La famille Bonaparte.
— Joseph, Lucien, Louis. — Les députés de la Corse. — Les patriotes. —
Barrin. — Émeutes. — Bandits. — Projet de comité et de milices. — Ambition et
rôle des Bonaparte. — Gaffori à Ajaccio. — Manifeste des Douze. — Adresse de
Napoléon à l'Assemblée nationale (31 octobre 1789). — Insurrection de Bastia
(5 novembre). — Varese. — Les Galeazzini. — Massoni. — Rully et le régiment
du Maine. — Formation de la milice bastiaise. — Gaffori à Cervione. —
Bonavita à Marbeuf. — Décret du 30 novembre. — Enthousiasme des Français pour
les Corses. — Reconnaissance des insulaires. — Nouvelles agitations. —
Petriconi. — Achille Murati. — Barthélemy Arena et l'événement de
l'Isle-Rousse (18 décembre). — Confusion de Gaffori. — Napoléon « fermente
sans cesse ». — Joseph officier municipal. — Formation de la garde
nationale à Ajaccio. — Buonarroti et Masseria. — Le Comité supérieur (2 mars
1790). — Opposition de l'Au-delà-des-Monts. — Assemblée d'Ajaccio (9 avril).
— Congrès d'Orezza (12-20 avril). — Discours de Joseph. — Napoléon obtient
une prolongation de congé. — Députation d'Ajaccio à Paoli. — Anarchie. — Les
commissaires du roi et le Comité supérieur. — Meurtre de Rully (18 avril). —
Sommation de la municipalité ajaccienne à La Férandière (28 mai). — Émeute
contre les fonctionnaires français (25 juin). — Lajaille, Souiris, Raquine,
Cadmie — Nouveau mémoire de Napoléon. — L'abbé Recco et le bandit
Trentacoste. — Retour de Paoli. — Son arrivée à Bastia (17 juillet). —
Embarquement de Gaffori. — Impuissance et châtiment des gafforistes. — Les
paolistes. — Zampaglino. —Lettres et manifestes de Buttafoco. — Napoléon à
Bastia au mois d'août. — Joseph électeur. — Assemblée électorale d'Orezza
(9-27 septembre). — Résolutions illégales. — Joseph président du Directoire
du district d'Ajaccio. — Lettre de Napoléon à Pozzo di Borgo (11 octobre). —
Le club patriotique. — La lettre à Buttafoco (23 janvier 1791).
Napoléon
arriva dans sa ville natale aux derniers jours de septembre 1789, Comme en
1786, comme en 1788, il revit avec joie sa mère et, selon les expressions du Discours
de Lyon, des sœurs encore innocentes et des frères qui étaient en même temps
ses amis. A l'exception de Marianna qui terminait son éducation à la maison
de Saint-Cyr, tous les Bonaparte étaient là. Joseph,
reçu avocat au Conseil supérieur, n'avait jusqu'alors plaidé qu'une seule
cause et il l'avait gagnée : son client était accusé d'assassinat ; Joseph
réussit b prouver que le meurtrier se trouvait dans le cas de légitime
défense. Lucien
ne faisait rien. Il avait eu d'abord quelque goût pour le métier de soldat ;
mais il était myope, et bien qu'il fût bon chasseur et prétendit qu'avec ses
lunettes il y voyait assez pour se battre, Napoléon refusait plus tard de
l'admettre dans son état-major. A la fin des cours scolaires de l'année 1786,
il avait quitté Brienne en déclarant qu'il voulait être ecclésiastique : il
ne sentait plus, selon le mot de Joseph, aucune disposition pour le service
du roi, et, entiché du bonnet carré, désireux de vivre à l'ombre de l'autel
et « d'augmenter le béat escadron », destiné déjà par sa famille il
recueillir la succession du chanoine Philippe Bonaparte de San Miniato, et il
l'avance, regardé comme celui des frères qui serait le plus riche, il était
entré au petit séminaire d'Aix. Mais, là encore, l'étude le rebuta : il
travaillait peu, essuyait de fréquentes réprimandes et n'échappait à de rudes
châtiments que parce qu'il était de santé délicate ; d'ailleurs, malgré les
suppliques de Napoléon et de Letizia à l'intendant de Corse, il n'obtenait
pas de bourse. Il revint à Ajaccio. De même
que Lucien, Louis n'avait pas eu la bourse que sa mère et Napoléon
sollicitaient pour lui. Proposé le 30 septembre 1786 par l'intendant La
Guillaumye et inscrit le 4 novembre suivant sur l'état des enfants désignés
pour une place dans les Écoles royales militaires, il n'avait été nommé ni en
1786, ni en 1787. Le ministre ne fit pas de nominations au mois de décembre
17SS. De nouveau, le 27 juin 1789, La Guillaumye proposa Louis et le porta en
tête d'une liste qui comprenait six noms : Bonaparte, Ceccaldi, Colonna de
Cesari Rocca, Fozzani de la Rocca, Boccheciampe et Colonna d'Ornano. Le 6
juillet suivant, les bureaux répondaient à l'intendant que Louis n'avait plus
d’âge. Napoléon
seconda, comme naguère, Joseph et l'archidiacre Lucien. Comme naguère, il
faisait le pédagogue, régentait ses frères et sœurs, tançait les uns, mettait
les autres aux arrêts. La maison de la rue Saint-Charles ressemblait,
disait-on, à un collège ou à un couvent. Il calculait tout, mesurait tout, le
sommeil, l'étude, les repas, les divertissements et les promenades. La
famille Bonaparte passait pour une famille exemplaire, une des mieux
ordonnées et des plus unies ri fussent dans la ville. Mais en
Corse comme en France régnait la Révolution, et durant quinze mois Napoléon
allait jouer son bout de ride dans les troubles de sa patrie. La
Corse avait élu quatre députés aux États-Généraux : le maréchal de camp
Buttafoco représentait la noblesse ; l'abbé Peretti, vicaire général du
diocèse d'Alerias représentait le clergé ; l'avocat Saliceti, assesseur au
tribunal de Sartène, et Colonna de Cesari Rocca, capitaine au régiment
provincial, représentaient le tiers-état. Buttafoco et Peretti avaient pris
le parti des aristocrates ou des noirs ; Saliceti et Cesari étaient
attachés à la cause populaire. Les
lettres que ces quatre députés envoyaient de Paris à leurs amis de Corse et
les nouvelles qu'apportaient les journaux du continent, surexcitaient
l'opinion. Un officier français qui revoyait l’île en 1789 après un an
d'absence, trouvait le plus profond changement dans le ton et l'humeur de la
population de Bastia et d'Ajaccio. On allait moins souvent au spectacle. On
ne causait plus de fêtes et de choses frivoles. On avait l'air sérieux,
l'attitude grave. Les yeux fixés sur la mer interrogeaient l'horizon. Jamais
on n'avait plus impatiemment attendu les bateaux qui venaient de Provence. De
vives discussions éclataient il tout instant dans les sociétés et sur les
places. Chacun raisonnait sur les événements de France avec la vivacité
naturelle au peuple corse. Celui-ci demandait des réformes ; celui-là les
redoutait. Tous ceux que la monarchie avait bien traités, étaient partisans
de l'ancien système. Ceux qui ne tenaient pas au gouvernement, se
passionnaient pour le nouveau régime. Ott les nommait les patriotes. Ils ne
voulaient pas, comme en France, l'abolition des privilèges. Malgré les
distinctions établies par la monarchie et les dénominations de noblesse, de
clergé, de tiers-état, les différences de classes n'existaient pas dans bile
: il n'y avait que des rivalités de famille, et, comme disait un insulaire,
les Corses n'avaient pas les mêmes griefs à invoquer que les Français puisque
les richesses de leur clergé et les prérogatives de leur noblesse ne
méritaient pas leur colère. Les gentilshommes et les ecclésiastiques
étaient-ils exempts de la corvée ? Ne pavaient-ils pas les contributions ? Et
la Révolution ne leur donnait-elle pas l'espoir d'avoir leur part des charges
de judicature et de finance et de toucher désormais le nième salaire que les
Français du continent ? Le seul objet de la haine des patriotes, c'était le
gouvernement despotique des Marbeuf, des Narbonne, des Sionville ; c'était
l'autorité illimitée des commissaires du roi. Vingt ans — ainsi que s'exprime
Napoléon à propos de l'Office de Saint-Georges dans ses Lettres sur la
Corse — n'avaient pas suffi pour apaiser leur ressentiment. Ils
rappelaient l'influence que le commandant en chef et l'intendant exerçaient
par leurs faveurs, l'insolence de leurs agents, les fautes commises par ces
fonctionnaires venus d'outre-mer qui n'avaient d'autre talent que de savoir
écrire et compter. Ils rappelaient que les États n'avaient jamais été qu'un
simulacre d'assemblée, quo l'administration avait eu recours à la force,
avait arrêté par des entraves de toute sorte les progrès de l'agriculture,
frappé le commerce de droits considérables, concédé les domaines des communes
à des particuliers, converti des églises de confréries en magasins. Ils
rappelaient la méfiance dont les Corses étaient l'objet, leur exclusion de
toute place lucrative, la foule des emplois superflus que les Français
occupaient et que les indigènes auraient occupés à moins de frais, le luxe
introduit par des étrangers délicats qui refusaient de consommer les produits
de l'île, manie les plus communs, l'argent qui devait rester dans le pays
retournant en France en passant en Italie. Aussi un grand nombre avaient-ils
envie de se révolter, de restaurer le gouvernement national. Dès le mois de
mai 1789, l'intendant La Guillaumye jugeait que l'amour de l'indépendance
n'était pas encore assoupi dans les âmes, et il craignait des a projets de
sédition », craignait que les Corses, s'autorisant du dangereux exemple de
quelques provinces de France, ne voulussent profiter de la faiblesse des garnisons. A la
vérité, les Corses n'avaient pas d'armes, et la convocation des
Etats-Généraux leur faisait espérer la fin de leur servitude. N'avaient-ils
pas eu leurs députés, comme en Lorraine et en Alsace ? L'admission des
représentants de l'île à l'Assemblée nationale ne prouvait-elle pas que la
Corse était réellement une province française ? Et appelée A rétablir l'ordre
dans les finances de la France, ne serait-elle pas incorporée expressément à
la couronne, réunie formellement à la nation, soustraite par suite au régime
d'exception ? Les insulaires s'accordaient donc à demander un décret qui fît
de leur pays une portion intégrante de la monarchie. Une fois déclarés
Français, ils ne seraient plus esclaves ; ils s'administreraient eux-mêmes ;
ils ne plieraient plus devant des commis qui n'étaient que le rebut du
royaume ; ils auraient toutes les places, tons les emplois. Ils auraient des
gages, modiques sans doute, mais ce seraient des gages. « Fixer des
honoraires convenables » est une phrase qui revient souvent dans les cahiers
des doléances de la Corse ; Mais ce
peuple que le commandant en chef, le vicomte do Barrin, nomme un peuple vif
et pétulant, impatient et bond= Tant, pouvait-il demeurer tranquille
lorsqu'il apprit les succès de la Révolution ? A la nouvelle du 14 juillet,
et, comme disait la municipalité ajaccienne, des mouvements pleins de
patriotisme et d'énergie dont la France était le théâtre, l'île entière
s'agita. « L'explosion, écrivait Barrin, est à peu près générale, et aussi
forte qu'on peut l'imaginer, à la révolte près contre le roi, qu'on peut
craindre et qu'il est absolument nécessaire de prévenir. » Le
vicomte de Barrin était un homme timide et indécis qui n'osait user de
vigueur. Dès le premier jour il résolut de ne pas résister, et il répétait
que tirer des coups de fusil, c'était jeter de l'huile sur le feu et susciter
une insurrection qui serait victorieuse, qu'il faudrait abandonner
l'intérieur et se renfermer dans les citadelles, que l'unique parti était
donc de céder, d'éviter au gouvernement tout embarras, d'accorder volontiers
et d'avance ce qu'il y aurait quelque risque à refuser. Peut-être
avait-il raison. Que faire depuis que l'Assemblée avait décrété — le l0 août
1789 — que les troupes ne marcheraient que sur la réquisition des
municipalités ? Les officiers de Barrin restaient impassibles lorsqu'une
rixe, un combat éclatait près de leur corps de garde et sous leurs yeux. Pouvait-on
d'ailleurs, remarquait Barrin, contenir par hi force une nation nouvellement
conquise ? Le gouvernement avait, l'année précédente, rappelé quatre
bataillons. Le commandant en chef ne disposait plus que de six bataillons et
de deux compagnies du corps royal très ail-dessous du complet. 900 hommes à
Bastia, 600 à Ajaccio, 210 à Calvi, 40 à l'Isle Rousse, 30 à Saint-Florent,
et le régiment de Salis qui n'avait à Corte, malgré ses treize compagnies,
que 500 Suisses sous les armes, voilà le peu de monde qui défendait l’île.
Barrin demandait un surcroît de six bataillons dont quatre bataillons
d'infanterie régulière pour garder les places et deux bataillons de chasseurs
pour courir l'intérieur. Mais le ministre de la guerre avait décidé de ne
plus rien envoyer. Allait-on dégarnir le midi de la France, Dauphiné,
Languedoc, Provence ? La Corse se révoltait-elle contre Sa Majesté ?
Renforcer les garnisons, n'était-ce pas aigrir les insulaires, les mettre en
défiance, leur faire croire qu'ils paraissaient redoutables ? Ne serait-ce
pas provoquer la sédition au lieu de l'empêcher ? Les municipalités
voudraient-elles, dans une insurrection générale, requérir ces Francais
contre leurs compatriotes ? Mieux valait donc employer la douceur, et si des
excès se produisaient, puisqu'il était impossible de les punir, pratiquer
l'indulgence que commandait la situation. L'essentiel était d'occuper les
forteresses. Certaines gens conseillaient d'évacuer le pays et de
l'abandonner à lui-même. Mais, comme l'avait dit Choiseul, une fois les
Français partis, les Anglais viendraient les relever, et les vaisseaux
britanniques, toujours surs de s'abriter dans les ports de l’île, ne
laisseraient pas échapper un seul des bâtiments que la monarchie des Bourbons
avait alors sur la Méditerranée. Le roi Georges ne payait-il pas depuis
longtemps une pension considérable à Paoli ? Barrie
ne reçut pas de secours, ne reçut même pas d'instructions du ministre. Aussi
fit-il des concessions. Lorsque la municipalité de Bastia lui présenta la
cocarde tricolore, il répondit d'un air riant : « Vive la jeunesse bastiaise
! » et il invita le commandant d'Ajaccio, La Férandière, à prendre cette
cocarde « blanche, bleue et couleur de rose ». Mais il
ne suffisait pas d'arborer la cocarde pour apaiser les esprits. L'émeute
grondait partout. Le 15
août, à Ajaccio, des habitants du dehors vinrent en foule célébrer la fête de
la Vierge et participer à la procession. C'était le jour où La Férandière
avait pris la cocarde- tricolore, sur l'ordre de Barrin, et les troupes la
portaient. Mais la population était mécontente de l'évêque Doria qui, sous
prétexte de réparations, n'ouvrait pas la cathédrale aux fidèles. Au sortir
de la grand'messe qui avait eu lieu dans l'église des Pères Franciscains hors
de la ville, les Ajacciens exhalèrent par des clameurs redoublées leur colère
contre Doria. L'évêque, possesseur des biens affectés à l'entretien de la
cathédrale, avait été condamné par le Conseil supérieur à restaurer l'édifice
; pourquoi ne s'était-il pas encore exécuté ? Pourquoi l'église était-elle
privée depuis douze ans du service divin ? Aux cris de Viva la Madonna
le peuple se porta chez Doria qui logeait au Séminaire et, malgré La
Férandière et les officiers de la garnison, entraîna le prélat à la
cathédrale et le força de payer sur-le-champ une somme de quatre mille livres
et de donner caution pour le surplus. Durant le tumulte, des artisans et des
mariniers réclamèrent la suppression des droits de l'amirauté et de la douane
en disant que les uns étaient vexatoires et les autres trop élevés. Quelques
jours plus tard, nouveaux désordres à Ajaccio. Les mariniers allaient faire
du bois dans les concessions et répondaient aux gardes qui demandaient leur billet
ou permis, que la cocarde était leur billet. La populace exigeait bruyamment
le Livre rouge où était consigné le détail de tous les biens et
revenus des communes de l'Au-delà-des-Monts ; elle se rendait chez le
subdélégué de l'intendant et directeur des domaines, Souiris, qu'elle
accusait de détenir le registre et qu'elle faillit écharper parce qu'il
ignorait le destin du Libro rosso : la municipalité dut envoyer quatre
députés il Bastia pour y chercher le document perdu. Enfin, les gens des
campagnes avoisinantes marchaient sur Ajaccio ; ils désarmaient la garde il
la porte de la ville, et ils ne se dissipèrent que lorsque La Férandière fit
avancer du canon. Plusieurs des premières familles d'Ajaccio s'éloignèrent
parce qu'elles craignaient pour leur sûreté. Le podestat Tortaroli et les
notables formèrent un comité de 36 citoyens et levèrent une milice bourgeoise
qui maintint l'ordre de concert avec la troupe française. A
Bastia, dès le commencement du mois d'août, les officiers municipaux, les
seuls de l'île qui fussent perpétuels et nommés par le roi, le maire Rigo et
les deux pères du commun Morlas et Rossi, donnaient leur démission. Le lit
août, les syndics des communautés d'arts et métiers se réunissaient dans
l'église de la Conception avec des gentilshommes, des bourgeois, des prêtres,
clos moines, et devant le subdélégué général, élisaient sans aucun tumulte
une nouvelle municipalité. Mais bientôt la ville fut orageuse. Les plus
turbulents disaient tout haut qu'ils voulaient occuper leur tour et selon
leur droit les places qu'occupaient les Français. Des membres du Conseil
supérieur, les commandants du génie et de l'artillerie, le colonel et
quelques officiers du régiment du Maine, les commissaires clos guerres
avaient fondé un cercle : des placards ou cartels demandèrent
l'interdiction de ce club, et le maire le ferma comme association dangereuse.
Chaque nuit des placards affichés sur les murs sommaient, des magistrats de
quitter l'île. Le 7 septembre, Chevrier, inspecteur général des domaines,
homme probe, intelligent, triais raide et vif, recevant des bourgeois qui le
priaient de contribuer aux frais d'installation d'un marché, leur répondait
avec colère qu'il aimerait mieux être pondu que de donner un sol u des gens
qui méprisaient et humiliaient les Français. Le propos fut colporté,
commenté, altéré ; une heure après, on assurait dans Bastia que Chevrier
avait dit qu'il aimerait mieux acheter des cordes pour faire pendre tous les
Corses. Il fut insulté, hué, menacé de mort, et, le soir, s'embarqua pour la
Provence. Nombre de Français suivirent ou se préparèrent à suivre cet
exemple. À
Corte, les officiers municipaux eurent la maladresse de faire assigner le
même jour un grand nombre de gens qui devaient payer l'amende pour avoir
commis des dégradations dans les bois. Ces paysans crièrent il l'injustice.
Le peuple s'ameuta. Il fit de nouvelles élections et nomma trois pères du
commun au lieu de deux ; il envahit le greffe des forêts et jeta an feu les
registres qui contenaient les rapports des gardes ; il força le curé de la
ville à renoncer aux droits de prémices ; il mura la porte du cimetière et
déclara que les morts seraient désormais inhumés dans les églises. A
Sartène, la foule entra dans la maison du subdélégué et juge royal Vidan
qu'elle accusait de malversations, et, s'il n'avait pris la fuite, elle l'eût
sûrement massacré ; mais elle obligea la femme du juge à lui donner un habit
du fugitif et brûla ce vêtement sur la place : des prêtres et des moines
durent chanter les prières des morts pendant l'autodafé. Ailleurs,
les communautés de la campagne convoquaient des assemblées sans le concours
des officiers municipaux, élisaient des comités, chassaient des curés
qu'elles remplaçaient par des vicaires, faisaient les demandes les plus
extraordinaires. Le major Maimbourg, commandant de Bonifacio, était en congé
Paris ; le peuple réclama les clefs de son logement pour le transformer en
collège. 600
paysans des communes de Frasseto, de Zicavo, de Quasquara et de Campo,
contraignant les curés et officiers municipaux à marcher avec eux, l'étendard
en main, ravageaient les concessions du comte de Rossi, de M. de Comnene, du
sieur Fleuri, incendiaient les moissons, coupaient les oliviers. La piève de
Vico menaçait la colonie grecque de Marbeuf fondée par l'ancien gouverneur
sur le territoire de Cargèse. « Le moment, écrivait Barrin, paraît favorable
pour tout exiger ; si un parti de cinquante bandits venait d'Italie ou de
Sardaigne, il ferait la loi partout et mettrait tout à feu et à sang. » Ces
bandits arrivaient. Des exilés — les compagnons de Paoli, ceux que le général
entretenait en Toscane avec l'or anglais — se montraient dans le nord de la
Corse par bandes de vingt-cinq à trente hommes qui se divisaient ou se
réunissaient selon le besoin. Barrin estimant que c'était « courir après des
mouches » que d'envoyer le régiment du Maine à leurs trousses, confia très
imprudemment le soin de les poursuivre à des nobles du pays qu'il savait
attachés au gouvernement. Il distribua des fusils aux Fabiani, aux
Boccheciampe, à des membres de la commission des Douze, et ne fit par là
qu'exaspérer la population. Les
députés du tiers, Saliceti et Cesari, voulurent remédier au mal. Ils eurent
des conférences avec Buttafoco, Peretti, Giubega et les Corses qui se
trouvaient à Versailles. Buttafoco et Peretti ne tardèrent pas à se retirer
en disant que la majorité n'envisageait que son intérêt propre et ne
s'inspirait que de l'esprit de parti. Mais cette désertion n'empêcha pas
Saliceti, Cesari et leurs amis de chercher, comme disait Giubega, à mettre
quelque ordre dans le désordre. Ils résolurent la formation d'un Comité
permanent on Comité national qui comprendrait 22 membres, nommés dans
l'assemblée de chaque juridiction par des députés de chaque commune. Les
juridictions de Bastia, d'Ajaccio, de Calvi, d'Ampugnani auraient chacune
trois représentants ; le Cap Corse et Corte, deux ; le Nebbio, Aleria, Vico,
Sartène, Bonifacio et Porto-Vecchio, un. Le Comité installerait un inspecteur
dans chaque juridiction et un commissaire dans chaque piève. Chaque
inspecteur rendrait compte au Comité qui, après avoir délibéré, enverrait à
Paris tous les renseignements nécessaires pour recevoir et exécuter les
décrets de l'Assemblée nationale. Les commandants des troupes et des milices
prêteraient main-forte au Comité sitôt qu'il leur adresserait une réquisition
; une milice bourgeoise serait établie « suivant l'ancien usage de la Corse
», et le Comité seul fixerait le nombre et le mode de levée de ces gardes
nationales. Ce
projet fut envoyé par Saliceti et Cesari à toutes les communes de Corse qui
l'accueillirent avec enthousiasme. Mais le ministre, sans le combattre
ouvertement, le désapprouvait ; il comprenait, selon l'expression d'un de ses
conseillers, le danger d'armer un pays où dominaient les partis, où les
haines étaient vives, où l'inconstance naturelle des habitants faisait
craindre qu'ils ne voulussent changer de maitre. Barrin, La Guillaumye, les
Douze et la noblesse royaliste avaient les mêmes inquiétudes. Ils décidèrent
de s'opposer à l'établissement du Comité national et de la milice. Barrin
disait qu'une garde nationale serait un malheur pour l’île, que la Corse ne
pouvait être considérée comme une autre province du royaume, que, si elle
avait des milices, tous les insulaires se croiraient en droit d'être armés ;
au plus consentait-il à lever dans Bastia une troupe uniquement formée de
propriétaires qui ne recevraient leurs fusils qu'au moment d'agir. « Si on
leur met les armes la main, s'écriait La Guillaumye, ils les tourneront
contre eux-mêmes et, perdant toute idée de travail utile et de repos, ne
songeront plus qu'il satisfaire des vengeances ! » Telle
était la situation de la Corse au mois de septembre 1759, à l'instant où
revenait Napoléon, frémissant encore des idées qu'il avait exprimées dans sa Lettre
à Necker, méditant de faire le personnage de justicier, de démasquer des
fonctionnaires détestés et d'infliger aux petits despotes de son île la peine
d'une infamante publicité, résolu, selon le témoignage de Masseria, à
défendre en toute occasion la cause de la liberté, songeant à prendre place
au milieu de ces grands hommes dont il narrait les destins dans son ouvrage
sur son pays natal et, comme il disait de Lupo d'Ornano, à se rendre illustre
parmi les siens, plein d'une ambition qu'il se déguisait à lui-même et qu'il
nommait patriotisme, désir d'être utile, amour du bien public, goût de la politique.
