HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848

TOME SECOND

 

APPENDICE

 

 

N° 2. — ÉCLAIRCISSEMENT SUR LES DOCTRINES DU LUXEMBOURG.

 

A. M. C***.

 

Monsieur,

Dans l'Indépendance belge du 20 octobre, vous avez porté sur mes doctrines et sur mes actes un jugement qui, pour être sévère, n'en révèle pas moins, de votre part, l'intention formelle d'être juste.

Ainsi, vous élevant au-dessus des grossières calomnies dont on m'a poursuivi bassement jusque dans mon exil, vous avez eu la bonne foi de reconnaître et la loyauté de faire savoir :

Que, loin d'avoir soufflé au Peuple, en 1848, une farouche impatience, je m'étais, au contraire, étudié, à la prévenir ;

Que, loin d'avoir bercé les ouvriers d'espérances chimériques, comme on me l'a tant et si injustement reproché, je ne leur avais rien dissimulé des obstacles à vaincre ;

Qu'aucune pensée de violence n'était entrée dans mon esprit ;

Que mon action avait toujours été sourdement combattue même par ceux de qui je devais attendre aide et secours ;

Qu'en butte à des inimitiés systématiques et sans scrupule, j'avais été, après la révolution, le bouc émissaire qu'Israël avait chargé de toutes ses iniquités ;

Que, par exemple, ces fameux Ateliers nationaux au sujet desquels j'ai couru risque d'être assassiné à Paris, en plein jour et en plein boulevard, n'avaient été ni mon ouvrage ni une application, même indirecte, de mes doctrines, mais l'œuvre exclusive de mes adversaires au sein du Gouvernement provisoire ; de sorte que j'étais tombé victime d'une imposture... la plus audacieuse et la plus infâme qui fut jamais.

Oui, monsieur, tout cela résulte de votre article. Je suis donc fondé à voir en vous un critique sincère, un censeur honnête ; et comment, dès lors, le désir de vous répondre ne me serait-il pas venu ? Rechercher la discussion quand elle ne doit point profiter à la haine ou au mensonge, n'est-ce pas rendre à la fois hommage et service à la vérité ?

Vous commencez par dire :

Si j'avais le malheur de croire nécessaire une révolution, et le malheur, plus grand encore, de travailler à la faire venir, je jugerais de mon plus strict devoir de préparer, pour mes associés et pour moi, un plan de conduite si bien combiné, que, la Révolution faite, elle n'aurait plus qu'à marcher dans la voie que je lui aurais tracée.

Serait-ce donc, monsieur, que vous regardez une révolution comme pouvant jamais être l'œuvre de quelqu'un ? Est-il un homme assez présomptueux pour se croire capable d'embrasser, de dominer, de modifier à sa guise ce vaste et mystérieux ensemble de circonstances historiques dont une révolution est le produit ? Lorsque ces grands changements arrivent, c'est en vertu de lois générales et logiques dont les individualités, même les plus puissantes en apparence, ne sont que des instruments à demi aveugles. Il n'y a que tout le monde pour faire la besogne de tout le monde. Le mouvement des sociétés en travail n'a jamais été aux ordres de tel ou tel : l'histoire ne porte la livrée de personne.

Je suppose, ajoutez-vous, que, dans l'effervescence, on ne tienne compte de mes moyens : j'aurai fait, du moins, ce qui était humainement possible pour adoucir la pente abrupte de la Révolution, j'aurai montré le port et l'abri, je.ne me serai pas engagé dans les défilés du labyrinthe sans le fil conducteur qui doit sauver le pays.

Si par là vous voulez dire que ceux qui travaillent à une révolution, parce qu'ils la jugent nécessaire et légitime, ne doivent pas marcher au hasard ; si vous voulez dire que chacun est tenu de chercher d'avance la meilleure route à suivre, sauf à y appeler ensuite les autres, conformément à ses convictions et dans la mesure de ses forces ; je suis tout à fait de votre avis ; mais pourquoi vous écriez-vous : Ce n'est pas de cette manière qu'a procédé M. Louis Blanc !

Je vous en demande bien pardon, monsieur : c'est justement de cette manière que j'ai procédé. Est-ce que j'avais attendu 1848 pour me préoccuper de la direction qui, selon moi, devait être donnée à une révolution sociale ? Est-ce que je n'avais pas publié, depuis dix ans déjà, un livre qui, à cet égard, exposait mes croyances ? Est-ce que, dès le premier jour delà Révolution, je ne m'en suis pas clairement expliqué ? Est-ce que, non content d'indiquer ce que, selon moi, il y avait à faire, je n'ai pas demandé avec instance les moyens de le tenter ? Et cette demande, obstinément repoussée, n'a-t-elle pas été le premier épisode des luttes intestines du Gouvernement provisoire ? Vous me blâmez d'avoir mis, au Luxembourg, les questions à l'étude quand il s'agissait de les résoudre. Eh ! sans doute, monsieur, les résoudre eût mieux valu : au moins aurait-il fallu l'essayer, sans emportement, sans précipitation, et toutefois avec fermeté, Mais ignorez-vous que c'était là précisément ce que je voulais et ce que la majorité du Gouvernement provisoire ne voulut pas ? Ignorez-vous que mon grand crime à ses yeux fut d'avoir ce plan dont vous parlez et d'en désirer le succès avec toute l'ardeur d'une conviction que, aujourd'hui encore, je sens en mon cœur plus vivante que jamais ? Ce qui était mûr pour moi ne l'était malheureusement pas pour mes collègues. C'était afin qu'on allât droit à la solution que je demandais la création d'un Ministère du Travail ; ce fut afin qu'on s'arrêtât dans l'étude, qu'ils proposèrent, eux, l'établissement de la Commission du Luxembourg. J'ai retracé dans les Pages d'histoire les scènes orageuses qui, à cette occasion, éclatèrent au sein du Conseil ; j'ai rappelé combien vive fut ma résistance à un projet qui, au lieu de me fournir les moyens requis pour l'application, m'envoyait faire un cours sur la faim devant le Peuple affamé. — Mais alors, pourquoi ne vous retirâtes-vous pas ? — Parce que ma démission, offerte, fut repoussée avec une véhémence presque tragique ; parce que mes collègues, effrayés, me déclarèrent d'avance, si je persistais, responsable de la guerre civile, résultat prévu de ma retraite ; parce qu'enfin je me disais que le Luxembourg promettait au socialisme une tribune sonore, et que, faute de mieux, l'action par la propagande n'était pas un moyen révolutionnaire à dédaigner.

Maintenant, monsieur, faudra-t-il que je me justifie d'avoir tant dit et répété que, pour être réalisés, les vœux populaires ne devaient pas être trop impatients ? Ah ! ce n'était point là, du moins, ce qui m'avait été reproché jusqu'ici, et je vous suis reconnaissant d'une accusation qui me rend justice. Il est donc faux que j'aie embrasé le sang du peuple par des promesses impossibles à tenir ! Il est donc faux que je l'aie égaré dans le pays dès chimères, au risque de le rendre, plus tard, furieux par la déception ! Voilà ce que vous constatez, monsieur ; voilà ce que vous prouvez par mes propres paroles : encore une fois, je vous en remercie.

Vous dites : Les séances du Luxembourg étaient reproduites dans le Moniteur. Le journal officiel ne manquait pas de publier tout au long les discours et les opinions de M. Louis Blanc ; quant aux discours et aux opinions de ses adversaires, il les réduisait à quelques lignes ou les passait sous silence.

Ceci, monsieur, est complètement inexact, et l'erreur vient d'une confusion. Les discours de moi que le Moniteur reproduisait -in extenso étaient ceux qui étaient prononcés, en l'absence de tout contradicteur, dans la Chambre des pairs, devant l'assemblée générale des délégués. Quant aux discussions qui avaient lieu dans le sein de la Commission spéciale du Luxembourg, comme elles étaient trop longues pour trouver place dans tous les journaux si on les avait reproduites textuellement, on n'en publiait qu'un résumé, mais le résumé a toujours porté sur ce qui était dit par moi, aussi bien que sur ce qui était dit par mes adversaires, et la preuve en est dans cette même séance du 19 mars que vous mentionnez ; car, dans la reproduction par le Moniteur, les paroles de M. Wolowski tiennent, à cinquante lignes près, la même place que les miennes !

