Origines. — La
noblesse des Bonaparte. — Leurs biens et leur influence. — Le père et la mère
de Napoléon. — Caractère de Charles. — Beauté de Letizia. — Son ignorance. —
Sa fermeté virile. — Son avarice. — Tendresse pour ses enfants. — Sévérité. —
Les études de Charles Bonaparte. — Ses relations avec Paoli. — Sejour à
Corte. — Proclamation à la jeunesse corse. — Il se rallie à la France. —
Régnier du Tillet ; Jadart, Pichon, du Rosel de Beaumanoir. — Liaison
avec Boucheporn et Marbeuf. — Député de la noblesse. — Services rendus par
Marbeuf. — Reconnaissance de Napoléon. — Les colonels Marbeuf et d'Ambrageac.
— Naissance de Napoléon (15 août 1769). — Son prénom. — Réfutation des
arguments qui lui attribuent l'acte de baptême de Joseph. — Minanna Saveria.
— Gertrude et Nicolas Paravicini. — Les Arrighi. — Les Ornano. — Les Giubega.
— Le parrain de Napoléon. — Mammuccia Caterina, la dame Saveria, Camilla Hari
la nourrice. Ignazio et Jeanne Hari, Faustine Tavera, le commandant Poli.
Napoléon
a dit que la maison de Bonaparte datait du 18 brumaire et qu'il devait toute
sa fortune à son épée et à son amour du peuple, qu'il était de ces hommes Qui
sont tout par eux-mêmes et rien par leurs aïeux. Mais sa
famille était une des plus anciennes de l’île de Corse. Elle
venait d'Italie. Napoléon racontait volontiers pie les Italiens le tenaient
pour compatriote et qu'au mariage de sa sœur Pauline avec le prince Borghèse
ils se répétaient : « C'est entre nous, c'est une de nos familles. » Il
ajoutait que lorsque le pape consentit à le couronner, certains cardinaux
déchirèrent, pour triompher des scrupules du parti autrichien, que le pontife
se vengeait ainsi des Gaulois et imposait aux barbares un chef italien. Y
a-t-il une communauté d'origine entre les Bonaparte de Trévise et les
Bonaparte corses ? Lorsque Napoléon entra vainqueur dans Trévise, les
magistrats lui présentèrent des actes qui prouvaient que des Bonaparte
avaient joué un petit rôle dans leur cité. Joseph parlait avec complaisance
des Bonaparte trévisois, et Joséphine, bien qu'elle n'eut pas compris la
filiation développée par son beau-frère, s'écriait très ridiculement, dans un
accès de colère contre l'empereur de Russie, que Napoléon était déjà grand
seigneur et depuis plus de cinq cents ans prince de Trévise lorsque les
ancêtres du Isar étaient gens de rien. Il est
plus probable que les Bonaparte descendaient d'une famille patricienne de
Florence. Lucien disait qu'ils étaient de souche toscane, et Joseph, que
Napoléon surnommait par plaisanterie le généalogiste de la maison, assure
sérieusement en 1790 qu'un de ses aïeux fut au XIe siècle exilé de la
République florentine parce qu'il donnait de l'ombrage. Une
branche de la famille florentine s'établit à San Miniato et une autre à
Sarzane. Un des membres de la branche de San Miniato est le Jacopo Buonaparte
qui raconta à sac de Rome auquel il avait assisté. Le dernier rejeton fut le
chanoine Philippe. II eut des relations avec les Bonaparte de Corse.
L'archidiacre Lucien fut son hôte. Charles lui rendit visite lorsqu'il vint
passer son examen de docteur en droit à l'Université de Pise. Au milieu de la
campagne d'Italie, le 29 juin 1796, Napoléon coucha chez lui et il poussa de
grands éclats de rire lorsque Philippe le pria d'user de son influence pour
faire canoniser un Bonaparte déjà béatifié par le Saint-Siège. Cinq ans plus
tard, le premier consul demandait à Murat si l'abbé de San Miniato vivait
encore. Mais l'abbé était mort le 10 décembre 1799 en léguant ses biens, que
les Bonaparte avaient autrefois convoités, à un parent du nom de Buonacorsi.
En 1502, ce Buonacorsi demandait la protection du premier consul sans
s'expliquer davantage ; Napoléon renvoya la requête à Marescalchi pour savoir
« ce que demandait cet individu ». La
branche de Sarzane compte parmi ses membres des notaires, des syndics, des
prieurs des Anciens. Charles Bonaparte avait. disait Letizia, trouvé chez un
habitant de Sarzane, Londinelli, des papiers de famille en grand nombre. C'est
de Sarzane que les Bonaparte seraient venus en Corse. Un François Bonaparte
s'établit dans l'île au commencement du XVIe siècle. Puis se succèdent de
père en fils : Gabriel, qui relève les tours d'Ajaccio en 1567, Jérôme dit le
Magnifique, Francois II, Sébastien, Charles-Marie, Joseph Ier,
Sébastien-Nicolas, Joseph II, et Charles-Marie qui eut de Letizia Ramolino
cinq fils, Joseph, Napoléon, Lucien, Louis, Jérôme, et trois filles,
Marianna, Caroline et Pauline. Alliée
aux Ornano, aux Colonna, aux Costa, aux Bozzi, la famille était une des plus
notables d'Ajaccio. Jérôme le Magnifique, le premier Bonaparte qui soit né en
Corse, chef élu du Conseil des anciens, député auprès du Sénat de Gênes,
porte dans les protocoles le titre de patrice florentin et a été qualifié egregius
Hieronymus de Buonaparte, procurator. François II commande la cité en
1626. Sébastien est traité de magnificus et nobilis vir.
Charles-Marie, Joseph, Sébastien-Nicolas, Joseph II sont membres du Conseil
des anciens. Joseph II obtient du grand-duc de Toscane la reconnaissance de
ses privilèges : un acte du 18 mai 1757 confirme ses lettres de noblesse, et
un autre, du 28 juin 1759, ses droits au patriciat. Charles-Marie obtient
pareillement des lettres patentes de l'archevêque de Pise, du 30 novembre
1769, qui le qualifient noble et patricien, ainsi qu'un arrêt du Conseil
supérieur de Corse, du 13 septembre 1771, qui déclare sa noblesse prouvée
au-delà de deux cents ans, et les actes de baptême de ses enfants le nomment illustrissimo
signor et nobile del regno. La famille avait ses armes reproduites
sur la porte de sa maison et sur la sépulture qu'elle possédait dans la
paroisse : couronne de comte, écusson fendu par deux barres et deux étoiles
avec les lettres B. P. qui signifient Buona Parte, le fond du blason
rougeâtre, les barres et les étoiles bleues, les ombrements et la couronne
jaunes. Le
premier général de la Révolution appartient donc à la caste des aristocrates,
et lorsque Boulin de la Meurthe proposa sous le Directoire le bannissement de
tous les nobles, Tallien combattit cette motion en demandant si le conquérant
de l'Italie pourrait n'être citoyen que par exception. Mais Bonaparte, par
bonheur pour lui, était de noblesse trop petite et trop obscure pour éveiller
le soupçon. On ne songeait guère qu'il était un ci-devant, et bien que l'État
militaire de la France l'eût cité sous le nom de Buonaparte, personne ne se
récriait lorsqu'en 1791 l'élève du roi et boursier de Louis XVI se disait «
non noble ». Sous le Consulat, des gens qui, par manière de jeu, énuméraient
les généraux de l'ancienne noblesse qui servaient dans l'armée de la République,
citaient les Pully, les Grouchy, les Rochambeau, les Baraguey d'HUHers, et
oubliaient le plus glorieux de tons, le Corse Bonaparte. Lui-même ne
remarquait-il pas que, s'il eût été de plus haut parage, il aurait été frappé
de proscription ou de nullité, ou du moins, qu'il n'aurait pas obtenu la
confiance, n'aurait pas commandé les armées, et, s'il les eût commandées,
n'aurait pas Osé faire tout ce qu'il a fait ? A la
noblesse des Bonaparte s'ajoutait un peu d'aisance et d'influence locale. «
Il n'y a pas de richesse en Corse, disait Joseph, et les plus riches
particuliers arrivent à peine à vingt mille livres de rentes : mais, comme
tout est relatif, notre fortune est une des plus considérables d'Ajaccio. »
Les Bonaparte possédaient en effet, à la veille de la Révolution, du chef des
Ramolino, une maison sise dans le faubourg, à l'endroit dit Sainte-Catherine,
le clos de la Torre-Vecchia au Campo dell' Oro, quelques vignes au vignoble
du Vitullo, et, du chef des Bonaparte, la maison paternelle de la rue
Saint-Charles et la maison Boldrini, la propriété de Milelli, les vignes de
la Sposata et de la Casetta au territoire de Bacciochi, la vigne de Candia,
la terre des Salines et celle de la Pépinière, le moulin de Bruno, des biens
fonds à Ucciani, à Bocognano et à Bastelica. Ils
avaient donc de l'influence non seulement dans la ville, mais au dehors, en
des lieux on la population était vigoureuse et résolue. Appuyée par les gens
de Bocognano et de Bastelica, la famille pouvait jouer un rôle. La plupart
lui furent toujours dévoués. Ils entouraient Napoléon dans l'expédition de la
Madeleine et ils le sauvèrent à Bonifacio. Ils se souvenaient qu'une de ses
aïeules, une nanna de l'officier, était native de Bocognano. En 1793
un grand nombre d'entre eux se rallièrent aux Bonaparte et firent cause
commune avec eux contre Paoli. Le représentant Lacombe-Saint-Michel écrivait
que ces deux communes s'étaient coalisées pour repousser les rudistes et
avaient juré de vivre et de mourir fraie aises. Ce sont, disait Napoléon au
Directoire, les cantons qui ont montré le plus d'énergie. Le père
de Napoléon, Charles-Marie Bonaparte, passait on Corse pour un cavalier
accompli. Il avait l'extérieur le plus avantageux, les traits du visage fins
et réguliers, la physionomie agréable et pleine d'expression, la taille
haute, la tournure élégante, une tenue toujours correcte et soignée. L'abbé
Chardon, le premier maitre français de Joseph et de Napoléon, le jugeait
superbe. Sa femme disait qu'il était bel homme et grand comme Murat.
