DIANE DE POITIERS

 

 

 

XIII. — L'ARMÉE FRANÇAISE EN ITALIE. - LA BATAILLE DE PAVIE.

 

1521-1525.

 

Si nulle chevalerie n'était plus brave, plus noblement courageuse que les gens d'armes de France, nulle aussi n'était plus imprudente, plus aventureuse, s'exposant à des dangers volontaires par le sentiment excessif de sa propre valeur : en France ce caractère ne peut se changer, il fait notre gloire et notre orgueil ; sentiment tellement extrême qu'il inspire un vrai mépris pour la valeur retenue et réfléchie. Le paladin modèle ne devait rien trouver d'impossible, ce qui avait eu souvent de tristes résultats militaires. Ainsi, les deux beaux types de la chevalerie française, Gaston de Foix[1] et Bayard[2], chaque fois qu'ils avaient été chargés de commander des expéditions lointaines, avaient exposé leurs gens d'armes à des périls et souvent même à d'inévitables défaites. Ils se battaient en Roland, en Renaud de Montauban, les héros qu'avait choisis l'Arioste dans le poème qu'il venait de publier, sous le titre d'Orlando furioso[3], qui exerça une grande influence sur cette génération. Ce caractère d'imprudence glorieuse, les généraux italiens et espagnols le connaissaient parfaitement, et ils en profilaient avec leur habileté et leur expérience accoutumées, pour entraîner les Français dans les pièges, où les poussait la fougue de leur glorieux caractère.

Le commandement de l'armée d'Italie avait été laissé à l'amiral Bonnivet, brave capitaine, qui avait du sang de Montmorency dans les veines, et comme dit Brantôme : gentil esprit fort bien disant, fort beau et agréable[4], qui avait remplacé le maréchal de Lautrec dans le Milanais : plus brave qu'expérimenté, l'amiral Bonnivet assiégeait Milan, sans prêter une grande attention à l'armée centrale italienne, que commandait le marquis de Peschiera ; et cependant cette armée composée de toutes les races italiennes, milanaises, génoises, lombardes, romaines, comptait de bons soldats. Les Napolitains surtout — et c'est une remarque à faire que cette grande renommée alors des régiments napolitains — formaient les meilleures troupes de Charles-Quint[5] ; on les citait pour leur excellente discipline et leur patiente valeur, — la race normande semblait y avoir laissé son empreinte depuis le Xe siècle. L'amiral Bonnivet, repoussé en plusieurs rencontres, un peu découragé, remit le commandement de l'armée à Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, capitaine d'une médiocre capacité ; pour la vaillance et la loyauté, rien de plus digne d'éloge que Bayard, il se battait à outrance comme un digne preux des meilleurs temps. Mais, c'était un bien pauvre chef d'armée, presque partout il était battu. Il le fut à Rebec, près Milan, où il soutint mal le choc des Espagnols si disciplinés : le capitaine Bayard se faisait vieux, il devenait grognard, discoureur. A Biagrasso, où il prit le commandement de la retraite, il reçut encore un échec ; dans la confusion d'une marche en arrière rapide, Bayard, qui se battait partout comme un lion, fut frappé d'un coup d'arquebuse à croc dans les reins[6] ; blessé à mort, il prononça quelques humbles prières à Dieu, regardant sa longue épée en croix comme un héros du temps des croisades. Le connétable de Bourbon, qui poussait sa victoire avec vigueur, vint jusqu'à lui et lui dit quelques mots de courtoisie et de regrets sur sa blessure, et de touchants éloges de sa vaillance.

La chronique prête à Bayard des reproches amers adressés au connétable sur sa trahison envers le Roi, reproches que l'on ne trouve que dans la vie de Bayard[7]. Je ne crois pas à ces paroles ; en vertu des idées féodales, le connétable de Bourbon, dégagé de tous liens par la confiscation de ses fiefs, n'était plus qu'un aventurier sans patrimoine et sans terre, qui combattait selon sa fantaisie ; il n'y avait pas alors de sujets du roi, mais des vassaux du suzerain : les idées de la nationalité étaient très-imparfaites, et le connétable de Bourbon n'était pas plus déloyal que le duc de Bourgogne combattant Charles VII ou Louis XI. Le connétable poursuivit sa victoire en dispersant les gens d'armes de Bayard qui faisaient leur retraite sur le Piémont. Le connétable se bâta de marcher sur Turin, espérant par un coup de main hardi se saisir du passage des Alpes, s'assurer l'alliance[8] du duc de Savoie, et rattacher à sa cause cette maison toujours disposée pour le vainqueur.

Quand ces désastres frappaient l'armée d'Italie, François Ier était à Lyon au retour de son expédition de Provence, que les Espagnols venaient d'évacuer. Le Roi résolut donc de passer encore une fois les Alpes, soit pour appuyer la retraite de ses gens d'armes, soit pour prendre l'initiative contre le connétable de Bourbon, car il avait ici une injure personnelle à venger. François Ier, que nul n'égalait en bravoure, voulait se mesurer avec le connétable et le vaincre en bataille rangée, comme le plus brave et le meilleur capitaine. Le Roi traversa rapidement les Alpes[9], le Pas de Suze était encore libre, hâtant ainsi sa marche sur Milan, qui était le but de la campagne. Nulle résistance ne lui fut d'abord opposée ; Milan était alors ravagé par la peste ; le peuple mourait par milliers, et les convois funèbres remplaçaient les fêtes de fleurs et de ballets, qui avaient accueilli la première entrée des Français en Lombardie[10] ; on eût dit Florence à ce temps de désolation, de la peste noire, quand Boccace composait ses contes aux sons funèbres des cloches des campaniles. Le Roi fut c'onc obligé de disperser son armée dans les plaines du Milanais, afin de la préserver de ces émanations funestes, de ces vents empestés ; il put d'abord manœuvrer sans obstacles, car le connétable de Bourbon, alors préoccupé de réorganiser son armée, s'était rendu dans la basse Allemagne pour recruter les reîtres et les lansquenets, qui avaient en lui bonne confiance pour le butin et la victoire. A l'imagination de ces lansquenets de la Souabe et du Rhin, s'offrait une expédition jusqu'au centre de l'Italie, contre Rome surtout et le Pape : les prédications de Luther encore récentes travaillaient l'Allemagne de vives haines contre l'église ; le connétable de Bourbon, avec son caractère de hardiesse, avait promis une riche proie, sans respect pour les sanctuaires[11] ; il parcourait l'Allemagne en faisant ainsi un appel à tous les aventuriers, reîtres, lansquenets hérétiques. En quelques mois, le connétable en groupa plus de dix mille autour de lui, tous braves, déterminés, gens de sac et de corde, héros de courage ou gibier de potence, selon les temps et les circonstances, mécréants excommuniés qui passèrent les Alpes Lombardes sous un chef étrange, digne du crayon d'Albert Durer. Il avait nom Fronsperg ou Fronsberg[12] ; d'origine de Souabe, d'une haute stature, d'une force de corps extraordinaire, mécréant de toutes manières, gros buveur de vin du Rhin, d'une corpulence épaisse, d'un ventre proéminant, il avait fait faire une chaîne d'or pour étrangler le pape[13]. Les lansquenets firent leur jonction avec les Espagnols, que commandait Antonio de Lève ; et ces troupes se placèrent sous les ordres du connétable de Bourbon, en qui tous plaçaient leur confiance, comme au plus habile capitaine de son temps et au chef le plus sans scrupule sur les résultats de la victoire.

