de ses parents, de ses
amis, d'hommes qu'il prit à la solde de la République, il établit, son camp
aux Moulins, à six kilomètres d'Ajaccio, et le 15 octobre, dès que les
Anglais furent partis, il entra dans la ville au milieu des vivats, occupa la
citadelle et décloua les canons. Bonaparte le félicita : « Vous vous êtes
acquis, lui mandait-il, des droits à la reconnaissance nationale », et il lui
confia une des colonnes mobiles du Liamone. Notre Bocognanais ne parlait pas
le français et ne l'entendait que fort peu ; mais on l'employa toujours dans
son pays natal. Lorsqu'il fut réformé en 1798, deux frères Bonaparte, Joseph
et Lucien, intervinrent en sa faveur : « Il est difficile, disaient-ils, de
servir avec plus de dévouement la République que ne l'a fait le citoyen
Bonelli en Corse et en Italie. » Lorsqu'il fut de nouveau réformé, il obtint
du premier consul le commandement d'un bataillon corse. « Permettez, lui
avait dit Bonelli, que le plus zélé de vos admirateurs, le plus sincère et le
plus fidèle des braves militaires que vous avez conduits à la victoire,
vienne se rappeler à l'honneur de votre souvenir. Oui, général consul, j'ai
le même cœur, le même courage, la même prudence que j'ai montrés en servant
sous vos ordres ; j'ai été un instant oublié, humilié ; mais vous daignerez
jeter un regard sur ma position. » Il fut chef du 1er bataillon des
chasseurs du Liamone, puis du 2e bataillon des chasseurs du Golo. Les généraux
qui gouvernèrent l’île, faisaient, tous son éloge. Vaubois déclarait qu'il
avait été « extrêmement utile au recouvrement de la Corse ». Ambert qui
le chargea d'une expédition à Porto-Vecchio, le disait excellent dans la
guerre des montagnes. Morand voyait en lui le meilleur officier qu'on pût
trouver pour commander en Corse une colonne mobile ou un corps de partisans.
Ce fut Bonelli qui, au mois de juin 1808, réprima la révolte du Fiumorbo : en
six jours, il sut rejeter les bandits sur Isolaccio, les refoula dans
l'église et les captura tous, au nombre de cent quarante-huit. Il eut sa
retraite en 1809 avec une pension de dix-huit cents francs que Napoléon lui
octroyait à cause de la distinction de ses services et de la gravité de ses
deux blessures, reçues l'une à Fornali, l'autre à Saint-Michel près Mondovi.
Mais Bonelli n'oubliait pas son empereur, et bien qu'il at sous la première
Restauration fait payer par son influence les contributions arriérées de son
canton, il accueillit avec joie le retour de Napoléon aux Tuileries. Le 2
juin 1815, le duc de Padoue le nommait chevalier de la Légion d'honneur « en
récompense de son zèle et de son dévouement dans les dernières circonstances
pour l'empereur et la cause nationale ». Lorsque Murat vint en Corse, Bonelli
le reçut dans sa maison de Bocognano, et il accepta du roi fugitif la croix
de l'ordre des Deux-Siciles. Jusqu'à sa mort, en 1843, il se livra, ainsi que
son frère Ange-Toussaint, à l'agriculture. Il créa le domaine de la Pianiccia
sur les bords de la Gravone. Les terres étaient couvertes de maquis et des
cailloux que roulait le torrent : Bonelli v planta des oliviers, des arbres
fruitiers et des vignes ; c'étaient les premières vignes et les premiers
arbres à fruits de la commune de Bocognano qui ne connaissait encore que le
châtaignier. Pour améliorer la laine des moutons, il leur fit construire des
étables. Les habitants du canton, un des plus montagneux et des plus sauvages
de la Corse, avaient toujours dédaigné le travail : l'exemple des Bonelli et la
réussite des divers genres de culture qu'ils avaient introduits, tirèrent la
population de son indifférence apathique. Un
lieutenant de la compagnie Bonelli, Nunzio Costa de Bastelica, fut également
un des plus fidèles compagnons de Bonaparte. Il était de ce Bastelica que les
voyageurs du XVIIIe siècle jugeaient si ravissant, semblable à un village
anglais, mais plus pittoresque à cause de sa situation élevée, de ce
Bastelica où Boswell admirait la noble fierté des hommes et où Elliot
s'étonnait de voir les femmes, vieilles et jeunes, filer continuellement de
la laine sur une quenouille. La famille Bonaparte aimait beaucoup Nunzio
Costa. Au mois d'octobre 1792, Napoléon, revenant de France, lui écrivait
qu'il avait le vif désir de l'embrasser, et Lucien, dans un post-scriptum de
la lettre, envoyait mille compliments à son « cher lieutenant ». Costa suivit
Napoléon à l'expédition de la Madeleine et dans la campagne d'Italie. Le
général lui reprochait d'avoir par instants mauvaise tête et d'agir avec ses
amis comme avec des étrangers ; mais, ajoutait-il, Costa doit néanmoins «
compter sur moi comme sur une personne qui lui est entièrement attachée ». Il
le fit commissaire du Directoire exécutif près l'administration centrale du
département du Liamone. Mais Costa préférait une place dans la gendarmerie.
Lieutenant à Ajaccio, il logeait en 1798 dans la maison des Bonaparte.
Capitaine en 1801, il reçut les éloges de Radet qui vantait son zèle, sa
prudence et sa célérité. Désigné vers la fin de 1812 pour un emploi
d'adjudant-major à la 86e cohorte à Florence, il déclara que l'âge et les
infirmités le rendaient impropre à la marche ainsi qu'au service de
l'infanterie, et il obtint sa retraite. Par deux fois il alla voir Napoléon à
l’île d'Elbe. Sous les Cent-Jours il rentra dans l'armée et fut employé comme
chef d'escadron de gendarmerie à Ajaccio. La seconde Restauration le rejeta
dans la vie privée. Mais l'empereur se rappela le lieutenant du 2e bataillon
de volontaires corses, le guide de Letizia fugitive, celui que les Bonaparte
nommaient le brave Costa ; il lui légua cent mille francs par un article de
sou testament. Un fils
de Nuuzio Costa, Pascal, fut sous la monarchie de Juillet sous-préfet de
Sartène. Napoléon l'avait protégé. Élève du prytanée de Saint-Cyr, Pascal
Costa était sous l'Empire inspecteur des octrois de la Corse et aux
Cent-Jours membre de la junte de gouvernement et sous-préfet de Calvi. Tous
ces Costa de Bastelica s'associèrent il la fortune des Bonaparte. Un frère de
Nunzio, François-Marie Costa ou, comme on l'appelait ordinairement, Costa le
docteur, était médecin. Il avait étudié son métier durant cinq ans et
l'exerçait n Perpignan lorsque la Révolution le fit juge de paix dans son
île. Réfugié à Calvi, puis sur le continent, il servit avec distinction a
l'armée d'Italie et revint en Corse après les victoires de Bonaparte pour
être médecin de l'hôpital militaire d'Ajaccio. Il était grand ami de Napoléon
qui le tutoyait et recevait ses lettres avec un vrai plaisir. « Tu as tort de
penser, écrivait Bonaparte en 1795 à ce Costa, que j'eusse mis jamais la
moindre négligence à ce qui pourrait t'intéresser. » Il le nomma conservateur
des eaux et forêts de la Corse. Un
autre membre de cette nombreuse tribu des Costa de Bastelica, Jean Costa,
fils de Dominique Costa, dit Burrasca à cause de son caractère
turbulent et emporté, fut un des défenseurs de Bastia et il était maréchal
des logis de la 28e division de gendarmerie à l'armée d'Italie lorsqu'il fut
assassiné le, lei juillet 1796 sur le chemin de Brescia en escortant le
trésor. Mme Letizia se le remémorait et plusieurs fois elle cita le nom de
Burrasca à son secrétaire, l'abbé Don Pietro Nunzi. Ce Burrasca avait un fils
qui mourut à l’âge de vingt et un ans : Lucien affectionnait ce jeune homme
et s'était chargé de son éducation. A peine
élu, Napoléon exerça le commandement et fit, sentir son autorité. Quenza
n'avait pas une grande expérience du métier. Il se laissa mener par son
second, et ce fut Bonaparte qui rédigea dans les moindres détails le règlement
pour la police et le service du bataillon qu'on ne nommait plus que le
bataillon Quenza-Bonaparte. « Pauvre Quenza, disait Marius Peraldi, le voilà
enveloppé dans les projets des Bonaparte, et ces nouveaux Agamemnon feront de
lui l'instrument passif de leurs volontés ! » Napoléon
était d'ailleurs homme de précaution, et, s'il n'avait pas eu la majorité des
suffrages, il aurait sur-le-champ rejoint son régiment et justifié son
absence par une attestation de Rossi. Le 31 mars, le général lui envoyait ce
certificat qui le mettait à couvert. Rossi déclarait qu'il avait eu besoin de
Bonaparte qui savait la langue italienne, qu'il lui avait promis le grade
d'adjudant-major dans le bataillon de volontaires d'Ajaccio, qu'il avait
informé de ce choix le colonel du 4e régiment d'artillerie, qu'après la
promulgation de la loi du 3 février il avait prié Napoléon de regagner sa
garnison, niais que la réponse du ministre était arrivée très tard, que la
loi du 3 février n'avait été connue que tout récemment dans l'île, que les
bateaux avaient manqué, et que par suite le jeune Corse ne pouvait se rendre
plus tôt à son corps. Le
certificat était excellent. Aussi Napoléon, quoique lieutenant-colonel de
volontaires, eut-il aussitôt l'idée de recouvrer, grèse à cette pièce, son
grade de lieutenant d'artillerie. Il remercia Rossi et lui demanda
l'autorisation d'aller à Paris : il -voulait régler ses affaires, obtenir des
bureaux sa réintégration an 4e régiment, s'il avait été rayé des cadres à la
revue du ter janvier, et soumettre au ministre des mesures indispensables au
bien-être de ses hommes qui n'avaient pas d'effets et ne savaient où loger. Rossi
lui répondit le 11 avril. Il avait, écrivait-il, délivré le certificat à
cause des « contrariétés » que Bonaparte éprouvait ; mais il ne pouvait
l'autoriser à partir sans en référer au ministre parce que les officiers des
gardes nationales soldées, assimilés à ceux de la ligne, devaient avoir,
croyait-il, un congé de la cour pour être compris dans les revues. Si
Napoléon se rendait Paris, ce ne serait pas à lui de proposer des mesures et
modifications pour le coucher et l'habillement des volontaires : c'était au
Directoire du département à traiter de ces objets avec le ministre par
l'intermédiaire des députés. Mais
lorsque Napoléon reçut cette lettre de Rossi, de très graves événements
s'étaient passés à Ajaccio. Le
nouveau lieutenant-colonel avait résolu de prendre pied dans la citadelle
d'Ajaccio. Son
frère Joseph et les collègues de Joseph, membres du Directoire, l'encourageaient
dans ce dessein. Durant les sept premiers mois de l'année 1792, le Directoire
s'efforce de mettre les volontaires dans les quatre présides, à Bastia, à
Calvi, à Ajaccio, à Bonifacio ainsi qu'au château de Corte : non qu'il ait
des projets de révolte contre la France, mais il veut exercer son droit,
affirme que les volontaires sont destinés par la loi à la défense du pays et
qu'ils doivent servir la patrie dans les Villes, au lieu d'être répandus par
la campagne où ils foulent les pauvres habitants. A Bastia,
Rossi objecte que la citadelle renferme déjà cent cinquante hommes de la
garde nationale. Mais le Directoire insiste, exige une « augmentation » des
milices corses, et cela, dit Rossi, sur le ton d'une volonté absolue. A
Calvi, le vieux Maudet refuse d'obtempérer aux réquisitions du Directoire, et
lorsque les députés de la Corse, joignant leurs plaintes à celles du
Directoire, l'accusent d'indécision et de faiblesse, il réplique
gaillardement que les vieux renards valent bien les jeunes, que Calvi est la
seule place de l’île où le sang n'ait pas coulé, et les municipaux, unis de
cœur avec lui et soutenus par Giubega qui commande la garde nationale,
vantent la prudence de Maudet et son dévouement à la loi. Mais le Directoire
continue à demander que les volontaires d'Achille Murati entrent dans la
forteresse. Mêmes
prétentions sur le château de Corte. Il n'Y avait là qu'une poignée de
Suisses. Mais par deux fois s'échappèrent des prisonniers, entre autres deux
fils de Gaffori qui s'esquivèrent avec leur sentinelle et le caporal de garde
gagnés à prix d'argent. Le Directoire se plaignit de cette évasion qu'il
qualifiait de scandaleuse, et il requit Rossi de confier dorénavant le
service à un détachement mixte d'infanterie régulière et de volontaires nationaux.
