Naissance de
l'archiduc Philippe. — Conjuration des Pazzi et affaires d'Italie. —
Négociations — Rupture de la trêve. — Conquête de la Comté. — Bataille de
Guinegate. — Le roi et le duc Maximilien songent à faire la paix.
Pendant
que la trêve se négociait, madame la duchesse Marie accoucha d'un fils, le 22
juin 1478. Ce fut un grand sujet de joie dans toute la Flandre, et de
pompeuses réjouissances furent célébrées à Bruges, où elle était alors.
Madame Marguerite, duchesse douairière, fut choisie pour marraine ; le
parrain fut M. Adolphe de Clèves sire de Ravenstein ; et l'enfant fut nommé
Philippe en mémoire du bon duc Philippe, dont la mémoire était si grande dans
tous les pays de la domination de Bourgogne. Le Duc,
tout proche qu'il était, ne quitta point son armée pour le baptême ; mais dès
que la trêve fut conclue, il revint auprès de madame Marie, et les
relevailles furent solennisées par les plus belles fêtes. Pendant
ce temps-là le roi revenait en France. Il passa près de Paris, sans toutefois
entrer dans la ville. On disait qu'il y régnait quelque maladie contagieuse ;
d'ailleurs il était de plus en plus porté d'un mauvais vouloir envers les
Parisiens. La liberté de leurs propos lui déplaisait ; il se trouvait plus
libre[1] de gouverner ses affaires à son
gré, et de mener le train de vie qui lui convenait, quand il était loin d'une
si grande ville. Cette
année même il avait eu encore sujet d'être mécontent des habitants de Paris.
Vers le mois d'avril un cordelier[2] nommé frère Antoise Fradin,
natif de Villefranche en Beaujolais, était venu y prêcher. C'était un homme
de grande éloquence et de ferme courage. Il parlait avec vigueur contre tous
les vices du temps, et le désordre des mœurs ; aucune condition n'était ménagée
et il avait plus de hardiesse contre les grands que contre les petits. Le
peuple se portait en foule à ses sermons. Beaucoup de femmes changèrent leur
vie mondaine, et plusieurs mêmes s'allèrent jeter en des couvents. Quelques
hommes aussi se réformaient et renonçaient aux voluptés. Frère Antoine ne se
bornait pas à parler des péchés commis par les particuliers ; il blâmait tout
aussi hautement les abus publics, la mauvaise justice, le gouvernement du
roi, la conduite des princes et seigneurs ; il disait que le roi avait de
mauvais serviteurs, qui perdraient lui et son royaume. Plus il prêchait
ainsi, plus grande était l'affluence. Dès que
le roi apprit nouvelle de tout cela, il envoya au plus vite maitre Olivier
son barbier pour y mettre ordre. Défense fut bite à frère Antoine de
continuer ses prédications. Mais la foule ne cessait de se porter au couvent
des cordeliers. On le conjurait de prêcher encore, lui disant qu'on saurait
bien le défendre et le protéger contre toute offense ; les femmes arrivaient
avec des couteaux cachés sous leur robe ou des pierres en leurs poches pour
faire un mauvais parti à quiconque voudrait lui nuire et l'empêcher de
parler. Mors on publia, à son de trompe, dans toutes les places publiques,
les anciennes ordonnances qui défendaient aux gens de Paris de s'assembler
sans la permission du roi, ou de sa justice. On ajoutait qu'en contravention
à ces ordonnances, plusieurs personnes s'étaient assemblées de jour et de
nuit aux Cordeliers sous prétexte de défendre frère Antoine qui n'en avait
nul besoin, puisque aucun mauvais traitement ne lui avait été fait et qu'on
l'avait seulement interrogé de la part du roi. En conséquence, il était
défendu, sous peine de confiscation de corps et de bien, de s'assembler aux
Cordeliers, et les maris étaient chargés d'empêcher leurs femmes de s'y
rendre. Mais le peuple était si passionné pour les sermons de frère Antoine qu'on
tournait en dérision ces publications ; on les traitait de folies, disant que
le roi n'en savait rien. Alors
Jean Le Boulanger, premier président, et Denis Hesselin, maître d'hôtel du,
roi se transportèrent au couvent, déclarèrent à frère Fradin qu'il était pour
toujours banni du royaume, et lui ordonnèrent de partir sur-le-champ. Quand
il sortit le peuple se pressa autour de lui, montrant un extrême chagrin, et
beaucoup de mécontentement. On le reconduisit loin hors les portes de la
ville. On fit à ce sujet les vers suivants, qui se répétaient dans les rues : Un
puissant noble Boulanger, Un
Hesselin et un barbier Ont
mis hors le bon cordelier. Le roi,
laissant donc Paris de côté, s'en revint à son château du Plessis, où il se
gardait avec une méfiance toujours plus grande ; si bien que, pour y avoir un
séjour plus tranquille et plus sûr, pour que personne n'y entrât sans son
ordre, il avait établi le Dauphin au château d'Amboise, sans prendre grand
souci de son éducation, et avait envoyé la reine habiter en Dauphiné[3]. Tout
semblait, en effet, porter son esprit à devenir triste et craintif. Chaque
année le rendait plus crédule au mal, plus incrédule à toute fidélité, à
toute affection. Dernièrement, quelque temps avant de quitter son armée de
Flandre, il avait eu encore la révélation d'un complot contre sa vie. Pendant
que le sire du Bouchage était à Bourges, où le roi l'avait envoyé pour punir
et apaiser une nouvelle révolte, un inconnu était venu le trouver, lui disant
qu'il avait à lui apprendre de grands secrets touchant le salut du roi[4]. Cet homme était un apothicaire
de Clermont en Auvergne ; il s'en allait, disait-il, en Italie pour y revoir
un ancien maître qu'il avait autrefois servi. Les gens du prince d'Orange
l'avaient arrêté à Nantua et conduit à ce seigneur, qui, le voyant pauvre
aventurier et cherchant fortune, lui avait offert un moyen de gagner beaucoup
d'argent. Après plusieurs pourparlers, le prince, prenant confiance en lui,
l'avait chargé d'empoisonner le roi, et lui en avait fait faire serment sur
le crucifix ; puis il lui avait remis une fiole d'étain. « Le roi, lui
avait-il dit, va tous les jours à la messe, et il a coutume de baiser
dévotement la terre près le coin de l'autel. Il faudra tremper le bout d'un
cierge dans cette liqueur, car y mettre la main serait mortel, puis en
frotter les endroits où le roi doit poser les lèvres. » Après
cette instruction donnée, le prince d'Orange avait cru qu'il serait mieux
servi dans son complot par un autre homme qu'on lui avait indiqué ; et pour
que le secret ne fût pas trahi, il avait enfermé l'apothicaire ; ses
serviteurs avaient même voulu le noyer. Étant parvenu à s'échapper, il venait
en toute hâte révéler les criminels desseins du prince d'Orange. Le sire
du Bouchage fit dresser procès-verbal fort en règle de tous les dires de cet
homme, et envoya au roi ce commencement de procédure. Le roi l'adressa tout
aussitôt au Parlement par la lettre suivante, où il s'exprimait d'une façon
railleuse et populaire sur le prince d'Orange. « De
par le roi : nos amés et féaux, le prince de Trente-Deniers nous a voulu
faire empoisonner ; mais Dieu, Notre-Dame et monsieur Saint-Martin nous en
ont préservé et gardé, comme vous verrez par le double des informations que
nous vous envoyons, afin que vous le fassiez lire la salle ouverte devant tout
le monde, et que chacun connaisse la grande trahison et mauvaiseté dudit
prince. Donné à Cambrai, le 6 juin. » Il ne
fut donné aucune autre suite à cette affaire, et on ajouta peu de foi au
récit de cet homme, que le roi avait pris ou semblé prendre si fort à cœur.
Quoi qu'il en put être, jamais le roi n'avait cru devoir tant de
reconnaissance à Dieu, à Notre-Dame et aux saints, ou avoir tant besoin de
leur protection. Ses dons aux églises devenaient chaque jour plus riches. A
son retour de Flandre, outre les magnificences qu'il ordonnait à Notre-Dame
de la Victoire et à Notre-Dame de Cléri, il fit couvrir en lames d'argent la
châsse de saint Fiacre ; il fit faire un treillage d'argent à saint Martin de
Tours, et une châsse d'argent pour sainte Marthe à Tarascon. On manquait
d'argent pour fondre tous ces ornements, et le roi ne voulait souffrir aucun
délai. Des commissaires furent chargés de saisir toute la vaisselle à Paris
et dans les bonnes villes[5], en promettant de la bien payer
; mais la plupart ne s'y fiaient pas et cachaient leur argenterie ; si bien
que, même aux festins de noces, on ne voyait plus que des aiguières et des
gobelets en verre. On
vivait alors dans un temps de cruauté et de trahison : il venait d'éclater en
Italie une nouvelle et sanglante conspiration. Les Médicis, ces fameux
banquiers de Florence[6], étaient depuis près de cent
ans devenus de plus en plus puissants dans leur pays ; c'étaient eux qui
conduisaient le gouvernement de la république. En ce moment surtout Laurent
et Julien de Médicis, par leurs richesses, leur pouvoir, leur crédit sur le peuple,
semblaient régner plutôt comme des princes que comme des magistrats. Il y
avait à Florence une autre famille plus noble et presque aussi riche, qu'on
nommait les Pazzi, et leur jalousie contre les Médicis était encore augmentée
par l'éloignement où ils étaient tenus des emplois et des affaires. L'Italie
était divisée en deux partis : d'un côté, les Florentins, les Vénitiens et le
duc de Milan ; de l'autre, le pape et le roi de Naples. Ainsi tous les mécontents
de Florence trouvaient asile et encouragement à Rome. Ce fut sous les yeux du
pape que les Pazzi conjurèrent la perte des Médicis. François Salviati, que
le pape avait nommé archevêque de Pise, et que la seigneurie de Florence
n'avait pas voulu mettre en possession de son siège, était non moins ardent
que les Pazzi dans son désir de vengeance. Ils
passèrent longtemps à tout disposer pour l'accomplissement de leurs projets.
Ils attendaient une occasion de mettre à mort, à la fois et au même moment,
Laurent et Julien ; car les Médicis avaient une telle faveur parmi les
Florentins, que si l'on n'eût fait périr que l'un des deux, l'autre aurait
facilement vengé sa mort et conservé la puissance. Enfin,
le 24 avril 1478, un dimanche, les deux Médicis assistaient à une messe
solennelle avec le cardinal Riario, neveu du pape ; plusieurs des conjurés
les avaient accompagnés jusqu'à l'église, en leur rendant mille hommages,
lorsque tout à coup, au signal convenu de l'élévation de l'hostie, les
assassins se jetèrent sur Laurent et Julien. Celui-ci fut tué sur le coup ;
Laurent fut frappé d'une main moins assurée. Ses amis accoururent et
l'entourèrent. Il parvint à se réfugier dans la sacristie, et comme, tout le
peuple était pour lui, le premier moment une fois manqué, il fut sauvé. Pendant
ce temps, l'archevêque de Pise, quelques-uns de ses pareils et d'autres
conspirateurs s'étaient rendus au palais de la Seigneurie, où siégeaient les
Seigneurs ou gouverneurs de la république. Mais, étant monté trop
précipitamment, l'archevêque se trouva en avant de sa suite, et des portes
fermées l'en séparèrent. Alors les Seigneurs et les serviteurs qu'ils avaient
avec eux, se voyant assez forts pour se défendre, tombèrent sur l'archevêque
et sur le peu de gens qui l'avaient suivi, les mirent à mort ou les jetèrent
par les fenêtres. L'archevêque, deux Salviati, et un nommé Jacques, fils du
célèbre Poggio, furent aussitôt pendus au balcon. Le complot ayant ainsi
échoué aux deux endroits en même temps, Jacques Pazzi, et quelques-uns des
siens, échappés à grand'peine de l'église, tentèrent de soulever le peuple,
et coururent à cheval par les rues, criant : liberta, popolo, popolo !
Mais personne ne répondait : le peuple était corrompu par les libéralités des
Médicis, et la liberté n'était plus connue à Florence[7]. Tout le monde s'empressa de
montrer à Laurent l'affection qu'on avait pour lui. Les conjurés étaient
poursuivis partout, massacrés et traînés par la ville, lorsqu'on pouvait les
atteindre. A grand'peine avait-on pu sauver le cardinal neveu du pape, qui était
venu favoriser de sa présence cette criminelle entreprise. Les jours suivants,
beaucoup de membres de la famille Pazzi, et d'ennemis des Médicis, périrent
dans les supplices. Jean Baptiste de Montesecco, général au service du pape,
qui était venu prendre part au complot, eut la tête tranchée. Cependant,
les troupes du pape s'étaient avancées jusqu'aux frontières de Toscane, pour attendre
l'issue de la conspiration, et entrer au besoin pour aider les conjurés. Dès
que le pape et le roi de Naples surent qu'ils avaient échoué, ils résolurent
de faire une guerre ouverte à la Seigneurie de Florence. Les Florentins
recoururent à leurs alliés, et envoyèrent demander des secours aux Vénitiens
et au duc de Milan. Antonio Vespuccio fut aussi chargé de se rendre auprès du
roi de France pour solliciter son appui, en lui exposant toute la conduite du
pape et ses desseins contre Florence. Le roi
n'avait nulle envie de se mêler des affaires d'Italie, et n'y voulait rien
conquérir. Se trouvant assez d'embarras pour maintenir son royaume en bon
ordre, et pour s'assurer une part dans la succession de Bourgogne, son
penchant n'était point de se jeter en de nouveaux périls. Toutefois les
Florentins avaient de tout temps été fidèles alliés du royaume. D'ailleurs,
une telle entreprise de la part du pape, l'aide qu'il avait portée à un si
criminel complot, étaient fort à considérer. Aussi le roi se montra-t-il
très-ému de ces nouvelles. Le sire
de Comines était pour lors dans l'armée de monsieur d'Amboise avec les
gentilshommes pensionnés qu'on nommait les Vingt-Écus. Le roi, se méfiant de
lui pour tontes les affaires de Flandre, re l'y mêlait en rien, et prenait
soin de l'en tenir éloigné. Sur les autres points, il ne manquait pas de
confiance en lui. Dès qu'il sut la conjuration de Florence, il envoya ses
lettres et ses instructions au sire de Comines avec l'ordre de se rendre en
Italie, pour presser madame Bonne de Savoie, sa belle-sœur, duchesse de
Milan, qui gouvernait au nom de son fils encore enfant, de se conformer au
traité d'alliance qu'elle avait avec les Florentins, et de leur donner
secours. Le sire de Comines devait faire les mêmes instances auprès des
Vénitiens, et assurer la Seigneurie de Florence de toute l'amitié du roi. Il se
bâta aussi d'écrire à l'empereur, au duc de Bavière et à d'autres princes ou
états, pour leur remontrer de quelle conséquence pouvait être une telle
conduite du souverain pontife. Mais ce
qui fit le mieux voir combien le roi avait pris à cœur cette affaire, ce fut
l'ordonnance qu'il rendit le 16 août, à Selomme, près Blois, lorsqu'il
revenait de Flandre en Touraine. Il y disait : « Quand
nous avons su la guerre naguère suscitée en Italie à cause de la machination
et entreprise faite contre nos très-chers amis et confédérés de la communauté
et Seigneurie de Florence, par un qu'on appelle le comte Hiéronyme[8], homme naguère inconnu, de
basse et petite condition, nous avons envoyé devers notre saint père pour le
supplier et requérir qu'il lui plût s'employer à la pacification desdites
guerres ; et lui avons fait remontrer la très-injuste surprise que ledit comte
Hiéronyme et ses adhérents ont voulu faire. » Puis suivait un récit rempli
d'indignation de l'attentat des Pazzi contre les Médicis. « Nous avions
espérance, continuait le roi, que notre saint père, comme bon père et pasteur
du peuple chrétien, se voudrait employer à ladite paix, sans se montrer
partial ni d'un côté ni d'autre ; nous avions confiance qu'il voudrait bien
faire quelque chose pour nous, qui avons toujours eu le saint siège
apostolique en singulière révérence et dévotion ; nous lui avions clone fait
remontrer l'ancienne amitié, confédération et alliance que nous avons pour la
communauté et Seigneurie de Florence, qui a toujours été affectionnée à la
maison de France, et tenant si bien les rois pour ses protecteurs, qu'à
chaque fois qu'elle renouvelle les gouverneurs de sa Seigneurie, ils font
serment d'être bons et loyaux à la maison de France. Nonobstant les choses
susdites et sans considération de la nécessité où est à présent le peuple
chrétien, notredit saint père s'est montré et déclaré partial contre la
Seigneurie de Florence, et semblablement contre le duc et seigneurie de
Venise, qui sont aussi nos amis et alliés. Notre saint père n'a pas voulu
avoir égard à ce que le Turc fait continuelle guerre aux parties prochaines
de l'Italie. Car on ne peut mieux fortifier le Turc et les infidèles, ni
mieux leur donner moyen d'avoir entrée et passage en Italie, que de courir
sus et grever ceux qui soutiennent la guerre coutre eux. Lesquelles choses
sont si étranges à considérer que l'église universelle et tout prince
vertueux et catholique doit en avoir déplaisirs. En outre, avons été avertis
que notredit saint père a dit qu'en cette guerre, il emploiera sa personne,
ses biens, et tout ce qu'il pourra se procurer. Étrange chose que le trésor
et le revenu de l'église, qui sont ordonnés pour le service de Dieu, la
défense de la foi catholique, et la sustentation des pauvres, s'emploient à
de telles guerres, contre le peuple chrétien, pour soutenir de telles conspirations,
de tels meurtres et de si exécrables délits ! Semblablement
c'est chose bien étrange qu'on souffre les exactions indues qui se font en
cour de Rome, par bulles expectatives et autres moyens, par les vacances des
bénéfices qu'on lève contre les saints canons et décrets de l'église, contre
la détermination des saints conciles ; tout cela pour employer l'argent qu'on
en titre à acheter des comtés et de grandes seigneuries afin de les bailler à
gens de petite condition, et les élever sans mérites précédents, et sans
qu'ils puissent aider en rien l'église et la défense de la foi. Ces exactions
étant faites contre les saints canons, nous, notre royaume de France et notre
pays de Dauphiné, souffrons un grand dommage de la grande quantité d'argent
qui se tire malgré les libertés de l'église de France, par lesdites vacances,
et de la dépense qui se fait à obtenir les dites bulles expectatives ;
lesquelles sont maintenant si communes, que par leur grande quantité et leur
désordre, la plupart des bénéfices de notre royaume sont en procès, pour la
conduite desquels se dépense et se vide une merveilleuse quantité d'argent ;
et l'on ne sait à qui les bénéfices appartiennent. Par quoi le service divin,
la discipline du peuple et l'administration des sacrements sont souvent
délaissés. Ces
motifs portaient le roi à prohiber et à défendre à tous gens ecclésiastiques
ou séculiers d'être assez osés ou hardis pour aller ou envoyer hors du
royaume et en cour de Rome, querir ou pourchasser bénéfices ou bulles
expectatives, ni de porter ou faire porter par lettres de change ou
bulletins, de quelque manière que ce fût, or ou argent monnayé ou à monnayer.
