FRANÇOIS Ier ET LA RENAISSANCE. 1515-1547

TOME TROISIÈME

CHAPITRE V. — CARTEL SOUVERAIN. DÉVELOPPEMENT DE LA LIGUE ITALIENNE.

 

 

Colère de Charles-Quint contre François Ier. — Cartel. — Mission des hérauts d’armes Bourgogne et Guyenne. — Fixation du combat. — Le choix du camp. — Les armes. — Lequel des deux princes refuse l'appel ? — Guerre d'Italie. — Envoi du maréchal de Lautrec. — Nouveau passage des Alpes. — Prise de Milan. — Restauration des Sforza. — Situation de Venise. — De Rome. — Soulèvement général contre Charles-Quint pour la liberté du pape. — Délivrance de Clément VII. — Marche des Français sur Naples. — Siège de la ville. — Expédition maritime. — Gènes. — Doria. — Bataille navale dans le golfe de Naples. — Ravages de la peste. — Retraite du maréchal de Lautrec. — Perte de l’Italie.

1527-1528.

 

Charles-Quint avait pris tant de précautions pour assurer l'exécution fidèle du traité de Madrid, qu'il devait croire y qu'engagé par des promesses si solennelles et par la tristesse de la captivité de ses fils ; François Ier consentirait à lui remettre fidèlement la Bourgogne, et à reconstituer l'ancien État féodal que Louis XI avait brisé par sa politique et ses conquêtes. Rien donc ne dut blesser plus profondément l'empereur que la certitude, acquise par la correspondance du vice-roi de Naples, que le roi de France refusait de ratifier le traité sous de vains prétextes. Avec le caractère chevaleresque de François Ier, l'empereur calculait que puisque le roi ne pouvait pas tenir sa promesse ; il viendrait, comme il s'y était engagé, se remettre en prison à Madrid, ainsi qu'un loyal paladin des vieux romani du moyen âge. Quand il vit que, loin de là, François Ier s'était placé à la tête de la confédération italienne, alors il se prit à déclamer contre la mauvaise foi du roi de France, à l'appeler félon et discourtois, avec une aigreur qui se ressentait du dépit de s'être montré trop facile. Cette colère s'attacha d'abord aux enfants de France, qui furent enfermés à Valladolid, dans une triste captivité ; nobles varlets privés de leurs officiers, on les plaça sous la garde de quelques gentilshommes, avec ordre de les traiter sévèrement, puisque leur père avait manqué à la foi d'honneur jurée sur l'autel.

C'est à ce moment qu'il faut placer un des curieux, épisodes de cette grande histoire, le cartel de François Ier à Charles-Quint, envoyé par les hérauts d'armes. Dans les coutumes du moyen âge, quand un prince ou baron demandait le champ clos et la lies ouverte, c'était par les sergents d'armes que la provocation avait lieu ; chaque prince avait, comme attachés à son service des prud'hommes qui portaient ses couleurs sur leur poitrine, et sur la banderole flottante au bâton du commandement. Les manuscrits du XVe siècle nous offrent une image de ces hérauts annonçant soit un tournoi, soit un événement de famille, messagers de paix ou de guerre, sacrés aux y eux de tous. Presque toujours on leur donnait des noms de province ou de maison souveraine ; le héraut d'armes de Charles-Quint avait nom Bourgogne, non point par caprice bizarre, mais pour indiquer la source héréditaire de sa maison. Le héraut d'armes de François Ier l'appelait Guyenne, du nom d'une des belles provinces de France. Les écuyers Bourgogne et Guyenne aillaient donc être les messagers pour ce cartel extraordinaire entre les deux souverains les plus puissants, les plus forts de la chrétienté ; l'un et l’autre allaient rendre un dernier hommage à la noble chevalerie, pur reflet d'une grande chose. II était curieux au moment où l'esprit du moyen âge s'effaçait devoir l'invoquer de nouveau pour la solennité d'un combat singulier, alors surtout qu'un accès de colère faisait violer le droit des gens même sur les ambassadeurs, car le secrétaire de Charles-Quint Granvelle était jeté au Châtelet, et Calvimont, ambassadeur de François, à Madrid, restait prisonnier à Tolède.

Les conseils modérés de l'ambassadeur Calvimont à Charles-Quint n'avaient point empêché son intempérance de langue, et l'empereur s'était fortement expliqué sur le manque de foi de François V jusqu'à ce point de l'appeler couard et déloyal. Bien que l'ambassadeur cachât l'aigreur de ces paroles pour ne point surexciter son maître, il n'avait pu s'empêcher d'en dire quelques mots. Dans une de ses dépêches, Calvimont rapporte que Charles-Quint avait dit : Qu'il seroit temps de faire cesser tous ces débats, toutes ces querelles nuisibles à la chrétienté, dans un duel en champ clos, où les deux princes seuls seroient exposés, et ces paroles ainsi récitées avaient amené des explications avec Granvelle, élevé depuis au cardinalat. François Ier avait cru nécessaire de développer devant lui toute sa conduite depuis l'origine des débats, et de montrer par les preuves qu'il n'avait point faussé sa parole : Est-ce que si vous signiez un traité le couteau sur la gorge, vous croiriez vous engagé ? dit le roi à l'ambassadeur ; et celui-ci garda le silence : parce que sa mission, répéta-t-il, étoit de tout écouter, et que l'honneur de son maître étoit trop élevé pour qu'il pût être atteint par des injures. Alors François Ier se laissant emporter, ne garda plus de ménagements : Granvelle, le soi-disant empereur en a menti par la gorge ! et je le défie en champ clos. Cette menace ne resta point vaine, et la bravade d'un défi fut portée par Guyenne, le héraut d'armes de François Ier à la cour de Madrid ; un sauf-conduit fut sollicité et obtenu de Charles-Quint[1] ; et le héraut d'armes Guyenne récita la charte suivante, scellée de la main du roi : Nous, François, par la grâce de Dieu, roy de France, seigneur de Gennes, etc. ; à vous, Charles, par la même grâce, esleu empereur des Romains et roy des Espaignes ; faisons sçayoir que nous estans advertiz que en aucunes responces qu'avés faictes à nos ambassadeurs et heraulx envoyés devers vous pour le bien de la paix, vous voulant sans raison excuser, nous avés accusé, en disant qu'aviez notre foy, et que sur icelle, oultre notre promesse, nous en estions allez et partiz de voz mains et de votre puissance, pour deffendre notre honneur, lequel en ce cas seroit trop chargé contre vérité, avons bien voulu vous envoyer ce cartel par lequel encores que tout homme gardé ne puisse avoir obligation de foy et que cela nous fust excuse assés suffisante, ce non obstant voulans satisfaire à ung chacun et notre dict honneur lequel nous avons voulu garder et garderons si Dieu plaist jusques à la mort ; vous faisons entendre que si vous nous avés voulu ou voulez charger non pas de notre dite foy et délivrance seulement, mais que nous aions jamais fait chose qu'ung gentilhomme aymant son honneur ne doive faire, nous disons que vous avés menty par la gorge, et que autant de fois que vous le dires, vous mentirez. Estant délibérez de deffendre notre honneur jusques au dernier bout de notre vye ; par quoy puisque contre vérité vous nous avés voulu comme dit est chargé doresnavant, ne vous escripvez aucune chose, mais nous asseurés le camp, et nous vous porterons les armes, protestans que si, après ceste déclaration en autres lieux, vous escripvez ou dictez paroles qui soient contre notre honneur que la honte du delay du combat en sera votre, veu que venant au dict combat, c'est la fin de toutes escriptures. Fait en notre bonne ville et cité de Paris, le 23e jour de mars, l'an 1527, avant Pasques. François[2].

