LA LIGUE ET HENRI IV

 

CHAPITRE X. — RÉACTION CONTRE LA LIGUE ET L'ESPAGNE.

 

 

Attentat de Jean Châtel. — Expulsion des Jésuites. — Réaction parlementaire. — Arrêt contre M. d'Aumale. — Mesure contre les prédicateurs. — Situation diplomatique. — Influence d'Elisabeth. — Déclaration de guerre contre l'Espagne. — Négociation à Rome pour l'absolution de Henri IV. — Transaction avec les gentilshommes de la ligue. — Notables de Rouen. — Organisation militaire. — Pacification des provinces.

1594 — 1595.

 

Les premiers actes de la restauration de Henri IV avaient été marqués d'un certain caractère de modération ; quelques mesures de police et d'exil avaient seules accompagné l'entrée du Béarnais dans la capitale : on avait mis de nouveaux subsides ; deux sous sur chaque muids de vin et sur chaque mesure de blé. Le peuple murmurait de ces tristes et inévitables résultats de l'occupation militaire. Quand il apercevait dans les rues de Paris ces huguenots à la tête haute et fière sous M. de Bouillon ; ces Gascons et ces Béarnais qui dévoraient sa substance, celle des églises, les riches prieurés, les impôts sur les halles, sur les denrées, les hanses diverses, les gabelles ; quand il voyait ces hérétiques mépriser les vierges, insulter par leur absence aux processions solennelles de la cité, combien ne devait-il pas sentir la dureté de ce joug des étrangers, qui foulaient de leurs pieds la belle et catholique cité de Paris ! Henri IV était profondément détesté : roi des impôts, seigneur de la gabelle, tels étaient ses surnoms populaires.

Les privilèges de la ville furent méconnus. Plus de liberté d'élections : le roi les brisait par sa volonté, et il choisissait pour cela l'anniversaire de la délivrance municipale, la Saint-Barthélemy ! Le 24e jour d'aoust 1594, jour et feste de monsieur sainct Barthélemy, M. d'O donna advis aux prevost des marchands et eschevins des lettres par lui reçues du roy, contenant sa volonté sur l'eslection des sieurs Le Conte ou de Canaye pour eschevins ; cependant le roy escrivit à M. d'O : Monsieur d'O, pour la difficulté advenue sur l'eslection d'un eschevin, je vous prie que ce soit Le Conte, puisqu'il ne s'est jamais desparti de son devoir et de sa fidélité, et que pour telle considération il fut osté de sa charge avant que le terme en fust expiré, par la violence des barricades. Désormais on ne dut plus parler des libres suffrages ; les voix n'étaient plus comptées. Il y avait dans ceux qui accompagnaient le roi, dans les royalistes fervents, un besoin de réaction, une frénésie de poursuites qui ne s'élevaient pas aux habiles tempéraments de Henri IV. Les huguenots et les royalistes avaient haine de ces ligueurs, de ces religieux, de ces curés qui les avaient si indignement traités sous le nom de politiques et d'hérétiques : où voulait donc aboutir le roi Henri avec ses ménagements et ses temporisations ? C'est la plaie de toute restauration que cette impatience bruyante des amis, qui ne peuvent et ne veulent s'arrêter. Quand l'autorité est dans leur main, ils l'exercent au service de leur colère, de leurs passions, de leur peur ou de leur ressentiment ; et maintenant, qu'on suppose un de ces événements qui ébranlent la société, un de ces faits lugubres qui l'empreignent du deuil, alors le parti vainqueur s'en empare pour servir ses vengeances et fortifier sa domination. Dans cet état des esprits, un premier attentat fut commis sur la personne du roi, comme cela était arrivé à Henri III : Le 7e décembre 1594, sur les six à sept heures du soir, Henri IV, le roy très chrestien, roy de France et de Navarre, estant arrivé à Paris, Jean Chastel, natif de Paris, escolier nourri et eslevé au collège des jésuites, âgé de dix-euf ans, estant entré au Louvre, approcha de sa majesté, et comme elle se baissait pour embrasser un gentilhomme affectionné à son service qui lui faisoit la révérence, il luy donna un coup de cousteau dans la bouche qui luy coupa la lèvre d'en haut ; et s'il n'eust rencontré les dents, eust outrepassé ; puis tascha de se sauver, ayant jetté le cousteau par terre ; mais il fut pris par un capitaine des gardes. Ce crime pouvait être un attentat isolé ; la pensée d'un assassinat sur la personne du roi était familière au peuple ; l'opinion des halles était alors qu'un hérétique non réuni à l'église se trouvant en dehors du droit commun : c'était une œuvre méritoire que de jouer du coutelas pour en débarrasser la ville. Il n'était pas besoin de suggestions privées, d'insinuations religieuses pour armer un bras fanatique ; il cherchait tout seul le cœur du roi pour conquérir une gloire Immortelle, comme cela s'était vu si populairement quelques années avant. Henri IV n'eut point cette pensée de complicité. Quelques instants après l'attentat, et se jouant de ses périls, Henri écrivait de sa propre main à plusieurs de ses bonnes villes : Il n'y avoit pas plus d'une heure que nous estions arrivés à Paris, du retour de nostre voyage de Picardie, et estions encore tout botté, qu'ayant autour de nous nos cousins le prince de Conty, comte de Soissons et comte de Saint-Paul, et plus de trente ou quarante des principaux gentilshommes de nostre cour, comme nous recevions les sieurs de Raguy et de Montigny, qui ne nous avoient pas encore salué, un jeune garçon, nommé Jean Chastel, fort petit et âgé au plus de dix-neuf ans, s'estant glissé avec la troupe dans la chambre, s'advança sans estre quasi aperçu, et pensant nous donner dans le corps du couteau qu'il avoit ; le coup (parce que nous nous estions baissé pour relever les sieurs qui nous saluoient) ne nous a porté que dans la lèvre supérieure du costé droit, et nous a entamé et coupé une dent. Il y a, Dieu merci, si peu de mal, que pour cela nous ne nous mettrons pas au lict de meilleure heure[1]. J'ai dit que toute réaction saisit le premier événement pour le faire Servir à ses desseins d'ambition ou de colère. Jean Châtel avait été élevé chez les jésuites ; n'était-ce pas l'ordre des jésuites qui l'avait armé du gros coutelas ? Les jésuites et les religieux jacobins, si populaires, si aimés des masses, n'avaient pas fléchi encore devant Henri victorieux. Quand le roi avait ordonné aux prêcheurs d'annoncer son pouvoir et de justifier son autorité, les deux corporations, fortement liées au mouvement des halles et à la révolution municipale, n'avaient pas obéi. Dans les secrets de la confession, dans cet échange mystérieux d'aveux, de conseils el de pénitence, les jésuites avaient souvent rappelé les beaux jours du pouvoir catholique de la ligue, alors que les échevins chaperonnés, suivis de tout un peuple, au milieu de l'encens et des fleurs, suivaient les châsses de sainte Geneviève et de saint Marcel, et venaient jurer à l'hôtel-de-ville de conserver les privilèges municipaux, l'élection libre des magistrats ou des prévôts, et la liberté de la chose publique.

L'instruction parlementaire démontrait que Jean Chastel, escolier, avoit eu l'intention par plusieurs fois de tuer le roy à la première commodité qui se présenteroit ; depuis huict jours il avoit recommencé à délibérer son entreprise, et environ sur les onze heures du matin pris la résolution de faire ce qu'il a faict, s'estant saisi d'un cousteau chez son père, lequel cousteau avoit esté emporté en son estude, et de là estoit venu disner. Après disner il estoit allé à vespres. Interrogé ce qu'il avoit faict en ce jour et avec qui il avoit communiqué, dit qu'il s'est levé sur les huict heures du matin et est allé à la messe à Sainct-Laurent. Examiné sur sa qualité et où il avoit fait ses estudes ? a dit que c'estoit aux Jésuites principalement, où il avoit esté trois ans, et à la dernière fois sous le père Jean Guéret ; qu'il avoit vu ledict père vendredy ou samedy précédent, ayant esté mené vers lui par son père pour un cas de conscience. Enquis s'il n'avoit pas esté en la chambre des méditations où les jésuites introduisoient les plus grands pécheurs qui voyoient en icelle chambre les portraicts de plusieurs diables de diverses ligures espouvantables, sous couleur de les réduire en une meilleure vie, pour esbranler leurs esprits et les pousser par telles admonitions à faire quelque grand cas ? a dit qu'il avoit esté souvent en ceste chambre des méditations. Enquis par qui il avoit esté persuadé de tuer le roy ? a dit avoir entendu en plusieurs lieux qu'il falloit tenir pour maxime véritable qu'il estoit loisible de tuer le roy. Interrogé si les propos de tuer le roy n'estoient pas ordinaires aux jésuites ? respond leur avoir ouy dire qu'il estoit loisible de tuer le roy et qu'il estoit hors de l'église, et ne lui falloit obéir, ni le tenir pour roy jusqu'à ce qu'il fust approuvé par le pape[2].

Maintenant, si l'on se souvient des répugnances du parlement et de l'université contre les jésuites, combien la magistrature ne devait-elle pas saisir cette circonstance pour satisfaire ses haines contre cette grande corporation ? C'était aussi un des vœux de l'université que Pasquier avait si bien exprimé. Les maximes de la ligue avaient été le mobile de l'attentat ; mais l'instruction ne fournissait aucune preuve suffisante pour justifier une mesure générale contre les jésuites. On fit de longues visites, des descentes secrètes dans leur collège, et l'on trouva chez le père Jean Guignard un écrit en ces termes, tout démocratique : Si, en l'an 1572, au jour Sainct-Barthélemi on eust saigné la veine basilique (royale), nous ne fussions tombés de fièvre en chaud mal, comme nous expérimentions, quicquid délirant reges. Pour avoir pardonné au sang, ils ont mis la France à feu et à sang, et in caput reciderunt mala. Le Néron cruel a esté tué par un Clément, ce moine simulé, despesché par la main d'un vrai moine. Le plus bel anagramme qu'on trouva jamais sur le nom du tyran défunt estoit celui par lequel on disoit : Vilain Hérodes. La couronne de France pouvoit et devoit estre transférée en une autre famille que celle des Bourbons. Le Béarnois, quoique converti à la foi catholique, seroit traité plus doucement qu'il ne méritoit si on luy donnoit la couronne monacale, en quelque couvent, pour faire pénitence de tant de maux qu'il a faicts à la France ; si on ne le peut desposer sans guerre, qu'on le guerroyé ; si on ne peut la guerre, qu'on le fasse mourir.

Ce n'étaient là que les opinions républicaines de la ligue, les vieux sentiments sur le régicide qu'avaient partagés la majorité des habitants de Paris et qu'ils avaient reproduits en chansons, en pamphlets, en belles images coloriées. Il n'était pas étonnant de les trouver chez les jésuites qui s'en étaient faits la vive et profonde expression. Mais alors Henri IV était vainqueur et régnait souverainement dans Paris ; le parti politique, le parlement, les royalistes prirent prétexte de l'attentat pour frapper un coup de force, une réaction ardente. Un édit du roi, du 7 janvier 1595, prononça l'expulsion des jésuites, et le parlement condamna Jean Châtel à avoir la main dextre coupée et à estre tiré et desmembré avec quatre chevaux ; le père Guignard, atteint et convaincu d'avoir escrit plusieurs livres séditieux pour prouver qu'il estoit loisible et permis de tuer le roy Henry IV, sera mené et conduit en la place de Gresve, et pendu et estranglé à une potence qui y sera pour cet effet plantée. On ne s'arrêta pas à cette réaction contre la presse ardente et les corporations séditieuses ; le parti politique n'ignorait point les négociations qui se suivaient avec les ducs d'Aumale et de Mayenne : le roi allait-il encore les combler de dignités, leur ouvrir le trésor, leur donner le commandement des armées ? ne fallait-il pas éviter à tout prix que les modérés fissent leur soumission ? Les politiques entraînèrent le parlement à des mesures violentes ; un arrêt de colère fut rendu ; il condamnait par contumace Charles de Lorraine, duc d'Aumale, à être traîné sur la claie et écartelé à quatre chevaux, comme coupable de lèse-majesté au premier chef, rebelle et perturbateur du bien public[3] ; ce faict, les quatre membres portés aux quatre principales portes de ceste ville, sa teste fichée au bout d'une pique au haut de la porte Sainct-Denis, si pris et appréhendé peut estre en sa personne, sinon en effigie ; et a ordonné et ordonne que les armes et enseignes, appropriées particulièrement à la personne dudict Charles de Lorraine, affichées en lieux publics dans ce royaume, terres et seigneuries, et ses pourtraitures, seront rasées et effacées. Ensuite de cet impitoyable arrêt, de cette rupture avec la ligue modérée, on exigea que Henri IV touchât â l'arche sainte de la prédication. Les prédicateurs les plus ardents étaient en exil, mais l'esprit catholique n'avait cessé de dominer la chaire des grandes paroisses de Paris. Cette chaire retentissait comme la tribune publique, tandis que la presse se formulait en pamphlets ; Henri IV réprima l'une et l'autre. Les prédications furent soumises à une censure ; un édit spécial en réprima les écarts. Rien ne put s'imprimer à Paris sans une permission de la chancellerie. On fut ainsi maître des deux organes des opinions populaires : comme dans toutes les contre-révolutions, on voulait fermer la bouche au peuple.

En pleine possession de l'autorité, le parti politique et parlementaire dut pousser aux hostilités contre l'Espagne, protectrice ardente de la ligue et de cette sainte-union avec laquelle le roi était trop décidé à traiter. Henri IV hésita beaucoup pour se résoudre à cet acte de force dont les résultats étaient une guerre avec le plus puissant prince de la chrétienté. Sa pensée était déjà de tenir un milieu dans la balance, et de finir les batailles civiles avant de se jeter dans une guerre étrangère. Il fit venir auprès de lui Antonio Ferez, cet ancien secrétaire d'état de Philippe II, traître à son roi, et que ce prince voulait faire poignarder pour trahison : Sieur Antonio Ferez, lui écrivait Henri, je désire infiniment de vous voir et parler à vous, pour affaires qui touchent et importent à mon service, et j'escris présentement à la royne d'Angleterre, madame et bonne sœur et cousine, pour la prier de vous permettre de faire ce voyage, et à mon bon cousin, le comte d'Essex, d'y tenir la main, à quoy je m'assure qu'il n'y aura point de difficultés. J'escris aussi pour qu'on vous recueille à vostre passage, et l'on vous donne moyen et sûreté pour ma venir tellement qu'il ne tiendra à vous que vous soyez bientost près de moy, comme il est requis pour le bien de mon service. Quoy attendant, je prie Dieu, sieur Antonio Ferez, qu'il vous ait en sa très-saincte et digne garde[4].

