Conquête de la Corse.
— Caractère et mœurs des habitants. — Le Corse dans Napoléon. — Situation de
l'île. — Organisation. — Les Etats, les Douce, lus députés des États. — La
noblesse. — Griefs de la population. — Ordonnances. —Sionville, Narbonne,
Marbeuf. — Condamnation de Jacques-Pierre Abbatucci. — La finance. — Les
employés français. — La justice. — Erreurs et fautes de l'administration. —
Petriconi, M. de Guernes et Belgodere. — Les Corses se regardent comme
opprimés.
En 1764,
Gènes désespérant de conserver le peu de places qui lui restaient en Corse et
de sauver ses garnisons pressées par Paoli et comme prisonnières dans leurs
citadelles, implora le secours de Louis XV. La France devait aux Génois
quelques millions. Il fut convenu que ses troupes garderaient les forteresses
pendant quatre années et qu'au bout de ce temps sa dette serait payée. Mais
en 1768, lorsqu'expira cet engagement, Gènes consentit à céder au roi ses
droits sur la Corse. Une armée française débarqua dans l'île. Paoli protesta.
La République Sérénissime avait-elle la souveraineté de la Corse, et, quand
elle lainait, pouvait-elle disposer des peuples sans leur agrément ? Était-il
juste de traiter une nation comme un troupeau de bêtes vendues au marché ? Un
de nos officiers répondit à Paoli que si le droit de Gènes était précaire,
lin antre droit suffisait à la France, le droit qui découle de la loi du plus
fort. La
Corse devint française en 1769. Paoli, ce Paoli qui, selon l'expression de
Chauvelin, savait séduire et enivrer la multitude, qui joignait à des
lumières supérieures une activité sans égale, qui faisait, à la tête de
paysans rassemblés de tant d'endroits divers, des mouvements si rapides et
des opérations si nerveuses, Paoli, vaincu le 9 mai dans le suprême combat,
de Ponte-Novo par le maréchal de Vaux, s'embarquait le 12 juin à Porto-Vecchio
et gagnait la Toscane. On
avait à Paris désapprouvé l'expédition. Ceux-ci dépeignaient la Corse comme un
amas d'inutiles rochers. Ceux-là déclaraient qu'une pareille possession
serait toujours onéreuse et ils répétaient le mot du Génois Lomellino qu'on
serait trop heureux de pouvoir creuser un grand trou au milieu de l'île pour
la submerger. Plusieurs notamment Dumouriez soutenaient que puisqu'il était
impossible d'effacer la Corse de la carte du globe, on devait, au lieu de lui
imposer une domination étrangère, la protéger contre les Génois, l'aider à
fonder une constitution durable et conforme à son libre génie, la traiter en
alliée et jouir ainsi de ses ports excellents sans faire de frais ni
d'efforts, et surtout sans fournir un prétexte d'hostilités aux puissances
qui convoitaient ce point centrai de la Méditerranée. Mais
Choiseul et la plupart de nos officiers, et, dans le nombre, des hommes
d'expérience et de talent, comme Vaux, Marbeuf et Guibert, avaient demandé la
complète de nie. Fallait-il laisser à Paoli le loisir de consolider son
autorité dans un pays qui serait en temps de guerre l'asile des corsaires ?
Fallait-il abandonner à d'autres des havres si commodes et si avantageusement
situés ? Un ennemi qui posséderait la Corse, ne pourrait-il intercepter notre
communication avec l'Espagne, l'Italie et le Levant ? Toute la côte de la
Provence et du Languedoc ne serait-elle pas dès lors à découvert ? Ne
valait-il pas mieux s'établir en Corse et y former une colonie florissante, en
faire la grand'garde maritime du royaume. Maîtresse de Bastia, d'Ajaccio, de
Bonifacio et de sûres retraites d'où ses vaisseaux s'élanceraient pour courir
impunément la nier, la France régnerait dans la Méditerranée et serait la
première, la seule puissance tin midi de l'Europe ; elle tiendrait le roi de
Sardaigne en respect ; elle commanderait l'Italie, aurait le pied sur ses
plages. Guibert taxait d'ignorance et de prévention les gens qui s'opposaient
à la conquête : ils ne portaient pas, disait-il, leurs regards au delà de
leur siècle et de la surface des choses. La Corse, a écrit Napoléon, « semble
une dépendance naturelle de la Provence » et elle est « propre à
favoriser des opérations en Italie et il protéger le commerce du Levant. » Les
jugements, imprimés et manuscrits, des voyageurs qui visitèrent l’île et des
officiers qui la conquirent ou y tinrent garnison, mériteraient tous d'être
recueillis et réunis. Les résumer, c'est présenter le tableau le plus exact
de l'état du pays et du caractère des habitants. Les
Corsés étaient petits pour la plupart ; ils avaient de beaux yeux, de belles
dents, et il semblait que cette beauté des dents et du regard fût une
production du climat, comme les citrons et les oranges. Ils
étaient simples, sobres, tempérants. Jamais on ne les voyait ivres. Contents
de leurs chèvres, de leurs châtaignes, de leurs olives et de l'eau de leurs
ruisseaux, ils n'avaient d'autre richesse qu'une monnaie grossière qui cessa
d'avoir cours en 1770, après avoir été changée à raison de vingt soldi pour
cinq sols. Ils portaient des habits d'une étoile brune qu'ils tissaient
eux-mêmes avec le poil ou la laine de leurs troupeaux et qui paraissait aux
Français infiniment plus rude Glue la bure des capucins. Leurs femmes, du
moins celles des campagnes, tête nue, les cheveux retroussés et mal arrangés,
un vêtement fichu noué sous le menton, avaient un long vêtement de bure qui
faisait le corset et le jupon tout ensemble, et une chemise assez joliment
plissée, quelquefois brodée, qui montait jusqu'au col et leur cachait le
sein. Ils
avaient l'esprit de famille le plus vivace et le plus profond. Le Corse ne
laissait rien percer de sa tendresse ; pas d'attentions ni de caresses ; mais
il aimait les siens et leur était extrêmement attaché. Si le père mourait, le
fils aîné devenait le tuteur et le chef des enfants. Nulle part le droit
d'aînesse n'était autant respecté qu'en Corse. Ils
étaient hospitaliers, recevaient de bon cœur l'étranger, se sacrifiaient pour
l'homme qu'ils accueillaient sous leur toit et qui se livrait à eux. Si
l'ennemi dont ils avaient juré la mort, entrait dans leur logis, ils le
considéraient comme un objet sacré, comme un dépôt auquel ils ne pouvaient
attenter. Ils
avaient horreur de l'injustice. « Ils sont revêches » a dit Napoléon, « mais
au fond justes, » et Marbeuf remarquait finement qu'ils ne se plaignaient
jamais d'un châtiment mérité, qu'on ne risque rien in les punir sévèrement
lorsqu'ils ont tort. Ils
n'étaient pas ingrats. Un service rendu ne s'effaçait jamais de leur
souvenir. Ils ne parlaient qu'avec attendrissement de M. de Cursav, qui les
avait gouvernés pendant quelques années selon la justice et l'équité. Ce qui
dure le plus en Corse, a dit Paoli, c'est la mémoire des bienfaits. Le vol
leur était inconnu. Quelle que fût la récompense promise, ils refusaient de
dénoncer le déserteur. Un jeune Corse découvrit à la maréchaussée la retraite
d'un soldat fugitif et recul quatre louis ; le père, accompagné de sa
famille, l'amena devant la porte d'Ajaccio, l'abattit d'un coup de fusil et
jeta sur le cadavre le prix de la trahison. La
bravoure des Corses était proverbiale. Ils avaient fait tête à la France
durant deux campagnes, sans place forte, sans artillerie, sans magasins, sans
argent, et les conquérants ne parlaient qu'avec estime de ces petits hommes
vêtus de brun qui se rassemblaient au signal des cornets ou des sifflets,
s'avançaient à la débandade par les campagnes sans suivre un chemin et, se
courbant contre terre, s'abritant derrière les murs, les rochers et les
broussailles, assaillaient soudainement les Français de toutes parts, puis se
rejetaient en arrière et, revenaient à la charge avec une incroyable vitesse,
attaquant de nouveau l'adversaire, qui n'avait pas le temps d'ajuster ses
coups pour répondre à leurs feux, ne manquant jamais, moins d'insurmontables
difficultés, au devoir sacré d'enlever leurs blessés et leurs morts.
Quelques-uns furent cruels et commirent des actes d'une férocité barbare.
Mais quelques-uns furent magnanimes. Des Français disaient il un prisonnier :
« Comment osez-vous guerroyer sans hôpitaux ni chirurgiens, et que
faites-vous, quand vous êtes blessés ? — Nous mourons. » Un Corse,
mortellement frappé, écrivait à Paoli ce billet héroïque « Je vous salue ;
'menez soin de mon père ; dans douze heures je serai avec les autres braves
qui sont morts en défendant la patrie. » Ils
étaient durs à la fatigue et capables des plus grands efforts. L'adversité
les trouvait fermes et impassibles. Leur constance semblait inouïe. Dans les
plus vives souffrances et jusqu'au milieu des tortures, ils montraient un
indomptable courage, et lorsqu'ils avaient prononcé ce seul mot pazienza,
le plus affreux supplice ne leur arrachait pas mi cri, pas une plainte, pas
un soupir, Ils méritent la fourche, disait un proverbe génois, et ils savent
la souffrir. Ils
avaient d'autant mieux cette fière résignation qu'ils n'étaient pas
naturellement gais. Ils n'aimaient pas les joyeuses fanfares, et Napoléon
parle quelque part du son rauque et lugubre de leur cornet, signal
d'insurrection. Graves et froids, ils ne riaient presque jamais. Pas de
divertissements ; pas de danses ni de fêtes champêtres. Ils jouaient
fréquemment aux cartes, mais silencieusement et comme avec tristesse. Leur
plus grand plaisir, lorsque les Français leur interdirent les armes à feu, ce
furent les confréries : chaque village avait un oratoire que la confrérie
décorait avec plus de recherche que l'église de la paroisse. Et
pourtant, ils avaient l'imagination ardente, emportée, et Paoli disait qu'il
suffit de donner aux Corses quelques pièces d'or pour qu'ils se croient en
possession des millions qu'ils espèrent. Ils avaient l'esprit fin,
perspicace, pénétrant, au point qu'ils semblaient lire dans les
regards ce qui se passait de plus secret au fond des cours. Ils avaient
beaucoup d'aptitude aux sciences, à la littérature, aux beaux-arts ; ceux qui
faisaient leurs études en Italie, y obtenaient d'éclatants succès, et d'aucuns
enseignèrent très brillamment aux universités de Pise et de Padane. Plusieurs
avaient une prodigieuse mémoire. Leur parole était vive, aisée, persuasive,
et ils n'ignoraient pas cette facilité d'élocution qui dégénérait en
verbosité ; ils voulaient être écoutés, et, si l'on refusait de les entendre
jusqu'au bout, se croyaient insultés. Le moindre d'entre eux étonnait les
officiers français par l'intelligence avec laquelle il parlait guerre au
politique, et le dernier paysan plaidait sa cause avec autant de force et
d'astuce que à plus habile avocat, discutait ses affaires avec une singulière
abondance d'expressions et de tours, usait avec une adresse infinie des
moyens de chicane que lui fournissaient les nouvelles farines judiciaires.
