Prise de possession et
soumission du duché et de la comté de Bourgogne. — Conquête de l'Artois. —
Séditions à Gand. — Révolte en Bourgogne. — Mariage de mademoiselle de
Bourgogne avec Maximilien d'Autriche.
LE roi savait que l'armée du duc
de Lorraine et des Suisses était arrivée devant Nancy. Connaissant bien le
duc Charles, il ne doutait guère qu'il n'advint tout aussitôt quelque grande
chose. Les dernières lettres de M. de Craon, qui commandait ses troupes sur
les marches de Lorraine, l'avaient mis en grande impatience d'avoir des
nouvelles. Dès
lors commençait à s'exécuter le règlement, par lequel il avait ordonné que,
sur les routes, il y eût, de quatre lieues en quatre lieues environ, dans les
gros bourgs et villages, des maîtres assermentés tenant chevaux courants pour
le service du roi. De sorte que les coureurs et porteurs de dépêches qu'il
expédiait ou qu'on envoyait vers lui, trouvant à changer sur-le-champ de
monture, arrivaient promptement d'un bout du royaume à l'autre. D'heure en
heure, le roi attendait des lettres de Lorraine à son château du Plessis.
Tous les gens de sa cour étaient fort curieux aussi de savoir l'événement de
cette guerre ; soit pour l'intérêt qu'ils y prenaient 'eux-mêmes, soit pour
être les premiers à l'annoncer au roi, bien assurés de gagner ainsi ses
bonnes grâces et quelque riche récompense[1]. C'était
le 5 janvier que s'était donnée la bataille de Nancy. Le 9, de grand matin,
comme il faisait encore nuit, arriva un chevaucheur qui apportait des lettres
de Lorraine. M. du Lude, qui ne couchait pas dans le château, en fut averti,
et fit venir le coureur. Cet homme n'osant pas refuser un seigneur en si
grand crédit près du roi, lui remit les dépêches. M. du Lude se rendit en
toute hâte au Plessis, monta à la chambre du roi, et heurta à la porte. On
lui ouvrit, il remit la lettre qu'écrivait M. de Craon. La joie
du roi était si grande et si subite qu'il ne savait quelle contenance garder.
Ce n'était pourtant que la première nouvelle, écrite le soir même de la
bataille, lorsqu'on ne savait pas encore ce qu'était devenu le duc de
Bourgogne. Le roi envoya tout aussitôt quérir ses principaux serviteurs et
capitaines de son armée qui avaient leur logis à Tours, tout auprès du
Plessis. Ils arrivèrent, et le roi fut empressé à leur montrer les lettres. L'heure
de la messe était venue, il les mena avec lui ; puis se fit servir à dîner,
et les garda à s a table. Chacun, voyant son allégresse, mon-rait aussi un
extrême contentement. Toutefois, quelques-uns ne se réjouissaient qu'en
apparence, par contrainte, et pour cacher le fond de leur pensée. On savait
que le roi n'était jamais plus dur et plus cruel que dans la prospérité, et
qu'on était toujours mieux avec lui, lorsqu'il était dans le péril ou
l'embarras. On lui connaissait de vieilles rancunes contre ceux qui avaient
pris part soit à la ligue du bien public, soit aux diverses cabales de son
frère et des autres grands seigneurs. S'il ne s'était pas vengé, ce n'était
point par bonté, mais par précaution. Maintenant, il était au-dessus de tout,
rien ne pouvait plus le gêner ni l’intimider : que n'allait-il pas faire ? On
allait voir des changements de toute sorte : des offices, des pensions, des
domaines, ôtés à qui les avait reçus : des procédures pouvaient même être
entamées. Le temps était passé où le roi dissimulerait des soupçons, qui,
pour dire le vrai, étaient le plus souvent fondés. C'étaient toutes ces
pensées que plus d'un convive s'efforçait de ne pas laisser lire sur son
visage ; niais quels que fussent les semblants, il y avait plus de trouble
que de satisfaction parmi plusieurs de ceux qui étaient pour lors assis à sa
table. Quelques-uns observaient la contenance de chacun, tâchaient
d'apercevoir une mine soucieuse sous l'expression de la joie, remarquaient
jusqu'à ceux qui en avaient perdu l'appétit et qui ne mangeaient point, se
proposant sans doute d'en faire ensuite bon rapport au roi. Pour
lui, il parlait vivement à son ordinaire, sans avoir une autre pensée que les
bonnes nouvelles de Lorraine, et s'entretenait surtout avec le chancelier et
ses conseillers de ce qu'il convenait de faire. Déjà l'agitation de son
contentement s'était tournée en délibération sur ce qu'il y avait à résoudre
pour profiter le mieux possible du grand désastre de son ennemi. Qu'était
devenu le duc de Bourgogne ? Avait-il réussi à s'échapper, ou était-il tombé
aux mains des Allemands ? S'il en était ainsi, ne pourrait-il pas traiter
avec eux, et racheter sa liberté moyennant une forte somme d'argent, lui qui
avait de si riches trésors ? Serait-ce donc chose sage de se déclarer
sur-le-champ, et de se saisir des seigneuries de Bourgogne ? Telles
étaient les idées dont le roi était occupé. Il se leva de table, promit à
plusieurs de ceux qui étaient là, une part dans les domaines du duc de Bourgogne,
à supposer qu'il fût mort, et commença à prendre toutes ses dispositions. Il
pensait que, si le Duc avait survécu, il se trouvait dénué de forces et de
moyens ; que son armée était détruite, qu'il avait perdu dans ces trois
batailles ses plus vaillants serviteurs et ses plus sages conseillers ;
qu'ainsi l'on risquait peu à tenter de l'accabler dans sa détresse. Ce fut à
cette résolution qu'il s'arrêta. Toutefois, selon son caractère, il ne voulut
pas la mettre sur-le-champ et hardiment à exécution. « M.
le comte, mon ami, écrivait-il à Made Craon, j'ai reçu vos lettres et les
bonnes nouvelles que vous m'avez fait savoir, dont je vous remercie autant
que je puis. Maintenant, il est temps de déployer vos cinq sens de nature,
pour mettre le duché et comté de Bourgogne en mes mains. Pour ce, avec votre
bande et le gouverneur de Champagne[2], si ainsi est que le duc de
Bourgogne soit mort, mettez-vous dans lesdits pays, et gardez-les. Si cher
que vous m'aimez, faites-y tenir aux gens de guerre meilleur ordre encore que
si vous étiez dedans Paris. Remontrez à ceux du pays que je les veux mieux
traiter et garder que nuls de mon royaume, et qu'au regard de ma filleule,
j'ai intention de parachever le mariage que j'ai fait déjà traiter de M. le
Dauphin et d'elle. M. le comte, j'entends que vous n'entrerez auxdits pays,
et ne ferez mention de ceci, sinon que le duc de Bourgogne soit mort.
Pourtant je vous prie que vous me serviez ainsi que j'en ai la fiance, et
adieu. Écrit au Plessis-du-Parc, le 9 janvier. » En même
temps le roi fit une lettre pour les bonnes villes de Bourgogne[3]. Après avoir fait mention du
malheur nouvellement advenu à M. le duc de Bourgogne, il remontrait que dans
le cas où ledit seigneur serait mort ou pris, ce qu'à Dieu ne plaise, les
sujets du duché devaient bien savoir que leur pays était de la couronne et du
royaume. Mademoiselle de Bourgogne étant aussi sa plus proche parente et sa
filleule, il voulait, de toute façon, garder son droit comme le sien propre.
Le roi semblait du reste s'en remettre à la délibération et à la sagesse des
bonnes villes, les requérait de lui faire savoir leur volonté sur cette
affaire et promettait aux Bourguignons de pourvoir à leurs demandes en telle
sorte qu'ils seraient contenus. Tout en
essayant ainsi les voies de persuasion, il avait bien le dessein de n'en pas
rester là, et de faire, s'il le fallait, avancer son armée en Bourgogne[4] ; sauf, si le Duc n'était pas
mort, à alléguer que cette précaution avait été nécessaire pour empêcher les
Allemands de se saisir d'une des provinces du royaume. Dès le
même jour, le bâtard de Bourbon, amiral de France, et le sire de Comines,
eurent ordre de partir sur l'heure, et de prendre leur route vers la Picardie
et l'Artois. Ils avaient pouvoir de recevoir et de requérir soumission de
tous les pays de la domination du duc Charles ; pour mieux les guider dans
leur conduite, le roi leur avait permis d'arrêter les coureurs de la poste et
les messagers, afin de savoir si le Duc était mort ou vivant, D'autres
furent encore envoyés en Flandre et ailleurs, mais c'étaient des gens de
moindre état et moins connus, qui avaient commission d'aviser secrètement à
ce qui pourrait être fait de mieux pour les intérêts du roi. Il n'oublia pas
non plus d'écrire cette nouvelle aux bonnes villes et aux principaux
seigneurs du royaume, particulièrement au duc de Bretagne. Le
lendemain arriva un nouveau courrier avec des lettres du duc de Lorraine, qui
racontaient la journée de Nancy en grand détail, et comment le corps du duc
Charles avait été retrouvé parmi les morts. Cette nouvelle mit le comble à la
joie du roi. Dès le jour même il alla en pèlerinage au Puy-Notre-Dame en
Anjou, qui était une de ses dévotions particulières. De nouvelles lettres
furent écrites aux bonnes villes de Bourgogne. Cette fois il ne se bornait
point à promettre sa royale protection à mademoiselle Marie de Bourgogne ; il
rappelait le titre auquel le duché avait été possédé par les derniers ducs,
et la clause de réversion à la couronne, que le roi Jean et le sage roi
Charles V avaient insérée, en constituant cet apanage à Philippe le Hardi. Le
roi, tout en procédant par droit, n'omettait rien de ce qui pouvait lui
rendre les gens de Bourgogne soumis ou favorables, et leur donner espérance
de se trouver bien sous son gouvernement[5]. De
toutes façons, et malgré de si heureuses circonstances, le roi voyait que le
moment était venu où il aurait besoin de son armée. Jusque -là il n'avait
jamais voulu faire la guerre ; maintenant qu'elle semblait ne lui offrir que
profit sans péril, il était pressé de la commencer. Son premier soin fut de
mettre, s'il était possible, un meilleur ordre dans la tenue des compagnies
d'ordonnance. Il fit jurer par serment aux trésoriers de la guerre de payer
régulièrement les gens d'armes et les archers ; de ne détourner nulle somme
pour leur usage particulier ; d'assister aux revues ; de réserver au profit
du roi les gages de ceux qui auraient quitté le service et seraient absents
sans congé ; de ne payer les nouveaux officiers que du jour de leur
commission ; de payer en argent et jamais en chevaux ou denrées ; de ne faire
de retenue que pour la nourriture, niais point pour fourniture d'habits,
selles, ou garnitures de chevaux ; de ne pas laisser les gens d'armes piller
leurs archers, et si l'on ne pouvait les en empêcher, d'en avertir le
commissaire, les secrétaires du roi ou le roi lui-même. Afin de veiller aussi
aux intérêts des bourgeois et, habitants, les trésoriers s'engageaient aussi
à acquitter les dettes que laisseraient les gens de guerre dans les lieux où
ils avaient logé. Le serment était le plus fort que le roi eût su trouver. «
Si je contreviens à ce que j'ai promis, je prie la benoîte croix ici
présente, de me punir de mort dans le bout de l'an. » Le roi
ne demeura que huit jours au Plessis, s'occupant des préparatifs et des
règle-mens de la guerre. Déjà de bonnes nouvelles lui arrivaient de Bourgogne
et d'Artois. M. de Craon, M. Charles d'Amboise, le prince d'Orange, et
l'évêque duc de Langres entrèrent en Bourgogne avec sept cents lances. Les
États du duché s'étaient déjà assemblés à Dijon, et délibéraient sur ce qu'il
convenait de faire dans une conjoncture si difficile. Généralement on ne
croyait pas à la mort du duc Charles ; c'était une puissante raison pour ne
se point trop engager avec le roi. Les États ne se pressèrent donc point de.
se rendre aux propositions qu'on leur faisait en son nom. Le prince d'Orange,
qui était le plus puissant seigneur des deux Bourgognes, et avait, ainsi que
sa famille, tenu un si haut rang dans cette cour, jouissait d'un grand crédit
dans la province, spécialement parmi la noblesse des États ; il obtint qu'on
le laisserait entrer dans la ville avec les sires de Craon et d'Amboise, et
l'évêque de Langres, mais sans suite, en laissant les gens d'armes dans les
villages des environs. Alors les pourparlers commencèrent. Le
prince d'Orange et les autres seigneurs affirmaient sur leur honneur que le
duc Charles avait réellement péri devant Nancy, que son corps avait été trouvé,
reconnu, et publiquement enseveli. Les gens sages finirent pourtant par
ajouter foi à cette nouvelle. Mais les droits du roi étaient loin de leur
sembler évidens et irrécusables ; on y faisait de grandes objections[6]. La pratique des fiefs et des
pairies de France n'était pas tellement constante qu'on ne pût citer beaucoup
d'exemples de transmissions féminines. D'ailleurs, l'acte d'apanage du duché
de Bourgogne ne stipulait la réversion qu'en cas d'extinction de la race,
sans faire mention de masculinité. La coutume de Bourgogne admettait les
filles à hériter du fief : c'était par héritage de femme que le duché était
venu à la possession du roi Jean, et nullement par réversion. Il n'avait ni
changé, ni pu changer la condition de cette seigneurie. L'ordonnance
testamentaire du roi Philippe le Bel, de 1314, et l'ordonnance de Charles V,
de 1374 avaient, il est vrai, déclaré que les apanages seraient à l'avenir
restreints à la ligne masculine ; mais l'ordonnance de Philippe le Bel
n'avait point paru obligatoire à ses successeurs, qui ne s'y étaient point
conformés ; celle de Charles V était postérieure à la constitution de
l'apanage de Bourgogne, et n'avait jamais dispensé aucun des rois, lorsque
telle avait été leur volonté, d'insérer textuellement, dans les donations
d'apanage, la clause restrictive qu'on ne trouvait pas dans l'acte de 1364.
Enfin, si le fief était masculin, la maison de Bourgogne avait encore un
héritier mâle, Philippe comte de Nevers, petit-fils du duc Jean sans Peur. Ces
motifs, qui paraissaient fondés aux hommes doctes, étaient encore appuyés par
les lettres et les messages du sire de Traisignies ; il se trouvait alors à Poligny,
et dirigeait par ses bons conseils Jean, fils du duc de Clèves, lieutenant du
Duc dans la Comté. Chaque jour ils engageaient les États et les gens de Dijon
à demeurer fidèles à leur jeune Duchesse, et à se garder des belles paroles
et des ruses du roi de France. Mais ils étaient sans force et sans armée, de
sorte que leurs exhortations ne profitaient guère. Chacun des seigneurs du
Duché ne songeait qu'à faire de bonnes conditions avec le roi ; les États
voyaient aussi qu'il pourrait être bon d'obtenir quelque accroissement, de
libertés et de privilèges pour le pays, plutôt que de risquer une résistance
inutile en faveur d'une princesse qu'ils ne connaissaient point, et dont rien
ne manifestait encore la volonté ni la puissance. Dès que
le roi sut la disposition des États de Bourgogne, il s'empressa de satisfaire
à leurs demandes. Louis d'Amboise, évêque d'Albi, qui commençait à être fort
avant dans sa confiance, et trois conseillers au Parlement de Paris furent
envoyés pour suivre une si importante négociation. Les États demandèrent : 1°
que les commissaires du roi fissent incessamment sortir les gens de guerre de
la province, qu'on les empêchât de faire aucun tort, et qu'on réparât celui
qui avait pu être fait ; 2° que le roi s'engageât par lettres patentes à
maintenir chacun dans ses charges, dignités, offices, gages et pensions, et
qu'il promît qu'aucune, poursuite ne serait faite contre ceux qui auraient
tenu le parti du Duc ; 3° que toutes charges, aides ou autres impôts établis
depuis la mort du duc Philippe fussent cassés et annulés ; 4° que les
commissaires employassent leur crédit à faire expédier d'autres requêtes
raisonnables qu'on allait leur présenter. Le sire
de Craon avait déjà promis ces conditions. Le roi n'eut garde de le
désavouer. Dès le 19 de janvier, deux jours après avoir quitté le Plessis, il
expédia de Selommes, près Vendôme, des lettres d'abolition pour tous les
crimes, délits ou offenses précédemment commis contre sa personne ou son
royaume. Après
l'arrivée des nouveaux commissaires du roi, les États tardèrent peu à
convenir des termes de leur acte de promesse et reconnaissance. Ils y
rappelaient les lettres du roi, et ses prétentions à la vacance du Duché ;
sans s'expliquer formellement ils déclaraient que puisque le roi témoignait
un si grand, bon et entier vouloir pour Mademoiselle de Bourgogne, il était
humblement supplié de garder et entretenir tous les droits de sa proche
parente et filleule. Ils offraient de mettre sous sa main le Duché, pour le
tenir selon le droit qu'il y avait ou pourrait avoir, et aussi les comtés de
Mâconnais, Charolais et Auxerrois avec les seigneuries de Château-Chinon et
Bar-sur-Seine ; à supposer que ces pays voulussent accéder au présent traité.