La situation de François Ier dans le Milanais, entouré par tous les points, cerné par les Alpes, n'était longtemps tenable et possible qu'en conservant une libre communication avec le port de Gênes, d'où les renforts pouvaient arriver. Les Génois avaient promis de seconder l'année du roi de France, leur ancien seigneur, par un ou deux corps d'arbalétriers et bombardiers[14] : tiendraient-ils leur parole ? Or, pour conserver ces libres communications, il fallait nécessairement aux Français la possession de Pavie. Un corps considérable de l'armée s'y était porté sous les ordres du maréchal de Montmorency. Ce siège fut long et meurtrier, parce que la défense fut belle et confiée à don Antonio de Lève, qui espérait l'arrivée prompte du connétable. Durant le long siège de Pavie, l'armée de François Ier s'était dispersée en petits corps pour suivre des expéditions différentes, et un mouvement de concentration commandé par le Roi, fut mal exécuté[15]. Le connétable manœuvra avec tant d'habileté qu'il se plaça entre la ville assiégée et l'armée des assiégeants : ainsi le camp retranché qu'avaient construit les Français pour s'y protéger en cas de revers, se trouva tout à coup entouré par les Allemands du connétable, les Espagnols du marquis de Peschiera, les Italiens et les Napolitains du vice-roi de Lannoy, et, derrière l'armée, Pavie, dont la garnison pleine d'espérance redoublait ses efforts. L'armée de France se trouvait pressée dans un cercle de fer qui se resserrait chaque jour davantage.

Fallait-il attendre l'ennemi dans le camp retranché ? alors on s'exposait à manquer de toutes choses, à voir Pavie ravitaillée, et à se trouver ainsi soi-même assiégé ! Devait-on prendre l'initiative d'une bataille ? la victoire pouvait seule sauver l'armée ! et c'est à ce dernier parti que s'arrêta le roi François Ier[16].

Pour répondre à tant d'ennemis à la fois, les Français durent considérablement étendre leurs ailes et affaiblir leur centre. Le connétable, avec son expérience de guerre, vit l'imprudence et la faute de ce mouvement, et sans étendre ses lignes, il groupa ses troupes en forts carrés de lances pour couper les corps les plus faibles, et les séparer du centre de bataille en les entourant. Quand les trompettes eurent sonné, le corps intrépide des aventuriers allemands se précipita, en poussant des cris sauvages, sur l'aile gauche que commandait le duc de Suffolk, à la tête des Écossais ; ces braves alliés de la France se défendirent vaillamment, formés en carrés profonds, mais, écrasés par le nombre, ils roulèrent les uns sur les autres sans quitter leurs rangs. En même temps, les Espagnols et les Napolitains, coupant l'aile droite du corps de bataille, faisaient contre cette aile une attaque aussi vigoureuse que celle des reîtres ; ainsi, les deux envergures de l'immense oiseau de proie, comme le dit Guichardin, étaient arrachées du corps qui restait seul en butte à l'attaque du connétable[17].

Au milieu de ce corps de bataille, se trouvait François Ier, à la tête de sa plus brave gendarmerie; le Roi ne cherchait ni à se déguiser ni à se confondre : monté sur son grand cheval de bataille, couvert de son armure brillante, de son haubert à fil d'argent, de son casque orné de plumes blanches flottant jusque sur le dos, on le voyait de tous les points de la bataille; sa stature élevée l'exposait à tous les regards : comme le Roland de l'Arioste, il portait des coups valeureux de droite et gauche, ne craignant pas les combats singuliers. Autour de lui les plus braves gentilshommes tombaient en faisant des trouées profondes, et peut-être ce combat de géants eût-il rétabli la bataille, si le marquis de Lève n'eût fait avancer un corps tout nouvellement formé, c'étaient les arquebusiers basques, petits hommes légers, habitués à courir dans la montagne comme des chamois, instruits au tir de l'arquebuse, à ce point qu'ils lie manquaient jamais leur homme, et quand l'arquebuse n'atteignait pas son coup , ils se glissaient comme des serpents, et avec de longs coutelas qu'ils arrangeaient au bout de leur arquebuse en guise de lance, ils atteignaient le poitrail des chevaux, qu'ils éventraient lestement (ces coutelas forgés à Bayonne prirent depuis le nom de baïonnettes).

Oh ! que de braves chevaliers furent ainsi frappés ! que de dignes compagnons du Roi mordirent la poussière, Chabanne, La Palisse[18], La Trémouille qui eut le cœur et la tête percés (deux nobles blessures)[19] ; ils tombèrent aux pieds du Roi. François Ier venait d'avoir son cheval tué d'un coup de glaive tranchant. Debout comme un héros de l'Iliade, il frappait d'estoc et de taille avec une force et une dextérité sans égale, tenant son épée des deux mains, qu'un homme fort peut à peine soulever aujourd'hui. Comme le Roi était reconnu, on ne cherchait pas à le tuer, mais à le prendre comme à un jeu d'échec ; déjà blessé au front dans sa lutte héroïque, il reçut un nouveau coup d'épée à la jambe, et, un genou en terre, il combattait encore, entouré de Basques qui voulaient le saisir avec des espèces de lacets, lorsqu'un gentilhomme français, du nom de Lemperant, écuyer du duc de Bourbon, se faisant jour dans la foule, arriva auprès du Roi, se prosterna devant lui le suppliant de se rendre au connétable. Politiquement le Roi eût bien fait ; avec le connétable il pouvait espérer un traité favorable, comme d'un vassal à son suzerain,

mais le sentiment de l'honneur et de l'indignation était trop vif, trop énergique contre Bourbon qui l'avait trahi. François Ier préféra rendre son épée au lieutenant de Charles-Quint, de Lannoy, vice-toi de Naples. Il espérait en la puissance et la générosité de son ennemi[20] : traiter avec Charles-Quint pouvait être un malheur, jamais une honte ! de Lannoy, appelé sur le champ de bataille, mit le genou en terre, et reçut avec le plus grand respect l'épée de François Ier accablé de la double douleur de ses blessures et de sa défaite.