Rossi, obligé de reconnaitre que les Suisses avaient manqué de vigilance,
obéit à la réquisition. Mais le Directoire lui reprocha de n'avoir mis dans
le château que cinq volontaires à côté de cinquante soldats des troupes de
ligne et lui déclara qu'il devait y avoir des uns autant que des autres.
Rossi répondit qu'il prescrivait au commandant Michel de doubler, de tripler
le nombre des volontaires, qu'il ne pouvait néanmoins, sans encourir le blâme
du ministre de la guerre, ordonner que la garnison rôt composée de deux
parties égales. Les membres du Directoire s'obstinèrent, et lorsque le
ministre de l'intérieur leur remontra qu'ils empiétaient sur le pouvoir
militaire, ils alléguèrent que leur réquisition avait été dictée par le
devoir ; si le service mixte, ajoutaient-ils, offrait des inconvénients,
Rossi n'avait qu'il remettre aux volontaires seuls la garde du château ! Mais la
situation de Rossi devenait intenable. Le Directoire agissait en maure, sans
se soucier de la loi ni des règlements, et les agents militaires, tout en
protestant, n'osaient résister à ses ordres ; il autorisait les communes à
prendre les fournitures destinées au coucher des troupes de ligne ; il
dressait un tableau de répartition des volontaires et requérait Rossi de les
mettre en garnison dans les places et postes maritimes, conjointement avec
les vieux régiments, quand ce ne serait que pour les tirer du désordre, les
exercer et les instruire, les dresser à « sentir l'ensemble » : six
compagnies à Bastia et six à Ajaccio, quatre à Calvi, à Corte, à Bonifacio,
deux à Saint-Florent et à Cervione, une à Luri, à l'Isle-Rousse, à Algajola,
à Porto-Vecchio. Et vainement Rossi remarquait que cette répartition
entrainerait des charges onéreuses, que les chefs des volontaires pourraient
à grade supérieur commander les garnisons sans avoir la moindre notion du
service, que la différence de langue ci d'habillement causerait des
querelles. Il écrivait à Paris qu'après avoir regimbé aussi longtemps que
possible, il finirait de guerre lasse par céder aux injonctions du Directoire
« pour éviter l'éclat d'une résistance qui compromettrait tout », et il
concluait qu'autant vaudrait laisser aux administrateurs le pouvoir exécutif. Paoli
avait les mêmes vues sur les forteresses. Comme auparavant, il n'était pas
satisfait des membres du Directoire : l'entendre, ces jeunes gens manquaient
d'expérience et tranchaient de toutes choses avec aplomb. Mais lui aussi
pensait qu'il fallait s'assurer des présides, esser sicuro dei presidi,
et puisque la guerre était imminente, de prendre ses précautions pour qu'il
la nouvelle de quelque revers la fidélité des troupes de ligne ne fuit pas eu
définit, ne mettre dans les principaux postes que des gens éprouvés et sur
qui l'on peut compter, se défier même de telle ou telle compagnie qui « ne
serait pas nôtre au moindre changement de fortune ». Il s'irritait que Rossi
ne voulût pas se prêter à cette mesure : c'était, selon lui, offenser
l'amour-propre des Corses ; si l'ennemi se présentait, les mercenaires qui
gardaient les places pourraient-ils les défendre sans l'assistance des
milices ? Les bataillons nationaux à peine formés qu'il projetait de les
envoyer dans les présides. Il s'indignait que la municipalité de Calvi,
« l'infâme parti » de Giubega, eût refusé de recevoir les volontaires ;
« nous n'avons rien à craindre, disait-il, si Calvi est à nous ».
Ajaccio était un de ses points de mire. Déjà, au mois de septembre 1790. La
Férandière avait dû introduire dans le « maschio » qui domine la citadelle
une compagnie de la garde bourgeoise, la compagnie de Jean-Pierre Levie. Mais
cette compagnie, dégoûtée du service et craignant que la garnison ne lui fît
un mauvais parti, avait fini par s'en aller, et le successeur de La
Férandière, le colonel du 42e régiment, Maillard, était un homme ferme et
vigilant qui ne connaissait que sa consigne et n'ouvrirait les portes de la
forteresse à qui que ce fût. Paoli se plaignait de ce nouveau commandant et
lui reprochait « d'assujettir la ville » et de « se défier des gardes nationales
». Prendre la citadelle d'Ajaccio ou du moins v
l'aire entrer les volontaires corses, c'était donc exaucer les vœux de Paoli,
et sûrement le général ne verrait pas sans déplaisir qu'Ajaccio eût, comme
Bastia, sa cuccagna. Malgré l'accueil qu'il avait reçu naguère et les
éloges qu'il donnait ù la population, Pauli n'aimait pas Ajaccio. De même que
Bastia, Ajaccio était à ses veux une ville accoutumée à vivre sous le
despotisme, et ses amis n'hésitaient pas à dire que la Corse pouvait exister
sans ces deux capitales, qu'il faudrait les avilir ou les détruire parce
qu'elles étaient exposées à l'invasion et que leurs habitants n'avaient
jamais eu pour la patrie le même attachement que les montagnards. Au désir du Directoire et de Paoli de mettre
les Corses dans une des citadelles les plus importantes de l’île se joignait
la colère que leur inspirait le fanatisme religieux des Ajacciens. Le
Directoire du département se composait de vrais révolutionnaires, chauds
partisans des réformes de la Constituante, et le procureur général syndic,
Saliceti, aussi vigoureux que rusé, aussi énergique qu'habile, avait résolu
d'appliquer coûte que coûte et dans toute leur rigueur les décrets de
l'Assemblée. Le 7 niai 1792, Joseph Bonaparte, Ange Chiappe, Pompe ; Paoli et
Mattei écrivaient au ministre de l'intérieur que les moines fanatiques
n'osaient pas se montrer, que le peuple corse aimait trop ardemment la
liberté pour « se laisser égarer par des hypocrites », que le Département ne
pavait pas avec exactitude les quartiers de leurs traitements aux «
réfractaires » afin de les amener à résipiscence, et que, grâce à cette
mesure, il n'y avait plus dans l’île que vingt à vingt-deux ecclésiastiques,
fonctionnaires publics, qui fussent non conformistes. « Des
prêtres, ajoutait le Directoire au mois de juillet, s'agitent, se débattent,
invoquent les vengeances terrestres pour défendre la cause du ciel : nous
nous sommes débarrassés de leurs personnes ou les surveillons de près. » Or,
Ajaccio était, ainsi que Bastia, une cité dévote. Quelques habitants, comme
les Bonaparte, comme Fesch qui d'archidiacre devenait vicaire général et le
premier dignitaire de la cathédrale, comme l'abbé Louis Coti,
procureur-syndic du district, comme Masseria et certains membres du club
patriotique, approuvaient la constitution civile du clergé. Fesch et Coti
étaient du nombre des giurati ou jureurs, et l'année précédente, un
mois de février, lorsqu'il traversait le Dauphiné, Napoléon mandait à Fesch
sur un ton d'allégresse « tous les curés ont prêté le serment civique, l'on
se moque du cri des évêques. » Mais, bien que Fesch eût démontré dans un
long discours que la Constitution nouvelle rendait à la religion sa
simplicité primitive, bien que le Moniteur eût loué la sévérité de ses
mœurs, sa « conduite vraiment pastorale » et le zèle constant qu'il
mettait « à déjouer les manœuvres de l'aristocratie de Paris et de la
politique de Rome », la majorité des bourgeois d'Ajaccio, les artisans,
les mariniers se prononçaient contre les décrets de l'Assemblée : ils
regardaient les insermentés comme les véritables pasteurs et leur messe comme
la seule bonne ; ils tournaient le dos au prêtre constitutionnel et le
traitaient hautement de schismatique et d'hérétique ; « une population
composée de matelots, dit plus tard Napoléon qui se souvenait sans doute
d'Ajaccio, est dès lors extrêmement superstitieuse ». L'émotion
fut grande dans la ville lorsqu'à la fin de 1791 le bruit courut que le
couvent des Capucins allait être supprimé. Le Directoire du district, consulté par le Conseil général du département, écrivit qu'il serait convenable de ne pas
inquiéter
des religieux dont l'influence s'étendait sur nombre de villages. Plusieurs
centaines d'Ajacciens se rendirent sans armes à la municipalité et la
prièrent d'empêcher le départ des moines. « Les dévotes dames de la ville,
disait railleusement Paoli, veulent conserver ces barbes tant vénérées et
tant agréables. » Mais le Directoire du département, strict exécuteur de la
loi, arrêta le 25 février 1792 la suppression des couvents d'Ajaccio, de
Bastia, de Bonifacio et de Corte. Les Capucins d'Ajaccio partirent un mois
plus tard, le 25 mars, aux approches de la semaine sainte, après avoir donné
la communion pascale à la plupart des habitants qui craignaient de recourir à
des prêtres jureurs. Pourtant, puisqu'ils obéissaient aux ordres du
Département et faisaient preuve de modération, ne pouvait-on obtenir leur
retour ? Le 25 mars, les corps municipaux, administratifs et judiciaires se
réunissaient dans l'église Saint-François et décidaient d'envoyer une
députation à Corte pour solliciter du Directoire la réintégration des
Capucins dans le couvent d'Ajaccio. Les chefs de cette députation furent
Grandie, commissaire du roi près le tribunal du district, et Tortaroli,
l'ancien podestat, président du tribunal du district et membre de la
Haute-Cour d'Orléans. Ils se présentèrent au Directoire qui fut inflexible et
taxa d'illégale l'assemblée du 25 mars. « Partez, leur dit Joseph Bonaparte,
si le signor Saliceti qui est absent vous trouvait ici, vous iriez dans la
prison du château, et, après vous, ceux qui vous ont délégués ; partez vite
et ne faites plus de demandes inutiles. » Tout
polissait donc Napoléon à un acte de violence. Le disciple de Rousseau et de
Raynal, imprégné de la philosophie du siècle, s'indignait que des prêtres et
des moines fussent si récalcitrants, si puissants encore dans sa ville
