LE GÉNÉRAL LA FAYETTE

1757-1834

 

LE GÉNÉRAL LA FAYETTE.

 

 

X

 

La Fayette rentre à Paris. — Il proteste contre l'accusation de pousser le peuple à la révolte. — Ouverture des Etats généraux, le 5 mai 1789. — Il propose en vain la vérification des pouvoirs par les trois ordres en commun. — Il est entravé par le mandat impératif qu'il a accepté. — Il parle dans les assemblées de son ordre. — Conversation avec Gouverneur Morris, le 23 juin 1789. — Projet de démission. — Il soutient la motion de Mirabeau sur l'éloignement des troupes. — Il présente une déclaration européenne des droits de l'homme et du citoyen, le 11 juillet. — Opinion sévère sur le duc d'Orléans et sur le comte d'Artois. — Renvoi de Necker (11 juillet). — L'Assemblée exprime ses regrets et nomme La Fayette vice-président, le 13 juillet. — Prise de la Bastille, le 14 juillet 1789. — Il préside l'Assemblée et lui fait continuer ses délibérations. — Louis XVI vient faire un discours à l'Assemblée, le 15 juillet. — Une députation de l'Assemblée se rend à Paris, sous la conduite de La Fayette. — Réception enthousiaste à l'Hôtel de Ville. — Discours de La Fayette. — Il est élu commandant général de la milice parisienne. — Allégresse générale. — Il sauve de la potence l'abbé Cordier, le 16 juillet. — Il fait proclamer par les trompettes de la ville l'ordre de la démolition de la Bastille. — Il est confirmé dans ses fonctions par l'Assemblée nationale et par le roi. — Il fait ratifier sa nomination par les districts. — Mesures prises pour assurer la tranquillité de la capitale. — Conversation avec Gouverneur Morris. — Il fait de vains efforts, le 22 juillet, pour empêcher le massacre de Foullon et de Bertier de Sauvigny. — Il donne sa démission, le 23, et est obligé de la reprendre. — Il prête serment, le 25 juillet, devant l'assemblée des électeurs. — Il fait mettre en liberté le maréchal de Castries. — Il présente le règlement de l'organisation de la garde nationale, le 31 juillet 1789, et prononce des paroles prophétiques à l'occasion de la cocarde tricolore.

 

La Fayette arriva dans la capitale, assez soucieux des engagements qu'il avait dû prendre. Les calomnies continuèrent à pleuvoir sur lui. On l'accusa, à l'occasion d'une lettre écrite par lui au comte Antoine d'Agoult, de prêcher la révolte. Il protesta de ses sentiments de sagesse auprès de César de la Tour-Maubourg, le 18 avril 1789 :

C'est vraiment le comble de la folie et de la malice que de risquer le moindre tapage sans motif, sans projet suivi, à la veille des États généraux. Pendant que j'écris ce billet, on me mande que le Parlement s'assemble ce soir ; peut-être M. d'Éprémesnil veut-il proposer quelque chose sur le règlement. Mon avis a toujours été et sera toujours d'y obéir, sauf une protestation de cahier, et de ne songer à la réunion des trois ordres que lorsque les assemblées d'électeurs, formées d'après le règlement, seront à portée de l'effectuer. Encore crois-je que cette réunion sera fort difficile[1].

 

La réunion des trois ordres sera fort difficile, telle est l'opinion de La Fayette, qui s'indignait des idées qu'on lui prêtait. Il écrivit à son ami César de la Tour-Maubourg :

Il faut être fou pour imaginer et bien abominable pour dire qu'à la veille des États généraux, celui qui le premier les a demandés, celui qui n'a pas fait un pas qui ne tendit à la conciliation entre la Noblesse et le Tiers, a l'infâme projet de bouleverser le royaume et d'y mettre le feu, tandis que nous avons devant nous une chance d'être libres et heureux le plus tranquillement possible[2].