Elisabeth poussait Henri IV à la guerre ; elle l'accusait surtout de laisser prendre aux Espagnols une position menaçante au nord de la monarchie. Dans l'instruction baillée par la reine d'Angleterre au sieur Roger-Willaumez, son envoyé en France, Élisabeth écrit de sa propre main : Vous ferez fidèlement entendre au roy combien il nous fasche de le voir tant engagé toujours es quartiers éloignés, laissant une si grande partie de son estat à l'invasion des plus grandes forces de ses ennemys, et à l'abandon des victoires et conqueste des Espagnols que son absence de tant plus encourage. Ce qui ne nous est pas petite fascherie, les voyant par ce moyen triompher insolemment. Henri IV avait laissé faire de grands progrès aux Espagnols, principalement dans les villes maritimes qui menaçaient la Grande-Bretagne. Nous ne vismes jamais, dit Elisabeth, l'ennemy si proche d'estre entier possesseur des parties de son royaume, desquelles nous recevons plus d'incommodités, comme nommément en Bretagne, et sçavons notamment que Calais est maintenant le plus proche désir de l'Espagnol, comme une place de plus grand renom et plus propre pour interrompre nostre pouvoir au détroict de la mer où ne pouvons endurer de compagnon. Elisabeth résumait cette dépêche inquiétante en demandant garnison anglaise à Calais ; alors Henri IV manda le sieur de Loménie pour aller trouver la reine d'Angleterre, et répondre aux articles de l'instruction du sieur Roger-Willaumez, comme s'ensuit : Que les faveurs que le roy a reçues de sa bonne sœur Elisabeth en ses affaires sont si grands en son esprit qu'il ne luy reste, pour son contentement, sinon que d'estre continué aux bonnes grâces de ladicte dame, et que Dieu lui donne le moyen de se revancher de tant de bons offices et courtoisies. Sera remontré de la part du roy à ladicte dame royne, que c'est à son grand regret qu'il n'a pu entièrement nettoyer les provinces les plus proches de son royaume ; toutefois qu'ayant réduict la Normandie à son obéissance, il n'espère pas moins faire de la Bretagne. Et si ladicte dame parle de Calais, comme elle en avoit chargé le sieur Roger-Willaumez, le sieur de Loménie lui fera cognoistre que sa majesté ne se peut persuader qu'il soict tombé en son esprit de demander ladicte ville de Calais, laquelle le roi aura tant de soin de conserver ! Henri IV éludait la question de la remise de Calais à Elisabeth ; pour se maintenir dans l'alliance de l'Angleterre sans trop lui sacrifier : Calais était une position militaire importante pour la France. En s'engageant dans une guerre hasardeuse, Henri cherchait à réunir tous les éléments de succès ; il fallait sans doute les soldats et les subsides d'Elisabeth pour servir une expédition régulière contre Philippe II ; mais cette guerre était tellement dans les intérêts de l'Angleterre, qu]il n'était nécessaire d'aucun sacrifice pour l'y déterminer. Tout préoccupé de la grandeur et des dangers de cette guerre d'invasion, Henri se tournait encore vers les princes germaniques : Le sieur de Bongars, résident en Allemagne pour les affaires du roy, traitera avec M. le marquis de Bade, pour avoir de lui un régiment de trois mille hommes allemands que ledict marquis a par devers soy, pour estre ledict régiment désormais employé en France au service du roy. Le roi écrivait à divers capitaines allemands pour les rattacher à sa cause : Capitaines, qui avez esté retenus pour la levée de deux mille cinq cents lansquenets, dont devoit estre colonel le comte de Nanteuil, j'ay sçu le bon devoir que vous avez faict de vous préparer à me faire le service que je désirois de vous en ladicte levée, et la promptitude et affection que vous y avez montrée, dont j'ay reçu beaucoup de contentement.

Toutes les fois que la victoire venait couronner ses cornettes, Henri IV envoyait des bulletins en Allemagne pour relever les espérances et ses bonnes affaires dans l'esprit des princes : M. de Bongars, vous apprendrez par le discours que je vous envoie, quelle a esté ma première rencontre avec le connestable de Castille, lequel on dit attendre de nouvelles forces pour me revenir voir ; mais si luy et les siens ne font meilleure provision de courage et de bon droict, j'espère encore les mieux estriller la seconde que je n'ay faict la première fois. Cependant je travaille après le chasteau de ceste ville (Dijon) dont j'ay bonne espérance. Cela faict, je n'attendrai ledict connestable, mais le irai chercher où il sera, et le chatouillerai de si près que je le ferai rire s'il est sensible. Le duc de Mayenne est toujours avec luy, et faict encore parler de paix, m'ayant envoyé pour cela le jeune Desportes ; je luy ay mandé que s'il vouloit quitter les ennemis de cette couronne et procéder de bonne foi avec moy, qu'il me trouveroit avec les bras ouverts pour l'embrasser, et traiter comme un bon prince doibt faire d'un sujet qui se met en son devoir[5].

Aucune force militaire ou diplomatique n'était négligée avant de se décider à une guerre puissante et forte contre Philippe II. J'ai déjà dit quelle avait été la politique de la Porte à regard de l'Espagne, son ennemie naturelle. Les sultans s'étaient toujours alliés à la France ; ils avaient cherché là un appui depuis François Ier. Henri avait annoncé son avènement à Constantinople : en lui communiquant également la bonne nouvelle de son élévation à l'empire, Mahomet III lui répondait : Glorieux et magnanime seigneur de la nation de Jésus-Christ, l'an mil trois cents de la venue du propheste et le 27e janvier, nous avons esté reçu empereur des musulmans, et nous sommes assis au siège impérial, accompagné de l'heureuse fortune que Dieu donne aux grands empereurs. Et pour coutume en semblable esvènement d'en escrire aux grands empereurs et princes qui ont amitié avec nostre florissante Porte, nous avons cru estre convenable de donner advis à vostre majesté de nostre avesnement et élévation à cest empire[6]. En réponse à toutes ces avances, Henri chargea son ambassadeur de solliciter l'envoi d'une flotte ottomane dans le détroit de Gibraltar, tandis que les puissances barbaresques attaqueraient les possessions de Philippe II dans la Méditerranée. Quand toutes ces alliances eurent été bien assurées, Henri IV put se déclarer hautement contre l'Espagne. Son manifeste fut net et belliqueux : Nul n'est ignorant ni dedans ni dehors ce royaume, que le roi d'Espagne n'ayant pu subjuguer la France par guerre ouverte, a tasché de susciter et fomenter des divisions au royaume, afin de le subjuguer plus facilement. Sa haine et son désir sont venus si advant qu'il n'en a pas seulement consumé grande somme de deniers, employé et perdu ses principales armées ; mais sous prétexte de piété, a tenté la fidélité des François envers leur prince naturel et légitime. Ledict roy d'Espagne use journellement de toutes sortes d'hostilités, continuant d'assaillir les subjects de ce royaume, les prendre, emmener prisonniers, mettre à rançon, tuer et massacrer, mesme d'attenter à la vie de sa majesté par assassinements, massacres et autres vilains et horribles moyens ; faisons entendre à un chaspun que ne voulant faillir plus longtemps à nostre devoir et à défendre nos bons subjects, avons arresté, conclu et résolu de faire doresnavant guerre ouverte et par mer et par terre contre le roy d'Espagne.

Il y avait ainsi double réaction : la première, contre l'Espagne et la ligue, depuis si longtemps soulevées contre l'autorité du roi de Navarre ; la seconde, contre les corporations, les jésuites et les jacobins surtout, qui avaient présidé à l'union politique. Dans les restaurations, l'ardeur la plus difficile à comprimer, ce n'est pas celles des ennemis, mais des amis qui voulaient tout brusquer et tout risquer, la guerre étrangère, et la guerre civile, pour le triomphe de quelques intérêts ou de quelque passion. Les royalistes de Henri de Béarn étaient impatients de se venger des insultes de la ligue et de son protecteur.

En se décidant à la grande guerre contre l'Espagne, Henri IV avait senti la nécessité de presser les négociations avec Rome et d'avoir pour lui le pape. D'après les idées de la ligue, plusieurs fois exposées dans les pamphlets, la conversion de Henri de Navarre n'avait rien de complet ni de définitif, tant que le pape n'avait point absous le royal hérétique, frappé de la haute excommunication de Grégoire XIII. Qu'était-ce que la cérémonie d'abjuration de Saint-Denis pour un prince qui avait déjà, une fois abjuré le catholicisme et adopté l'hérésie ? Et qu'était-ce qu'un roi qui n'était pas reconnu par notre saint-père le pape ? Le conseil de Henri IV sentait toute l'importance de lever ces obstacles : il avait dépêché à Rome d'abord le duc de Nevers, puis d'Ossat, et après lui Duperron, négociateurs à vues conciliatrices, qui avaient présidé aux actes de la conversion de Chartres et de Saint-Denis. C'étaient deux esprits habiles, habitués aux tempéraments de la cour de Rome. Ils appartenaient d'opinion aux parlementaires qui, durant la ligue, avaient joué un rôle si actif de transaction. Les instructions de Duperron, rédigées par le conseil, devaient spécialement justifier la conduite de Henri IV auprès du pape, et réveiller en même temps les alliances d'Italie pour la guerre contre l'Espagne, insinuer la possibilité d'un mariage avec une princesse parente du pontife, et le divorce avec Marguerite de Valois : M. Duperron, estant arrivé en Italie, prendra son chemin pour aller à Rome par la ville de Florence, où il visitera le grand-duc, auquel, après avoir présenté les lettres et recommandations de sa majesté, et l'avoir assuré de la parfaicte amitié qu'il luy porte, luy dira que le roy recognoist devoir à ses bons et amiables conseils sa première résolution de se faire instruire en la religion catholique, apostolique et romaine. Il priera le grand-duc, sa majesté prévoyant qu'elle en aura besoin, d'intercéder pour elle envers sa saincteté ; il n'oubliera pas de mentionner que le roi est en très bonne santé, grâce à Dieu. Il luy dira les progrès du mareschal de Biron en Bresse, et que sa majesté a envoyé le sieur Defresne, l'un de ses conseillers et secrétaires d'estat en Provence, exprès pour y préparer toute chose nécessaire à la venue et au voyage qu'y doibt faire le roy de France. Il verra aussi madame la grande-duchesse, laquelle il saluera avec les lettres et recommandations de sa majesté, et se conjouira avec elle de sa convalescence. Il arrivera à Rome d'après ces avis ; et là, je luy recommande, après bien des préparations, de dire à sa saincteté que certains bruits, fort méchans, qui sont arrivés aux oreilles de sa majesté, l'ont retenue, non pas au poinct de se mesfier de sa propre cause, mais de l'auctorité et ascendant usurpé à Rome par ses ennemis. Ayant donc appris que sa saincteté avait tout autre intention que celle publiée par les ennemys, elle s'est incontinent résolue de luy faire sçavoir bien particulièrement tout ce qui s'est passé lors de sa bonne et véritable conversion. Sa majesté s'en remet à leur prudence et fidélité, pour conduire les affaires à Rome[7]. Henri IV avait mis une sollicitude extrême à obtenir sa complète réconciliation avec le pape. Cet acte seul devait pacifier l'état, calmer les chinions, réconcilier les esprits : quel catholique pourrait refuser de reconnaître un pouvoir que la puissante autorité dû pape aurait proclamé ? La sainte tiare reposait toujours sur la tête de Clément VIII, ce pontife qui avait si violemment protesté contre la conversion de Henri IV, faite en dehors des formes régulières de l'église. Les victoires de Henri, soutenues des habiles ménagements de d'Ossat, avaient modifié cet esprit d'opposition qui se manifestait au Vatican. Les choses sont bien changées à Rome, écrivait à M. de Nevers M. de Loménie, agent de la France. Si vous y reveniez, non seulement il ne vous seroit pas défendu de voir les cardinaux, mais vous seriez importuné de leurs visites ; la preuve en est que le cardinal de Gondy est écouté, accueilli et honoré, et qu'on l'exhorte les larmes aux yeux de s'entremettre pour la paix. Le pape, dont les yeux se sont ouverts, commence à dire qu'il a esté trompé par son légat, par les Espagnols et par les ligueurs. H en accuse surtout le duc de Mayenne, et Ton voit qu'il a retenu les principes sur lesquels vous avez négocié avec luy, j'ay profité de ces bonnes dispositions pour parler à sa saincteté avec d'autant plus de force que je luy voyois plus de patience à m'écouter. Le légat, m'a dit le sainct-père, me peint sans cesse les affaires de France en bon estat, et cependant je crois bien qu'il désespère du succès, car il demande son rappel. Il me prie de luy obtenir un passeport du roy de Navarre. Ce seroit exposer nos affaires et le légat luy-mesme à un péril trop évident. Qu'il y reste, puisque les choses sont en si bon train qu'il les dict...

Dans cet état des affaires, il était difficile à l'Espagne d'empêcher un rapprochement qui saluait la victoire. Philippe II mettait en vain des obstacles à la négociation ; il sentait que la grande objection de la ligue serait entièrement détruite, si Henri IV était réconcilié avec le saint-siège ; le parti catholique serait alors réduit à l'extrémité et ne pourrait plus prêter la main à la guerre. L'ambassadeur, duc de Sessa, reçut l'ordre d'entourer le pape de tous les prestiges, de gagner l'un après l'autre les cardinaux ; et s'il ne pouvait parvenir à ses fins, de déclarer au pontife une guerre éternelle avec l'Espagne, au cas ou il admettrait Henri à l'absolution. Ainsi résolu d'intimider le pape de la part de son maître, le duc de Sessa dit avec colère : Si vostre saincteté se laissoit aller à la requeste du duc de Nevers, sa majesté catholique affameroit Rome, ne permettant pas qu'il y vienne aucun pains ni autres commodités de Sicile, Naples, et autres siennes terres ; il fera naistre un schisme en Espagne et autres siens royaumes.

Quelles peines, quelles sueurs subirent les envoyés français auprès du pape avant d'arriver au résultat désiré ! Plus ce résultat était immense, plus ils mettaient de prix à l'obtenir par leurs communs efforts. Monseigneur, écrivait M. d'Ossat au duc de Nevers ; celle-cy n'est que pour vous donner ceste bonne nouvelle, que nostre sainct-père ayant ces jours passés ouï sur l'affaire du roy les advis de tous les cardinaux qn sa chambre, u, après l'autre, il a enfin trouvé que plus des trois quarts ont esté d'advis qu'il donnast l'absolution à sa majesté. Aujourd'hui sa saincteté a déclaré en plein consistoire à tous les cardinaux réunis, qu'il estoit résolu de donner ladicte absolution, et de procéder à l'expédition d'icelle, et nous espérons qu'il la donnera solennellement en public le jour de la nativité de Nostre-Dame, qui sera d'icy à neuf jours, et lors nous expédierons un courrier exprès au roy ; cependant, je prie Dieu qu'il vous ayt, monseigneur, etc. D'Ossat[8]. La lettre autographe des ambassadeurs à Henri IV, annonçant son absolution a été conservée, et la joie dont elle est tout empreinte montre assez l'importance du résultat obtenu : C'est aujourd'hui que nous vous envoyons les bonnes nouvelles de vostre absolution, qui, après tant de combats, de traverses et de difficultés, nous a esté donnée ce matin au portail de Sainct-Pierre à la vue et avec l'applaudissement de tout le peuple. Le seigneur Jules Parthery, maistre des coureurs du pape, a voulu donner à vostre majesté les prémices de cet advis par Valerio ; et Baptiste, dépesché au mesme temps de nostre part, luy portera la confirmation et les particularités, mais plus tard, car nous avons mieux aimé qu'il prist le plus long chemin pour y arriver plus certainement. Nous prions Dieu, sire, qu'elle apporte les fruits spirituels et temporels à vostre majesté, à son royaume, que tous les gens de bien espèrent et désirent. De Rome, lé 17 septembre 1595[9].

