GABRIELLE D'ESTRÉES

ET LA POLITIQUE DE HENRI IV

 

XII. — Les derniers rejetons des Valois et des Guises (1505-1508).

 

 

Lorsque Henri IV délibérait sur les moyens d'assurer l'hérédité à sa race, Marguerite, sa femme (la reine Margot), restait seule pour représenter la famille légitime des Valois. Retirée dans son bel apanage d'Auvergne, elle se consolait par la culture des lettres et les distractions d'esprit et de cœur, des tristesses qui avaient accablé sa maison ; elle avait tendrement aimé ses frères, les rois Charles IX et Henri III, morts si jeunes, si magnifiques parmi les gentilshommes ; elle voyait avec un secret dépit l'avènement de cette race du Béarn, demi huguenote, si éloignée des élégantes mœurs des Valois ; elle écrivait ses mémoires[1], avec une impartialité calme et charmante, et se livrait à l'art des vers, à la poésie qui console. Toujours en correspondance avec Henri IV, son époux, ce caractère soudard et railleur allait peu à ses sentiments, elle aurait volontiers consenti à la nullité de son mariage, si elle ne s'était sentie profondément humiliée par le choix qu'il avait fait de Gabrielle d'Estrées pour lui succéder sur le trône. Ce qui la consolait et la soutenait, c'est qu'elle savait Henri IV très-hâbleur et fort en promesses de mariage, et sans doute il briserait spontanément cette liaison indigne de la majesté royale.

Dans une lettre qu'elle écrivit en réponse à Sully elle dit : qu'elle acceptait son entremise pour la question de la nullité du mariage et qu'il ne tiendrait point à elle que le succès ne fut tel qu'il le souhaitait, mettant à un si haut prix les vertus héroïques du Roi et les moyens qui lui seraient présentés pour lui faire trouver quelque part en ses bonnes grâces, mais qu'eUe ne donnerait jamais son consentement pour parvenir à la dissolution ou nullité du mariage, tant qu'elle estimerait qu'on voulut en donner l'honneur à cette P..... de Gabrielle[2]. Expression colère et fière qui supposait autant d'indignation que d'orgueil.

Marguerite de Valois, fort enivrée de sa race ne pouvait accepter cette idée qu'on lui préféra la fille d'un simple gentilhomme qui n'avait pas même pour elle cette pureté de vertus qui pouvait l'ennoblir et l'élever aux yeux du Roi. Un peu mauvaise langue, Marguerite disait et écrivait : que Gabrielle d'Estrées n'était que l'ancienne maîtresse du duc de Bellegarde qui avait obtenu son cœur, même durant sa liaison avec le Roi, et la femme de ce Liancourt qui s'était déshonorée en se prêtant à une façon de mariage pour favoriser les amours du Roi[3], et ce n'était pas pour une telle femme que Marguerite consentirait à briser son union avec Henri IV.

Cependant, pressée par Sully, elle avait consenti à confier la discussion de ses intérêts matrimoniaux au conseiller Edouard Molé[4], l'un des membres le plus élevé et le plus populaire de la cour du parlement, et à François Langlois[5], maître de requêtes de l'hôtel ; Henri IV avait pris Marguerite par son faible ; très-prodigue, comme tous les Valois, elle avait contracté des dettes considérables, et on lui promettait de les payer en bon deniers comptants si elle consentait à la séparation, et cette promesse la ravissait, moins pour assurer son repos que pour en contracter de nouvelles, car elle avait la main percée pour les écus, comme Charles IX et Henri III, ses frères. Jamais les vassaux d'Auvergne n'avaient été plus heureux que sous Marguerite de Valois ; elle embellissait les villes, les châteaux de sa résidence, où l'on ne voyait que fêtes et pompes royales, comme autrefois au Louvre, à la belle époque des Valois.

Quand on lit attentivement les Mémoires de Marguerite de Valois et avec ces Mémoires le portrait que Brantôme a tracé de cette noble princesse, on ne peut s'empêcher de croire qu'il existât un grand parti qui voulait maintenir la race des Valois contre le Béarnais et qu'au besoin pour cela on eut changé la loi salique. Brantôme aborde nettement la question ; après une apologie enthousiaste des qualités, des talents de Madame Marguerite, il déclare que pour le gouvernement, les femmes valaient mieux que les hommes, et qu'il est absurde de les exclure de la couronne par une coutume qui n'a aucun fondement même historique[6]. Brantôme restait l'homme des temps et de la race des Valois ; les goûts de la cour nouvelle n'allaient pas à ses habitudes du passé.