natale, et il répétait avec l'auteur d'une Histoire de la Corse qu'il
avait récemment consultée, avec l'un des officiers les plus instruits et les
plus spirituels du corps royal de l'artillerie — ce Pommereul qu'il fit plus
tard préfet du Nord et inspecteur de la librairie, — que l'encensoir du
clergé doit être soumis à la loi de comme l'épée du militaire, le comptoir du
négociant et la robe du magistrat, que les Corses avaient tort d'entretenir
et d'engraisser tant de moines fainéants, que cette engeance inutile partout
était en outre dangereuse dans leur ile, que l'abolition des ordres
monastiques changerait la face du pays. De même que Paoli, de meule que
Joseph et les membres du Directoire, il s'emportait contre les prêtres
réfractaires : « la religion, disait-il, lorsqu'elle est maniée par des
hommes qui ne comprennent pas l'éminente sainteté de leur caractère, est une
arme redoutable et de tout temps funeste à la liberté des nations. » Il les
accusait de « travailler de toutes les manières et en tous sens le pauvre
peuple d'Ajaccio » ; il les qualifiait de « malintentionnés », de « perturbateurs », de « conspirateurs », « d'ennemis de la nation » ; il proposait de les réduire à l'impuissance, eux et
leurs adhérents. Ne comptaient-ils pas des complices jusque dans les corps
administratifs, dans la municipalité où un parti voulait remplacer
Jean-Jérôme Levie par Tortaroli ou par Jean-Baptiste Bacciochi, et dans le
Directoire et le tribunal du district dont plusieurs membres « se
comportaient avec le plus grand scandale », et fréquentaient, non pas la
paroisse constitutionnelle, mais les églises des moines ? Il ne
manqua pas de dénoncer à Joseph ces « progrès rapides » du fanatisme, et le 1er mars le Directoire
du département
écrivait
à Rossi qu'il était « urgent d'empêcher à Ajaccio les éclats de l'incivisme », que la présence des quatre compagnies de
volontaires du district y était « très instante et nécessaire », qu'elles devaient s'y rendre non seulement
pour commencer leur service, mais pour assurer la tranquillité publique. Quelques jours plus
tard, les compagnies entraient à Ajaccio où le procureur général syndic
Saliceti vint exprès les installer, les imposer à la population. Le 2
avril, sur la place d'armes, au nom de Rossi et devant deux commissaires,
Quenza et Arrighi, désignés à cet effet par le Directoire du département, le
colonel Maillard, accompagné du commissaire des guerres Despuisarts, passait
la revue du bataillon Quenza-Bonaparte et, comme on disait, le recevait.
Suivant les instructions de Rossi, il enjoignit Quenza d'envoyer une partie
de sa troupe dans les quartiers et cantonnements de l'intérieur. Mais Quenza
objecta qu'il fallait dresser la comptabilité de toutes les compagnies et
organiser le conseil d'administration et il pria Maillard de différer
jusqu'au mercredi 11 avril le départ de ses hommes. Maillard y consentit.
Mais si les compagnies du district d'Ajaccio occupaient le Séminaire, celles
du district de Tallano n'avaient pas encore de logement. L'une d'elles, la
compagnie de Pietri, fut mise dans une maison de la ville. Les trois autres
s'établirent hors de l'enceinte des remparts, au quartier neuf, dans une maison
qui venait d'être réparée et qui était nommée la caserne neuve. La
population fut saisie d'inquiétude. On rappelait combien d'intrigues et de
troubles avait suscité l'élection de Bonaparte. On s'étonnait que la revue
des compagnies eût été passée à Ajaccio et non à La Mezzana où elle devait
avoir lieu d'abord. Ou se demandait pourquoi le bataillon qui aurait dû
partir sans délai, prolongeait son retour et quels motifs secrets
déterminaient les lieutenants-colonels à le conserver entièrement sous leur
main, malgré l'ordre qu'ils avaient reçu de le disséminer. Plusieurs
familles, craignant pour leur sûreté, gagnèrent l'Italie. L'antipathie qui,
selon le mot de Napoléon, existe entre les habitants des villes et ceux de
l'intérieur, se manifestait hautement. Les volontaires traitaient les
Ajacciens de citadins, et les Ajacciens qualifiaient dédaigneusement
les volontaires de paysans ou de rustres. A diverses reprises les
gardes nationaux eurent des rixes avec les matelots du port. Ces
disputes quotidiennes, l'exode des Capucins, la mission de Grandin et de
Tortaroli à Corte avaient exaspéré Napoléon et ses amis. Le 8 avril, jour de
Pâques, les prêtres inconstitutionnels officiaient publiquement au couvent de
Saint-François et leurs partisans annonçaient qu'une procession, retardée
depuis deux semaines par la prudence de la municipalité, se ferait le
lendemain, qu'on avait trouvé des prétextes pour qu'elle ne fût pas escortée
par des piquets de volontaires. « Ils déclarent le schisme, s'écriait
Napoléon avec colère, et ce peuple est prêt à toutes les folies ! » Le jour
même, dans l'après-midi, se produisait un incident qui rendait le conflit
entre les citadins et les paysans inévitable. Vers
cinq heures du soir, dans la rue de la Cathédrale, des jeunes filles qui jouaient
aux quilles ou sbriglie, se prirent de querelle. Deux matelots,
d'ailleurs cousins, Étienne-Antoine Rocca, dit Fiordispina, et Jean-Dominique
Tavera, se mêlèrent au débat et se disputèrent à leur tour. Le premier traita
le second de porco et de cuglione. Tavera brandit son stylet.
Mais des témoins de la scène, entre autres Ignace Carbone et sa femme
Madeleine, lui ôtèrent son arme. Il s'échappa, puis reparut avec un pistolet
; mais un ancien père du commun, membre du Directoire du district, Paul-Félix
Peraldi, réussit derechef à l'apaiser. Au bruit survint de la caserne du
Séminaire un peloton de douze volontaires commandé par un officier du nom de
Tancredi. Il arrêta sur son chemin un homme qui portait un pistolet ; l'homme
résistait ; Tancredi lui mit son épée sur la poitrine et l'envoya au
Séminaire. Un maître maçon, Joachim Favella, passait. L'officier ordonna de
le fouiller, et un soldat braqua son fusil sur Favella en disant arrête. Mais
Favella saisit le fusil d'une main et leva de l'autre son stylet : « Je n'ai
rien fait, protestait-il, et ne veux pas qu'on m'arrête. » Son frère Baptiste
accourut, un pistolet au poing, et le déchargea sur les gardes nationaux. Feu
! cria Tancredi, et les volontaires firent feu. Les deux Favella ne
furent pas atteints. Mais des artisans, des matelots viennent il leur aide.
Trois « paysans » sont désarmés. Un quatrième est grièvement blessé. Tancredi
et ses hommes, poursuivis par les coups de fusil qu'on leur tire des
fenêtres, rentrent précipitamment au quartier. Napoléon
était alors dans la Grande Rue. Il se dirige rapidement vers le Séminaire, en
ralliant à lui six ou sept officiers du bataillon. Mais lorsqu'il arrive près
de la cathédrale, en face de la maison Ternano, il voit à une croisée
Marianne Ternano qui, toute en pleurs, lui fait signe de se sauver. Il avance
néanmoins et rencontre le maitre charpentier Ignace Sari qui tient deux
fusils dans ses mains. Le capitaine Jean Peretti reconnaît les mousquets de
deux soldats de sa compagnie. « Rends-moi ces fusils », dit-il à Sari en lui
tapant sur l'épaule, et il prend un des mousquets, et donne l'autre au
lieutenant Pianelli. A cet instant, un parent de Sari, Joseph-Antoine
Cabella, surnommé Bartinione, se montre sur les marches de la cathédrale. Sa
femme Xavière lui remet un fusil, et Bartinione, après avoir fait quelques
pas, couche en joue le groupe des officiers. Napoléon lui parle, et, comme
s'il écoutait la voix de la raison, Bartinione abaisse son fusil. Mais quatre
ou cinq de ses amis sortent de la cathédrale pour se joindre à lui : il vise
de nouveau les officiers, il lâche la détente, et la balle frappe le
lieutenant Rocca Serra qui tombe mort devant la porte de la signora Scaffa. Bonaparte
et ses compagnons avaient eu le temps de fuir. Ils s'étaient jetés dans le vestibule de la
maison Ternano et de là, par une basse-cour, ils gagnèrent le Séminaire. Mais
de tous côtés retentissaient les cris : Adosso alle berrette ! Adosso alle
spallette ! « Sus aux barrettes ! Sus aux épaulettes ! » Des Ajacciens couraient
les rues, le fusil et le stylet à la main. Ils tirèrent contre les fenêtres
de la maison de Quenza. Ils tirèrent sur le capitaine Jacques Peretti. Ils
tirèrent sur un volontaire de Porto-Vecchio. Ils enlevèrent leurs armes à
cinq hommes de Talavo. Ils assaillirent l'adjudant-major Pierre Perciti qui
put trouver asile dans la maison Orto et le capitaine Orsone qui, pour se
garantir des coups de stylet, se servit d'une femme comme d'un bouclier et se
réfugia dans la maison Cattanco. Le
Conseil général de la commune décida dans la soirée de rechercher et de punir
les coupables. Le juge de paix Drago se rendit à la cathédrale où avait été
porté le corps de Rocca Serra, et il dressa procès-verbal en présence de la
brigade de gendarmerie. Mais ces résolutions ne furent prises et exécutées
que fort tard ; Drago n'alla que vers dix heures à la cathédrale, et Napoléon
accusa la municipalité et le district de lenteur et d'inaction : « Ils ne se
donnent aucun mouvement, disait-il, ils ne font pas même battre la générale,
pas même arborer le drapeau rouge, et, la nuit arrivée, des magistrats faits
pour veiller lorsque les citoyens dorment, vont dormir quand tout le monde
veille ! » Lui,
Napoléon, veillait avec Ouenza. Les deux lieutenants-colonels, rentrés au
quartier, avaient déclaré que le bataillon était en droit de tirer sur les
Ajacciens, puisque la ville se mettait en insurrection contre lui. Bonaparte
faisait venir de la rue Saint-Charles des provisions de poudre et de balles.