N'écrivait-il pas naguère que les sentiments vigoureux caractérisaient son
Ante ? Avec quel mépris il parlait des « lâches » et des
« efféminés qui languissent dans un doux esclavage » ! Et,
lorsqu'il ces jeunes gens au teint fleuri qui courent les filles, il opposait
les jeunes gens au teint pile qui s'emparent des affaires, lorsqu'il louait
les « privilégiés qui, par la force de leurs organes, peuvent maîtriser
toutes leurs passions et par l'étendue de leurs vues gouverner les états »,
ne pensait-il pas à ce que pouvait être, à ce que serait un jour Napoléon
Bonaparte ? Joseph
avait la même ferveur révolutionnaire que son aîné. Lorsqu'il suivait à Pise
les cours de l'Université, il allait, sitôt que sonnait la cloche, écouter
l'éloquent Lampridi qui professait le droit public et enseignait le dogme de
la souveraineté du peuple. Le soir, il s'entretenait avec des exilés corses,
Pietri, Nobili Savelli, Clément Paoli, ce frère aîné du général que 'Napoléon
nomme un bon guerrier et un vrai philosophe. « J'étais, dit Joseph, dans un
âge où l'on sent vivement ce qu'on croit juste. » Il accueillit donc la
Révolution avec enthousiasme. Il composa des Lettres de Paoli à ses
compatriotes et les soumit à Giubega : la première traitait de l'état de
la Corse et des maux de sa situation ; la seconde, des moyens de régénérer
l’île par les réformes qui se préparaient sur le continent. Aussi fut-il
secrétaire du Comité ajaccien des 36. Certains membres, abusés par ses airs
tranquilles, le jugeaient un peu tiède. « Eh, messieurs, disait le président
du Comité, il a plus besoin de bride que d'éperon. » Les
deux Bonaparte s'unirent pour jouer un rôle dans les événements de Corse.
Sous les dehors d'un homme aimable et conciliant, sous son aménité — c'est le
mot qu'emploient tous ses contemporains — Joseph cachait l'envie des
distinctions et une ambition très vive. En cette même année 1789, dans un
placet au grand-duc de Toscane, il demandait l'ordre de Saint-Étienne,
énumérant ses titres, origine toscane et noblesse de la famille, mission de
Charles Bonaparte à Versailles, entrée de Napoléon à l'École militaire et de
Marianna à Saint-Cyr, et assurant qu'il était mû par le désir de reconnaître
son antique patrie, que s'il recevait cette décoration, il aurait lieu et
occasion de montrer au prince sa profonde vénération et sa phis fidèle
obéissance. Il ne
fut pas un des quatre-vingts chevaliers étrangers qui portaient l' « insigne
ordine di San Stefano ». Mais il se promit de parvenir aux premières charges
de l'île. Siéger d'abord dans la municipalité ajaccienne, puis dans
l'administration du département, puis à l'Assemblée nationale, tel était le
but de Joseph. Son cadet ne disait-il pas à Sainte-Hélène que s'il avait été
plus âgé, il aurait sous la 111'.'olution brigué la députation, qu'une fois
élu, ardent et chaud comme il l'était, il aurait infailliblement marqué dans
le parlement et se serait fermé la voie des grandeurs militaires ? Napoléon
approuva les visées politiques de Joseph, l'encouragea, l'aida de tout son
pouvoir. Il se polissait lui-même en poussant son aîné. Commander les milices
nationales, être, après le retour de Paoli, le premier lieutenant d❑ général, lui succéder peut-être, étendre en tout cas l'influence et le nom des
Bonaparte d'un bout à l'autre de la Corse, tel était son dessein. Mais
les deux frères étaient trop jeunes pour arriver d'emblée aux fonctions
qu'ils rêvaient. Que de rivaux ils auront parmi les exilés qui rentrent avec
Paoli et même parmi les Corses de leur âge dont plusieurs sont subtils,
alertes, doués de toutes les qualités du terroir ! Et cependant, à force
de se remuer et de se mettre en avant, les Bonaparte s'imposèrent à
l'attention. La Corse les connut. Leur nom fut cité ; il vola de 1790 à 1793
sur la bouche de leurs compatriotes ; il eut autant de retentissement que le
nom des Casabianca, des Chiappe, des Moltedo. Joseph était en 1792 à la tête
du Governo et Napoléon commandait un des bataillons de volontaires.
Toutefois, dans Ajaccio même, les Bonaparte ne purent triompher de Pozzo di
Borgo et de Marius-Joseph Peraldi. Ils n'avaient pas la souplesse de Pozzo,
son talent d'intrigue, ses nombreuses relations, et, s'ils comptaient à
Ajaccio et dans le faubourg quelques clients, et au dehors, à Bocognano et à
Bastelica, des serviteurs dévoués comme les Bonelli et les Costa, leur clan
n'était pas si considérable que le clan du riche Peraldi. Ces deux hommes,
Pozzo et Peraldi, barrent le chemin à Joseph : s'il monte, ils montent aussi
; il les voit toujours au-dessus de lui. Devient-il président du Directoire
du district d'Ajaccio : Pozzo et Peraldi sont membres de l'administration
générale du département. Devient-il membre de l'administration générale :
Pozzo et Peraldi entrent à l'Assemblée législative. Sitôt
arrivé, Napoléon s'éleva vigoureusement dans ses conversations avec ses
compatriotes contre le joug qu'une administration arbitraire faisait encore
peser sur la Corse. L'oppression actuelle n'était-elle pas une injustice plus
criante que la conquête ? Le temps de la tyrannie ministérielle n'avait-il
pas disparu ? Quoi ! la Révolution rendait aux hommes leurs droits et aux
Français leur patrie, et elle ne rendrait pas aux Corses la liberté ! Quoi !
on laissait subsister ce colosse d'employés étrangers à l’île, et un notaire,
un greffier, un commis de la douane avait présidé aux assemblées du clergé,
de la noblesse et du tiers ! Il
soutint le projet de comité élaboré par Saliceti et Cesari. Il nommait ces
deux député nos députés — comme si Buttafoco et Peretti n'eussent pas
représenté la Corse ; — il voyait en eux l'espoir de la nation ; il disait
volontiers que l'un était fils, frère, neveu des plus zélés défenseurs de la
cause commune et que l'autre avait vu les « horreurs » de Narbonne et de
Sionville en gémissant de son impuissance. Leur projet, répétait-il, était
inspiré par l'amour de l'ordre, par le patriotisme, par le plus noble
enthousiasme ; on devait souhaiter qu'il reçût une prompte exécution, et
sûrement, ce Comité central des vingt-deux saurait veiller avec plus
d'énergie et d'autorité que la commission des Douze aux droits des Corses et
au maintien des propriétés. Mais
officiers et fonctionnaires français avaient écrit à Paris que la modération
ne réussirait pas, qu'on ne pouvait garder le pays que par un vaste
déploiement de forces militaires, que la crainte seule contiendrait les
insulaires, que ce moyen avait échoué sur le continent et n'échouerait pas en
Corse où l'insurrection des troupes n'était pas à redouter. Des Corses et des
Français qui connaissaient l’île, le comte de Rossi, Wargemont, d'autres
encore proposaient de donner le commandement à Narbonne-Fritzlar qui n'aurait
qu'il se montrer pour rétablir la tranquillité. Barrin male acceptait
Narbonne comme successeur et affirmait que personne ne serait plus utile. Du
moins désirait-il un lieutenant ferme et vigilant pour remplacer Sionville
qui venait de mourir subitement à Sartène. Le
beau-père de Buttafoco, le maréchal de camp Gaffori, fut choisi. Il reçut le
20 août ses lettres de service : il serait le second du vicomte de Barrin, et
pour mieux pacifier l'intérieur de la contrée, il se mettrait à la tête du
régiment provincial corse dont il était naguère colonel. Mais on comptait
qu'il saurait par l'unique ascendant de son nom maîtriser les esprits : son
père avait héroïquement lutté contre les Génois, et le fils de ce grand
patriote trouverait faveur devant les Corses. A peine
débarqué — le 16 septembre — Gaffori déclara qu'il voulait l'ordre et la
paix, que les Corses devaient attendre patiemment les décrets de l'Assemblée
et ne faire ni révolte ni révolution : la quiete, tel était le mot
qu'il avait sans cesse il la bouche. Il protestait qu'il n'avait pas
l'intention de maintenir ses concitoyens dans l'esclavage, de les livrer aux
ministres, et il avouait qu'ils avaient eu jusqu'alors un gouvernement
despotique. Mais il souhaitait de les amener de la servitude à la liberté
sans commotion ni tumulte, et il combattait les desseins de Saliceti et de
Cesari, s'opposait à la formation de la milice nationale et il la
constitution du Comité qu'il regardait comme des « innovations malsaines ». Il se
tourna d'abord vers Ajaccio et marcha sur cette ville avec deux cents hommes
du régiment de Salis et cinq compagnies du régiment provincial. Lui-même
allait en tête des troupes et lorsqu'il entra dans Ajaccio, il mit l'épée à
la main. Aussi fut-il froidement reçu. On le qualifia de conquérant, et,
parce qu'il resta trois jours dans la maison de son ami et parent
Joseph-Antoine Baceiochi sans en sortir, on prétendit qu'il n'osait se
montrer au dehors à cause du silence improbateur qui l'accueillait dans les
rues. Napoléon se moquait de lui, disait qu'il n'avait que de médiocres
talents, qu'il commettait des Lévites sans nombre, qu'il ne s'entendait qu'il
se faire des ennemis, qu'il était le satellite de la tyrannie, l'émule des
Narbonne et des Sionville, et que le fils venait restaurer le despotisme que
le père, de glorieuse mémoire, avait abattu. Mais la
présence de Gaffori avait redonné cœur et courage aux amis de l'ancien
système. Il passait en revue la garnison de la ville et les troupes qu'il
avait amenées avec lui. Il annonçait hautement qu'il serait sur pied dès le
matin à la pointe du jour pour empêcher tout désordre, et lorsque les députés
des corporations se présentèrent chez lui, il leur demanda s'ils avaient
leurs papiers et les engagea à ne faire autre chose que de vivre tranquilles
et de nourrir leur famille par leur travail. Une partie de la population se
prononça pour lui. L'autre prit peur. La garde bourgeoise qui s'était formée
n'osa continuer son service, et vainement Napoléon s'irritait qu'elle fût «
anéantie sous le poids des préjugés de toute espèce », s'irritait que les
partisans de l'administration s'unissent pour « prodiguer le mensonge,
souffler la division, faire partout des prosélytes. » A cet
instant parut un manifeste des Douze. Le ministre de la guerre les avait
charges de délibérer sur le projet de comité et de milice proposé par
Saliceti et Cesari. Les Douze étaient ainsi leurs propres juges et devaient
décider si leur commission subsisterait ou non. Ils s'élevèrent naturellement
contre l'institution du Comité et la proclamèrent dangereuse et impraticable.
Ce Comité, disaient-ils, était sans objet puisque la tranquillité la plus
parfaite régulait dans l'île ; il serait nommé par des assemblées
particulières qui provoqueraient des rumeurs et des troubles ; enfin il
coûterait des sommes considérables puisqu'on devrait donner des appointements
— un onest'onorario — à ses vingt-deux ou vingt-trois membres. Quant à la milice, ajoutaient les
Douze, il faudrait dépenser un million pour la solder ; la terre serait
ainsi privée d'une partie de ses cultivateurs ; le roi, laissant les
insulaires se garder eux-mêmes, rappellerait ses troupes, et le numéraire
cesserait de circuler en Corse. Ce
manifeste excita la colère des patriotes. La commission des Douze était déjà
très impopulaire. On l'accusait de basse complaisance. On lui reprochait
d'être l'instrument passif des volontés du gouverneur et de l'intendant.
Pourquoi ne comprenait-elle que des gentilshommes ? Et les deux membres qui
résidaient alternativement à Bastia deux mois l'an, pouvaient-ils s'appliquer
sérieusement aux affaires ? Aussi le tiers état avait-il demandé dans ses
cahiers que cette commission fût désormais composée de trois nobles, de trois
ecclésiastiques et de six bourgeois, et que le service des deux membres qui
demeuraient à Bastia près des commissaires du roi, se fit de quatre mois en
quatre mois. Bastiais
et Ajacciens protestèrent contre le manifeste. Les Douze, disait Bastia,
avaient négligé de prendre l'avis des gens qui formaient la plus grande
partie du tiers état, et leur délibération ne tendait qu'il détruire le plan
des députés Saliceti et Cesari dont les pouvoirs étaient supérieurs à ceux
des Nobili Dodeci ; la conduite de ces messieurs tenait du despotisme
; leur assemblée devait être regardée comme non avenue, et il fallait leur
défendre de se réunir dorénavant pour traiter de questions qui concernaient
tous les ordres ; était-ce à eux de faire la loi en Corse dans un moulent oh
la noblesse de France adoptait les principes de l'égalité la plus entière ? Les
patriotes d'Ajaccio répondirent à la commission des Douze par la plume de
Napoléon. Le jeune lieutenant les avait convoqués le 31 octobre dans l'église
Saint-François. Il leur lut une adresse qu'il avait rédigée et qu'il
proposait d'envoyer à l'Assemblée nationale. Il
s'indignait d'abord, connue les Bastiais, que les Douze prétendissent
représenter la nation et statuer sur des affaires d'utilité générale
lorsqu'ils n'avaient d'autre mission que de discuter l'impôt territorial.
Puis, il réfutait article par article le manifeste de la commission. On ne
pourrait., selon les Douze, nommer le Comité central parce que les assemblées
particulières provoqueraient des rumeurs et des troubles. Fallait-il doue, eu
pleine Révolution, lorsque les hommes, reprenant leur rang-, exerçaient leurs
droits imprescriptibles, leur imposer k calme et le silence de l'esclavage ?
Fallait-il, parce qu'il y aurait du tumulte dans les assemblées, ne plus
réunir les Corses ? Un intendant les gouvernerait-il toujours ? Les
Douze disaient que le Comité serait sans objet parce que la tranquillité la
plus pro fonde régnait dans l’île. Pourquoi donc avait-on demandé des troupes
avec tant d'empressement ? Sans doute parce que le peuple s'insurgeait ! Mais
n'y avait-il pas d'autres causes de désordre ? Le peuple était-il seul à
piller les propriétés et les finances ? Lorsque les administrateurs
n'inspiraient justement que méfiance et que haine, pouvait-on dire que tout
était tranquille ? Pouvait-on exiger des Corses de rester plus longtemps sous
le joug ? Les
Douze assuraient qu'il faudrait un million pour solder la milice. Mais les
Corses se montreraient-ils moins généreux que leurs compatriotes de France ?
N'avaient-ils pas fait la guerre et versé leur sang durant quarante années
pour défendre leur indépendance' ? Et ils refuseraient de marcher lorsque la
patrie serait en danger, lorsqu'elle aurait besoin de leur assistance ! Les
Douze objectaient encore que la terre serait privée d'une partie de ses
cultivateurs. Mais, répliquait Bonaparte, la liberté n'empêche jamais la
culture ; c'est le despotisme seul qui dépeuple les campagnes. Ils
ajoutaient que le roi rappellerait ses troupes. Mais la milice serait-elle
éternellement sous les armes ? Le roi n'était-il pas toujours préoccupé du
bien de ses sujets ? Les
Douze concluaient que le numéraire cesserait de circuler. Hélas ! c'était une
vérité trop évidente : le numéraire ne circulait en Corse que par le canal
des troupes. Mais à qui la faute, sinon à ceux qui ruinaient la contrée, à
ceux qui s'opposaient à tout changement ? Et —
après cette attaque qu'on n'aurait guère attendue du fils de Charles
Bonaparte, du fils d'un Douze — Napoléon priait l'Assemblée nationale de «
rétablir les Corses dans les droits que la nature a donnés à tout homme dans
son pays ». De nouveau, comme dans ses lettres à Paoli et à Giubega, il
accusait l'administration de « discréditer » les insulaires, de les e manger
», de leur ôter toute aisance et toute prospérité. Il invectivait les
bureaux, pleins de commérages et d'intrigues, ces bureaux qui distribuaient
les places et perpétuaient les abus. Il déplorait le sort de file livrée à
des aventuriers qui ne pensaient qu'à s'enrichir. Il assurait que la Corse
était aussi pauvre qu'avant la conquête, bien que le roi y eût dépensé plus
de quatre-vingts millions. « Nous avons, nosseigneurs, tout perdu en perdant
la liberté, et nous n'avons trouvé dans le titre de vos compatriotes que
l'avilissement et la tyrannie. Un peuple immense attend de vous son bonheur :
nous en faisons partie, nous sommes plus vexés que lui ; jetez un coup d'œil
sur nous, ou nous périssons. » Cette
protestation se couvrit de signatures. Napoléon l'avait hardiment signée le
premier en joignant à son nom son titre d'officier d'artillerie, et, après
loi, le podestat Tortaroli, les Pozzo di Borgo, l'archidiacre Lucien, Fesch,
des chanoines, des abbés, des députés des corporations, l'avaient également
signée. Mais, si l'adresse rédigée par Bonaparte respirait, comme il dit
lui-même, l'énergie, et manifestait la résolution d'Ajaccio, elle était
impuissante. Les patriotes qui s'assemblaient dans l'église Saint-François à
l'appel de Napoléon, déclaraient qu'ils ne protestaient que comme
particuliers. Le bruit se répandait qu'à l'instigation de Buttafoco, Narbonne
venait relever Gaffori, que cinq mille hommes avaient reçu des ordres, que le
ministre avait expédié des brevets pour accroître d'un bataillon le régiment
provincial. « La Corse, disait Napoléon, est livrée aux mains de ce
Narbonne qui en fut le bourreau et qui revient fixer ici le despotisme. » Si du
moins la secousse avait été générale ! Si Bastia avait pris les armes ! Si
les deux capitales de la Corse, Bastia et. Ajaccio, avaient agi de concert !
Mais les Bastiais, intimidés, ne bougeaient pas. Un instant, ils avaient cru
que les fonctionnaires français repasseraient la mer, et, selon une sourde
rumeur, ils devaient le dimanche 13 septembre exiger le départ des employés
et l'établissement d'une milice bourgeoise, et, en cas de refus, user de
violence. Soudain Barrie sembla renoncer au système de modération. Le
commandant de l'artillerie arma ses canons. La garde de la citadelle fut
augmentée et portée il 150 hommes. Le colonel Rullv fit ostensiblement des
préparatifs de défense et le régiment du Maine, aiguisant ses sabres avec
affectation, annonça le dessein de traiter les « mauvais sujets » en
ennemis. Les fauteurs de l'insurrection se t'achèvent et la journée du 13
septembre se passa tranquillement. Mais
que pouvait Larcin contre les excitations des députés du tiers ? Dans les
premiers jours de novembre, cette Bastia que Napoléon qualifiait d'engourdie,
se réveillait subitement à la voix de Saliceti. Le 20 octobre, le Constituant
écrivait à Jean-Baptiste Galcazzini que toutes les provinces de France
s'étaient emparées de l'administration, que les villes ne recevaient plus
d'ordres que de leurs municipalités provisoires, n'employaient d'autres
forces que celles des milices nationales. La Corse, disait Saliceti, ne
suivrait-elle pas cet exemple ? Serait-elle seule à trembler devant une robe
ou une baïonnette, devant un commis de l'intendance ou de la douane ?
N'était-elle pas la province qui méritait le mieux la liberté ? Et il
encourageait les Bastiais à lever, sans perdre un moment, une milice
bourgeoise qui les défendrait contre les entreprises du pouvoir militaire.
Barrin, ajoutait-il, ne serait pas assez imprudent pour leur refuser des
fusils : la loi devait armer le peuple en Corse comme en France, et si les
commandants éludaient ou violaient la loi, Bastia s'armerait sans l'ordre des
commandants. Cette
lettre détermina la révolution de Bastia que Napoléon jugeait si tardive.
Lui-même vint aider au mouvement. Sitôt qu'il sut que Galeazzini et ses amis,
enhardis par les exhortations de Saliceti, avaient résolu de former en dépit
de 13arrin une garde nationale, il se hâta de quitter Ajaccio où il rongeait
son frein, et de courir à Bastia. Il
comptait plusieurs amis en cette ville où il avait dans les années
précédentes sollicité l'intendant. Il était apparenté aux Varese. Un membre
de cette famille, l'abbé Aurèle Varese, faisait en 1779 avec Charles
Bonaparte le voyage de France et, à Autun, où il était diacre, il avait reçu
plusieurs fois dans les premiers mois de 1780, au palais épiscopal, la visite
du jeune Napoléon, conduit par l'abbé Bienne. Ce Varese allait, lui aussi,
jouer un rôle dans les troubles de la Révolution. Il appartint au club
d'Autun où il fut collègue du conventionnel Guillemardet et au club de Bastia
qu'il présida. Napoléon qui le revit en 1793 devant Toulon, le nomma
commissaire principal à Corfou et ordonnateur à Saint-Domingue, donna à sa
veuve une pension de 900 francs, à ses deux fils une bourse an lycée de
Marseille, et à l'aîné une bourse à Saint-Cyr. Bonaparte
connaissait aussi les deux frères Jean-Baptiste et Pierre Galeazzini. Il fit
Jean-Baptiste préfet du Liamone, commissaire général de l’île d'Elbe, baron
de l'Empire, et, pendant les Cent-Jours, lui confia l'administration du
département de Maine-et-Loire. Il employa Pierre dans la campagne d'Italie ;
mais, comme dit Clarke dont Napoléon a certainement inspiré le jugement, si
Pierre Galeazzini était brave, il manquait de talents et il aimait l'argent ;
il finit par entrer au service de Naples comme chef de bataillon et
commandant d'armes. Le
lieutenant de La Fère se garda de voir ses camarades de l'artillerie, comme
il avait fait l'année d'auparavant, et de fraterniser avec eux. Nais — à ce
que dit expressément un de ces officiers dont le témoignage semble
irrécusable — il était un des principaux chefs de la cabale et, s'il se tint
derrière le rideau, ce fut lui qui fit mouvoir tous les ressorts de
l'insurrection. Le 5
novembre, au matin, les officiers municipaux de Bastia présentèrent ü Barrie
une adresse, signée des chefs des arts et métiers, des notables et d'une
grande partie des citoyens, qui demandait la formation d'une garde civique.