Enfin les barrières de l'union de Henri IV avec Rome furent levées. Le pape consentit à le recevoir dans le sein de l'église ; mais on imposa des conditions dures et nombreuses. Il y eût deux traités, l'un public, l'autre secret. Les conditions du traité secret nous sont révélées par une dépêche du duc de Feria à Philippe II ; dépêche où respire le dépit et l'inquiétude : Le dimanche 17 septembre, les deux procureurs, agissant au nom du prince de Béarn, abjurèrent publiquement le calvinisme et l'hérésie, et firent leur profession de foy suivant l'usage. Les conditions et promesses furent ainsi exprimées : Le prince de Béarn doibt remettre en exercice la religion catholique. Il fera restituer promptement et intégralement les biens et possessions des églises et monastères en France. Avant un an, il fera son possible pour arracher le prince de Condé des opinions hérétiques. On publiera le concile de Trente en France, et on le suivra dans toutes les circonstances. On ne nommera aux emplois sacerdotaux, aux abbayes ou bénéfices, non seulement aucun hérétique, mais mesme pas un seul individu entaché de soupçon d'hérésie. Pour mériter la confiance de sa saincteté, le prince de Béarn devra montrer tousjours que les catholiques lui sont chers et agréables et en paroles comme en actions. Dans chascune des provinces qui obéissent à Henri de Navarre, il sera esdifié un monastère de minimes ou de mendiants de femmes ou d'hommes. Le prince de Béarn, estant effectivement desclaré relaps d'après la bulle de Sixte V, il sera obligé de répéter en France la cérémonie de son abjuration, avec toutes les promesses et sous toutes les conditions cy-dessus exprimées, en y ajoustant seulement les pénitences qui intéressent son salut[10].

Henri IV ne se tint plus de joie quand il reçut la bonne nouvelle de son absolution, qui allait lui concilier les esprits catholiques, préparer la pacification de ce grand et beau royaume de France, agité par la guerre civile : que pourraient désormais lui opposer les ligueurs ? Très sainct-père, écrivait-il, comme je recognois m'estre impossible de remercier vostre saincteté par escrit, si dignement que m'y oblige le mérite de la grâce qu'il luy a plu de me despartir en m'octroyant sa saincte bénédiction et souveraine absolution, je sais plus mauvais gré aussi à mes ennemys de ce qu'ils me privent de l'honneur et contentement que j'éprouverois maintenant de m'en acquitter en personne. J'ose luy donner assurance que Dieu sera glorifié en ce bon œuvre, son Église restaurée en la France, le sainct-siège honoré et respecté comme il doibt estre, en la personne de vostre béatitude, révérée, chérie, obéie unique uy,t de moi et des François à perpétuité. Je prie Dieu, très sainct père, qu'il veuille préserver et garder longuement et heureusement vostre saincteté au régime et gouvernement de nostre mère saincte église. Vostre très dévot et affectionné fils, Henri[11]. L'effet de cette bonne absolution fut si grand, que la joie se répandit partout. Il y eut dans la magistrature ordre du parlement de faire des prières publiques à cause de l'absolution du roi par le pape. Ce jour ont esté présentées en la cour les lettres closes du roy, desquelles la teneur s'ensuit : De par le roy : nos amés et féaux, depuis qu'il a plu à Dieu nous appeler heureusement à la religion catholique, apostolique et romaine, nous n'avons point eu de plus grand désir que de voir nostre conversion suivie de la bénédiction de nostre très sainct père le pape. Sa saincteté nous a honoré de sa bénédiction pour l'entier repos de nostre âme et la sûreté de nostre estat ; nous escrivons présentement aux évesques de nostre royaume qu'ils ayent à en faire remercier Dieu dans leurs églises, et aux gouverneurs de nos provinces, que le jour que lesdicts évesques feront les processions, ils ayent à faire tirer l'artillerie, allumer feux de joie, et tesmoigner par toutes autres démonstrations combien, nous estimons la bonne grâce de sa saincteté. Quand le parlement reçut ces lettres, il témoigna toute sa liesse et allégresse ; l'absolution du roi par la cour de Rome était un peu son ouvrage. C'était le vœu des parlementaires. Or, la matière mise en délibération, la cour a arresté et ordonné que procession générale sera faicte, à laquelle elle assistera en robes rouges et chaperons. Oh ! que de festes pour le légat ! le cardinal Aldobrandini, quand il eut passé le mont, rencontra les trompettes que le roy avoit envoyées pour luy faire escorte, et s'estant avancé à Sainct-Michel, il y trouva M. de Barrault, gentilhomme de qualité de la chambre du roy, envoyé par sa majesté pour le servir pendant son voyage. A Montelimar se trouvèrent MM. le duc d'Espernon et de Rosny, surintendant des finances, et M. de Créquy, maistre des eaux. Un peu plus loin et environ à quatre milles de Chambéry, vinrent au-devant de luy MM. le prince de Conty, comte de Soissons et duc de Montpensier, princes du sang, et plusieurs autres, qui pouvoient monter au nombre de huict cents ou mille chevaux. Le roy, ce jour-là, sortit pour aller à la chasse, ou feignit pour le moins de ce faire ; mais on tient pour certain qu'il s'estoit retiré en une maison pour voir passer le cardinal. Sa majesté l'embrassa et le baisa avec grande démonstration d'amitié et de contentement, se resjouissant avec luy de son heureuse arrivée. Sa majesté le traita avec une grande douceur et familiarité. Le jour suivant, le légat alla à la première audience, le roy ayant envoyé un de ses gentilshommes avec quatre de ses carrosses pour l'y conduire ; M. Duperron servit d'interprète, parce que le légat, au commencement, n'entendoit pas encore bien la parole du roy, prompte et brusque, et furent bien une heure et demie ensemble. Pendant que le roy fut à Chambéry, qui fût peu, il fit par deux fois donner le plat au cardinal ; ce qu'il fit aussi faire à Lyon tant qu'il y demeura. Ce plat estoit des viandes crues en si grande quantité, qu'il pouvoit suffire pour nourrir tout son train. S'il y avoit manquement de quelque chose, c'estoit récompensé par l'abondance d'autres ; mais les officiers de cuisine en rentranchoient quelquefois pour y gagner ; ce qu'estant sçu par les principaux officiers, ils y donnèrent ordres. Monseigneur le cardinal légat consommait 150 livres de bœuf, deux veaux, dix ou douze poulets dinde, six ou huit gros chapons, sans compter, pour les jours maigres, deux truites de 25 ou 30 livres chaque, quarante-cinq ou cinquante carpes, brochets, perches, douze merluches salées, 200 œufs et 10 ou 12 livres de beurre. C'est une coutume ancienne que les légats a latere fassent leur entrée solennelle aux villes principales où réside la cour, et particulièrement à Lyon et Paris : c'est pourquoi ledict légat fit son entrée à Lyon, au milieu de deux rangs de mousquetaires. A la porte de la ville on luy avoit préparé un dais porté par douze pages vestus de velours violet, auquel lieu l'archevesque et son clergé s'estoient rendus pour le recevoir. Raconter les particularités du festin royal, ce seroit chose ennuyeuse ; seulement dirois-ie que le roy se tournoit souvent vers le légat pour parler à luy, et sembloit ne se pouvoir saouler de le caresser ; il luy coupoit et servoit les viandes, luy louant les meilleures. Le roy alloit et venoit dans la salle, et peu après retournoit entretenir le légat avec une très grande démonstration d'affection. Fin et rusé compère, Henri IV voyait bien que caresser le légat, c'était se rendre populaire aux yeux de la catholicité.

A Rome, lorsque toutes les conditions eurent été réglées, on admit les deux ambassadeurs à l'abjuration. La cérémonie eut lieu le 1er septembre : le pape, élevé sur un trône brillant, était entouré de tout le sacré collège ; les deux ambassadeurs, vêtus en simples prêtres, furent introduits dans la salle au milieu de ce groupe religieux. Ensuite, ils reçurent, comme pénitents publics et en signe d'obéissance absolue, quelques coups de baguette ; et pendant cette cérémonie on avait entonné le chant du Miserere. Le pontife, debout, lut les prières de réconciliation, paroles graves et puissantes qui unissaient le fidèle à la mère commune ; puis, ayant repris sa place. Clément prononça les formules d'absolution, tandis que les voûtes du palais pontifical retentissaient d'un Te Deum solennel. Aux temps railleurs, on s'explique difficilement ces soumissions, ces respects envers la cour de Rome. Un roi, naguère huguenot, vainqueur avec eux et par eux, qui s'abaisse si profondément devant la tiare ! Cependant rien de plus simple, de mieux en rapport avec les besoins et les opinions de la société d'alors. Quand la loi sociale était catholique, quand la pensée populaire était tout entière portée vers Rome, un prince qui n'était pas en communion avec elle, n'inspirait que désaffection et murmures dans cette multitude qui courait aux églises, à la messe, aux processions avec toute la ferveur des premiers âges. Henri IV savait bien que la réconciliation avec Rome, que la présence d'un légat auprès de lui ferait tomber le dernier obstacle à la pacification de son royaume ; il s'attirait le dévouement, les respects du peuple ; il ne laissait plus en dehors que les opinions irréconciliables ; toutes les autres venaient à lui. Cela explique comment le roi reçut le légat du saint-père avec toutes les démonstrations de respect et d*amitié : sous la tente, le légat lui valait des armées. Qui des ligueurs aurait osé combattre le représentant de la grande pensée catholique ? L'envoi d'un légat auprès de Henri IV fut le dernier coup porté à la ligue. Je considère, sous ce rapport, le cardinal d'Ossat comme le ministre qui rendit le plus haut service à la couronne de Henri IV : il la réconcilia avec le système social qui dominait la France.

Dès que l'absolution fut accordée, et que le légat se montra à la cour, les négociations s'ouvrirent plus facilement auprès de tous les chefs de parti qui n'avaient point encore traité avec le roi. Que pouvait-on désormais opposer à Henri IV ? N'était-il pas admis dans la grande famille des rois par l'autorité du souverain pontife ? Ne pouvait-il pas pactiser avec les hauts chefs de la ligue, chose décisive au moment où la guerre était proclamée contre l'Espagne ? Si la tête puissante du catholicisme s'était déclarée ouvertement pour Philippe II, à quels dangers n'aurait pas été exposée, durant les hostilités du dehors, la chevalerie qui s'était emparée de Paris par trahison ou par surprise ? Les villes auraient encore fermenté sous la main des gentilshommes dont la victoire leur imposait le joug. Tout changeait de face avec l'absolution : les catholiques pouvaient reconnaître le Béarnais, et le fils de Henri de Guise, cet enfant chéri des halles, héritier de sa grande race, fit lui-même des ouvertures pour engager une négociation sérieuse. Dans la crise de guerre elles furent acceptées avec transport. Des événements décisifs se passaient en Bourgogne ; Beaune, et surtout Auxonne, s'étaient soumis à Henri IV, tandis que le connétable de Castille accourait en toute hâte du Milanais dans la Franche-Comté espagnole ; il était alors accompagné du duc de Mayenne, qui venait reconquérir ses bonnes villes de Bourgogne. Henri marcha de sa personne contre cette armée liguée ; il n'avait que quinze cents lances ou arquebuses, lorsqu'il fut attaqué à Fontaine-Française. Le Béarnais s'y montra une fois encore le brave chef de la gentilhommerie de France ; il se jeta à tort et à travers dans les rangs de l'ennemi, frappa d'estoc et de taille. La bataille y fut drue ; les crinières des chevaux se mêlèrent, et les blancs panaches se teignirent de sang. Henri écrivait du champ de Fontaine-Française à M. de Nevers : Mon cousin vous verrez par le mémoire que je vous envoyé comment nous avons faict repasser la Saône à nos Castillans, plus diligemment qu'ils ne l'avoient passée. En vérité, mon cousin, c'est un coup de Dieu, car ils estoient six contre un, armés et en ordre de combattre, et nous surprirent tellement que nostre seule résolution de charger, assistée de la grâce de Dieu, nous a sauvés de leurs mains, et donné ceste victoire qui a esté honorable et sera à mon advis très-utile, car je crois qu'ils ne me viendront pas visiter une autre lois si facilement. La victoire était sans doute restée au Béarnais ; mais tant d'ennemis étaient près de l'accabler ! L'important, dans la guerre que suivait le roi avec tant de persévérance, c'était de séparer l'Espagne des auxiliaires qui un à un la soutenaient en France. Qu'avait de mieux à faire Henri IV que de traiter, à de larges conditions, avec ces grandes et puissantes maisons qui disposaient de la force des provinces ? C'était une immense conquête de popularité que de rattacher les Guise à la couronne. La première négociation sérieuse et dont le résultat fut le plus immédiat, s'engagea avec le jeune duc de Guise, cet enfant si cher à la ligue, devenu homme depuis. Henri venait d'accorder une trêve générale pour favoriser ces transactions individuelles, sorte d'acheminement vers la paix. C'était pendant ces trêves que le roi pouvait suivre les négociations secrètes avec les chefs divers de l'union catholique ; il se souvenait qu'une suspension d'armes semblable avait précédé de quelques mois seulement la reddition de Paris : Chascun pourroit librement voyager dans ce royaume sans estre astreint de prendre passeport ; et néanmoins nul ne pourroit entrer ez-villes et places du party contraire avec autres armes, les gens de pied, que l'espée, et les gens de cheval, que l'espée, la picole ou harquebuze, et sans en avoir obtenu la permission par écrit du commandant desdictes places. Ne sera permis de se quereller et rechercher par voies de faict, duels et assemblées d'amis, pour différends advenus à cause des présents troubles, soit pour prise de personnes, maisons, bétail ou autres occasions quelconques pendant ladicte trêve. Faict à Lyon, le 23 septembre 1595[12].

