JEAN JOUVENEL

 

CHAPITRE IX. — LA RENTRÉE DES BOURGUIGNONS DANS PARIS, 1418.

 

 

Le dauphin Louis, duc de Guyenne, auprès duquel Jouvenel allait remplir les fonctions de chancelier, avait dix-huit ans. Le greffier du parlement, Nicolas de Baye, nous a laissé de ce prince un intéressant portrait : Bel de visage, dit-il, suffisamment grant et gros de corps, pesans et tardif et po agile, voluntaire et moult curieux à magnificence d'abits et joiaux circa cultum sui corporis, desirans grandeur d'onneur de par dehors, grant dépensier à ornemens de sa chapelle privée à avoir ymages grosses et grandes d'or et d'argent, qui moult grand plaisir avoit à sons d'orgues, lesquels entre les autres oblectations mondaines han-toit diligemment ; si avoit-il à musiciens de bouche ou de voix et pour ce avoit chappelle de grant nombre de jeune gent dont on avoit levé puiz II ans, VI ou VII des petiz enfans de l'église de Paris à une seule foiz et plusieurs de la saincte chappelle du palais ; et si avoit bon entendement tant en latin que en françoiz, mais il emploioit po, car sa condition estoit à présent d'em-ploier la nuit à veiller et po faire et le jour à dormir ; disnoit à III ou IIII heures après midi et soupoit à minuit, et aloit coucher au point du jour ou à soleil levant souvant, et pour ce estoit aventure qu'il vesquist longuement[1]. Et en effet il va mourir dans deux ans.

On sent que le dauphin n'est pas sympathique au greffier. Le Religieux de Saint-Denis est très sévère pour ce prince ; il nous dit qu'il passait son temps à jouer de la harpe ou de l'épinette dans les coins les plus reculés du palais, et prolongeait ses repas très avant dans la nuit ; détestant sa femme, fille du duc de Bourgogne, il s'était épris d'une demoiselle d'honneur de la reine, fille de Guillaume Cassinel, qu'on appelait la Cassinelle[2].

Tel était le jeune homme dont Jouvenel était appelé à devenir le serviteur immédiat. Il ne paraît pas qu'il ait jamais pu acquérir la moindre influence sur lui ; il ne restera pas longtemps dans ses nouvelles fonctions, leurs deux natures si dissemblables ne parvenant pas à s'accorder.

En attendant, son titre de chancelier du dauphin, surtout avec un roi fou, lui donnait une grande situation dans le gouvernement. Désormais, il assistera à tous les conseils, prendra part aux délibérations des gouvernants, donnera son avis dans les affaires publiques et remplira comme une sorte d'office de ministre d'Etat. Les lettres royales le mentionneront avec ce titre de chancelier de Guyenne immédiatement après le mot vous qui désigne le chancelier de France[3]. Nous voyons à la fin d'octobre que c'est lui qui, au nom du gouvernement, a demandé au parlement son avis sur la situation des affaires et les moyens d'assurer le maintien de la paix ; il a proposé, pour cela, que les seigneurs fassent la paix entre eux, que les peuples s'accordent à la respecter et que tous les baillis, sénéchaux, prévôts, maires, capitouls... etc., tiennent la main à ce que cette paix soit observée, que nulles assemblées ne commotions n'aient lieu[4].

Le duc de Bourgogne s'était donc retiré dans ses États, momentanément vaincu et humilié, mais nullement décidé à abandonner la partie. Il comptait sur deux choses, d'abord sur les fautes qu'allaient commettre les Armagnacs et sur les nombreux alliés qu'il avait conservés dans Paris. La Chronique des Cordeliers nous dit que ceulx du quartier des Halles demourèrent tousjours bourguignon couvertement mais ilz n'en osèrent faire samblant[5].

Vers la fin du mois de décembre de cette même année 1413, Jean sans Peur adressa une lettre publique aux bourgeois de Paris et à plusieurs villes du royaume, dans laquelle il se plaignait amèrement qu'on eût dépouillé de leurs biens et maltraité nombre de ses serviteurs, ce qui était vrai. Il ajoutait qu'on avait voulu attenter à l'honneur de la duchesse de Guyenne, sa fille, qu'il avait reçu du dauphin de France des lettres indignées dans lesquelles celui-ci lui avouait qu'il était emprisonné au Louvre et suppliait le duc de Bourgogne d'accourir à Paris pour le délivrer. Et comme j'ai promis fidélité à Monseigneur le roi et au duc de Guyenne pour tout ce que je possède dans le royaume, finissait Jean sans Peur, j'irai prochainement à Paris afin de me conformer à leurs ordres, et je vous supplie tous instamment de me prêter assistance comme de fidèles sujets de notre sire le roi, dans une occasion qui intéresse son honneur[6].

Cette nouvelle de la marche de Jean sans Peur sur Paris effraya fort le gouvernement, c'était la guerre civile qui allait recommencer. On tint au Louvre un conseil extraordinaire, le 9 janvier 1414 (n. st.),et il fut décidé que Charles VI écrirait à son cousin pour lui intimer l'ordre de ne pas reparaître en France. Le duc de Bourgogne se borna à répondre que le duc de Guyenne lui avait enjoint de venir et qu'il viendrait.

Il n'y avait plus qu'un moyen d'empêcher Jean sans Peur de mettre son projet à exécution, c'était de faire écrire au dauphin une lettre par laquelle celui-ci démentirait qu'il eût donné un ordre pareil au duc de Bourgogne, et se joindrait à son père pour interdire l'entrée de la capitale au duc. C'est ce qui fut fait. Dans cette déclaration, le dauphin faisait savoir à tous qu'il n'était pas vrai qu'il fût retenu prisonnier, qu'il pouvait aller où bon lui semblait, et agir en toute liberté, qu'il déclarait intacte la réputation de la duchesse, son épouse bien-aimée ; que tous les habitants du royaume avaient toujours été pleins de respect, de dévouement et d'obéissance pour elle... que, quoique le duc pût affirmer aux villes, il n'ignorait pas qu'à diverses reprises le roi, la reine et lui-même lui avaient défendu par lettres et par messages, sous peine d'être déclaré rebelle et félon et privé de ses domaines, d'oser approcher de Paris avec ses gens de guerre et de courir en ennemi par le royaume[7].

