Guerre contre les
Suisses. — Batailles de Granson, de Morat, de Nancy. — Mort du duc Charles.
LE roi venait d'arriver à Lyon,
lorsqu'il y reçut des nouvelles bien grandes et bien heureuses pour lui. Le duc
de Bourgogne s'était avancé promptement avec sa grande et forte armée[1]. Il avait amené de Lorraine à
peu près trente mille hommes ; le comte de Romont lui conduisit environ
quatre mille combattants de Savoie : six mille hommes lui arrivèrent aussi du
Piémont et du Milanais. L'artillerie était la plus belle qu'on eût jamais vue
: toute celle qu'il avait eue devant Neuss s'était augmentée des canons dont
il s'était emparé en Lorraine. Quant aux bagages de cette armée, ils étaient
immenses. Jamais le Duc n'avait marché en si grande pompe. Il traînait avec
lui toutes ses richesses : sa chapelle, ses joyaux, ses belles armures, ses
services d'or, de vermeil et d'argent. Ses tentes et ses pavillons brillaient
d'or et de soie. Ses serviteurs, ses pages, ses archers étaient éclatants de
broderies et de dorures. Ce
n'était point qu'il eût pour sa personne le goût de la mollesse ou du faste ;
au contraire il se plaisait parfois à se montrer au milieu de cette magnificence,
vêtu d'un mauvais petit habillement gris[2]. Mais sa splendeur avait crû
avec son orgueil. Il aimait à paraître aux yeux des princes et des
ambassadeurs de la chrétienté dans tin appareil qui leur imposât et leur
donnât l'idée de sa grandeur ; prenant ainsi par avance l'extérieur de cette
puissance royale et impériale qu'il rêvait de plus en plus. Il était fier de
mener à sa suite, et de tenir au-dessous de lui des princes et des grands
seigneurs : Frédéric, prince de Tarente, fils du roi de Naples, le comte de
Romont, le duc de Clèves, Philippe de Bade, le comte de Marle, le sire de
Château-Guyon. Aussi
cette armée rappelait-elle ce que les historiens des temps anciens rapportent
du camp de Xercès et des grands rois de Perse. Autour du Duc et des princes,
on voyait, mêlés aux gens de guerre, une foule de valets, de marchands, de
femmes et de filles de joyeuse vie[3]. Toute cette multitude occupait
à la ronde les villes, les bourgs, les villages, les campagnes, et
retentissait au loin, dans les montagnes et les vallées du Jura, dont les
pauvres habitants n'avaient jamais rien imaginé de pareil. L'épouvante était
répandue sur tous les confins de la comté de Bourgogne. Cette
redoutable approche n'avait cependant point troublé le jugement du vieux
margrave, Rodolphe de Bade, comte de Neufchâtel. Cet ancien allié de la
maison de Bourgogne, ami du duc Charles, et qui avait son fils dans cette
armée, après avoir employé tous ses efforts à empêcher cette guerre, forcé de
choisir entre les deux partis, s'était entièrement livré aux gens de Berne.
Il voyait bien les forces de cette éclatante armée des Bourguignons, mais il
connaissait dès longtemps ce que valait le pauvre et rude peuple qu'elle
venait attaquer. Il fit venir cinq cents hommes de ses sujets de Bade, mit de
fortes garnisons dans les châteaux qui défendaient les passages de montagne,
remit sa ville de Neufchâtel aux Suisses, et s'en alla établir son séjour à
Berne. Le
comte de Romont commandait l'avant-garde du Duc ; il entra par Jougne que les
Suisses avaient renoncé à défendre ; de là vint à Orbe, dont ils se
retirèrent aussi volontairement après avoir repoussé les premières attaques
de l'ennemi ; et enfin arriva devant Yverdun. Cette ville était de son
domaine : une grande partie des habitants regrettait d'avoir passé sous la
domination des Suisses. On envoya au comte de Romont un moine de
Saint-François pour convenir de l'heure et de la façon dont on l'introduirait
dans la ville. Dans la
nuit du 12 au 13 janvier, au moment où la garnison était sans nulle méfiance,
les gens du comte de Romont pénétrèrent par l'intérieur de deux maisons, qui
touchaient aux remparts. Il se répandirent aussitôt dans les rues en
s'écriant : Ville gagnée ! Bourgogne, Bourgogne ! La ville fut en un
moment remplie de tumulte et de rumeur ; les trompettes sonnaient ; les
soldats de chaque parti s'appelaient les uns les autres au milieu de
l'obscurité. Les Suisses à demi armés, à demi vêtus, sortaient de leurs
logis, ou se défendaient contre ceux qui voulaient les y surprendre. On
combattait dans les rues, dans les maisons. Enfin, les Suisses, n'ayant perdu
que cinq des leurs, parvinrent à se réunir, et, sous la conduite de Hannsen
Schürpf, de Lucerne, ils firent leur retraite en bon ordre vers le château,
se faisant jour avec leurs longues piques. Hanns Müller, de Berne, défendait
pendant ce temps le pont-levis contre une foule d'assaillants. Lorsque
les Suisses furent rentrés, et que le pont fut relevé, ils aperçurent, qu'un
des leurs était resté en arrière. Il accourait en grande hâte vers le
château, ayant pour toute arme une arbalète et son épée. Se voyant poursuivi,
il tira sur celui qui était le plus près de l'atteindre, le blessa, courut
sur lui, l'acheva de son épée ; retira la flèche, la lança à un second, qu'il
abattit encore pour la reprendre, et ne la laissa dans le corps d'un
troisième que parce qu'il était parvenu au pont-levis, qui s'abaissa pour le
recevoir. Le
comte de Romont se présenta devant le château, somma cette faible garnison de
se rendre, menaça de la mettre à mort. Rien ne put ébranler le courage des
Suisses. Ils démolirent les fours, et, du haut des créneaux, ils lançaient
des briques sur les assaillants. Le comte de Romont fit remplir le fossé de
paille et de fascines ; puis le feu y fut mis. La flamme et la fumée
enveloppaient le château ; les portes allaient être brûlées ; tout à coup
elles s'ouvrirent ; le pont s'abaissa, et les Suisses tombèrent sur les
Bourguignons. Ils les mirent en fuite. Le comte de Romont fut blessé. Ils
parcoururent librement la ville, ramassèrent à la hâte des vivres dans les
auberges et les cuisines, ramenèrent quelques canons, et rentrèrent au
château. Le lendemain, arriva de Berne un détachement pour renforcer cette
vaillante garnison. On crut que c'était l'avant-garde de l'armée des Suisses.
En un moment la ville fut vide de soldats et d'habitants. Conformément aux
ordres des chefs, elle fut entièrement brûlée, et ce poste fut abandonné,
comme l'avaient été déjà les forteresses de Jougne et d'Orbe. Elles étaient
trop éloignées de l'armée des confédérés pour pouvoir être secourues. La
garnison d'Yverdun se retira au château de Granson avec son artillerie. Il
avait été résolu de défendre cette forteresse jusqu'à la dernière extrémité.
Les habitants de la ville, sujets du sire de Château-Guyon, étaient, comme
ceux d'Yverdun, favorables aux Bourguignons. Avant que le siège fût mis
devant le château, ils trouvèrent moyen de se saisir, par surprise, de
Brandolfe de Stein, commandant de la garnison, et, l'amenant devant les
remparts, ils menacèrent de le mettre à mort, si le château ne se rendait
point : « Ah ! certes, répondirent les Suisses, il aimera mieux mourir que de
nous voir ouvrir nos portes. » Et ils se montrèrent résolus à se bien
défendre. Bientôt
arriva toute l'armée du duc de Bourgogne. Il avait quitté Besançon le 6
février. Après avoir passé plusieurs jours à Orbe, il vint, le 1 9, camper
devant Granson. Tout aussitôt il fit donner un assaut, où il perdit deux
cents hommes. Cinq jours après, un autre Pfut encore tenté. Après trois
heures de résistance, la garnison fit une sortie, et repoussa les assaillants.
Elle continuait ainsi à se défendre vaillamment. Mais, bien qu'elle fût
nombreuse, puisqu'elle comptait huit cents hommes, 'sa situation devint
bientôt difficile. Les canons des Bourguignons battaient les murs jour et
nuit ; le commandant, Georges de Stein, tomba malade ; le magasin à poudre
prit feu et sauta ; Jean Tillier, chef de l'artillerie, fut tué. On n'avait
pas eu le temps de former, des provisions de vivres ; déjà on en était réduit
au pain d'avoine. Deux hommes traversèrent, au péril de leur vie, le camp des
assiégeants, et coururent à Berne pour y exposer la détresse de la garnison
de Granson. Les
confédérés avaient sagement résolu de ne rien risquer avant d'avoir réuni
toutes leurs forces. Ils se bornèrent à envoyer quelques bateaux chargés de
vivres et de munitions. Mais Granson était entouré aussi bien du côté du lac
que du côté de la terre : Henri Dittlinger, qui commandait le convoi, vit de
-loin les murailles de la forteresse à demi ruinées par l'artillerie ; il
aperçut les signaux de la garnison, et ne put aborder pour lui porter
secours. L'abattement
s'empara d'une partie des 'assiégés : Jean Weiler, qui avait succédé à
Georges de Stein, commença à dire que cette guerre était bien différente de
celle des anciens temps de la Suisse. « Alors on pouvait toujours résister ;
maintenant on avait affaire à une telle puissance, que c'était folie de
conserver quelque espérance ; il allait songer à son salut et se réserver
pour un moment plus heureux ; se dévouer à la mort était un courage inutile.