Toutes les difficultés ne devaient plus porter dès lors que sur les conditions qui seraient faites à chacun des princes : Henri avait une secrète tendance pour le jeune duc de Guise, qu'il savait très puissant de popularité ; n'était-il pas le fiancé de l'infante, l'objet de toutes des prédilections du peuple de Paris ? L'obtenir par une transaction, lui faire saluer la cornette blanche, n'était-ce pas une conquête décisive ? Que pouvaient dire désormais les prédicateurs et les halles, puisque l'enfant de Guise lui-même se mêlait à la chevalerie et abandonnait l'union ? Puis, ce prince commandait à des troupes nombreuses ; il avait en son pouvoir de bonnes forteresses, de hautes tours, de grandes terres ; or, les conditions furent larges : Le duc de Guise promettoit et juroit sur sa foy et son honneur de remettre en l'obéissance du roy la ville et chasteau de Rheims, ensemble les villes et chasteaux de Guise, Sainct-Dizier, Rocroy, Montcornet, Feismes et principautés de Joinville ; il promettoit en outre, tant pour luy que pour ses frères, de prendre les armes pour le service de sa majesté, et la servir partout où il luy plaira les honorer de ses commandements, envers tous et contre tous, sans nul excepter, et en .toutes occasions qui se présenteront pour son service, renonçant dès ceste heure à toutes ligues et associations qu'ils pourroient avoir faictes dedans et dehors le royaume, avec quelque personne et sous quelque prétexte et occasion que ce soit, dont luy et sesdicts frères bailleront à sa majesté un serment solemnel signé de leurs mains, avec toutes les soumissions que bons et fidèles serviteurs et subjects doivent et sont naturellement obligés de rendre à leur roy légitime et naturel. Sa majesté, inclinant volontiers à telles supplications, n'ayant rien plus à cœur que la réduction de ses bons subjects à son obéissance, mesme de ceux qui luy touchent de si près, reçoit en bonnes grâces ledict duc de Guise et ses frères et tous ceux qui sont avec eux et qu'ils ramènent à leur devoir. Outre ce, sa majesté leur accorde et donne encore ce qui s'ensuit : audict duc de Guise, le gouvernement de Provence, avec les mesmes droicts, honneurs et charges que l'ont cy-devant tenu les autres gouverneurs, mesme du droict d'admirauté et de la qualité d'admiral en la mer du Levant, dont sa majesté luy fera dès maintenant expédier le pouvoir et provision. Plus, quatre cent mille escus payables en quatre années, sçavoir : trois cent mille escus tant pour acquitter les dettes du feu duc de Guise son père, que les siennes particulières, et cent mille escus pour l'estat de grand-maistre que ledict duc de Guise prétendoit luy appartenir par don du feu roy. Luy donne aussi, pour l'un de ses frères, les abbayes de Sainqt-Denys, de Corbye, Orcan, Sainct-Urbin et Montirande, à la charge de deux mille escus de pension par an que sa majesté a donnés sur l'abbaye de Corbye. Et pour leur fournir moyen de s'entretenir plus dignement à son service, sa majesté donne audict duc de Guise huict mille esqus de pension par an, et quatre mille escus au prince de Joinville son frère. Concède aussi le gouvernement de Rheims et la capitainerie de Feismes audict prince de Joinville, et les gouvernements des villes et chasteaux de Guise, Sainct-Dizier, Rocroy et Montçornet, à ceux qui les ont maintenant. En examinant le texte de ce traité, on peut s'étonner des vastes concessions qu'Henri IV vainqueur était obligé de faire à la famille de Guise, à savoir : des gouvernements riches, des abbayes opulentes, des écus d'or, l'entretien des compagnies d'hommes d'armes, une surséance pour payer ses dettes. Mais quelle force n'apportait pas au parti royal l'adhésion du jeune roi de la ligue ? comment pouvait-on jamais payer la soumission de sujet, à celui qui naguère disputait la couronne ? Les rapports du duc de Guise avec le parti catholique avaient été trop intimes pour qu'une pareille convention pût être signée, sans au préalable en donner avis au pape : Très sainct père, lui écrit le duc, j'ay estimé ne devoir pas laisser au commun bruict de la renommée de faire sçavoir à vostre saincteté les causes qui m'ont mû à prendre le service du roy et me ranger sous son obéissance. Je vous supplie très humblement trouver bon la desclaration que j'ay osé représenter à vostre saincteté, laquelle je désire tousjours rendre juge de mes actions. La prise des armes que feu monsieur mon père avoit faicte avec plusieurs autres princes et seigneurs n'ayant esté que pour maintenir la religion catholique et non pour autre ambition, je ne pouvais prendre et suivre une plus juste ni meilleure imitation que la sienne, dès que le roi Henri a été absous et réconcilié[13].

Le jeune duc de Guise exposait ensuite sa vie avec une touchante naïveté. Cette vie avait été pure d'intrigues. Adoré du peuple, le fils du grand Henri de Guise eût été élevé sur le trône catholique de France, sans les menées de son oncle, le duc de Mayenne. Il avouait alors que la cause avait tressé ; que rien ne justifiait plus la prise des armes, puisque Henri IV avait embrassé le catholicisme ; et tous ces aveux, il les faisait au pape, la source et le principe de toute autorité dans celte vieille société que la ligue avait défendue.

Il avait été habile, sans doute, de placer à la tête du gouvernement de là Provence, pays si ardent pour le catholicisme, ce Guise que la sainte ligue avait un moment proclamé pour chef ; il y avait là toute une pensée de pacification. Mais ce gouvernement de Provence n'était point libre ; depuis trois années le duc d'Épernon, expression du tiers-parti, y combattait l'opinion ligueuse. La Provence ne lui était-elle pas bien acquise, à lui qui avait gagné ville à ville par les armes ? Quand donc le duc d'Épernon eut appris l'injustice du roi à son égard, vieux chef des batailles, il se tourna tout à coup vers l'Espagne. A qui le sacrifiait-on ? A un des chefs de la ligue, à un des traîtres populaires qui avait triomphé par les barricades. Quelle avait été la conduite du duc de Guise aux états-généraux ? N'était-ce pas ce jeune prince qu'on avait voulu faire, roi, au préjudice de Henri IV, et fallait-il immoler l'ami de Henri ni, le serviteur fidèle de la couronne légitime, le pacificateur de la Provence ?

Philippe II avait changé de rôle ; depuis la conversion de Henri IV, il n'était plus question du catholicisme, prétexte vague, souvenir populaire ; le roi d'Espagne faisait la guerre à la France. Tout ce qui pouvait grandir les éléments de succès, tout ce qui pouvait servir d'auxiliaire était accepté avec empressement : d'Épernon scella de son scel la charte suivante : Je soussigné, Jean-Louis de La Valette, duc d'Épernon, pair et colonel de France, gouverneur, lieutenant-général en Provence, Saintonge et Angoumois ; promets à sa majesté catholique de faire guerre au prince de Béarn et aux hérétiques et fauteurs d'iceux dans le royaume de France, et de ne traiter, ni résoudre aucun accord ny paix avec eux, sans en avoir la permission de sa majesté catholique, et après luy, du prince Philippe son fils, lesquels me promettront, par mesme moyen, de me tenir et mes amis sous leur protection, et m'assister lorsque j'en aurai besoin. Et de leur costé, ne concluront aucune paix avec le prince de Béarn que je n'y sois compris pour conservation de moy, de mes amis, de nos biens et charges ; en foy de quoy j'ay dict et signé la présente, et cacheté du sceau de mes armes, pour observer ce que dessus aux conditions y posées. A Sainct-Maximin, le 10 novembre 1598. Cet acte curieux du serment envers la couronne d'Espagne, cette soumission du duc d'Épernon envers une souveraineté nouvelle, avait été précédé d'un traité spécial entre Philippe II et d'Épernon, signé la veille même à Saint-Maximin. Sa majesté catholique fera fournir dans Gênes, pour le duc d'Epernon, tant poudre que balles, pour tirer deux mille coups de canon, et quatre cents quintaux de poudre à arquebuse. Tous les mois seront fournis, dans la mesme ville de Gênes, douze mille escus pour le duc d'Épernon, à commencer du mois d'aoust dernier. Sa majesté promet en outre au duc d'Epernon de le protéger luy et ses amis, moyennant secours fournis de toute sorte, chaque fois que le duc l'en suppliera. En cas de quelque accord ou paix avec le prince de Béarn, sa majesté promet, en foy et parole de roy, de le comprendre audict traité, et tous ceux qui dépendent de luy, et ne pas permettre qu'audict traité il soit rien accordé au préjudice de luy, de ses amis, ou des charges qu'ils possèdent maintenant. Donnant, sa majesté, six mille arquebusiers dont elle fournira de quoy faire la levée au duc d'Épernon, parmi lesquels deux mille François, puis la cavalerie nécessaire ; payant le tout durant le siège, et donnant assistance de galères en nombre suffisant pour boucher les advenues de la mer ; promet ledict duc d'Epernon d'assiéger la ville, place et forteresse de Toulon, et il espère s'en servir avec l'aide de Dieu, et après la prise, de la bailler à la disposition de sa majesté catholique, pour y mettre tel nombre de gens de guerre qu'il luy plaira ; et promet aussi sa majesté de nommer un gentilhomme françois pour gouverneur dudict Toulon, et que nul autre que luy (duc d'Épernon) ne commandera l'armée audict siège. Par ce traité, le roi d'Espagne acquérait pour auxiliaire un chef de guerre qui possédait la plus vaste autorité. Le duc d'Épernon avait levé sou gonfanon sur plus de trente villes : neuf en Dauphiné ; trois dans le pays Messin ; cinq villes de Touraine ; huit en Angoumois ; six en Saintonge. Pouvait-il y avoir une plus belle conquête ? Mais au temps où ce traité allait à sa fin, Henri IV achetait comme compensation le fier duc de Mayenne, et avec lui toutes les forces des grands gouvernements de Bourgogne et du Lyonnais. Ainsi tout changeait de nature dans les éléments de la guerre. Les ligueurs continuaient à faire leur soumission, à saluer la bannière de Henri IV ; tandis que le tiers-parti, les huguenots mécontents des concessions faites à leurs vieux ennemis, cherchaient des garanties à l'étranger ; et Philippe II acceptait leurs offres comme naguère il prenait à sa solde les principaux ligueurs.

On a vu les querelles vives et profondes qui s'étaient élevées entre le duc de Feria et Mayenne ; le roi d'Espagne et Taxis s'étaient efforcés de calmer ces ressentiments qui nuisaient tant à la cause commune, la guerre contre Henri de Béarn ; néanmoins il en était resté une amertume de cœur, un système de récriminations, et le duc de Mayenne, laissant pressentir à Philippe II sa soumission à Henri IV, ne voulait point se séparer de la cause commune, sans justifier la nécessité de l'acte qu'il préparait. Mayenne avait reçu tant de doublons espagnols ! S'il était mécontent, il ne voulait pas se montrer ingrat. Le temps était donc bien choisi pour entamer une négociation royaliste avec l'aîné de la maison de Lorraine. Henri ne se montra point avare de concessions : non seulement il donna entière amnistie et pardon au duc de Mayenne, mais encore le gouvernement de Bourgogne, lui payant toutes ses dettes de guerre, ses engagements envers les reîtres, indépendamment de six vingt mille écus de gratification. Toutes ces transactions reposaient à peu près sur les mêmes bases. Les princes ligueurs recevaient à titre de gouvernement des provinces qui leur tenaient lieu d'apanages. Ces gouvernements étaient d'immenses souverainetés avec tous les privilèges d'indépendance. On créait ainsi une féodalité nouvelle, plus redoutable peut-être, parce qu'elle était affranchie des devoirs rigoureux et de la loyauté des fiefs envers le suzerain, et qu'elle comprenait les forces municipales des cités liées à l'indépendance des gouvernements sous la ligue ; et ce fut cette féodalité là même contre laquelle plus tard eut à lutter le génie du cardinal de Richelieu.

Henri fut plein de joie du traité qu'il avait conclu avec le duc de Mayenne ; il en sentait toute la portée politique. La famille de Lorraine venait à lui, pour lui donner toutes les forces qu'elle apportait naguère au roi d'Espagne. Henri en écrivait au connétable de Montmorency : Mon compère, puisque j'ai donné la paix à mon cousin le duc de Mayenne, lequel m'a encore depuis peu assuré par ses lettres de sa fidélité et promis de me venir trouver bientôt, il faut luy tenir ce qui luy a esté accordé, afin qu'il ait occasion de s'en louer ; à cette fin, je vous prie envoyer quérir les présidens de ma cour de parlement, mes gens en icelle, ceux des comptes et de la cour des aydes, et leur dire de ma part qu'ils vérifient les édicts que j'ay faicts exprès pour satisfaire à ce que j'ay promis audict duc, sans y faire difficulté ny longueur, puisque c'est pour un tel bien ; comme je vous prie, mon cousin, leur remontrer, car vous en cognoissez mieux l'importance que nul autre[14]. Il s'adressait ainsi à M. de Montmorency, pour que le parlement vérifiât les lettres de concession qu'une fois déjà la cour avait repoussées. Les magistrats, gens presque tous du tiers-parti, n'approuvaient qu'en murmurant ces ménagements de Henri IV envers les chefs de la ligue catholique. Gomme ils avaient préparé la restauration, ils ne concevaient pas que les bénéfices passassent à d'autres mains ; et ils avaient même refusé des lettres d'abolition à M. de Mayenne pour la mort de Henri III. Mayenne, brave et loyal gentilhomme, désormais resta fidèle à Henri de Bourbon ; il prit, comme garantie de sa loyauté, le commandement d'un des grands corps d'armée qui marchaient contre l'Espagnol dans la Picardie.