A côté de Marguerite était son brave neveu naturel, le comte d'Angoulême, issu de Charles IX et de la gracieuse fille d'un chirurgien-apothicaire de la ville d'Orléans du nom de Marie Touchet[7]. Charles IX l'avait beaucoup aimée ! elle était si belle et comptait si bien sur le crédit de sa beauté, que lorsque la politique calviniste eut imposé à Charles IX son mariage avec Elisabeth, fille de l'empereur d'Allemagne[8], Marie Touchet s'était écriée : cette rousse allemande ne me fait pas peur. Elle conserva en effet toute l'affection de Charles IX. Charles de Valois, né de Charles IX et de Marie Touchet, enfant, avait été destiné à l'ordre de Malte, et il avait obtenu avec les ordres, l'abbaye de la Chaise en Dieu ; Catherine de Médicis lui fit quitter la robe pour le marier à Charlotte, fille du connétable Henri de Montmorency ; sa mère, Marie Touchet, après la mort de Charles IX, épousa le sieur François de Balzac d'Entraigue, gouverneur d'Orléans ; elle eut deux filles, la première qu'on disait née de Charles IX, devint célèbre sous le nom de la marquise de Verneuil dans les amours de Henri IV , tandis que le comte d'Angoulême se distinguait dans toutes les batailles avec la bravoure aventureuse des Valois.

Les Guises étaient encore plus fatalement frappés que les Valois dans leur lignée, et la maison de Lorraine subissait bien des tristesses depuis la Ligue. Les enfants des Guises, ces fils tant aimés des Parisiens, étaient restés à leur hôtel, lors de l'entrée de Henri IV, garantis par leur popularité et par la parole du Roi, ils savaient, au reste, que le Béarnais n'était pour rien dans le sanglant coup d'État de Blois, et ils n'avaient par conséquent aucun reproche à lui jeter à la face : Henri IV était lui-même trop loyal, trop chevaleresque, pour ne pas être frappé de la grandeur, de la puissance, même de la majesté de la maison de Lorraine ; on a vu avec quelle distinction il avait accueilli Mesdames de Montpensier[9] et de Nemours, pierres précieuses de la maison des Guises ; toutes deux braves ligueuses, si elles avaient à reprocher des torts sanglants à Henri III, qu'avaient-elles à dire à Henri de Béarn, alors maître de Paris 1 il avait fait la guerre et il restait vainqueur ; c'était sa glorieuse destinée et son droit, on ne pouvait ni le discuter ni le nier. Henri IV était Roi de France et désormais catholique.

Le Roi, de son côté, avait tout à gagner en se rattachant les Guises, les débris d'une maison puissante et populaire. Dès son entrée à Paris, le Roi était allé visiter Mesdames de Nemours et de Montpensier[10] ; il les avait invitées à ses jeux ; sans abdiquer tout à fait son caractère goguenard et railleur, le Roi les avait traitées avec respect, confiance et amitié. Pour sceller son rapprochement avec les catholiques, il avait nommé Henri de Guise le noble orphelin, le représentant de l'illustre maison, gouverneur de Provence, un des actes les plus habiles de son règne. La Provence, et Marseille spécialement, s'étaient lentement détachées de la Ligue ; elles n'avaient fait leur soumission au roi que par la trahison du capitaine Libertat[11]. Henri IV qui craignait les menées de Philippe II en Provence, en confiait le gouvernement à un pur catholique. Il y avait cela de noble et de grand dans les Guises, qu'à la popularité municipale de la Ligue, ils joignaient une haine profonde pour l'Espagnol. Les Guises s'étaient violemment séparés de Philippe II depuis les États généraux de 1588[12], où la politique ambitieuse des Espagnes s'était révélée.