Le général répondit que l'ordonnance sur le port d'armes existait encore et
n'avait été ni suspendue ni révoquée par le gouvernement. Mais, sur les vives
instances de la municipalité qui le pressait de consentir dans la journée
même la levée de la milice, il ajouta verbalement et par écrit qu'il
donnerait le lendemain à midi une réponse décisive. Il méditait sa lettre et
en pesait les termes avec un de ses confidents lorsque le maire lui annonça
que los habitants s'armaient. Fatigués
des atermoiements de Barrie et refusant tout délai, les Bastiais avaient
résolu de passer outre. A midi, lorsque les officiers de l'artillerie
descendirent de la citadelle pour se rendre à leur auberge, ils virent un
nombre considérable de gens allait et venant eu tous sens. Les uns avaient
des fusils ; les autres, des pistolets ; d'autres, ces stylets de bonne
trempe et de lame aiguë qui se fabriquaient à Bastia chez des fourbisseurs
aussi renommés dans toute que l'étaient à Paris les marchandes de modes.
Quelques-uns s'occupaient devant leur porte à rassembler des parties d'armes
ü feu rouillées, faisaient jouer les batteries, nettoyaient les canons. Tous
avaient l'air d'user d'un droit naturel et de se livrer à un travail
ordinaire. La ville était comme un vaste atelier d'armurerie. Sur-le-champ
les officiers rebroussèrent chemin, et sitôt que la générale fut battue, les
portes de la citadelle furent fermées, les pièces pointées sur Bastia, des
boulets, des gargousses, des cartouches à balles, transportés au haut du
fort. Les canonniers montraient du zèle, de l'ardeur, et leurs chefs
n'avaient nul besoin de les exciter. « Ces gueux d'Italiens, s'écriaient-ils,
veulent nous narguer, mais ils Luiront affaire nous. » Massoni,
lieutenant en premier des mineurs, beau-frère de La Besse, major de la
citadelle, et le seul Corse qui fût avec Bonaparte officier du corps royal —
il devait « abandonner » deux ans plus tard, servir comme capitaine
d'artillerie dans l'armée espagnole et obtenir de Napoléon sa radiation de la
liste des émigrés — Massoni se joignait à ses camarades pour combattre à
leurs côtés et rester fidèle il son roi. De la main, il leur indiquait en
face du château, près du port, la maison où Bonaparte délibérait avec les
meneurs de la population bastiaise, et les canonniers n'attendaient qu'un
ordre de Barrin pour tirer sur l'endroit où siégeait le conciliabule : un
seul boulet, et peut-être le tumulte finirait. Barrin
était fort embarrassé. Mais le président du Conseil supérieur, Morelli, vint
lui dire que le peuple voulait s'assembler à trois heures dans l'église
Saint-Jean et redoutait les entreprises du colonel Rully contre la ville : le
général ferait bien, ajoutait Morelli, d'appeler Rully au Gouvernement et de
donner immédiatement la réponse qu'il avait promise pour le lendemain. Barrin
suivit ce conseil. Il écrivit qu'il ne devait ni ne pouvait autoriser la
formation d'une milice bourgeoise, mais que, puisque cette institution serait
établie prochainement en Corse, les officiers municipaux n'avaient qu'ô
dresser le tableau des miliciens qui, dans la règle, seraient tous
propriétaires et auraient dix-huit ans au moins et soixante ans au plus. En
même temps il envoyait son secrétaire Bourguignon chercher le colonel du
régiment du Maine et assurer au maire que Rully n'entreprendrait rien contre
la ville, que la garnison ne bougerait pas si le peuple demeurait tranquille. Mais
ayant le retour du secrétaire Bourguignon, des commis de l'intendance,
effarés, effrayés, criant que leurs bureaux étaient en danger, demandèrent à
Barrin des fusils pour se défendre. Il objecta que ce serait armer citoyens
contre citoyens. Un instant après, d'autres fonctionnaires l'informaient avec
les mêmes airs d'épouvante que des gens en venaient, aux mains dans les rues.
Ballin, cédant à leurs sollicitations et à celles de Rully, ordonna de faire
battre la générale. Au bout
de quelques minutes, il sut que tout se calmait, que les gens qui se
chamaillaient s'étaient dispersés, que le peuple réuni dans l'église
Saint-Jean commençait à dresser le tableau des milices. Il révoqua l'ordre :
les troupes devaient simplement se rassembler dans leurs quartiers. Il
n'était plus temps. Rully avait fait battre la générale, et tout se mettait
en mouvement. Bientôt Barrie-voyait entrer chez lui deux délégués de
l'assemblée bastiaise, Morati et Giordani, qui l'invitaient à se rendre au
milieu des citoyens. Il les suivit ù Saint-Jean. Là, il déclara qu'il venait,
poussé par sa confiance dans les Corses et par l'amour du bien. Mais les
Bastiais l'accueillirent par les reproches les plus violents ; ils
l'accusèrent de manquer à sa parole, de trahir le peuple ; durant trois
heures, le malheureux fut accablé d'insultes et de menaces. Le maire Caraffa
était à ses côtés ; il avait vu les guerres de Flandre et de -Westphalie,
neuf sièges et dix combats ; il avoue que la pensée de la mort ne se présenta
jamais avec autant d'horreur à son esprit. Barrie fut sommé d'armer la milice
qui se formait. Vainement il répondit que les fusils du château étaient en
petit nombre, qu'ils appartenaient à la troupe de ligne, qu'il n'avait pas le
droit d'en disposer pour un autre objet sans l'autorisation du roi. Il dut,
par un billet écrit et signé de sa main, ordonner au commandant de
l'artillerie de délivrer aux Bastiais deux cents fusils. Les
Bastiais étaient d'autant plus exaspérés que le régiment, du Maine avait tiré
sur eux. En cas d'alarme, les grenadiers de ce régiment se réunissaient dans
la cour du Gouvernement ; les chasseurs, laissant trente des leurs chez le
trésorier, se portaient au magasin des vivres ; une compagnie de fusiliers
occupait l'ancien couvent des jésuites sur une petite hauteur qui dominait
deux rues ; le reste attendait les drapeaux devant la citadelle. La compagnie
de chasseurs alla chercher les drapeaux chez le colonel Rully qui logeait
dans Bastia, et au débouché dit des Terrasses, s'engagea dans la rue
Saint-Jean, sans savoir que l'église était le rendez-vous des Bastiais. Mais
des hommes armés reculaient devant elle en criant à diverses reprises : «
Vous ne passerez pas ! » Le capitaine-commandant d'Hardeval s'avança seul.
Des bourgeois postés sur le seuil de Saint-Jean le couchèrent en joue. A leur
tour, les chasseurs, de leur propre mouvement, ajustèrent. Aussitôt. le
capitaine en second, Tessonnet, qui se trouvait à la tête du deuxième
peloton, se précipita, releva de l'épée les fusils et fit signe de la main
aux Bastiais de ne pas tirer. Les Bastiais répondirent par une décharge.
Quelques chasseurs furent légèrement atteints, et Tessonnet, criblé de plomb
des pieds à la tête et notamment sous les aisselles, regagna sa place de
bataille. La compagnie riposta par une salve. Mais la plupart des soldats
tirèrent en l'air : un Bastiais fut blessé à la joue et un autre eut la canne
de son fusil cassée. D'Hardeval, voyant derrière lui sur une terrasse, en
face de la rue, des habitants qui le visaient, craignit d'être entre cieux
feux et se replia par la rue des Fours. Sur son chemin, il rencontra Rully
qui revenait au Gouvernement avec la compagnie de grenadiers et qui s'était
arrêté lorsqu'il avait entendu la fusillade ; les grenadiers avaient donné
des coups de baïonnette à deux jeunes gens qui leur lançaient des pierres, et
retenu l'un d'eux prisonnier. Au même moment arrivait Raphaël Casabianea,
lieutenant-colonel du régiment provincial ; il dit à Rully que Barrin était
dans l'église Saint-Jean et commandait aux troupes de s'en aller. Rully
exigea un ordre par écrit, et lorsque cet ordre lui fut porté par un garde de
l'amirauté, il lit rentrer les compagnies aux casernes. Lui-même se rendit à
la citadelle. Il
trouva devant le château des Bastiais qui demandaient des armes au nom de
Barrin. Fallait-il obéir au général, bien qu'il fût captif ? L'ordre fut
exécuté. Mais les deux cents fusils ne suffisaient pas. Les Bastiais qui
n'avaient pas d'armes, se plaignirent et sommèrent Barrit, de leur donner
cinq cents autres fusils. Après tout, disaient-ils, la Providence avait
conduit le général dans l'église pour qu'il fût « livré à leur disposition et
forcé de prendre à leur égard des sentiments plus justes ». Étourdi par les
clameurs de la foule, voyant se lever sur lui la pointe des stylets, Barrin
signa ce nouvel ordre. Derechef, les officiers de l'artillerie obéirent et
leurs soldats distribuèrent les armes à la porte du fort. Mais, au milieu du
brouhaha, les Bastiais se faufilèrent dans la citadelle et mirent les
magasins au pillage. En une demi- heure, douze cents fusils passèrent dans
les mains des Corses qui poussaient des cris de joie pendant que les
officiers sc taisaient humiliés et que les canonniers se rongeaient les
poings. Après
avoir donné un dernier ordre, celui de relâcher le jeune prisonnier que les
grenadiers avaient fait et de le rendre sa famille, Barrin sortit sain et
sauf de Saint-Jean. Les Bastiais l'escortaient ; un de leurs aides-majors lui
servit d'aide de camp ; ils montèrent la garde à sa porte avec les soldats du
Maine ; il tous les postes, il y eut de la milice mêlée il la troupe de
ligne. La
ville victorieuse se déchaina contre Rully. Elle l'accusait d'avoir fait
battre la générale ; elle le Marnait d'obéir à Barrin, lorsqu'il ne devait
marcher que sur la réquisition de la municipalité ; elle lui reprochait de
détester les Corses. Le colonel exécrait un effet les insulaires : « C'est
une nation, disait-il, qui ne cesse et n'a jamais cessé de nous donner des
marques de haine », et il jurait que si le gouvernement n'envoyait pas un
commandant en chef avec des renforts, la France serait obligée dans quelques
mois de reconquérir le pays. l3arrin lui permit d'aller il Paris. Poilly
resta plusieurs jours dans la citadelle et, un soir, s'embarqua furtivement.
Les Bastiais l'avaient épié ; ils l'accompagnèrent longtemps du bruit
sinistre de leurs cornets. Barrin
enjoignit, dit-on, à Bonaparte de regagner Ajaccio. Mais le grand coup était
porté. « Nos frères de Bastia, écrit l'officier, ont brisé leurs chaînes en
mille morceaux ! » Les
conséquences de l'événement furent considérables. Des communes voulurent
aussitôt, à l'exemple de Bastia, former leur milice. Les gens de Cervione
forcèrent un détachement de Limousin de leur donner des fusils et menacèrent
de le désarmer. Mais, sur l'ordre de Barrin, Gaffori accourut le 26 novembre
avec cent hommes du régiment provincial ; il dégagea le détachement et le
ramena à Bastia après avoir contraint la garde nationale ou, connue il
s'exprimait, la soi-disant milice, à rendre les armes dont elle s'était
emparée. D'autres
communes prétendaient se faire justice. Les habitants des villages voisins de
Marbeuf voulaient de nouveau détruire cette colonie grecque que les Corses
avaient toujours jalousée parce qu'elle prospérait par son labeur et surtout
parce qu'elle avait pris parti pour les Génois ses bienfaiteurs. Leurs
officiers municipaux, mandés naguère par Gaffori, avaient cependant promis de
ne plus recommencer. Enhardis par le succès de l'émeute bastiaise, ils
incendièrent les casernes de Vico, chassèrent le détachement de Limousin qui
les occupait, lui enlevèrent soixante-dix à quatre-vingts fusils et
marchèrent sur Marbeuf qu'ils attaquèrent durant deux jours, du 29 novembre
au 1er décembre. Mais les Grecs résistèrent, et, d'Ajaccio, La Férandière eut
le temps de dépêcher par mer à leur secours cieux compagnies du régiment
provincial commandées par le major Bonavita. À l'aspect de cette troupe, les
assaillants se dissipèrent. Mais le
plus grand résultat de l'insurrection bastiaise fut le décret de la
Constituante qui, selon le mot de Napoléon, intégra la Corse à la France. Le 30
novembre, Saliceti déposait sur le bureau de l'Assemblée une lettre adressée
aux députés corses et signée par trois capitaines de la garde nationale
bastiaise, Jean-Baptiste Galeazzini, Pierre-Paul Morati et Guasco — ce Guasco
que le général Bonaparte recommandait en 1796 comme un des trois « capitaines
patriotes » qui sauraient défendre la forteresse d'Ajaccio. Volney donna
lecture de cette lettre. Elle rapportait les scènes du 5 novembre et
demandait que la Corse tint tirée de son incertitude. L'île serait-elle
toujours soumise au régime militaire ou, comme on le disait, replacée sous la
domination génoise ? Ne serait-elle pas, selon le vœu de ses cahiers,
déclarée partie intégrante de la monarchie française ? Pouvait-elle être
calme tant qu'un décret n'aurait pas fixé ce qu'elle était et ce qu'elle
devait être ? La
Constituante décida que la Corse faisait partie de l'empire, que les
habitants étaient régis par la même constitution que les autres Français, que
tous les décrets de l'Assemblée nationale seraient exécutés dans l’île. Elle
ne refusait rien à cette province altière dont l'hommage lui paraissait plus
touchant, plus précieux que l'hommage d'aucune autre. Les détracteurs de la
Corse, ceux qui, comme l'abbé Peretti, Buttafoco, Gaffori, trouvaient que
tout n'y était pas pour le mieux, appartenaient au camp des aristocrates.
L'Assemblée ne les écouta pas ; elle se piqua d'être généreuse et de réparer
les torts ministériels ; elle déclara par la voix de Barère que Choiseul
était un usurpateur et que le peuple corse avait été soumis à la fois par une
politique tortueuse et par les horreurs de la soldatesque ; elle combla de
faveurs les insulaires que l'ancienne monarchie avait opprimés, et il sembla,
remarque Paoli, qu'elle rougit des traitements qu'ils avaient subis et
qu'elle en Nit des remords. Napoléon raconte qu'après 1769 nul des Français
qui venaient dans l’île, n'était tiède sur le caractère des indigènes, que
les uns n'éprouvaient que de l'enthousiasme et les autres, que du dégoût. Les
Français n'eurent alors pour la Corse pie de l'enthousiasme. Comme Boswell,
ils la comparaient à l'Ithaque d'Homère. Ils admiraient ce petit peuple plein
de sève et de vigueur qui s'était si longuement battu contre l'étranger.
Rousseau et Mably n'étaient pas seuls à dire que les Corses donnaient de
belles espérances. Pommereul n'était pas seul à écrire que les grands hommes
naissent du sein des discordes civiles, que le moment était venu pour la
Corse de s'illustrer et que de ce pays sortiraient bientôt de puissants
génies et d'habiles généraux. Roland nommait la Corse le patrimoine de la
liberté. Elle passait pour l'asile naturel des héros et des fiers
républicains, pour la demeure d'hommes rustiques, presque sauvages, mais
vertueux et que le luxe, les arts, les gouvernements n'avaient pu corrompre
par leurs vices et abâtardir. C'était là que les Girondins voulaient se
retirer : chassés de Paris, chassés des rives de la Loire, des Cévennes, de
la Provence, ils se seraient réfugiés en Corse : « La Corse nous restait,
s'écrie Barbaroux, la Corse où les Génois et les Français n'ont pu
naturaliser la tyrannie, la Corse qui n'attend que des bras pour être fertile
et des philosophes pour se guérir de ses préjugés ! » Même en l'an IV,
Deleyre imaginait que si les rois conjurés envahissaient la République,
l'élite des Français devrait se réunir en Corse comme les Athéniens s'étaient
réunis à Salamine, et là, prendre des forces et des ailes pour revoler à la
conquête de la patrie. L'Assemblée
constituante ne se borna pas à proclamer la Corse partie intégrante du
territoire français. Elle décida, sur la proposition de Mirabeau, que les
Corses qui s'étaient expatriés après avoir combattu pour la liberté,
pourraient rentrer dans l’île et y exercer tous les droits de citoyen
français. Vainement quelques « aristocrates » objectèrent que la présence de
ces exilés serait un danger pour la tranquillité publique, et demandèrent que
les termes « après avoir combatte pour la liberté » fussent effacés du décret
comme injurieux à la nation et à la mémoire du roi Louis XV. Mirabeau
répondit que le mot de liberté semblait faire sur certains membres la même
impression que l'eau sur les hydrophobes. Saliceti se porta garant des actes
et des paroles de ces Corses bannis, affirma qu'ils étaient gens d'honneur,
qu'ils ne provoqueraient aucune insurrection et ne feraient qu'augmenter le
nombre des Français. « Il faut, disait Barère, que Paoli lui-même apprenne à
devenir Français », et Mirabeau, volontaire dans la campagne de 1769,
regrettait hautement que cette expédition cuit souillé sa jeunesse. Le
décret d'incorporation ne fut pas, il est vrai, promulgué sur-le-champ. Gènes
protestait, réservait ses droits. Mais, dans la séance du 20 janvier 1790,
l3uttafoco déclara que les Corses se donneraient plutôt au diable qu'il la
République de Gênes, et Mirabeau, s'élevant contre la prétention ridicule et
absurde des Génois, les accusant d'outrager l'Assemblée, rappelant que le
doge de 1685 était venu s'humilier à Versailles devant Louis N1V, proposa de
citer à la barre le doge de 1790 : pourquoi la liberté ne ferait-elle pas ce
qu'avait fait le despotisme ? La Constituante arrêta que ses décrets seraient
envoyés en Corse et exécutés sans retard. Mais
déjà le décret d'incorporation avait excité dans des transports d'enthousiasme. Un Te
Deum avait été chanté le 27 décembre dans toutes les églises. Bastia,
Ajaccio, avaient témoigné la plus grande allégresse. A Ajaccio, un feu de
joie fut allumé sur la place de l'Olmo, et la foule cria Evviva la
Francia, evviva et re. Une douzaine de particuliers illuminèrent leurs
fenêtres. Napoléon fit tendre sur la maison de la rue Saint-Charles une
banderole qui portait les mots : Vive la nation, vive Paoli, vive Mirabeau.
Hardiesse singulière en face des Français d'Ajaccio et surtout de ses frères
d'armes, les officiers de la garnison, et du commandant de la place La
Férandière ! C'est
que, comme disait Napoléon, la perspective changeait. Il criait vive Paoli,
mais il criait aussi vive Mirabeau et vive la nation. Il avoue que si
le parti royal l'avait emporté, que si la France, au lien d'avoir une
Assemblée nationale, n'avait eu que des États-Généraux qui n'eussent pas
admis la Corso parmi les provinces du royaume, l’île entière se fia jetée de
nouveau dans les bras de Paoli : « Nous eussions appelé Paoli, ce grand
homme, l'objet de notre enthousiasme, que quarante mille baïonnettes et des
circonstances malheureuses avaient pu seules nous arracher, et nous lui
eussions dit : « Toi, le seul homme en qui la Corse ait confiance, reprends
le gouvernail d'un navire que tu sus si bien conduire ; notre amour,
inaltérable comme tes vertus, s'est accru par tes malheurs ; des brigands
nous ont commandés ; notre terre est jonchée de leurs victimes ; mais ils
n'ont pu nous avilir ; parais, nous sommes encore clignes de toi ! » Or, le
parti royal ne l'avait pas emporté ; la France avait eu, an lien
d'Etats-Généraux, une Assemblée nationale qui donnait aux insulaires la
liberté ; la Corse n'était plus pays de conquête, n'était phis une sorte de
colonie soumise à un régime particulier, n'était plus, selon l'expression de
Paoli, la retraite où se retranchait le despotisme militaire ; elle devenait
province française ; elle acquérait les mêmes droits que les autres parties
du territoire. Corse
naguère et rien que Corse, Napoléon est aujourd'hui Corse-Français. Il ne
pense plus à la révolte. Il éprouve les mêmes sentiments que ses compatriotes
d'autrefois qu'il représente dans ses Lettres et qui, aux premiers temps de
la domination génoise, lorsqu'ils étaient gouvernés par leurs lois, croyaient
qu'ils devaient oublier l'indépendance, qu'ils devaient Vivre tranquillement
sons un régime qui rendait à leur pays toute sa splendeur. Il s'attache à
cette France qu'il haïssait. Quoi, ces Français frivoles, oisifs, uniquement
occupés de futilités qui rapetissaient leur âme, les voilà bridant de l'amour
de la patrie ! Ces Français qui, formés par des femmes galantes, n'étaient
que des femmelettes, les voilà dévorés de la passion du bien public et vraiment
hommes ! Ces Français légers et plaisants, inconséquents et capricieux, dont
Napoléon avait lu le piquant portrait dans Raynal, ces Français qui ne se
mêlent des affaires de l'État que pour chansonner les ministres et ne
connaissent guère les sensations profondes, les voilà qui osent penser, agir,
se gouverner eux-mêmes ! Et il ne leur suffit pas de s'affranchir ! Ils
affranchissent les Corses ! Ils sont libres et veulent que les Corses le
soient comme eux ! Grâce à eux, et comme eux, la Corse ne subit plus le poids
de cette autorité royale qui par ses commis, ses magistrats et ses soldats la
courbait et l'opprimait ! Ah ! la nation éclairée, la nation magnanime autant
qu'elle est puissante ! « Elle nous a ouvert son sein, s'écrie Napoléon,
désormais nous avons les mêmes intérêts, les mêmes sollicitudes : il n'est
plus de mer qui nous sépare ! » Il
renonce donc à publier les Lettres sur la Corse. Pourquoi revenir
inutilement sur le passé ? La France nouvelle a réparé noblement les
injustices de l'ancien régime. Et, à vrai dire, n'est-elle pas maintenant
comme une autre Corse, connue la Corse avant la guerre de 1768 ? Les grands
sentiments qui maîtrisent l'opinion à Paris et dans les provinces,
n'agitaient-ils pas le sang des insulaires an temps du généralat de Paoli ?