Intelligent, spirituel, instruit, il s'exprimait avec beaucoup d'aisance, et
ses compatriotes le qualifiaient d'éloquent. Pour un Corse de ce temps-hi, il
savait -très bien le français. Il maniait facilement, non sans négligences,
le vers italien : il fit contre la religion de petites pièces dans le goût de
Voltaire ; en un sonnet à son beau-frère Paravicini, il chante l'amour « le
grand monarque » qui les cœurs, même les plus fiers, ne refusent pas hommage,
et aux noces de Marbeuf, en un autre sonnet, il prédit au vieux général un
fils qui serait le vrai portrait de son père et suivrait avec éclat la
carrière des siens. Les
Bonaparte ont traité Charles de prodigue. A les entendre, il aimait trop le
plaisir, le luxe, la représentation, pour administrer sa fortune et veiller à
l'éducation de ses enfants. Selon une légende de la famille, il aurait donné,
pour célébrer son doctorat, une Pète qui lui coûta six mille livres, presque
deux ans de son revenu. Si on l'avait laissé faire, il eût. A sacrilège !
vendu sans nulle cérémonie la belle vigne de la Sposata, cette vigne qui
produisait, au dire de Napoléon, un vin dont le bouquet rafraîchissait la
bouche. Il excusait volontiers ses enfants, palliait leurs torts, et leur
témoignait une telle indulgence qu'au moindre cri, et sitôt qu'ils recevaient
de leur mère la plus légère réprimande, il accourait il leur aide et leur
faisait mille caresses. Mais ce
personnage que les Bonaparte dépeignent comme faible, frivole et fastueux,
sut faire son chemin sous le régime français. Besogneux, endetté, il déploya
tout ce qu'il avait de souplesse et de persévérance pour obtenir les grâces
du gouvernement, privilèges, concessions, bourses. Ce fut un grand
solliciteur, et il pratiqua ce métier avec une intrépidité toute corse,
multipliant les démarches, obsédant les bureaux, ne redoutant ni fatigue ni
humiliation. Il avait, comme ses compatriotes, l'humeur inquiète, l'esprit
subtil, l'imagination ardente : il forgeait des projets, revendiquait des
successions, engageait des procès, défendait, maintenait ses prétentions avec
autant d'audace que d'argutie, assurait imperturbablement qu'il avait le
droit de son côté. Napoléon
a de lui la couleur de ses yeux, qui étaient gris, et la coupe de la figure.
Il a de lui ce squirre de l'estomac dont il mourut. Il a de lui le goût des
belles-lettres, et lorsqu'en sa jeunesse, avant l'époque des commandements,
il intrigue dans les comités, il est vraiment le fils de Charles Bonaparte. Charles
avait épousé, le 2 juin 1764, à l'âge de dix-huit ans, Letizia Ramolino. Sa
femme avait probablement quatre années de moins que lui : mais on sait que
les Corses se débarrassaient de leurs filles dès qu'elles étaient nubiles. Le
père de Letizia, Jean-Jérôme Ramollino, avait été inspecteur général des
ponts et chaussées de la Corse au service des Génois. Sa mère, Angela-Maria
Pietra Santa, devenue veuve en 1755, avait en 1757 convolé en secondes noces
avec un capitaine de la marine génoise, Francois Fesch, originaire de Bâle,
où sa famille exerçait le commerce de la banque. De ce mariage était né, le 3
janvier 1763, Joseph Fesch, le futur cardinal, frère utérin de Letizia et
oncle de Napoléon. Celle
qu'on a nommée Madame Mère et que Fabre de l'Aude devait ridiculement
comparer à la mère du Christ, passait pour une merveille de beauté. A trente
ans, dit Napoléon, elle émit encore « belle comme les amours ». Elle
avait le front pur, les cheveux châtains, les yeux noirs, entourés de grands
cils et surmontés de sourcils arqués, le regard sérieux et réfléchi, le nez
droit et un peu allongé ; la bouche fine souriait avec charme et découvrait
les dents les plus jolies du monde : une légère saillie du menton indiquait
la fermeté du caractère ; les oreilles étaient petites et bien faites. Paoli,
recevant une ambassade de Barbaresques et voulant donner à ses hôtes une idée
de la beauté des dames corses, leur montrait Letizia. Même en 1806, Madame
Mère paraissait jeune, assez bien conservée, et aux concerts de la salle des
Maréchaux, lorsqu'elle se plaçait à droite de son fils, elle avait l'air fort
noble. En 1809, aux eaux d'Aix-la-Chapelle, Beugnot la comparait à la sainte
Anne de Raphaél. Elle
était ignorante, comme toutes les femmes corses de son temps, ne connaissait
rien de la littérature française ni de la littérature italienne, n'avait
aucune habitude du monde, ne se souciait nullement des bienséances. Les
officiers de l'armée royale ne la trouvèrent qu'un peu jolie et ne
remarquèrent en elle que cette gentillesse d'esprit qu'ont presque toutes les
femmes du Midi. Le lieutenant d'artillerie Romain, qui lui rendit visite dans
sa maison d'Ajaccio, parle d'elle sans le moindre enthousiasme, et ajoute
ironiquement : « Si j'eusse été mieux avisé de l'avenir, j'aurais dit à cette
mère de rois, avant de la quitter : A revoir au palais des
Toileries ! Cela m'aurait peut-être valu d'être son chambellan. »
Une dame de la cour impériale assure qu'elle avait l'intelligence fort
médiocre et qu'elle n'a pu, malgré le rang où les événements l'ont portée,
prêter à aucun éloge. Elle garda l'accent de son île, et, comme dit Napoléon,
son baragouin corse, usa toujours de locutions vulgaires qu'elle ne prenait
pas la peine de traduire. « Me croyez-vous houreuse ? s'écriait-elle
en 1809. Je ne le sous pas, quoique mère dou quatre rois. De tant
d'enfants je n'en ai pas oune seul auprès de moi. Ce porero Luigi
est un honnête homme, ma il a bien des chagrins, il en a pardessus la testa.
Jouseph ne m'écrit mai : il ne pou avoir pour moi que
des attentions, car il m'offrirait des présents que je n'en voudrais pas. Je
suis piu riche que mes enfants. J'ai oune millione l'année ; je
mets plus de la meta à l'épargne. L’emperour me dit que je souis
une vilaine, que je ne donne jamais à mangiare ; je le laisse dire. Il
se plaint de ses frères ; je loui dis : « Vous avez tort et
raison ; vous avez raison si vous les paragone à vous, vous êtes oune
merveille, oun phénomène, qualche chose d'extraordinaire ; ma
vous avez tort si vous les paragone aux autres rois, perche ils
sont soupérieurs à tutti. » Mais
elle appartenait par les Pietra Santa an district de Sartène, pays classique
des vendettas, pays rude et sauvage, longtemps étranger aux progrès de la
civilisation, où les gens vivaient dans des maisons crénelées, sortaient par
bandes et en armes pour aller aux provisions, formaient des partis animés les
uns contre les autres d'une haine implacable. En plus d'une circonstance elle
fit preuve d'un caractère résolu. Une fois à Bastia, pendant la semaine
sainte, sur le conseil de l'évêque, qui l'avait engagée à donner l'exemple
d'une confession générale, elle se présente au tribunal de la pénitence. Le
prêtre, qu'elle ne tonnait pas, lui pose des questions tout fait étranges.