Ils s'engageaient à faire, sous cette réserve, les serments accoutumés. Ils
stipulaient qu'au cas où leur feu Duc serait retrouvé vivant, le roi se
départirait aussitôt de cette possession et obéissance, et observerait la
trêve de neuf ans conclue à Soleurre. Ils remerciaient le roi de l'intention
qu'il montrait de marier monsieur le Dauphin avec mademoiselle de Bourgogne,
et en témoignaient toute leur joie. Les
États répétaient ensuite les conditions qu'ils avaient proposées à M. de
Craon et aux premiers commissaires ; ils ajoutaient que tous les particuliers
et sujets, à savoir : les gens d'église pour eux, leurs églises et leurs
biens : les nobles pour eux et leurs seigneuries ; les villes et autres
terres sujettes pour elles et leurs habitants, seraient et demeureraient à
toujours dans leurs franchises, libertés, prérogatives et coutumes, telles
qu'elles avaient été rédigées en écrit et autorisées par le feu duc Philippe. Lorsque
tout était déjà conclu avec le roi, les gens du conseil et des comptes, après
avoir demeuré si longtemps, et dans un moment si grave, sans avoir reçu les commandements
de leur Duchesse, eurent enfin une lettre de mademoiselle Marie. Elle
répondait aux premières nouvelles, qui lui avaient été données de l'entrée
des Français en Bourgogne et des sommations faites par les commissaires du
roi. « Vous
êtes bien informés, disait-elle, que le duché de Bourgogne ne fut oncques du
domaine de la couronne de France, mais était d'une lignée qui avait autre nom
et autres armes, quand, par la mort du jeune duc Philippe ; il échut au roi
Jean, qui le donna à son fils Philippe pour lui et toute sa postérité
quelconque. Ainsi, il n'est aucunement de la nature des apanages de France.
La comté de Charolais fut achetée par mondit seigneur Philippe du comte
d'Armagnac[7]. Les comtés de Mâcon et
d'Auxerre ont été transportées par le traité d'Arras à feu mon aïeul pour lui
et ses héritiers miles ou femelles. Toutes ces choses, vous les remontrerez,
si vous- ne l'avez déjà fait. En outre j'ai envoyé devers le roi, et les
choses se mettront en communication et appointement. Car le roi fait savoir
qu'il ne me veut rien ôter de mon héritage. Par quoi et autres motifs
efforcez-vous de gagner délai. Si le gouverneur de Champagne ne se veut
contenter, disposez-vous à tenir le pays en mon obéissance et à garder les
meilleures villes et places ; et, Dieu aidant, vous aurez brièvement bon
Soulagement par appointement ou autrement. En outre, la saison n'est point
bonne pour asseoir des siéges. » Quant
à la garde de la Comté, il n'est pas besoin que ceux qui prétendent m'ôter
mon bien d'un côté, se présentent comme pour me le garder d'un autre. Je vous
envoie lettres et instructions pour appointer avec les Allemands. Faites
conduire la chose par Simon de Cleron. Tenez donc, tant au Duché qu'à la
Comté, les pays en mon obéissance autant que possible, dans le cas où vous ne
pourriez mettre la chose en délai, ce qu'il faut tâcher. Au surplus, croyez
le porteur de ce qu'il vous dira. Écrit à Gand, le 23 janvier. Recommandez-
moi aux prélats, nobles et villes, auxquelles je prie qu'ils retiennent
toujours en leur cœur la foi de Bourgogne, quand bien même ils seraient
contraints de parler autrement. MARIE. » La
jeune princesse ne leur promettait aucun secours. C'est qu'en effet elle
était hors d'état de se défendre contre les entreprises du roi. Elle-même se
trouvait en Flandre au milieu des troubles et des périls, qui ne lui avaient
pas même laissé un jour de triste loisir, pour pleurer la mort de son père. Lorsque
le chancelier Hugonet avait été assuré de cette déplorable nouvelle[8], il avait d'abord averti la
dame d'Hallwin et les autres gouvernantes de mademoiselle de Bourgogne, leur
demandant de la préparer à ce rude coup. Il vint ensuite avec le sire
d'Himbercourt ; après avoir été admis en présence de la princesse, il lui fit
une belle harangue, parla des hasards de la guerre, des malheurs qui en
peuvent survenir aux princes, dit ensuite qu'il avait plu à Dieu d'envoyer au
Duc son père une fortune contraire dans la bataille devant ranci ; que bien
des gens, et de la plus illustre condition y avaient péri ; que le grand
bâtard et les plus distingués de la noblesse étaient prisonniers ; que quant
au Duc, il ne pouvait se résoudre à lui en parler, mais que ses dames
s'étaient chargées de lui faire un si triste récit. Puis, ce digne
chancelier, contraignant sa douleur et ses larmes, conjura la princesse
d'avoir recours à Dieu, de ne point se laisser abattre par le désespoir, de
se montrer courageuse. Il l'exhorta à se confier aux serviteurs de son père
et à madame de Bourgogne sa belle-mère, lui protestant de son dévouement, de
celui de tous les conseillers, et de l'affection de ses sujets. Messire
Hugonet lui disait, pour la consoler, des paroles qui étaient loin de la
vérité : il s'en fallait bien que ses sujets, et surtout ceux dont elle était
environnée, prissent la moindre part à sa douleur. Jamais la mort d'un prince
n'avait excité une joie plus universelle[9], et sauf ceux qui étaient à
gages et craignaient de perdre leurs offices, il n'y avait personne qui ne se
sentit content et délivré. Le peuple des villes, et surtout les Gantois,
songeaient à leurs libertés perdues qu'ils allaient recouvrer, aux impôts mis
sans leur consentement qu'ils ne paieraient plus, aux menaces cruelles du Duc
que sa mort rendait vaines. Dès le
jour même les gens de Gand montrèrent tout leur mauvais vouloir ; nul d'entre
eux ne se rendit au service funèbre qu'on célébra pour le duc Charles, et
l'on murmurait, publiquement contre la dépense de cette solennité. Il en fut
de même dans toutes les principales villes de Flandre. On laissa les
serviteurs du Duc prier seuls pour le repos le son âme, et les églises
restèrent vides. Dans
une telle disposition des esprits, l'obéissance ne pouvait guère se
maintenir. A Bruges, à Bruxelles, à Anvers tout comme à Gand, on cessa
d'acquitter les, taxes et gabelles ; les percepteurs furent maltraités, les
officiers et magistrats insultés ou même rançonnés. Les nobles avaient encore
moins d'autorité sur tous ces peuples de Flandre ; ils étaient plus que
jamais en butte à la haine et à la méfiance. On leur reprochait d'avoir servi
avec un zèle joyeux à l'oppression du pays, d'avoir aidé les Ducs à ruiner
les franchises et libertés, de s'être faits Bourguignons et Français ; ils
étaient aussi violemment soupçonnés de vouloir, à cause de leur penchant
habituel à servir princes riches et puissants, livrer la Flandre au roi de
France. C'était surtout dans les villes et cantons où l'on parlait la langue
flamande et non la langue française, qu'éclatait cette rancune contre les
Bourguignons et cette crainte .de tomber au pouvoir du roi. Il
n'était pourtant pas tout-à-fait étranger à ces troubles des villes de
Flandre, et il les voyait avec plaisir, pensant toujours, selon son habitude,
qu'il ferait d'autant mieux ses affaires, que celles des autres seraient en
désordre. Les gens qu'il avait secrètement envoyés, encourageaient partout la
sédition, promettant son appui, ou du moins qu'il resterait neutre. Le
principal de ces messagers était un homme qui, depuis trois ou quatre ans,
avait trouvé le moyen de plaire au roi plus que nul autre. Il sortait de bien
petit lieu puisqu'il n'était qu'un simple chirurgien barbier, natif de la
ville de Thielt, près de Courtrai, où le roi l'avait pris pour valet de
chambre. Son nom flamand signifiait le diable et pour ne pas prononcer un si
damnable mot, on le nommait en France Olivier le Mauvais. Le roi, en
considération des bons, grands, continuels et recommandables services que
maître Olivier lui avait rendus et pouvait encore lui rendre, l'avait anobli,
avait par lettres patentes changé son nom en celui d'Olivier le Dain, et lui
avait donné la seigneurie de Meulan avec le commandement de cette ville ; de
sorte qu'il portait le titre de comte de Meulan : du reste, méprisé et
détesté de tous. Chacun à la cour voyait avec envie ou chagrin la fortune
d'un si méchant et subtil personnage, capable de tout pour obéir au roi, lui
rapportant le vrai et le faux afin de lui plaire, et toujours prêt à se
charger des plus vilaines commissions. C'était ce maître Olivier qui avait eu
commission du roi de mener toutes les affaires de Flandre. Il se fiait bien
plus à lui pour cela qu'à de plus grands personnages, tant affectionnés et
habiles qu'ils pussent être, comme le sire de Comines par exemple, qui, étant
de Flandre aussi, aurait pu assurément donner de sages conseils en cette
occasion. Par le savoir-faire de maître Olivier, ou bien plutôt par le train
naturel des choses, toute la Flandre était donc en rumeur. En
Picardie, les affaires du roi prenaient un aussi bon aspect qu'il le pouvait
souhaiter. A la première nouvelle de la mort du duc de Bourgogne, les gens
d'Abbeville étaient entrés en pourparler avec M. de Torci, grand-maître des
arbalétriers. Abbeville était une des villes de la Somme cédées par les
traités d'Arras, de Conflans et de Péronne, mais rachetables à la mort du
Duc. Les habitants, se sachant donc Français et destinés à revenir au roi,
étaient fort portés en sa faveur ; mais il y avait une garnison de quatre
cents Flamands. Sur ce, arriva le sire de Comines avec l'Amiral ; il commença
à traiter avec les capitaines et les officiers de la ville, leur promettant
de la part du roi de l'argent et des pensions ; ils se laissèrent gagner,
firent partir leurs gens, et alors, sans rien attendre, le peuple ouvrit les
portes à la troupe de M. de Torci. Ce fut autant de gagné pour le roi, qui
refusa de payer les autres, disant que ce n'était pas d'eux qu'il avait tenu Abbeville. La
place qu'il importait d'avoir c'était Arras. Elle était forte, d'ailleurs
capitale du comté d'Artois, et l'on pouvait croire que tout le pays suivrait
son exemple. La garnison était nombreuse, et les bourgeois étaient depuis
longtemps grands ennemis de, la France. M. de Ravenstein et M. de Crèvecœur
sire d'Esquerdes, y commandaient. L'Amiral fit sommer la ville, et le sire de
Comines demanda à parlementer. Les sires de Ravenstein et d'Esquerdes
sortirent, et un pourparler s'engagea dans l'abbaye de Saint-Éloi, à deux
lieues d'Arras. Ils
avaient amené avec eux un des magistrats de la ville, maître Jean de la
Vacquerie, homme sage et bien parlant. Il exposa fort clairement que le comté
d'Artois ne pouvait en aucune façon appartenir au roi, car c'était un fief
féminin venu dans la maison de Bourgogne par madame Marguerite de Flandre,
quand elle avait épousé le duc Philippe le Hardi. Il y
avait peu de réponses à leur faire. Les gens du roi alléguèrent que le roi
avait droit à ce fief par confiscation, parce que le feu duc Charles avait
forfait contre le roi et la couronne. Mais ce n'était pas sur de tels arguments
qu'avait compté le sire de Comines, et il savait mieux que personne en
employer d'autres. Il ne venait là que pour trouver occasion de parler à ses
anciens amis de la cour de Bourgogne, et surtout à M. d'Esquerdes, qui était
un des principaux et des plus recommandables serviteurs du feu Duc, puissant
d'ailleurs dans la province par ses biens et ses alliances. Le sire de
Comines lui représenta cette maison de Bourgogne, qu'ils avaient servie
ensemble, maintenant ruinée à jamais par la conduite insensée du feu Duc ;
l'armée détruite, de telle sorte qu'en une semaine on ne pourrait pas mettre
huit hommes d'armes en campagne, le trouble partout ; la Bourgogne faisant sa
soumission ; la Flandre en sédition, enfin nul moyen de résister au roi. M.
d'Esquerdes écoutait tous ces discours sans y pouvoir trouver réplique. Le
temps était passé où les seigneurs bourguignons se montraient arrogants
envers les serviteurs de France, et parlaient du roi avec dédain. Il laissa
le sire de Comines lui donner de prudents conseils et lui faire de
profitables offres ; quand ils se quittèrent, si Arras ne fut pas rendu, on
pouvait voir du moins que ce n'était pas lui qui serait le plus obstiné à la
défendre. Cependant
le roi arrivait. Après avoir envoyé ses lettres d'abolition dans le duché de
Bourgogne ; après avoir, écrit aux bonnes villes de lui prêter quelque
argent, chacune selon son pouvoir, pour l'aider à supporter les frais qu'il
allait être contraint. de faire afin de réunir à la couronne les duché et
comté de Bourgogne, la Flandre, le Ponthieu, l’Artois, le comté de Boulogne,
et autres seigneuries naguère tenues par feu Charles, duc de Bourgogne ;
après avoir fait aux États de Languedoc la demande d'une aide de 187.975
livres, il venait achever par sa présence la soumission de l'Artois et de la
Flandre. Tout lui annonçait un succès facile. Ham et Bohaing lui furent
rendus. Les habitants de Saint-Quentin appelèrent eux-mêmes M. de Moui.
Guillaume de Bische, capitaine de Péronne, tout favorisé qu'il avait été du
duc Charles, n'en avait pas moins entretenu constamment de secrètes
intelligences avec le roi ; il s'empressa de venir au -devant de lui, et de
lui ouvrir ses portes. De si
heureux commencements charmaient le roi ; il lui semblait que tout allait au
plus vite se tourner à son gré. Son désir et son espérance, pendant toute la
vie du duc Charles, avaient été de marier le Dauphin avec mademoiselle Marie,
et de réunir par cette alliance les vastes états de Bourgogne au royaume de
France. Depuis la bataille de Nancy, tel avait encore été son premier projet.
C'était pour y contraindre la jeune Duchesse et ses conseillers qu'il avait
voulu se saisir de ses provinces. Véritablement il éprouvait aussi une
certaine satisfaction de vengeance en détruisant cette puissance de Bourgogne
qui avait Si longtemps pesé sur lui ; mais ce mariage lui semblait pourtant
la fin nécessaire et souhaitable de cette grande affaire. Toutefois, lorsqu'il
vit le succès passer si promptement son attente, il se laissa emporter à son
penchant de vouloir, lorsque la fortune lui était favorable, tout gagner sans
rien donner de son côté, et pensa qu'il allait avoir tous les états et
seigneuries de la maison de Bourgogne, sans même avoir besoin de faire
épouser mademoiselle Marie par le Dauphin. Il se
raillait de l'Amiral et du sire de Comines, qui avaient encore si peu avancé
ses besognes, et ne lui avaient pris qu'une ou deux villes, tandis que toutes
s'ouvraient à son approche. Il leur disait que certes maitre Olivier en
ferait bien plus qu'eux, et allait lui procurer l'obéissance de la ville de
Gand. Lorsque le sire de Comines lui répondait qu'il n'était pas à croire que
de si petites gens fissent de si grandes choses et gagnassent autorité sur un
peuple comme les Gantois, le roi ne l'écoutait guère, et ne répliquait que
par des propos de moquerie. Son compère le sire du Lude, grand railleur de
son métier, en disait encore plus pour lui plaire. Puis le roi expliquait
tous ses nouveaux desseins : comment il réunirait à la couronne les deux. Bourgognes
l'Artois, la Flandre, le Hainaut et même davantage, sauf à se faire des amis
et des alliés obéissants parmi les princes d'Allemagne, en leur donnant la
Hollande, le Brabant et d'autres seigneuries trop lointaines. D'ailleurs il
pensait que si les choses ne tournaient pas aussi bien qu'on le pouvait
espérer, il serait toujours à temps d'en revenir au mariage du Dauphin. Dans
ses discours publics et ses dépêches, il ne cessait pas d'en témoigner la
volonté. Comme
dans sa méfiance il ne se souciait jamais d'employer à une affaire quiconque
ne la jugeait pas avec la même opinion que lui, ' il donna sur-le-champ au
sire de Comines une commission pour la Bretagne et le Poitou ; mais
auparavant il prit de lui le nom de tous les gens qui avaient promis de le
servir dans les pays de Flandre, et garda note des sommes qu'on leur devait
donner. C'était ainsi que se traitaient toutes les affaires : chacun,
Français ou Bourguignon, ne visait qu'à son profit. Be roi, pour gagner les
uns et s'assurer de la fidélité des autres, n'était point fâché de cette
grande ardeur de s'enrichir. Néanmoins
il arrivait parfois que cette cupidité lui était nuisible, et qu'il n'en
était pas mieux servi. Ainsi, au moment où le sire de Comines allait partir,
arriva un de ses parents, gentilhomme considérable du Hainaut, qui venait
marchander la soumission des principales villes du pays. Il y mettait
toutefois pour condition, que le Hainaut ne serait pas joint à la couronne de
France, et continuerait à être terre de l'Empire. Cette réserve déplut au roi
qui, pour le moment, ne doutait plus de rien. Il répondit au sire de Comines
que ce n'était pas les gens qu'il lui fallait, qu'il saurait bien se passer
d'eux ; que du reste, puisqu'il allait partir, M. du Lude suivrait cette
affaire. Le pourparler dura peu. M. du Lude demanda d'abord combien les
villes du Hainaut lui donneraient pour avoir conclu leur appointement ; et,
comme le gentilhomme venait, non pas offrir de l'argent aux autres, mais en
demander pour lui, le marché fut rompu même avant le départ du sire de
Comines. « Or
donc, vous vous en allez, lui disait, au moment où il montait à cheval, M. du
Lude en riant de grand cœur. Vous partez au moment que vous devriez faire vos
besognes ou jamais ; car, vu les grandes choses qui tombent entre les mains
du roi, il peut avantager et enrichir tous ceux qu'il aime. Quant à moi, je
m'attends à être gouverneur de Flandre et m'y faire tout d'or. » — « J'en
suis bien joyeux pour vous, répondit l'autre doucement se gardant bien de
contredire un homme si bienvenu du maître ; mais j'espère que le roi ne
m'oubliera pas. » Pendant
ce temps-là, tout se passait de même en Bourgogne. Les principaux
gentilshommes et officiers du Duc voyant tomber de toutes parts la puissance
de cette Maison qu'ils avaient si longtemps servie, traitaient pour leur
compte[10], et se faisaient donner les
meilleures conditions possibles. Messire Philippe Bouton, bailli de Dijon,
stipula la conservation de son office, et du droit de sceau, dont il
jouissait depuis le duc Philippe. En outre, il fut capitaine et châtelain de
Saugi, conseiller et chambellan du roi, chevalier assistant au parlement de
Bourgogne. Hugues de Thoisy conserva le bailliage d'Auxois. Jean de Damas,
sire de Digoine et de Clessy, bailli et capitaine de Macon, chevalier de la
Toison-d'Or, des plus illustres gentilshommes de Bourgogne, et qui avait le
mieux servi le feu Duc, fut un peu plus longtemps à se décider. Il doutait
que le duc Charles fût mort, et envoya un messager à Dijon pour s'en enquérir
; puis il prêta serment au roi comme conseiller et chambellan, et reçut en
don la seigneurie de Mont-Cenis. Si les
Bourguignons se faisaient ainsi acheter, les capitaines du roi n'entendaient
pas que leurs bons services restassent sans récompense. Ils rançonnaient les
villes, et livraient à des marchands de Paris, qui étaient venus avec eux,
les vins dont on se saisissait. Loin d'observer cette sage discipline, que le
roi leur avait tant recommandée, ils permettaient le désordre et en savaient
profiter. Néanmoins, craignant que le roi ne blâmât une telle conduite, M. de
Craon et M. d'Amboise lui rendirent compte des sommes qu'ils avaient trouvées
dans les trésors du Duc, demandant ses ordres à ce sujet, comme aussi pour
les différents effets dont ils avaient eu à se saisir. Le roi
ne se laissait pas tromper facilement, et lors même qu'il permettait les
choses, il aimait à montrer que c'était en toute connaissance. «
Messieurs les comtes, leur écrivit-il, je vous remercie de l'honneur que vous
voulez bien me faire de me mettre à butin avec vous. Je veux bien que vous
ayez la moitié de l'argent des restes que vous avez trouvés ; mais je supplie
que vous mettiez à part le surplus, et que vous vous en aidiez pour faire
réparer les places qui sont sur la frontière des Allemands, et pour les
pourvoir de ce qui sera nécessaire, en façon que je ne perde rien. S'il ne
vous sert pas, je vous prie, envoyez-le-moi. Touchant les vins du duc de
Bourgogne, qui sont en ses celliers, je suis content que vous les ayez. Écrit
à Péronne le 9 février. » M. de
Craon et les seigneurs qui étaient avec lui continuaient, du reste, à bien
servir le roi. S'ils faisaient beaucoup de mécontents, et aliénaient les
cœurs de la domination française, au moins soumettaient-ils le pays, qui
n'avait nul moyen de se défendre. La Comté imita bientôt après l'exemple du
Duché. Les trois États assemblés à Dôle représentèrent que le roi ne pouvait
avoir nul droit à un fief féminin qui dépendait de l'Empire, et demandèrent
un délai pour envoyer savoir le bon plaisir de mademoiselle de Bourgogne.
