Retour à Auxonne
(février 1791). — Louis Bonaparte. — Excursions à Dôle, — L'imprimeur Joli-.
— Amitiés. — Les Suremain. — Menace de noyade. — Girault. — Le voyage
sentimental de Nuits. — Maquillage de 1791. — Réorganisation de l'artillerie.
— Napoléon premier lieutenant au 4e régiment (à la date du 1er avril 1791). —
Adieux à Auxonne. — Souvenirs du régiment de La Fère. — L'insurrection de
Turin. — Le fédéré de 1815. — Leoni. — Brazier. — Les généraux Pierre et
Jouffroy. — Arrivée de Napoléon à Valence (16 juin 1791). — La Cattonne. — Le
lieutenant Danon. — Amis d'antan. — Les Aurel. — Mésangère. — Les amies du
bord du Rhône. — Suey. — Montalivet. — Les femmes royalistes. — Progrès de la
cause populaire. — Sentiments des canonniers. — Les officiers d'artillerie. —
Le régiment. — Le baron Du Teil. — Campagnol. — Dujard. — Catellan. —
Deydier. — La Grange. — Mainville. — La Saiette. — Vaubois. — Gouvion. —
Bollemont. — Sugny. — Pernety. — Taviel. — Villantroys. — Borthon. — Du Fort.
— Philippe de Faultrier. — Chaillet de Grandfontaine. — Beaumaretz. — Ducos
de Lahitte. — Dulieu. — Fonton. — Monestrol. — Fouler. — D'Anthouard. —
Songis. — Le chirurgien Parmentier. — Gaudenard, Pellegrin, Bernard. — Fuite
de Louis XVI. — Serment de Bonaparte (6 juillet). — Son républicanisme. — Les
refus de serment. — L'émigration. — Les d'Arthan. — Bonnard. — Jussac. —
Darejean. — Du Chaffaut, — Loyauté. — D'Arthaud. — Desguers. — Romain. — Du
Prat. — Les Du Boisbaudry. — Les De Langle. — Gondallier de Tugny. — Baudran.
— La Chapelle, Bouville, Le Sart. — Ce que pense Bonaparte de l'émigration. —
D'Ablincourt. — Hédouville. — Rapports de Napoléon avec Romain. — Lecture du
Moniteur. — Les deux clubs de Valence. — Napoléon bibliothécaire et
secrétaire de la Société des amis de la constitution. — Les fédérations. —
Assemblée du 3 juillet 1791. — Impressions de Napoléon. — Fête du 14 juillet.
— Toast de Bonaparte aux patriotes d'Auxonne. — Lettre curieuse à Naudin (27
juillet). — Études et extraits. — Le Discours de Lyon. — Ses défauts. — Amour
de la Corse. — Enthousiasme pour Paoli. — Réminiscences de Rousseau et de
Raynal. — Stoïcisme. — Liberté et égalité. — Singulières tirades contre
l'ambition. — L'homme de génie.
Le 5
février 1791, à quatre heures de l'après-midi, Bonaparte se trouvait en
Dauphiné, sur la route de Lyon, il six kilomètres de Saint-Vallier-sur-Rhône.
Le temps, quoique froid, était doux, et la neige, bien que prochaine, ne
tombait pas encore. Pour se dégourdir les jambes et s'amuser, comme il dit,
il marcher, Napoléon était parti de Valence à pied, sans attendre la voiture.
Au petit village de Serves, il s'arrêta dans une cabane, s'entretint avec ses
hôtes qui lui parurent de braves gens, puis écrivit u Fesch. Il reprit la
diligence lorsqu'elle passa. Le soir, il couchait à Saint-Vallier et dans sa
chambre d'auberge jetait sur le papier quelques réflexions. Le
lendemain, il traversait Chalon-sur-Saône. Il aurait pu voir Jaunes, un des
meilleurs camarades de Joseph au collège d'Autun. Mais il était en retard, et
il remit sa visite à la première occasion. « Le frère de votre ami,
mandait-il à James, doit un peu être le vôtre. » Et. Lunes devint en effet
son ami. Il l'emmène dans la campagne d'Égypte et le fait, ainsi que Monge,
Caffarelli, Blanc et d'Anne, membre du Conseil des finances. Il le nomme
receveur général de l'administration des droits réunis et fun des régents de
la Banque de France. Dès son
arrivée à Auxonne, il produisit les certificats du Directoire du district
d'Ajaccio et de la municipalité de la ville. Ces attestations n'étaient pas
seulement des brevets de patriotisme. Elles constataient que Napoléon voulait
rejoindre son régiment au 15 octobre 1790, qu'il avait essayé par deux fois
de retourner en France et que par deux fois le mauvais temps avait empêché
son départ. Le colonel, M. de Lance, lui fit bon accueil, convint que le
lieutenant avait été « retenu indispensablement » à Ajaccio et apostilla le
mémoire où Bonaparte demandait l'arriéré, le « relief » de sa solde pour
trois mois et demi, du 15 octobre au lei février. Le 10 mars, le ministre
accordait ce rappel d'appointements. Les
royalistes du régiment reçurent plus froidement Napoléon. Quelques-uns lui
reprochèrent d'avoir eu pendant son semestre une allure insurrectionnelle.
Pourquoi soutenait-il, guidait-il les Corses contre le lieutenant général M.
de Barrin ? Pourquoi n'avait-il pas suivi l'exemple de Massoni ? Et, s'il
arrivait si tard, n'était-ce pas qu'il avait passé le temps à faire des
motions et à fomenter des troubles ? Il répondit qu'il n'avait pas eu la
conduite « antiroyaliste » et « antimilitaire » qu'on lui prêtait.
Il était persuadé, disait-il, qu'une monarchie ne peut subsister que si
l'armée est dévouée à son roi ; il savait que le premier devoir d'un officier
consiste dans l'obéissance et il avait regagné ses drapeaux aussitôt qu'il
l'avait pu ; il s'était joint à ses concitoyens, mais il agissait par
patriotisme pour assimiler plus promptement aux provinces de France une province
nouvelle, pour hâter l'exécution des décrets de l'assemblée, pour assurer à
la Corse tous les avantages de la Révolution, et il ne se croyait pas obligé
de s'interdire tout rôle dans son pays natal. Quant à Massoni, il était né à
Gênes, et son père avait été tué en 1766 au service de Gènes à la défense de
l’île de Capraja : rien d'étonnant que ce Génois se fût tourné contre les
Bastiais. Sa vie
durant ce second séjour d'Auxonne fut aussi laborieuse qu'en 1788 et en 1789.
C'était le temps où, de son propre témoignage, il travaillait sans fatigue
quinze à seize heures par jour. Comme
en 1788 et en 1789, il demeura dans un pavillon des casernes, le pavillon de
la Ville. Chaque logement d'officier comprenait une chambre et un cabinet de
domestique. La chambre frit. pour lui. Louis Bonaparte coucha dans le
cabinet. Napoléon
avait emmené son jeune frère, celui qu'il nommait en plaisantant Monsieur
Louis. « Mon frère, disait-il à ses camarades, vient observer une nation
qui tend à se détruire ou à se régénérer. » Il le destinait à l'artillerie et
lui donnait quotidiennement des leçons de mathématiques, le faisait « étudier
à force », l’encourageait à lire l'histoire. Parfois il le traitait
assez durement et lui infligeait selon la mode du temps des corrections
manuelles. « Vilain marabout ! » lui cria un jour à Valence
une vieille domestique qui le voyait souffleter Louis. Mais qui aime bien,
châtie bien, et Napoléon chérissait son frère. Les progrès de Louis
l'enchantaient, le ravissaient. Louis, écrivait-il, avait de l'application et
du jugement Louis était un charmant, un excellent sujet, et qui serait le
plus distingué des fils de la signora Letizia : lequel d'entre eux aurait
jamais une aussi jolie éducation ? « Louis est travailleur par inclination
autant que par amour-propre, et puis, pétri de sentiment. Il ne lui manque
que l'acquis. Il a pris un petit ton français, propre, leste ; il entre dans
une société, salue avec grâce, fait les questions d'usage avec un sérieux et
une dignité de trente ans. Toutes les femmes de ce pays-ci en sont
amoureuses. » Louis
n'était pas le seul objet de ses préoccupations. Il se souciait de l'avenir
de tous les siens et de l'honneur, du bon renom de la famille. N'avait-il pas
au mois d'août de l'année précédente grondé sa mère et son aîné qui devaient
douze écus à Buonarroti ? « Il est urgent, disait-il, de les donner ;
Buonarroti me les a demandés plusieurs fois ; c'est une créance honteuse,
c'est une violation de dépôt. » Il priait Fesch et Joseph de terminer, d'ultimer,
l'affaire de la Pépinière et projetait de réclamer de l'Assemblée nationale
l'indemnité qu'il avait jusqu'aigus sollicitée du ministère. Il conseillait à
Lucien de postuler une place de commis à Ajaccio soit au bureau de
l'enregistrement des domaines, soit chez le trésorier Conti ; le trésorier du
district de Saint-Jean-de-Losne n'avait-il pas trois employés pour faire sa
besogne ? La
pensée d'Ajaccio et de l’île natale ne le quittait pas. Il poussait un jour
jusqu'à Besançon et proposait à l'imprimeur Daclin de publier son histoire de
la Corse. Il allait, accompagné de son frère, corriger à Dôle, chez
l'imprimeur Joly, les épreuves de sa Lettre à Buttafoco qui fut tirée
à cent exemplaires : les deux Bonaparte partaient d'Auxonne à pied dès quatre
heures du matin et revenaient avant midi après avoir fait six lieues de
poste. Joh, demeurait au numéro 17 de la rue de Besançon dans la maison de M.
Titon de Raze. On raconte qu'un jour Napoléon vint le voir en carmagnole et
en pantalon de toile blanche rayée. A plusieurs reprises l'officier accepta
le modeste déjeuner de Joly et durant le repas, de sa voix brève et saccadée,
il affirma sa résolution de ne servir que la cause de la liberté. Une fois,
Joly se rendit à Auxonne pour régler compte. Bonaparte lui donna en paiement
des corsets on assignats de cinq livres, les premiers qu'on eût encore vus
dans le pays, et lui montrant une malle à clous dorés : « Vous n'avez pas
entendu la messe ce matin, dit-il à Joly, si vous voulez, je puis vous la
dire. » Il ouvrit la malle. Elle contenait les ornements sacerdotaux que
l'aumônier du régiment, alors absent, avait confiés en dépôt au lieutenant
Bonaparte. On a
prétendu — et l'on a mis ce propos dans sa propre bouche — qu'à cette époque,
il n'allait ni au café ni dans le inonde ; qu'il mangeait du pain sec à son
déjeuner et brossait ses habits lui-même pour les garder plus longtemps ;
qu'afin de ne pas faire tache parmi ses camarades, il vivait comme un ours,
toujours seul dans sa chambre ; qu'il s'imposait les plus dures économies
pour acheter des livres et que lorsqu'il avait, u force d'abstinence, amassé
quelques écus, il s'acheminait vers la librairie et des rayons qu'il avait
souvent visités avec le péché d'envie, tirait l'ouvrage convoité, le payait,
l'emportait au logis : telles étaient les joies et les débauches de sa
jeunesse. Il
était pauvre en effet, et au mois de novembre 1813, lorsqu'il se plaignait de
l'ingratitude de son frère Louis qu'il avait comblé de bienfaits : « Pour son
éducation, s'écriait-il, je me suis privé, à l'âge de vingt ans, de tout,
même du nécessaire ! » Mais il ne vivait pas dans l'isolement. Il retrouvait
à Auxonne les lieutenants Desmazis, Rolland de Villarceaux, Jullien de Bidon,
le commissaire des guerres Naudin, le quartier-maitre trésorier Degoy et bien
d'autres. Cette période de sa vie n'a pas eu la teinte sévère, austère qu'on
lui prête. Là comme il l'était avec les officiers de La Fère, il ne put se
livrer à un régime d'existence aussi rigide, aussi stoïque qu'on l'a dit. Il
avait fait dans la société d'Auxonne de nouvelles connaissances et il eut de
bons rapports avec M. de Suremain, naguère subdélégué de l'intendance de
Bourgogne, et alors administrateur du district de Saint-Jean-de-Losne. Ce
Suremain fut suspendu de ses fonctions, traduit au tribunal révolutionnaire
de Paris et condamné à mort pour avoir publié des Réflexions sur la
constitution de 1793. Il avait épousé la sœur d'un M. Royer qui devint sous
l'empire maire de Chalon-sur-Saône. À deux reprises, le 7 avril 1805 et le 31
décembre 1807, Napoléon, passant à Chalon, s'entretint avec Royer,
non-seulement des affaires de la ville, mais du sort des Suremain, et lover,
tout fier de cette marque de faveur, s'écriait en 1808 : « Nous chérissons
dans notre famille la personne de Sa Majesté comme nous admirons avec
l'univers les prodiges de son génie ; Sa Majesté a dû reconnaitre cet amour
lorsque dans ses deux passages elle a daigné me faire appeler auprès d'elle.
» Un fils de l'ancien subdélégué, Alexandre Suremain, fut soldat de Napoléon.
Admis Fun des premiers dans le corps des gendarmes d'ordonnance, il avilit
obtenu le grade de brigadier durant la campagne de Pologne. De retour à
Chalon, après avoir eu son congé, il désira rentrer dans l'armée. « Je
brûle, écrivait-il, de servir un maitre que j'adore, et suis dévoré
d'impatience de ne recevoir aucun ordre ; Sa Majesté impériale, à son passage
à Chalon, daigna demander au maire des nouvelles de ma mère restée veuve avec
trois enfants et sans fortune : cette bonté est enivrante pour ma mère et
pour nous ! » Suremain fut sous-lieutenant au 4e chasseurs ; il était
lieutenant en 1812, capitaine en 1813, et suivit à Gand Louis XVIII. Un
autre Suremain, lieutenant au régiment d'Auxonne, et plus tard capitaine au
régiment de La Fère, venait à Auxonne en congé, et Napoléon l'a certainement
entrevu. C'est le Suremain qui fut premier aide de camp du roi Charles XIII
et lieutenant général au service de Suède. Il obtint du consul Bonaparte sa
radiation de la liste des émigrés : « J'ose, écrivait-il, m'adresser
directement à vous ; ce qui intéresse un ancien capitaine au 1er régiment
d'artillerie ; ne peut vous être tout à fait indifférent. » Chargé d'une
mission en France après l'abdication de Gustave IV dans l'année 1809,
Suremain, alors colonel, se rendit à Paris, non sans hésiter ni se demander
comment il aborderait l'empereur qu'il avait « connu subalterne » : il allait
avoir une audience lorsque Napoléon dut partir subitement à la nouvelle de
l'entrée des Autrichiens en Bavière. Suremain revint, après le couronnement
de Charles XIII, et cette fois encore en pure perte : l'empereur, lui dit
Champagny, ne vous voit pas de mauvais œil, mais il trouve déplacé qu'un de
ses sujets lui propose le maintien d'une liaison entre la Suède et
l'Angleterre. Le
lieutenant Bonaparte ne se confinait donc pas dans sa chambre du pavillon de
la Ville. Il eut un jour sur les bords de la Saône une vive discussion avec
des camarades et il les irrita tellement par ses propos qu'ils voulaient le
précipiter dans la rivière. On dit même que deux officiers le sommèrent
d'émigrer, et, sur son refus, le couvrirent d'invectives, menacèrent de le
jeter à l'eau. Bonaparte, ajoute la tradition, se vengea d'eux de la façon la
plus noble et la plus magnanime. Les deux officiers, prévenus du crime
d'embauchement, allaient être arrêtés. Il courut à leur logement et les
avertit. Ses persécuteurs eurent le temps de s'enfuir. Il ne
craignait pas, avec l'enthousiasme de son âge et la hardiesse qu'il avait
développée en Corse, d'exprimer hautement soit opinion. Il lisait fièrement à
ses amis d'Auxonne l'adresse que son frère Joseph avait rédigée au nom du
club d'Ajaccio et qui paraissait dans le Journal des jacobins : « ton
adresse, écrivait-il à son aîné, a fait très bon effet. » Dans ses
conversations avec les habitants, notamment avec Girault, le futur maire de
la ville, il exaltait les décrets de l'assemblée. Il applaudissait à toutes
les démonstrations patriotiques, aux fédérations entre les troupes de ligne
et les milices bourgeoises, à la fusion de l'armée et du peuple, et il fut un
des premiers qui proposèrent d'organiser à Auxonne tille manifestation
civique et de réunir dans un grand banquet la garde nationale et le régiment
de La Fère. « Souvent, a dit Girault, nous avons été témoins de ses
entretiens familiers sur la chose publique et nous l'avons vu fraterniser
avec nous à ce premier élan de civisme qui donna lieu au banquet entre la
garnison et la garde nationale. » Une
amusante excursion qu'il fit à Nuits et qu'il nommait en riant son
« voyage sentimental », lui fournit l'occasion de déployer son ardeur
révolutionnaire. Son camarade, le capitaine Gassendi, avait été envoyé en
détachement à Nuits le 11 août 1789 avec son lieutenant en second Le Lieur de
Ville-sur-Arce et ne devait rentrer à Auxonne que le 4 août 1791. Durant son
séjour, il devint amoureux de la fille unique du médecin de la ville, Mlle
Reine Soucelyer, et le 4 mai 1790 il l'épousa. Le mariage était superbe, les
chefs de Gassendi l'avaient déclaré fort sortable, et le bon colonel de Lance
félicitait le capitaine d'acquérir, avec la main d'une demoiselle de très honnête famille, cinq mille livres de
rente en fonds de terre et, de plus, un mobilier : Gribeauval ne disait-il
pas qu'il fanal, quand on se marie, « avoir à vivre » et que « cela ne se peut avec les seuls appointements
d'un officier d'artillerie » ? Bonaparte alla voir à Nuits Gassendi et Le Lieur
de Ville-sur-Arce. Or, Gassendi était royaliste, et M. Soucelyer, patriote.
Sitôt
arrivé,
Bonaparte prit parti pour le beau-père contre le gendre, et le lendemain qui était un dimanche, de grand
matin, M. Soucelyer lui rendait une visite de reconnaissance et de sympathie.
Déjà le bruit courait qu'il y avait à Nuits un jeune officier de bonne
logique et de langue alerte. Bonaparte faisait sensation. Du bout de la rue,
on lui tirait le chapeau. Mais le soir, il fut invité chez Mme Marcy dont Le
Lieur de Ville-sur-Arce était le soupirant. Il tomba dans un véritable
guêpier. Bien que mariée à un marchand de vin, la dame avait grande fortune
et belles manières. C'était la duchesse de l'endroit. Toute la gentilhommerie
des environs assistait au repas. Napoléon dut rompre de nouvelles lances
contre la plupart des convives. Au milieu de la discussion, arriva le maire
en habit cramoisi. Bonaparte se crut sauvé ; mais cet homme était encore plus aristocrate que
les autres. Heureusement, la maîtresse de la maison sut, avec une spirituelle
adresse détourner les coups, émousser et préserver de toute blessure le jeune
démocrate. Le second
séjour de Napoléon à Auxonne ne fut pas de longue durée. L'assemblée
avait décrété cette nouvelle organisation de l'artillerie que les mécontents
appelèrent le maquillage de 1791. L'artillerie était désormais une arme
distincte, séparée de l'infanterie. Les sept régiments quittaient le nom des
écules où ils s'étaient formés sons le règne de Louis XV pour être désignés
dorénavant par leur rang de création : le régiment de La Fère devenait le 1er
régiment ; le régiment de Metz le 2e ; le régiment de Besançon, le 3e ; le
régiment de Grenoble, le et ainsi de suite. Les cinq brigades dont se
composait un régiment, n'existaient plus ; mais le régiment conservait ses
deux bataillons qui comprenaient chacun dix compagnies. Plus de sapeurs : ou
ne les revit qu'en 1791 sous le nom de sapeurs du génie. Plus de bombardiers
: c'étaient, en fait des canonniers, et leur dénomination n'avait plus de
sens puisque les bombardes étaient depuis longtemps hors d'usage. Tous les
soldats s'appelaient canonniers ; il y avait seulement dans chaque
compagnie un artificier qui recevait un sou de haute paie en sus de sa solde.
Certains grades disparaissaient. Les chefs de brigade et le major devenaient
lieutenants-colonels, et deux adjudants-majors, un par bataillon, remplaçaient
l'aide-major. On disait, non plus capitaine en premier, lieutenant en
premier, lieutenant en second, mais capitaine-commandant, premier lieutenant,
second lieutenant. Les capitaines en second qui servaient dans les places ou
établissements d'artillerie, étaient attachés, sous le nom de seconds
capitaines, à chaque compagnie de canonniers et chargés des détails
d'instruction et de discipline. Plus de lieutenants en troisième. Ces
officiers dits de fortune obtenaient les emplois vacants de second lieutenant
et, prenant rang à la date de leur premier brevet d'officier, pouvaient dès
lors arriver au grade de premier lieutenant à condition de se présenter à
l'examen et de posséder les connaissances exigées des élèves de l'artillerie.
Les lieutenants en second, comme Bonaparte, recevaient par ancienneté
l'emploi de premier lieutenant, de préférence dans la compagnie où ils
étaient alors. Le
ministre s'efforçait ainsi de démocratiser l'artillerie comme le reste de
l'armée. Il ne se contentait pas de faire lieutenants en second toits les
lieutenants en troisième ; il les transférait d'un régiment dans un autre et
les répartissait en nombre égal sur tout le corps en leur donnant par lieue
un supplément de solde de dix livres payable sur la masse. Les officiers de
tout grade qui se retiraient, avaient pour retraite les deux tiers de leurs
appointements, s'ils comptaient plus de vingt ans de service, ou conservaient
leurs droits à la croix de Saint-Louis, s'ils ne comptaient que quinze ans de
service ; beaucoup usèrent de la permission ; c'étaient autant de royalistes
de moins. Comme
toujours, le ministère, antidata les nominations. Le travail des mutations
fut expédié le 1er juin, mais les officiers prirent rang du 1er avril. Napoléon
était nominé premier lieutenant au 4e régiment, ci-devant régiment de
Grenoble, qui tenait garnison à Valence, et il touchait désormais par mois
cent livres d'appointements. Avec lui, s'éloignaient d'Auxonne et du régiment
de La Fère le colonel de Lance, les capitaines Menants, Molinos, Roquefère et
Coquebert, les lieutenants Malet, du Raget, Jullien de Bidon, Mongenet, Huon
de Rosne, d'Andigné de Sainte-Gemme, Saint-Germain et Carmejane. En même
temps que, lui, entraient au 4e régiment le colonel Campagnol, sous-directeur
à l'arsenal de La Fère ; les lieutenants-colonels Catellan qui sortait des
mineurs, Dujard et Drydier de Marqueyret qui venaient tous deux du régiment
d'Auxonne ; les capitaines Bollemont, Bonnard, Borthon, du Chaffaut, Molines,
Monestrol, Roquefère, et les lieutenants d'Anthonard, du Prat et Fouler. Bonaparte
aimait son régiment de La Fère, où il comptait d'excellents camarades ; il
craignait la dépense que lui causerait un déplacement ; il jugeait l'Ecole
d'Auxonne meilleure que celle de Valence. Comme son ami, le premier lieutenant
Mongenet, qui demandait alors au ministre un emploi de second capitaine dans
le 1er régiment, où il avait toujours servi, Napoléon écrivit le 3 juin à M.