Cette défense était sous les peines les plus sévères de confiscation de corps
et de biens. Déjà
l'ordre avait été donné que tous ceux qui avaient eu quelque part à la
conjuration contre les Médicis, et spécialement le comte Jérôme Riario, ne
reçussent aucun aide dans le royaume, et en fussent à l'instant bannis. Le roi
continua à s'occuper vivement de cette affaire. C'était l'occasion de
reprendre la pragmatique et de réveiller les libertés de l'église de France,
qu'il tenait toujours comme en réserve pour les moments où il n'était pas
content du pape. Il chargea quelques doctes ecclésiastiques de faire un
extrait des griefs de l'église de son royaume, et bientôt après il ordonna
qu'une assemblée du clergé se réunît à Orléans. Elle fut tenue dans le mois
de septembre, et son premier soin fut d'envoyer des députés au roi afin de
connaître ses intentions. Il leur
parla avec une sagesse qui les charma[9], montrant un respect et une
dévotion extrêmes pour le pape et le Saint-Siège ; du reste leur recommandant
et leur répétant tout ce qu'il avait déjà déduit dans le préambule de son
ordonnance. L'assemblée
d'Orléans fut d'opinion que, pour aviser à la défense de la foi catholique, pacifier
les princes chrétiens, résister aux infidèles, donner bonne règle à toute
l'église, et pourvoir aux abus qui s'y commettaient, on devait requérir le
saint père de convoquer un concile de l'église universelle ; car, selon la
doctrine de l'église de France, les conciles généraux représentaient l'église
universelle ; ils tenaient leur pouvoir de Dieu, le pape leur était soumis,
et devait, s'il avait péché, subir leur jugement. Ainsi, l'on pouvait appeler
de son autorité au prochain concile, et Michel de Ville-Chartre fut invité
comme procureur du roi et du clergé de France à déclarer l'appel. En
outre, pour empêcher l'argent de sortir du royaume, l'assemblée fut d'avis
qu'il fallait, quant aux bénéfices, revenir aux anciens droits et canons des
conciles, notamment du concile de Constance. Si le
pape refusait au roi d'assembler le concile, il convenait, dit-on, de tenir à
Lyon une nouvelle assemblée de l'église de France qui communiquerait avec les
églises d'Allemagne et d'Italie ; et le roi, pour procurer une plus grande
autorité et une meilleure conduite des affaires, devrait envoyer des gens
notables à cette assemblée. On
espérait que l'annonce de cette seconde et plus grande réunion du clergé
ferait condescendre le pape à la convocation du concile. L'assemblée
d'Orléans termina en nommant des députés qui devaient désigner au roi quels
ambassadeurs il convenait d'envoyer au saint père, faire les instructions de
ses ambassadeurs, recevoir les requêtes et doléances, nommément celles des
universités, pour en régler l'objet dans le concile ou à Lyon ; enfin tout
disposer pour les délibérations à venir. La
venue du sire de Comines en Italie, les trois cents lances qu'il avait
conduites de Milan à Florence, la conduite du roi et de l'église de France,
commencèrent à donner de graves inquiétudes à la cour de Rome. Le pape avait
d'abord lancé des excommunications contre les Florentins, les traitant
d'hérétiques et de rebelles, leur reprochant d'avoir mis ignominieusement à
mort un archevêque et détenu en prison un cardinal. Mais, peu après, son plus
habile conseiller, le cardinal de Pavie[10], lui représenta qu'il était
dangereux d'offenser un si grand et si puissant roi, quand surtout il avait
des alliés en Italie. Toutefois, il ne fallait point, disait-il, se laisser
épouvanter par ses menaces, ni renoncer à rien de ce qu'on avait entrepris,
car ce serait d'un pernicieux exemple. Ainsi donc, il s'agissait de gagner du
temps, de bien accueillir les ambassadeurs du roi, de ne se point presser de
leur répondre, et, néanmoins, de leur témoigner quelque surprise qu'un prince
si sage et si chrétien se fût laissé surprendre par les impostures des
ennemis du Saint-Siège. On devait ajouter que le saint père était disposé à
pardonner aux Florentins ; mais, qu'au lieu de montrer repentir, ils
s'endurcissaient dans le mal, et n'écoutaient pas même ceux de leurs alliés
qui conseillaient d'adoucir le pape ; que du reste, pour complaire à un si
grand roi, le saint Père délibèrerait volontiers avec les cardinaux
lorsqu'ils seraient réunis à Rome. Telle
fut en effet la conduite du pape : il ne donna au roi aucune réponse
décisive, se bornant à de vagues assurances. Pendant ce temps-là, l'armée du
roi de Naples et du pape, commandée par le duc d'Urbain, était entrée en
Toscane, et les Florentins, inférieurs en force, avaient grand'peine à se
défendre. Gènes, la suggestion du pape, se soulevait contre le duc de Milan,
et les Suisses lui déclarèrent la guerre. Ce
n'était pas seulement à force ouverte que la cour de Rome suivait
l'accomplissement de ses projets, elle négociait aussi et cherchait à mettre
de son parti les princes de la chrétienté. Le pape se plaignait à l'empereur
de ce que le roi de France préférait aux intérêts de Dieu et de son église
l'amitié d'un marchand florentin ; de ce, que, pour plaire à ces rebelles, il
prétendait assembler un concile dans son royaume, entreprise qui serait à la
honte et au mépris du Saint-Siège et même de l'Empire, puisqu'il n'appartient
pas aux princes de convoquer des conciles. En conséquence, le pape priait
l'empereur de s'employer auprès du roi pour le ramener dans une meilleure
voie. En même
temps, le pape se gardait bien d'irriter le roi de France par un langage trop
hautain ; il ne lui montrait au contraire que déférence et tendresse. Urbain
de Fiesque évêque de Fréjus lui fut envoyé pour rassurer que le Saint-Siège
s'en remettait à lui de ses intérêts, comptant bien qu'il n'exigerait rien de
contraire à l'honneur du souverain pontife. Le pape ne refusait pas
absolument d'assembler un concile ; mais il voulait, que les rois eussent
aussi à s'y présenter pour rendre compte des entreprises qu'ils faisaient
journellement sur les droits de l'église. Enfin,
au mois de décembre, une grande et solennelle ambassade partit de France pour
se rendre en Italie et à Rome[11]. Elle avait pour chef Gui
d'Arpajon vicomte de Lautrec. Elle s'arrêta d'abord à Milan, et fut reçue en
audience par la duchesse. Antoine de Morillon, second président au parlement
de Toulouse, porta la parole. Il annonça que le roi désirait et espérait
rétablir la paix en Italie, afin que la chrétienté pût être mieux défendue
contre les pressantes attaques du Turc ; que, d'après les assurances du pape
et des Florentins, il avait lieu de croire qu'on le prendrait pour arbitre ;
que quant à Gênes, il en était souverain : le duc de Milan tenait de lui
cette seigneurie ; ainsi il saurait bien maintenir ses droits ; du reste il
n'avait pas une moindre affection pour son neveu le duc de Milan, que pour le
Dauphin son fils. Dans
leur réponse, les conseillers de la duchesse de Milan ne montrèrent pas si
bonne espérance. « Tandis que le pape, envoie au roi des ambassadeurs
pour l'assurer de son désir de la paix, il excite les Suisses contre nous ;
il abuse de la crédulité de ce peuple simple et grossier, leur donne une
bannière bénie[12], leur promet le paradis s'ils
nous font la guerre, leur dit que les villes et communes de Milan ne
demandent qu'à s'affranchir de notre joug et à vivre saris seigneur comme les
ligues suisses. Pendant ce temps-là nous et nos alliés sommes excommuniés. En
telle sorte que le ciel serait ouvert seulement pour ceux qui font des saints
mystères un signal de meurtre et un moyen de crime, ou pour ceux qui entament
des guerres injustes ; tandis qu'il serait fermé à nous qui défendons la
chrétienté contre le Turc déjà parvenu dans le Frioul. Ce sont ces prétendus
ambassadeurs de paix qui eux-mêmes ou du moins par leur famille poussent les
peuples à la rébellion ; car Urbain de Fiesque évêque de Fréjus pourrait-il
dire avec assurance que les Fiesque ne sont pas du parti de la sédition à
Gènes ? » L'ambassade
de France passa de Milan à Florence, où elle reçut tous les témoignages de
reconnaissance que la Seigneurie prodigua en l'honneur du roi protecteur et
sauveur de la république. « Anges du roi, dit le chancelier, que les anges de
Dieu vous accompagnent dans votre voyage. » Arrivés
à Rome, les ambassadeurs de France avaient ordre de s'entendre avec Julien de
la Rovère cardinal de Saint-Pierre-ès-Liens que le roi avait vu à Lyon deux
ans auparavant et qu'il croyait avoir mis dans ses intérêts, bien
qu'auparavant il l'eût fait mettre en prison. Pour le mieux gagner, il venait
encore de lui donner l'évêché de Mende, et l'évêché d'Agen à Galéas de la Rovère,
autre neveu du pape. Le cardinal de Saint-Pierre commença par dire aux
ambassadeurs qu'on avait fabriqué de fausses instructions du roi, et qu'on
les avait montrées au pape, qui les tenant pour véritables en était fort
irrité. Par ce moyen il se fit tout d'abord montrer les instructions de
l'ambassade. Le
président de Morillon commença, lorsque le pape admit les ambassadeurs, par
demander une audience publique qui lui fut accordée, et alors il s'expliqua
doctement et avec éloquence en plein consistoire. Après avoir parlé des
dangers de la chrétienté et des progrès du Turc, du désir qu'avait le roi de
pacifier les divisions de l'Italie, de son zèle pour la religion, de sa
tendresse pour le Saint-Siège et en particulier pour le pape Sixte IV, il
entra dans le détail de ce que les rois de France avaient fait de tout temps
pour la défense de l'église. Le roi n'avait pas une moindre volonté
d'accomplir ce devoir, et il espérait s'en acquitter d'autant plus facilement
que toutes les parties semblaient l'accepter pour arbitre ; ainsi du moins
l'avait proposé l'évêque de Fréjus. « Et certes, ce serait chose bien
surprenante que Jésus-Christ étant descendu du ciel pour apporter la paix,
son vicaire devînt le flambeau de la guerre, et qu'entraîné par la passion et
par les mauvais conseillers, il causât la ruine de l'Italie et de toute la
chrétienté ! » Il finit en conjurant les cardinaux de venir à son aide pour
désarmer la colère du souverain pontife. Les
ambassadeurs n'obtinrent aucune réponse du pape ce jour-là. Deux semaines
après, ils demandèrent une nouvelle audience. Cette fois ils lui
représentèrent combien le roi s'était émerveillé en apprenant que le roi de
Naples, allié du pape, venait de conclure une alliance avec le Turc ; qu'à
peine pouvait-on croire une telle chose, et que c'était motif suffisant pour
tout prince catholique, et surtout pour le pape, de rompre tout lien avec le
roi de Naples. L'honneur du souverain pontife y était intéressé, et il se
couvrait d'une honte éternelle aux yeux des hommes et de Dieu, si, au lieu de
punir le roi Ferdinand, il maintenait alliance avec lui. Le pape
répliqua que le roi de Naples avait, il est vrai, reçu des ambassadeurs du
Turc, ruais qu'il n'était point assuré qu'aucun traité eût été conclu. Du
reste, il ne pouvait s'imaginer comment un prince aussi chrétien que le roi
de France pouvait être l'ami de gens qui pendaient les archevêques revêtus de
leurs habits pontificaux et commettaient mille autres crimes contre l'église.
Toutefois il consentait à écouter des propositions de paix si elles étaient
raisonnables. Le pape
était à la fois si absolu et si habile que les ambassadeurs ne trouvaient nul
appui dans les cardinaux. Beaucoup d'entre eux blâmaient le saint père et
gémissaient de son obstination, mais tout bas. Aucun n'osait lui parler. Ils
s'étudiaient même à l'excuser, et à trouver des torts aux Florentins. Ainsi
la négociation n'avançait pas. Le pape avait même pleinement désavoué
l'évêque de Fréjus, et l'avait banni de sa présence, comme ayant excédé ses
pouvoirs en proposant l'arbitrage du roi de France. Les
ambassadeurs disaient vainement qu'il n'y avait rien de contraire à la
suprématie spirituelle du souverain pontife, dans le choix d'un arbitre :
choix libre, qui ne constituait pas le roi juge du pape, mais en quelque
sorte son délégué, puisque les points soumis à son arbitrage pouvaient être
désignés d'avance. Au reste, sans s'arrêter à cette difficulté, ils
proposaient de la part des Florentins toute espèce de satisfaction au sujet
de l'archevêque de Pise et des autres ecclésiastiques mis à mort, en demandant
d'autre part que le pape et ses alliés jurassent bonne, solide et loyale paix
avec les Florentins et leurs alliés. Le pape
ne se tint point satisfait de ces propositions. Alors les ambassadeurs lui
signifièrent que le roi était résolu à soutenir ses alliés d'Italie, et à
assembler un concile où se rendrait l'église de France et celle de tous les
pays qui étaient en paix avec le royaume. L'empereur
et le duc Maximilien avaient aussi envoyé des ambassades à Rome. Le pape
résolut de se prévaloir de leur bonne volonté pour ne pas donner satisfaction
au roi. Il convoqua un consistoire. Là, en présence des ambassadeurs de
France, l'archevêque de Strigonie parla d'abord au nom de l'empereur : « Son
maitre, disait-il, avait appris que quelques-uns attaquaient l'honneur du
Saint-Siège, blâmaient la conduite du souverain pontife, et formaient des
desseins contre lui. L'empereur au contraire était résolu à s'y opposer et à
prendre la défense du saint Père. Il ne trouvait rien à reprendre dans tout
ce que ce pontife avait fait, et quelque pitié qu'il eût des Florentins, il
ne pouvait implorer pour eux que la clémence et non la justice. Quant au
concile, il ne le croyait pas nécessaire, et pensait qu'il serait contraire à
l'autorité du siège apostolique. » L'ambassadeur
du duc Maximilien fut ensuite admis à parler. Comme, dans les titres de son
maître, il le nommait duc de Bourgogne, le président Morlhon l'interrompit
aussitôt, lui dit que son maître n'était duc de Bourgogne ni de droit ni de
fait, et que ce titre ne pouvait appartenir qu'au roi de France. Il protesta
encore des intentions toutes pacifiques et chrétiennes qui dictaient les
démarches du roi, et termina en disant que la proposition d'un concile
n'aurait de suite qu'au cas où le pape, prêtant toujours l'oreille à de
mauvais conseils, maintiendrait la discorde dans la chrétienté. Alors le roi
réunirait en effet un concile, et lors même que le clergé des états de
l'empereur et du duc Maximilien n'y viendrait pas, il serait encore assez
nombreux. Le
pape, pour ne pas se montrer opposé à la paix, fit présenter un mémoire pour
débattre les conditions qu'on lui offrait, et pour en proposer de plus dures
et de plus honteuses aux Florentins. Cependant la guerre continuait, la
Toscane était ravagée, les moissons avaient été brûlées ; les terres
restaient sans culture. Aux plaintes que l'on en faisait le pape répondait
que c'était le seul moyen de réduire les Florentins et de les amener à la
paix. Les
ambassadeurs entendant un langage si hautain, commencèrent aussi à menacer, à
parler plus fortement du concile, et même d'une soustraction d'obéissance. «
Quand on n'ira plus à Rome, et qu'on n'y enverra plus d'argent, nous verrons,
disaient-ils, comment se fera la guerre. » Le pape
ne s'en émut pas davantage. Les conditions qu'il présentait étaient
excessives. Il voulait que les Florentins rapportassent les revenus des
bénéfices dont ils avaient disposé ; que les juges séculiers ne connussent
jamais des matières bénéficiales, non plus que des procès pour mariages. En
outre, il exigeait toute espèce de rétractations et de réparations. Il
demandait la liberté de Gènes, bien que le roi de France s'en prétendit
souverain ; il exigeait une amnistie et la rentrée des bannis dans le duché
de Milan. L'ambassade
de France était composée de gens fermes et habiles ils avaient à servir un
maître dans ses volontés aussi absolu que le pape. Ils déclarèrent que si
dans huit jours le souverain pontife ne posait pas les armes, et ne levait
pas l'excommunication, ils retourneraient en France. « Le terme est court,
répondit le pape ; on donne quinze jours à un condamné avant de l'exécuter. » Il
fallut encore de nouvelles menaces pour obtenir la suspension d'armes et la
levée des censures. Mais on était encore loin de la paix : car, de leur côté,
les Florentins et leurs alliés ne voulaient eu aucune façon consentir aux
conditions qui leur étaient proposées. Comme
pour braver encore mieux le roi, le pape, malgré toutes les remontrances des
ambassadeurs, reçut en public consistoire les députés de Gènes. Ils parlèrent
au nom de Jean-Baptiste de Campo-Fregoso, par la grâce de Dieu, doge de Gènes
; le président Morillon voulut les interrompre, le pape lui imposa silence ;
et lorsqu'ensuite il lui permit de protester, la seule réponse du pape fut
qu'il avait admis les Génois seulement à déclarer leur obéissance
spirituelle. Plus de
quatre mois s'étaient écoulés sans pouvoir obtenir rien de la cour de Rome.