Les raisonneurs de garnison durent plus dune fois s'avouer battus par ces
Corses loquaces et subtils. Napoléon cite à ce propos la spirituelle repartie
d'un de ses compatriotes : « Regarde, disaient des officiers à un pauvre
habitant du Niolo, comme nous sommes habillés », et le Corse les examinait
avec attention, leur demandait leur nom, apprenait que l'un était marquis,
l'autre baron, le troisième, chevalier : « J'aimerais, répondait-il, être
habillé comme vous : mais, en France, tout le monde est-il marquis, baron ou
chevalier ? » De
grands défauts ternissaient les qualités du Corse. Il était superstitieux. Il
était méfiant, soupçonneux, très caché, et néanmoins, à certains instants, si
profonde que lût sa dissimulation, il ne pouvait se maitriser : il
s'emportait, se livrait à des mouvements de violente colère, et une fois
qu'il avait exhalé sa fureur, reprenait sa gravité coutumière. S’il tenait
scrupuleusement sa parole, il avait du penchant la fourberie, et il abusait
de sa facilité à s'exprimer, faisait de longs discours pour surprendre et
tromper les gens auxquels il parlait. Il
avait un indicible orgueil. Paoli ne dit-il pas que le trait le plus saillant
des Corses est la haute opinion qu'ils ont d'eux-mêmes, qu'ils abordent sans
émotion les personnages les plus considérables, et ne seraient pas phis
embarrassés dans le palais de Versailles que dans leur propre logis. Lorsque
Maillebois levait le régiment de Royal-Corse, tous les insulaires voulaient
être officiers. Pas un soldat corse sous l'ancienne monarchie ne consentit u
battre la caisse. Parmi les volontaires du bataillon dont Napoléon fut
lieutenant-colonel, un seul condescendit à être tambour. « Pourquoi,
demandait-on un Corse, ne mettez-vous pas votre fils dans un régiment ? — Mon
fils, répliquait-il, n'est pas fait pour débuter an régiment par le grade de
sous-lieutenant. » Tous les Corses se regardaient comme égaux, se
croyaient pétris de la même pâte que leurs plus grands hommes : il ne leur
avait manqué que les occasions, et s'ils avaient quitté leur foyer pour
courir le monde, ils seraient, tout comme d'autres, arrivés aux postes les
plus élevés. Marbeuf assure que la vanité est le principal ressort qui les
met en mouvement. « Ce qui les caractérise plus que tout, écrit un de
nos officiers, c'est qu'ils sont incapables de soutenir le mépris, pas même
de supporter l'indifférence. » Leur refuser le salut ou laisser leurs lettres
sans réponse, était l'insulte la plus grave qu'un prit leur l'aire : Paoli
répondait à tous ceux qui lui écrivaient, fussent-ce les gens les plus
obscurs, et il ne manquait jamais de rendre le salut. Ils recherchaient avec
empressement les distinctions et les marques d'honneur. Le roi Théodore
n'avait-il pas créé des princes, des marquis, des comtes, des barons et
institué un ordre de chevalerie ? Paoli ne fondait-il pas, dans les
commencements de son généralat, un ordre de Santa Devota pour les volontaires
qui combattaient avec lui Colonna de Bozzi ? Avec quel sentiment de respect
et d'envie les Ajacciens et les Bastiais considéraient un de leurs
concitoyens, revêtu des insignes de l'ordre toscan de Saint-Étienne ! Les
Bonaparte ont d'eux-mêmes une si avantageuse idée qu'ils deviennent
souverains aisément, naturellement, comme s'ils l'avaient toujours été. On
croirait, lorsqu'ils entrent en possession d'un royaume, qu'ils recueillent
une succession qui leur est légitimement échue. Ils se plaignent de leur
part, qui ne leur semble jamais assez grosse ; ils forment aussitôt une cour,
règlent un cérémonial, imposent une étiquette, prennent d'emblée et sans
peine les façons compassées, le ton guindé, les manières raides et
solennelles de l'emploi. « A voir vos prétentions,
disait Napoléon il ses sueurs, il semble que nous tenions la couronne des
mains du feu roi notre père. » De cet
orgueil était née la passion de la vendetta. Le maréchal de Vaux et Chauvelin
remarquent, le premier, qu'il n'y a pas de pays où les animosités
particulières règnent davantage, le second, qu'il n'existe pas de peuple plus
divisé, qu'une famille, pour peu qu'elle soit ancienne, compte les haines
qu'elle a vouées à d'autres familles, et que ces vieilles inimitiés sont
presque les seuls titres qui constatent son antiquité. C'est que le Corse
regardait comme une honte le pardon des offenses. Il s'imaginait encourir
l'infamie s'il ne lavait dans le sang l'injure qu'il avait reçue. Le point
d'honneur, témoigne un indigène, est si fort en Corse : il punto d'onore à
tanto forte in Corsica ! De Cet
orgueil, autant que de l'habitude d'une vie guerrière et vagabonde, dérivait
aussi leur paresse ou, comme disaient les Français, leur inertie, leur
fainéantise. Vainement nu poète les exhortait à l'amour du travail agricole
et industriel C'est
assez combattu, généreux insulaires ! Vainement
le maréchal de camp Sionville criait avec colère aux habitants de Bocognano :
« Vous n'avez rien à faire ; détruisez donc vos murs et rebâtissez-les ! »
Les Corses disaient, comme Napoléon, qu'ils n'étaient pas faits pour manier
la pioche. Le Napolitain les fournissait de poisson, et l'Italien, le Lucquois,
cultivait leur sol. Chaque année près de dix mille Lucquois venaient, durant six mois de suite, remuer la terre à raison
de vingt-cinq sols par jour : quatre livres de farine de châtaigne suffisaient
à leur nourriture, et, la livre coûtant un sol six deniers et leur dépense
s'élevant pour le semestre à dix-huit mille livres, on calculait qu'ils
emportaient de l’île annuellement deux millions deux cent trente mille
livres. Il n'v
avait donc pas d'agriculture en Corse. Nulle entente du labourage. Nulle
connaissance des instruments aratoires. Çà et là quelques champs légèrement
écorchés par une charrue informe. Pas de prairies. Pas d'engrais. Les
moissons dévorées par les mauvaises herbes. De longues étendues de pays et
d'immenses déserts sans le moindre vestige de l'industrie humaine. Nulle route.
Des sentiers étroits, traces au hasard, suivant la pente naturelle du
terrain, creusés presque partout par les eaux et très éloignés des villages
parce que les habitants s'étaient logés dans des endroits escarpés pour
échapper sûrement à l'ennemi. Ils avaient, a (lit Napoléon, u abandonné les
plaines trop difficiles à défendre pour errer dans les forêts les moins
pénétrables, sur les sommets les moins accessibles. » Les bestiaux, sans abri
contre les injures de l'air, gisaient la nuit, dispersés dans les rues. Pas
d'auberge, sinon dans les villes de garnison. Pas de paille. Les paysans
couchaient autour du feu, au milieu de la salle ou de l'unique pièce qui leur
servait de demeure, sur quelques peaux de chèvres. Les
femmes étaient chargées de tous les travaux pénibles et faisaient l'office de
Manœuvres. Elles portaient le bagage des étrangers qui se rendaient d'un
village dans un autre ; « le donne, le donne ! les femmes, les femmes
! », criaient les hommes lorsque le voyageur se préparait à partir. Elles
récoltaient les fruits. Elles allaient, même les plus aisées, puiser l'eau
nécessaire à la maison. Le Corse les méprisait souverainement. Il ne daignait
pas les admettre à sa table, tant il était, comme a dit Napoléon, plein du
sentiment de son importance particulière. Plus il avait de garçons, plus il
se croyait riche, et il ne manifestait sa tendresse qu'à ses enfants du sexe mâle.
Pendant que les femmes vaquaient aux plus grossières besognes, les hommes se
promenaient une pipe à la bouche ou bien, étendus sous les arbres à l'entrée
du village, discouraient sur les nouvelles et jouaient aux cartes. Mais
l'esprit travaillait en eux, il défaut du corps, et ils étaient d'autant plus
inquiets qu'ils étaient inactifs. Divisés par des rivalités de famille ou des
inimitiés de communauté, ils se plaisaient à l'intrigue, et Marbeuf rangeait
parmi les plus grands maux dont souffrait le pays, le goût des habitants pour
la cabale. Que de menées, que de manœuvres, même aux assemblées des pièves
qui n'avaient d'autre but que d'élire des députés à l'assemblée de la
province ! « Que de jalousies et de mensonges, s'écriait le vicomte de
Barrin, et que de mauvais tours ces gens-ci cherchent à se jouer
réciproquement ! » Pas d'assemblée en France, témoigne l'intendant La
Guillaumye, que « l'esprit individuel de prépondérance et de changement
puisse rendre aussi tumultueuse et aussi dangereuse que la plus petite
assemblée en Corse ». Mais le Corse aimait la politique : il vivait plus
volontiers sur la place publique que dans son ménage ; il s'intéressait
passionnément aux affaires du gouvernement et de l'administration ; il
voulait y contribuer, y mettre la main, y prendre sa part, si mince, si
infime qu'elle fût ; il ne se croyait jamais inutile ; il est, disait Paoli,
« accoutumé à identifier la fortune de l’État avec la sienne propre. » Sans
doute, il fallait distinguer en Corse la population des villes de celle des
campagnes. Les Corses du dedans, les montagnards étaient, aux yeux de nos
officiers, des hommes de la nature, des sauvages du Canada, des barbares. Les
habitants des principaux ports avaient acquis, par leurs fréquentes
communications avec l'étranger, une certaine politesse, et ils s'étaient
toujours soumis il l'envahisseur qui tenait leur citadelle, d'abord aux
Génois, puis aux Français. « L'état d'une partie de l’île, a dit Joseph
Bonaparte, n'était pas l'état de l'autre ; vaincu dans l'intérieur, le
despotisme trouvait un asile dans' les places maritimes. » Mais tous les
Corses, qu'ils fussent nés sur le rivage de la mer ou dans le cœur du pays,
offraient à peu pris les mêmes traits caractéristiques. Napoléon
ressemble à ces Corses du XVIIIe siècle. Il est
de petite taille et il a de beaux veux et de belles dents. Il ne
fait d'excès d'aucun genre ; il se rend à table comme avec regret, pour un
quart d'heure, une demi-heure au plus ; il ne boit guère, bien qu'il ait la
tête forte et se vante un jour de vider quatre bouteilles sans s'échauffer.