» Mais Hanns Müller, capitaine de la garnison d'Yverdun, pensait d'une façon
plus vaillante, et le plus grand nombre fut d'abord de son avis. Le Duc avait
fait signifier que si la forteresse n'était pas incontinent rendue, il ferait
pendre sans merci tous ces vilains. Il lui fut répondu qu'on ne pouvait lui
ouvrir ni portes ni poternes, sans l'ordre exprès de messieurs des alliances. Pour
lors un gentilhomme allemand, nommé Ramschwag, demanda à parlementer avec les
gens de la garnison, de la part du margrave Philippe de Bade[4]. Il connaissait bien les
Suisses, était venu souvent dans leur pays, parlait la même langue. Il leur
tint un discours de confiance et d'amitié : « Mes amis, disait-il, certes
vous avez noblement répondu à monseigneur de Bourgogne ; mais croyez-vous
donc avoir encore des ordres à recevoir de messieurs des alliances ?
N'avez-vous pas vu cette nuit, au loin sur les montagnes, une grande fumée et
le ciel tout éclairé ? Fribourg est en ruine ; on a surpris la ville ; on y a
égorgé hommes, femmes, enfants, prêtres, moines, avoyer, conseillers, sans
faire nulle miséricorde. De là on a marché sur Berne et sur Soleure. Les gens
de Berne sont venus humblement au-devant de l'armée demandant merci, et
présentant les clefs de la ville. Mais Monseigneur a juré sa perte. Tout est
en désordre parmi les alliés ; les Allemands des bords du Rhin ne viennent
pas à leur secours. Enfin, mes chers amis, il n'y a plus que vous qui fassiez
résistance ; votre vaillance a plu à Monseigneur. ; il fait grande estime de
vous. N'allez pas cependant le pousser à bout ; vous savez que c'est un homme
terrible et intraitable, quand une fois il est en colère. Nous avons profité
du bon moment, et nous avons demandé grâce pour vous ; il m'a permis de venir
vous le dire pensant crue vous me donnerez quelque bonne récompense pour
avoir ainsi travaillé à votre salut, à votre délivrance. » — « Bien, dit
Hanns Muller, et comment votre Duc a-t-il tenu parole aux gens de la garnison
de Briey en Lorraine ? » — « Ah ! reprit Ramschwag, c'était
bien différent. D'ailleurs ne vous fiez-vous pas à ma parole, quand je vous
le jure sur mon âme et sur mon sang ! n'avez-vous pas confiance en
monseigneur Philippe de Bade ? Songez que vous n'avez qu'un moment ; tout à
l'heure il sera trop tard. » Les
capitaines se consultèrent pendant quelques instants ; la garnison était
fatiguée, elle avait déjà perdu beaucoup de monde. Des femmes de mauvaise
vie, qui s'étaient introduites de la ville dans le château, avaient été
gagnées par les Bourguignons, et avaient débauché quelques soldats. Weiler
l'emporta. « Nous pouvons, disait-il, nous confier à monseigneur le duc
de Bourgogne, c'est un loyal prince, à ce qu'on assure ; monsieur Philippe de
Bade est fils du margrave, le meilleur allié des Suisses, et qui ne nous a
jamais trompés ; le sire de Ramschwag est aussi notre ami, homme sage et
éprouvé, qui ne voudrait pas accepter notre argent, si c'était pour nous
trahir. » Ils lui
comptèrent cent écus, et, sous sa conduite, sortirent du château pour se
présenter devant le Duc. « Par Saint-Georges ! s'écria-t-il, qu'est-ce
que ces gens-ci ? et quelles nouvelles apportez-vous ? — Monseigneur,
répondit Ramschwag, c'est la garnison de Granson, qui s'est mise à votre
miséricorde. » Le Duc n'en écouta pas davantage ; aussitôt tous les Suisses
furent attachés par dix, par quinze, par vingt, les mains derrière le dos, au
milieu des railleries et des insultes de tout le camp. Bientôt accoururent
les gens d'Estavayer que les Suisses avaient si cruellement traités trois
mois auparavant ; ceux d'Yverdun dont ils venaient de brûler la ville ; tous
demandaient vengeance au Duc. Le comte de Romont, le sire de Château-Guyon
ajoutaient qu'il fallait commencer cette guerre en jetant un grand effroi
dans l'esprit des peuples, afin que la peur ouvrit ensuite les portes des
villes et des forteresses. « Quand on n'épargne personne les guerres sont bientôt
finies, » disaient-ils. Ramschwag lui-même appuyait leur avis ; il prétendait
aussi, avoir des vengeances à exercer contre les Suisses, pour un procès
qu'il avait perdu dans leur pays. On vint
signifier aux prisonniers la volonté cruelle du Duc ; ils l'entendirent
tranquillement, et sans faire paraître nul trouble aucun ne songea à
reprocher son sort à l'autre : Weiler fut dépouillé de ses vêtements, et on
le pendit avec une partie de la garnison à des arbres voisins ; Müller et les
autres furent le lendemain noyés dans le lac. Ce fut environ deux cents
hommes que le Duc fit ainsi traîtreusement périr. Dans sa jeunesse, il avait
toujours paru plus rude que cruel ; depuis quelques années, la passion, et
les obstacles qu'avaient rencontrés ses volontés l'avaient rendu sanguinaire
et impitoyable, comme son aïeul, le duc Jean sans Peur ; parfois il se
vantait de lui ressembler. Pendant
le siège de Granson, le Duc avait continué à établir son camp de la façon la
plus redoutable ; la droite s'appuyait au lac ; la gauche s'étendait jusqu'à
cette partie du Jura qu'on nomme le Thévenon, et dont le pied est occupé par
des marais. Au-devant et sur la rive du lac qui conduit vers Neufchâtel,
le-Duc prit pour défense la petite rivière de l'Arnon, fit creuser des
fossés, élever des retranche-mens, et plaça son artillerie ; enfin, rendit
son camp presque inattaquable, comme s'il eût voulu y attendre l'ennemi. Sa
tente était située sur une colline, qui porte encore aujourd'hui son nom, et
de là il voyait au loin toute l’étendue du lac. Son projet était de marcher
sur Berne et Fribourg, de tout ravager sur son passage, et de brûler ces deux
villes, afin de jeter le pays dans la consternation et l'abattement. Déjà
presque tous les états du comte de Romont et du duc de Savoie, Lausanne, et
les bords du lac de Genève avaient été facilement reconquis par le prince de
Tarente, le comte de Campo-Basso et une partie des Italiens. Mais bientôt le
Duc sut qu'il allait trouver plus de résistance. Dès que
les gens de Berne avaient été avertis de la marche du duc de Bourgogne, ils
avaient écrit de toutes parts à leurs confédérés des ligues suisses, et à
leurs alliés pour leur donner courage et demander secours. « Pensez,
écrivaient-ils aux villes d'Allemagne, que nous parlons le même langage, que
nous faisons partie du même empire ; car nous tenons que nous n'en sommes pas
séparés. N'avons-nous pas une cause commune ? ne vous faut-il pas préserver
l'empire et l’Allemagne, de cet homme, dont l'esprit ne connaît nul repos, et
les désirs aucune borne ? Quand il nous aura mis sous sa domination, n'est-ce
pas vous qu'il ira attaquer ? Envoyez-nous donc des cavaliers, des
arquebusiers, de la poudre et des couleuvrines, pour que nous puissions vous
délivrer de lui. Nous avons bon espoir que l'affaire ne sera pas longue et
finira bien. » Nicolas
de Scharnachtal, avoyer de Berne, alla d'abord se placer à Morat. Au
commencement du siège de Granson, il n'avait encore que huit mille hommes.
Bientôt arrivèrent Pierre de Faucigni avoyer de Fribourg, avec cinq cents
hommes ; Conrad Vogt avec huit cents de Soleure ; Pierre de Romerstall avec
deux cents de Bienne. Pendant que les alliés les plus voisins se réunissaient
ainsi à la hâte, tout était en mouvement sur les bords du Rhin et dans les
montagnes ; depuis Strasbourg jusqu'au Saint-Gothard et à Insprück, tout
s'apprêtait contre un prince qui avait répandu tant de haine et d'épouvante.
Les seigneurs y mettaient moins de diligence que les villes ; il ne leur
semblait pas que la chose fût aussi pressante[5] ; néanmoins ils, avaient bonne
et sincère volonté. On prit à Bâle, pour les frais de la guerre, les quarante
mille florins, que l'archiduc Sigismond y avait laissés à la disposition du
duc de Bourgogne comme rachat du pays de- Ferette. Aussitôt
après l'entreprise inutilement tentée pour ravitailler Granson, Nicolas de
Scharnachtal conduisit les Suisses de Morat à Neufchâtel. Henri Goldli, bourgmestre
de Zurich amena en même temps quinze cents hommes de Zurich, de Baden, de
l'Argovie, et des libres bailliages[6]. Bientôt arriva le contingent
de Strasbourg : la commune envoyait quatre cents cavaliers et douze
arquebusiers, l'évêque deux cents cavaliers ; huit cents hommes de Bâle, sous
les ordres du bourgmestre Pétermann Rot ; huit cents hommes de Lucerne, sous
l'avoyer Hassfurter. Les gens de Colmar et de Schelestadt vinrent peu après.