 

Le 20 avril 1789, La Fayette assista à l'assemblée primaire de la noblesse de Paris pour le 18e département, 2e partie du quartier Saint-Germain, réunie aux Théatins, et il fut nommé le troisième des quatre commissaires chargés d'aller porter au marquis de Boulainvilliers la protestation de l'assemblée contre le règlement et le vœu de faire des cahiers[3].

Le 29 avril, Gouverneur Morris écrivait à Washington[4] :

M. de La Fayette est revenu de sa campagne politique en Auvergne, couronné par un plein succès. Il avait à combattre les préjugés intéressés de son ordre, ainsi que l'influence de la reine et des princes — excepté du duc d'Orléans — ; mais il était en mesure de tenir tête à ses adversaires. Il s'est acquitté de son rôle d'orateur avec autant d'éclat qu'il avait rempli jadis celui de soldat, et il est en ce moment aussi envié, aussi haï qu'il a jamais pu le désirer. La nation l'idolâtre, car il s'est posé comme un des principaux champions des droits.

 

Le 5 mai 1789, Louis XVI ouvrit solennellement les États généraux. Les membres du Tiers état décidèrent que la vérification des pouvoirs se ferait en commun par les trois ordres. Le 6, la question fut posée dans la réunion de la Noblesse ; La Fayette soutint l'opinion du Tiers état, mais sa proposition fut repoussée par 188 voix contre 47. Le même jour, Jefferson lui écrivait :

Comme il devient de plus en plus possible que la Noblesse ait tort, je commence à être inquiet de vous. Vos principes sont décidément avec le Tiers état, mais vos instructions sont contre lui[5].

 

La Fayette se trouvait, en effet, lié par ses engagements, et. quand il hasardait une opinion libérale, ses quatre collègues le rappelaient à l'observation des vœux de son cahier[6]. Cette situation délicate ne l'empêchait pas de parler dans les assemblées de son ordre. Le 3 juin, il soutint contre d'Éprémesnil le nom de Communes, adopté par le Tiers état ; le 15, il appuya la décision prise de remettre au roi les vérifications de pouvoirs contestées[7]. Ses amis lui donnaient des conseils contradictoires. Gouverneur Morris le poussait à résister aux tendances démocratiques. Celui-ci dîna, le 23 juin 1789, à Versailles, chez la comtesse de Tessé, et, se trouvant assis à côté de La Fayette, il eut avec lui une conversation des plus curieuses, qu'il a relatée en ces termes :

A dîner, je suis assis à côté de M. de La Fayette, qui me dit que je fais du tort à la cause, attendu que mes opinions sont continuellement rapportées comme des arguments contre le bon parti. Je saisis cette occasion pour lui déclarer que je suis opposé à la démocratie, par amour pour la liberté ; que je les vois courir à corps perdu à leur ruine, et que je voudrais les retenir ; que leurs vues, leurs projets, leurs théories, sont incompatibles avec les éléments qui composent la nation française ; qu'enfin, ce qui pourrait arriver de plus fâcheux, c'est que leurs espérances, leurs plans, fussent réalisés. Il me répond qu'il sent bien que son parti a perdu la raison, et qu'il le lui dit, mais qu'il n'en est pas moins déterminé à périr avec lui. Je lui fais observer qu'il vaudrait tout autant rendre à ces écervelés leur bon sens, et vivre avec eux. Il ajoute qu'il est résolu à donner sa démission ; je l'y encourage, parce que les engagements qui le lient l'entraîneront au delà de l'aveu de sa conscience. Avant de nous séparer, je ne manque pas de lui dire que, si le Tiers est très modéré, il réussira probablement, mais que, s'il est violent, toutes ses prétentions échoueront au milieu d'effroyables malheurs[8].