Elle se révolte. Il insiste. Elle se lève avec indignation, et à haute voix :
« Monsieur, dit-elle, vous sortez des convenances. » Le prêtre menace de lui
refuser l'absolution. « Libre à vous, répond Letizia, mais je vous
flétrirai devant l'assistance. » L'église était remplie de fidèles, et le
prêtre se hâta de donner l'absolution. Un cœur
d'homme logeait dans le corps de cette femme fière, intrépide, inaccessible
il l'abattement. Elle accompagna son mari dans les bois et les montagnes aux
derniers jours de l'indépendance. Souvent, pour avoir des nouvelles de
l'armée, elle quittait les roches escarpées où les femmes avaient une sûre
retraite : elle s'avançait jusqu'aux endroits où les hommes étaient aux
prises ; elle entendait les balles siffler ; mais elle n'avait d'autre pensée
que le péril de son mari et le salut de la Corse. Elle était alors enceinte
de Napoléon et portait son enfant, dit-elle, avec le même bonheur, la même
sérénité, qu'elle le tenait plus tard dans ses bras ; elle l'avait voué à la
Sainte-Vierge, que ses compatriotes avaient autrefois proclamée leur reine,
et, comptant sur la protection de Marie, elle ne redoutait aucun danger. Elle
n'abandonna toute idée de résistance qu'au départ de Paoli, et lorsqu'après
la défaite suprême son grand-père Pietra Santa la pria de venir à Bastia et
lui envoya un sauf-conduit : « Je n'irai pas, répondit-elle au messager,
dans un pays ennemi de la patrie ; notre général vit encore et tout espoir
n'est pas mort. » En
1793, elle refusa de s'humilier devant Paoli, qui tentait de la gagner par
des promesses, et le général, qui connaissait ses classiques, la comparait à
la mère des Gracques. « Je me rappelle, disait Joseph à sa mère, qu'un
grand homme vous a saluée du nom de Cornélie. » Durant
la campagne d'Italie, elle alla voir son fils, et en abordant à Gènes avec
deux de ses filles, trouva la ville agitée, frémissante, prête à l'émeute ;
elle continua tranquillement sa route en déclarant qu'elle n'avait rien à
craindre puisque les principaux personnages de la république génoise étaient
comme otages au pouvoir de Napoléon. « Il
n'est plus temps de tenir aux étiquettes, écrivait-elle au cardinal Fesch en
1813, les Bourbons se sont perdus pour ne pas avoir su mourir les armes à la
main. » Elle
vint voir Napoléon à l'île d'Elbe, et à la veille de l'aventure qui devait
mener l'aigle impériale de tour en tour jusqu'aux clochers de Notre-Dame, le
soir, au clair de lune, voyant l'empereur se promener seul à pas précipités
dans le jardin, puis s'arrêter et appuyer sa tête contre un figuier, elle
s'approchait, l'interrogeait, et lorsqu'il lui annonçait son dessein : «
Laissez-moi, lui disait-elle, oublier pour un instant que je suis votre mère
» et après un moment de réflexion, « le ciel, reprit-elle, ne permettra pas
que vous mouriez par le poison ni dans un repos indigne de vous ; partez et
suivez votre destinée. » Le
grand défaut de Letizia, c'était son avarice. Au retour de l’Egypte, et
lorsqu'il fit relâche dans le port d'Ajaccio, Napoléon, à court d'argent, lui
demanda quelques milliers de francs : elle ne voulut pas se dessaisir de ses
épargnes et n'ouvrit son escarcelle que lorsque Jean-Jérôme Levie intervint
et lui déclara que les circonstances étaient pressantes, qu'elle devait se
résigner à ce sacrifice, que son fils la rembourserait amplement. On
débitait, sous l'Empire, mille contes de cette lésinerie de Letizia. « Il
faut bien que je mette de côté, aurait-elle dit, n'aurai-je pas tôt ou tard
sept à huit souverains qui me tomberont sur les bras ? » Elle
aurait assisté dans la cour de son palais au cordage du bois et crié qu'on
lui faisait mauvaise mesure. Elle aurait engagé la fille de Lucien qu’elle
avait prise avec elle, à se coucher de bonne heure pour économiser le feu et
les bougies. Obligée d'avoir un confessionnal à demeure, elle proposait
d'employer à cet usage la guérite d'un factionnaire. Il est
certain que sa parcimonie allait jusqu'à la ladrerie. Napoléon lui donnait
chaque mois de grosses sommes à condition de les dépenser ou de les
distribuer. Elle les acceptait... et les gardait. Mais c'était chez elle, a
dit son fils, excès de prévoyance. Cette grandeur à laquelle s'étaient élevés
les Bonaparte, lui paraissait éphémère. « Elle ne croit pas, écrivait-on en
1800, à la stabilité de ce qui est. » Lorsque Napoléon préparait l'Empire,
elle faisait de mauvais rêves, craignait le couteau de quelque fanatique,
assurait que la République avait encore beaucoup d'amis et que le premier
consul avait tort de mettre sur son front la couronne de Louis XVI. Pendant
tout le règne de son fils, elle répéta : « Pourvu que cela doure
! » Elle avait éprouvé la misère, et les heures où le pain faillit lui
manquer ne s’effacèrent pas de sa mémoire. « Je n'oublie pas, disait-elle,
que j'ai nourri mes enfants avec des rations. » C'est pourquoi elle ne cessa
de coumouler, et le moment vint où elle se félicita d'avoir amassé des
richesses. Cette femme, qui se laissait difficilement arracher un sou, aurait
donné jusqu'a son dernier sol pour ménager la fuite de Napoléon, lorsqu'il
était à l’île d'Elbe. Elle lui offrit à Sainte-Hélène sa fortune entière, et,
pour lui être utile, elle consentait à se faire sa servante. Elle
aimait passionnément ses enfants, et tous lui ont témoigné la plus vive
tendresse, n’ont parlé d'elle qu'avec respect et une extrême déférence.
« Vous m'êtes bien attaché, disait Napoléon a Antommarchi, rien ne vous
coûte dès qu'il s'agit de me soulager, mais tout cela n’est pas la
sollicitude maternelle ; ah ! maman Letizia ! » Et Joseph s'écrie de son côté
: « Femme forte et bonne, modèle des mères, combien nous te sommes encore
redevables des exemples que tu nous as donnés ! » Letizia
n'était pourtant pas indulgente. Elle éleva ses enfants durement, à la corse,
sans rien leur passer. Quand Napoléon refusait d'aller le dimanche à la
grand'messe, elle lui donnait des soufflets. Un jour
qu'elle sortait avec une amie et qu'elle était déjà loin de la maison, sur le
sentier très raide alors qu'on a nommé depuis la descente Cuneo Ascagna, elle
s'aperçut, en se retournant, que Napoléon la suivait. Irritée que l'enfant
fût sorti sans sa permission, elle courut à lui et le gifla si vigoureusement
qu'il tomba par terre, roula sur la pente et se releva tout pleurant, se
frottant les yeux avec les deux poings : Letizia, sans plus se soucier de
lui, continua son chemin. Elle
avait interdit aux enfants d'approcher d'un beau figuier qu'elle avait dans
une de ses vignes. Malgré la défense, Napoléon monte à l'arbre et cueille
tous les fruits, mange les uns, met les autres dans ses poches. Soudain
parait un garde. Napoléon, confus, reste collé sur la branche, puis descend
et supplie l'homme de ne pas le trahir. Mais le lendemain la signora Letizia
se rendit à sa vigne pour faire sa récolte de figues ; elle confessa le
garde, et Napoléon reçut un châtiment sévère. Une
autre fois, Napoléon se moqua de sa grand'mère, qui marchait en s'appuyant
sur une canne, et qu'il comparait à une vieille fée. Letizia, avertie, fit
les gros yeux. Mais Napoléon se tint sur ses gardes ; le soir, quand elle
approcha pour le corriger, il sut se dérober. Le lendemain matin, il vint
l'embrasser ; elle le repoussa. Subitement., dans la journée, elle lui dit
qu'il est invité à dîner en ville ; il monte dans sa chambre pour s'habiller
; mais Letizia était comme le chat qui guette la souris : elle entre, ferme
la porte, et son fils dut subir la fessée. Les
hommes supérieurs tiennent surtout de leur mère. Napoléon avait non seulement
les traits de Letizia et son teint presque olivâtre. Il a son âpre énergie.
Il lui doit peut-être l'amour des combats et cette ardeur belliqueuse qu'il
avait dans les veines : après Ponte-Novo, Letizia le sentait tressaillir et
s'agiter en elle, comme s'il était, dit-elle, impatient d'être ballotté par
sa mère et comme s'il aspirait, avant de naître, aux luttes de la guerre. Il
lui doit sûrement cet esprit d'ordre, d'économie, de scrupuleuse attention
qu'il a porté dans ses dépenses, arrêtant des comptes, ouvrant des crédits,
connaissant le prix de chaque chose, se faisant servir à meilleur marché que
ses courtisans, établissant lui-même son budget, réglant si bien son train de
maison qu'aucun de ses officiers ne pouvait rien détourner, calculant avec
une exactitude minutieuse tous les frais de ses entreprises. Charles
Bonaparte était né le 27 mars 1746, à Ajaccio. Lorsqu'il eut, en 1760, de
quatorze ans, perdu son père, il fut mis sous la tutelle de son oncle
paternel Lucien, archidiacre de la cathédrale. L'oncle l'envoya suivre les
cours de droit à l'École supérieure de Corte que Pascal Paoli avait baptisée
du nom pompeux d'Université. L'établissement n'avait que cinq professeurs,
tous moines : un professeur de théologie dogmatique et d'histoire
ecclésiastique, le religieux servite Guelfucei de Belgodere, confident de
Paoli ; un professeur de théologie morale, Angiolo Stefani de Venaco,
ex-provincial des mineurs capucins ; un professeur de droit civil et
canonique, Mariani de Corbara ; un professeur de philosophie, qui développait
à la fois les principes des mathématiques et les systèmes les plus plausibles
des philosophes modernes, l'ex-provincial des mineurs observantins, Grimaldi
de Campoloro ; un professeur de rhétorique, le capucin Ferdinandi de Brando.
Mais Paoli avait annoncé qu'il refuserait des passeports à ceux de
l'intérieur de l’île qui voudraient faire leurs études en terre ferme, et il
promettait des emplois aux élèves de l'Université. Il
accueillit avec bienveillance Charles Bonaparte : il ne négligeait aucun
moyen pour gagner les habitants des villes maritimes à la cause nationale et
faire de la propagande dans les présides. Charles composa en l'honneur du
grand Pasquale quelques vers latins qui respiraient les plus purs sentiments
de patriotisme corse, et Paoli l'admit au nombre de ses secrétaires intimes.
Docte, instruit, citant volontiers les anciens, le général aimait à
s'entretenir avec le jeune ajaccien, et il jugeait son style facile, élégant,
orné. Les Bonaparte ont même prétendu que Paoli voyait en Charles son
héritier. « Je connais les hommes, aurait-il dit, et Charles ne connait
que les livres ; mais si je devais désigner par testament mon successeur, je
conseillerais à la nation d'acclamer Bonaparte. » Le
mariage de Charles et de Letizia ne déplut pas à Paoli et la tradition veut
qu'il ait été conclu sous ses auspices. La famille de Letizia, les Pietra
Santa, les Ramolino, les Fesch, dévoués au parti génois, répugnaient à
s'allier avec un pauliste, et refusaient, parait-il, leur consentement.