Ensuite, pressés par les commissaires du roi, ils considérèrent que l'armée
était forte ; qu'il n'y avait aucun moyen de lui résister ; que le désordre
commençait à se mettre dans le pays ; que les ennemis y entraient sans nul
obstacle, et y commettaient des pillages ; que la puissance du roi était
seule en état de rétablir le repos et la paix, et que le sire de Craon s'y
engageait en conscience. Alors ils firent leur soumission avec toutes les
réserves de droit, et aux mêmes conditions à peu près que le Duché. Ce traité
fut signé le 19 février[11]. Le
conseil de mademoiselle de Bourgogne voyait s'accroitre chaque jour les maux
et les dangers„ sans avoir nulle possibilité d'y porter remède. Une ambassade
solennelle fut envoyée au roi peu de jours après qu'il fut arrivé à Péronne[12]. Elle se composait du
chancelier Hugonet, du sire d'Himbercourt, du protonotaire de Cluny, du sire
de la Gruthuse et de quelques autres. Ils remirent au roi leur lettre de
créance ; elle était écrite de la main de mademoiselle de Bourgogne. Madame
la duchesse douairière et Adolphe de Clèves sire de Ravenstein y avaient
aussi ajouté leur signature, et répétaient les mêmes assurances de bon
vouloir pour le roi. La princesse annonçait qu'elle avait, conformément à son
droit, pris possession de l'héritage de, son père, et pourvu au gouvernement
de ses états, en se confiant entièrement à un conseil formé de la duchesse
douairière, du sire de Ravenstein, du sire d'Himbercourt et du chancelier
Hugonet. Les
ambassadeurs commencèrent ensuite à exposer leurs propositions[13]. Ils consentaient, au nom de la
jeune Duchesse, à restituer au roi toutes les seigneuries ou domaines acquis
par lei, traités d'Arras, Conflans et Péronne ; en un mot, à ne posséder dans
le royaume rien de plus que le premier duc Philippe le Hardi. En outre, on
offrait de rétablir la juridiction du Parlement de Paris, contestée depuis si
longtemps. Enfin, on reconnaissait qu'hommage était dû au roi pour la
Bourgogne, l'Artois et la Flandre. Au prix de ces humbles conditions, le roi
était supplié de retirer ses armées, et d'observer fidèlement la trêve de
neuf années conclue à Soleure avec le feu duc Charles. Le roi
répondit qu'il ne venait nullement dépouiller mademoiselle de Bourgogne ;
qu'elle était sa proche parente et sa chère filleule ; que, bien au
contraire, il n'avait pas un autre désir que de la protéger et de prendre
sous sa garde elle et ses États. C'était, disait-il, son devoir comme
suzerain ; car la coutume de France réglait qu'à défaut de parents la garde
noble d'une vassale mineure appartenait au seigneur. D'ailleurs, le roi
souhaitait par-dessus tout la conclusion du mariage de mademoiselle de Bourgogne
avec son fils le Dauphin. En attendant que cette grande affaire pût être
terminée, il allait réunir à la couronne les seigneuries qui y étaient réversibles,
et se saisir, pour les conserver à mademoiselle de Bourgogne, du resté de
ses' États. Il amenait avec lui force suffisante pour se faire justice, au
cas où l’on refuserait de la lui rendre. Les
ambassadeurs répondirent qu'ils n'avaient nul pouvoir pour traiter de ce
mariage. De son côté, le roi ne voulait mettre rien autre chose en
négociation. Il n'en fit pas un moins bon accueil au sire d'Himbercourt et au
chancelier, tâchant de les séduire et de les amener à son parti par promesses
et flatteries, et leur rappelant qu'ils étaient non pas Flamands et de langue
allemande, mais du royaume de France. M. d'Himbercourt était Picard de la
noble maison de Brimeu, et le chancelier né dans le duché de Bourgogne. Il ne
gagna rien sur ces fidèles serviteurs ; seulement ils ne cachèrent point que,
selon leur propre avis, le mariage proposé par le roi était fort désirable,
et s'engagèrent à travailler de leur mieux pour le succès de ce dessein. Ce
n'était pas ce que le roi voulait. Néanmoins il feignit de se contenter de
leur bonne volonté, et se recommanda à leurs soins. Avant
leur départ et pour tirer du moins quelque profit .de leur voyage, il leur
demanda de mettre entre ses mains et sous sa garde la cité d'Arras qu'il
avait fait sommer. C'était M. d'Esquerdes qui lui avait conseillé de faire
cette demande. Le marché entamé par le sire de Comines s'était conclu, mais
M. d'Esquerdes, pour sauver les apparences et se faire dégager des serments
qu'il venait de renouveler entre les mains de la jeune Duchesse, voulait se
faire mettre par elle-même sous l'obéissance du roi. Il n'y avait guère moyen
de refuser au roi une chose qu'il pouvait obtenir de vive force. Déjà il
s'était saisi de beaucoup d'autres villes, et chaque jour quelqu'une lui
ouvrait ses portes. Les ambassadeurs, avec permission de la Duchesse,
consentirent à ce que M. d'Esquerdes tînt Arras pour le roi, sauf les
réserves de droit. Arras était alors divisé en deux portions : la ville, qui
avait une grande. et forte enceinte, et qui appartenait aux comtes d'Artois[14] ; la cité, qui était
presque sans défense. Cette cité était bien plus ancienne, dépendait de
l'évêque et du chapitre, et relevait directement du roi, du moins à ce qu'il
prétendait. Ce fut seulement la cité qui lui fut remise. Il y fit son entrée
le 4 mars. Les
ambassadeurs, en retournant à Gand, y trouvèrent le désordre fort augmenté,
et la jeune princesse dans un péril toujours croissant. Les gens de la ville
avaient saisi leurs magistrats, fait périr les uns, enfermé les autres. Il
avait fallu assembler les trois États de Flandre et leur promettre
solennellement de ne rien faire que d'après leurs conseils. Pour accroître
les embarras dé mademoiselle Marie, le vieux duc de Clèves, frère aîné de M.
de Ravenstein, était arrivé pour travailler à la déterminer à épouser Jean de
Clèves, son fils. Louis de Bourbon, évêque de Liégé, était venu de son côté
demander qu'on rendît à sa ville les libertés et privilèges dont elle avait
été si cruellement dépouillée, ainsi que les sommes d'argent que le feu Duc
en avait arrachées par violence. Afin de se faire mieux écouter et de se
montrer plus redoutable, il avait amené avec lui, ou plutôt ses sujets les
Liégeois lui avaient donné, pour compagnon et conseiller, Guillaume
d'Aremberg, sire de la Marck, surnommé le Sanglier des Ardennes, un des plus
cruels brigands de ce temps-là, qui depuis beaucoup d'années était avec sa
bande de routiers la terreur de tout le pays. La
principale pensée des Gantois et des gens des États n'était point la crainte
des armées du roi, ni les., progrès qu'il faisait en Artois. Ils ne
songeaient qu'à secouer le joug trop lourd qui avait pesé sur eux si
longtemps, et se réjouissaient de voir leur jeune Duchesse faible, sans
guide, sans soutien, hors d'état de remettre le bon ordre. Leur haine se
dirigeait surtout contre les conseillers de leurs anciens Ducs. Cette longue domination
des quatre princes bourguignons, durant laquelle les Flamands s'étaient vus
si souvent châtiés, privés de leurs franchises, chargés de pesants impôts,
gouvernés par des lois nouvelles, leur apparaissait comme le règne des
Français, dont, grâce à Dieu, on allait voir la fin. Vainement quelques-uns
des serviteurs ou des seigneurs de Bourgogne avaient une renommée méritée de
sagesse et de justice ; vainement ils s'étaient efforcés d'adoucir les rudes
volontés du duc Charles. Tous étaient confondus dans une détestation commune.
On voulait à tout prix 'se défaire de ces étrangers, dont la présence avait
été si fâcheuse et si déplaisante. La jeune Duchesse ne parvenait à modérer
les gens qui étaient à la tête des bourgeois et des États, qu'en leur
protestant sans cesse qu'elle n'écouterait en rien les conseils des Français,
surtout du chancelier et du sire d'Himbercourt. Dans
une telle disposition des esprits, aucune idée ne pouvait être plus odieuse
que le mariage de mademoiselle Marie avec le Dauphin. C'était continuer le
règne des Français ; c'était livrer les libertés de la Flandre à un seigneur
bien plus puissant encore que les ducs de Bourgogne, et qui se trouverait
bien plus fort contre ses sujets flamands ; c'était s'unir à un royaume dont
les habitants n'avaient nul privilège, vivaient sous le bon plaisir du roi,
et succombaient sous le poids d'impôts qu'ils n'avaient pas consentis[15]. En outre, la réputation du roi
Louis était grande en ces contrées : il y passait non-seulement pour un
maître dur et cruel, mais pour un prince sans foi, qui avait violé les serments
les plus saints ; avec lequel il n'y avait point de traité possible ; qui, en
ce moment même, sans égard aux trêves de Soleure, saisissait les villes d'une
jeune princesse, sa parente et sa filleule, quand elle ne demandait que paix
et repos. On parlait aussi de l'ingratitude de ce roi, qui travaillait depuis
près de vingt années à détruire cette maison de Bourgogne, où il avait été
honorablement recueilli dans sa détresse ; où il avait, toute la Flandre en
était témoin, reçu une si noble hospitalité. Quelque
idée que les États eussent du roi Louis, il était cependant nécessaire
d'entrer en pourparler avec lui, et maître Olivier ne manquait point de faire
en son nom quelques promesses pour encourager à s'adresser à lui. Des
ambassadeurs furent envoyés à Péronne, où se tenait toujours le roi. Il
aimait beaucoup mieux avoir à faire avec ceux-là qu'avec les conseillers de
Bourgogne. C'étaient gens bornés, bourgeois, ne connaissant rien aux choses
de la politique, songeant aux intérêts de leurs villes, sans trop rechercher
ses desseins, sans accointance avec les ends seigneurs, et n'entrant point
dans leurs secrètes cabales ; d'ailleurs, inhabiles au fait de la guerre, à
lever ou équiper des armées. Il les reçut fort bien et les écouta
complaisamment. Pour eux, ils venaient seulement demander l'exécution du
traité de Soleure, disant au roi qu'il devait bien plutôt assister
l'héritière de Bourgogne que la dépouiller, d'autant qu'elle n'avait aucun
mauvais dessein contre lui. Ils en pouvaient répondre, ajoutaient-ils,
puisqu'elle leur avait juré de ne se gouverner que d'après les conseils des
États de Flandre. Sur
cela, le roi trouva l'occasion favorable pour augmenter le trouble et la
discorde, dont il comptait si bien profiter. « Je suis bien assuré, dit-il,
que vous voulez la paix, et si vous étiez maîtres des affaires, nous saurions
assurément nous arranger ensemble pour le mieux. Mais quand vous prétendez
que mademoiselle de Bourgogne ne fera rien que par vos conseils, il m'est
avis que vous êtes mal informés. J'en sais là-dessus plus long que vous, et
tenez-vous pour certains qu'elle veut faire conduire ses affaires par
d'autres qui ne veulent pas la paix. » Les
députés commencèrent à se troubler, car ils n'avaient pas l'habitude de
traiter de grandes affaires et avec de si grands personnages. Ils répondirent
qu'ils étaient bien assurés de ce qu'ils disaient, et en produiraient la
preuve par leurs instructions. Le roi répliqua qu'on leur pourrait montrer
telles lettres, et écrites de telle main, qui feraient bien connaître les
réelles intentions de mademoiselle de Bourgogne ; comme ils insistaient,
non-seulement il leur fit voir, mais leur remit la lettre par laquelle la
Duchesse annonçait qu'elle prenait pour conseillers justement les hommes que
les Gantois haïssaient le plus. Surpris
et indignés, les députés n'eurent rien de plus pressé que de revenir à Gand.
Ils se présentèrent à leur retour chez mademoiselle de Bourgogne, qui les
reçut en solennelle audience pour entendre leur rapport. Ils commencèrent par
raconter que le roi avait assuré formellement que mademoiselle n'avait point
l'intention de se gouverner par les conseils des trois Etats, et qu'il
prétendait avoir une lettre qui en faisait foi. Aussitôt Mademoiselle
interrompit l'orateur avec vivacité et courroux, disant que cela était faux,
et que certes on ne produirait pas une semblable lettre. Alors,
sans nul égard pour cette jeune princesse, en homme grossier et mal appris,
ce bourgeois tira la lettre de son sein et la 'montra devant tous les
conseillers qui étaient là. Mademoiselle de Bourgogne demeura interdite et
confuse de se voir ainsi publiquement démentie. Cet
incident porta au comble la fureur des gens de la ville et des États contre
le chancelier et le sire d'Himbercourt. On savait, et le roi ne l'avait pas
non plus laissé ignorer, qu'ils s'étaient engagés à travailler de tout leur
pouvoir au mariage de la Duchesse avec le Dauphin ; c'était la principale
crainte des Flamands. Ils voulaient qu'elle épousât, non un prince de France,
mais quelque seigneur allemand pas trop puissant, qui leur donnât l'appui de
l'Empire, sans pouvoir détruire leurs libertés. Sur ce point, le duc de
Clèves s'entendait fort bien avec eux, espérait qu'il serait dans leurs vues
de préférer son fils, et en secret excitait les esprits contre les
conseillers bourguignons. Les Liégeois et le sire de la Mark soufflaient
aussi le désordre et la sédition, dans le désir de se venger de M.