Ne disait-il pas qu'il tenait de sa mère la vilaine habitude de manger trop
vite, et sa mère n'a-t-elle pas raconté qu'elle avait pour maxime de ne
jamais satisfaire son appétit ? Très
simple dans sa mise, il veut être habillé comme un officier de sa garde. L'esprit
de famille est aussi vivace et aussi puissant chez lui que chez tous les
Corses. S'il régente les siens et leur impose son inflexible vouloir, il les
comble, les accable de bienfaits. Il écrivait en 1795 qu'il ne vivait que par
le plaisir qu'il leur causait, et des contemporains regrettent qu'il ait eu
des frères qui lui firent parfois une opposition illicite : seul, il eût été
plus tranquille, et peut-être n'aurait-il pas en tous ces vastes desseins qui
n'aboutirent pour la plupart qu'il mettre une couronne sur la tête d'un
membre de sa famille. Il
était reconnaissant. Ceux qui, dans ses premières années, lui rendirent des
services ou lui donnèrent des témoignages d'affection, ne se repentirent
jamais de recourir à lui. Le temps, l'expérience des hommes, l'ambition de
plus en plus grandissante émoussèrent sa sensibilité. Mais il avait reçu de
la nature un cœur bienveillant, très accessible à l'émotion, très facilement
touché par le ton poignant d'un sentiment vrai. Il pleura lorsque Dandolo
plaida devant lui la cause de la patrie vénitienne, et il éleva Dandolo, le
poussa, et n'eut pour lui que de bons procédés. Il était plus juste, plus
équitable qu'on ne croit. En tête à tête, et sans témoins, il souffrait les
protestations des officiers qui se plaignaient d'un passe-droit, fût-ce avec
fougue et en termes passionnés. Si l'on savait choisir le moment et le lieu,
on pouvait tout lui dire. Il
avait la bravoure et la fermeté des Corses. Il regardait, comme eux, le péril
sans appréhension, et il est, comme eux, infatigable, toujours prêt à se
battre. On a prétendu qu'il avait peur. Qui s'exposa plus que lui devant
Toulon et sur le pont d'Arcole ? Dans le fort d’une action, au milieu de la mitraille,
un aide de camp s'obstinait à le couvrir de son corps ; Bonaparte écarta
trois fois l'officier, et à la troisième : « Finissons cet enfantillage,
dit-il avec humeur, il faut que j'y voie clair. » Il a la
gravité corse, et le fond de sa nature est sérieux, sévère, méditatif. De
même que Paoli, il sourit fréquemment et n'éclate presque joutais. Il a la
perspicacité des Corses : il sait lire dans leurs yeux le caractère des
hommes, et il est, comme le Paoli que dépeint Boswell, un grand physionomiste
; un de ses camarades d'Auxonne assure qu'il projetait un ouvrage dans le
genre des Fragments de Lavater. Il a au
plus haut point cette mémoire qu'on attribuait aux Corses, et c'est ainsi que
Paoli savait par cœur nombre de passages des auteurs classiques et
connaissait par leur nom la plupart des notables de l’île. Il a cette
promptitude de pensée naturelle aux Corses. Aussi écrivait-il rapidement,
précipitamment, sans ratures, et il finit par dicter. Paoli racontait qu'il
ne pouvait coucher ses idées sur le papier, qu'elles semblaient échapper il
sa plume, et qu'il devait appeler le Père Guelfucci pour les attraper : presto,
pigliate li pensieri ! Ne croit-on pas entendre Napoléon qui presse ses secrétaires ? Comme
ses compatriotes, il fait volontiers l'orateur, l'avocat, et il aime à parler
tout seul, des heures entières, sans être interrompu. Avec quel feu, quelle
facilité s'énonçait Paoli ! Pareillement, Napoléon a ce talent de la parole
qui, selon les Français élu XVIIIe siècle, était comme l'apanage de la nation
corse. Il est Corse dans ses proclamations et ses écrits. Il exprime des
idées fortes dans le style mille et animé que les Orticoni, les Gafforio, les
Hyacinthe et les Pascal Paoli emploient dans leurs harangues. Les Français
admirèrent ce que les mémoires et les manifestes de ces chefs de l’île
avaient de vigoureux et de convaincant, ce que leurs discours avaient de
véhément et de chaleureux. Bonaparte aura, non en italien, mais en français
cette éloquence entraînante d'Orticoni, de Gafforio, des cieux Paoli dont il
a loué hi logique et l'énergie. Mais il est soldat et il sera plus concis,
plus impétueux ; il a le langage d'un victorieux. De même que ses devanciers
à qui les Français reprochaient de faire parade de leur savoir, il abuse
parfois des citations : il écrit au Directoire qu'il veut reprendre le soc de
Cincinnatus ; il rappelle à ses soldats qu'ils foulent la cendre des
vainqueurs de Tarquin ; « en Italie et en Égypte, dit un de ses officiers, il
nous parlait toujours des Romains ». Mais Bonaparte ne cite pas de latin ; il
évoque les choses du passé parce qu'elles sont gravées dans son esprit, et il
les évoque constamment à propos. Il est
superstitieux comme ses compatriotes. Après avoir cassé par hasard la glace
du portrait de Joséphine, il pâlit, s'écrie que sa femme est malade ou
infidèle. Il croit aux apparitions nocturnes, et, le soir, dans le salon de
la Malmaison, fait couvrir les bougies d'une gaze blanche pour narrer
ensuite, au milieu d'un profond silence, des histoires de revenants, tout
comme en hiver, autour de Patre, pendant que la fumée s'élève et sèche les châtaignes
dans les travées d'osier, le plus lettré du village corse racontait à ses
voisins de merveilleuses aventures. Il est
dissimulé. Ne dit-il pas qu'un de ses oncles lui prophétisait un grand avenir
parce qu'il avait coutume de mentir ? Que de fois, pour atteindre son but, il
manifeste un mécontentement qu'il n'éprouve pas ! Mais
souvent aussi son irritation est réelle, et il ne peut s'en rendre maître.
Comme la plupart des insulaires, comme son frère Joseph qui, malgré son
aménité, était en certains moments incapable de se modérer et se tachait,
sinon longtemps, du moins avec éclat, il a, lorsque ses yeux lancent des
éclairs, lorsque ses narines se dilatent et que leurs coins s'écartent et se
relèvent, de véritables colères mêlées de jurements et d'imprécations.
L'éducation française n'a jamais adouci la rudesse corse, et, suivant Pozzo
di Borgo, de tous les Bonaparte, Napoléon avait le plus de fougue et
d'emportement. Il
pardonne les injures, tantôt par indulgence et bonté d'âme, tantôt parce
qu'il a besoin des hommes et les prend tels qu'ils sont, parce qu'il ne voit en
eux que des instruments. Mais il est, comme tout Corse, vindicatif. Dans un
passage de son histoire de l'île, il loue la vendetta et ses « fureurs
sublimes ». Nos pères, fait-il dire à Giocante, « avaient une maxime
grave dans leurs cœurs en traits ineffaçables : la vengeance était,
selon eux, un devoir imposé par le ciel et par la nature ». Il n'a pas oublié
les offenses de Paoli, de Pozzo di Borgo, de Peraldi, et un de ses aides de
camp se demande, lorsqu'eut lieu l'exécution du duc d’Enghien, si le premier
consul ne revenait pas aux mœurs de son pays natal, ne croyait pas avoir le
droit de se venger d'un crime par un autre crime. Comme
les Corses, il est inquiet. Il aime à détruire, à éventrer les fauteuils,
taillader les tables, à briser les plantes. Sa famille le nommait, non pas
Nabulione, mais Rabulione, celui qui touche à tout, qui se mêle de tout, et
son esprit mobile, remuant, fertile en projet, faisait dire à Joséphine que,
s'il cessait de vaquer aux grandes affaires, il bouleverserait chaque jour sa
maison. Mais
parce qu'il est Corse et qu'en vrai Corse il se croit l’égal de ceux qui
tiennent les premiers rangs, il a de très bonne heure le désir de se
produire, de jouer un rôle. La politique l'attire, comme elle attire ses
compatriotes, et il déclare qu'elle l'absorbe entièrement, que l'amour n'est
pas fait pour lui, qu'il ne peut s'abandonner à une passion qui laisse d'un côté
tout l'univers pour ne voir de l'autre qu’un seul objet. « Je n'aime pas
beaucoup les femmes, ni le jeu, enfin rien, avouait-il un jour, mais je suis
tout à fait un homme politique. » A la
corse, il regarde les femmes comme des êtres dune espèce inferieure. Pourquoi
s'occupent-elles de politique ? Pourquoi ne sont-elles pas des
bourgeoises de la rue Saint-Denis ou des Corses silencieuses ? Il leur en
vent du pouvoir qu'elles exercent sur le continent, et il souhaite qu'elles
travaillent de l'aiguille et non de la langue, propose de les reléguer dans
leur ménage et de leur fermer les salons du gouvernement, demande qu'elles ne
se montrent en public qu'avec un voile et le mezzaro, assure que les États
sont perdus lorsqu'elles gouvernent les affaires, cite Marie-Antoinette, la
reine d'Espagne, l'impératrice d'Allemagne : « Le sort de l'Autriche dépend
de l'impératrice ; la paix et la guerre sont sous ses jupons ; les soldats
disent qu'elle leur a pissé dans le bassinet ! » Il ne comprenait pas la
galanterie française, et bien qu'il ait trouvé des mots charmants et qu'il
ait su, comme un autre, tourner MI compliment, il ne fut jamais ce qu'on
nommait un agréable. Aussi les femmes de l'Empire lui ont-elles reproché de
les traiter brusquement, brutalement, sans politesse ni courtoisie. Elles
oubliaient qu'il était Corse. Napoléon
est donc l'insulaire du XVIIIe siècle, tel que l'ont jugé les Français.