La présence des ambassadeurs de l'empereur et du duc Maximilien, contribuait
à maintenir le pape dans son obstination. Lorsque les ambassadeurs du roi
d'Angleterre furent arrivés, ils eurent en tout le même langage et firent les
mêmes démarches que les ambassadeurs de France ; car leur maître, le roi
Édouard, avait vu cette affaire entièrement par les yeux du roi. Alors le pape
se vit à peu près contraint à céder. Il se débattit encore quelque temps. La
fermeté menaçante des Vénitiens, appuyée par les ambassadeurs de France et
d'Angleterre, conduisit enfin la négociation à son terme. Le 31 mai, cinq
mois après le moment où elle avait été commencée, un grand et nombreux
consistoire fut assemblé. Le pape y tenta un dernier effort pour éviter
l'arbitrage, et demanda que l'on procédât dès à présent à examiner les
propositions. Pour lors l'ambassadeur de Venise déclara qu'il avait ordre,
sous peine de la vie, de se retirer, et les ambassadeurs de France et
d'Angleterre ajoutèrent que leurs pouvoirs étaient expirés. Le pape ne
pouvant plus reculer, annonça, le 2 juin 1478, qu'il s'en remettait à
l'arbitrage des rois de France et d'Angleterre. Cette
négociation dura près d'une année. Quelque importante qu'elle fût- pour le
roi, elle ne le détourna point de ses autres affaires. Le désir qu'il avait
de ne laisser aucun allié au duc Maximilien, et de pouvoir, sans être troublé
par aucun des princes de la chrétienté, se saisir d'une grande portion des
seigneuries de Bourgogne, déterminait toutes ses volontés. Pour obtenir ce
qu'il poursuivait maintenant, il était prêt à abandonner ce qui auparavant
lui avait coûté beaucoup de soins, d'argent et la vie d'un grand nombre de
ses sujets. C'est ce qu'on put remarquer au sujet du Roussillon et de la
Cerdagne. Pendant beaucoup d'années, le roi n'avait rien épargné pour
acquérir et conserver ces provinces. Il parut alors prêt à s'en dessaisir
sans regret. Déjà,
depuis plusieurs mois, il travaillait à se réconcilier pleinement avec
Philippe de Savoie, comte de Bresse, qui se tenait en crainte et fort à
l'écart. Au mois de septembre 1478, il ratifia définitivement un traité que
le sire de Chandée, gouverneur de Bresse, et Jacques de Bussi, envoyés par Monsieur
Philippe, avaient, depuis plusieurs mois, négocié avec lui[13]. Le comte de Bresse promit
fidélité au roi, jura de ne rien entreprendre contre sa personne, contre la reine,
le Dauphin ou le royaume, et, au contraire, de l'avertir de tout ce qui
viendrait à sa connaissance et pourrait lui être contraire. Il s'engagea
aussi à servir le roi envers et contre tous, nommément contre le duc
Maximilien, sans autre réserve que la maison de Savoie. De son côté, le roi
lui donna six mille livres comptant, une pension de douze mille, et lui
promit une terre de douze mille livres de revenu dans le royaume, avec le
titre de comte. Dans le
même temps, pour mieux s'assurer la maison de Savoie, il maria Anne, sa
nièce, fille d'Yolande de France, duchesse de Savoie, avec Frédéric, prince
de Tarente, second fils du roi de Naples, celui qui était venu dans les
armées du duc Charles. Ce fut en faveur de ce mariage qu'il promit de se
dessaisir des comtés de Roussillon et de Cerdagne, sous la condition que le
roi d'Aragon consentirait aussi à abandonner les droits qu'il pouvait y
prétendre, au bénéfice du prince de Tarente son neveu. En ce
moment les trêves duraient encore entre le roi et le roi don Juan d'Aragon,
de même qu'avec son fils don Ferdinand, roi de Castille par Isabelle sa
femme. Le fils était bien plus porté que le père à' traiter avec le roi de
France. Il craignait toujours l'appui que pourrait recevoir de lui le roi de
Portugal. Jeanne la Bertrandeja conservait encore quelques partisans en
Castille ; de sorte que la paix semblait à don Ferdinand bien plus
avantageuse que la guerre. Il avait, pour l'obtenir, donné ses pouvoirs et
confié ses intérêts au cardinal Mendoça, qui était un pensionnaire du roi de
France et tenait de lui l'abbaye de Fécamp. Au
contraire, il n'y avait personne d'aussi éloigné de s'entendre avec le roi,
que le vieux don Juan d'Aragon. Il refusait de ratifier le don du comté de
Roussillon, fait à son propre neveu le duc de Tarente. Il y allait de son
honneur, disait-il, et il n'en pouvait sacrifier la moindre partie. Cette
seigneurie lui appartenait ; il voulait qu'elle lui fût restituée avec les
fruits et jouissances, et ne renonçait pas aussi facilement que le roi de
France à une province qu'il disputait depuis quinze ans au prix du sang de
ses fidèles serviteurs. Il gourmandait son fils don Ferdinand de. Castille
d'avoir trop de faiblesse, de se laisser effrayer par quelques grands du
parti portugais, et surtout de se fier en quelque chose au roi de France,
avec qui l'on ne pouvait traiter sans être trompé ; qu'on ne pouvait mettre à
la raison que par la menace et la fermeté ; qui semait partout la corruption,
et qui même en ce moment comptait le cardinal Mendoça parmi ses serviteurs. Quelle
que fût la fierté et la vaillance de ce vieux roi, ses conseils ne purent
empêcher don Ferdinand de continuer ses négociations avec le roi de France.
Elles se terminèrent le 9 octobre 1478, par un traité de paix qui fut signé à
Saint-Jean-de-Luz par le sire de Lescun, comte de Comminges, l'évêque de
Lombez et plusieurs autres ambassadeurs. Ce traité rappela les anciennes
alliances de la France et de la Castille. Le roi promit de n'assister
directement ni indirectement le roi de Portugal, et don Ferdinand renonça à
toute alliance avec Maximilien d'Autriche. Le roi manda cette heureuse
nouvelle aux habitants des bonnes villes, ordonnant des actions de grâces et
de grandes réjouissances. Trois
mois après mourut, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, le roi Don Juan
d'Aragon, qui, jusqu'à son dernier jour, s'était montré plein d'honneur et de
témérité. Il était si pauvre, qu'après sa mort il fallut vendre sa vaisselle
pour payer ses funérailles et acquitter les gages de ses domestiques.
Ferdinand, roi de Castille par mariage, devint roi d'Aragon par héritage ;
ainsi le roi de France se trouva en paix avec toute l'Espagne. Pendant
tout ce temps il n'avait garde d'oublier tout ce qu'il fallait pour
entretenir l'amitié du roi d'Angleterre[14] : c'était surtout de l'argent à
dépenser. A ce moyen, il disposait à peu près à sa volonté du roi Édouard et
de ses conseillers. Après l'avoir amené à prendre patience touchant les
plaintes de la douairière de Bourgogne, il envoya à l'évêque d'Elne son ambassadeur
en Angleterre, auquel il accordait pour le moment grande confiance, un
plein-pouvoir pour prolonger jusqu'à la mort des cieux rois, et cent ans
par-delà, la trêve de Pecquigny : toujours au prix de 50.000 écus par an.
Cette condition eût peut-être suffi au roi Édouard, mais sa femme voulait
aussi assurer le mariage de mademoiselle Élisabeth sa fille avec le Dauphin
de France. Sir Richard Tunstall et le docteur Langton furent envoyés pour
demander que les fiançailles fussent célébrées, et qu'il fût en même temps
promis que si mademoiselle Élisabeth venait à décéder, le Dauphin épouserait
sa sœur Marie. On désirait de plus que le douaire de 60,000 francs déjà
stipulé fût dès à présent payé ; car, disait-on, mademoiselle Élisabeth,
ayant douze ans, est en âge de se marier ; ainsi le retard ne provient pas de
son fait. Le roi
envoya sans délai le sire de Genlis et d'autres ambassadeurs assurer le roi
d'Angleterre qu'il ne désirait rien plus au monde que ce mariage, qu'il
voulait célébrer les fiançailles au plus tôt, et qu'il acquiesçait de toute
son âme à la proposition de remplacer, en cas de décès, la première fille du
roi d'Angleterre par la seconde. Quant
au douaire, le roi n'avait rien voulu résoudre sans son conseil, qui tout
entier avait délibéré que la chose n'était point conforme au droit, et que le
douaire n'était acquis que par la consommation du mariage. En outre l'amiral
de France, l'évêque d'Évreux, les sires du Lude et de Saint-Pierre, qui
auparavant avaient été commis par le roi pour passer le contrat, affirmèrent
que rien de pareil n'avait été promis ni par écrit ni verbalement. Cela
n'empêcha point la prolongation des trêves d'être signée le 15 février 1479,
à Londres. Le roi Édouard y comprit parmi ses alliés le duc de Bourgogne.
C'était à quoi le roi de France ne consentait pas, autant à cause du titre
sous lequel on désignait le duc Maximilien, que parce qu'il n'avait nullement
l'intention de lui accorder une trêve. Il ne ratifia donc pas le traité, s'en
montrant du reste satisfait, sauf cette clause. Des ambassadeurs furent
envoyés au roi afin d'obtenir sa ratification et pour tenter quelque voie
d'accommodement avec l'empereur et le duc Maximilien ; mais le roi n'y
voulait point entendre. L'empereur lui ayant même envoyé un secret
ambassadeur, il s'en alla du Plessis faire quelques chasses aux environs,
afin de ne le point recevoir ; il écrivait au chancelier : « J'ai reçu ce que
vous m'avez écrit à l'égard de ce patriarche ; tirez de lui le mot secret
qu'il a à me dire de la part de l'empereur, et mettez-y toutes les habiletés
que vous saurez ; car je ne parlerai point à lui et le renverrai bientôt. »
Néanmoins, comme le roi ne voulait point offenser les Anglais et cherchait
toujours à les flatter, même en ne les écoutant point, il continuait ainsi :
« Nonobstant que ce ne soit pas la coutume que le chancelier de France rende
visite à aucune personne, je vous prie que vous alliez visiter l'ambassadeur
d'Angleterre. Envoyez aussi quérir tous les bons docteurs que vous aviez
menés à Saint-Quentin pour le fait d'Angleterre, car nous en avons bien
besoin. » Ces docteurs étaient nécessaires pour traiter les affaires de Rome
dans lesquelles le roi réussit si bien à mettre le roi Édouard pleinement en
commun avec lui. Il
semblait que ces diverses négociations avec presque tous les princes de la
chrétienté auraient dû occuper le roi moins encore que celles qu'il devait
commencer avec le duc Maximilien. En signant la trêve, il avait été réglé que
des commissaires s'assembleraient à Cambrai pour travailler à une bonne et
solide paix ; mais le roi n'avait nulle envie d'en venir là. Selon sa
coutume, ne voulant pas risquer une bataille, il avait cherché à se donner du
temps pour épier quelque occasion meilleure. S'il avait rendu le Hainaut et
Cambrai, ce n'était point, comme il le disait parfois[15], parce qu'il ne se trouvait ni
force ni vertu pour garder des terres qui n'appartenaient pas à son royaume,
et dont il n'était pas roi par son sacre et son onction ; c'était seulement
pour ne point trop irriter l'empereur et surtout les princes de l'Empire. En
effet son principal désir en ce moment était d'avoir la comté de Bourgogne
qui était aussi-bien terre impériale que le Hainaut. De son côté, le duc
Maximilien n’était pas fort porté à la paix, non qu'il eût de lui-même une
forte volonté, mais ses nouveaux sujets tant nobles que gens des villes
avaient une si grande haine contre les Français et contre le roi Louis qu'ils
en espéraient vengeance et rie voulaient encore rien céder[16]. Le roi
avait d'abord désigné pour commissaires Louis d'Amboise, évêque d'Albi, Jean
de Moucheuil, évêque de Viviers, le comte de Comminges, Boffile de Judice,
Raoul-Pichon, conseiller au Parlement, et Jean Chambon maître des requêtes.
C'était le 1 er septembre qu'ils devaient se rencontrer à Cambrai avec les
commissaires du Duc. Le roi commença par vouloir changer le lieu des
pourparlers ; il fit proposer Saint-Omer[17]. Comme son idée n'était
nullement de faire la paix, il espérait que, durant les conférences, on
pourrait pratiquer quelque secrète intelligence dans la ville, afin d'y
entrer par surprise aussitôt après la rupture de la trêve. Cette proposition
ne fut point agréée, mais le roi obtint que le lieu désigné serait Boulogne
et non point Cambrai. Il changea aussi quelques commissaires ; parmi ceux
qu'il ajouta se trouvaient Jean de Saint-Romain, procureur général, et
François Ballé, avocat du roi au Parlement. Le 9 septembre avant leur départ,
ils protestèrent d'avance entre les mains du greffier[18] contre tout ce qu'ils
pourraient accorder touchant le droit de confiscation, dont le roi et son
Parlement devaient dans tous les cas demeurer seuls juges ; c'était préparer
d'avance une nullité dans le traité, puisque tous les motifs allégués par le
roi se réduisaient à ce droit de confiscation. Il
songeait si peu à traiter sincèrement, que le duc Sigismond d'Autriche lui
ayant envoyé un de ses serviteurs pour le conjurer d'accepter sa médiation,
de le recevoir même en otage des conditions avantageuses qu'il offrirait, le
roi refusa d'entendre cet ambassadeur. Le duc Sigismond, soit à bonne
intention, soit pour l'effrayer, lui faisait en même temps annoncer que la
paix venait d'être faite entre le roi de Hongrie et l'empereur ; de telle
sorte que l'armée d'Autriche et même des auxiliaires hongrois pourraient
intervenir dans la guerre de Flandre. Cet envoyé, ainsi repoussé du roi,
alla, d'après l'ordre que lui en avait donné son maître, expliquer sa
commission au duc de Bourbon et recourir à son appui. Le roi s'en irrita beaucoup,
et il écrivit au duc Sigismond de ne plus lui envoyer dorénavant un
ambassadeur qui cherchait ainsi à lier commerce avec les grands du royaume. Dans de
telles dispositions, il n'y avait rien à attendre des conférences de Boulogne
; tous les commissaires ne s'y rendirent même pas ; plusieurs n'allèrent pas
au delà de Saint-Quentin. Cependant ces pourparlers durèrent près de trois
mois ; on y débattit, sans qu'aucun renonçât à son opinion, les lois et
usages sur les fiefs et pairies. Les Français, contre les exemples du passé,
prétendaient que tout fief était exclusivement masculin et régi par cet
article de la loi Salique, qui avait été, après la mort de Philippe le Ling
et de Charles le Bel, interprété contre le droit des femmes, au sujet de la
couronne de France. Quant à la comté de Bourgogne, ils alléguaient qu'elle
avait été jadis dans la mouvance du Duché, puis lui avait été incorporée.
Leur réclamation touchant Lille, Douai et Orchies, avait plus d'apparence,
puisque primitivement ces villes et châtellenies n'avaient été données au
premier duc Philippe le Hardi que pour sa vie. On pouvait encore mieux
soutenir que le comté de Boulogne avait été, contre tout bon droit, usurpé à
la maison de la Tour. Au
vrai, les deux partis ne songeaient qu'à recommencer la guerre et s'y
préparaient pendant la trêve, qui était mal observée, surtout par mer, où les
Hollandais commettaient de continuelles violences contre les navires de
France. Chacun ne manquait pas non plus de tenter de part et d'autre toutes
sortes de 'trahisons, et de gagner, par argent ou promesses, les serviteurs
de son adversaire. Un nommé Simon Courtois, que le roi avait nommé son
procureur général en Artois, alléguant quelques affaires en Flandre, était
allé offrir ses services à la duchesse Marie, en la priant de le conserver
dans son office, si elle reprenait possession du 'pays. Le roi sut la
conduite de maître Courtois ; à son retour, il le fit saisir et conduire à
Tours, où le prévôt lui fit confesser son méfait et couper la tête. Par
méfiance, plus encore que par économie, le roi se résolut, avant de
recommencer la guerre, à faire une grande réforme dans son armée. Il cassa
dix de ses compagnies d'ordonnance, entre autres celles du comte de
Dammartin, des sires de Moui, de Craon de Balzac, d'Étienne de Poisieu qu'il
appelait le Poulailler, et de cinq autres capitaines, tous bien connus à la
guerre, qui avaient eu sa confiance et l'avaient jusqu'alors bien servi.