Le délire qui possède cet aimable peuple des Français, n'est-il pas le même
qui possédait tontes les pièves à l'époque de l'indépendance ; le
gouvernement établi par l'Assemblée nationale, le même que le gouvernement
national fondé par Paoli ; la constitution qui s'organise sur le continent,
la même qui produisait dans l’île avant la conquête de si bons effets ? « Et
parmi les bizarreries de la Révolution française, remarque Napoléon, celle-ci
n'est pas la moindre : ceux qui nous donnaient la mort comme à des rebelles,
sont aujourd'hui nos protecteurs ; ils sont animés par nos sentiments ! » Chez la
plupart des Corses s'opérait un pareil revirement. Ils se prenaient à aimer
sincèrement un pays où, selon les mots de Bonaparte, le patriotisme
agrandissait subitement clos Times jusqu'alors restreintes par l'égoïsme et
la tyrannie. Ils admiraient ce Paris que Geutili appelait le berceau de la
liberté et des vertus sociales. Ils disaient que le despotisme de la
monarchie les avait opprimés sans les soumettre, mais que la générosité de la
France révolutionnaire leur faisait poser les armes ; qu'après avoir détesté
les Français comme maîtres, ils les bénissaient comme libérateurs et comme
frères ; que la Corse, renommée pour ses malheurs et son amour tee la
liberté, l'était aussi pour son attachement à ses bienfaiteurs. Saliceti
écrivait que la France rendait leurs droits aux insulaires, qu'elle « séchait
leurs pleurs » et regagnait leur amitié, faisait succéder dans leur cœur aux
mouvements de la vengeance ceux de l'estime et de la reconnaissance. Pietri
de Fozzano et Ange Chiappe déclaraient, l'un, que l'île, reçue sous la
protection d'un roi citoyen et restaurateur de la liberté corse comme de la
liberté française, se livrait à des transports de gratitude et de joie ;
l'autre, qu'avant l'heureuse Révolution, les Corses appartenaient à la France
malgré eux, mais qu'aujourd'hui ils étaient fiers d'être Français, fiers
d'appartenir à la France libre, et que le lien qui les unissait à cette
grande patrie était trop beau pour qu'ils voulussent jamais le rompre. Constantini
assurait que la Corse aurait pu profiter de l'occasion pour se soulever :
secrètement coalisés, concertant leurs mesures avec adresse et les exécutant
avec non moins de promptitude, les patriotes pouvaient le 'lierne jour, au
même instant, au même signal, chasser, massacrer les troupes ; mais le décret
du 30 novembre effaçait la mémoire de vingt ans d'oppression et de détresse ;
gouvernés par les mêmes lois, participant aux 'liernes bienfaits que le reste
des Français, soustraits à jamais aux attentats du despotisme, les insulaires
s'imposaient la règle d'une éternelle fidélité. Belgodère
se réjouissait que son pays fût désormais partie indivisible d'un grand
empire, et il ajoutait que Louis XVI désapprouvait tacitement la conduite de
Louis XV, que les Français d'aujourd'hui, les moderni Francesi, pleins
de patriotisme et de courage, déterminés à braver tous les périls pour
conserver leur liberté, admiraient la constance des Corses et prononçaient
leur nom avec respect, que cette généreuse nation semblait recevoir un
bienfait au lieu de le donner, que les insulaires, après avoir eu raison
d'abhorrer le gouvernement français et de regarder ses agents comme leurs
ennemis, mériteraient l'exécration du genre humain s'ils ne s'empressaient
pas de faire disparaître jusqu'au souvenir de l'ancienne distinction entre
Français et Corses. Barthélemy
Arena affirmait que les Corses, heureux d'être associés à la France par le
décret du 30 novembre qui fixait leur destin, verseraient tout leur sang pour
le roi qui n'aurait jamais de sujets plus fidèles ; que leurs sentiments
répondaient à la grandeur du bienfait ; que leur sensibilité était sans
limites ; qu'ils offraient le tribut de leur éternelle reconnaissance à
l'Assemblée nationale, cet « auguste sénat » qui terrassait le colosse de
l'aristocratie et consolait toutes les provinces opprimées par les abus de
l'autorité. Jean-Baptiste.
Galeazzini, revenant, avec les députations des gardes nationales de Bastia et
de l'Isle-Rousse, des fêtes de la Fédération et paraissant le 11 septembre
1790 dans le congrès électoral d'Orezza, disait qu'il avait prêté serinent
d'éternel attachement à la plus belle constitution du monde, qu'il garderait
toujours les sentiments d'un bon Corse-Français, et il remettait au congrès
un étendard, don de la ville de Paris, « symbole de l'alliance que les
représentants de 25 millions d'hommes libres avaient jurée avec les
représentants des Français de Corse. » Paoli
reconnaissait que la France avait eu pitié de l'état misérable de la Corse ;
qu'après avoir été sa compagne d'esclavage, elle l'avait délivrée et la
traitait en sieur, l'abritait sous le même drapeau de liberté. Il protestait
que les Corses n'auraient plus l'intention de se séparer du plus fortuné des
gouvernements, da questo ora fortunatissimo governo, puisque leur
province serait la plus heureuse du royaume et, proportion gardée, celle qui
profiterait le plus sous la nouvelle constitution. Il ne parlait des Français
que comme de compatriotes et de frères, de la France que comme de la plus
grande, la plus puissante et la plus éclairée des nations. Il vantait le nom
de Français, « titre glorieux » que les Corses auraient désormais, et
assurait que leur esprit national, excité, stimulé par ce « lien sacré de
famille », redoublerait d'industrie et d'énergie ; qu'on dirait de Louis XVI
plus justement que d'Auguste qu'il commandait à des peuples dociles — per
populos dat jura volentes ; — que le soldat français serait considéré,
non plus comme l'instrument d'une administration arbitraire et le suppôt de
la tyrannie, mais comme le défenseur du pays ; que les exilés qui
rentreraient dans l’île seraient clignes des principes de la constitution
française et que ces étrangers, ces mécontents, retrouvant des lois qui leur
retraceraient l'image de leur ancien gouvernement embelli et comme
perfectionné, deviendraient des citoyens et des apôtres de la vraie liberté ;
que par un tel bienfait, la nation corse était une seconde fois vaincue, mais
sans retour, et qu'une victoire de cette sorte était la seule qui ne se
changeait Iras en revers. Mais si
bien accueilli qu'il fia, le décret du 30 novembre n'apaisa pas les esprits.
La Corse était enivrée de sa liberté nouvelle. Elle savait par des lettres de
Paris que les commandants n'exerçaient plus la moindre influence sur le
gouvernement politique, civil et économique, qu'ils n'avaient sous leurs
ordres que leur troupe et que cette troupe ne sortirait des forteresses
qu'avec la permission des officiers municipaux, que leur protection ne
donnait plus les emplois, que les places seraient conférées par la libre
élection des habitants, que tons les insulaires désormais égaux éliraient la
plupart des fonctionnaires sans dépendre de l'inquisition d'un subdélégué ni
du caprice d'un commissaire d'un roi. La perturbation fut donc plus grande
que jamais et, au mois de janvier 1790, Barrin gémissait sur « l'état de
combustion épouvantable » où se trouvait le pays. De tons
côtés surgissaient des comités qui prétendaient commander la garde nationale
et même les troupes de ligne. Les milices se formaient sans règles ni
principes et ne voulaient obéir u personne. Tous les paysans se faisaient
inscrire pour avoir des fusils, et dès qu'ils avaient une arme qui leur
coûtait parfois leur lit, leur bœuf ou leur chemise, ne cessaient de tirer au
blanc. La
garde nationale de Bastia qui comptait 76 officiers sur 1.200 miliciens,
avait nommé colonel Petriconi, cet ancien député de la noblesse qu'urne
lettre de cachet avait exilé de l’île parce qu'il protestait contre
l'administration de Marbeuf ; et Petriconi, après avoir demandé
l'autorisation du roi, rentrait en triomphe in Bastia au bruit du canon de
l'artillerie bourgeoise : debout sur le pont du bateau, tenant d'une main
l'épée et de l'autre le chapeau, gesticulant, il débutait, disaient les
Français, comme un vrai charlatan. « Le peu de cas qu'ont fait de moi
quelques ministres, écrivait-il fièrement, et le malheur que j'avais à
Versailles, ne me suit pas partout et n'a pas influé ici parmi mes
compatriotes qui m'aiment et m'estiment toujours. » Achille
Murati, un des meilleurs amis et des plus célèbres lieutenants de Paoli, se
faisait élire colonel des milices nationales du Nebbio et envoyait dans toute
l'île, sous forme de placard, deux lettres qu'il avait reçues, l'une de
Gentili, l'autre de Saliceti et de Cesari. Les députés du tiers félicitaient
Murati, souhaitaient que le reste de la Corse suivît l'exemple du Nebbio,
assuraient que les bons effets de la Constitution étaient incalculables.
Gentili déclarait qu'il arriverait prochainement ; que les Corses ne seraient
plus malmenés par des étrangers, par des hommes ignorants et présomptueux ;
qu'ils avaient assez de modération et de capacité pour vivre sous un régime
électif et libre ; que Buttafoco et Gaffori voulaient rétablir le despotisme
et traiter les insulaires connue les colonies d'Amérique traitaient les
nègres ; mais que Biron allait recevoir le commandement des troupes. « J'ai
bien connu Biron à Londres, ajoutait Gentili, il jouit de la réputation d'un
zélé patriote et il proteste qu'il ne se mêlera pas dans les affaires de
gouvernement et de milice. » Et Napoléon accueillait le placard d'Achille
Murati avec enthousiasme ; il louait l'audace civique de ce vétéran de
l'indépendance : « Achille Murad, disait-il, fait ressouvenir aux compagnons
de, sa gloire qu'il est temps d'en acquérir encore, pie la patrie en danger a
besoin, non d'intrigues où il ne s'entendit jamais, mais du fer et du
feu. » L'avocat
Barthélemy Arena s'emparait de l'Isle-Rousse, sa ville natale. Suppléant de
Saliceti aux États-Généraux, il était allé conférer à Londres avec Paoli. Le
14 novembre il arrivait à l'Isle-Rousse et sur-le-champ agissait en maître,
se vantant d'être chargé par l'Assemblée nationale de rétablir l'ordre,
combattant il coups de fusil et plus souvent à coups d'arguments subtils les
Fabiani, rivaux acharnés des Arena et connus par leur attachement à la
monarchie, crénelant sa maison qui prenait l'apparence d'un château fortifié,
obtenant du commandant de Calvi des armes pour ses affidés et postant des
sentinelles à la porte des Français, convoquant le peuple, créant un Comité
dont il était président, et faisant lire maire son frère Joseph-Marie et
colonel de la garde nationale son frère Philippe-Antoine, appelant à lui la
garde nationale de Bastia et molestant, vexant la compagnie de Salis-Grisons
qui formait la garnison de l'Isle-Rousse au point que le capitaine,
Salis-Haldenstein, jugeait sa situation pire que celle d'un assiégé, couchant
en joue le commandant Turby et lui demandant sur un ton impérieux les clefs
des barrières. Ces clefs n'appartenaient-elles pas à la municipalité ?
Lorsque le roi était entré dans Paris, le maire Bailly ne lui avait-il pas
présenté les clefs de la capitale ? Arena déclarait à Turby que le chef de la
milice bourgeoise devait seul veiller à la défense de la cité et commander
l'Isle-Rousse. Il invitait Barrin à désavouer les Fabiani et leur ami Turby
qui correspondait avec eux : « Je ne suis responsable, écrivait-il, qu'il
l'Assemblée nationale et en suivant ses décrets, je ne suis pas dans le cas
d'en rendre compte à M. Turby. » Barrin voulut un instant dépêcher Gaffori en
Balagne ; mais c'était allumer la guerre civile ; Arena se défendrait ;
l'Isle-Rousse serait pillée. Il prescrivit que cent hommes du régiment
provincial iraient relever les quarante Suisses de la compagnie de
Salis-Haldenstein. Toutefois, disait-il, il ne serait pas étonné si Arena
refusait de les recevoir à l'Isle-Rousse et, en ce cas, Turbo userait des
seules armes qu'il pouvait employer : il renverrait la nouvelle garnison et
dresserait un procès-verbal du refus d'Arena. e Voilà, ajoutait Barrin, à
quoi est réduit le commandant de la Corse qui n'y commande assurément point.
» Sa prévision se vérifia. Le 18 décembre, le Comité de l'Isle-Rousse somma
Turby de quitter la place et le détachement du régiment provincial de ne pas
y entrer. « La ville, écrivait de nouveau Barthélemy Arena, est entièrement
dévouée à la nation française et se fait une gloire d'être soumise à la
France ; mais jusqu'à ce que la Constitution soit achevée, elle ne recevra
aucune garnison : les milices suffiront à la garder. » Barrin se contenta
d'ordonner aux cent hommes du régiment provincial de prendre poste à
Algajola, à deux lieues de l'Isle-Rousse. Pourtant, il sentait ce que
l'expulsion de Turby avait d'indécent, et Raphaël Casahianca vint eu son nom
à l'Isle-Rousse demander le retour du commandant avec un autre détachement du
régiment provincial. Arena repoussa tout arrangement. «
L'Isle-Rousse n'est rien », disait justement Napoléon en ISM L'événement cuit
toutefois un retentissement presque aussi grand que l'insurrection bastiaise.
Ballin le considérait comme l'acte d'un fanatique qui abusait du régime
nouveau pour mortifier ou abattre ses ennemis personnels. Mais les officiers,
La Férandière, le colonel du régiment provincial, Costa, s'indignaient.
Barrin les laisserait-il écraser ? Où irait-on, si un particulier, un
intrigant sans nulle mission s'emparait impunément d'une position essentielle
comme l'Isle-Rousse ? Par contre, les Corses éclataient en cris d'allégresse.
Napoléon applaudissait au courage entreprenant d'Arena qui n'avait craint
aucun danger. « Arena, disait-il, est venu les armes d'une main, les décrets
de l'Assemblée nationale de l'autre, et il a fait pâlir les ennemis publies !
» Il
applaudissait de même II la confusion croissante de Gaffori. Le second de
Ballin avait beau — ainsi s'exprimait notre lieutenant de La Fère — déplorer
la Rompe de la force militaire. Il était impopulaire. On le nommait l'inimico
della nazione et l'on répétait avec horreur qu'il avait arraché par ses
menaces à la municipalité d'Alesani la promesse de ne pas faire de milices,
qu'il avait emprisonné cieux officiers municipaux de Sainte-Lucie qui
présidaient à la formation de la garde civique. Le Comité de Bastia priait
Barrin de ne pas l'envoyer en Magne ; Sartène décidait de ne pas le recevoir
; Calvi déclarait que s'il se présentait, des députés iraient lui dire qu'on
n'avait pas besoin de lui. Barrit] n'osait plus l'employer. Il reconnaissait
son activité, sa bonne volonté ; mais il jugeait que Gaffori « voyait
les choses militairement et non politiquement » et que « les
dispositions hostiles contre lui étaient incroyables ». Ajaccio
ne bougeait pas. Les principaux habitants disaient à La Férandière qu'ils
attendraient patiemment les décrets de l'Assemblée, et Gentili qui passa par
la ville à la fin de décembre 1789, trouva les Ajacciens indolents et trop
amis du repos. Mais Napoléon Bonaparte, son frère Joseph et plusieurs autres
désespéraient La Férandière par leur ardeur révolutionnaire. Le brave
commandant écrivait à Paris que certains esprits étaient exaltés par des
lettres particulières et par les papiers publics. Des billets anonymes
l'avertissaient d'être sur ses gardes, l'informaient que des Ajacciens
voulaient enlever des armes, surprendre la citadelle, s'emparer de sa
personne. « Pour ma personne, marquait-il au ministre, je n'en puis
répondre, car je suis souvent parmi eux ; mais soyez tranquille sur la
citadelle. » Il se plaignait surtout de Napoléon Bonaparte, s'indignait que
ce lieutenant d'artillerie eût quitté sa garnison pour prêcher la révolte et
que sa famille se souvint si peu des faveurs du roi. « Ce jeune officier,
disait-il — à la date du 26 décembre 1789 — a été élevé à l'École militaire,
sa sœur à Saint-Cyr, et sa mère comblée de bienfaits du gouvernement ; il
serait bien mieux à son corps, car il fermente sans cesse. » Et n'est-ce pas
aux Bonaparte que pensait le commissaire des guerres Vaudricourt lorsqu'il
mandait d'Ajaccio que plusieurs familles du pays devaient ce qu'elles étaient
aux égards de l'administration, et après avoir causé presque toutes ses
erreurs par leurs intrigues, se déchainaient contre elle ? Mais
durant toute l'année 1790 Napoléon, selon le mot de La Férandière, fermenta
sans cesse. Il prit une part active à la campagne qui précéda les élections
municipales d'Ajaccio. Le maire fut Jean-Jérôme Levie, parent des Bonaparte,
patriote de vieille date. Joseph réussit à se faire nommer officier
municipal. Il n'avait pas rage requis. Mais, comme disait un fonctionnaire
français, nombre de places étaient ou allaient être occupées par des imberbes
qui n'atteindraient leur majorité que dans quelques années. Deux amis des
Bonaparte, Etienne Conti et Jacques Pô, affirmèrent que Joseph remplissait
les conditions exigées par la loi. Vainement ses adversaires firent venir de
Corte son extrait baptistaire et prouvèrent par là qu'il avait vingt-deux ans
et non vingt-cinq. Joseph avait pris possession de sa charge, et ses
partisans répondirent à toutes les protestations que le maire Levie ne savait
que l'italien et que Joseph avait, outre des talents supérieurs, une rare
connaissance de la langue française. Napoléon
aida Levie, Joseph et les patriotes de sa ville natale à établir cette
constitution qui méritait d'être « l'objet des sollicitudes de tous ». Il les
encourageait à user de fermeté contre quiconque s'opposait au nouveau régime.
« La municipalité, dit-il, employa la force de la loi contre l'arrogance,
l'orgueil et les préjugés ; on devint plus humble ; on s'accoutuma, quoique
en frémissant, il respecter le magistrat, représentant du peuple, et à lui
obéir. » Il
aurait voulu, lorsqu'eut lieu l'organisation de la garde nationale, que Levie
fût élu colonel. Mais Levie allégua son grand âge, et le choix tomba sur
Marius-Joseph Peraldi, un des personnages los plus influents d'Ajaccio,
l'homme le plus riche et le plus grand propriétaire de file, noble d'ailleurs
et — prétend un Français — reconnu gentilhomme sur des certificats très
véridiques bien que son aïeul eût été serrurier et son père, marchand
détaillant à poids et mesures. Ou raconte que Napoléon, inscrit sur les rôles
de la garde nationale comme simple soldat, lit plusieurs fois faction à la
porte de Peraldi. C'était mêler habilement la modestie au patriotisme ; sa
conduite contrastait avec celle de certains notables qui se retiraient à La
Mezzana pour ne pas servir dans la nouvelle milice ; il devint populaire
parmi les classes qui sont, disait-il, les dernières par leur fortune, mais
les plus zélées pour la patrie. Ce fut
alors qu'il noua d'intimes liaisons avec deux hommes qui partageaient sa
façon de penser presque eu toutes choses, Philippe Buonarroti et Philippe
Masseria. Quoique
chevalier de l'ordre de Saint-Étienne, Buonarroti venait de quitter la
Toscane pour s'établir en Corse avec sa famille et y jouir, suivant
l'expression du temps, des fruits de la Constitution. Le Directoire du
département qui goûtait ses écrits pleins d'érudition » et le jugeait ardent
et distingué tout ensemble — zelante e distinto — devait bientôt le
nommer chef de bureau et lui confier les détails relatifs au clergé et aux
biens nationaux. Mais le fonctionnaire était doublé d'un journaliste, et Buonarroti
allait publier à Bastia un Giornale patriotico auquel Joseph et
Napoléon donnèrent des articles. Peraldi n'accusait-il pas en 1702 les deux
frères Bonaparte d'avoir fait insérer dans la gazette de Buonarroti les «
inventions les plus atroces de la calomnie » ? Napoléon ne dit-il pas dans
une lettre de la même année que l3nonarroti est un « puissant secours » pour
les projets de Joseph ? L'ajaccien
Masseria, proscrit par la France, avait pris du service en Angleterre et reçu
le grade de capitaine après le siège de Gibraltar. Il était l'ami et le
confident de Paoli. Par deux fois le général l'envoyait il Paris en 1789
s'entendre non seulement avec Saliceti et Cesari, mais avec Bailly et
Lafayette, Mirabeau, Volney, les Lameth, les principaux chefs du parti
populaire, et en 1794 Masseria intriguait à Londres afin d'obtenir pour Paoli
la vice-royauté de la Corse et pour lui-même le poste de secrétaire d'État.