Enfin, le jour même où le duc de Bourgogne faisait périr la garnison de
Granson, arrivèrent quatre mille hommes des vieilles ligues allemandes des,
montagnes, Schwitz, Uri, Unterwalden, Zug, Glaris, que leur amitié pour les
Bernois remplissait de zèle ; c'était Raoul Reding qui les commandait. La
commune et le chapitre de Saint-Gall, Schaffouse, le pays d'Appenzel
envoyèrent aussi leurs hommes, et l'archiduc Sigismond, fidèle à sa nouvelle
alliance, avait commis Herman d'Eptingen pour conduire ses hommes d'armes et
ses vassaux. Au 1er mars, l'armée des Suisses était d'environ vingt mille combattants. Le Duc
savait, par les secrètes intelligences du margrave Philippe, que les forces
des ennemis s'étaient fort augmentées ; niais il était loin de les croire
aussi nombreux. En avant de la position qu'il avait choisie et fortifiée,
était un château nommé Vaux-Marcus, qui commandait le chemin de Granson à
Neufchâtel, fort resserré en cet endroit, parce que les montagnes se
rapprochent du lac. Le Duc s'y porta avec les archers de sa garde. Le
seigneur de Vaux-Marcus était d'une branche bâtarde de l'ancienne maison de
Neufchâtel. Par crainte ou à la persuasion du margrave Philippe, il ne fit
aucune résistance, vint s'agenouiller devant le Duc, lui demanda sa faveur
et' prit service dans son armée. La garde de Vaux-Marcus et des hauteurs
voisines fut confiée au sire Georges de Rosimbos avec cent archers. C'était
le poste le plus avancé des Bourguignons. Il était mal choisi, s'il
s'agissait de marcher vers Neufchâtel ; car les Suisses occupaient au même
moment le débouché des défilés de Vaux-Marcus, et se plaçaient en force à
Boudri, derrière la Reusse, à l'endroit où la rive du lac devient plus large
et plus ouverte. Si, au contraire, le Duc, se conformant à son premier
dessein, ne cherchait pas à se porter en avant, et ne considérait Vaux-Marcus
que comme une position avancée d'où ses gens se replieraient au besoin, tout
l'avantage lui demeurait. Ses capitaines, et surtout Antoine, grand-bâtard de
Bourgogne, lui donnèrent ce conseil, autant du moins qu'on pouvait le
conseiller. Sans écouter personne, il résolut de ne pas laisser reculer même
l'avant-garde de cent archers qu'il avait placée à Vaux-Marcus, et de
continuer à s'avancer vers Neufchâtel ; risquant ainsi d'engager le combat
sur un terrain, où l'avantage du nombre serait nul, et dans un pays de
montagnes où les Suisses se trouveraient plus expérimentés que ses gens. Le
Duc était pourtant un habile chef de guerre ; mais à force de se fier à sa
fortune, de se livrer à son orgueil, de repousser les bons avis qui ne lui
plaisaient pas, il en était venu à agir contre ce que son intérêt requérait
le plus évidemment, contre ce qu'il savait et entendait mieux que tout autre
dix ans auparavant[7]. Dans la
journée du 1er mars, les Suisses s'étaient avancés vers Vaux-Marcus. Le 2,
dès le matin, quelques gens de Schwitz et le contingent de Thun, après avoir
entendu la messe au camp de ceux de Lucerne, s'avancèrent sur les hauteurs
près de Vaux-Marcus, en tournant le château et le laissant à gauche. Ils
rencontrèrent le sire Rosimbos avec ses archers ; le combat s'engagea, et les
Bourguignons ne tardèrent pas à être repoussés. Pour lors, après s'être
encore un peu avancés, les Suisses, de la hauteur où ils étaient, aperçurent
toute l'armée bourguignonne, qui, en ordre, non de bataille, mais de marche,
occupait la route le long du lac. Chaque
parti n'avait connu ni les desseins, ni la position de l'autre. Néanmoins,
des deux parts on se résolut à combattre. Le Duc, monté sur un grand cheval
gris, parcourut les rangs, disposa ses troupes, donna ses ordres. « Marchons
à ces vilains, encore, disait-il, que ce ne soient pas gens dignes nous. » Cependant
les Suisses, dès qu'ils avaient vu l'engagement de leur avant-garde avec les archers
du sire de Rosimbos, avaient suivi le même chemin derrière Vaux-Marcus, et
maintenant une troupe nombreuse, sous le commandement de Scharnachtal, se
trouvait au-devant de l'avant-garde des Bourguignons. D'un pas ferme, et en
belle ordonnance, ils descendirent des hauteurs vers une petite plaine au
bord du lac, où était située la chartreuse de la Lance. Quand ils furent
proches des Bourguignons, dans les vignes qui couvrent les dernières pentes
du coteau, ils se mirent, selon l'ancien usage de leurs pères, dévotement à
genoux, se découvrirent la tête, et firent leur prière en se recommandant à
Dieu. « Ils demandent merci, criaient les Bourguignons ; voyez ces vilains,
qui nous veulent faire la guerre, ils n'osent pas même la commencer. » — «
Par Saint-Georges, disait le Duc, nous aurons bientôt détruit ces chiens
d'Allemands, et tout ce qu'ils possèdent sera pour nous. » Les
Suisses s'avancèrent en bataillons carrés, faisant un rempart de leurs
longues piques et de leurs hallebardes. Les bannerets, portant leurs
enseignes, se tenaient au milieu des bataillons ; dans les intervalles
étaient les canons qui tiraient sans cesse. Sur les flancs, Félix
Schwarzmurer de Zurich, et Herman de, Mullinen, à la tête des gens de pied
armés plus légèrement, empêchaient les Bourguignons de se risquer à tourner
le corps de bataille de Scharnachtal. Là fut
le fort du combat. Le duc Charles faisait porter devant lui la grande
bannière de. Bourgogne et animait ses gens d'armes. Tout avait été disposé
avec si peu de prudence, qu'il n'avait là que son avant-garde, l'élite de ses
hommes d'armes et cavaliers, mais peu d'archers, d'arquebusiers et
d'artillerie. C'était le sire de Château-Guyon qui commandait cette vaillante
cavalerie, et nul n'avait plus de haine et de courage à combattre contre les
Suisses qui, lui, avaient dérobé ses seigneuries. Il n'y eut sorte d'efforts
qu'il ne tentât avec ses gens d'armes pour rompre les bataillons de l'ennemi
; c'était vainement, toutes les attaques venaient s'arrêter devant les
pointes serrées des hallebardes. Il pénétra pourtant jusqu'à la bannière de
Schwitz, et par deux fois y porta la main pour la saisir ; dans cette mêlée,
Henri Elsener de Lucerne, s'empara au contraire de l'étendard du sire de
Château-Guyon, et en même temps Hanns-In-Der-Grub de Berne le frappa, et
l'abattit. Pour le
venger et rétablir le combat, tous les chevaliers et hommes d'armes
redoublèrent de vaillance. Cependant les Suisses avançaient toujours, et peu
à peu les Bourguignons furent ramenés au bord de l'Amon, après avoir perdu
leurs plus nobles et leurs plus illustres, combattants : le sire Louis
d'Aime-- ries, fils de messire Raulin l'ancien chancelier de Bourgogne ; Jean
de Lalain, le sire de Saint-Sorlin, le sire de Poitiers, Pierre de Lignaro du
pays de Lombardie. Le Duc
se trouvait enfin repoussé vers ce camp si bien fortifié, qui ne lui avait
été de nul usage, et vers le gros de son armée, dont son imprudence l'avait
séparé. Il pensait retrouver là tout son avantage. Mais, pendant le combat,
le reste, des Suisses avait continué à gagner les hauteurs ; le Duc vit tout
à coup paraitre à sa gauche, sur les collines de Bonvillars et de Champigny,
une foule d'ennemis bien plus grande encore que celle qu'il avait déjà
combattue. Ils avançaient avec un bruit effroyable, en poussant le cri : Granson,
Granson ! comme pour rappeler leurs confédérés mis traîtreusement à mort.