Toutefois il ne voulut point offenser le comte de Dammartin, et lui écrivit
en ces termes : «
Monsieur le grand-maître, pour ce que je sais la peine et le service qu'avez
toujours portés tant envers feu mon père qu'envers moi, j'ai avisé, pour vous
soulager, de ne plus vous faire homme de guerre ; nonobstant que je sache
bien que je n'ai homme en mon royaume qui entende le fait de la guerre mieux
que vous et en qui Bisse plus ma confiance, s'il me venait quelque grande
affaire. Aussi l'ai-je dit à Pierre Claret pour vous le dire. Touchant votre
pension et état qu'avez de moi, je ne vous l'ôterai jamais, mais plutôt je
l'accroîtrai ; et si n'oublierai jamais les grands services que vous m'avez
faits, quelqu'homme qui m'en veuille parler au contraire ; et adieu. » Le
comte de Dammartin n'avait pour lors que soixante-huit ans, et se sentait
encore la force et le courage de bien servir à la guerre. Il ne feignit point
de se laisser prendre aux flatteries du roi, et lui répondit tout
franchement. « Sire,
le plus humblement que faire je puis, je me recommande à votre bonne grâce,
et vous plaise savoir que par monsieur de Montfaucon, qui est passé par ici,
j'ai déjà su que votre plaisir a été que je n'aie plus la charge de la
compagnie qu'il vous avait plu me bailler à conduire. Sire, j'avais bien su
auparavant qu'il était bruit que vous aviez volonté de le faire ; mais je ne
le pouvais croire, et me tenais aussi sûr de cet état que de rien que j'aie.
Considérez que j'ai longuement servi ; qu'il vous a plu me faire l'honneur de
me donner votre ordre ; que les miens ont aussi servi le feu roi votre père
en ses grandes affaires et au temps où il en avait besoin pour les grands
troubles qui étaient alors dans le royaume, dans lesquels ils ont fini leurs
jours. C'est à savoir : feu mon père à la bataille d'Azincourt, mon frère
Etienne à Crevant, mon dernier frère en Guyenne[19]. Et moi, sire, dès que j'ai pu
monter à cheval, j'ai servi le roi votre père et vous, le mieux que j'ai pu ;
si ce n'est aussi bien que j'en ai eu le vouloir, du moins, grâce Dieu, vous
n'y avez eu ni perte, ni dommage, et je ne vous ai point fait de faute.
Toutefois, sire, puisqu'en cela tout est à vous, que votre bon plaisir soit
fait. C'est bien raison, sire, que je vous supplie, qu'il vous plaise que je
demeure en votre bonne grâce, et que vous ayez égard hi mon fait et aux
services que moi et les miens vous avons rendus. Au moins que je puisse vivre
sous vous selon l'office et état qu'il vous a plu me donner ; et, sire, je
suis toujours pour faire et accomplir vos bons plaisirs, en tout ce qu'il
vous plaira me commander, à l'aide du benoît fils de Dieu, auquel je prie
vous donner bonne vie et longue. » Le
comte de Dammartin, selon qu'il le souhaitait, demeura dans un grand état.
Outre ses biens qui étaient considérables et la part qu'il avait eue dans les
confiscations de Jacques Cœur et d'autres, son office de grand-maître lui
valait dix mille livres par an ; l'ordre du roi, quatre mille ; sa compagnie,
douze cents ; les gouvernements de Montivilliers, Harfleur et Château-Gaillard,
deux mille ; et de plus il avait huit mille livres assignées par an sur les
revenus du pays de Briançon. Plus tard, il fut fait lieutenant général du roi
pour Paris et l’Île-de-France. La
disgrâce des autres capitaines ne fut pas adoucie comme la sienne. Le sire de
Balzac fut mis en justice, et le roi avait de tels soupçons qu'il écrivit de
sa propre main au chancelier, « Prenez garde que vous y fassiez bonne justice
et que je n'aie nulle cause d'être malcontent, car c'est à vous de faire
justice. » Toutefois on ne trouva nulle preuve, et il fallut bien relâcher le
sire de Balzac. Le roi lui rendit même sa pension. Autant en advint au sire
de Moui ; il fut mis en prison, puis reconnu innocent. Le capitaine Oriole,
gentilhomme du pays de Gascogne, fut plus durement traité ; on prouva que,
courroucé d'avoir perdu sa compagnie, il s'était emporté en discours
injurieux et en menaces, qu'il avait même délibéré avec son lieutenant s'ils
n'iraient point demander du service au duc Maximilien. Tous deux furent
décapités à Tours, et leurs corps coupés en morceaux pour être exposés à
Arras, à Béthune et autres villes de l'Artois. Cette
réforme des compagnies n'empêchait point le roi de faire, plus encore que
l'année précédente, toutes sortes de préparatifs pour recommencer la guerre.
Une part de l'argent qu'il employait à solder les compagnies d'ordonnance fut
destinée à payer des Suisses, dont le service lui semblait aussi bon et plus
sûr. Il continua aussi à faire fondre beaucoup de bombardes et couleuvrines ;
on les faisait alors si grandes qu'une bombarde qui pouvait porter une boule
de fer pesant cinq cents livres, de la Bastille au pont de Charenton[20], fut essayée à Paris. Au second
coup, elle tua par accident le maître fondeur, qui fut déchiré en morceaux
par cette grosse boule de fer. Toute
cette artillerie, le paiement des troupes, l'argent envoyé en Angleterre, les
sommes distribuées par le roi à ses capitaines et serviteurs, celles qui
étaient employées à corrompre les conseillers des autres princes, faisaient
croître sans mesure les impôts du royaume. Chaque année, c'étaient nouvelles
taxes, nouvelles rigueurs. Il semblait qu'on ne craignît point de pousser les
peuples dans le désespoir. Les gémissements et les murmures augmentaient
comme les taxes ; il y avait même de temps en temps, dans quelques provinces,
des collecteurs maltraités et parfois des espèces de sédition ; mais les
punitions étaient promptes et cruelles, sans jamais suivre les règles „de la
justice ordinaire. On
faisait aussi de grands apprêts en Flandre. Le duc Maximilien avait assemblé
les États à Termonde[21]. Là, se montra pleinement toute
l'aversion des Flamands pour le roi de France. Quelques gens des États
voulurent remontrer Glue ce prince souhaitait peut-être la paix, qu'il avait
cassé ses compagnies, retiré quelques garnisons, permis aux gens de Tournai de
demeurer neutres ; qu'ainsi, on devait tenter la voie d'accommodement. Mais
ils furent à peine écoutés ; tous les autres, alléguant la perfidie et les
continuelles trahisons du roi, maintenaient qu'il ne fallait écouter aucune
proposition, tant que toutes les terres et seigneuries possédées par le feu
duc Charles ne seraient pas rendues à sa fille. Il fut donc résolu de fournir
de l'argent et des hommes, afin de poursuivre vaillamment la guerre. Pour en
payer les dépenses, il fallut aussi accroître les impôts en Flandre. On mit
une gabelle sur la petite bière[22], et cette taxe produisit de
grandes rumeurs à Gand. Les forgerons et les tisserands s'assemblèrent. Les
gouverneurs et les doyens des métiers, avertis à temps, envoyèrent contre eux
des gens armés. On se battit opiniâtrement, et il demeura quelques morts sur
la place. Les mutins ainsi vaincus se retirèrent en une chapelle, où ils
furent forcés. Les principaux d'entre eux furent mis en justice, avec les
syndics des forgerons, des tapissiers et des tisserands. ils confessèrent les
plus criminels desseins. ils voulaient, Biton, piller les couvents et les
églises, tuer les plus riches bourgeois et lis magistrats, pour faire ensuite
un gouvernement à leur gré. Huit ou dix furent décapités, soixante bannis, et
d'autres mis en prison. La gabelle fut établie, et l'on continua à se
préparer à la guerre contre les Français. En
attendant, la trêve était chaque jour plus mal observée. Elle ne devait finir
qu'au mois de juillet, et dès le 26 avril elle fut ouvertement rompue par une
entreprise qui fut tentée contre les Français, avec le consentement préalable
du duc Maximilien. Le château de Selles, devant Cambrai, était tenu en dépôt[23] par Jean Dole, au nom de
messire Jacques de Luxembourg pour le roi, et par le sire de Foucquerolles au
nom de M. de Fiennes pour la Flandre. Chacun d'eux n'avait qu'un petit nombre
d'hommes. Le sire de Foucquerolles, après avoir tout concerté, rentra un soir
dans le château, avec dix hommes d'armes qu'il amenait de Douai. Les Français
ne se doutaient de rien. Ils furent saisis sans défense et jetés en un cachot
souterrain. Les
bourgeois s’effrayèrent beaucoup de cette surprise, craignant qu'elle
n'attirât sur leur ville toutes les vengeances du roi. Ils s'assemblèrent et
députèrent l'abbé de Saint-Aubert avec trois d'entre eux au sire de
Foucquerolles, pour lui exposer leurs inquiétudes. Il ne voulut les recevoir
que sur le pont, hors du château, et leur répondit qu'il n'avait agi que
d'après l'ordre du Duc et de M. de Fiennes. Ils demandèrent à aller trouver
ce dernier, qui était un des conservateurs de la trêve. « Faites à votre
volonté, répliqua-t-il, mais il est tard, et vous aurez garnison demain. »
En effet, dès le lendemain les sires de Bossut et de Harchies entrèrent dans
la ville, y. établirent une troupe bourguignonne, répondirent aux plaintes
des bourgeois que tout se faisait pour leur bien, et sans tarder beaucoup
commencèrent à rançonner ceux qu'on taxait d'être favorables au roi. La
garnison française du château fut ensuite librement renvoyée en France. Après
cette première violation, la guerre se lit ouvertement. Les sires de Bossut
et de Harchies surprirent Crèvecœur, Oisi, Esne, Lesdoing, Homecourt. Messire
Philippe de Ravenstein et Jean de Luxembourg vinrent les joindre. Bohain se
défendit mieux. Les bourgeois avaient livré la ville ; dix-huit Français qui
formaient la seule garnison du château, refusèrent de se rendre. Sept furent
tués ; les onze autres furent pris et pendus. M. Jacques de Luxembourg
s'était enfermé à Beaurevoir, mais il avait trop peu de monde et fut
contraint de traiter. Ces conquêtes de l'armée des Bourguignons furent enfin
arrêtées par Pierre de Rohan maréchal de Gié, et le sire d'Esquerdes, qui
commandaient en Artois depuis le départ du comte de Dammartin. Ils
assemblèrent environ huit cents lances et quelques milliers de
francs-archers, marchèrent vers l'ennemi, qui se retira et perdit en peu de
jours les châteaux qu'il avait si facilement gagnés. Ce
n'était pas de ce côté que le roi avait en ce moment dirigé ses desseins et
son espoir. Se confiant à la sagesse et au savoir-faire de M. d'Amboise,
c'était à lui qu'il avait envoyé le plus de secours. Son armée avait reçu
beaucoup d'artillerie, de francs-archers et de nobles du ban et de
l'arrière-ban ; en outre, il avait attiré à lui nombre de Suisses. Tout était
donc prêt pour essayer de conquérir la comté de Bourgogne. Toutefois le roi,
afin de montrer plus de scrupule que son adversaire, envoya au duc Maximilien
un héraut pour se plaindre de la violation des trêves, demandant réparation
pour les dommages qui lui avaient été faits. Sans
tarder, le sire d'Amboise, dès le commencement de mai 1479, s'avança dans la
Comté. Il s'empara d'abord des châteaux voisins de Dôle et, se logea dans les
villages des environs ; mais avec grande précaution, afin de ne pas se
laisser surprendre comme le sire de Craon. Ce fut lui, au contraire, qui se
montra plus rusé que l'ennemi[24]. La garnison de Dôle était peu
nombreuse, car les Suisses ne venaient pl us secourir les Comtois. Le prince
d'Orange, sans hommes et sans argent, ne tenait nulle des promesses qu'il
avait faites quand il avait excité la province à se déclarer contre le roi.
Mais les bourgeois et le peuple de la ville avaient bon courage, surtout les étudiants
de l'université de Dôle, qui montraient grande haine contre les Français. Un
jour, M. d'Amboise envoya, jusque sous les murs de la ville, quelques hommes
qui feignirent de vouloir surprendre les troupeaux de bœufs qu'on entretenait
pour la provision, et qu'on faisait paître près du rempart ; car le siège
n'était pas encore commencé. Les écoliers sortirent à l'étourdie pour chasser
ce petit nombre de fourrageurs, et tombèrent dans une forte embuscade ; le
chemin de la ville leur fut coupé, la plupart périrent, furent assommés dans
les villages, ou jetés dans la rivière du Doubs par les paysans. Ensuite
on s'empara de Rochefort, de Gendré, de tous les lieux forts d'où pouvaient
venir des secours ; et tout étant ainsi disposé prudemment, la ville fut
environnée. Elle se défendit avec une ferme vaillance ; plus d'un assaut fut
repoussé ; mais comme la garnison ne suffisait pas à la longue contre une si
nombreuse armée, les chefs ne pouvant plus faire venir des gens de la Suisse,
s'étaient mis en peine pour se procurer des Allemands d'Alsace et du pays de
Ferette. Le duc Sigismond y avait consenti, et cette troupe s'était mise en
marche pour entrer à Dôle. Contre toute attente, le sire de Chaumont ne tenta
nul effort pour arrêter son passage. Cela
donna quelque méfiance ; mais on avait si grand besoin de secours, qu'on ne
sut point se résoudre à refuser l'entrée à ces Allemands. Seulement, pour se
donner quelque assurance de leur fidélité, on fit dresser un autel sous la
porte de la ville : un prêtre revêtu de ses ornements portait le saint
ostensoir ; en présence des magistrats, les chefs faisaient en passant
serment sur le corps de Notre Seigneur de défendre bien et loyalement la
ville ; leurs soldats suivaient en ordre et levaient leurs piques en
approbation du serment ; les habitants de la ville donnaient à chacun un
morceau de pain et un verre de vin, puis les faisaient asseoir à des tables
qu'on avait dressées. Ce fut
au milieu de cet accueil tout confiant et cordial, que ces Allemands, gagnés
par le sire de Chaumont, et qui avaient même reçu parmi eux beaucoup de
francs-archers travestis, se mirent à crier : « Ville » gagnée, France,
France. » Ainsi surpris les gens de Dôle se défendirent encore même sans
espérance, car la porte était livrée et les Français arrivaient. Deux grand
corps-de-garde eurent le temps de prendre les armes et se rangèrent en
bataille sur la place ; beaucoup de vaillants bourgeois vinrent se ranger
près d'eux. Alors commença un sanglant combat devant l'église Notre-Dame, où
depuis fut érigée une croix pour consacrer le lieu où avaient péri tant de
bra4s gens, combattant pour le salut et les libertés de leurs villes. Mais, «
contre puissant faible ne peut », ainsi que le disaient des vers qu'on fit
alors pour déplorer le malheur de Dôle. Tout fut saccagé : les habitants,
vieillards, femmes, prêtres et enfants furent massacrés ou se dispersèrent dans
les campagnes et les bois ; d'autres se réfugièrent aux églises et furent mis
à rançon ; quelques-uns des principaux bourgeois, le sire de Thoisy et
d'autres gentilshommes furent emmenés, pour être livrés au roi. Après le
pillage, le feu fut mis à la ville, et l'on épargna la seule maison où le
sire d'Amboise avait pris logement. Cette
ruine de la principale ville de la Comté entraîna sans retard la chute de
toutes les autres. La crainte avait saisi les esprits ; d'ailleurs, il n'y
avait nul moyen de défense. Le prince d'Orange, qui avait commencé la guerre,
n'avait aucune constance et ne savait remédier à rien. Son oncle, le sire de
Château-Guyon, rendit tout des premiers la ville de Poligny et passa au
service du roi. Salins, Arbois, Vesoul, Luxeuil, Faucogney, Mont-Justin,
eurent bientôt ouvert leurs portes. Auxonne
fit plus de résistance et obtint de bonnes conditions : c'était une ville du
duché ; d'ailleurs, elle était assez forte pour soutenir un long siège. Tout
était clone soumis en Bourgogne, hormis Besançon, ville libre et impériale,
qui avait eu les ducs de Bourgogne, non pour seigneurs, mais pour gardiens et
protecteurs. Les habitants se voyant pressés de tous côtés par les Français,
se résolurent à traiter. Le sire d'Amboise les reçut aux mêmes conditions
qu'ils avaient eues sous le feu Duc et sous son père[25]. Henri de Neufchâtel, chanoine
de la cathédrale et plusieurs députés de la ville se rendirent auprès du roi,
pour soumettre ce traité à son approbation ; il était pour lors à Nemours, et
sur l'examen que le chancelier et M. du Lude firent d'après ses ordres des
clauses de cette soumission, il la ratifia[26]. Il
était alors en route pour aller visiter cette province de Bourgogne qui lui
était enfin soumise ; il passa d'abord à Notre-Dame de la Victoire
s'acquitter de quelques dévotions, puis il passa par Vincennes, Provins, la
Champagne et Langres, et fit son entrée à Dijon dans les derniers jours de
juillet. Le 31[27], il se rendit solennellement à
Saint-Bénigne, et jura sur les saints évangiles de garder les franchises, libertés,
immunités, droits et privilèges accordés par les ducs de Bourgogne aux maire,
échevins et habitants de la ville de Dijon ; déclarant que tous ses
successeurs seraient tenus de faire le même serinent dans la même église ; il
reçut en même temps le serment des 'labiums. Le roi
passa peu de jours à Dijon. Il régla quelques-unes des affaires du Duché ;
et, comme il n'avait plus pour le moment d'ennemis à combattre dans ces
contrées, il résolut d'employer le sire d'Amboise et son armée à conquérir le
duché de Luxembourg ; déjà même en passant près de Paris, il avait donné
ordre qu'on dirigeât l'artillerie de ce côté[28]. Tout en
donnant ses soins aux choses de la guerre et au gouvernement de son royaume,
le roi ne se refusait jamais le contentement de ses désirs, et son extrême
dévotion ne le portait pas à devenir plus chaste. Durant son séjour à Dijon,
il trouva à son gré -la veuve d'un gentilhomme de ce pays, qui se nommait la
dame de Chaumergis, et lorsque peu après il revint en France, il la renvoya
querir par un des valets de sa maison, pour l'établir près de lui, à Tours.