 

En effet, La Fayette, énervé de son inaction, songeait à démissionner pour reprendre sa liberté. La réunion de la minorité de la Noblesse au Tiers état, qui eut lieu le 25 juin, et à laquelle il ne put pas participer, le confirma encore davantage dans cette idée. Il voulait aller à Riom, pour le rassemblement du bailliage, et y donner sa démission, puis se présenter aux suffrages du Tiers état. II ne doutait pas qu'un député lui offrît sa place, et il ajoutait :

Au reste, tout cela étant incertain, je serai à temps dans quinze jours. Il est vraisemblable que nous serons chassés ou enracinés avant cette époque, et je ne puis pas me borner à être l'homme de la sénéchaussée d'Auvergne, après avoir contribué à la liberté d'un autre monde. Songez que je ne puis m'arrêter dans la carrière sans tomber, et qu'avec la meilleure envie d'être à ma place, il faut que cette place soit sur la brèche politique[9].

 

La Fayette eut raison d'attendre ; les événements allaient le soustraire à son mandat impératif. Le 27 juin, il suivit la Noblesse dans sa réunion avec les deux autres ordres en Assemblée nationale, mais il ne prit pas part aux votes. Dinant, le 4 juillet 1789, avec sa femme, chez Jefferson, il eut à subir les conseils de Gouverneur Morris, qui l'adjura de conserver quelque autorité constitutionnelle à la classe des nobles[10]. Le 8 du même mois, il sortit de son abstention pour demander, en termes très modérés, la discussion immédiate de la fameuse motion de Mirabeau sur l'éloignement des troupes qui entouraient l'Assemblée et menaçaient Paris.

L'Assemblée nationale s'occupait alors de la rédaction d'une déclaration des droits. La Fayette en rédigea une, et, le 11 juillet, il présenta à ses collègues une Déclaration européenne des droits de l'homme et des citoyens[11]. Il disait : Quoique mes pouvoirs m'ôtent la faculté de voter encore parmi vous, je crois cependant devoir vous offrir le tribut de mes pensées. Cette déclaration, qui servit de base à celle adoptée plus tard par l'Assemblée constituante, fut renvoyée aux bureaux, sur les observations de Lally-Tollendal ; mais les événements empêchèrent qu'on s'en occupât utilement[12].

Le même jour, 11 juillet, il exprimait une opinion sévère sur le duc d'Orléans, qui lui faisait des avances, et sur le comte d'Artois :

Je répondis froidement que M. le duc d'Orléans n'est à mes yeux qu'un particulier plus riche que moi, dont le sort n'est pas plus intéressant que celui des autres membres de la minorité ; qu'il est inutile de former un parti quand on est avec toute la nation ; qu'il faut aller au bien sans nous embarrasser des conséquences, et bâtir l'édifice ou laisser les matériaux après nous. Mais, en attendant, je veille M. le duc d'Orléans, et peut-être serai-je dans le cas de dénoncer à la fois M. le comte d'Artois comme fâcheux aristocrate, et M. le duc d'Orléans comme fâcheux par des moyens plus populaires.

 

Cette journée du samedi il juillet se termina par un coup de théâtre : Necker reçut l'ordre de quitter le ministère et il partit de Versailles vers les cinq heures du soir[13]. Cette mesure produisit une grande émotion dans Paris. A Versailles, l'Assemblée nationale exprima, le lundi 13 juillet, ses regrets de la retraite de Necker et des autres ministres. On fit observer que, la longueur de la séance empêchant le président[14] de rester continuellement à son poste, il convenait de nommer un vice-président. En conséquence, on procéda au vote ; La Fayette obtint la majorité des suffrages et fut proclamé vice-président, aux acclamations de toute l'Assemblée. Il remercia en ces termes :

Messieurs, dans un autre moment, je vous rappellerais mon insuffisance et la situation particulière où je me trouve ; mais la circonstance est telle que mon premier sentiment est d'accepter avec transport l'honneur que vous me faites, et d'en exercer avec zèle les fonctions sous notre respectable président, comme mon premier devoir est de ne me séparer jamais de vos efforts pour maintenir la paix et consolider la liberté publique[15].