d'Himbercourt, qui avait été gouverneur de Liège ; encore qu'il eût exercé
cet office avec sagesse et douceur. Le comte de Saint-Pol, fils du
connétable, cherchait, avec plus d'ardeur encore, l'occasion de perdre les
deux hommes qui avaient livré son père. Tout enflammait donc, et rien ne
pouvait arrêter la volonté de ce peuple. Dès le
soir le chancelier, le sire d'Himbercourt et le protonotaire de Cluny, autre
conseiller bourguignon, furent saisis dans un couvent où ils avaient tenté de
se cacher. Contre les anciennes habitudes des Gantois, accoutumés à se faire
soudaine et violente justice, des commissaires furent nommés pour instruire
procès contre les prisonniers. Mais de tels juges étaient assurément prévenus
et passionnés. On voyait même siéger parmi eux un des capitaines de la bande
du Sanglier des Ardennes. L'accusation
porta sur trois points. Le premier était d'avoir livré la cité d'Arras au
roi. S'ils étaient reprochables en quelque chose, si une trahison leur
pouvait être imputée, c'était, sans doute, en cette occasion. Mais les
commissaires y insistèrent peu ; cela ne touchait en rien les intérêts de la
ville de Gand et de la Flandre ; peu leur importait que leur souverain fût
affaibli et ruiné. Le
second grief était d'avoir, dans un procès que le conseil avait jugé entre la
ville de Gand et un particulier, reçu des dons et de l'argent pour rendre
justice. Le chancelier et le sire d'Himbercourt répondirent qu'ils avaient
jugé selon le droit et leur conscience, sans exiger nulle récompense, mais
qu'ils avaient cru pouvoir accepter les dons qu'après le procès jugé leur
avaient offerts les Gantois en rémunération de leurs soins et peines. La
troisième charge était plus générale, on leur imputait d'avoir violé les privilèges
des Gantois crime qui, en tout temps, avait mérité la mort. Leur défense sur
ce point était bien simple : ils s'étaient conformés en tout aux franchises
de Gand, telles qu'elles avaient été réglées d'un commun accord entre la
ville et les ducs Philippe et Charles, après les guerres malheureuses des
Gantois. Ces
raisons, tant bonnes qu'elles pouvaient être, ne furent guère écoutées. Le
protonotaire de Cluny, qui venait peu auparavant d'être nommé évêque de
Thérouenne, réclama le bénéfice ecclésiastique, et l'on n'osa point passer
outre en ce qui le touchait. Messire Hugonet allégua qu'il devait aussi être
regardé comme appartenant à la cléricature. Il ne fut pas écouté. Le sire
d'Himbercourt et' lui furent torturés avec la plus extrême cruauté, et, après
six jours de procès, condamnés à mort. Pour obtenir du moins quelques délais,
ils en appelèrent au Parlement de Paris. L'appel ne fut point accueilli, et
il leur fut signifié qu'ils seraient exécutés dans trois heures. Ils
rentrèrent dans leur prison pour se préparer à la mort. Après avoir reçu ses
sacre-mens, le chancelier écrivit à sa femme la lettre suivante : « A ma sœur Louise, dame d'Époisses et du
Saillant. « Ma
sœur, ma loyale amie, je vous recommande mon âme de tout mon cœur. Ma fortune
est telle, que j'attends aujourd'hui mourir et partir de ce monde, pour
satisfaire au peuple, comme ils disent. Dieu, par sa bonté et sa clémence,
leur veuille pardonner et à tous ceux qui en sont cause ; de bon cœur, je
leur pardonne. Mais, ma sœur, ma loyale amie, je sens la douleur que vous
prendrez de ma mort, tant à cause de cette séparation de notre cordiale
compagnie, que pour la honteuse mort que je vais souffrir, et le sort que
vous et nos pauvres enfants en éprouverez. Ainsi donc, je vous prie et
requiers par toute la bonne et parfaite amour que vous avez pour moi, de
vouloir présentement vous conforter et prendre consolation, sur deux motifs :
le premier, que la mort est commune à toutes gens, et plusieurs l'ont passée
et passent en plus jeune âge ; le second, que la mort que je souffrirai est
sans cause, sans que j'aie fait, sans qu'on puisse trouver que j'aie fait
chose pour laquelle je mérite la mort. Parquoi je loue mon Créateur qu'il
m'accorde de mourir en cette sainte semaine, et en ce glorieux jour qu'il fut
livré aux Juifs, pour souffrir sa passion tant injuste. Et ainsi, ma mie,
j'espère que ma mort ne sera honteuse, ni à vous, ni à vos enfants. Pour ce
qui est en moi, je la prends bien en gré, en l'honneur et l'exemple de notre
Créateur, et pour la rémission de mes péchés. Quant aux biens, celui qui nous
a fait la grâce de mettre nos enfants sur terre les nourrira et soutiendra
selon sa sainte miséricorde. Pour ce ma mie réconfortez-vous ; d'autant que
je suis, je vous le certifie, résolu et délibéré, moyennant raide et la grâce
divine, de recevoir sans regret la mort, pour venir à la gloire du paradis.
Enfin, ma mie, je vous recommande mon âme et la décharge de ma conscience ;
et tant sur cela que sur autre chose, j'ai prié mon chapelain de vous
déclarer mon intention, et ajoutez-lui foi comme à moi-même. Adieu, ma sœur,
ma loyale amie, je remets, vous et nos enfants, à la recommandation de Dieu
et de sa glorieuse mère. Ce jeudi-saint, que je crois être mon dernier jour.
» Pendant
que ce digne chancelier se résignait si vertueusement à la mort[16], mademoiselle de Bourgogne, qui
avait employé tous les moyens pour empêcher cette condamnation, et qui savait
que l'exécution allait se faire, sortit à pied de son logis, et, vêtue de
deuil, avec un simple voile sur la tête, elle vint à l'hôtel-de-ville,
supplier qu'on épargnât ses deux fidèles serviteurs. Elle ne fut pas écoutée.
« Assurément, lui répondit le grand doyen, c'est bien sans cause qu'ils ont
été condamnés ; mais voyez tout ce peuple en fureur, il le faut bien
contenter. » On amena les prisonniers, et on les plaça sur une charrette.
Alors elle courut sur la place du marché. Tout le peuple y était assemblé, et
en armes. Le chancelier et Himbercourt furent amenés leurs membres avaient
été tellement brisés par la torture, qu'ils ne pouvaient se soutenir, et
qu'on fut obligé de les porter' sur l'échafaud. Parmi
ces cruels apprêts, mademoiselle de Bourgogne, les larmes aux yeux, les
cheveux épars, conjurait, en sanglotant, tout ce peuple d'avoir pitié d'elle,
de lui rendre les vieux et loyaux conseillers de son père, les appuis et
tuteurs de sa jeunesse, condamnés par passion et contre toute justice. Déjà
une partie des assistants, ne pouvant se défendre de l'émotion qu'inspirait
cette jeune et noble princesse désolée et humblement suppliante, commençaient
à se déclarer pour elle, et à crier qu'il fallait lui faire ce plaisir ; les
autres continuaient à demander la mort à haute voix. Déjà les piques se
baissaient, et la place du marché allait devenir un lieu de combat, lorsque
ceux qui voulaient la mort, et qui étaient les plus nombreux, ordonnèrent aux
bourreaux de faire leur office. Ils obéirent : mademoiselle de Bourgogne vit
tomber la tête et jaillir le sang de ses deux chers serviteurs. On la ramena
demi-morte en son hôtel. Cette
cruelle exécution ne calma point le peuple de Gand, il continua à se tenir en
armes sur la place du marché, comme dans le temps de ses anciennes révoltes.
Les Bourguignons furent chassés, maltraités ou mis à rançon. La duchesse
douairière fut contrainte de sortir de la ville, ainsi que M. de Ravenstein,
pour avoir tous deux signé la lettre livrée par le roi. L'évêque de Liège,
prince doux et tranquille, voulait retourner dans ses états[17] ; les portes lui furent
fermées, et on le contraignit à demeurer à Gand. Mademoiselle de Bourgogne
était gardée comme en prison, et ne pouvait recevoir une visite ou une lettre
sans le consentement des gens de la ville. Pendant
ce temps-là le roi continuait à saisir, l'une après l'autre, par menace,
violence ou corruption, presque toutes les villes de la Picardie et d'Artois.
Le Tronquoi, Montdidier, Roye, Moreuil, Vervins, Saint-Gobin, Marie, Rue,
Landrecies, sa rendirent ou résistèrent peu. Thérouenne fut livrée par le
peuple, qui profita du désordre pour piller la maison de l'évêque, à qui,
dans le même moment, les Gantois commençaient de faire son procès. Non-seulement
le roi gagnait des villes, mais il acquérait aussi des serviteurs. Presque
tous les gentilshommes de ces provinces entraient à son service, et, livrant
les châteaux et forteresses qu'ils commandaient, passaient dans le parti
contraire. M. d'Esquerdes ne contribuait pas peu à toutes ces soumissions. Ce
fut lui surtout qui persuada aux gens d'Hesdin d'ouvrir leurs portes ; mais
Raoul de Lannoy se retira dans le château avec la garnison. Il y commença une
vaillante défense, et l'on fut contraint de faire, avancer l'artillerie.
Toutefois, comme il n'avait nul espoir d'être secouru, il accepta
d'honorables conditions, et eut la permission de se retirer avec ses gens,
vie et bagues sauves. Il s'était si vaillamment montré, et ses façons pendant
les pourparlers plurent tellement au roi, qu'il .se prit de goût pour lui,
voulut absolument le garder, employa tout son savoir-faire à le séduire, et y
réussit. D'Hesdin,
le roi vint devant Boulogne. C'était un fief dépendant du comté d'Artois.
Depuis beaucoup d'années il était réclamé par la maison de la Tour, dernière
branche des anciens comtes d'Auvergne. Le duc Philippe le Bon s'en était
emparé dans le temps où le sire de la Trémoille en disputait l'héritage à
Marie de Boulogne, comtesse d'Auvergne, dont il avait épousé la sœur Jeanne,
duchesse douairière de Berri[18]. La ville était forte, mais ne
se défendit pas longtemps. Le roi déclara que, pour la sûreté du royaume, il
était nécessaire qu'il la conservât sous sa garde, sauf à donner l'équivalent
à Bertrand de la Torr, dont il ne niait point les droits. Il prit donc
possession de la ville et comté de Boulogne. Pour montrer sa singulière
dévotion et reconnaissance pour la sainte Vierge, qui, disait-on, était
apparue miraculeusement sur les murs de la ville la veille de l'entrée des
Français[19], il lui fit formellement don de
cette seigneurie, puis la reçut d'elle, et lui en fit hommage à genoux, sans
ceinture et sans éperons, en présence du clergé, du maire et des échevins. Il
offrit en même temps, en signe de vassalité, un cœur d'or du poids de deux
mille écus, réglant qu'à l'avenir les rois de France ses successeurs
prêteraient un semblable hommage, feraient une pareille offrande. Cependant
les gens des villes et du peuple n'étaient point partout aussi favorables aux
Français que les capitaines et les seigneurs. Il y avait d'anciennes haines
qui n'étaient pas oubliées. A Desurènes, bourg près de Boulogne, il y avait
une vieille femme connue par son acharnement pour le parti bourguignon, et
qui avait vécu du temps des longues guerres ; les Français voulurent lui
faire crier : Vive le roi ! elle s'y refusa obstinément ; et enfin,
lorsqu'on lui tint l'épée sur la gorge, on ne put arracher d'elle d'autre cri
que : Vive le roi, par le diable ! La résistance était bien plus
générale dans le Hainaut, où le roi avait envoyé le comte de Dammartin avec
une bonne partie de son armée. Mais
c'était surtout à Arras que cette aversion contre le roi et les Français
était la plus forte. Quinze jours après l'entrée du roi dans la cité, la
ville n'avait pas encore consenti à ouvrir ses portes. M. d'Esquerdes et
maître la Vacquerie avaient exhorté longtemps les habitants à ne pas braver
toute la puissance du roi, mais ils ne pouvaient rien persuader à ce peuple
aveugle et obstiné. Les plus furieux Bourguignons des autres villes ou des
compagnies de gens de guerre s'étaient presque tous réfugiés à Arras, et y
avaient allumé les esprits. A force
d'instances et de pourparlers, les États de la province, qui pour lors
étaient assemblés, consentirent enfin aux conditions réglées par M.
d'Esquerdes, et qu'avaient approuvées d'avance les ambassadeurs de
mademoiselle de Bourgogne. Ils promirent de prêter serment au roi, et d'obéir
à ses officiers de justice et autres, jusqu'au moment où la Duchesse aurait
fait foi et hommage pour le comté d'Artois, comme elle y était tenue. En cas
où elle s'y refuserait, et si elle épousait un ennemi du roi, les États
reconnaissaient que l'Artois devait demeurer à la couronne, sauf qu'il
conserverait ses libertés et privilèges. Le roi s'engageait aussi à accorder
une abolition, et à maintenir chacun dans son emploi. Cet
engagement conclu, des députés de la ville vinrent prêter serment au roi, et
lui remettre les clefs ; il les rendit aux échevins, déclara l'abolition
promise, et donna un délai à ceux des habitants qui avaient quitté le pays,
pour y rentrer et jouir de cette amnistie. Peu de jours après, le cardinal de
Bourbon entra dans la ville sans nul appareil armé, et y publia les
intentions du roi. Il réduisait la gabelle du vin, accordait aux bourgeois
les privilèges de noblesse et la permission de posséder des fiefs sans
toutefois être soumis au ban et à l'arrière-ban, les exemptait du logement
des gens de guerre, remettait tout ce qui était dû sur les impôts, confirmait
toutes les franchises et immunités de la ville. Le 1er avril les lettres du
roi avaient été publiquement lues à l'hôtel-de-ville. Tant de
soins pour gagner le bon vouloir des gens d'Arras n'avaient servi à rien. Dès
que le roi se fut éloigné avec une partie de sa puissance pour soumettre le
reste de la province, le parti, qui lui était contraire dans la ville, reprit
le dessus. Les portes furent fermées, les fortifications augmentées, et toute
communication rompue avec la cité, où M. du Lude commandait une faible
garnison française. Les révoltés commencèrent par se porter en désordre dans
l'abbaye de Saint-Waast, où s'était logé le cardinal de' Bourbon après son
entrée dans la ville. La salle où il dînait fut forcée aux cris de : Tuez
! tuez ! Néanmoins les séditieux se retirèrent sans faire grand mal à
personne, et le cardinal put s'en aller tranquillement. Il fallut donc que M.
de Lu.de se fortifiât de son côté dans la cité et fît avancer son artillerie. On se
trouvait ainsi en pleine guerre. Les habitants, qui n'avaient presque aucune
garnison et point de capitaine, choisirent d'un commun accord le sire d'Arcis,
gentilhomme de la province, bon et Zélé Bourguignon, qui n'avait point voulu
se soumettre au roi de France. Puis ils envoyèrent demander des secours à
Douai, à Lille et à Orchies. C'était dans ces villes que s'étaient jetés les
restes de compagnies échappées à la bataille de Nancy. En même
temps, car tout dans la ville se passait en grand désordre et sans aucun
dessein sagement arrêté, on demanda à l'Amiral de Bourbon un sauf-conduit,
afin d'envoyer des députés au roi et à mademoiselle de Bourgogne ; il
l'accorda pour Hesdin où le roi était revenu après la prise de Boulogne et de
Montreuil. Le principal de ces députés était maître Odart de Bussi, natif de
Paris et marié à Arras, homme fort entendu et très-estimé, que le roi s'était
efforcé de gagner, et à qui il avait fait accepter, presque malgré lui[20], un office de conseiller au
Parlement. Le roi
les reçut fort bien. Lorsqu'ils lui demandèrent à se rendre auprès de
mademoiselle de Bourgogne pour lui rendre compte de l'état de la ville, il
leur répondit qu'ils étaient bons et sages, et que c'était à eux d'aviser ce
qu'ils avaient à faire. Sur cette parole, ils prirent leur route vers Gand. Précisément
le même jour, les garnisons de Valenciennes, de Douai, de Lille et d'Orchies,
ayant fait un détachement de seize cents cavaliers ou hommes de pied, le sire
d'Arcis, le sire Guillaume de Vergi, le jeune Salazar et d'autres
gentilshommes et capitaines bourguignons s'avancèrent, à la tête de cette
troupe, vers Arras pour y entrer. Ils avaient d'abord eu l'intention de
marcher pendant la nuit ; mais les gens de Douai, encore pleins d'orgueil,
comme au temps des prospérités et des victoires de Bourgogne, voulurent que
toute cette troupe partite en plein midi. Les capitaines du roi avaient peu
de monde, mais sentant de quelle importance il était de ne pas laisser entrer
une nouvelle garnison dans une si forte ville, ils se résolurent à tout
risquer. Le sire du Lude, le maréchal de Gié et Yvon du Fou, avec cent vingt
lances, allèrent se poster en un lieu où devaient passer les Bourguignons, et
tombèrent sur eux comme ils s'y attendaient le moins. Le combat fut vif, mais
les Français eurent l'avantage ; le détachement fut dispersé, le sire de
Vergi fut fait prisonnier, le jeune Salazar se réfugia presque seul dans un
bois voisin ; il n'y eut que le sire d'Arcis qui réussit à entrer dans Arras,
suivi d'à peu près cinq cents combattans. Lorsque
le roi sut cette victoire, il en eut grand contentement, et donna
sur-le-champ l'ordre qu'on saisit les députés, qui étaient venus le trouver à
Hesdin, et qui cheminaient pour se rendre auprès de mademoiselle de
Bourgogne. Ils soupaient tranquillement à Lens, sans nulle méfiance,
lorsqu'un sergent vint les arrêter. Ils furent conduits à Hesdin et si
promptement exécutés, que le lendemain le roi demandant ce qu'on en avait
fait, le prévôt Tristan lui répondit qu'ils étaient déjà morts et enterrés.
Pour lors il ordonna qu'on déterrât la tête de maître Oudart, qu'on la
couvrit d'un mortier écarlate fourré d'hermine, comme un conseiller au
parlement, et qu'en cet appareil elle fût exposée sur la place du marché
d'Hesdin. Cette cruelle imagination était pour lui un sujet de raillerie et
de divertissement, comme on voit par la lettre suivante qu'il écrivait au
sire de Bressuire, en lui racontant ce qui s'était passé durant les derniers
jours. «
Monsieur de Bressuire, j'ai reçu vos lettres et les deux mille francs que
vous m'avez envoyés par le porteur, dont je vous remercie. Des nouvelles de
par-deçà : nous avons pris Hesdin, Boulogne, Fiennes et le château de la
Montoire, que le roi d'Angleterre[21], qui fut plus de trois semaines
devant, ne put prendre. Il a été pris de bel assaut, et tous ceux qui étaient
dedans, au nombre de trois cents, tous tués. » Les
garnisons de Lille, Douai, Orchies et Valenciennes s'étant assemblées pour se
mettre dans Arras, et étant bien cinq cents hommes à cheval et mille hommes à
pied, le gouverneur de Dauphiné[22], qui était en la cité, en fut
averti, alla au-devant, et nos gens n'étaient pas plus de cent vingt lances
qui donnèrent dedans. En effet, ils vous les festoyèrent si bien qu'il en
demeura plus de six cents sur la place, et de prisonniers ils en amenèrent
bien six cents dans la cité. Ils ont été tous, les uns pendus, les autres la
tête coupée. Le reste gagna la fuite. Ceux dudit Arras s'étaient assemblés
vingt-cieux ou vingt-trois pour aller en ambassade devers-mademoiselle de
Bourgogne. Ils ont été pris avec les instructions qu'ils portaient, ont eu la
tête tranchée, car ils m'avaient fait une fois serment. Il y en avait un
entre les autres ; maitre Oudart de Bussi, à qui j'avais donné une seigneurie
en Parlement ; et afin qu'on connût bien sa tête, je l'ai fait atourner d'un
beau chaperon fourré. Il est sur le marché d'Hesdin, là où il préside.