Néanmoins le goût qu'il avait pour les femmes n'était pas pour lui un grand
objet de dépense. L'année précédente, se trouvant un jour à Arras, sans
argent, il emprunta à Jacques Hamelin, un de ses serviteurs, la somme de
trois cent vingt livres seize sous huit deniers, pour l'employer à ses
plaisirs et voluptés, ainsi que cela a été trouvé écrit dans les comptes de
ses dépenses[29]. Tandis
qu'il était à Dijon, se réjouissant du bon état de ses affaires, ii reçut de
mauvaises nouvelles d'Artois qui demandaient toute son attention. Dès le
moment où la guerre y avait recommencé, elle n'avait pas été heureuse pour les
Français. Leur première entreprise avait été contre la ville de Douai[30]. Elle avait une nombreuse
garnison, commandée par le comte de Romont, le commandeur de Chantereyne, M.
de Fiennes et le jeune Sallazar ; elle faisait des courses sur tout le pays,
et y répandait un grand effroi. La ville était bien approvisionnée, et depuis
deux ans on ajoutait chaque jour quelque nouvel ouvrage pour la rendre plus
forte. Les Français de la garnison d'Arras résolurent d'y entrer par
surprise. Ils marchèrent toute la nuit, se cachèrent dans les blés aux
environs des murailles, et attendirent que la porte fût ouverte. Quelques-uns
s'étaient vêtus en paysans, et portaient du pain et des vivres ; ils
comptaient entrer comme gens venant au marché, puis se saisir de la porte et
appeler les autres à leur aide. Par malheur, un bourgeois d'Arras, qui avait
vu les apprêts et su le secret de cette entreprise, avait sur-le- champ
envoyé à Douai une femme, bonne Bourguignonne comme lui, pour tout raconter à
un de ses amis. Les magistrats et les capitaines de Douai, informés du
complot, tinrent la porte fermée, firent avancer une couleuvrine, et tirèrent
sur le lieu de l'embuscade. Les Français se voyant découverts, s'enfuirent à
la hâte, laissant après eux les haches et outils de fer qu'ils apportaient
pour briser les portes. Ce fut
en apprenant cette nouvelle, que le roi entra en si grande, colère contre les
gens d'Arras, les fit tous, sans miséricorde, chasser de leur ville, et qu'il
voulut en faire une nouvelle, sous le nom de Franchise[31]. Rien ne fut plus triste et
digue de miséricorde que tous ces pauvres habitants contraints à quitter,
sans nul délai, leurs maisons paternelles, leurs meubles, leurs jardins, et
s'en allant avec leurs femmes et leurs enfants, sans savoir où ils seraient
conduits, et quel long voyage on leur ferait suivre. Personne ne fut épargné
; durant quelques jours il ne resta pas un prêtre pour dire la messe, et les
dortoirs du beau couvent de Saint-Waast servaient de logis aux francs-archers. Peu
après cette déconvenue des Français, le comte de Chimai, Guillaume de La Mark
surnommé le Sanglier des Ardennes, le sire du Fay, le sire de Luxembourg et
d'autres capitaines se portèrent avec plus de dix mille combattans devant la
ville de Virton[32], où se tenait une garnison
d'aventuriers Francais Espagnols ou Lorrains qui faisaient mille maux à tout
le pays de Luxembourg. Après que les murailles eurent été battues par les bombardes
et, les assiégés, qui n'avaient nul moyen de se défendre contre tant de gens,
demandèrent à composer. La
réforme des compagnies d'ordonnance, et le soin que le roi avait mis, par
préférence, à renforcer farinée de M. d'Amboise, avait laissé le maréchal de
Gié et M. d'Esquerdes hors d'état de rien tenter de considérable. Le duc
Maximilien, encouragé par leur faiblesse, assembla sans nul empêchement, à
Saint-Omer, une forte armée d'environ vingt-sept mille combattans. Elle se
mit en marche le 25 juillet et arriva devant Thérouenne[33]. Le sire de Saint-André
commandait la garnison qui n'était que de quatre cents lances et de quinze
cents arbalétriers. Lorsque la ville fut entourée et qu'on eut commencé à
battre les murailles avec l'artillerie, on apprit que les Français arrivaient
en force du côté d'Hesdin. Sur cette nouvelle, le Duc tint conseil ;
quelques-uns disaient que, n'ayant pas plus de huit cent vingt-cinq lances,
il serait impossible de soutenir le choc des Français. Toutefois le Duc était
jeune et vaillant ; il désirait la bataille ; on résolut de ne pas déloger
sur-le-champ, et de voir du moins ce que les Français voudraient tenter. Sallazar,
qui était un des plus hardis et des plus vaillants chefs de l'armée, fut
envoyé en avant avec cent vingt chevaux. Il tomba sur la troupe avancée de
l'ennemi, dans le village de Tenau, la mit en déroute, et ramena cinquante ou
soixante prisonniers. On sut par eux que les Français étaient à Blangi, et
avaient le dessein d'attaquer le Duc dans la journée. Il ne pouvait laisser
son armée disposée comme elle l'était pour le siège, séparée en trois corps
qui ne pouvaient pas facilement se porter secours. L'ordre fut donné de lever
les tentes et d'emmener à Aire les grosses bombardes, en ne gardant que les
couleuvrines volantes. Ce
mouvement sembla une fuite à la garnison de Thérouenne ; du haut des
murailles, elle criait maintes injures aux Flamands, les menaçant de l'armée
de M. d'Esquerdes qui allait arriver de Blangi. Les Flamands s'offensèrent de
ces insultes, et demandèrent à grande instance qu'on les menât contre les
Français. M. de Fiennes était maréchal de l'armée ; il marcha en avant avec
les sires Josse de La Laing, Jean de Berghes et de Mingoval, pour assurer le
passage de la rivière de Cresaques. Ils y trouvèrent un petit pont, en firent
construire un plus grand avec les charpentes du siégé ; l'armée passa toute
entière, joyeuse et montrant bonne espérance par ses cris et ses chansons. Pendant
ce temps-là les Français avaient quitté Blangi, s'étaient avancés par
Lisbourg, et campaient sur la montagne d'Enquin. Leur armée était moindre que
celle du Duc ; mais on y comptait cependant dix-huit cents lances et quatorze
mille archers. L'artillerie était nombreuse. On y voyait une belle et énorme
couleuvrine, nouvellement fondue, qui se nommait la grande Bourbonnaise.
Toute cette armée, au lever du soleil, descendait la montagne, qui
resplendissait au loin, toute couverte d'armures, de lances et de canons. En
avant se trouvait une autre colline nommée Esquinegate[34]. Le sire de Baudricourt la
monta avec l'avant-garde, et arrivé au haut, il aperçut l'armée des
Bourguignons ; elle n'était pas encore en ordre de bataille. Le duc
Maximilien ordonna à Sallazar de soutenir l'escarmouche contre l'avant-garde
des Français, et pendant ce temps on se hâta de ranger les troupes. Les
milices de Flandre, avec leurs longues piques, furent mises sur une seule
ligne, chaque troupe s'appuyant l'une à l'autre, et peu d'intervalle entre
chacune, de sorte qu'elle semblait disposée en herse. En avant, étaient cinq
cents archers anglais, soutenus par trois mille arquebusiers allemands. Le
peu de gens d'armes qu'on avait fut divisé en petites troupes de vingt-cinq
environ pour escarmoucher sur les ailes, et se porter où besoin serait. Toute
la noblesse de Flandre et de Hainaut, quelques gentilshommes bourguignons
demeurés fidèles à la duchesse Marie, le comte de Nassau, le comte de Romont
avec ses gens de Savoie, et une foule de vaillants capitaines s'empressaient
avec zèle à bien servir leur jeune prince. Toute
cette armée était remplie de haine contre les Français, contre leur roi
perfide et cruel, contre tous ses capitaines, gens de rapine, sans
miséricorde pour les peuples, nourris dans les guerres, et ne connaissant
d'autre Dieu que leur épée. Une autre cause d'indignation, c'était de les
voir commandés par le sire d'Esquerdes, lui qui avait été enrichi et illustré
par la maison de Bourgogne, honoré de la Toison-d'Or, intime conseiller du
duc Charles, et qui avait trahi madame Marie sa fille, peu de jours après
qu'elle avait reçu son serment et lui avait donné toute sa confiance. Avant
que le combat commençât, le duc Maximilien conféra la chevalerie au sire
Charles de Croy, et à quelques autres gentilshommes. Puis il parla ainsi : « Réjouissez-vous,
mes enfants, voici enfin la journée que longtemps nous avons désirée. Nous
avons à notre barbe les Français qui tant de fois ont couru sur nos champs,
détruit nos biens, brûlé nos hôtels ; il vous faut aujourd'hui travailler de
tout votre corps, mettre toutes vos forces, vous servir de tout votre sens.
L'heure est venue, mes braves enfants, de bien besogner. Notre querelle est
bonne et juste. Demandez à Dieu de vous aider, lui seul peut donner la
victoire. Promettez-lui de jeûner trois vendredis de suite au pain et à l'eau
en l'honneur de sa divine passion, et si nous avons sa grâce, la journée est
à nous. » Tous ceux qui étaient autour de lui, et ceux qui plus loin voyant
sa bonne mine et son noble regard s'imaginaient entendre ses paroles, lui
répondirent qu'ils le feraient ainsi, et en levèrent la main. Chacun se
rendit à son poste. Plusieurs chevaliers avaient désarmé leur bras droit, et
s'en allaient à la bataille le bras nu, pour montrer qu'ils ne craignaient
pas les coups de l'ennemi. Cependant
les Français avançaient. M. d'Esquerdes avait dans son armée de vaillants et
illustres chefs. Le sire de Saint-Pierre sénéchal de Normandie, pour lors un
des grands amis du roi ; le sire de Curton gouverneur de Limousin cousin du
comte de Dammartin ; le sire de Baudricourt ; Le Moine Blosset ; un nommé
Jean le Beauvoisien ancien et célèbre homme de guerre ; le sire de Torci
grand-maître des arbalétriers ; le sire de Joyeuse et d'autres. M.
d'Esquerdes leur parla aussi et leur rappela la renommée qu'avait la noblesse
de France dans toute l'Europe, les grands exploits qu'elle avait faits, les
Anglais qu'elle avait vaincus, gens assurément bien plus redoutables que ces
chiens de rebelles qui s'obstinaient à ne point se soumettre à leur roi et
légitime seigneur. L'armée
des Français avait marché vers Esquinegate, laissant ses bagages entre les
deux collines, et le combat fut entamé vers deux heures. Les archers anglais
ayant, selon leur coutume, fait le signe de la croix et baisé la terre,
crièrent : Saint-George et Bourgogne, et commencèrent à tirer. Leurs
traits et l'artillerie faisaient ravage parmi les Français mais M.
d'Esquerdes, formant une troupe de six cents lances, suivie des archers
d'ordonnance, la fit passer sur la droite, le long d'un bois, pour envelopper
l'armée ennemie. Les gens d'armes bourguignons arrivèrent aussitôt de ce côté
pour défendre l'aile gauche qui allait être enveloppée. Ils soutinrent
d'abord le choc vaillamment. Toutefois les Français étaient nombreux et bons
hommes d'armes ; ils eurent bientôt le dessus ; ayant passé entre l'armée du
Duc et sa cavalerie, celle-ci se trouva coupée, et prit la fuite en désordre
: les uns vers la ville d'Aire, d'autres sur la route de Saint-Orner. Quand
les gens d'armes de France virent cette déroute, ils se lancèrent à la
poursuite des fuyards. C'étaient pour la plupart des gentilshommes et des
chevaliers richement armés et vêtus, dont il y avait bonne rançon à espérer.
Le sire Michel de Condé, le sire de la Gruthuse, Olivier de Croy, d'autres
encore furent faits prisonniers. Un chevalier allemand, nommé Wolfgang de
Polhein, le plus grand ami et favori du duc Maximilien, fut pris aussi. Le
sire Philippe de Traisignies, qui portait une robe de drap d'or par-dessus
une brillante armure, fut poursuivi jusqu'à la porte d'Aire par des gens
d'armes qui croyaient que c'était le duc d'Autriche. Pendant
que la meilleure part des lances françaises s'était ainsi dispersée à la
poursuite des Bourguignons, les francs-archers continuaient leur attaque
contre la forte ligne de gens de pied que commandaient le comte de nomma, le
comte de Nassau et le duc Maximilien lui-même. Là fut le plus rude combat.
Les archers anglais et les arquebusiers allemands firent un cruel ravage
parmi les francs-archers, tirant si serré qu'à peine ceux-ci avaient-ils le
temps 'de tendre leurs arcs. Lorsqu'on arrivait sur le corps de bataille,
toutes les attaques venaient se briser contre les longues piques des milices
de Flandre, et les bâtons ferrés qu'elles avaient plantés en avant. N'ayant
plus le secours des compagnies de gens d'armes, et se trouvant même sans chef
principal, car M. d'Esquerdes tout le premier avait laissé la bataille pour
donner la chasse aux gens d'armes bourguignons, les Français furent repoussés
avec grand carnage. Les francs-archers d'ordonnance furent eux-mêmes rompus
et mis en désordre. Le duc
Maximilien commençait à les poursuivre avec ce qui lui restait d'hommes de
cheval, quand arriva la garnison de Thérouenne, commandée par le sire de
Saint-André ; mais au lieu devenir à l'aide des compagnies de gens de pied,
il se jeta, avec ce qui restait d'hommes d'armes, sur les bagages des
Bourguignons. Il y trouva peu de résistance. Attirée par l'espoir d'un
pillage riche et facile, une partie des francs-archers laissa l'attaque
commencée et vint prendre part au butin. Il était immense : les milices de
Flandre traînaient toujours des équipages pourvus de toutes sortes de
provisions ; les riches gentilshommes avaient aussi des bagages chargés d'or,
de vêtements magnifiques, de vaisselle d'argent. 'Parmi tous ces chariots, se
tenaient les malades, les prêtres, les femmes qui suivaient l'armée avec
leurs petits enfants. L'ardeur
de la rapine et le désordre furent si grands que presque toute cette foule
sans défense fut égorgée : c'était une horrible pitié que d'entendre leurs
cris, de les voir massacrer par les archers, ou fouler aux pieds des chevaux
par les gens d'armes. Cette cruauté redoubla le courage des Flamands ; ils
restaient inébranlables derrière le rempart de leurs piques et de leurs pieux
à pointe de fer. Toutefois
leur péril redoublait, et la journée allait être perdue pour le duc
Maximilien ; les Français venaient de se saisir de son artillerie, et
commentaient à la tourner contre son armée, Pour lors le comte de Romont,
voyant bien qu'un moment de plus et tout serait fini, résolut de tenter un
dernier effort et de profiter du désordre des Français : désordre d'autant
plus grand qu'ils se croyaient victorieux. Il rassembla ses gens, se jeta
tout le premier du côté où l'artillerie venait d'être prise, parvint à la
reconquérir, et sans se laisser arrêter par une blessure qu'il reçut à la
jambe, il continua à pousser les Français. Bientôt ils furent entièrement
rompus, et se mirent à leur tour en déroute, laissant à la merci de l'ennemi
leur camp qui devint aussi la proie du pillage. En vain les gens d'armes
revenant de leur poursuite, tentèrent-ils de réparer ce malheur ; c'était
trop tard, ils arrivaient harassés, l'un après l'autre, sans savoir ce qui se
passait sur le champ de bataille, et à grand'peine pouvaient-ils échapper
eux-mêmes à ce péril imprévu. Toutefois ce ne fut point une défaite complète
: l'armée française ne fut point détruite ; monsieur d'Esquerdes se retira à
Blangi, et recueillit une partie des gens, qui lui restaient, à Hesdin et dans
les autres garnisons. La
bataille avait duré depuis deux heures jusqu'à huit heures du soir. Le duc
Maximilien pouvait se dire victorieux, car il avait gardé le champ de
bataille ; ruais la victoire lui avait coûté cher. Presque tous ses hommes
d'armes avaient été tués ou pris, Jean fils du bâtard Corneille, qui avait
péri autrefois à Rupelmonde, Antoine, le grand bailli de Bruges, et bien
d'autres puissants gentilshommes périrent en cette journée. Le duc Maximilien
y montra une extrême vaillance, et se tint pendant presque toute la bataille
au plus fort du danger. Dès la première attaque, bien qu'il eût rompu sa
lance en se heurtant contre un homme d'armes, il abattit un franc-archer, et
fit lui-même prisonnier un gentilhomme breton, qui se rendit à lui pendant le
moment le plus vif de la bataille. Charles de Croy, fils du comte de Chimai,
empressé d'honorer sa chevalerie nouvelle, s'était lancé au secours de sire
Guillaume de Goux qu'il voyait aux prises avec un homme d'armes français. Ses
étriers se rompirent et il tomba ; le Duc apercevant son péril s'en vint
aussitôt avec Josse de La Laing et quelques Allemands pour lui porter
secours, au risque d'être lui-même enveloppé. Ce courage acheva de lui gagner
l'amour de la noblesse et de la chevalerie de Flandre. Le
courroux du roi fut grand[35] quand il reçut cette nouvelle.