Le Religieux de Saint-Denis insinue que le dauphin n'avait pas agi de son propre mouvement, mais à l'instigation de quelques conseillers. Il n'était pas aussi libre, en effet, que le lui faisaient prétendre les Armagnacs. Le 4 février suivant, le duc de Guyenne se rendit pompeusement à la place de Grève couvert d'une brillante armure et accompagné d'une foule de seigneurs et de bourgeois armés de pied en cap. Devant l'Hôtel de ville, Jouvenel donna lecture publique des déclarations précédentes ; princes et barons levèrent la main, jurèrent que tout ce qui venait d'être lu était vrai[8]. Puis on parcourut la ville ; le cortège avait à l'avant-garde les comtes de Vertus, d'Eu et de Richemont, au centre les ducs de Guyenne et d'Orléans, à l'arrière-garde Bernard d'Armagnac, Louis Bourdon et J. de Gaule[9].

Cette démarche n'eut aucun effet sur le duc de Bourgogne ; Jean sans Peur entra en France, vint librement à Noyon, à Soissons, à Compiègne, à Senlis et s'arrêta à Saint-Denis sans avoir éprouvé la moindre résistance ; on était au 7 février ; le 10 parut une ordonnance dans laquelle le roi, après avoir rappelé en termes violents les crimes de son cousin, le déclarait rebelle et annonçait qu'il allait marcher contre lui avec toutes les forces de son royaume. Aussitôt on fut fort surpris à Paris quand on apprit que brusquement le duc de Bourgogne était parti et revenu chez lui[10]. Le dimanche 11 février, en prévision d'une attaque, le chancelier de France, Jouvenel, le chancelier d'Orléans, les présidents du parlement et des membres de la chambre des comptes chevauchièrent par Paris aux IIII portes[11].

Le roi, ou plutôt ceux qui tenaient le gouvernement, les Armagnacs, résolurent de marcher contre les villes qui avaient osé se déclarer pour le duc de Bourgogne. Charles VI réunit une nombreuse armée, partit avec les ducs et toute sa cour et vint mettre le siège devant Compiègne, où Jean sans Peur avait laissé une forte garnison. Jouvenel accompagnait le duc de Guyenne dans cette expédition. Après plusieurs pourparlers, Compiègne fut obligée de se rendre. Dans une première négociation, on avait envoyé de la ville assiégée pour tout ambassadeur un chirurgien appelé Jean Quieret et un certain Henri d'Ailly, aux moyens d'existence inavouables. Ces deux délégués exposèrent longuement et insolemment l'objet de leur mission devant un conseil où se trouvaient les princes et où figurait nommément Jouvenel[12].

De Compiègne, l'armée royale se dirigea sur Soissons. La ville résista et, après des incidents dramatiques, fut prise d'assaut et livrée au pillage, le 21 mai 1414[13]. Après quoi on prit Bapaume et l’on se dirigea vers Arras ; le duc de Bourgogne se hâta d'envoyer une garnison dans cette ville pour arrêter la marche de Charles VI ; la place était forte, bien munie et bien défendue ; le siège promettait d'être long et difficile ; on serra le blocus de près.

Sur ces entrefaites, arrivèrent, le 30 août, au camp, la duchesse de Hainaut et le duc de Brabant, sœur et frère du duc de Bourgogne[14] ; ils venaient au nom de Jean sans Peur proposer la paix[15]. Charles VI se montra disposé à agréer ces offres. La campagne, en effet, était pénible, le siège s'annonçait comme périlleux ; on n'en voyait pas la fin, et l'armée royale comprenait une troupe de bandits gascons et bretons qu'on avait hâte de licencier[16].

Le duc de Guyenne partagea l'avis de son père, quoique bien des gens autour de lui fussent d'opinion contraire, et il fit savoir à Jouvenel qu'il devrait au conseil suivant faire connaître son sentiment et défendre le traité de paix que proposait la duchesse de Hainaut. Jouvenel s'acquitta de son office, et, faisant ressortir le danger qu'il y avait à continuer cette lutte inutile au moment où les Anglais étaient sur le point d'entrer en campagne, il montra que la paix et l'accord estoient nécessaires, et que tous d'un bon amour dévoient entendre à résister aux anciens ennemis du royaume, les Anglois, lesquels on scavoit faire armée pour descendre en France, mesmement que finance il falloit pour payer les gens de guerre, et que tout à l'environ, tout estoit si bien pillé, qu'il n'y avoit plus de fourrage pour les chevaux ny vivres pour les personnes[17].

La paix fut décidée et signée à Arras, qui se rendit au roi aux termes des conventions[18] ; le duc de Bourgogne ratifia les engagements pris par ses négociateurs le 14 octobre de cette même année 1414[19], et Charles VI rentra à Paris[20].

C'est ce même mois d'octobre 1414 que Jouvenel était destitué de son office de chancelier du duc de Guyenne.

Nous avons dit que son esprit s'accommodait mal avec celui du dauphin. Ce prince était trop léger, trop superficiel ; tout entier à ses plaisirs, dont quelques-uns, il est vrai, étaient délicats et artistiques[21], il s'entourait de jeunes gens frivoles et dépensiers qui le perdaient. Il n'était pas né pour hériter du trône ; il ne devint dauphin qu'après la mort de deux frères aînés[22] et il ne devait pas régner, car il mourut le 18 décembre 1415 dans des circonstances assez mystérieuses[23].

Il y a deux versions de la destitution de Jouvenel ; elles ne sont pas d'ailleurs inconciliables.

En défendant, devant le conseil, à Arras, le principe de la conclusion de la paix, Jouvenel avait surtout invoqué des raisons d'ordre financier. La misère du peuple ne permettait pas de continuer une campagne qui ruinait le trésor et exigeait des impôts nouveaux. Il avait donc contribué à faire cesser une guerre ruineuse, à pacifier les esprits, aussi l'avait-on chargé de recevoir personnellement le serment des gens de guerre de la ville d'Arras et de prononcer sur leur sort. Comme représaille, il s'était contenté de renvoyer le capitaine nommé de Luxembourg, ainsi que tous les officiers du duc de Bourgogne.

Auprès du dauphin, et pour diminuer dans la mesure de ses forces les prodigalités d'autant plus funestes que le trésor, comme il l'avait fait ressortir à Arras, était dans une situation très précaire, Jouvenel s'appliqua à restreindre les dépenses extravagantes que conseillaient au dauphin des amis avides. Le duc de Guyenne, en effet, donnait à qui lui demandait. L'un prenait dix mille écus, l'autre six ou sept mille ; c'était un pillage : on augmentait les tailles, et on inventait de nouveaux impôts.