 

Le mardi 14 juillet 1789, dans la séance du matin, on discuta la motion faite par La Fayette de mettre la déclaration des Droits de l'homme en tête de la Constitution, mais on arrêta seulement que cette déclaration figurerait dans la Constitution. Le soir, le vicomte de Noailles apporta la nouvelle de la prise de la Bastille ; aussitôt l'Assemblée s'empressa d'envoyer au roi une députation, pour lui peindre l'état de la capitale. Le président étant sorti avec la députation, La Fayette le remplaça au fauteuil et fit observer qu'il était de la dignité comme du devoir de l'Assemblée de ne pas interrompre ses travaux et de les continuer avec le calme du courage que les circonstances ne doivent pas altérer. Deux citoyens de Paris se présentèrent alors ; l'un d'eux fit un récit émouvant des événements et lut un arrêté pris par le Comité permanent de la sûreté publique, assemblé à l'Hôtel de Ville. La Fayette répliqua :

Messieurs, l'Assemblée nationale, pénétrée des malheurs publics, n'a cessé de s'occuper jour et nuit du moyen de les prévenir ou de les arrêter. Dans ce moment même, son président, à la tête d'une députation nombreuse, est chez le roi et lui porte de notre part les instances les plus vives pour l'éloignement des troupes. Je vous invite, Messieurs, à rester parmi nous pour être témoins du rapport qui va nous être fait[16].

 

Le 15 juillet, l'Assemblée fit une adresse au roi ; elle chargea vingt-quatre de ses membres de la porter au souverain, et La Fayette se mettait en mesure de les conduire quand on annonça l'arrivée de Louis XVI. Alors ils allèrent recevoir le roi dans la cour. Celui-ci prononça un discours, qui provoqua l'enthousiasme ; puis une députation de quatre-vingt-huit membres partit en toute hâte pour Paris, avec mission d'employer tous les moyens pour ramener le calme. La Fayette marchait à sa tête. Elle arriva dans la capitale, trouva à la porte des Tuileries quatre membres de l'assemblée des électeurs et fut haranguée par l'un d'eux, Duveyrier. Puis elle continua sa route vers l'Hôtel de Ville, au milieu d'une foule immense de citoyens et escortée par des gardes françaises, des gardes suisses et des détachements de la milice parisienne. Elle fut solennellement introduite dans la grande salle de l'Hôtel de Ville, et La Fayette, Bailly, l'archevêque de Paris, l'abbé Sieyès et le comte de Clermont-Tonnerre prirent place au bureau, au bruit des applaudissements de tous les spectateurs. La Fayette félicita l'assemblée des électeurs et tous les citoyens de Paris de la liberté qu'ils avaient conquise par leur courage, et donna lecture du discours prononcé par le roi. Au moment où les députés se préparaient à sortir, les électeurs proclamèrent La Fayette commandant général de la milice parisienne, et Bailly maire de Paris. Le marquis tira son épée et jura de sacrifier sa vie à la conservation de cette liberté si précieuse, dont on daignait lui confier la défense. A leur sortie, tous deux furent acclamés par le peuple, et La Fayette fut entraîné par une foule immense[17]. Dans l'ivresse de ce triomphe, le marquis écrivit, le 16 juillet 1789 :

A peine m'avait-on parlé de l'idée de commander la milice parisienne, tout à coup cette idée s'est emparée de toutes les têtes ; il est devenu nécessaire que j'accepte ; il devient nécessaire que je reste, et le peuple, dans le délire de son enthousiasme, ne peut être modéré que par moi. Je voulais aller à Versailles ; les chefs de la ville m'ont déclaré que le salut de Paris exigeait que je ne m'écartasse pas un moment. Quarante mille âmes s'assemblent, la fermentation est au comble, je parais, et un mot les disperse. J'ai déjà sauvé la vie à six personnes qu'on pendait dans. les différents quartiers ; mais ce peuple furieux, ivre, ne m'écoutera pas toujours. Au moment où je vous écris, quatre-vingt mille personnes entourent l'Hôtel de Ville et disent qu'on les trompe, que les troupes ne se retirent pas, que le roi devait venir. Ils ne veulent plus reconnaître que ce que je signe. Lorsque je n'y suis pas, la tête leur tourne.