Le Sancquer, chef du bureau de l'artillerie, qu'à tous les points de vue il
désirait rester au 1er régiment : il avait avec lui son frère qui se
destinait au corps royal, et il ne pouvait dans un autre régiment se charger
de son éducation. Mais le ce travail » avait déjà paru. Le 14 juin 1791,
Bonaparte quittait Auxonne. Il
devait revoir la ville le 8 mai 1800 et il n'y séjourna que deux heures. Il
descendit à la Direction de l'artillerie et dit en entrant dans la grande
salle basse de la maison : « Voilà une salle où j'ai fait bien des lotos. »
Quelques habitants lui rendirent visite : le fils du professeur Lombard, le
pauvre_ Terrier qui lui donnait des leçons de musique eu 1786, d'autres
encore. Il les accueillit tous avec bonté, cherchant il les reconnaître, et,
au bout d'un instant de réflexion, mettant leur nom sur leur visage, leur
rappelant le passé, leur demandant des nouvelles d'autrui, assurant que s'il
n'avait pas été si pressé. il aurait offert ses hommages à la vieille et
infirme Mme Pillon d'Arquebouville, veuve du directeur d'artillerie. On lui
présenta le commandant Jean, frappé de cécité à la suite de la canonnade de
Valmy, où un boulet avait passé tout près de ses veux. Le brave Jean, ancien
canonnier du 6e régiment, n'avait d'autre soutien qu'un neveu désigné pour la
conscription ; Bonaparte ordonna que le jeune homme ne partirait pas, et il
promit à Jean une solde de retraite de deux mille francs : « Vous pouvez
être tranquille, lui dit-il, envoyez votre mémoire et je ne vous oublierai
pas. » Quant
au régiment de La Fère, Napoléon se souvint toujours d'y avoir fait ses
débuts. Le 12 juillet 1801, à Turin, cinq compagnies de ce régiment, outrées
des procédés tyranniques du général Delmas envers les sapeurs, se mutinèrent
et envahirent la citadelle, malgré leurs officiers qui s'efforçaient de les
arrêter. Le commandant de la citadelle, Jacquin, perdit la tête. Il courut
au-devant des officiers et déchargea son pistolet sur le lieutenant Genevais,
qui tomba mort. Mais l'instant d'après un canonnier tuait Jacqnin d'un coup
de fusil. À cette nouvelle, le premier consul, dans un transport
d'indignation, prescrivit de dissoudre les cinq compagnies qui tenaient
garnison à Turin, de suspendre les officiers, d'incorporer les soldats dans
les autres régiments de l'arme, de former le 1er régiment, pour lui «
conserver la bonne composition qui l'avait toujours distingué », du reste des
compagnies et d'un des meilleurs régiments d'artillerie à cheval, de déposer
il l'hôtel des Invalides ou temple de Mars les drapeaux voilés d'un crêpe
noir, d'élever à Metz une statue au Messin Jacquin mort sur le pont-levis en
défendant l'entrée de la citadelle qui lui était confiée. « Vous avez rendu
de grands services, disait-il dans tille proclamation aux soldats, vous Mes
couverts d'honorables blessures, vous les avez reçues pour la gloire de la
République, et elle a triomphé de ses ennemis, elle tient le premier rang
parmi les puissances. Mais que lui importerait tant de grandeur, si ses
enfants indisciplinés se laissaient guider par les passions effrénées de
quelques misérables ! Vous êtes entrés sans ordre et tumultueusement dans une
forteresse, en violant toutes les consignes, sans porter aucun respect au
drapeau du peuple français qui y était arboré. Le brave officier qui était
chargé de le défendre, vous l'avez tué. Vous avez passé sur son cadavre. Vous
êtes tous coupables ! » Pourtant, lorsqu'il sut les détails de l'événement,
il revint de sa colère. Le chef de brigade Allix plaidait la cause de ses
hommes et sollicitait leur pardon : « Le régiment, écrivait-il à Bonaparte,
se rappelle avec fierté qu'il a eu l'honneur de vous compter parmi ses
officiers et attend tout de votre justice connue. » Le premier consul voulait
d'abord laisser aux Invalides les anciens drapeaux qu'il regardait comme
violés et les remplacer par deux drapeaux neufs et vierges. Après mitre
réflexion, et songeant que les coupables n'étaient plus au régiment, il
décida de rendre les mêmes bannières. Le 4 juin 1802, à Paris, il arrachait
des drapeaux les crêpes noirs, que Berthier remplaçait par de nouvelles
cravates. « Officiers et soldats du ter régiment d'artillerie à pied,
disait-il ensuite, c'est dans voire régiment que j'ai pris les premières
leçons de l'art militaire ; j'ai toujours vii votre régiment uniquement
sensible, au sentiment de l'honneur ; soyez dignes d'être les premiers du
premier corps de l'armée. » Il
n'oublia pas les braves gens qu'il avait trouvés à La Fère dans les rangs
subalternes. Le 14 mai 1815, lorsqu'il reçut à la parade dans la cour des
Tuileries les fédérés des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, parmi les
anciens soldats qu'il reconnut et appela par leur nom avec une incroyable
rapidité de mémoire, était un bombardier de sa compagnie de La Fère. L'homme
fit quelques pas en avant pour se présenter à l'empereur. « C'est toi », lui dit Napoléon en le nommant. Deux grosses larmes
coulèrent des veux du vétéran. « Sire, répondit-il, est-il possible que
vous me reconnaissiez encore ? » Leoni
et Brazier sont des canonniers de La Fère qu'il se plut à récompenser. Le
Corse Leoni, entré au mois d'avril 1786 dans la compagnie de Napoléon, fit
les campagnes de la Révolution aux armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin. En
1800, à deux reprises, il demandait au premier consul un emploi qui lui
servit de retraite et lui permit de vivre honorablement et d'être utile, soit
celui d'adjudant de place à l'Isle-Rousse, soit celui de garde d'artillerie en
Corse. « J'ai eu l'honneur, disait-il, d'être sous vos ordres dans le 1er régiment d'artillerie, et vous
connaissez ma conduite à cette époque. » Bonaparte apostilla la seconde pétition. « Lui accorder, écrivait-il le 31 octobre 1800,
une place de garde d'artillerie en Corse ». Leoni fut envoyé provisoirement à l'île de
Port-Cros, puis nommé garde d'artillerie à Saint-Florent. Le
Picard Brazier, sergent à La Fère un an après le départ de Bonaparte, fut
blessé en 1793 au siège du Quesnoy par un affût de canon qui lui passa sur le
corps. Il alla vivre à Laon d'une fort modeste pension. Au mois d'août 1811
il invoqua le souvenir de Napoléon. L'empereur se rappela l'ancien caporal de
La Fère et lui donna 500 francs. Deux
autres soldats de La Fère, qui furent généraux, Pierre et Jouffroy, méritent
une mention. Pierre était des détachements que le régiment de La Fère envoya
dans l'Île de Minorque et en Amérique. La Révolution fit de ce lieutenant en
troisième un second lieutenant, et il était adjudant-major lorsque Bonaparte
s'éloigna d'Auxonne. Promu capitaine, puis chef de bataillon, il recul à la
fin de novembre 1793, sur la recommandation d'un camarade employé dans les
bureaux de la guerre, le brevet de général de brigade. Il commanda Toulon,
mena quelque temps l'aile gauche de l'armée d'Italie, et revit alors
Napoléon, devenu, comme lui, général. Mais Pierre avouait qu'il était caduc,
absolument usé, et il accepta très volontiers sa retraite en 1795. Jouffroy,
canonnier en 1781, sergent en 1780, second lien-tenant eu 1792 et s'élevant
peu à peu, était général de brigade en 1811 et il commanda l'artillerie au
siège de Hambourg. « J'ai eu a me féliciter, disait-il, d'être parvenu an
grade de maréchal de camp dans une arme aussi belle que la mienne. » Il resta
fidèle à Napoléon. Après avoir assisté durant les années 1805, 1806 et 1812 à
toutes les grandes batailles. il fut en 1815 un chaud partisan de l'empereur,
et les royalistes prétendaient qu'il avait dans la nuit du 20 mars, à Douai,
reçu Drouet d'Erlon dans sa maison, et concerté avec ce général les moyens de
l'aire filer de l'artillerie sur Paris. Le 16
juin Napoléon arrivait à Valence. Il appartenait à la 1re compagnie du second
bataillon. Son capitaine-commandant, La Cattonne, était détaché à Embrun pour
l'aire des recrues. Très bon officier et fort estimé, La Cattonne avait été,
avec le major Hennet, envoyé par le régiment à Paris au mois de mai 1790 pour
rendre compte an ministre de l'assassinat du maréchal du camp Voisins,
commandant de l'Ecole d'artillerie de Valence. Il devint lieutenant-colonel.
Mais il déplut au commissaire Chépy ainsi qu'aux jacobins de Grenoble, et
lorsque la commission militaire qu'il présidait eut acquitté Camille Rossi, il fut qualifié d'aristocrate et d'ennemi de la
Révolution,
dénoncé par la Société populaire, dénoncé par Chépy qui l'accusait d'avoir intrigué à Paris en 1790 pour obtenir que le régiment fût licencié. Carteaux, alors général en chef de l'armée des Alpes, ordonna d'arrêter La Canonne et de saisir ses
papiers ; mais à l'instant où les commissaires de la municipalité grenobloise entraient dans sa
chambre, La Cattonne se bridait la cervelle. Le
second capitaine de Bonaparte fut jusqu'au 25 juillet 1701 Chaillot de
Grandfontaine, qui devint capitaine-commandant, Napoléon put lui dire qu'il
avait connu à Ajaccio son frère cadet, le capitaine d'artillerie Chaillet de
Verges, — puis ce Félix de Romain qui nous a laissé sous le titre de Souvenirs
d'un officier royaliste d'attachants et véridiques Mémoires. Le
second lieutenant de la compagnie se nommait Dation. Napoléon l'invita
plusieurs fois à sa table et s'entretint avec lui de la Corse, où cet officier de fortune avait
fait trois campagnes comme sergent. Dation fut rapidement capitaine et chef
de bataillon. Mais il était déjà sexagénaire en 1791, et un coup de feu reçu à
Hastenbeck lui avait affaibli la vue et rendu l'ouïe fort dure. Il dut prendre sa
retraite en 1794 et accepter une place de capitaine en second de vétérans nationaux. En 1800, il écrivit au premier consul une
lettre pleine de fautes d'orthographe, mais naïve et touchante : « Citoyen,
si vous voulez bien vous rappeler de moi, j'étais votre lieutenant en second
dans la compagnie de La Cattonne à Valence, et même vous m'avez fait l'honneur
de m'inviter à diner plusieurs fois avec vous. » Et il priait Bonaparte de le réintégrer dans l'artillerie : il ne
connaissait pas de plus grand plaisir que de s'occuper aux manœuvres de l'artillerie, et
surtout aux manœuvres de force : « il est bien malheureux pour moi après un si
long service dans l'artillerie d'en être privé. » Mais Dagon était trop âgé
et infirme pour que sa demande fût accueillie. Napoléon
s'installa de nouveau chez Mn Bou dans la chambre qu'il occupait naguère : «
Je viens, disait-il en riant, me reposer chez moi. » Il reprit pension
chez le traiteur Génv, à l'hôtel des Trois-Pigeons. Son frère Louis mangeait
avec Mlle Bon et habitait une pièce, sise, comme la chambre de Napoléon, au
premier étage et donnant sur la rue de l'Équerre : un petit cabinet obscur
qui dépendait de cette pièce servit quelquefois de prison au futur roi de
Hollande. Il
retrouvait ses amis et c'était le curé Marbos que les électeurs avaient fait
évêque et devaient envoyer à la Convention ; Napoléon le nomma conseiller de
préfecture à Valence. C'était
l'avocat Boveron-Desplaces que le premier consul fit président du tribunal
civil de l'arrondissement de Valence. C'était
le libraire Pierre Aurel, chez qui Bonaparte allait lire les journaux.
Parfois le lieutenant d'artillerie s'amusait à faire une niche au colonel
Montjobert qui passait alors son congé à Valence : Montjobert était fort
distrait, et lorsqu'il lisait la gazette de Perlet, sa feuille favorite, il
ne remarquait pas que Bonaparte avait substitué malicieusement un vieil
exemplaire au numéro du jour. Aurel avait joint à son commerce de livres une
imprimerie que son fils Marc-Antoine s'efforça de développer. Napoléon emmena
Marc Aurel en Égypte. Le Valentinois s'établit au Caire comme imprimeur de
l'armée. Mais Bonaparte trouvait qu'il imprimait bien mal la Décade
égyptienne. C'était
le notaire Mésangire-Cleyrac dont le fils Francois était le seul ami de Louis
Bonaparte. Les deux garçons allaient jouer dans le jardin de M. Mésangère ou
dans la vigne de Mlle Bon, et Louis n'oublia jamais son camarade de Valence,
et ne cessa jamais de l'affectionner : quoique François eût l'humeur bourrue
et le caractère entier, Louis le combla de cadeaux, le fit nommer sous-lieutenant
au 5e régiment de dragons dont il était colonel, le nomma son aide de camp,
le nomma chambellan, trésorier-payeur général de la couronne de Hollande,
administrateur de ses domaines de France. Valence
n'avait guère changé. L'abbé de Saint-Ruf était mort le 1't janvier 1791, et
Mlle de Laurencin avait en 1789 épousé le comte Du Pont, capitaine au
régiment d'infanterie de Lyonnais. Mais Mme du Colombier habitait toujours sa
campagne de Basseaux. Sa fille Caroline et Mlle de Saint-Germain ne se
mariaient pas. L'aimable société que le jeune lieutenant avait fréquentée ne
s'était pas dissoute. Les daines qu'il nommait ses amies du bord du Malae
l'accueillirent comme jadis, et il les revit avec joie. Ne disait-il pas
l'année suivante, dans un séjour en Corse, lorsqu'il sut qu'elles se
portaient bien, que cette bonne nouvelle lui faisait un sensible plaisir et
qu'il « prenait un intérêt bien juste à leur santé et à leur félicité
» ? Il
présenta son frère à Mme du Colombier, et l'on raconte que Louis, mangeant
des cerises dans une chambre du premier étage, sans assiette, et les fenêtres
fermées, était très embarrassé des noyaux, qu'il n'osait avaler. Mais,
parmi les alois de Bonaparte, deux hommes, le commissaire des guerres Suey et
Bachasson de Montalivet, avaient alors le premier rang et le gardèrent
depuis. Suey
était le septième titulaire de son nom dans la fonction qu'il exerçait et qui
appartenait, comme de droit, à sa famille depuis un siècle et demi. Élève au
corps royal, sous-lieutenant au régiment provincial d'artillerie de Grenoble
et ensuite au régiment des grenadiers royaux de Lyonnais, il était devenu en
1788, pour recueillir la charge paternelle, élève commissaire des guerres. Il
perdit son père la même année. La mort de ce brave et digne homme excita les
regrets de la province. Tout le Dauphiné demanda sur-le-dump qu'il eût pour
successeur un fils qui donnait les plus belles espérances. Nommé commissaire
des guerres du département de Valence, Suey fut bientôt expert en son métier.
Son intelligence et son exactitude lui valurent l'éloge des meilleurs juges.
Pas un de ses inspecteurs qui ne le reconnût comme un excellent commissaire à
tous les égards et fait pour remplir les places supérieures. Avec cela, très
instruit et populaire, parlant et écrivant l'italien qu'il avait appris
durant un voyage de vingt mois au-delà des Alpes, lisant l'anglais et
l'espagnol, jouissant de la confiance de ses compatriotes et présidant, comme
commissaire du roi, à la formation du département de la Drôme et la levée des
bataillons de volontaires, passant, malgré sa noblesse, pour un chaud
adhérent du nouveau régime, dissimulant avec adresse ses sentiments modérés,
assurant qu'aucun de ses parents n'avait émigré, entrant un des premiers au
club de Valence et restant jusqu'au bout dans cette société qui certifiait en
1793 son civisme pur et éclairé, député à Paris en 1794 par l'administration
municipale pour plaider devant le Comité de la guerre la cause de Valence qui
désirait conserver son École d'artillerie. Bonaparte appréciait cet homme
remarquable qu'il nomme en 1792 son « cher Suey » et son « vieux ami ».
Il l'employa plus tard avec prédilection, et lorsqu'en 1796 Suey était
commissaire des guerres à Gênes : « Adieu, lui mandait affectueusement le
général, adieu, mou cher ordonnateur, activité et courage ! » Pendant la
campagne d'Italie, il se rappelait au souvenir de Suey, le remerciait, de
dénoncer les tripotages et les friponneries de toute sorte qui se
commettaient à l'armée. En 1798, il le nommait avec Blanquet du Chayla,
Dommartin et Le Roy, membre de la commission de l'armement des côtes de la
Méditerranée, et Suey, lui écrivait de Turin : « C'est à vous que je dois ce
témoignage de confiance du gouvernement ; je ferai tous mes efforts pour y
répondre ; je pars, marche jour et nuit, et suis dans l'espérance que vous me
donnerez, comme il mes collègues, un rendez-vous général. » Napoléon l'emmena
dans l'expédition d'Égypte comme ordonnateur en chef, le chargea de diviser
le territoire de Malte en municipalités, et le fit entrer dans la section
d'économie politique de l'Institut du Caire. A cette époque, et depuis
quelques années, Suey avait deviné Bonaparte : au mois d'août 1797, il ne
croyait pas que le général fût au bout de sa carrière. « Je ne lui connais
pas, disait-il à M. Josselin, de point d'arrêt autre que le trône ou
l'échafaud. » Le
meilleur ami de Suey, son camarade à l'École royale militaire de Tournon et
son fondé de pouvoirs tant qu'il fut aux armées, son auxiliaire et
collaborateur en 1796 à Gènes lorsque l'accablaient il l'ouverture de la
campagne les multiples devoirs de son emploi, était Bachasson de Montalivet.
Né en 1766 à Sarreguemines on son père, maréchal de camp, résidait comme
lieutenant de roi, Montalivet appartenait à une vieille famille valentinoise.
Il se destinait d'abord au métier militaire et il fut cadet aux hussards de
Nassau, puis lieutenant en second aux dragons de Lorraine. Mais il perdit son
père. Il revint auprès de sa mère pour se livrer à l'étude de la
Jurisprudence, et fut successivement bachelier en droit, avocat, conseiller
au parlement de Grenoble. Privé de sa charge par les décrets de l'Assemblée
nationale, il s'établit à Valence, et c'est alors, en 1791, qu'il se lie avec
Bonaparte par l'entremise de Suey. Après s'être engagé sous le nom de
Bachasson dans un bataillon de la Drôme, où il eut le grade de caporal, il
fut maire de Valence. En 1801, le premier consul l'appelait à Paris et lui
offrait la préfecture de la Manche. Montalivet passa toute une journée à La
Malmaison. Bonaparte l'accabla de questions sur Valence et les personnes
qu'il y avait connues ; il se souvenait des moindres incidents de son séjour,
citait une foule de noms, jugeait le caractère, le talent, l'opinion des
gens, et devinait le parti qu'ils avaient dû prendre dans le cours de la
Révolution. Il finit par demander des nouvelles d'une limonadière. Montalivet
lui répondit qu'elle vivait encore. « Je crains bien, dit Napoléon, de
n'avoir pas exactement payé toutes les tasses de calé que j'ai bues chez elle
; voici cinquante louis que vous lui ferez passer de ma part. » Préfet de la
Manche, Montalivet sut réunir dans sa maison de Saint-Lô les familles qui
formaient la bonne compagnie, quels que fussent leurs sentiments politiques,
et il s'acquit la réputation d'homme de cabinet et d'homme du monde. Il
devint, en 1804, préfet de Seine-et-Oise ; en 1805, conseiller d'État ; en
1806, directeur général des ponts et chaussées — et l'empereur fut très
satisfait de la précision et de la clarté des comptes qu'il présentait eu
1808 ; — en 1809, ministre de l'intérieur, et c'est lui qui, en 1813, trace
le dernier et saisissant tableau de la situation de la France et comme le
testament de l'administration impériale. En 1814, il eut une altercation avec
Napoléon. Il signalait les menées des royalistes. « En parler seulement,
s'écria l'empereur, c'est pure lâcheté ! » Montalivet, blessé, déposa son
portefeuille et se retira. Quelques heures plus tard, un chambellan se
présentait chez lui : « L'empereur, dit-il, m'a chargé de vous apporter les
paroles suivantes qu'il m'a recommandé de répéter textuellement : Je prie
mon ami Montalivet de venir me voir. » Montalivet se rendit aussitôt aux
Tuileries. Napoléon accourut au-devant de lui : « N’est-ce pas que nous
oublions ce qui vient de se passer ? » Il le fit aux Cent-Jours intendant
général de la couronne. Bonaparte
comptait donc à Valence, pendant ce second séjour, des amitiés nombreuses.
Mais il était trop démocrate pour fréquenter les salons. Qu'était-ce que la
bonne société, ou, comme il dit, ce qu'on appelle ainsi ? Ne se
composait-elle pas d'aristocrates qui « se couvraient du masque de la
constitution anglaise » ? Les femmes ne tenaient-elles pas à l'ancien
régime ? Il se prenait à rechercher la cause de leur royalisme.
Voyaient-elles dans la Révolution quelque chose de sérieux et de sévère ?