A ce cartel signifié en termes hautains, voici la réponse originale que fait Charles-Quint : Charles, par la divine clémence, empereur des Romains, roy des Allemaignes, des Espaignes, etc. ; à vous, François, par la grâce de Dieu, roy de France ; fais sçavoir comme par Guyenne, votre héraut, j'ay le huitiesme de ce moys de juin reçeu votre cartel du 28 de mars, lequel de plus loing que de Paris en ce lieu eust peu plustôt venir. Ne vous ayant en rien failly, je n'ay nul mestier de me excuser, mais votre faulte est celle que vous accuse, et en ce que dictes que j'avoys votre foy, vray est entendant de celle que vous avez donnée par le traicté de Madrid, selon qu'il appart par escriptures signées de votre main, que retourneriés en ma puissance comme prisonnier de bonne guerre, en cas que n'accomplissiez ce que par ledict traicté m'avés promis. Mais que j'aye dit comme audict cartel dictes, que sur icelle et oultre votre promesse, vous estiez allé et party de mes mains et de ma puissance ; ce sont mots que oncques ne diz, car jamais n'ay prétendu d'avoir votre foy de non partir, mais bien celle de retourner en la forme traictée, et s'il eussiez ainsy fait n'eussiez failly à vos enfants ny à l'acquit de votre honneur ; et à ce que dictes pour deffendre votre dit honneur lequel en ce cas seroit trop chargé contre vérité, vous avez bien voulu envoyer votre cartel par lequel dictes, que encore que tout homme gardé ne puisse avoir obligation de foy et que cela vous fust excuse assés souffisante et non obstant voulant satisfaire à ung chacun et à votre dit bonneur, lequel dictes vouloir garder et garderez si Dieu plaist jusques à la mort, me faictes entendre que si vous ay voulu, ou veulx charger, non pas de votre foy et délivrance seulement, mais que vous avez fait chose que ung gentilhomme aymant son honneur ne doivra faire, dictes que j'ay meaty par la gorge et que autant de fois que je le diray que mentiray, estant délibéré de défendre votre honneur jusques au dernier bout de votre vye, je vous réponds que en suivant la forme traictée votre excusé d'avoir été gardé ne peut avoir lieu, et puisque tant peu estimez votre honneur, ne m'est merveille ; que niez estre obligé d'accomplir votre promesse, vos paroUes ne suffisent pour satisfaire à votre dit honneur, car j'ay dit et diray sans mentir que vous avez fait laschement et meschamment de non m'avoir gardée la foy et promesse que j'ay de vous selon ledit traicté de Madrid. Et si vous voulez affermer le contraire puis seullement en ce cas je vous tiens habillité pour combattre. Je vous dis que je accepte de vous livrer le camp et suis contans pour ma part, le vous asseurer par tous les moyens raisonnables que sur ce seront advisez ; et à cet effect et pour plus prompt expédient, je vous nomme dès maintenant le lieu dudit combat sur la rivière qui passe entre Fontarabie et Andaye, en tel endroit et de la manière que de commung consentement sera advisé plus seheur et plus convenable, et me semble que par raison ne le povez aucunement refuser... Non obstant la situation dudit lieu se trouvera bon moyen qu'il n'y aura avantage plus à l’ung qu'à l'autre ; et à l'effect que dessus et pour appointer sur l'élection des armes, que je prétends me appartenir et non à vous, et afin qu'il n'y ait longueur ne dilation en la conclusion, pourrons envoyer sur ledit lieu gentilshommes de chacun comté avec suffisant pouvoir d'adviser et conclure, tant de la seheurte égales dudit camp que de l'élection des armes, pour du-’ dit combat et du surplus touchant à ce cas ; et si quarante jours après la présentation de ceste ne me respondez et ne me advisez de votre intention, sur ce l'on pourra bien voir que le delay du combat sera votre, que vous sera imputé avec la faulte de non avoir accomply ce que promistes à Madrid, etc. — Donné à Mouson, en mon royaulme d'Arragon le 24e du mois de juing 1528[3]. Charles.