Le duc de Mayenne faisait aussi sa soumission avec une loyauté égale à celle des jeunes enfants des Guises ; d'une bravoure incontestée, d'une capacité militaire hors ligne, quoique fort lourd de corps, il avait tenu longtemps la campagne contre l'armée de Henri IV, et il se rendait pour ainsi dire l'épée à la main ; mais dès qu'il eut accepté les conditions delà paix, le duc de Mayenne se montra fort dévoué au Roi ; d'une grande indolence à cause de son embonpoint extrême, le duc de Mayenne aimait les fêtes les plaisirs, et Henri IV les lui prodiguait d'une façon très-chevaleresque et très-royale. Dans son habitude de hâbleries burlesques, le Roi se vengeait pourtant d'une certaine manière : comme le duc de Mayenne avait une grande difficulté à marcher, le Roi l'entraînait à de longues promenades à plusieurs lieues dans ses parcs et forêts jusqu'à lui faire perdre haleine ; le soir il en gaussait avec ses courtisans : J'ai mal mené aujourd'huy mon cousin le duc de Mayenne. Le duc dévorait cette sorte d'humiliation sans dire mot ; ses vieux amis disaient que le sanglier était pris[13]. Le cadet de la maison de Lorraine, le duc de Mercœur, plus fier, plus heureux et plus libre, à la tête de la Ligue, en Bretagne, défendait cette province avec une grande énergie ; quand la pacification fut accomplie, le duc de Mercœur ne fit pas sa soumission absolue comme le duc de Mayenne ; au lieu de venir à la cour du Louvre, ou dans les délices de Fontainebleau pour saluer Henri IV[14], comme les autres enfants de la maison de Lorraine, il avait préféré le service de l'empereur d'Allemagne ; il ne cessait pas de porter la croix de la Ligue comme un beau souvenir ; infatigable chef de l'armée chrétienne, le duc de Mercœur combattait les Turcs avec vaillance, prenait les villes, renversait les armées. La Porte elle-même s'en plaignit à Henri IV : Je ne puis rien sur lui, répondit le Roi, les princes Lorrains sont sujets de l'empereur, ils sont chrétiens et naturellement appelés à combattre les Ottomans ; adressez-vous aux princes allemands et à leur suzerain.

A considérer le côté moral et les poignantes douleurs des humiliations, les duchesses de Nemours et Montpensier subissaient une situation bien triste ; elles ne pouvaient aimer le prince de Béarn, devenu roi de France, qu'elles avaient tant combattues à la tête de la Ligue, et néanmoins elles devaient accepter ses amitiés plus on moins feintes, ses politesses royales : au jeu, au bal, dans les fêtes, il leur fallait marcher à côté de Gabrielle d'Estrées et quelquefois s'asseoir derrière son fauteuil, sur de simples tabourets, véritables humiliations qu'elles devaient subir ; la maison de Guise que naguère avait aspiré à la souveraineté en invoquant le grand nom de Charlemagne contre les Valois, devait-elle supporter en race vaincue les insultantes protections du prince de Béarn ! Aussi la mort était-elle venue bien vite à l'aide de la duchesse de Nemours.

Plus fière et mieux à sa place était Louise de Lorraine, fille de Nicolas de Lorraine, comte de Vaudemont, veuve de Henri III, roi de France ; justement orgueilleuse du double sang des Valois et de Lorraine, à la mort de son mari, die avait passé une partie de son veuvage au château de Chenonceaux, et ensuite elle s'était retirée dans son apanage du Bourbonnais, à Moulins, où elle menait la vie religieuse la plus méritante, au milieu des communautés de capucines, dentelle s'était faite la protectrice ; elle avait retrouvé dans l'humble ordre des Capucins et dans une vie bien méritante, le plus élégant, le plus dissipé, le plus brave des amis de Henri III : le nom de frère Ange et le capuchon de bure cachaient le brillant Henri, duc de Joyeuse, l'époux de la noble Catherine, la digne sœur du duc d'Épernon ; voué au cloître après la perte d'une femme aimée, le duc de Joyeuse avait repris les armes sous la Ligue avec la plus haute bravoure, et l'un des derniers il avait fait sa soumission à Henri IV qui le traitant avec une faveur marquée, l'avait fait maréchal de France, grand-maître du palais, gouverneur du Languedoc, lorsqu'un profond dégoût du monde le saisit au cœur après sa cause perdue ; il était rentré au cloître avec une joie indicible, et désormais nu-pieds l'hiver, jeûnant tous les jours, frère Ange allait soigner les malades dans les hôpitaux, portant pour toute écharpe, une corde noueuse , et celui qui avait tant brillé à la cour prêchait la miséricorde et le pardon dans les plus modestes églises de Paris[15].