Il aimait sincèrement Joseph et Napoléon qu'il se plaisait à nommer les
Gracques et il s'efforça de les attacher au destin de Paoli. Chargé en L793
de se rendre il Toulon pour conférer avec lord flood, il s'enquit des frères
Bonaparte et fit plusieurs tentatives pour les voir dans l'intention de les
présenter à l'amiral anglais et de les ramener en Corse où Napoléon aurait,
par ses talents militaires, décidé le succès des paolistes. Au mois de
décembre 1799 il venait à Paris. Napoléon, qu'il trouva dans son bain,
l'accueillit avec une extrême bienveillance, et Masseria assure que Joseph
souhaitait alors de tout cœur l'alliance de la France avec l'Angleterre. «
Les vagues, aurait dit Joseph, ont jeté notre famille sur le sol de France et
le peuple l'a mise sur le trône ; nous ferons de grands sacrifices pour
conserver notre fortune ; l'alliance anglaise est notre premier désir ;
unies, l'Angleterre et la France imposeront la paix au monde. » Masseria
était du même avis. Mais il voulait que Napoléon établit le protestantisme :
suivant lui, si la France se faisait protestante, le catholicisme serait
détruit en Angleterre, et, comme certains membres du conseil d'État, il
priait le consul d'opérer une nouvelle Réforme, de créer une religion, d'être
chef d'église et, pour ne pas être un jour écrasé par le pape, de rompre à
jamais avec le Saint-Siège. Masseria
et les Bonaparte intervinrent efficacement dans les débats que suscita
pendant les mois de mars et d'avril 1790 l'établissement du Comité supérieur. Un
comité municipal, composé de notables choisis par la commune, s'était formé à
Bastia après l'insurrection du 5 novembre. Malgré le décret de la
Constituante qui défendait les convocations de provinces ou d'états, le
comité bastiais invita au mois de février toutes les pièves à déléguer
chacune un de leurs membres à lin congrès. Ce congrès se tint à Bastia dans
l'église de la Conception durant huit jours, du 22 février au 1er mars. Il
eut pour président Petriconi et pour secrétaires Laurent Cinbega, le parrain
de Napoléon, et Louis Benedetti, assesseur du juge royal de Bastia. La
plupart des pièves du Deçà des monts avaient élu leurs mandataires. Un seul
du Delà des monts se présenta. Le congrès passa outre. Il décida d'envoyer à
Paris, tant pour remercier l'Assem blée nationale et le roi que pour hâter le
retour de Paoli, quatre députés, Louis Belgodere, Paul Morati, Raphaël
Casabianca et Panattieri. Il délibéra sur les moyens de faciliter la levée
des milices et arrêta la formation d'un Comité supérieur qui siégerait
à Bastia, et aurait charge de veiller à l'exécution des décrets, au maintien
de l'ordre publie et au recouvrement des impositions. Ce
Comité supérieur vécut du 2 mars au 1er septembre 1790. Il comptait
soixante-six membres — six par juridiction
— qui résidaient à Bastia par tiers. Chaque tiers était remplacé tous
les quinze jours. Il y avait un président permanent, Clément Paoli. Mais
Clément se faisait vieux, et à chaque quinzaine, le tiers qui entrait en
fonctions, nommait un second et réel président. Les membres hors de tour
allaient, en qualité de commissaires, dans les endroits de Vile oh une
insurrection était sur le point d'éclater. Nul ne recevait de rétribution. De
Paris, Buttafoco et Peretti s'élevèrent contre cette assemblée et demandèrent
qu'elle fût déclarée nulle, parce qu'elle ne comprenait que des municipaux et
des particuliers sans pouvoirs. Mais, quoique illégal, le Comité supérieur
rendit de grands services. Par d'habiles menaces, par des sommations
réitérées, et surtout par les moyens de douceur, par les mezzi blandi,
par l'humeur conciliante des personnages qu'il déléguait, il pacifia tant
bien que mal la Corse agitée et la fit passer sans effusion de sang, et comme
insensiblement, du despotisme à la liberté. Il avait raison de dire qu'il
était « le seul lien qui pût réprimer et réfréner le peuple », et Barrin
reconnait que, dans l'effacement ou l'écroulement de toutes les autorités, il
tint lieu d'une administration départementale, fixa les idées des Corses,
donna une interprétation uniforme aux décrets sur l'organisation des
municipalités et trancha bien des questions qui provoquaient des troubles. Le
Comité avait commencé par suspendre toute assemblée générale jusqu'à
l'arrivée de Paoli, le « meilleur guide » que les Corses pussent avoir pour
appliquer les réformes de la Constituante. Mais il n'était pas an complet. Le
16 mars, il priait les municipalités du Delà des monts de nommer leurs
députés soit dans une assemblée générale des juridictions, soit dans les
assemblées particulières des pièves, et il annonçait que tous les membres du
Comité supérieur se réuniraient le 12 avril à Orezza pour s'occuper du grand
objet de la tranquillité publique. Alors
se manifesta la vieille rivalité qui régnait entre les deux capitales de la
Corse, entre Bastia, plus populeuse, plus animée, plus vivante, et Ajaccio,
plus calme, plus élégante, mieux située et bâtie, entre le nord-est et le
sud-ouest, entre le Golo et le Liamone, entre le Deçà des monts et le Delà
des monts, entre le Di qua et le Di là. Napoléon disait plus
tard qu'il était d'une bonne politique de laisser subsister cette rivalité
qui serait d'ailleurs extrêmement difficile à détruire, et il ajoutait que le
Liamone aimerait mieux avoir à la tête de sa gendarmerie un Français du
continent qu'un Corse du Golo, qu'il fallait mettre dans le Liamone
l'escadron des natifs du Golo et dans le Golo l'escadron des natifs du
Liamone. Tel n'était pas son avis en 1790. La Constituante avait arrêté dans
sa séance du 3 février que l'île formerait, à cause de la faiblesse de sa
population, un seul département réparti en neuf districts, et toutefois elle
stipulait que l'assemblée électorale pourrait, si l'intérêt du pays
l'exigeait, décider la formation de deux départements et, en ce cas, choisir
les chefs-lieux. Napoléon pensait que former deux départements, c'était
diviser la patrie et ôter à ses représentants leur importance, que l'unité
ferait la force de la Corse, que les insulaires, ne composant qu'une seule
masse, obtiendraient tout de la Constituante et du roi. Mais
nombre de gens désiraient que le Di là fût distinct du Di qua.
Jean-Baptiste Bacciochi envoyait à Paris un mémoire où il prétendait que le
Delà puait deux fois phis de taxes et d'impôts que le Deçà, et Bacciochi
avait un puissant appui, celui de Jacques-Marie Ponte, procureur du roi à
Ajaccio, qui venait de séjourner deux ans à Paris connue député des États de
Corse. Un groupe de transmontains ne projetait-il pas quelques semaines plus
tard d'opposer Comité à Comité, et de convoquer à La Mezzana une junte qui
serait tout à fait indépendante de celle de Bastia ? Le 9
avril, à l'appel de la municipalité ajaccienne et du maire Jean-Jérôme Levie,
les députés des pièves du Delà des monts se réunirent à Ajaccio. L'assemblée
élut Marius Peraldi président et Charles-André Pozzo di Borgo et Leca
Cristinacce secrétaires. Fallait-il se rendre à l'invitation du Comité
supérieur dont les membres étaient tous du Deçà des monts ? Peraldi, Leca
Cristinacce, Guitera voulaient répondre par un refus. Pourquoi ne pas se
séparer du Di qua ? Le Di là n'était-il pas injustement traité
? Ne se lasserait-il pas des illégalités qui le blessaient depuis si
longtemps ? Pas un des siens ne siégeait dans le Conseil supérieur de Corse ;
pas un ne figurait dans l'état-major du régiment provincial, et sur les
quatre commissaires du roi que le ministre de la guerre avait récemment
nommés, un seul. Ponte, était du Delà. Vainement Jean-Jérôme Levie,
Charles-André Pozzo di Borgo, l'abbé Louis Cuti, Joseph Bonaparte objectèrent
les désavantages et les dangers de l'abstention. Vainement Joseph remontra qu'il
fallait éviter toute discussion et tout schisme, assister à une assemblée qui
comprendrait maint et maint notable de la Corse, collaborer à ses travaux
s'ils étaient utiles au pays, combattre ses résolutions si elles étaient
contraires au bien public, assurer au Delà une part équitable dans la
distribution des impôts et dans celle des emplois. La majorité du congrès
d'Ajaccio décida de n'envoyer personne à Orezza. Napoléon qui n'avait pas le
droit de parler ni de voter était présent à la séance ; lorsqu'il sortit, il
haussait dédaigneusement les épaules. Le
soir, dans la maison des Bonaparte, avait lieu un conciliabule. Napoléon
exposa les suites fâcheuses d'un refus. Les Corses devaient-ils être en
désaccord dans un moment de profonde commotion ? Déférer au vœu du Comité,
c'était sans cloute reconnaître la prééminence de Bastia et amoindrir
Ajaccio. Mais quelle joie pour les aristocrates si les deux parties de l’île
se séparaient l'une de l'autre ! Ne jetaient-ils pas des brandons de discorde
dans l'opinion pour faire croire que les Corses étaient ingouvernables ? Et
ne serait-ce pas céder ou paraître céder à « l'influence maligne de leur
exécrable cabale » que de s'isoler des Bastiais ? Le lendemain, l'assemblée
des pièves du Delà, revenant sur sa décision de la veille, arrêtait presque
unanimement d'envoyer des députés à Orezza. Elle nomma Joseph Bonaparte,
Masseria, Pozzo di Borgo, Seta, Bruni, l'abbé Cuti, Colonna d'Istria,
Battini, Bianchi, Sobrini, Ottaviani et Casanova de Zicavo. « On espérait,
disait Napoléon, nous tenir dans la léthargie ; la ville d'Ajaccio para ce
coup funeste dans ses conséquences et sacrifia la vanité d'être capitale au
bien de la chose publique. » Napoléon
accompagna son frère. Les deux Bonaparte firent la route à cheval, et très
lentement. Joseph admirait la beauté des paysages ; Napoléon ne cessait
d'examiner, de juger les positions que les Corses avaient défendues contre
l'étranger. Les
représentants du Delà avaient manqué jusqu'alors. Le Comité supérieur trouva
qu'ils étaient trop. Il vit arriver à Orezza, outre les mandataires de
l'assemblée d'Ajaccio, les députés nommés dans les assemblées particulières
des pièves : les juridictions d'Ajaccio et de Vico avaient ainsi plus de six
délégués, et la proportion n'était plus conservée entre transmontains et
cismontains. Joseph et Pozzo di Borgo remarquaient que les seuls députés
légitimes étaient ceux qu'avait choisis l'assemblée d'Ajaccio. 'Mais on leur
répondait que les vrais députés étaient ceux des pièves et que la junte
d'Ajaccio était contraire à la circulaire du Comité supérieur. Finalement,
les uns et les autres furent admis au congrès d'Orezza puisqu'ils étaient
tous patriotes, sous cette réserve que chaque juridiction du Di là
n'aurait, comme chaque juridiction du Di qua, que six représentants au
Comité supérieur. Du reste, les députés de l'assemblée d'Ajaccio avaient un
mandat limité et impératif qui leur interdisait de se réunir an Comité
supérieur : ils approuvèrent le Comité, ils l'engagèrent à poursuivre son
œuvre, l'assurèrent de leurs dispositions favorables, mais ils se bornèrent à
instruire leurs commettants des délibérations du congrès. Ce
congrès qui fut présidé d'abord par Barbaggi, puis par Antoine Ornano, dura
neuf jours, du 12 au 20 avril. Dès sa première séance, il pria Gaffori de
prendre part à ses travaux, Gaffori vint et promit obéissance au Comité
supérieur, jura de l'aider à la formation des milices et au rétablissement de
la tranquillité. Sur les instances du général, le Comité décida même de se
fixer à Corte, point central et le plus commode pour toutes les provinces. Joseph
Bonaparte appartint avec Gaffori, Pozzo di Borgo, Gentili, Barbaggi,
Jean-Thomas Arrighi et plusieurs autres à une commission qui fut chargée de
proposer au congrès les moyens les plus propres au calme et à l'union. Il fit
à cette occasion un discours pathétique et lut aux assistants la formule d'un
serment de concorde et de fraternité. « Jurons, dit-il, devant l'Être
créateur, moteur, conservateur et destructeur des nations, jurons de
sacrifier tout ressentiment privé à la patrie ; étouffons l'esprit de faction
; que ce jour soit la fin de nos discordes ! » Napoléon lui avait fourni
quelques noms corses, Sinucello, Arrigo della Rocca, Vincentello qu'il plaça
dans sa harangue et qui produisirent bon effet. liais Napoléon lui donna
davantage, et le discours de Joseph exprimait les idées chères à son cadet :
que l’île, après avoir été sous le généralat de Paoli le refuge de la
liberté, avait été soumise par les embûches d'un ministre, livrée à
l'administration aristocratique de quelques étrangers, gouvernée par une «
tourbe d'aventuriers » ; que les nationaux avaient été méprisés, avilis par
des tyrans subalternes ; mais que la Révolution, cette crise Imposante,
prédite par les publicistes, avait anéanti le despotisme ; que le patriotisme
et la patrie n'étaient plus des mots vides de sens : « Notre liberté n'est
pas incertaine et précaire ; elle ne dépend plus du caprice d'une favorite ni
des intrigues d'une cour ; elle est unie par des nœuds indissolubles à la
liberté d'un grand empire qui se régénère ; une nation généreuse dont les
administrateurs furent injustes, vient de réparer tous leurs torts en nous
appelant dans son sein comme ses enfants ! » Quatre
jours avant la fin du congrès, le 16 avril, Napoléon avait écrit à son
colonel pour avoir une prolongation de congé, soit qu'il eût attrapé dans ses
promenades aux Salines d'Ajaccio une fièvre maligne, soit qu'il eût des maux
d'estomac, soit plutôt qu'il voulût rester eu Corse quelques mois de plus. Il
assurait M. de Lance que sa santé était délabrée et qu'il ne pourrait
rejoindre le régiment avant le 15 octobre, avant la seconde saison des eaux
minérales d'Orezza — de ces eaux acidulées et ferrugineuses que Charles
Bonaparte, dans ses conversations avec les docteurs de Montpellier en 1785,
déclarait si bienfaisantes. Napoléon sollicitait un congé de quatre mois et
demi. Un certificat de médecin accompagnait son mémoire. Sur ce témoignage
complaisant il obtint un congé de quatre mois avec appointements à dater du
15 juin. Il
avait donc le temps d'assister au retour de Paoli. Un an auparavant,
lorsqu'il demandait au général l'agrément de publier les Lettres sur la
Corse, le jeune lieutenant souhaitait d'aller à Londres pour s'entretenir
avec le grand exilé des malheurs de son pays et lui exprimer ses sentiments
d'admiration. Et voici que cette entrevue si passionnément désirée allait
avoir lieu dans la patrie mène, sur le sol corse ! A cette pensée, Napoléon
exultait. Il engagea Joseph et ses amis rendre au héros un hommage éclatant
et digne d'Ajaccio. Déjà l'assemblée du 9 avril avait décidé de dépêcher en
France quatre députés, chargés de complimenter Paoli et de le ramener parmi
les siens : Marius Peraldi, Ange Chiappe de Sartène, Antoine Moltedo de Vico,
l'abbé Peretti de Levie, et bien que le Comité Supérieur eût prétendu dans sa
séance du 11 juin que cette députation qui n'était pas nommée par tons les
délégués du Di là, n'avait pas l'autorité suffisante pour représenter
les provinces transmontaines, les quatre personnages se regardaient comme les
envoyés de leurs concitoyens du Delà des monts. Sur les instances des
Bonaparte, Ajaccio voulut honorer Paoli par une députation purement
ajaccienne. La ville, disait Napoléon, n'avait-elle pas toujours donné
l'exemple du patriotisme le plus désintéressé ? N'avait-elle pas été la
première il reconnaître les vertus et la sagesse de ce Paoli qui, si
rapidement, avait mené la Corse à la liberté ? Ne devait-elle pas témoigner
son respect et son amour à cet homme « créé pour la consolation commune n, à
l'homme dont le seul aspect obligerait les méchants soit à changer de
conduite, soit « cacher sous les replis de leur cœur leurs projets pernicieux
et leur fiel détestable » ? La municipalité résolut d'envoyer au-devant
du général plusieurs de ses membres, et pour subvenir leurs dépenses, usa
d'un expédient très simple. Des gardes nationaux entrèrent au Séminaire,
ouvrirent la caisse, y prirent deux mille et quelques cents livres et
donnèrent un reçu : il est vrai qu'au bout de plusieurs jours le Séminaire,
dépourvu d'argent, rendit ses élèves à leurs familles. C'est ainsi que le
subdélégué Souiris avait dû payer les frais de voyage — 452 livres 2 sols —
aux quatre députés d'Ajaccio qui étaient allés fouiller les archives de
Bastia pour chercher le Livre rouge. Joseph
et son oncle Nicolas Paravicini, Jacques Pô, l'abbé Charles Recco et Thomas
Tavera composaient la députation ajaccienne. Napoléon chargea Joseph qui
devait débarquer à Marseille, de remettre à l'abbé Raynal le manuscrit des
cieux premières Lettres sur la Corse. « Mon frère, écrivait-il à Raynal,
n'oubliera pas de venir recevoir une leçon de vertu et d'humanité. » La
députation poussa jusqu'à Lyon où elle rencontra Paoli. Le général accueillit
Joseph amicalement et lui fit don de son portrait crayonné jadis à Corte par
Charles Bonaparte sur une carte de jeu. « L'anarchie,
disait Paoli après son retour, avait succédé à l'administration royale et
bouleversé entièrement le pays. » Quatre
commissaires du roi, nominés le 7 mars par le ministre de la guerre, avaient
chargé de surveiller l'exécution des décrets de l'Assemblée. C'étaient
Petriconi et les membres de la dernière députation des États de Corse,
Santini, évêque du Nebbio, le comte Mattei et Jacques-Marie Ponte. Mais leur
titre sonnait mal aux oreilles des insulaires, et le peuple parlait
couramment de leur emploi odieux, impiego odioso. L'un d'eux,
Petriconi, tranchait du souverain, rendait des décisions sans consulter ses
collègues, cassait, annulait, suspendait de son chef les élections des
nouvelles municipalités. Il avait fait imprimer et publier sa lettre de
nomination en déclarant qu'il était commissaire avec l'évêque du Nebbio et deux
autres sujets. Mattei et Ponte se plaignirent d'être ainsi méprisés : ils
accusèrent Petriconi de falsifier sa commission, d'usurper la suprématie, de
rétablir le despotisme. De son côté, Petrieoni les traita d'aristocrates, et
les Bastiais crièrent que le comte Mattei voulait vendre la Corse aux Génois. A ces
quatre commissaires du roi s'opposait le Comité supérieur. Après avoir suivi
Gaffori à Corte, le Comité, se repentant de sa démarche, craignant que la
liberté de ses délibérations ne fût « étouffée par la force », était revenu à
Bastia. il écrivait au ministre de la guerre que les commissaires du roi ne
feraient que du mal, que le Comité seul pouvait mettre fin aux scandales qui
se multipliaient tous les jours, que le Comité seul pouvait agir promptement
et sans retard parce qu'il disposait, pour trancher toutes les contestations,
d'une autorité efficace « collective et confidentielle, bien moins
dangereuse dans les mains de beaucoup que dans celle d'un ou de peu de
particuliers ». Et, à son tour, le Comité nommait six commissaires qui
devaient exercer les mêmes fonctions que Petriconi, Santini, Mattei et Ponte. La
division était doue partout, et Ponte mandait au ministre que l'esprit de
parti troublait les communes de l'intérieur, que plusieurs villages avaient
élu deux municipalités, que certaines paroisses où l'ancienne administration
existait encore, avaient trois tribunaux ! « On
soupirait après l'établissement des municipalités, disait Vaudricourt, elles
ont augmenté le désordre. » Comme en France, elles étaient en lutte ouverte
avec les chefs militaires. A
Bastia, Barrin, accusé de faiblesse par les Français et méprisé par les
Corses qui, selon le mot d'un officier, ne lui faisaient même pas la grime de
le haïr, Barrie demeurait impuissant et laissait le peuple afficher chaque
nuit des placards outrageants pour les fonctionnaires et dans la soirée du
1er mars embarquer de force quatre Français des familles les plus honorables
de la ville. A sa place, Petriconi, commissaire du roi et colonel de la garde
nationale, s'agitait, se trémoussait, et, malgré ses airs d'importance,
malgré les difficultés qu'il rencontrait, faisait bonne besogne et par son
crédit, par son activité, en fatiguant, comme il disait, sa vieille carcasse,
prévenait ou arrêtait les désordres. Mais, le 18 avril, Petriconi était
absent de Bastia et le comte de Rully fut massacré. Rully
était ce colonel du Maine qui voulait le 5 novembre 1789 tirer sur la ville.
Il avait, après l'insurrection, gagné Paris et prié le ministre de rappeler
en France son régiment qui tenait garnison en Corse depuis cinq ans et qui
avait « éprouvé le désagrément de se voir fusillé par les naturels du pays »
: il consentait même à payer les frais de la traversée. Le 18 avril au soir,
il rentrait à Bastia, faisait une visite à Barrin et se rendait à la
citadelle. La plupart des officiers du régiment, au nombre de vingt-sept,
étaient avec lui. Ils n'avaient d'autre arme que leur épée. Soudain, en
arrivant au château, ils voient devant eux près de trois cents hommes de la
milice nationale qui les couchent en joue à bout portant et les somment de
s'en aller. En même temps on leur jette des pierres du haut des toits et par
les fenêtres des maisons avoisinantes. Les Bastiais avancent, les chargent,
les bourrent, les crossent. Les officiers se dispersent à travers les rues où
des balles les poursuivent. Une femme est tuée. Le neveu de Rully est blessé
à mort. Rully, atteint à la lèvre supérieure par un quartier de balle qui
s'amortit sur les dents, se réfugie dans la caserne où loge la compagnie de
grenadiers. La nuit se passe dans la plus grande agitation ; le tocsin sonne
; les rues retentissent d'appels aux armes et de coups de fusil. Mais la
caserne était située au milieu de la ville et dominée de toutes parts. Au
lever du jour, la garde nationale fait feu sur l'édifice, et les projectiles,
sifflant de droite et de gauche, brisent les portes, brisent les fenêtres.