Bientôt on entendit au loin le son retentissant des trompes d'Uri et
d'Unterwalden. C'étaient deux cornes d'une merveilleuse grandeur, qui, selon
la tradition de ces peuples, avaient jadis été données à leurs pères par
Pepin et Charlemagne, et qui servaient à les exciter et les rallier dans les
combats. Deux hommes robustes soufflaient à perte d'haleine dans ces deux
cornes, qui se nommaient vulgairement le taureau d'Uri et la vache d'Unterwalden,
et par trois fois faisaient retentir dans les montagnes ce son prolongé et
terrible, que les Autrichiens redoutaient depuis si longtemps, est que les
Bourguignons apprirent aussi à connaître. Le ciel
s'était éclairci, et le soleil de ce jour d'hiver éclairait vivement cette
nouvelle armée qui descendait des hauteurs ; « Et quels sont ceux-ci ? »
demanda le Duc, à Brandolfe de Stein, ce capitaine de Granson, fait
prisonnier dans la ville, avant le siège du château. « Qu'est-ce que ce
peuple sauvage ? Sont-ils aussi vos alliés ? — Oui, monseigneur, répondit le
prisonnier, et les plus anciens de tous : ce sont les gens des vieilles
ligues suisses, qui habitent les hautes montagnes ; ceux qui ont tant de fois
mis les Autrichiens en déroute ; voilà les gens de Glaris, et je reconnais
leur landamman Tschudi ; plus loin, ceux de Schaffouse, et voici encore le
bourgmhstre de Zurich, avec sa troupe. » — « En ce cas, reprit le
Duc, c'est fait de nous, puisque la seule avant-garde nous a donné tant de
peine. » Toutefois
le Duc ne perdit pas courage ; il s'en allait de tous côtés, ralliant ses
gens, essayant de les mettre en bataille, se jetant tout le premier à travers
le danger. C'était peine et vaillance perdues. La retraite précipitée de la
cavalerie et des meilleurs hommes d'armes avait déjà commencé à répandre le trouble
et l'épouvante dans le reste de l'armée ; mais lorsqu'on entendit les cris de
ces gens des montagnes, et le son effroyable et nouveau de leurs trompes ;
lorsqu'on les vit descendre tête baissée et à grands pas, comme si rien ne
dût les arrêter ; lorsque les couleuvrines qu'ils avaient amenées
commencèrent à tirer à l'improviste, alors le désordre se mit dans tout le
camp. Une terreur panique s'empara des esprits. Les Italiens les premiers
prirent la fuite ; tous couraient éperdus çà et là, hâtant leur course sans
s'arrêter un instant et comme poursuivis par une puissance invisible. Le Duc
les rappelait par ses cris, les accablait d'injures, les frappait à grands
coups d'épée. Accablé de fatigue, épuisé de douleur et de rage, resté presque
le dernier, lui-même enfin prit la fuite, n'ayant plus ni camp, ni armée, et
s'en alla à l'aventure, suivi de cinq seulement de ses serviteurs. Il courut
ainsi sans s'arrêter pendant six lieues jusqu'à Jougne, dans le passage du
Jura. « Ah ! monseigneur, lui disait son fou pendant cette triste retraite,
nous voilà bien Annibalés. » La nuit
venait ; les Suisses n'avaient que peu de gens à cheval, et le pays n'était
point favorable aux mouvements de la cavalerie. Dès que les Bourguignons
furent entièrement dispersés, et leurs retranchements sans défense, toute
poursuite cessa, et les vainqueurs, se jetant à genoux, remercièrent Dieu qui
leur avait accordé une si belle victoire. Déjà le pillage du camp avait
commencé : des valets et des gens qui n'avaient point combattu s'étaient
précipités pour avoir part à ce butin. Les chefs tentèrent de mettre, autant
qu'il se pourrait, un peu de bon ordre dans le partage de tant de richesses.
On nomma des commissaires butiniers ; on fit prêter serment à l'armée de ne
rien détourner, et d'attendre honnêtement la distribution des parts assignées
à chaque ville. Il fut
bien difficile d'empêcher l'empressement d'avidité que devait exciter une
telle proie[8]. Cependant la plupart de ces
pauvres Suisses étaient loin de connaître la valeur de tout ce qu'ils avaient
conquis. Jamais de pareilles magnificences n'avaient paru à leurs regards ;
ils ne savaient ni ce qui était beau, ni ce qui était rare ; comme des
sauvages, ils s'émerveillaient de tout cet éclat, mais ignoraient l'usage ou
le prix de tant de choses inconnues à eux simples habitants des montagnes.
Ils vendaient la vaisselle d'argent pour quelques deniers, ne pensant pas
qu'elle fût d'autre matière que d'étain les vases d'or et de vermeil leur semblaient
lourds et incommodes[9], et comptant qu'ils étaient de
cuivre, ils se hâtaient de les changer ou de les vendre pour peu de chose. Le
gros diamant du Duc, celui qu'il portait à son cou, qui n'avait pas son
pareil dans la chrétienté ni peut-être dans le monde, et qui avait autrefois
orné la couronne du grand Mogol, fut trouvé sur le chemin, où quelque
serviteur du Duc l'avait sans doute laissé tomber en fuyant. Il était enfermé
dans une petite boîte ornée de perles fines. L'homme, qui le ramassa, garda
la boîte, et jeta le diamant comme un morceau de verre ; pourtant il se
ravisa, l'alla rechercher, le retrouva sous un chariot et le vendit un écu au
curé de Montagni. Ces magnifiques tentures de soie et de velours, brodées en
perles ; ces cordes tressées d'or qui tendaient et attachaient le pavillon du
Duc ; ces draps d'or et de damas ; ces dentelles de Flandre ; ces tapis
d'Arras dont on trouva une incroyable abondance enfermés dans des caisses,
furent coupés et distribués à l'aune comme de la toile commune clans une
boutique de village. Sa
tente était entourée de quatre cents autres, où logeaient tous les seigneurs
de sa cour et les serviteurs de sa maison. Au dehors brillait l'écusson de
ses armes orné de perles et de pierreries ; le dedans était tendu de velours
rouge brodé en feuillages d'or et de perles ; des fenêtres, dont les vitraux
étaient enchâssés dans des baguettes d'or, y avaient été ménagées. On y
trouva le fauteuil où il recevait les ambassadeurs et donnait ses solennelles
audiences ; il était d'or massif. Ses armures, ses épées, ses poignards, ses
lances montées en ivoire, étaient merveilleusement travaillés, et la poignée
étincelait de rubis, de saphirs, d'émeraudes. Son sceau, qui pesait deux
marcs d'or, ses tablettes reliées en velours qui renfermaient le portrait du
duc Philippe et le sien, son collier de la Toison-d'Or où les étincelles des
fusils étaient figurées en rubis ; enfin un nombre infini de meubles et de
joyaux précieux furent aussi pillés ou partagés. La
tente, qui servait de chapelle, renfermait presque autant de richesses.
C'était là que se trouvaient ces châsses et ces reliques qui avaient fait
l'admiration de l'Allemagne, deux ans auparavant ; les douze apôtres en
argent, la châsse de Saint-André en cristal, le riche chapelet du bon duc
Philippe, un livre d'heures couvert de pierreries, un ostensoir qui était
aussi d'une merveilleuse richesse. L'histoire
des trois gros diamants pris à Granson mérite d'être rapportée, et la
renommée qu'ils ont eue, l'espèce de vanité attachée à leur possession
témoigneront quelle était la splendeur de ces princes de Bourgogne, dont les
dépouilles se sont distribuées entre les rois, qui se les ont enviées et
disputées à prix d'or. Le plus
beau, celui qui fut ramassé sous un chariot, fut revendu par le curé de
Montagni à un homme de Berne, au prix de trois écus ; plus tard un autre
Bernois, nommé Barthélemi May, riche marchand qui faisait le commerce avec
l'Italie, offrit à Guillaume de Diesbach un présent de quatre cents ducats,
en reconnaissance de ce qu'il lui avait fait acheter ce diamant pour cinq
mille ducats. En 1482, les Génois l'achetèrent sept mille ducats, et le
revendirent le double à Louis Sforce le More, duc de Milan. Après la chute de
la maison de Sforce, le diamant passa en la possession du pape Jules II, pour
vingt mille ducats. Il orne la tiare du pape : sa grosseur est égale à la
moitié d'une noix. Un
autre presque aussi beau fut acheté par un riche et célèbre marchand nommé
Jacques Fugger, qui le garda longtemps. Soliman Pacha et l'empereur
Charles-Quint le marchandèrent ; mais Fugger tenait à honneur qu'il ne sortit
pas de la chrétienté, et l'empereur devait déjà beaucoup d'argent à Fugger,
qui ne se soucia point de lui vendre son diamant. Enfin Henri VIII, roi
d'Angleterre, l'acheta ; sa fille Marie le porta en Espagne, et il revint
ainsi à l'arrière-petit-fils de Charles duc de Bourgogne. Il appartient
encore à la maison d'Autriche. Le
troisième est bien moindre ; il fut vendu à Lucerne, en '1492, au prix de
cinq mille ducats et passa de là en Portugal. Pendant que les Espagnols
possédaient ce royaume, don Antonio, prieur de Crato, dernier descendant de
la branche de la maison de Bragance qui avait perdu le trône, vint à Paris et
y mourut. Le diamant fut alors acheté par Nicolas de Harlai sieur de Sanci ;
il a gardé son nom, et a ensuite fait longtemps partie des diamants de la
couronne de France. Il y
avait encore d'autres pierreries fameuses chez le duc de Bourgogne, et qui
furent prises à Granson ; mais la trace s'en est perdue ; trois rubis qu'on
appelait les trois frères, deux autres qu'on nommait la hotte et la balle de Flandre.