A ce moment, se passait une scène de grande chevalerie ; le connétable de Bourbon et l'amiral de Bonnivet se cherchaient des yeux dans toute la bataille pour engager un combat singulier. Guillaume de Gouffier de Boissy, sire de Bonnivet[21], tout dévoué à la reine-mère, avait conseillé le procès de confiscation contre le connétable, et préparé ainsi sa défection. Ils s'en voulaient donc l'un et l'autre à mort et espéraient croiser le fer. La bataille était perdue pour la France, Bonnivet courait en fou pour atteindre corps à corps le connétable, lorsqu'il fut entouré par les Basques ; en vain le connétable voulut traverser les aventuriers pour engager un combat personnel, les archers n'obéirent pas ; ils voulaient faire prisonnier Bonnivet, qui, avec un beau dédain de la vie, se précipita au plus fort de la mêlée, et tomba percé de coups de pique ; quand le connétable le vit ainsi étendu tout sanglant, il versa des larmes abondantes : Malheureux, tu es cause de la perte de la France et de la tristesse qui m'accable même dans ma victoire !

 

XIV. — CAPTIVITÉ DE FRANÇOIS Ier À MADRID.

 

1524-1525.

 

Tous ces respects, qui entouraient le roi de France captif, n'étaient que de la chevalerie : un roi, dans les idées féodales et religieuses, était l'objet d'un culte profond et antique, et nul n'eût osé effacer l'empreinte de l'huile sainte du couronnement et du sacre. Mais tous ces respects ne détournaient pas les projets de politique générale de Charles-Quint, et François put bientôt reconnaître la faute qu'il avait commise en ne remettant pas son épée à Lemperant, l'officier chargé des ordres du connétable[22]. D'après le droit public de cette époque, tout captif devait sa rançon ; il était évident que Charles-Quint l'imposerait dure, impérative et surtout en rapport avec ses intérêts politiques. Héritier des ducs de Bourgogne, ces grands vassaux hautains, représentant de la maison d'Anjou et de Provence, Charles-Quint devait reprendre sur François Ier tout ce que Louis XI avait réuni à la couronne de France, et essayer de reconstruire les liens de cette féodalité des temps de Charles VI et de Charles VII, qui enlaçait le trône de France sous des étreintes si dures.

François Ier fut d'abord envoyé à la citadelle de Pizzitone, sous prétexte de le guérir de ses blessures[23] : Le conseil de Castille, réuni à la hâte, avait décidé, sur l'avis inflexible du duc d'Albe, que le roi de France serait conduit à Madrid, et qu'une fois en Espagne, il serait pris à l'égard du roi de France toutes les résolutions que les intérêts du royaume pourraient commander. Charles-Quint, qui avait inspiré les avis de son conseil, fit semblant de les subir ; et comme s'il voulait se mettre à l'abri de toute influence particulière et chevaleresque, il s'absenta de Madrid, au moment même où François Ier y arrivait. Le roi fut traité avec toute sorte de respect, mais gardé à vue ; l'aspect de cette ville toute monacale, la caractère grave, compassé de la grandesse espagnole, était en opposition complète avec les façons galantes et ouvertes de François Ier ; il eu conçut un grand ennui, une douleur si profonde, qu'il en tomba malade. En vain, plusieurs fois, il avait demandé une entrevue personnelle avec Charles-Quint, qui l'éludait toujours, afin d'abandonner à son conseil le soin d'imposer un traité inflexible.

A la cour de France, la nouvelle de la captivité du Roi avait excité un sentiment de tristesse désolée. Sa mère, la duchesse d'Angoulême, prit la régence, et, avec l'autorité politique, la tutelle de ses fils si jeunes encore, le Dauphin et Henri, duc d'Orléans. Depuis le roi Jean, jamais la situation du royaume n'avait été plus triste, il n'y avait ni paix publique ni unité. Il fallait lever des impôts pour préparer la rançon du Bol ; on devait craindre l'opposition des parlements, qui en général profitaient des pénuries du pays pour renouveler leurs remontrances. Les prédications de Luther et de Calvin avaient soulevé partout des espèces de jacqueries ; les châteaux étaient pillés[24] par des bandes armées, et les paysans étaient soulevés en Lorraine, en Champagne, et jusque dans le Parisis. Sur un seul point, en Alsace, douze mille reîtres tudesques, à l'aspect rude, à la parole gutturale, s'étaient rués sur les propriétés, en proclamant une sorte d'égalité et de fraternité sombre et menaçante. La régente, pour ramener un peu d'ordre, dut prendre quelques mesures contre la propagation des idées de Luther[25]. Il y eut moins de persécutions religieuses que de précautions de sûreté publique à cette époque.

Ici se manifestent des faits historiques considérables : le commencement de la puissance des Guise et leur union politique avec Diane de Poitiers. Le premier de ces braves princes lorrains venait de disperser comme des loups enragés les paysans luthériens soulevés, dans plusieurs sanglantes rencontres, et ses services grandissaient son pouvoir. Sous l'influence de ses victoires, par le concours de Diane de Poitiers, le comté de Guise fut érigé en duché-pairie. Il y avait une grande conformité d'opinions entre Diane de Poitiers et les Guise, pour réprimer ces nouveautés religieuses qui se reproduisaient comme une grande jacquerie et menaçaient d'une guerre civile en préparant le retour des grandes compagnies.

Il n'en avait pas été ainsi de madame de Chateaubriand, qui par sa famille, appartenait essentiellement au tiers parti, à la modération, à la tolérance. Amie de Marguerite de Valois, la sœur de François Ier, noble cœur, mais liée avec le poêle Marot, avec les érudits, Bèze, Erasme, Bude, et même avec Calvin, madame de Chateaubriand n'avait pas les opinions fermes et tenaces de Diane de Poitiers ; elle n'aimait pas les Guise et se plaçait avec les Montmorency, pour lutter contre leur influence. Clément Marot, qu'elle protégeait, s'était montré brave pendant la guerre d'Italie, et à Pavie il avait été blessé à côté du Roi : revenu en France, toujours un peu brouillon, il avait été mis encore au Châtelet, d'où il avait écrit au Roi pour déplorer ses malheurs, en implorant la générosité de Charles-Quint[26]. Il ne put suivre Marguerite de Valois, mais il applaudit au projet qu'elle venait de former, de se rendre à Madrid afin de consoler son frère captif, alors très-souffrant et surtout plongé dans une profonde mélancolie[27]. Marguerite avait obtenu un sauf-conduit de Charles-Quint, limité pour le temps, et, sans hésiter, la princesse était partie avec quelques-unes de ses dames, parmi lesquelles était la comtesse de Chateaubriand, car Marguerite n'aimait pas Diane de Poitiers, trop liée aux Guises pour approuver la tolérance de Marguerite de Valois envers les huguenots.