Trouvaient-elles les patriotes trop peu galants ? Se plaignaient-elles que
les hommes ne fussent plus sous les lois du beau sexe et n'eussent plus le
temps, comme naguère, de languir dans les chaînes d'une molle passion ? Oui,
s'écriait Napoléon, « la liberté est une femme plus jolie qu'elles qui les
éclipse ! » Et,
malgré les femmes, la liberté triomphait. Du Nord au Midi, la majorité de la
population acclamait le nouveau régime. Dans ses promenades ou ses voyages,
soit au mois de février, lorsqu'il rejoignait à Auxonne le régiment de La
Fère, soit lorsqu'il allait à Dôle chez l'imprimeur Joly, et que, suivant son
habitude, il s'efforçait de connaître l'état des esprits en questionnant tous
ceux qu'il rencontrait, Napoléon remarquait avec joie ces progrès de la cause
populaire. Les paysans de la Drôme lui avaient paru « très fermes sur leurs
étriers » et « disposés à périr pour le maintien de la constitution ». Le
peuple de Valence lui semblait u résolu n. Si l'évêque, M. de Messey,
refusait le serment civique et quittait le palais épiscopal où la
municipalité faisait sur-le-champ apposer les scellés, si le curé de la
paroisse de Saint-Jean et ses vicaires imitaient leur évêque, le curé et les
vicaires de la paroisse de Saint-Apollinaire et nombre d'autres
ecclésiastiques n'hésitaient pas à se soumettre. L'armée
suivait la nation. Convaincus de la nullité d'un roi qui ne montât pas à
cheval, attachés à l'assemblée qui augmentait leur paie et les avait
soustraits à la discipline allemande de Saint-Germain, désireux de montrer
qu'ils étaient aussi bien que les gardes nationales les enfants et les
soutiens de la patrie, imbus de l'esprit d'égalité, certains d'arriver à des
grades qu'ils n'osaient pas envisager auparavant et de franchir des bornes
naguère infranchissables, les soldats s'étaient dès le commencement déclarés
eu faveur de la Révolution. Mais nulle arme n'était plus dévouée à la cause
populaire que l'artillerie. Au mois de juillet 1789, à Paris, elle imitait
les gardes françaises, et, violant la consigne, forçant les sentinelles,
venait au Palais-Royal se mêler aux patriotes et boire avec eux. Lorsqu'elle
marcha de Metz sin. Varennes, à la nouvelle de l'arrestation de Louis XVI,
elle dit aux officiers que le premier coup de canon serait pour la berline
royale., et le second, pour eux, s'ils ne faisaient pas leur devoir. Après le
10 t'œil, au camp de Sedan, ce fut elle qui se prononça contre Lafayette et
entraina le reste de l'armée. Au mois d'avril 1793, quand Dumouriez proclama
Louis XVII, ce fut elle qui donna le signal du départ, qui délaissa le
général pour rejoindre à Valenciennes les commissaires de la Convention. Elle
compta toujours plus de clubistes et de harangueurs que les autres corps.
Dumouriez la nomme très justement la garde prétorienne de la Révolution, et
les représentants du peuple ne cessent de vanter l'incorruptible patriotisme
de ce corps si précieux à la République. Les
officiers ne partageaient pas les opinions des soldats. On croit, d'ordinaire
et répète, sur un mot de Gouvion Saint-Cyr, que l'émigration fit peu de
prosélytes parmi les officiers de l'artillerie qui n'avaient pas besoin de
prouver leur noblesse. Mais depuis la décision du 22 mai 1781, quiconque se
présentait aux examens d'élève ou de lieutenant en second, devait produire un
certificat du généalogiste, à moins d'être fils, petit-fils ou frère d'un
officier de l'arme. Le corps des officiers de l'artillerie était donc
aristocratique : la classe des officiers, fit-on dans un mémoire du
temps, est celle de la noblesse. De même
le génie. Les élèves de l'école de Mézières se révoltèrent un jour, en
alléguant que le ministre leur donnait pour camarades des gens de basse
extraction. En 1768 plusieurs sujets, entre autres un Cochon de Lapparent,
n'eurent pas de lettres d'examen parce qu'ils « pouvaient, du côté de la
naissance, occasionner des troubles dans l'école », et en 1793 le
conventionnel Ferry se plaignait de la « perverse aristocratie » des élèves auxquels
il avait l'année précédente enseigné les mathématiques. Beaucoup
d'officiers de l'artillerie et du génie quittèrent donc le service par haine
de la Révolution. Lafayette, à l'année du Nord, et Biron, à celle du Rhin,
remarquaient dans l'artillerie un « déficit effrayant ». Des élèves de
l'école de Châlons allaient s'enrôler sons le drapeau des princes. « Les
circonstances, écrivait l’un d'eux, Villiers, au commandant d'Agoult, ne me
permettent plus d'occuper la place d'élève », et Duroc, Duroc que d'Agoult
jugeait sage et infiniment studieux, donnait le 22 août et réitérait le 25
août 1792 sa démission. Pareillement,
pour combler les vides que l'émigration avait faits dans le génie, il fallut
envoyer à la frontière les élèves de l'école de Mézières et employer les
ingénieurs des ponts et chaussées. Mais un
grand nombre d'officiers des armes savantes, jeunes et vieux, se rallièrent
an nouvel ordre de choses, les uns parce qu'ils étaient issus de très petite
et pauvre noblesse, les autres parce qu'ils avaient des chances d'avancer
rapidement, d'autres par enthousiasme et pour servir leur pays qu'ils
plaçaient au-dessus de tout. Dès le
début de la Révolution, quelques officiers d'artillerie se mettaient en
évidence et profitaient de leur semestre pour briguer des emplois dans leur
département. Le
capitaine Aubry, le futur membre du Comité de salut public, se faisait nommer
au mois de mars 1790 commandant de la garde nationale de Nîmes, et, appuyé
par le Directoire du département, par le Directoire du district de Nîmes, par
la société des Amis de la constitution, par la garde nationale qui le
déclarait indispensable au maintien de la tranquillité, il obtenait, tout en
conservant ses appointements, des prolongations de congé jusqu'au mois de
juin 1791, où il devenait capitaine de la gendarmerie du Gard. D'Hennezel,
capitaine au 7e régiment ou régiment de Toul, était durant plusieurs mois
membre et président du district de Neufchâteau. Bonisson
de Fonterouget, capitaine au 7e régiment, qui devait émigrer et tomber à
Quiberon sous les balles républicaines, siégeait, avec congé du ministre,
dans l'administration générale, puis dans le Directoire du département de
Lot-et-Garonne. Lacombe
Saint-Michel, capitaine de bombardiers au même régiment, acceptait, avec la
permission du ministre, la vice-présidence du Directoire dans le département
du Tarn, et il demandait un congé avec appointements pour vaquer sans relâche
à ses nouvelles fonctions, en déclarant que le vœu de la nation était de
rendre le citoyen militaire et le militaire citoyen ; que, d'après les
récentes ordonnances, la place d'officier était compatible avec la charge
momentanée d'administrateur ; qu'il saurait, sans avertissement, quitter tout
emploi civil si la guerre éclatait. Le
capitaine Lefebvre, en résidence à Mézières, où il avait une maison, était
nommé membre de la municipalité, et choisi pour porter à l'Assemblée
nationale les plaintes de la ville. Il allégua qu'il était sourd et ne
pourrait répondre aux objections. La municipalité macérienne lui donna pour
adjoint un autre capitaine d'artillerie, son neveu Songis l’aîné, et le
ministre de la guerre, désireux « d’entretenir l'harmonie entre les
citoyens », accorda deux mois de congé à Songis et à Lefebvre. Corbeau
de Saint-Albin, capitaine au régiment de Metz et détaché à l'école de
Valence, acquérait dans la ville un grand crédit en y fondant durant l'hiver
de 1789 un bureau général d'aumône, et son influence apaisait deux émeutes
provoquées par la cherté de la viande et la disette des grains. Bientôt, il
est vrai, le vent tournait, et Corbeau devait quitter Valence en toute halte
: le bruit courait qu'il avait intrigué pour faire transférera Vienne, où
habitait sa famille, l'école d'artillerie, et, au mois de novembre 1790, le
ministre s'empressait de lui donner un congé « vu qu'à Valence les mouvements
populaires sont terribles ». Mais il parvenait à se justifier, et, le 6
février 1791, lorsque Napoléon passait à Valence pour se rendre à Auxonne,
c'était Corbeau qui présidait le club, et Bonaparte l'entendit remercier ses
auditrices valentinoises de leur présence, leur assurer galamment qu'il
faudrait la délicatesse naturelle à leur sexe pour peindre son émotion, et
1er engager à déposer tout esprit de frivolité pour être les citoyennes de la
France régénérée. Quelques jours plus tard, Corbeau allait au nom du club
prêcher la concorde dans le Comtat Venaissin, et au retour de sa mission, il
se vantait d'avoir « fait des heureux », d'avoir sans caractère
légal, sans autre force et égide que son patriotisme, calmé les esprits
aigris et courroucés des Contadins. L'année suivante, il priait le ministre
de l'envoyer chez « les peuples méridionaux, qui lui avaient toujours accordé
leur confiance », et, sans avoir de congé, sans informer officiellement ses
chefs, il partait de nouveau pour pacifier le pays d'Avignon. Il fut
destitué, comme le fut Bonaparte, parce qu'il était absent à la revue
générale du 1er janvier 1792 : mais il se fit réintégrer et obtint de
l'Assemblée législative, outre son relief d'appointements, une indemnité de
2.400 francs. Curieux personnage qui reparait, plusieurs fois encore dans le
cours de la Révolution, haranguant les clubistes de Neufbrisach et de
Mayence, négociant de son propre mouvement en 1793 avec la Prusse, et,
lorsqu'il eut sa retraite, nommant le premier consul son ancien collègue ! A
mesure que se précipitait la Révolution, les officiers d'artillerie jouaient
un rôle de plus en plus considérable. Le
lieutenant Desperrières, en congé à Paris au mois de juillet 1789, devenait
aide de camp de Lafayette et, après avoir commandé l'artillerie de la garde
nationale soldée, major de division, lieutenant-colonel d'un régiment
d'infanterie, colonel : le 30 juin 1793, il était déjà général de brigade. D'Arblay,
capitaine au régiment de Toul, donnait sa démission de son emploi pour être
successivement major de la 2e division de la garde nationale parisienne,
colonel du 103e régiment, adjudant-général, et, au 10 août, quittait l'armée
avec Lafayette. Le
capitaine Laclos n'est connu que par son roman des Liaisons dangereuses,
énergique peinture de la corruption froide et cynique du XVIIIe siècle. Mais
cet homme plein d'esprit, né pour l'intrigue, capable de grandes
combinaisons, prenait à la Révolution une part active. Il traçait de piquants
portraits dans sa Galerie des États Généraux où Lafayette se devinait
sous le nom de Philarète et Talleyrand sous celui d'Amène ; il publiait le
premier Journal des Jacobins ; il demandait la déchéance de Louis XVI
; il rédigeait avec Brissot la pétition du Champ de Mars ; retiré du service
le 1er juin 1791 avec une pension de dix-huit cents livres, il devenait,
après le 10 août 1792, commissaire du Conseil exécutif, allait à Châlons
surveiller et mener le vieux Luckner, rentrait dans l'armée au surlendemain
de Valmy avec le grade de général de brigade, donnait des avis au Comité de
défense, proposait une expédition dans l'Inde et de nouveaux moyens pour
augmenter l'effet des bombes. Le
chevalier Du Teil, frère cadet du maréchal de camp Jean-Pierre du Teil, et
lieutenant-colonel du régiment d'Auxonne, assisté du chef de brigade Deydier,
du capitaine Grandehamp et de l'aide-major Laprun, entrainait le corps des
officiers à signer un acte d'adhésion aux décrets de l'Assemblée, et, malgré
fouillé, se faisait élire colonel général de la garde nationale de Metz. Galbaud,
lieutenant-colonel du 6e régiment, protestait à Strasbourg contre
l'arrestation du journaliste jacobin Laveaux et, du camp de Douzy, dénonçait
à l'Assemblée législative les projets de Lafayette. Manscourt,
capitaine au régiment de La hère, fondait, malgré les tracasseries de ses
chefs et de ses camarades, le club d'Auxonne, et lorsqu'il Philippeville il
recevait la proclamation du Département des Ardennes qui se ralliait à
Lafayette, il s'élevait contre cet « arpète coupable », contre cette u œuvre
de délire », et aux soldats qui, dit-il, l'écoutaient avec respect et
reconnaissance pour les législateurs, il ne lisait que le décret qui
suspendait le roi. Si
quelques élèves de l'école de Châlons s'échappaient pour rejoindre les
princes, Foy, Demarçay, d'autres encore étaient membres du club jacobin, et
Duroc, après avoir émigré, rentrait à l'école le 1er mars 1793, prétextant
qu'il avait di' vaquer à des affaires de famille, présentant un certificat
qui attestait son service dans la garde nationale de Pont-à-Mousson, et, en
réalité, selon le mot de son patron La Barolière, regrettant son erreur,
avouant qu'il avait fait comme les autres, étourdiment et sans regarder plus
loin que son nez. Des
officiers d'artillerie, Aubry, d'Espinassy, Lacombe Saint-Michel et des
officiers du génie, Calon, Carnot, Le Tourneur, Prieur de la Côte d'Or,
Trullard, Varlet ne siégèrent-ils pas u la Convention ? Lorsque le Messin
Amboine proposait en 1791 de licencier tous les officiers, n'exceptait-il pas
les corps de l'artillerie et du génie, non seulement parce que les
connaissances nécessaires à ces deux corps ne s'acquièrent que par de longues
études, mais parce que u leurs lumières les préservaient du venin aristocratique
» ? Et ne peut-on dire que ces officiers, éloignés de la cour, tenant
étroitement au territoire, attachés au sol qu'ils fouillaient, aux remparts
qu'ils construisaient et armaient, aux arsenaux qu'ils approvisionnaient,
aimaient doublement le pays qu'ils avaient pourvu de retranchements et de
canons ? Le
régiment de La Fère, où Napoléon avait servi jusqu'alors, était attaché
fermement à la cause de la liberté, et au mois de mai 1790 ses canonniers,
priant la garde nationale d'Auxonne d'être leur interprète à la fédération de
Dijon, juraient « d'exposer mille fois leur vie pour écraser et anéantir
cette foule d'aristocrates que l'enfer n'avait pu vomir qu'à de longs
intervalles ». Le régiment de Grenoble, où entrait Napoléon, n'était pas
moins patriote. Il avait pris part à l'émeute du 10 mai 1790 où le vicomte de
Voisins, maréchal de camp et commandant de l'école d'artillerie, avait été
massacré, et ses soldats s'étaient mêlés aux bateliers du Rhône et aux
habitants du port et des basses rues qui menaçaient dans cette journée les
officiers aristocrates. Quelques-uns n'ôtaient plus leur chapeau lorsqu'ils
rencontraient un supérieur : ils affectaient de fraterniser avec la garde
nationale ; ils portaient respectueusement les armes à l'officier de la milice
bourgeoise qui passait devant leur guérite, et, dans le même moment, pour
éviter de rendre pareil honneur à un officier du régiment, ils détournaient
la tête. Jean-Pierre du Teil, chargé de l'inspection en 1791, reconnaissait
que la troupe, qui recevait de nombreuses recrues, était une « très belle
espèce d'hommes », qu'elle avait assez bonne figure sous les armes, qu'elle
faisait le service avec exactitude ; mais, disait-il, les soldats et les
sous-officiers ont « contracté un air de scélératesse, un air d'insubordination
tacite qui se laisse apercevoir dans tous les points ». Il assurait, que les
officiers étaient « on ne peut plus instruits », qu'ils employaient tous les
moyens et usaient de toute leur prudence pour « empêcher de nouvelles
explosions » ; mais il avouait en gémissant que tant de soins étaient gâtés
par les mauvais conseils de quelques-uns d'entre eux et que la municipalité
de Valence exerçait sur le régiment une détestable influence. Avec le colonel
Campagnol, il déclarait un changement de garnison indispensable. Mais Du
Teil émigrait-il ? Du Teil donnait-il sa démission ? Non. Il
servait cette Révolution qu'il n'aimait pas. Il acceptait le grade de
lieutenant général. Il disait tout haut qu'il désirait le triomphe de la
liberté et de l'égalité. Et il eut mieux fait d'émigrer. Arrêté à Grenoble
par le Comité révolutionnaire qui lui reprochait d'avoir usé de moyens trop
lents pour envoyer de l'artillerie sous les murs de Toulon, il fut traduit à
Lyon devant les représentants Fouché et Collot d'Herbois, déféré à la
commission militaire et condamné à mort. Vainement il produisit des lettres
que Bonaparte lui écrivait pour le remercier de l'ordre et de l'activité
qu'il mettait dans ses envois. Comme
Du Teil, beaucoup d'officiers du 4e régiment d'artillerie refusèrent
d'émigrer. Ce furent, outre le malheureux La Catonne, et les camarades de
Bonaparte au régiment de La Fère, outre Molines et Roquefère, le colonel
Campagnol, les lieutenants-colonels Dujard, Catellan, Deydier, La Grange et
Mainville ; les capitaines La Saiette, Vaubois, Gouvion, Bollemont, Sugny,
Pernety, Taviel, Villantrovs, Borthon, Galbaud du Fort, Faultrier, Chaillet
de Grandfontaine, Beaumaretz, Ducos de Lahitte, Douent, Forton, Monestrol,
Songis ; les lieutenants Fouler et d'Anthouard. Nombre d'entre eux devaient
suivre la fortune de Napoléon. Le
colonel Campagnol, brave et habile homme que le Comité des inspecteurs
généraux regardait comme bon à tout, royaliste d'ailleurs et très
profondément chrétien, se laissait inscrire au club de Valence, prenait part
à la campagne de Montesquiou en Savoie, et lorsqu'il fut nommé commandant
d'artillerie à l'École de Strasbourg, remettait aux municipaux de la ville sa
croix de Saint-Louis. Plus tard, il aimait à se dire l'ancien frère d'armes de
celui qu'il appelait encore Buonaparté, et, en 1800, quand il eut sa retraite
: « Vous avez été à même, écrivait-il au premier consul, de juger du
zèle que j'ai toujours mis il remplir mes devoirs dans les années 1791 et
1792 où j'ai eu l'honneur de servir avec vous, étant chef de brigade du 4e
régiment d'artillerie. » Il avait soixante-dix-sept ans lorsqu'il mourut en
1809, dans sa propriété de La Coste près de Penne en Zgenais. Quelques mois
auparavant, le 30 juillet 1808, il avait obtenu de Napoléon, qui passait à
Agen, une audience particulière. Chargé d'une très nombreuse famille et
n'ayant plus que peu d'instants à vivre, il voulait recommander sa femme et
ses enfants à l'empereur : il reçut la croix de la Légion d’honneur et la
promesse que sa veuve aurait une pension de survivance. Le
lieutenant-colonel Dujard passait pour un officier de grand mérite. Il
s'intitulait en 1793 le républicain Dujard, assurait qu'il avait toujours été
franc et bon patriote, qu'il avait fréquenté la Société populaire dans toutes
les garnisons où il se trouvait. On tardait à lui conférer le grade de
général ; il se récriait avec vivacité, protestait que ce serait
« couvrir d'un vernis défavorable sa conduite civique ». Il devint
général de brigade et fuit chef d'état-major de son ancien lieutenant lorsque
Bonaparte commanda l'artillerie de l'armée en 1794. Deux ans plus tard, dans
les mois d'avril et de niai 1790, il dirigeait tous les services de l'arme.
Mais Bonaparte le jugea vieux et mou. Il le chargea de commander l'artillerie
de côte. Le 2 juillet de la même année, en se rendant à Nice, Dujard fut tué
par des barbets dans le Limonet, au nord du col de Tende. Outré, Bonaparte
enjoignit de remettre sur-le-champ en activité la commission militaire qui
devait juger les barbets et d'organiser une colonne mobile pour faire justice
des brigands, des assassins de Dujard. Le général laissait un neveu qui fut
commissaire-ordonnateur, et une nièce. Lorsque le neveu mourut à Nantes au
mois d'avril 1807, la nièce, Marguerite Dujard, implora les bontés de
Napoléon : elle était « grabataire » depuis dix ans, dénuée de
ressources. Mais la loi n'accordait une pension qu'aux veuves ou enfants des
militaires tombés sur le champ de bataille ou morts de leurs blessures dans
les six mois. Par une décision du 22 juin 1807, Napoléon fit donner à la
nièce de son ancien colonel une somme de deux mille francs qui lui permit
d'entrer à l'hospice des ménages, et le 4 août suivant, un décret la gratifia
d'une pension annuelle de cinq cents francs. Cathelan
ou, comme il signait, Catellan, alors sexagénaire, avait vu plusieurs
affaires : le siège de Mahon, les batailles de Hastenbeck et de Lutterberg,
le blocus de Wesel. Durant trois années, de 1770 à 1773, il avait tenu
garnison en Corse. Il était en 1793 colonel-directeur d'artillerie dans
l’île. Le représentant Lacombe Saint-Michel le nomma général de brigade :
Catellan, disait-il, était un patriote prononcé qui avait quarante-cinq ans
de services et des talents. Après la capitulation de Bastia, Catellan se
rendit à l'armée d'Italie. Il commandait en 1795 à Antibes lorsqu'il fut
réformé : lui-même désirait cesser ses fonctions à cause de sa fatigue et de
son âge. Deydier
de Marqueyret, chargé de l'instruction du régiment, commandait en 1792 et en
1793 à Grenoble le détachement auquel étaient attachés les drapeaux. La
Grange, qui fut colonel et directeur d'artillerie, devait commander en chef
l'artillerie de l'armée des Alpes, notamment au siège de Lyon. En [800,
lorsque de graves infirmités eurent altéré sa santé, il demanda sa retraite,
après avoir, au témoignage du général Savournin, constamment joui de l'estime
de ses camarades et de ses chefs tant pour ses profondes connaissances que
pour l'aménité de ses manières et sa bienveillance envers les officiers qui
voulaient s'instruire. Mainville
n'était pas noble : son père se nommait Jean Mainville, et lorsqu'il entra
dans le corps de l'artillerie, il fut inscrit sur le registre des officiers
comme issu d'une famille honnête vivant noblement ; il n'avait donc pas eu,
remarquèrent les jacobins de 1793, la morgue de se qualifier du titre de
noble. Il fut révolutionnaire ardent ; les deux clubs de Valence l'avaient
nommé membre honoraire, et au lendemain de Valmy il proclamait hautement son
adhésion aux vrais principes de la République. Comme La Grange, Mainville
devint colonel et directeur d'artillerie. Il se rappelait le lieutenant corse
qu'il avait eu sous ses ordres à Valence, et dans une lettre à l'inspecteur
général d'Aboville, Vers la fin de 1800 : « Mon dernier soupir,
écrivait-il, sera pour la prospérité de la République et la conservation du
premier consul Bonaparte, à qui je suis attaché de cœur, avant eu l'avantage
de servir avec lui dans le 4e régiment d'artillerie et, 1791. » Mais, de son
côté, Bonaparte se souvint de Mainville. Il l'accueillit avec bonté et lui
accorda pour son fils — qui fut plus tard chef de bataillon — une bourse au
lycée de Mayence. Mainville mourut dans la retraite en 1805. Sa veuve écrivit
à Napoléon ; elle priait l'empereur d'avoir pitié de la détresse où elle
était : « Le colonel, ajoutait-elle, avait l'honneur et le bonheur d'être
connu de vous ; il était lieutenant-colonel du régiment de
Grenoble-artillerie lorsque Votre Majesté commençait sa carrière militaire. »
Elle recul, par exception, une pension de 450 francs. Le
capitaine La Salette était aussi noble qu'on pouvait l'être an corps royal de
l'artillerie avant la décision du 22 mai 1781, et lorsqu'il débuta dans
l'arme, le bureau constata que sa famille avait produit des officiers de
distinction, que della de ses parents étaient capitaines d'infanterie, qu'un
autre était évêque d'Apt, que ses ancêtres avaient rempli des charges de
judicature et que son frère exerçait les fonctions d'avocat consistorial au
parlement de Grenoble. Il n'hésita pas à se ranger du côté des
révolutionnaires. A Valence, le long du Rhône, en se promenant avec
Bonaparte, il souhaitait le triomphe du régime nouveau, et il avait en 1793
la réputation non seulement d'un bon officier, mais d'un bon patriote. Il
commanda l'artillerie à Metz, puis à Longwy, fut chef d'état-major de
Lamartillière à l'armée des Pyrénées Orientales et devint général de brigade.