Son chapeau à l'italienne en velours jaune, était entouré d'une couronne de
pierres précieuses presque toutes admirables. Ce fut ce chapeau qu'un des
vainqueurs plaça sur sa tête en se jouant, puis rejeta, disant qu'il aimait
mieux avoir clans son lot un bon harnais de guerre[10]. Jacques Fugger l'acheta, et il
revendit, quelques années après, une grande partie des pierreries à
l'archiduc Maximilien, mari de mademoiselle de Bourgogne, qui eût été l'héritier
naturel de toutes ces richesses. Outre
ces objets de faste et toute cette royale magnificence, le camp de Granson
renfermait un butin dont les Suisses connaissaient mieux la valeur. Ils y
trouvèrent quatre cents pièces d'artillerie, bombardes ou couleuvrines, soit
pour les siéges, soit pour les batailles ; huit cents arquebuses à crochet,
comme on appelait l'artillerie de main ; trois cents tonneaux de poudre.
Chaque ville eut sa part dans cette glorieuse et profitable prise. Osa eut
encore à distribuer un nombre infini- de lances, de haches de bataille, de
masses d'armes en plomb ou en fer, d'arcs, d'arbalètes, de flèches fabriquées
en Angleterre dont quelques-unes étaient empoisonnées, de brides pour les
chevaux. Enfin le Duc avait amené avec lui de quoi armer presque autant
d'hommes que son camp en renfermait. Ce fut
encore un glorieux trophée que toutes les bannières, étendards et pennon' s
de tant de princes et de seigneurs qui s'en allèrent orner les églises de
toutes les villes des confédérés. Le trésor du Dac fut pris aussi, et
fidèlement distribué entre chacun des alliés : il était si riche que le
partage s'en fit sans compter -ni peser, mais en mesurant à pleins chapeaux. L'abondance
des provisions de vivres n'était pas moindre : le blé, le vin, la viande
salée, les barils de harengs, le sel, les épiceries de toutes sortes
chargeaient une suite infinie de chariots ; sans parler de ce qui fut trouvé
dans les boutiques et magasins que des marchands étaient venus établir tout
autour du camp. Le
partage de cet immense butin dura plusieurs jours. Le soir même de la
bataille, avant que chacun allât chercher un logis pour la nuit, Nicolas de
Scharnachtal, qui, parmi les chefs, avait eu la principale part de la gloire
dans la journée, et qui était le plus ancien chevalier, conféra la chevalerie
aux chefs des diverses troupes des alliés et aux Bernois qui s'étaient le
plus vaillamment montrés, Mullinen, Bonstetten, Diesbach. En
approchant des murs de la ville de Granson, les alliés aperçurent les arbres
encore chargés des cadavres de la garnison si cruellement trahie trois jours
auparavant. Les gens de Berne et de Fribourg reconnaissaient parmi ces
malheureux leurs parents, leurs amis, leurs compagnons ; et cette vue
allumait en eux un désir furieux de vengeance. Le château de Granson
renfermait encore une garnison de Bourguignons. On y courut aussitôt ; elle
n'avait nul moyen de se défendre, et se rendit sans conditions. Il n'y avait
pas, de miséricorde à espérer ; une partie fut précipitée du haut de la tour
du château ; d'autres furent amenés vers les arbres, où pendaient les corps
des Suisses, et par impitoyables représailles, ils allèrent les remplacer,
étranglés avec les mêmes cordes ; il y en aussi eut de jetés dans le lac. Ce
ne fut pas sans difficulté que les chefs en réservèrent un pour servir à
échanger contre Brandolfe de Stein. Néanmoins la jeunesse, la beauté et les
larmes de quelques gentilshommes attendrirent ensuite plusieurs des
vainqueurs qui les prirent sous leur protection. La
garnison de Vaux-Marcus fut plus heureuse. Le sire de Rosimbos, repoussé des
hauteurs au commencement de la bataille, était rentré dans la forteresse.
Quand la nuit fut venue, se voyant entouré de peu d'ennemis, il dit à ses
archers[11] : « Vous connaissez le malheur
de notre armée et le danger où nous sommes. Je suis d'opinion que, puisque la
nuit est noire, et que nos ennemis semblent endormis, il nous faut sortir
tous ensemble l'épée au poing, et passer tout au travers ; il s'agit de
sauver notre vie. » Son conseil fut trouvé bon, ils ouvrirent les portes,
traversèrent les postes des Suisses, passèrent les montagnes, et arrivèrent à
Salins, dans la Comté de Bourgogne. Le roi
avait tout disposé pour avoir promptement des nouvelles, et il n'y avait pas
loin du pays clans lequel la bataille s'était donnée, jusqu'à Lyon, où il
était depuis quelques jours. Sa joie fut grande ; il ne s'attendait pas à
être si bien et si promptement servi par la fortune. Il se
hâta d'en profiter. L'ambassade, qu'il avait envoyée au roi René, n'avait pas
obtenu grand succès près de ce prince déjà le roi croyait nécessaire de faire
passer des troupes du côté de la Provence. Maintenant il n'avait plus de
ménagement à. garder : Le duc de Bourgogne n'était phis en état de s'irriter
de ce qu'on pourrait faire contre ses alliés ; trop heureux s'il pouvait les
conserver[12]. La bataille de Granson s'était
donnée le 2 mars, dès le 4, le roi écrivit au Parlements et lui donna
commission de procéder contre René d'Anjou, roi de Sicile. Malgré tout ce
qu'il apprenait chaque jour, c'était à regret, écrivait-il, qu'il trouverait
le roi son oncle aussi coupable qu'on le disait ; il l'avait toujours aimé,
et désirait continuer. Toutefois l'intérêt du royaume devait l'emporter sur
son amitié. Ainsi il voulait et ordonnait que sa cour de Parlement avisât
raisonnablement sur ce qui était à faire pour la sûreté de la chose publique,
et lui envoyât sa délibération signée du greffier. Ces
lettres parties, le roi songea à accomplir son pèlerinage. Le 7 mars, il alla
coucher dans une petite auberge, à trois lieues et demie du Puy. Trois
députés du chapitre vinrent jusque-là au-devant de lui[13] ; le sire de Lafayette,
gentilhomme de ce pays et gendre du sire de Polignac qui était un bien
puissant seigneur dans ces montagnes, fit l'office de chambellan ; et
présenta les chanoines. Après une respectueuse harangue, ils offrirent au roi
les clefs de leur cloitre et de la miraculeuse chapelle des-rochers. Ils
s'étaient agenouillés pour lui parler. « Relevez-vous, leur dit-il
affectueusement, et si vous avez quelque demande à faire, écrivez en forme de
requête, et remettez-la moi. Je ferai toujours tout ce qui sera en mon pouvoir
pour l'honneur et la révérence de ma très-honorée Dame la Sainte-Vierge votre
patronne et la mienne. » Disant ces paroles, il s'inclinait en fléchissant le
genou. « Pour vos clefs, vous les avez toujours bien gardées, gardez-les
encore : je me fie à vous, car vous fûtes toujours fidèles à notre couronne.
Retournez à votre église, où je vais aller. Ne sortez point au-devant de moi
en procession ; je ne viens pas chercher chez vous des compliments et des
honneurs, mais, comme un humble pèlerin, demander des bénédictions.