Incontinent que nous aurons autres nouvelles, je vous les ferai savoir. Je
vous prie que vous pourvoyiez toujours bien à tout par-delà ; et de ce qui
surviendra avertissez-m'en souvent. 26 avril. » Le
mauvais succès et lés cruautés du roi n'ébranlèrent point l'obstination des
gens d'Arras. Ils étaient furieux, mais insensés, ne se faisant nulle idée de
la puissance des Français, et ne songeant pas qu'ils ne pouvaient avoir de
secours. C'étaient chaque jour nouvelles insultes criées du haut des
murailles ; c'était la croix blanche pendue ou déchirée ; c'étaient des
gestes sales et injurieux et des bravades de toute sorte. Ils avaient écrit
au-dessus d'une porte Quand
les souris mangeront les chats, Le
roi sera seigneur d'Arras ; Quand
la mer qui est grande et lée[23], Sera,
à la Saint-Jean, gelée, On
verra par-dessus la glace Sortir
ceux d'Arras de la place. Toutes
ces jactances étaient des marques de haine, mais prouvaient la folie plutôt
que la force de ce peuple dont le courage n'avait rien de réfléchi. Le roi
voyant cette obstination avança avec son armée et toute sa grosse artillerie.
Les premiers jours, la défense fut vaillante et coûta cher aux assiégeants ;
le roi pensa même y périr : il s'était avancé au plus près pour faire pointer
ses couleuvrines de siège, lorsqu'un arbalétrier de la ville, l'apercevant,
l'ajusta et l'aurait abattu, si un boucher qui se trouvait aussi sur la
muraille n'avait détourné l'arme et préservé le roi, qui fut seulement
touché. Bientôt
une des portes et un pan de mur furent entièrement abattus ; les capitaines
de la garnison continuèrent à faire bonne contenance et s'apprêtaient à
soutenir l'assaut ; mais la bourgeoisie, dont toute la vaillance n'était qu'ignorance
du danger, s'effraya de ce qui adviendrait si les Français entraient par
force, et fut aussi ardente à vouloir traiter qu'elle l'avait été à braver le
roi. La garnison obtint de sortir avec armes et bagages ; des lettres
d'abolition furent aussi accordées aux habitants. Le roi y disait qu'il avait
égard à leurs humbles supplications ; qu'il voulait bien attribuer leur
dernière rébellion à de mauvais conseils ; que, préférant miséricorde à
rigueur de justice ; ne voulant pas l'effusion du sang humain ni la
désolation, destruction et ruine de la ville ; par pitié pour le pauvre
peuple ; en considération de ceux des habitants qui n'avaient point pris part
à la révolte et s'étaient retirés par-devers lui, et enfin, « pour l'honneur
et révérence de Dieu notre Créateur et de la glorieuse Vierge Marie, aux
mains de laquelle et de son benoît cher enfant nous avons mis notre personne,
notre couronne, notre royaume et la conduite et affaires d'icelui, nous
remettons, quittons, pardonnons et abolissons tous les maléfices, meurtres,
brûlements de maisons, pilleries, rébellions, désobéissances, hostilités,
invasions, et tous autres crimes de lèse-majesté ou autres. » Après
avoir donné ces lettres, le roi entra le 4 mai à cheval dans la ville, non
par la porte ; mais par la brèche. Il s'arrêta sur le petit marché ; là, il
dit aux bourgeois assemblés : « Vous m'avez été rudes, je vous le pardonne,
et si vous m'êtes bons sujets, je vous serai bon seigneur. » Nonobstant
cette promesse et les lettres d'abolition, le roi fit prendre et mettre à
mort tous ceux de la ville qui lui avaient été le plus contraires, entre
autres cet arbalétrier qui avait tiré sur lui. Bientôt toutes les conditions
portées dans les lettres du 4 mai furent oubliées, et la ville fut traitée
sans nul ménagement. Ce fut bien pis, dès que le roi se fut éloigné. M. du
Lude et maître Guillaume Cerisais, qui furent, préposés à la garde et au
gouvernement de cette ville, ne s'occupèrent qu'à tirer grand profit de cette
affaire ; les condamnations continuèrent, afin de gagner des confiscations ;
les riches bourgeois furent mis à rançon ; des exactions de toute sorte
vinrent l'une après l'autre. La haine des habitants pour les Français
s'accroissait de jour en jour ; c’étaient sans cesse nouveaux projets de
sédition, secrètes intelligences avec les Bourguignons, et la découverte de
ces trames amenait de nouvelles cruautés. Il est vrai que de temps en temps
le roi venait à Arras, et, voyant combien il lui importait de s'assurer la
tranquille possession de cette ville, il promettait des abolitions, se
montrait plus clément, diminuait les taxes, accordait des privilèges ; mais
comme il ne pouvait y avoir nulle confiance de part ni d'autre, les choses
allaient toujours en empirant. Le sire du Lude continuait à s'enrichir ;
selon son caractère, il s'en cachait peu, et se vantait bien haut d'avoir
gagné à tout cela au moins vingt mille écus et de belles fourrures de martre.
De son côté le cardinal de Bourbon, qui s'était fait nommer abbé de
Saint-Waast, vivait mal avec ses religieux ; ils n'étaient point accoutumés
au train de dissolution de ce prélat et voulaient s'opposer à la dissipation
des revenus de l'abbaye ; aussi les accusait-il de rébellion contre le roi,
et les faisait-il exiler les uns après les autres. Enfin,
après deux années passées ainsi entre une dure oppression et un indomptable
esprit de révolte, entre un continuel manque de foi des gouverneurs et une
fausse soumission des habitons ; à la suite d'un complot qui fit échouer une
entreprise de la garnison contre Douai, le roi prit au mois de juillet 1479
une grande et dure résolution. Il fit raser les murailles et les
fortifications, chassa tous les bourgeois, hommes, femmes, enfants, prêtres,
religieux. Il abolit même l'antique nom d'Arras, et- prétendit, par sa seule
volonté, créer une nouvelle ville peuplée de nouveaux habitons. Afin d'y
attirer des gens, il lui accorda les privilèges les plus étendus, les plus
grandes libertés, et en signe de tant de faveurs il la nomma Franchise. Ce ne
sembla point motif suffisant aux honnêtes commerçons et bourgeois des autres
villes pour quitter leurs établissements et leur séjour accoutumé, pour venir
vivre dans un pays rempli de troubles et de guerre, et habiter en des maisons
confisquées. Alors le roi, s'obstinant toujours dans son dessein, ordonna que
dans chaque bonne ville du royaume un certain nombre de bourgeois et
d'artisans fussent désignés, pour transporter, bon gré malgré, leur domicile
dans sa ville de Franchise. Paris, Rouen, Orléans, Lyon, Tours, les villes
d'Auvergne, de Limousin et de Languedoc[24] furent tenues de fournir des
habitants. Comme on le peut croire, une volonté si tyrannique éprouva une
forte résistance : chacun des pauvres gens, sûr qui était tombé le sort ou la
désignation., cherchait des prétextes de santé ou de dépense pour ne se point
mettre en route et pour ne point aller à l'autre bout du royaume chercher un
séjour triste et ruiné. De nouvelles lettres du roi ordonnèrent que les frais
de voyage seraient payés par les villes ; il accorda délai pour acquitter
leurs dettes à ceux qui se rendraient à leur destination ; il mit des impôts
pour subvenir aux dépenses de Franchise et à l'établissement de ses nouveaux
habitants. Il fit de grands efforts pour faire revivre ces fameuses fabriques
de tapisseries, qui avaient porté la renommée d'Arras dans les pays les plus
lointains. Mais toutes ces lettres et ordonnances ne profitaient à rien ; sa
volonté ne pouvait l'emporter sur la justice et le bon sens. Il travailla
pourtant obstinément à peu près jusqu'à sa mort à accomplir la fondation de
cette ville de Franchise. La
résistance des gens d'Arras et la haine furieuse qu'ils lui avaient montrée,
commencèrent à faire apercevoir au roi qu'il ne serait p. as aussi facile
qu'il l'avait d'abord cru, de se saisir, à force ouverte, de tous. les états
de mademoiselle de Bourgogne. En même temps il lui était arrivé de mauvaises
nouvelles du Duché[25]. C'était
surtout au prince d'Orange qu'il avait dû la prompte soumission de cette
province et de la Comté. Toutefois, ayant en lui une moindre confiance que
dans le sire de Craon, ce fut celui-ci qu'il choisit pour gouverneur de
Bourgogne, et le prince d'Orange ne fut que son lieutenant. Il en fut
grandement, offensé ; sans tarder davantage, il changea de parti et se réunit
à Jean de Clèves et aux sires de Vauldrey, qui avaient continué à tenir pour
la Duchesse. L'empereur Frédéric avait rappelé aux états de la Comté leurs
devoirs envers l'Empire, dont ils avaient toujours fait partie, et leur avait
annoncé qu'il regardait comme assuré que son fils, le duc Maximilien, allait
épouser mademoiselle de Bourgogne, ainsi que l'avait voulu le feu duc
Charles. Bientôt la ville de Dôle, siège des États, se révolta et ferma ses
portes aux Français. M. de
Craon, ayant voulu reprendre Vesoul, que défendait le sire Guillaume de Vauldrey,
se laissa, le 17 mars, surprendre durant la nuit. Sa troupe fut mise en
déroute. Les gens du pays tombaient sur les fuyards et les massacraient un
grand nombre d'Écossais périt en cette journée. A grand'peine le sire de
Craon put-il rassembler ses gens à Geai. Peu de jours après la victoire de
Vesoul, le 26 mars, le prince d'Orange se hâta d'écrire aux États, à Dijon,
de s'en tenir exactement aux termes de, leur traité, et de ne point recevoir
les gens d'armes français dans la ville, attendu que la Comté devant être
incessamment délivrée, ce serait attirer une guerre cruelle sur le Duché.
L'avarice du sire de Craon et des capitaines de France, leurs exactions,
l'exécution infidèle des promesses du roi, avaient déjà excité un
mécontentement si grand, que la révolte fut bientôt générale. Les sires de
Digoine, de Vergy, de Cothebrune et presque toute la noblesse de Bourgogne se
déclarèrent contre les Français. Ce fut
au moment où il venait d'entrer dans Arras, après un siège si vaillamment
soutenu, que le roi apprit comment les choses allaient en Bourgogne. Sa
colère fut grande. Le prince d'Orange lui avait envoyé un messager pour
traiter. Il refusa de le voir. « Si vous pouvez prendre ledit prince,
écrivait-il au sire de Craon, faites-le aussitôt brûler, ou bien pendre et
brûler après. » Ordre fut donné de lui faire son procès. Son hôtel de Dijon
fut rasé, et il fut condamné, comme faux et traître chevalier, à être pendu
par les pieds ; ce qui fut exécuté sur son effigie dans toutes les villes de
Bourgogne qui obéissaient encore au roi La
soumission des diverses provinces de l'héritage du duc Charles présentait de
si grandes difficultés, que le roi en revint à ne plus dédaigner le mariage
de mademoiselle Marie avec le Dauphin. Il commença à le souhaiter
sincèrement, et ses discours, qui naguère n'étaient qu'une feinte, maintenant
étaient sa vraie pensée. Mais il
était dans un grand embarras. Une des conditions du traité de Pecquigny était
le mariage du Dauphin avec la fille du roi d'Angleterre ; et jamais, certes,
il n'avait été si essentiel de se maintenir en bonne paix et intelligence
avec ce prince[26]. La chose n'était pas fort
difficile. Le roi Édouard était devenu de plus en plus adonné aux plaisirs et
à la paresse. Il ne souhaitait que le repos. L'argent, que le roi de France
payait si exactement, lui semblait commode, et lui donnait moyen de se passer
des subsides de son parlement. En outre, il n'y avait sorte de bons procédés
que le roi n'eût pour lui. Il lui envoyait des présents, lui faisait passer
les meilleurs vins de France[27] ; ses envoyés recevaient
toujours le plus honorable accueil. Ce qui
servait le mieux les intérêts du roi de France, c'étaient les intelligences
qu'il avait dans, le conseil d'Angleterre. Depuis l'entrevue de Pecquigny, il
avait soigneusement continué à payer des pensions et à faire de riches dons
aux principaux serviteurs du roi Édouard. Lord Montgomery, lord Howard, sir
John Cheinie, grand-écuyer, d'autres encore, n'avaient rien plus à cœur que
de maintenir une paix qui leur était si profitable. De cette façon le roi
parvenait à empêcher le roi Edouard d'écouter le mauvais vouloir du peuple
d'Angleterre et des gens du parlement, toujours ennemis d'e la France,
toujours portés à la guerre, regrettant les glorieux temps de Poitiers et
d'Azincourt, la possession de la Guyenne et de la Normandie. La
division qui régnait dans la famille royale d'Angleterre était encore
favorable au maintien de la paix. Le roi Édouard n'avait pu se réconcilier
pleinement avec son frère le duc de Clarence, qui avait pris part à la
trahison du comte de Warwick et avait épousé sa fille. Ce prince était
maintenant veuf. Il aurait pu épouser mademoiselle de Bourgogne. La duchesse
douairière, sa sœur, favorisait un projet si avantageux pour l'Angleterre. Le
roi, craignant ce mariage, en fit avertir le roi Édouard, qui ne se sentit
pas un moindre empressement à l'empêcher. Son autre frère, le duc de
Glocester, rempli d'une ambition cachée, et le plus pervers de tous les
princes de son temps, contribuait encore à entretenir- la haine qu'il portait
au duc de Clarence. La reine et sa puissante famille n'étaient pas moins
contraires aux démarches qu'on aurait pu tenter pour conclure le mariage de
l'héritière de Bourgogne avec le duc de Clarence. Elle songeait, au
contraire, à l'obtenir pour son frère le comte de Rivers ; mais c'était un
bien petit seigneur pour une si grande princesse. Il ne
fallut donc pas d'abord beaucoup de ruses ni de grands efforts pour que le
roi Louis se maintint en concorde et bonne intelligence avec l'Angleterre, et
il y veillait avec soin. Outre l'argent qu'il y dépensait et sa courtoisie
envers tout ce qui était Anglais, il offrait au roi Édouard de prendre sa
part dans la conquête des états du duc Charles. Il le flattait de la
possession de la Hollande, du Brabant, de la Flandre même, demandant
seulement qu'on lui envoyât un renfort de dix mille Anglais, qu'il payerait
et fournirait d'artillerie. Ce projet de partage ne plaisait guère ni à la
paresse du roi Édouard, ni au bon sens de ses conseillers. Ils répondaient
que la conquête du Brabant et de la Flandre ne serait pas chose facile ; que
le gouvernement des bonnes et grandes villes de ce pays avait de tout temps
été troublé et périlleux ; que d'ailleurs l'Angleterre n'aurait nul profit à
ruiner les Flamands avec lesquels elle faisait un si grand commerce, et qu'il
valait mieux continuer de leur vendre et de leur acheter, que de se charger
de la dépense de les vaincre, puis de les défendre. Si l'on partageait les
domaines de Bourgogne, Boulogne et quelques portions de l'Artois et de la
Picardie touchant au territoire de Calais conviendraient bien mieux à l'Angleterre
; mais c'était justement à cela que ne voulait pas entendre le roi Louis. Quelque
peu d'apparence qu'il y eût à voir la discorde renaître entre les deux
royaumes, toutefois le conseil d'Angleterre jugea qu'il convenait, pour plus
de précaution, de renforcer la garnison de Calais. Douze cents gens d'armes
anglais y passèrent sous la conduite de lord Hastings, grand-chambellan
d'Angleterre, et gouverneur de cette ville. C'était presque le seul, parmi
les principaux serviteurs du roi Édouard, qui, depuis l'entrevue de Pecquigny,
n'eût accepté ni pension ni dons du roi de France. Ir était demeuré fidèle au
parti du duc de Bourgogne, gagnant ainsi loyalement l'argent qu'il recevait
de ce prince. Le sire de Comines n'avait pu encore réussir à le mettre sur la
liste des pensionnaires du roi. Il conservait à mademoiselle de Bourgogne l'attachement
qu'il avait eu pour son père, et conseillait vivement la guerre. Ce ne
fut donc pas sans alarme que le roi vit qu'il allait passer la mer. Il
redoubla de protestations de bonne amitié envers le roi Édouard ; il fit
publier dans toute la Flandre que ce lord Hastings arrivait avec de mauvais
desseins contre mademoiselle de Bourgogne, et voulait l'enlever pour la
conduire en Angleterre. En outre, le sire de Comines fut chargé, malgré le
peu de confiance que le roi avait alors en lui, de reprendre ses secrètes
intelligences avec le grand-chambellan d'Angleterre, et de lui proposer de
nouveau une pension, double, s'il le fallait, de celle qu'il recevait de la
cour de Bourgogne. Pierre Claret, maître d'hôtel du roi, passa en Angleterre
avec des lettres du sire de Comines, pour aller trouver lord Hastings, qui
n'était pas encore à Calais. Dans de
telles circonstances, le roi, quel que fût alors son désir de revenir au
dessein plus sensé de marier mademoiselle de Bourgogne avec le Dauphin, ne
pouvait faire de publiques démarches pour l'obtenir, d'autant que le roi
Édouard tenait excessivement au mariage promis à Pecquigny. Ce fut en partie
pour ce motif, qu'au lieu d'envoyer une solennelle ambassade, le roi laissa
une telle affaire aux mains de son maître Olivier, à qui il avait ainsi donné
la double charge de négocier ce mariage, et de porter secrètement les Gantois
à la révolte. Il
n'avait, comme on a vu, que trop réussi dans cette partie de son message[28] ; c'était justement ce qui
rendait à peu près impossible le succès de son autre commission. Les
séditions des gens de Gand avaient mis en leurs mains tout le pouvoir ;
c'étaient eux qui étaient les maîtres absolus de leur jeune Duchesse, et ils
ne craignaient rien tant que de la voir devenir Française par son mariage.