Le premier consul le mit à la retraite en 1799, selon la loi récente du 25
fructidor, en même temps que Campagnol, Orly-Valein et Senneville, parce que
l'âge et les infirmités ne permettaient plus à ces quatre généraux l'activité
nécessaire. La Salette protesta vainement. Il ne croyait pas, disait-il, que
son âge dût marquer le terme de sa carrière militaire ; il n'était pas
infirme ni incapable de continuer ses services dans le corps de l'artillerie
: il se plaignait d'être obligé de réclamer, et il écrivait au premier consul
sur un ton de reproche : « Ce que j'ai le moins su dans toute ma vie, c'est
l'art de me faire valoir et de demander quelque chose pour moi, et vous me
reconnaîtriez aisément ce caractère si votre mémoire pouvait se fixer un
instant sur moi et vous rappeler un ancien camarade qui avait eu l'avantage
de partager vos opinions lorsqu'à l'aurore de vos pensées vous faisiez
obligeamment avec lui sur les rives du Rhône un échange de réflexions. » Belgrand
de Vaubois était, disait-on dans l'artillerie, d'une bonne famille et il
avait plusieurs parents un service tant dans la maison du roi que dans
l'infanterie. Employé à l'arsenal de Strasbourg, il arriva le 30 juin 1791 au
4e régiment, et il eut le temps de connaitre Bonaparte, de converser avec lui
sur la situation politique. Propriétaire et électeur dans la Haute-Marne,
Vaubois avait en naguère une prolongation de congé pour concourir à la
formation du département et du district. Son civisme allait lui valoir le
commandement du 3e bataillon des volontaires de la Drôme. Général de brigade,
puis général de division, il se laissa forcer dans la position de Rivoli, et
Bonaparte écrivait qu'il !"tait brave, propre à soutenir un siège et à
gouverner sagement une place, mais dépourvu de caractère et de l'habitude de
manier des masses, nullement propre à un genre de guerre vigoureux et hardi.
Vaubois fut envoyé à Livourne et de fit en Corse. Mais les députés du Golo,
Arena, Pompei, Saliceti, confirmèrent le jugement de Napoléon et demandèrent
tille Vaubois Tilt changé : il avait mollement réprimé la révolte ; il usait
de ménagements et de demi-mesures ; il gardait les coupables en prison au
lieu de les punir promptement. Et Vaubois ne désirait-il pas quitter l’île
parce qu'il fallait en Corse « un homme dont la fermeté aille jusqu'à la
dureté a Toutefois, à Malte où il résista vingt-sept mois aux Anglais, il se
montra très digne de la fonction difficile que Bonaparte lui avait conférée,
et le premier consul le proposait au choix du Sénat en assurant que
l'élection de Vaubois prouverait la satisfaction nationale et l'intérêt
qu'inspiraient les défenseurs de Malte. Le général témoigna sa reconnaissance
à Bonaparte. « Mon héros, lui écrivait-il à son retour, vous avez voulu
égaler vos bienfaits à mon dévouement. Quelle jouissance en traversant la
France ! Combien mon cœur savourait les bénédictions du peuple français ! »
Son langage en 1815 fut très différent. Il dit dans une lettre à Louis XVIII
qu'il n'a jamais « partagé la basse condescendance du Sénat aux idées
insensées du tyran » et déplore « l'apparition de ce cruel homme
qui plongeait la France dans un cruel abîme. » Pourtant Napoléon l'avait
nommé comte de l'Empire, grand officier de la Légion d'honneur, titulaire de
la sénatorerie de Poitiers, toutes charges qui rapportaient à Vaudoiis, avec
sa retraite militaire, plus de soixante mille francs de rente. Gouvion
était, de l'avis de ses inspecteurs, un officier qui tenait la meilleure
conduite et remplissait avec exactitude les devoirs de son état. Il fut élu
lieutenant-colonel en second de ce 3e bataillon de la Drôme que Vaubois
commandait en chef. Comme Vaubois, il devint rapidement général de brigade et
général de division. Comme Vaubois, il eut part aux faveurs de Napoléon, qui
le nomma grand officier de la Légion d'honneur, sénateur, inspecteur général
de la gendarmerie. Il resta fidèle à l'empereur. Sous les Cent-Jours il
prêtait avec empressement le serment de fidélité et priait le ministre Davout
de le mettre sous les yeux de Napoléon. Ce fut lui qui, à Valence, apprit au
lieutenant Bonaparte à jouer aux échecs ; Napoléon se fâchait parce qu'il était
trop souvent battu, et Gouvion, riant de sa mauvaise humeur, lui disait avec
calme : « Mais, Bonaparte, vous ne pouvez pas toujours gagner. » Bollemont
devait servir, lui aussi, la Révolution, sauver avec Boubers et l’aîné des
Songis le parc d'artillerie que Dumouriez voulait saisir, diriger avec
Boubers et Eblé les batteries qui décidèrent de la victoire de Wattignies,
défendre Würzbourg, où il fut fait prisonnier en 1796, et devenir inspecteur
général de l'arme. En 1801, Bonaparte ordonnait de nommer le vieil officier
commandant d'une place de premier ordre. Sugny,
alors détaché à Marseille, fut à Toulon le collaborateur de Bonaparte. En
1796, dans la seconde partie de la campagne d'Italie, il remplaça Dujard à la
tête de l'artillerie. Napoléon lui fit conférer en 1797 le grade de général
de brigade de l'arme et le nomma plus tard général de division, comte de
l'Empire, inspecteur général d'artillerie, premier inspecteur général de
l'artillerie de marine. Sugnv, reconnaissant, pria Napoléon en 1815 d'agréer
l'hommage de sa soumission et de son entier dévouement : il avait, disait-il,
toujours partagé les sentiments des Français dont les veux appelaient
l'heureux retour de l'empereur. Le 10 mai 1815, il recevait la direction du
parc qui se formait sur la place des Invalides et qui devait réunir trois
cents pièces venues du Havre. Pernety
était Valentinois et avait à Valence sa famille et ses biens. Il dut tout à
Napoléon, qui le fit chef de bataillon, directeur d'artillerie, colonel du
1er régiment, général de brigade, général de division, inspecteur général,
baron de l'Empire, et lui donna une dotation de dix mille francs de rentes en
Westphalie. L'empereur se plaignait une fois que Pernety fut toujours malade
; mais il lui confiait en 1811 l'artillerie du corps de l'Elbe et en 1813
celle de l'armée du Main. En 1812 il le nommait commandant en second de
l'artillerie de la Grande Armée. Taviel,
que ses chefs reconnaissaient comme ami du régime républicain, défendit
Bastia sons les ordres de Lacombe Saint-Michel, et le représentant déclarait
que cet officier servait de la manière la plus distinguée et joignait à des
sentiments civiques bien prononcés une infatigable activité et le plus grand
ascendant sur la troupe. Chargé de commander le camp de Fornali qui fut
surpris, Taviel, ainsi que Gentili, essaya vainement de rallier les soldats
en criant : « Ce n'est rien, courage, nous sommes les plus forts ! » ; il dut
se faire jour à coups de sabre. Il devint, lui aussi, général de division et
inspecteur général. Napoléon le chargea de commander en 1807 l'artillerie de
l'année de Portugal et en 1815 celle de l'armée du Jura. Villantroys
se piquait, lorsqu'il passa le premier examen de l'artillerie, d'appartenir
par son père et sa mère à une famille qui rendait depuis deux siècles des
services dans le militaire et dans la robe. Son frère, Henry-Nicolas, ancien
garde du corps du roi, émigra. Un autre frère, Jean-François,
lieutenant-colonel du 2e régiment de chasseurs à cheval, fut suspendu par les
commissaires de la Législative pour avoir refusé de se soumettre après le 10
août, aux décrets de l'assemblée. Mais l'artilleur Villantroys aimait la
Révolution et lui demeura fidèle. Il était avec son camarade Taviel à Bastia
en 1793 et en 1794 durant les derniers jours de la domination française ;
Lacombe Saint-Michel le fit, en même temps que Taviel, chef de bataillon et
le chargea de commander l'artillerie à Saint-Florent et au camp de San
Bernardino. Mais à cette surprise de Forlani où Taviel se signala par son
courage, Villantroys tomba dans les mains des Anglais, et pendant une longue
détention il fut oublié du gouvernement et devancé par nombre de ses cadets.
Il était membre du Comité central lorsque le ministre le nomma
sous-inspecteur aux revues. Les chefs de l'artillerie, Andréossy, Aboville,
protestèrent ; Villantroys, disaient-ils, était un officier précieux ; son
ancienneté et son mérite personnel lui créaient des droits ; il avait déjà
trente ans de bons services et possédait les talents les plus rares. On le
réintégra dans l'artillerie et on le promut colonel pour le dédommager.
Atteint de la goutte et incapable de monter à cheval, il demanda sa retraite
en l'an XIII lorsqu'il était directeur du parc d'artillerie au corps de
gauche de l'armée des côtes de l'Océan. Toutefois Napoléon ne l'oubliait pas.
Il apostilla favorablement une pétition de Villantroys, dont le frère
Henry-Nicolas désirait obtenir une place dans l'administration sans fournir
de cautionnement. Il le remit en activité durant quelques mois tant à Douai
qu'il La Fère pour la fonte et l'épreuve de nouveaux obusiers, et quand il
connut l'heureux résultat des expériences, il témoigna sa satisfaction à son
ancien camarade et résolut de le récompenser. Au mois de janvier 1814, il le
nommait directeur général du parc d'artillerie de la garde nationale
parisienne. Borthon
était à Arnay-le-Duc au passage de Mesdames et avait contribué, disait-on, à
leur arrestation. Il fut élu lieutenant-colonel du 2e bataillon des
volontaires de la Drôme, mais n'eut pas, comme Vaubois et. Gouvion, la chance
de devenir dès les premières hostilités général de brigade. Il rentra dans
son corps et devint, comme Villantroys, colonel et directeur d'artillerie. Galland
de Fort devait accompagner à Saint-Domingue son frère le général, un des
combattants de l'Argonne. Il était colonel lorsqu'il mourut à Gènes en 1805.
Sa veuve, réduite à la misère, recourut à Napoléon. Après s'être fait rendre
compte des services de l'ancien capitaine du 4e régiment, l'empereur accorda
par un décret particulier du 20 mars 1810 une pension de six cents francs à
Mme Galbaud du Fort. Philippe
de Faultrier était l'aîné de quatre frères qui servaient tous dans
l'artillerie. Mais les occasions de se distinguer lui manquèrent et il avança
plus lentement que ses deux cadets François et Simon, qui furent l'un,
général de division, et l'autre, général de brigade. Aussi disait-il
volontiers que, bien que rainé, il était le plus en retard. Il prit sa
retraite en 1807. Chaillet
de Grandfontaine assistait en 1793 au siège de Lyon et commanda par intérim
le dépôt du 4e régiment à Grenoble ; il quitta le service dès qu'il sut
l'arrestation de son infortuné cadet, Chaillet de Verges, qui devait périr
sur l'échafaud. Beaumaretz
était colonel et directeur de l'artillerie à Gènes lorsque l'état de sa
santé, que Gassendi jugeait misérable, l'obligea de demander sa retraite. Ducos
de Lahitte fut suspendu par Bouchotte et obligé en l'an V de quitter la
France, qu'il ne revit qu'en 1800. Dulieu
fit les campagnes des Alpes et d'Italie, et il commandait depuis trois ans
l'artillerie de la place d'Avignon lorsqu'il donna sa démission en 1799 à
cause de l'affaiblissement extraordinaire de sa vue. Foulon
devint chef de bataillon et sous-directeur. Monestrol
était encore capitaine lorsqu'il périt dans l’île de Saint-Domingue in
l'attaque de la Crète à Pierrot. Fouler,
alors premier lieutenant dans la compagnie des canonniers de Vaubois, était
chef de bataillon lorsqu'il suivit Bonaparte en Egypte. Durant la traversée
de l'Orient il servait à bord du vaisseau une batterie de douze
pendant que les généraux Caffarelli et Donmartin servaient, l’un, les pièces
des gaillards, l'autre, une batterie de vingt-quatre. Après avoir commandé
des convois et bloqué le fort d'El-A'rych, il périt devant Saint-Jean-d'Acre
dans ce quatorzième et dernier assaut où le général Bon fut tué et Croisiez,
l’aide de camp de Bonaparte, mortellement blessé. . .
. . . . . . . . Fouler, Croisiez, Venaux Rougissent
de leur sang les débris des créneaux. D'Anthouard
combattit dans les rangs de l'armée républicaine au siège de Lyon en 1793 et,
lorsqu'il fut suspendu par Bouchotte, il s'indigna d'être « soupçonné et
remplacé après la conduite qu'il avait tenue ». Napoléon répara les torts de
la Terreur. Il regardait d'Anthouard comme un officier de distinction. Dans
la campagne d'Égypte. il le promut chef de bataillon pour sa vaillance à la
bataille des Pyramides et directeur de l'artillerie de la place de Damiette.
Sons l'Empire, il le fit colonel du 1er régiment d'artillerie légère, général
de brigade, général de division. D'Anthouard commanda, sous les ordres de
Lariboisière, l'artillerie française au siège de Danzig, on Napoléon
l'envoyait exprès pour le tenir en haleine et lui donner de l'expérience. Il
fut premier aide de camp du prince Eugène et mena l'artillerie du 4e corps
dans la campagne de Russie. En 1813 l'empereur lui confiait le gouvernement
des provinces illyriennes et le chargeait de diriger sous le nom du vice-roi
la défense de l'Italie. En 1814 il le nommait inspecteur général
d'artillerie. Tant de services et d'honneurs ont moins fait pour la
réputation de cet homme de guerre que la lettre spirituelle où Paul-Louis
Courier a raconté comment les officiers du 1er régiment d'artillerie légère,
réunis à Plaisance par le colonel d'Anthouard, reconnurent Napoléon empereur.
Le maréchal Castellane cite d'Anthouard dans son journal : « C'est de lui,
dit-il, que parle Paul-Louis Courier ». De tous
ces officiers, ceux que Bonaparte aimait le plus, étaient Gouvion, Borthon et
Vaubois : ce sont les seuls qu'il nomme dans une lettre de février 1792
à Sucy, les seuls de « ces messieurs du régiment » auxquels il envoie
des compliments. Mais on ne saurait oublier qu'il fit alors la connaissance
de Songis. Il y avait deux frères Songis capitaines d’artillerie. L’aîné,
Charles-Louis-Didier, était à cette époque détaché aux forges de Mézières. Ce
fut lui qui, dans la journée du 5 avril 1793, ramena le parc d'artillerie de
Saint-Amand Valenciennes. Aussi obtint-il en quelques mois les grades de
colonel, de brigadier et de divisionnaire. Il prit sa retraite en l'an IX
pour devenir conservateur des forêts. Comme bien d'autres, il avait fini par
croire que l'empereur régnait plutôt pour le malheur que pour la gloire de la
France, et le 7 avril 1814, il félicitait Dupont, le vaincu de Bavlen, son
ancien camarade à l'armée du Nord, d'avoir reçu d'un Bourbon le portefeuille
de la guerre : « La main qui vient de briser nos fers, lui écrivait-il, a
délivré la France du joug oppresseur qui pesait sur elle depuis trop
longtemps ; la tyrannie de Bonaparte est enfin arrivée à son terme ; la
justice et la paix vont s'asseoir sur le trône avec le descendant de Henri
IV. » Son
frère cadet, Nicolas-Marie, eut une fortune plus brillante. Napoléon, qui le
revit devant Toulon, le combla de faveurs. Il l'avait fait, en 1795, grâce à
la protection de Luce Casablanca, rayer de la liste des émigrés. Au lendemain
de Castiglione, il le nomma chef de brigade d'artillerie et directeur du
parc. En Égypte, il lui témoigna sa satisfaction du bon état des
établissements de Gizeh, le chargea de diriger la principale attaque de Jaffa
et lui confia le commandement de l'artillerie après la mort de Dommartin. Il
le fit plus tard général de brigade, général de division, commandant de
l'artillerie de la garde des consuls, premier inspecteur de l'artillerie,
commandant en chef de l'artillerie de la Grande Armée, el lui donna le
domaine polonais de Zelgniewo, estimé en capital à 350.000 francs. Mais le
cadet des Songis mourut à la fin de 1810 et son aîné lui survécut de trente
ans. Le
chirurgien-major Parmentier et trois sous-officiers du régiment de Grenoble,
Gaudenard, Pellegrin et Bernard, ont aussi leur place dans l'histoire du
jeune Bonaparte. Parmentier
était chirurgien-major au régiment depuis 1790 et il y resta jusqu'au jour de
sa retraite, au 30 décembre 1815, aimé, estimé de tous, très bien noté par
ses chefs qui ne cessaient de louer son savoir et son activité. C'est en
présence de Parmentier que Louis Bonaparte aurait dit à son frère. : « J'ai
rêvé que j'étais roi. » — « Quand tu seras roi, aurait répondu Napoléon,
je serai empereur. » Mais un tel propos ne mérite pas créance. Gaudenard,
sergent-major an mois d'avril 1791, était nommé, le 1er décembre,
quartier-maître trésorier. Comme Degoy, son collègue du 1er régiment, il
devint chef de bataillon. Mais, moins heureux que Degoy, il ne fut pas
colonel. Il racontait plus tard à Coston qu'en 1792 Bonaparte avait, de
Corse, demandé le rappel de ses appointements pour les derniers mois de
l'année précédente, et que, lui, Gaudenard, malgré la défense du
lieutenant-colonel Catellan et à la sollicitation de l'adjudant Pellegrin qui
travaillait dans son bureau, avait, envoyé l'argent à Napoléon ; mais,
ajoutait-il avec amertume. Pellegrin avait exploité cette condescendance à
son profit et obtenu de Napoléon grades et honneurs : sic vos non vobis.
Gaudenard se vantait et n'avait pas rendu le moindre service à Bonaparte. Pellegrin,
enrôlé canonnier en 1779, était sergent à l'époque où Napoléon changea de
régiment. La Révolution lui donna l'avancement que l'ancien régime lui aurait
sans doute refusé. Quatorze mois lui suffirent pour devenir capitaine, et il
avait ce grade lorsque Bonaparte l'appela devant Toulon, en septembre 1793.
Un ralentissement naturel se produit alors dans la carrière de Pellegrin.
Mais il est, à la fin de 1807, colonel, en 1811, baron de l'Empire, et, aux
premiers jours de 1813, général de brigade et commandant de l'artillerie du
corps d'observation de Bavière. Il était à la tête de l'École d'Auxonne
lorsque Napoléon revint de file d'Elbe. Quatre heures avant l'arrivée de Ney,
il fit battre la générale, arbora le drapeau tricolore, se rendit aux
casernes et cria Pive l'empereur à la garnison. Napoléon le chargea
d'inspecter les batteries des côtes dit Midi. Les Bourbons le mirent à la
retraite. Bernard
suivit, comme sergent, Bonaparte en Egypte et perdit la vue durant
l'expédition. Mais il avait la conviction que le célèbre oculiste Grandjean
lui rendrait la lumière et, lorsqu'il sut à son retour que Bonaparte avait
établi à Paris et confié à Grandjean un hospice pour les aveugles de l'armée
d'Egypte, il fit intercéder en sa faveur le directeur d'artillerie de Toulon.