Il s'emporta contre M. d'Esquerdes qui avait, contre sa volonté si bien
connue, hasardé l'honneur et le salut du royaume, dans une bataille qu'il
croyait plus perdue encore qu'on ne le lui disait. Néanmoins, apprenant la grande
perte des ennemis, il feignit de n'avoir ni crainte ni regret, se contenta
des excuses de M. d'Esquerdes ; puis il se hâta d'écrire aux bonnes villes
que son armée avait remporté une grande victoire et détruit la fleur de la
noblesse flamande. Partout on chanta des Te Deum et l'on alluma des feux de
joie. Il était pourtant resté sept mille combattans sur le champ de bataille,
et l'on avait perdu de vaillants hommes de guerre, entre autres Jean le
Beauvoisien. Le roi
était surtout irrité qu'une victoire déjà gagnée eût été ainsi changée en
défaite par la désobéissance et l'amour du pillage. Il chargea M. d'Esquerdes
de semoncer les capitaines et surtout les gens de la garnison de Thérouenne ;
Il leur dit de sa part : « Le roi est averti du grand dommage qui nous
est advenu. Aucuns de vous voudraient bien en jeter la faute sur moi, mais
c'est sans raison. J'ai fait tout mon possible, et si vous aviez fait votre
devoir contre les gens de guerre aussi bien que contre les vivandiers, les
prêtres, les malades, les femmes et les petits enfants ; si vous n'aviez pas
commis cette grande inhumanité qui sera un scandale éternel pour le règne du
roi, vous eussiez gagné la bataille. Ce n'est pas merveille si les pauvres
paysans sont contre vous et tuent vos gens dans la campagne, car vous ne
cessez de les maltraiter et de les piller. » On
commença donc à ne plus agir si cruellement envers les gens du pays. On leur
accordait merci lorsqu'on les faisait prisonniers ; on leur promettait
protection et repos s'ils revenaient cultiver leurs champs. Plusieurs se
rassurèrent et quittèrent les bois où ils s'étaient réfugiés. Mais ce
qui importait surtout pour la guerre c'était de mettre quelque discipline
dans l'armée et d'empêcher que le désir de piller n'y mit un si grand
désordre. Le roi régla que les prisonniers et le butin seraient mis en un
seul total, vendus à la criée, pour que le prix de la vente fût ensuite
partagé également. Il pensait que les riches capitaines, étant les seuls qui
pussent garder et nourrir des prisonniers, aimeraient mieux dorénavant en
acheter à bon marché dans la vente que de s'occuper à en faire durant le
combat ; tandis que de leur côté les simples hommes d'armes et autres, à qui
il serait interdit de rançonner les prisonniers sur le champ de bataille,
n'auraient plus grande ardeur à en faire. Il
écrivait donc à son grand ami, M. de Saint-Pierre : « Monsieur le
grand-sénéchal, à l'égard des gens d'armes qui sont dans Thérouenne, j'en ai
toujours fait chef M. de Saint-André. Quant aux cieux cents lances qu'il
demande, il me semble que ce doit être : d'abord la compagnie de Joyeuse, et
prêchez Manouri pour qu'il obéisse bien : secondement, la compagnie de M.
Raoul de Lannoy à qui j'ai baillé la charge qu'avait le Beauvoisien.
J'entends qu'ils viennent par demi-bandes. Il faut que M. de Baudricourt s'en
aille à Franchise[36] ; les autres compagnies, que
vous avez déjà mises dedans, et qui ne sont commandées que par des lieutenants,
lui obéiront mieux, ainsi il me semble que vous avez bien fait. Je vous
envoie les lettres que m'a écrites le prévôt des maréchaux et les lettres que
j'écris à M. de Saint-André et au prévôt. Je vous prie de remontrer à M. de
Saint-André que je veux être servi à mon profit, et non par avarice, tant que
la guerre dure, et s'il ne le veut de bonne grâce, faites-le-lui faire par
force. Empoignez les prisonniers et mettez-les au butin comme le reste. Ceux
que vous verrez qui pourraient me nuire, je vous prie qu'ils ne soient pas
délivrés. Trouvez pour cela quelque bon expédient. Il faut que les capitaines
les achètent dans le butin, et ils les auront sûrement bon marché ; puis ils
s'obligeront à moi de ne les point délivrer d'un long temps que vous aviserez
et vous prendrez leurs engagements ; alors ils les enverront dans leurs
hôtels. « M.
le grand-sénéchal, je suis bien ébahi que les capitaines de M. de Saint-André
et les autres ne trouvent pas bon que j'aie fait une ordonnance pour que tout
soit au butin. Par ce moyen, ils pourront acheter tous ces prisonniers, même
les plus gros, pour un rien ; c'est ce que je demande, afin qu'une autre fois
ils tuent tout, et ne prennent plus ni prisonniers, ni chevaux, ni pillage ;
alors nous ne perdrons jamais de bataille. Je vous prie, M. le grand-sénéchal
mon ami, parlez à tous ces capitaines, chacun à part ; faites que la chose
vienne comme je la demande, et incontinent que vous m'aurez fait ce service,
avertissez-m'en pour me faire plaisir. M. le grand-sénéchal, je vous tiens
pour môn procureur là où vous êtes, et je serai le vôtre là où je serai. Je
vous envoie des Suisses pour garder Houdain, jusqu'à ce que M. de Moreuil y
soit retourné ; j'envoie deux mille livres à messire Tannegui de Villeneuve
pour le fortifier. Bapaume est d'Artois ; ainsi ne perdez pas de temps à
l'abattre, plus tôt que plus tard, et je m'ébahis que vous ayez tant tardé à
le faire. Dites tout ceci à M. d'Esquerdes, à M. de Baudricourt et à M. de
Maigni, car je ne leur écris rien, sinon qu'ils vous croient. Je vous prie,
dites à M. de Saint-André qu'il ne vous fasse pas du rétif, car c'est la
première désobéissance que j'aie jamais eue d'un capitaine. Je ne saurais
vous enseigner de si loin ; faites ainsi que vous le verrez pour le mieux ;
mais gardez qu'il ne reste un seul prisonnier dans Thérouenne. M. le
grand-sénéchal, si M. de Saint-André fait mine de vous désobéit, mettez-lui
vous-même la main au cou, et lui ôtez par force les prisonniers ; et je vous
assure que je lui ôterai bientôt la tête de dessus les épaules. Mais je crois
qu'il ne contredira pas, car il n'en a pas le pouvoir. Je crois que ce
traître de paillard n'a jamais compris que je voulais que les capitaines
achetassent les bons prisonniers pour y gagner. M. le grand-sénéchal,
l'écuyer Chandios vous dira le surplus, et adieu. Écrit à Selommes, le 5
septembre. M. le grand-sénéchal, faites toujours escorter bien sûrement
Chandios tant à l'aller qu'au retour. » Si le
duc Maximilien avait eu plus de hardiesse ou eût été mieux conseillé, il
aurait profité du premier trouble des Français et serait entré dans
Thérouenne, peut-être même dans Arras[37] ; mais le premier moment une
fois manqué, il n'était plus en état de continuer une forte guerre. Les
bagages de son armée avaient été pillés et détruits ; une partie de son
artillerie avait été emmenée avant que le comte de Romont eût pu la reprendre[38]. Le pays, ravagé depuis trois
ans, ne pouvait plus fournir aucune ressource. Il leva le siège de
Thérouenne. Les milices de Flandre retournèrent chez elles, et ce fut deux
mois après seulement qu'il put rassembler assez de monde dans la ville d'Aire
pour tenir de nouveau la campagne. Il commença par aller faire le siège du château
de Malaunoi[39]. Il était défendu par un
vaillant homme, nommé Raimonnet d'Ossagne le cadet, qui n'avait que cent
vingt compagnons ; pourtant il fit bonne résistance pendant trois jours, se
laissa battre par l'artillerie, soutint l'assaut, et ne se rendit à merci que
lorsque, deux tours étant forcées, il se fut retiré dans la troisième. Pour
le punir de sa défense obstinée, on le pendit, ainsi que la plupart de ses
compagnons. Le duc Maximilien continua à se saisir encore de quelques autres
châteaux des environs. Dès que
le roi apprit la fin cruelle de Raimonnet d'Ossagne, mis à mort de
sang-froid, trois jours après avoir été reçu à merci, il résolut d'en tirer
une éclatante vengeance. Il ordonna à son prévôt, Tristan l'Hermite, de
prendre cinquante des principaux prisonniers que les Français avaient entre
les mains, et d'aller les pendre dans les lieux les plus apparents de la
province. Tristan se mit à la tête de huit cents lances et de six mille
francs-archers. Il vint d'abord devant la porte de la ville d'Aire, où avait
été exécuté Raimonnet, et là il pendit sept des prisonniers. De là il s'en
alla devant Saint-Orner, Douai, Lille, toujours faisant ainsi que le roi lui
avait commandé. Pour se conformer à sa volonté et choisir les meilleurs
prisonniers, il avait pris Wolfgang de Polhein, et l'allait pendre tout comme
les autres ; mais le roi, qui avait su combien le duc Maximilien aimait ce
jeune seigneur, ne voulut pas lui faire cette offense et ce chagrin. Il
envoya ordre de le garder en prison. Le messager arriva à temps pour sauver
le sire Wolfgang. Le soin
qu'avait pris le roi pour qu'il fût épargné, la diligence du message qu'il
expédia furent fort remarqués, et une erreur produite par le nom de Polhein
fit répandre le bruit qu'il s'en était fallu de peu que Tristan ne pendît le
fils du roi de Pologne[40]. La
troupe de Tristan était assez forte pour servir à autre chose qu'à le
protéger dans son office ; elle entra dans le comté de Guines, y fit les plus
grands ravages et brûla dix-sept châteaux. Mais
ces courses dans les campagnes, quelque mal qu'elles pussent faire, causèrent
un bien moindre dommage au duc Maximilien, que ce qui se passait alors sur
mer. Depuis le commencement de la guerre, les vaisseaux de chaque parti
faisaient mutuellement des pirateries ; mais cette fois Coulon, vice-amiral
de France, ayant armé plusieurs navires, s'en alla à la rencontre de la
flotte de Hollande et de Zélande qui revenait de la pêche du hareng. C'était
une des grandes richesses de ce pays, qui avait depuis longtemps coutume de
vendre du poisson salé à tous les États de la chrétienté. La flotte presque
entière fut prise et emmenée dans les ports de Normandie[41]. Ce fut un désespoir parmi les
Hollandais. Ils équipèrent alors quelques vaisseaux armés pour défendre et
protéger leurs pêcheurs ; Coulon dispersa cette nouvelle flotte, et s'empara
encore des navires chargés de poisson. Peu après il saisit de même un convoi
qui apportait de Prusse les seigles nécessaires à la nourriture du pays.
Jamais, depuis cent ans, les Flamands et les Hollandais n'avaient,
disaient-ils, éprouvé une pareille calamité. L'ardeur des villes et des
bourgeois pour l'aire la guerre à la France s'en trouva fort refroidie. La
bataille de Guinegate avait encore plus changé la volonté du roi. Du jour où
il sut cette mauvaise nouvelle, sa résolution fut prise de faire la paix,
mais sans se presser, aux meilleures conditions, en donnant autant d'embarras
qu'il pourrait au duc Maximilien, et profitant de toutes les bonnes
occasions. Pour ne
rien faire paraître de ses desseins et se trouver prêt à tout, il continua à
s'occuper de réformer son armée. L'année précédente il avait commencé à
détruire les compagnies d'ordonnances, maintenant il songea à se passer des
francs-archers. Pour cela, il fallait avoir des Suisses en grand nombre. Ce
fut une de ses principales affaires. Les traités, et notamment celui qui
avait été signé à Lucerne, au mois d'avril 1477, portaient que les Suisses lui
fourniraient six mille hommes valides et guerroyants. Depuis la conquête et
la parfaite soumission de la comté de Bourgogne, les seigneurs des ligues ne
se regardaient plus comme obligés envers le duc Maximilien, qui d'ailleurs ne
payait nullement les sommes promises. Il était beaucoup trop pauvre pour solder
toute cette jeunesse des Suisses, qui voulait à toute force porter les armes
et gagner de l'argent. Tout
favorisait donc le dessein du roi[42], et il pouvait, soit obtenir
l'exécution de la promesse qu'on lui avait faite d'envoyer six mille
combattans à sa solde, soit enrôler une foule d'aventuriers suisses. Aussi
jamais ne dépensa-t-il autant d'argent, et n'envoya-t-il autant
d'ambassadeurs en Suisse que dans le cours de cette année et de la suivante.
Il le fallait bien, tant pour presser l'accomplissement des traités que pour
veiller de près sur toutes les pratiques qu'on pouvait tenter contre lui dans
un pays dont l'alliance était à prix d'argent. D'ailleurs, ce n'était pas
sans inquiétude que les Suisses voyaient entre ses mains la comté de Bourgogne.