Quand cette cour de nobles dames vint à Madrid, elle trouva le roi François Ier alité, les larmes aux yeux, le désespoir au cœur ; Charles-Quint ne l'avait visité qu'une fois, sous prétexte qu'un traité sérieux devenait impossible, dans des relations trop intimes, car à ses yeux, disait-il, il n'y avait pas de Roi captif, mais un frère malheureux[28] ; simple prétexte pour laisser toute liberté aux exigences impératives du conseil de Castille. Si même Charles-Quint avait donné un sauf-conduit à Marguerite, c'est qu'il craignait pour la vie de son prisonnier, sa seule garantie : Peut-on croire néanmoins aux sentiments si bas qu'on prête à ce grand esprit, Charles-Quint, et qu'on pourrait ainsi résumer : ce François Ier mort, plus de gage pour imposer à la France une paix inflexible. En repoussant même ce côté odieux de la négociation, il eût été déplorable pour sa renommée de chrétien et de Roi, qu'un prince tel que François Ier, mourût d'ennui et de douleur dans le triste retiro de Madrid. Aussi le sauf-conduit fut accordé avec facilité à Marguerite de Valois et à ses dames qui, partout sur leur route, furent accueillies avec honneur et distinction, et furent conduites jusqu'à Madrid[29] par les officiers de l'Empereur.

Dire quelle fut pour François Ier la tendresse de cette sœur bien-aimée, ce serait le récit d'une vie toute de dévouement : rieuse de caractère, spirituelle de propos, la princesse était entourée de jeunes femmes gracieuses comme elle, et la marguerite, comme dit Marot, brillait au milieu d'une corbeille de fleurs. Dans les longues soirées de la captivité de Madrid, elle improvisa et lut à son frère ses contes un peu hardis à la manière de Boccace, ces libres compositions qui ont survécu comme les cent nouvelles de Louis XI, un de ses passe-temps favoris[30]. L'Heptaméron, qui prit plus tard le nom de la reine de Navarre, est une suite de petites nouvelles, très-attrayantes sur tous les sujets d'amour et de galanterie. François Ier aimait les petits scandales de propos ; il provoquait les confidences d'amour, les indiscrétions de ses compagnons de chevalerie. A travers les voiles transparents, les historiettes de Marguerite de Valois, sa sœur chérie, lui faisaient des révélations sur les mœurs de sa cour, sur les dames qu'il avait connues et aimées : Brantôme a été plus libre et plus osé dans ses portraits, sans épargner même la reine Marguerite ; bien disante des choses d'amour et qui en savait plus que son pain quotidien en matière de galanteries.

 

XV. — NÉGOCIATIONS POUR LE TRAITÉ DE MADRID.

 

1625.

 

C'était comme un doux rêve pour François Ier que le séjour de Marguerite de Valois et de ses gracieuses dames à Madrid. Ce temps heureux devait bientôt s'effacer ; le Roi une fois rétabli et le sauf-conduit expiré, Charles-Quint pressait le départ de cette petite cour de France qui était venue s'abattre comme un chœur joyeux d'oiseaux gazouillant. La gravité espagnole s'inquiétait de ces joies qui pouvaient cacher quelques projets d'évasion. Le conseil de Castille, le duc d'Albe son chef, avait même prévenu Charles-Quint, qu'il se tramait quelque chose d'héroïque, d'inattendu, entre François Ier et sa sœur, une résolution qui pouvait tout à coup changer la situation politique si glorieuse pour l'Espagne, qu'avait créée la bataille de Pavie. Le désespoir du Roi ne pouvait-il pas le porter à des extrémités fatales ?

François Ier avait demandé loyalement à l'Empereur, quelle condition il imposait à sa délivrance. Le conseil de Castille, après de longs retards, avait enfin répondu en envoyant un projet de traité d'une inflexibilité rigoureuse pour le captif. Ces conditions étaient celles-ci : 1° la renonciation absolue à tous les droits du roi de France sur le Milanais, Gênes, le royaume de Naples, et à toute influence sur l'Italie centrale ; 2° la cession ou ce que Charles-Quint appelait la restitution[31] de la Bourgogne à l'héritier de ses anciens ducs, c'est-à-dire à lui, Charles, le petit-fils de Marie de Bourgogne ; 3° la constitution au profit du connétable de Bourbon d'un royaume indépendant qui se composerait de la Provençal du Dauphiné, du Bourbonnais, du Forêt, du Lyonnais[32], de manière à ce que le royaume de France fût réduit à l'état où il se trouvait sous Charles VI et Charles VII ; en un mot le retour de la monarchie française jusqu'au XVe siècle.

On s'expliquait très-bien comment François Ier avait d'abord rejeté ces dures et malheureuses conditions ; il avait donc pris tout à coup dans ses conversations avec Marguerite de Valois sa sœur, une résolution que le conseil de Castille avait pressentie et pénétrée. En France le Roi ne mourait jamais, si donc François Ier abdiquait, le dauphin devenait Roi sous la régence de sa mère sans intervalle, sans interruption d'un règne à un autre, et il ne resterait plus à Madrid dans les mains des Espagnols, qu'un prince captif sans royaume et sans terre qui serait délivré quand Dieu voudrait[33]. Cette abdication signée du roi, Marguerite de Valois la portait dans les plis de sa robe et le conseil de Castille avait soupçonné cette ruse ou ce qu'il appelait le vol moral du prisonnier ; mais au moment où il en était informé, la princesse passait la frontière et arrivait en Navarre évitant ainsi toute investigation.

Hélas ! la résolution qu'avait pris François Ier était au dessus de ses forces et l'ennui jetait ses pavots sur sa volonté engourdie ; il s'était cru assez résigné pour supporter une longue captivité, il ne le pouvait pas. La mélancolie Savait ressaisi : plus de sommeil, plus d'appétit, plus de banquet ; son œil morne et consterné se tournait vers la France. Les bibliothèques possèdent un recueil de poésies bien tristes, bien navrantes écrites par le roi François Ier captif à Madrid. La langue n'en est pas pure, la versification incorrecte et obscure exprime des plaintes lamentables comme si la mort approchait[34] : quelques-unes de ces poésies sont adressées à Marguerite, sa sœur ; d'autres à une amie inconnue, est-ce à Diane de Poitiers, est-ce à madame de Chateaubriand ?

Ô triste départie

De mon tant regretté

Deuil ne sera osté

Qui mon cœur fait parlé

Sur moi laisse le fait

Je t'en supplie, amie,

Car mort j'aurai pour vie

Si autrement ne fait.

En vain, le Roi cherche-t-il à s'illusionner lui-même, à se donner un peu de repos et de tranquillité en consolant cette amie inconnue qui le réchauffe de son amour et de ses souvenirs. Le Roi lui conseille de se consoler, de vivre contente avec sa mémoire.

Vivant contente ayant la souvenance

De mon amour sans nulle défiance,

Car au monde, mon cœur te laisse et donne

Après ma mort mon esprit te l'ordonne ;

Les immortels tout entier m'ont demi,

Témoin en est la main de ton ami.