« Bernard, écrivait cet officier, a l'honneur d'être avantageusement
connu du premier consul et il bénit sans cesse le nom de Bonaparte. » Le
brave sergent qui servait depuis 1777 sous les mimes drapeaux, obtint une
feuille de route, gagna Paris et apprit au bureau des récompenses militaires
qu'il était admis aux Invalides connue capitaine : Quelques
jours après l'arrivée de Napoléon au 4e régiment d'artillerie, Louis XVI
s'échappait de Paris, mais il était reconnu dans sa fuite et rentrait bientôt
aux Tuileries humilié, méprisé. L'événement fut décisif. « Le roi,
s'écriait un camarade de Bonaparte, est aux trois quarts mort. » La
Constituante enjoignit aux officiers de lui prêter serment. Ils durent jurer
de maintenir la constitution contre tous les ennemis du dedans et du dehors,
de mourir plutôt que de souffrir l'invasion du territoire par les troupes
étrangères, de n'obéir qu'aux ordres donnés en vertu des décrets de
l'Assemblée nationale. Ce serment n'était pas verbal. Il ne fut pas, comme
précédemment, prêté en masse. Il dut être écrit de la main meule des
officiers et signé de leur nom. Le 6 juillet, Bonaparte écrivit et signa son
serment. Il
disait plus tard que la Constituante aurait dû, dans cette circonstance,
envoyer des commissaires extraordinaires, lion pour ramener le monarque à
Paris, mais pour le conduire an delà des frontières ; qu'elle aurait dit
décréter l'abdication de Louis XVI, proclamer Louis XVII, créer une régence
Composée des membres les plus notables de l'assemblée, et il assurait que ce
gouvernement national et conforme aux principes aurait bientôt opéré dans la
Constitution les changements nécessaires et triomphé des ennemis de
l'intérieur et de l'extérieur : c'était, suivant lui, affermir la Révolution
et la mettre à de toute atteinte lorsque le roi serait majeur ; agir autrement,
c'était confier le navire à un pilote incapable de gouverner, c'était appeler
l'équipage à la révolte, c'était susciter l'anarchie. A l'entendre, on
pourrait donc croire qu’il était en 1791 royaliste modéré. Il était, au
contraire, républicain, et républicain décidé. Les
jacobins de Paris hésitaient encore ; Danton proposait d'interdire
« l’individu royal » comme imbécile ; Anthoine, d'établir une régence ;
Rœderer, d'instituer une régence sans régent ; Girev-Dupré, de proclamer la
déchéance de Louis XVI, de le faire juger avant le 30 août par un haut jury
et de se souvenir du grand exemple que les Anglais avaient donné deux fois.
C'était condamner le monarque, et non la monarchie. Mais déjà quelques voix
s'élevaient en faveur de la République. Le colonel Achille du Chastellet,
aide de camp de Lafayette, déclarait, en un placard affiché sur les murs de
Paris et dans les couloirs de l'assemblée, que la France ne devait plus
obéissance au roi et que les rois avaient toujours causé les malheurs du peuple
; Camille Desmoulins, que l'assemblée, si monarchique fût, était entraînée à
des mesures républicaines et que puisqu'on ne voulait ni roi ni régent, on
aurait la république comme par la force des cartes ; Brissot, que l'opinion
républicaine gagnait sans cesse et ne marchait qu'à pas de géant ; Réal, que
la République est le bain des forts et que le gouvernement républicain serait
dans vingt ans le gouvernement de tous les peuples de l'Europe ; Condorcet,
que la nécessité d'un roi n'existait nullement. Telle
était depuis longtemps la pensée de Bonaparte, et il l'exprimait
vigoureusement soit dans ses notes, soit dans ses entretiens avec Sucy et
Montalivet, lorsque les trois amis allaient se promener à la Vache ou à
Planèze, ou sur le cours de Valence, planté de jeunes tilleuls, et ces trois
hommes formaient comme une gradation d'opinions, représentaient chacun les
trois partis qui divisaient la France : Suey. royaliste et avouant ses
préférences pour la royauté que sa famille avait constamment servie ; Montalivet,
constitutionnel, demandant un équilibre entre la nation et le prince,
souhaitant un parlement qui fit la loi avec le concours du monarque ;
Bonaparte, citant Raynal, affirmant l'instabilité du gouvernement monarchique
qui n'a ni système ni suite dans sa politique, assurant qu'en République un
esprit général vit et se perpétue dans la nation, que les maximes d'un peuple
libre le ramènent toujours à ses intérêts permanents et que sous le régime
populaire, sous le régime par excellence, le salut public, et non le bon
plaisir d'un maitre, décide tout et fait tout, soutenant avec Brissot que
l'assemblée avait eu raison de saisir la puissance exécutive et que, pendant
la fuite et la déchéance momentanée de Louis XVI, la République avait
réellement existé. que sous la République comme sous la monarchie la nation
française ne formerait qu'une seule masse, qu'une seule association homogène,
que l'étendue du territoire n'était pas un obstacle à l'établissement d'une
république puisque l'Amérique était dix fois plus grande que la France, que
la Révolution n'avait pas atteint son terme et qu'elle ferait encore un pas
qui serait l'abolition de la royauté, que les Francais esclaves sous un roi
de l'ancien régime et à moitié libres sous mi roi du régime de 1790, ne seraient
entièrement libres que sans roi. L'officier d'artillerie avait lu tous les
discours des orateurs royalistes, et cette lecture l'affermissait dans sa
conviction. Jusqu'alors, selon lui, un publiciste sans préjugés pouvait avoir
des doutes. Ces doutes étaient « levés » désormais. Et injurier les
républicains, les calomnier, les menacer, serait-ce démontrer que la
monarchie est le meilleur des gouvernements ? Les royalistes, « font de
grands efforts pour soutenir une mauvaise cause » ; ils « s'essoufflent
en de vaines analyses » et « divaguent dans des assertions qu'ils ne
prouvent pas ». Dire toujours que la république est impossible parce qu'elle
est impossible, que vingt-cinq millions d'habitants ne peuvent vivre que sous
une monarchie, n'est-ce pas un « adage impolitique » ? Deux
années auparavant, le 23 août 1789, à Auxonne, sur la place des casernes, en
présence des municipaux et du baron Du Teil, devant les drapeaux du régiment
de La Fère, Bonaparte avait, avec ses camarades, juré de rester fidèle à la
nation, au roi et à la loi. Dans la nouvelle formule de serment, les
officiers promettaient fidélité et soumission, non plus au roi dont le nom
n'était pas prononcé, mais à l'assemblée, qui devenait ainsi la seule
autorité, el, comme s'exprimaient les journalistes, le palladium de la
France, le point de réunion et de ralliement. Mais au
XVIIIe siècle et malgré les maximes de la philosophie, les gentilshommes
rapportaient tout au roi comme à la fin unique de la société : ils voyaient
en lui le maitre de la nation ; c'était le roi qu'ils servaient, et non la
patrie, et ils mettaient le roi la place de la loi. L'obéissance passive,
aveugle envers le prince, a dit l'un d'eux, leur était inculquée dès leur
enfance, et ils regardaient connue leur principale prérogative celle de se
ruiner et de mourir pour la défense min trime et de l'état. Ces deux mots
/Mue et état n'étaient-ils pas inséparables ? Louis XVI n'exprimait-il pas la
pensée de sa noblesse lorsqu'il écrivait, à la veille de sa fuite, que les
services rendus il la personne du roi étaient des services rendus à l'état ? La
formule du nouveau serment émut donc les officiers qui, pour la plupart,
appartenaient à la noblesse. Pouvaient-ils signer un pareil engagement ?
Ne serait-ce pas agir contrairement à leur devoir de chevalier français et
manquer aux principes de délicatesse et d'honneur dont ils avaient toujours
fait profession ? Quoi ! si le roi s'était échappé, s'il avait reparu
escorté des Allemands que son beau-père l'empereur lui aurait donnés pour sa
sûreté, il aurait fallu tirer sur lui ! La promesse qu'exigeait l'assemblée
n'était-elle pas monstrueuse ? Quelques-uns
déclarèrent qu'ils aimaient mieux renoncer à tout que de trahir leur
conscience. « Le serment, disait Roquefeuil, sous-lieutenant du 5e
hussards, étant diamétralement opposé à mes principes, puisqu'il n'est point
parlé du roi, je me crois dans la nécessité de le refuser. » Un
condisciple de Napoléon à Brienne, Montrond, et deux de ses camarades à
l'École militaire de Paris, Sanzillon et Quarré de Chelers, quittèrent
l'armée plutôt que de prêter ce serment qu'ils qualifiaient d'impie. Deux
lieutenants que Bonaparte avait connus au régiment de La Fère, Deschamps du
Vaizeau et Huon de Rosne, disparurent, l'un de Seyssel, l'autre de Fort-Louis,
où ils étaient détachés, et rejoignirent Condé sur les bords du Rhin. Le
premier lieutenant Bovet du 4e régiment d'artillerie se rendit à
Pont-de-Beauvoisin, son pays natal, et de là, le 21 juillet, envoya sa
démission ; quelques semaines plus tard, il passait la frontière et gagnait
Worms. Deux officiers du même régiment, les frères Du Boisbaudry, vinrent, au
sortir de semestre, toucher leurs appointements à Valence et s'éloignèrent
presque aussitôt pour écrire, de Paris, l'aîné, le 16, le cadet, le 17 août,
au colonel Campagnol, qu’ils refusaient de jurer. Le second lieutenant
Trémuéjoul du Chayla partit de Valence après n'y être demeuré que deux jours
; on ne le revit plus. Toutefois,
beaucoup de ces officiers nobles n'avaient d'autre fortune que leur épaulette
et leur épée. Ils voulaient, avant d'abandonner leur drapeau, consulter leur
famille, prendre l'avis des hommes qui leur inspiraient confiance, se
concerter entre eux. Ils craignaient de causer en France un bouleversement
dont le Fol serait la victime et ils ne voyaient aucun général s'élever
contre l'assemblée, se mettre à la tête des troupes, annoncer qu'il
marcherait sur Paris pour détruire le « repaire des factieux » et rendre
au monarque la plénitude de son autorité. Bouillé que les royalistes
nommaient leur boussole, Bouillé il qui nombre de régiments avaient envoyé
des députations, Bouille qui répondait d'abord qu'il n'y avait pas deux
chemins à suivre et fallait passer sur l'instant, Bouillé, se ravisant et
songeant qu'on ne saurait se ménager trop d'intelligences dans l'armée et les
forteresses, Bouillé invitait les officiers à tenir tant qu'ils pourraient et
il priait surtout ceux de l'artillerie de l'ester à leur poste puisqu'ils
avaient la garde des dépôts d'armes et de munitions. La
grande majorité des officiers prêta donc le serment. Au 4e régiment où
servait Bonaparte, tous les capitaines présents au corps et la plupart des
lieutenants l'ont écrit et signé. Mais ce
serment avait été prononcé de bouche, non de cœur, et les royalistes
assuraient volontiers qu'ils ne se croyaient liés que par leur premier
serment, le serment d'avant la Révolution, le seul qu'ils eussent prêté
librement. Dans sa déclaration autographe du 20 juin, Louis XVI ne disait-il
pas qu'il était prisonnier, qu'il ne pouvait espérer le bien et empêcher le
mal, qu'il protestait contre tous les actes émanés de lui pendant sa
captivité, contre le gouvernement métaphysique, philosophique, absolument
impraticable que l'assemblée avait établi, contre les suggestions et les
mensonges des jacobins ? Ne révoquait-il pas tous les décrets qu'il avait
sanctionnés le couteau sur la gorge à ses officiers ne devaient-ils pas se
référer à son dernier dire ? Aussi,
les plus fervents royalistes ne tardèrent-ils pas il se retirer. Ils avaient
prêté le serment dans l'espoir d'être utiles. Mais le roi, devenu
l'instrument de l'assemblée, leur ôtait les moyens de le servir efficacement.
Mieux valait rejoindre l'étranger les comtes de Provence et d'Artois et
revenir avec eux pour tirer le monarque des mains de la faction. Sans doute
Louis XVI avait accepté la Constitution ; mais l'avait-il acceptée de bonne
foi ? Ses frères n'appelaient-ils pas à eux la noblesse française ?
Et Monsieur n'avait-il pas emporté toute la pensée du souverain ? Enfin,
les officiers royalistes étaient suspects, et ils voyaient la méfiance
qu'inspirait leur façon de penser, augmenter chaque jour. Ils émigrèrent et,
se regardant comme les vrais enfants de la patrie, se rendirent, selon leur
expression, au poste de l'honneur pour prendre part à la croisade des
croisades sous les ordres des princes, fils de saint Louis, les seuls chefs
qui eussent le droit de commander aux Français puisque le roi n'était plus
libre. Le
déchirement fut profond, universel. La différence d’opinion divisait à la
fois les régiments et les familles. Camarades, amis, frères se séparaient,
les uns demeurant en France pour servir la Révolution, les autres pariant
pour la combattre. Desaix s'attachait an nouveau régime et ses deux frères
s'en-ridaient sous l'oriflamme des lys. Bosquillon de Bouchon., condisciple
de Napoléon à Brienne, et sous-lieutenant d'infanterie, faisait toutes les
campagnes de l'émigration pendant que son frère s'engageait au bataillon du
Panthéon et assistait toutes les campagnes de la Révolution, et en 1808, tous
deux se retrouvaient dans le même régiment westphalien, l'émigré comme
capitaine, le patriote comme quartier-maître-trésorier. Théodore de
Hédouville passait les Pyrénées, et son frère qui restait sur le sol natal,
devenait chef d'état-major de Hoche. Tous les Faultrier, Philippe, François,
Simon, Casimir, se ralliaient à la République : mais l'un d'eux, le plus
jeune, Benjamin, rejoignait l’armée de Condé en 1792 et ne la quittait qu'en
1801. Claude-Joseph de Malet donnait sa démission pour se dévouer à la cause
des Bourbons, tandis que son frère Claude-Francsois, élu lieutenant-colonel
des volontaires de son département, défendait la frontière de l'Alsace. Un
autre camarade de Napoléon au régiment de La Fère, Bouvier de Cachard,
émigrait avec deux de ses frères, et deux autres frères, dans le camp opposé,
tombaient, l'un à Trafalgar, l'autre à Sainte-Euphémie, au pouvoir des
Anglais. Lacombe Saint-Michel siégeait à la Législative et à la Convention,
et son frère cadet, qui semblait un instant adhérer au système populaire, qui
signait le serment à Cherbourg le 7 juillet 1791, qui, sur la recommandation
de son aîné, et bien qu'il ne fut que second capitaine, obtenait à la
manufacture d'armes de Klingenthal un poste de capitaine-commandant, suivait
l'armée des princes en Champagne et celle de Condé à Heilbronn, entrait dans
les grenadiers de la légion de Mirabeau, puis dans les chasseurs nobles, se
signalait à toutes les affaires, à Rülzheim, à Bundenthal, et recevait deux
coups de feu à travers les cuisses à la prise des lignes de Wissembourg. Les
officiers du 4e régiment d'artillerie qui gardèrent leur foi à la royauté et
refusèrent de servir le régime populaire ou républicain, furent, outre Bovet
et Du Chayla, le lieutenant-colonel d'Arthan et son frère le capitaine
d'Arthan d'Aurov, les capitaines-commandants Bonnard, Champeaux, Charbonnel
de Jussac, Darejean, Desdiguères, Desegaulx, Du Chaffaut, Loyauté et Montille
; les seconds capitaines d'Ablincourt, d'Arthaud, Berthault de la Bossère,
Desguers, Cotillon, Romain et Tavernol ; les premiers lieutenants Du Prut,
Hédouville, les deux Du Boisbandry, les deux de Langle, Gondallier de Tugnv,
Bandran La Chapelle de Choisy, Cellier de Bonville et Le Sart de Monchin. Les
capitaines Berthault de la Bossère, Champeaux, Desegaulx et Gounon
démissionnèrent, soit à la fin de 1791, soit en 1792. Tous les autres ont,
selon l'expression du temps, déserté ou abandonné leur emploi sans démission.
On connaît le destin de la plupart d'entre eux. Les
deux d'Arthan, l'aîné lieutenant-colonel, le cadet capitaine, émigrèrent.
L'aîné, aimé de ses camarades et considéré comme un sujet plein de savoir et
de talent, fut chargé au mois de juin 1792 de se rendre il la réserve du Var
pour y commander toutes les compagnies de canonniers. Mais, disait le
maréchal de camp Mauroy, « la reconnaissance et l'attachement sont des
sentiments trop faibles contre la fureur de l'émigration » : d'Arthan
partit avec le capitaine Bonnard, son intime ami. Son
frère fit plusieurs campagnes à l'armée de Condé, où il reçut de Monsieur, le
20 mai 1794, le brevet de lieutenant-colonel. Il revint en France après la
bataille de Zurich et vécut à Romans, sa ville natale. Sous la première
Restauration, au mois d'avril 1814, il écrivit qu'il présentait sa
respectueuse soumission aux volontés de son roi, et l'on s'étonnait qu’il
n'eut pas donné son adresse, qu'il n'eut pas fourni de pièces, qu'il n'eut
rien demandé. Bonnard
était à Grenoble lorsqu'il résolut d'émigrer. Il gagna Chambéry au mois de
juillet 1792 et arriva le 6 août au camp de l'armée de Condé à Nensiadt.
Blessé deux fois à l'attaque des lignes de Wissembourg et an combat de
Berstheim, il fut en 1794 nommé par le Régent chef de brigade à la suite du
corps de l'artillerie. La Restauration lui donna le brevet et la retraite de
colonel. Charbonnel
de Jussac, qui s'était distingué en Amérique à l'expédition de
Saint-Eustache, n'avait pas rejoint le régiment. Il se fit tuer sur sa pièce
à Rülzheim le 17 mai 1793. Un cavalier républicain lui criait de demander
quartier. « Nous l'accordons quelquefois, répondit Jussac, nous ne le
demandons jamais. » Darejean,
qui suivit les princes en Champagne et Quiefdeville en Hollande, obtint de la
Restauration la retraite de chef de bataillon et le grade honorifique de
lieutenant-colonel. Du
Chaffaut n'émigra pas. Il avait en 1792 un congé qu'il passait à Paris. Muni
d'une carte d'entrée que lui donna Bertrand de Moleville, il vint tous les
soirs au coucher du roi et le 10 août, avec les militaires qui s'étaient mis
sous les ordres de Vioménil, il défendit les Tuileries. Nommé quelques jours
plus tard lieutenant-colonel, puis rayé dès qu'on sut sa présence au Château,
il vivait à Digne lorsqu'il fut arrêté et envoyé dans les prisons d'Avignon.
Thermidor le sauva. En l'an XIII, avec l'appui du préfet des Basses-Alpes,
Alexandre de Lumeth, son ancien compagnon d'armes, et bien qu'il n'eut pas
trente ans de services, il sollicita du ministre Berthier une pension de
retraite. Il ne reçut aucune réponse. Les Bourbons le traitèrent presque
aussi mal ; il leur demandait un cordon rouge ou le grade d'officier général
; il n'eut que le brevet honorifique de colonel. Loyauté,
malade, obtint un congé en produisant un certificat de médecin qui constatait
que sa mauvaise santé l'empêchait de faire une route aussi longue que celle
de Paris à Valence ; mais le 1er octobre, à l'expiration de son congé, il ne
parut pas. H est moins connu que son aîné Anne-Philippe-Dieudonné. Chargé par
le prince de Condé de tenter un coup de main sur la citadelle de Strasbourg,
arrêté par le Directoire du Bas-Rhin, conduit à Orléans pour comparaître
devant la Hante-Cour, transféré à Versailles, Anne-Philippe de Loyauté
n'échappa le 9 septembre 1792 au massacre des prisonniers qu'après avoir reçu
cinq blessures. Repris pour la seconde fois sur le sol français en 1801,
relâché sur la recommandation de Kellermann, il dut en 1812 entrer au service
des vivres comme simple commis aux écritures et tomba dans les mains des
Russes. Il avait servi l'Empire : les Bourbons ne lui donnèrent que la
retraite de lieutenant-colonel. D'Arthaud,
second capitaine, ne voulait pas émigrer. Mais au mois d'août 1792 il quitta
le régiment pour former à Lyon un équipage d'artillerie, et lorsqu'il revint
au camp douze jours après, sa compagnie refusa de le recevoir et de le
reconnaître : il ne se représentait, disait-on, que parce qu'il n'avait pas
trouvé les moyens d'émigrer. Montesquiou, craignant une émeute, dut le
renvoyer à l'arsenal de Lyon. Aigri, d'Arthaud servit comme ingénieur dans
les rangs des révoltés pendant le siège de la ville et alla faire trois
campagnes à l'armée de Condé. Malgré la recommandation de Pernety et de
d'Anthouard, il n'eut en 1815 que le grade de capitaine en premier. Il prit
sa retraite en déclarant qu'il renonçait en faveur de l'État au paiement de
la pension de douze cents francs que le roi lui accordait. Desguers
était alors détaché en Corse, et il prétendait plus tard avoir fait dans Pile
la campagne de 1791 ! Napoléon le vit peut-être à Bastia. Ce Desguers disait
en 1815 qu'il n'avait cessé de servir de cœur l'auguste maison de Bourbon.
Mais, s'il émigra, il ne fit d'autre campagne que celle de 1792 à l'armée de
Condé, et il resta jusqu'à la fin de 1802 en Allemagne sans porter les armes.
Aussi n'eut-il en 1815 que le grade de capitaine de première classe. Mais il
eut recours à Pernety devenu vicomte, lieutenant général el inspecteur du
corps royal. « J’ai eu, écrivait-il à Pernety, l'honneur de servir dans
le même régiment et pendant quelque temps dans la même compagnie que vous. »
Sur la proposition de Pernety, Desguers eut la croix de Saint-Louis. Romain
était à Paris lorsque Louis XVI y rentra captif. Il frémissait de rage ; il
avait pris des pistolets et il eut voulu que le roi, se montrant à la
portière, fit un signe à ses sujets dévoués. Mais lorsqu'il vit le peuple
silencieux et gardant le chapeau sur la tête, les milices tenant le fusil
renversé, tout Paris témoignant le « délire de l'animosité », il se tut,
ainsi que ses amis, et se contenta de pleurer. Il partit pour rejoindre son
régiment, obtint non sans peine avec un des Du Boisbaudry une place sur
l'impériale de la diligence et à Lyon s'embarqua sur le bateau de poste qui
le mena dans le jour à Valence. Le lendemain il se présentait au colonel
Campagnol, jurait qu'il ne signerait pas le nouveau serment, et il tenait
parole. Résolu de passer à l'étranger, il gagna Marseille comme pour se
rendre en Corse, où se trouvait la compagnie dont il était lieutenant, et son
colonel écrivait le 21 août que M. de Romain, étant détaché dans l’île,
n'avait encore pu envoyer son serment. Mais Romain fut nommé second capitaine
de la compagnie de Bonaparte ; il revint à Valence pour toucher ses
appointements et s'aboucher avec plusieurs camarades qui voulaient s'éloigner
de France, et au bout de quelques semailles, il quittait le régiment. Ce fut
un des plus braves officiers de l'émigration : au mois d'octobre 1792, à
l'approche de Custine, il se jetait dans Mayence ; au mois de décembre 1793,
il restait à Lauterbourg avec une poignée d'hommes qui couvrait la retraite
des condéens ; en 1799, à l'affaire de Constance, il sauvait sa pièce
d'artillerie en se frayant un chemin à travers les rues occupées par
l'ennemi. A son retour en France, il dédaigna la protection de Napoléon. Il
le détestait et il disait volontiers que. le Corse Bonaparte avait achevé la
ruine du royaume commencée par le Genevois Rousseau. Jamais il ne crut au
génie de l'empereur. Selon Romain, Napoléon devait sa réputation aux
circonstances, au courage de ses soldats, à la nullité de ses adversaires,
et, dans plusieurs de ses batailles et de ses campagnes, sa maladresse, sa
faiblesse avaient été si manifestes que la postérité refuserait de le
reconnaître pour un grand bornoie. On lui objectait la conquête de l'Italie.