Postés comme ils l'étaient, ses volontaires pouvaient, quand ils voudraient,
fermer à la cité toutes les communications, et balayer de leur fou une partie
d'Ajaccio, puisque la tour du Séminaire qui dépendait des fortifications,
dominait à la fois la rue de la Cathédrale et la place d'armes. «
L'idée de la vengeance, écrivait naguère le vicomte de Barrie, est la
première qui se présente à cette nation. » Napoléon voulait venger la mort de
Rocca Serra, et, comme il dit, les avanies de toute espèce que sou bataillon
avait essuyées. Il voulait exercer des représailles personnelles, punir ses
adversaires de leurs injures et de leur mépris, leur montrer ce qu'était, ce
petit Bonaparte dont ils raillaient les visées orgueilleuses, jeter
l'épouvante dans cette ville qu'il n'avait encore pu dominer. Il voulait
châtier les partisans des Capucins. Il voulait enfin profiter de
l'échauffourée pour entrer de façon ou d'autre dans la citadelle. Dans la
nuit même du 8 avril, il se rendait avec Quenza chez le colonel Maillard. Il
lui raconta l'événement, lui exposa que les volontaires étaient menacés par
la population d'Ajaccio qui continuerait évidemment de les attaquer, et il
pria Maillard de leur venir en aide et, pour les mieux préserver de toute
insulte, de leur ouvrir les portes de la forteresse. Maillard
devina le piège. Brave officier, attaché, selon son expression, à
l'inviolabilité de ses serments, il avait le dessein de se conduire en cette
circonstance avec une extrême modération, de faire respecter sa troupe de
part et d'autre, au risque de s'attirer de part et d'autre des reproches, de
n'intervenir que sur réquisition légale pour ramoner le calme et l'union :
neutre entre les deux camps, le 42e régiment — qui ne comptait guère que 500
hommes — n'avait qu'à prouver « son amour pour son devoir et sa
soumission à la loi ». Dès le soir du S avril, comprenant que le soldat
serait astreint à un service très pénible et désirant le soustraire au
contact des volontaires. Maillard rappelait le poste qui gardait le quartier
neuf, hors de la ville et loin de la citadelle. Il
répondit donc aux lieutenants-colonels Quenza et Bonaparte que les anciennes
ordonnances subsistaient encore ; qu'au lieu d'être abrogées, elles avaient
été maintenues en vigueur par les lois nouvelles ; qu'elles lui défendaient
sur son honneur et sa vie d'admettre aucune troupe dans la citadelle sans les
ordres de Sa Majesté, de ses ministres ou de ses généraux ; que c'étaient ses
dernières intentions ; que rien au monde ne l'en ferait départir. Quenza et
Bonaparte n'insistèrent pas. Mais ils prièrent Maillard de leur donner au
moins des munitions de guerre. Le colonel répliqua qu'il avait livré aux
volontaires le 2 avril, jour de leur formation, la quantité de munitions
prescrite par M. de Rossi, qu'il ne pouvait mitre-passer les instructions
reçues, que ce serait transgresser son devoir que de fournir des movens
offensifs contre les citoyens. Pourtant, il consentit à leur donner du pain
de munition et il promit d'employer les plus vives sollicitations auprès des
corps administratifs pour faire poursuivre les véritables coupables selon
toute la rigueur des lois et rendre au bataillon la justice qui lui était
due. Le
lendemain, lundi 9 avril, le bruit courut que deux volontaires blessés
étaient, l'un à l'hôpital militaire, l'autre au Séminaire. Le juge de paix
Drago, escorté de la brigade de gendarmerie, se rendit à l'hôpital et V
recueillit la déposition d'un soldat de la compagnie Ortoli, François-Marie
Renucci, frappé la veille de deux coups de stylet. Puis, il gagna le
Séminaire. Il traversa la cour où des hommes qui fourbissaient leurs armes,
le regardèrent d'un air menaçant. Ouenza et Bonaparte étaient dans une pièce
au fond de l'édifice. Ils dirent à Drago qu'il n'y avait pas de blessé au
Séminaire, et le juge de paix allait s'éloigner ; mais ils lui ordonnèrent de
rester, ainsi qu’aux gendarmes, et Drago demeura prisonnier. Des volontaires
voulaient le mettre à mort parce qu'il était parent de certains mariniers
qu'ils tenaient potin leurs ennemis déclarés. Des officiers le firent monter
dans une chambre, et, à une heure de l'après-midi, lui fournirent les moyens
d'échapper. A cet
instant — il était sept heures du matin — un parti de volontaires enfonce la
porte de la tour du séminaire ou tour de Saint-Georges, et bientôt, du haut
de ce tourillon, fait feu sur les habitants qui sortaient de la cathédrale à
l'issue de la messe. Le curé, averti, ferme la grande porte de l'église et
ouvre aux fidèles une porte latérale. Mais des fenêtres du Séminaire le
bataillon tire, soit sur les maisons des particuliers, soit sur les gens qui
passent dans les rues et sur la place d'armes. Une veuve, Catherine Morando,
et une fillette de treize ans, Constance Bocognano, furent tuées. L'abbé
Santo Peraldi fut si gravement atteint qu'il mourut le jour suivant. Le
commissaire du roi, Grandin, revenu la veille au soir de Corte, reçut une
balle dans la cuisse. La signorina Comnene, fille d'Apostolino Comnene, fut
blessée au bras. L'alarme
se répandit dans Ajaccio. Les uns coururent à l'hôtel de ville, les autres
prirent leur fusil et ripostèrent à la force par la force. Le père de l'abbé
Santo Peraldi, Marius-Baptiste Peraldi, frère du député, brillant de venger
son fils, avait rallié tous ses parents et marchait sur le Séminaire. De leur
côté, les volontaires continuaient à cribler de balles les fenêtres des
maisons et à tirer sur tout être vivant, homme ou bête, qu'ils apercevaient
dans les rues. Sous les ordres du lieutenant Costa de Bastelica, ils
s'emparaient de l'ancien couvent des Capucins situé sur une hauteur à
l'entrée de la barrière du faubourg ainsi que du fortin dit tour des
Génois qui domine ce couvent. Mais les corps administratifs s'étaient
réunis pour prendre les mesures qui devaient ramener la tranquillité. A une
heure de l'après-midi, le procureur de la commune, accompagné d'un peloton de
troupes de ligne, et agitant le drapeau blanc, se rendit à tous les postes du
bataillon et obtint la cessation des hostilités. Il
rentrait à peine dans l'hôtel de ville que le feu redoublait avec plus de
vigueur qu'auparavant. Des volontaires envahissaient la rue de l'ancienne
église des Jésuites et les maisons voisines du Séminaire, comme la maison
Sapin d'où l'un d'eux envoyait une balle qui blessait au bras Pascal
Barrachino. D'autres occupaient tout le faubourg du Parc aux Mulets sur le
bord de la mer et coupaient ainsi les communications d'Ajaccio avec le
dehors. Des gardes nationaux de l'intérieur, au nombre de cent, venaient
renforcer le détachement qui s'était rendu maitre du couvent des Capucins. « C'est
donc la guerre ! » s'écriaient les municipaux. Ils
requirent d'abord le colonel Maillard de leur donner deux pièces de canon qui
seraient placées sur une barque et protégeraient le faubourg ; le colonel
leur répondit que ce moyen était à la fois impraticable et contraire aux
lois. Mais, lorsqu'ils le requirent de refouler les volontaires dans le
couvent de Saint-François, il déclara qu'il était prêt. À cinq heures du
soir, la générale était battue et la loi martiale proclamée. Le procureur de
la commune, portant le drapeau rouge et suivi d'un piquet de grenadiers du
42e régiment, se présentait à tous les postes du bataillon et leur ordonnait
de se retirer. Presque dans le même moment — à six heures Maillard sommait
Quenza de se conformer aussitôt et exactement à la réquisition de la
municipalité ; il le rendait responsable de tous les événements qui pouvaient
arriver ; il lui rappelait l'article 16 de la loi du 19 octobre 1791, que
tout subordonné qui n'obéissait pas sur-le-champ aux ordres de son supérieur,
était, en temps de paix, puni de six mois de prison, et en temps de guerre,
puni de mort ; il ajoutait que si les volontaires ne s'éloignaient pas
immédiatement, ils seraient déclarés rebelles ; « l'alarme est générale,
concluait Maillard, et tout le monde accuserait votre conduite si vous ne
respectiez point les autorités civiles ; cette déférence à la loi, loin de
diminuer les droits que vous avez à la justice qui vous est due, ne peut que
les augmenter. » Mais
Napoléon ne pensait qu'à garder les positions dont il s'était saisi. Évacuer
le Séminaire et se retirer à Saint-François ! Quelle demande absurde ! Elle
venait de la municipalité. Mais la municipalité était évidemment forcée,
violentée par les brigands ! Elle n'avait plus aucune autorité ! Pour
pallier leur désobéissance ; Bonaparte et Quenza imaginèrent d'obtenir de
l'abbé Coti, procureur-syndic du district, une contre-réquisition qui
annulerait la réquisition de la Municipalité. Coti
était l'ami des Bonaparte et vivait à leur table. « Il est avec Masseria,
disait Marius Peraldi, le satellite juré de cette famille. » Comme les
Bonaparte, il resta fidèle à la France. Il les accompagna sur le sol de
Provence. Là, Gasparin et Saliceti le nommèrent capitaine et invitèrent
Carteaux à l'employer. Mais le ministère refusa de confirmer Coti, et les
représentants le renvoyèrent en Corse avec mission de lever une compagnie
franche. Coti, capitaine au 170 bataillon d'infanterie légère, prit part à la
défense de Bastia. Sa compagnie, formée de bons patriotes, montra, durant le
siège, la même bravoure que la compagnie de Bonelli, et lorsque la ville
capitula, ce fut lui qui demanda et obtint pour les familles du Delà des
monts dont les chefs étaient réfugiés à Bastia, la permission de se retirer
où elles voudraient. Napoléon le revit dans la campagne d'Italie et le fit en
1797 adjudant-major de la citadelle de Milan. L’abbé
Coti s'entendait secrètement avec Quenza et Bonaparte. Le 9 avril, à neuf
heures du matin, la municipalité l'avait prié de se réunir ù elle dans
l'instant : Coti ne lui répondit qu'il cinq heures du soir, et il répondit
qu'il ne pouvait, par prudence, quitter son bureau — que son secrétaire et
son premier commis auraient pu garder, — que, si le maire et les officiers
municipaux croyaient nécessaire de délibérer avec lui sur les affaires
présentes, ils n'avaient qu'à se donner la peine de se transporter à
l'administration du district où ils le trouveraient disposé à seconder leurs
vues pour l'avantage commun. Pendant toute cette journée du 9 avril, il eut
un va-et-vient incessant de billets entre Napoléon et Coti. « Que
faites-vous, écrivait Bonaparte dans la matinée ; que pensez-vous ? Avez-vous
besoin de quelque chose ? Avez-vous beaucoup de poudre et de plomb ? » Et
Coti approuvait tout haut la conduite des volontaires. D'une fenêtre du
collège des Jésuites où étaient les bureaux du District, il leur criait
lorsqu'ils pénétraient dans le jardin de la maison Sapia : « En avant,
mes amis, venez et ne craignez rien ; nous sommes tous paysans ;
entrez dans la maison du signor Sapia et n'y faites pas de dégât ; il est des
nôtres. » Le même jour, il disait à deux capitaines du bataillon, Orsone
et Bonelli, que les lieutenants-colonels seraient de f..... cochons, porchi fittuti, s’ils
lâchaient leurs postes, et le 10 avril au soir, Bonelli retournait au collège
des Jésuites conférer avec lui. Napoléon
eut l'idée de recourir à Coti pour faire, comme il dit, revêtir des
formalités de la loi les opérations de la garde nationale. Sur son conseil,
Quenza écrivit en italien le billet suivant à l'abbé : « Il faudrait, cher
Coti, que vous fassiez une réquisition de cette nature : je requiers les
commandants du bataillon des gardes nationales soldées de ne pas abandonner
leurs quartiers du Séminaire, ni les postes qu'ils occupent, parce qu'il y a
une conjuration contre la liberté publique et contre la Constitution. » Et il
ajoutait en post-scriptum : « Préparez-vous à venir cette nuit parmi nous.