Un matin, Jouvenel reçut de la part du duc un certain nombre de mandements à sceller : c'étaient des dons dont le total s'élevait à la somme de soixante à quatre-vingt mille écus. Il refusa de contresigner ces ordres et alla présenter ses observations au duc de Guyenne. Celui-ci parut reconnaître la justesse des remarques de son chancelier, et il fut convenu qu'à l'avenir Jouvenel ne scellerait plus de mandement octroyant quelque don d'argent supérieur à mille écus.

Cette décision provoqua un vif mécontentement dans l'entourage du dauphin. On chercha dès lors à se débarrasser d'un trop scrupuleux serviteur. Un conseiller du duc de Berry, Martin Gouge de Charpaignes, évêque de Chartres, qui convoitait vraisemblablement la succession de Jouvenel, se fit le chef de cette cabale et s'y prit de la manière suivante pour arriver à ses fins.

Le duc de Berry avait envoyé à son neveu le dauphin deux magnifiques perles qu'il avait chargé l'évêque de Chartres et un autre chevalier de porter au jeune prince. Celui-ci voulut donner à chacun de ces deux ambassadeurs une gratification de mille écus comme témoignage de gratitude. Que se passa-t-il à ce moment ? La chose n'est pas clairement indiquée. Ce qu'il y a de certain, c'est que Martin Gouge vint demander à Jouvenel les sceaux pour sceller le mandement qui confirmait ce don, que Jouvenel les donna sans difficulté, et qu'on ne les lui rapporta plus. Suivant l'expression du temps, il était desappointé. Ce fut l'évêque de Chartres qui le remplaça[24].

L'autre cause de cette disgrâce nous est donnée par Juvénal des Ursins dans son Discours du Chancelier. D'après cette autre version, Jouvenel devrait accuser de son malheur sa trop grande franchise et son amour du bien public.

Il était question d'envoyer le duc de Berry dans le Languedoc gouverner cette province. C'était simplement pour l'oncle du roi une occasion de prélever sur le trésor des sommes importantes et de pressurer par surcroît les populations du midi en leur tirant le plus d'argent possible, sans mieux les administrer, du reste, car le prince ne quittait pas Paris. Il avait donné, il y avait déjà trente ans, la mesure de ce dont il était capable sous ce rapport, et ses exactions à ce moment avaient provoqué de bruyantes protestations. Il faut croire que l'intimité que nous avons vu régner, au moment de l'affaire des cabochiens, entre Jouvenel et le duc de Berry, avait beaucoup diminué, et que l'estime affectueuse qu'ils semblaient à ce moment entretenir l'un pour l'autre avait également décru pour des raisons peu appréciables. Jouvenel s'éleva vivement au conseil contre le projet de confier le Languedoc au duc de Berry ; il dit que le roi avait assez de sénéchaux pour administrer cette province : à quoi bon d'ailleurs nommer le duc à ces fonctions, puisqu'il n'allait pas résider dans cette province. Charles VI fut de cet avis. Il remarqua que le Languedoc était un véritable royaume, que le roi seul devait le gouverner directement, ou le dauphin duc de Guyenne. La demande du duc de Berry aurait donc été repoussée, et ce prince en aurait eu un tel ressentiment qu'il aurait fait destituer Jouvenel de sa charge de chancelier. Ce feust, dit l'archevêque de Reims, la principale cause à peine pour laquelle nostre feu redoubté seigneur et père feusl despointtié de la chancelerye de Guyenne[25].

On peut concilier cette version avec la première en attribuant l'intervention de Martin Gouges de Charpaignes au duc de Berry dont il était le conseiller, et en faisant ce prince l'inspirateur de l'incident qui amena le don fait par le dauphin à l'évêque de Chartres et à l'autre envoyé du duc de Berry, et la destitution de Jouvenel.

Privé de son titre de chancelier de Guyenne, Jouvenel ne laissa point de rester un personnage très en vue. Ce n'étaient point d'ailleurs les fonctions qui lui manquaient à ce moment.

Depuis le 21 janvier 1414 (n. st.), il était concierge du palais royal à Paris[26], où il avait remplacé David de Brimeu[27].

C'était une importante charge que celle de concierge du palais, et si productive que des chanceliers de France et même la reine Isabeau de Bavière ne dédaignaient pas de la demander et de l'obtenir[28]. Le concierge était un magistrat qui jugeait les délits commis dans l'enceinte du palais ; il y avait juridiction haute, moyenne et basse[29], il pouvait arrêter des malfaiteurs dans cette enceinte[30]. Il surveillait de plus toutes les boutiques installées dans les galeries du palais. La place rapportait assez convenablement. Une ordonnance récente du 25 mai 1413 fixait les gages à 120 livres parisis[31] ; mais il y avait, en plus, un grand nombre de rentes à percevoir sur des maisons ou des terres, et des droits multiples tels que vingt-cinq écus d'or tous les ans sur les merciers établis au palais, le produit de la vente des vieux bancs et des portes de la grand'chambre, une somme à prélever à la réception d'un nouveau boucher dans la boucherie qui était située près du Châtelet, etc.[32] C'était un titre fort lucratif.

Aussi des personnages importants l'avaient-ils porté : le chancelier Arnaud de Corbie, de 1384 à 1395, puis des Essarts, Jean de Troyes, plus tard le chancelier Henri de Marie. Pour Jouvenel, la possession de la conciergerie ne paraît pas avoir été tranquille. Il eut un procès à ce sujet avec David de Brimeu, procès sur lequel nous n'avons que de vagues renseignements. Dès le 25 septembre 1413, nous trouvons que David de Brimeu, chevalier, s'oppose à ce que nul ne soit receu à l'office de concierge du palais sans le oir[33]. L'affaire traîne, les plaidoiries n'ont lieu que le 23 avril 1416[34]. Le 31 août de la même année, nous voyons que messire J. Juvenel, chevalier, s'est opposé et oppose que certeinnes lettres obtenues et présentées céans de par Monseigneur le chancellier touchant l'usage de la conciergerie ne soient entérinées ne aussi publiées[35].

Le vendredi 22 janvier 1417 (n. st.), le parlement mit fin au débat en décidant que nul du demandeur et du défendeur n'aurait la conciergerie et sera dit que la conciergerie du palaiz demourra dores en avant ou domaine du roy et sera commise aucune bonne personne pour le gouvernement d'icelle aux profiz et gages anciens, c'est assavoir de trois sous par jour et d'un muy de blé par an tant seulement[36].