D'après les coutumes du moyen âge sur le combat singulier, on appelait sûreté de camp l'acte par lequel chaque chevalier s'engageait à ce qu'il n'y eût aucune trahison ni déloyauté dans les armes, ni embûche sur le terrain. Les deux princes avaient montré tant de méfiance l'un de l'autre, que ni François Ier ni Charles-Quint n'osaient se rencontrer dans leur royaume respectif ; il leur fallait une terre neutre, et Charles, on l'a vu, désigna une petite île de la Bidassoa, en ajoutant d'un ton railleur : C'est là que le roi de France a été libre en jurant d'exécuter le traité de Madrid, et c'est là où je veux me venger de sa déloyauté. Plus le lieu était rapproché de l'Espagne, plus le roi craignait des embûches de l'empereur, capable de le faire enlever. A cet effet, il demandait la sûreté des camps ; dès que les barrières seroient ouvertes, lui, l'empereur et les témoins dévoient seuls assister au combat. Cette méfiance devient l'objet incessant des négociations entre les deux hérauts d'armes Bourgogne et Guyenne. Il est curieux de lire le procès-verbal de ces deux hérauts d'armes, fiers de caractère, insolents de propos et pénétrés de l'importance de leur mission, car ils représentent les colères de leurs souverains. Bourgogne surtout est bien orgueilleux ; au nom de Charles-Quint partout il cherche le roi pour lui remettre le cartel ; on lui répond qu'il court le cerf à Fontainebleau. Bourgogne persiste et dit qu’il ira l'attendre à Paris, comme lui indique sa mission ; on lui affirme que s'il vient à Paris avec les armoiries de son maître, la populace lui fera un mauvais parti ; cela ne l'arrête pas, le fier Bourgogne, et il fait son entrée publiquement par la porte Saint-Antoine, avec trompettes qui sonnent fanfares sous le gonfanon armorié de Castille. Enfin il trouve le roi, et lui lit avec insolence le cartel de l'empereur. On l'interrompt et il recommence vingt fois. Le roi lui dit : Bourgogne, je n'irai pas à la Bidassoa qu'on ne m'ait assuré le camp[4], et le héraut répète son défi jusqu'à ce qu'on le contraigne à quitter la cour par la force.

Pendant ce temps, le héraut Guyenne avait cherché Charles-Quint partout, pour lui porter le cartel du roi de France. Son procès-verbal témoigne la même persévérance, la même ténacité ; mais Charles-Quint prend moins de prétextes que François Ier pour l'écarter ; il écoute et pince les lèvres avec mépris, lorsque le héraut lui dit qu'il en a menti par la gorge. Charles-Quint, par cela seul qu'il est plus habile, se tient plus modéré. Le droit rigoureux est d'ailleurs pour lui : a-t-il manqué à sa parole ? Signataire d'un traité, l'a-t-il violé ? Quel serment a-t-il méconnu ? Et Guyenne s'en revient sans obtenir d'autre réponse de l'empereur que les termes de son cartel : le choix d'un terrain neutre pour lieu du combat, et l'accusation formulée contre la loyauté de François Ier : qui a violé solennellement la foi promise.

Ce drame qui a ses incidents, ses péripéties, ses longueurs surtout, se poursuit invariablement ; mais le défi est porté en vain. Faut-il accuser de lâcheté le roi François Ier ? il a fait ses preuves en bataille ; il ne craint ni les coups de lance ni de hache d'armes. Charles-Quint est brave de sa personne : jamais il n'a refusé de s'exposer dans les périls ! Et pourtant le cartel n'eut point de suite : c'est qu'il n'était plus ni dans le temps ni dans les mœurs ; l'esprit de chevalerie s'en allait pour faire place à l'esprit politique ; et alors le véritable, le seul défi y c'était la guerre : un duel entre princes devenait un duel entre peuples. On lit néanmoins avec un grand intérêt les deux récits des hérauts d'armes Bourgogne et Guyenne, parce qu'ils expriment les dernières formules du combat singulier qui dominent le moyen âge : formules d'autant plus minutieusement indiquées qu'il s'agit d'une lutte corps à corps entre deux monarques.

Charles-Quint, plus sérieux, plus politique que François Ier suit cette affaire et en fait constater toutes les circonstances ; comme témoin de son champ clos, il prend un brave chevalier, Balthazar Castiglione, très, avancé sur les droits de l'honneur et de la délicatesse chevaleresque. Quand il fut constaté que le duel n'aurait pas lieu, chacun des princes fit publier les pièces qui pouvaient attester leur loyauté. Charles-Quint accusa hautement François Ier d'avoir déserté le camp ; et à son tour le roi de France signala les déloyales intentions de l'empereur cherchant à l'attirer sur la Bidassoa pour se saisir de sa personne. Lorsqu'il provoquait avec tant de vivacité un combat corps à corps, Charles, Quint avait pour but de constater aux yeux de l'Europe qu'il était sans ambition ; et quo, pour mettre un terme à l'effusion du sang humain, il offrait d'exposer sa personne dans un combat singulier. En général on cherche à prouver qu'on n'a pas le défaut qui vous domine ; et l'empereur, le plus ambitieux des hommes, voulait démontrer qu'il était le plus désintéressé des monarques ; imitant ainsi Louis XI, le plus soupçonneux des rois, et qui va de mettre avec confiance dans les mains du duc de Bourgogne son ennemi.

Au reste, le véritable duel entre Charles-Quint et François Ier, c'était la guerre, je le répète ; et alors elle commençait à se développer sur de larges proportions dans cette ligue italienne un moment brisée par la marche rapide et victorieuse du connétable de Bourbon. Jusqu'ici aucun secours effectif n'était venu seconder les opérations des confédérés. Henri VIII et François Ier n'avaient donné que des paroles ; mais à mesure qu'il se fait échange de durs propos, de si fières menaces entre Charles-Quint et le roi de France, celui-ci décida qu'un contingent de lances et d'infanterie serait fourni à la ligue italienne ; et le maréchal de Lautrec, chargé de les commander, passait une fois encore les Alpes : route devenue si usuelle à la chevalerie depuis Charles VIII. A de bien courts intervalles, on voyait de nouvelles troupes descendre des hautes montagnes dans les plaines de Lombardie, camper autour du lac de Côme, et s'étendre ensuite jusqu'à Crémone, Brescia et Milan. Le maréchal de Lautrec se mit donc vigoureusement, la tête des gendarmes de France, pour recommencer une nouvelle campagne dans le Milanais, tandis que le roi restait à Paris dans ses cours plénières, pour répondre toujours à ce cartel que Charles-Quint lui jetait incessamment à la face avec la solennité castillane ; son honneur de gentilhomme lui en faisait une loi.