Les aspects du cloître allaient seuls à la fierté résignée devant Dieu de la veuve de Henri III ; elle les préférait aux bals du Louvre, aux folles danses de la cour de Henri IV, à ces chasses où ses frères et ses tristes cousines étaient obligés de suivre Gabrielle d'Estrées, vêtue en habit d'homme. La veuve de Henri III eut baissé les yeux déboute devant de telles humiliations. Il est des situations quoique perdues, tellement élevées dans la vie, qu'elles ne permettent plus que le service de Dieu. Par son testament[16] celle qui était naguère reine de France fonda un couvent de Capucines ; et tout en respectant l'esprit de la fondation, Henri IV fit transporter les saintes filles, près de la porte Saint-Honoré, dans un vaste terrain qui s'étendait du côté des Tuileries[17]. C'est là que s'éleva ce beau couvent avec jardins, tout peuplés de fleurs que les Capucines consacraient à la parure des autels. Vouées aux macérations les plus austères, elles n'avaient d'autre luxe que celui des églises : ce n'était pas l'or et l'argent qui brillaient dans leurs sanctuaires, mais les fleurs suaves, l'œillet, le jasmin, la tubéreuse. Les capucines vouées à l'adoration du Saint-Sacrement paraient l'autel de Dieu de tout ce que la nature produisait de plus brillant. A cette époque, il ne faut pas oublier que le dogme le plus attaqué dans le symbole catholique était celui de la présence réelle. Toute l'école protestante le discutait avec une persévérance amère ou railleuse. Le livre de Duplessis Mornay avait produit une certaine impression. Pour lutter contre cette doctrine, les fervents catholiques avaient multipliés les fêtes eucharistiques, les processions de la fête Dieu, les honneurs rendus à la présence réelle, à ce point qu'en Espagne, les rois descendaient de leurs voitures ou carrosses pour y faire monter le prêtre qui portait le saint viatique au malade, pieux hommage d'égalité devant Dieu.

Les Valois et les Guises, malgré leurs dissensions accidentelles, appartenaient également à ce parti catholique qui avait pour symbole la présence réelle dans l'hostie consacrée ; c'était un acte habile de Henri IV que de protéger et de grandir les démonstrations religieuses ; ces moyens seuls pouvaient lui assurer la paisible possession de la couronne, et depuis sa réconciliation avec l'Église, il n'épargnait pas ces témoignages. Les tristesses de son temps étaient si profondes et les nécessités de sa politique grandissaient encore les difficultés de son règne !

 

 

 



[1] Mémoire de Marguerite de Navarre, publiée par Maulion de Cornier, Hollande 1658, 1665.

[2] Lettre de Marguerite de Valois, 1595.

[3] Gabrielle d'Estrées ne prenait plus le nom de Liancourt, mais celui du Marquise de Montceaux.

[4] Edouard Molé, était conseiller depuis 1575 ; fort populaire à Paris, il avait pris parti pour la Ligue modérée et avait été élu par les Ligueurs procureur général ; il avait fait sa soumission à Henri IV.

[5] Martin Langlois, bourgeois de Paris, avait été nommé maître des requêtes de l'hôtel, à cause dus services qu'il avait rendu à Henri IV.

[6] Voir son petit écrit sur les Dames illustres.

[7] Vers l'année 1568.

[8] En 1570, on avait fait sur Marie Touchet l'anagramme. Je charme tout.

[9] La duchesse de Montpensier, était Catherine de Lorraine, fille de François de Lorraine, duc de Guise et d'Anne d'Est. Deux grandes races.

[10] C'était un caractère mâle et exalté que celui de madame de Montpensier : Lorsqu'on vint lui dire de bon matin que le Roi était dedans Paris, elle se montra tellement esperdue et désespérée, quelle demanda, s'il n'y avait point quelqu'un, qui eut pût donner à elle un coup de poignard dans le sein. (Journal l'Étoile, mars 1554.)

[11] Libertat n'était pas marseillais, c'était un capitaine de compagnie corse qui vendit la ville moyennant denier ; le véritable héros de Marseille, ce fut Casaulx, le chef de la municipalité ligneuse, dont faisait partie un de mes ancêtres.

[12] La preuve en est dans la correspondance de Philippe II et de don Ibarra, ambassadeur à Paris. (Archives de Simancas B.)

[13] On peut voir dans Cayet Apologie pour le roi Henri IV envers ceux qui le blâment, de ce qu'il gratifie plus ses ennemis que ses serviteurs, faite en l'année 1596. Le traité de Fontainebleau fut signé entre Henri IV et le duc de Mayenne et Zamet stipula les conditions.

[14] Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur : Cependant comme toute sa maison, le duc de Mercœur avait fait sa soumission au Roi : il se rendit à Angers avec un grand équipage, pour y saluer le Roi qui le reçut avec beaucoup de caresse. (Journal de l'Étoile, 1598.)

[15] Frère Ange fit le pèlerinage de Rome au cœur de l'hiver et mourut à 46 ans à Rivoli près de Turin : c'est sur frère Ange de Joyeuse que Voltaire a fait ces vers plats au reste comme toute la Henriade.

Vicieux, pénitent, courtisan, solitaire.

Il prit, quitta, reprit la cuirasse et la Haire.

[16] Louise de Lorraine mourut le 4 juillet 1601.

[17] C'est sur ces jardins que furent bâtis la rue des Capucines, et la place Vendôme.