Leur fureur était venue surtout de cette méfiance, et ils avaient fait périr
violemment les seuls conseillers favorables au projet du roi. Mais lors même
que mademoiselle Marie aurait eu d'abord quelque volonté d'accepter le
mariage du Dauphin, il lui était à présent devenu plus odieux encore qu'aux
Gantois. C'était du roi qu'étaient venus tous les maux qu'elle avait
soufferts ; il avait, contre toute loyauté, livré sa lettre aux députés des
États, et l’avait exposée à la honte d'être publiquement convaincue de
mensonge ; il était cause de la mort de ses bons et fidèles serviteurs
qu'elle avait vus périr si cruellement sous ses propres yeux. Ce peuple
brutal, qui l'avait bravée, et la tenait outrageusement prisonnière, c'était
le roi qui l'avait encouragé à la sédition. Pour
comble d'insulte, ce n'était point par d'honorables ambassadeurs, choisis
parmi les princes de son sang ou les grands seigneurs du royaume, que le roi
faisait proposer ce mariage. A qui cette commission avait-elle été donnée ? à
un homme du plus petit état, à un méchant barbier-médecin, haï et méprisé en
France, connu de tous, en Flandre, pour être sorti de bas lieu et d'ignoble
condition. Tel
qu'il fut, comme il était à Gand de la part du roi, on lui manda de venir
déclarer sa charge. Il s'habilla magnifiquement, à la grande risée de tous,
fit étalage de son titre de comte de Meulan que lui avait donné le roi, et
parut en audience devant Mademoiselle. Elle était assise sur son trône, ayant
près d'elle l'évêque de Liège et le vieux duc de Clèves, .et entourée de
beaucoup de conseillers. Maître Olivier remit sa lettre de créance ; puis, au
lieu d'expliquer publiquement sa commission, il répondit qu'il avait ordre de
ne parler que devant mademoiselle de Bourgogne seule. La
princesse et son conseil demeurèrent confondus de ce degré d'impudence.
Néanmoins, on lui répliqua gravement que ce n'était point la coutume, et que
mademoiselle de Bourgogne, n'étant point mariée, ne pouvait donner de
secrètes audiences. Il répéta qu'alors il lui était impossible de rien dire
et d'accomplir son message. Les discours s'animèrent, et l'on finit par lui
dire avec menaces qu'on le ferait bien parler. Dans
les termes où le roi en était avec l'Angleterre, cette demande de mariage ne
pouvait en effet se faire publiquement, et maitre Olivier continua à demander
d'être admis en particulier. La
conduite et surtout la personne d'un tel ambassadeur achevèrent de tout
gâter. « Le roi mon cousin me croit donc malade, disait mademoiselle Marie,
qu'il m'envoie son médecin ? Grâce à Dieu, je me porte bien et n'ai rien à
dire à cet homme. » Chacun s'offensait pour elle ; les esprits s'animaient
contre le roi et son misérable messager. Du
reste personne n'ignorait le véritable sujet de sa commission ; mais, s'en
fût-il solennellement acquitté, il n'y eût pas mieux réussi. Hormis Louis de
Bourbon, évêque de Liège, que le roi avait su se rendre favorable, et qui
était Français de cœur, pas un des conseillers de. la Duchesse ne voulait de
ce mariage. Les Gantois avaient horreur de la France. Le duc de Clèves
songeait aux intérêts de son fils. Les amis de la duchesse douairière
auraient voulu un prince d'Angleterre. D'autres désiraient depuis beaucoup
d'années voir s'accomplir les promesses faites au duc Maximilien d'Autriche.
Enfin, il n'était personne qui voulût du Dauphin. L'âge de ce prince était un
autre motif de refus ; il avait huit ans ; encore disait-on qu'il était
chétif et mal portant. « Mademoiselle est d'âge à avoir des enfants, et non
point à épouser un enfant, » disait la dame d'Hallwyn, sa gouvernante, qui
avait grand crédit sur elle. Le roi
eût peut-être mieux réussi en faisant proposer un autre prince de la maison
de France plus en âge de se marier, comme Charles, duc d'Angoulême,
petit-fils de l'ancien duc d'Orléans ; ce prince avait pour lors dix-neuf
ans, et fut père du roi François Ier. Ce mariage eût évité bien des guerres
et préservé le royaume de longues calamités. Le roi, dans le temps où vivait
le duc Charles, s'en serait Contenté, et y avait même pensé. Depuis, la
prospérité avait accru outre mesure ses espérances et ses projets. TI ne
voulait plus courir le risque de recommencer une seconde maison de Bourgogne.
D'ailleurs tout était tellement double et embrouillé dans sa conduite, qu'il
n'avait pas une volonté complète, et ne marchait droit vers aucun but assuré.
Maître Olivier n'avait ni pouvoirs ni instructions pour essayer un autre
mariage que celui du Dauphin. Lorsqu'on
connut bien parmi tout le peuple de Gand ce que ce messager était venu
demander, lorsque son insolence envers la Duchesse fut devenue le sujet de
tous les entretiens, son séjour dans la ville commença à exciter la rumeur.
D'abord ce ne furent que des moqueries contre ce barbier travesti en comte de
Meulan. Quelques jours après on parla de le jeter à la rivière. Il s'enfuit
en grande hâte. Les Flamands commencèrent à s'armer, et il devint manifeste
que la guerre allait éclater entre eux et le roi. Cependant
maître Olivier, ayant échoué dans une si grande entreprise, ne voulut point
revenir auprès du roi sans lui avoir rendu quelque bon service. Il s'était
sauvé à Tournai ; c'était une belle, et riche ville qui, comme on a vu,
relevait directement du royaume de France, mais qui avait conservé de grands privilèges.
En payant une aide de six mille livres par an, elle nommait ses magistrats,
n'était sujette ni à garnison ni à passage de gens de guerre ; elle
commerçait librement avec les pays de Flandre comme avec le royaume, et
restait neutre dans les guerres[29]. Maître Olivier pensa que ce
serait un notable avantage pour le roi d'avoir la pleine et entière
disposition d'une si grande ville, située presque au cœur de la Flandre, et
d'y pouvoir tenir une forte garnison. Il gagna quelques-uns des habitants,
fit secrètement prévenir le sire de Moui, capitaine de Saint-Quentin, et le
23 de mai, Colard de Moui son fils, bailli de Tournai, mais qui, d'après les
franchises de la ville, ne pouvait y demeurer en armes, se présenta devant la
porte qui lui fut livrée. Bientôt arriva une troupe plus nombreuse, et
Tournai tomba ainsi au pouvoir des gens de guerre. Le maire, les échevins et
ceux des principaux bourgeois qui n'étaient point favorables à cette
violence, furent, saisis et envoyés à Paris, où ils restèrent prisonniers
durant toute la vie du roi. Du
reste, il était temps de prendre ses précautions contre les Flamands qui
peut-être se fussent emparés de Tournai. Ils tenaient déjà la campagne et
venaient jusqu'aux portes de la ville. Dès le lendemain de l'entrée des
Français, les deux partis commencèrent à se rencontrer et à se combattre. Le roi,
aussitôt après la prise d'Arras, résolut d'aller joindre ses forces à celles
du comte de Dammartin, qui avait fait jusqu'alors peu de progrès dans le
Hainaut. Il croyait en avoir fini avec l'Artois, et avait encore ou montrait
du moins bonne espérance de venir à bout de ses desseins de conquête. «
Monsieur le grand-maître, écrivait-il merci à Dieu et à Notre Dame, j'ai pris
Arras et m'en vais à Notre-Dame de la Victoire. A mon retour je m'en irai à
votre quartier, et vous mènerai bonne compagnie. Pour lors ne vous souciez
que de me bien guider, car j'ai tout fait par ici. Au regard de ma blessure,
c'est le duc de Bretagne qui me l'a fait faire, parce qu'il m'appelle toujours
le roi couard. D'ailleurs vous savez depuis longtemps ma façon de faire, car
vous m'avez vu autrefois ; et adieu. Arras, 7 mai. » Avant
d'aller joindre le comte de Dammartin, le roi conçut la pensée de s'assurer
de Cambrai. C'était une ville libre relevant de L'Empire, sous l'autorité de
l'évêque, et elle n'avait point fait partie des domaines du duc de Bourgogne.
Les sires Louis de Sainville et Hector de l'Écluse se présentèrent avec des
lettres du roi adressées aux gens des trois États de Cambrai, et requirent
qu'il fût reçu dans la ville avec toute sa suite[30]. Cette volonté du roi remplit
messieurs des États d'embarras et de crainte. Ils n'avaient nul moyen de se
défendre. Une puissante armée était à leurs portes. D'un autre côté, s'ils
obéissaient, c'était une sorte de rébellion à l'Empire auquel ils
appartenaient ; leurs libertés seraient perdues, et d'ailleurs, tout abattue
que semblât en ce moment la puissance de Bourgogne, il fallait songer à ne
point se donner pour ennemi un voisin si redoutable. Dans
leur perplexité ils résolurent de consulter Adolphe de Clèves sire de
Ravenstein, qui, depuis que les Gantois l'avaient contraint à se retirer,
résidait dans la ville de Mons. Philippe Bloquiel, abbé de Saint-Aubert,
homme rempli de science, d'éloquence et de sagesse, qui jouissait d'une
grande autorité dans Cambrai, fut, avec plusieurs chanoines et échevins,
envoyé en députation à M. de Ravenstein. Sans les écouter il les fit retenir
prisonniers dans la ville, avec défense d'écrire, soit à Cambrai pour
annoncer le mauvais succès de leur ambassade, soit à Gand pour demander
justice au conseil de la Duchesse. On les accusait d'être favorables aux
Français. Ce reproche prit plus de poids encore, lorsqu'on apprit que, depuis
leur départ, Cambrai avait ouvert ses portes au roi. C'était encore par
corruption et intrigue que cette ville avait été gagnée. Un gentilhomme de
l'hôtel du roi, capitaine de la Charité-sur-Loire, nommé Louis de Marafin,
conduisit toute cette affaire avec quelques-uns des bourgeois, et fut en
récompense nommé capitaine du château et de la ville, où il commença bientôt
à faire grandement ses affaires. Les habitants, autant par crainte que par
persuasion, demandèrent à être régis et gouvernés par le roi, alléguant que
dans les anciens temps Cambrai avait fait partie du royaume. Le roi céda sans
peine à leurs désirs, promit de grands privilèges à la ville, et les aigles
de l'Empire firent place aux fleurs de lis. A ces
nouvelles l'abbé de Saint-Aubert et les autres députés furent traités plus
rudement encore par M. de Ravenstein. Il leur signifia qu'ils ne seraient
relâchés qu'en lui payant une rançon de mille écus. Leur captivité dura
plusieurs mois, et ce fut seulement après avoir fourni bonne et suffisante
caution pour cette somme, qu'ils purent s'en aller demander à la duchesse de
Bourgogne une justice qu'ils attendirent longtemps, sans la jamais obtenir. De
Cambrai, le roi s'en alla vers le comte de Dammartin. Les villes et les
gentilshommes du Hainaut lui avaient fortement résisté. Il fallait peu s'en
étonner : le roi s'était refusé aux secrètes propositions que lui avait
faites le parent de sire de Comines, et n'avait point voulu entendre à
garantir les privilèges du pays ; d'ailleurs, ses capitaines et ses gens
d'armes étaient si avides d'argent et de pillage, la foi était tellement
violée envers les villes qui se rendaient, qu'on n'avait rien à risquer ni à
perdre en se défendant tout de son mieux. La
première ville que le roi vint attaquer fut Bouchain[31]. La garnison soutint pendant
seize heures le feu de la grosse artillerie des Français. Le roi, s'étant
avancé près des canons, se tenait appuyé familièrement sur l'épaule de
Tannegui Duchâtel, lorsqu'un arquebusier de la ville, l'apercevant, visa sur
lui. Le coup s'en vint frapper Tannegui, qui tomba mortellement blessé aux
pieds du roi. Il mourut dès le lendemain, après avoir dicté un testament par
lequel il priait le roi de payer ses dettes. Il était le seul peut-être de
ses serviteurs qui songeât plus à l'honneur qu'à l'argent, et on l'avait bien
vu, lorsqu'à la mort du feu roi Charles VII il avait, à défaut du trésor
royal, payé les funérailles de ses propres deniers. Il recommanda au roi sa
seconde fille, le priant de la marier. Il confiait l'aînée à ses amis, et la
troisième à sa femme. Enfin, il demandait pardon au roi de ses emportements
et de ses désobéissances, qui procédaient, disait-il, plutôt de folie que de
malice. Le roi
montra un extrême chagrin de sa mort, lui fit faire un service magnifique à
l'abbaye de la Victoire, et ordonna qu'il fût enseveli à Notre-Dame de Cléri,
où lui-même avait choisi sa royale sépulture. Le lendemain les gens de
Bouchain ouvrirent leurs portes et payèrent cinq mille écus. La garnison
obtint la vie sauve, et fut envoyée en prison à Cambrai, d'où elle parvint à
s'échapper. De
Bouchain on alla devant le Quesnoy. Une première approche fut vivement
repoussée. Le roi fit avancer son artillerie, qui était terrible ; dès qu'une
brèche fut faite, l'assaut commença. Le pillage de la ville fut promis aux
francs-archers qui, avec une vaillance extrême, assaillirent la muraille.
Beaucoup de vaillants capitaines et hommes d'armes les encourageaient de la
voix et de l'exemple ; mais nul ne montrait plus d'ardeur que Raoul de Lannoy,
qui, depuis la prise d'Hesdin, avait pris parti pour le roi. Les assiégés ne
combattaient pas avec une moindre obstination. Les canons continuaient encore
à battre les murailles, lorsque tout à coup un orage merveilleux et une
pluie, qui tomba par torrents, contraignirent l'artillerie à cesser son feu,
et arrêtèrent l'assaut. Le roi donna de grandes louanges à ses
francs-archers, et leur promit meilleure fortune pour le lendemain ; détachant
la chaîne d'or qu'il portait, il la passa au cou de Raoul de Lannoy : «
Pasques-Dieu, dit-il, mon ami, vous êtes trop furieux au combat, il vous faut
enchaîner de peur de vous perdre ; car je me veux servir de vous plus d'une
fois[32]. » Les
assiégés, après s'être félicités de leur délivrance qu'ils attribuaient à la
miraculeuse intercession de madame Sainte-Barbe, à laquelle ils avaient fait
un vœu, s'aperçurent pourtant qu'ils étaient sans nul espoir de secours, et
offrirent composition. Le roi leur accorda d'être saufs de corps et de biens
; toutefois il exigea neuf cents écus comptant, qu'il distribua aussitôt à
ses francs-archers pour les dédommager du pillage. Le roi
entra dans la ville, alla remercier Dieu en l'église, et le lendemain 3 juin,
jour de la Pentecôte, assembla le clergé, les magistrats et les principaux
bourgeois. « Mes amis, leur dit-il, si je viens en ce pays, ce n'est que pour
votre plus grand profit et avantage, dans l'intérêt de mademoiselle de
Bourgogne, ma bien-aimée cousine et filleule. Personne ne lui veut plus de
bien que moi, et elle est grandement abusée de ne point mettre en moi sa
confiance. Parmi ses mauvais conseillers, les uns veulent lui faire épouser
le fils du duc de Clèves ; c'est un trop petit prince et trop inconnu pour
une si glorieuse princesse. D'ailleurs, je sais qu'il a un mauvais ulcère à
la jambe ; en outre, ivrogne comme tous ces Allemands ; après boire, il lui
cassera son verre sur la tête et lui donnera des coups. D'autres la veulent
allier aux Anglais, à ces anciens ennemis du royaume, qui sont tous débauchés
et gens de mauvaise vie. Enfin, il y en a qui lui veulent donner pour mari le
fils de l'empereur. Ce sont les princes les plus avaricieux du monde. Ils
emmèneront mademoiselle de Bourgogne en Allemagne, dans un pays rude et
étranger, où elle sera loin de toute consolation. Alors votre terre de
Hainaut demeurera sans seigneur pour la gouverner et la défendre. » Puis il
ajoutait : « Si ma cousine était bien conseillée, elle épouserait le Dauphin
; ce serait un grand bien pour votre pays. Vous autres Wallons, vous parlez
la langue française, et il vous faut un prince de France, non pas un
Allemand. Pour moi, je prise les gens de Hainaut au-dessus de toutes les
nations du monde. Il n'y en a pas de plus nobles ; et, selon moi, un berger
du Hainaut vaut mieux qu'un grand gentilhomme d'un autre pays. » Ensuite il
leur parlait de tout le bien qu'il leur voulait faire. Il rappelait le temps
du bon duc Philippe, ses glorieux faits, son sage gouvernement, combien il
avait reçu de lui une généreuse hospitalité, et lui avait toujours gardé
grande affection et reconnaissance. A chaque fois qu'il nommait le duc
Philippe, il ôtait son chapeau, comme s'il eût parlé du bon Dieu, tant il
savait le respect de tous les Flamands pour la mémoire de ce prince. « Quant
au duc Charles son fils, disait-il, il a tout perdu par son orgueil, et n'a
jamais voulu écouter un bon conseil ; aussi a-t-il été pris et détruit par le
plus petit duc de mon royaume. » C'était
ainsi que le roi Louis devisait familièrement avec ces bourgeois, comme s'il
eût mis en eux toute sa confiance, et ne leur eût rien caché de ses pensées.