 

En effet, La Fayette jouissait d'une formidable popularité. Le 16 juillet, sur les neuf heures du matin, il avait sauvé, sur la place de l'Hôtel de Ville, l'abbé Cordier de Saint-Firmin, que la populace voulait pendre, Soulès, commandant de la Bastille, et le baron de Boisgelin. Le même jour. il assista à l'assemblée des électeurs et fit décider que le corps militaire, auquel seraient confiées la garde et la tranquillité de la ville, recevrait le nom de garde nationale de Paris. De plus, un comité militaire, composé de soixante députés, nommés par les soixante districts. était chargé de s'occuper, avec le commandant général, de l'organisation de la garde nationale[18]. En vertu d'un arrêté permanent, il fit proclamer, par les trompettes de la ville, dans la cour de l'Hôtel et dans tous les carrefours de Paris, en présence de quatre électeurs, l'ordre de la démolition de la Bastille[19].

La Fayette avait eu soin de faire prévenir l'Assemblée nationale de son élection et de lui demander ses ordres pour accepter la dignité dont le peuple l'avait honoré. Cette marque de déférence avait produit le meilleur effet. Le 17 juillet, il reçut, à la tête des citoyens armés des soixante districts, Louis XVI, qui. en sortant de l'Hôtel de Ville, lui confirma verbalement sa nomination de commandant général de la milice parisienne[20], et qu'il accompagna jusqu'au Point-du-Jour[21].

Le 18 juillet, La Fayette et Bailly se rendirent à l'assemblée des électeurs et demandèrent que leur nomination fût ratifiée par délibération séparée des districts de Paris[22].

Le 20, La Fayette rendit compte, par lettre, à l'Assemblée nationale des mesures prises par lui pour assurer la tranquillité de la capitale, et il avertit l'assemblée des électeurs que rien n'étant à craindre désormais pour la garde et la sûreté des spectacles, on pourrait rouvrir les théâtres dès le lendemain[23]. Le même jour, Gouverneur Morris alla dîner chez le marquis, et, après avoir demandé un laissez-passer pour visiter la Bastille, eut avec lui un entretien, qu'il a résumé en ces termes :

Je lui demande s'il n'y a pas quelques démarches à faire pour engager le roi à lui conférer le gouvernement de l'Ile-de-France ; il me répond qu'il préférerait celui de Paris simplement, qu'il a autant de pouvoir que son cœur peut le désirer, qu'il en est même las ; qu'il a commandé à cent mille hommes, et qu'il a fait marcher son souverain par les rues comme il le voulait ; qu'il a prescrit le degré d'applaudissements que le roi devait recevoir, et qu'il aurait pu le retenir prisonnier, s'il l'avait jugé convenable. Son désir est donc de rentrer dans la vie privée aussitôt qu'il le pourra[24].

 

La Fayette était saturé de pouvoir et harassé de fatigue physique et morale[25]. Le 21 juillet, il fit transporter à l'Hôtel des archives de la Bastille. Le 22, il se dépensa en vains efforts pour empêcher le massacre du conseiller d'État Foullon et de son gendre l'intendant Bertier de Sauvigny, qui incarnaient aux yeux du peuple l'agiotage et la famine. Lorsque Foullon, amené à l'Hôtel de Ville, attendait, anxieux, qu'on statuât sur son sort, La Fayette accourut et essaya, pendant une demi-heure, d'apaiser la multitude. Il demanda que cet homme fût conduit en prison, et résuma son opinion en ces termes : Je veux que la loi soit respectée, la loi, sans le secours de laquelle je n'aurais point contribué à la révolution du Nouveau-Monde, et sans laquelle je ne contribuerais pas à la révolution qui se prépare[26]. Mais, pendant qu'on le menait en prison, Foullon fut arraché à ses gardiens et pendu à la lanterne placée en face de l'Hôtel de Ville. Quelques heures plus tard. Bertier de Sauvigny subit le même sort.