Cette guerre était alors la préoccupation de Henri IV. Mieux que tout autre, il connaissait les forces dont l'Espagne pouvait disposer. La Savoie prêtait la main aux vieilles bandes, qui pénétraient tout à la fois en Franche-Comté, Bourgogne, Picardie et Bretagne, où le duc de Mercœur s'était posé comme souverain indépendant : deux ou trois corps d'arquebusiers espagnols et savoyards secondaient en Provence le mouvement de la ligue, qui n'était point près de s'éteindre, car il y était soutenu par l'esprit des populations. Dans les circonstances difficiles d'une guerre formidable et déclarée contre la grande puissance de l'Espagne, Henri IV crut important de convoquer les notables de la nation. Toutes les lois qu'il s'était agi de la proclamation et du triomphe de ses droits, Henri de Navarre avait toujours invoqué les états-généraux, comme le corps politique qui devait les reconnaître et les saluer. C'était un moyen de popularité dont usait le roi, au temps où, simple cadet de race, il gagnait le royaume par ses exploits de chevalerie. Il fallait bien opposer quelque chose aux états catholiques de Blois et de Paris en 1593. Quand le roi eut touché la couronne, il reconnut l'impossibilité et les dangers d'une réunion régulière des états : la ligue l'avait pu, parce qu'elle était populaire et qu'elle se rattachait aux entrailles du royaume ; mais Henri de Bourbon, simple chef des gentilshommes, roi des parlementaires et de la haute bourgeoisie, pouvait-il s'abandonner au peuple des villes, aux électeurs catholiques des bailliages et des sénéchaussées ? D'ailleurs, plusieurs provinces étaient encore sous l'occupation des gouverneurs et de la ligue ; comment procéder à l'élection des députés, au moment surtout où la popularité de Henri IV n'était rien moins qu'établie ? Si l'on avait convoqué les états-généraux réguliers, pour se décider à une guerre contre l'Espagne (la haute puissance catholique), peut-être le roi n'eût-il obtenu qu'un vote incertain, même en opposition avec ses droits et ses volontés. Il fallait pourtant des subsides nouveaux pour suivre la guerre ; comme on ne pouvait imposer le peuple, déjà si surchargé, sans un simulacre d'états, le conseil de Henri IV se décida pour une assemblée de notables. Les notables étaient désignés par le conseil, et choisis parmi les bourgeois, les clercs et les gentilshommes dévoués ; on n'avait pas à craindre qu'ils devinssent un embarras, un obstacle. On les réunit à Rouen, parce que la Normandie était la province la plus soumise, et que Henri IV venait d'y accomplir un voyage, afin de conférer avec M. de Villars, créé grand-amiral pour prix de sa trahison envers la ligue. L'assemblée de Rouen se composa de dix députés du clergé, dix-huit de la noblesse ; cinquante autres représentaient la magistrature, les trésoriers et généraux de France, et le tiers-état. Y avait-il quelque ressemblance entre cette étroite représentation et les grands états-généraux de clergé, noblesse et tiers-ordre, quand, sur des gradins cramoisis-dorés, ils écoutaient le roi, M. le chancelier, leurs bons et dignes orateurs, exposant les doléances des villes, se plaignant des pilleries des gentilshommes, officiers du roi, percepteurs d'impôts, que souvent ils avaient voulu pendre aux piliers des halles ? En leur présence, Henri IV s'exprima d'une verte et belle manière : Si je voulois acquérir le titre d'orateur, j'aurois appris quelque belle harangue ; mais, messieurs, mon désir me pousse à de plus glorieux titres, qui sont de m'appeler restaurateur et libérateur de cet estat, pour à quoy parvenir je vous ai assemblés. Vous scavez que lorsque Dieu m'a appelé à ceste couronne, j'ai trouvé la France non seulement quasy ruinée, mais presque toute perdue pour les François. Par la grâce divine, par les prières et bons conseils de mes serviteurs, par mes peines et labeurs, je l'ay sauvée de la perte ; sauvons-la à ceste heure de la ruine. Je ne vous ay point appelés, comme iaiso,nt mes prédécesseurs, pour vous faire approuver leurs volontés. Je vous ay assemblés pour recevoir vos conseils, pour les croire, les suivre ; bref, pour me mettre entre vos mains, envie qui ne prend guère aux roys, aux barbes grises ; mais l'amour que je porte à mes subjects et l'extresme envie que j'ay de les soulager me font trouver tout aisé et honoraire.

Henri avait surtout cet abandon de gentilhomme, cette parole d'une loyauté spirituelle, œ semblant de franchise qm multipliaient les dévouements. Il parlait aux notables des misères de son règne. Henri, au champ de guerre, montrait ses chausses percées, sa vieille armure, les tristesses de sa jeune vie. En face des notables de Rouen, il décrit les ruines de son trésor, le désespoir de son administration politique, tandis que le chancelier Chiverny exposait, dans un long discours, les malheurs de la France depuis les guerres civiles, les besoins de deniers pour faire une guerre qui semblait devoir être longue et cruelle. L'assemblée se divisa en trois classes, présidées, l'une par le duc de Montpensier, la seconde par le duc de Retz, et la troisième par le maréchal de Matignon. On s'occupa de la rédaction des cahiers, qui ne furent présentés que Tannée suivante. Les notables demandaient le rétablissement des élections aux évêchés et archevêchés, et en tous cas l'observation de l'ordonnance de Blois[15]. De plus, ils requéraient qu'il fût pris à l'avenir des informations sur la religion, la vie, les mœurs et la capacité des sujets que le roi élèverait à l'épiscopat ; que pour réformer les abus et dérèglements du clergé, on eût à tenir de trois en trois ans des conciles provinciaux ; qu'on fît des recherches rigoureuses contre les simoniaques, et que le roi défendit à ses troupes de se loger dans les temples, chapelles et sacristies.

La noblesse demandait qu'on prit dans ses rangs les sujets qu'il s'agirait d'élever aux charges ecclésiastiques ; qu'on n'accordât des lettres d'anoblissement qu'à ceux qui s'en seraient rendus dignes par des services importants. Tous les gentilshommes domiciliés dans les villes conserveraient leurs anciens droits et privilèges, et seraient exempts des fonctions de garde, bans et autres corvées. L'assemblée suppliait le roi, afin de soulager le peuple, de vouloir bien faire examiner l'état de ses finances. Après avoir calculé les revenus du royaume, on trouva qu'ils montaient à neuf millions huit cent mille écus d'or. Pour compléter un revenu de trente millions, on mit un droit d'un sou par livre sur les denrées et marchandises ; on proposa la nomination d'un conseil par rassemblée, qui gérerait la moitié des revenus du royaume ; l'autre moitié restant à la disposition du roi[16].

Ces nouveaux subsides étaient destinés à la guerre ; les états, imparfaitement composés, se montraient néanmoins nationaux. Leurs remontrances étaient sévères, parce que les misères du pays étaient grandes, et que le pauvre peuple mourait de faim et d'épidémie dans les rues étroites des cités. Mais Henri IV obtenait l'assentiment de rassemblée pour la guerre avec l'Espagne et la Savoie, campagne difficile, car il lui fallait encore la victoire : attaquée par tous les points, la royauté du Béarnais avait besoin de se montrer avec cette auréole de gloire que les peuples aiment à saluer dans les fondateurs d'une dynastie ! Il faut le baptême de la victoire aux jeunes royautés.

Cependant, la guerre s'ouvrait sur une vaste échelle. Philippe Il s'était attendu au manifeste de Henri de Navarre. Les hostilités éclataient vives et sanglantes comme une conséquence inévitable de l'avènement de la maison de Bourbon. Pour expliquer les motifs qui lui faisaient prendre les armes, le roi d'Espagne publia une réponse au manifeste de Henri ; il y exposait l'esprit de sa conduite, toute dans l'intérêt religieux. Puisque le Béarnais lui déclarait la guerre, il acceptait le défi. Le prince qui avait semé le désordre dans les Pays-Bas et la Hollande, pouvait-il se plaindre des rapports de sa majesté catholique avec les peuples et les vassaux de la couronne de France ? Des agents actifs de l'Espagne étaient allés en Savoie pour renouer les liens de la vieille intimité. Un courrier (dit la dépêche d'un espion) a rapporté que la flotte de l'Inde était arrivée riche de trente-deux millions d'or ; le roi d'Espagne en emploiera sept au paiement de ses dettes. On envoie de Bourgogne quatre mille hommes d'infanterie en Flandre ; on ne sait encore de quels régiments. Les armées combinées devaient opérer simultanément sur plusieurs points. Le théâtre de la guerre était surtout en Picardie, pays admirablement placé pour servir l'invasion. La ligne militaire des Espagnols s'étendant à la fois de Ham à Soldons, ils n'étaient donc qu'à trente lieues de Paris ; l'archiduc Albert, le vaillant comte de Fuentès, le maréchal de Rosne, le plus habile d'eux tous, qui commandaient les vieilles bandes, voulurent la compléter par la possession de Cambrai. A Dourlens, il y eut une bataille sanglante, et les Espagnols obtinrent un succès décisif ; Villars, le traître Villars, qui avait vendu Rouen à Henri IV, reconnu par le comte de Fuentès, fut tué à coups d'arquebuse en punition de son méfait. Le siège de Cambrai fut poussé avec vigueur ; la ville et la citadelle se rendirent à des conditions de vie sauve et d'honneur militaire. Tous les événements de cette campagne étaient graves ; Cambrai surtout était une position militaire des plus importantes ; le roi, alors au milieu de la Bourgogne pacifiée[17], en paraissait tout préoccupé. Le 4 septembre, Henri IV écrivait de Lyon à M. de Gesvres : Je serai pour le plus tard dans le 20e de ce mois à Paris ; encore j'espère y estre plus tost, et pour ne perdre point de temps, je ferai partir mes grands chevaux et mes armes dans quatre jours, et n'en doutez plus : assurez-en tout le monde. Vous savez que je suis assez entier en telles promesses, estant résolu, à quelque prix que ce soit, de secourir Cambrai ou de me perdre : assurez tous mes serviteurs, afin que ceux qui me voudront faire cognoistre leur bonne volonté en une si importante affaire, me le montrent en cette occasion, ne la pouvant réserver à une autre meilleure[18].

La prise de Cambrai produisit un déplorable effet ; la monarchie étant en péril, la gentilhommerie fatiguée s'en revenait dans ses fiefs et castels. Un arrêt du parlement du 12 septembre 1595 enjoignit à tous seigneurs et gentilshommes de s'acheminer en bref délai à l'armée du roi, car il s'agissait de défendre la frontière du beau pays de France. Mon cousin, disait encore le roi à M. de Nevers, il m'a fort déplu d'entendre la perte de Cambray ; je n'apprends, par vos lettres, aucune nouvelle de la citadelle, ni de ce qu'il s'y pourra faire pour mon service ; s'il y a dans ladicte citadelle des blés pour nourrir deux mille hommes durant deux mois, ils nie pourront donner loisir d'aUer à eux. Je mène des forces avec moi ; j'en aurai dans peu de jours davantage, lesquelles je suis résolu d'employer et d'entreprendre mes ennemis, soit contre leur armée ou sur leur pays. Je serai demain à Beauvais et en partirai le lendemain ; je vous prie de me donner advis incontinent de la résolution que auront prise ceux qui sont dans la citadelle. La royne d'Angleterre me donne espérance de m'envoyer quelques forces. Si je puis assembleur lesdictes forces et avoir mes Suisses, j'espère les bien employer. Enfin tous les doutes cessèrent, et le 7 octobre on apprit la triste capitulation de la citadelle de Cambrai. Henri IV déplore cet événement dans une lettre au connétable de Montmorency : Encore que j'aye usé de la plus :grande diligence qu'il m'a esté possible ;pour me rendre sur ceste frontière, je n'ai pu y arriver que la ville de Cambray n'ait esté perdue par la trahison des habitans d'icelle, et que ceux qui estoient dans la citadelle n'ayant capitulé, n'ayant pu tenir davantage, n'y ayant trouvé du blé que pour huict jours et y manquant toutes les munitions nécessaires, mesme des onguens pour les blessures. Tels défauts ont faict perdre la place, et crois que l'armée de mes ennemis eust faict un plus grand .progrès, si le cours de leur bonheur n'eust esté arresté par ma présence. Et ne partirai que je n'aye faict quelque effect qui puisse réparer partie des pertes que j'ai esprouvées sur ceste frontière ; pour cet effet, je passerai demain la rivière de Somme avec mon année, pour aller droit où sera celle de mes ennemis, espérant que Dieu me fera la grâce, comme par sa bonté il a toujours faict, que je ferai cognoistre à mes ennemis la justice des armes, et la volonté que j'ai de conserver et défendre mes subjects de leur oppression[19].

Henry IV, en écrivant si souvent au connétable de Montmorency, le brave chef des gentilshommes, l'homme des batailles et de guerre, voulait un peu rassurer le courage des gens d'armes, qui voyaient la cause royale décliner : les populations ardentes de la Picardie secouant des garnisons de Henri IV, préféraient l'Espagnol catholique, et qui leur promettait le maintien de leur foi et de leur liberté. Il semblait que tout allait de mal en pis dans cette malheureuse campagne de Picardie. Après Cambrai, la citadelle de Calais fut prise d'assaut. Calais, qui importait si puissamment à l'alliance de l'Angleterre, qu'Elisabeth savait demandée en gage, parce qu'elle ne la croyait pas en sûreté dans les mains de Henri IV. Le roi l'avait refusée : il avait écrit à sa bonne cousine que sa gentilhommerie répondait de Calais. Comment justifier cet événement, amené par !la trahison ou l'imprévoyance ? n'allait-il pas rompre l'alliance de la France et de l'Angleterre ? Henri IV en est profondément affecté. Voici de ses autographes : À mon cousin le comte d'Essex. —10 heures du soir : Mon cousin, l'on me vient d'apporter la triste nouvelle de perte de la citadelle de Calais,-qui a esté prise d'assaut, dont je ressens un extresme desplaisir. Je ferai passer le détroit à mon cousin le duc de Bouillon pour conférer avec vous sur cet accident. Je vous prie de l'attendre et ne faire cependant rien débarquer de ce qui 'est embarqué. Vous priant de m'aimer toujours, je prie Dieu, mon cousin, vous avoir en sa saincte garde. — De Boulogne[20]. Puis, le même soir il écrit à son envoyé à Londres : A M. de Sancy, ambassadeur en Angleterre. — 24 avril 1996, 10 heures du soir : M. de Sancy, je viens de savoir la mauvaise nouvelle de la perte de la citadelle de Calais, qui a esté prise d'assaut, ayant, à ce que j'entends, taillé en pièces la pluspart de ce qui y estoit, dont je me sens un extresme déplaisir ; mais il faut pourvoir au reste. Pour ceste occasion, je vous prie prendre congé de la royne ma bonne sœur, et venir jusqu'à Douvres, où vous trouverez mon cousin le duc de Bouillon, que je veux dépescher vers ladicte dame. Si au lieu d'envoyer ici le sieur de Sydney, l'on eust permis à mon cousin le comte d'Essex d'amener le secours, je crois qu'il n'en fust pas ainsi advenu. Faictes donc toute diligence de vous rendre audict Douvres, où vous aurez de mes nouvelles[21]. Plus que jamais Henri IV avait besoin des auxiliaires anglais, des braves lansquenets d'Allemagne. Les sentiments de la ligue n'allaient-ils pas se réveiller à l'aspect des bandes espagnoles ? Henri IV, à son retour de Rouen, dut faire face à cette terrible invasion. Obligé de laisser une forte garnison à Paris mécontent et prêt à se rébellionner, il divisa ses batailles de lances et d'arquebuses en plusieurs corps. Le duc de Mayenne le suivit en Picardie. Presque tous les commandements un peu importants furent confiés aux anciens ligueurs, à ces ennemis qui avaient combattu Henri IV. C'était là tout à la fois un acte de confiance et de haute politique. Henri pouvait sans crainte s'abandonner aux gentilshommes qui étaient passés sous sa tente ; ils s'étaient compromis, car tous avaient reçu de l'argent, des positions ; et ne seconderaient-ils pas un roi qui donnait le gouvernement des provinces à ceux qui n'avaient jamais cessé de marcher à la tête des populations catholiques ? Aucun de ces chefs ne manqua à la fidélité envers le souverain qu'ils avaient reconnu. Tous frappèrent dru sur l'Espagnol. Dans ces vicissitudes d'une guerre régulière suivie par les années d'Espagne et de France, la préoccupation de Henri IV avait toujours été la pacification de deux provinces encore unies à la ligue : la Provence et la Bretagne. Le roi pensait qu'une fois le territoire soumis à une seule souveraineté, il lui serait plus facile de pousser à la guerre étrangère avec vigueur ; l'unité territoriale devait entraîner la délivrance de l'invasion. Dans la Provence, le parlement avait fait sa soumission à Henri IV. A Aix comme à Paris, le parti parlementaire s,était jeté dans les transactions et avait salué le nouveau gouvernement de M. de Guise, qui remplaçait d'Épernon ; un de ses arrêts avait même frappé du crime de rébellion toutes les villes et sujets qui refusaient de reconnaître Henri IV.