Ainsi de tristes et fatales images dominent dans ces poésies ; François Ier parle de sa langueur, de sa mort, des souvenirs qui resteront après lui ; le Roi n'a plus son calme ni son courage ; cette main, qu'il offre à son amie, était bien flétrie, bien souffrante.

La cire fond au feu sans peu d'attente,

La fange aussi en chaleur véhémente.

La solitude du château de Madrid ne pouvait se peupler de ses amis, de ses compagnons d'armes, et quand, pour la seconde fois, Charles-Quint lui proposa de finir cette captivité par un traité, il y consentit enfin et demanda à sa mère et à sa sœur que des plénipotentiaires fussent envoyés à Madrid. On trouve dans le même recueil quelques lettres de Marguerite de Valois, et de Diane de Poitiers un peu graves et obscures ; je n'ai remarqué qu'une seule phrase d'un sentiment exalté dans une lettre de Diane de Poitiers : La main dont tout le corps est votre et François Ier lui répond : Vous dites, amye, qu'à tout le moins vous croyez avoir un seul et affectionné amy, c'est vrai ; si je vous perdais je ne chercherais d'autre remède que de me perdre. Il serait difficile de bien fixer la date précise de ces lettres, la plupart difficiles à comprendre et se ressentant pour le style de cette époque de transition entre le moyen-âge et les temps modernes : un mélange de latinisme et même de grécisisme[35].

La régente, profondément affectée de la situation d'esprit de François Ier, désigna enfin des plénipotentiaires pour discuter et arrêter les conditions définitives du traité : ces plénipotentiaires étaient Jean de Selves, premier président du parlement de Paris, Gabriel Gramont, évêque de Tarbes, et François de Tournon, évêque d'Embrun[36], tous esprits fort sérieux, très-aptes à discuter avec les membres du conseil de Castille. Le débat se prolongea tout l'automne de l'année 1525 ; Charles-Quint, qui ne parut jamais dans l'assemblée des plénipotentiaires, savait bien le caractère impatient, découragé, de François Ier et qu'à la fin, dans son désespoir, il accepterait les conditions du conseil de Castille. En effet, un traité fut signé à Madrid, le 15 janvier 1526, une des plus tristes nécessités du désastre de Pavie : le texte de ce traité a été recueilli officiellement[37] ; il est signé (pour l'Espagne) par Charles de Lannoy, vice-roi de Naples, et par don Hugues de Moncade ; et au nom de la France par les plénipotentiaires que j'ai déjà indiqués : le roi de France rend et restitue la duché de Bourgogne, ensemble le Charolais, la vicomte d'Auxonne dépendant de la Franche-Comté, et ladite restitution sera faite en six semaines : Il est convenu que le même jour et heure, que le roi de France sortira des terres d'Espagne, y entreront pour otages, les deux fils aînés dudit seigneur roi : à savoir, monseigneur le Dauphin et monseigneur le duc d'Orléans, ou le Dauphin seul avec le duc de Vendôme, messeigneurs d'Albanie, de Saint-Paul, de Guise, Lautrec, Laval de Bretagne, le marquis de Saluce, de Rieux, le grand sénéchal de Normandie, le maréchal de Montmorency, MM. de Brion et d'Aubigné au choix de la régente[38]. Le roi, de plus, renonce à tous ses droits sur le royaume de Naples, les États de Milan, la ville de Gênes, aux comtés de Flandre et d'Artois ; il renonce encore à toutes ses prétentions sur la châtellenie et sur les châteaux de Péronne, Montdidier, comté de Boulogne, Guise et Ponthieu[39]. Avec ces renonciations déjà si capitales, François Ier déclarait qu'il agirait de tout son pouvoir pour empêcher Henri d'Albret de prendre le titre de roi de Navarre, et que jamais il n'aiderait les ducs de Gueldre et de Wurtemberg dans leur guerre contre l'Empereur. Enfin, on arrivait à la condition difficile, douloureuse,.à celle qui concernait le connétable de Bourbon : le traité était sur ce point fort curieux dans ses termes : Comme à l'occasion de l'absence dudit connétable ont été saisis et confisqués, les duchés de Bourbonnais, Auvergne, Clermont en Beauvoisis, Forêt, Montpensier, la Marche haute et basse, Beaujolais, Rouanais, Annonay, baronnie de Mercœur, seigneurie de Marignane en Provence, pays de Dombes etc., toutes ces terres devaient être restituées au connétable de Bourbon dans les six semaines du traité avec une amnistie générale en faveur des amis du duc de Bourbon, parmi lesquels est spécialement désigné le comte de Saint-Vallier, le père même de Diane de Poitiers. — Ce qui dément tout à fait l'histoire scandaleuse de sa grâce.

On pouvait toutefois remarquer à l'égard du connétable de Bourbon qu'il ne s'agissait plus de lui créer un royaume indépendant ou souveraineté particulière[40], mais de lui restituer de simples biens confisqués par la couronne de France. L'Empereur avait beaucoup plus promis au connétable qu'il ne tenait ; mais à la première époque de la guerre, il avait besoin de l'épée du duc de Bourbon, et depuis la bataille de Pavie, l'Empereur se croyait maître absolu de la position politique, et l'épée du connétable ne lui était plus indispensable. Désormais il lui fallait des serviteurs, plutôt que des alliés[41] et il le faisait sentir au duc de Bourbon en modifiant les conditions du traité.

Afin de colorer la violence par une pensée religieuse, Charles-Quint demanda à François Ier de le seconder de toute sa flotte dans l'expédition qu'il méditait contre les Turcs, dont les forces menaçaient l'Italie : Car, par cette paix particulière, l'intention du seigneur Empereur et Roi très-chrétien est de se liguer dans une entreprise contre le Turc et autres infidèles et hérétiques de notre sainte mère l'Église. De cette manière l'Empereur impunément pouvait se montrer inflexible, rigoureux ; car l'alliance qu'il formait avec le roi de France, le traité qu'il lui imposait, n'avait qu'un but : grouper et réunir les forces de la chrétienté contre les infidèles et les hérétiques[42], et faire cesser les guerres particulières.

Le texte public du traité ne faisait aucune mention d'un subside d'argent, mais par des articles secrets il était dit : Que la rançon de la personne du Roi serait fixée à deux millions d'écus d'or. Dans le droit public de l'Europe au moyen-âge, tout captif devait sa rançon ; en outre, le roi de France s'engageait à payer au roi d'Angleterre les 500 mille écus d'or que l'Empereur avait empruntés audit roi, afin de compenser les dépenses que l'expédition de François Ier en Italie, avait occasionnées au trésor de Castille. Il n'existe pas dans les archives historiques, d'acte plus minutieusement rédigé que le traité de Madrid ; il y respire l'esprit des universités espagnoles, ce mélange de science et d'habileté qui les caractérisait. C'était la grande époque des Castilles ; Charles-Quint commandait aux deux mondes, il aspirait à la monarchie universelle ; mais ces sortes de projets trop vastes ont toujours un côté faible ; ils périssent par l'imprévu.