Le beau mérite ! Bonaparte était né Italien, il parlait l'italien, et, comme
les Italiens, avait un caractère de Scapin. Du
Prat, qui partit de Valence le 20 septembre 1791, eut de singulières
aventures. Enrôlé dans l'armée des princes, pris par les patriotes au siège
de Thionville et captif jusqu'aux premiers jours d'avril 1793, il réussit à
s'échapper et rejoignit au mois de niai suivant Farinée de Condé, où il fut
canonnier noble. Mais bientôt il revient en France et durant deux années, de
1795 à 1796, guerroie dans le Berry. Battu à Buzançais, capturé et emmené à
Orléans et de là à Châteauroux, condamné à mort, il se sauve an moyen d'une
corde qui lui déchire les mains et, pendant qu'un l'exécute en effigie,
repasse la frontière, rentre à l'armée de Condé comme lieutenant
d'artillerie. Au bout d'un an, sur un nouvel ordre du roi transmis par
d'Avaray, il regagne la France, et en 1798, en 1799 tient la campagne dans la
Marche et l'Auvergne. Il reparaît en 1814 pour nouer des intelligences avec
Cannet et le due de Duras. En 1815, tandis que des chasseurs à cheval de
l'armée de la Loire pillent sa maison, il s'empare d'Aubusson et de Felletin.
Il avait reçu quatorze blessures pour les Bourbons. Ils le nommèrent
lieutenant-colonel, adjoint au commandant d'artillerie à La Père, directeur à
Antibes et à Marseille. Mais ses inspecteurs se plaignirent de lui. Après sa
longue émigration, il n'entendait plus rien au service de l'arme ; il
manquait de tenue et de mesure, affectait d'éviter les autorités supérieures
; enfin, sa santé était délabrée. Il fut mis à la retraite en 1528. Les
deux frères Du Boisbaudry appartenaient à la promotion de Napoléon, et tous
deux avaient été reçus en 1785 officiers d'artillerie dans un excellent rang,
rainé, troisième, le cadet, sixième. Le cadet, lieutenant au régiment du
Dresnay, fut tué le 16 juillet 1795 à l'attaque des retranchements de
Sainte-Barbe. L'aillé prit part il la campagne des princes, aux campagnes de
Hollande, à la seconde expédition de Quiberon, habita l'Angleterre jusqu'en
1814 et termina sa carrière comme lieutenant-colonel sous-directeur
d'artillerie à Rennes. Les
deux de Langle de Beaumanoir ne rejoignirent pas le régiment de Grenoble.
Connue Du Prat, le cadet revint en France an commencement de 1796 lorsque les
royalistes de l'Orléanais demandèrent des officiers d'artillerie à l'armée de
Condé. Arrêté comme Du Prat et, comme lui, traîné d'Orléans à Châteauroux, il
s'évada, comme lui, de sa prison au mois d'octobre, et rentra six semailles
plus tard dans les rangs des Condéens. Il obtint de la Restauration un brevet
de lieutenant-colonel d'infanterie. Son frère aîné Louis était mort
vaillamment dans l'expédition de Quiberon : lorsqu'il vit la partie perdue,
il refusa de suivre Rotalier et de gagner la flotte anglaise, déclara qu'il
ne quitterait pour rien au monde sa terre natale de Bretagne, et, ramassant
un fusil et des cartouches, tira sur les républicains jusqu'à ce qu'il fût
fait prisonnier. Mené à Vannes, il fut condamné par la commission militaire
et le 31 juillet 1795, fusillé sur son propre domaine de l'Armor dont il
était seigneur. Il passa devant son manoir, sous les yeux de ses fermiers qui
pleuraient en le reconnaissant ; « adieu, mes amis », dit-il d'une
voix forte, et, tournant à droite, il alla tomber sous les balles dans un pré
qui dépendait de son château. Gondallier
de Tugny — qu'il ne faut pas confondre avec le Tugny qui fut cadet
gentilhomme à militaire de Paris et général de brigade — s'enrôla, ainsi que
son compatriote et parent Belly de Bussy, dans l'armée du duc de Bourbon,
accompagna les hussards de Salin et de Choiseul comme sous-officier
d'artillerie, assista, de même que Belly de Bussv, à la seconde expédition de
Quiberon et, avec lui, cessa de servir l'émigration à la fin de 1796. Les
Bourbons le nommèrent capitaine. Baudran,
camarade de Napoléon à l'École militaire de Paris, venait d'avoir un
semestre, puis un congé de la cour qui cessait au 1er septembre 1791 ; il ne
parut pas. De
même, La Chapelle de Choisy, Cellier de Bousille, Le Sart de Mouchin n'ont
« pas joint ». Le Sart fut un de ceux qui suivirent la petite armée du
duc de I3ourbon en 1702 et défendirent Maëstricht l'année d'après : c'était
peu, mais c'était assez pour obtenir en 1813 la croix de Saint-Louis et le
grade de capitaine. Bonaparte
désapprouvait l'émigration de ses camarades. Il mettait la nation au-dessus
du roi, ou, comme il dit, il ne connaissait que la nation, et c'était chez le
jeune lieutenant une idée fermement arrêtée qu'il faut tout sacrifier à la
patrie, amour-propre, ambition et attachements, quels qu'ils soient.
Plusieurs années auparavant, il déclarait qu'un citoyen ne doit pas s'armer
contre son pays pour venger un outrage particulier : Robert d'Artois, Gaston
d'Orléans, le grand Condé et une foule d'autres, écrivait-il, « ne rougirent
pas de dévaster les campagnes qui les avaient vus naître ; ils n'avaient pas
été nourris dans les préceptes du patriotisme n. Lorsqu'il sut que certains
gentilshommes qui tardaient à quitter la France, recevaient des quenouilles
et des fuseaux : « ces cadeaux d'Omphale, dit-il, ne conviennent guère aux
Hercules de nos jours. » Il blâme en 1793 dans le Souper de Beaucaire ceux
qui, selon son expression, ont abandonné leur corps et refusé de se battre
pour la liberté du peuple. Pendant lu campagne d'Italie il qualifie les
émigrés de fils parricides que nul caractère ne peut rendre sacrés et qui
déshonorent même l'année autrichienne par leur présence. Mais lorsqu'il cuit
le pouvoir, il fut indulgent envers eux. Il comprenait que beaucoup avaient
dû s'éloigner parce que la place était pour eux intenable, qu'ils aimaient la
patrie à leur manière, qu'ils gardaient le cœur français tout en marchant à côté des étrangers ; il se souvint qu'ils avaient servi
comme simples soldats et supporté courageusement la misère ; il les rappela, les
employa, et en 1805 Courier se plaignait de la bienveillance de Napoléon envers les émigrés : « A Paris on les honore
fort ; l'empereur les chérit et révère. » Il
accueillit toujours avec intérêt ses camarades du 1e régiment. Mais la
plupart n'avaient rien perdu de leurs prétentions, malgré l'exil, et Napoléon dut leur répondre qu'ils feraient bien de
prendre l'aie de la France et de fixer leurs idées. Quelques-uns désiraient rentrer dans l'armée et objectaient qu'ils seraient
sous les ordres de leurs cadets ou de leurs anciens subalternes. « Vous ne voulez clone pas servir
sous moi, répliquait Bonaparte ; faites vos réflexions et revenez me voir. » Il
plaça d'Ablincourt et Hédouville. Le chevalier d'Aldin-Court de Gomiécourt —
qui émigra la veille de l'entrée de nos troupes en Savoie — s'était, après
les campagnes de l'émigration, établi dans l'Aisne et il remplissait les
fonctions gratuites d'adjoint au maire de Saint-Quentin lorsqu'il sollicita
de Napoléon un emploi dans l'administration. Au mois de juin 1810 il fut
nommé sous-préfet de Sarrebruck, et il s'écriait avec joie : u Je vais donc
servir mon prince ! » Hédouville,
sorti, comme Bonaparte, de l'École militaire de Paris, et, comme lui, promu
second lieutenant en 1783, appartint u l'armée espagnole jusqu'en 1800, et
Napoléon contait à son sujet une curieuse anecdote. « Hédouville et
Sérurier, disait-il, marchent de concert pour passer en Espagne ; une
patrouille les rencontre ; Hédouville, plus jeune, plus leste, franchit la
frontière, se croit plus heureux et va végéter misérablement ; Sérurier, obligé de rebrousser chemin dans l'intérieur et se désolant, devient maréchal ! » A
son retour en France, Hédouville fut nommé par le premier consul aide de camp
de son frère le général. Dans une audience publique, Napoléon le reçut
froidement ; mais, lorsque la foule se fut écoulée, il le poussa dans un coin
et lui tirant l'oreille : « Bonjour, chevalier, lui dit-il, d'où viens-tu ? —
Je viens d'Espagne. — Tu étais émigré ? » Hédouville hésitait à répondre. «
Tu tiens, reprit Napoléon, je vois que tu seras hou pour la diplomatie. »
Employé d'abord la légation de France à Rome, Hédouville fut ensuite ministre
plénipotentiaire à Ratisbonne et à Francfort. Il savait l'espagnol, et il
était honnête et loyal. Aussi Napoléon conseillait-il au roi Joseph de
s'attacher comme secrétaire intime un homme qui joignait à la connaissance de
la langue du pays une droiture absolue ; Hédouville, écrivait-il, était
parfaitement sûr et l'on pouvait compter sur son dévouement et sa probité.
Par deux fois, en 1808, au voyage de Bayonne, et en 1809, dans la campagne
d'Espagne, l'empereur emmena Hédouville, qui, sans être en pied, l'accompagnait
comme une sorte d'officier d'ordonnance, en conservant son rang et son
traitement de ministre plénipotentiaire et en touchant une indemnité de
route. A une
de ses audiences, Napoléon, montrant Hédouville son entourage : « Voilà,
disait-il, un de mes anciens camarades avec qui j'ai rompu bien des lances
sur la place des Clercs à Valence, à propos de la constitution de 1791 ; je
ne voulais accorder au roi que le veto suspensif ; Hédouville s'obstinait à
lui donner le veto absolu, et je reconnais aujourd'hui qu'il avait raison. »
Durant l'année 1791, les officiers du 4e régiment d'artillerie ne cessèrent
en effet de batailler entre eux et, comme s'exprime Romain, de faire
quotidiennement un cours de politique. On était convenu de ne pas parler
pendant le repas des choses du métier, des manœuvres, des exercices, et
Napoléon, raconte Hédouville, aimait tellement sa profession qu'il était de
tous les officiers celui qui le plus souvent enfreignait la règle et pavait
l'amende. Mais la politique n'était pas exclue des entretiens, et, comme en
1789, comme en 1790, elle passionnait les esprits et les exaspérait. Les
royalistes affichaient leur mépris pour les partisans de l'Assemblée. Romain
n'avait avec Bonaparte que les rapports indispensables et, hors des heures de
service, lui tournait le dos. Du Prut, voyant un jour à la pension son
couvert à côté de celui de Bonaparte, appela la servante, et à haute voix : « Une fois pour toutes, lui
dit-il, ne me donnez jamais cet homme pour voisin », et Napoléon fit semblant de ne pas
entendre. Mais
peu importent an lieutenant Bonaparte les fureurs de ses camarades Du Prat et
Romain. Peu lui importe que les aristocrates du régiment le qualifient
d'enragé démagogue et d'émule de Laclos, lui reprochent de tenir une conduite
indigne d'un officier français élevé gratuitement à l'École militaire et
comblé des bienfaits du roi. Peu lui importe qu'ils se disent entre eux que
les patriotes ne fleurent pus comme baume et que les jacobins sont des
ingrats, des parjures, des félons sortis de l'enfer, des eues épouvantables
qui veulent tout comprimer. Il lit chaque jour aux sous-officiers de sa
compagnie des articles du Moniteur. « Ce régiment, écrit-il à son
ami d'Auxonne, le commissaire des guerres Naudin, est très sûr ; les soldats
et sergents et la moitié des officiers. » Ce sont donc les officiers
patriotes qui minent la troupe et font la loi, puisqu'ils ont les soldats de
leur côté. Ils n'osent parler trop haut dans les salons ; mais, suivant le
mot de Napoléon, sitôt qu'ils sont dans la rue ou parmi les hommes de leur
compagnie, ils se trouvent au milieu de la nation entière. En certains
moments de crise, c'est à eux qu'ont recours leurs camarades du parti
contraire et leurs chefs mérites. Le 25 août, jour de la Saint-Louis, Du Prat,
debout à la fenêtre de la salle à manger de l'hôtel des Trois-Pigeons, s'avisa de chanter
l'air célèbre Ô Richard, ô mon roi ; la population faillit l'écharper, et il ne fut sauvé que par l'intervention de
Bonaparte. « Pouvais-je me douter, s'écria le prisonnier de Sainte-Hélène, que cet
air serait aussi proscrit à cause de moi ? » Il y
avait deux clubs à Valence. L'un, la Société des amis de la Constitution,
fondé par le médecin Bellon et par Marbos le 25 avril 1790, et affilié aux
Jacobins de Paris, siégeait ordinairement dans une des salles du Présidial et
tenait ses séances publiques dans l'église Saint-Apollinaire. Son rôle était
considérable. La Société faisait célébrer des services funèbres en l'honneur
des victimes de Mmes et de Nancy et dire une messe pour « changer le cœur de
ses ennemis et les ramener aux principes de la sainte Constitution ». Elle
faisait dérider par la municipalité que les frères des écoles chrétiennes
liraient chaque jour à leurs élèves un manuel civique, le Petit Catéchisme
du curé Bérenger. Elle félicitait de son patriotisme le premier acquéreur de
biens nationaux dans le département de la Drôme. Elle applaudissait aux
discours du prêtre Didier ci-devant Récollet, qui assurait que les
ecclésiastiques assermentés n'agissaient pas contre leur conscience. Elle
déléguait à Tain deux de ses membres, Corbeau et Bon, qui réconciliaient si
bien les deux sociétés populaires de l'endroit qu'elles se fondaient en une
seule. Elle envoyait dans le Comtat Corbeau et un ex-Chartreux, l'homme de
loi Trie, offrir la médiation du grand club valentinois aux deux cités
d'Avignon et de Carpentras, et lorsqu'ils revenaient à Valence, elle
décernait la couronne civique il ces « deux fils qui la couvraient de gloire
» et les reconduisait en triomphe dans leur logis, au bruit des tambours de
la garde nationale et au son de la musique du 4e régiment d'artillerie. Le 7
juin, elle priait la municipalité de dresser la liste des émigrés de Valence
et de tenir une pièce de 24 toujours chargée pour donner pendant la nuit le
signal d'alarme à la ville et aux environs. L'autre
club, fondé le 11 février 1791, se nommait la Société des Surveillants.
C'était le club de la bourgeoisie. Elle avait pour président le menuisier
Allié, cl, durant les séances, ses membres se coiffaient d'un bonnet blanc à
la houppe bleue et au retroussis rouge. Mais elle ne s'opposait nullement à
la Société des amis de la Constitution qu'elle nommait sa sœur aînée.
Quelquefois les deux clubs délibéraient ensemble et prenaient des résolutions
communes. Le 26 avril ils demandaient de concert que tous les officiers des
troupes de ligne fussent licenciés et que ceux qui seraient nommés, dussent
prêter le serment civique publiquement et à haute voix. Les Surveillants
voulaient une liberté sage el professaient le respect de hi religion. Ils
avaient arrêté de ne pas se réunir aux heures du service divin, et le
prédicateur du carême, prêtre assermenté, n'avant plus d'auditeurs, ni «
hommes de marque », ni dames aux « robes soyeuses et trainantes », ils
décidèrent d'aller à ses sermons en masse avec femme et enfants. Napoléon
appartint à la Société des amis de la Constitution. Ce club comptait plus de
deux cents membres, entre autres le président du tribunal, Gaillard, le
médecin Badon, le libraire Pierre Aurel, Mésangère-Cleyrac, Réalier-Dumas et
Championnet, alors lieutenant de la garde nationale et un des quatre délégués
du canton de Valence il la fédération de Paris. Mais il s'était surtout
recruté dans le 4e régiment d'artillerie. Lorsque le prédécesseur du colonel
Campagnol, d'Hangest, avait quitté la Société, les sous-officiers et Ies
soldats étaient venus en foule pour se faire recevoir, et vingt-trois se
présentèrent le 24 mai, le jour même où d'Hangest se retirait. Le
lieutenant Bonaparte se fit inscrire à la Société dès son arrivée. Il y
prononce bientôt un discours qui lui vaut de grands applaudissements. On le
nomme bibliothécaire ; on le charge des fonctions de secrétaire ; on veut le
porter à la présidence. Des officiers, entrés comme lui ait 4° régiment dans
les derniers jours de juin, se présentent au club, qui les accueille par des
bravos ; ils rivalisent avec Napoléon de ferveur civique et d'assiduité ; ils
proposent de chasser du régiment quiconque ne marche pas dans le droit chemin
et n'adhère pas avec eux au système populaire ; ils vouent à l'infamie
Bouillé et ses complices, comme Bonaparte et les clubistes ajacciens avaient
voué à l'infamie Buttafoco. L'ardeur
révolutionnaire de Valence et du Dauphiné répondait à celle de Napoléon. « Ce
pays-ci, écrivait-il à Naudin, est plein de zèle et de feu. » Entre toutes
les gardes nationales de France, celle de Valence se signalait par son amour
de la liberté. Elle disait volontiers qu'elle était un des plus fermes
soutiens de la constitution naissante, et que Valence, étant le centre de la
région du Rhône, devait être aussi le centre du patriotisme. Formée après la
prise de la Bastille sous le nom de milice bourgeoise ou citoyenne et
commandée par M. de Josselin, elle avait participé le 29 novembre 1789 dans
la plaine d'Étoile à cette fédération, la première du genre, où les gardes
nationaux de vingt communes du Vivarais et du Dauphiné, le genou en terre, la
main tendue vers un autel de gazon, juraient sur leurs armes à la face du
ciel d'abjurer toute distinction de province et de rester à jamais unis pour
la défense de l'Assemblée et du « plus adoré des rois ». Et depuis cette
journée de novembre, que de fois la garde nationale de Valence avait figuré
dans les fédérations du Midi, à Montélimar, le 13 décembre 1789, à Valence,
le 31 janvier 1790, à Romans le 14 février, à Grenoble le 11 avril ! La
fédération du 31 janvier 1790 avait été très brillante. La « patriotique
coalition » se composait de 268 communes du Dauphiné, du Vivarais et de
la Provence. « Que les âmes tièdes s'échauffent, avait dit la garde nationale
de Valence dans une adresse aux gardes nationales des deux rives du Rhône,
que les timides s'encouragent, que nos cours ne cessent de former de
nouvelles alliances pour entretenir le feu sacré qui les anime ! » Et, sur le
Champ de Mars désormais appelé le Champ de l’Union, avaient défilé, précédés
de la musique du 4e régiment d'artillerie, précédés des curés et des pasteurs
qui marchaient sur la même ligne en se donnant le bras, tous les détachements
des gardes nationales. Devant un autel et sous les auspices de l'Être
suprême, l'armée, comme on la nommait pompeusement, avait prêté serment à la
Constitution. Émue et attendrie, la foule assistait à cette scène imposante :
hommages rendus à la Divinité, dix mille citoyens sons les armes, les
drapeaux flottant de toutes parts, la joie peinte dans les yeux, le bruit des
tambours et des instruments militaires, le plus grand ordre dans les rangs,
le site le plus beau, le ciel le plus pur ! L'évasion
du roi provoqua de pareilles manifestations. Le 3 juillet 1791, vingt-trois
sociétés populaires de la Drôme, de l'Isère et de l'Ardèche, désireuses
d'être, dans ces conjonctures difficiles, « éclairées par une plus grande
masse de lumières », se réunissaient à Valence. L'émotion dans la ville était
extraordinaire ; on déclamait contre l'aristocratie ; on parlait de la guerre
imminente ; la Société des Surveillants avait exigé la destruction de toutes
les armoiries qui subsistaient encore sur la façade des maisons et demandé
que la compagnie des pompiers apprit la manœuvre du canon. A sept heures du
matin, les clubistes s'assemblèrent au Champ de l'Union et, après avoir
entendu la messe que l'évêque célébrait exprès à la cathédrale, se rendirent
à l'ancienne église de Saint-Ruf, décorée d'emblèmes patriotiques pour la
circonstance. Rouvière, président de la Société valentinoise des amis de la
Constitution et administrateur du département, lut une formule de serment.
Tous les assistants jurèrent d'être fidèles à la nation et à la loi, de
maintenir la Constitution au péril de leur vie et de se rallier toujours au
drapeau de la liberté, de surveiller les ennemis de la chose publique, de
défendre de leur fortune et de leur sang quiconque aurait le courage de
dénoncer les traîtres. Mais, d'un mouvement spontané, l'assemblée s'écria
qu'elle voulait prêter aussi le serment imposé par la Constituante aux
officiers, et le président ayant lu la formule de ce second serment, tous les
citoyens présents, la main levée, prononcèrent les trois mots : je le jure.