Attendez-moi seulement sur la porte de la cathédrale, et, à ma venue, chantez
le Salve Regina. » Alors il se mit en route, et quoi qu'on pût
lui dire, il voulut faire à pied les trois lieues et demie qui restaient
encore jusqu'au Puy. Arrivé à la porte de l'église, il se revêtit d'un
surplis et d'une chape de chanoine, et demanda la dispense de marcher
nu-pieds jusqu'à l'autel, ainsi qu'il l'avait voué. Il était bien fatigué ;
ce premier jour, il ne fit qu'une courte oraison, et déposa trois cents écus
sur l'autel. Il entendit trois messes, pendant chacun des trois jours qu'il
passa au Puy, donnant à chaque fois trente écus. Il se souvint que, dans le
temps des disgrâces de sa jeunesse, le chapitre lui avait prêté six cents
écus, et les lui rendit. Pas une église, pas une chapelle, une fondation, un
hôpital, un pauvre de la ville ne furent omis dans ses munificences. Il
confirma et augmenta les privilèges du chapitre. Enfin, le jour de son
départ, il donna à la cathédrale un vase de cristal entouré de pierreries,
pour servir à la custode du Saint-Sacrement. Un des chanoines, lui ayant
offert pour la reine une petite figure de Notre-Dame en or, il la baisa
plusieurs fois bien dévotement, la fit tout aussitôt coudre à son chapeau, où
étaient déjà quelques autres saintes images, disant que ce serait pour lui,
et qu'il faudrait en envoyer une autre à la reine. Puis il promit de' venir
accomplir une neuvaine entière. Le chapitre demeura tout édifié, et répétait
que, quoi qu'on pût dire de la dissimulation du roi, sa piété était
véritable. De
retour à Lyon, il ne tarda point à avoir réponse du Parlement. L'avis de la
cour fut qu'on pouvait en bonne justice procéder contre le roi de Sicile par
prise de corps ; mais qu'ayant égard à la parenté dudit prince avec le roi, à
son grand âge, et à d'autres considérations qui avaient porté le roi à ne pas
vouloir qu'on agît par prise de corps, il convenait de l'ajourner à
comparaître en personne devant le roi, ou devant celui ou ceux commis de par
lui, la Cour suffisamment garnie ; le tout sous peine de bannissement du
royaume, et confiscation de corps et de biens. La
chose n'en vint pas là. Déjà, avant la bataille de Granson, le roi René avait
chargé son neveu, le duc de Calabre, de venir trouver le roi, pour le
conjurer de ne se point porter à de telles extrémités[14]. Il lui écrivait qu'il prenait
à témoin Dieu et les hommes, de quelle foi et bienveillance il avait toujours
été envers lui, et disait qu'il importait de ne point donner le scandale
d'une procédure contre un prince de son sang, son oncle, qui, paisible en sa
vieillesse, ne demandait qu'à passer tranquillement le reste de ses jours. Avant
la défaite du duc de Bourgogne, le roi n'avait pas ajouté beaucoup de foi à
ces protestations du roi René[15] ; mais aussitôt après tout
changea de face. Hugues d'Orbe, frère du sire de Château-Guyon, et tous ceux
qui recrutaient en Piémont, se sauvèrent à grand’peine ; monsieur Philippe,
comte de Bresse, qui était pour le roi, voulut les faire saisir, s'empara de
l'argent, et arrêta les messagers qu'on leur envoyait de Provence. La
duchesse de Savoie s'empressa de faire savoir au roi René les nouvelles de la
bataille, et comment tout semblait perdu. Alors, lui-ou ses conseillers, car
il ne se mêlait plus guère des affaires, résolurent de renoncer tout-à-fait à
l'alliance de Bourgogne. Le 7 avril, le roi René, d'accord avec les
ambassadeurs du roi, prêta en plein et solennel conseil, à l'hôtel de ville
d'Aix, serment sur la croix de Saint-Laud de n'avoir aucune intelligence,
ligue ni confédération avec le duc de Bourgogne ou ses partisans. Peu
après, pour achever de, régler tous les points de différend, le roi René
consentit à se rendre à Lyon auprès du roi. Il était accompagné de ses
principaux conseillers, et du cardinal Julien de la Rovère, qui fut depuis
pape, sous le nom de Jules II. Il venait aussi traiter avec le roi, qui,
mécontent du saint siège, voulait pour le moment reprendre la pragmatique, et
excitait le Parlement à la maintenir. Le roi
reçut, avec toute sorte d'honneurs et de tendresses, son vieil oncle le roi
René. Quand il voulut lui parler quelque peu du passé, Jean de Cossa,
sénéchal de Provence, gentilhomme, venu du royaume de Naples, avec la maison
d'Anjou, lui répondit tout loyalement : « Sire, ne vous émerveillez pas si le
roi mon maitre, votre oncle, a offert au duc de Bourgogne de le faire son
héritier ; il en a été conseillé par ses serviteurs, et spécialement par moi.
Vu que vous, fils de sa sœur, son propre neveu, lui avez fait les plus grands
torts ; vous avez surpris ses châteaux d'Angers et de Bar, et l'avez
maltraité en toutes ces autres affaires. Nous avons voulu mettre en avant ce
marché avec ledit Duc, afin que vous en sachiez des nouvelles, afin de vous
donner par-là envie de nous traiter selon la raison, et vous faire souvenir
que mon maître est votre oncle. Mais nous n'eûmes jamais envie de mener ce
marché jusqu'au bout. » Ce
discours plut au roi, et il fit grand accueil à Jean de Cossa. Mais il trouva
parmi les serviteurs du roi René, un homme qui lui convint encore mieux,
c'était Palamède, sire de Forbin, qui était fort avant dans la faveur de son
maître, et sur qui, depuis cette entrevue de Lyon, roulèrent les affaires de
Provence. Le roi lui accorda désormais toute confiance[16]. Ce fut par ses conseils que,
cessant d'exiger que le roi René le fît son héritier, il consentit à laisser
subsister le testament fait en faveur du duc de Calabre, et se contenta de la
promesse que, dans le cas où ce prince mourrait sans enfant, ce qui était dès
lors vraisemblable, la Provence et les autres domaines de la maison d'Anjou
reviendraient à la couronne. Pour le moment le roi René accorda seulement que
le roi proposerait qui bon lui semblerait pour la garde du château d'Angers,
signa d'avance en blanc la nomination d'un gouverneur, et confirma la
nomination des échevins qu'avait choisis le roi. Il obtint ainsi mainlevée de
la saisie de l'Anjou et du duché de Bar. Le roi
s'efforça aussi de savoir du sire de Forbin, dont il venait de faire un de
ses grands amis, tout le détail des sourdes pratiqués et des projets formés
contre lui entre les princes et les seigneurs. Il avait de grands soupçons,
et même sur le comte de Dammartin. Il ne tira rien de messire Palamede[17], qui le servit loyalement,
alors et à l'avenir, mais qui ne trahit point ceux dont il avait auparavant
pu connaître les secrets. Ce gentilhomme, en cette circonstance et en toute
autre, montra bien le caractère que le dicton populaire assignait à sa
famille. Car en Provence chacune des principales maisons portait son
sobriquet ou désignation, et l'on disait l'esprit des Forbin, comme la
constance des Vintimille, ou la dissolution des Castellane. Pendant
tout le temps que durèrent ces négociations, le roi ne cessa de festoyer son
oncle tout au mieux et de regagner son amitié. Sachant tout ce qui pouvait
lui plaire, il lui donnait tous les jours des fêtes et tachait de le réjouir.
Il le conduisait dans les foires, les marchés et les boutiques de la ville de
Lyon ; il lui offrait en présent des joyaux, des pierres précieuses, des
peintures, d'antiques médailles, des livres : toutes choses dont René était
fort curieux. Il lui compta aussi. de fortes sommes d'argent. Il n'avait
garde non plus d'oublier le penchant que le vieux prince avait toujours eu
pour la galanterie, et le menait voir les belles dames et demoiselles de
Lyon. Le roi,
moins vieux que son oncle, était déjà loin de la jeunesse, puisqu'il avait
pour lors cinquante-trois ans ; il n'avait jamais pris grand soin de plaire
aux clames ; pourtant il avait toujours eu le goût des femmes, sans, il est
vrai, y mettre beaucoup de choix. Pendant son séjour à Lyon, il avait pas
fort en gré deux bourgeoises de cette ville, l'une qui était veuve et qu'on
nommait la Gigonne : l'autre, femme d'un marchand appelé Antoine Bourcier, et
qui avait été surnommée la Passe-Fillon[18]. Elles lui plaisaient au point
qu'il les mit sous la garde de la femme de maître Philippe le Bègue,
conseiller des Comptes, les fit venir à Paris, et leur donna de grands biens. La
journée de Granson rendit au roi encore d'autres alliés qu'il avait perdus,
et qui lui revinrent, lorsque la fortune abandonna le duc de Bourgogne. Un
des plus empressés fut Galéas duc de Milan. Il s'était de plus en plus avancé
clans l'amitié du Duc ; en apprenant sa défaite, il montra une joie extrême,
et se hâta d'envoyer, non pas une ambassade solennelle, mais un bourgeois de
Milan, afin de savoir comment le roi serait disposé. Cet homme avait une
lettre pour M. d'Argenton, qui était alors grand expéditeur des affaires
secrètes. Le duc de Milan annonçait que c'était par crainte seulement qu'il
avait fait alliance avec le duc de Bourgogne, et à cause des projets que ce
prince avait formés sur l'Italie ; il ajoutait que si le roi, comme le bruit
en courait, voulait conclure la paix et s'allier avec le duc de Bourgogne, il
aurait grand tort, et avait beaucoup mieux à faire. Toute sa crainte, en
effet, était que le roi, pour .se venger, ne le livrât au duc de Bourgogne ;
il offrait cent mille ducats pour que le roi traitât avec lui. Le roi
fit venir cet envoyé : « Voici, monsieur d'Argenton, dit-il, qui m'a exposé votre
créance. Dites à votre maître que je ne veux pas de son argent, et que j'en
lève par an trois ou quatre fois plus que lui. Quant à la paix ou à la
guerre, j'en ferai selon mon vouloir. Mais, s'il se repent d'avoir laissé mon
alliance pour prendre celle du duc de Bourgogne, je suis content de revenir
comme nous étions. » Le député remercia très-humblement le roi ; dès le soir
même, le traité d'alliance fut crié et publié à Lyon. La
duchesse de Savoie ne se rejeta pas si entièrement du côté du roi : elle lui
envoya un secret message pour s'excuser de s'être alliée avec son adversaire,
et pour témoigner le désir de se réconcilier. Mais, toujours semblable à son
frère, elle voulait se ménager pour l'événement quel qu'il fût, temporiser et
voir si le duc de Bourgogne ne se relèverait point de l'échec qu'il avait
reçu. Le roi ne faisait nul semblant de connaître sa secrète intention, et
lui faisait porter des paroles plus gracieuses encore que de coutume. Il
aimait assez cette sœur ; elle lui plaisait parce qu'elle était sage et
habile, bien qu'en ce moment ce fût pour lui un motif d'embarras. D'ailleurs,
lui aussi voulait attendre : la journée de Granson l'avait rendu fort content
; mais il lui fâchait que les Bourguignons y eussent perdu si peu de gens.