Paoli, à qui les deux amants eurent recours, intervint personnellement, et
les parents de Letizia cédèrent. Quoi
qu'il en soit, Charles s'établit à Corte avec Letizia et s'attacha plus que
jamais à Paoli. La signora jouait parfois au reversis à la table du général,
elle eut l'honneur de le battre, et le battu disait pour se consoler que Mme
Letizia avait ce jeu dans le sang. Napoléon n'écrit-il pas en 1789 à Paoli
que sa mère lui renouvelle le souvenir des années écoulées à Corte ? La
guerre éclata. Les Bonaparte se déclarèrent hautement contre la France. Dès
1767, la sœur de Charles, Gertrude Paravicini, et son oncle paternel,
Napoléon, se fixaient à Corte, tandis que l'archidiacre Lucien, plus froid,
plus rassis, chargé d'ailleurs de veiller à l'administration des biens de la
famille, restait à Ajaccio. Ardent, disert, nourri des réminiscences de
l'antiquité, Charles eut un rôle dans les événements qui précédèrent la levée
en masse de la population corse. On assure qu'il rédigea la formule du
serment par lequel les Corses jurèrent, en mai L768, de mourir et, comme les
Sagontins, de se jeter dans les flammes plutôt que de se soumettre au joug
insupportable des Génois. Mais il semble que cette formule soit plutôt
l'œuvre de Paoli, qui était alors hanté par le souvenir de Sagonte et qui
disait en se plaignant des lenteurs de l'Angleterre : Dum Romae
consulitur, Saguntam expognatur. En tout
cas, ce fut Charles Bonaparte qui composa la proclamation à la jeunesse
corse. Ses enfants rappelaient cette harangue avec complaisance. Joseph
prétendait, inexactement du reste, que Paoli se remémorait particulièrement
une belle image employée par Charles : que les ombres honorées des aïeux
viendraient renforcer les lignes éclaircies par le feu du l'ennemi. Napoléon
affirmait que ce discours plein de chaleur et d'énergie avait enflammé les
esprits, et il citait Sainte-Hélène — et très fidèlement — une phrase qui
l'avait frappé : « Si la liberté s'obtenait par le désir, avait dit
Charles, tout le monde serait libre, mais une constance inébranlable,
supérieure à toutes les difficultés, et qui se nourrit de réalité et non
d'apparence, se trouve rarement chez les hommes, et voilà pourquoi ceux qui
la possèdent sont regardés comme autant de divinités. » Cette proclamation a
été conservée. Sur un ton à la fois grave et véhément, Charles excite les
jeunes Corses périr avec gloire plutôt que de survivre à la ruine de
l'indépendance. L'ouvre pour laquelle leurs ancêtres ont répandu tant de
sueur et de sang serait donc inutile ! Qu'importent les troupes du roi de
France ? Si le plus grand monarque de la terre, nagui.re médiateur et
aujourd'hui ennemi, combat le plus petit peuple du monde, n'est-ce pas pour
les insulaires un légitime motif de s'enorgueillir ? Quoi ! des étrangers
viennent exposer leur vie pour une cause injuste, et les jeunes Corses
n’oseraient affronter la mort pour la plus juste des causes ! Qu'ils s’arment
donc, fidèles à leur patrie et à eux-mêmes ! L'orateur
était peut-être de ceux qui, selon le mot de Paoli, avaient, malgré leur
exaltation, les cheveux frisés et sentaient les parfums du continent. Mais il
se fit soldat et paya de sa personne. Après le désastre de Ponte-Novo, il
proposait, dit-on, de tenter encore la fortune, de rallier à Corte les débris
de l’armée, d’arrêter par une résistance opiniâtre les progrès du vainqueur.
Mais Paoli s'embarqua. On
croit d'ordinaire que Charles s'était réfugié sur le Monte-Rotondo et qu'il
appartint à la députation que les patriotes corses envoyèrent au comte de
Vaux et qui comptait, entre autres personnages, Nicolas Paravicini,
d'Ajaccio, Laurent et Damien Giubega, de Calvi, Dominique Arrighi, de
Speloncato, Jean-Thomas Arrighi et Jean-Thomas Boerio, de Corte, Thomas Cervoni,
de Soveria. Le comte de Vaux accueillit ces délégués avec amitié, les munit
de passeports et leur remontra que la guerre n'avait plus d'objet, que leur
intérêt était de se soumettre au roi, qui les rendrait heureux. Il est
plus probable que Charles Bonaparte suivit le frère de Pascal, Clément Paoli,
dans le Niolo, et que, lorsque le Niolo refusa de prolonger la lutte, il
gagna Vico et de là Ajaccio, grâce au sauf-conduit qui lui fut envoyé par
Pietra Santa, son grand-père. Letizia l'accompagnait et, malgré sa grossesse
assez avancée, montra le plus grand courage. Il fallait s'engager dans les
sentiers étroits du maquis et traverser à gué des rivières sans ponts. Durant
toute une demi-journée, elle marcha, tenant dans ses bras son fils Joseph. Au
passage du Liamone, elle monte à cheval. Mais la bête perd pied et le courant
l'entraîne. On crie à Letizia de se laisser tomber dans la rivière, et déjà,
pour la sauver, son mari et les pâtres qui servent de guides se jettent à la
nage. Elle s'affermit sur sa selle, et dirige si bien sa monture qu'elle
atteint l'autre rive. Est-il
vrai que Charles aurait alors, sans les conseils de l'archidiacre Lucien et
les supplications de Letizia, rejoint Pauli sur la terre d'exil ? On a dit
qu'il rongeait son frein, qu'il ne se rallia qu'à contre-cœur aux Français,
qu'il déplorait la mollesse de ses compatriotes et les accusait de
s'accommoder trop aisément il la domination étrangère, qu'il aurait écrit une
chanson satirique, Pastorella infida sei, où Paoli, représenté par un
berger, se plaint de la Corse, sa maîtresse infidèle. Mais il
avait compris, comme dit son fils aîné, que l'île retirerait de son union
avec la France d'immenses avantages, ou, comme dit son fils cadet, que la
lutte de la Corse contre la monarchie de Louis XV était la lutte du pot de
terre contre le pot de fer. « J'ai été, répétait-il, bon patriote et
paoliste dans l’âme tant qu'a duré le gouvernement national ; mais ce
gouvernement n'est plus, nous sommes devenus Français, evviva il Re e suo
governo ! » Les
exemples que lui offrait sa famille le déterminèrent se jeter sans retard
dans les bras des conquérants. Ramolino et Fesch, les deux maris de sa
belle-mère, n'avaient-ils pas servi les Génois ? Pietra Santa, le grand-père
de sa femme, n'avait-il pas, à la création du Conseil supérieur, occupé l'une
des quatre places que le roi de France destinait aux naturels du pays ? Et
l'intendant Chardon ne disait-il pas que Pietra Santa était très attaché à la
France et qu'on ne saurait avoir plus de décence et d'application que les
quatre Corses qui siégeaient an Conseil ? Charles
pensa qu'il pourrait sous le nouveau régime, grâce ses connaissances
juridiques, obtenir un emploi. Les Corses, chargés de rendre la justice au
nom du roi, devaient être gradués, et à la formation du Conseil supérieur,
trois des membres corses, Pietra Santa, Stefanini et Mozzelli, qui n'avaient,
selon l'expression de l'intendant, aucune espèce de grade ni même aucune
espèce de droit, étaient allés prendre leurs degrés dans les universités
italiennes. Après la naissance de Napoléon, Charles Bonaparte se rendit à
l'Université de Pise. Il eut facilement du chancelier la permission de
soutenir une thèse, et le 30 novembre 1769 fut proclamé docteur. Le registre
académique qui le nomme mobile patrizio Fiorentino, Samminiatense e di
Ajaccio constatait son origine italienne et sa noblesse. Au mois
de février 1771, le roi de France institua dans chacune des dix juridictions
de Corse un assesseur civil et criminel, chargé tant de seconder le juge et
de le remplacer lorsqu'il serait malade ou absent ou obligé de se récuser,
que de se rendre au siège des juridictions voisines pour procéder aux
jugements définitifs en matière de grand criminel. Charles fut nommé
assesseur de la juridiction royale d'Ajaccio, et ce fut avec empressement
qu'il accepta cette place, l'une de celles que le ministère français
regardait comme « le séminaire et le premier port qui devait conduire à
la place de membre du Conseil supérieur ». Chardon l'avait recommandé
vivement : « c'est un des sujets, écrivait-il, sur le compte et la capacité
desquels il n'y a rien à redire ; il est petit-fils de M. Pietra Santa ;
c'est un homme qui a du talent et qui est en état de bien faire ». Bientôt
Charles passa pour un des Corses qui, selon l'expression des fonctionnaires
français, étaient tout à fait dans la main du roi, et avaient au plus haut
degré l’honnêteté, l'esprit de conciliation. Dans ses voyages à Bastia, il se
lia personnellement avec l'ordonnateur de la marine Regnier du Tillet. La
société française d'Ajaccio, plus unie, plus franche, plus simple que celle
de Bastia, l’accueillit comme un des siens, et il eut d'excellentes relations
avec les officiers de la garnison, avec les commissaires des guerres Jadart
et Pichon, avec le gouverneur de la ville et commandant de l'au-delà des
monts, le comte du Rosel de Beaumanoir. Le
petit-fils de l'ordonnateur du Tillet, Paul du Tillet, conçoit un tel
enthousiasme pour Napoléon qu'il le suivit en exil. Il préféra, disait-il, à
l'épaulette des gardes du corps un mousquet de flanqueur sur les rochers de
l'île d'Elbe. Nommé aux Cent Jours sous-lieutenant au 1er régiment des
voltigeurs de la jeune garde, il reçut une blessure à Waterloo. Il alla
chercher fortune dans l'archipel des Indes et, au retour, visita
Sainte-Hélène : « Il y avait là, écrit-il, une tombe où j'aurais voulu pouvoir
mourir. » La
nièce de Jadart rappelait phis tard que son oncle avait eu l'avantage d'élue
connu de la famille impériale et particulièrement de Joseph, dont il était
l'ami. Pichon
mandait à Napoléon, en 1807 et eu 1808, qu'il avait eu l'honneur d'être
favorablement accueilli par les Bonaparte d'Ajaccio ; il était, ajoutait-il,
intimement lié avec Charles, et Madame Mère, qui se souvenait de lui, avait
daigné le recevoir à Paris lorsqu'il s'était présenté pour lui faire sa cour
: « Je vous ai tenu plus d'une fois sur mes genoux, disait-il il l'empereur,
et j'ai amusé votre enfance. » Du
Rosel de Beaumanoir prêtait en 1784 vingt-cinq louis à Charles Bonaparte, qui
entreprenait son avant-dernier voyage sur le continent. Quatre ans après,