La Fayette, qui voulait accomplir les réformes sans convulsion, s'émut de ces exécutions populaires et de son impuissance à les empêcher. Il avait assumé la responsabilité de l'ordre dans la ville, et l'ordre avait été troublé. Il comprenait qu'il était plus facile de faire une révolution que de la diriger, de déchaîner les passions que de les apaiser. Découragé, il envoya sa démission au maire de Paris, le 23 juillet. II disait :

Le peuple n'a pas écouté mes avis, et, le jour où il manque à la confiance qu'il m'avait promise, je dois, comme je l'ai dit d'avance, quitter un poste où je ne peux plus être utile[27].

En même temps, il prévint les districts de sa détermination et leur demanda de lui donner immédiatement un successeur. L'assemblée des électeurs, consternée, supplia La Fayette de ne pas l'abandonner, déclarant que le salut de la ville était attaché à la conservation du général. Celui-ci répondit négativement, mais promit de revenir le soir. A cette nouvelle séance, il entendit les protestations unanimes des électeurs, à la tête desquels était le curé de Saint-Étienne-du-Mont ; néanmoins, il se retirait, quand un d'eux, lui barrant le passage, se jeta à ses pieds. La Fayette le releva aussitôt, l'embrassa et se laissa reconduire à son siège[28]. La déclaration suivante fut rédigée et signée de tous les électeurs et députés des districts présents, pour être ensuite imprimée et affichée dans Paris :

Nous, électeurs et députés des districts de la ville de Paris, en nous conformant au vœu et à l'acclamation unanime de tous les citoyens de cette capitale, et par suite de notre confiance entière dans les vertus, les talents et le patriotisme de M. de La Fayette, l'avons de nouveau proclame général de la garde nationale de Paris et lui promettons, tant en notre nom qu'en celui de nos frères armés dans nos districts et dans les autres corporations militaires, subordination et obéissance à tous ses ordres, pour que son zèle, secondé de tous les citoyens patriotes, conduise à sa perfection le grand œuvre de la liberté publique.

La Fayette retira sa démission devant tant de promesses d'obéissance et de marques de repentir. Le 24 juillet, il écrivait :

Je ne puis abandonner les citoyens qui mettent en moi toute leur confiance, et, si je reste, je suis dans la terrible situation de voir le mal sans y remédier.

Le 25 juillet, les députés des soixante districts, choisis pour dresser le plan d'administration municipale, se réunirent à l'Hôtel de Ville. vers onze heures du matin, dans la salle dite des gouverneurs[29]. Bailly protesta de son attachement et de sa reconnaissance pour eux et prêta serment de s'acquitter avec fidélité, zèle et dévouement, de ses fonctions de maire. La Fayette suivit cet exemple, et, après avoir renouvelé son engagement de consacrer sa vie entière au service des braves et généreux Parisiens, il promit de remplir fidèlement les fonctions de commandant général, de se renfermer dans les limites qui seront données à cette place et de ne jamais oublier que le pouvoir militaire est soumis au pouvoir civil[30]. Puis le maire et le commandant s'embrassèrent, aux applaudissements de tous[31]. Le soir même, l'Assemblée se constitua sous la dénomination d'Assemblée des représentants de la commune de Paris, approuva les principes posés par La Fayette pour l'organisation militaire, et qui ont pour but de rendre l'autorité militaire toujours dépendante du pouvoir civil, et pria le commandant général de désigner lui-même les membres de son état-major[32].

Le 27 juillet, La Fayette profita de sa popularité pour faire mettre en liberté son ancien protecteur, le maréchal de Castries, qu'on avait arrêté malgré le passeport à lui délivré par la ville. Le 29, il envoya aux présidents des districts de Paris une circulaire sur les limites à fixer aux différents pouvoirs et il y définit nettement les fonctions de commandant général :

C'est à M. le maire de la ville de Paris, c'est à vos représentants, Messieurs, que doivent être faites toutes les demandes ; c'est d'eux que doivent émaner toutes les décisions. Veiller à la sûreté de la capitale, au bon ordre parmi les citoyens armés, exécuter les décrets de vos représentants, vivre pour vous obéir et mourir, s'il le faut, pour vous défendre, voilà les seules fonctions, les seuls droits de celui que vous avez daigné nommer commandant général.