Les grenadiers qui n'osent riposter, se couchent sur le parquet, ou se
nichent dans les coins. Enfin, Rully, blessé à la jambe, se décide à ouvrir
la caserne. « Voici, dit-il, le colonel du Mairie. » A peine parlé qu'il
tombait, frappé en pleine poitrine. Les plus acharnés venaient le fusiller
encore, criant : Evviva, il colonello è morto. Quelques instants
après, la municipalité proclamait la loi martiale ! De
pareilles scènes auraient éclaté sûrement à Calvi et à Ajaccio sans lu
ténacité des commandants Maudet et La Férandière. Aussi Barrin écrivait-il au
ministre que les gouverneurs des places avaient mérité du roi comme en temps
de guerre ; qu'ils n'avaient réussi qu'à force de soins, à force de patience
et de conciliation, en mêlant adresse et fermeté tout ensemble, à empêcher de
grandes explosions ; que Maudet à Calvi et que La Férandière à Ajaccio
avaient eu, durant plus d'une année, des peines incroyables à maintenir les
apparences de l'harmonie entre les habitants et les troupes ; que La
Férandière ci n'était pas encore quitte des inquiétudes et des contrariétés
qui avaient rendu sa position si critique » ; que ce brave soldat avait droit
ainsi que Maudet, ainsi que Petriconi, au grade de maréchal de camp. Napoléon
était un de ceux qui rendaient la position de La Férandière si critique. Avec
son frère Joseph, avec son ami Masseria, avec le maire Levie et la plupart
des municipaux d'Ajaccio, le jeune révolutionnaire voulait que le commandant
se soumit absolument aux ordres de la ville, que les canons de la citadelle
ne fussent plus tournés contre les habitants, que la milice bourgeoise pût
entrer dans la forteresse et y faire le service conjointement avec les
soldats. Partout,
sur le continent, la garde nationale s'opposait alors aux troupes de ligne et
les obligeait, au nom des municipalités omnipotentes, à lui céder les forts
qu'elle disait commandés par des ennemis de la liberté. N'était-elle pas la
nation armée ? Pourquoi ne remplirait-elle pas toutes les fonctions
militaires ? Pourquoi n'occuperait-elle pas les citadelles que le despotisme
avait bâties, non pour repousser l'étranger, mais pour tenir en bride la
population ? Ne les occuperait-elle pas pour défendre la Constitution ? Y
avait-il un décret qui lui interdisait la faculté de concourir avec les
troupes de ligne au service quel qu'il fût ? Les municipalités sommaient donc
les commandants d'ôter leurs canons dont l'appareil menaçant troublait la
tranquillité publique, et d'ouvrir les citadelles à la garde bourgeoise. Le
peuple de Paris n'avait-il pas pris la Bastille, et le 14 juillet n'était-il
pas l'époque la plus glorieuse du nom français, le jour mémorable où l'armée
devait chaque année prêter le serment civique décrété par l'Assemblée ? Comme
les municipalités du continent, la municipalité d'Ajaccio, excitée par les
Bonaparte, avait déjà teillé de réduire à l'impuissance le commandant de la
citadelle. Le 28 mai, elle sommait La Férandière de changer la direction des
canons qui plongeaient sur la ville. N'était-on pas dans un temps de paix et
de liberté ? Pourquoi ce « terrible aspect d'une forteresse armée » ? La
Férandière ne pouvait-il dérober aux regards ces « instruments belliqueux »,
démonter les pièces et mettre dans les magasins les roues et autres effets
militaires ? Le commandant tint conseil de guerre et répondit qu'il était
garant de la sûreté d'Ajaccio et que, s'il déférait aux vœux de la
municipalité, elle lui « donnerait une décharge » et se rendrait responsable
des suites du désarmement qu'elle exigeait. La municipalité lui répliqua
qu'elle n'entendait pas être responsable des événements, qu'elle ne
connaissait d'autre personne publique que La Férandière, que La Férandière
n'avait qu'il se soumettre aux réquisitions des corps administratifs et à
démonter les canons dirigés sur Ajaccio. Il obéit : il désarma les batteries
qui dominaient la ville et, pour ne pas encourir de reproches, il informa de
l'incident le ministre de la guerre en ajoutant qu'il était nécessaire de
tirer les commandants de leur indécision et de régler par un décret les
devoirs et les pouvoirs des municipalités et des troupes du roi. Mais
cette concession ne suffisait pas aux patriotes ajacciens dont Napoléon était
un des principaux chefs et meneurs. Les uns voulaient avec Masseria se saisir
de la citadelle, la « jeter par terre » : projet impraticable qui devait
échouer contre la vigilance de La Férandière et qui, suivant le mot de
Giubega, aurait « provoqué l'indignation du peuple auquel la Corse avait
l'avantage d'être incorporée ». Les autres — et les Bonaparte étaient du
nombre — désiraient introduire dans la forteresse une ou deux compagnies de
garde nationale et, par une manifestation bruyante, au besoin par une émeute,
expulser d'Ajaccio certains fonctionnaires qu'ils jugeaient suspects. Les
représentants du gouvernement français à Ajaccio étaient alors La Férandière,
le directeur de l'artillerie Lapine, le directeur de l'hôpital militaire
Descamps, le subdélégué Souiris, le juge royal Raquine et l'ingénieur des
ponts et chaussées Cadenol. Les démocrates de la ville regardaient ces six
personnages comme les fauteurs et protecteurs de l'aristocratie. Selon
Bonaparte, La Férandière ne respirait que l'arrogance et se croyait encore au
temps où la Corse tremblait sous le poids de l'autorité militaire. Lajaille,
homme vif, impétueux, très peu accommodant, avait tenu des propos que
Napoléon déclarait révoltants et indignes d'un bon citoyen. Il comptait près
de quarante-cinq ans de services, neuf campagnes et plusieurs sièges ; mais
parmi ses campagnes était celle de la Corse, et, disait-il, les Ajacciens «
sont tons furieux de ce que j'ai fait la guerre contre eux ». Souiris
— ce Souiris qui disputait si âprement l'héritage Odone à Charles Bonaparte —
était non seulement subdélégué de l'intendant, mais économe des biens de
l'instruction publique, trésorier des troupes, directeur de la douane, des
Romaines, du sel. On lui reprochait de cumuler neuf emplois. On l'accusait
d'avoir soustrait ou égaré le Livre rouge. On croyait qu'il avait recueilli
de scandaleux bénéfices en ne publiant que le 22 juin, au lendemain du
marché, le décret qui permettait la vente libre du sel et que Bastia
connaissait dès le 3 mai. « Il a fallu six semaines à ce décret, s'écriait
Napoléon, pour venir de Bastia il Ajaccio ! » Mais la femme de Souiris, une
demoiselle Tscharner, et sa fille Marie, alors âgée de vingt-trois ans,
étaient liées avec Letizia, et plus tard, au temps de la puissance des
Bonaparte, Marie Souiris se recommandait il eux. Elle avait épousé le colonel
Maingarnaud qui périt devant Cadix. L'empereur doubla la pension de la veuve. Le juge
royal Raquine était honnête homme, mais incapable. Barrie avouait qu'il
n'avait pas de talents, et Napoléon assure que tout le monde connaissait son
ineptie ; que la juridiction d'Ajaccio se plaignait de lui depuis 1778 et
proposait, pour se débarrasser de l'imbécile, de lui abonner ses
appointements à condition qu'il partit. L'ingénieur
Cadenol avait, comme l'inspecteur des ponts et chaussées Barral[1], un cabinet qui renfermait une
foule d'échantillons superbes de marbre, de granit et de jaspe, C'était, au
rapport de Marbeuf, un sujet précieux qui possédait toutes les qualités
nécessaires pour bien remplir son état, et Barrit' jugeait qu'il entendait
bien son métier, prenait beaucoup de peine et ruinait sa santé au travail.
Aussi, ajoutait Barrie, « est-il mal dans ses affaires et fort peu aimable ».
Pour l'instant, Cadenol achevait la construction du pont d'Ucciani. Mais on
disait qu'au lieu de vaquer à ses devoirs, il avait semé la désunion dans le
village d'Ucciani en parlant contre la Constitution. Il méconnaissait
l'autorité du Comité supérieur qui l'avait mandé plusieurs fois à Bastia et
qui prescrivait le 10 juin au maire de Bocognano de l'arrêter. Il sollicitait
son passeport et cherchait évidemment à s'enfuir. Inquiètes de ce projet de
départ, les municipalités de la pièce de Celavo présentaient un mémoire la
municipalité d'Ajaccio et la priaient de s'assurer de Cadenol qui détenait
des papiers, matériaux, ferrements et autres ustensiles de toute espèce. La
municipalité d'Ajaccio appela Cadenol et, sans l'écouter, le fit conduire en
prison par six fusiliers, sous prétexte qu'il avait enfreint les règlements
de police. Cadenol protesta. Il se pourvut aussitôt devant la justice royale
et se plaignit à Raquine duc les officiers municipaux eussent refusé de
l'entendre. Raquine lui donna droit et enjoignit le 24 juin de l'élargir. La
municipalité ajaccienne s'irrita : elle assura que Raquine avait une conduite
inconséquente et agissait de son chef, per capriccio, par une fantaisie
qu'expliquait son caractère, sans procès, sans interrogatoire, sans sentence
légale. Raquine refusa sa porte au délégué de la municipalité, et Cadenol
alla se réfugier à la citadelle. Mais le peuple d'Ajaccio s'agita. Pourquoi,
dit Napoléon, n'aurait-il pas « soutenu avec vigueur et par tous les moyens
l'honneur et le respect dus à ses représentants ? » Le 25
juin, au matin, la municipalité annonçait à La Férandière que le peuple était
en rumeur et que Cadenol devait venir incontinent à la maison commune sous
l'escorte de plusieurs soldats. La Férandière répliqua que Cadenol sortirait
si la municipalité répondait de sa sûreté. Elle envoya trois de ses membres
et, sous leur protection, Cadenol quitta son asile. A peine avait-il franchi
la barrière de la citadelle que la foule se jetait sur lui. Il fut arrêté,
transféré sur-le-champ au couvent des Capucins et gardé pur une vingtaine
d'hommes armés de fusils ou de poignards. Trois officiers l'avaient
accompagné : le major Lajaille, l'aide-major Gaudin et le capitaine Chaillot
de Verges. Tous trois et notamment Lajaille furent insultés et frappés.
Lajaille, couché en joue, voyant les stylets levés sur lui, certain d'être
massacré s'il faisait résistance, se laissa, comme Cadenol, enfermer aux
Capucins, et Napoléon reconnaît qu'on eut bien du mal à empêcher le peuple de
se porter aux dernières extrémités contre lui. Pendant
ce temps, une autre bande enlevait de vive force le juge Raquine, le
subdélégué Souiris, le directeur de l'hôpital militaire Descamps, et les
conduisait au couvent des Capucins. Indigné,
La Férandière écrivit à la municipalité que le désordre était au comble, que
le peuple saisissait des gens de justice et des fonctionnaires malgré la
garantie et au milieu même de la municipalité, que l'insurrection existait
réellement, qu'il fallait proclamer la loi martiale. « Nous savons notre
devoir », répondirent les municipaux, et ils ajoutèrent que La Férandière
n'avait à s'inquiéter de rien, qu'il était inutile de proclamer la loi
martiale, qu'ils allaient au premier moment interroger Lajaille ainsi que ces
autres messieurs arrêtés par le peuple, et « reconnaître leur faute,
d'alitant que Lajaille, selon le bruit public, avait deux pistolets sur lui
». La
Férandière fut outré. Quoi, la municipalité l'invitait à ne pas s'inquiéter
lorsque cinq hommes publies étaient enlevés à main armée ! Elle reprochait à
Lajaille d'avoir des pistolets, et pas un bourgeois d'Ajaccio ne sortait sans
pistolets et sans stylet ! Il tint un conseil de guerre où tous les corps de
la garnison avaient un député de chaque grade. On résolut unanimement, pour
rétablir la tranquillité, de ne pas protester contre l'arrestation des cinq
Francais ; mais on prierait la municipalité d'envoyer les prisonniers à la
citadelle pour leur sûreté ; la garnison lette servirait de caution jusqu'à
l'arrivée de Hiron qui devait prononcer sur leur sort. « J'espère, marquait
La Férandière aux municipaux, que la bonne intelligence avec laquelle elle a
vécu avec les citoyens de cette ville et sa bonne conduite vous engageront à
accéder il sa demande. » Le
Conseil général de la commune d'Ajaccio ne répondit que le jour suivant. Il
savait, disait-il, la bonne intelligence qui régnait entre les soldats et les
bourgeois ; mais, dans l'intérêt de la paix publique. il ne pouvait
acquiescer entièrement à la requête de la garnison. Selon l'intention du
people, le juge Raquine partirait pour la France. Le major Lajaille, mal vu
de la population à cause des propos indiscrets qu'il avait tenus dans
plusieurs circonstances, accompagnerait Raquine, et toutefois la municipalité
lui donnerait un certificat qui prouverait que son départ n'était pas
déshonorant. Souiris et Descamps seraient le lendemain envoyés à la citadelle
pour passer la journée sous la caution du gouverneur, et la municipalité se
réservait de rassurer le peuple sur leur compte. Quant à Cadenol, il
resterait au convent des Capucins sous la sauvegarde de la municipalité
jusqu'au règlement de l'affaire du pont d'Ucciani ; il fallait, avant de le
mettre en liberté, entendre les griefs qu'avaient contre cet ingénieur
quelques communes de la piève de Celavo. Plus
attristé que jamais, La Férandière tenta de fléchir les municipaux dans une
lettre où, sous une forme verbeuse, mais naïve et touchante, s'épanchait son
cour de soldat. Il n'était pas Ajaccien, disait-il, mais il avait donné dans
toutes les occasions et à une époque où le commandement n'appartenait qu'il
lui seul, des preuves de son attachement aux Ajacciens ; il s'était toujours
empressé de les obliger ; il n'avait cessé de vouloir le bien et aujourd'hui,
après les décrets de l'Assemblée nationale, après les lettres de Paoli qui
prêchaient la concorde, il regardait les habitants de la ville comme ses
frères et les traitait en frères, puisque, sur leur désir et leur demande,
ils étaient Français et soumis aux lois de la France. Et voilà que, malgré les
décrets de l'Assemblée nationale, malgré les lettres de Paoli et à la veille
de son arrivée, à l'instant où Biron venait exaucer les vœux des Corses, et
lorsque ces deux chefs apportaient aux insulaires la liberté et le bonheur,
une émeute subite, tille insurrection à la fois dangereuse et inutile
enlevait, emprisonnait cinq serviteurs du roi ! Était-ce jalousie ? Était-ce
envie d'avoir des places ? Mais un prochain scrutin ne donnerait-il pas à des
Corses ces emplois de judicature et d'administration ? La
municipalité d'Ajaccio reçut, en même temps que cette lettre, une députation
de tous les corps et de tous les grades. La garnison demandait que le major
Lajaillc fût confié il sa garde et mis il la citadelle. Après une longue
délibération, la municipalité résolut de relâcher Lajaille. Le 27 juin, à
midi, cinq de ses membres amenèrent le major à la citadelle et le
constituèrent prisonnier sur parole sous la caution de la garnison et
spécialement des sous-officiers. Souiris et Descamps passèrent un jour à la
citadelle. Le juge Raquine fut, durant la nuit du 28 au 29 juin, embarqué
dans un bateau qui le déposa sur la côte de Provence. Cadenol, mené à Bastia
sur la réquisition du Comité supérieur, enfermé le 29 juillet dans la
citadelle de cette ville, dut bientôt, comme Raquine, regagner la France. Le
major Lajaille, plus dégoûté que jamais de sa « triste position », menacé le
9 septembre par des gardes nationaux qui lui réclamaient, stylet au poing,
les clefs des magasins de munitions, obligé de dégainer, demanda son rappel
avec instance et l'obtint au mois de novembre. Quel a
été le rôle de Napoléon dans cette insurrection ? Nasica raconte qu'il fut
averti par les cris de la foule, qu'il se précipita dans la rue, le fusil à
la main, sans chapeau, en pantoufles et en veste, que le peuple le reconnut
pour chef et que le jeune homme, entraîné par l'élan populaire, accepta la
direction du mouvement. Mais ni La Férandière ni Lajaille ne citent dans
leurs lettres le nom de l'officier. Evidemment, Napoléon fut surpris par
l'événement. Si le coup de force eût été prémédité, Joseph et les municipaux
seraient-ils partis la veille pour se rendre au-devant de Paoli ? Il alla
voir ce qui se passait ; mais il n'eut garde d'intervenir activement, de se
jeter dans la mêlée, et, pour parler comme lui, il craignit les « suites
», craignit les « accidents qui pouvaient arriver ». Le lieutenant
d'artillerie Bonaparte aurait-il de sa main arrêté le major Lajaille ? Il se
tint à l'écart, de même qu'au 5 novembre 1789, à Bastia, et, s'il fomenta
l'émeute, il ne la dirigea pas : il laissa ce soin à Levie et aux officiers
municipaux, Colonna d'Ornano, Cuitera, Meuron, qui correspondirent avec La
Férandière. Dix semailles plus tard, le 8 septembre, malgré les
représentations du commandant, une compagnie de la garde nationale entrait
dans la citadelle d'Ajaccio et y prenait poste : Napoléon et Joseph, alors
sur le chemin d'Orezza, n'eurent aucune part à cet acte de vigueur, et ce
jour-là encore Levie et ses collègues agirent de leur propre autorité. Napoléon
a rédigé le mémoire justificatif de la municipalité. On attribue parfois
cette pièce à Joseph, et Joseph y glissa peut-être quelques traits. Mais
l'aîné des Bonaparte n'assistait pas l'échauffourée du 25 juin, et le style
de son cadet se reconnaît en nombre d'endroits. Napoléon affirme que la
conspiration était générale ; que les citoyens, quels qu'ils fussent, riches
et pauvres, s'unissaient contre les fonctionnaires français : que les choses
se passèrent tranquillement ; que l'ordre et la résolution caractérisent
toutes les démarches de la journée. Il accuse La Férandière d'avoir tenu des
conseils de guerre qui sont « d'infâmes complots contre la loi » et tenté une
« coupable rébellion » qui eût réussi sans le « patriotisme éclairé » de la
garnison. Il vante la modération et l'indulgence du corps municipal.
Derechef, le fils de Charles Bonaparte flétrit ces Corses qui se jetèrent les
premiers dans les bras de la France et qui se prononcent contre le régime
nouveau : « Nous que l'on appelle les précurseurs de la liberté, nous
laisserons-nous impunément trahir par ceux qui vivent au milieu de nous, qui
ont prospéré dans l'avilissement universel et qui aujourd'hui détestent une
constitution qui nous rend à nous ! » Le
mémoire contenait de sanglantes allusions à Gaffori. L'auteur regrettait que
le « fils d'un grand patriote » eût parcouru les pieves à la tête des
troupes, prêchant le despotisme, usurpant sur ses pouvoirs, désarmant les
citoyens « les cendres des patriotes, disait-il, sont quelquefois profanées ;
des familles qui se sont illustrées par de grands sacrifices sont tout d'un
coup déshonorées par les indignes actions d'un fils, d'un frère, d'un neveu.
» Peu de jours après, les gafforistes d'Ajaccio essayaient de se venger. Ils
répandirent le bruit que les 13onaparte, Masseria, Levie, Pozzo di Borgo et
autres projetaient d'arrêter tous les Français et de les embarquer pour le
continent. Ils assuraient que Masseria et Levie voulaient s'emparer de la
citadelle en appelant dans la ville les paysans de Bastelica et de La
Mezzana, mais que les gens de Bastelica n'étaient venus qu'en petit nombre et
que ceux de la Mezzana avaient répondu par un refus la lettre publique de
Masseria ; que Levie avait toujours été d'intelligence avec Paoli et que dans
l'assemblée des pièves du Delà des monts il proposait, il l'unanime horreur
des assistants, d'expulser les Français : que Napoléon Bonaparte avait
pendant le congrès d'Orezza écrit ses concitoyens qu'il fallait s'unir pour
chasser l'étranger, le straniero. Un dimanche de juillet, tandis que
Joseph et Napoléon] se promenaient sur la place de l'Olmo, un abbé Recco,
neveu de leur ancien maitre, se jeta sur eux à la tête d'une troupe de
fanatiques. Mais Étienne Conti et Jacques Pô intervinrent. Le maire Levie
accourut. Un ami de la famille Bonaparte, le bandit Trentacoste, fit aux deux
frères un rempart de son corps et, le pistolet au poing, menaça de mort
quiconque oserait les toucher. Recco, rapporte Joseph, était l'accusateur de
Napoléon dans cette émeute populaire, et il lui reprochait de n'être pas
Français. Sans perdre son sang-froid, Napoléon déclara qu'il avait écrit une
lettre à ses concitoyens, mais qu'elle ne renfermait aucun appel à la
révolte. « Nous ne serions pas Français, s'écriait-il, horrible blasphème, orrenda
bestemmia ! J'attaquerai en justice les scélérats qui vous ont trompés :
mais s'il vous reste encore quelque doute, si vous croyez que j'ai conspiré
cintre vous et vos intérêts., formez aussitôt un tribunal de douze pères de
famille ; que l'accusateur paraisse, et que le débat se termine par sa mort
ou par la mienne ; vous arquebuserez l’un des deux. » La bande se dispersa. Cependant
Paoli était, comme avant la conquête, et selon l'expression de Napoléon, le
centre de tous les mouvements du corps politique. Il
avait pressenti que les Français rendraient à la Corse sa liberté : la
justice, écrivait-il, n'était-elle pas maintenant leur seule idole ? Il crut
même un instant redevenir le « général » de sa patrie. Il disait
complaisamment qu'il avait un jour, à la prière de Turgot, exposé ses idées
sur le régime le plus propre à la Corse et que le ministre avait admiré dans
le mémoire la justesse des principes et la simplicité des moyens. Au mois
d'octobre 1789, il envoyait à Paris Antoine Gentili, son confident et
secrétaire particulier, et Gentili qui s'abouchait avec Lafayette et La Tour
du Pin, ne se bornait pas à déclarer que Paoli voyait avec une joie extrême
le grand œuvre de la régénération de la monarchie ; il demandait que la Corse
fût aussi libre que les autres provinces de France et qu'elle eût une forme
de gouvernement analogue au génie de ses habitants, comme dans le temps où M.
de Cursay l'administrait tranquillement avec une poignée d'hommes. Mais La
Tour du Pin et Lafayette pensaient fort sagement que si la Corse était
indépendante, elle pourrait plus tard préférer l'alliance de l'Angleterre à
celle de la France. Mieux valait qu'elle fût française et que Paoli,
amnistié, gagné par notre générosité, mit au service de la France son
influence et son nom. On ne
se trompait pas. Lorsqu'il sut le décret du 30 novembre, Paoli écrivit qu'il
baisait la main, quelle qu'elle fût, qui donnait la liberté à sa patrie, que
l'Assemblée nationale avait trouvé le moyen infaillible d'attacher les Corses
au gouvernement français, que les exilés qui rentreraient dans l'île
défendraient la Constitution jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Rappelé
par la junte de Bastia qui l'assurait que les Corses ne soupiraient qu'après
Paoli — l'eroe di tutti sospirato ! rappelé par Arena qui glorifiait
ses vertus et invitait ses compatriotes à le mettre à leur tête, rappelé par
le comité de l'Isle-Rousse, cette ville qu'il avait fondée et qui le priait
de reprendre ses premières fonctions, rappelé par toutes les communes qui
dans les procès-verbaux d'organisation de leur garde nationale exprimaient le
désir de son retour, il parut le 22 avril 1790 à la barre de l'assemblée et
jura obéissance et fidélité au peuple français. Il fut fêté, caressé, célébré
comme le martyr de la liberté, et il obtint tout ce qu'il demandait. Barrie
ne pouvait et ne voulait plus l'ester dans l'île : il fut remplacé par Biron,
bien que Biron fût député et qu'un décret défendit aux députés d'accepter
aucune fonction du gouvernement ; mais Paoli nommait Biron son ami et jugeait
que personne n'avait de meilleures intentions pour le bien des insulaires. A
la prière de Paoli, l'assemblée décida que les impôts de la Corse seraient
provisoirement et comme naguère perçus en nature. Il fit augmenter le nombre
des commissaires du roi : Buttafoco proposait de leur adjoindre Cesare
Maestrati de Levie qui n'était pas noble ; le ministre choisit trois
personnages que Paoli recommandait, l'abbé Varese, Martin Quenza et Mathieu
Limperani.« La confiance du ministère et de l'assemblée dans le crédit de
Votre Excellence, écrivait Saliceti à Paoli, est sans limites ; vos jours
sont précieux à la France, et aucune des mesures qui pourront être
nécessaires au maintien de notre liberté ne sera négligée. » Les
départements firent à Paoli le même accueil que Paris. Son voyage à travers
la France ne fut qu'une longue ovation. A Lyon, à Tournon, à Valence, à Aix,
à Marseille, à Toulon les habitants criaient vive Paoli, et
accouraient en foule pour connaître ses traits et Unir lui rendre hommage. Sa
réception cm Corse fut une apothéose. Il entra le 17 juillet dans le port de
Bastia. Des bâtiments pavoisés escortaient son vaisseau et sur chacun d'eux
étaient des Corses renommés pour leur bravoure et leur patriotisme ; Paoli
les saluait au passage et leur rappelait à haute voix leurs actions passées.
Il aborda sur le môle où l'attendaient les notables, au son des cloches, au
bruit des salves d'artillerie et aux cris de vive le père de la patrie !