Vous ajoutez qu'un discours prononcé par M. Victor Considérant, dans une séance suivante, fut supprimé par le Moniteur. Mais cette séance suivante ne se trouve point dans le Moniteur, et, par conséquent, la suppression porte sur ce que j'ai répondu à M. Considérant, tout aussi bien que sur ce qu'il m'a objecté. Le fait est que, dans ces journées haletantes et si prodigieusement remplies, le temps nous manqua souvent pour les choses que nous avions le plus à cœur, de sorte que plusieurs séances de la Commission spéciale du Luxembourg n'eurent pas de compte rendu. Mais, dans ce cas, le Moniteur ne connaissait pas de privilèges, et il passait sous silence tout ce qui s'était dit de part et d'autre. Eh ! par quelle étrange inconséquence aurais-je donc enlevé à mes contradicteurs le bénéfice de la publicité, moi qui, libre de composer à mon gré le personnel de la Commission, m'étais fait un devoir d'y donner des représentants à chaque doctrine, moi qui avais mis un empressement qu'on ne niera pas à appeler dans la lice mes adversaires les plus connus et les plus habiles ? Comment concevoir, surtout, qu'il eût pu me venir à la pensée d'étouffer la parole d'un homme tel que M. Victor Considérant, socialiste dont, plus que personne, j'honorais la sincérité, le savoir, les lumières, et dont j'avais été autrefois le premier, dans la presse quotidienne, à recommander les écrits, même sans partager toutes ses convictions ?

Permettez-moi donc, monsieur, de ne pas accepter le reproche d'avoir fait de l'absolu, d'avoir prétendu dicter les oracles et de m'être débarrassé de ceux qui me gênaient. L'amour de la vérité a été la passion de toute ma vie ; je puis le déclarer la main sur la conscience, et cette déclaration, mes actes ne la démentirent jamais. Je continue à vous citer :

M. Louis Blanc est l'antipode de M. Proudhon, celui-ci veut l'anarchie en haine de l'État, celui-là veut l'État en haine de l'anarchie. Cette proposition peut paraître singulière, mais elle est juste : M. Louis Blanc est un fanatique d'ordre, à ce point qu'il réduirait la société, par amour de l'ordre, à n'être qu'une mécanique bien montée dont tous les mouvements s'opéreraient avec une régularité mathématique, sous la pression de l'État mécanicien.

Quoi ! monsieur, vous m'avez lu, et vous avez pu croire cela ! Ainsi, je rêverais de despotisme réglementaire, moi qui ne combats le régime actuel que parce qu'il contient le despotisme, celui des choses, celui du hasard, de la misère et delà faim ! Je serais prêt à immoler la liberté à l'ordre, moi pour qui l'ordre sans la liberté n'est que la paix des cimetières et le silence des tombeaux ! moi qui, dès le lendemain de la Révolution de Février, disais, à l'Hôtel-de-Ville, en réponse à un discours du président de la Cour des comptes : L'ordre et la liberté ne sont qu'une seule et même chose ; notre devise sera : L'ordre dans la liberté ! Et pourquoi, je vous prie, ai-je si vivement, si résolument attaqué le système de la concurrence illimitée ? N'est-ce point parce qu'il déchaîne des luttes où périt, infailliblement et misérablement écrasée, la liberté du faible et du pauvre ? Oui, certes, je hais l'anarchie, je la hais d'une haine ardente et passionnée. Mais pourquoi ? Parce qu'elle n'est qu'une oppression tumultueuse. Que m'importe que la tyrannie s'exerce par voie de commandement ou par voie de laisser faire ? Dans l'un et l'autre cas, elle me fait horreur, et, quand elle frappe, je regarde, non pas à son masque, mais à ses coups. Qu'en vertu d'un ordre faux et de règles oppressives, l'assassinat par l'usure ait son cours, ou bien qu'en vertu de l'anarchie, un brigand puisse égorger sur le grand chemin les voyageurs désarmés, c'est toujours la tyrannie, et je ne me sens disposé à saluer de ce beau nom de liberté ni les droits légaux de Shylock, ni la supériorité de fait de Mandrin.

Moi vouloir pour la société d'une existence automatique, d'une sorte de vie à ressorts ! Ah ! monsieur, laissez-moi vous avouer qu'un tel reproche me confond d'étonnement. Ce que je voudrais, au contraire, et ce que j'appelle de toute la puissance de mes vœux, de toute l'énergie de mes efforts, c'est un état de société dans lequel chacun recevrait le pouvoir de développer librement toutes ses aptitudes, en même temps que le pouvoir de satisfaire complètement tous ses besoins. Car, enfin, quel est l'idéal de la doctrine que je sers ? Le voici : De chacun selon ses facultés par l'association des forces et des aptitudes, et à chacun selon ses besoins au moyen de la participation de tous aux produits.

Que si cela vous paraît impossible à réaliser, soit. Portez la discussion sur ce terrain, je verrai à la soutenir ; mais ne venez pas donner comme adversaires de la liberté ceux qui demandent que la nature humaine reçoive, en chacun, sous le double rapport des facultés à exercer et des besoins à satisfaire, le plus complet développement qui se puisse concevoir !

Il est vrai que dans cette grande, dans cette solennelle question d'une révolution sociale à accomplir, je réclame l'intervention de l'État, et c'est pourquoi d'aucuns me crient : Vous voulez le despotisme ! témoin M. Proudhon. Croyez-moi, monsieur, laissons aux enfants la peur des fantômes et aux sophistes l'abus des mots. Qu'est-ce que l'État, dans ma doctrine ? Aurais-je d'aventure prononcé ce mot sans le définir et l'expliquer, suivant le précepte de Pascal ? L'État, dans la doctrine pour le triomphe de laquelle je requiers son intervention, est-ce Tibère ? est-ce le conseil des Dix ? est-ce Louis XIV ? est-ce Richelieu ? est-ce ce que, dans la puérile théorie de l'équilibre des pouvoirs, on appelle le pouvoir exécutif ? Non, monsieur, dans une démocratie, régime où le principe de la souveraineté du Peuple est non-seulement reconnu, mais réalisé par le suffrage universel, l'État, c'est l'assemblée des mandataires du Peuple, mandataires responsables, révocables et choisis par tous pour formuler en lois la volonté de tous. Comment donc l'intervention de l'État, défini de la sorte, vous menacerait-elle du despotisme ? Là où la société fait elle-même ses affaires par des représentants qui dépendent d'elle, qu'elle nomme ou révoque à son gré, ne voyez-vous pas que l'État ne saurait être distinct de la société ? Si donc l'action lui était interdite, sous prétexte que son action est nécessairement tyrannique, c'est que la société elle-même ne pourrait, sans tyrannie, pourvoir à l'amélioration de son sort, c'est qu'elle pourrait, se faisant violence, être à la fois l'oppresseur et l'opprimé, ce qui implique contradiction.

Je sais bien qu'en réalité la souveraineté du Peuple ne correspond point à l'unanimité des votes ; je sais que, dans toute assemblée, fût-elle issue du suffrage universel, la minorité est exposée à être opprimée parla majorité. Aussi ai-je toujours déclaré supérieurs au droit des majorités et absolument inviolables :

La liberté de la presse,

La liberté de la conscience,

La liberté d'association,

Le droit de réunion,

Le droit au travail,

Et, en général, toutes les garanties qui permettent à la minorité de devenir majorité à son tour, pourvu qu'elle ait raison et qu'elle le prouve.

Est-ce là, monsieur, la théorie du despotisme ; que vous en semble ?

Plus loin, et afin de ne pas changer l'ordre de la discussion, tel que vous-même l'avez tracé, j'examinerai si c'est dans le mode d'intervention de l'État que je propose qu'il y a germe de despotisme. J'arrive tout de suite aux observations que vous suggère la guerre déclarée par moi au principe de la société actuelle.

Après avoir cité quelques lignes tirées de mon livre vous dites :

Il y a du vrai dans le tableau tracé par M. Louis Blanc des effets de la concurrence : s'il n'y avait pas un peu de vérité, personne ne s'y laisserait prendre. Mais M. Louis Blanc se garde bien de montrer le bon côté de la concurrence, autrement dit : de l'activité humaine rendue libre dans son essor.