Il règne un peu d'incertitude sur les fonctions auxquelles fut appelé Jouvenel en quittant la chancellerie du duc de Guyenne. Il paraît qu'il aurait été nommé conseiller au grand conseil. Nous le trouvons mentionné à la date du 27 décembre 1415, avec un certain nombre de personnages suivis de la qualité et autres pluseurs du grant conseil[37]. Le 22 juillet 1416, de même : Depuiz, survint [au conseil du parlement] le chancellier et les maistres des requestes de l'ostel et autres du grand conseil. C'est assavoir... messire J. Juvenel, chevalier[38].

En juillet 1416, nous le rencontrons aux requêtes de l'hôtel avec l'évêque de Lisieux, Guillaume Chante-prime, Nicolas Fraillon et Arnaud de Marie, où l'on accorde des lettres de rémission au nom de Charles VI à Jean Rougon ou Rougeron et à Perrin le roy[39].

Le mercredi 15 du même mois de juillet 1416, il est qualifié de président aux généraulx. Le voilà donc président aux généraux des aides[40].

En août 1417, le roi ordonne que tous les membres du parlement lui prêteront de nouveau serment de fidélité ; cette cérémonie se passe le 5 août ; ici Jouvenel figure comme simple avocat au parlement[41].

Ce qui contribue à rendre ces indications embarrassantes, c'est que, vraisemblablement, il doit s'agir dans une ou plusieurs de ces mentions non plus de Jouvenel, mais de son fils, le futur archevêque de Reims qui porte le même prénom que son père et qu'il n'est pas facile par conséquent de distinguer de lui. Il est malaisé, sinon impossible d'admettre que Jouvenel ait rempli simultanément toutes ces fonctions, qu'il ait été en même temps président aux généraux, conseiller au grand conseil, maître des requêtes de l'hôtel et avocat au parlement.

Sans compter que ce n'étaient pas là ses seules occupations ; il en avait d'autres temporaires, il est vrai, celles ci, ou facilement conciliables avec les charges qu'il pouvait remplir.

Le 24 septembre 1414, alors qu'il était encore chancelier du dauphin, le roi l'avait institué un des sept commissaires connus pour leur sens, loyaultez, preud'hommies et bonnes diligences qui reçurent mission de recevoir avec soin tous les comptes des monnaies afin de racheter les joyaux et les valeurs royales qui avaient été aliénés[42].

Il portait le titre en outre de protonotaire du saint-siège. Nous l'apprenons par deux documents, l'un du 25 mars 1414 (n. st.)[43], et l'autre du 1er janvier 1415 (n. st.)[44]. Ce dernier est un testament de Jean de Noyers, chapelain de Notre-Dame, curé de Saint-Germain du Vieux-Corbeil. Jean de Noyers, qui nomme Jouvenel légataire universel, l'appelle mon très chier et amé seigneur et cousin maistre Jehan Jouvenel, advocat du roy au parlement ; dernière qualification qui pourrait nous surprendre, si l'on ne supposait que le testateur a écrit le document en question à une époque antérieure à 1415. L'acte est vidimé par le garde de la prévosté de Paris, Audry Marchant, et c'est lui qui parle de honorable homme et sage, maistre Jehan Jouvenel, prothonotaire de nostre saint Père le Pape. Il raconte qu'à la requête de Jouvenel il s'est rendu chez ledit Jean de Noyers qui agonisait, et a pris acte du présent testament. Jouvenel reçut dix francs comme exécuteur testamentaire, et le chapelain spécifiait dans ses dernières volontés que deux ou trois des six exécuteurs qu'il nommait pourraient vaquer à l'office dont ils étaient chargés pourveu que sans la présence ou conseil et délibéracion dudit Jouvenel riens ne se puisse ou doie estre fait.

L'archevêque de Reims, Juvénal des Ursins, nous donne, pour l'époque où nous sommes, le récit d'un incident qu'il a probablement exagéré, afin de faire passer son père pour un personnage plus considérable qu'il n'était.

Le 1er mars 1415, l'empereur d'Allemagne fit son entrée solennelle à Paris. Il venait rendre visite à Charles VI. Il logea au palais avec sa suite qui était fort nombreuse. Dans cette suite se trouvait le comte Bertold des Ursins, grand comte de Hongrie, un bien sage et prudent seigneur. Il paraît que Jouvenel festoya ledit grand comte de Hongrie, le comte Bertold et tous les autres, excepté l'empereur, et fit venir des dames et damoiselles, des menestriers, jeux, farces, chantres et autres esbatements, et combien qu'il eust accoustumé de festoyer tous étrangers, toutesfois spécialement il les voulut grandement festoyer en faveur dudit comte Bertold des Ursins pour ce qu'ils estoient d'un nom et armes. Et du festoyement et réception furent bien contens le roy, l'empereur et les seigneurs[45].

Il est possible que cette histoire ait un fond vrai, que Jouvenel ait reçu, comme concierge du palais, chez lui, un certain nombre de seigneurs de la suite de l'empereur d'Allemagne ; il n'y a pas apparence qu'il ait agi de la sorte en considération de ce fait qu'un des Ursins de cette suite portait le même nom que Jouvenel et avait les mêmes armes que lui, attendu que Jouvenel ne s'est jamais fait appeler des Ursins et qu'il n'avait rigoureusement pas les mêmes armes que les Ursins d'Allemagne.

L'acte que nous trouvons au nom de Jouvenel, vers la fin de juillet 1414, ramène sa famille à une condition plus modeste. Cet acte nous apprend que Pierre et Jean, dit Jouans, frères, ont vendu à Jouvenel cent livres tournois de rente annuelle et perpétuelle à prendre sur la moitié par indivis du premier molin assis en la rivière de Seine au-dessus du pont de Nostre-Dame, ou lieu dit le molin de Chambres maistre Hugues ; item en, et sur une maison et ses appartenances quelzconques nommé et appelé les Treneaux assis en la ville de Vanves. C'est cette vente qui avait eu lieu le lundi 30 juillet 1414. Le reste du document, qui date du 23 juin 1439, nous apprend que ces cent livres de rente avaient été données par Jouvenel à demoiselle Jehanne Jouvenel, sa fille... pour fournir et accomplir certaines promesses faictes audit traictié de mariage d'icelle damoiselle de feu maistre Nicholas l'Eschalat, jadiz son mary, en son vivant conseiller du roy nostre sire en son parlement[46]. Il ne s'agit plus ici de grande famille princière.