Beaucoup de paysans arrivent à tout moment. » Napoléon joignit ses exhortations
à celles de Quenza...tu lias du billet, il traça, sans les signer, ces huit
mots en français : « Les courriers pour Corte sont partis. Courage, courage !
» Le
soldat du 42e régiment que Quenza et Bonaparte chargèrent de porter ce billet
au procureur-syndic du district, le remit par méprise au procureur de la
commune. Mais une copie parvint à Coti quelques instants plus tard. L'abbé
n'hésita pas. Sans même informer le Directoire du district, il reprit le
commandant de place. La loi n'accordait ce droit de réquisition au
procureur-syndic du district, que si la municipalité et le juge de paix
étaient dans le cas de négligence ou d'inaction. Mais Coti ne se souciait pas
de la loi, et vainement son secrétaire et ami Penche lui représenta qu'il
faisait une démarche illégale qui le jetterait dans de graves embarras. A
sept heures et demie du soir, il requérait le colonel Maillard de porter tout
le secours qui était en son pouvoir aux gardes nationales soldées ainsi
qu'aux lions citoyens d'Ajaccio, de repousser tout attroupement qui se
formerait pour les inquiéter dans leurs quartiers et autres postes qu'ils
occupaient ou pourraient occuper, de n'obtempérer à aucune réquisition qui
serait contraire à celle du procureur-syndic. Le
colonel Maillard répondit à Coti — à neuf heures du soir — qu'il avait reçu
de la municipalité deux réquisitions auxquelles le lieutenant-colonel Quenza
devait obéir : le cri, disait-il, était général, toute la ville demandait la
retraite des volontaires, et lui, Maillard, ne pouvait, sans se compromettre,
rien changer aux ordres donnés par les autorités légitimes. Fallait-il
donc évacuer le Séminaire ? Fallait-il quitter la partie lorsque toutes
les chances de succès n'étaient pas épuisées ? Bonaparte employa la ruse. Il
écrivit à Maillard que des brigands faisaient faire un feu roulant sans
respecter le drapeau de paix ; que le bataillon avait à lette fureur opposé
la modération ; niais que lesdits brigands — appelait aussi les révoltés et
les rebelles — tenaient tolites les issues de l’Hôtel de Ville ; que
l'administration violentée ne pouvait plus délibérer librement ; que les
volontaires avaient obéi pourtant à la proclamation de la municipalité ; mais
qu'ils étaient « dans le danger le plus éminent », qu'ils voulaient être
assurés de leur vie, être a couvert de ces brigands qui n'avaient plus de
frein et ne connaissaient plus d'autorité — et Bonaparte priait Maillard de
les laisser dans leur quartier, le seul asile qui leur restait. Pour
mieux abuser Maillard, Napoléon se rendit à la citadelle avec Quenza. Il
affirma au colonel qu'il ne souhaitait que la paix, qu'il répondait de la
tranquillité du bataillon, que les volontaires s'abstiendraient de tout acte
d'hostilité si l'on faisait de même à leur égard, tuais qu'ils ne pouvaient
se luger au couvent de Saint-François ni sortir du Séminaire. « Que la
municipalité, disait-il à Maillard, retire sa réquisition, et je vous promets
en retour de renvoyer les paysans du dehors qui pourraient causer quelque
ombrage aux habitants. » Maillard, toujours conciliant et désireux
d'éviter l'effusion du sang, fut aisément convaincu. A onze heures du soir,
il informait le juge Drago de sa conférence avec les deux chefs du bataillon
et le priait d'avertir tous les citoyens de ces e heureuses dispositions ». Mais,
dans la nuit même, Bonaparte tentait de s'emparer par surprise de la maison
Benielli, la plus forte et la plus haute d'Ajaccio, située à la Colletta,
l'endroit le plus élevé de la cité. Il faisait occuper les maisons voisines
de l'ancien collège des Jésuites et tenait ainsi tout un quartier de la
ville. Les volontaires, unis aux gens des cantons d'alentour, se livraient au
pillage, saisissaient les farines des moulins, dévastaient la campagne,
tuaient les bœufs. Le
mardi 10, au matin, les corps administratifs s'assemblèrent derechef et en
présence de Maillard, résolurent d'en finir, fat-ce au prix de certaines
concessions. Dans l'après-midi, à la citadelle, une conférence eut lieu entre
les magistrats, Maillard, Quenza, Bonaparte et trois autres officiers du
bataillon, Orsone, Mella et Sanseverino Peraldi. A six heures du soir, une
convention ou, comme disait la municipalité, une espèce d'armistice fut
conclue. Quenza et Bonaparte promirent d'imposer le bon ordre à leur troupe,
de cesser toute hostilité, de laisser passer les farines et de respecter les
propriétés, d'éloigner les gardes nationales des pièves limitrophes dont la
présence alarmait les Ajacciens. Une heure plus tard, les officiers civils,
accompagnés par des commissaires du bataillon, firent battre un ban dans la
ville et le faubourg, et ordonnèrent à tous les citoyens de no commettre
aucun acte de Violence contre les volontaires. Le
calme semblait donc rétabli. Mais au matin du 11 avril, Maillard dut s'avouer
que la plus vive méfiance régnait entre les corps administratifs et les
volontaires qui se plaignaient amèrement les uns des autres. « Nous
sommes toujours, écrivait-il, dans la plus grande incertitude, et notre état
est des plus fâcheux, des plus critiques. » Les volontaires continuaient
à égorger tout le bétail qu'ils trouvaient, à ravager les champs, à
intercepter les vivres, à défendre l'accès des fontaines. Ils crénelaient les
maisons qu'ils occupaient. Douze cents gardes nationaux des environs, venus
sans aucune réquisition, renforçaient leurs quartiers. Napoléon, à cheval,
parcourait les postes avancés, haranguait son monde, et disait aux trois
cents hommes qui cantonnaient au couvent des Capucins que la nation entière
avait été outragée dans leur personne, mais qu'elle saurait prendre sa
revanche et la proportionner à l'offense, que justice serait faite, que les
coupables auraient leur châtiment, qu'il était nécessaire de réprimer les
conspirateurs et les ennemis de la liberté. Épouvantés, les Ajacciens se
fortifiaient dans leurs demeures pour se mettre à l'abri du pillage et
envoyaient à la citadelle leurs effets les plus précieux. Maillant,
très anxieux, craignant que soldats et bourgeois ne vinssent à mourir de
faim, rappela au lieutenant-colonel Ouenza que le Ii avril, selon
l'instruction ch-Rossi, le bataillon devait quitter Ajaccio et se disperser
dans l'intérieur, et il lui lit passer des lettres qu'apportait le courrier,
soit de Rossi qui réitérait l'ordre d'envoyer les compagnies de volontaires à
leur destination, soit dit Directoire du département qui désirait
réquisitionner incessamment deux compagnies du bataillon : il ne reçut aucune
réponse. Le
Directoire du district, plus inquiet encore, décida, de concert avec la
municipalité, que les volontaires seraient sommés au nom de la loi de ne plus
s'attrouper et de se retirer dans leurs quartiers, au Séminaire et à la
caserne neuve. A dix heures du matin, trois de ses membres, précédés du
secrétaire du district qui tenait en main le drapeau blanc et escortés d'un
piquet de grenadiers du 42e régiment, se rendirent aux postes qu'occupait le
bataillon, ait couvent des Capucins, à la tour des Génois, à la caserne
neuve, au Séminaire. Les volontaires refusèrent de les entendre et plusieurs
d'entre eux crièrent qu'ils ne consentiraient à la paix que si la
municipalité leur livrait une douzaine de mariniers. Santo Tavera, membre du
district, demandait aux gardes nationaux du voisinage qui les avait appelés.