 

L'activité humaine rendue libre dans son essor ! Au lieu de produire cet admirable résultat, la concurrence l'empêche, au contraire, et c'est une des raisons pour lesquelles je la combats. Elle excite puissamment l'activité des uns, j'en conviens, mais à la condition d'étouffer l'activité des autres. Lorsque la concurrence entre ouvriers d'une même profession en force un grand nombre à subir d'homicides rabais et à se vendre pour un morceau de pain, quel encouragement la concurrence donne-t-elle et quelle récompense promet-elle à l'activité de ces malheureux ? Lorsque, dans les luttes quotidiennes de la concurrence, un fabricant, servi par quelque machine nouvellement découverte, met hors de combat ses infortunés rivaux, en quoi la concurrence favorise-t-elle l'activité de ceux qui succombent et celle des travailleurs qu'ils employaient ? Lorsque, dans la poursuite ardente d'une clientèle à conquérir, un marchand est arrivé, par l'emploi de ressources plus considérables et par la baisse systématique des prix de vente, à ruiner ses compétiteurs, quelle rémunération reçoit de la concurrence l'activité des vaincus, réduits à pleurer sur leur boutique fermée et leur capital englouti ? La concurrence est un aiguillon, qui le nie ? mais un aiguillon qui tue quand il ne pousse pas en avant. La concurrence est une puissance, incontestablement, mais une puissance en qui le pouvoir de créer correspond au pouvoir de détruire. La concurrence, comme toutes les guerres, fait des triomphateurs ; mais, comme toutes les guerres, elle attelle des victimes à chaque char de triomphe.

Vous parlez, monsieur, du bon côté de la concurrence : voyons en quoi vous faites consister les avantages de ce principe. Je vous citerai textuellement :

C'est par la concurrence que les dons de la nature inégalement répandus tendent à se distribuer selon le principe d'une juste répartition.

Vous vous trompez évidemment, monsieur : loin d'adoucir les effets de l'inégalité, soit naturelle, soit sociale, des hommes, la concurrence tend, au contraire, à les rendre de plus en plus désastreux, et cette inégalité, elle la fait aboutir, non pas au règne de la justice, mais à la tyrannie. Qu'est-ce que la concurrence ? Une lutte. Or, toute lutte entre des forces inégales a pour conséquence nécessaire la défaite et l'oppression des plus faibles. Prenez un hercule et un homme débile : si, pour eux, vous faites du droit de vivre le prix d'un combat, c'est comme si vous condamniez à mort l'homme débile. Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que, dans les combats de la concurrence, l'hercule, c'est le capitaliste opulent, et l'homme débile, le producteur pauvre contre qui le premier entre en lice. Aussi, quel spectacle nous présente la société actuelle ? On y peut devenir d'autant plus riche qu'on l'est davantage ; on y obtient d'autant plus de facilités pour réussir qu'on a eu déjà plus de succès, et, d'un autre côté, plus on y a besoin de crédit, plus on a de peine à en trouver, et plus on y est misérable, moins on est en mesure d'y secouer le joug de la misère. De sorte qu'au lieu de tendre, comme vous le dites, à distribuer selon le principe d'une juste répartition les dons de la nature inégalement répandus, la concurrence met en mouvement cette inégalité, l'aggrave et la rend écrasante pour le grand nombre.

C'est par la concurrence que les divers peuples du globe sont amenés à n'échanger entre eux que du travail, de la peine plus ou moins nivelée, et à se donner réciproquement, par-dessus le marché, selon la judicieuse remarque de M. Bastiat, les services naturels que chacun d'eux a à sa portée.

 

Dans l'Histoire de la Révolution française, j'ai eu occasion de répondre à cette objection des économistes de l'école de M. Bastiat en des termes qu'il me suffira de rappeler. Supposons pour un instant les peuples réconciliés. Une paix éternelle est promise au genre humain ; les haines s'apaisent et meurent ; les rivalités s'éteignent ; la guerre est rendue impossible à jamais ; les nations ne forment plus qu'une immense famille destinée à se partager, par un continuel échange, les fruits de la terre ; et ce partage, qui élève le niveau des jouissances communes, assure lui-même la concorde entre les peuples, l'effet devenant cause à son tour. Dans cette vaste donnée, qu'on a coutume d'appeler un rêve, le problème tant agité du libre échange trouve naturellement sa solution. Quand le soleil des tropiques fait mûrir aux Antilles la canne à sucre, pourquoi l'Européen irait-il se fatiguer à extraire, au moyen d'appareils coûteux, le sucre que peut contenir la plante de son potager ? Est-ce qu'il n'est point, pour chaque production de la terre, une contrée de prédilection ? Le café, les vins généreux, le thé, la vanille, n'ont-ils pas une patrie ? Et pourquoi, dès-lors, créer péniblement des climats factices aux produits que, par delà les douanes, une heureuse température nous livre spontanément ou meilleurs ? Le libre échange est donc un des bienfaits du système d'association fraternelle, étendu aux peuples. Mais qu'on déchaine dans le monde la concurrence illimitée, la question change aussitôt de face. Car, pour tout gouvernement sage, république ou monarchie, pour Cromwell aussi bien que pour Colbert, il peut y avoir urgence à protéger un peuple en lutte avec les autres contre les chances d'un antagonisme, toujours fatal au moins vigoureux. C'est la guerre qui a créé la nécessité des camps retranchés : le système prohibitif est un camp retranché, parce que la concurrence est une guerre. En faisant du libre échange le corollaire de la concurrence, quand d'elle, au contraire, est sortie la funeste nécessité des douanes, M. Bastiat a commis une erreur si grossière^ si manifeste, qu'elle est à peine concevable.

C'est par la concurrence que les procédés se multiplient, que les prix des produits vont toujours baissant et que la rémunération du capital et du travailleur décroît sans cesse en intensité pour s'accroître en étendue, de manière à remplacer la rareté par la diffusion, à faire tomber en quelque sorte dans la communauté ce qui était antérieurement l'apanage du privilège, à rendre presque gratuit ce qui était à titre onéreux.

 

Je conviens que la concurrence crée le bon marché. Mais qu'importe que le prix des produits diminue, si les salaires qui servent à les acheter diminuent dans la même proportion ou dans une proportion plus forte encore ? Le dernier tableau du commerce extérieur, publié en France par l'administration, constate que, de 1826 à 1847, les objets d'alimentation ont augmenté de 17 pour 100, et de 37 pour 100 quant à la viande (bœuf et mouton), tandis que les articles manufacturés subissaient une dépréciation qui, pour certaines étoffes de coton, toiles blanches ou imprimées, s'élevait à 75 pour 100 ; un tel rapprochement, monsieur, ne vous semble-t-il pas jeter un jour terrible sur la condition des travailleurs employés à la fabrication de ces étoffes ? J'ai prouvé par des chiffres, et des chiffres officiels, dans la dernière édition de l'Organisation du travail, que, depuis dix ans, la baisse des salaires a suivi un mouvement continu, lequel, par une douloureuse fatalité, s'est trouvé correspondre à une hausse progressive du prix des denrées alimentaires. La vérité est que, dans le régime social actuel, le bon marché a pour contre-partie la réduction des salaires, qui, presque toujours, en est un des éléments. Si bien que le peuple perd comme producteur, par l'action de la concurrence, plus qu'il ne gagne comme consommateur. Ajoutez à cela que le bon marché, chose excellente de soi, est transformé par la concurrence en machine de guerre et devient l'arme au moyen de laquelle ceux qui sont en état de vendre pendant quelque temps à perte, sont sûrs de tuer leurs rivaux. Car, telle est la sinistre puissance des faux principes, que le bien même, ils le changent en mal.

C'est par la concurrence enfin, que le capital, ce grand émancipateur des classes laborieuses, s'augmente et se met de plus en plus au service du travail.