Nous ignorons la date exacte à laquelle eut lieu ce mariage de la fille de Jouvenel avec Nicolas l'Eschalat. Il était déjà fait en 1409. Le 12 décembre de cette année, nous apprenons qu'Eschalat ou Eschalart n'est encore qu'avocat au parlement. Un conseiller de la cour, J. Boyer, vient à mourir. Alors maistre J. Jouvenel, advocat du roy céans, comme procureur de maistre Nycolas Eschalart, son gendre, advocat céans, s'est opposé et oppose que aucun ne soit receu ou lieu de feu maistre J. Boyer céans, sans ce qu'il soit oy[47]. Jouvenel voulait faire donner la charge à son gendre ; il ne réussit pas. En 1411, Eschalat n'est pas encore conseiller. Le 22 avril de cette année, le vidame d'Amiens, le sire de Rambures, le sire de Boissay, le seigneur de Nourroy et autres ont présenté lettres royaulx à la court par lesquelles le roy donnait l'office de conseiller en sa chambre des enquestes ou lieu de maistre Thibaut Tiessart, qui est ou lieu de maistre J. de Quatremares en la grant chambre, à maistre J. de Mailly leur parent, en requérant l'entérinement. Mais il est contraire aux ordonnances qu'un conseiller soit nommé au parlement par lettres royales ; il faut qu'il y ait élection. Jouvenel, comme avocat du roi, met opposition à l'entérinement des lettres qui nomment J. de Mailly, d'abord pour le procureur général, et afin de défendre la tradition établie, et ensuite pour son gendre qui aussy avoit don du roy[48]. Nicolas Eschalat finit par obtenir ce qu'il désirait.

Nous avons vu l'indécision qui régnait sur les fonctions que remplit Jouvenel après avoir perdu sa place de chancelier de Guyenne. Les événements politiques allaient se charger d'éclaircir sa situation d'une manière telle qu'on peut dire que nous touchons au moment où Jouvenel courut les plus grands dangers de sa vie.

La paix d'Arras n'avait été qu'une fausse paix, le duc de Bourgogne n'ayant rien abdiqué de ses prétentions, rien sacrifié de ses haines. Il recevait ouvertement chez lui les cabochiens les plus compromis[49] ; et ses capitaines continuaient, malgré le traité, à retenir et à garder les places qu'ils avaient prises au roi. Ce traité lui-même n'avait pas été ratifié dans les formes voulues, et Jean sans Peur se considérait au fond comme n'étant pas lié.

Là-dessus les Anglais débarquèrent en France et commencèrent cette victorieuse campagne qui devait se terminer à la sanglante bataille d'Azincourt. Le 20 septembre 1415, le roi avait appelé tous ses barons contre l'envahisseur ; le duc d'Orléans était accouru, le duc de Bourgogne n'avait pas bougé[50] ; et, le 25 octobre, les chevaliers français Armagnacs, qui se trouvaient être les seuls défenseurs du royaume, avaient été écrasés.

A la nouvelle de la défaite des Armagnacs, Jean sans Peur se prépara à venir à Paris pour profiter de l'affaiblissement de ses adversaires. Il y venait fortement accompagné, et dans sa suite figuraient les anciens cabochiens Hélion de Jacqueville, Robinet de Mailly, Eustache de Laître, Denisot de Chaumont et d'autres. C'était la revanche de ceux-ci qui se préparait, la guerre civile était imminente. Tous ceux qui n'avaient pas partagé les idées des cabochiens, et qui avaient lutté contre eux n'avaient plus qu'à s'attendre aux pires représailles.

On se prépara de toutes parts à la bataille. Le comte d'Armagnac, arrivé le 26 décembre à Paris, mit immédiatement la place en état de défense et envoya Raymonnet de la Guerre tenir Saint-Denis avec 400 hommes[51]. On se bornait à défendre les murailles ; le parti n'était pas assez fort pour sortir en rase campagne.

Jean sans Peur s'avançait ; il avait gagné d'avance nombre de villes importantes par des promesses[52], et pendant qu'Henri V d'Angleterre assiégeait la ville de Caen[53], il prenait Lagny-sur-Marne[54], Beaumont-sur-Oise[55], Pontoise, Mantes, Meulan, et approchait de Paris[56].

Il n'osa pas attaquer Saint-Denis, dont la garnison avait été renforcée de nouvelles troupes envoyées sous les ordres de Guillaume Bataille et de Hector de Père ; il obliqua sur la droite vers Saint-Germain-en-Laye, afin de tourner la ville par le sud. Il occupa fortement le pont de Poissy et donna l'ordre de marcher sur Saint-Cloud pour s'emparer du pont. Mais le capitaine qui défendait la position, Adenet Trochelle, tint bon ; les Bourguignons eurent beau mettre leurs canons et bombardes en batterie et diriger un feu violent contre les ouvrages qui défendaient la tête du pont, les troupes royales ripostèrent si vigoureusement que les gens du duc de Bourgogne durent lâcher pied[57].

Ils se vengèrent de leur échec en pillant et en brûlant tout le pays à l'entour. Jouvenel avait une maison à Rueil, elle fut incendiée. Elle devait être assez considérable, car on y voyait une jolie chapelle décorée avec beaucoup de goût ; elle fut réduite en cendres ; quant aux moult belles fontaines qui faisaient l'ornement du jardin, elles furent brisées, les sculptures et statues despecées[58].

Après ces exploits, l'armée bourguignonne, se repliant vers le sud, tenta l'attaque de Paris du côté de Vanves, Vaugirard, Montrouge ; mais remparts et portes, tout était bien gardé, il fallut reculer.

L'affaire traînait, le duc de Bourgogne avait hâte d'en finir. Il savait que ses partisans à l'intérieur de la ville commençaient à douter ; on apprenait coup sur coup les progrès des Anglais en Normandie et les ravages des Bourguignons autour de Paris, ceux mesmes qui avoient affection pour luy estoient très mal contens. Faire la guerre au roi au lieu de le défendre contre les Anglais ! disaient-ils. Parquoy on imaginoit bien et faisoit conclurre qu'il estoit allié des Anglais ; car en effect il leur aidoit tant comme il pouvoit, ou au moins empeschoit que les gens du roy ne s'employassent à défendre le royaume contre les anciens ennemis[59].