 

XVI. — DÉLIVRANCE DU ROI. - SON AMOUR POUR MADEMOISELLE D'HEILLY, CRÉÉE DUCHESSE D'ÉTAMPES. - DISGRÂCE DE MADAME DE CHATEAUBRIAND.

 

1526.

 

Dès que le traité eut été signé à Madrid, quelque fatal qu'il pût être dans ses conditions, tout s'embellit autour du Roi ; tout prit un sourire et une gaîté pour lui incomparable, car il allait revoir la France. Charles-Quint, jusque-là si renfermé en lui-même, si peu expansif de sa nature, vint joyeusement visiter celui qu'il traitait naguère gravement, tristement, comme un prisonnier d*État. Les deux princes se montrèrent dans les rues de Madrid, en se donnant les témoignages d'une mutuelle confiance.

Toutefois, l'Empereur n'avait pas une foi absolue dans la fidèle exécution du traité ; châtiment de tous ceux qui imposent des conditions trop dures dans la victoire ; un prince, une nation ne s'abaissent pas longtemps devant les abus de la force : de son côté François Ier avait quelque crainte que Charles-Quint ne lui rendît pas cette liberté tant désirée, après une captivité qui lui pesait si durement. Aussi la joie fut indicible de part et d'autre, lorsqu'on apprit que la duchesse d'Angoulême, la reine-mère, était arrivée à Bayonne avec les princes, ses petits-enfants, destinés comme otages. Aussitôt François Ier quitta Madrid[43], accompagné d'une escorte d'honneur et de surveillance, chargée de l'entourer jusqu'à la Bidassoa. Les historiens espagnols[44] disent que Charles-Quint vint avec le roi jusqu'à Vittoria, et que sur la route, plein de crainte sur la fidèle exécution du traité, l'Empereur lui dit : Mon frère, vous voilà libre maintenant ; jusqu'ici nous n'avons traité qu'en roi, agissons aujourd'hui en gentilshommes ; me promettez-vous d'exécuter toutes vos promesses ? répondez avec franchise. François Ier s'y engagea solennellement et prit à témoin les croix qui bordaient la route, selon la coutume espagnole. Ces précautions, ces craintes n'étaient pas tout à fait imaginaires, et ce qui se passait à Paris pouvait les justifier.

Dès que le parlement avait eu connaissance du traité de Madrid, il avait examiné en secret une question de haute jurisprudence : Un traité signé par un roi captif, sans liberté d'action et de volonté, était-il obligatoire dans le droit public[45] ? Ces délibérations qui n'avaient reçu aucune publicité, étaient pressenties par l'empereur Charles-Quint, et la cour de madame d'Angoulême était partie de Paris dans la conviction que tôt ou tard le traité serait déclaré nul. Dans cet itinéraire vers la Bidassoa, à travers toute la France, il se manifestait quelque chose de triste et d'affligé autour du royal cortège ; on voyait deux jeunes princes, dont l'aîné avait à peine dix ans, s'acheminant vers la captivité, livrés en otage aux étrangers, aux ennemis, comme au temps des croisades de Philippe-Auguste et de saint Louis.

La duchesse d'Angoulême, attentive à tout ce qui pouvait distraire son fils bien-aimé et lui rappeler la France, avait conduit avec elle[46] une charmante cour de dames et de demoiselles qui devaient assister aux fiançailles de François Ier avec la sœur de Charles-Quint, la reine de Portugal, une des conditions du traité. Il ne pouvait y avoir de noces sans ballet, et de fêtes sans dames. Éléonore de Portugal avait ce caractère triste et compassé des princesses de la maison d'Autriche qui commençaient leur vie dans les couvents, et la finissaient dans des palais plus tristes encore. Le roi venait d'assister à une cruelle séparation sur la Bidassoa ; ses deux enfants aimés étaient remis aux commissaires espagnols[47] au moment où le Roi traversait la rivière à cheval ; libre enfin, et heureux de se trouver sur les terres de France, il avait fait d'une seule course le trajet de Fontarabie jusqu'à Bayonne, où la cour de madame d'Angoulême, sa mère, était arrivée apportant les joies et les plaisirs de la paix.

Parmi les filles qui accompagnaient madame d'Angoulême, il en était une distinguée entre toutes par sa vivacité, sa jeunesse et sa grâce particulière ; on la nommait Anne de Pisseleu ou mademoiselle d'Heilly, fille d'Antoine, seigneur de Meudon, née en 1508 ; elle avait donc dix-huit ans lors du voyage de Rayonne[48], ses traits ont été conservés par deux œuvres immortelles ; le Primatice a reproduit Anne de Pisseleu par la peinture, et Jean Goujon a ciselé son buste ; elle n'était pas précisément jolie, un front trop avancé pour être intelligent, les yeux d'un bleu opaque, sans grande expression, un nez long, une charmante bouche un peu effacée par la proéminence des joues jeunes et rebondies[49], mais, par dessus tout, un grand éclat de fraîcheur comme ces jeunes filles gracieuses et robustes, élevées dans les châteaux du moyen-âge avec la vie active de la chasse, à cheval, un pieu à la main, un faucon sur le poing[50]. Telle était mademoiselle d'Heilly, lorsqu'elle fut présentée au roi François Ier au retour de sa captivité de Madrid. Le Roi, alors dans la maturité de l'âge, impétueux encore dans ses sentiments, s'éprit d'une folle passion pour mademoiselle d'Heilly, de manière à tout oublier pour elle, à effacer les durs sacrifices du traité de Madrid, sacrifices immenses même dans la famille de François Ier : n'imposait-il pas une triste séparation ? Il paraissait cruel à tous de voir s'éloigner comme otages les enfants du roi, si jeunes, si beaux, et tout en pleurs de quitter la cour de France. Ces deux enfants, le premier, François, dauphin de France, alors à dix ans, l'autre à huit ans, du nom de Henri, duc d'Orléans, d'une figure charmante[51], tous deux, on les livrait au roi d'Espagne, sans savoir la destinée qui leur serait réservée, car dans la pensée du conseil et du parlement, le traité de Madrid, contracté sans volonté libre, par un roi captif, était nul dans le fond et la forme ; ce traité,on ne voulait donc pas l'exécuter ? En ce cas, quelle résolution prendrait Charles-Quint dans sa colère contre les jeunes et royaux otages qu'on mettait dans ses mains ? Le conseil de Castille était inflexible comme tous les pouvoirs absolus qui ont le sentiment de leur droit et de leur prérogative ; les mœurs des Espagnes tenaient un peu aux habitudes d'une sévérité austère, impitoyable, contractée dans les guerres avec les Arabes ; on pouvait donc être justement inquiet sur le sort qui serait réservé aux enfants de France, le jour où le parlement déclarerait publiquement nul le traité de Madrid.