Evidemment, il a son originalité propre et une organisation du corps et de
l'esprit qui n'est qu'à lui, une puissance de travail et une assiduité qui
paraissent au-dessus des forces humaines, nie intelligence lumineuse qui
saisit tout et qui peut à la fois embrasser l'ensemble et descendre au
détail, la promptitude et la netteté de la décision, la sagacité du politique
qui lui fait 'trouver les hommes capables de le servir, le coup d'œil du
capitaine, l'art de diriger d'immenses masses de troupes, une étonnante
faculté de deviner les mouvements de l'adversaire. Mais beaucoup de ces
aptitudes sont des aptitudes corses poussées à leur extrême limite. Aussi
bien que Paoli, Napoléon personnifie son ile et réunit en lui la plupart des
qualités et des défiles de sa nation. Ses
qualités, développées par l'étude et portées à leur comble par un travail
incessant, lui valurent, en une époque de crise, le commandement des armées
et le pouvoir suprême. Ses défauts, accrus, amplifiés par les circonstances
et par l'extraordinaire situation d'un homme qui voit tout plier devant lui
et se met inévitablement au-dessus de l'humanité, déterminèrent sa chute. Il
avait an plus haut degré l'imagination et l'orgueil des Corses. Ne faisait-il
pas un retour sur lui-même lorsqu'il écrivait que le Corse a l'imagination
très vive et les passions extrêmement actives ? Par les
manœuvres soudaines et originales, par les combinaisons à la fois simples et
géniales qu'elle lui suggérait, l'imagination lui avait gagné ses batailles.
Mais un jour vint oui il ne sut la maitriser et la mater : il perdit peu ir
peu le sens de la réalité, et cc ne furent plus que plans téméraires, projets
démesurés et desseins gigantesques. A cette
terrible imagination se joignait l'orgueil corse. A la vérité, l'orgueil de
Napoléon avait quelque chose de plus généreux et de plus haut que la vanité
des insulaires. C'était dans sa jeunesse un désir intense de gloire. Mais ce
désir avait germé dans sou rime parce qu'il est au fond des âmes corses.
Paoli confessait noblement qu'il avait un incroyable orgueil, une incredibile
superbia, qu'il voulait acquérir de la réputation, de la célébrité, et
lorsqu'on lui demandait pourquoi il se renfermait dans one ile inculte, au
lieu de voyager et de jouir du commerce des savants, il répondait : Vicit
amor patriæ laudumque immensa capido. De même,
Napoléon. Il souhaite d'obtenir l'admiration des hommes et de demeurer il
jamais dans leur mémoire. Selon lui, ce n'est pas vivre que de vivre obscur,
sans laisser trace de son existence. Son cœur palpitait à l'idée que son nom
serait immortel et que les siècles futurs loueraient ses grandes actions. «
Je voudrais être nia postérité, disait-il il Joseph, et entendre les paroles
qu'un poète comme Corneille me mettrait dans la bouche. » Mais cet orgueil
dégénéra trop tôt en une folie et frénésie d'ambition. Aveuglé par
l'amour-propre, ne souffrant plus autour de lui que des courtisans,
n'écoutant plus d'antre conseiller que sa passion, convaincu qu'il réussirait
en toutes choses, méprisant les hommes et ne comptant pour les gouverner que
sur l'espérance ou la peur qu'il leur inspirait, Napoléon finit par ne plus
croire à l'impossible. Mais il
ne suffit pas de marquer dans Bonaparte les traits du caractère corse. Il
importe de connaître la situation de sa patrie après la conquête française ;
autrement sa jeunesse resterait une énigme. Le
gouvernement avait été confié à deux commissaires du roi : le commandant en
chef des troupes, ou commandant général, ou, comme on le nommait encore,
gouverneur, et l'intendant, auquel incombaient, dit -Marbeuf, toutes les affaires
contentieuses et ce qui s'appelle impositions, fermes et domaines. Les
commandants en chef furent le comte de Marbeuf, de 1772 à 1786 et, — après
l'intérim du comte de Jaucourt — le vicomte de Barrin, de 1786 à 1790. Les
intendants ont été au nombre de quatre : Chardon, Pradine, Boucheporn et La
Guillaumye. Mais en réalité l'administration de l'ancien régime en Corse se
résume dans deux noms : dans le nom de Marbeuf et dans celui de Boucheporn,
qui fut intendant durant dix années, de 1775 à 1785, et que les Corses
qualifiaient de grand vizir de Marbeuf. L'administration
judiciaire, entièrement réorganisée, comprit un Conseil supérieur, revêtu des
attributions d'un parlement, et onze juridictions royales. Le Conseil
supérieur, créé dès le mois de juin 1768, tenait ses séances à Bastia et se
composait d'un premier et d'un second président, de dix conseillers, dont six
Français et quatre Corses, d'un procureur général français et de son
substitut, d'un greffier et de deux secrétaires interprètes ; le commandant
en chef pouvait y siéger et avait voix délibérative. Chaque juridiction
comptait un juge royal, un assesseur, un procureur du roi et un greffier. Les
trois premiers officiers de justice furent toujours deux Corses et un
Français. Ils recevaient des appointements fixes ; mais les Corses ne
touchaient pas de gros gages, et le maréchal de Vaux avait dit qu'un
traitement annuel de quatre cents livres serait plus que suffisant pour
chacun parce qu'ils étaient depuis longtemps accoutumés il une médiocre
fortune. L'organisation
civile, réglée par un édit du mois de mai 1771, était mieux constituée que
sur le continent. Elle comprenait : le paese ou village, où le
Podestat et deux Pères du commun, annuellement élus par les chefs de famille
qui dépassaient vingt-cinq ans, remplissaient toutes les fonctions
d'administration et de police ; la piève ou canton, que surveillait le
Podestat major, choisi chaque année parmi les gens les pins distingués et les
plus considérables de la piève ; la province, dont toutes les pièves étaient
surveillées par un inspecteur que le roi désignait dans l'ordre de la
noblesse. Sur le
conseil du maréchal de Vaux, du comte de Marbeuf et de Buttafoco, la France
avait établi les trois ordres du clergé, de la noblesse, du tiers, et fait de
la Corse un pays d'États. On croyait flatter la nation « entêtée de sa
liberté imaginaire », vu lui persuadant qu'elle était associée au
gouvernement. Les États se tenaient à Bastia, à des époques indéterminées.
Chaque ordre avait vingt-trois députés. Les députés du clergé étaient les
cinq évêques, de Vile, qui pouvaient être représentés par leurs grands
vicaires, et dix-huit piévans ou doyens. Les piévans, de mime que les députés
de la noblesse et du tiers, étaient élus par les assemblées des dix
provinces. Les moines assistaient jadis aux consultes ; ils furent exclus des
États ; le maréchal de Vaux les appelait les sangsues de la société, et
puisqu'ils renonçaient au monde, dit un de nos officiers, devaient-ils
s'occuper des affaires du monde ? Les
États nommaient à la fin de chaque session une commission permanente ou
commission intermédiaire de douze nobles dits Nobili Dodeci. « La
nation, avait écrit Marbeuf, a du goût pour cette espèce de représentants
auprès des personnes en place. » La commission des Douze était censée faire
son service auprès des commissaires du roi ; elle devait solliciter du
gouvernement le règlement de toutes les affaires raisonnables, hâter
l'exécution des mesures ordonnées, presser la rédaction et l'envoi des
mémoires que les États avaient résolu de remettre sur divers objets,
surveiller la besogne du bureau dirigé par le greffier en chef, préparer les
matières qui seraient débattues dans la consulte suivante. Deux membres des
Douze, pli jouaient le rôle des procureurs-généraux-syndics dans les pays
d'États, résidaient alternativement auprès des commissaires du roi et
touchaient chacun, pour leurs deux mois de résidence, trois cents livres. A
chaque tenue, les États nommaient en outre trois députés qui représentaient
les trois ordres et portaient à la cour un cahier de demandes. Le député du
clergé était toujours un évêque, et les cinq prélats de l’île remplissaient
cette fonction tour à tour. La
noblesse n'était pas reconnue en Corse avant la conquête. Les Génois avaient
fait leur possible pour l'abaisser et l'avilir ; ils l'avaient privée de tous
ses droits et de tous les moyens d'éducation ; ils lui avaient refusé les
dignités ecclésiastiques et militaires ; ils lui avaient interdit le commerce
pour qu'elle ne put s'enrichir. Aussi n'existait-il entre gentilshommes et
paysans nulle différence dans le genre de vie, mène dans l'habillement, et
Chauvelin assurait qu'aucun peuple ne connaissait moins l'inégalité des
conditions et que, si quelques particuliers semblaient au-dessus des antres,
ils ne devaient leur considération qu'aux bienfaits du roi de France, qui
leur valaient un peu (l'aisance, ou aux troubles de l’île, qui leur avaient
fourni l'occasion de marquer plus de bravoure ou de talent que le reste de
leurs compatriotes. Mais la
monarchie française avait compris qu'il fallait, pour balancer le tiers état
et le clergé, créer et protéger une classe d'hommes qui seraient attachés au
gouvernement par l'intérêt. Les habitants pourvus de quelques avantages
considérables ne s'opposeraient-ils pas à toute révolution qui les
dépouillerait de leurs privilèges ? Déjà, lorsque Maillebois levait le
régiment de Royal-Corse, il donnait des brevets d'officiers aux gentilshommes,
c'est-à-dire à ceux qui se distinguaient des autres Corses par leur nom et
une liste incertaine d'aïeux. On fit donc une noblesse. La plupart des
maisons qui prétendaient à cette prérogative, avaient perdu leurs titres
authentiques. On se contenta de la tradition ou, comme on s'exprima dans la
circonstance, d'une ancienne prévention en leur faveur. Il y eut quatre
noblesses en Corse : la noblesse prouvée ou avant fait preuve d'une filiation
suivie et non interrompue de deux cents ans au moins ; la noblesse avouée,
qui produisait un certificat de douze nobles choisis dans les familles qui
avaient fait leurs preuves ; la noblesse créée, formée de ceux qui reçurent
du roi des lettres d'anoblissement ; la noblesse étrangère, qui devait son
titre à d'autres souverains ou puissances que le roi. Les
membres de cette noblesse corse qui s'étaient signalés par leur attachement à
la France, obtinrent des grades et des titres, des domaines et des pensions. Buttafoco
devint comte, maréchal de camp, inspecteur du régiment provincial de l’île de
Corse, et n'eut, outre la concession de la pêche dans l'étang de Biguglia, le
droit exclusif de chasse Clans sa propre pire. Ottavio
Colonna d'Istria fut créé comte honoraire et héréditaire de la Cinarca, bien
qu'il fût, selon le mot de Narbonne-Fritzlar, un sujet médiocre et qu'il
n'eût pas une trop bonne réputation parmi ses compatriotes. Petriconi
fut nommé lieutenant-colonel de la légion corse, et lorsqu'il dut, pour
d'imprudents propos, quitter la légion, on le fit colonel d'infanterie : il
pouvait être dangereux, disait-on, s'il se retirait mécontent. Raphaël
Casabianca, qui devait être général de division, fut mis en 1779, comme
lieutenant-colonel, à la tête du régiment provincial corse. Un
autre Casabianca, Jean-Quilico, qui s'était rendu fort utile, fut
pareillement lieutenant-colonel du régiment provincial corse et, s'il se
plaignit d'être réformé à la suite du régiment en 1777, il eut un traitement
de 2.400 livres et dans l'année 1791 obtint pour retraite le grade de
maréchal de camp. On tira
exclusivement de cette noblesse les douze membres de la commission
intermédiaire et les dix inspecteurs des provinces. On donna des bourses à
ses enfants. En 1776, la noblesse des États avait demandé que des Corses
fussent admis gratuitement à l'École militaire et dans les collèges du continent.