 

Le 30, La Fayette accompagna, avec sa femme. Necker et la baronne de Staël à l'assemblée des représentants de la Commune[33] et à celle des électeurs[34], dans ces fameuses séances où Necker arracha à la générosité des Parisiens la mise en liberté du baron de Besenval. Le 31, il apporta à l'assemblée des représentants le règlement de l'organisation de la garde nationale, dont il avait confié la rédaction à son ancien compagnon d'armes, le colonel Mathieu Dumas[35]. Si on en croit les Mémoires du général, c'est ce jour-là qu'il présenta la cocarde tricolore et qu'il prononça ces paroles prophétiques :

Je vous apporte une cocarde qui fera le tour du monde et une institution, à la fois civique et militaire, qui doit triompher des tactiques de l'Europe et qui réduira les gouvernements arbitraires à l'alternative d'être battus, s'ils ne l'imitent pas, et renversés, s'ils osent l'imiter[36].

 

 

 



[1] Cf. Mortimer-Ternaux, t. I, p. 425.

[2] Cf. le Curieux, t. I, p. 94.

[3] Cf. Chassin, t. III, p. 160 et 161. — Cette assemblée primaire comprenait quarante-trois nobles, parmi lesquels La Fayette et son beau-frère le vicomte de Noailles.

[4] Cf. Mémorial de Gouverneur Morris, t. II, p. 11.

[5] Cf. The writings of Thomas Jefferson, t. III. — Le 10 mai 1789, Jefferson écrivait à Washington et lui exprimait les mêmes craintes sur la situation délicate de La Fayette, élu par la Noblesse et partisan du Tiers état.

[6] Le comte d'Espinchal exposa ainsi les faits : Dès son début aux Etats généraux, La Fayette ne dissimula plus ses principes dans la chambre de la Noblesse, mais il n'opinait pas à son aise, étant contenu par la présence de ses quatre collègues qui, plusieurs fois, le rappelèrent à son serinent et le forcèrent de se conformer au vœu de son cahier. Cependant il se montra ouvertement pour l'opinion par tête. Dès lors, il était lié avec les principaux meneurs. Du Port était son ami intime, ainsi que plusieurs autres de même trempe. Mais, quelque envie qu'il eût de se réunir au Tiers avec la minorité de la Noblesse, il n'y passa qu'avec la totalité de la chambre. Rien ne pouvant plus l'arrêter après la réunion des ordres, il ne garda plus aucun ménagement ; il se démasqua entièrement et lit nombre avec les factieux. (Cf. Paul Cottin, Revue rétrospective, 1894, p. 296 et 297.)

[7] Cf. les procès-verbaux de l'assemblée de la Noblesse aux Archives nationales, C 26.

[8] Cf. Mémorial de Gouverneur Morris, t. I, p. 253.

[9] Cf. dans les Mémoires une lettre sans autre date que Versailles, jeudi, mais écrite après le 25 juin 1789.

[10] On lit dans le Mémorial de Gouverneur Morris, t. I, p. 254, à la date du 4 juillet 1789 : Je vais dîner chez M. Jefferson ; il s'y trouve beaucoup d'Américains, et parmi eux Mme et M. de La Fayette. Je fais un peu de politique avec le général après dîner ; je l'engage à conserver, si cela est possible, quelque autorité constitutionnelle à la classe des nobles, comme un moyen peu coûteux d'assurer la liberté au peuple ; mais le torrent est tellement déchaîné contre la Noblesse que je crains son entière destruction.

[11] Cf. le texte de ce document aux Pièces justificatives, n° XV. — La Fayette avait soumis sa Déclaration des droits de l'homme à Gouverneur Morris, qui écrivit à ce sujet dans son Mémorial (t. I. p. 231) : Je lui si dit ce que j'en pense, et lui ai suggéré plusieurs amendements tendant à adoucir le langage un peu vif de la liberté. Ce n'est pas avec des mots sonores que se font les révolutions.