Les Bourguignons songèrent pour aller plus vite à prendre la ville par trahison. On chercha à acheter des bourgeois pour leur faire ouvrir une porte ; Jouvenel fut un de ceux-là.

Un chevalier de la suite de Jean sans Peur nommé Jean de Neufchâtel, seigneur de Montagu, qui était parent de Jouvenel et se trouvait lié à lui par une ancienne amitié, lui écrivit une longue lettre pour l'engager à faire rentrer le duc de Bourgogne dans Paris ; cette lettre estoit bien séditieuse. Jouvenel se borna à la porter au conseil du roi. Neufchâtel l'avait envoyée à Jouvenel par un poursuivant: c'est celui qui, après sept ans d'exercices, sera capable de devenir héraut, puis roi d'armes. Le poursuivant vint chercher la réponse à la barrière. Jouvenel l'y rejoignit, et là se contenta de lui demander s'il diroit au duc de Bourgogne ce qu'il luy diroit ; l'homme respondit que ouy. — Dites à Monseigneur de Bourgogne, répliqua alors Jouvenel que ce n'est pas honneur à luy que ses gens ardent et bruslent les maisons et que c'est petite vengeance, et qu'on a bouté le feu en ma maison de Rueil, et que si luy ou ses gens luy vouloient rien demander, on se trouveroit à la barrière.

Le chroniqueur ajoute que le poursuivant fit sa commission et que le duc de Bourgogne complaisant fit crier qu'on ne boutast aucuns feux[60]. Il n'y parut guère, d'ailleurs, par la suite.

Sur ces entrefaites, arriva à Jean sans Peur la nouvelle que par un hardi coup de main, le 30 septembre, Raymonnet de la Guerre, sortant de Saint-Denis, s'était jeté sur Beaumont-sur-Oise, et avait emporté la ville et le pont après une vigoureuse attaque. Le duc de Bourgogne battit immédiatement en retraite sur Corbeil, puis de là gagna Troyes où il résolut d'entrer en négociations avec la reine Isabeau de Bavière, à ce moment étroitement surveillée à Tours, et de l'acquérir à sa cause[61]. Le projet réussit, et la reine vint rejoindre Jean sans Peur à Troyes en novembre 1417.

Les choses demeurèrent en l'état pendant quelques mois par suite de l'inaction des troupes royales et de l'indécision du connétable d'Armagnac.

Dans les premiers jours d'avril 1418, arrivèrent à Paris deux légats envoyés par le pacifique Martin V pour réconcilier les princes et faire conclure la paix. Ces deux légats étaient le cardinal Orsini et le cardinal de Saint Marc[62].

La reine et le duc de Bourgogne ne firent pas difficulté d'indiquer ce qu'ils exigeaient, le roi et le dauphin firent connaître également leurs volontés. Après de nombreux pourparlers le traité allait être conclu. La nouvelle répandue dans Paris avait soulevé une joie exubérante. Le Religieux de Saint-Denis raconte que, en signe d'allégresse, des groupes joyeux parcouraient les rues au son des instruments, que des tables se dressaient où les bourgeois servaient à boire et à manger à tout venant.

Le samedi 14 mai, se réunit une dernière fois le conseil du roi pour décider définitivement sur cette paix, lorsque le connétable d'Armagnac déclara tout à coup que ni lui ni les siens ne l'acceptaient. Il fallut rompre, ils étaient les plus forts et les maîtres[63].

La colère des Parisiens fut violente lorsqu'ils apprirent l'échec des négociations. Les partisans du duc de Bourgogne en profitèrent, l'exploitèrent, excitèrent les gens. Le désordre des esprits était à son comble ; personne ne doutait que Jean sans Peur ne fût prêt à voir les portes de la ville s'ouvrir devant lui et que la revanche des cabochiens ne fût imminente.

Les gens modérés se désolaient ; ils n'avaient pas seulement à déplorer les maux publics, personnellement encore ils avaient tout à craindre.

Il existe une lettre adressée à Jouvenel sur les malheurs du temps et sur les moyens d'y remédier par un moine, professeur de Saint-Denis, nommé Pierre de Versailles. Pierre de Versailles venait de jouer un certain rôle au concile de Constance, où il avait représenté le roi de France[64]. Cette lettre n'est pas datée, mais certains indices nous font présumer qu'elle est du mois de mai 1418[65]. Le début nous apprend que Jouvenel et Pierre de Versailles, causant un jour ensemble dans un petit jardin, in hortulo, vinrent à s'entretenir des événements qui se préparaient. Ils échangèrent des idées tristes et se demandèrent comment on pourrait porter remède à la situation. Jouvenel pria le religieux de réfléchir à la question, lorsqu'il serait revenu dans sa solitude. Comme réponse, le docteur adressa à Jouvenel une longue dissertation en forme d'épître, dans laquelle, après avoir fortement prouvé que la colère de Dieu s'appesantissait sur les peuples parce que ceux-ci blasphémaient, tuaient et s'abandonnaient à tous les mauvais instincts de la concupiscence, il concluait que le seul moyen de détourner la vengeance divine était de renoncer à ces péchés.

En attendant, les événements se décidaient. Sept ou huit individus, parmi lesquels se trouvaient Perrinet Leclerc, Jean Thibert, Perrin Bourdechon, s'entendirent, allèrent trouver, à Pontoise, le seigneur de l'Isle-Adam, capitaine bourguignon, et lui proposèrent de lui ouvrir une porte de Paris, celle de Saint-Germain-des-Prés. Le dimanche suivant 29 mai, les soldats de Jean sans Peur n'auraient qu'à se trouver au pont-levis qui s'abaisserait devant eux. Perrinet Leclerc était le fils d'un marchand de fer du Petit-Pont, lequel était quartenier et gardien de la porte en question. Ce Perrinet avait à se plaindre, paraît-il, d'avoir été malmené par des gens du roi[66].

Au jour dit, le seigneur de l'Isle-Adam se trouva au rendez-vous avec une troupe de 800 combattants commandés par deux fougueux capitaines, le sire de Chastelus et le Beau ou le Veau de Bar. Perrinet Leclerc et ses compagnons ouvrirent la porte et les Bourguignons se précipitèrent dans Paris, l'épée nue, en criant : La paix, la paix, Bourgogne ! Ils allèrent ainsi jusqu'à la rue Saint-Denis et à la rue Saint-Honoré ; ils se dirigeaient vers l'hôtel du comte d'Armagnac. Les Parisiens, surpris, avaient d'abord hésité, puis, voyant que personne ne résistait aux envahisseurs, descendirent dans les rues, prenant la croix de Saint-André et criant : Vive Bourgogne !