Si la concurrence produisait en effet, ce résultat, monsieur, il n'y aurait plus qu'à la bénir. Car il est incontestable que la rémunération du travail dépend du rapport entre la population laborieuse et le capital destiné à payez ses services, ainsi que l'a fort bien observé M. John Stuart Mill, le plus savant économiste de l'Angleterre : Wages depend on the proportion between the number of the labouring population and the capital devoted to the purchase of labor. Mais comment pouvez-vous soutenir, monsieur, que la concurrence a pour effet l'augmentation de la richesse générale ? Ici encore, c'est exactement le contraire qui est vrai. Pour qu'un produit soit une valeur et fasse partie de la richesse générale, il faut qu'il serve à quelqu'un, n'est-ce pas ? Et, pour qu'il serve à quelqu'un, il faut qu'il trouve un consommateur. Toute chose produite et non consommée constitue une perte, loin de constituer un accroissement de richesse. La question est donc de savoir si la concurrence a pour effet naturel d'établir, entre la production et la consommation, cet équilibre, but suprême delà science économique. Que vous en semble, monsieur ? N'est-il pas évident, n'est-il pas au-dessus de tout débat que la concurrence force la production à s'accomplir en vue d'une clientèle incertaine, toujours changeante, puisque les producteurs se la disputent avec rage ? Vous m'enlevez une partie de mes clients aujourd'hui ; un autre vous enlèvera demain une partie des vôtres : que devient, au milieu de cette instabilité, de ces perpétuelles variations, de ce désordre quotidien, le régulateur de votre activité et de la mienne ? Ne risquons-nous pas pas l'un et l'autre de produire trop ou de ne pas produire assez ? Où est, en un tel régime, la place de la science ? Le hasard décide de toute la vie industrielle n'est plus qu'une série d'aventures ; les ruines s'entassent sur les ruines, et le travail, qui ne devrait enfanter que la richesse, se trouve en perpétuelle gestation de la pauvreté. Jetez les yeux sur les pays où la concurrence a le plus fait sentir son empire et où la production s'est le plus développée : ce sont justement ces pays qui portent, ouverte dans leurs flancs, comme une plaie immense et qui va s'agrandissant de jour en jour, la misère ! Je ne saurais m'y tromper, hélas ! car je date cette lettre d'une contrée... la plus active et la plus remplie de pauvres qu'il y ait au monde. Faillites imprévues, banqueroutes, chômages, disette sur certains marchés, engorge-, ment sur d'autres, crises périodiques, destructions partielles mais multipliées et incessantes, nécessité d'entretenir dans la société une multitude d'agents improductifs, de membres parasites qui en dévorent la substance, voilà, monsieur, les fléaux qui naissent directement de la concurrence. Elle n'augmente donc pas le capital, comme vous le pensez : dites plutôt qu'elle tend à le resserrer en un petit nombre de mains, ce qui est bien différent ; dites qu'elle est la pompe aspirante au moyen de laquelle la richesse est attirée continuellement vers les hauteurs, de manière à y créer la domination d'une féodalité financière, dont le joug d'or serait plus à craindre, plus difficile à briser et plus lourd que le joug de fer de l'ancienne féodalité militaire.

J'arrive aux critiques que vous dirigez contre mon système, et je les reproduis textuellement :

Des chapeliers de Paris se réunissent en association sous la commandite de l'État. Us sont vingt ou trente, et produisent des chapeaux en nombre déterminé par une statistique... — Souffrez d'abord, monsieur, qu'à ces derniers mots, qui sont de vous, je substitue ceux-ci, qui sont de moi : En nombre déterminé par la demande. — L'association prospère, et tue de proche en proche la concurrence individuelle. Peu à peu tous les chapeliers de Paris se forment en une grande société de chapellerie qui fait des chapeaux pour les têtes parisiennes exclusivement. Mais, il y a des chapeliers à Meaux, à Melun, à Versailles, à Rouen, à Chartres... Autant de villes, autant d'associations ; puis toutes les associations s'associent entre elles, se solidarisent, se mutualisent. Tous les bénéfices sont mis en commun, et partagés ensuite entre tous les membres de la grande association. Mais, pour qu'il y eût bénéfice, il faudrait déterminer le prix de revient. Or, quel serait le prix de revient ? Le prix de revient à Lyon serait-il le même qu'à Bayonne ? Le chiffre du bénéfice licite serait-il égal à Nîmes et à Dunkerque ? Quel serait le bénéfice licite ? qui le fixerait ? Quels détails inextricables de comptabilité ! Quels travaux immenses de répartition ! Les conditions de la vie matérielle n'étant pas identiques sur tous les points de la France, par quelles proportions dans le salaire y'serait-il'satisfait ? Il faudrait déterminer tel salaire à Passy et à Pontoise, tel autre à Paris. L'ouvrier de Pontoise aurait beau s'ingénier à mieux faire que l'ouvrier parisien, il n'aurait que le salaire prescrit pour Pontoise. Le chapelier de l'association de Mulhouse n'aurait pas le droit de travailler à Verdun ; en effet, l'association de Verdun étant complète, pourquoi un travailleur de plus ? L'ouvrier serait donc attaché à la glèbe de son association. Il vivrait comme le mollusque, adhérant à son rocher, à moins que le gouvernement, régulateur de la production, ne fit passer des catégories d'ouvriers d'une ville à l'autre, selon les besoins, comme il fait changer les régiments de garnison.

Si, lorsqu'il s'est agi, pour la première fois, d'organiser le service des postes, quelqu'un s'était écrié : Quoi ! les lettres que trente millions d'hommes peuvent adresser à trente millions d'hommes chaque jour, à chaque heure du jour, on s'imagine pouvoir les faire parvenir sans difficulté, sans encombre, à point nommé, au lieu de leur destination, et cela, grâce à une administration unique de laquelle tout partira, à laquelle tout viendra aboutir ? Mais qui déterminera le prix de revient des services rendus par l'administration des postes ? Le salaire des facteurs sera-t-ii le même à Lyon qu'à Bayonne ? Les appointements des fonctionnaires seront-il les mêmes à Nîmes et à Dunkerque ? Quel sera le prix des lettres ? qui en mesurera le chiffre et la longueur de chaque distance parcourue ? Quels détails inextricables de comptabilité ! Quels travaux immenses de répartition ! etc., etc. L'homme qui aurait objecté tout cela, monsieur, aurait passé, j'en suis sûr, aux yeux de beaucoup de gens, pour un esprit essentiellement pratique. Pourtant, vous savez si l'administration des postes est une utopie, et vous n'ignorez pas avec quelle facilité, quelle promptitude, quelle précision merveilleuse, s'opère ce qui aurait pu paraître, avant toute mise à exécution, presque impossible à réaliser. A qui vous demanderait en vertu je quelle magique entente une armée d'un million d'hommes arrive à se mouvoir et à agir comme un seul homme, que répondriez-vous ? Vous répondriez qu'une armée se divise en détachements, chaque détachement en régiments, chaque régiment en bataillons, chaque bataillon en compagnies, etc., et que là est tout le secret.

Est-ce bien sérieusement que vous nous donnez la nécessité de déterminer le prix de revient comme un obstacle insurmontable ? Le prix de revient se compose : 1° des salaires payés ; 2° du prix des matières premières mises en œuvre ; 3° du loyer des capitaux. Or, est-il une seule de ces choses qui ne soit parfaitement évaluable ? Et, si le premier fabricant venu peut, quand il fait ses comptes, savoir ce que ses opérations lui rapportent, pourquoi ce qu'il peut, une association ne le pourrait-elle pas ? De ce que le chiffre de revient à Bayonne ne serait peut-être point le même qu'à Lyon, conclurez-vous que, se composant à Lyon comme à Bayonne d'éléments très-évaluables, il ne saurait être déterminé ici et là ? Ce serait une singulière logique, convenez-en !

Quant à la différence des salaires rapportée à celle qui existe dans les conditions de la vie matérielle sur les divers points de la France, je m'étonne de vos soucis à cet égard. Jetez les yeux sur la carte de l'industrie, dans le régime actuel : est-ce que, clans chaque profession, le salaire est partout identique ? Quand vous dites : L'ouvrier de Pontoise aurait beau s'ingénier à mieux faire que l'ouvrier parisien, il n'aurait que le salaire prescrit à Pontoise, ne voyez-vous pas que cette objection est beaucoup moins forte contre le système qui est le point de mire de vos attaques que contre celui qui est l'objet de vos préférences ? Car, dans le régime de l'association, la différence répond à une idée d'égalité proportionnelle, à une idée de justice et se règle scientifiquement, tandis que, sous l'action de la concurrence, qui n'admet d'autres règles que le hasard et l'imprévu, la différence résulte de mille causes fortuites et confuses où l'égalité et la justice n'ont rien à voir.