Il leur semblait un dangereux voisin. Ainsi
il importait au roi de rendre cette possession tranquille, et de prévenir des
révoltes qui pouvaient si facilement trouver un appui. Le prince d'Orange
était fort décrié : il avait fait tant de promesses qu'il n'avait pas tenues,
et répandu tant de vaines espérances, que l'on n'avait plus nulle confiance
en lui. Le roi s'attacha à gagner les principaux gentilshommes qui avaient
fait la guerre avec ce prince et mieux que lui. Claude de Vauldrey était mort
à la suite de ses blessures ; son frère Guillaume passa au service du roi et
fut bientôt employé auprès des Suisses. La noblesse du Duché fut aussi
traitée avec douceur et caresse. Le sire de Vergi, qui avait été fait
prisonnier devant Arras au commencement de la guerre, était, depuis plus de
deux ans, enfermé dans une cage, les fers aux pieds et aux mains[43], refusant toujours de faire
serment ; le roi parvint enfin à gagner la dame de Vergi sa mère ; elle
persuada à son fils que se soumettre serait chose plus sage et plus
profitable ; en effet toutes ses terres lui furent restituées, et il reçut en
surcroît plus de dix mille livres de rente[44] ; il eut aussi des commissions
pour la Suisse. Un autre seigneur du Duché, le sire Claude de La Guiche[45], qui avait été enfermé au
château de Blois, fut mis de même en liberté. Parmi les anciens serviteurs du
duc de Bourgogne que le roi envoya auprès des ligues, un de ceux qui eut le
plus sa confiance fut le sire Antoine de Bussi Lameth, fils de ce sire de
Lameth[46] qui avait fait tant de messages
entre le feu duc Charles et le duc de Bretagne, et que le roi avait voulu
faire prendre en 1464. Le sire de Lameth avait, comme son fils, quitté le
service de mademoiselle de Bourgogne et devint chambellan, conseiller, bailli
de Lens en Artois, et d'Autun en Bourgogne, capitaine de la Grosse-Tour de
Bourges et lieutenant du roi en Berri. Ce fut
ainsi qu'à force d'argent, et surtout par la bonne conduite de M. d'Amboise,
le roi parvint à avoir des Suisses tant qu'il voulut, et à tenir la Bourgogne
en parfait repos. Soi pouvoir y était si bien établi que Charles de
Neufchâtel, archevêque de Besançon, crut devoir prendre de lui des lettres
d'abolition pour les voyages qu'il avait faits en Suisse, et les traités
qu'il y avait conclus dans l'espoir de défendre la Comté. Il n'était pourtant
ni sujet du roi, ni obligé à rien envers lui, lorsqu'il s'était mis en peine
d'empêcher la conquête de son pays. Près de
là, en Savoie, le pouvoir du roi s'était encore augmenté. Madame Yolande, sa
sœur, était morte l'année précédente le 29 août 14'78. Son fils, le duc
Philibert, n'avait encore que douze ans ; il y eut d'assez grands embarras
pour régler la régence[47]. Les oncles du duc et les
principaux seigneurs résolurent de s'en rapporter au roi. Il nomma, au
gouvernement de Savoie et de Piémont, le comte de La Chambre, et laissa la
garde du jeune prince à Etienne de Grolée, seigneur de Luys, à qui il l'avait
déjà confiée quelques années auparavant, pendant que la duchesse Yolande
était prisonnière du duc de Bourgogne. La
discorde se mit bientôt entre le comte de La Chambre et le sire de Luys. Le
roi envoya successivement en Savoie le comte de Dunois, et le prince de
Tarente avec le sire de Comines ; comme les affaires ne s'arrangeaient pas,
il se fit amener le jeune prince par le sire de Lues, qui était son
pensionnaire. Le duc Philibert passa quelque temps à Bourges et à Tours
auprès du roi, et de là fut ramené à Chambéry, par M. Louis d'Amboise, évêque
d'Albi. Ce ne fut pas encore la fin des troubles de Savoie, mais le roi avait
moins que jamais à craindre de ce côté. S'il
continuait à s'entremettre des affaires d'Italie, c'était afin de tout
pacifier. Les Génois lui envoyèrent des ambassadeurs pour excuser leur
révolte contre le duc de Milan, et ils lui montrèrent une complète soumission
comme à leur seigneur souverain. Le roi fit bon accueil à messire Hector de
Fiesque, leur député, écouta tout ce qui lui fut exposé en leur nom, et
répondit que, puisque leur bonne volonté était si grande, il pourrait
entendre à leurs propositions. Toutefois il n'avait nullement le désir de
garder la seigneurie directe d'une ville si turbulente, et qui avait souvent
causé tant d'embarras aux rois de France ses prédécesseurs. « Les Génois se
donnent à moi, disait-il familièrement, et moi je les donne au diable. » Son
alliance avec la Castille devenait de plus en plus complète et sincère. Le
cardinal Mendoça avait la plus grande part au gouvernement des royaumes de
Ferdinand et Isabelle, et n'était pas plus leur serviteur qu'il ne l'était du
roi de France ; il mettait tous ses soins à leur inspirer une tendresse
pleine de respect pour le roi Louis[48]. En effet, sa bonne volonté
tarda peu à leur profiter. Le roi de Portugal, privé de l'appui de la France,
fut contraint de faire la paix, et de renoncer à toute prétention sur la
couronne de Castille. Au mois de juillet 1479, l'évêque de Lombez' ramena
d'Espagne à Paris une grande ambassade à qui le roi fit rendre les plus
pompeux honneurs[49]. Le prévôt des marchands et les
échevins allèrent hors de la ville, au-devant des ambassadeurs de Castille,
et leur entrée fut magnifique. L'évêque de Lombez, qui était eu même temps
abbé de Saint-Denis, les festoya dans son abbaye, et le comte de Meulan, que
chacun n'appelait jan-H., que maître Olivier, leur fit les honneurs du
château de Vincennes. Le roi n'oublia point de leur faire donner de riches présents. Peu de
temps après, la ville de Paris reçut avec plus de solennité encore le duc
d'Albanie, qui s'était échappé de la prison où le retenait le roi d'Écosse
son frère. Le roi donna ordre qu'il fût traité comme fils de roi, et le
défraya de toute sa dépense. Ce grand accueil fait au duc d'Albanie ne
pouvait que plaire au roi Édouard qui était alors en guerre avec le roi
d'Écosse. Toutefois le roi Louis, ménageant les antiques alliances qu'il
avait avec les Ecossais, ne voulut accorder nul secours, ni favoriser en
aucune façon les projets du duc d'Albanie contre son frère Jacques III.
Seulement il lui procura un noble et riche[50] mariage avec Anne de La Tour,
de la maison d'Auvergne, et le lit accompagner d'un grand cortége lorsqu'il
se rendit en Auvergne pour célébrer ce mariage. Il passa ensuite assez longtemps
en France, toujours bien traité et tenu comme en réserve, pour se servir de
lui selon l'occasion, et d'après les termes où l'on serait avec l'Angleterre. Malgré
tous les efforts du roi pour conserver le grand crédit qu'il avait en
Angleterre, c'était une chose si extraordinaire et si nouvelle pie de voir un
roi anglais et ses conseillers dociles à tout ce que désirait un roi de
France, que cela ne pouvait guère durer. Le peuple était grandement mécontent
de se voir ainsi vendu à ses anciens ennemis ; il ne prenait intérêt qu'aux
Flamands, se réjouissait de leurs victoires, s'inquiétait de leurs
mésaventures, ne désirait rien tant que de leur porter secours. Lorsque le
roi Édouard était contraint à assembler les États du royaume en parlement, il
y avait toujours un parti très-fort contre la France, et la complaisance
qu'on lui montrait excitait de grands murmures. En cet état, il était
inévitable que plusieurs conseillers craignissent de trop offenser la volonté
de tout le royaume, et le roi Édouard lui-même devait se sentir quelque peu
ébranlé dans son amitié pour le roi de France. On
commençait donc à pratiquer de secrètes intelligences contraires aux
assurances publiques. C'était surtout par le duc de Bretagne que passaient
les diverses propositions d'amitié et d'alliance, entre l'Angleterre et le
duc Maximilien ; car jamais aucun traité ni aucun serment ne pouvait
enchaîner la vieille haine de ce duc et de quelques-uns des conseillers de
Bretagne contre le roi. Il n'ignorait pas ce qui se complotait contre lui
dans cette cour ; il y envoyait souvent, faisait rappeler au duc les promesses
qu'il avait récemment jurées, le sommait de les tenir, et ordonnait qu'on lui
remontrât bien que le duc d'Autriche et les Flamands ayant attaqué le
royaume, le cas d'alliance défensive était échu. Cela ne changeait en rien la
mauvaise volonté qu'on avait pour lui en Bretagne, et qui était devenue plus
hardie depuis la journée de Guinegate. Alors
le roi prit la résolution de donner au duc l'inquiétude de voir se réveiller
ces vieilles querelles des maisons de Blois et de Montfort, qui avaient si longtemps
divisé la Bretagne. Jean de Brosse, fils du maréchal de Boussac, qui était
mort dans les commence-mens du roi Charles VII, avait épousé Nicolle de
Blois, unique héritière de la maison de Blois. Beaucoup de traités, une
longue possession reconnue par les rois de France, des hommages reçus,
avaient confirmé le duché dans la maison de Montfort. Néanmoins, par acte du
5 janvier 1480, le roi acheta tous les droits de Nicolle de Blois, se
chargeant de payer la dot, de trente-cinq mille livres, promise en mariage à
Paule de Brosse, qu'avait épousée le comte de Nevers. Il se trouvait ainsi le
maître d'élever des prétentions au duché de Bretagne ; mais il avait tant
d'autres embarras que ce contrat n'était qu'une vaine menace ; aussi le duc
n'en devint-il que plus empressé à conclure la nouvelle ligue qui se
préparait entre l'Angleterre, la Flandre et la Bretagne. Ayant
donc renoncé à posséder tout l'héritage du duc de Bourgogne, se contentant
d'en avoir une partie, et ne souhaitant plus que de se l'assurer par une
bonne paix, le roi en revint à s'occuper davantage des affaires de son
royaume. Il avait plus d'un grief contre le duc de Bourbon, et jusque-là il
ne lui avait témoigné en rien son ressentiment. Depuis quelque temps il avait
recueilli un nommé Jean Doyat, ancien élu de la ville de Cusset[51]. Longtemps payé par le roi pour
épier le duc de Bourbon, son seigneur et son maître, cet homme avait subi,
pour ses méfaits, quelque condamnation dans la justice du Bourbonnais. Chassé
de son pays, il était devenu un des favoris du roi, un autre maître Olivier.
Il dressa un mémoire contre le duc de Bourbon, et rapporta les abus qui se
commettaient dans ses seigneuries. Selon lui, le duc de Bourbon avait des
archers et gens armés, que ses officiers employaient à vexer et contraindre
les habitants ; il fortifiait ses places ; il faisait battre monnaie ; il
interdisait à ses vassaux d'appeler de sa justice à celle du roi, et avait
même fait mettre à mort, de nuit et par violence, ceux qui avaient voulu se
rendre appelants ; il avait exclus de l'assemblée des États d'Auvergne et de
Bourbonnais, les députés des villes affectionnées au roi, et n'y admettait
que ses propres officiers. Sur ce
rapport transmis au chancelier, le roi écrivit au Parlement et au procureur
général de faire informer. Jean Doyat lui-même et un conseiller au Parlement,
furent nominés commissaires pour l'enquête. Ils se rendirent sur les lieux,
et lorsqu'ils eurent rapporté les documents recueillis à leur diligence, le
chancelier du duc de Bourbon, son procureur général, le capitaine de ses
gardes et ses principaux officiers, furent ajournés devant le Parlement. Le duc
de Bourbon ne reçut point humblement un tel affront ; son chancelier fut
chargé de déclarer que son maître ne désavouait en rien ses officiers et
qu'ils avaient agi par ses ordres : c'est ce que le duc reconnaissait par
lettres authentiques. La procédure fut longue. Sans doute il pouvait bien y
avoir quelque vérité dans les imputations de Jean Doyat, car les seigneurs en
agissaient souvent ainsi envers leurs vassaux, sans se soucier de la
puissance du roi. Néanmoins il n'y avait dans le royaume, et surtout parmi
les gens de Paris, qu'une voix en faveur du duc de Bourbon. On ne voyait en
tout ceci qu'un complot de gens de bas lieu et méprisés de tous, pour
détruire un bon et loyal seigneur. Il passait pour opposé au roi, c'en était
assez pour avoir la bonne volonté du peuple. Aussi parlait-on avec grande
indignation de maitre Ballé, avocat du roi, qui plaidait, disait-on, contre
Dieu et la raison pour soutenir cette accusation. Elle n'eut aucune suite ;
le Parlement renvoya absous les officiers du duc de Bourbon, Mais le roi, pour
le braver, n'eut pas honte de nommer Jean Doyat gouverneur d'Auvergne. Il lit
aussi prendre et traduire devant le Parlement Geoffroi Herbert, évêque de
Coutances, principal conseiller du duc. Son procès fut fait sur certaines
imputations de sorcellerie et astrologie, et quelques autres mauvaises
pratiques. Le Parlement ordonna qu'il serait tenu en prison à la
Conciergerie, et le temporel de son évêché fut saisi. Le roi
n'était point en meilleure intelligence avec le duc de Lorraine[52]. L'année précédente, il avait
fait avec lui un traité d'alliance que sans doute il n'avait point le dessein
d'exécuter, car par ce traité il lui concédait le duché de Luxembourg et la
comté de Bourgogne, sur lesquels il était loin alors d'abandonner ses
prétentions. Depuis il avait conçu quelques alarmes et même assez fondées, de
voir le duc de Lorraine devenir héritier de son grand-père le roi René.
C'était en effet à quoi travaillait ce prince ; il s'était fait consentir un
bail pour le duché de Bar, et il en avait pris le gouvernement. Il s'était
depuis rendu en Provence et avait, disait-on, espérance de faire changer le
testament que le roi René avait fait trois années auparavant en faveur de son
neveu Charles d'Anjou. Heureusement
le roi avait en Provence de grands partisans et surtout messire Palamède de
Forbin, qui conduisait tout en ce pays-là. L'esprit du vieux roi René était
fort affaibli ; on en profita pour lui conseiller d'exiger que le duc de
Lorraine quittât les armes de son duché, et de sa maison pour prendre
l'écusson d'Anjou. Le duc René s'y refusa et dit qu'il pouvait seulement
écarteler ses armoiries. Cela ne satisfit point la fantaisie du vieillard et
le courrouça contre son petit-fils. Bientôt le roi de France, inquiet, envoya
en Provence le sieur de Blanchefort, maire de Bordeaux, et maître François
Genas, général des finances, pour veiller à ses intérêts. Ils comptèrent de
fortes sommes et donnèrent de riches présents au roi René ainsi qu'à ses conseillers.
Le duc de Lorraine, craignant à son tour qu'il ne lui arrivât malheur,
s'embarqua précipitamment, et, pour ne point risquer de traverser le royaume,
il s'en alla prendre terre à Venise. Bientôt
le roi, se prévalant de la donation que lui avait faite madame Marguerite
d'Anjou, reine d'Angleterre, envoya réclamer le duché de Bar. Le duc de
Lorraine n'était pas encore de retour ; sa mère, madame Yolande d'Anjou,
était une princesse fière et courageuse, elle répondit que le roi n'avait
qu'à faire selon sa volonté, mais qu'elle n'abandonnerait pas le duché de
Bar. Plus sagement conseillée, elle demanda à attendre le retour de son fils.
Pendant ce temps le roi obtint du roi René un bail de six années qui lui
donnait le gouvernement et la garde du duché de Bar. Le sire Bertrand de La
Jaille fut nommé commissaire pour en faire la remise aux gens du roi ; mais
comme ils avaient dans leurs instructions de ne laisser insérer dans le procès-verbal
ni la clause de six ans, ni la rente du bail, dont la suppression eût semblé
constater une prise de possession définitive, la remise ne se lit point. Dès que
le roi en fut informé, il employa tous ses moyens accoutumés pour vaincre la
résistance du sire de La Jaille. Il lui fit écrire par maître Cerisais et par
d'autres amis qu'il avait en France ; on lui offrit des récompenses ; tout
fut inutile. « Tachez du moins, écrivait le roi à ses commissaires., de
glisser dans le procès-verbal quelque bon mot dont on puisse se servir par la
suite. » Enfin il en fallut passer par l'exigence du sire de La Jaille. Mais la
duchesse Yolande et son fils ne reconnaissaient pas pour valide le bail
consenti au roi ; ils représentaient un acte du 15 novembre 1476, par lequel
le roi René protestait d'avance contre toute disposition qu'il pourrait
prendre à l'avenir au préjudice de madame Yolande sa fille et du duc René son
petit-fils, qui seuls devaient, disait-il, posséder le duché de Bar que leur
assurait son testament. Lorsqu'ensuite
advint la mort du roi René, le 10 juillet 1480, elle ne termina point ce
différent ; Charles, comte du Maine, hérita de la Provence ; le roi réunit
l'Anjou à la couronne ; la ville de Bar et quelques autres furent tenues kit'
nom du roi ; le reste du duché de Bar était soumis au duc de Lorraine, qui
prétendait avoir droit à le posséder en entier. Au
commencement de l'année 1480[53], le roi se trouvait en bien
meilleure situation que le duc Maximilien, soit pour continuer la guerre,
soit pour faire la paix à des conditions avantageuses. Son armée de Bourgogne
traversait la Champagne, sous le commandement de M. d'Amboise, pour aller
attaquer le Luxembourg. Le sire d'Esquerdes était le principal chef des
garnisons de l'Artois. Le roi n'avait donc rien à redouter des entreprises de
son adversaire. Au contraire, le duc Maximilien voyait chaque jour croître
ses embarras. La guerre de Gueldres n'était pas un des moindres. Aussitôt
après la mort du duc Charles de Bourgogne, et encore bien plus lorsque le duc
Adolphe de Gueldres eut été tué devant Tournai, les gens de Nimègue et de
quelques autres villes s'étaient élevés contre la domination bourguignonne[54]. Réclamant la nullité de la
cession que le vieux duc Arnould avait faite au duc Charles, en déshéritant
son fils, ils avaient sommé madame Marie et le duc Maximilien de mettre en
liberté leur légitime seigneur, le jeune fils du duc Adolphe. Comme ils
n'obtinrent point de réponse, ils mandèrent madame Catherine de Gueldres,
tante de ce jeune duc, et la firent régente. Messire
Guillaume d'Egmont était gouverneur de la Gueldres pour la duchesse de
Bourgogne. Il s'avança sans précaution contre les gens de Nimègue, fut saisi
dans sa marche avec le sire d'Iselstein, et jeté dans une dure prison ;
plusieurs de ses serviteurs furent même mis à mort. Les habitants de Nimègue
appelèrent d'abord pour les gouverner, sous l'autorité de leur régente, le
duc Frédéric de Brunswick. Il se mit à leur tête ; mais comme il voulait
épouser madame Catherine, et qu'elle n'y consentit point, il abandonna les
gens de la Gueldres. Alors ils choisirent un autre avoué ou gouverneur. Ce
fut messire Henri de Schwartzemberg, évêque de Munster, ce vaillant prélat
qui avait si bien combattu au siège de Neuss. Son
premier soin fut de rechercher l'appui du roi de France. Le sire Perceval de
Dreux et maître Franberge, maître des requêtes, furent envoyés par ce prince
au mois de janvier 1480, pour conclure un traité avec les députés de
Catherine de Gueldres, de l'évêque de Munster et des habitants de Zutphen.