L'enthousiasme de la population tenait du délire. Chacun voulait voir,
entendre, toucher ce Paoli qui, malgré ses soixante-six ans, imposait par sa
haute taille, par son air résolu, par le regard pénétrant de ses yeux bleus,
par ses longs cheveux blancs. Mais
dès le lendemain se révélait ce que sa situation avait de difficile et
d'extraordinaire. Paoli, parce qu'il était Paoli, devait être le maitre de la
Corse. Au milieu de tous les pouvoirs suspendus ou annulés, et bien qu'il eût
protesté qu'il n'était et ne serait qu'un individu zélé, un simple citoyen,
il était la seule autorité du département. Même plus tard, lorsque
l'administration fut entièrement organisée selon les décrets de l'assemblée,
il resta, comme jadis, le chef de l'île, et ne cessa d'être pour les Corses
le e général », le babbo ou le père, un père doux et sévère il la
fois, toujours aimé, toujours respecté, toujours obéi. e Il est Lui, disait
Buttafoco, la patrie et la constitution sont dans sa personne. » Aussi, dès
le premier jour, ses ennemis l'accusaient-ils d'affecter la tyrannie. Ils
prétendirent qu'il avait accueilli la visite de Barrie, de La Guillaumye, du
Conseil supérieur et du chapitre de la cathédrale avec une indifférence qui
touchait an mépris. Les Bastiais lui avaient donné une compagnie de milice
bourgeoise : ils virent avec déplaisir qu'une autre compagnie venue de
Rostino, sa piève natale, vint monter la garde devant sa maison, et crurent
qu'il se défiait d'eux, qu'il ne croyait pas à la sincérité de leurs
démonstrations. Il se
débarrassa sur-le-champ de Gaffori, de l'homme qui représentait dans l'île
l'ancien régime et que les royalistes de Corse invoquaient comme leur unique
soutien. Abandonné de Barrin et maugréant contre lui, Gaffori s'était retiré
d'abord dans sa maison de Corte, puis dans la citadelle où il se tenait clos
et coi, ou, comme disait son gendre Buttai spectateur indifférent. « Il
rentre, s'écriait Napoléon, dans le néant d'où mal à propos l'intrigue
l'avait fait sortir ! » Mais Gaffori disposait encore du régiment de
Salis-Grisons, et il était plus que jamais la bête noire des Corses. Le
Comité supérieur déclarait que ses menées et manœuvres causaient les troubles
du pays ; qu'il opprimait la population de Corte et braquait sur elle les
canons du château ; qu'il avait essayé d'empêcher dans cette ville la
formation d'une garde bourgeoise et opposé milice à milice ; que ses
partisans avaient au lei juillet incendié la demeure d'un patriote ;
qu'appuyé sur son cousin germain, le maire Barthélemy Arrighi, il faisait de
Corte un lieu d'horreur et le réceptacle de tous les séditieux. A
l'instigation de Paoli, le Comité supérieur fit ordonner par Barrin à Gaffori
de disperser le régiment de Salis-Grisons dans les cités maritimes et de ne
conserver à Corte qu'une seule, compagnie. Puis, il décida une « marche
générale » de tous les bons patriotes : cinq membres du Comité, à la tête de
cinq cents hommes de la garde nationale, marcheraient sur Corte. Mais une
députation vint affirmer au babbo que les habitants de Corte se
conduiraient désormais en vrais citoyens soumis à la loi et à la
constitution. Glaoui, mandé par Paoli, se rendit à Bastia. Au sortir de
l'entretien, il fut arrêté par le Comité supérieur. Il s'embarqua
sur-le-champ « pour laisser les esprits libres de toute sujétion ». Le
régiment de Salis eut ordre de rester à Corte. Le maire Barthélemy Arrighi et
deux officiers municipaux de Corte, partisans de Gaffori, furent incarcérés ;
mais Arrighi, tiré par Paoli de sa prison, devint paoliste fervent et entra
l'année suivante dans le Conseil général du département. D'autres
gafforistes furent moins heureux ou moins dociles. Les Boccheciampe, les
Cuttoli, les Fabiani, les Figarelli, les Matra, les Sansonetti devaient être
bientôt embarqués de force avec un humiliant charivari ou, après dos
vexations sans nombre, obligés de s'exiler. Les royalistes se turent, et il
n'Y eut plus dans l’île qu'un grand parti, le parti des patriotes ou des
paulistes qui proclamaient leur attachement à la constitution et traitaient
d'aristocrates, d'hommes de sac et de corde quiconque n'exécrait pas l'ancien
système et ne regardait pas Paoli comme le héros de la patrie, comme celui «
dont le nom ne pouvait se proférer qu'avec tendresse n. Les paulistes eurent
tons les emplois au détriment des Français qui furent pour la plupart
impitoyablement renvoyés. Le général montrait, il est vrai, non sans émotion,
une lettre où Louis XVI lui affirmait qu'il n'y avait plus de distinction
entre Français et Corses. Il priait ses concitoyens de l'île d'avoir égard à
la situation des fonctionnaires français. Il plaçait et conseillait de placer
dans les tribunaux des juges français qui seraient naturellement impartiaux.
Mais la réaction pouvait-elle s'éviter ? Les insulaires, se gouvernant
eux-mêmes, ne devaient-ils pas répudier tout ce qui leur rappelait la
conquête et le régime de Marbeuf, de Narbonne et de Sionville ? Les Français
furent donc évincés. Les plus chauds partisans de Paoli, les Corses expatriés
qui rentraient avec lui, furent électeurs et éligibles. Des bannis, à peine
arrivés, furent membres de l'administration générale, et un des plus célèbres
bandits, Ange-Mathieu, dit Zampaglino, absolument illettré et incapable de
signer son nom, mais brave et ruse ; Zampaglino qui avait après Pontenovo
continué la résistance, défait un détachement et quitté la Corse en 1774 pour
se réfugier en Sardaigne, puis à Lucques ; Zampaglino que les Français
appelaient un chef de voleurs et d'assassins, qu'ils comparaient à Mandrin et
à Cartouche, qu'ils accusaient d'avoir levé des contributions et brûlé les
maisons de ceux qui refusaient de les paver ; Zampaglino, honoré publiquement
de la confiance de Paoli et muni par lui d'une lettre de recommandation,
venait à Ajaccio, rendait visite à l'état-major de la place, mangeait à la
table de Marius Perahli, à côté de sa femme et de sa fille, et il était un
des onze électeurs du canton de Celavo ! De
Paris, dans des manifestes et des missives particulières, tantôt avec la
clairvoyance, tantôt et plus souvent avec l'injustice de la haine, Buttafoco
dénonçait Paoli, assurait qu'il était un astre malfaisant qui présageait les
calamités ; qu'il établissait un pouvoir arbitraire et commandait au gré de
ses caprices ; qu'il prétendait ne rien être et s'arrogeait tous les droits ;
que ce martyr de la liberté était l'oppresseur de la liberté ; qu'il avait
régi la Corse comme 'l'ibère et désirait la dominer comme Sylla après
l'abdication ; qu'il donnerait la paix à son pays, mais que cette paix serait
celle des tombeaux ; qu'il étalait un beau dévouement il la France, mais que
ses amis tentaient de s'emparer des places fortes et jetaient dans des
cachots les partisans de la France ; qu'ils avaient le mot de Constitution il
la bouche et non dans le cœur ; que cette Constitution servait de prétexte à
leurs actes injustes et illégaux ; qu'ils avaient dans chaque circonstance
substitué leur volonté propre aux décrets de l'Assemblée ; qu'ils estimaient
criminel quiconque n'était pas de leur bord ; qu'ils portaient « l'examen de
la plus rigide inquisition même sur les pensées ». Sans cloute, ajoutait
Buttafoco, Paoli ne les approuvait pas absolument ; mais il palliait leurs
torts, excusait leurs violences, et sil les réprimandait, ce n'était jamais
sur ce ton imposant qu'il prenait avec d'autres. Et Buttafoco s'indignait.
Paoli et paulistes feraient-ils encore marcher la Corse à coups d'éperon ?
Les insulaires allaient-ils se prosterner devant Paoli comme devant une
idole ? Napoléon
était un de ceux pli briguaient alors l'affection du général, tut de ceux que
Buttafoco nommait ses agents et ses adulateurs. Il était près de Paoli
lorsque le Comité supérieur fit embarquer Gaffori. « Gaffori, écrivait-il à
Joseph, est arrivé à Paris et dit vouloir abandonner la Corse. » Il
applaudissait il l'emprisonnement des gafforistes, à leur expulsion et à
toutes les mesures du Comité supérieur. Il lisait chez Paoli les journaux du
continent et il annonçait à Joseph que les soldats se révoltaient, qu'un
désordre extrême se mettait dans les régiments, que Barnave et Cazalès
s'étaient battus au pistolet et que Cazalès avait été blessé mortellement ; «
c'est, disait-il, un grand aristocrate de moins ». Il prenait connaissance
des lettres que Masseria envoyait d'Ajaccio à Paoli et il jugeait que
Masseria n'avait pas de tact, ne proposait que des sottises, n'était bon
qu'il ruiner les allaites où il s'ingérait : « ses lettres comme son visage
ne persuadent pas, elles repoussent. » Il se liait avec une foule de gens et
faisait beaucoup de compliments, de « finesses » aux personnages influents
qui courtisaient Paoli. Il flattait Zampaglino. Et de son cité, Joseph
prônait, célébrait le babbo en toute occasion. Il glorifiait la
constitution que Pauli avait autrefois fondée sur les droits de l'homme,
glorifiait sa législation qui « pliait un peuple guerrier à un frein
salutaire », sa résistance aux « esclaves dorés » de Choiseul et le « sublime
espoir » que le général, comme Varron après Cannes, avait emporté sur la
terre de l'exil. Aussi les Bonaparte passaient-ils pour d'enragés paulistes,
et un fonctionnaire français mandait alors à Paris que Paoli succomberait
s'il n'avait la pré-- caution de s'entourer des Zampaglino, des Grena, des
Bonaparte, des Masseria et « autres gens perdus d'honneur et de dettes on
fanatiques ». Ce qui
préoccupait surtout Napoléon, c'était le destin de Joseph. Son aîné serait-il
un des électeurs que les citoyens actifs allaient nommer dans les assemblées
primaires ? Et une fois électeur, une fois admis à l'assemblée des électeurs
du département qui se tenait à Orezza, deviendrait-il quelque chose ? «
Procure d'être député », écrivait-il à Joseph. Il l'engageait à ne pas donner
prise aux critiques, à ne s'appuyer sur la protection de personne, à n'agir
« qu'avec ordre et la loi à la main ». Il le mettait en garde contre
Marius Peraldi qui prendrait trop de crédit s'il présidait les assemblées
primaires d'Ajaccio : « il serait fort avantageux si Marius ne pouvait pas
être président. » Il faisait imprimer à Bastia pour son frère et ses
partisans les manifestes et les billets ou, comme on dirait aujourd'hui, les
programmes et les bulletins. « Je suis, mandait-il à Joseph le 27 août, fort
inquiet de ton élection. » Mais
Joseph — que Napoléon a toujours blâmé de cajoler volontiers les gens — avait
su se concilier les esprits. Marius Peraldi écrivait le 26 juillet à Cesari
vivait avec les Bonaparte et les Pozzo di Borgo dans la plus douce
harmonie. « Nous travaillons de concert, ajoutait Peraldi, ainsi que nos
parents Levie pour nommer les électeurs du département ; nous avons d'un
commun accord résolu de pousser Jean-Jérôme Levie, Barbieri, Jean-Pierre
Levie, Conti, Bonaparte. etc. Ces messieurs s'entendent avec nous, et il n'y
aura Orezza qu'une seule volonté et une seule opinion. » La
ville ainsi que le faubourg d'Ajaccio envoyait à Orezza six électeurs. Joseph
fut élu par la ville avec Peraldi, Philippe Ponte, Tortaroli, Sébastien
Colonna et Marc-Aurèle Rossi. Le Borgo nomma Casamarte, Jacques Pô,
Thomas Tarera, Masseria, Pompeano Pozzo di Borgo et Étienne Conti. Le pays ou
« rione » d'Appietto fit choix d’Octave Colonna et de Charles-André
Pozzo di Borgo. Joseph
se rendit Orezza avec Napoléon. Les deux frères rencontrèrent Paoli à
Pontenovo. Une foule de jeunes gens accompagnaient le général et lui
formaient une escorte d'honneur Sur tout le trajet, les cavalcades
succédaient aux cavalcades et le cortège de Paoli ne cessait de grossir.
L'air retentissait de vivats et des salves de mousqueterie. A l'entrée des
villages se dressaient des arcs de triomphe décorés de compliments en latin
on en italien et les milices venaient au-devant dit héros en déchargeant leurs
fusils et en polissant de grands cris. Napoléon marchait fièrement à côté de
Pauli qui lui montrait les endroits les plus mémorables de la guerre de
l'indépendance et lui expliquait la défaite de Pontenovo. Il vit avec émotion
à Rostino la maison du général. Ce n'était ni un château ni une belle
habitation ; elle avait trois fenêtres de façade et des volets de bois.
« Si j'avais voulu, disait Paoli à Napoléon, une demeure somptueuse, je
n'aurais plus le droit d'accepter l'hospitalité que mes compatriotes
s'empressent de m'offrir. » L'assemblée
d'Orezza, qui comptait 419 électeurs, dura dix-huit jours, du 9 au 27
septembre. Paoli la présidait, et elle fit tout ce qu'il désirait. Elle
décida sur sa proposition que des commissions nommées par elles, el non les
commissaires du roi, examineraient les procès-verbaux d'élection. Elle décida
de lui élever une statue dans le milieu de l’île, de lui faire chaque année
un traitement de cinquante mille francs, de lui confier le commandement de
toutes les milices. Elle circula Orezza
même, et non dans leurs chefs-lieux, pour éviter tout retard et en réalité
pour agir sous les Yeux et selon les indications de Paoli, les électeurs des
districts, réunis en assemblées particulières, choisiraient leurs
administrations. Elle décida, sur le vœu de Paoli, que les deux députés du
tiers-état auraient leur récompense, que Saliceti serait procureur général
svndic et Cesari, général en second des gardes nationales, avec la faculté de
se porter dans tous les districts ; que la Corse formerait provisoirement un
département unique ; que les membres de l'administration générale se
rendraient à Bastia pour y recevoir les comptes et papiers de l'ancienne
administration et s'établiraient ensuite où ils le jugeraient nécessaire,
mais que la prochaine assemblée fixerait définitivement le chef-lieu ; que
deux députés désignés par Paoli — Gentili et Pozzo di Borgo — iraient
exprimer à la Constituante la reconnaissance des Corses, lui dénoncer
Buttafoco et Peretti comme indignes de la confiance publique et la supplier
de supprimer le régiment provincial. Ce
régiment avait rendu de grands services à la monarchie qui se rappelait le
vieil adage le Corse saisit le Corse et pensait fort sainement que la
police intérieure ne pouvait être faite que par les troupes du pays. C'était
le régiment provincial qui réprimait les troubles, qui traquait et chassait
les rebelles. Aussi Buttafoco proposait-il de l'augmenter et Monteynard
représentait que plus il v aurait de Corses payés par le roi, moins il en
resterait dans le parti contraire. Mais les patriotes ne voyaient dans le
régiment provincial que l'instrument de la plus barbare tyrannie ; ses
officiers, lieutenants-colonels et capitaines, Raphaël et Jean-Quilico
Casabianca, Abbatucci, Octave Colonna de Cinarca, Cesari sollicitaient sa
suppression ; — et il fut supprimé. La
plupart des résolutions de l'assemblée d'Orezza qui n'avait d'autre mission
que d'élire les membres du Département et de désigner le chef-lieu où ils
siégeraient, étaient illégales. Illégale était la nomination de Paoli et de
Cesari au commandement de toutes les milices corses, puisque la Constitution
disait que nul ne commanderait la garde nationale de plus d'un district.
Illégale, la mission de Gentili et de Pozzo di Borgo, chargés de porter i
l'Assemblée nationale et au monarque deux adresses qui reprochaient à
l'ancien gouvernement royal « le plus cruel despotisme » et « les horreurs de
la plus violente servitude ». Illégale, l'élection des administrateurs des
districts. Illégale, l'élection de bannis qui n'étaient ni propriétaires ni
domiciliés dans l’île depuis un an. Illégale, la foule des décisions unanimement adoptée par le Congrès, comme celle de désapprouver la conduite de
Buttafoco et de Peretti ; celle de casser toutes les délibérations des États de Corse en
faveur de Marbeuf, Narbonne et Sionville, ennemis de la patrie ; celle
d'annuler les sentences rendues contre les martyrs de la liberté corse ;
celle de réhabiliter la mémoire de ces victimes du pouvoir judiciaire et du
pouvoir militaire ; celle de révoquer les concessions d'étangs et de terres
communales prononcées par la royauté ; celle de remettre en possession de
leurs biens les émigrés qui s'étaient réfugiés eu Toscane et de leur
restituer les revenus indûment perçus par les trésoriers du roi ; celle de
demander au ministère douze mille fusils pour le moins puisque l'île désarmée
par la conquête avait alors perdu plus de quarante mille mousquets ; celle de
former un comité des recherches et de solder provisoirement une partie de la
garde nationale pour poursuivre les agents et partisans de Cènes et les
adversaires de la Constitution. Mais, écrivait Paoli, tout s'était fait « de
bon accord, dans la plus parfaite tranquillité et le meilleur ordre », et le
général ajoutait que les Corses étaient « vrais Fiançais », que le roi
n'avait dans son vaste empire aucun département plus loyalement dévoué à sa
personne et à sa gloire. Napoléon
était à ce congrès d'Orezza. On a prétendu, contre toute vraisemblance, qu'il
harangua deux fois en italien les électeurs, qu'il s'exprima d'abord avec
hésitation et embarras, mais qu'il s'enhardit, s'anima peu à peu et finit par
obtenir les applaudissements de l'assistance. On rapporte aussi, peut-être
avec plus de fondement, qu'il courut les villages d'alentour en distribuant
de l'argent, surtout à ceux qui s'exerçaient au maniement des armes et
tiraient le mieux à la cible. Son hôte raconta qu'il avait arpenté toute la
pièce et enflammé les jeunes gens qui ne parlaient plus que de patrie et de
liberté. Napoléon, remarquait naïvement ce paysan d'Orezza, avait tant
griffonné, tant déchiré, tant brûlé de papier qu'on aurait peine à en trouver
dans le village ; c'était évidemment un homme de talent et de science, mais
de pareils personnages étaient ordinairement fous. Quant à
Joseph, il avait pris la parole de même qu'il la précédente assemblée
d'Orezza. Il pensait — comme a dit plus tard Napoléon — qu’il fallait placer
le centre de l'administration à Ajaccio parce que Bastia, situé du côté de
l’Italie, communique très difficilement avec la France. Mais il n'osa se
prononcer nettement, et il demanda, avec Pozzo di Borgo, que le chef-lieu du
département fût alternativement à Bastia et à Ajaccio. Il fit une motion
patriotique que le Consesso adopta : il s'agissait d'élever une
pyramide qui porterait sur une de ses faces les noms de tous ceux qui
s'étaient distingués en 1769 dans la défense de la cause commune, sur l'autre
face les noms des martyrs de la liberté, sur la troisième face la date de la
régénération du peuple corse, sur la quatrième face le témoignage de
l'indignation publique contre les traîtres. Mais il
ne fut pas des cinq commissaires du district d'Ajaccio qui vérifièrent les
pouvoirs des électeurs du district de Vico, et il ne réussit pas à se faire
nommer administrateur du département. Le Congrès avait arrêté que chacun des
neuf districts de l’île enverrait quatre des siens au Conseil général. Les
quatre personnages choisis pour le district d'Ajaccio furent Casamarte, Pozzo
di Borgo, Abbatucci et Marius Peraldi. Joseph a dit qu'il aurait pu être
membre de l'administration du département, qu'il dut céder au vœu de ses
amis. Ils lui représentèrent sans doute sa trop grande jeunesse. L'aîné des
Bonaparte était dans sa vingt-deuxième année et n'avait même pas l’âgee légal
pour être électeur. Du
moins fut-il élu président du Directoire du district d'Ajaccio, et il était
fort satisfait de ce résultat. Il écrivait à un ancien camarade du collège
d'Autun, le négociant James, qu'il avait prononcé il Orezza des discours dont
l'assemblée avait voté l'impression, qu'il était plus que jamais novateur
zélé et partisan très ardent de la Révolution, et que la crise, l'espèce
d'anarchie où était toute la France, provenait nécessairement d'un
renversement total ; qu'il comptait être député de la Corse dans la prochaine
législature. Le
congé de Napoléon expirait 'a ce moment. Le lieutenant n'attendait qu'un vent
favorable pour s'embarquer. Il eut soin de se mettre en règle et de se munir
des certificats les plus élogieux. Le IG novembre, la municipalité et le
Directoire du district d'Ajaccio attestaient que Napoléon possédait le
caractère et les qualités d'un honnête citoyen, qu'il était animé du
patriotisme le plus pur, qu'il avait donné depuis le commencement de la
Révolution des preuves réitérées et indubitables de son attachement il la
Constitution, qu'il n'avait pas craint de s'exposer aux ressentiments des u
vils adulateurs et partisans de l'aristocratie », que ses compatriotes ne se
séparaient de lui qu'avec les plus vifs regrets. Jusqu'au
jour de son départ il ne cessa d'exprimer, d'esterner, comme il
disait, son opinion sans ménagement. Des administrateurs du district
d'Ajaccio avaient protesté contre l'élection de Joseph et des autres membres
du Directoire. Le Conseil général du département les désapprouva et déclara
l'élection valide et régulière. Mais Napoléon était outré. Il écrivait à
Pozzo di Borgo le 11 octobre 1790 qu'il n'y avait dans Ajaccio que de mauvais
citoyens, qu'on ne pouvait imaginer leur « méchanceté et leur folie ». Il
accusait Ponte de « fomenter » le peuple et assurait que la maison de Ponte
était « le centre de toutes les menées », le foyer de l'opposition au nouveau
système. Oui, Ponte causait tout le mal ; Ponte excitait les Ajacciens à
précipiter dans la mer le buste de Paoli que la municipalité avait fait
placer en grande pompe dans la salle de l'hôtel de ville quelques mois
auparavant ; Ponte cherchait de toutes les façons à accroître le
mécontentement ; Ponte semait perfidement le bruit que le prochain lazaret
serait, non pas à Ajaccio, mais à Saint-Florent. « A Orezza, s'écriait
Napoléon, ils n'osaient pas parler et ici ils publient des impostures ! » Il
se plaignait des administrateurs du district qui avaient « très mal commencé
», et il proposait au Conseil général du département de casser trois d'entre
eux, Jean-Baptiste Leca Ondella du canton de La Mezzana, Philippe Folaeci du
canton de Bastelica et Jérôme Celli du canton de Celavo. Il avouait que le
moyen était violent, illégal ; mais la mesure lui semblait indispensable, et
il rappelait à Pozzo le mot de Montesquieu, qu'il y a des cas où il faut
mettre un voile sur la liberté comme on cache les statues des dieux. Voilà
où était arrivé Napoléon ! Il disait très nettement, très crûment que le
salut du peuple fait fléchir les principes. Il invoquait une sentence de
Montesquieu qu'ont toujours invoquée les auteurs et primeurs des coups de
force. N'avait-il pas assisté sur le continent à des émeutes triomphantes ?
N'avait-il pas organisé dans son île des insurrections victorieuses ?