L'un d'eux qui se souvenait des paroles de Bonaparte, répondit avec énergie :
« Le sang de nos frères qui dégoutte sur le pavé d'Ajaccio et la
coalition des ennemis de la patrie ! » En
réalité, Napoléon ne renonçait pas à l'espoir d'introduire ses hommes dans la
citadelle. Des officiers du bataillon proposèrent d'épier le moment où
Maillart sortirait dans la ville et de se jeter sur lui ; Maillard pris, il
serait facile d'avoir la citadelle, d’avere la cittadella, puisque la
troupe de ligne n'oserait faire feu sans l'ordre de son commandant. Mais
Napoléon comptait aussi sur la défection du 42e. Il disait au soldat Lejeune
qui servait de messager entre Maillard et lui, que le commandant de place
était un aristocrate. « Le régiment vient de France, ajoutait-il, et les
hommes ont assez l'expérience des complots et des révolutions pour savoir
quels sont les amis de la patrie. » A son instigation, Masseria envoya
aux sous-officiers et soldats du 42e une lettre où les volontaires
souhaitaient le bonjour « à leurs confrères du brave et honnête régiment de
Limousin », les mettaient en garde contre Maillard et les ministres, leur
assuraient que les officiers de la ligne ne méritaient pas la moindre
confiance : « Les officiers, écrivait le bataillon par la plume de Masseria,
ne demanderaient pas mieux que de nous faire égorger les uns les autres ; ce
seraient pour eux autant d'ennemis de moins. Ouvrons-les yeux. Qu'il règne
entre nous une fraternité éternelle. Soyons soumis à la discipline militaire,
obéissons, respectons nos officiers en tout ce qui n'est pas contraire à
cette fraternité et au maintien de notre sainte Constitution qu'ils
détestent. Mais regardons avec horreur les ordres sanguinaires qu'ils
pourraient vous donner de nous massacrer. » À cette
lettre étaient pointes trois brochures qui contenaient des harangues
prononcées dans les premiers jours de février par Grangeneuve, Robespierre et
Carra au club des Jacobins. Masseria les avait choisies il dessein :
Grangeneuve demandait dans son discours qu'un décret d'accusation fût porté
contre le ministre de la narine : Robespierre accusait les ministres de la
guerre de pactiser avec la cour et proposait de chasser de l'armée les
aristocrates et ennemis fieffés de la Révolution, c'est-à-dire les officiers,
de les remplacer par ceux mêmes qu'ils persécutaient, par les plébéiens patriotes,
« d'aplanir les routes de l'avancement » et d'effacer de la loi les
dispositions qui dans les villes des frontières subordonnaient l'autorité
civile au despotisme militaire ; Carra déclarait qu'il fallait prendre
beaucoup d'officiers parmi les sous-officiers et les soldats mènes, protéger
les subalternes contre l'état-major qui les vexait, les soutenir constamment
dans leur fière attitude en face des nobles dont ils ne devaient plus
souffrir les caprices. Les
sous-officiers et les soldats de Limousin trompèrent l'espoir de Bonaparte,
et de Masseria. Ils remirent la lettre à Maillard et jurèrent de lui obéir
ainsi qu'aux corps administratifs et de défendre jusqu'à la dernière
extrémité la cité d'Ajaccio à laquelle ils avaient toujours été attachés. Un
témoin oculaire, fonctionnaire français, loue la bonne conduite du 42e et
atteste que les officiers ont allié la prudence à la fermeté et les soldats,
le zèle à l'obéissance, qu’il y avait entre les uns et les autres confiance
et affection, que la lettre de Masseria fut reçue avec le sentiment de
l'indignation et du mépris. Toutefois
le pain et le bois manquaient dans la ville. Personne ne pouvait plus sortir
pour travailler aux champs. Les pauvres se plaignaient. Les habitants,
couchés en joue par les volontaires, n'osaient traverser les rues pour puiser
de l'eau aux citernes. Les corps administratifs comprirent enfin qu'il
fallait déployer l'appareil de la force pour briser l'obstination de
Bonaparte et de Quenza. Ils décidèrent de faire tirer un coup de canon à
poudre qui servirait de signal ; si, une heure après, le bataillon ne
quittait pas le Séminaire pour s'établir hors d'Ajaccio au couvent de
Saint-François et au quartier neuf, ils feraient donner l'artillerie de la
citadelle et le régiment de Limousin. Dès que
Bonaparte connut cette résolution, il écrivit à Maillard qu'il le rendait
responsable du désordre, que le coup de canon serait évidemment le signal du
trouble et de la désunion, que les volontaires qu'il comptait calmer et
disposer à un accommodement ne pourraient plus être maitrisés : « On veut
tout précipiter et tout sera ruiné. C'est alors que triompheront les ennemis
de la Constitution et il n'en existe que trop dans cette ville. La
destruction du pays qu'on espérait d'éloigner, sera assurée ! Pensez-v ; des
mesures précipitées doivent vous faire voir que la municipalité n'est pas
libre ; on vous en a protesté. » Maillard
ne reçut la lettre de Bonaparte qu'à sept heures du soir. A ce moment même le
coup de canon d'alarme était tiré. Deux pièces de campagne s'ébranlaient
escortées par un détachement de cent hommes, par des canonniers du 4e
régiment — le régiment de Napoléon ! — par des travailleurs du génie, et un
officier municipal lisait en tête de cette troupe la réquisition. Mais ce
magistrat jugea qu'il était trop tard pour entreprendre l'attaque. Le message
de Masseria et les propos de Bonaparte qui ne cessait de dire que les soldats
du 42e régiment ne tourneraient pas leurs baïonnettes et leurs canons contre
la garde nationale, n'avaient pas été inutiles. Le bruit courait dans la
ville qu'au premier coup de feu la ligne abandonnerait ses officiers pour
passer aux volontaires, et la municipalité craignait d'en venir à une action. Durant
la nuit suivante un conseil de guerre se tint à la citadelle. L'officier
municipal, le capitaine qui menait le détachement de sortie, le colonel
Maillard et les chefs du génie et de l'artillerie, le lieutenant-colonel de
Somis et le capitaine-commandant d'Anglemont, assistaient à cette conférence. Somis
et d'Anglemont, dont Maillard louait les sages avis et les prudentes
dispositions, devaient plus tard retrouver Napoléon. D'Anqlemont le revit à
Lyon en 1800 et reçut alors la permission de s'adresser directement au
premier consul. Il avait fait toutes les campagnes de la Révolution dans les
Alpes et termina sa carrière comme directeur d'artillerie. Mais ce fut en
vain qu'il sollicita des Bourbons le grade de maréchal de camp qu'il
prétendait avoir mérité et en 1814, parce qu'il avait conservé intact, malgré
l'occupation des alliés, l'atelier de réparation d'armes de la Cité, et en
1815, parce qu'il avait refusé de servir l'usurpateur et d'exercer les
fonctions de maire à Saint-Germain-en-Laye. Quant à
Somis, il fit plus intime connaissance avec Napoléon. Il se mit à la tête des
sections de Marseille révoltées contre la Convention, et c'est lui que
l'auteur du Souper de Beaucaire qualifie « d'aristocrate avoué ». Mais
Somis était l'oncle maternel de Marie-Julie Clary et devint oncle de Joseph
Bonaparte. Recommandé par son neveu, il rentra dans le corps du génie comme
colonel par arrêté du premier consul, et s'il ne siégea pas au Sénat, selon k
désir de Joseph, il fut nominé général de brigade dans son arme, employé à
Paris au comité des fortifications, et il eut tous les congés qu'il demanda :
lorsqu'il voulait revoir Marseille, sa patrie, les bureaux le chargeaient
d'inspecter la côte de Provence, Le
conseil de guerre qui tenait séance à la citadelle d'Ajaccio, rédigea le plan
de l'opération qui serait exécutée le lendemain, et le 12 avril, à huit
heures du matin, le détachement, précédé de l'officier municipal, sortait,
comme la veille, de la citadelle, se portait aux endroits désignés par le
conseil de guerre et braquait les deux canons, l'un contre le tourillon de Saint-Georges,
l'autre contre la maison Ternano que les volontaires occupaient et avaient
fortement crénelée. Ces préparatifs ne semblaient pas intimider Bonaparte. «
Tant mieux, disait-il, nous allons dénouer la trame avec l'épée », et il
proposait à Quenza de former ses troupes en colonne et de marcher droit aux
canons pour les enlever. Mais il
savait que l'attaque n'aurait pas lieu. Dans la lettre qu'il envoyait le 11,
à Maillard, il avait annoncé qu'on était « au moment de voir les commissaires
du Département qui arrangeraient tout ». Le 12, un courrier confirmait la
nouvelle : deux commissaires, nommés le même jour par le Directoire, Cesari
et Barthélemy Arrighi, allaient se rendre à Ajaccio pour apaiser les troubles
et prendre la direction de la force publique. Napoléon
attendait mieux. Dès le commencement de l'insurrection, il écrivait à Corte
au Directoire, à Saliceti, à Joseph, et sans doute il demandait des secours,
assurait que l'occasion était belle et tentante, qu'il pouvait s'emparer de
la citadelle. Il croyait évidemment à une seconde Cuccagna et pensait
qu'Ajaccio subirait le même châtiment que Bastia l'année précédente. Le 11
avril, Coti déclarait que Cesari approchait avec quatre cents hommes environ
et que ceux qui favorisaient la ville auraient à s'en repentir. « Peu nous
importe, disait Bonaparte au soldat Lejeune, que Maillard ait sa citadelle,
sa troupe et ses canons ; nous recevrons du renfort, le signor Paoli, le
signor colonel de la gendarmerie et une très grande quantité de gens armés. » Le
Directoire n'osa pas frapper ce coup hardi, et, dans le secret de son cœur,
Napoléon ne fut pas fâché de la tournure que prenaient les choses. Engager
soldats contre soldats et, comme il s'exprime, les patriotes de l’île contre
les patriotes du continent, c'était assumer la plus grave, la plus terrible
responsabilité ; si le sang coulait, si des Français étaient tués, tout le
monde accuserait, accablerait le bataillon Quenza-Bonaparte. Et ce bataillon,
indiscipliné, surexcité, le tenait-il dans la main ? Lorsque le juge de paix
Drago vint au Séminaire dans la matinée du P avril, il assista, pendant qu'il
causait avec Quenza, à une scène étrange : un volontaire qui l'était mis à la
fenêtre, s'apprêtait à faire feu ; Bonaparte s'arrêta : « de cette
manière, lui dit-il, vous tirez sur les nôtres », mais l'autre conserva son
attitude ; Napoléon fit le geste de porter la main à l'épée ; l'homme se
fâcha, proféra des menaces, appela ses camarades à son aide, et des officiers
durent s'interposer pour calmer les esprits. L'affluence des gens du dehors
rendait plus difficile encore la tâche du commandement. Maillard remarquait
qu'il y avait « infiniment de divisions » parmi ceux qui venaient se mettre
du côté des volontaires. Même dans le bataillon, beaucoup désapprouvaient la
conduite de Bonaparte. Les municipaux reconnaissent dans leur mémoire que des
officiers vertueux et de bons soldats s'efforcèrent constamment d'empêcher
les violences. La compagnie des grenadiers de Jacques Peretti refusait, dès
le premier jour, de se saisir de la caserne sur la place d'armes. Lorsque
Napoléon dressa une espèce d'acte ou de procès-verbal par lequel les
volontaires déclaraient que quatre familles d'Ajaccio, Cuneo, Susini,
Tortaroli et Jean-Baptiste Baceiochi, avaient causé les troubles et qu'il
fallait s'en prendre à leurs personnes et à leurs biens, plusieurs de ses
hommes signèrent, mais d'autres objectèrent que les chefs désiraient profiter
du désordre pour assouvir leurs vendettes particulières, qu'on voulait «
sacrifier leur parents », et l’acte fut déchiré. Ce fut
donc avec un sentiment de réelle satisfaction que Napoléon manda le 12 avril
l'arrivée des commissaires à Maillart. Mais il voulait garder le beau rôle et
coucher sur le champ de bataille. Avec une insigne audace, dans une lettre
qui fut signée par tous les officiers du bataillon, il écrivit à la
municipalité que Quenza avait revu du Directoire l'autorisation de convoquer
les gardes nationales de l'intérieur et du signor Paoli l'ordre positif de
conserver les postes du Séminaire, de la caserne neuve, de Saint-François et
des Capucins. Il rendait le corps municipal responsable de la destruction de
la ville. Si, sous une heure, les canons n'avaient pas disparu, il
dépêcherait des exprès dans toutes les pièces du voisinage pour soumettre par
la force les « ennemis de la Constitution ». Et Bonaparte affirmait qu'il
avait déjà peine à contenir ses volontaires. Ce
langage impérieux fit son effet. Les corps administratifs, craignant la ruine
de la cité, envoyèrent en hâte une députation au Séminaire. Ils consentirent
à retirer les canons sous condition que la garde nationale détruirait ses
créneaux et évacuerait les maisons qu'elle occupait dans Ajaccio. Une
convention en plusieurs articles fut conclue et les municipaux prièrent
Maillard de l'approuver et de la garantir. Le
colonel, toujours circonspect, refusa toute garantie. La Constitution,
répondit-il, faisait des corps militaires les simples agents de la loi et
s'il acceptait la convention, il contreviendrait à la lui ; il voulait
demeurer impartial et n'encourir aucun blâme côté et de l'autre ; il n'avait
qu'une « force d'inertie » et cette force ne pouvait être mise en mouvement
que par les corps administratifs. La municipalité le requit alors d'éloigner
le détachement qu'il avait mis à sa disposition. Il obéit, et le détachement
rentra dans la citadelle avec ses deux pièces de canon. Pareillement,
lorsque la municipalité le requit d'envoyer un piquet au collège des Jésuites
où siégeait l'administration du district, il obéit encore sans accueillir les
protestations de Coti ; il était, écrivait-il à l'abbé, vivement affecté de
la situation d'Ajaccio, et le procureur-syndic ferait bien de s'entremettre
pour suspendre tout acte d'hostilité jusqu'à l'arrivée des commissaires du
Département ; mais lui, Maillard, était l'exécuteur de la loi dont les corps
administratifs étaient l'organe. Le
calme régnait donc de nouveau. Le traité d'union et de paix fut proclamé dans
Ajaccio et le faubourg. Les boutiques se rouvrirent. La troupe de ligne
occupa comme à l'ordinaire tous les postes de la ville à l'exception de la
porte du Séminaire. Mais le
13 avril, lorsque les quatre députés de la municipalité, entre autres, le
maire Levie et le juge Drago, se préparaient à se rendre au-devant des
commissaires du Département, un officier de volontaires vint leur dire à
l'Hôtel de Ville que personne ne franchirait la barrière du faubourg ; seul,
le maire Levie pourrait, s'il voulait, sortir d'Ajaccio. La municipalité
protesta et Levie refusa de partir, s'il n'était accompagné de ses collègues.