[12] Le 13 juillet 1789, le comte de Castellane réclama l'examen de la motion de La Fayette ; le 14, on commença une discussion à son sujet, mais sans prendre de décision.

[13] Cf. J. Flammermont, La journée du 14 juillet 1789, p. CLXXI.

[14] Le Franc de Pompignan, archevêque de Vienne.

[15] Cf. Moniteur, réimpression, t. I. p. 156.

[16] Cf. Moniteur, t. I, p. 159.

[17] Cf. Duveyrier, Histoire des premiers électeurs de Paris en 1789, p. 185 à 198.

[18] Ce comité militaire fut constitué, le 20 juillet 1789, sous la présidence de La Fayette. (Cf. S. Lacroix, Actes de la commune de Paris, t. I, p. 69 et 70.)

[19] Cf. Procès-verbal de l'assemblée des électeurs, à la date du 16 juillet 1789.

[20] On rapporte ainsi les paroles de Louis XVI : M. de La Fayette, je vous cherchais pour vous dire que je confirme votre nomination à la place de commandant général de la garde parisienne.

[21] Cf. Mémoires de Bailly, t. II, p. 68 et 69.

[22] Les districts ratifièrent, du 19 au 21 juillet, la nomination de La Fayette. (Cf. dans le catalogue révolutionnaire Jacques Charavay, sous le n° 16, l'arrêté du district des Filles Saint-Thomas, et dans le Répertoire de Tuetey, t. II, n° 847, la délibération du district de l'Oratoire, en date du 19 juillet 1789.)

[23] Cf. Procès-verbal de l'assemblée des électeurs, en date du 20 juillet 1789.

[24] Cf. Mémorial de Gouverneur Morris, t. I, p. 264. — Gouverneur Morris raconta les mêmes faits à Washington dans une lettre du 31 juillet 1739 (t. II, p. 25).

[25] Ses compatriotes ne l'oubliaient pas : la ville de Brioude félicita l'assemblée des électeurs parisiens et décida qu'il sera, le dimanche, allumé un feu de joie sur la place au-devant de l'hôtel de M. de La Fayette et que la milice bourgeoise se rendra sous son drapeau, comme il sera incessamment vers Mme la comtesse de Chavaniac, tante de M. de La Fayette, pour lui offrir, au nom des habitants de cette ville, le tribut de gratitude, d'intérêt et de vénération que tous les habitants de cette ville désirent acquitter à M. le marquis de La Fayette, qui daigne honorer cette ville de son affection particulière et la regarder comme son berceau. (Cf. Procès-verbal de l'assemblée des électeurs de Paris, t. III.)

[26] Cf. Procès-verbal de l'assemblée des électeurs, en date du 22 juillet 1789.

[27] Cf. Procès-verbal de l'assemblée des électeurs, en date du 23 juillet 1789, et Mémoires de Bailly,  t. II, p. 129.

[28] Cf. Procès-verbal de l'assemblée des électeurs, en date du 23 juillet 1789.

[29] Le 23 juillet. Bailly avait invité l'assemblée des électeurs à s'unir à lui et à La Fayette pour dresser un plan d'administration municipale. (Cf. Sigismond Lacroix, Actes de la Commune de Paris, I, 407.)

[30] Cf. Sigismond Lacroix, t. I, p. 13.

[31] Cf. Sigismond Lacroix, t. I, p. 8 et 9.

[32] Cf. Mémoires de Bailly, t. II, p. 140.

[33] Cf. S. Lacroix. t. I, p. 45. — La Fayette n'est pas mentionné dans le compte rendu, mais il figure dans celui de l'assemblée des électeurs, est vraisemblable qu'il assista aux deux réceptions.

[34] Cf. Procès-verbal de l'assemblée des électeurs, en date du 30 juillet.

[35] Cf. S. Lacroix, t. I, p. 64, et Souvenirs de Mathieu Dumas, t. I, p. 435.

[36] Le procès-verbal de la séance du 31 juillet de l'assemblée des représentants de la Commune de Paris ne mentionne ni les faits ni les paroles.