Au moment où les Français paraissaient aussi en Italie, Rome était triste et le pape captif ; cet événement sinistre, ce sac de Rome exécuté d'une manière si sanglante, avait produit sur tous les esprits une impression de deuil et de désolation ; le catholicisme et la papauté avaient une force immense aux yeux du peuple ; et ces scènes de sang et de boue qui se passaient à Rome, les processions de ces misérables luthériens, affublés de mitres et de crosses y chassant les évêques et les prêtres montés sur des ânes, laissaient dans tous les esprits une horreur indicible. Cette répulsion européenne jetait quelque chose d'odieux sur la personne de Charles-Quint qui paraissait, sinon avoir commandé les excès, au moins les tolérer par animosité contre le pape. Il était né de ces saturnales luthériennes une violente indignation au cœur de l’Italie et qui devait favoriser l'expédition du maréchal de Lautrec. Rome, la ville éternelle, le siège du monde catholique était au pouvoir des pilleurs de châsses et d'autels. Florentins, Vénitiens, Milanais, tous devaient prendre les armes pour se débarrasser de cette oppression victorieuse imposée par les Allemands de la Souabe ou de la Forêt-Noire, reîtres lansquenets et mécréants de Dieu et de ses saints.

Les Français descendirent donc en Italie pour seconder ce mouvement de délivrance, annonçant partout qu'ils voulaient rétablir les souverains naturels : la république sénatoriale à Gênes ; Sforza, dans le Milanais, les Médicis à Florence, notre saint-père à Rome ; et surtout détruire ces bandes impudiques et sauvages qui violoient les vierges timides, les matrones honnêtes. Ces barbares luthériens n'apportaient pas, comme les Français, un amour délicat et léger, dans leurs excès mêmes, mais des passions féroces, cupides et avinées. L'armée impériale en Italie se divisait en plusieurs grands corps, l'un dans le Milanais, en possession des places fortes, sous le marquis de Guast[5], s'étendant depuis les terres de Gènes jusqu'au lac de Côme ; l'autre, naguère sous le connétable, restait en possession de Rome, et gardienne du pape ; un troisième corps enfin, sous Montcade[6], occupait Naples, et devait prêter secours aux Allemands, maîtres de la capitale du monde chrétien. La situation de ces armées sur un terrain trop étendu n'était pas bonne ; on pouvait bien par les Alpes faire passer des troupes de lansquenets au marquis de Guast, à Milan ; mais Charles-Quint manquait d'argent, les troubles de l'Allemagne suscités par Luther ne permettaient plus l'unité impériale, et les excès que les mécréants avaient commis, affaiblissaient leurs forces. Il y a dans le désordre une cause de faiblesse et de mort ; les armées indisciplinées sont comme des hommes qui abusent de leur vie dans des excès de plaisirs ; au jour du réveil, les membres sont alourdis et faibles, l'énergie manque au cœur et la résolution au bras. Autour de ces soldats l'indignation avait multiplié les ennemis armés ; les Italiens, patients sous l'oppression, avaient recueilli en leur âme tout ce qu'ils pouvaient avoir de vengeance pour la faire tomber sur les bandits de la réforme ; autant ils s'étaient élevés avec violence contre les Français lorsqu'ils possédaient Milan, Gênes, en souverains impératifs, autant ils leur tendaient la main maintenant que le maréchal de Lautrec se présentait pour sauver l’Italie des soudards d'Allemagne.

On était au milieu de juillet ; le maréchal de Lautrec avec mille lances et vingt-six mille auxiliaires, lansquenets, gascons, français et suisses, se présenta dans le Milanais ; ainsi alors étaient les armées, composées de nations diverses, parlant des langues différentes, avec des coutumes opposées ; les lansquenets presque tous allemands, ou lorrains levés par le duc de Guise : les Gascons, gens du midi avec leur verbiage, leurs jeux de mots, glorieux et fanfarons, aussi agiles que les Basques, bons tireurs d'arquebusades, et suivant Pierre de Navarre[7], aussi hâbleur que ses camarades d'armes ; quant aux Suisses, c'étaient toujours les mêmes mercenaires, montagnards avides : avec des écus au soleil, on les aurait fait marcher au bout du monde. La véritable armée de France, c'étaient les compagnies de lances, composées de gens d'armes, gentilshommes, tous portant blason de race, et, derrière eux, fantassins, arquebusiers, écuyers, braves et déterminés. Genouillac ne guida pas cette fois l'artillerie ; Genouillac le plus habile tireur ! Ce fut un autre Gascon d'une famille d'armes, du nom de Montragon, car ces gens du Midi étaient subtils, adroits, de manière à ne jamais rester en repos. Comme la campagne devait embrasser toute l'Italie (les côtes comme la terre ferme), le roi avait confié ses galères à André Doria, le Génois, certes bien capable de mener une campagne de mer ; André Doria devait aborder Gènes, soulever le parti républicain et rétablir la dignité de doge dans sa propre race. Oh ! qu'on aime à saluer du beau golfe de Gènes ce palais si magnifique, qui s'élève en espalier des bords de la Méditerranée jusque sur les coteaux où brille encore la vieille statue d'André Doria ! Ainsi le maréchal de Lautrec devait marcher sur Milan, converger vers Gênes, tandis que la flotte, après avoir rendu la liberté à sa patrie, aborderait Civita-Vecchia, le port de Rome. A son tour, Lautrec devait s'appuyer sur l'armée vénitienne, les troupes du pape conduites par le duc Urbin y et le parti populaire partout soulevé.

Ce plan de campagne se développa sur ces bases réfléchies ; ce n'est point vers Milan que s'avance le maréchal de Lautrec, comme l'avait fait François Ier avant la bataille de Pavie ; il marche sur Alexandrie, comme point intermédiaire entre Gênes et Milan, afin de prêter appui aux galères d'André Doria qui se présentent dans le golfe. Le but de la guerre actuelle étant avoué, le maréchal de Lautrec laissa André Doria et le génois Frégose révolutionner Gènes ; lui se fortifia dans Alexandrie ; préparant pour le Milanais les mêmes révolutions qu'à Gênes. Les Français ne sont que des auxiliaires des Sforza, des Frégose ; chaque ville, chaque cité conquise lève l'étendard de sa vieille souveraineté. Il n'y eut d'expédition véritablement française que contre Pavie, car il s'agissait de venger l'honneur du drapeau et d'effacer un douloureux souvenir des annales de France. Le siège de Pavie fut donc poussé avec une rage indicible ; la cité témoin d'une fatale défaite capitula et fut livrée au pillage. Les Suisses et les lansquenets s’en donnèrent à l'aise : toutefois, pour suivre le plan de liberté favorable à l'Italie, on n'arbora point le gonfanon fleurdelisé sur la cité vaincue ; le duc Sforza y fit son entrée publique comme souverain de Milan et de Pavie ; tout obéit à ses lois. Les Vénitiens et les Lombards seuls durent soutenir la restauration du vieux duc, tandis que le maréchal de Lautrec se disposait à marcher en avant pour la délivrance du pape.