« Quoique la profession des armes, disait-elle sans nulle modestie, soit
la passion dominante de la nation, cependant le génie, l'esprit vif et
pénétrant qui lui sont naturels, ne la rendent pas moins capable de parvenir
à la connaissance des sciences les plus sublimes et d'y exceller ; né
guerrier, orateur, poète, le Corse porte le germe de ces talents qui n'ont
besoin que d'être cultivés pour atteindre à la perfection. » Marbeuf appuya
la pétition. Il jugeait bon de dépayser les jeunes nobles pour mieux «
changer leur façon de penser » et les élever dans les principes du
gouvernement. Paoli, suivant la remarque de Chauvelin, n'avait-il pas tenu
dans son université ou académie de Corte les enfants des Corses les plus
riches et les plus considérables, otages précieux qui lui garantissaient la
fidélité de toutes les familles puissantes ? C'est ainsi que Napoléon
proposait au Directoire, en 1797, de répartir dans les institutions et
pensions de Paris cinquante enfants corses qui, par ce moyen essentiel et peu
coûteux, recevraient une meilleure éducation que dans leur ale et
s'attacheraient sûrement à la République. Les
enfants des familles nobles furent donc admis au collège Mazarin, au
séminaire d'Aix, aux écoles royales militaires, à la maison de Saint-Cyr. On
vit à Brienne Napoléon de Bonaparte et Balathier de Bragelonne ; à Vendôme,
Jean-Baptiste Buttafoco, que l'inspecteur Reynaud de Monts jugeait très
insubordonné et qui, avec peu de moyens, joignait il l'entêtement de son pays
à dégoût du travail ; à Effiat, Luce-Quillico Casabianca, le futur
conventionnel, que l'inspecteur Keralio trouvait mi peu sombre, mais bon,
capable d'application et d'un labeur soutenu ; à Auxerre, Jean-Baptiste
Casalta ; à lichais, Luc-Antoine d'Ornano et Arrighi de Casanova ; à Tiron,
César-Joseph-Balthazar de Petriconi, son frère Jean-Laurent, Paul-François
Galloni d'Istria, qui devint, au sortir de l'émigration, adjudant-général au
service de Naples, et lieutenant-colonel d'état-major au service de France ;
Marius Matra, qui fut aide de camp du général Francesehi et capitaine adjoint
à l'état-major de l'armée d'Italie. Des
demoiselles corses furent élevées à Saint-Cyr, chez les dames de Saint-Louis
: Mlles Balathier de Bragelonne, Buttafoco, Cattaneo, Colonna, Morlas,
Varese, deux demoiselles Casabianca et Marianna Bonaparte. Marbeuf
essayait en même temps de gagner les cœurs par de bons procédés et connu, on
disait, d'apprivoiser ces Corses endurcis dans leurs idées de liberté. Il
faisait venir Domenici de Luri, lui reprochait d'avoir caché dans sa maison
du cap Corse le rebelle Pasqualini, et le congédiait en lui serrant la main
lorsque Domenici répondait qu'il n'avait pu fermer sa porte au malheureux qui
lui demandait asile. Sa jeune femme, Catherine-Antoinette Gavardon de Fenoyl,
qu'il avait épousée en 1784, à l’âge de soixante-douze ans, seconda ses
efforts. Elle avait la figure agréable, de l'esprit et des façons pleines
d'aménité. Comme son mari, elle rechercha la société des Corsos. A certains
jours, dans son hôtel de Bastia, elle réunissait les femmes et les filles de
la noblesse. Elle mit quelquefois la coiffure nationale, une crespine rose ou
bleue, filet de soie qui contenait les cheveux et qui, retombant par
derrière, laissait le front entièrement à découvert. L'intendant et le premier
président du Conseil supérieur suivaient l'exemple du commandant des troupes
et donnaient des soirées, où se rencontraient fonctionnaires, officiers et
notables. Les dames corses ne portaient pas dans ces assemblées comme à
l'église ou dans la rue leur crespine ou le châle d'indienne il la génoise. Vêtues
à la française et coiffées en cheveux, elles avaient l'air tellement emprunté
que les Français ne pouvaient s'empêcher de rire. L'hilarité redoublait
lorsque à table, serrées les unes contre les autres, elles se gorgeaient de pâtisseries,
ajoutant les assiettes aux assiettes, prenant en hâte de chaque friandise qui
passait, craignant que le plat ne revint plus. Mais
les officiers reconnaissaient qu'elles avaient plus d'esprit et de mérite que
certaines Françaises, et plus d'un profita de leur société. La
noblesse corse apprit ainsi l'urbanité, la politesse. Les petits garçons des
meilleures familles marchaient jusqu'alors pieds nus, et les petites filles
allaient chercher l'eau à la fontaine dans des vases qu'elles portaient sur
la tête. Ce furent désormais des messieurs et des demoiselles. Les femmes
mirent du rouge, se fardèrent, et les Français, les voyant s'accommoder si
promptement aux manières et aux usages du continent, assuraient qu'il n'y a
pas de nation plus souple que la nation corse. Ce
n'était pas assez de s'attacher la noblesse. Il fallait attirer les Corses
dans les troupes du roi. Ils furent admis dans tous les régiments de l'armée
; ils eurent leur régiment particulier, le loyal-Cosse, et, après la
dissolution du Royal-Corse en 1788, deux bataillons de chasseurs, les
chasseurs royale r corses et les chasseurs corses, ne se composèrent que
d'insulaires : chaque compagnie reçut quatre soldats corses, destinés à
s'initier aux arts et aux métiers, e afin de se rendre utiles dans l'île et
de contribuer à sa prospérité ». Lever cette troupe, avait dit Guibert, et la
transplanter dans le royaume, n'était-ce pas lier à la France les principales
familles, éloigner les hommes les plus turbulents, acquérir des relations
dans les pièves ? Il y
eut un régiment provincial à deux bataillons, chaque bataillon étant divisé
en huit compagnies, dont une de grenadiers royaux, une de grenadiers
provinciaux, et six de fusiliers. Les hommes pouvaient se marier ; ils
étaient tenus de servir huit années ; ils avaient pour armes un fusil de
chasse sans baïonnette, un pistolet et un sabre ; ils portaient une veste de
drap brun garnie d'un capuchon, un gilet de tricot blatte, une ceinture à la
corse ou carchera, une culotte d'étoffe verte, des guêtres de peau
jaune, et la beretta pinzuta, le bonnet pointu relevé sur les côtés. Enfin,
les Corses ne payèrent que très peu d'impôts. Il y avait l'impôt territorial,
perçu en productions soit animales soit végétales, à raison du vingtième des
récoltes, et Napoléon a justement remarqué que les économistes firent bans
son de l'essai de l'imposition eu nature. Il y avait un impôt de deux
vingtièmes sur les loyers, niais il ne frappait que les propriétaires des
villes. Il y avait des droits de contrôle, de timbre et de douane. Mais, si
les taxes d'entrée et de sortie paraissaient excessives, elles étaient
surtout à la charge des étrangers et des Français. Bref, l'île — et ce mot
revient dans tous les mémoires du temps, — l’île était onéreuse au roi, et le
parrain de Napoléon, Laurent Ciubeg-a, assure que la dépense excédait de six
cent mille livres le total des recettes. Mais,
quels que fussent les efforts du nouveau gouvernement, les Corses gardaient
dans leurs actes et leur conversation un air de tristesse. « Quoi qu'on
fasse, écrivait un Français, ils ne seront pas de sitôt contents. » Ils
boudaient ; ils ne cachaient pas leur chagrin d'avoir été soumis ; ils ne
pouvaient s'accoutumer à l'idée de l'indépendance perdue. Un général, raconte
Napoléon, énumérait à un berger les bienfaits de la complète : « Du temps de
votre Paoli, vous payiez le double. — Cela est vrai, répondait le berger,
niais alors nous donnions, vous prenez aujourd'hui. » Lorsque les officiers
célébraient la fête de saint Louis, Ajacciens et Bastiais leur disaient avec
intention : « C'est donc la fête de votre roi. » Les capitaines
et patrons des bâtiments de commerce avaient encore leur ancien pavillon, qui
porte sur fond blatte une tête de Maure aux yeux surmontés d'un bandeau ; ils
le conservaient à leur bord comme une relique, l'arboraient dans les têtes à
côté du drapeau de la France, et souvent, en dépit de l'ordonnance qui
défendait de naviguer sous une autre bandiera que la bandiera
franerse, au risque d'être pris par un corsaire, le hissaient lorsqu'ils
étaient en mer, loin du port. La paix
régnait, mais elle était due il un système de terreur. Il y eut une année du
gouvernement de Marbeuf où un seul meurtre fut commis dans l’île. Mais que
d'édits rigoureux et que (l'exemples effrayants ! Le 23 mai 1769 et le 24 mai
1770, ordre il tous les Corses de livrer leurs armes à feu, sous peine de
mort, et quiconque ne sera pas muni d'une permission expresse du commandant
en chef sera jugé prévôtalement et sans appel. Le 24 septembre 1770, ordre
aux familles des Corses qui suivirent Paoli il Livourne, de s'embarquer
incontinent, sous peine de prison ou d'expulsion ignominieuse. Au mois d'août
1771, déclaration royale qui punit pour la première fois d'aine amende de
cinquante à cent livres et en cas de récidive, du carcan et des galères,
quiconque possédera, fabriquera, vendra un stylet ou couteau pointu. Le
gouvernement ne désignait plus que sous la flétrissante dénomination de
bandits les fidèles partisans de Paoli que l'Europe admirait et il est vrai,
avoue Napoléon, que s'ils méritaient le nom de patriotes en faisant la petite
guerre et en coupant les chemins aux convois, ils méritaient aussi le nom de
bandits par les cruautés qu'ils exerçaient contre les soldats isolés. — Il
les accusait de voler et d'assassiner ; il prescrivait, le 24 juin 1770, de
les pendre, une fois capturés, au premier arbre, sans aucune forme de procès,
et, pour mieux ôter à cette « race exécrable » la facilité d'échapper, il
enjoignit, le 1er août suivant, de brûler les maquis. Le 20 avril 1771, il
menaçait de châtier toute personne qui donnerait secours aux bandits,
tiendrait des propos séditieux ou correspondrait avec les exilés, et il
annonçait réputait coupables tous les réfugiés des macchie et
confisquait leurs biens. Le 12 mai 1771, nouvelles instructions aux pièves :
les podestats doivent avertir de la conduite des bandits et des habitants les
commandants des postes voisins, envoyer la liste et le signalement des pastori
ou bergers, désigner ceux dont ils se méfient, spécifier l'endroit on
paissent les troupeaux et le nom de leurs propriétaires ; les bergers ont
défense, sous les peines les plus fortes, d'allumer des feux sur les hauteurs
et de faire aucun signal, aucun bruit, lorsqu'ils découvrent des gens armés ;
les pièves qui se comportent mal, paieront des amendes. Vint enfin le grand
édit d’août 1772 : une maréchaussée composée d'un prévôt général, de cieux