lorsqu'il rentra dans son pays natal, en Normandie, Mme Letizia voulut se
défaire de son argenterie pour acquitter la dette de son mari. Beaumanoir lui
répondit obligeamment qu'elle le paierait plus tard, quand elle voudrait, et
il laissa le billet que Charles avait souscrit, dans les mains du subdélégué
Souiris. Au début de la Révolution, Beaumanoir vivait à Caen ; menacé dans sa
maison, voyant sa porte enfoncée, il s'enfuit par une issue de derrière. Il
fut choisi pour chef par la coalition de Caen et commanda les royalistes
français qui défendaient Maëstricht en 1793. Sous le Consulat, il écrivit, de
Jersey, à Bonaparte, assura qu'il n'avait émigré que malgré lui, rappela sa
créance : « Ma position est si dure que ce petit objet serait quelque chose
pour moi. » Bonaparte le fit rayer sur-le-champ de la liste des émigrés et
lui envoya deux cent cinquante louis. Beaumanoir revint à Caen et, de là,
sollicita sa pension de retraite. Napoléon lui assigna un traitement de douze
mille francs. Les proches de Beaumanoir, ignorant les services qu'il avait
rendus aux Bonaparte, disaient avait été gouverneur de l'École militaire de
Brienne, et la légende rapporte qu’il eut en mars 1806, lorsqu'il mourut, un
enterrement magnifique aux frais de l'État. Charles
servit donc les Français de tout son pouvoir, et s'efforça de tirer d'eux
argent, grâces et emplois. Comme assesseur de la juridiction d'Ajaccio, il
touchait neuf cents livres par an. Il se fit déclarer noble par le Conseil
supérieur, élire députe aux États, élire membre de la commission des Douze,
aux appointements annuels de trois cents livres. Il
flatta, caressa les commissaires du roi, Marbeuf et Boucheporn. Lorsque Louis
Bonaparte naquit, le 2 septembre 1778, Mme de Boucheporn, femme de
l'intendant, consentit à être marraine de l'enfant. Sous l’Empire, il est
vrai, les Bonaparte pavèrent leur dette de reconnaissance. Trois fils de
Boucheporn avaient émigré : ils eurent des places lucratives. L'aîné, Louis,
lieutenant à la solde de la Hollande et de l'Angleterre, obligé, dit-on, pour
vivre, de vendre dans les cafés de Hambourg des bretelles et des cure-dents,
fut grand-maréchal de la cour du roi Jérôme, et sa femme, dame du palais de
la reine Catherine. Un autre, Honoré, sous-lieutenant au régiment de Bassigny
en 1791, avait fait six campagnes à l'armée de Condé : il fut préfet du
palais de Cassel. Un troisième, René, fut également préfet du palais du roi
Louis, administrateur de son garde-meuble, et sa femme, sous-gouvernante des
princes de Hollande. Mais il
importait surtout à Charles Bonaparte de plaire à Marbeuf. Au mois de mai
1776, il n'était pas encore sûr de la faveur du commandant en chef, et dans
une lettre intime où il exprime à Giubega son vif attachement pour Marbeuf, «
le diable, dit-il, m'entraîne de ce côté », et il voudrait voir Marbeuf, qui
part pour le continent, lui souhaiter bon voyage ; mais il n'ose ; il a peur
que sa venue ne soit pas agréable, que le gouverneur ne réponde pas à ses
avances et ne l'accueille sans remerciement ni reconnaissance, senza grato
nè grazia. Ses craintes ne se justifièrent pas. Marbeuf avait besoin de
lui. Le 8
juin 1777, grâce à l'influence du commandant en chef, Charles Bonaparte était
élu député de la noblesse, et il fut, avec Santini, évêque du Nebbio, et Paul
Casabianca qui représentaient le clergé et le tiers, un des délégués que les
États de Corse envoyaient à Versailles. Ces trois personnages ne furent
appelés en France qu'à la fin de 1778. Mais ils touchèrent, suivant l'usage,
pour leurs frais de route et de séjour, l'évêque 4.000, le noble 3.000, le
député du tiers 2.000 livres, et, avant de regagner la Corse au printemps de
1770, ils eurent soin, dans une pétition que Bonaparte rédigea, de demander
une gratification en alléguant qu'ils étaient « dans la détresse ». Charles
reçut une somme de 2.000 livres, récompense de sa « bonne conduite ». Napoléon
a dit que son père avait alors conquis à jamais la bienveillance du comte de
Marbeuf. Les Corses, divisés en deux partis, tenaient soit pour Marbeuf, soit
pour Narbonne, et la cour voulait rappeler celui qui plaisait le moins aux
insulaires. Charles se serait prononcé nettement en faveur de Marbeuf, dont
les façons affables, insinuantes, populaires, agréaient mieux aux habitants
que les manières franches, mais hautaines et rudes, de Narbonne.
L'intervention du gentilhomme ajaccien aurait sauvé Marbeuf, et, sans son
protégé, le protecteur eut été sacrifié. Il faut
en rabattre. Mais si Petriconi disait en 1777 que tout allait mal sous
l'administration de Marbeuf, en 1779 Charles Bonaparte déclara que tout
allait bien, et le témoignage du député de la noblesse eut évidemment quelque
poids. Charles était devenu l'homme-lige de Marbeuf. Il fut sans doute un de
ceux qui proposèrent de lui élever une statue sur la place de Bastia, et il
avait été de ceux qui votèrent l'inscription latine appliquée en 1777 sur une
tablette de marbre à la façade du palais des États de Corse : « A
Louis-Charles-René, comte de Marbeuf, commandeur de l'ordre de Saint-Louis,
lieutenant général des troupes françaises, gouverneur de la Corse, président
des États, très considéré par la prudence, la justice, cause de ses
libéralités envers l'île entière et pour que le souvenir de ses bienfaits fût
plus attesté, tous les ordres de l'île, se félicitant du retour de cet homme
éminent qui a si bien mérité de leur pays, ont fait graver sur le marbre les
sentiments d'amour depuis longtemps gravés dans leur cœur. » Par
contre, il eut de Marbeuf tout ce qu'il désirait. Marbeuf daigna tenir Louis
Bonaparte sur les fonts baptismaux. Il fit placer Napoléon à l'École
militaire de Brienne, Marianna à la maison royale de Saint-Cyr, et Fesch au
séminaire d’Aix. Il fit nommer Aurèle Varese, cousin de Letizia, sous-diacre
à Autun. Il fit concéder à Charles une des trois pépinières de mûriers que le
roi établissait en Corse. Un
Jérôme Bonaparte desséchait, au XVIe siècle, une partie du marais dit des
Salines, à un quart de lieue d'Ajaccio, et Charles avait dépensé plus de
2.000 livres pour continuer l'entreprise. Marbeuf lui donna 6.000 livres, lui
conseilla d'aller de l'avant, et lorsque les deux tiers du marais furent
convertis en une prairie où Charles sema de l'orge en grande solennité, le
commandant en chef vint assister et comme présider aux semailles. Paul-Émile
Odone, frère de Virginie Odone, trisaïeule de Charles, était mort sans
postérité, après avoir légué son avoir aux jésuites, malgré une substitution
fidéicommissaire qui transmettait ses biens à Virginie et aux enfants et
héritiers de Virginie, et, depuis l'abolition de l'ordre, l'instruction
publique jouissait de toute la succession. Marbeuf promit réparation Charles,
qui se disait frustré. « Les ordres religieux de Corse, écrivait le
gouverneur dès 1768, ont par le moyen des testaments trouve le secret de
s'emparer de la plus grande partie des propriétés particulières, et, depuis
que je suis ici, je les ai vus dépouiller plusieurs familles. » Il
soutint dune les revendications de Charles. La lutte fut rude. Le subdélégué
Souiris, économe des biens de l'instruction publique, combattit avec vigueur
les prétentions des Bonaparte. Pour éviter les frais d'un procès, Charles
sollicita simplement Une indemnité. Sa requête fut envoyée aux commissaires
du roi. Mais Souiris lit traîner le débat pendant trois années. Impatienté,
Charles consentit à se désister de ses prétentions, s'il obtenait par
préférence, moyennant une redevance légère, le bail emphytéotique de la
campagne de Milelli et de la maison Boldrini. Cette fois, il eut gain de
cause. Mais il fallait fixer le chiffre de la redevance, estimer les biens
fonds, constater, outre les frais de culture et d'entretien, le délabrement
des bâtiments, qui n'avaient plus ni portes, ni fenêtres, ni planches, et
l'état de la campagne de Milelli, privée de son moulin à huile, remplie de
maquis, exposée aux incursions des bestiaux. Souiris suscita de nouvelles
difficultés et contesta le choix des experts. Désespéré, craignant que la
redevance ne fût, par les intrigues de Souiris, réglée au-delà du revenu,
Charles alla demander justice à Paris. Il mourut en chemin. Pourtant, grâce à
Marbeuf, les Bonaparte furent, par bail du 5 novembre 1785, mis en possession
de la maison Boldrini et de la campagne de Milelli. Napoléon
ne fut pas ingrat envers la famille du commandant en chef. Mme de Marbeuf eut
le titre de baronne de l'Empire et une dotation de 15.000 francs de rente sur
le Grand Livre « en reconnaissance des services rendus par son mari et en
récompense de ceux de son fils. » Son
fils entra à l'École militaire de Fontainebleau et, lorsqu'il fut
sous-lieutenant, reçut une pension viagère de 6.000 francs sur le trésor de
la couronne et une somme de 12.000 francs, destinée à son équipement, sur les
dépenses courantes de hi cassette impériale. Napoléon le prit pour officier
d'ordonnance, lui fit épouser une riche héritière de Lyon, Mlle Marie d'Églat
de la Tour-Dubost, lui donna à l'occasion de son mariage un des plus beaux
hôtels de la rue du Mont-Blanc, l'hôtel Montesson, qu'il avait acquis du
receveur général Pierlot, le nomma colonel du 6e régiment de chevau-légers et
baron de l'Empire. « Mon intention, lui avait-il écrit, est dans tontes les
circonstances de vous donner des preuves de l'intérêt que je vous porte pour
le bon souvenir que je conserve des services que j'ai reçus de M. votre père
dont la Mémoire m'est chère ; je me confie dans l'espérance que vous
marcherez sur ses traces. » Si le colonel Marbeuf avait vécu, l'empereur
l’eut fait son aide de camp. Le
comte d'Ambrugeac, que Mlle de Marbeuf avait épousé, fut, bien qu'il eût
émigré et servi aux uhlans britanniques, réintégré dans l'armée. Il était
adjudant-major en 1701. Par un décret pris de son propre mouvement Napoléon
le fit en 1810 chef de bataillon. Un an plus tard, d'Ambrugeac était major.