Les ambassadeurs de France exigèrent que le duché de Gueldres et le comté de
Zutphen s'engageassent pour le présent et l'avenir à aider et servir le roi
et le royaume de France envers et contre tous, nommément contre le duc
Maximilien, madame Marie sa femme et leurs enfants, ainsi que contre le duc
de Clèves et ses descendants. Le roi voulait qu'on remît des lettres-patentes
à ses ambassadeurs, portant promesse de faire sur-le-champ mortelle guerre à
ses susdits ennemis. De leur
côté, l'évêque de Munster et madame Catherine de Gueldres demandaient que le
roi s'obligeât à ne faire ni paix ni trêve, tant que le jeune duc de Gueldres
ne serait pas remis en -liberté, rendu à ses sujets, et en possession de
toutes ses seigneuries. Le roi consentait volontiers à ces conditions,
remarquant toutefois qu'il était souvent à propos de conclure des trêves de
peu de durée ; il promettait d'y comprendre toujours ses alliés de la
Gueldres. Enhardis
par leur traité avec le roi, ils recommencèrent la guerre contre le duc
Maximilien, obtinrent de nouveaux avantages, repoussèrent ses troupes à
grand'perte jusqu'à Bois-le-Duc, et furent arrêtés[55] dans leur poursuite seulement
par les renforts qu'amena le duc de Clèves. Cependant
la marche du sire de Chaumont vers le Luxembourg était commencée ; il
devenait pressant de lui résister. Le duc Maximilien chercha à conclure
quelqu'accommodement avec la Gueldres. Ses propositions ne furent pas
écoutées. D'un
autre côté, tout était dans le plus complet désordre en Hollande. Les guerres
des Hoeks et des Kabeljauws avaient recommencé avec la même fureur que dans
les anciens temps. La noblesse, comme la bourgeoisie, était divisée, et l'on
ne voyait qu'entreprises d'une ville sur l'autre, violences, pillages,
séditions contre toute autorité. Le seigneur de La Vere, gouverneur de
Hollande, ne pouvait ou ne savait pas remettre le bon ordre dans le pays. Il
était accusé de négligence, de faiblesse et d'incapacité, surtout par la
faction des Kabeljauws. Il y avait une forte cabale auprès du duc Maximilien
pour le faire destituer de cet office ; mais c'était un si puissant seigneur
qu'on ne pouvait prendre légèrement une telle résolution. En outre, pour
achever la calamité de cette malheureuse province, elle soutenait une guerre
cruelle avec les gens de la Gueldres, qui, ayant des ports sur le Zuydersée,
étaient, en grande rivalité de commerce et de pêche avec les Hollandais. Une si
triste situation, et la consternation qu'avaient répandue dans les villes de
Flandre les désastres de la flotte, avaient fait résoudre au conseil du duc
Maximilien, de ne mettre sur pied aucune armée pendant l'année 1480, et de
renforcer seulement les garnisons des frontières de l'Artois. Mais on
ne pouvait rester sans défense contre les gens de la Gueldres et contre le
sire d'Amboise. Il fallut donc convoquer les États de Flandre ; ils
s'assemblèrent à Gand. Maître Carondelet, chancelier du Duc, exposa la
situation des affaires, et demanda une aide pour entretenir mille lances,
afin de défendre le pays de Luxembourg. Les Gantois répondirent qu'ils
étaient déjà trop foulés d'impôts, que d'autres villes avaient été plus
ménagées, qu'ils avaient promis de fournir à la défense des places et forteresses
de Flandre, et tiendraient leur promesse ; mais qu'ils ne voulaient rien
faire pour le Luxembourg. Les trois autres membres de Flandre, Ares, Bruges
et le Franc, firent la même réponse. Le duc
Maximilien était à Bruxelles. Son indignation fut grande lorsqu'il sut de
quelle façon les Gantois avaient reçu une si juste demande ; il leur écrivit
: « Puisque vous êtes en un tel désordre et une telle désobéissance
envers nous, mieux nous sera de trouver appointement avec le roi, et pour
cela lui accorder tout ce qu'il voudra demander. S'il nous convenait d'en
agir ainsi, la chose pourrait bien tourner à votre grand dommage et confusion
; car alors nous aurions moyen de vous démontrer que vous êtes tenus
d'entendre et obéir à votre naturelle princesse et à nous votre prince. » Les
doyens des métiers furent assemblés, et il leur fut fait lecture de la
lettre. Le courroux de leur prince les touchait si peu, que, comme pour le
braver, ils ordonnèrent la levée d'une taille assez forte pour réparer les
fossés de la ville. Tl y eut quelques murmures contre cette taxe, et les
bourgeois bannirent deux cents personnes, entre autres deux des conseillers
du duc. Parmi ceux qui s'étaient opposés à l'impôt, était un nommé Guillaume
Vanderstaghe, il s'était réfugié à Bruges, les Gantois le réclamèrent. Le duc
fit défense de le leur livrer ; ils s'emportèrent en menaces, et bientôt on
fut au point de craindre une guerre entre les deux villes. De part et d'autre
les métiers avaient levé leurs bannières et se tenaient en armes. Les écluses
de Gand furent mêmes ouvertes et la campagne inondée. L'embarras
du duc Maximilien était donc extrême. Il ne savait où trouver de l'argent. Le
prince d'Orange lui en demandait pour les affaires de Bourgogne, et montrait
que tout était perdu, si on ne le mettait en état de tenir les promesses
qu'il avait faites. Quatre mille piquiers, fournis par le duché de Brabant,
ne pouvaient aller à la défense de Luxembourg, si l'on ne pourvoyait à leurs
dépenses. Il n'y avait pas même de quoi suffire à l'entretien de la maison de
la Duchesse. Déjà le prince avait mis en gage, chez un marchand de Florence
établi à Bruges, un riche drageoir de quinze mille écus. Pour
comble de malheur, il tomba malade à Rotterdam, où les affaires des Hoeks et
des Kabeljauws avaient exigé sa présence. Son mal fut si violent qu'on
craignit pour sa vie. Le bruit courut même qu'il était mort. Tout
semblait donc plus favorable au roi que précédemment, et il pouvait croire
que la paix allait se faire selon sa volonté, lorsqu'il apprit que l'évêque
d'Elne avait[56], le 12 mai, signé de nouveau la
prolongation des trêves, en y comprenant, malgré ses instructions formelles,
le duc Maximilien et le duc de Bretagne. La colère du roi fut grande. Il
rappela son ambassadeur[57]. « Quoi ! lui dit-il, vous
n'avez pas su faire d'autres habiletés ? Vous vous êtes complu aux paroles
des Anglais et leur avez tout cédé. On m'avait assuré que vous étiez plus
fort trompeur que tous les conseillers d'Angleterre, et pour y avoir eu espérance
je me suis trompé. Par la Paque-Dieu, je ne vous y enverrai plus, et je
mettrai d'autres lévriers à leurs trousses. » Le roi
ne s'en tint point à de telles réprimandes. Il ordonna à son procureur
général de traduire M. d'Elne devant le parlement, pour avoir passé ses
pouvoirs, et pour avoir conclu des traités portant préjudice à la couronne. L'évêque
était un sage et habile homme. Il se défendit bien. Trois fois il avait été
ambassadeur en Angleterre : d'abord, après le traité de Pecquigny, mais
pendant deux mois seulement : puis, l'année suivante, peu de temps après la
mort du duc de Bourgogne, tandis qu'il était tranquille en son diocèse, le
roi l'avait mandé, et l'avait de nouveau envoyé comme ambassadeur, pour
succéder à une grande et solennelle ambassade, où étaient l'archevêque de
Vienne, Guillaume Cerisais, Olivier Leroux et d'autres personnes
considérables. Pour lors, l'évêque d'Elne avait passé vingt-six mois de suite
en Angleterre, et avait bien pu connaître le pays. Il y avait vu combien le
peuple était ennemi des Français et quelle faveur il portait aux Flamands et
à leur cause. Ce n'avait donc pas été chose facile de maintenir le roi
d'Angleterre dans son alliance avec la France et dans son amitié pour le roi.
Des ambassades solennelles étaient venues au nom de l'empereur et de son fils
le duc Maximilien. Le margrave de Bade, le prince d'Orange, le confesseur de
l'empereur, le président de Flandre, l'abbé de Saint-Pierre de Gand, tous
personnages illustres ou habiles, s'étaient présentés pour réclamer le
secours de l'Angleterre en faveur des Flamands. Les ambassadeurs de Castille
et d'Aragon les avaient secondés de tout leur pouvoir, jusqu'à la paix de
Saint-Jean-de-Luz. Le duc de Bretagne avait employé tout son crédit, et écrit
lettres sur lettres au roi Édouard pour le décider. Deux fois le parlement
avait été assemblé, et le parti contraire à la France s'y était montré le
plus fort. Cependant
l'évêque d'Elne avait eu assez d'habileté et de bonheur pour, avec l'aide de
Dieu, empêcher l'Angleterre de se déclarer contre le roi. Ce n'avait pas été
sans difficulté, comme on l'avait vu, et ce n'avait pas été non plus sans
péril. Les Flamands, attribuant tout au crédit qu'il avait gagné sur le roi
Édouard, avaient envoyé un nommé Lancelot pour l'assassiner, et il eût péri
par ce complot, s'il n'en eût pas été averti à temps. La rage des gens du
peuple d'Angleterre contre lui, à cause de la conduite que suivait leur roi,
lui avait fait courir un continuel danger. Pendant un voyage qu'il avait fait
à Yorck avec le roi Édouard, le menu peuple de Londres avait pillé et ruiné
son hôtel. Il était question tous les jours de le saisir, de le pendre, de le
noyer. Ses domestiques étaient sans cesse insultés dans les rues, d'entre eux
avait été laissé pour mort, et le roi Édouard n'avait pas même osé punir un
archer de ses gardes, reconnu pour coupable de cette violence. L'évêque
d'Elne prouvait donc fort bien son zèle pour le service du roi. Sans doute,
et il le confessait, ses pouvoirs et instructions lui interdisaient de
laisser mettre dans la trêve le duc d'Autriche et le duc de Bretagne. Il lui
était de même défendu par le roi de le soumettre aux censures apostoliques,
dans le cas où il cesserait de payer les cinquante mille écus par an. r1Vlais
lorsqu'entre son second et son troisième voyage, il était revenu en France,
pour mieux savoir les véritables intentions du roi, il avait compris qu'avant
tout, il fallait empêcher les Anglais de faire mie ligue offensive avec les
Flamands, et de tenter quelque entreprise sur la France. C'était dans cette
pensée qu'il avait, ainsi que le conseillait la raison, consenti à ces deux
conditions, après avoir fait de son mieux pour les repousser. Au demeurant,
il ne pouvait se repentir d'avoir prévenu la guerre entre les deux royaumes. Il
aurait pu ajouter pour sa défense que les pratiques du roi en Écosse,
l'engagement qu'il avait pris de ne point secourir le duc d'Albanie, ses
efforts pour le réconcilier avec son frère, les préparatifs de guerre des
Écossais contre l'Angleterre, avaient jeté de grands cloutes sur sa bonne
foi, et donnaient de fortes armes au parti qui lui était opposé dans le
conseil du roi Édouard. Le
parlement de Paris ne donna nulle suite à cette procédure. Quant au roi, il
ne ratifia point la trêve, mais continua à se conduire avec l'Angleterre tout
comme par le passé, payant exactement au roi Édouard les sommes promises, lui
témoignant grande amitié, et conservant à prix d'argent tous les partisans
qu'il avait dans son conseil. Le comte de Hastings n'était pas le moins zélé. « Sire,
lui écrivait-il, le 17 mai 1480, la chose que je désire le plus au monde
c'est votre bonne grâce ; j'espère y être, et n'ai pas intention de rien
faire qui me la puisse ôter. Soyez sûr que je ferai toujours de tout mon
pouvoir, et serai prêt à vous faire service, comme j'ai dit à M. d'Elne et à
M. de Howard, qui est bien votre serviteur. Par eux vous serez averti de
toutes choses. Sire, j'ai été assez hardi, par le conseil de M. d'Elne, de
vous envoyer, par le porteur, des lévriers, un hobbin[58] et une haquenée qui vont assez
doux, et s'il vous plaît autre chose me commander, toujours me trouverez prêt
à vous faire service. » Lord
Howard et une grande ambassade d'Angleterre étaient revenus encore en France,
pour obtenir la ratification de la trêve, et entamer quelques pourparlers de
paix. Le roi ne leur fit pas un moindre accueil que par le passé ; jamais il
ne leur avait montré tant d'amitié, ni fait de si riches présents. Il donna à
lord Howard une vaisselle d'argent magnifique qu'avaient fondue les orfèvres
du pont au Change. Lui-même les fêta splendidement au palais, à Paris. Quant
à avoir nue audience de lui et lui parler des affaires, c'était chose
impossible : il avait chaque jour quelque prétexte, et s'en allait de village
en village, aux environs de Paris, pour ne pas se laisser joindre. En outre,
malgré toute la tendresse qu'il témoignait aux ambassadeurs et à leur roi, il
ne pouvait s'empêcher de dire, devant ses familiers et sans trop de
discrétion, tout le mal possible des Anglais. Dans son courroux, il assurait
que s'il pouvait avoir paix ou trêve avec les Flamands, il n'aurait aucun
souci des Bretons et des Anglais, fussent-ils plus grands amis encore qu'ils
ne l'étaient. Pendant
tous ces délais, son armée avançait dans le duché de Luxembourg. M. d'Amboise
avait repris Virton d'assaut ; Yvoy était sans moyen de défense ; la garnison
offrit de rendre la place, si elle n'était pas secourue avant six semaines ;
il ne lui fut accordé que trois jours. M. de Chimai gouverneur du Luxembourg,
et le comte de Romont, qui commandait sur les marches de Flandre, n'avaient
point de forces suffisantes ; d'autant que les Suisses commençaient à arriver
en grand nombre dans l'armée du roi. Les capitaines bourguignons ne
songeaient donc qu'à parlementer et à conclure quelque trêve ; mais le roi ne
le voulait point, et ne donna point son approbation à celles que ses
capitaines avaient consenties. Ainsi
la guerre continuait dans le duché de Luxembourg, sans qu'il s'y fit pourtant
de grandes choses : c'était des deux parts des courses et des ravages dont le
pays était abîmé. Tous les marchands qui revenaient de la foire d'Anvers,
furent pillés et se virent enlever leurs chariots de marchandises. Le
capitaine Galiot, qui avait si vaillamment défendu Valenciennes contre les
Français, avait été gagné par le comte de de Dammartin, et servait maintenant
le roi de son mieux ; il s'en vint en dévastant les campagnes jusqu'aux
portes de Namur. De l'autre côté, le commandeur de Chantereyne ne faisait
point de moindres exploits. Il alla mettre le siège devant le fort château de
Beaumont, qui appartenait au comte de Vernembourg allié du roi de France. Il
était absent ; Marie de Croy sa femme, bien que son frère et toute sa famille
fussent les premiers et les plus puissants serviteurs du duc Maximilien,
soutint le siège, comme aurait pu faire un vaillant capitaine ; elle vit
ruiner et brûler sans s'émouvoir toute la ville qui environnait le château,
et ne se rendit enfin que lorsque son mari lui eut fait dire de traiter. Elle
obtint de bonnes conditions, et il lui fut permis d'emmener trois chariots
chargés. Mais ce n'était plus la guerre qui devait décider des intérêts des deux partis ; il était manifeste que tout allait se passer en négociations. Depuis que le roi d'Angleterre se montrait favorable au duc Maximilien, ce n'était pas en son armée que ce prince devait mettre ses espérances. |
[1]
Amelgard.
[2]
De Troy.
[3]
Seyssel.
[4]
Mathieu. — Legrand. — Histoire de Bourgogne.
[5]
De Troy.
[6]
Machiavel. — Legrand. — Molinet. — Comines.
[7]
Machiavel.
[8]
Jérôme Riario, neveu du pape.
[9]
Pièces de Comines.
[10]
Pièces de Legrand.
[11]
Pièces de Comines.
[12]
Legrand. — Muller. — Mallet.
[13]
Preuves de l'histoire de Savoie.
[14]
Legrand. — Pièces de Comines.
[15]
Comines.
[16]
Amelgard.
[17]
Legrand.
[18]
Registres du Parlement.
[19]
A Castillon.
[20]
De Troy.
[21]
Amelgard.
[22]
Molinet.
[23]
Molinet. — Almanach historique de Cambrai.
[24]
Gollut.
[25]
Tome VIII.
[26]
Ordonnances, tome XVIII.
[27]
Ordonnances.
[28]
De Troy.
[29]
Mathieu.
[30]
Molinet.
[31]
Tome XI.
[32]
Molinet.
[33]
Molinet. — Amelgard.
[34]
Enquinegate ou Guinegate, comme on appela la bataille.
[35]
Comines. — Molinet.
[36]
Arras.
[37]
Amelgard.
[38]
Comines.
[39]
Molinet. — De Troy. — Legrand.
[40]
De Troy.
[41]
Amelgard. — Legrand.
[42]
Amelgard. — De Troy.
[43]
Muller. — Legrand.
[44]
Comines.
[45]
Histoire généalogique.
[46]
Antiquités d'Amiens.
[47]
Guichenon.
[48]
Lettres de l'évêque de Lombez, dans Legrand.
[49]
De Troy.
[50]
Histoire généalogique de la maison d'Auvergne.
[51]
Chabrol, Coutumes d'Auvergne. — De Troy. — Legrand.
[52]
Histoire de Lorraine et de Bourgogne. — Histoire du roi René. —
Legrand.
[53]
1479. v. s. L'année commença le 2 avril.
[54]
Chronique de Hollande. — Pièces de l'Histoire de Bourgogne. —
Legrand.
[55]
Rapport de Wliestède, espion du roi en Flandre. Manuscrit de la collection de
Legrand.
[56]
Histoire de Bourgogne, et pièces. — Legrand. — Pièces de Comines. —
Rapin- Thoyras.
[57]
Rapport d'un religieux, espion du duc Maximilien. — Pièces de Comines.
[58]
Hobby, cheval de race irlandaise et d'allure douce.