officiers et de dix-sept sous-officiers et cavaliers, fut établie à Bastia,
et quatre juntes, formées chacune de six commissaires corses et appuyées par
les compagnies ou détachements du régiment provincial, siégèrent à Orezza, à
Caccia, à Tallano, à La Mezzana, pour exercer une juridiction de discipline
et de correction contre ceux qui, suivant les ternies de l'édit, renonçaient à
être sujets et citoyens pour devenir à la fois vagabonds, déserteurs et
rebelles. Tous les Corses autres que les ecclésiastiques, les nobles de
noblesse reconnue au Conseil supérieur, et les fonctionnaires royaux, ne
purent s'absenter sans un congé de leur podestat. Ceux qui s'absentaient sans
congé et ne reparaissaient pas leur domicile au bout d'un mois, furent
déclarés fugitifs et, après six mois, poursuivis comme félons. Les fruits de
leurs biens, les amendes édictées contre eux, leurs bestiaux que
confisquaient les juntes, appartinrent aux hôpitaux et établissements de
charité. Les bergers durent, sous peine de trois ans de prison, avoir une
résidence dans une paroisse et communauté de l'île. Tout assassinat
prémédité, tout guet-apens fut puni du supplice de la roue. En cas de vendetta,
la maison du coupable était rasée, et sa postérité déchue des fonctions
publiques. Ces
ordonnances établirent la tranquillité. Mais le Corse frémissant détestait
leurs auteurs et exécuteurs : Marbeuf, Narbonne-Fritzlar et Sionville. Le
maréchal de camp Sionville était peut-être le plus exécré, les nobles corses
ne lui reprochaient que des peccadilles : il menaçait publiquement un des
leurs de le faire pourrir dans les cachots ; il envoyait un autre à la
prison, en plein jour, les culottes lias, et, pour séduire une femme, il incarcérait
le mari, qu'il accusait de rébellion. Mais le peuple In' parlait qu'avec
indignation de l'impitoyable sévérité que Sionville avait déployée dans la
répression du soulèvement de 1774. Napoléon rapporte que Sionville brûlait
les maisons, coupait les oliviers et les châtaigniers, arrachait les
vignes non seulement des bandits, mais de leurs parents jusqu'au troisième degré. Sionville faisait pis
encore. « Il faut, avait-il dit, saisir ceux pour lesquels les bandits ont de
l'amitié. » Et il saisissait les parents et les amis des rebelles. Les Corses
qui tenaient les maquis, privés ainsi de tout soutien et craignant de ruiner
leur famille, se soumirent. Sionville leur avait donné l'assurance de les
débarquer en Sardaigne ou en Italie. Il les garrotta, les expédia soit aux
îles d'Amérique, soit à la Crosse Tour de Toulon. Le jeune Napoléon put
entendre dans les rues d'Ajaccio les malédictions que ses compatriotes
proféraient contre Sionville. Une centaine d'habitants d'Ajaccio furent
emprisonnés sous prétexte qu'ils connaissaient la retraite des bandits, leurs
parents, et refusaient de la révéler. Le commandant de la ville, Freslon,
major au régiment de Hainaut, les interrogea, trouva
qu'aucun d'eux n'était coupable d'un délit personnel, et obtint leur
élargissement de Narbonne-Fritzlar. Mais Sionville intervint ; il lit
Narbonne les représentations les plus vives et, de nouveau, remplit les
prisons d'Ajaccio. Le major Freslon reçut ordre de ne relâcher personne.
Pourtant le généreux soldat prit sur lui d'autoriser les prisonniers à se
promener sous caution dans la ville et les environs, et, il l'honneur du nom
corse, aucun ne faillit à sa parole. Mais, disait un Ajaccien à la veille de
la Révolution, « ces traitements injustes et rigoureux n'ont-ils pas laissé
dans nos cœurs un germe de fermentation qui les agite encore ? » Narbonne-Fritzlar
était presque autant abhorré que Sionville. Il gouverna l’île du 1er août
1774 au 23 mai 1775, durant une absence de Marbeuf, et ce fut pendant ce
temps qu'il réprima les bandits. Il sut plaire à la noblesse : il eut des
partisans, les narbonnisti ou narbonnistes, qui voulurent le mettre à
la place de Marbeuf ; les États le prièrent d'accepter pour lui et ses
descendants le titre de premier baron de la nation corse. Mais les patriotes
l'avaient en aversion. Napoléon disait à Sainte-Hélène que Narbonne avait par
ses cruautés déshonoré son caractère, et, en 1790, flétrissait ainsi le
bourreau de ses compatriotes : « Un grand nombre de Corses, entassés par
Narbonne-Fritzlar dans la tour de Toulon, empoisonnés par les aliments,
tourmentés par leurs chaires, accablés par les plus indignes traitements, ne
vécurent que pour voir la mort s'avancer à pas lents ! » Quant à
Marbeuf, il avait, au début de son commandement, séduit les habitants par
d'aimables qualités et des façons agréables. Mais bientôt on l'accusa de
despotisme. Il approuvait, dictait toutes les mesures de rigueur, et il
écrivait il George Stephanopoli que les Corses avaient affaire, non il la
république génoise, mais il un monarque capable de les corriger. Il fit
ériger en marquisat la colonie de Carghese et déposséda violemment les
propriétaires qui refusaient de lui céder les terres défrichées et fertilisées
par leur labeur. Sa maîtresse, Mme de Varese, profitait du crédit qu'elle
avait sur lui pour satisfaire de petites rancunes et pousser des parents : «
De quelle honte, disait un Corse, une de nos compatriotes nous a longtemps
couverts en abusant de la faiblesse de Marbeuf pour verser sur nous
arbitrairement, vénalement et sans choix quelques grâces et encore plus de
proscriptions ! Par un sentiment de mesquine jalousie, il abolissait le
service annuel et perpétuel que les Corses avaient fondé pour le repos de
l'aime de M. de Cursay, en reconnaissance des bons traitements qu'ils avaient
reçus de cet officier. Il donnait à la ville de Bonifacio son portrait avec
cette inscription en vers italiens : « La nature fit Marbeuf et rompit le
moule. » Lo
tece la natura Poi
ruppe la stampa. et
le tableau était porté processionnellement à l'église par le clergé, dressé
vis-à-vis de la chaire, harangue et, comme on dit alors, paranymphe par un ecclésiastique
durant une demi-heure, puis, sous l'escorte de la garnison, et en grande
pompe, déposé dans la maison commune. Ne voulut-il pas avoir de son vivant sa
statue sur la place de Bastia ? Les États l'auraient votée sans une femme,
Mme Savournin, qui, d'un mot, renversa ce beau dessein. Elle assembla chez
elle les principaux députés et leur dit qu'un pareil monument serait
flétrissant pour la nation corse, qui devait d'abord cet hommage au roi de
France, son vainqueur et son père : « Marbeuf, s'écrie un naturel, une femme
a fait rejeter ce que des hommes corrompus par vous allaient accorder ! Elle
nous a vengés du despotisme de la dame Varese ! Elle a rétabli l'honneur de
son sexe trop souvent et trop longtemps compromis par vos attaques et par les
disgrâces qui suivaient les refus ! » La condamnation du lieutenant-colonel
Jacques-Pierre Abbatucci, une des plus odieuses iniquités de l'administration
de Marbeuf, acheva d'irriter les esprits contre le commandant en chef. Le
malheureux Abbatucci — le même que Bonaparte employa plus tard dans la
campagne d'Italie — avait désapprouvé quelques emprisonnements qu'il jugeait
arbitraires, et il passait pour l'auteur d'un pamphlet anonyme contre les
commissaires du roi. Accusé d'avoir suborné deux témoins, il fut traduit
devant le Conseil supérieur, condamné à neuf ans de galères par quatre voix
contre trois, et, malgré les prières des États, marqué à l'épaule par le
bourreau. Mais les deux faux témoins se rétractèrent à leur lit de mort ; le
parlement d'Aix cassa l'arrêt du Conseil supérieur et proclama l'innocence
d'Abbatucci. L'intendant
et son cortège de commis inspiraient la même haine que Marbeuf, et les
insulaires, dit un contemporain, ne citaient qu'avec horreur le nom de
Boucheporn. La
Corse avait été d'abord attachée au ministère de la guerre, à qui elle
revenait de droit comme province frontière et pays conquis. Mais en 1773,
l'abbé Terray demanda et reçut la finance de l’île. Le contrôleur général
fournit dès lors aux dépenses extraordinaires de la caisse militaire par un
fonds annuel de quinze cent mille livres ; par contre, il fut maitre de
l'administration civile, couvrit la Corse d'employés, intervint dans toutes
les affaires, repoussa tous les projets utiles qui contaient quelque argent.
Et vainement on représentait que le ministre de la guerre ne pouvait agir de
concert avec le contrôleur général ; vainement on proposait de lui restituer
la plénitude de l'administration ; vainement, et plus d'une fois, Necker
offrit la Corse à Saint-Germain ; vainement, en désespoir de cause,
quelques-uns voulurent la donner soit au ministre des affaires étrangères,
soit au ministre de la maison du roi et, comme on dit alors, la jeter à la
tête de Vergennes ou d'Amelot. Ce fut seulement à la veille de la Révolution
que les membres de la dernière députation des États, l'évêque du Nebbio, le
comte Mattei et Ponte, obtinrent à force de sollicitations que leur pays ne
serait plus assujetti qu'au département de la guerre. La
Corse était donc en proie à la finance. Les deux Lorrains, Coster l'aîné,
puis Coster cadet, qui, de Versailles, dirigèrent successivement
l'administration confiée au contrôleur général, envoyèrent dans l’île une
colonie de parents et de clients. À l'époque où Coster l'aîné était premier commis,
trois de ses frères avaient dans le pays des charges lucratives : l'un,
procureur général des commissions extraordinaires du Conseil supérieur, avec
trois mille livres de traitement ; l'autre, inspecteur général des domaines
et des forêts ; le troisième, secrétaire de l'intendant. Un ami des Coster,
Le Changeur, déjà subdélégué général de l’intendant, obtenait, avec un
salaire annuel de deux mille livres, le greffe du tribunal des commissions
extraordinaires du Conseil. Une créature des Coster, Souffris, déjà receveur
de la douane d'Ajaccio, devenait directeur général du domaine, avec dix-huit
cents livres d'augmentation. Des alliés des Coster furent, celui-ci chef de
la maréchaussée, celui-là conservateur des forêts ; plusieurs siégèrent au
Conseil supérieur ou eurent des emplois de moindre importance. Les malheureux
Corses, disait-on, n'avaient plus de débouchés et se demandaient avec
désespoir s'il fallait, pour occuper une fonction, être originaire de
Lorraine ou s'affilier à la famille régnante des Coster. Ce fut
le grand grief des Corses. Pourquoi n'étaient-ils pas investis de ces emplois
que la France avait multipliés et qu'elle payait si cher ?