En 1813, il devint colonel aux Cent Jours, il se tourna contre l’empereur. Le
7 mars 1815, il demandait en grâce d'être employé à l'armée de Monsieur. « Je
vous en conjure, écrivait-il, faites-moi donner des ordres : il n'importe
guère d'être maréchal de camp ou colonel en ce moment : je vous prie,
faites-moi donner des ordres. » À la tête du 10e régiment d'infanterie, il
enleva le pont de Loriol et, trois jours après, il était nommé maréchal de
camp par le duc d'Angoulême. Outré, Napoléon destitua d'Ambrugeac et ordonna
de l’arrêter. Napoléon
naquit à Ajaccio le 15 août 1769, jour de l'Assomption, vers midi. Sa mère
avait voulu se rendre à la messe : elle dut regagner en toute hâte le logis
et ne put atteindre à temps sa chambre à coucher. Des biographes ont assuré
qu’elle déposa son enfant sur un vieux tapis où étaient représentés des héros
de la fable et de l'Iliade. Letizia se moquait de l'anecdote et disait
en riant : « Nous n'avons pas de tapis dans nos maisons de Corse, encore
moins en été qu'en hiver. » Elle n'eut d'ailleurs aucune souffrance. Quant à
l'enfant, il entre dans le monde comme s'il désirait en prendre possession,
avec grand bruit il jetait des cris
perçants et ne s'apaisa que lorsqu'il fut emmailloté. Le
prénom qu'il reçut parut bizarre aux Français, et lorsque l'archevêque de
Paris confirma le jeune Bonaparte à l'École militaire de Paris, il remarqua
qu'un saint Napoléon n'existait pas dans le calendrier ; sur quoi l'élève
répondit qu'il y avait une quantité de saints et que l'année ne compte que
3G5 jours. En Corse, le prénom n'était pas commun. Il fut, lorsque Napoléon
Bonaparte, l'oncle de l'empereur, mourut, en 1767, à Corte, orthographié «
Lapulion » sur l'acte de décès. Toutefois, s'il était rare, il ne semblait
pas extraordinaire. Napoléon Ier disait qu'il venait d'un Napoléon des
Ursins, connu dans les fastes militaires de l'Italie, et il ajoutait pie « ce
monsieur son homonyme avait très mal fini ». Mais les chroniques corses
mentionnent au XVIe siècle un Napoléon de Nonza, partisan des Génois, qui se
défend contre Sampiero dans la tour de Venzolasca, un Napoléon de Santa
Lucia, intime ami de Sampiero, qui succombe à l'affaire des Caselle, un
Napoléon de Levie qui se joint aux Français lorsque le maréchal de Thermes
débarque dans l’île, le même sans doute qui se distingue à Renty et à qui
notre Henri II donne l'accolade sur le champ de bataille. Le
bisaïeul de l'empereur se souvenait peut-être de ces hommes de guerre
lorsqu'en 1715 il nommait l'un de ses fils Napoléon. Il avait trois enfants
males : le premier s'appela Joseph : le deuxième, Napoléon : le troisième,
Lucien. Charles
Bonaparte suivit cet exemple. Il décida que ses fils auraient les mêmes
prénoms et dans le même ordre : l'aisé s'appellerait Joseph, comme son
grand-père ; le deuxième et à troisième s'appelleraient Napoléon et Lucien,
comme leurs grands-oncles. Le
général Bonaparte, élevé au consulat, eut un instant de la répugnance pour
son prénom. Joseph et Lucien lui remontrèrent qu'il avait quelque chose
d'imposant et de majestueux qui faisait souvenir des Paléologue et autres
dynastes étrangers, qu'il sonnait bien à l'oreille, que le consul était seul
en France à le porter, qu'un grand nom seyait à un grand homme. Ces arguments
convainquirent Bonaparte, et il disait plus tard à Las Cases que ce nom peu
connu, poétique, retentissant, lui avait été précieux. Est-il
né vraiment le 15 août 1769 à Ajaccio ? On a prétendu qu'il avait vu le jour
à Corte le 7 janvier 1768 et que son père lui avait attribué l'extrait
baptistaire de Joseph pour le rajeunir et lui donner l'âge exigé par le
règlement des écoles militaires. Ces fraudes, parfois heureuses, soutent
éventées, nullement punies, étaient passées dans l'usage. Un Foulongne de
Précorbin entrait à l'Ecole militaire de Rebais à la faveur de l'acte
baptistaire de son cadet défunt, et, lorsque le ministre découvrait qu'un M.
de Laboulaye avait tronqué la date de l'extrait baptistaire de son fils, il
se bornait lui faire reprocher cette « infidélité » par l'intendant de la
province. En 1789, le sous-inspecteur général Keralio rapportait que les
mestres de camp des troupes du roi se plaignaient de la faiblesse physique de
leurs sous-lieutenants et assuraient que les parents obtenaient l'admission
de leurs enfants dans les écoles militaires grâce à de faux actes de baptême.
Un colonel ne demandait-il pas des lieutenances pour ses deux fils, l’un de
cinq ans, l'autre de trois ans et demi, en produisant des pièces qui
donnaient dix-sept ans au premier et quinze ans et demi an second ? Le
fondateur de l'École des orphelins militaires, Paulet, fils d'un marchand de
blé, grattant et surchargeant son acte de baptême, changeant l'u en w,
remplaçant « marchand de blé » par marquis de Black, ne
se disait-il pas gentilhomme irlandais ? Pour
prouver que Napoléon est né en 1768, on allègue d'abord ce mot d'une de ses
lettres à Paoli, qui ne quitta l'île qu'au mois de juin 1769 : « Daignez
encourager les efforts d'un jeune homme que vous vîtes naître. » Mais
à cette citation s'oppose une autre citation qui la réfute. « Je naquis, dit
Bonaparte dans cette même lettre, quand la patrie périssait : trente mille
Français vomis sur nos côtes, tel fut le spectacle qui vint frapper mes
regards : les cris des mourants, les gémissements de l'opprimé environnèrent
mon berceau. » Or, la patrie corse périssait en 1769, non seulement au mois
de mai, lorsque Paoli fut défait au passage du Golo, mais aux mois d'août, de
septembre, d'octobre, de novembre, lorsque les Français se répandaient de
toutes parts, et les cris, les gémissements que l'enfant entendit dès sa
naissance, sont les cris, les gémissements des Corses qui devaient se
soumettre au roi. Si Napoléon était né le 7 janvier 1768, n'eût-il pas dit au
contraire que le spectacle de la Corse victorieuse fut le premier qui frappa
sa vue, et, selon ses propres expressions, n'est-ce pas en 1768 que les
troupes de Chauvelin, battues à Borgo, repoussées dans leurs attaques, durent
se renfermer dans les places fortes, sans plus communiquer entre elles que par
des frégates de croisière ? On
remarque encore qu'en 1794, le 13 mai et le 27 juillet, dans deux pièces, des
Corses affirment que Joseph est né à Ajaccio. Mais ces pièces sont de simples
certificats d'identité, nullement destinés à fournir des renseignements
précis et minutieusement exacts. Il s'agit simplement de constater que Joseph
est Corse réfugié, célibataire, âgé de vingt-cinq ans environ, et peut-être
semblait-il dangereux de dire qu'il était né à Corte, au centre de
l'insurrection paoliste. On cite
aussi l'acte que Napoléon produisit à son mariage et qui le fait naitre le 5
janvier 1768 à Ajaccio. Mais on n'y regardait pas de si près sous le
Directoire. Ou bien Napoléon voulut se vieillir pour avoir le méfie gage que
Joséphine — qui, de son enté, assure qu'elle naquit en 1767, bien qu'elle
soit née en 1763 et il se servit sciemment de l'acte baptistaire de son aîné.