Sauf le moment où le sire de Château-Guyon et les autres vaillants chevaliers
s'étaient fait tuer en désespérés, il y avait eu plutôt une déroute qu'une
bataille, et il n'avait pas péri mille hommes. C'était
un motif pour que le Duc ne renonçât pas à ses projets ; la vengeance le
rendait même plus ardent et plus obstiné. En s'enfuyant de Granson, il ne
s'était reposé que quelques instants à Jougne : le château avait été brûlé ;
à peine y eût-il trouvé une chambre pour coucher ; il n'avait que peu de gens
autour de lui, et il était encore assez près des Suisses. Ainsi il continua
sa route et ne s'arrêta que huit lieues plus loin, de l'autre côté des
montagnes, à Nozeroi, ville qui appartenait au prince d'Orange. Il
était dans un horrible chagrin ; personne n'osait lui perler, ni l'aborder.
Le prince de Tarente lui adressa les premières paroles de consolation. Sa
pensée n'était portée qu'à recommencer la guerre et assembler une plus forte
armée ; toutefois il avait le sens troublé, et luttait à grand'peine contre
le chagrin qui le dévorait. Il comprit cependant qu'il lui fallait ménager le
roi de France, et dépêcha à Lyon le sire de Contai, chargé des paroles les
plus gracieuses et les plus humbles qui, certes, avaient dû lui coûter
beaucoup. C'étaient peut-être les premières de cette sorte qu'il adressât au
roi ; mais la nécessité parlait trop haut pour ne pas être entendue. Il
priait le roi de tenir loyalement la trêve, s'excusant de ne pas avoir
répondu encore à la proposition, qui lui avait été faite, d'avoir une
entrevue auprès d'Auxerre, et promettant de s'y rendre bientôt, si tel était
le bon plaisir du roi. Le roi
fit bon et courtois accueil au sire de Contai, promit ce que le Duc
demandait, ne se prévalut en rien de son malheur, et cacha bien la joie qu'il
en avait ressentie. Ses serviteurs et le peuple ne se contraignaient pas autant
; le sire de Contai vit les feux de joie qu'on allumait dans les villes et
les villages ; il entendit les moqueries et les chansons qui couraient en
l'honneur des Suisses, et à la honte de son maitre. Après
avoir demeuré quatre jours à Nozeroi, le Duc repassa les montagnes et s'en
vint à Orbe, où commencèrent à se rassembler les débris de son armée et les
fugitifs qui s'étaient dispersés de toutes parts. Cinq jours après, il vint
établir son camp devant Lausanne, et continua à envoyer ses ordres partout
pour faire rentrer les déserteurs et arriver de nouvelles troupes. Ses
forces ne pouvaient suffire à tant de tourments d'esprit, à tant de fatigues
du corps ; il tomba malade[19]. Le désespoir et l'abattement
le saisirent ; sa raison était presque égarée. Il ne voulait se laisser voir
à personne, et laissait même croître sa barbe. Lui, qui ne buvait jamais de
vin, et qui pour se calmer et se rafraîchir, avait coutume de manger de la
conserve de roses, maintenant, pour surmonter sa douleur et sortir du découragement
où il était plongé, buvait du vin pur en abondance. Mais triste et
mélancolique comme il était, sans amis pour le plaindre, pour l'écouter et
lui relever le cœur ; sans convives, dont la familiarité pût dissiper un
instant ses soucis ; cette façon de vivre, et cette ivresse morne et
solitaire ne pouvaient qu'aggraver son chagrin et sa maladie. Un médecin
italien qu'il avait, et qui se nommait Angelo Catho, homme habile et d'un
grand esprit, que le roi attira bientôt après à son service, et qui devint
archevêque de Vienne, prit soin du Duc, s'efforça de lui rendre courage, et
de le guérir. Il lui appliqua des ventouses, afin de rappeler le sang au
cœur, comme on disait alors[20], le détermina à se laisser
raser, et enfin lui rendit, sinon le calme d'esprit, au moins la santé. La
duchesse de Savoie vint le voir à Lausanne, pour lui donner quelque
consolation. Déjà elle lui avait, après la déroute de Granson, envoyé des
étoffes de soie, et tout ce qu'il lui fallait pour se vêtir. Elle s'efforça
de lui inspirer bonne espérance, et lui promit ses secours. Enfin,
après quinze jours, il reprit sa vie accoutumée[21]. Dès le 6 avril, il reçut
l'ambassadeur de l'empereur, et la semaine suivante il célébra, avec les
cérémonies accoutumées, les solennités du temps de Pâques ; le jeudi saint
lava publiquement les pieds treize pauvres. Dès
lors il retrouva toute son activité et s'occupa avec une merveilleuse ardeur
à refaire son armée. Il fit assembler des hommes dans ses états ; il recruta
de nouveau en Italie ; les cloches des églises de la comté de Bourgogne et du
pays de Vaud lui servirent à faire fondre des canons. Jamais il n'avait été
si terrible dans ses volontés ; jamais il n'avait commandé plus rudement à
ses serviteurs ; c'était toujours sous peine de la vie qu'il leur enjoignait
d'exécuter ses ordres, tels difficiles qu'ils pussent être[22]. « Nous
vous mandons et commandons, très-étroitement enjoignons, avait-il écrit avant
sa maladie au sieur du Fay, son lieutenant à Luxembourg, qu'incontinent et
sans délai tous ceux de nos ordonnances, tant hommes d'armes, archers,
arbalétriers, qu'enfants à pied ou autres gens de guerre, qui dernièrement
ont été avec nous aux champs, que vous trouverez, vous les preniez et
appréhendiez au corps, quelque part que vous pourrez les trouver, et que
prestement, sans attendre autre ordonnance ou commandement de nous, vous les
mettiez au dernier supplice sans nul épargner et sans faveur et dissimulation
aucune. Quant aux archers, arbalétriers, piquiers et couleuvriniers, qui de
nouveau viennent à notre service, et sont à présent sur les champs, il leur
est ordonné et commandé de par nous, sous la même peine, de marcher en toute
diligence vers nous, sans faire aucun séjour en chemin ; et s'ils y faisaient
quelque délai, notre plaisir est que vous procédiez contre eux dans la forme
ci-dessus déclarée, sans y faire faute en aucune manière. Donné à notre camp
devant Lausanne, le 12 mars. » Bientôt
il commença à avoir une nouvelle armée presque aussi nombreuse que la
première. Outre ce qu'il en retrouva, il lui arriva cinq mille hommes de Gand
et de Flandre, six mille de Liège et de Luxembourg, quatre mille de Bologne
et des états du pape, qui lui était très-favorable. Il recruta aussi la
troupe d'Anglais qu'il avait depuis longtemps à son service : ils étaient
environ trois mille, et les meilleurs soldats de son armée. Cependant
les gens de Berne et de Fribourg, qui voyaient de tels préparatifs se faire
sous leurs yeux, qui savaient de quelle rage était animé le duc de Bourgogne,
n'oubliaient rien pour se mettre en défense. A Berne, chaque famille dans
laquelle se trouvaient un père et un fils, ou deux frères en état de porter
les armes, reçut l'ordre d'envoyer un des deux à Morat, pour former la
garnison de cette ville, qu'on regardait comme le boulevard de Berne. Tous
les habitants des pays sujets de la communauté eurent commandement de se
trouver rassemblés dans un mois avec leurs armes, leur artillerie, leurs
provisions. L'ancien avoyer, Adrien de Bubenberg, ce chef du parti
bourguignon, quitta la campagne où il s'était retiré, pour venir au secours
de sa ville, et l'on avait tant de respect et de confiance pour lui,
qu'aussitôt il fut choisi pour capitaine de Morat. Toute la communauté fit
serment d'aller servir sous, lui. L'avoyer et les conseillers promirent de ne
les laisser manquer de rien, ni lui, ni sa garnison. Quinze cents hommes de
Berne s'y rendirent. Guillaume d'Affry y fut envoyé de Fribourg avec
quatre-vingts hommes. La ville de Fribourg elle-même fut occupée par une
forte garnison, qui faisait des courses continuelles sur le pays environnant.