L'administration n'y eût-elle pas gagné puisqu’ils se seraient contentés de
gages bien plus modestes ? « Voilà, écrivait Paoli, ce qui a brisé leur
courage ; ils sont tombés dans un vide affreux, lorsqu'ils ont été privés du
plaisir de veiller, de contribuer au bien commun, lorsqu'ils n'ont plus
aperçu aucune liaison entre eux et l'intérêt général, lorsqu'ils ont vu ces
soins pénibles, patriotiques et honorables accordés à des Français dont tout
le talent consiste à unir des chiffres et à tracer des lettres. » Les
emplois aux Corses ! ce cri rallia les insulaires en 1789. Inutilement on
leur objectait qu'ils seraient incapables de remplir des places de finance.
Ceux qui les occupaient, répondaient-ils, sont-ils des Colbert et quel mérite
ont-ils, sinon un peu d'expérience ? Le
train que menaient ces commis du continent, redoublait l'exaspération des
Corses. Qu'étaient-ce que ces hommes revêtus des marques de l'autorité, sinon
le rebut de la nation française, des aventuriers qui vivaient dans la
débauche et osaient montrer leurs maîtresses, les conduire à la promenade ?
Quelques-uns, véritables fripons, ne jouissaient-ils pas d'une impunité scandaleuse
? Vanvorn, convaincu d'avoir volé le bois de la couronne et avouant qu'il
devait au trésor trois on quatre mille livres, Vanvorn était absous ; on lui
faisait cadeau de la somme qu'il aurait dû restituer au roi ; on le mettait à
la tête de la douane de Calvi, et l'inspecteur des forêts qui l'avait
poursuivi perdait son emploi, qu'il exerçait à la satisfaction des Corses ! Si du
moins les écus que ces commis jetaient à pleines poignées profitaient au pays
! Mais l'argent expédié de Paris retournait aussitôt à Paris ; il passait et
repassait la mer sans demeurer en Corse ; c'était la balle que les joueurs de
paume se renvoient avec adresse. Ces messieurs ne trouvaient dans l'île rien
qui leur plût ; ils faisaient venir de France toutes les denrées, même les
vins ; ils dépensaient à des colifichets, à des ajustements, à des articles
de mode l'or du roi, et le numéraire, cc numéraire que les Français
prétendaient apporter, ne se montrait que pour disparaître ! Les
entrepreneurs étalaient aux yeux des insulaires le même luxe insolent.
Bouvet, ci-devant commis aux bides à cornes, Moreau, déserteur du régiment de
Bretagne, Collier, naguère simple employé à Bonifacio, Sapey, ancien garçon
perruquier, et autres fournisseurs, trop heureux à leur arrivée d'avoir du
pain, avaient acquis une fortune et possédaient plus de cent mille écus. Que
d'étrangers, à peine débarqués, disaient hautement qu'ils venaient, non pas
changer d'air, mais rétablir leurs affaires dérangées ! Pas une
mesure de l'administration française qui ne fût critiquée, souvent avec
raison, par les indigènes. Le maréchal de Vaux rappelait en 1769 que les
Corses n'avaient jamais, sous le commandement de M. de Cursay, protesté
contre les décisions des officiers qui jugeaient les litiges avec
l'assistance des légistes ; mais il reconnaissait que les formalités et les
dépenses qu'entrainait un procès effrayaient la population. Tous les
habitants déclaraient que la justice était lente et coûteuse, que l'institution
des juntes était aussi tyrannique qu'onéreuse, que la maréchaussée était
absolument inutile dans un pays de montagnes où la cavalerie ne pouvait
pénétrer et que le Corse parcourait avec la rapidité du cerf. Sans doute, la
monarchie française leur avait octroyé le Conseil supérieur. Mais cc tribunal
avait trop peu de monde pour suffire à l'expédition des affaires, et ses
membres étaient des gens incapables : répétiteurs de pension, dessinateurs de
manufactures, huissiers, fils d'artisans, et l'on disait que les biens, la
vie, l'honneur des Corses dépendaient d'un corps de magistrats qui
n'inspirait ni confiance ni respect. Guibert confirme ce témoignage : la cour
souveraine, avouait-il, se composait de Français qui n'étaient pas faits pour
lui donner du prestige, et d'habitants des villes, de métis odieux à leurs
compatriotes parce qu'ils unissaient aux vices du Corse la duplicité du
Génois. Aussi le tiers état demandait-il dans les cahiers de 1789 que les
charges du Conseil supérieur fussent conférées il des hommes d'expérience, à
des officiers des justices l'ovales et il des avocats émérites. Il est
vrai que l'administration avait entrepris des travaux considérables. Deux
grands chemins étaient ouverts depuis la complète : l'un, de Bastia à
Saint-Florent, et l'autre, de Bastia il Corte. Mais si le premier, qui
comptait quatre lieues de longueur, était très bien exécuté, le second ne
passait a portée d'aucun village, et des hauteurs où vingt chasseurs auraient
arrêté facilement une colonne, le dominaient sur toute son étendue. On
n'avait ébauché que quelques lieues de la route d'Ajaccio à Corte, et il
n'existait dans l'île, hors de ces trois chaussées, aucune voie où pût
s'engager une charrette. Les sentiers étaient si mauvais, si escarpés qu'il
fallait pour y chevaucher les avoir longtemps pratiqués. Pas de ponts : on
traversait à gué la plupart des rivières ou des torrents, et, lorsqu'il
pleuvait dans la montagne, on renonçait à les franchir. Un régiment ne
pouvait avec ses équipages se rendre du pays d'en deçà des monts dans le pays
d'au delà. On
avait bâti des casernes et rétabli des fortifications ; mais elles menaçaient
ruine ; on avait dit les restaurer en partie, et il fallut consolider par des
contreforts les casernes de Bonifacio. On avait entouré Corte d'une large
enceinte ; mais Corte restait désert parce que Bastia absorbait tout. On
avait fait à Ajaccio une nouvelle fontaine ; mais on avait dépensé
vingt-quatre mille livres, et l'ancienne, mieux construite, n'avait coûté que
onze mille livres. On avait, moyennant dix-huit mille livres, réparé l'hôtel
de ville d'Ajaccio pour y loger le lieutenant criminel, et le moindre maçon
n'eût demandé que six mille livres pour ce travail. On avait créé des
pépinières ; niais on n'avait pas aménagé l'emplacement des plants, et le
ministère s'était lassé de paver si chèrement quelques pieds de mûrier. Par
trois fois, l'administration avait tenté de fonder des colonies, et, chaque
fois, elle avait misérablement échoué parce qu'elle choisissait des cantons
où le sol, l'air et l'eau étaient contraires à tout établissement. La colonie
de Poretto, composée de paysans de la Lorraine allemande, avorta dès la
première année : les pauvres gens ignoraient la langue et les usages de la
région ; ils apportaient avec eux les préjugés de leur patrie ; ils croyaient
avoir de belles moissons en Corse par la même méthode qu'en Lorraine ;
transférés sons un climat trop chaud, affaiblis par une nourriture à laquelle
ils n'étaient pas faits, ne prenant aucune des précautions requises, ils
moururent presque tous ; il n'en réchappa que seize sur quatre-vingts, et
leurs maisons. Maladroitement bâties et inclinées de plus de quatre pieds
après leur construction, attestaient l'insouciance et l'impéritie des
directeurs de l'entreprise. La deuxième colonie, formée de Génois, s'installa
près du golfe d'Ajaccio, au domaine de Chiavari, dans une saison insalubre, à
l'époque où les habitants s'éloignaient pour quelques mois dans les montagnes
voisines : au bout d'un semestre, cinquante-cinq trépassèrent avec' le
médecin d'Ajaccio qui les avait soignés. Une troisième opération eut un
semblable insuccès : on avait envoyé des pionniers au domaine de Galeria pour
défricher 1' terrain ; plusieurs succombèrent ; sur cent dix, soixante-quinze
il quatre-vingts furent dans le même temps atteints the maladie et incapables
de travail. A la
vérité, l'administration avait desséché les plaines de Biguglia et de Mariana
: deux canaux, le Tommolo Bianco et le canal du Golo, faisaient communiquer
l'étang de Biguglia avec la mer, l'un à travers une barre de sable, l'autre
par l'embouchure de la rivière du Golo. Mais combien de marais infects
existaient encore ! La plaine de Casinca, la moins mal cultivée, n'était-elle
pas coupée de mille et mille fossés où l'eau séjournait à six pieds au-dessus
du niveau de la mer ? Pourquoi n'ouvrait-on pas d'issues à ces nappes
malsaines et stagnantes ? Pour mener la vie agricole, ne faut-il pas habiter
sans danger les plaines et les vallées ? Ne comptait-on pas dans un seul
village de la piève de Serra quatre-vingt-dix veuves dont les maris avaient
été victimes du mauvais air d'Aléria ? La
confection d'un terrier général avait été prescrite au mois d'avril 1770 et
confiée à deux directeurs, Testevuide et Bedigis. Mais il aurait dû être
simplifié. Il s'exécutait sans célérité ni intelligence ; il absorbait de très
grosses sommes. Il ne servait, disait-on, qu'à entretenir des commis venus de
France, et quelques-uns de ces employés étaient des espions qui notaient et
dénonçaient les sentiments de leurs hôtes. Ce cadastre, a dit
Napoléon, contait plusieurs millions et il est mal fait. L'administration
gérait désormais les biens des jésuites confisqués au profit du roi. Mais,
après avoir vécu du seul produit de leur domaine, les deux maisons que
l'ordre possédait à Bastia et à Ajaccio ne l'apportaient plus rien depuis
qu'elles appartenaient à la couronne. Au lieu d'affermer les terres à autrui,
les économes les régissaient pour leur compte, et ils gardaient le secret le
plus profond sur les revenus, recommandaient avec soin aux serviteurs de ne
révéler aucun chiffre. On savait toutefois qu'ils estimaient le vin, les
amandes, les fruits un tiers au-dessous du prix courant, et qu'ils se
réservaient la plus grande partie des provisions, notamment les raisins dont
ils faisaient leur vin de dessert. L'impôt
n'était pas lourd. Mais ne fallait-il pas supprimer ou diminuer les droits de
douane N'étaient-ils pas plus élevés qu'en Italie ? Et, de la sorte,
l'administration n'empêchait-elle pas la population de s'accroitre et la
culture de s'étendre ? Sans ces contributions, les Lucquois, les habitants de
Capraja, les Génois, les Toscans, les Romagnols, les Sardes, les Napolitains
qui vivaient de la pèche et du commerce de commission, n'auraient-ils pas
immigré dans l'île ? Protégés par le pavillon français contre les pirates
barbaresques, parlant la langue italienne, accoutumés au climat, ne
seraient-ils pas volontiers devenus Corses et n'auraient-ils pas attiré leurs
compatriotes ? Si les Anglais avaient frappé Minorque de pareils impôts, la
population aurait-elle augmenté du quadruple ? Aurait-elle armé, dans la
guerre de l'indépendance américaine, ces redoutables corsaires que maudissait
Marseille ? Enfin,
pourquoi l'administration avait-elle établi le système des privilèges ? La
viande de boucherie, qu'elle affermait a un
fournisseur exclusif, contait à Bastia huit sols la livre ! Lorsqu'un paysan
se plaignait de vendre ses bœufs à trop bas prix, le fermier répondait
insolemment qu'il n'aurait pas fait son traité s'il n'avait su gagner
cinquante mille livres par an. A Ajaccio les domestiques du lieutenant du roi
Petiti accaparaient le blé, les châtaignes et les autres denrées pour les
débiter lorsqu'il y aurait disette et rançonner la population. Une année, la
récolte manqua. On acheta sur le port de Livourne plusieurs tartanes chargées
d'orge. Mais elles n'apportèrent que des balayures de grenier. Quelques
particuliers refusèrent ce grain. On les força de le prendre et le leur livra
à la mesure ordinaire sous condition de le rendre au mois de juillet suivant.