N'avait-il pas vu Paoli et les amis de Paoli user de violence ou de ruse pour
se débarrasser des adversaires qui les gênaient, emprisonner les uns et
embarquer les autres, enfreindre à tout instant la Constitution dont ils se
proclamaient les soutiens ? Dans ses Lettres sue la Corse, ne
jugeait-il pas que Sambucuccio manquait de modération, mais que les excès
auxquels ce héros se laissait aller étaient « justifiés par la nécessité
» et, en retraçant la carrière des Giovannali, n’écrivait-il pas qu'un homme
qui tente la régénération de son pays, doit employer, non les palliatifs qui
ne sont pas de saison, mais les moyens les plus forts ? Il
était jacobin de nom autant que de cœur et de pensée. Rejeté cieux fois de
suite par les vents sur la côte de Corse, il se trouvait encore au
commencement de 1791 à Ajaccio. Il vit donc, le 6 janvier, l'ouverture du
club patriotique, du Globo patriottico dont Masseria, Joseph, Fesch et
soixante autres souscripteurs annonçaient la fondation depuis le mois de
décembre précédent. La Société devait, selon les mots de Joseph, répandre
l'esprit public, diminuer les ridicules rivalités des familles ajacciennes,
et une de ses premières mesures fut excellente ; pour mettre fin aux
querelles et aux rixes, elle arrêta qu'il fallait laisser aux sbires les
stylets et les pistolets. Elle conféra la présidence à Masseria, et élut
secrétaires Chiappe, Tortaroli et Ballero. Pour grossir le nombre de ses
membres, elle admit des jeunes gens de quatorze à quinze ans, comme Lucien
Bonaparte. Napoléon
ne manqua pas une séance du Globo. Il était, rapporte un contemporain,
l'âme de la société, et lorsque se débattait une question difficile, tous les
regards cherchaient dans la salle le citoyen lieutenant qui d'un seul mot
levait les doutes et fixait les incertitudes. Son
dernier acte fut la Lettre à Buttafoco. Les deux députés
extraordinaires, Gentili et Pozzo di Borgo, chargés d'exprimer à la
Constituante et au roi la reconnaissance des Corses, s'étaient acquittés de
leur mission. Leur principale tâche avait été de protester contre un
manifeste de Buttafoco et de Peretti qui traitait Paoli de charlatan
politique. Pozzo lut cette protestation le 6 novembre à la barre de
l'assemblée : Saliceti et Cesari, disait-il, suivaient la ligne du devoir,
mais Buttafoco osait calomnier un grand homme et Peretti engageait le clergé
corse à s'opposer aux décrets. Les noirs interrompirent Pozzo avec
fureur : mais Saliceti déclara que ses deux collègues étaient certainement
très coupables, et Mirabeau donna communication de deux lettres de Peretti
qui reprochaient au parti dominant de détruire la religion. Pozzo et Gentili furent
admis aux honneurs de la séance. Le
récit de cet événement émut Napoléon. Il applaudissait au courage de Saliceti
et, se rappelant peut-être que Saint-Preux rapporte à Julie de son voyage
dans le Valais un habit complet à la valaisane, il proposait au club
patriotique d'Ajaccio d'offrir à Mirabeau un habillement complet à la Corse,
bavette, veste, culotte et caleçon, cartouchière, stylet, pistolet et fusil ;
cela, disait-il, ferait un bon effet. Il blâmait vivement Peretti qui, selon
plusieurs journaux, avait menacé Mirabeau d'un coup de couteau, et il jugeait
qu'un acte pareil « ne faisait pas honneur à la nation ». Mais c'était
surtout contre Buttafoco que s'exhalait sa colère. Les
patriotes d'Ajaccio avaient déjà par deux fois, à la voix des Bonaparte, et
non sans fracas, marqué la haine que leur inspirait le député de la noblesse.
Un factum signé de Buttafoco et de Peretti avait été répandu dans l’île avant
le retour de Paoli. Le chapitre de la cathédrale témoigna hautement son
indignation, et Napoléon le félicita de se montrer « pénétré des vrais
principes de l'Évangile n. Le Conseil général de la commune décida que le
libelle serait brûlé et envoya à l'assemblée nationale une adresse vigoureuse
qui flétrissait Peretti et Buttafoco. n Cet imprimé, dernier effort de
l'aristocratie expirante, disait Napoléon, n'était-il pas séditieux dans ses
fins, absurde dans ses moyens ? » Une
lettre que Buttafoco écrivit à Vidau excita la même irritation. Il y
comparait Paoli au renard qui perd bien son poil, mais ne perd jamais sa
malice. La lettre fut connue à Ajaccio. La municipalité instruisit contre
Buttafoco un procès juridique et le condamna à être bridé en effigie. La
garde nationale se mit sous les armes ; le procureur-syndic du district se
ceignit de son écharpe ; le greffier lut la sentence, et un homme de paille
qui représentait le traitre fut livré aux flammes. C'est ainsi que les
Bordelais avaient naguère brûlé solennellement les mannequins des députés
aristocrates de leur ville. « Les Ajacciens, s'écria Napoléon, font à l'image
de Buttafoco ce qu'ils voudraient faire à sa personne ! » Buttafoco
était donc à cette époque plus impopulaire encore que Gallieni. De Bonifacio
au cap Corse, comme dit Bonaparte, ce n'était contre lui qu'un chorus
d'imprécations, et les gens les phis modérés se laissaient entraîner par
l'effervescence générale. Le club patriotique d'Ajaccio se signala par la
violence de ses motions. Masseria y bd une diatribe qu'il n'avait pu lire à
l'assemblée électorale d'Orezza parce que Paoli la trouvait trop virulente. «
Profondément indignée », la Société déclara, dans le style et avec les
hyperboles coutumières de ce temps-là, que Buttafoco tenait une conduite
scandaleuse et criminelle, qu'il avait une impudence sans exemple, qu'il ne
montait ù la tribune de l'assemblée que pour débiter la calomnie la plus
atroce, qu'il ne cessait de déchirer son pays dans des brochures, qu'en
conséquence il ne serait appelé désormais que « infante » Buttafoco, et qu'un
membre du club lui exprimerait, sons forme de lettre, les sentiments de
répulsion et d'horreur que ses compatriotes éprouvaient à son égard. Napoléon
fut chargé d'être l'organe du Globo. Il se mit aussitôt à l'œuvre et,
le 23 janvier 1791, dans le réduit qu'il nommait son cabinet de Milelli, il
terminait sa Lettre à Buttafoco. Le
révolutionnaire corse vit et respire dans la Lettre à Buttafoco. Comme
dans ses œuvres précédentes, Napoléon loue le génie de Paoli, ses ressources,
sa fermeté, son éloquence : Paoli avait, par de sages institutions, assuré le
bonheur des Corses ; il faisait face à tout ; il combattait les Génois et,
dans le même temps, établissait la constitution et créait une fonderie, un
moulin à poudre, des fortifications, des ports, une marine, une université «
où, pour la première fois peut-être, l'on enseignait dans les montagnes de
Corse les sciences utiles au développement de la raison ». Comme
dans ses œuvres précédentes, Napoléon rappelle complaisamment les difficultés
que les Français rencontrèrent dans leur conquête, les défaites qu'ils
essuyèrent, l'extrême découragement qui les prit : malgré leur or, leurs
brevets, la discipline de leur infanterie, la légèreté de leurs escadrons,
l'adresse de leurs artilleurs, ils ne durent la victoire qu'à leur
supériorité numérique et à l'aide de quelques traîtres. Comme
dans ses œuvres précédentes, Napoléon flétrit les cruautés du vainqueur qui
ne put « asseoir son empire que sur l'anéantissement absolu des patriotes ».
Il répète que le gouvernement royal, « le plus oppressif des gouvernements »,
avait réduit la Corse à un état misérable. Il déplore la destinée de ses
concitoyens périssant, soit sur l'échafaud, soit dans la tour de 'foulon où
Narbonne Fritzlar les entasse, les enchaîne, les accable de mauvais
traitements. Il stigmatise, ainsi que dans ses lettres à Paoli et à Guibega,
l'impertinent robin, le publicain rapace, « atroce » militaire. A ses yeux,
la Corse d'avant 1789 est un nid de tyrans, une terre hideuse, qui, jonchée
de victimes et fumante encore du sang des martyrs, inspire à chaque pas des
idées de vengeance. Mais il
insiste particulièrement sur la carrière de Buttafoco, qu'il représente comme
« l'artisan d'un tissu d'horreurs », comme un traître qui, « sous l'extérieur
d'un homme sensé, cachait une avidité de valet ». Il le suit dès ses débuts
jusqu'à la fin de l'année 1790, et il prétend montrer que ce Corse, indigne
du nom de Corse, abandonné par ses amis, désavoué par ses parents, condamné
par les sages que l'opinion populaire ne maitrise pas, a commis les plus
grands délits, a tenu la conduite la plus vile. Buttafoco,
entré au service de France, revient en Corse et y trouve un gouvernement
national. Mais ce n'est pas lui qui se soucie de la chose publique. Il «
raisonne avec flegme » ; il n'entend qu'avec pitié ce bavardage de patrie, de
liberté, d'indépendance et de constitution qui séduit et « boursoufle »
jusqu'aux derniers paysans ; il méprise les « sentiments factices » et les «
ridicules préjugés » de ses concitoyens, et le « fanatisme » de tous les
enthousiastes dont s'entoure Paoli. Sa naissance, son éducation, sa fortune
ne l'appellent-elles pas au commandement ? Ira-t-il être dupe, sacrifier ses
commodités et sa considération à une chimère, s'abaisser à courtiser un
savetier, et se soumettre à l'homme du peuple, connue si l'homme du peuple,
au lieu de faire le héros, ne devait pas d'abord respecter l'autorité ! Mais
Buttafoco dissimule. Il s'efforce de captiver Paoli, réussit à souhait et
obtient du général une importante mission. Il est chargé de négocier avec le
cabinet de Versailles. Naturellement il se laisse gagner par Choiseul, qui
sait aussitôt apprécier une âme de cette trempe : représentant d'un peuple
libre, Buttafoco se transforme en « commis d'un satrape » ; il communique à
Choiseul les instructions, les projets, les secrets de Paoli ! Pourquoi
eût-il résisté à Choiseul, qui était très libéral ? Pourquoi eût-il défendu
la patrie qui, selon sa plaisante coutume, ne le payait que par l'honneur de
la servir ? Les maximes de Buttafoco et celles d'un certain monde ne
sont-elles pas qu'il faut être nigaud pour refuser de l'argent, que l'argent
donne tous les plaisirs des sens et que les plaisirs des sens sont les seuls
estimables ? Et
Buttafoco, muni de plusieurs millions, jurant à Choiseul de tout prendre sans
obstacle « comme Philippe prenait des villes avec sa mule », suit les
Francais à la conquête de l'île. Il n'imagine pas qu'un homme puisse préférer
la patrie à l'argent, et il croit, parce qu'il s'est vendu, acheter tous les
Corses. « Quelques livres d'or de plus ou de moins nuancent à ses yeux la
disparité des caractères. » Il se trompe pourtant, et il ne rencontre quo des
gens de cœur qui refusent de déchirer le sein de la patrie. Lorsqu'il propose
d'appeler le régiment de Royal Corse pour désabuser les bons paysans et les
accoutumer à la vue d'insulaires francisés, les officiers, Rossi, Marengo et
autres « fous » protestent qu'ils aimeraient mieux renvoyer leurs brevets que
de violer leurs devoirs envers leur pays. Lorsqu'il se jette dans le
Vescovato, il en est « déniché » par le terrible Clément Paoli ; sa maison et
les maisons de ses amis sont brûlées, et il gémit d'avoir affaire à un peuple
enfant qui n'a pas les sentiments raffinés et qui répugne à la domination
étrangère. Mais Choiseul l'indemnise bien au-delà de ses pertes, et
Buttafoco, donnant une bagatelle à ses compagnons d'aventures, garde pour lui
des milliers d'écus. Choiseul tombe ; Buttafoco se tourne vers les bureaux
qui lui accordent tout. Au milieu du désastre universel, parmi les cris et
les lamentations d'une nation infortunée, il reçoit honneurs, domaines et
pensions. Vient
la Révolution. Buttafoco craint le retour d'un gouvernement national ; sa
conscience l'épouvante. Mais il est bomme de tête, et il a résolu de jouer le
tout pour le tout. Il épouse la fille de Caffori et accroit le nombre de ses
appuis ; il se ligue avec les fonctionnaires français ; il manœuvre
adroitement, et envoyé comme député de la noblesse aux Etats-Généraux, prend
de l'ascendant sur les ministres, prétend que la Constitution ne convient pas
à la Corse, fait envoyer Caffori dans l'île et projette d'y renvoyer
Narbonne. Mais ce
système de perfidie échoue, et la Corse est « intégrée » à la France.
« Craignez, crie Bonaparte à Buttafoco, il est des remords vengeurs !
Les biens, les pensions, fruits de vos trahisons, vous seront ôtés ! Dans la
décrépitude de la vieillesse et de la misère, dans l'affreuse solitude du
crime, vous vivrez assez longtemps pour être tourmenté par votre
conscience... Ô Lameth, ô Robespierre, ô Petion, ô Volney, ô Mirabeau, ô
Barnave, ô Bailly, ô La Fayette, voilà l'homme qui ose s'asseoir à côté de vous
! Tout dégouttant du sang de ses frères, souillé par des crimes de toute
espèce, il se présente avec confiance sous une veste de général, inique
récompense de ses forfaits ! Il ose se dire représentant de la nation, lui
qui la vendit, et vous le souffrez ! Il ose lever les yeux, prêter les
oreilles à vos discours, et vous le souffrez ! » Sous la
forme d'une biographie de Buttafoco, la Lettre retrace donc la conquête de la
Corse et les événements de 1769 à 1790. Mais voilà le seul mérite de cette
déclamation uniquement inspirée par l'esprit de parti. Elle est — Bonaparte
l'avoue en propres termes — d'une épouvantable longueur. L'ironie qui la
parcourt d'un bout à l'autre a, dans son amertume, quelque chose de poignant.
L'auteur se souvenait-il de ce mot de Raynal, que « l'arme de l'ironie a
souvent tranché les nœuds les plus importants ? » Il semble trouver
la conduite de Buttafoco toute simple. Est-ce que Buttafoco aspire à la
réputation de Caton ou de Catinat ? Est-ce qu'il croit à la vertu ? Est-ce
qu'il a des principes ? De même qu'une coquette persifle une prude qui la
juge, de même Buttafoco se moque de l'opinion. Toutefois cette ironie,
étendue et comme délayée, cette âcre ironie qui ne sait pas glisser et qui
appuie trop, finit par être fatigante et jette de l'obscurité sur certains
endroits. L'invective est par instants éloquente. Bonaparte a trouvé de
fortes images pour représenter l'insurrection de ses compatriotes : ils
craignent, dit-il, de « voir le père, le frère, l'ami qui périt en défendant
la patrie, soulever la pierre sépulcrale pour les accabler de malédictions ».
Il évoque en une page énergique la figure de la Patrie qui croyait en
Buttafoco : « Eh quoi, votre cœur fut-il donc sans mouvement à la vue des
rochers, des arbres, des moissons, des sites, théâtre des jeux de votre
enfance ? Arrivé au monde, elle vous porta sur son sein, elle vous nourrit de
ses fruits. Arrivé à l'âge de raison, elle mit en vous son espoir, elle vous
honora de sa confiance, elle vous dit : « Vous voyez l'état de misère où m'a
réduite l'injustice des hommes : volez, mon fils, volez à Versailles, éclairez
le grand roi, dissipez ses soupçons, demandez-lui son amitié. » Eh bien, un
peu d'or vous fit trahir sa confiance, et pour un peu d'or, l'on vous vit, le
fer parricide à la main, entre-déchirer ses entrailles ! » Mais des traits
d'emphase et de mouvais goût gâtent les meilleurs passages. La Corse dira,
par exemple, à Buttafoco : « Concentrée dans ma chaleur, je reprends des
forces qui me promettent un prompt et infaillible rétablissement. » Et qu'il
est peu délicat de mettre en scène la fille de Catrori, femme de Buttafoco !
Bonaparte la plaint d'être associée pour la vie à cet homme égoïste et froid,
la plaint d'avoir dû « prostituer sa jeunesse et ses grâces » à un
criminel, la plaint de subir les caresses d'un Corse parjure ! Enfin,
il y a dans cette œuvre des exagérations singulières. Napoléon, parlant
d'Achille Murati, le nomme pompeusement le conquérant de Capraja et assure
que ce Murati porta la désolation jusque dans Gènes, qu'il ne lui manqua pour
être un Turenne que des circonstances et un théâtre plus vaste. « Vous
préconisez, lui répondit spirituellement Buttafoco, le courage de Murati, et
avec raison ; mais n'atténuez pas les talents militaires et les vertus du
grand Turenne par des comparaisons trop outrées ; vous êtes mathématicien et
ne connaissez pas les proportions. » Pareillement
Buttafoco reproche avec raison au jeune pamphlétaire de ravaler le mérite de
Gaffori et de Narbonne. « Vous donnez, lui disait-il, à Gaffori ainsi qu'au
brave et estimable Narbonne, des épithètes qui vous font tort. » Et Napoléon
revint de sa haine contre Narbonne. Il fit en 1803 donner un certificat
d'amnistie au vieux général émigré. Talleyrand, qui s'entretint de Narbonne
avec lui, rapporte que le premier consul se rappelait parfaitement le
défenseur de Fritzlar et s'exprimait favorablement sur son compte. Quant à
Buttafoco, méritait-il tant d'injures ? La lettre de Bonaparte ne le
courrouça pas, et il répliquait justement que le libelliste ne le connaissait
que par des souffleurs, ne le jugeait' que sur la simple assertion de Paoli,
ne puisait ses renseignements qu'il des « sources impures ». Il est vrai
qu'en 1795, dans l'extrême embarras de ses affaires, il se soumit an
gouvernement anglais et accepta secrètement du vice-roi Elliot une somme de
cieux cents livres sterling. Mais Buttafoco, que Rousseau nommait un très
galant homme, instruit et doué d'esprit, avait un sincère attachement pour la
France où il servait dès de huit ans comme cadet dans la compagnie de son
père au régiment de Royal Italien. Il fut l'ennemi de Paoli. Il croyait que
Paoli « séduisait les Corses par le fantôme de la liberté tout en les
conduisant à la servitude par une imperceptible et douce violence ». Il
croyait que Paoli n'avait d'autre but que de garder la puissance suprême et
ne soulevait la Corse que dans son intérêt personnel. Il croyait que Paoli,
d'ailleurs trop mauvais militaire pour diriger les opérations, aurait dû
s'oublier lui-même, rentrer dans la vie privée, et ne pas jeter ses
concitoyens dans une lutte inutile. Plus d'une fois il l'avertit que l'état
de l'île était « précaire », qu'elle ne pourrait jamais être une république,
que ses ports seraient toujours aux mains des étrangers, et que les Corses,
entourés, resserrés de tous côtés, n'avaient dans l'intérieur qu'une liberté
de nom. « Il faut, écrivait-il à Paoli, renoncer à l'idée flatteuse, mais
inconsistante, d'une malheureuse indépendance. » Selon Buttafoco, la France
seule pouvait assurer le repos et la prospérité de la Corse eu lui donnant un
gouvernement solide et, dans ses mémoires à Choiseul, il prédisait que si la
France ne s'établissait pas dans l'île, les Anglais prendraient les devants
pour se dédommager de la perte de Minorque. Aussi, en -1768, suivit-il les
drapeaux du roi. Il eut des gratifications, des dotations, des honneurs. Mais
ses courses, ses voyages, ses services méritaient une récompense, et il ne
devint maréchal de camp qu'il son tour d'ancienneté en 1781. Napoléon le
blâme d'avoir défendu l'ancien régime : « Je courus, dit Buttafoco, la
carrière de mon ordre et je fus zélé royaliste parce que c'était mon devoir
», et il ajoute qu'il tenait alors pour une monarchie réglée et tempérée par
des États-Généraux permanents. Sa réponse à Napoléon a été trouvée dans ses
papiers, et il ne l'écrivit que sur le tard, lorsque Bonaparte, empereur, ne
se souciait plus de la Corse : « Votre allocution au nom de la Corse,
dit-il dignement, est pathétique, mais mal appliquée. Cette patrie commune
n'a rien à me reprocher. Que de motifs, au contraire, n'a-t-elle pas de vous
dire : Quoi ! mon fils, votre cour est-il donc insensible pour l'île où vous
reçûtes le jour ! Quand vous Côtes parvenu à l'âge de raison, j'augurai bien
de vous. Lorsque je vous vis sur un grand théâtre, mon cœur tressaillit de
joie ; j'espérai alors que votre patrie, que vos frères vous seraient chers,
Il est affreux qu'un de leurs frères les néglige à ce point. C'est pour vous,
ne fussiez-vous pas Corse, un devoir sacré ! » Et
n'est-ce pas à Buttafoco que pensait Napoléon lorsqu'il disait à Antommarchi
qu'il était alors neuf, étranger à tout, et jugeait avec impertinence les
gens qui maniaient les affaires ? En 1801, le frère de Mlle Bou, vendant sa
maison, y trouva quelques exemplaires de la Lettre à Buttafoco et les
fit porter au premier consul. « Ces brochures, dit Napoléon, sont sans objet,
il faut les brûler. » Mais, en 1791, lorsqu'il accablait d'outrages Buttafoco
et le voilait à l'opprobre, Bonaparte était mû par la haine ardente du
démocrate contre l'aristocrate et du paoliste contre l'anti-paoliste ; il se
regardait comme le champion de ses concitoyens, comme le redresseur de leurs
torts, et par celte Lettre dont il faisait trophée, il voulait soutenir
l'opinion avantageuse qu'avaient conçue de lui les patriotes. Il ne se
trompait pas. Le factum lu au club d'Ajaccio fut couvert d'applaudissements.
La Société en vota l'impression comme utile au bien public, et Masseria
félicita Bonaparte d'avoir « dévoilé les menées obscures de l'infâme
Buttafoco avec autant de finesse que de force et de vérité ». Paoli
ne fut pas aussi complimenteur. Il jugea que la brochure aurait fait meilleur
effet si elle avait « dit moins et montré moins de partialité ». Et il
écrivait à Napoléon sur un ton froid et sec, comme s'il n'avait pas eu
besoin, pour abattre Buttafoco, de la plume du jeune lieutenant : « Ne vous
donnez pas la peine de démentit' les impostures de Buttafoco. Cet homme ne
peut avoir de crédit auprès d'un peuple qui a toujours estimé l'honneur et
qui a maintenant reconquis sa liberté. Le nommer c'est lui faire plaisir. Il
ne peut aspirer à d'autre célébrité qu'à celle que chercha l'incendiaire du
temple d'Éphèse. Il écrit et parle pour faire croire qu'il est de
quelque conséquence. Ses parents mêmes ont honte de lui. Laissez-le au mépris et à l'indifférence du public. » Napoléon fut sans doute dépité d'une pareille réponse. Mais n'était-il pas, selon le mot de Buttafoco, de ces flatteurs qui, pour obtenir la faveur de Paoli, déployaient une énergie pusillanime et venaient à l'envi, comme l'ù-ne de la fable, donner un coup de pied au vaincu ? |