Mais Bonaparte alla seul à la rencontre des commissaires jusqu'à Bocognano et
leur fit à sa façon le récit des événements. Le 14
avril, se présentaient Cervoni, secrétaire des commissaires, et 'Volney
qu'Arrighi et Cesari avaient chargé de prendre provisoirement toutes les
mesures de sûreté publique. Mais Volney eut beau demander à Quenza, au nom du
corps municipal, la liste des hommes du bataillon et des postes qu'ils
occupaient ; Quenza ne lui répondit pas. La municipalité rappela que les
volontaires devaient, d'après la convention, abattre les créneaux des maisons
qu'ils avaient fortifiées ; Quenza n'en fit rien. Le 15
qui était un dimanche, -Volney voulut sortir de la ville. Les volontaires lui
déclarèrent que nul ne franchirait la barrière. Pourtant, lorsqu'il se fut
nommé, l'officier qui commandait le poste lui permit de passer.
L’ex-constituant refusa d'user de l'autorisation en disant que la consigne
était la même pour tous et devait être exécutée sans distinction de
personnes. Arrighi
et Cesari n'entrèrent dans Ajaccio que le Ili avril après avoir rencontré sur
leur chemin des paysans qui portaient des sacs vides et voulaient se joindre
à eux dans l'espérance d'avoir part au butin. Ils défendirent à tous, aux
volontaires comme aux bourgeois, de paraître en armes. Ils renvoyèrent dans
leurs villages les hommes accourus du dehors. Ils ordonnèrent au bataillon
Quenza-Bonaparte d'aller à Corte. Vainement Napoléon s'opposait à cette
mesure, déclarait qu'elle humiliait les gardes nationales soldées et blessait
leur orgueil. Cesari et Arrighi lui représentèrent que le bataillon ne
pouvait rester à Ajaccio et qu'il l'allait faire cette concession aux
habitants de la ville. Pourtant. Napoléon ne se rendait pas. Il ne céda
qu'aux avis de Joseph et aux semonces impérieuses d'Arrighi : Joseph lui
conseillait dans les ternies les plus pressants de ne pas s'obstiner et
Arrighi, menaçait de recourir à la force. Mais
les deux commissaires, fidèles à l'esprit du Directoire et de Paoli, se
prononcèrent contre la ville et, sous prétexte de punir quelques mauvais
sujets qui leur étaient désignés comme les principaux instigateurs du
désordre, ils firent arrêter et emprisonner trente-quatre citoyens
d'Ajaccio[5]. Ils entreprirent une enquête
sur les événements et rédigèrent un rapport. Ce l'apport n'est, comme disait
Joseph, qu'une rapsodie sans aucun avis, qu'une suite d'extraits des mémoires
des deux partis. Le
Directoire du département ne dissimulait donc pas sa connivence avec
Napoléon. Le Directoire du district d'Ajaccio avait le 28 avril demandé que
son procureur-syndic Coti fût, pour avoir agi « en vrai despote », suspendu
provisoirement de ses fonctions et dénoncé au tribunal criminel. Le
Directoire du département annula la délibération en alléguant que les
procureurs-syndics des districts devaient veiller à la tranquillité publique
de leur arrondissement ; que, suivant l'article 17 de la loi du 3 août 1791,
la réquisition du juge de paix cessait à l'instant où le procureur-syndic
faisait la sienne ; que Coti avait exercé son droit sous sa responsabilité.
Coti était parti le 4 mai pour Corte. Le 20 mai, le Directoire du district
d'Ajaccio décida que Coti, s'étant éloigné depuis quinze jours sans donner
les motifs de son absence ni remplir les formalités d'usage, serait regardé
comme démissionnaire. Mais le 1er juin, le Directoire du département cassait
cet arrêté, et le procureur général syndic Saliceti déclarait que Coti
continuerait ses fonctions, qu'il avait quitté légitimement Ajaccio, qu'il
était venu à Corte pour se justifier. Le
Directoire du département alla plus loin encore. Tortaroli avait été, ainsi
que Grandin, chargé par le Conseil général de la commune d'Ajaccio de se
rendre à Paris pour porter à l'Assemblée législative les plaintes de la
ville. Le Directoire du département défendit aux municipaux d'Ajaccio
d'exécuter la délibération. Il accusa Tortaroli d'être le moteur principal
des troubles, la « véritable source des maux », et assura que, l'ancien
podestat voulait se faire un parti et gagner de l'influence en flattant le
fanatisme du peuple, que sa présence était dangereuse à Ajaccio. Mandé à
Corte pour se disculper, Tortaroli répondit qu'il était malade, et les hommes
de l'art, le médecin Casamarte et le chirurgien Graziani, attestaient qu'il
prenait des remèdes et ne devait pas s'exposer au grand air. Le Directoire
enjoignit de le mettre en état d'arrestation, et Tortaroli, appréhendé par le
lieutenant-colonel Grimaldi — intime ami des Bonaparte et qui logeait chez
eux cette fois encore, — fut enfermé durant douze bennes, du 2 juin à quatre
heures du soir jusqu'au lendemain à quatre heures du matin, dans la caserne
du quartier neuf, puis mené à Corte sous bonne escorte, à cause des ennemis
qu'il avait, disait le Directoire, et qui pouvaient attenter à sa vie.
Vainement il jurait qu'il n'avait rien à se reprocher. Vainement les juges du
tribunal du district d'Ajaccio, Stephanopoli, Durant, Muselli, François
Chiappe prescrivaient de l'élargir et protestaient contre la lettre de
cachet du Directoire. N'était-ce pas, écrivaient ces quatre juges,
n'était-ce pas aux tribunaux à poursuivre Tortaroli s'il était
coupable ? Le Directoire avait-il des fonctions judiciaires ? Ne
donnait-il pas des ordres arbitraires en arrêtant un homme honoré de la
confiance publique, membre de la Haute-Cour, et en faisant conduire le
premier magistrat du district d'Ajaccio non pas chez l'officier de police,
mais dans une caserne ? Qu'importaient
ces remontrances au Directoire du département ? Que lui importaient les
lettres du ministre de l'intérieur qui le brûlait d'usurper tous les pouvoirs
et celles du ministre de la justice qui jugeait sa conduite très
répréhensible ? Il affirma dans son rapport sur l'émeute de Pâques — qu'il
n'envoya que le 15 juin, plus de deux mois après les événements — que les
faits n'étaient pas suffisamment constatés, que les détails recueillis au
cours de l'enquête étaient confus et souvent contradictoires, que les
mariniers avaient, selon la commune croyance, tiré les premiers coups de
fusil, quo les volontaires n'étaient pas sans doute légalement réquisitionnés
pour dissiper les troubles, mais que la loi du 3 août 1791 les autorisait à
exercer dans les villes où ils tenaient garnison, les mêmes fonctions que la gendarmerie
nationale, que le tumulte n'aurait pas eu de suites si la municipalité, au
lieu de rester absolument inactive, avait dès le soir du S avril pris des
mesures pour punir les coupables, qu'en tout cas le fanatisme religieux
régnait dans Ajaccio. Et le Directoire du département rappelait la députation
dont les chefs étaient Tortaroli et Grandin, cette députation scandaleuse qui
venait demander à Corte la conservation du couvent des Capucins. Quoi !
Tortaroli, un magistrat qui devait veiller à l'exécution de la loi, n'avait
pas eu honte de solliciter que la loi ne fût pas exécutée ! Mais n'était-ce
pas le jour même de son retour il Ajaccio que se produisait la rixe 'Hire les
volontaires et les matelots ? Les
arguments du Directoire lui avaient été suggérés par Napoléon. Le
lieutenant-colonel des volontaires, toujours prompt à prendre la plume,
s'était hâté de rédiger un mémoire justificatif. Dans ce factum habile, niais
long, verbeux, chargé de mots et de phrases, Napoléon accuse la population
d'Ajaccio qui lui semble « composée d'anthropophages », d'avoir le 8 avril
maltraité, vilipendé, assassiné les volontaires. Il assure que les gardes
nationales soldées ont été contraintes de se défendre contre des gens qui de
longue main préméditaient leur complot et que le 9 avril les Ajacciens ont
commencé le feu, que trois coups de fusil tirés contre une chambre du
Séminaire v ont cassé deux bouteilles et percé une paillasse ! Mais il se
garde de dire que la fusillade des volontaires a fait des morts et des blessés.