Tel était le but avoué de l'expédition des Français, et il fut habile de la transformer en guerre sainte. Un sentiment odieux se rattachait à la captivité de Clément VII et au sac de Rome ; les soldats qui combattaient pour la délivrance du pape devaient être regardés comme des libérateurs. Laissant ainsi au duc Sforza et aux Vénitiens la conquête du Milanais, le maréchal de Lautrec s'avança de Pavie sur Plaisance, et de là sur Bologne, au sein des Etats pontificaux[8] ; partout il annonçait que l'ambition ne déterminait pas le roi de France à la guerre ; le drapeau fleurdelisé ne se montrerait jamais seul ; l'empereur tenait captif le pape, la ville sainte était au pouvoir des luthériens ; tout Italien devait se consacrer au service de la patrie. Nulle part le maréchal de Lautrec ne trouva de résistance sérieuse ; les Français marchaient sous les feuillages des arcs de triomphe ; les vignes s'entrelaçaient aux ormes comme aux plaines de la Toscane. Le but de l'expédition était écrit sur le drapeau ; les Suisses mêmes, vieux défenseurs du trône pontifical, portaient les deux clefs croisées sur leur enseigne, comme à l'époque de Marignano. De Bologne à Rome le trajet est facile ; il ne restait donc plus d'obstacle, lorsque le maréchal de Lautrec apprit que le pape Clément VII était libre et qu'il venait de traiter avec l'empereur Charles-Quint : quelle était la cause de cet événement inattendu ? qui avait porté l'empereur naguère irrité à cet acte de clémence ? La politique sans doute ; et ici on peut l'expliquer.

Charles-Quint avait senti tout l'odieux que jetait sur lui-même le sac de Rome et la prison de Clément VII. Seul et libre dans sa pensée, ce sentiment il ne l'eût pas éprouvé, ou bien l'aurait-il étouffé sous la politique ; mais il savait que François Ier et Henri VIII, en prenant parti pour le pape, donneraient à leur cause, l'univers catholique. Indépendamment de cette considération d'ordre moral, un motif plus matériel l'y décidait encore : c'était les progrès du maréchal de Lautrec dans le Milanais et sa marche sur Rome. Charles-Quint devinait l'immense gloire, la force politique qu'allait tirer François Ier de la délivrance du pape ; si les armées impériales avaient été suffisantes pour livrer quelques grandes batailles et obtenir un succès décisif sur le maréchal de Lautrec, peut-être l'empereur eût-il renoncé à toute négociation avec Clément VII, qu'il n'aimait pas ; mais quelle chance avait-il pour résister ? Alors il dut prendre l'initiative d'une chose juste et inévitable ; on commençait à dire en Europe que l'habitude de Charles-Quint était de se faire geôlier de pontifes et de rois, afin d'en tirer le meilleur parti possible ; Pasquin l'avait répété à Rome dans ses jeux de mots. Or, pour imprimer un véritable caractère religieux à la négociation que l'empereur voulait entamer à Rome, le général de l'ordre de Saint-François fut envoyé auprès de Clément VII, afin de stipuler les conditions de la délivrance du pape et de la liberté de Rome. Il y avait ceci de difficile dans la situation de Charles-Quint, qu'il n'était pas complètement maître de son armée, et étrangement composée d'Espagnols, d'Allemands, luthériens, reîtres et lansquenets. Il ne pouvait donc obtenir le consentement de ces gens sans aveu, qu'après leur avoir assuré une indemnité suffisante en écus d'or ; et c'est ce qu'on appellerait la rangea de notre saint-père.

Dans la position où se trouvait Clément VII, captif dans le château Saint-Ange, entouré de meurtres et d'incendies, il n'y avait pas pour lui à hésiter. Avec une grande habileté italienne, le pontife se réconcilia avec la famille des Colonna : les Médicis de Florence pressèrent la main aux vieux patriciens de Rome, et la noblesse intervint pour assurer la paix du pontificat. Clément VII dut payer cent mille ducats, somme exigée par les Allemands, maîtres du Capitole ; et avec cela, comme garantie, il donna Ostie et Civita-Vecchia, les deux ports de Rome, seuls moyens de communication avec la Méditerranée[9]. A ces conditions le pape fut libre.

Quel motif désormais pouvaient avoir les Français pour continuer leur campagne dans les Etats pontificaux ? Ne venaient-ils pas pour faire cesser la captivité de Clément VII ? Et ce pontife était libre. Rome, une fois évacuée par les troupes impériales, que viendraient faire les Français ? Une circonstance dut finir leur irrésolution ; à peine affranchi de ses liens au château Saint-Ange, Clément VII s'enfuit déguisé en marchand[10] pour respirer la véritable liberté ; captif comme François Ier, il avait signé un traité violent. Aussi, à peine arrivé à Orvieto, il publia une bulle pour raconter les lamentables événements de Rome. Le pape emportait avec lui l'anneau de Saint-Pierre, le scel du pêcheur ; et à Orvieto toute la ligue italienne envoya des ambassadeurs, parce que là seulement on crut Clément VII libre : ainsi deux fois le même accident s'était produit pour détruire les projets de l'empereur. Charles-Quint avait espéré tenir François Ier sous sa loi par le traité de Madrid ; et, délivré, le roi de France lui avait échappé en s'affranchissant de sa parole. A Rome également, forcé de signer un traité, le pape se réfugiait à Orvieto ; et de là rappelant son indépendance, il invoquait le souvenir de saint Pierre es liens, que les anges avaient délivré des fers de l'oppression.