La foule s'était amassée autour de l'hôtel du comte d'Armagnac, compacte, menaçante, proférant des cris de mort. Le connétable se déguisa et parvint à sortir de sa maison sans être reconnu. Il se réfugia chez un maçon, mais celui-ci le trahit, le livra, et Armagnac, saisi, fut sur le champ traîné au palais. Le chancelier de France, brutalement appréhendé dans son hôtel, fut également conduit au palais. On y mena une foule de gens pour les y juger, c'est-à-dire pour les condamner.

Le prévôt de Paris, Tanneguy du Châtel, à la première nouvelle de l'entrée des Bourguignons dans Paris, se rendit à l'hôtel du dauphin Charles, le futur Charles VII, qui avait succédé comme dauphin à son frère Louis, duc de Guyenne, mort en 1415. Le jeune prince — il avait quinze ans — dormait. Tanneguy l'éveille, l'enveloppe de sa robe à relever, l'emporte jusqu'à la bastille Saint-Antoine ; là, il le fait habiller et, sans retard, sortant de la ville, l'entraîne jusqu'à Melun[67].

Pendant ce temps, les trois capitaines bourguignons se rendaient chez le roi pour lui présenter leurs hommages. Charles VI, triste jouet de toutes ces compétitions, les reçut avec affabilité, leur demanda des nouvelles de la santé de son cousin de Bourgogne, et leur exprima ses regrets que Jean sans Peur eût tant tardé à venir. Au lieu et place de Tanneguy du Châtel, dont on venait d'apprendre la fuite, il nomma prévôt de Paris le Veau de Bar. Les deux autres seigneurs bourguignons furent faits maréchaux de France[68].

Le Veau de Bar était de Troyes[69], il connaissait Jouvenel, il était même son obligé ; dans un sanglant combat livré par les troupes royales aux Bourguignons, le 17 juin 1414, à la Chapelle-en-Thiérache, il avait été fait prisonnier avec cinq cents des siens par l'armée du roi victorieuse, et il eût été infailliblement décapité, comme tant d'autres, sans Jouvenel qui intercéda et lui sauva la vie[70].

Il fît prévenir Jouvenel qu'il n'était plus en sûreté dans Paris, que la réaction allait commencer, qu'il était une des premières victimes désignées, et que, pendant qu'il en était temps encore, le mieux pour lui était de se sauver au plus tôt et le plus secrètement possible. L'avis était précieux, et le sentiment qui l'avait inspiré, charitable. Jouvenel fît remercier vivement son sauveur et se prépara à exécuter immédiatement le conseil qui lui avait été donné. Ne sachant où se rendre, il délibéra de rejoindre le dauphin à Melun. Il allait se former là, sans doute, le noyau du parti vraiment français, également contraire aux querelles des princes et aux Anglais, c'était la place de Jouvenel.

Il quitta rapidement son hôtel de la rue de Glatigny, emmenant avec lui sa femme et ses enfants, et emportant tout ce qu'il pouvait prendre. Sa maison était limitée, du côté de la Seine, par une petite rue perpendiculaire à la rue Glatigny et qui s'appellera plus tard rue Basse-des-Ursins ; cette rue était bordée, au nord, de maisons qui avaient leurs pieds dans le fleuve. Cette partie de la cité se nommait le port Saint-Landry. Jouvenel et les siens descendirent par un étroit passage laissé entre deux murs jusqu'au bord de l'eau, montèrent dans un petit bateau et partirent. On ne les vit pas. Le trouble était trop grand dans Paris pour qu'on s'aperçût de cette fuite, et, d'ailleurs, on sait qu'à cette époque ponts et berges sont couverts de maisons qui empêchent de surveiller le cours de la rivière.

Arrivés à Saint-Victor, ils débarquèrent, et là se mirent en devoir de gagner Corbeil à pied. La route fut longue et pénible ; ils couraient risque que quelque troupe bourguignonne ne les arrêtât. A Corbeil, ils eurent la bonne fortune de trouver un prévôt complaisant qui leur procura des chevaux. Ils se hâtèrent, la population de Corbeil, qui recevait coup sur coup les nouvelles de Paris, était excitée et menaçante ; elle remplissait les rues, regardant la famille de Jouvenel de mauvais œil, s'agitant, menaçant.

Les Jouvenel gagnèrent la campagne au galop, il était temps ; ils étaient à peine à un quart de lieue de la ville que les habitants de Corbeil se soulevaient et assassinaient leur prévôt[71].

 

 

 



[1] Journal de Nicolas de Baye, t. II, p. 232.

[2] Le Religieux de S. Denis, t. V, p. 587.

[3] Ordonnances des rois de France, t. X, p. 181 (26 oct. 1413), p. 198 (26 fév. 1414)... etc.

[4] Journal de Nicolas de Baye, t. II, p. 151-154. — Voir aussi Ibid., p. 154, une autre assemblée du même genre du Parlement où assiste Jouvenel.

[5] Cité par Tuetey, Journal de Nicolas de Baye, t. II, p. 155, note.

[6] Religieux de S. Denis, t, V, p. 233. Traduction Bellaguet.

[7] Religieux de S. Denis, t. V, p. 239. Trad. Bellaguet. Monstrelet (t. II, p. 425) donne le texte des lettres adressées le 23 janvier, par le dauphin au duc de Bourgogne, pour lui défendre d'assembler des gens de guerre et de venir à Paris.

[8] Religieux de S. Denis, t. V, p. 239. Journal de Nicolas de Baye, t. II, 165.

[9] Monstrelet, t. II, p. 421.

[10] Relig. de S. Denis, t. V, p. 243. L'année de Jean sans Peur comptait 2.000 chevaliers et 3.000 archers. Le duc de Bourgogne avait adressé son roi d'armes à Bernard d'Armagnac ; celui-ci l'avait renvoyé en le menaçant de lui couper la tête. Monstrelet, t. II, p. 432-433. Le greffier du Parlement, apprenant que les Bourguignons battaient les champs entre la porte St-Honoré et la porte St-Denis, dit : et pour en savoir quelque chose, je montay au plus hault de la tour criminelle de céans et viz lesdis gens d'armes ès champs d'entre le Role et Montmartre. Journal de Nicolas de Baye, t. II, p. 168.