Puis vinrent d'autres discours, des lectures, des assurances de dévouement :
discours de l'évêque sur la constitution civile du clergé, lecture du
discours de Girey-Dupré sur l'évasion du roi, harangue d'un jacobin de
Valence demandant que les traîtres qui fuyaient bons du royaume subissent
leur châtiment, que l'état détaillé des émigrés bit envoyé par chaque
municipalité à l'Assemblée nationale et la déclaration des droits de l'homme
traduite dans toutes les langues de l'Europe. Une souscription patriotique
termina la séance. Napoléon
reçut de cette journée une impression profonde. Il avait vu des soldats de
son régiment s'associer aux transports des clubistes, et l'un d'eux s'avancer
en criant au nom de tous ses camarades : « Nous avons des canons, des bras et
des cœurs, nous les devons à la Constitution ! » L'assemblée avait discuté
sur le discours de Girey-Dupré. Le roi était-il parjure. Avait-il commis le
plus grand des crimes et, bien qu'inviolable, pouvait-il être puni ? Le mot inviolabilité
signifiait-il impunissabilité ? Ne fallait-il pas punir Louis XVI pour
conserver la Constitution dont il ne voulait pas ? Après trois heures de
débats, l'assemblée déclara par un vote unanime que tous les individus du
royaume sans exception étaient soumis à la loi. « On fit, écrivait Bonaparte
à Naudin, la pétition que le roi fût jugé. » Le 14
juillet avait lien la prestation du serment civique. A dix heures du matin,
les corps administratifs et judiciaires, escortés par la garde nationale et
la gendarmerie, se rendaient au Champ de l'Union et arrivaient au bruit du
cation, eu même temps que l'évêque et son clergé, devant l'autel. Une
multitude immense remplissait la plaine et autour de l'autel le lie régiment
d'artillerie formait le carré. On chantait aussitôt le Veni creator.
Un vicaire épiscopal faisait un sermon qui respirait le patriotisme et
l'amour de la Constitution. Une citoyenne prononçait un discours que les
assistants applaudissaient parce qu'il était « analogue à la Révolution et à
son sexe ». L'évêque disait la messe, et, à l'issue de l'office, les chefs
des corps militaires s'avançaient vers l'autel, Un municipal leur lisait le
serment ; tous, la main levée, répétaient : je le jure, et allaient à
leur tour lire le serment à leurs officiers, sous-officiers et soldats.
Devant le Conseil général de la commune et en présence du peuple, le curé de
Saint-Romain de Romans, Delacour, le vicaire Maigron et trois autres prêtres,
Cluze, Grégoire et 'festons, promettaient solennellement d'être fidèles à la
nation et à la loi. Les cris je le jure retentissaient de tous cuités
et se mêlaient au grondement du canon et au son des musiques qui jouaient le
refrain du Ca ira. A midi, après le Te Deum, la cérémonie était
terminée ; bourgeois et militaires rentraient à Valence ; un banquet
rassemblait les plus ardents, et, au dessert, Napoléon portait un toast aux
patriotes d'Auxonne et à tous ceux qui dans la cité bourguignonne défendaient
les droits du peuple. Il savait quo Naudin allait fondera Auxonne arec
quelques citoyens de la ville, le professeur Lombard et le capitaine
d'artillerie Manscourt, une Société des amis de la Révolution, et quelques
semaines plus tard il apprenait que celte Société avait tenu sa première
séance le Pd juillet et obtenu son affiliation aux jacobins de Paris ; que
Naudin était estimé des jacobins d'Auxonne pour ses sentiments civiques
autant que poilu ses talents ; que la Société louait en Lombard non seulement
l'homme de grand mérite, mais le patriote recommandable ; que Manscourt était
le seul officier d'artillerie qui fut membre du club et que ses opinions
prononcées lui attiraient dans son corps de violentes inimitiés ; mais,
écrivait Manscourt, « les officiers ci-devant de fortune dont j'ai toujours été
le camarade et l'ami, les sous-officiers et les canonniers accourent eu foule
à la Société, et leurs devoirs militaires n'en sont que mieux remplis ». Ces
fêtes où les cœurs s'unissaient pour un instant et débordaient d'allégresse,
exaltaient Napoléon. Il nageait dans l'enthousiasme, et avec une sorte de
fièvre, comme d'un trait, et de son écriture fougueuse, emportée, presque
illisible, il mandait à Naudin ses espoirs et ses ardeurs : « Le sang
méridional coule dans mes veines avec la rapidité du Rhône ; pardonnez donc
si vous prenez de la peine à lire mon griffonnage. » Le soir du 27 juillet —
il avait l'habitude, lorsqu'il était un peu échauffé, de s'entretenir avec
ses amis en attendant le sommeil, — il disait à Naudin qu'il voulait employer
les derniers moments de la journée à causer de la France et de la victoire
certaine- du nouveau régime : « S'endormir la cervelle pleine de la grande
chose publique et le cœur ému des personnes que l'on estime et que l'on a un
regret sincère d'avoir quittées, c'est une volupté que les grands cœurs seuls
connaissent ! » Il parle à Naudin de la guerre prochaine. Mais il ne croit
pas que l'Europe attaque hi France. N'y a-t-il pas deux sortes de souverains,
ceux qui commandent à des hommes, et ceux qui commandent à des bœufs et à des
chevaux ? Or, ceux qui commandent à des hommes, le roi d'Angleterre, le
stathouder de Hollande et autres, comprenaient parfaitement la Révolution ;
ils en étaient épouvantés et ils feraient volontiers des sacrifices
pécuniaires pour l'anéantir ; mais ils n'oseraient lever le masque, de peur
que k feu ne prit chez eux. Quant aux souverains qui commandaient à des bœufs
et il des chevaux, ils méprisaient la Constitution et ne pouvaient en saisir
l'ensemble ; ils s'imaginaient que ce « chaos d'idées incohérentes
entraînerait la ruine de l'empire français » et que les patriotes, après
s'être entr'égorgés, « ploieraient la tête plus bas que jamais sous le
despote mitré, sous le fakir cloîtré et surtout sous le brigand à parchemins
» ; ils ne feraient donc aucun mouvement ; ils attendraient simplement
l'explosion de la guerre civile que leur plat ministre Kaunitz regardait
comme infaillible. Singulière
lettre qui devait arracher à l'un de nos plus spirituels soldats, au général
Thiébault, un cri d'étonnement ! « On n'imaginerait guère, dit Thiébault dans
ses Mémoires, que l'auteur de cette lettre dominerait par son génie toutes
les célébrités du monde et par sa puissance tous les rois du continent ;
qu'il rétablirait en France les ordres, les titres, une noblesse et le
pouvoir absolu ; qu'il musellerait et garrotterait la liberté ; qu'il ferait
pendre quelques-uns des patriotes compris dans son toast du 14 juillet ;
qu'il se ferait sacrer par le despote mitré et qu'autant qu'il le pourrait,
il ornerait un jour sa cour de brigands à parchemins. » Au
milieu de cette effervescence, Napoléon restait avide de culture, appliqué,
comme auparavant, à de sérieuses études, continuant à l'aire, selon son
expression, la complète de l'histoire, mais ne voulant, ne retenant, que
ce qui lui donnait une idée de plus, dédaignant l'inutile, s'enquérant du pourquoi et du comment.
Il lisait Voyage de Coxe où il trouvait d'intéressants détails sur l'organisation
politique de la Suisse et la constitution des cantons, et il pouvait dire en
1802 aux députés de l'Helvétie qu'il avait étudié la géographie et les habitudes de leur pays. Il
lisait Machiavel, traduit par Barren, et s'instruisait des vicissitudes du
gouvernement de Florence. Il lisait les Mémoires secrets de Duclos et
apprenait à connaitre l'histoire intime du règne de Louis XIV. Il dépouillait
la plume à la main le premier tome de l'Essai sur les mœurs. Il
s'efforçait de savoir u fond la langue française et d'en posséder tout le
vocabulaire, et il couchait par écrit les termes, les locutions, les
allusions qu'il ignorait. S'il feuilletait une œuvre de Meissner aujourd'hui
oubliée, le roman d'Alcibiade, il notait dans ses cahiers que la danse
pyrrhique est une danse militaire ; que Timon est le type du misanthrope ; le
Prytanée, un monument public, et Laïs, une courtisane de Corinthe ; que les
ilotes sont des esclaves, et les caméléons, les hommes qui changent de parti.
Il tire de Coxe des mots rares comme goitre et crétin, de
Bernardin de Saint-Pierre cophtes, effendi, brames, coolie, cipaye, pion
ou coureur, bayadère, fakir, natte, rajah, typhon, paria ; de Docks, cortès
ou « États Généraux d'Espagne », particularisme au sens d'intérêt personnel, hobereau
; de Voltaire, lama ou « pape du Tibet », bonzes, mandarins ;
des Incas de Marmontel, autodafé, apogée ou « maximum », et
l'exclamation de Guatimozin : « Suis-je sur un lit de roses ? »
d'une traduction de l'Arioste[1], palefroi, hippogriffe,
talisman, et des noms fréquemment cités en littérature et dans la
conversation, le cheval Bavard, le casque de Main-brin, la guerrière
Bradamante, l'enchanteur Merlin, Astolphe et son cor, Rodomont, Durandal. Mais,
dans ses lectures, Napoléon revient le plus souvent aux questions flagrantes
et aulx luttes du présent. Il fait des extraits de l'Histoire de la
Sorbonne de l'abbé Duveriwt et remarque que la Sorbonne « toujours
raisonnable et irraisonnable » a condamné le Bélisaire de Marmontel et
persécuté Buffon, Raynal, Mably, Rousseau. Il résume en deux pages l'Esprit
de Gerson, d'Eustache, Le Noble : « Le pape n'est que le chef ministériel
de l'Église ; l'infaillibilité appartient à l'Église légitimement assemblée
et non an pape le concile est au-dessus du pape lorsqu'il est œcuménique et
légitime. » Il parcourt le livre de Dulaure, Histoire critique de la
noblesse, et en transcrit plusieurs passages : les rapines des seigneurs
qui furent « le fléau du peuple », leurs trahisons, les cruautés de Monluc, «
ce monstre gascon a, les conjurations qui menacèrent la vie d'Henri IV. Tout en
meublant son esprit, il rivait, méditait, se repliait sur lui-même. Peu à peu
il s'exerçait à réfléchir librement, à penser de son chef, à renoncer aux
idées qui lui venaient d'autrui, à donner jour aulx idées originales. L'Académie
de Lyon devait décerner en 1791 un prix de douze cents livres à l'auteur du
meilleur discours sur le sujet suivant : Quelles vérités et quels
sentiments il importe le plus d'inculquer aux hommes pour leur bonheur.
Raynal avait fondé le prix. Napoléon résolut de concourir, peut-être sur les
conseils de l'abbé. Nombre d'officiers qui se piquaient de littérature,
consacraient alors leurs loisirs aux joutes académiques. Guibert dont
Bonaparte connaissait, ne fût-ce que par l'Espion anglais, le Traité
de tactique à la « préface fort hardie » et la tragédie du Connétable
de Bourbon, Guibert composait des Éloges de Catinat et de
l'Hôpital. Le capitaine du génie Carnot faisait un Éloge de Vauban que
l'Académie de Dijon couronnait. Le capitaine d'artillerie Gassendi envoyait à
l'Académie de Marseille une Épître d'un vieillard à son dernier ami, à
l'Académie de Toulouse une Ode sur la mort de Louis XV et il
l’Académie française une traduction des cent soixante-sept premiers vers du
XVIe chant de l'Iliade. Durant
son séjour à Ajaccio, en se promenant sur le rivage de la mer, Napoléon
s'entretint avec Joseph du sujet proposé par l'Académie de Lyon. A son retour
sur le continent, au mois de février il est évidemment hanté par cette
question. Il cherche à la résoudre. Il s'interroge, s'efforce, comme il dit,
de descendre dans son propre cœur et d'y lire. En quoi consiste le bonheur ?
Serait-ce dans l'amour ? Peut-être, et le 8 février, dans sa chambre
d'auberge, à Saint-Vallier, ce contempteur de l'amour reconnaît que l'homme
doit aimer, doit « s'identifier une personne » et que, surtout s'il est en
pays étranger, s'il sent sa faiblesse et son isolement, il a besoin d'une
liaison, d'un appui. L'homme, conclut Bonaparte, aime à treize ans son ami, à
vingt, son amante, à quarante, sa fortune, et à soixante, lui seul ; mais
lorsqu'il ne connait pas l'égoïsme, il doit goûter les sensations et
l'ivresse de l'amour ; il craint alors « le vide, l'horrible solitude du cœur
». L'officier
relit en mène temps le Discours de Jean-Jacques sur l'origine et les
fondements de l'inégalité, ce Discours couronné par l'Académie de Dijon. Il
le relit pont' savoir au juste ce que pense Rousseau des vérités et des
sentiments qu'il faut inculquer aux hommes afin de les rendre heureux. Il le
relit, selon son habitude, la plume à la main, et cette fois, il ne jure plus
en aveugle sur la parole du maitre. Son esprit tache visiblement de
s'émanciper. Rousseau dit qu'il n'y avait pour nomme d'autres biens que la
nourriture, une femelle, le repos, d'autres maux que la douleur et la faim : je
ne crois pas cela, écrit Bonaparte. Rousseau dit que dans l'état primitif
mâles et femelles s'unissaient et se quittaient avec la même facilité,
finissaient par ne plus se reconnaitre les uns les autres : je ne crois pas
cela, écrit Bonaparte. Rousseau dit que l'homme sauvage est sujet à peu de
passions : je ne crois rien de cela, écrit Bonaparte, et en deux pages qu'il
intitule « Mes réflexions sur l'état de nature », il déclare que l'homme eut
toujours besoin de ses semblables et ne put jamais vivre errant, isolé, sans
domicile ni liaison, que l'homme possède dans l'état naturel la faculté de
sentir et de raisonner, que sentir est un besoin du cireur comme manger est
un besoin du corps, et que puisque sentir, c'est s'attacher et aimer, l'homme
dut éprouver la pitié, l'amitié, l'amour, et, dès lors, la reconnaissance, le
respect. « Si le sentiment et la raison ne sont pas inhérents à l'homme,
il n'y aurait point de devoir pour la vertu, point de bonheur pour la vertu ;
ce ne sera pas le citoyen de Genève qui nous dira ceci. » Dans
cet essai de réfutation du Discours de Dijon se dessine déjà l'idée maîtresse
du Discours de Lyon. Si les hommes, selon Bonaparte, furent jamais
heureux dans les liges primitifs, c'est parce qu'ils eurent une nourriture
copieuse, un abri contre les intempéries de la saison, et les beaux produits
de la nature ; c'est qu'ils « jouirent du sentiment et de la religion
naturelle ». Cette
idée se marque plus fortement encore dans le brouillon qu'il griffonne à
Valence au mois d'août 1791 et qui forme le canevas du futur Discours.
Le bonheur n'est-il pas le but de l'homme sur cette terre ? N'est-ce pas à
ses yeux la vraie jouissance de la vie ? Et la jouissance de la vie, n'est-ce
pas la satisfaction de ses nécessités physiques et de ses nécessités morales
? Et que sont ces nécessités morales, sinon les passions qui l'agitent sans
cesse et que l'imagination produit en lui ? Mais l'homme prostitue le nom de
bonheur en l'appliquant à des passions qui l'égarent ; il cherche la félicité
dans les honneurs, les richesses, l'amour, l'étude, et ne la trouve pas : il
n'est jamais de sang-froid, il ne sait pas se gouverner. C'est à
la suite de ces réflexions que Napoléon rédigea son Discours. Il dit,
clés le début, que l'homme est né pour être heureux, et doit, pour jouir du
bonheur, vivre d'une manière conforme à son organisation animale et
intellectuelle, doit, par conséquent, manger, dormir et engendrer, doit
sentir et raisonner. Aussi les Spartiates étaient-ils heureux : ils avaient
une nourriture abondante, des vêtements et des maisons commodes, des femmes
robustes ; ils sentaient et raisonnaient. Il faut doue tout d'abord que
l'homme ait une compagne ; il faut que fa loi civile assure à chacun son
nécessaire physique et sa portion de propriété. Mais notre organisation
intellectuelle a des appétits non moins impérieux dont l'entière satisfaction
constitue le bonheur. Il faut encore, pour être heureux, sentir et raisonner.
Dans la deuxième partie de son Discours, Bonaparte expose les sentiments
qu'on doit inspirer à l'homme. Ces sentiments sont ceux de la nature. Que
l'homme goûte avec délices les sensations que lui fait éprouver la
contemplation d'une belle nuit ou d'un beau monument ; qu'il tressaille à la
vue de la mer en furie ; qu'il s'abandonne aux émotions que lui cause la
venue de l'aurore ou le coucher du soleil ; qu'il s'attache à son pays ;
qu'il aime sa femme et ses enfants ; qu'il admire ce qui est grand et juste ;
qu'il s'indigne contre le méchant. Toutefois
la raison devra se marier au sentiment. Elle est la règle du sentiment. Si le
sentiment a fait naitre la société, c'est la raison qui la conserve. La
raison soutient l'homme, le modère, le guide ; elle dissipe les fantômes de
l'imagination ; elle assure la durée des vrais plaisirs ; elle réprime les
passions toujours désordonnées, violentes, incontentables, les
passions qui, dès qu'elles s'emparent de l'homme, le suivent partout, et «
traversent les mers et grimpent les rochers avec lui ». Ne chercher que le
sentiment, c'est ne trouver que le délire. Le riche qui couvre l'océan de ses
vaisseaux, ira s'exposer aux ouragans, comme s'il était nécessiteux, et ni
ses palais, ni ses campagnes, ni la cohue qui l'entoure ne pourront
l'arracher à son malaise : il ne sera pas satisfait. L'avare ne fera
qu'accroitre son trésor et entasser écus sur écus au lieu de tenter une noble
entreprise ou d'immortaliser son nom par un établissement utile[2], de mériter le titre de père
des pauvres, et vainement il encaisserait dans ses coffres les mines du
Potosi ; lui aussi n'est pas heureux. De même, l'ambitieux au faite des
grandeurs. De même, celui que transporte l'amour : « un feu dévorant circule
dans ses veines ; tantôt il frémit, il hurle commue le lion d'Afrique ;
tantôt il chante avec la mélodie du cygne ou la tendresse de la colombe. Il
se crée des monstres pour les combattre et en être tourmenté. Le monde est
réduit pour lui à un seul appartement ; l'opinion, il une seule bouche ; le
bonheur, u une seule fantaisie. Tout lui devient étranger, insupportable[3]. » Mieux vaut sans
doute la tempête que la stagnation, l'enthousiasme que l'insensibilité,
l'exaltation du sentiment que son assoupissement absolu et sa mort. Mais
l'homme qui veut vivre selon le but de la création en se conformant à la
nature, ne doit jamais s'abandonner au torrent de sa passion ; il doit la
maîtriser dès l'origine ; elle ressemble an Danube que l'enfant de
Donaueschingen détourne dans ses jeux et qui, plusieurs lieues plus bas,
inonde les provinces et renverse les villes. Il faut donc que l'homme cultive
la raison, et, sitôt qu’il se livre à la passion, que la raison apparaisse. l3onaparte
appuie sa démonstration par un exemple. Au commencement du Discours, il nous
montre un jeune homme vigoureux, fier et sensible, qui ne possède presque
rien, et qui voit la terre « servir d'aliment au luxe et à la superfluité ».
Ce jeune homme consulte un prêtre qui lui commande de croire, d'obéir et de
travailler sans raisonner jamais. Il consulte un notaire qui lui exhibe ses
actes, lui prouve la légitimité des partages... et le jeune homme, indigné,
lance les paperasses dans les flammes : « Quoi ! ce sont là les titres
de ces messieurs ! Les miens sont plus sacrés, plus incontestables, plus
universels. Ils se renouvellent avec nia transpiration, circulent avec mon
sang, sont écrits sur mes nerfs, dans mon cœur. C'est la nécessité de mon
existence et surtout de mon bonheur ! » Mais son vieux père le calme.
N'a-t-il pas des vêtements, si grossiers qu'ils soient, une demeure rustique,
une nourriture simple, une femme, des enfants, le « nécessaire physique » et
l'habitude du travail ? Qu'il sache houe brider son imagination ; qu'il se
garde de la cupidité ; qu'il rejette loin de lui toutes les richesses de la
contrée, même si on les lui offrait ; être maitre de soi, être content de son
état, voilà le vrai bonheur, le bonheur de la raison et du sentiment. Et à la
fin du Discours, le jeune homme reparait. Il a compris que la richesse
est inutile, voire dangereuse. Il se modère ; il contracte le goût du devoir
et de la simplicité ; son existence s'écoule au milieu des travaux
domestiques, et lorsqu'il meurt, il conseille à ses enfants de sentir et de
raisonner comme lui, d'avoir, comme lui, une vie réglée, exempte de passions
violentes. Tel
est, résumé sommairement et débarrassé de ses digressions, le Discours de
Lyon. L'officier a trouvé de remarquables accents et il est vraiment poète
lorsqu'il retrace les principaux aspects de la nature et qu'il esquisse, pour
parler comme lui, des modulations différentes sur ce thème inépuisable. Il
mêle à ces peintures quelque chose de ses propres impressions, et cette série
de descriptions est une sorte de revue des paysages de l’île natale où son
cœur errait alors jour et nuit. Dans une de ses traversées, il avait été jeté
par les courants à Monte-Cristo ; il prit terre et passa deux heures sur ce
roc : « Vous l'ayez, dit-il, bientôt parcouru ; vous trouvez, au milieu,
sur une hauteur, les débris d'un vieux monastère ; derrière un pan de mur
couvert par le lierre et le romarin, vous faites dresser votre tente. Le
mugissement rauque des vagues qui se brisent sur les rochers, car le vaste
gouffre des mers vous environne, vous représente l'idée de cet élément
terrible pour le faible passager. Une légère toile et un mur de plus de
quinze siècles vous abritent. » Il a
parfois le ton emphatique. Il dira que les ennemis de la nature feraient bien
de se taire et « avaler de rage leur langue de serpent » ; que « l'écume
épaisse de l’effervescence voile la nature aux yeux de l'homme tourmenté par
la passion » ; que, si le cœur s'attendrit, « les perles du sentiment
errent dans les yeux ». Il a le langage de l'époque et tombe dans ce pathos
qui se mêlait à tout ; il nomme le sentiment un « agent consolateur » ; il
parle des « douces émotions de l'épanchement », du « nectar de la volupté »,
du « baume salutaire de la rêverie », du « baume restaurateur de
l'énergie », des « glaces de la vieillesse », du « poignard de la fureur[4] », des lis qui sur un visage
remplacent les roses et du drap noir qui succède il la tapisserie de la
gaieté. Quand le jeune homme qu'il met en scène, se plaint à son père, le «
respectable », le « vénérable » vieillard répond dans le style du temps : « Mon
fils, le sacré caractère de la nature est tracé dans ton sein avec toute son
énergie. » La
liaison, la cohésion manquent. Comme ces sciences qu'il cite au début de son
mémoire, Bonaparte s'entortille dans le labyrinthe de l'obscurité, et l'on a
peine à suivre en certains passages au milieu d'un verbeux remplissage le
raisonnement de l'auteur. Quelques développements ne conviennent pas à la
place où Napoléon les a mis, et l'on remarque l'effort qu'il a fait pour
rassembler et coudre ces morceaux ajoutés après coup[5]. Que de hors-d'œuvre comme la
critique d'Alzire et les tirades contre la musique perfide, dépravatrice qui
n'inspire que la mollesse ou n'excite que « l'appétit déréglé » ! Que d'idées
bizarres ! Napoléon conseille d'enseigner aux enfants, pour « accélérer
et fortifier la logique », plusieurs propositions d'Euclide et de
substituer au catéchisme des leçons de mathématiques. Il s'imagine qu'un bon
cours de géométrie et d'algèbre, joint u l'étude de l'histoire, découvre à la
jeunesse toutes les vérités politiques et la rend capable de concourir
puissamment u la prospérité de l'État. Aussi
l'étude de Napoléon ne fut-elle pas couronnée, bien qu’il eût de « sages »
les académiciens de Lyon et vanté la question qu'ils avaient proposée comme
vraiment digne des méditations de l'homme libre. La commission d'examen qui
comprenait cinq membres, MM. de Campigneulles, Jacquet, Maillon de La Cour,
Vasselier et de Savy, avait revu seize mémoires. Celui de Napoléon porte le
numéro quinze. Vasselier le qualifia de « songe très prononcé » et le
rapporteur, M. de Campigneulles, déclara qu'il ne devait pas arrêter
longtemps les regards, qu'il était peut-être l'œuvre d'un homme, sensible,
mais qu'il était « trop mal ordonné, trop disparate, trop décousu et trop mal
écrit pour fixer l'attention ». Le 29 novembre 1791, l'Académie de Lyon
décidait qu'elle ne décernerait le prix que dans deux ans, et elle accordait
simplement une mention honorable au manuscrit qui portait le numéro huit.