Ces anges, c'étaient les Français envers lesquels le pape témoignait toute sa reconnaissance. Lautrec se rendit à Orvieto de sa personne pour demander quels étaient les ordres du saint-père ; et les premières paroles du pontife exprimèrent cette belle pensée : que, sans s'inquiéter de lui, l'impératif devoir de l'Église était de montrer sa médiation pour amener un traité de paix dans la chrétienté si menacée par les Turcs. Lautrec répondit que le meilleur moyen, pour y arriver, c'était la délivrance de l’Italie ; les États du saint-père et Naples seuls subissaient encore le joug des Allemands. Le pape accorda tout à Lautrec, qui audacieusement s'avança vers les légations. Si dans le Milanais il avait arboré le gonfanon de Sforza, partout dans les États de l'Église, il rétablit le drapeau aux deux clefs du saint-siège : à Imola, à Rimini, et, sans passer par Rome, les Français gagnèrent les Abruzzes au milieu de l'hiver. En vain les Allemands voulurent les arrêter, les chevaliers vinrent à bout de ces luthériens au vidage rougi par la débauche. Il y eut des combats à outrance, des luttes corps à corps ; le camp des hérétiques fut enlevé, et ceux-ci se retirèrent sur Naples pour faire leur jonction avec les Espagnols de Montcade, prêts à défendre la Tille magnifique assise sur le golfe. A Naples ce n'était pas non plus la première fois que les Finançais apparaissaient sous les gonfanons ; depuis Charles VIII, Naples était le terme des expéditions d'Italie, comme Milan en était le centre.

Du haut des Abruzzes l'armée de France délibérait sur le parti qu'elle allait prendre : se jetterait-elle sur la cité de Naples impétueusement pour essayer une bataille contre les Allemands et les Espagnols réunis ? ou bien s'emparerait-on des ports et des principales citadelles du royaume, de manière qu'une fois fortifié dans ces positions, on pourrait attaquer avec plus de sûreté la capitale, alors surtout qu'on aurait réuni les troupes pontificales, les Lombards et tous les Italiens que conduisaient Sforza, le duc d'Urbin et le pape Clément VII en personne ? Les Vénitiens étaient de cet avis par des motifs commerciaux ; autrefois (avant la ligue de Cambrai), la sérénissime république possédait une grande partie des ports de la Pouille, et ces ports, les Vénitiens désiraient les recouvrer. La prise de possession de Naples n'était qu'un accessoire à leur dessein, car en aucune hypothèse les Vénitiens ne resteraient les suzerains d'une capitale aussi belle et d'un golfe également convoité par la papauté, la France et l'Espagne. Dans la nécessité de ménager les Vénitiens, Lautrec partagea leur avis, et les troupes, sous le gonfanon de France, se répandirent du côté d'Amalfi, de Tarente, de Capoue, attendant dans ces positions l'arrivée de la flotte de Doria qui opérant par la mer, devait couper toute communication de Naples avec la Sicile son grenier. Les soldats de Lautrec avancés jusqu'à Pouzzoles durent donc attendre des nouvelles d'André Doria, car ils ne pouvaient attaquer sans précaution l'armée espagnole et germanique, encore assez nombreuse dans Naples pour essayer une bataille générale. André Doria, seul, avec sa flotte, pouvait résoudre le problème et amener la reddition de Naples.

Il était parti de Savone, le vieil amiral, avec ses galères à mille rames, ses galions à voiles, pour opérer d'abord en Sicile ; jetée par les vents vers l'île de Corse et la Sardaigne, la flotte fit quelques conquêtes, et vira de bord vers le golfe de Naples ; elle y apparut maltraitée par la tempête, et néanmoins pleine d'intrépidité, sous les ordres de Doria et de Renzo de Céré, qui avaient défendu Marseille contre le connétable de Bourbon. On signala ses banderoles au moment où Lautrec s'emparait de Pouzzoles ; ce fut un cri de joie ! Au premier succès sur la mer, on attaquerait la vaste cité qui s'étend comme un grand ruban sur le rivage du golfe. Enfin le combat naval qu'on avait souhaité se donna[11]. Impatienté de voir les galères de France si près de lui, Hugues de Montcade arma des milliers de petites barques de pêcheurs, et six galères capitanes d'une très-grande force. La vieille expérience d'André Doria aperçut bien que, dans ces myriades de voiles, il n'y avait aucune force considérable et il fit éclater sur elles des masses de boulets ; aussitôt vous eussiez vu ces petites barques s'éparpiller comme des alcyons sur les rochers, au souffle d'une mer orageuse. La bataille ne s'engagea qu'entre galères et galères ; André Doria le victorieux vit s'abaisser une fois encore l'orgueil espagnol ; le succès fut complet pour la flotte et Naples privé de secours devait se rendre. Le climat d'Italie est mortel pour les masses d'hommes à excès, et au milieu de ces tentes joyeuses éclata une peste, qui enlevait les soldats par milliers. Doria mécontent de ce qu'après tant de services, le roi de France refusait de proclamer Gênes république souveraine sous son bonnet de doge, négligea le blocus maritime, et se retira avec sa flotte à Savone. Lautrec lui-même, déplorablement frappé par le mal qui le consumait, mourut devant Naples[12], et les cloches de Rome retentirent lugubrement à cette triste nouvelle ; la conduite et la direction de l'armée française tombèrent au pouvoir du marquis de Saluces[13], qui n'avait ni la hardiesse, ni le détone, ment de Lautrec, et dès lors la campagne fut très-aventurée.

Naples aurait capitulé si Lautrec était resté à la télé de l'armée pour lui donner sa persévérance et son courage ; les Napolitains détestaient les Espagnols et les Tudesques plus encore ; la division s'était mise entre le prince d'Orange[14] et Hugues de Montcade. Encore quelques journées de fatigue et on trouverait une ville délicieuse, un port majestueux et des vivres en abondance. Le marquis de Saluées n'eut pas cette fermeté qui va jusqu'au bout, l'armée de France, Incessamment menacée, coupée par les Espagnols et les Tudesques, se mit en désordre ; les Gascons seuls, sous Pierre de Navarre, montrèrent une ténacité, un courage à l'épreuve : rien ne les arrêtait, ni les rochers, ni les précipices, et s'ils perdirent leur chef Pierre de Navarre[15], ils gardèrent l'honneur de France.

La mort de Lautrec fit manquer l'expédition de Naples ; un chef de fermeté est la plus belle, la plus grande garantie pour une armée. Les Vénitiens aussi n'exécutèrent pas exactement les clauses qu'ils avaient stipulées ; trop préoccupée de ses intérêts commerciaux, la sérénissime république préféra s'assurer des ports, des dépôts de marchandises dans la Pouille, que de seconder les opérations de Lautrec sur Naples. Nul d'ailleurs d'entre les Italiens n'aimait à voir les Français si maîtres et si puissants : le but dé la ligue maintenant était atteint ; les Espagnols et les Allemands étaient réduits à un fort petit nombre, le pape délivré restait souverain de Rome et n'était-il pas à craindre que, maîtres de Naples, les Français n'eussent d'autres ambitions ? d'ailleurs on s'était servi d'eux, l'on ne pouvait rien désirer au delà. La politique italienne se félicitait de voir ses conquérants se battre entre eux et s'affaiblir mutuellement : contenir les Allemands par les Français, et les Français par les Allemands, c'était peut-être la réalisation du problème de Machiavel au XVIe siècle.