Vous ne voulez pas que l'ouvrier vive comme le mollusque adhérant à son rocher, et vous avez bien raison, monsieur. Sur ce point, je suis tellement de votre avis, que c'est un des motifs pour lesquels je combats le régime actuel, où j'aperçois partout ce triste phénomène. Naître, végéter, souffrir et mourir sur place, n'est-ce pas aujourd'hui la condition de la plupart des travailleurs ? Et pourquoi cela ? Précisément, parce que la concurrence réduisant l'industrie à n'être plus qu'un tumultueux pêle-mêle, et empêchant la production de régler sa marche sur les besoins de la consommation, il y a presque toujours impossibilité pour l'ouvrier de savoir et, conséquemment, d'aller où ses bras seraient nécessaires. Et, à supposer qu'il voulût se déplacer, lui et sa famille, en trouverait-il si aisément le moyen ? Il reste donc bien réellement attaché à la glèbe ; rien de semblable dans un régime d'associations solidaires. C'est alors, et seulement alors, que les services pourraient aller là où ils seraient appelés par les besoins, le marché étant connu et nul travailleur ne restant abandonné à son ignorance ou à sa faiblesse. Vous citez l'exemple des régiments qui changent de garnison ? Il y aurait, monsieur, quelque chose de plus déraisonnable que de les faire changer de garnison quand il le faut : ce serait de les retenir invariablement dans le même endroit quand il ne le faut pas !...

Mais ce ne sont pas les seules difficultés. Les ouvriers seraient salariés. Or, qu'est-ce que le salaire ? Quelle est sa mesure ? Que vaut une journée de travail ? Que vaut le travail d'un enfant, d'un jeune homme, d'une femme, d'un adulte ? Comment déterminera-t-on cette valeur, selon l'équité et la justice ? comment donnera-t-on à chacun ce qui lui revient, rien de plus, rien de moins ? comment la répartition s'opérera-t-elle selon tel degré de force, selon tel degré d'intelligence, selon tel degré de constance et d'activité dans le travail ?

Ici, monsieur, vous avez emprunté à M. Proudhon les armes dont il se sert pour me combattre. Dans les Confessions d'un Révolutionnaire, il a écrit :

On déterminerait le prix de revient. C'est à peu près comme si vous disiez : on trouvera le mouvement perpétuel, on fera la quadrature du cercle. Le prix de revient se compose, en dernière analyse, de salaires : or, qu'est-ce que le salaire ? qu'est-ce que la journée de travail ? Le salaire se mesure-t-il sur les besoins du travailleur ou sur le prix que le consommateur peut donner de la marchandise ? Qu'est-ce que le prix ? qu'est-ce que la valeur ? Il faut toujours en revenir là[1].

 

Avant de répondre à ces questions, au nom et pour le compte du socialisme, je m'en empare, et, à mon tour, je les adresse à cette vieille économie politique prétendue libérale, que le socialisme vient remplacer. Oui, qu'est-ce que le salaire dans le régime actuel ? quelle est sa mesure ? que vaut le travail d'un jeune homme, d'une femme, d'un adulte ? Comment donne-t-on à chacun ce qui lui revient, ni plus ni moins ? comment détermine-t-on la valeur selon l'équité et la justice ?

Si j'interroge Turgot, il me dit :

Le simple ouvrier qui n'a que ses bras, n'a rien qu'autant qu'il parvient à vendre à d'autres sa peine. Il la vend plus ou moins cher ; mais ce prix, plus ou moins haut, ne dépend pas de lui seul : il dépend de l'accord qu'il fait avec celui qui paye son travail. Celui-ci le paye le moins cher qu'il peut ; comme il a le choix entre un grand nombre d'ouvriers, il préfère celui qui travaille au meilleur marché. Les ouvriers sont donc obligés de baisser le prix à l'envi les uns des autres. En tout genre de travail, il DOIT arriver et il arrive que le salaire de l'ouvrier se borne a ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance[2].

Si j'interroge J.-B. Say, sa réponse est la même ;

Les salaires sont d'autant plus élevés que le travail de l'ouvrier est plus demandé et moins offert, et ils se réduisent à mesure que le travail de l'ouvrier est plus offert et moins demandé. C'est le rapport de l'offre avec la demande qui règle le prix de cette marchandise appelée le travail de l'ouvrier, comme il règle la prix de tous les autres services publics. Quand les salaires vont un peu au-delà du taux nécessaire pour que les familles des ouvriers puissent s'entretenir, les enfants se multiplient, et une offre plus grande se proportionne bientôt à une demande plus étendue. Quand, au contraire, la demande de travailleurs reste en arrière de la quantité de gens qui s'offrent pour travailler, leurs gains déclinent au-dessous du taux nécessaire pour que la classe puisse se maintenir en même nombre. Les familles les plus accablées d'enfants disparaissent ; dès lors, l'offre du travail décline, et, le travail étant moins offert, le prix remonte... De sorte qu'il est difficile que le prix du travail du simple manouvrier s'élève ou s'abaisse au-dessus ou au-dessous du taux nécessaire pour maintenir la classe au nombre dont on a besoin[3].

Enfin, si j'interroge M. Proudhon, il n'hésite pas :

Le prix, comme la valeur, est chose essentiellement mobile, par conséquent essentiellement variable, et qui, dans ses variations, ne se règle que par la concurrence ; — concurrence, ne l'oublions pas, qui, comme Turgot et Say en conviennent, a pour effet nécessaire de ne donner en salaires à l'ouvrier que ce qui l'empêche tout juste de mourir de faim, et maintient la classe au nombre dont on a besoin.

 

Ainsi, nous voilà bien avertis ! Nous savons maintenant, à n'en pouvoir douter, que, suivant Turgot, Say, Proudhon et tous les docteurs de la vieille économie politique, le salaire ne saurait avoir d'autre base que le rapport de l'offre à la demande, quoiqu'il résulte de laque la rémunération du travail se borne à ce qui est strictement nécessaire au travailleur pour qu'il ne s'éteigne pas d'inanition. A la bonne heure, et il ne reste plus qu'à répéter le mot échappé à la sincérité de Smith, le chef de cette école : C'est peu consolant pour les individus qui n'ont d'autre moyen d'existence que le travail !

Mais tout n'est pas dit encore, et le cercle des questions que j'ai à adresser aux adversaires du socialisme, en me servant, monsieur, de vos propres expressions, ne se trouve pas entièrement parcouru.

Turgot, Say, Proudhon viennent de nous apprendre que le rapport de l'offre à la demande est ce qui détermine le salaire. Mais la justice trouve-t-elle son compte à cela ? Est-il conforme à l'équité que les créateurs de la richesse se voient condamnés, sous la pression de ce brutal et tyrannique rapport de l'offre à la demande, aux misères d'une vie représentée, pour eux et leurs enfants, par un morceau de pain, et à laquelle même ce morceau de pain manque quand leur nombre vient à dépasser les limites de la classe de machines animées dont on a besoin ? Si j'interroge sur ce point capital les économistes de l'école de Smith, ils ne répondent rien, ou bien ils répondent : Qu'y faire ? Nous n'en pouvons mais ; telle est la loi. Cela arrive, comme a dit Turgot, et DOIT arriver !

Eh bien, monsieur, c'est là ce que les socialistes nient. Ils croiraient se rendre coupables d'un affreux blasphème, en affirmant que ce qui est manifestement inique est nécessaire. Ils reconnaissent que c'est, en effet, sur le rapport de l'offre à la demande que se règle la rémunération du travail, dans le régime actuel ; mais ils nient de toute la puissance de leur âme qu'il y ait impossibilité de trouver une base meilleure, dans un régime différent, et ils disent avec un homme en qui une grande intelligence est éclairée par un grand cœur, ils disent avec John Stuart Mill :

Il est évident que la considération de la valeur ne se rapporte qu'à la seconde de ces deux branches de l'économie politique : la production de la richesse et sa distribution ; encore ceci n'est-il vrai qu'autant que c'est la concurrence, et non l'usage, qui est l'agent de cette distribution. Les conditions et les lois de la production pourraient être les mêmes qu'aujourd'hui, dans une société constituée sur un tout autre principe que l'échange. L'échange n'est pas plus la loi fondamentale de la distribution des produits que les roues et les voitures ne sont les lois fondamentales du mouvement, et confondre ces idées est, à mes yeux, non-seulement au point de vue de la logique, mais au point de vue de la pratique, une balourdise[4].

 

Quand M. Proudhon assure que tout se règle par la concurrence, il tombe dans l'erreur que M. Mill signale. Ii prend le relatif pour l'absolu ; il prend un fait passager pour un principe immuable ; il prend pour une loi constitutive des sociétés quelles qu'elles soient, ce qui n'est qu'un mode d'existence vicieux de la société, telle qu'elle est aujourd'hui organisée ; en un mot, son objection revient à cette naïveté : Les salaires, l'intérêt, le prix, la valeur, ne se règlent que par la concurrence... là où c'est seulement par la concurrence que se règlent les salaires, l'intérêt, la valeur.