Ou bien les bureaux de la guerre ont délivré par inadvertance une copie de
l'acte baptistaire de Joseph. En tout cas, l'officier de l'état civil,
ignorant ou pressé, a mal déchiffré la pièce latine qui lui fut présentée :
il a lu le 5 janvier pour le 7 et il a fait naître le marié à Ajaccio et non
à Corte, parce qu'il n'a pas compris le mot Curtis et n'a vu que le
mot Adjacii qui se rapporte à la patrie des père et mère. L'objection
la plus grave est tirée des actes baptistaires de Joseph. Ils sont au nombre
de deux : l'acte de Corte et l'acte d'Ajaccio. Le premier, certifié par le
juge royal de Corte, porte que Nabulion, né le 7 janvier 1768 à Corte,
a été baptisé le lendemain par le curé de la ville. L'autre, certifié par
l’archiprêtre d'Ajaccio J.-B. Levie, est une copie du premier, mais on y lit
deux prénoms au lieu d'un seul, Joseph Nabulione, et évidemment le
prénom français Joseph a été ajouté après coup. Le problème n'admet
qu'une solution. Letizia eut on fils en 1765. Cet enfant mourut peu après,
mais vivait encore lorsque naquit Joseph, et, selon la volonté de Charles
Bonaparte, il portait le prénom de Joseph, comme aîné de la famille. Le futur
roi d'Espagne, étant le cadet lorsqu'il vint au monde, fut donc appelé
Napoléon. Plus tard, devenu l'aîné, il reçut le prénom de Joseph, qui fut
inséré dans l'acte d'Ajaccio avant le prénom de Nabulion. Enfin,
si Napoléon était réellement l'aîné, la chose se serait ébruitée, Joseph
disait plaisamment que Napoléon lui avait escamoté le droit d'aînesse. Mais
ses frères et ses sieurs l'ont toujours regardé comme l'aîné. Letizia a vu
dans Joseph le chef de la famille jusqu'il l'époque où Napoléon se fut nuis
hors de pair. Lucien n'a pas cessé de lui vouer une affection où il y avait
presque autant d'amour lilial que d'amitié fraternelle. Louis préférait
Napoléon, dont il fut le compagnon et l'élève u Auxonne et à Valence ; mais
il reconnaissait Joseph comme rainé. Napoléon eut souvent des altercations
avec Joseph, et, d'ordinaire, il revenait le premier parce qu'il avait pour
lui le respect que les Corses portent à l'aîné. Joseph n'a jamais douté de sa
naissance à Corte ci de son droit de primogéniture. Il aime Corte comme on
aime sa ville natale. « J'ai oublié bien des choses, écrivait-il au due de
Padoue, mais non les premières impressions de mon enfance, cette Restonica
dont les eaux si pures se mêlent aux flots si bruyants du Tavignano. » En
1796, lorsqu'il passe à Corte, il loge volontiers dans la maison Arrighi où
il est né. Fréquemment, dans ses entretiens avec son cadet, son fratello
minore, il a le ton un peu haut et légèrement hostile, coin ne s'il
voulait maintenir, suivant le mot de Lucien, sa prérogative expirante ; il
prétend rester l'aîné ; il n'abdique pas la première place dans le cercle
domestique, ne se laisse pas brusquer et humilier en face sans prendre sa
revanche. C'est à lui, comme à l'aîné, que son père mourant recommandait la
famille en 1785, et en 1835, dans une lettre à sa mère, Joseph se rendait ce témoignage, qu'il avait, selon son
rôle et
devoir, fait ce qu'il avait pu pour les siens sans faillir à ses engagements durant un
demi-siècle. « Joseph, dit le prince de Canino, avait reçu le dernier soupir de notre père ; il promit de le remplacer
auprès de
nous, et il tint parole. » Mais
pourquoi tant insister ? L'acte de naissance de Napoléon existe, et, d'après
l'usage universel avant la Révolution, c'est son acte de baptême : il a été
signé par le parrain, la marraine et le père de l'enfant, ainsi que par
l'économe de la paroisse d'Ajaccio, Jean-Baptiste Diamante : il porte qu'en
l'an 1771, le 21 juillet, dans la maison paternelle, par permission du
révérend Lucien Bonaparte, les saintes cérémonies et prières ont été
administrées à Napoléon, né le 15 août 1769. Ce seul document suffit. Les
entours de Napoléon enfant sont peu connus. On a toutefois quelques
renseignements sur sa grand'mère, sur son oncle et sa tante Paravicini, sur
ses cousins Arrighi, Ramolino et Ornano, sur son parrain Giubega, sur sa
nourrice Camilla. La
grand'mère paternelle de Napoléon, Maria-Saveria Bonaparte ou, comme on
l'appelait ordinairement, minanna Saveria, celle que Napoléon nomme la
première dans sa correspondance de Brienne, habita la maison de la rue
Saint-Charles jusqu'à sa mort. Sa belle-fille Letizia, qui vivait avec elle
en très bonne intelligence, ne lui reprochait que d'être trop indulgente
envers ses enfants. Maria-Saveria était si dévote qu'elle se faisait une
obligation d'entendre une messe de plus toutes les fois que Letizia relevait
de couches : elle finit par entendre neuf messes chaque jour ! La
tante maternelle de Napoléon, Gertrude Paravicini, celle qu'il Lomme dans ses
lettres zia Gertrude, était sa marraine. Elle mourut en 1788 sans
laisser d'enfant. Active, diligente, et, comme Letizia, virile, elle montait
souvent à cheval pour aller visiter les jardins et les terres de la famille,
et Joseph raconte qu'elle fui une seconde mère pour ses neveux, que,
lorsqu'il revint du continent, elle lui rendit le séjour d'Ajaccio agréable.
Une tradition, narrée, il est vrai, par l'imaginatif Lucien dont les Mémoires
contiennent tant de tableaux romanesques et de portraits de fantaisie,
rapporte qu'elle avait été durant la guerre de l'indépendance une héroïne et
bien autre chose que Letizia, qu'elle se battait tom de bon, que Charles
Bonaparte s'enorgueillissait d'une sœur aussi intrépide, que Paoli
l'admirait, que les montagnards, chantant des vers du Tasse, ne manquaient
jamais de substituer le nom de Gertrude à celui de Clorinde. Elle
avait épouse Nicolas Paravieini, son cousin. Ce Paravicini avait servi. Le 23
septembre 1785, de l'École militaire de Paris, Napoléon envoyait une lettre
de Fonck Paravicini et un certificat de vie à un drapier de la rue
Saint-Honoré, M. Labitte, qui devait retirer en total ou en partie la pension
de l'ancien soldat. Nicolas était préposé à l'inscription maritime d'Ajaccio
lorsque le conseil général du département de Liamone le nomma, le 24 mai
1804, ainsi que trois autres, Antoine-Louis Arrighi. Ramolino et le
conseiller de préfecture Ornano, pour se rendre à Paris et féliciter le
premier consul de « son élévation à l'auguste dignité d'empereur des Français
». Napoléon lui donna quelques biens-fonds qu'il avait achetés au cardinal
Fesch : des terres situées au-delà du Campo dell'Oro dans le domaine de la
Confina, et, non loin de là, une partie de l'enclos de la Torre-Vecchia, à
charge de faire bâtir un pavillon de la valeur de 20.000 francs sur un
monticule formé par de grosses pierres dans le jardin-de daine Gertrude sis
au-delà du couvent de Saint-François. L'oncle Paravicini s'était remarié avec
Marie-Rose Pô, et lorsqu'il mourut, le 3 mai 1813, il laissait une fille,
Maria-Antonia. Dans son testament, Napoléon se souvint de cette
petite-cousine ; il désirait qu'elle fût la femme de Drouot ; mais elle avait
depuis le 9 octobre 1817 épousé Tiburce Sebastiani. Une
tante maternelle de Letizia, Marianna Pietra Santa, mariée à Benielli,
d'Ajaccio, avait une fille, Antoinette, qui, en 1774, épousa un docteur ès
lois, avocat au Conseil supérieur, Hyacinthe Arrighi de Casanova. Letizia
était donc cousine germaine d'Antoinette Arrighi. Elle logea chez les Arrighi
lorsqu'elle habita Corte. L'avocat Hyacinthe fut député du tiers état près la
cour, et, en 1784, il fit des démarches à Paris pour tirer Napoléon de
l'école de Brienne. Aussi son jeune cousin, devenu cadet-gentilhomme,
désirait-il avoir l'honneur et le plaisir de l'entretenir : « Si M. de
Casanova, lui écrivait-il, est curieux de voir un de ses compatriotes, un de
ses parents, en un mot une personne qui lui est attachée, il n'a qu'à se
donner la peine de venir jusqu'à l'École militaire ; c'est lit qu'il trouvera
son très humble et très affectionné serviteur Buonaparte qui lui témoignera
de vive voix sa reconnaissance des démarches qu'il a faites pour le placer,
et encore de bien d'autre chose. » Hyacinthe fut sous le Consulat préfet du
Liamone, sous l'Empire préfet de la Corse et au commencement des Cent-Jours,
membre de la junte de gouvernement. Son
fils aîné, Jean-Thomas, cousin issu de germain des fils de Letizia, eut une
brillante fortune. Élève, comme Napoléon, des écoles royales militaires,
étudiant à l'Université de Pise, il fut emmené par Joseph Bonaparte au
quartier général de l'armée d'Italie, à Leoben, et employé à l'état-major.
Napoléon devait le faire divisionnaire et duc de Padoue. Deux
autres fils d'Hyacinthe appartinrent également l'armée : Antoine, aide de
camp de Leclerc, mourut à Saint-Domingue en 1802 ; Ambroise, élève à l'École
de Fontainebleau, sous-lieutenant au 1er régiment de dragons, fut tué à
Vimeiro. Hyacinthe
avait plusieurs frères, dont deux étaient ecclésiastiques : l'un,
Antoine-Louis, fut évêque d'Acqui, dans le Piémont ; l'autre,
Joseph-Philippe, devint vicaire général de l'île d'Elbe, et Napoléon priait
Joseph en 1806 de lui donner un évêché dans le royaume de Naples. André
Ramolino, cousin germain de Letizia, fut successivement commissaire du
gouvernement près l'administration centrale du Liamone, commissaire an
tribunal d'appel d'Ajaccio, directeur des contributions et des domaines de la
Corse, et, bien qu'il cric rejoint Napoléon il l'île d'Elbe, député du
département. Isabelle,
fille du Napoléon Bonaparte qui mourut à Corte en 1767, cousine germaine de
Charles, avait épousé Louis d'Ornano. Ces Ornano furent très liés avec les
Bonaparte, et ce fut chez eux que Joseph descendit en 1796 pendant que les
Ouvriers remettaient en état la maison paternelle. Isabelle d'Ornano eut,
entre autres enfants, Michel-Ange, député du Golo, et consul au Maroc ;
Bramante, conseiller de préfecture de la Corse ; Philippe, qui devint
maréchal de France. Un
autre Ornano, frère utérin d'André Ramolino et dit le major Ornano, eut de
son temps un certain renom. Il suivit Napoléon à l'île d'Elbe et, avant les
Cent-Jours, c'était lui qui transmettait aux affiliés de Corse les
instructions de l'empereur. Un
homme remarquable, qui touche de près à la famille Bonaparte, est Laurent
Giulfega. Lorsque Napoléon fut, ainsi que sa sieur Mariainta, baptisé le 21
juillet 1771, les deux enfants eurent le même parrain, Giubega, que Charles
Bonaparte appelait amatissimo signor compadre. Comme Charles, Giuhega
s'était rallié sincèrement au gouvernement nouveau, et lorsqu'à la tête de la
députation des réfugiés (lu Monte Rotondo, il harangua le maréchal de Vaux :
« Puisque l'indépendance nationale est perdue, aurait-il dit, nous nous
'honorerons d'appartenir au peuple le plus puissant du monde, et de même que
nous avons été bons et fidèles Corses, nous serons bons et fidèles Français.