Enfin, la défection d'André Doria accomplit l'œuvre[16] ; à cette époque, sauf les gentilshommes, tout était dans l'armée mercenaires et soldats sans aveu, dans un rang plus ou moins élevé ; les Doria n'étaient que des routiers sur mer ; pour se l'attacher, de royales promesses avaient été faites à lui et à la république ; Doria était assez grand pour porter le bonnet de doge, et Gènes avait rendu assez de services pour rester libre et républicaine. Après les succès du Milanais, il se fit quelques tentatives pour rétablir la domination des rois de France sur Gènes, et fon’ der une rivalité permanente entre cette cité et Savone. Enfin, André Doria voulait être doge, et il en avait bien le droit, lui qui faisait flotter l'éclat de ses banderoles si loin en mer ; il fut donc mécontent de François Ier qui avait d'autres desseins sur Gênes ; il fut surtout vivement froissé dans ses intérêts (car il n'était qu'un noble corsaire) ; Doria avait fait des prisonniers, et chacun d'eux valait rançon ; il avait fait des prises, on devait les lui rendre ou payer indemnité ; on refusa tout cela ! Alors, maître André Doria se tourna vers Charles-Quint pour trouver une situation plus lucrative et plus éclatante ; celui-ci l'accueillit avec enthousiasme, car il savait que maître André avait la main rude, qu'il jetait le croc des galères loin et bien, et que vingt fois en pleine mer il avait battu les galères, galions et navires sous les couleurs d'Espagne ; quel amiral que celui-là pour les brigantins de Cadix et de Barcelone !

 

 

 



[1] L'original du sauf-conduit en espagnol existe encore : 17 mai 1528. - Bibl. du Roi, Mss. de Béthune, n° 8561, f° 98.

El rey ; Sancho de Leyva governador de nostra villa de Fontaramnia y capitan general de nuestra provincia de Guipuzcoa en este ponte Dio abemos entendido por carta de nuestro ambaxador que posneramente hera en corte de Francia que Guienna, reii d'armas de Francia a seydo despachado para venir en estoa nuestros reynos, etc.

[2] Quelques jours après son arrivée à la cour de Charles-Quint, Guyenne rend compte de sa mission au roi.

Lettre du héraut Guyenne. — Bibl. du Roi, Mss. de Béthune, n° 3506, f° 4.

Sire, suivant la charge qu'il a plu à votre majesté me donner, fay fait la meilleure dilligence que m'a esté possible pour venir vers l'empereur lequel estant advisé de ma venue m’avoit fait envoyer sauf-conduit par les frontières de Perpignan, Navarre et Fontarabie. Je suis entré par la d. frontière de Fontarabie et m'a fait conduire le capittaine Sancho Martinès de Leyva par ung gentilhomme jusques au lieu de Mauçon où je trouvé l'empereur et fus par le chemyn et à mon arrivée esté lougé et si bien traisté que je dois me contenter. J'arrivay le dimanche 7e jour de juing que eçtoit la feste de la Trinité et le lundy ensuyvant 8 du dit moys j'euz audience et fiz mon exploict, selon sire, que vous renderé compte à mon retour, et entre autres chouses ; l'empereur m'a dit qu'il envoyera un sien roy d'armes vous porter sa response et que je luy fisse avoyer sauf-conduit et seureté selon que à moy avoir esté faicte, je luy dis que je vous escriprois. Je supplye sire, très humblement votre d. majesté qu'il vous plaise m'envoyer le d. sauf-conduit conforme à la substance du myen, duquel je vous envoyé la copye, et de ma part je feray tout devoir et dilligence d'aller rendre compte à V. M. de l'exploict de ma charge, car l'empereur m'a dit que nauré à mon retour non plus d'empeschement que je heu à ma venue que a esté fort sollicitée des mon entrée en Espagne, et de tout le trestement que m'a esté faict, il a esté sy très bon et bonneste que je ne m'en saroye que grandement comptenter.

Sire, je prie Dieu le créateur, etc. De Mauçon ce 12e jour de juing. Guyenne, roy d'armes.

[3] J'ai copié ce document sur l'original qui existe à la chambre des comptes du Brabant.

[4] Extrait du procès-verbal dressé par Bayart, secrétaire d'État de l'audience royale accordée à Bourgogne ; il diffère de celui du héraut d'armes de Charles-Quint. — Bibl. Roy., Mss. de Béthune, n° 8471-8472.

Le roi a dit au héraut, portes-tu la sûreté du champ telle qu'un assailleur comme l'est ton maître, doit bailler à un défendent tel comme je suis ? Le héraut lui a dit : sire, si vous plaira me donner congé de faire mon offre. Alors le roi lui dit : Baille moi la patente du champ et je te donnerai congé de dire après tout ce que tu voudras de la part de ton maître. Le héraut commence à dire : La très sacrée majesté.... sur lequel mot le roi lui a dit de rechef, montre moi la patente du champ, car je pense que l'élu empereur soit gentil prince, ou le doive être, qu'il n'auroit point voulu user de si grande hypocrisie, que de t'envoyer sans la dite sûreté du champ, ou ce que je lui ai mandé, et aussi tu sais bien que ton sauf-conduit contient que tu portes la dite sûreté. Le d. héraut a répondu qu'il croyoit porter chose que le dit seigneur roi s'en devroit contenter. A quoi le d. seigneur roi a répliqué : héraut, baille moi la patente du champ, baille moi là, et si elle est suffisante je l'accepte ; et après dis tout ce que tu voudras. A quoi led. héraut a répondu, qu'il avoit commandement de son maître de ne la bailler point, qu'il n'eut premièrement dit aucune chose, qu'il lui avoit donné charge de dire. Alors le roi lui a dit : l’on maître no peut pas donner de lois en France ; et d'autre part les choses sont venues à tel point, qu'il n'est plus besoin de paroles ; et si dois être averti que je n'ai fait porter paroles par mon héraut à ton maître, mais ce que je lui ai mandé a été par écrit, signé de ma main ; à quoi ne falloit autre réponse que la d. sûreté du champ, sans laquelle je ne suis délibéré de te donner audience ; car tu pourrois dire chose tu serois désavoué, et aussi ce n'est pas à toi à qui j'ai à parler ne a combattre, mais seulement à l'élu empereur. Le d. héraut a dit lors au d. seigneur, qu'il lui donnoit donc congé et sauf-conduit pour s'en retourner ; ce que le d. seigneur lui a accordé, et a dit au héraut, prends acte, et après a demandé à moi Gilbert Bayart, acte comme il n'avoit tenu et ne tenoit à lui, qu'il ne reçut la d, patente, et qu'en la lui baillant telle qu'elle doit être, il ne refusoit de venir aud. combat, et a fait s'est retiré en la chambre pour tenir son conseil, etc.