Pas une semence ne leva. Les Corses durent restituer la quantité fournie, et
la mesure qu'on exigea d'eux était supérieure d'un quart à la mesure de la
livraison. Ainsi,
disaient les Corses, l'administration française, imprévoyante, insouciante,
méconnaissait son devoir. Leur avait-elle appris à ces pauvres insulaires
ignorants, à tailler et à greffer leurs arbres, à traiter leurs vignes, à
fabriquer avec leur excellent raisin un vin qui fût potable et luit se garder
plus d'un an, à cultiver le lin et le chanvre, à former de belles prairies
artificielles, à user de leurs ruisseaux et à pratiquer de féconds
arrosements, à exploiter leurs bestiaux ? Avait-elle introduit des brebis de
meilleure laine ? Avait-elle encouragé la seule industrie du pays, celle du
gros drap que donnait la laine brute des moutons, de ce mauvais drap qui
n'était même pas foulé ? Ne faisait-elle pas venir de France et d'Italie les
toiles, les cuirs, les faïences, les poteries, les ustensiles de cuisine, les
briques, les ardoises ? Après comme avant la conquête, il y avait dans l'île
ni charrue, ni écurie, ni étable. Pas d'engrais. Pas de laitage. Pas d'autre
fromage que le fromage de chèvre ou de brebis. Les vaches restaient l'hiver
comme l'été dans les maquis, et leur chair était à peine mangeable. Et il y
avait un inspecteur de l'agriculture ! Mais, bien que la Corse ne produisit pas un minot de sel, n'avait-elle pas un
inspecteur des salines ? L'administration
objectait que le Corse était paresseux. Mais ne devait-elle pas le corriger. le convaincre de son vice, le détourner de l'existence
oisive à laquelle il était enclin, lui montrer les profits immenses qu'il
tirerait de son travail ? N'était-il pas le soldat le plus infatigable, le
marcheur le plus leste, le matelot le plus laborieux ? Au temps de Paoli, 130
à 140 gondoles, montées chacune par huit hommes, ne sortaient-elles pas
d'Ajaccio pour pêcher le corail ? Mais tracassés, rebutés par la compagnie
royale d'Afrique, ces 1.100 marins avaient dû renoncer au métier ; les uns
étaient rentrés à Gènes, leur ville natale ; les autres avaient changé de
profession. Parmi
les doléances des Corses, quelques-unes étaient puériles et ridicules.
Lorsqu'on leur reprochait de laisser aux Napolitains le soin d'approvisionner
leur île de poisson, ils répondaient que l'administration devait leur donner
des filets et des engins de pèche. Napoléon entendit ses compatriotes se plaindre
de l'état-major d'Ajaccio, qui leur enlevait la marée sitôt arrivée et
l'envoyait, sous l'escorte d'une sentinelle, de maison en maison pour la
distribuer aux officiers, selon leurs différents grades, avant que les
habitants en eussent leur part. Il les entendit jeter les hauts cris parce
qu'à la poissonnerie des factionnaires avaient ordre d'éloigner le bourgeois
tant que les domestiques des officiers ne seraient pas servis. Fallait-il donc,
disaient les Ajacciens, se passer de poisson ? Mais le
mécontentement des Corses était réel et légitime. En 1775, il y eut une sorte
d'insurrection, de ralliement général contre le triumvirat, c'est-à-dire
contre Marbeuf, Boucheporn et Coster. L'évêque d'Aléria, M. de Guernes,
député du clergé corse, eut le courage, dans un discours au roi et au
ministre de la guerre, Saint-Germain, de révéler la vérité. Sa harangue fit
impression, et on lui permit de la publier. Mais Saint-Germain tomba. Marbeuf
intervint à temps : an lieu de discuter et de réfuter les reproches de
l'évêque, il envoya des liasses de témoignages favorables à son
administration, ou, pour employer le mot de Napoléon, qui fait sans doute
allusion à cet incident, il prit des certificats que tout allait bien.
L'évêque d'Aléria reçut défense d'imprimer son discours et fut confiné dans
son diocèse, avec ordre de n'en plus sortir. Le
député de la noblesse avait porté les mêmes plaintes. Il subit le même sort.
C'était Petriconi, cet officier qui, plusieurs années auparavant, avait dû,
pour des propos malséants, abandonner sa lieutenance-colonelle de la légion
corse. Il était venu avec M. de Guernes à Paris vers la fin de 1775 et il
obtint, selon l'usage, une gratification de deux mille francs qui l'indemnisa
des frais de son séjour. Mais il déclara que rien n'allait bien en Corse et,
s'il n'osa s'élever contre le despotisme du gouverneur et de l'intendant, il
dénonça Coster, ce subalterne qui causait tout le mal. La France, disait-il,
avait dépensé plus de quatre millions dans l'île sans nul profit ; le
commerce et l'agriculture étaient dans le même état qu'en 1769 ; on avait en
l'air de se livrer à des systèmes et de faire des combinaisons, et en
réalité l'ou n'avait cherché que le bien-être et la fortune de quelques
protégés ; on traitait la Corse comme tin pays riche, et non comme une
province où tout était à créer. Il conseillait de supprimer l'appareil
de finance et d'abolir les emplois inutiles : une contrée appauvrie par
une guerre de quarante années pouvait-elle substancier des êtres dévorants ? Le 23 juin 1777, une lettre de
cachet exilait Petriconi de la Corse, et il dû vivre loin de son île, tantôt
à Toulon, tantôt à Paris. Il eut beau protester qu'il avait les meilleures
intentions du monde et qu'il était zélé citoyen. L'Arabie et la Turquie,
s'écriait-il, sont de bons pays où je voudrais être, pour voir si je trouve
plus d'humanité et de justice ! On lui répondit que la lettre de cachet
le tenait sous la main du roi, et il ne put revoir la Corse qu'en 1789. À l'instant
même où Marbeuf faisait châtier Petriconi, à la clôture de l'assemblée des
États, le 13 juin 1777, dans un discours dont un exemplaire a été trouvé dans
les papiers du jeune Napoléon, Belgodere de Bagnaja, membre du Conseil supérieur et député des
Douze, critiquait à mots couverts l'administration
française. Il disait que les Corses languissaient dans l'indigence et la
misère, qu'une grande partie d'entre eux manquaient de la subsistance
nécessaire, qu'ils attendaient
la diminution des impôts qu'ils ne pouvaient que difficilement supporter. Belgodere
fut désapprouvé par ses collègues de la commission des Douze, destitué par Marbeuf,
menacé de l'exil, et, sans le ministre Montbarey et surtout sans la
protection de M. de Miromesnil, qui lui fit rendre sa charge, il était perdu. Marbeuf
triomphait, et, selon l'expression des mécontents, l'île, au lieu d'être
vengée, reprenait le joug. On n'osa plus attaquer le commandant en chef. Mais
tout bas de son vivant et tout haut après sa mort on le qualifia de tyran. Il
décidait du choix des députés, dirigeait les suffrages des pièves, des
provinces et des États, faisait insérer dans les discours d'usage les plus
pompeux éloges de sa personne. Lorsqu'un membre des États élevait la voix ou,
de son mouvement, proposait une mesure utile au bien publie, Marbeuf lui
ordonnait de se taire. Un autre membre se risquait-il à justifier son collègue
: Marbeuf l'exilait, et à la première tenue des États il avait chassé de
Corse un noble de Bonifacio et un ecclésiastique d'Ajaccio. Il désignait les
trois députés que les États envoyaient à la coin, et, depuis le châtiment de
Petriconi et de M. de Guernes, ces représentants de la nation corse firent
toujours le panégyrique de Marbeuf : l'un, évêque aux modiques revenus,
désirait une pension ou un bénéfice ; l'autre, noble, courait après un grade
militaire ou sollicitait des bourses pour ses enfants ; le troisième, homme
de loi, ambitionnait une place dans la magistrature ; tous trois n'allaient
en France que par intérêt, par besoin, et tous trois célébraient Marbeuf
polir avoir son appui. Telle était la situation des Corses et tels étaient leurs sentiments après la conquête française. Ils se regardaient comme opprimés, et l'un d'eux assurait en 1779 que, si les Anglais avaient des succès dans la Méditerranée, le peuple aurait la tête tournée et se jetterait dans une révolte ouverte sitôt qu'il recevrait des munitions et des armes. Pendant près de vingt années, écrivait Constantini à l'Assemblée constituante, le Corse a vu s'accroitre le terrible colosse du despotisme militaire, a vu s'accumuler les abus d'autorité, les vexations ministérielles, les rapines judiciaires. Un commissaire civil de cette même assemblée ne reconnait-il pas que lus Corses étaient avant 1789 des sujets asservis et trop négligés, toujours prêts à secouer le joug ? Napoléon ne dit-il pas que les bienfaits du roi n'avaient pas touché le cœur des habitants et que la Corse était sous le règne de Louis XVI un pays malintentionné qui frémissait sous la main de ses vainqueurs ? |