Supposez, monsieur, des associations solidairement unies entre elles et semblables à ces communautés de l'Allemagne du moyen âge qui, sous le nom de Frères Moraves, réunirent jusqu'à près de soixante mille associés, et formèrent des familles de travailleurs si laborieuses, si fécondes, si puissantes par l'exemple de leur prospérité, que, pour les empêcher d'envahir pacifiquement le monde, il fallut que l'esprit de tyrannie, glacé d'effroi, se résolût à les exterminer[5]. Dans chacune de ces communautés, prise à part, la distribution dés travaux ayant Heu suivant les facultés et celle des produits suivant les besoins, à quoi se réduiraient, entre travailleurs, vivant comme en famille, les transactions aujourd'hui fondées sur le seul principe de l'échange ? Et en ce qui concerne les relations des diverses communautés entre elles, qui ne sent que le transport des produits qui surabonderaient dans un lieu et feraient défaut dans un autre se pourrait opérer par des agents de l'association générale, chargés de ce soin en qualité de fonctionnaires ? Dans cette hypothèse, qui n'a rien de chimérique, puisqu'elle a été réalisée dans l'histoire sur une fort grande échelle, adieu l'anarchie commerciale et les meurtrières fluctuations qui en sont là suite ! L'antagonisme faisant place à l'accord, et la production trouvant jour à proportionner son essor aux exigences de la consommation, la valeur aurait pour mesure la quantité de travail exécuté ; ce qui est naturel est juste, au lieu de dépendre du seul rapport de l'offre à la demande, ce qui de l'aveu de Smith, de Say et de Turgot, fait du travail une marchandise, de l'ouvrier une machine vivante qui a tout juste de quoi manger, et du Peuple, une classe qui ne doit pas dépasser le nombre dont on a besoin. Inutile, dans cette même hypothèse, de s'inquiéter des salaires : les salariés auraient disparu, il n'y aurait plus dans la société que des fonctionnaires, que des fonctionnaires dont l'emploi serait déterminé par leurs aptitudes, dont la rémunération serait déterminée par leurs besoins, conformément aux lois de la raison, de la justice et de la nature.

Pourquoi en ferais-je un mystère ? C'est à cet idéal, monsieur, que tend mon système, lequel n'a jamais été présenté par moi que comme un procédé pacifiquement révolutionnaire et transitoire. Je n'ignore pas, en effet, que la transformation des sociétés ne saurait s'accomplir du jour au lendemain, qu'il y faut beaucoup de ménagements et de sages précautions ; que la première condition pour supprimer les grands abus est de tenir compte des habitudes et des intérêts qu'ils ont créés, des circonstances qu'ils ont produites, et que, s'il importe de bien connaître d'avance vers quel but on se dirige, il n'importe pas moins d'avoir sous les yeux la liste des étapes à parcourir.

Vous m'objecterez, peut-être : Votre système n'étant que transitoire et supposant la nécessité de tenir compte, jusqu'à ce que votre idéal soit atteint, des conditions de la société actuelle, savoir : le salariat et ses oscillations, la concurrence comme agent distributif des produits, le rapport de l'offre à la demande comme règle de la valeur échangeable, on est toujours en droit de vous poser ces questions : Quelle sera, du moins tant que durera votre système, la mesure des salaires ? et comment établirez-vous le prix de revient ? et comment fixerez-vous le chiffre du bénéfice licite, toutes choses qui resteront essentiellement variables, aussi longtemps que les bases fondamentales de la société actuelle n'auront pas été changées ?

Vous voyez, Monsieur, que je vais sans détour au-devant de toutes les objections. Voici ma réponse :

De ce qu'un objet est variable, il suit qu'on ne saurait l'évaluer invariablement, mais il ne s'ensuit en aucune façon qu'il y ait impossibilité de l'évaluer à tel ou tel moment donné en le suivant dans ses variations successives. Et c'est ce qui arrivé tous les jours. Est-ce que le taux des salaires, celui de l'intérêt des capitaux, le prix des denrées, la somme des Valeurs échangeables, ne varient pas pour un fabricant quelconque tout autant qu'ils pourraient lé faire pour Une association de travailleurs fraternellement unis ? Et cela empêche-t-il ce fabricant de pouvoir établir chaque année la balance de ses dépenses et de ses recettes comme point de départ pour ses recettes de l'année suivante ? Les associations solidaires n'agiraient pas autrement. Elles donneraient une base commune au prix de leurs travaux de manière à ne se point faire concurrence les unes aux autres ; mais il va sans dire que, dans l'adoption de cette base commune, — et non invariable, — elles auraient a prendre en considération l'état du monde industriel et l'obligation de tenir tête à l'industrie privée, jusqu'à ce qu'elle eût été peu à peu attirée dans le giron de l'association.

Là-dessus, vous vous écriez :

On se sert de la concurrence pour égorger la concurrence.

Ah ! doit-on hériter de ceux qu'on assassine ?

 

Rassurez-vous, monsieur, il ne s'agit d'assassiner personne ; car la question est de savoir si la concurrence est oui ou non, une cause d'appauvrissement et de malaise, non pour telle ou telle classe de la société, mais pour la société tout entière. S'il est vrai, et je crois l'avoir prouvé d'une manière invincible, que la concurrence, indépendamment des iniquités qu'elle consacre, est funeste à la société tout entière, il est désirable pour tous qu'elle disparaisse, et il est manifeste que ceux qui épuisent aujourd'hui dans les efforts anarchiques et les convulsions de l'industrie particulière leurs ressources et leur activité, trouveraient, à les employer, dans le régime d'association, qui, d'après mon projet, doit leur rester toujours ouvert, beaucoup plus de sécurité et de profit.

Je dirai mieux. C'est justement à la concurrence que je reproche, moi, de donner les assassins pour héritiers aux victimes. Lorsque, en vertu de la concurrence, un marchand force ses voisins, moins en état que lui de soutenir la lutte, de fermer brusquement boutique, est-ce qu'il n'hérite pas de ceux auxquels il a enlevé leur clientèle et qu'il a ruinés ? Lorsque, armé d'une machine nouvellement découverte comme d'une massue, un fabricant breveté écrase ses rivaux, est-ce qu'il n'hérite pas de leurs bénéfices ? Lorsqu'un spéculateur opulent procède, par l'abaissement systématique des prix et par la vente à perte, au complet accaparement du marché, est-ce que son but n'est pas d'hériter des victimes de son monopole ? Mais regardez donc autour de vous, de grâce ! Vous verrez le sol jonché de vaincus dont la dépouille, en vertu de la concurrence, est devenue l'héritage des vainqueurs. Crébillon a bien raison, monsieur :

Ah ! doit-on hériter de ceux qu'on assassine ?

Poursuivons. Vous dites :

M. Louis Blanc veut fonder la solidarité entre toutes les industries diverses, et pose comme condition indispensable de faire la somme totale des bénéfices de chaque industrie et de partager cette somme totale entre tous les travailleurs. Mais M. Louis Blanc ne voit pas qu'il émet ici deux idées contradictoires. Si tous les travailleurs sont associés, comment gagneront-ils les uns sur les autres ? Dans la société il n'y a pas de produit net, il n'y a qu'un produit brut qui est le fond sur lequel vit la société. L'associé ne bénéficie pas sur son associé. Ce qu'on appelle le bénéfice est le résultat de la loi de l'offre et de la demande, et M. Louis Blanc veut détruire cette loi ; donc, il annule le bénéfice ; pourquoi le fait-il alors entrer en ligne de compte ?

 

Encore une objection qui vous est commune avec M. Proudhon. Il a écrit dans les Confessions d'un Révolutionnaire, en essayant de me réfuter :

Dans la société morcelée et en concurrence anarchique, le bénéfice de l'un se compose du déficit de l'autre ; le profit indique un rapport de rivalité et d'antagonisme propre à l'économie domestique. Mais là où tous les travailleurs dans une même industrie, où toutes les industries dans l'État sont associées et solidaires, il n'y a plus lieu à bénéfice. Car si le bénéfice est égal pour tous, il est nul ; il y a identité entre le prix de revient et le prix de vente, entre le produit net et le produit brut. Le partage des bénéfices entre tous les travailleurs de chaque industrie est aussi absurde que l'idée de donner à tout le monde 25.000 livres de rente[6].