[5] Alphonse d'Avalos, marquis de Guasto, né à Naples le 25 mai 1502, prit le commandement de l'armée après la mort du marquis de Peschiere, son oncle.

[6] Hugues de Montcade était vice-roi de Naples depuis la mort du marquis de Lannoy, arrivée à Gaëte en 1527.

[7] Il était né dans la Biscaye et avait servi avec distinction dans les bandes espagnoles contre les Maures et en Italie. Fait prisonnier à la bataille de Ravenne en 1512, Ferdinand n'ayant pas voulu payer sa rançon, Pierre lui renvoya le brevet de comte d'Alvetto qu'il en avait reçu et entra au service de François Ier.

[8] Cependant l'argent manquait et le maréchal Lautrec écrit au grand maître, le 21 janvier 1527-8. — Mss. de Béthune, vol. cot. 5818, f° 25.

Mons. le grand maistre, je ne scavoys plus que vous escripre de la ruyne et inconvénient en quoy je verroia tomber l'affaire du roy, a faute des payemens, comme j'ay tant de fois fait scavoir, si n'est qu'il eust beaucoup mieux vallu que le roy m'eust mandé m'en retourner longtemps, que de me faire venir si avant pour laisser rompre son armée à faute des d. payements ; toutes foys j'aurois le contentement d'avoir fait ce qu'il a pieu au d. seigneur me commander, et ay fait mon debvoir et souvent et de bonne heure en ai adverti, de sorte que je pense m'en estre bien acquitté. Ainsi que j'espère, s'il plait à Dieu me faire la grâce de retourner, faire bien entendre au roy et à madame, et dont sera venue la faute. Priant Dieu, mons. le grand maistre qui vous donne ce que plus desirez. A Rimeny le 24e jour de janvier, vostre bon amy, Odet de Foix.

[9] Belcar, lib. XIX, n° 44. — Guicciard., lib. XVIII.

[10] Dans la nuit du 8 au 9 décembre 1527. — Guicciard, lib. XVIII.

[11] Le combat naval du golfe de Salerne eut lieu dans les premiers jours de juin 1528. Le vice-roi Montcade y fut tué. Quelques jours après, le maréchal de Lautrec écrit au grand maître. — Mss. de Béthune, coté 8518, f° 103, Bibl. Roy.

Mons. le grand maistre ; pour ce que j'escript bien amplement et en chiffres au roy (comme verrés) ne vous ennuyrai de longue lettre, mais seulement vous diray, que je n'ai pas heure de temps, à faire tout ce qu'il est possible, pour mettre bientôt fin à cette guerre, et déjà sont ceux qui sont dans Naples en grande nécessité (Je chair et de vin, et espère Dieu aydant, vous en faire de brief scavoir de bonnes nouvelles ; je vous prye, mons. le grand maistre, après avoir veu ce que j'escripts au d. seigneur, de tenir main qu'il me soit pourveu à ce que verres estre nécessaire, et que on me face responce, à ce que j'escripts tous les jours et aye plus souvent des nouvelles du d. seigneur que je n'ai eu jusqu'icy, car sera non seulement grand satisfaction à moy, mais aussi à toute cette compaignie, et les affaires du d. seigneur ne s'en pourront que beaucoup mieux porter. Au camp devant Naples le 20e jour de juing 1528.

[12] Le 15 août 1528. On remarque encore son tombeau dans l'église de Santa-Maria-la-Nuova, à Naples.

[13] Michel Antoine, 12e marquis de Saluces, était né en 1485, de Marguerite de Foix, sœur de Gaston, que son père avait épousée en secondes noces. Il prit part à toutes les guerres d'Italie et Louis XII l'avait nommé gouverneur d'Asti en 1507.

[14] Il fut nommé vice-roi de Naples après la mort de Montcade.

[15] Il fut pris par les Espagnols à Aversa ; Brantôme dit : Que l’empereur le fit étouffer entre deux coites de lit (Cap. étrang.) ; mais le chagrin seul amena sa mort vers la fin de 1528. On peut voir son tombeau à côté de celui de Lautrec dans l'église Sainte-Marie-la-Neuve à Naples.

[16] On voit son mécontentement se manifester dans sa correspondance, bien avant de quitter le service de François Ier.

Lettre d'André Doria au grand maître, 4 mars 1527. — Mss. de Béthune, vol. cot. 8537, fol. 57, Bibl. Roy.

Monseigneur, jay escript au roy plusieurs fois, depuis l'arrivée de l'armée de mer icy, de tout ce qui m'a semblé estre nécessaire l'advertir pour son service dont je n'ay eu aucune responce et doute que mes lectres n'ayant esté levés, a ceste cause j’escript présentement à madame assez amplement de tout, ensemble en mon particulier interest, et vous plaira me faire ce bien de veoir les dictes lettres comme avez accoustumé celles qui concernent les exprès affaires dud, seigneur et donner moyen que jaye responce, afin que congnoisse non escripre en vain. Monseigneur, touchant mon interest, veu la grant charge que j'ay à supporter journellement, les deniers que ay déboursés au service du d. seigneur, la récompense touchant le prince d'Orange, et le temps qui m'est deu pour mes gallères, dont je n'ay encore eu satisfaction, si promptement ne m'est parvenue comme jescrips, et donne charge à mes gens estans devers vous remonstrer, jay danger de succomber sous le faix. Monseigneur je prie le créateur vous donner très bonne et longue vie. De Gènes, ce 4 mars 1527.

Vostre très humble serviteur, Andréa Doria.