Et cependant le roi François Ier, oubliant tout ce qu'il y avait de triste, de fatal dans cette situation, ne semblait préoccupé que de son fol amour pour mademoiselle d'Heilly, amour si public, si brusque, si impétueux, qu'il entraîna une rupture avec madame de Chateaubriand ; on parla plus tard avec mystère, de tout un drame qui suivit cette rupture[52] : On dit que Jean de Laval-Montmorency, sire de Chateaubriand, avait attendu la disgrâce de sa femme, pour la renfermer dans une chambre tendue de noir en un de ses vieux manoirs de Bretagne, et qu'après quelques jours de repentir et de deuil, il lui fit ouvrir les veines. Sauvai, l'historien anecdotique de la ville de Paris, affirme que le sire de Chateaubriand tua sa femme pour se livrer à de nouvelles amours. La légende veut même qu'il ait servi de type au populaire conte de Barbe-Bleue, recueilli par Perrault sur les légendes du moyen-âge.

Des témoignages incontestables réfutent toutes ces absurdités. Madame de Chateaubriand parut encore à la cour après la faveur de mademoiselle d'Heilly : il existe dans le recueil des lettres de François Ier une réponse de madame de Chateaubriand, pour remercier le roi d'une riche broderie qu'il lui envoyait[53]. Brantôme donne quelques détails sur les accidents de cette rupture. Le Roi ayant fait demander à madame de Chateaubriand les joyaux qu'il lui avait donnés, sur lesquels on lisait quelques devises amoureuses composées par la reine de Navarre, madame de Chateaubriand eut le temps de faire fondre ces bijoux, et répondit au gentilhomme messager, en lui remettant des lingots : Portez cela au roi, et dites lui que, puisqu'il lui a plu me révoquer ce qu'il m'a donné si libéralement, je le lui renvoie en lingots ; quant aux devises, je les ai si bien empreintes et colloquées en ma mémoire, et les y tient si chères, que je n'ai pas souffert que personne en disposât, en jouit et en eût de plaisir que moi-même[54].

Madame de Chateaubriand, loin de mourir de mort violente et jalouse, ne trépassa que longtemps après, et Clément Marot écrivit même son épitaphe en vers d'une haute pensée philosophique :

Sous ce tombeau où gît Françoise de Foix

De qui tout bien, chacun soûlait dire

Et le disant, onc une seule voix

Ne s'avança de vouloir contredire.

De grand' beauté, de grâce qui attire

De bon savoir, d'intelligence prompte.

De biens, d'honneur et mieux qu'on ne racompte

Dieu esternel richement l'estoffa.

Ô Viateur pour t'abréger le compte.

Ci-gît un rien là où tout triompha[55].

Cette haute réflexion de philosophie si bien exprimée par le poète, n'indique ni mort soudaine, ni violente. Madame de Chateaubriand vivait retirée de la cour pendant la faveur de mademoiselle d'Heilly, créée par lettres-patentes, duchesse d'Estampes ; celle-ci, qui jouissait alors de toute la puissance royale, se faisait la protectrice des savants, des érudits de toute cette école demi-hugnenote qui bourdonnait autour du Roi : elle donna asile à Rabelais dans les terres de son père, seigneur de Meudon[56], et Rabelais fut nommé curé de la paroisse où il écrivait ses étranges et fastidieuses bouffonneries.

Aussi n'est-il sorte de flatterie que les poètes n'adressent à la duchesse d'Étampes, et Marot en tète lui prodigue l'encens à pleines mains. Mademoiselle d'Heilly, duchesse d'Étampes, un peu fatiguée d'un long voyage, avait perdu de sa fraîcheur, Marot lui adresse ce petit rondeau flatteur :

Vous reprendrez, je l'affirme

Par la vie.

Ce teint que vous a osté

La déesse Beauté

Par envie[57].

Quand tout l'encens des poètes, des érudits s'élevait au pied de la duchesse d'Étampes, pour l'entraîner aux opinions nouvelles, Diane de Poitiers se rattachait de plus en plus au parti des Guises, aux fervents catholiques que menaçait l'élévation de la duchesse d'Étampes, favorable aux opinions de Calvin. C'est par ordre de la duchesse que Calvin traduisait les psaumes ; c'est par son intermédiaire qu'il adressait au Roi des dédicaces, et afin de servir ses penchants, le Roi fit épousera la duchesse, un gentilhomme très-enclin aux idées de la réformation, Jean de Brosses[58] ; néanmoins mademoiselle d'Heilly garda le titre et le nom qu'elle devait au roi, celui de duchesse d'Étampes, avec cinquante mille livres de pension. Diane de Poitiers n'eut besoin d'aucune influence pour rentrer dans le patrimoine de son père, le comte de Saint-Vallier, que lui restituait une des stipulations du traité de Madrid. La duchesse d'Étampes, fière de sa jeunesse, bravait avec une certaine hauteur Diane de Potiers, alors appelée madame la grande sénéchale, et qu'une fortune singulière attendait plus tard avec le règne du dauphin, depuis Henri II.

 

 

 



[1] Gaston avait été tué à la bataille de Ravennes.

[2] Blessé dix-sept fois dans sa carrière de soldat (Voyez sa vie écrite par son écuyer).

[3] Le poème d'Orlando furioso fui commencé à imprimer en 1515, et achevé en 1516. L'édition de Ferrare est très-rare ; celle des Aldes, 1545, est aussi fort recherchée.

[4] Vie des grands capitaines.

[5] Les régiments napolitains sous la Ligue occupèrent Paris. Voir mon travail sur la Ligue.

[6] Le 24 avril 1524 ; il était né en 1476.

[7] Vie de Bayard écrite par un loyal serviteur, Paris, 1527 in-4°.

[8] Guicchardini, Hist. Ital., livre XV, toujours très ennemi de la puissance française en Italie.

[9] Il ne fut pas même arrêté par la nouvelle de la mort de Madame (Claude de France), sa femme, Sanctissima fœmina, 25 Juillet 1524, Belcarius, livre XVIII.

[10] Guicchardini, lib. XI.

[11] Le duc de Savoie qui avait passé à l'alliance de Charles-Quint avait fourni des subsides au connétable de Bourbon pour la levée des reîtres (Guichenon, Histoire de la maison de Savoie, 1524).

[12] Brantôme a consacré un article à Fronsberg (Voyez Capitaines étrangers).

[13] Elle était d'or parce que, disait-il : A tout seigneur tout honneur.

[14] Belcarius, livre XVIII, n° 17. L'année de François Ier occupait Varregio et Savonne.

[15] Les Français comptaient 1.800 lances et 26.000 hommes d'infanterie (Paul Jove, livre I).