L'auteur de ce mémoire était Daunou ; il remania son travail et remporta le
prix en 1793. Napoléon avait-il espéré, comme il dit, enlever la palme ? On
peut croire qu'il retoucha son discours, dans le dessein de l'imprimer et
d'en appeler au public. « Mon ouvrage, écrit-il à Joseph le 7 août 1792, est
fini, corrigé, copié ; mais, ajoutait-il, ce n'est pas dans ces circonstances
que l'on fait imprimer ; aussi bien je n'ai plus la petite ambition d'être
auteur. » En
réalité, Bonaparte avait déchargé son aine dans le Discours de Lyon. Au lieu
de traiter le sujet proposé par l'Académie ou du moins de se renfermer dans
les limites de sa matière, il avait laissé déborder son cœur. Et voilà ce qui
fait l'intérêt et l'originalité de ce Discours. A chaque page se reconnaît le
Bonaparte de ce temps-là. Même
amour de la Corse. Bonaparte évoque le souvenir de ces Corses vendus à Rome
comme esclaves et demeurant impassibles, se raidissant contre les mauvais
traitements, résolus à périr de faim et refusant toute nourriture, aimant
mieux mourir que de rendre aucun service à leurs bourreaux. Lorsqu'il cite
des traits de l'héroïsme des peuples, il rappelle, outre les Athéniens de
Marathon et les Spartiates des Thermopyles, outre les Suisses de Morgarten et
de Naefels, ces vingt et un Corses qui battirent huit cents Allemands et
cette vaillante troupe de sept insulaires qui désarma cent Génois à elle
seule. Parmi les bêtes que l'espèce humaine a domptées, il compte le mouflon
qui « vole sur les rochers ». Même
enthousiasme pour Paoli. A plusieurs reprises le nom du législateur corse
qu'on n'attendait guère en cette affaire, revient dans le Discours.
Comme Boswell, Napoléon le compare à Lycurgue, loue sa sollicitude pour ses
compatriotes, son incroyable activité, son éloquence persuasive et
chaleureuse, son génie fertile, pénétrant, transcendant. Paoli, dit-il, a eu
ces sentiments que la nature réunit dans un même homme pour la consolation
des peuples[6] » ; il a su u maîtriser les
choses et les conduire à une heureuse fin » ; il a fait renaître pour un
moment au milieu de la Méditerranée les beaux jours de Sparte et d'Athènes ;
il a été le précurseur de la Révolution de 1789. La constitution 110UVelle de
la France n'est-elle pas fondée sur les mêmes divisions administratives que
la constitution donnée par Paoli à son île ? N'y a-t-il pas en France, comme
en Corse, au temps du généralat de Paoli, des municipalités, des districts,
des procureurs-syndics, des procureurs de la commune ? Ainsi que Paoli, la
nation française a « renversé le clergé » et s'est « approprié le
bien des évêques ». La Révolution actuelle a eu presque la même marche
que le gouvernement de Paoli. Mêmes
réminiscences de Rousseau. Quand Bonaparte écrit que le récit des crimes de
Sylla révolte encore les humains après deux mille ans, que la vue de
l'oppresseur les indigne on que le spectacle de l'innocence enchaînée leur
brise le eu.nr, il imite un célèbre passage de la Profession de foi du
vicaire savoyard. Comme Rousseau, il pense que « dans le sentiment gît la
conscience », et il fait l'éloge de l'homme de la nature qui « vit heureux
dans le sein du sentiment et de la raison naturelle » lorsque tant
d'infortunés Européens sont le jouet de leurs propres passions et le « triste
rebut des grands ». Comme Rousseau, il déclare que la loi est l'acquiescement
de la raison individuelle à la raison générale sur des objets qui intéressent
tous les citoyens. C'est à Rousseau qu'il prend l'idée principale de son
Discours. Jean-Jacques ne veut-il pas dans Émile retenir le tempérament et
exciter la raison ? Ne dit-il pas à son élève que le bonheur est la fin de
tout être sensible, que la route du bonheur est la route de la nature, qu'il
faut imposer des lois aux appétits et aux désirs, vaincre les affections,
résister au cœur et écouter la raison ? D'un
bout à l'autre du Discours, Bonaparte recommande cette énergie qu'il possède
et que ses proches, ses amis remarquaient alors dans ses conversations et son
caractère. Que de fois il emploie dans son mémoire les mots force et énergie
! Il ne faut pas, selon lui, que le sentiment se pervertisse et que la
tendresse nous conduise à la mollesse, car « sans force, sans énergie, il
n'est ni vertu ni bonheur ». Il loue les Spartiates parce qu'ils avaient
cette force, cette énergie qui « est la vie de Pinne comme le principal
ressort de la raison ». Il admire la mort de Caton parce qu'elle offre « le
spectacle de la force ». Il glorifie les vingt mois qui se sont écoulés
depuis les commencements de la Révolution, ces « mois de force et d'énergie
». Mais Rousseau n'avait-il pas dit dans l'Émile qu'il n'y a point de
bonheur sans courage ni de vertu sans combat, que le mot « vertu »
vient de force et que la force est la hase de toute vertu ? « Ô Rousseau,
s'écrie Napoléon en un endroit du Discours, pourquoi faut-il que tu
n'aies vécu que soixante ans ! Dans l'intérêt de la vertu, tu aurais dû être
immortel ! » Mêmes
réminiscences de Raynal. Comme Raynal, Napoléon méprise la théologie, «
cloaque de préjugés et d'erreurs de tout genre ». Comme Raynal, il déclare
que « l’humiliation monacale » détruit toute vertu, toute énergie, tout
gouvernement. Comme Raynal, il s'emporte contre les prêtres qui, dans le
dessein d'affermir leur empire, assurent que cette vie n'est qu'un voyage et
que l'homme, s'abandonnant à la Providence et travaillant sans raisonner
jamais, doit bien se garder d'approfondir les décrets de la justice divine et
de réfléchir sur l'existence de la société. Raynal
s'élève contre le célibat qu'il nomme le célibat de convenance par opposition
au célibat ecclésiastique ou de profession et au célibat utilitaire ou
d'usage, et il s'indigne que des gens de toutes classes renoncent à être
pères de famille et corrompent les femmes d'autrui, jouissent des plaisirs du
mariage sans en avoir les peines. A l'exemple de Raynal, Napoléon ne veut pas
de célibataires. L'inquiétude, le dégoût, la maladie, « la mort désolante de
la solitude » ne sont-elles pas leur partage ? Ces libertins peuvent-ils
concourir au maintien de l'ordre dont ils violent les lois ? Ne se
révoltent-ils pas contre les décrets de la nature ? Ne « fondent-ils pas
sur les femmes des autres la satisfaction de leur appétit ? » Raynal
rappelait au clergé que Dieu a dit croissez et multipliez, et il
ajoutait que le vœu de chasteté répugne à la nature et nuit à la population.
Napoléon souhaite que le ministre de la religion vive en homme et choisisse
une compagne : le jour où le prêtre prendra femme sera « le vrai triomphe de
la morale » ; une fois marié, l'ecclésiastique mérite confiance parce qu'il
est « l'homme de la nature et l'interprète de ses décrets ». Même
républicanisme, même haine de la monarchie absolue. « Où les rois sont
souverains, dit Bonaparte, il n'est point d'hommes ; il n'y a que l'esclave
oppresseur plus vil que l'esclave opprimé. » Les rois, suivant lui, furent
toujours égoïstes ; ils s'imaginent que tout est fait pour eux ; « ils
croient porter dans eux leur peuple, leur devoir, les lois, comme Louis XI
portait avec lui son conseil ». Honneur aux hommes courageux qui délivrent
leur patrie du joug d'un despote ! Bonaparte préconise ces « rédempteurs »
des nations ; il se prosterne devant eux ; il leur « offre de
l'encens ». Il voudrait s'enrôler sous les drapeaux de Thrasybule pour
frapper les tyrans d'un « bras désespéré[7] qui ne connaît plus de dangers
». Il voudrait être à côté de Brutus qui vengea le monde ravagé et la
République renversée, suivre Brutus au Capitole, l'accompagner partout, lui
faire plastron de son corps et crier avec lui dans les champs de Philippes à
l'heure de la mort et dans l'accablement de l'âme : « Vertu, ne serais-tu
qu'une chimère ! » À la vue de Caton qui s'entr'ouvre les entrailles pour ne
pas survivre à la perte de la liberté, il se sent « enorgueilli de son espèce
» et se jette aux pieds de la statue de ce dernier des Romains. L'héroïsme
des stoïciens qui bravèrent les tyrans et moururent pour Ili République le
remplit d'une admiration profonde : « Ce spectacle m'enlève, m'inspire
le respect, l'étonnement ; mais je ne nie sens pas le courage d'y arriver. Le
dirais-je même ? Cette perfection est un travail continu, n'est pas l'état
naturel, n'est... mais je m'arrête, la plume me tombe des mains, la
vénération m'impose silence. Caton était stoïcien, Brutus était stoïcien,
Thraséas était stoïcien. Ombres des plus grands des humains, il qui tout ami
de la vertu ne peut penser qu'avec un religieux enthousiasme, votre vie fut
la perfection du sage et du patriote ! » Les
événements de la Révolution le transportent presque alitant que la « force
indomptable », que le « calme inaltérable » que déployait le stoïcisme
antique. Il rend honneur et justice aux quelques hommes hardis qui ne
craignirent « Iii le tonnerre des despotes ni les cachots de la Bastille » et
qui, de même qu'Ubalde ramenait Renaud à la vertu en lui présentant le divin
bouclier[8], éclairèrent la nation en lui
présentant leurs ouvrages. Il célèbre la liberté que les Français ont «
conquise après vingt mois de lutte et de chocs les plus violents » et qui
fera leur gloire il jamais « après des siècles, les Français, abrutis par les
rois et leurs ministres, les nobles et leurs préjugés, les prêtres et leurs
impostures, se sont tout à coup réveillés et ont tracé les droits de l'homme
! » Ces
droits de l'homme doivent servir de règle au législateur. Liberté absolue et
entière de penser, liberté de parler et d'écrire pourvu que l'ordre social ne
soit pas blessé, voilà le fondement du bonheur[9]. Quoi ! l'homme serait esclave
! Il souffrirait d'appartenir à un autre, d'être la propriété d'un autre ! Il
souffrirait d'être acheté, vendu par un autre ! Quoi ! les rois, les
seigneurs le trafiquent au gré de leurs passions ! Il se laisse ravaler au
niveau du bœuf et du cheval ! Il supporte un maitre qui l'estime moins que
les animaux de son écurie ! Ne sait-il pas que le droit de résister à
l'oppression est le plus beau de ses droits ? « Homme, tu as été esclave
et tu as pu te résoudre à vivre ! Réveille-toi : il est temps ou jamais. Le
coq a chanté ; le signal est donné ; de tes draines l'orge le fer vengeur. Il
te restituera à toi-même, au bonheur, à la patrie... Le peux-tu l'aire sans
crime ?... Plaisante perplexité ! Il n'est ni devoir ni loi Mi il n'est point
de liberté. Où il n'est point de liberté, les hommes peuvent s'égorger
respectivement, peuvent égorger leurs tyrans, leurs prétendus magistrats. Oit
l'association n'a pas le bonheur de tous pour principe, elle est nulle, et
tout homme devient magistrat. Où la loi n'est pas la raison générale, la
raison individuelle rentre dans son indépendance pour jouir de tous ses
droits. Ne crains pas les clabauderies de la superstition, sois sûr que
l'homme libre est le seul digne du Créateur. Tous les tyrans seront aux
enfers sans doute ; mais leurs esclaves y seront aussi ; car, après le crime
d'opprimer une nation, celui de le souffrir est le plus énorme[10]. » Mais
pas de liberté sans égalité. Bonaparte déclare que tous les mortels naissent
inégaux en moyens, mais égaux en droits : si l'homme n'est pas aux yeux de la
loi l'égal d'un autre, il faut brider le code et chasser les magistrats.
Aussi fait-il l'éloge du jury : a Que la loi sacrée des jurys soit adoptée ;
si la félicité et la liberté même venaient sur la terre, elles n'en
dicteraient point d'autre. » Toutefois,
il ne suffit pas que la loi criminelle assure aux hommes l'indépendance de
leur vie et le maintien de leur liberté, que la loi politique leur assure
l'intégrité de leurs droits et de leur dignité. La loi civile doit assurer à
chacun une portion quelconque de propriété. Pas de partage illégal des biens,
pas de lui barbare comme celle de primogéniture, pas de riches ni de
misérables, pas de gens qui aient trop ou qui n'aient pas assez. Qu'au
premier bout de la chitine sociale soient les riches, et qu'au dernier soit,
non pas le misérable, mais le petit marchand ou l'artisan. Que tous les
hommes, même les moindres, aient quelque chose. Non que Bonaparte désire
l'égalité absolue qui lui semblé impossible. Mais, si les hommes peuvent être
heureux dans une hutte comme dans un palais, sous des peaux comme sons des
broderies de Lyon, à la table frugale de Cincinnatus comme à celle de
Vitellius, encore faut-il qu'ils aient cette hutte, ces peaux et cette table
frugale. Paoli faisait partager tous les trois ans les piagge ou
terres de la plaine entre les habitants. Pourquoi chaque homme, comme chaque
Corse sous le généralat de Paoli, n'aurait-il pas une portion de propriété
qui pût, grâce à son travail, suffire à son entretien ? Ce
qu'il y a peut-être de plus curieux dans le Discours de Lyon, c'est le
contraste des sentiments du lieutenant Bonaparte avec ceux du général
Bonaparte. Les passions qu'il combat alors, sont celles mêmes qui le
gouverneront plus tard et qui déjà, par instants, le gouvernent à son insu.
Cet homme d'imagination déclame coutre l'imagination. Cet homme actif,
remuant, inquiet, qui ne connaît pas le repos, qui semble faire allusion à
lui-même lorsqu'il parle des finies « ardentes comme le foyer de l'Etna
», prêche la simplicité du cœur et le calme de l'esprit. Cet homme qui sera
bientôt dévoré par une soif inextinguible de gloire et hauté par de vastes
désirs, par des rêves gigantesques, ne cesse dans ce Discours de réprouver,
de condamner l'ambition. On croirait, à l'entendre, qu'il est de ceux qui,
comme Fabricius, Cincinnatus et Catinat, maîtrisent l'ambition au lieu d'en
élue maîtrisés, et qu'il veut s'élever dans l'unique dessein de contribuer à
la félicité publique. « Est-il, lit-on en un endroit, rien de plus consolant
que de pouvoir dire : je viens d'assurer le bonheur de cent familles ; je me
suis agité, mais l'État en ira mieux ; mes concitoyens Vivent tranquilles par
mon inquiétude, sont heureux par mes perplexités, gais par mes
chagrins ? » À la façon de Fénelon dans le Télémaque,
Bonaparte représente l'ambition « au teint pâle, aux yeux égarés, à la
démarche précipitée, aux mouvements irréguliers, au rire sardonique[11] ». Il flétrit l'ambition
d'Alexandre, de Cromwell, de. Richelieu, de Louis XIV ; une pareille ambition
est une passion désordonnée, une folie qui altère la cervelle, un délire
violent qui ne cesse qu'avec la vie, un incendie qui ne finit qu'après avoir tout
consumé ; elle a pour but, non de faire le bien, mais de contenter un
insatiable orgueil ; elle renverse les États et les fortunes particulières ;
elle se nourrit de sang : « les crimes ne lui sont plus que des jeux ;
la cabale ne lui est plus qu'un moyen ; le mensonge, la calomnie, la
médisance, un argument, une figure d'élocution. » Que fait Alexandre qui
court de Thèbes en Perse, et de là dans l'Inde ? il s'agite, il s’égare, il
se croit Dieu. A quoi aboutit Cromwell ? A mener l'Angleterre. Mais n'est-il
pas « tourmenté par tous les poignards des furies ? » Richelieu, né dans la
médiocrité, arrive au pouvoir après des peines infinies ; il est roi sous le
nom de ministre ; mais il veut être cardinal, et, dès qu'il obtient le
chapeau, il jalouse Corneille et se fait placer par ses flatteurs au premier
rang des poètes ! Quelles assertions extraordinaires ! À plusieurs années de là, Napoléon exalte cet Alexandre qu'il traitait de fou furieux, et l'idée qu'avait le conquérant de se proclamer le descendant d'un dieu, lui semble inspirée par l'instinct de la vraie politique. Quel eût été son étonnement à Sainte-Hélène s'il avait relu ce discours de 1791 ! Quel retour il eût fait sur lui-même ; si la lecture de ce passage sur le sort de l'homme de génie : « L'infortuné ! Je le plains. Il sera l'admiration et l'envie de ses semblables, et le plus misérable de tous. L'équilibre est, rompu : il vivra malheureux. Ah le feu du génie ! Mais ne nous alarmons pas. Il est si rare ! Que d'années qui s'écoulent sans que la nature en produise ! Les hommes de génie sont des' météores destinés à brûler pour éclairer leur siècle ! » |
[1]
Gassendi a mis en vers français les débuts du chant XXXI du Roland furieux
et le XXVIIIe chapitre des Incas. Ne serait-ce pas lui qui attira
Bonaparte vers Marmontel et l'Arioste ? L'abbé Raynal a loué d'ailleurs le
poète italien : « L'Arioste, dit-il, confondit tous les genres dans un ouvrage
qu'on peut appeler un labyrinthe de poésie plutôt qu'un poème ; cet auteur sera
dans l'histoire de la littérature isolé comme les palais enchantés qu'il a
battis dans les déserts. »
[2]
N'y a-t-il pas là une réminiscence de Raynal ? « Voulez-vous, a dit l'abbé,
être honoré pendant votre vie et après votre mort, consacrez une portion de
votre fortune à quelque monument d'une utilité publique. »
[3]
Cf. p. 35-36, sa conversation avec Desmazis.
[4]
Cf. dans la nouvelle des Réfugiés de Gorgona « le glaive de
l'indignation » et « le stylet de la vengeance » (Masson, II, 82) ; dans les Lettres
sur la Corse (id., II, 164), « le poignard de la vengeance ». C'est
une phrase du temps, et Robespierre, à la fête du 20 prairial, déclame contre
les rois, armés des poignards du fanatisme et des poisons de l'athéisme.
[5]
On peut retrouver çà et là dans le Discours les traces de récentes lectures :
c'est ainsi que Napoléon cite l’Eurotas (Masson, II, 258 et 295), les ilotes
(259 et 301), le fakir (201, 209, 302), l'ichtyophage et le rhizophage (259,
316, 318), Morgarten et Naefels (229, 233, 317), Winkelried (232 et 318),
Donaueschingen (227 et 328), le palladium (264 et 331).
[6]
Cf. une expression semblable dans le mémoire du 25 juin 1790 : « cet homme créé
pour la consolation commune ».
[7]
Masson, II, 308 ; cf. la même expression dans les Lettres sur la Corse (id.,
II, 154, et plus haut, p. 58) et dans la nouvelle de la Gorgona (id.,
II, 78) ; Bonaparte l'a prise dans Alzire, V, 4.
[8]
Napoléon se souvenait-il de ses conversations sur le Tasse avec Gassendi, qui
traduisit, comme on sait, le poème italien ? Ubalde, dit Gassendi, tourne vers
Renaud
. . . . . . . .
. . ce bouclier fameux
Où des diamants
purs étincelaient les feux.
Là, comme en un
cristal, rencontrant son image,
Ii voit d'un
luxe vain le superbe étalage...
Le héros se
regarde avec étonnement.
[9]
« Les lois, les lois pour sauver cette nation de sa perte, et la liberté
des écrits pour sauver les lois ! » (Raynal.)
[10]
« Le même courage, disait Raynal, que la religion inspire pour soustraire
la conscience à la tyrannie exercée sur les opinions, l’homme de bien, le
citoyen, l'ami du peuple doit l'avoir pour garantir les nations de la tyrannie
des puissances conjurées contre la liberté du genre humain. Malheur à l'Etat où
il ne se trouverait pas un seul défenseur du droit public ! » Et encore : « On
pourrait douter si les esclaves ne sont pas aussi coupables que leurs tyrans,
et si la liberté a plus à se plaindre de ceux qui ont l'insolence de l'envahir
que de l'imbécillité de ceux qui ne la savent pas défendre. »
[11]
Il aime dans sa jeunesse ces sortes de personnifications ; il dira, dans une
lettre à Joséphine, du 17 octobre 1796 : « Tout avilit hors la haine. Mais
l'indifférence au pouls de marbre, à l’œil fixe, à la démarche monotone ! »