Il conclut que le bataillon n'a pas obéi aux réquisitions de la municipalité
parce qu'elle était maitrisée par des brigands qui assiégeaient lu salle
d'audience de leurs cris de guerre et dictaient des résolutions fanatiques,
parce que le procureur-syndic Coti ordonnait aux gardes nationales de
conserver leurs postes, parce que la première loi est le salut de la patrie
et que k salut de la patrie exigeait que les volontaires attendissent dans
leurs positions l'arrivée des commissaires du Département. « Dans la crise
terrible où l’on se trouvait, il fallait de l'énergie et de l'audace ; il
fallait un homme qui, si on lui demandait, après sa mission, de jurer de
n'avoir transgressé aucune loi, fut dans le cas de répondre, comme Cicéron ou
Mirabeau : je jure que j'ai sauvé la République ! » Cet
homme, c'était — ou ce devait être — Napoléon. Il n'avait cure de
transgresser la loi s'il arrivait à ses fins, s'il entraînait le Directoire
du département à châtier la superstition et le fanatisme des Ajacciens, s'il
introduisait ses volontaires dans la citadelle. Aussi, cet épisode de
l'histoire de Bonaparte a-t-il quelque chose de saisissant et de tragique. On
sent que, dans l'emportement de l'ambition, ce jeune homme de vingt-trois ans
ne reculera plus devant rien. Inviter à la révolte le régiment de Limousin,
déterminer Coti par ses exhortations a s'ériger en officier de police,
qualifier de brigands ses adversaires, tirer sur la population, tuer ou
blesser six à huit personnes, investir la cité, la terroriser, la priver de
farine et de bois, livrer ses environs aux ravages des bergers et des
paysans, et, l'épée au poing, imposer à sa ville natale ses conditions et
volontés par un traité en due forme, voilà ce qu'avait fait Napoléon, sous
couleur de venger la mort du lieutenant Rocca Serra et les blessures du
soldat Renucci ! Qu'est devenu le candide jouvenceau qui, six années
auparavant, maudissait Turenne et Condé comme fauteurs de guerre civile et
artisans de désastres ? Le
futur général Bonaparte commence à se dessiner, et l'émeute de Pâques révèle
un Napoléon qui n’a pas eu l’occasion de se manifester encore, l'homme
d'action et de combat, doué d'un caractère énergique, de ce caractère
solidement trempé qu'il attribue aux Ajacciens, plein, de même que le
Sanbucuccio des Lettres sur la Corse, de ces sentiments qui portent à
tout entreprendre et à braver toits les dangers. C'est la première fois qu'il
exerce le commandement, et il a comme une sorte d'ivresse : il semble se
complaire à lancer, à déchaîner la force dont il dispose. Mais à sa fougue
imprudente il joint des qualités peu communes. Quelle infatigable activité et
que de facultés, que de ressources il déploie dans ces journées de trouble et
de conflit, mêlant l'audace à la ruse et la violence à l'adresse, essayant de
tromper Maillard et de débaucher la garnison de la citadelle, effrayant les
Ajacciens, nouant des intelligences de tous ridés, écrivant à son frère, à
Coti, aux administrateurs de la ville, au commandant de place, entraînant son
collègue Quenza, et, malgré sa jeunesse, contenant et maintenant tant bien
que mal la cohue des volontaires et des gardes nationaux ! « Les
âmes, dit-il en un endroit de son mémoire, étaient trop étroites pour
s'élever au niveau des grandes affaires. » En parlant ainsi des officiers
municipaux d'Ajaccio, il pensait à lui-même, an rôle qu'il avait joué, il
l'attitude qu'il avait prise, et croyait s'être élevé au niveau des grandes
affaires. Mais ces « grandes affaires » semblaient à la plupart de
cruelles affaires, affari crudeli, des « scènes déplorables », des «
malheurs » dont il était l'instigateur et l'auteur. Le
maréchal de camp Rossi jugeait que le « funeste événement » ne serait pas
arrivé, si les lieutenants-colonels du bataillon avaient exécuté ses
instructions et envoyé dès le 2 avril dans l'intérieur les compagnies
désignées pour ce service. Paoli
ne manqua pas, à la première nouvelle de l'émeute, de rejeter la faute sur le
Directoire du département. « Quand le gouvernement, écrivait-il à Cesari, est
dirigé par des jeunes gens inexpérimentés, giovani inesperti, il n'est
pas étonnant que de petits garçons inexpérimentés, ragazzoni inesperti,
soient destinés au commandement des gardes nationaux. » Mais désapprouver
Napoléon, c'était désapprouver Quenza que Paoli affectionnait, et, après
tout, le babbo ne voyait pas sans déplaisir la rude leçon qu'avaient
reçue les Ajacciens. Ce qui le blessa, ce fut l'abus dite les
lieutenants-colonels avaient fait de son nom. Dans la lettre qui sommait la
municipalité d'éloigner les calions, n'assuraient-ils pas qu'ils avaient
l'ordre positif du général de garder leurs postes ? « Je suis fâché,
mandait Joseph à son frère, cette lettre, devenant publique, serait de
préjudice au général Paoli qui, s'il se justifiait, quelle figure feriez-vous ? » Ajaccio
ne pardonnait pas à Napoléon ces trois jours de péril et d'angoisse qui,
suivant l'expression même de Napoléon, avait bouleversé la ville et manqué de
la ruiner. Dans un manifeste que Joseph jugeait très fort et qui fut signé
par Levie, Cervotti, Salini, Recco, Braccini, Pietra Piana, Paduani, Colonna
d'Ornano, la municipalité déclarait que les détracteurs de la cité devaient «
s'attendre à l'opprobre et à la confusion qui sont l'apanage ordinaire de la
calomnie » ; que le bataillon, rebelle à la loi, méritait toutes les peines
sévères fulminées par la loi ; que le billet écrit par Quenza et Bonaparte à
l'abbé Coti au soir du 9 avril signifiait la guerre contre.1jaccio,
l'invasion des maisons, la menace de faire périr les habitants par le fer et
le feu. Le
Directoire du district reconnaissait que « l'esprit de patriotisme exclusif »
produisait des divisions et que la religion « insinuait des préjugés dans une
partie assez considérable des citoyens », mais il ajoutait que les deux
lieutenants-colonels « pouvaient et devaient obvier » au mal, et il les
regardait comme responsables des événements, les accusait hautement d'avoir «
compromis n la ville, leur attribuait, ainsi Coti,
tous les excès de ces fatales journées. Le
Directoire du département avouait que rien ne justifiait les volontaires et
ne les excusait d'avoir tiré sur des citoyens de tout âge et de tout sexe,
que les chefs s'étaient sans cloute efforcés d'empêcher ces atrocités et de
ramener à la subordination des troupes à peine organisées et livrées au
sentiment de la vengeance, mais qu'ils n'avaient pas le droit d'appeler le
secours inutile des gardes nationaux du voisinage. Enfin,
dans les lettres qu'ils écrivaient de Paris il leurs amis de l’île et
notamment à Cesari, les députés corses de la Législative, Pozzo di Borgo et
Peraldi, exhalaient leur colère en tenues emportés et en comparaisons
furibondes. Pozzo disait que Napoléon était la cause de tout, Napoleone
Buonaparte è causa di tutto, que les preuves abondaient contre lui et
qu'on avait de quoi le faire condamner trente fois, qu'il fallait venger
l'humanité et la loi outragées par ce Jourdan de la Corse, dal Corso
Giurdan, et qu'il ne suffisait pas d'arrêter des prêtres insolents, qu'on
ne pouvait « laisser les tigres sanguinaires jouir de leur barbarie ». Peraldi,
encore plus irrité — d'autant qu'il avait perdu son neveu dans la bagarre, —
dressait contre les Bonaparte le plus terrible réquisitoire. Voilà où avait
abouti l'ambition des deux frères et à quoi ils avaient employé la force.
sitôt qu'ils l'avaient eue en main ! « Pour se venger du parti opposé, on
prend occasion d'une rixe privée, on tire contre les innocents citoyens, On
n'écoute pas la voix de la loi, un méprise les réquisitions des municipaux,
on requiert sans nul droit les municipalités voisines, on dévaste les
propriétés, on bloque une cité entière, on commet les mêmes horreurs qu'au
règne de Charles IX, et finalement on conclut un traité de paix comme une
puissance ennemie ! Cette nouvelle Saint-Barthélemy ne peut rester impunie !
» Napoléon
s'était rendu à Corte avec les gardes nationales soldées des districts
d'Ajaccio et de Talla no. Sur sa route, il alla voir Paoli et, dans la
conversation, lui proposa de quitter le commandement du bataillon pour se
mettre à la tête d'un nouveau bataillon que le département devait lever.
L'idée parut agréer à Paoli : mais le 13 mai, au soir, à Corte, il disait
Joseph qu'il ne fallait plus penser à ce projet, que les futures compagnies
de volontaires seraient détachées et ne formeraient pas un corps réuni sous
un seul chef. « Il me
parait, écrivait Joseph à son cadet au sortir de cet entretien avec Paoli,
qu'il serait instant que tu allasses en France. » Napoléon avait déjà, de son
plein gré, pris cette résolution. Il savait qu'il était, selon la formule de
l'époque, destitué par le fait même de son absence. Son nom est inscrit sur
la liste des officiers qui ne se sont pas trouvés à leur corps ou à leur
poste à la revue générale du 1er janvier 1792 : « Buonaparté, premier lieutenant,
absent par permission expirée, est en Corse. » Il ne figure pas sur l'état
des officiers destitués qui devaient échapper à la rigueur de la loi et que
le Comité d'artillerie recommandait à l'Assemblée nationale parce qu'ils
avaient des motifs légitimes d'absence. Il passa même pour émigré, et sur le
contrôle des lieutenants du corps royal, à kt page qui concerne notre Corse,
un commis du bureau traça ces mots qui furent barrés plus tard et qui closent
à jamais la carrière de tant d'autres officiers : « A abandonné son emploi et
a été remplacé le 6 février 1792. » Mais il
avait le certificat de Rossi et des attestations de la municipalité d'Ajaccio
et du Directoire du département. Il était jeune, il avait confiance en son
étoile, et, suivant sa propre expression, il ne perdait jamais cette énergie
qui doit être naturelle à l’homme, ne se décourageait pas, ne comprenait pas
que le moindre revers pût être une calamité insoutenable. Il portait avec lui
l'espérance, et l'espérance, disait-il, dans
leur course mortelle endurcit les humains contre les coups du sort. FIN DU DEUXIÈME VOLUME
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[1]
Baron Joseph du Teil, Une famille militaire au XVIIIe siècle, 311-312 et
536-537 (cf. Napoléon Bonaparte et les généraux Du Teil, 107-108 et
264).
[2]
Feuille de solde du lieutenant Bonaparte de juin 1791 à octobre 1792 (Iung, II,
493).
[3]
Cf. le fac-similé de Coston (II, 178) ; le mot que Coston juge indéchiffrable
(I, 204) et que Masson lit « me misse » (II, 350) est évidemment « m'établisse
» (voir le mot « s'établir » dans la lettre du 17 février où il faut lire, ce
semble, « porté » au lieu de « passé » (Coston, I, 119) ou de « placé »
(Masson, II, 339).
[4]
Ce mot de « mère patrie » se trouve dans la lettre du 27 juillet 1791 à Naudin
(Coston, II, 143).
[5]
Bartinione, le meurtrier de Rocca Serra, avait fui ; il fut arrêté à Cargèse le
4 mai et huit gendarmes vinrent le chercher pour le conduire à la citadelle
d'Ajaccio ; mais, en chemin, sur le territoire de Calcatoggio, il se sauva ;
après trois sommations inutiles, les gendarmes le tuèrent à coups de fusil.