[16] Sur la bataille de Pavie on peut comparer Guichardin, lib. XV. Les mémoires de du Bellay, livre II, et surtout Brantôme, articles La Palisse, Bonnivet. Brantôme avait connu plusieurs des capitaines qui assistèrent à la bataille de Pavie.

[17] Guichardin, l'ennemi de la France, raconte la bataille de Pavie avec une joie mal dissimulée, lib. XV.

[18] La Palisse fut tué d'un coup d'arquebuse; il avait assisté à dix-sept batailles. Un Guise fut également tué, il portait le titre de comte de Lambesc.

[19] Ce fut deux coups d'arquebuse des Basques. Brantôme est plein d'un froid intérêt en racontant la mort de ces braves capitaines.

[20] Le père Daniel est celai des historiens du XVIIe siècle qui a le mieux résumé la bataille de Pavie ; on a trop dédaigné le père Daniel et on Ta jugé sur quelques lazzis de Voltaire ; le père Daniel s'occupait surtout des opérations militaires. Dans Tordre des jésuites, chacun avait sa spécialité. J'ai entendu dire par le plus éminent des écrivains militaires que le père Daniel était l'historien qui avait le mieux raconté les opérations de guerre dans l'histoire de France.

[21] Brantôme, toujours un peu conteur, dit que l'amiral Bonnivet était l'amant heureux de la comtesse de Chateaubriand.

[22] Les regimentos espagnols prétendaient s'être emparés de François Ier. On joua longtemps à Madrid un drame ou (saynète) dans lequel un Espagnol était représenté terrassant François Ier sous ses genoux.

[23] Brantôme dit qu'il alla faire sa prière dans l'église des Chartreux de Pavie et la première chose qui le frappa ce fut ce passage du psaume : Bonum mihi quia humiliaste me et discam justificationes tuas. La Chartreuse de Pavie est une des merveilles de la Renaissance ; elle est en beau marbre de diverses couleurs et ressemble à un bijou d'ivoire incrusté d'ébène.

[24] Il existe un édit (25 septembre 1529) qui ordonne de courir sur ces aventuriers pillards et mangeurs de peuple (Recueil Fontanon, 115, 166).

[25] Lettres patentes de la Régente relatives aux poursuites à exercer contre les luthériens (10 Juin 1525).

[26] La régente insistait auprès du Châtelet pour qu'il suivit une procédure contre Marot.

[27] Mémoires du Bellay, livre III.

[28] La conversation fut courte.

François Ier : Votre Majesté veut donc voir mourir son prisonnier ?

Charles : Vous n'êtes point mon prisonnier, mais mon frère et mon ami.

Arnold Ferron, de rerum Gallicæ, lib. VIII.

[29] Paul Jove, histor., lib. III.

[30] Les contes de la reine de Navarre furent recueillis par Claude Gruget, un des valets de chambre de Marguerite et dédiés à Jeanne d'Albret. 1 vol. in-4°, 7 avril 1559.

[31] Le mot de restitution se trouve dans la note. En effet, Charles-Quint était fils de Philippe, archiduc d'Autriche, lui-même fils de Maximilien et de Marie de Bourgogne.

[32] Ces deux provinces étaient déjà dans l'apanage du duc de Bourbon. Il devait recevoir en plus la Provence et le Dauphiné.

[33] Paul Jove, lib. III. Le Roi avait désigné le maréchal de Montmorency et Brion pour diriger le Dauphin par leurs conseils.

[34] Ces poésies et ces lettres ont été imprimées et publiées in-4° dans la Collection de l'Histoire de France ; elles sont difficiles à lire et à comprendre dans leurs incorrections.

[35] Le collecteur de ce recueil aurait dû accompagner ces lettres de quelques annotations ; il s'en est presque toujours abstenu ce qui rend presque impossible la lecture des lettres de François Ier.

[36] Les deux évêques plénipotentiaires furent faits depuis cardinaux. 1580.

[37] Recueil de Traités, II, 112.

[38] C'étaient les meilleurs hommes de guerre de François Ier, la fleur de la noblesse.

[39] La réunion de ces comtés avait été faite à la France sous le règne de Louis XI.

[40] L'engagement en avait été pris lors de la défection du connétable par Charles-Quint qui l'oubliait dans le traité de Madrid.

[41] Le connétable de Bourbon avait alors quitté l'Espagne, il se trouvait dans le Milanais.

[42] Pour rendre cette alliance encore plus intime, François Ier veuf de la reine Claude, s'obligeait à épouser Éléonore de Portugal, veuve aussi et sœur de Charles-Quint, et le Dauphin, Marie, Infante du Portugal (Articles 15 à 19 du traité).

[43] 18 mars 1526. Comparez Sleidanus, Comment., lib. VI et Belcarius, livre XVIII.

[44] Ant. de Vera. Hist. Carl., V.

[45] Quoique le premier président de Selves eût été un des signataires du traité, le Procureur Général avait fait des réquisitoires contre le traité, 15 février 1526.

[46] La duchesse d'Angoulême s'arrêta à Bayonne (10 mars 1526).

[47] Les commissaires espagnols pour l'échange étaient de Lannoy, vice-roi de Naples et le capitaine d'Alarcon ; le commissaire français qui accompagnait les princes était le maréchal de Lautrec. L'échange se fit au milieu de la rivière dans des barques. Belcarius, liv. XVIII.

[48] 1526. Elle était demoiselle d'honneur de la reine-mère.

[49] Il a été fait bien des portraits de fantaisie de la duchesse d'Étampes. (Voyez la collection des gravures, bibliothèque impériale.)

[50] Sur la chasse au faucon, lisez toujours le charmant et admirable ouvrage de Sainte-Palaye sur la chevalerie et la chasse. T. II. Sainte-Palaye entre dans les plus précieux détails sur la vie des chasseurs au moyen-âge. J'ai également décrit les distractions de la féodalité dans mon Philippe-Auguste.

[51] Ce fut ensuite le roi Henri II, Le maréchal Anne de Montmorency accompagnait les enfants de France à Madrid.

[52] Beaucoup de romans ont été écrits sur la comtesse de Chateaubriand. Lescouvel l'a racontée dans son Histoire amoureuse de François Ier. Un anonyme a publié l'Histoire tragique de la comtesse de Chateaubriand, Amsterdam 1675, in-12°. Comparez Bayle, Moreri, Dict. hist., qui se perdent en conjectures.

[53] Recueil in-4° déjà cité.

[54] Brantôme, Mme de Chateaubriand.

[55] Poésie de Marot, lib. III.

[56] Le cardinal du Bellay avait donné à Rabelais une prébende dans l'église collégiale de Saint-Mandé-les-Fossés.

[57] Œuvres de Marot, lib. III.

[58] Jean de Brosses appartenait à une famille bretonne, dont les biens avaient été confisqués sous Louis XI.