Marseille, grande et belle république municipale, avec ses consuls, ses échevins, ses confréries de mer et de terre, méconnaissait l'autorité des magistrats ; elle redoubla de zèle catholique ; ses deux consuls, Louis Daix et Charles Casault, commandaient à tous les corps de métiers ; et tandis que le parlement faisait sa soumission, le conseil de ville écrivait à Philippe II : Sire, la ville de Marseille a flotté longtemps, mais Dieu, qui l'a toujours particulièrement chérie, a choisi pour instruments de sa saincte volonté MM. Louis Daix et Charles de Casault, personnages très catholiques et très appuyés de parents et d'amis, la vertu et la valeur desquels surmonta toutes difficultés et obstacles qui empêchoient que la ville ne fist ferme déclaration du parti catholique. Les Marseillais demandaient douze galères, sous le commandement du prince Doria, 150 mille escus annuels, et 200 mille immédiatement ; puis des munitions de toute espèce, comme poudre, balles, blé, etc., et la permission de les tirer de Sicile, Arles s'étant soumis à Henri de Bourbon[22]. Philippe se fait analyser ce mémoire, et en regard des articles, il écrit selon son habitude : Marseille est très important à conserver ; je veux que l'on traite cette affaire comme elle le mérite. Donner les 150 mille escus demandés pour la première année, sans s'engager pour les suivantes, et puis on verra. Les députés de Marseille montrent une bonne volonté si grande, qu'il faut écrire à Doria de les secourir avec douze galères et davantage si besoin est. Insinuer aux députés qu'en faisant ces concessions, je desirerois traiter aussi d'une espèce de capitulation pour le port de Marseille, de telle façon que mes navires et mes flottes puisent y estre amies avec les amis de Marseille, ennemies contre ses ennemis. Tout était ainsi prêt pour donner Marseille à l'Espagne ; les offres des soldats de Henri IV étaient repoussées avec mépris, comme venant des huguenots, des modérés et des impies. On imprima une response des catholiques françois de la ville de Marseille à l'advis de leurs voisins hérétiques, politiques, antichrestiens, athéistes, goujats et sodomites : Nous sommes, Dieu grâce, en nostre franchise chrestienne et catholique, laquelle nous tenons des saincts et sainctes les premiers arrivés en nostre ville, et nous fuyons comme la peste l'accointance et alliance des aspics et basiliques huguenots qui, par leur souffle venimeux d'hérésie, empoisonnent les âmes sainctes. Ô les plus horribles impies qui ne veulent pas entendre leurs frères et amis trépassés qui crient jour et nuict après eux du creux de leur sépulcre, d'enfer et de purgatoire ! Apprenez donc, messieurs les hérétiques et bigarrés, que nous cognoissons bien vostre pilulle, à la vue toute dorée, toute couverte de beau sucre et de poudre odoriférante, mais dont le goust est puant et amer comme le fiel. Courage donc, courage, afin que nous finissions par les paroles de ces pendards et diaboliques ad viseurs ; non pas pour tuer, non pour semer séditions, mais pour espérer en Dieu, qui, nous l'en prions, meurtriers, antichrestiens, couards, larrons, vous taillera de la besogne. Telles étaient les opinions de la ligue à Marseille, ardente pour sa foi, qui flétrissait Henri de Bourbon du nom de sodomite et de damné. Mais le commandement de l'armée de Provence ayant été donné au duc de Guise, cet acte habile de Henri IV avait divisé le parti catholique à Marseille, et l'on en profita pour soumettre la cité. Il y avait parmi les capitaines un soudard d'origine corse ou génoise, du nom de Libertat ; il n'était pas citoyen, et voilà pourquoi, comme dans les républiques d'Italie, on lui avait confié un bon corps d'arquebusiers. Le capitaine Libertat, avide d'argent, comme tous ces étrangers, fit proposer au duc de Guise de lui livrer la ville ; mais que lui assurerait-on pour récompense ? le prix serait-il proportionné à la grandeur du service ? car il s'agissait d'un bon port, d'une belle ville, vivement convoités par le roi d'Espagne. Libertat allait de Marseille à Toulon, pour convenir des bases d'une défense commune et municipale ; et là il put voir plusieurs fois le duc de Guise : calculant tout l'argent, tout le profit qu'on pouvait lui donner, il s'écria : Quelle porte faut-il ouvrir ? la Joliette ou la Porte-Royale ? On avait tant payé à M. de Brissac pour Paris : qu'offrirait-on à Libertat pour trahir la république municipale de Marseille ? Toutefois le capitaine, stipulant ses avantages particuliers, voulut faire garantir l'antique liberté de la cité : cette convention seroit-elle tenue, une fois le duc de Guise traître de Marseille ? Monseigneur le duc de Guise et de Chevreuse, sous le bon plaisir de sa majesté, a assuré et accordé au capitaine P. de Libertat, que, en rendant et remettant ladicte ville en la puissance de sa majesté, les choses suivantes lui seront entretenues et inviolablement gardées : 1° les anciens privilèges, franchises, libertés de ladicte ville seront conservés et entretenus sans que pour raison des choses passées l'estat de la ville reçoive aucune altération ni changement ; 2° il n'y aura autre gouverneur particulier eu la ville de Marseille, pendant l'absence du gouverneur de la province, que les viguiers et consuls, tant que le sieur de Libertat sera en charge, et après qu'il en sera hors, les consuls seulement ; 3° en ladicte ville sera établie une chambre de justice souveraine, séparée du parlement de Provence ; tous les habitants de ladicte ville, lesquels ont suivi cy-devant le party de l'union (autres que Louis Daix et Casault, leurs familles et adhérens qui voudront empescher la réduction de la ville) seront exempts de toutes les recherches et poursuites, et tous arrêts, informations et procédures faits contre eux, sont et demeureront cassés ; 4° le capitaine de Libertat, comme chef de l'entreprise, aura pour récompense d'un si grand et signalé service la somme de 160 mille escus, tant pour lui que pour ceux desquels il sera aidé, et la distribution dépendra de sa volonté ; 5° ledict de Libertat aura la charge de viguier jusqu'au mois de mai, qui lui sera continuée encore pour un an ; 6° lui est pareillement accordé dès à présent le commandement de la Porte-Royale et du fort Nostre-Dame-de-la-Garde, avec garnison jusqu'à cinquante soldats ; 7° il sera accordé audict Libertat une place et terre fief noble en Provence, du revenu de deux mille escus par an ; 8° lui sera aussi donné la réserve d'un évesché ou abbaye en Provence ou ailleurs, du revenu de mille cinq cents escus, et lui sera donné pour sa vie les salines de la Vaudries, pour en jouir et disposer paisiblement et à sa volonté. Espérant que sa majesté aura tant à gré et contentement le service dudict Pierre de Libertat, que rien ne lui sera refusé et desnié de ce que dessus ; et pour plus grande validité, monseigneur a signé les présents articles de sa propre main. Charles de Lorraine[23]. C'est à Toulon qu'avait été scellé ce traité, et il fut envoyé à la ratification de Henri IV.

Le roi, très joyeux de prendre possession de la belle cité de Marseille, répondit sur-le-champ au duc de Guise : Le servce que le capitaine Pierre Libertat doit faire à la réduction de la ville de Marseille est si grand, utile et recommandable, non seulement envers la personne de sa majesté, mais aussi à tout l'estat de ce royaume, que l'intention de sa majesté est de le recognoistre tellement envers lui, que la qualité de la récompense aide à faire juger de celle du service, et que le tesmoignage demeure à la postérité qu'il a esté faict par un bon et fidèle subject et serviteur à tin très bon et libéral roy. Sur l'article des 160 mille escus, le roi répond : Sa majesté désire que le capitaine Libertat,eu esgard à la nécessité et moyens auxquels elle se trouve à présent, et les grandes affaires et despenses qu'elle a à supporter, se contente de la somme de 50 mille escus, réservant de faire mieux pourtant en honneurs et bienfaicts quand les occasions s'en offriront.

Ainsi qu'il était convenu, la ville de Marseille fut livrée à la chevalerie de monseigneur le duc de Guise. Pierre de Libertat avait fait part de ses projets de trahison à Geoffroy-Dupré, notaire, son fidèle ami, un de ces hommes mi-parti du parlement et de la basoche. Dupré loua son plan, et lui conseilla de se servir, en la conduite de cette entreprise, du conseil et de l'assistance du sieur de Bausset, aussi avocat, alors réfugié à Aubagne, proscrit par les consuls Daix et Casault et par le parti municipal, conduit par les réfugiés de Gènes, parmi lesquels Capafiguas[24], d'une famille sénatoriale exilée de la république. Dupré se rendit en effet à Aubagne, et s'ouvrant à de Bausset, celui-ci lui répondit : Dupré, si tu veux que la chose aille à bien, il faut que le duc de Guise continue à faire des courses militaires tous les jours près de la ville ; tu sais que Daix et Casault sortent habituellement de Marseille lorsque ces courses ont lieu, pour aller les reconnaître ; il serait donc facile un beau jour de les mettre dehors, en abattant le trébuchet de la Porte Royale où commande Libertat, lequel monterait sur la muraille afin de favoriser l'entrée des arquebusiers de M. de Guise. Cette entreprise n'était pas sans danger ; les plus prudents auraient désiré que Libertat, qui gardait la porte du plan Fourniguer, fit entrer de nuit par cet endroit l'armée royaliste, afin de tout terminer par un coup de main prompt et sûr. Libertat ne goûta pas ce projet et poussa vivement à l'exécution du plan de l'avocat de Bausset. En même temps le sieur de Boêr, capitaine suisse dans les arquebusiers du duc de Guise, reçut l'ordre de venir se loger, avec sa compagnie de chevau-légers et son régiment de gens à pied, à Saint-Julien, petit village distant d'une lieue de Marseille. Là devaient commencer les courses jusqu'aux portes de la ville, où se préparaient les embuscades, pour surprendre Daix et Casault. Le duc de Guise, impatient, avait voulu s'emparer de Marseille par escalade ; mais il ne put y réussir. Les arquebusiers de Doria, les braves Marseillais, les confréries de marins et de pêcheurs, après force mousquetades, les obligèrent à se retirer avec une notable perte d*hommes et d'échelles.

Dans ces circonstances défavorables pour l'armée royale. Libellât se hâta de fixer au 17 février l'exécution de son entreprise ; et à deux heures du matin on posa les sentinelles ; elles devaient veiller lorsqu'on abattrait le trébuchet, signal de l'attaque. L'avocat de Bains, beau-frère de Dupré, fut chai, de couper la corde, et il se cacha à l'Oratoire qui était à la descente de la plaine Saint-Michel, sur le chemin qui va droit à Notre-Dame-du-Mont. Un malentendu manqua de compromettre le projet sur le point d'être découvert par l'activité merveilleuse des consuls dévoués à la sainte ligue. Daix, enchaperonné, se trouvait le matin à la Porte Royale, à côté de Libertat, et voyant arriver les troupes ennemies par un fort mauvais temps, il dit au capitaine : Libertat, il y a apparence que les ennemis sont assez forts et assez nombreux, puisqu'ils viennent par un si mauvais temps : il faut veiller sur la ville. Puis, ayant appelé un de ses gens : Allez dire à M. Casault qu'il vienne promptement avec les Espagnols pour faire garder cette porte selon que nous sommes convenus. Ces paroles troublèrent Libertat ; l'arrivée des Espagnols pouvait tout compromettre. Louis Daix, cependant, commanda à ses mousquetaires d'aller reconnaître les avenues, et sortit avec eux ; alors le traître Libertat fit abattre le trébuchet : Louis Daix s'en étant aperçu, s'en revint droit à la porter criant qu'il n'y avait point de sujet de s'alarmer si fort, que le danger n'était pas si grand ; mais voyant qu'on ne lui répondait mot et qu'on ne lui ouvrait pas le trébuchet, il commença à soupçonner ce qui en était. Casault, environné de sa garde, arrivait à la Porte Royale ; sa suite était nombreuse, tous gens cuirassés et armés de hallebardes. Un soldat des conjurés cria à Libertat : Capitaine, voici M. le consul Casault. À ce mot, Libertat met l'épée à la main, va droit sur son adversaire et le perce de part en part. Le malheureux Casault fut aussitôt achevé par les amis de Libertat, et criblé de plusieurs coups de pique. Jean Viguier, un des traîtres, parcourut ensuite tout le quartier de Saint-Jean, criant de rue en rue : Aux armes ! Casault est mort ; mais personne ne bougea, car tout le monde voyait avec peine la trahison de la ville. Libertat fit sortir par la porte de la Joliette Jean Laurens, pour courir vers les troupes du duc de Guise, les priant de s'avancer et de ne laisser perdre une si belle occasion de servir le roi.

Cependant Louis Daix avait rassemblé trois ou quatre cents hommes au corps de garde de la Loge, tous braves Marseillais et ligueurs ; aucun des habitants ne faisait mine de soutenir Libertat ; il fallait hâter l'arrivée du duc de Guise ; ce fut alors que le capitaine des arquebusiers, Lamanon, à la tête de trente chevaux et de quatre-vingts mousquetaires, pénétra dans la ville au nom du roi, et conduit par Libertat. C'était chose nécessaire, car dès que Casault eut été tué, le bruit en courut partout : la plupart de ceux à qui cette nouvelle était agréable, n'osaient témoigner leur joie, craignant le peuple ; mais le président Bernard, des parlementaires, sortit de son logis avec sa soutane, portant un mouchoir à son chapeau et une demi-pique à la main, accompagné de quelques bons serviteurs du roi, criant : Vive le roi ! vive la France ! Il ramassa environ trois mille personnes, et ensuite prit le chemin de la Porte Royale, où il trouva le sieur de Lamanon avec sa troupe. Ce rassemblement marcha contre le corps de garde où s'était réfugié Daix ; le pauvre consul se jeta dans un bateau, et s'alla retirer dans le monastère de Saint-Victor. Alors, ajoute le récit officiel, on n'entendit par toute la ville que le cri de vive le roi ! Et Pierre de Libertat écrivit à Henri IV : Sire, c'estoit de mon devoir d'aller en personne vous rendre obéissance et faire le serment de fidélité, mais je supplierai très humblement vostre majesté que la charge où je suis appelé pour son service me serve d'excuse, et qu'elle ait agréable le voyage que je fais faire exprès à mon frère pour lui donner toute assurance de mes desportements, et représenter la vérité des choses passées ; il estoit avec moi à l'exécution, et a couru le péril commun à une réduction si importante, où Dieu m'a fortifié la volonté et le courage que j'avois dès longtemps pour, au sacrifice de ma vie, remettre la ville en vostre obéissance et la tirer des mains de vos ennemys.