» Il fut, au mois de février 1771, nommé greffier en chef des États, et
Joseph Bonaparte assure que le rôle qu'il avait joué dans la guerre, son
savoir juridique, sa facilité de parole lui valaient l'affection et le
respect d'un grand nombre de ses compatriotes. Certains toutefois
l'accusaient de déférer servilement à la volonté des commissaires du roi, de
rédiger les mémoires et discours de Marbeuf, et d'être l'instrument de
l'oppression des Corses. Il représenta le tiers à la première députation que
les Etats envoyèrent à Versailles. En 1789 il fut élu aux Etats généraux par
la noblesse dissidente de Calvi, et s'il n'obtint pas le droit de siéger dans
l'assemblée, s'il ne fut même pas considéré comme suppléant, il eut
permission d'assister, dans la tribune des suppléants, aux séances de la
Constituante. C'était, disait le gouverneur Larcin, « un citoyen très
instruit des affaires de son pays, attaché au service du roi et fort utile
par ses connaissances aux principaux administrateurs de l’île ». En mars 1793
il était à Paris et il prédit que Paoli refuserait de se soumettre et de se
démettre. Il regagna Calvi, où il était colonel de la garde nationale, et y
mourut au mois de septembre suivant : les tragiques événements de la
Révolution et surtout l'exécution de Louis XVI l'avaient tellement frappé
qu'il aurait perdu la raison. Son
neveu Xavier fut sous-préfet de Calvi et, dans les derniers temps de l'Empire
ainsi que sous la première Restauration, préfet de la Corse. Lorsque Napoléon
quitta l’île d'Elbe, il nomma Xavier Giubega l'un des douze membres de la
junte de gouvernement, puis lui confia de nouveau la préfecture du
département. Aussi Giubega fut-il, après les Cent-Jours, connue « homme
dangereux et intelligent », envoyé en surveillance à Toulouse pendant deux
ans. Le fils
de Xavier, Hyacinthe, obtint une bourse de Napoléon et lit ses études à
Paris, au Lycée Impérial. Comme son père, il entra dans l'administration et,
lorsqu'il eut sa retraite, il était sous-préfet à Bastia. Il aimait à
rappeler qu'un lien de parenté religieuse unissait les Giubega aux Bonaparte. Il n'y
avait dans la maison des Bonaparte qu'une seule domestique ou gouvernante. Ce
fut d'abord mammuccia Caterina, qui reçut Napoléon lorsqu'il vint au monde :
femme criarde, têtue, pointilleuse, qui se querellait toujours avec la
grand'mère Bonaparte, tout en l'affectionnant beaucoup, et qui promenait les
enfants, les soignait, les faisait rire. Puis ce
fut la zélée, la dévouée Saveria, que Joseph ramena sans doute de Toscane.
Elle suivit partout Mme Letizia ; elle vieillit avec elle ; elle mourut
auprès d'elle à la fin de 1825. Lucien la nomme une espèce de perle, et
Napoléon, par un décret du 4 décembre 1813, accordait une pension de 1.200
francs à « la dame Saveria, femme du service de Madame, dont elle avait élevé
en Corse tous les enfants. » Mais un
personnage plus important peut-être que Saveria, c'est la nourrice de
l'empereur, Camilla Hari. Mme Letizia n'avait pu allaiter Napoléon. Elle dut
lui donner une nourrice, Camilla Carbone, femme d'un marinier ajaccien,
Augustin Hari. Cette Camilla portait à Napoléon une sorte de culte et le
préférait même à son propre fils. Lorsque le général, revenant d'Égypte,
arriva dans la baie d'Ajaccio et vit les nacelles de ses compatriotes se
presser joyeusement autour de son vaisseau, il aperçut au milieu de la foule
une femme vêtue de noir qui levait les yeux vers lui et criait : Caro
figlio ; il lui répondit : Madre, et au débarquement, Camilla
lui tendit une bouteille de lait en lui disant : « Mon fils, je vous ai donné
le lait de mon cœur, je n'ai plus à vous offrir que celui de ma chèvre. » Il se
souvint constamment des soins qu'elle lui avait prodigués. Elle assistait à
son couronnement, et, durant le séjour qu'elle fit à Paris, elle l'amusa
beaucoup par les histoires qu'elle contait en son patois corse d'une façon
vive, animée, gesticulante. Camilla fut présentée au pape, à Joséphine, à
toute la famille impériale. Joséphine lui donna des diamants, et le pape, sa
bénédiction. Mais Pie VII ne cachait pas la surprise qu'elle lui avait causée
par ses saillies pleines de bon sens. L'audience dura plus d'une heure et
demie. « Pauvre pape, disait Napoléon, il fallait qu'il eût bien du
temps de reste ! » Lui-même
dut pourtant consacrer à la nourrice quelques-uns de ses précieux instants.
Il lui avait fait cadeau de deux vignes et d'une maison d'Ajaccio acquises
par échange de son cousin André Ramolino. Mais Ramolino s'était défait d'une
des cieux vignes et tenait de sa femme une moitié de la maison. Homme
puissant dans la ville et l'un des principaux personnages du département, il
engagea des procès contre Camilla, qui fut condamnée à restituer la moitié de
la maison et à recevoir 2 500 francs pour une vigne qui valait plus du
quadruple. Camilla,
ignorant la loi, ne pouvait se défendre. Elle avait un fils, Ignazio, et une
fille, Giovanna. Le fils avait été le compagnon de jeux de Napoléon, et
l'écolier de Brienne le mentionne, ainsi que Giovanna, dans une de ses
lettres ; mais Ignazio prit parti pour les Anglais, finit à force de bravoure
et d'adresse, et bien qu'il n'eût aucune instruction, pal commander une
flûte, et ne demanda jamais rien à l'empereur. Giovanna ou Jeanne avait été
la sœur de lait de Napoléon : il l'aimait comme sa propre sœur et il tint sur
les fonts de baptême la fille qu'elle eut en 1787 de son mariage avec
Dominique Tavera. Cette
fille, Faustine, avait épousé le capitaine de chasseurs corses Poli. Elle se
rendit à Paris peur dénoncer Ramolino, eut, sans sans peine, une audience de
son parrain et, une fois admise en présence de l'empereur, tira de lui tout
ce qu'elle voulut. Aux Tuileries, en pleine cour, devant l'impératrice,
Napoléon, prenant Mme Poli par la main, s'écriait : « Voici ma filleule,
Mesdames, dites maintenant qu'il n'y a pas de belles femmes en Corse ! » La
conduite de Ramolino avait vivement irrité l'empereur. Quoi ! on ne l'avait
même pas informé du litige ! On ne lui avait pas même demandé à quel titre il
faisait cette donation à Camilla ! Il consulta sur-le-champ son comité du
contentieux ; un rapport fut rédigé et Ramolino dut s'exécuter. Poli ne
fut pas oublié. Il était chef provisoire de bataillon et le ministre l'avait
nommé capitaine au régiment d'Isembourg ou 2e régiment étranger. Mais
Napoléon fit dire par Duroc Clarke que Poli ne serait pas convenablement
placé dans ce régiment, qu'il fallait lui donner en Corse un petit
commandement comme celui de Bonifacio. Mme Camilla Hari, plus ambitieuse et
désormais persuadée que la nourrice de l'empereur pouvait tout exiger et tout
obtenir, voulait pour le mari de sa petite-fille le commandement d'Ajaccio.
Le ministre lui répondit pie la fonction n'était pas vacante et qu'elle
revenait, selon les règlements, à un colonel. Napoléon comprit qu'il ferait
bien de mettre Poli ailleurs que dans sa patrie. Par un décret du 20 juin
1810 il le confirma dans le grade de chef de bataillon et décida de
l'envoyer, en qualité de commandant d'armes de quatrième classe, dans une
place de l'île d'Elbe, de Toscane on de Gènes. Les emplois manquaient.
Napoléon ordonna le 8 juillet que Poli partirait aussitôt pour Gènes et y
attendrait sa destination. Le 23 décembre Poli était commandant d'armes de
Gavi. Il fut un des plus fidèles serviteurs de Napoléon. En 1814, il le rejoignit à l'île d'Elbe. Au début des Cent-Jours, il tenta de soulever la Corse, parut avec une poignée d'hommes devant Ajaccio et Corte, somma les deux places d'arborer le drapeau tricolore. Membre, avec Pieraggi, Antoine Arrighi, Colonna d'Istria et Ortoli, du comité d'exécution désigné par l'empereur, officier d'état-major du duc de Padoue, qui vint alors en Corse avec le titre et les pouvoirs de commissaire extraordinaire. Poli refusa de poser les armes après Waterloo. Il préta 90.000 livres à Murat, qui lui donna ses diamants en dépôt, et, avec l'aide de Cauro, de Tarera, de l'abbé Renucci, organisa la résistance dans le Fiumorbo. Vainement le marquis de Rivière essaya de le débusquer de ses positions. Ce ne fut que le 26 mai 1816 que cet audacieux Poli, que les royalistes de Corse nommaient le chef des napoléonistes et l'agent incorrigible des Bonaparte, fit sa soumission au lieutenant-général Willot. Mais il avait consolé le prisonnier de Sainte-Hélène. « Vous seul, disaient Bertrand et Montholon à Poli, avez donné quelques minutes de joie à l'empereur ; il ne se lassait pas de relire dans les journaux anglais les bulletins de votre guerre. » Il vécut depuis à Sari, fabriquant de la potasse, exploitant le liège de la forêt voisine, faisant le négoce avec Livourne et Marseille. |