Mais ces façons de parler et d'agir étaient trop connues ; elles ne gagnaient
plus personne, et ne guérissaient pas les méfiances des bons habitants du
Hainaut. Toutes ces caresses et langage qu'il savait si bien faire tout à
tous, ne lui profitaient à rien. Il fallut continuer à conquérir les villes
par force et par assaut. Les
gens de Valenciennes brûlèrent leurs faubourgs, firent venir à prix d'argent
une garnison d'arquebusiers allemands, et se fortifièrent si bien, qu'il n'y
eut pas moyen de songer à les attaquer. Le roi tourna alors ses forces contre
Avesne. Le
comte de Dammartin en avait déjà commencé le siège. Il avait avec lui Alain
sire d'Albret, qui était seigneur d'Avesne, mais que le duc Charles avait
toujours troublé dans sa possession. Le roi l'avait envoyé là pour faire
rendre la ville, mais ne tarda pas à perdre patience, lorsqu'il vit qu'elle
n'ouvrait pas sur-le-champ ses portes. « M. d'Albret, au grand-maître,
dissimulera tant qu'il voudra de prendre Avesne ; il semble qu'il le fasse
pour épargner la place ; mais je vous assure que s'il attend que je m'en
approche, je la lui chaufferai si bien d'un bout à l'autre, qu'il n'y faudra
point revenir, et adieu ; faites-moi savoir souvent de vos nouvelles. » Quelle
que fût la méfiance du roi, ce n'était nullement la faute de M. d'Albret. Il
avait fait dire aux habitants que, comme leur seigneur naturel, il
s'engageait à les protéger et défendre s'ils faisaient soumission au roi, et
les avait fort engagés à se rendre. Mais il y avait deux partis dans la ville
: les uns favorables aux Français, les' autres aux Bourguignons ; les uns
pressés de traiter, les autres obstinés à se défendre. Tandis que le maire,
le trésorier, le clerc, le prévôt, et les principaux de la' bourgeoisie et-
du clergé étaient sortis avec un sauf-conduit, et signaient des conditions
avec leur seigneur et le comte de Dammartin, Antoine de Lannoy sire de Mingoval,
capitaine de la garnison, fit des remontrances au peuple, et excita les
esprits. En ce moment trente-deux hommes d'armes envoyés par le sire
d'Aimeries, bailli de Hainaut, entrèrent à cheval dans la ville, criant : Secours,
secours, vive Bourgogne ! C'en fut assez pour émouvoir le peuple. La
croix droite de France qu'on avait commencé à prendre fut aussitôt arrachée,
et la croix de Saint-André reparut. Le maire et les députés ne purent, à leur
retour, se faire écouter, et tout traité fut rompu. Le comte de Dammartin fit
dresser des potences et des échafauds au bord du fossé, et menaça les
habitants de mettre à mort les otages qu'il avait gardés. « Ils auraient cent
têtes à couper, que nous ne nous rendrons pas, » cria-t-on de dessus la
muraille. Bientôt arrivèrent de nouveaux renforts. Le conseil de mademoiselle
de Bourgogne fit savoir aux gentilshommes du Hainaut qu'ils eussent à faire
tous leurs efforts, pour défendre la ville d'Avesne. Les sires de Culembourg
et de Perweis, avec vingt-deux autres seigneurs, leurs hommes d'armes et sept
ou huit cents paysans, vinrent s'enfermer avec la garnison. Cependant,
le roi amena son armée et son artillerie devant la ville. Le 11 de juin,
avant de commencer le siège, il envoya un héraut aux sires de Perweis et de Culembourg.
Ceux-ci assemblèrent les gens de la commune, disant qu'étant résolus à vivre
et mourir avec le peuple d'Avesne, ils désiraient bien connaître sa volonté.
La commune s'écria tout d'une voix qu'elle voulait se défendre et ne point
traiter avec le roi ; il fallut même renvoyer le héraut sans ouvrir les
lettres qu'il apportait. Alors
l'artillerie commença à tirer ; la muraille était épaisse, bâtie de pierres
dures ; ce ne fut qu'après un jour et une nuit qu'il y eut un commencement de
brèche. Les francs-archers donnèrent vaillamment l'assaut ; malgré une
terrible résistance, ils s'emparèrent de deux tours ; mais les assiégés les
avaient, par précaution, remplies de fagots et de paille. Ils allumèrent le
feu ; l'étendard de France, qui avait déjà été planté sur les tours, fut
brûlé, et plusieurs centaines d'archers y périrent. Le roi fit sonner la
retraite. C'étaient
les gens de la ville seulement qui avaient l'honneur de cette défense
obstinée. Les Brabançons et gens du Hainaut, au lieu d'aller sur la muraille,
se tenaient cachés dans les maisons et les celliers. Le sire de Perweis leur
fit d'inutiles remontrances. Ils n'écoutèrent ni prières ni menaces. Alors il
pensa que toute résistance était inutile, et que ce n'était pas avec deux ou
trois cents bourgeois et habitants qu'il y avait moyen de se maintenir contre
toute la puissance du roi. Il retourna sur la muraille, et, comme un second
assaut allait commencer, il fit signe de la main qu'il voulait parlementer.
Le roi fit cesser l'artillerie et le jet des traits, puis envoya Jean
Marissal, capitaine d'une de ses compagnies, entendre les propositions des
assiégés. Dès qu'il approcha, les gens de la ville tirèrent sur lui, et il
tomba mortellement blessé. « Ah ! les vilains ! s'écria le sire de Perweis,
ils ne veulent pas cesser, tandis que je parlemente ; je saurai bien faire
mon appointement sans eux. » Il redescendit de la muraille sous prétexte
d'aller encore gourmander ses Brabançons, laissa tes gens d'Avesne exposés à
toute la fureur d'un nouvel assaut, ouvrit une poterne, et avec le sire de Culembourg
et un autre gentilhomme du Hainaut, il passa vers les Français. Abandonnés
de leur capitaine, pressés par les nobles du ban de Normandie, qui, ce
jour-là, avaient été -commandés pour l'assaut, les assiégeants commencèrent à
se troubler. Le feu des tours était éteint ; la brèche était large. Il se
faisait une seconde attaque d'un autre côté. « Les Français sont entrés, »
criait-on par derrière dans les rues de la ville. — « Ouvrez les portes,
disaient les assaillants, vos capitaines ont fait un appointement. » Le
désordre fut bientôt complet, et toute résistance cessa. Les premiers qui
entrèrent dans la ville furent les hommes d'armes et les archers
d'ordonnance. Ceux-là, plus disciplinés et mieux avisés, ne commirent pas
d'abord grand désordre ; ils tâchaient à se saisir de prisonniers bien vêtus,
afin d'avoir de riches rançons. Mais quand après eux entrèrent les
francs-archers, ce fut un pillage horrible et le plus cruel massacre. Ils
passaient au fil de l'épée combattans et gens sans armes, jeunes et vieux,
hommes, vieillards, femmes et enfants ; c'était une véritable boucherie. Ils
s'en allaient partout cherchant de l'or et de l'argent. Une pauvre mère,
portait son enfant sur ses bras ; après l'avoir totalement fouillée, ils
imaginèrent qu'elle avait pu cacher de l'argent dans les langes de son
nourrisson ; ils le lui arrachèrent, et, ne trouvant rien, ils le coupèrent
par morceaux. En vain les gens de Hainaut et de Brabant jetaient leurs piques
ou leurs arquebuses, criant qu'ils n'étaient point de la ville et n'avaient
point combattu ; ils n'en étaient pas moins mis à mort. Tout fut pillé,
jusqu'aux églises ; puis le feu fut allumé ; il ne demeura que huit maisons,
l'hôpital et le couvent des cordeliers. Cette
furieuse résistance du Hainaut, de Lille, de Douai et de Saint-Omer, et de
quelques autres villes qui ne parlaient nullement de se rendre, donnait au
roi un désir de plus en plus vif de conclure le mariage, qui, par son propre
fait, était devenu si difficile. Dès le 16 mai il avait donné de solennelles
lettres patentes, pour être lues au Parlement de Paris et dans toutes les
juridictions royales, portant que nul empêchement ne devait être mis à la
prise de possession des biens de feu Guillaume Hugonet, chancelier de
Bourgogne, réclamée par sa veuve et ses héritiers. Il avait pris cette forme
pour témoigner toute son indignation de la perversité et de la détestable
inhumanité et cruauté des gens de Gand, qu'il déclarait coupables de lèse-majesté
; ses lettres rappelaient tous les mérites et les bons services de ce loyal
serviteur, l'insulte grave faite à mademoiselle de Bourgogne, la condamnation
inique et le meurtre de ses conseillers. Mais il
était bien tard pour regagner la bienveillance de cette jeune princesse,
après lui avoir fait tant de maux et d'outrages. Tous les efforts du roi ne
pouvaient y réussir. Il n'avait plus, pour le servir clans les conseils de
Bourgogne, que le sire de Lannoy. C'était M. de Moui, capitaine de Tournai,
qui était employé à cette secrète négociation. « Il
faut dire au sieur de Lannoy, portaient les instructions[33], que le roi a été averti du bon
vouloir qu'il a de lui faire service, et qu'il l'en remercie. Il le prie de
continuer à s'employer, autant qu'il sera possible, comme il sait qu'il le
faut faire. Le roi reconnaîtra tellement ce bon office, que le sieur de Lannoy
et ceux qui, par lui, s'en mêleront, peuvent tenir leur peine pour bien
employée. Le roi le pourvoira de tels états et offices qu'il voudra demander,
avec une bonne et grosse pension. — Il faudra lui dire que le désir du roi
est et a toujours été de pouvoir faire l'alliance de monsieur le Dauphin et
de mademoiselle de Bourgogne, et par ce moyen, de protéger elle et toutes ses
seigneuries comme son propre royaume ; car il a toujours aimé la maison de
Bourgogne plus que nulle autre, et le plus grand service qu'on pût lui
rendre, serait que ce mariage se fit. « Si
ce mariage ne pouvait se conduire de cette façon, il faudrait voir si les
Flamands, qui tiennent mademoiselle de Bourgogne entre leurs mains, et
surtout ceux qui sont du royaume de France, voudraient entreprendre
d'accomplir ledit mariage ; en ce cas, le roi reconnaitrait ce service, en
les bien traitant, en octroyant la conservation de leurs privilèges, et leur
en donnant de plus amples, si avantageux au pays qu'ils en devraient être contents. « Si
les Flamands ne voulaient pas consentir à ce mariage, le roi reprendrait tout
ce qui est du royaume ; mais il souhaiterait avoir bonne amitié et alliance
avec le mari de mademoiselle de Bourgogne. » Les
instructions disaient encore, qu'il fallait s'adresser à madame d'Anthoing.
C'était, selon toute apparence, cette grande darne de la cour de Bourgogne
qui, selon les récits du sire de. Comines, faisait depuis longtemps passer de
secrets avis au roi. Elle était femme de Jean de Melun, seigneur d'Anthoing,
et fille du damoiseau de Commercy, de la maison de Saarbrück ; par sa mère,
elle tenait à la maison de Luxembourg. Aussi le roi voulait-il qu'elle
s'employât à gagner M. de Luxembourg, car il ne connaissait point d'autre
façon de mener les affaires que de faire accepter des dons et de l'argent. Il
chargeait M. de Lannoy de lui gagner aussi la bonne volonté d'un seigneur,
qui pour le moment avait eu un grand pouvoir en Flandre. C'était le duc de
Gueldre, celui qui s'était si cruellement conduit envers son vieux père, que
le duc Charles avait dépouillé de ses états, et avait tenu enfermé pendant
longues années[34]. Les Gantois, qui avaient levé
une armée et commencé une forte guerre du côté de Tournai, avisèrent qu'il
leur serait bon d'en donner le commandement à ce prince. Ils le tirèrent de
sa prison de Courtrai, et le mirent à la tête de leurs hommes. Leur pensée
était de forcer mademoiselle de Bourgogne à l'épouser. Il n'était point de
race française ; c'était un prince sans puissance et sans renommée ; c'était
à eux qu'il devrait tout. Nul mariage ne convenait mieux à leurs desseins. L'espérance
qu'ils mettaient en lui, aussi-bien que le projet qu'avait le roi de s'en
faire un ami, ne tardèrent pas à faillir[35]. Le 27 de juin, le duc Adolphe
de Gueldre, à la tête des gens de Gand et de Bruges, s'avança jusqu'aux
faubourgs de Tournai, brûlant et dévastant tout sur son passage. Quand la
nuit fut venue, le sire de Moui sortit de la ville avec mille, lances et deux
mille gens de pied ; il vint se placer jusque sur la route que les Flamands devaient
prendre pour retourner chez eux. Le duc de Gueldre marcha droit sur les gens
de France. Mais déjà la discorde s'était mise dans son armée : les vieilles
jalousies de Gand et de Bruges s'étaient réveillées ; la nuit s'était passée
en querelles. Les Gantois seuls suivirent le duc de Gueldre. Le combat ne fut
pas long ; au premier choc, le sire de la Sauvagère, avec quarante lances
seulement, mit en déroute cette troupe. Le duc de Gueldre se comporta avec
une extrême vaillance ; s'efforçant de ramener ses gens au combat, il tomba
percé de coups, en jetant son cri de guerre : Gueldre ! Gueldre ! Le
grand-maréchal des Gantois périt avec lui ; leurs corps furent apportés dans
la ville. Toute l'armée de Flandre fut ainsi dispersée et pour suivie durant
trois jours ; on amenait par troupeaux des prisonniers à Tournai. Les
Français poussèrent jusqu'à Courtrai, où ils trouvèrent le bagage et
l'artillerie des Flamands dont ils s'emparèrent presque sans résistance : Il
n'y avait que trouble et grande épouvante dans toute la ville de Gand. Parmi
ce désespoir, mademoiselle de Bourgogne trouvait pourtant un motif de se
réjouir, elle se voyait délivrée de la crainte d'épouser par contrainte un
prince d'un si mauvais renom que le duc de Gueldre. Chacun
en Flandre croyait que le roi allait profiter de la consternation et du
désordre qui s'étaient répandus partout[36]. Les villes n'avaient ni
garnison, ni vivres, ni artillerie, ni chefs pour commander la guerre. La
bourgeoisie, plus elle était malheureuse et effrayée, plus elle montrait
d'aversion et de défiance contre la noblesse. Partout il y avait
désobéissance aux magistrats et discorde entre les citoyens. Les vieilles
habitudes de milice étaient perdues parmi les gens de métiers et les
confréries d'habitants. D'ailleurs, nul gouvernement ; une jeune princesse
qui ne savait rien des affaires, sinon qu'elle vivait dans la douleur et
l'épouvante ; un conseil d'où l'on avait chassé tous les vieux et sages
serviteurs ; enfin, incertitude sur le mari qui serait donné à mademoiselle
de Bourgogne, conséquemment sur le seigneur qu'on allait avoir. Mais il
n'était pas dans le génie du roi de pousser hardiment la fortune. Il
craignait toujours de risquer ce qu'il avait gagné en cherchant à gagner
davantage. Au lieu de marcher vers Gand, Bruges, Bruxelles, et de s'emparer
au plus vite du Brabant et de la Flandre flamande, il voulut s'assurer des
villes de la Flandre française et du Hainaut, qui résistaient encore.
Valenciennes, Lille, Douai, avaient des garnisons nombreuses et se
défendaient obstinément. Saint-Orner surtout, où commandaient Philippe de Béveren,
fils du grand bâtard de Bourgogne, et le commandeur de Chantereine, servait
de place de retraite à une quantité d'hommes d'armes et de gens de guerre,
qui parcouraient le pays par grandes troupes, pillant et brûlant tout sur
leur passage, arrêtant les convois, mettant en déroute les détachements de
l'armée du roi. Il quitta le Hainaut, emmena une partie de ses gens, envoya
le sire d'Esquerdes devant Douai, et le sire de Lude devant Saint-Orner, plus
pour observer les garnisons que pour entreprendre des siéges qui auraient été
difficiles et coûteux. Pour lui, il se tenait à Cambrai, à Arras, à
Saint-Quentin, veillant à tout, donnant ses ordres, attendant le succès de
ses négociations avec la Flandre, avec l'Angleterre, avec la Bretagne, car il
lui importait de ne pas se laisser envelopper dans d'autres embarras. Le
dépit d'échouer dans ses espérances de conquête et dans ses projets de
mariage, augmentait sa cruauté naturelle. D'ailleurs il imaginait qu'en
faisant redouter sa puissance aux peuples de l'ancienne domination de
Bourgogne, il leur donnerait le désir de l'avoir plutôt pour seigneur que
pour ennemi. «
Monsieur le grand-maître, écrivait-il au comte de Dammartin, je vous envoie
trois ou quatre cents faucheurs pour faire le dégât, comme vous savez. Je
vous prie, mettez-les en besogne, ne plaignez pas cinq ou six pièces de vin
pour les faire bien boire et les enivrer ; le lendemain mettez-les à l'œuvre,
tellement que j'en entende parler. Monsieur le grand-maître, mon ami, je vous
assure que ce sera la chose qui fera plutôt dire le mot à ceux de
Valenciennes, et adieu. Écrit à M. Saint-Quentin, le 25 juin. » Le même
jour, il lui répétait encore le même commandement, tant il avait à cœur de
faire ravager le pays. « Vous retiendrez avec vous, tant que vous voudrez,
les deux cents lances qui sont à Tournai. Mille ou douze cents chevaux ne
sont pas dans le cas de vous courir sus avec la compagnie que vous avez. Mais
je vous prie qu'il n'y ait pas à y retourner une autre fois pour faire le
dégât ; car vous êtes aussi-bien officier de la couronne, comme je le suis,
et si je suis roi, vous êtes grand-maître, et adieu. Quelles
que fussent les cruautés et les incendies des Français, les garnisons des
villes ne se laissèrent point effrayer, continuèrent à se défendre et même à
tenir souvent la campagne. Le roi, après avoir tenté tous les moyens pour
gagner le sire de Beveren, et lui faire livrer Saint-Orner, voulut avoir par
menace ce qu'il n'avait pu obtenir par promesse. Aussitôt
après la bataille de Nancy, il avait fait demander au duc René de Lorraine[37], de lui céder Antoine, grand
bâtard de Bourgogne, son prisonnier. Le duc René avait quelque temps hésité.