Dans le midi, tout était ainsi soumis à la domination de Henri IV ; l'ardente Toulouse même, cette cité qui,à l'imitation de Marseille, appelait Henri de Bourbon du nom de sodomite et de damné, avait envoyé sa soumission au roi, tandis que ses capitouls se hâtaient d'en donner avis à leurs amis et alliés les prévôt et échevins de Paris, afin qu'ils ne pussent plus douter du zèle des Toulousains : Messieurs, nous avons voulu laisser partir nos députés, qui s'en vont vers sa majesté de la part de ceste ville de Toulouse, pour lui rendre l'hommage et le devoir qui lui sont dus, et l'assurer de la très humble servitude, fidélité et obéissance que ceste ville lui a perpétuellement vouées. Toulouse adressait sa soumission de ville en ville ; elle en avertissait surtout la grande municipalité de Paris, centre d'action dans les beaux jours du mouvement ligueur. Les conseils des cités, composés de gros bourgeois, cherchaient ainsi à imprimer un esprit royaliste aux masses. Restait seulement la Bretagne, alors pressée par une véritable occupation de la part de l'Espagne. La correspondance de don Mendo de Ledesma, envoyé de Philippe II, et commandant militaire, explique la situation du duc de Mercœur dans le parti de la ligue : Il se peut bien que de sourdes menées tendent à attirer le duc de Mercœur dans les intrigues dont le Béamois l'entoure ; mais le duc est de bonne foy, et je ne désespère pas, avec nos conseils et l'assurance du salut éternel, qu'il se prépare et dans laquelle nous le maintenons, de le conserver au service de sa saincteté et de vostre majesté. Le prince de Béarn ne néglige rien contre nous. Aurai-je besoin d'expliquer à vostre majesté combien la possession de ces costes rend plus sûres et plus faciles nos conquêtes de l'Inde ?[25] C'était au maréchal de Brissac que le roi avait confié la guerre de Bretagne, contre la vieille fédération des villes catholiques, soutenue par le roi d'Espagne. A mesure que les périls s'accroissaient avec les conquêtes de Henri IV, le duc de Mercœur multipliait auprès de Philippe U les demandes de subsides. Il sentait la crise approcher. Fallait-il sacrifier à la vieille alliance de l'Espagne les privilèges de la Bretagne, la possibilité de bonnes stipulations pour la province ? Au milieu d'une franche déclaration de principes catholiques, on voit que le duc de Mercœur est à bout : sa position n'est pas tenable, et il est tout à la fois en dispute avec le commandant espagnol Ledesma, avec les villes, qui veulent marcher vers un système complet d'indépendance : Je ne puis plus résister, ajoute-t-il plus bas ; et il l'attribue d'abord au manque de secours ; puis aux mauvais comportements et entreprises inconsidérées du général espagnol, qui écrit en termes peu mesurés contre le duc de Mercœur. Il envoie même à Philippe le traité secret conclu entre le chef de la ligue bretonne et le Béarnais. Car les opérations militaires conduites par le maréchal de Brissac en Bretagne avaient eu pour résultat une suspension d'armes. On appelait de toute part la paix : MM. de Schomberg, de La Rochepot et autres députés, avaient conclu une trêve avec M. le duc de Mercœur ; et dans le mois de mars 1598, Henri IV rendit un édit de pacification pour la réduction dudit duc et des villes de Bretagne : cet édit reposait à peu près sur les bases qu'avait indiquées le commandant Ledesma dans sa dépêche à Philippe II d'Espagne : On ne fera aucun exercice de la religion dans la ville et fauxbourgs de Nantes, ni à trois lieues de ladite ville. Ne se fera aucune recherche de ce qui a esté faict par nostre cousin le duc de Mercœur ; mais tous les establissemens et jurisdictions établis par lui cesseront dès à présent ; et tous les officiers, de nos parlements, chambre des comptes et autres jurisdictions et charges de justice et finance, rentreront en l'exercice de leurs estats et offices. Les habitans de nostre ville de Nantes sont par nous maintenus et confirmés en tous et chascun leurs privilèges, pour en jouir ainsi qu'ils faisoient auparavant ces troubles ; les prisonniers faicts de part et d'autre seront remis en liberté[26].

Toutes ces pacifications de provinces reposaient sur une base commune, la concession de privilèges et d'argent. Ce n'était pas sans d'immenses sacrifices que Henri IV acquérait le royaume ville par ville, état par état. La Bretagne fut la première province de la France ligueuse qui fit sa soumission. Il n'y eut plus dès lors sur ce territoire qu'une seule autorité reconnue : la guerre pouvait se conduire avec plus de force, et la paix s'obtenir à de plus glorieuses conditions.

Cette pacification de la France ne s'était accomplie qu'à travers les sueurs de toute espèce et avec d'immenses sacrifices. Tous ces fiers hommes d'armes catholiques qui campaient dans les villes, dans les gouvernements, n'avaient reconnu la cornette blanche qu'à des conditions dures et intéressées ; chacun avait stipulé quelques cent mille écus de gratification, des pensions viagères, des fiefs de famille, des abbayes, des rentes ; et Henri IV s'était hâté de sceller toutes ces promesses de son scel. D'un autre côté, la presque totalité des services féodaux étant éteints, la guerre se poursuivait, au moyen de troupes mercenaires achetées par des capitulations coûteuses. Les Suisses, les Allemands, les reîtres, si intéressés, auraient-ils marché sans une forte solde, sans des subsides payés d'avance ?

Quand j'étudie l'histoire, il m'est souvent pénible d'arriver au fond des choses, de substituer de tristes réalités à l'idéalisme doré des légendes politiques. Que de races se vantent, dans les annales du pays, d'avoir arboré les couleurs du Béarnais, par dévouement de chevalerie ! que de villes portent, dans leurs armoiries les fleurs de lis, vieux signe de fidélité envers le roi chevalier, qu'elles proclamèrent ! Il existe en original et écrit de la main du roi, un état des dépenses occasions nées par cette grande pacification, et les détails curieux qu'il contient indiquent non seulement les frais immenses qu'elle nécessita, mais encore les motifs secrets qui déterminèrent les divers gentilshommes et les villes de France à traiter avec Henri IV : Premièrement, j'ay payé à la royne d'Angleterre, tant pour argent preste à moy-mesme que pour celuy qui a esté fourni par l'armée allemande, celle de Bretagne, pour les troupes entretenues près de moi au siège de Dieppe, de Rouen ; pour les flottes et vaisseaux, et antres occasions, suivant les vérifications faites : 7.570.800 livres. Plus, pour ce qui est dû aux cantons des Suisses pour les services rendus et pour les pensions, compris les intérests : 35.823.477 livres. Plus, pour ce qui est dû aux princes d'Allemagne, villes impériales, colonels, capitaines de reistres et lansquenets, tant d'une que d'autre religion, tant pour deniers par aux prestes, services par eux faits, solde et appointements de gens de guerre, que pour les arrérages de pensions, suivant les estats qui en ont esté par eux présentés : 14.689.834 livres. Plus, pour ce qui est dû aux Provinces-Unies des Pays-Bas pour argent preste, solde et entretenement de gens de guerre au service du roy, poudres, munitions et vaisseaux fournis : 9.275.400 livres.

Suit le mémoire des sommes payées par le roi pour traictés faits pour réduction de pays, villes, places et seigneuries particulières en l'obéissance du roy, pour pacifier le royaume. A M. de Lorraine et autres particuliers, suivant son traité et promesses secrètes ; 3.766.825 livres ; à M. de Mayenne et autres particuliers, suivant son traité, compris les dettes de deux régiments de Suisses que le roy s'est chargé de payer : 5.580.000 livres ; à M. de Guise, prince de Joinville, et autres, suivant son traité : 3.888.830 livres ; à M. de Nemours et autres : 378.000 livres. Pour M. de Mercœur, Blavet, M. de Vendosme et autres, suivant leurs traités, pour la province de Bretagne : 4.295.350 liv. Plus, pour M. d'Elbeuf, Poitiers, et divers particuliers : 970.824 livres. Plus, à M. de Villars, le chevalier d'Oise son frère, les villes de Rouen, le Havre et autres places ; et pour les récompenses qu'il a fallu donner à MM. de Montpensier, maréchal de Biron, chancelier de Chiverny et autres : 3.477.800 livres. A M. d'Espernon : 496.000 livres. Pour la réduction de Marseille : 406.000 livres. Pour M. de Brissac, la ville de Paris et autres particuliers : 1.695.400 livres. A M. de Joyeuse, pour luy, Toulouse et autres villes : 4.470.000 livres. A M. de La Chastre, pour luy, Orléans, Bourges, et autres particuliers : 898.900 livres. A M. de Ville-roy, pour luy, son fils, Pontoise et autres : 476.594 livres. A M. de Bois-Dauphin : 670.800 livres. A M. de Baïagny, pour luy, Cambray, et autres particuliers : 828.930 livres. A MM. de Vitry et Médarid : 380.000 livres. Plus, pour les sieurs vidâmes d'Amiens, d'Estrumel et autres, et les villes d'Amiens, Abbeville, Péronne et autres places : 1.261.880 livres. Pour les sieurs de Belan, Joffreville et autres, Troyes, Nogent, Vitry, Rocroy, Ghaumont et autres places : 830.048 livres. Pour Vézelay, Mascon, Maiîly, et divers particuliers en Bourgogne : 457.000 livres. Pour les sieurs de Canillac, Monfan et autres, la ville du Puy et autres villes : 547.000 livres. Pour diverses villes en Guienne, les sieurs de Montpezat, Montespan et autres : 390.000 livres. Pour les traités de Lyon, Vienne, Valence et autres villes, et divers particuliers en Lyonnais et Dauphiné : 636,800 livres. Pour la ville de Dinan et quelques autres : 180.000 livres. Plus, pour les sieurs de Leviston, Baudouin et Bevilliers, suivant les promesses à eux faites : 160.000 livres[27].

Par l'aspect de ces documents secrets, on aperçoit quel fut le mobile déterminant de la restauration de Henri IV. Les subsides, les stipulations d'argent dominèrent tous les autres motifs ; l'intérêt présida à cet avènement plus que l'amour des sujets, et surtout que la loyauté féodale. C'est la plaie de tout gouvernement nouveau, que ces grandes concessions qu'il est obligé de faire aux ambitions intéressées qui l'entourent : elles nécessitent des emprunts, des impôts indéfinis[28], et, au milieu de ces tristes charges, sa popularité s'évanouit.

Le besoin d'impôts, celte nécessité de multiplier incessamment les recettes, avaient soulevé le peuple. Jamais Paris et les provinces n'avaient été sous l'influence de circonstances plus déplorables ; il semblait que le ciel, comme à l'époque de l'occupation de la capitale par les huguenots de Coligny, se fût conjuré pour verser sur le peuple le fléau de ses colères. Une épidémie désolait la population pressée au milieu des rues étroites des cités. Dans une nuit obscure, pleine de phénomènes électriques, le petit pont aux meuniers avait croulé tout à coup, et plus de trois cents habitants, avec grande perte de biens, avaient été engloutis sous les décombres ou noyés dans la Seine. La multitude se demandait, dans ses douleurs et ses craintes, si ce n'était pas au triomphe du roi, chef des huguenots, vieux profanateurs des églises, qu'il fallait attribuer ces déplorables accidents et ces épouvantables misères ! On se souvient de l'appui qu'avait prêté le parlement à la restauration de Henri IV ; il se crut appelé à jouer un rôle de remontrances, comme seul corps politique, en l'absence des états-généraux : Plaise à sa majesté, disait le parlement, considérer le misérable estat de son royaume, la campagne déserte, les villes sans trafic, la fureur des gens de guerre, qui pillent et ravagent plus cruellement la France, faute de payement, que ne feroient les plus capitaux ennemis. Que bien que les misères des guerres civiles aient introduit ceste calamité, néanmoins faut-il recognoistre que la guerre n'a point tant tué d'hommes à beaucoup près que la pauvreté en a fait mourir de faim et de misère : quelque déguisement qu'on y puisse apporter, sa majesté en est responsable devant Dieu, qui luy a mis le sceptre en mains pour punir l'iniquité et soulager l'oppression du pauvre. S'il plaisoit au roy, pour éviter tout soupçon, commander à tous les parlemens du royaume luy nommer chascun six hommes : deux de la noblesse, deux de longue robe et deux des finances, toutes personnes signalées pour leur intégrité et prudence, parmi lesquels faire choix d'une douzaine, tels qu'il luy plairoit, qui s'assetnbleroient le matin pour adviser aux affaires de ce royaume, et chaque après-disné en rendroient compte à sa majesté : sadicte majesté, par ce moyen, rencontreroit des conseillers qui k rendroient glorieuse et triomphante, et le peuple paisible, bénissant le temps de son règne.

Roi des chevaliers, brave compagnon de gentilhommerie, Henri IV comprenait peu ces remontrances des corps judiciaires. De quoi se mêlaient donc ces hommes de robe, incapables de manier l'épée ? Le parlement s'était-il jamais montré aux champs de guerre ? avait-il conquis une ville, sué à un siège ou bravé un carré de lances et d'arquebuses ? À quoi le roi employait-il ses levées de deniers ? à la solde des gens de guerre, à l'ornement et bâtisse de quelques maisons de plaisance ; tout cela pour la joie de son peuple ! Mon compère, écrivait Henri IV au connétable de Montmorency, j'escriray aux gens tenant ma cour de parlement, suivant vostre advis, estimant qu'ils se font plus de tort qu'à moy par leurs belles déclamations qui ne servent qu'à tesmoigner leur mauvaise volonté et à scandaliser un chascun ; j'en escriray aussi au premier président, lequel ne deyoit souffrir estre passé si avant qu'on a faict, et vous diray sur ce sujet qu'aucuns me veulent envier et reprocher le peu d'argent que j'employe à mes bastiments, comme si la somme étoit si grande qu'elle fist faute à l'estat, et si je la tirois des meilleurs deniers de mes peuples ; et vous savez, mon cousin, que œ sont toutes parties égarées que je ramasse le mieux que je peux, lesquelles seroient employés ailleurs qu'à mon service, si je ne m'en aydois ; il n'y a que ce que je prends sur l'impôt de Paris, dont la somme est si petite, que puisque c'est pour employer en chose qui m'apporte tant de contentement, elle ne me devroit estre plainte ; car, en vérité, je n'ai autre plaisir et consolation en mes travaux que mesdicts bastiments, lesquels, si je faisois cesser maintenant, apporteroit plus de frayeur à mes subjects que de contentement, car ils croiroient que le péril et la nécessité de mes affaires seroient encore plus grands qu'ils ne sont[29]. Le 19, il ajoutait encore : Je n'ay voulu mander mon advis à la cour de parlement, ni au premier président sur leurs belles desclamations, parce qu'il me semble que mes œuvres leur doivent dessiller les yeux et desmentir ceux qui se prennent à moy de leurs maux, dessuels ils ne discourroient tant à leur aise, si j'eusse attendu pour bien faire qu'ils me l'eussent conseillé et n'eusse esté assisté d'autres que d'eux. Je ne me plains pas tant des fols ou insolents que des chefs qui sont plus sages et mieux informés des affaires, ou du moins le doivent estre que les autres, d'avoir permis que l'on ait passé si avant que l'on a faict ; car telles deslibérations tumultuaires sont indignes de juges ordonnés pour punir les tumultes et séditions, et scandalisât plus qu'ils d'esdifient ceux qui les voyent, comme je m'assure que n'aurez oublié remontrer ; mais quand je scauray plus particulièrement quelle en aura esté la fin, je leur en manderay ce qu'il me semble ; cependant il ne sera que bien à propos qu'ils sachent de vous, mon cousin, que je ne suis content de ce qui s'est passé, et que si l'appréhension du péril ou du mal public en a dévoyé aucuns, je sçaurois bien les redresser dedans le droict chemin de la resvérence et de l'obéissance qui me doict estre portée, quand j'en seray adverti.