 

En vérité, M. Proudhon se moque de ses lecteurs, et vous, monsieur, je vous en demande bien pardon, vous bâtissez, à son exemple, des moulins à vent pour avoir le plaisir de les combattre. Eh ! oui, sans doute, les membres de la société n'auraient plus rien à gagner les uns sur les autres, lorsqu'ils en seraient venus au point d'être tous, absolument tous, associés. Oui, sans doute, il n'y aurait pas de bénéfice possible, dans le sens attaché aujourd'hui à ce mot, pour une société arrivée à n'être plus qu'une grande famille, attendu qu'on ne bénéficie pas sur soi-même. Ce sont là des vérités tout à fait ingénues, et M. de la Palisse n'aurait pas mieux dit. Mais, pour que le produit brut cesse de pouvoir être distingué du produit net, il faut que l'intérêt, que la rente, que tout ce qui constitue les privilèges du propriétaire et du capitaliste ait entièrement disparu. Pour que la société n'ait plus à faire de bénéfices, parce qu'on ne bénéficie pas sur soi-même, il faut qu'elle cesse d'être divisée en plusieurs sociétés dont l'une cherche à gagner sur l'autre. Jusque-là il y a un produit brut et un produit net ; jusque-là, il peut y avoir et il y a nécessairement des bénéfices à partager. Car, M. Proudhon est bien forcé de le reconnaître, dans la société morcelée et en concurrence anarchique, le bénéfice de l'un se compose du déficit de l'autre. Or, monsieur, à quel ordre de société se rapporte, je vous prie, le système que je propose ? Dans quel ordre de société est-il appelé à se développer ? Est-ce que les associations solidaires n'auront pas affaire à une société morcelée et en concurrence anarchique, jusqu'au moment où la transformation de cette société sera complète ? Puisque, d'après M. Proudhon, le profit indique un rapport de rivalité et d'antagonisme, il est clair que les associations auront un profit à faire aussi longtemps qu'elles auront à lutter contre les industries non associées et rivales. Eh bien, c'est uniquement, je le répète, à cette situation transitoire que s'applique mon système, espèce de pont jeté entre la société d'aujourd'hui et celle de l'avenir, celle où le produit brut et le produit net seront confondus, mais où, la production suivant la loi des forces, et la consommation, la loi des besoins, il n'y aura plus, comme de raison, ni salariat, ni intérêt, ni vente, ni valeurs échangeables, déterminés par ce rapport de l'offre à la demande si cher à M. Proudhon, si cher à tous les économistes de la vieille école, et qui aboutit à l'oppression du Peuple.

On ne refait pas, ajoutez-vous en m'opposant les paroles d'un socialiste que vous ne nommez pas, on n'a jamais refait, on ne refera jamais une société avec des décrets. On décrète une constitution, on décrète des lois, des formes mécaniques et extérieures ; on ne décrète pas les faits intimes, l'organisation moléculaire, si l'on veut comprendre cette expression, qui déterminent l'état d'une société. Et encore les lois et les constitutions que l'on fabrique ne sont-elles valables qu'à là condition d'être en harmonie avec ces faits intimes et vivants eux-mêmes, de concorder avec eux, d'en être, en quelque sorte, le mode de cristallisation. Vous pouvez, à la rigueur, changer par décrets la forme extérieure et physique ; vous ne changerez jamais, par la loi, la composition chimique et intégrante. Cette composition dépend Uniquement des titres d'affinité des éléments, auxquels vous n'imposerez point des rapports pour lesquels leurs attractions réciproques ne conspirent pas elles-mêmes. Si vos lois' dictent à ces éléments des relations contraires à leurs attractions, ces éléments ne subiront pas vos lois impuissantes, où réagiront contre elles jusqu'à ce qu'elles les aient brisées.

 

On n'a jamais refait une société avec des décrets ! Êtes-vous bien sûr de cela, monsieur ? Et de quelle manière a donc été refaite, dans la célèbre nuit du 4 août 1789, la société qui existait alors et dont diffère si profondément la société qui existe aujourd'hui ? Étaient-ce des décrets relatifs seulement à la forme extérieure et physique, que ceux-ci : abolition des juridictions seigneuriales ; remplacement des dîmes ecclésiastiques par un impôt ; condamnation à mort de la société féodale en France ? Était-ce un fait intime, une organisation moléculaire, ou bien tout simplement une forme mécanique que Turgot modifiait lorsque, dans un lit de justice tenu le 12 mars 1776, il faisait enregistrer par le parlement l'édit fameux qui supprimait les corvées et les jurandes ? Si c'est par décrets qu'on a introduit en France le régime de la concurrence illimitée, pourquoi, par décrets, ne pourrait-on pas pousser à la transformation progressive de ce régime ? Que ces décrets, sous peine d'être impuissants, soient en harmonie avec les besoins, avec les attractions de la société, et aient besoin d'émaner de la volonté publique, je suis très-loin d'y contredire. Aussi ai-je eu toujours le soin de réclamer, pour les idées que je crois vraies, la liberté de discussion, et pour leur application, l'épreuve décisive du suffrage universel.

Et à ce propos, je ne saurais mieux faire que de recommander à votre attention, monsieur, ce que j'écrivais dans un des derniers numéros du Nouveau Monde :

1° Mon idéal est l'état de société dans lequel, chacun ayant le pouvoir d'exercer complètement toutes ses facultés et de satisfaire pleinement à tous ses besoins, jouirait de la plus grande somme de liberté qui se puisse concevoir ;

2° Convaincu que cet idéal diffère trop de l'organisation actuelle de la société pour être réalisé immédiatement, j'ai proposé des mesures transitoires propres à y conduire progressivement et sans secousse ; mais ces mesures, je n'entends pas qu'on les IMPOSE. Elles appartiennent à la discussion : que l'opinion publique les juge, et que, s'exprimant par le suffrage universel, elle les rejette si elle les croit mauvaises, ou les adopte si elle les croit bonnes.

 

Au fond, de quoi s'agirait-il ? Il s'agirait pour l'Etat — c'est-à-dire pour l'assemblée des mandataires du peuple — de créer, au milieu de la société actuelle, des modèles, aussi complets que possible, de la société future, de telle sorte que, graduellement et par le seul fait de la puissance attractive de la vérité en action, la seconde société arrivât à absorber la première.

L'État, défini démocratiquement, je l'ai appelé l'ÉTAT SERVITEUR, par opposition à l'ÉTAT MAÎTRE, et vous vous autorisez de cela pour prétendre que je résous la question formidable de l'autorité par un quolibet ; M. Proudhon — qui ne sait pas évidemment ce que c'est qu'une anagramme — avait dit anagramme. Franchement, monsieur, vous auriez dû lui laisser le triste avantage de remplacer des raisons par des bouffonneries. Une réponse aussi peu sérieuse serait tout au plus excusable si j'avais lancé cette expression l'État serviteur sans la définir, sans expliquer ce qu'elle contient, sans montrer en quoi le changement dans les mots correspondait ici à un immense changement dans les choses. Mais, grâce à Dieu, je n'ai point à me reprocher un pareil oubli. Or, n'y a-t-il que l'épaisseur d'un quolibet ou d'une anagramme entre l'État, se composant des mandataires responsables et révocables du Peuple, et l'État se résumant dans un individu qui a l'insolence de dire : La société, c'est moi ? N'y a-t-il que l'épaisseur d'un quolibet ou d'un anagramme entre l'organisation démocratique de l'État par le suffrage universel et sa constitution monarchique par le droit, divin ? Agir comme agent de la volonté de tous, comme un commis du Peuple, que le peuple désavoue, renvoie ou châtie s'il remplit mal sa fonction, et gouverner selon son bon plaisir en faisant exterminer ceux qui le trouvent mauvais, est-ce la même chose, à un quolibet ou à une anagramme près ?

Inutile d'ajouter que je n'ai jamais entendu faire l'État producteur et le charger d'une besogne impossible. Qu'il devienne le commanditaire et le législateur des associations, je ne lui demande que cela.

J'ai fait en entier, je crois, le tour de vos objections. Il ne me reste plus qu'à relever quelques assertions de vous qui ne sont pas exactes.