Le grand bâtard lui remontra qu'il n'était nullement dans son intérêt
d'accéder à la proposition du roi. « C'est un prince, disait-il, qui ne fait rien
par reconnaissance ; il se comporte avec les gens selon qu'il croit avoir
besoin d'eux, et vous-même pouvez vous souvenir combien il a eu pour vous de
dédain, tant que vous avez perdu votre puissance et vos seigneuries. Si je
reste entre vos mains, il aura motif pour vous ménager, autrement il
commencera à ne se plus soucier de vous. Quant à moi, peu m'importe. Encore
que je ne me sente nul bon vouloir pour le roi, je saurai bien me tirer
d'affaire ; mais croyez-moi, vous en aurez regret. » Le duc
de Lorraine n'osa point se refuser à la volonté du roi, il paya dix mille
écus à Jean de Bidors, qui avait pris le grand bâtard, et s'achemina avec son
prisonnier vers l'Artois, où était déjà le roi. Le sire du Lude vint
au-devant de lui, apportant l'ordre de ne pas aller au-delà d'Amiens, d'y
attendre un nouveau messager du roi, et de remettre surie-champ Antoine de
Bourgogne. Le duc René se fit donner la lettre[38] par laquelle le roi s'était
engagé authentiquement à ne faire et à ne laisser faire aucun dommage ni
déplaisir en sa personne à Antoine de Bourgogne, seigneur de la Roche, à le
traiter toujours bien et honnêtement, et à ne le laisser aller que du consentement
du duc de Lorraine. Le
prisonnier fut conduit de là à Arras, où était le roi, dans les premiers
jours de mars, lorsqu'il tenait déjà la cité, sans être encore maître de la
ville. Il fit une réception pompeuse au grand bâtard, et eut bien soin de le
faire remarquer aux gens d'Arras[39] ; car il comptait leur donner
confiance, en traitant de son mieux un des seigneurs les plus estimés dans
les états de Bourgogne. Quelques jours après, le duc René eut permission de
venir à Arras, et y fut accueilli bien moins honorablement que son prisonnier
; si bien qu'il entra en méfiance ; et craignant ce dont le roi était
capable, il s'en alla, sans le lui dire, presqu'à la dérobée. Antoine
de la Roche resta entre les mains du roi, qui fit tous ses efforts pour
l'attirer dans son parti et à son service. Il lui donna les seigneuries de
Grandpré, Château-Thierry, Passavant et Chatillon-sur-Marne[40]. Ce fut au milieu de cette
négociation que, voyant avec quel courage obstiné Philippe de Beveren
défendait Saint-Omer, il lui fit signifier que s'il ne rendait pas la ville,
son père, le grand bâtard de Bourgogne, allait avoir la tête tranchée. «
Certes, répondit le sire de Beveren au héraut, j'ai grand amour pour monsieur
mon père ; mais j'aime encore mieux mon honneur. Ainsi je tiens et je
tiendrai loyalement mon parti, quand le roi devrait faire de mon père ce que
bon lui semble. » Cette fière réponse ne porta nul préjudice au grand bâtard,
qui peu de jours après acheva de conclure son appointement avec le roi. Le 15
août, il prêta serment, sur la vraie croix, d'être bon et loyal sujet du roi,
de le servir de tout son pouvoir, de procurer le bien et d'éviter le mal de
lui et du royaume, de n'entretenir aucune pratique, parole ni intelligence
avec les gens du parti de mademoiselle de Bourgogne, et de révéler tout ce
qui pourrait se tramer à sa connaissance contre le roi. Il acheva son serment
en suppliant Dieu ; mort sur la présente croix, d'en montrer toute la
puissance et vertu, en faisant miracle contre lui, s'il manquait à sa
promesse jurée. En effet, il s'y montra fidèle, et resta toute sa vie au
service de France, tandis que son fils demeura toujours Bourguignon. Le roi
s'efforça aussi d'ébranler le courage du commandeur de Chantereine, qui
n'avait pas une moindre part à la forte défense de la ville. Pour cela il
commença à montrer la plus vive colère contre l'ordre de Saint-Jean de
Jérusalem, qu'il menaça de toutes sortes de mauvais traitements. Il alla
jusqu'à faire saisir à Rhodez quarante mille écus, provenant de certaines
indulgences que l'ordre de Saint-Jean pouvait accorder. Si bien que de toutes
parts les officiers de l'ordre faisaient conjurer le sire de Chantereine de
se soumettre. « C'est vous qui êtes cause de l'indignation du roi contre
nous, lui écrivait le commandeur de Blison[41] ; lui-même l’a formellement
dit, et il a délibéré de nous faire le plus de mal possible. Auriez-vous bien
le cœur que, par vous, notre religion[42] vienne à un tel inconvénient et
fasse une si grande perte que les deniers de nos pardons ? » Le commandeur ne
fut pas plus sensible aux menaces du roi que l'avait été le sire de Beveren ;
il continua à se, bien défendre. Comme l'argent lui manquait, il fit frapper
une monnaie de plomb, s'engageant à en acquitter la valeur quand la guerre
serait finie. Il ne faillit point ensuite à tenir cette promesse, ce qui
parut bien rare et bien honorable. Grâce à la fermeté de ces deux capitaines,
Saint- Orner résista à toutes les attaques des Français. Durant
les six semaines qui s'étaient écoulées entre la mort du duc de Gueldres et
le siège de Saint-Omer, tout espoir de réussir pour le mariage du Dauphin
s'était perdu pour le roi. Les horribles dévastations qu'il avait ordonnées
en Hainaut et en Flandre ;, ces milliers de faucheurs levés par force en
Brie, en Vexin, en Beauvoisis, et envoyés par grandes bandes au comte de
Dammartin qui ne savait qu'en faire, et qui, tout dur qu'il était, ne pouvait
se résoudre à accomplir dans leur, entier des ordres si cruels[43] ; tant de massacres et
d'incendies, loin de produire l'abattement et la soumission, avaient redoublé
dans le pays l'horreur qu'on avait pour le roi et pour les Français. Les
paysans poussés au désespoir s'assemblaient par troupes et tenaient les
campagnes de tous côtés ; les garnisons, ayant des intelligences partout,
faisaient des sorties continuelles. Enfin les gens des villes et des Etats de
Flandre et de Brabant, au lieu de désirer que mademoiselle de Bourgogne prît
pour mari un prince faible et de petite puissance, commencèrent à souhaiter
avec une extrême impatience l'alliance de l'empereur et le mariage de leur
Duchesse avec Maximilien son fils. Il n'y eut plus qu'un désir et une voix
dans tout le pays pour la conclusion de cette affaire[44] et pour la prochaine arrivée du
jeune duc d'Autriche. L'évêque
de Liège, qui était favorable au mariage du Dauphin, fut contraint à
retourner dans ses états. La duchesse douairière, qui se tenait à Malines,
voyant que le roi Édouard favorisait, non point le mariage du duc de Clarence
son frère, mais les prétentions du comte de Rivers, frère de sa femme,
s'employa de son mieux pour le duc Maximilien. Ce fut elle surtout et ses
amis qui conduisirent cette négociation, à flush du duc de Clèves. Ce prince
était toujours à Gand ; il avait en apparence le principal pouvoir sur le
conseil de mademoiselle de Bourgogne, et ne songeait qu'aux intérêts de son
propre fils. Mais elle n'avait aucune envie de l'épouser, s'accordait en
secret avec le vœu des Flamands et autorisait les démarches de la duchesse
Marguerite. Lorsque
tout fut à peu près convenu, le duc Louis de Bavière, l'évêque de Metz et
d'autres seigneurs d'Allemagne[45] vinrent en solennelle ambassade
pour proposer ce mariage. Quand ils furent à Bruxelles, le conseil de
Bourgogne, ou pour mieux dire le duc de Clèves, leur fit dire de ne point
aller plus loin, et d'attendre de nouveaux ordres. La douairière les avait fait
avertir de ne tenir compte de cette défense, et d'arriver à Gand. Quand ils y
furent, le duc de Clèves n'osa point leur refuser audience ; il fut réglé que
mademoiselle de Bourgogne répondrait seulement qu'ils étaient les bienvenus ;
que, quant à leur demande, il en serait délibéré en conseil, et qu'on leur
ferait connaître plus tard ce qui pourrait être résolu à ce sujet. Les
ambassadeurs présentèrent leurs lettres de créance, puis exposèrent que ce
mariage avait été conclu par le feu duc de Bourgogne, du consentement même de
sa fille ; ils produisirent des lettres écrites de sa main, et un anneau
envoyé de sa part au duc Maximilien. Puis ils lui demandèrent
respectueusement si elle reconnaissait sa signature, et avait l'intention
d'accomplir la promesse d'elle et de son père. Alors
la princesse, sans prendre conseil d'aucun des seigneurs et serviteurs qui
l'entouraient, répondit sans nul embarras : « Je reconnais que monsieur mon
père, à qui Dieu fasse grâce, a consenti et accordé le mariage du fils de
l'empereur et de moi. C'est par son vouloir et son commandement que j'ai
envoyé ce diamant, et écrit les présentes lettres. J'en avoue le contenu, et
je suis délibérée à ne point avoir d'autre mari que le fils de l'empereur. » Le duc
de Clèves demeura grandement surpris et mécontent, mais il comprit que la
volonté de mademoiselle de Bourgogne était trop fermement dite pour pouvoir
changer ; D'ailleurs, toute la Flandre voulait ce mariage. Il se retira dans
son pays. Le roi,
afin de montrer le peu de valeur des lettres que présentaient les
ambassadeurs d'Allemagne, avait fait produire deux promesses pareilles,
remises par le duc Charles à la duchesse de Savoie, et portant engagement du
mariage de mademoiselle de Bourgogne avec son fils le duc Philibert[46]. Mais ce n'était point par
respect pour la volonté du feu Duc qu'on choisissait le duc d'Autriche, il
s'agissait avant tout de chercher pour la jeune Duchesse et pour ses états le
prince qui résisterait le mieux à la France. Avant
même cette réponse de mademoiselle de Bourgogne, le roi soupçonnait bien où
en étaient les choses ; il avait envoyé à Strasbourg un jeune homme de
Cologne, serviteur de sa maison, et en qui il avait confiance. Il l'avait
chargé de s'enquérir des nouvelles d'Allemagne, et apprit de lui que
l'empereur et son fils allaient arriver à Francfort, pour régler avec les
ambassadeurs de Bourgogne les conditions du mariage ; car des deux parts, on
se hâtait beaucoup. Alors le roi fit, partir maître Robert Gaguin, général
des Mathurins ; il emportait des lettres de créance comme ambassadeur et
devait, s'il était possible, se présenter à Francfort devant les électeurs,
pour leur remontrer les anciennes alliances de l'Empire et du royaume de
France, et le péril où serait mise une si salutaire union, par le mariage de
l'héritière de Bourgogne ; elle était du sang de France, et sans le
consentement du roi chef de sa race et son souverain seigneur, elle ne
pouvait choisir un mari. L'empereur et son fils ne pouvaient donc, sans
offenser la justice et les lois du royaume de France, conclure une telle
alliance. Mais
les Flamands demandaient avec tarit d'instance l'arrivée de Maximilien, qu'il
n'y eut même pas d'assemblée à Francfort. L'empereur et son fils ne s'y
arrêtèrent point et descendirent le Rhin jusqu'à Cologne. Toujours avare et
sordide, l'empereur Frédéric se faisait payer les frais de son voyage, par
les sujets futurs de son fils. Ils trouvèrent à Cologne les sires Pierre du
Fay et Olivier de la Marche, que la duchesse douairière avait envoyés
au-devant d'eux. Maître Gaguin s'était aussi rendu secrètement en cette ville
; il avait des lettres du roi pour plusieurs princes de l'Empire ; mais tous
étaient favorables à ce mariage ; les pays d'Allemagne, comme ceux de
Flandre, étaient dans une grande joie d'une alliance qui faisait espérer les
moyens d'arrêter la puissance redoutée et exécrée du roi Louis : si bien que
ses envoyés n'osèrent pas même se faire connaître. Le duc de Juliers fut le
seul seigneur auquel ils risquèrent de se déclarer. Ils ne reçurent pas un
favorable accueil. « D'où vient, leur dit ce duc, que le roi votre maître
s'avise si tard de désirer le mariage du Dauphin, qu'il lui était si facile
de conclure ? Maintenant le moment est passé ! j'ai pris engagement avec
l'empereur et son fils, et ce serait pour moi grand déshonneur d'y manquer.
Croyez-moi, quittez la ville au plus vite., car il n'y ferait pas bon pour
vous ; encore pourtant que vous puissiez compter sur moi, afin de vous garder
de toute violence. » Le duc
Maximilien partit de Cologne pour la Flandre. Les électeurs de Mayence et de
Trèves, les margraves de Brandebourg et de Bade, les ducs de Saxe et de
Bavière, s'étaient joints à lui pour lui faire honneur. Du reste, il arrivait
avec peu de suite et de puissance. A peine menait-il avec lui huit cents
lances. Quant à l'argent, loin qu'il en apportât, il fallait lui en fournir.
Il était environné de serviteurs allemands, gens rudes dont les façons
étaient mal assorties avec la richesse de la Flandre et le luxe des
Bourguignons. Cependant rien ne peut égaler la joie que produisit son
arrivée. II semblait qu'un libérateur fût envoyé du ciel pour sauver ce
malheureux pays, pour prendre la défense de cette pauvre jeune princesse. Les
gens des villes et des campagnes se pressaient sur les pas du duc d'Autriche,
lui promettant affection, confiance et fidélité, mettant en lui toute leur
espérance. Il
arriva à Gand le 18 août. Les pourparlers ne furent pas longs. Dès le jour
même, après souper, le duc Maximilien vint rendre visite à mademoiselle de
Bourgogne. Elle n'entendait point l'allemand, et lui, qui, sous un père
grossier tel que l'empereur Frédéric, n'avait point reçu grande connaissance
des lettres, ne savait pas le français. Mais il était de noble contenance et
d'aimable physionomie ; elle voyait en lui le protecteur qui venait finir ses
malheurs et dissiper ses cruelles alarmes. Elle aussi était remplie de
jeunesse et de bonne grâce. Ils se plurent tout d'abord et bientôt n'eurent
pas besoin d'interprète pour s'entendre. Les fiançailles se firent aussitôt. Le lendemain mademoiselle de Bourgogne se rendit à l'église, accompagnée du sire de la Gruthuse et du comte de Chimai, que le duc Maximilien ramenait d'Allemagne, où il avait été prisonnier, depuis la bataille de Nancy. Les deux jeunes enfants du duc de Gueldres marchaient devant, portant chacun un cierge. Le peu de suite qui entourait la princesse était vêtu de noir, à cause du deuil de son père. Ce fut dans ce modeste appareil que la plus riche héritière de la chrétienté épousa le fils de l'empereur. Chacun se rappelait les anciennes magnificences et la splendeur de la cour de Bourgogne. Toutefois cette cérémonie n'avait rien de triste. Le malheur des temps et une précipitation que tout rendait nécessaire, ôtaient à cette solennité la pompe des jours d'autrefois ; mais elle semblait le signal de la délivrance et d'un meilleur avenir. |
[1]
Comines.
[2]
M. de Chaumont d'Amboise.
[3]
Pièces de Comines.
[4]
Comines.
[5]
Legrand et sa collection de pièces manuscrites. — Pièces de l'Histoire de
Bourgogne. — Pièces de Comines.
[6]
Gollut. — Pièces de Legrand.
[7]
Volume II.
[8]
Histoire de Bourgogne.
[9]
Amelgard.
[10]
Legrand et pièces. — Histoire de Bourgogne.
[11]
Pièces de Legrand. — Molinet.
[12]
Legrand. — Comines. — Amelgard.
[13]
Amelgard.
[14]
Mémoires pour servir à l'histoire d'Arras et de l'Artois.
[15]
Amelgard.
[16]
Lettres du roi du 16 mai. — Comines. — Amelgard. — Molinet.
[17]
Amelgard.
[18]
Pièces de l'histoire de Bourgogne.
[19]
Paston's letters.
[20]
Manuscrits recueillis par Legrand. — De Troy. — Comines et pièces. — Legrand. —
Amelgard. — Molinet. — Mémoires pour servir à l'histoire de l'Artois.
[21]
Édouard III.
[22]
M. du Lude.
[23]
Large.
[24]
Histoire de Languedoc. — Mémoires pour servir à l'histoire de
l'Artois.
[25]
Histoire de Bourgogne. — Paradin. — Molinet. — Amelgard. — Comines.
—Legrand. — Histoire de Franche-Comté. — Gollut.
[26]
Comines. — Legrand. — Thoyras. — Hume.
[27]
Pièces manuscrites — Bibliothèque du roi.
[28]
Comines. — Legrand et pièces. — Molinet.
[29]
Histoire de Tournai, par Cousin. — Comines. — Molinet.
[30]
Almanach historique de Cambrai, année 1773.
[31]
Molinet. — Legrand et pièces.
[32]
Sainte-Palaye, Mémoires sur la chevalerie. — Mathieu.
[33]
Instruction du 20 juin. — Pièces de Comines.
[34]
Tome X.
[35]
Comines. — Amelgard. — Histoire de Tournai. — Molinet.
[36]
Amelgard.
[37]
Histoire de Lorraine. — Molinet.
[38]
Sélommes, 19 janvier 1477.
[39]
Mémoires pour servir à l'histoire d'Arras.
[40]
Lettres du 4 juillet.
[41]
Manuscrits de Legrand.
[42]
Notre ordre.
[43]
Molinet.
[44]
Amelgard. — Molinet.
[45]
Comines. — Lamarche. — Molinet. — Amelgard.
[46]
Instructions du roi.