[11] Relig. de S. Denis, t. V, p. 243.

[12] Religieux de S. Denis, t. V, p. 305.

[13] Religieux de S. Denis, t. V, p. 323 ; Monstrelet, t. III, p. 8 et 9.

[14] Marguerite de Bourgogne, sœur de Jean sans Peur, avait épousé Guillaume IV, comte de Hainaut ; elle était déjà venue le 10 juin à St-Quentin pour proposer un traité de paix, mais sans succès. Monstrelet, t. III, p. 13.

[15] Monstrelet, t. III, p. 32.

[16] Juvénal des Ursins, p. 282.

[17] Juvénal des Ursins, p. 283.

[18] Monstrelet, t. III, p. 36.

[19] Religieux de S. Denis, t. V, p. 399.

[20] Monstrelet, t. III, p. 47.

[21] Il avait une belle collection de joyaux et d'œuvres d'art. Voy. L. Pannier, Les joyaux du duc de Guyenne, dans Revue archéol., 1873, t. II, p. 158, 209, 306, 384.

[22] Vallet de Viriville, Note sur l'état civil des princes et princesses nés de Charles VI et d'Isabeau de Bavière, dans Biblioth. de l'École des Chartes, 4e série, IV, 479.

[23] Pannier, op. cit., p. 210. Note sur l'empoisonnement du duc de Guyenne.

[24] Juvénal des Ursins, p. 285 et Relig. de S. Denis, t. V, p. 399. Ce chroniqueur ne rapporte pas l'histoire des perles : il se borne à relater la destitution de Jouvenel et son remplacement.

[25] Bibl. nat., ms. franc. 2701, fol. 53, r°.

[26] Arch. nat., Table des mémoriaux de la chambre des comptes, PP. 118, cot. H, 26. — D'après Tuetey (Journal d'un bourgeois de Paris, p. 39, note 1), les lettres de Jouvenel n'étaient que du 4 août 1413.

[27] P. Duchesne, Hist. des chanceliers, p. 511.

[28] Aubert, Le Parlement de Paris, p. 270, note 2.

[29] Arch. nat., X1a 4784, fol. 101, v°, 102, 198. Ce point du reste prêtait un peu à discussion. Voy. Delamare, Traité de la police, I, 181.

[30] Arch. nat., X1a 22, fol. 197.

[31] Ordonnances, t. X, p. 77, art. 23.

[32] Aubert, op. cit., p. 318-319.

[33] Journal de Nicolas de Baye, t. II, p. 147.

[34] Arch. nat., X1a 4791, fol. 22, 25.

[35] Arch. nat. Matinées, IX (X1a 4791), fol. 139, r°.

[36] Arch. nat., X1a 1480, fol. 79, r°.

[37] Journal de Nicolas de Baye, t. II, p. 234.

[38] Journal de Nicolas de Baye, t. II, p. 258.

[39] Arch. nat., JJ 169, fol. 130, v°.

[40] Arch. nat., X1a 1480 (Conseil XIV), fol. 61, v°.

[41] Félibien, Hist. de Paris, preuves, t. IV, p. 564.

[42] Ordonnances des rois de France, t. X, p, 222.

[43] Arch. de la Seine-Inf., G 2121, invent. 11, 216, 2e col.

[44] Bibl. nat., collect. Moreau, 1162, fol. 418, v°. — Testaments enregistrés au Parlement de Paris, dans la collection des Documents inédits, mélanges historiques, t. III, p. 568.

[45] Juvénal des Ursins, p. 329.

[46] Arch. nat., L 607, n° 11.

[47] Journal de Nicolas de Baye, t. I, p. 303.

[48] Journal de Nicolas de Baye, t. II, p. 7.

[49] Monstrelet, t. III, p. 49.

[50] Monstrelet, t. III, p. 93.

[51] Monstrelet, t. III, 93-131. — Relig. de S. Denis, t. V, p. 553. — Juvénal des Ursins, p. 313.

[52] Relig. de S. Denis, t. VI, p. 87.

[53] Relig. de S. Denis, t. VI, p. 109.

[54] Monstrelet, t. III, p. 129.

[55] Relig. de S. Denis, t. VI, p. 113.

[56] Juvénal des Ursins, p. 339.

[57] Juvénal des Ursins, p. 340.

[58] Juvénal des Ursins, p. 340.

[59] Juvénal des Ursins, p. 340.

[60] Juvénal des Ursins, p. 341.

[61] Relig. de S. Denis, t. VI, p. 141. D'après Monstrelet ce serait la reine qui aurait fait les premières avances au duc (t. III, p. 229).

[62] Religieux de S. Denis, t. VI, p. 209. — Fillastre, cardinal de S. Marc, depuis 1411, mort en 1428, à 80 ans.

[63] Religieux de S. Denis, t. VI, p. 231.

[64] Religieux de S. Denis, t. V, p. 439. Voy. sur ce personnage une notice dans le P. Ayrolles, La Pucelle devant L'Eglise de son temps, p. 8, et Gerson, Opera Gersonis, éd. Dupin, t. V, p. 363.

[65] Elle a été publiée dans D. Martene, Thesaurus novus anecdotorum, t. I, col. 1723-37. Jouvenel y est désigné du titre de conseiller du roi et du dauphin, ce qu'il n'était plus après la révolution bourguignonne. En outre, il n'est pas fait mention dans cette épître de la reprise de Paris par les Bourguignons, événement assez considérable pour qu'on eût pu y faire quelque allusion dans ce tableau poussé au noir des crimes du temps.

[66] Monstrelet, t. III, p. 261, et Juvénal des Ursins, p. 148.

[67] Juvénal des Ursins, p. 348. — Religieux de S. Denis, t. VI, p. 233.

[68] Religieux de S. Denis, t. VI, p. 233.

[69] C^est l'opinion de M. Boutiot. Une famille Debar ou de Bar, dit-il, qui a encore des représentants à Troyes, est nommée dans les documents municipaux du XVe siècle. Comme celle de Jouvenel des Ursins, elle est troyenne. Son sauveur, à qui il avait rendu des services pouvait bien être son compatriote. Th. Boutiot, Hist. de la ville de Troyes, t. II, p. 386, note.

[70] Juvénal des Ursins, p. 280.

[71] Juvénal des Ursins, p. 349.