Les gens de robe, processifs, inquiets, ne tenaient pas compte des bonnes paroles du roi. Soutenus de l'opinion du peuple, ils persistaient dans de nouvelles remontrances et de larmoyantes protestations. Henri IV, furieux, écrit une dernière fois au connétable Montmorency : Mon compère, je suis bien marry que ces messieurs de la cour de parlement ayent encore faict les fols. Puisqu'il faut que j'y aille moy-mesme, je le feray, et aime mieux y aller dix fois que de laisser perdre la France. Je retourneray dimanche coucher à Paris, et si ce jour-là vous voulez disner à Livry, vous verrez courre un cerf. Dictes à M. le chancelier qu'il se prépare à ce qu'il aura à dire ; pour moy, j'y suis tout préparé. Bonsoir, mon compère. Ce 16 may, à Monceaux, 1597. Henri.

Le roi y alla en effet, et les remontrances cessèrent. Ces plaintes et querelles avaient retenti dans le royaume. Il y avait un mécontentement populaire partout répandu. Paris fermentait. Là il y avait encore souvenir de la ligue. N'était-il pas à craindre que la capitale ne revînt à son ancien amour des Espagnols ? Un mémoire fut envoyé à Henri IV avec de longs détails, qui constatent le fâcheux état de l'opinion publique et la nécessité de fortes mesures de surveillance. Un soin extresme est très nécessaire pour Paris, où y a beaucoup de gens mal affectionnés, les uns armés, les autres qui le peuvent estre dans un soir par deux ou trois quincailliers. Joinct que ladicte ville n'estant mieux gardée qu'elle n'est, il est très aisé défaire couler durant une semaine deux mille soldats déguisés, et autant le jour de devant l'entreprise qui s'y rendroient de divers endroicts à points nommés, et auroient leur rendez-vous en certains lieux de la ville et à certaine heure. Nous avons affaire à l'Espagnol, ennemy vigilant et entreprenant ; il nous le montre bien tous les jours ; des lettres manifestent son dessein sur Paris ; ses espérances ne se trouvent ordinairement que trop bien fondées. C'est au roy et à nous à y penser et songer que la perte de Paris abattroit et estourdiroit tellement le royaume, qu'il est douteux s'il s'en releveroit jamais. — S'ensuit une longue série de remèdes pour obvier aux surprises, trahisons susmentionnées : Nous avons nécessairement besoin d'un chef auquel Paris ait grande créance, qui soict très vigilant et résolu d'y mourir plustost que d'en sortir. — Les capitaines tiendront rosle de toutes personnes incognues qui entreront et sortiront de la ville, des lieux où ils vont et pour quelles affaires. — Desfenses seront faictes à tout bourgeois, soict artisans, marchands ou autres de recevoir et coucher en leur maison ceux qui viennent des pays de l'ennemy ou villes par lui occupées. — Seront faictes desfenses, sous peine de la vie, de vendre armes offensives ou desfensives à personnes quelconques sans permission signée du bureau de la ville. — Si la peste se met à Paris, la ville sera aussitost despeuplée de gens de qualité, les pauvres mourront de faim, et ne s'y gagnant plus rien, le roy n'en pourra avoir aucun secours, et la ville courra grandissime hasard de se perdre ; néanmoins on y donne aussi peu d'ordre que l'année passée. Les mendiants valides et qui pourroient travailler aux champs, y sont en nombre effroyable, sans qu'on y apporte police quelconque ; les rues sont plus sales que jamais, et les médecins qui advertissent ne sont escoutés. C'est pourquoy, puisque ceux qui devroient nuict et jour veiller à cela s'endorment, il est du tout nécessaire (si l'on ne veut s'en repentir à bon escient d'establir un bureau composé de gens actifs et diligens de toute qualité, jusqu'au nombre de douze, qui, par commission vérifiée au parlement, puissent souverainement ordonner et exécuter tout ce qui concernera la santé[30]. Cette peinture de la position municipale de Paris a de tristes couleurs ; la grande cité, loin d'avoir gagné à la restauration de son roi, en subissait de plus profondes misères. La situation de Henri IV n'était pas bonne ; l'impopularité de son règne s'accroissait d'une déplorable manière ; le peuple voyait avec douleur le prêche publiquement établi dans le palais même du Louvre, aux appartements de la sœur du roi. Les faiblesses de Henri IV pour la marquise de Monceau étaient odieuses ; quand il la créa duchesse de Beaufort, la multitude l'appela la duchesse d'ordure[31] ; et les pasquils représentaient le roi comme un autre Sardanapale vivant sans cesse aux bordels ez royaume de couardise, et mettant la France en morceaux pour satisfaire madame la marquise. Sans doute il faut un peu se défier des dépêches espagnoles sur son avènement ; mais il en est une curieuse, qui indique les alarmes publiques, la surveillance inquiète des hommes d'armes, et combien chaque jour la sûreté de Henri IV était menacée par des complots incessamment renouvelés. Dernièrement on a arrêté à Chatou, qui est un petit bourg non loin de Saint-Germain-en-Laye, huit soldats armés, que l'on a accusés d'estre embusquée là pour assassiner le Béarnois au moment qu'il voudroit partir ; ces soldats ont été mis à mort sans jugement. On a arresté également le vicaire de la paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs de la ville de Paris, accusé d'avoir dict qu'il avoit un couteau lequel pourroit très bien donner un coup à la jacobine. Cet ecclésiastique a esté condamné à mort par la chambre criminelle ; en ayant appelé à la cour, on n'a poinct voulu l'entendre, et on lui a donné seulement trois jours pour se préparer à la mort. On a faict une perquisition générale dans les maisons de Paris avec l'attention la plus rigoureuse, et il s'en est suivi l'arrestation d'une infinité de catholiques. Cependant on avoit donné pour prétexte à ces visites domiciliaires la nécessité du saisir chez les hérétiques toutes les armes avec lesquelles ils comptoient se révolter : aux hérétiques on a substitué les catholiques. Bourbon a esté obligé de se rendre à Lyon par suite des craintes sérieuses qu'inspirent les ravages de M. de Nemours, lequel attend encore de nouvelles forces. Les habitans de Lyon sont accablés des frais énormes que leur cause le connétable de Montmorency. On vient de publier à Paris une ordonnance portant que tous ceux qui ont quitté la ville, sans estre au service royal, seront condamnés à mort comme soupçonnés d'appartenir à la saincte-union. Encourront la mesme peine ceux qui les recevront ou ne les dénonceront pas. Jamais les rigueurs exercées à Tours n'égalèrent celles de Paris, où les hérétiques commandent en maîtres[32].

La chose en était à ce point d'impopularité à Paris, que le roi était obligé de défendre toute assemblée pour les éjections du prévôt et des échevins ; car partout où se trouvaient trois hommes du peuple, partout se faisaient entendre les regrets du passé, le désespoir du présent et de l'avenir. Henri IV écrivait aux prévôt des marchands, échevins, quarteniers et bourgeois de Paris : Très chers et bien aînés, désirant régler les eslections des prevost des marchands et eschevins de nostre bonne ville de Paris, afin d'obvier aux monopoles et abus qui s'y peuvent commettre ; pour plusieurs autres considérations justes et grandes, nous vous avons interdict et défendu, interdisons et défendons faire aucune assemblée le 16e de ce présent mois pour l'eslection d'un prevost des marchands et de deux eschevins. Le 13 août, il y eut assemblée à l'hôtel-de-ville pour délibérer sur la lettre ci-dessus, et fut advisé tout d'une voix qu'il sera faict très humbles remontrances au roy de la teneur des privilèges de la ville, et sa majesté suppliée de maintenir ladicte ville en ses droits comme elle a promis ; de plus, aller par-devant nosseigneurs du parlement faire entendre le présent advis, supplier la cour vouloir assister ladicte ville auxdictes remontrances, et qu'il soit député aucuns de la compagnie pour assister M. Talon, eschevin, député pour faire lesdictes remontrances. Sur l'avis de ces délibérations, Henri IV écrivit au prévôt des marchands : M. Langlois, ayant esté adverty de la deslibération du corps de ma ville de Paris, et l'ordonnance que ceux de mon parlement ont faicte là-dessus touchant de procéder à l'eslection des prevost des marchands et eschevins de madicte ville, je vous fais ce mot pour vous dire que vous mandiez les quarteniers de ma ville, et leur fassiez desfenses de ma part, sur peine de privation de leurs charges, que je veux qu'il ne soit aucunement procédé à ladicte eslection, et faictes que ceux qui ont esté desputés auprès de moy ne viennent. Nouvelle assemblée du bureau le 15, où l'on advisa que la résolution prise en l'assemblée du 13 seroit exécutée et l'eslection faicte ; le scrutin porté au roy par les scrutateurs, assistés des desputés nommés pour les remontrances. Il y eut, en effect, assemblée générale le 16. On y réélut le prevost Langlois, et l'on y nomma deux autres échevins ; ce qui fut encore cassé par le roi. Que de regrets n'avaient-ils pas ces bons bourgeois de Paris, d'avoir prêté la main à cette restauration de Henri IV, qui les privait de leurs privilèges ! Qu'était devenu ce temps oh la bourgeoisie se pressait en son hôtel-de-ville, pour élire librement ses échevins et prévôts, capitaines de quartiers et dixainiers ? Plus d'indépendance populaire ; la chaire était muette ; les pamphlets, huitains, dixains, pasquils avaient cessé d'égayer la multitude contre les vices de la cour : on pendait les écrivains méchants qui osaient médire de Henri IV, de ses courtisans, brillante chevalerie, de ses maîtresses, accablées sous les pierreries et diamants, ternis par les larmes du pauvre peuple, comme le disait le révérend père Rose, évêque de Senlis. L'esprit de la ligue n'était point éteint avec la fédération provinciale ; il n'y avait plus ni résistance matérielle dans les villes, ni guerre civile sous un autre drapeau. Mais alors commençait à se développer la résistance morale ; elle était partout, dans l'opinion alarmée, dans le parlement, à l'hôtel-de-ville, c'est-à-dire dans les trois forces qui avaient aidé au rétablissement de Henri IV. La fierté chevaleresque du roi s'offensait de ces résistances ; il avait exposé sa vie, frappé d'estoc et de taille pour conquérir son royaume ; qui pouvait le lui disputer ? était-ce une bourgeoisie couarde qui s'était agenouillée pour lui offrir les clefs de Paris ? était-ce un parlement qui devait son pouvoir à sa clémence ? était-ce un hôtel-de-ville dont le beffroi séditieux avait appelé, six ans, le peuple aux armes contre cette cornette blanche qui flottait aujourd'hui glorieuse et resplendissante sur les hautes tours de Notre-Dame ?

 

 

 



[1] Fontanieu, portefeuilles, n. 429-430.

[2] Procédure faicte contre Jean Chastel, escolier estudiant au collège des Jésuites, pour le parricide par luy attenté sur la personne du roy très chrestien Henry IV, roy de France et de Navarre. 1595.

[3] Mss. de Colbert, in-fol., vol. XXXII.

[4] Mss. de Béthune, vol. cot. 9141, fol. 33.

[5] Mémoires de Bongars, in-fol. Mss. Biblioth. royale, tom. II, pièce 43.

[6] Mémoires de Bongars, in-fol. Mss. Biblioth. royale, tom. II, pièce 43.

[7] Instruction au sieur Duperron. Bibliothèque da roi, mss. de Béthune, n° 8967, fol. 1.

[8] Lettre de M. d'Ossat à M. de Nevers. Bibliothèque du roi, Mss. de Mesme. Int. Mém. sur la ligue, in-fol., t. XIX, n° 8931/20.

[9] Lettre des ambassadeurs d'Henri IV auprès du pape, pour lui annoncer son absolution. Bibl. du roi, mss. de Béthune, n° 8967, fol. 20.

[10] Archives de Simancas, B. 84.

[11] Mss. de Béthune, vol. cot. 8967, fol. 10.

[12] Articles accordés par le roi pour la trêve générale du royaume. Mss. de Béthune, vol. cot. 9053, fol. 15.

[13] Fait à Vernon, le 13 décembre 1594. Mss. de Mesmes, in-fol., t. XVIII, n° 8931/19.

[14] Mss. de Béthune, vol. cot. 9041, fol. 44.

[15] Remontrances à messieurs de l'assemblée tenue à Rouen en 1596, par René Benoist, confesseur du roi. Rouen, Petit et Moreau, 1596.

[16] Collection des états-généraux, tom. XVI, p. 1 et suiv., 4 novembre 1596.

[17] Voyez sur cette pacification, le curieux pamphlet : Dialogue fort plaisant entre Henri IV et deux vignerons de Besançon, qui se sont adressés à sa majesté au temps qu'elle était dans Lyon, le tout en vers bourguignons. (Dijon. 1596).

[18] Mss. de Mesme, in-fol., t. XXI, n° 8931/22.

[19] Mss. de Béthune, vol. cot. 9041, fol. 7.

[20] Mss. de Colbert, n° 35, in-fol. parchem.

[21] Mss. Colbert, vol. 35, fol. parchem.

[22] Archives de Simancas, cot. B 8341, 8334.

[23] Toulon, 10 février. Mss. Dupuy, vol. CLV, pièce originale.

[24] Un de ses descendants, A. Capefigue, fût condamné à mort et sa maison rasée par le parlement d'Aix pour avoir conspiré avec la noblesse de Provence contre Louis XIV, et, chose fatale ! un autre Anglès Capefigue, ancien préfet militaire, fut lâchement assassiné dans la réaction de 1815.

[25] Amérique. No estaran seguras las Indias. — Archives de Simancas, B 84241.

[26] Mss. Dupuy, CXXX.

[27] Mss. Dupuy, vol. DXXXXIX. État des sommes acquittées à la charge du roi et du royaume. — Mss. de Colbert, vol. XXXII, regist. en parchemin.

[28] Sources d'abus et de monopoles glissés sur le peuple de France, par Barthélemy Lalleman, in-8 (sans date). — Trésor et richesses pour mettre l'état en sa splendeur, 1697, in-8°.

[29] Mss. de Béthune, vol. cot. 9044, fol. 43.

[30] Mss. de Béthune, vol. cot. 9067, fol. 55.

[31] Journal de Henri IV, ad ann. 1597.

[32] Donde les hereses mandan asolutamente. Archives de Simancas, B 8442. — Ce paquet est composé des correspondaaces : 1° du duc de Feria (de Bruxelles ou Flandre) ; 2° du duc de Ledesma (de Nantes) ; 3° du duc de Mercœur (Bretagne) ; il n'y en a que très peu ; 4° du général espagnol don Juan de l'Aquila (Bretagne).