Vous prétendez que mon système est celui qui a perdu le plus d'adhérents. C'est une erreur, et vous verriez combien elle est grossière si je pouvais vous mettre sous les yeux ma correspondance journalière avec les représentants les plus directs du sentiment populaire. Vous-même, du reste, vous avouez que le premier atelier social, essayé à Clichy sur une assez grande échelle, a servi de base à la constitution de presque toutes les associations ouvrières dont quelques-unes — ajoutez-vous après avoir constaté qu'elles sont au nombre de 112 — sont solidement organisées et se maintiennent. A la vérité, vous vous hâtez de dire qu'on ne parviendra pas à les solidariser entre elles. Eh bien, je suis convaincu, quant à moi, que c'est pour elles l'unique moyen dé résister à la pression du milieu environnant et à la mauvaise volonté d'un pouvoir, qui, au lieu de les commanditer et de les protéger, s'étudie à leur susciter mille obstacles. C'est ce que beaucoup sentent à merveille, et, si l'œuvre de solidarisation n'est pas encore accomplie, cela tient à des difficultés de circonstance, nullement à des impossibilités logiques et insurmontables.

Vous parlez des évolutions successives de ma pensée ; vous présentez les ateliers agricoles, le crédit gratuit, la prise de possession par l'État des chemins de fer, comme autant d'idées que j'ai rendues miennes et dont j'ai enrichi par voie d'emprunt mon Organisation du travail.

Si cela était vrai, je n'aurais certes pas à m'en défendre ou, plutôt, je m'en ferais honneur. Étudier et mettre les acquisitions de l'étude au service d'une idée qu'on juge conforme aux principes d'éternelle justice, c'est un devoir. Mais la vérité est que j'ai, sous ce rapport, beaucoup moins de mérite que vous ne pensez.

La réforme agricole et la réforme industrielle ont été si bien contemporaines dans mon esprit, que les règles d'après lesquelles j'ai demandé' qu'on organisât le travail dans les villes sont identiquement les mêmes que celles d'après lesquelles j'ai demandé, depuis, qu'on organisât le travail dans les campagnes ; à tel point que, dans la dernière édition de mon livre, un seul projet de loi sert pour les deux.

Le crédit gratuit ! Mais qu'est-ce donc que l'organisation du travail par associations solidaires, sinon le moyen le plus actif, que dis-je, le seul moyen d'amener la suppression de l'intérêt par la formation d'un grand capital collectif appartenant à l'ensemble des travailleurs ? Or, il ne faut pas oublier que la première édition de mon livre a paru en 1839, à une époque où M. Proudhon n'était connu ni de moi ni de personne. Aussi bien, prétendre combiner, à l'exemple de M. Proudhon, la doctrine de la gratuité du crédit avec celle de la concurrence, du laisser faire, est chose parfaitement dérisoire et insensée. Tout prêteur veut et doit, sous peine de folie, être assuré delà restitution intégrale du capital dont il cède temporairement l'usage ; il lui faut donc des garanties réelles, attendu qu'un régime d'antagonisme universel rend toutes les situations précaires, et ne permet pas l'appréciation exacte des garanties purement personnelles que peut offrir le pauvre. Pour emprunter, sous l'empire de la concurrence, il faut fournir un gage ; pour fournir un gage, il faut posséder, et les pauvres ne possèdent pas. Que venez-vous leur parler de crédit gratuit, docteur de l'individualisme ? Vous ne pouvez pas même leur faire crédit, gratuitement ou non, et votre Banque du Peuple l'a trop prouvé. La gratuité du crédit pour tous n'est réalisable que par l'association.

L'exécution des chemins de fer par l'Etat ! Si vous connaissiez un peu mieux, monsieur, le passé du journalisme en France, vous sauriez que j'ai émis et développé cette idée dès mes premiers pas dans la carrière politique, il y a plus de quinze ans ; vous sauriez que, rédacteur en chef du Bon Sens, j'ai été le premier, et pendant longtemps le seul, dans la presse quotidienne de Paris, à réclamer l'exécution des chemins de fer par l'Etat ; vous sauriez, enfin, que c'est justement à cause de cela que j'ai quitté le Bon Sens, M. Lefebvre-Mouret, membre du Sénat belge et propriétaire du journal, s'étant trouvé d'un autre avis que moi, et tout honnête homme devant préférer sa conviction à sa position.

Vous pensez que, sur la question de l'égalité des salaires, mon esprit a vacillé. Vous vous trompez, je vous l'affirme. Toujours et invariablement mon principe a été celui-ci : De chacun selon ses facultés ; à chacun selon ses besoins.

Prenez les diverses éditions de l'Organisation du travail, à commencer par la première : dans toutes vous lirez :

Beaucoup d'idées fausses sont à détruire ; elles disparaîtront, gardons-nous d'en douter. Ainsi, par exemple, le jour viendra où il sera reconnu que celui-là doit plus à ses semblables qui a reçu de Dieu plus de force ou plus d'intelligence. Alors, il appartiendra au génie, et cela est digne de lui, de constater son légitime empire, non par l'importance du tribut qu'il lèvera sur la société, mais par la grandeur des services qu'il lui rendra. Car ce n'est pas à l'inégalité des droits que l'inégalité des aptitudes doit aboutir, c'est à l'inégalité des devoirs[7].

 

Ouvrez l'Histoire de Dix ans, vous y lirez, en réponse au saint-simonisme :

Il y a deux choses dans l'homme : des besoins et des facultés. Par les besoins, il est passif ; par les facultés, il est actif. Par les besoins, il appelle ses semblables à son secours ; par les facultés, il se met au service de ses semblables. Donc, il est dû davantage à celui qui a plus de besoins, et il est permis d'exiger davantage de celui qui a plus de facultés. Donc, d'après la loi divine écrite dans l'organisation de chaque homme, une intelligence plus grande suppose une action plus utile, mais non pas une rétribution plus considérable ; et l'inégalité des aptitudes ne saurait légitimement aboutir qu'à l'inégalité des devoirs[8].

 

Ainsi, ma doctrine a toujours été celle, non pas de l'égalité stricte et absolue, mais de l'égalité proportionnelle, la seule qui soit effectivement en accord avec les lois de la justice et de la nature. Seulement, comme cette doctrine n'est réalisable que par la mise en commun des forces pour la production et des produits pour la consommation, et, comme, d'autre part, on ne saurait passer, du jour au lendemain, du mal au bien, d'un régime où tout n'est que désordre à un régime où tout ne serait qu'harmonie, j'ai posé le principe sans croire à la possibilité de sa réalisation immédiate ; mais le principe, je ne l'ai jamais masqué, non jamais. Au Luxembourg, quel a été mon langage ? Je copie le Moniteur :

A Dieu ne plaise que nous considérions l'égalité des salaires comme réalisant d'une manière complète le principe de la justice. La vraie formule est celle-ci : Que chacun produise selon son aptitude et ses forces, que chacun consomme selon ses besoins[9].

 

Et pour ce qui est des objections qu'on a coutume d'opposer à cette formule sainte, je me suis attaché à les réfuter, une par une, dans l'Almanach du Nouveau Monde pour l'année 1851. Comment pourrais-je vouloir en principe l'égalité stricte et absolue des salaires, moi dont tous les vœux, dont tous les efforts appellent l'abolition graduelle, mais radicale et définitive du salariat ?

Votre loyauté, monsieur, et la bonne foi du journal où vous écrivez accueilleront, je l'espère, ces explications. Quant aux formes, quelquefois trop acerbes, de l'article qui les a provoquées, je ne songe ni à vous les reprocher ni à m'en plaindre. Que les soldats de l'avenir soient maltraités, au passage..., ils doivent s'y attendre, et bien lâche serait le cœur qui gémirait des blessures reçues au service de la vérité.

 

 

 



[1] Confessions d'un Révolutionnaire, p. 75.

[2] Réflexions sur la formation et la distribution des richesses.

[3] Cours complet d'économie politique, 5e partie, chapitre X.

[4] It is evident that of the two great departments of political Economy, the production of wealth and its distribution, the consideration of value has to de with the latter alone ; and with that, only so far as competition, and not usage or custom, is the distributing agency. The conditions and laws of production would be the same as they are, if the arrangements of society did not depend on Exchange, or did not admit of it. Exchange is not the fundamental law of the distribution of the produce, ne more than roads and carriages are the essential laws of motion. To confond these ideas seems to me not only a logical, but a practical blunder. (Principes of Political Economy, t. I, book III, chapter I, § 1, p. 514.)

[5] Voyez l'Histoire des Anabaptistes, par le père Catroit, dont le témoignage n'est pas suspect, puisqu'il se déclare l'ennemi de l'anabaptisme.

[6] Confessions d'un Révolutionnaire, p. 76.

[7] Organisation du travail, conclusion du 5e chapitre.

[8] Histoire de Dix ans, t. III, chapitre III.

[9] Voyez le Moniteur du 3 avril 1848.