En même temps les Valaisans attaquaient à leur passage les Lombards, qui
traversaient le Saint-Bernard pour venir à l'armée du Duc ; et jusque sous sa
vue, à quatre lieues de Lausanne, Nicolas Zur-Kinden, bailli bernois du
Simmenthal, s'en vint piller et brûler la ville de Vevay, qui avait favorisé
la retraite de ces Italiens. En
outre, les Suisses pouvaient compter sur leurs alliés d'Allemagne plus encore
qu'auparavant. La victoire de Granson, remportée en commun, était un nouveau
motif d'espérance et de courage. L'archiduc Sigismond, les villes de
Strasbourg, de Bâle, de Schaffouse, tout le pays d'Alsace, étaient mieux
disposés que jamais pour les Suisses. La guerre et les courses sur les
marches de la Comté continuaient même encore du côté de Montbéliard. Les
efforts que faisait l'empereur pour ralentir ce zèle n'y pouvaient rien
changer. D'ailleurs, sa médiation n'était pas même acceptée par le duc de
Bourgogne, qui ne rêvait que vengeance et conquête. Quant
au roi de France, il excitait au con-, traire de son mieux tous les alliés
des Suisses, et lui-même leur montrait plus d'amitié que jamais ; il comblait
leurs ambassadeurs de présents, les renvoyait de Lyon, où ils venaient le
voir, vêtus de beaux draps de soie, et la bourse pleine[23], tâchant d'apaiser ainsi leur
mécontentement de ce qu'il ne se déclarait point pour eux. Il
trouvait en effet que tout allait assez bien pour lui, sans qu'il courût
aucun risque ; le roi René était' comme en son pouvoir ; le duc de Milan
avait renouvelé ses anciennes alliances ; la duchesse de Savoie le ménageait
; le duc de Nemours, fait prisonnier dans son château du Carlat, lui avait
été amené, et il était enfermé à Pierre-Scise. Du côté du roi d'Angleterre,
il avait l'esprit pleinement eu repos. Le duc
de Bretagne, aussi, depuis la bataille de Granson, avait envoyé une ambassade
au roi, pour le prier d'affermir leur dernier traité par de nouveaux serments.
Malgré son amitié pour le duc de Bourgogne, ce prince ne pouvait plus mettre
beaucoup d'espoir en lui. Il le voyait engagé dans des guerres bien éloignées
de lui. D'ailleurs, le comte de Campo-Basso, aussitôt après la mauvaise
fortune de son maître, alléguant un vœu, avait demandé à s'en aller à
Saint-Jacques de Compostelle, et s'était rendu chez le duc de Bretagne. Ils
étaient parents, car ce comte descendait d'une branche de la maison de
Montfort, établie à Naples avec la première maison d'Anjou. Sur sa route, en
traversant le royaume, et plus encore en Bretagne, il avait parlé hautement
du duc de Bourgogne, comme d'un homme ruiné et sans nulle ressource, rempli
de cruauté et de folle obstination, qui ne ferait que perdre argent, temps,
gens et pays, et dont nulle entreprise ne viendrait jamais à bien. Nonobstant
cette bonne situation, le roi voulait conserver la trêve avec le duc de
Bourgogne, et surtout ne pas lui donner un prétexte de se jeter sur le
royaume, en laissant cette guerre de Suisse, où il était si bien engagé.
Celui-ci avait déjà repris son ton altier et menaçant, et depuis qu'il se
voyait avec une belle et forte armée, il ne gardait plus de ménage-mens.
Comme la querelle du roi contre le Saint-Siège sur les libertés de l'église
gallicane continuait encore, et devenait de plus en plus vive à cause du
caractère emporté du cardinal de la Rovère, légat à Avignon, le roi fit
retenir ce cardinal qui était venu le trouver à Lyon, et donna ordre à
l'amiral d'entrer à main armée dans le Comtat. Dès que le duc Charles en fut
instruit, il envoya de son camp devant Lausanne, des ambassadeurs au roi, et
lui fit signifier que s'il allait plus avant, que s'il attentait au
patrimoine de l'Eglise, et ne remettait pas le légat en pleine liberté, les
trêves seraient rompues, quelque chose qui pût s'ensuivre. Il annonçait en
même temps, qu'il avait donné ordre au capitaine de Mâcon de faire entrer
deux cents lances sur les terres du royaume, et que, s'il en était besoin, il
ne tarderait pas à arriver avec toute son armée[24]. Il n'en
fallut pas davantage pour que le roi se désistât de son entreprise ; il
commença à traiter le légat avec beaucoup de caresses, et à régler avec lui
toutes les affaires qu'il avait avec le Saint-Siège. Dans le
même temps, le roi donna une autre preuve de sa volonté de ne point offenser
le duc de Bourgogne. Depuis que la Lorraine avait été conquise, le duc René
ne cessait de solliciter des secours pour y rentrer[25]. C'était un jeune et vaillant
prince ; comme il ne lui restait plus de tous ses états que la seule ville de
Saarbourg, il n'avait plus ni revenus ni argent ; ses sujets avaient fait, et
même assez volontiers, serment au duc de Bourgogne ; ses serviteurs même
l'avaient abandonné ; aussi était-il fort à charge au roi ; d'autant plus
importun que le duc René pouvait lui reprocher de l'avoir entraîné à sa perte
et de n'avoir tenu aucune de ses promesses. Enfin, las de sa situation à
cette cour de France, où il semblait être un objet d'ennui et de dédain, le
duc René demanda à s'en aller en Allemagne afin d'y tenter quelque
entreprise. Le roi, pour se débarrasser de ses importunités, lui accorda une
escorte de quatre cents lances sous la conduite du sire d'Aubigné. Lorsqu'on
sut dans la ville de Lyon le dessein qu'avait le duc de Lorraine, d'aller
aider à ces vaillants Suisses, et combattre le duc de Bourgogne, le peuple en
montra une joie infinie, et lui fit un bien autre accueil que le roi ou ses
serviteurs. Les bourgeois prirent ses couleurs, rouge et gris-blanc, et lui
formèrent comme une sorte de garde pendant son séjour[26]. Il est vrai qu'il y avait
beaucoup de Suisses et d'Allemands établis à Lyon pour leur commerce. Il se
rendit en Lorraine ; le pays n'était pas tranquille ; ses vassaux, après
s'être soumis au duc de Bourgogne, le voyant en mauvaise fortune,
commençaient à se soulever. Le comte de Bitche[27] surtout, s'était mis à la tête
d'un grand nombre de gens de guerre, ravageait le Luxera-bourg, et pillait
les convois qui s'en allaient rejoindre l'armée du duc de Bourgogne. Il avait
même chassé plusieurs garnisons de leurs forteresses. Le duc René, qui venait
d'hériter, de sa belle-mère Marie d'Harcourt, une somme de deux cent mille
écus, et à qui le roi avait donné quelque argent, leva des hommes, voulut
aussi tenir la campagne, et alla mettre le siège devant Vaudemont, qui
n'était pas en état de se défendre. Mais le sire d'Aubigné, selon les ordres
qu'il avait reçus, fit aussitôt publier que, non-seulement il n'attaquerait
pas les Bourguignons, mais qu'il entendait qu'ils fissent leur retraite en
toute sûreté. Le duc René s'enferma dans sa ville de Saarbourg[28], et l'escorte que lui avait
donnée le roi le quitta sans lui prêter nul secours. Après
avoir augmenté les privilèges de ces fidèles habitants, il se rendit à
Strasbourg, pour réclamer les secours de ses bons et vaillants alliés les
confédérés d'Alsace. Il lui fut répondu qu'on ne pourrait pas en ce moment
lui en donner ; que toutes les forces de la ville seraient employées à
combattre avec les Suisses contre le duc de Bourgogne ; qu'il importait de ne
se point diviser, et de décider d'un seul coup toutes les querelles que
chacun pouvait avoir contre l'ennemi commun. Les gens de Strasbourg et
l'évêque conseillèrent donc au duc René de se joindre aux gens qu'ils
envoyaient en toute hâte du côté de Berne, pour s'opposer au duc de
Bourgogne. Des députés étaient arrivés, afin de presser les villes d'Alsace
de faire partir leur contingent. Ils prièrent aussi le duc René de se montrer
bon et secourable allié des ligues suisses ; de sorte qu'il se mit en route
avec les comtes de Bitche et de Linange, et environ trois cents chevaliers. Le duc
de Bourgogne après deux mois de séjour à Lausanne, se trouva de nouveau à la
tête d'une forte armée. Avant de la mettre en mouvement, il en fit la revue ;
elle passa devant l'échafaud élevé où il se tenait. Il était encore pâle et
semblait ne pas avoir retrouvé toute sa force. Son regard était vif comme
autrefois, mais inquiet et troublé. Sa parole, toujours impérieuse, avait
quelque chose de bref et d'entrecoupé qui témoignait la colère plus que la
fermeté. Il parla à ses troupes, les excita à se venger des Suisses qui lui
avaient fait tant de mal, promit de donner des domaines et des seigneuries
aux principaux chefs de son armée, et le pillage des villes et des campagnes
aux soldats. « Par Saint-Georges, nous aurons vengeance, » disait-il. — « Vive
Bourgogne ! » criaient ses gens en passant sous ses yeux. Toutefois
ils étaient loin d'avoir la même confiance et la même affection
qu'auparavant. Le souvenir de Granson était encore présent à leur esprit. Ils
ne croyaient plus au bonheur et à l'habileté de leur chef : sa rudesse, sa
cruauté, les misères qu'il leur faisait souffrir sans jamais les consoler ni
les plaindre[29], leur donnaient une haine qui,
maintenant que la victoire n'imposait plus le silence et le respect, était
prête à éclater. D'ailleurs, dans cette armée formée à la hâte, il y avait
beaucoup de gens rassemblés par contrainte en Flandre, en Artois, en
Picardie, en Bourgogne, et ils maudissaient de toute leur âme la guerre où on
les amenait malgré eux. Le Duc
n'était pas d'un naturel à s'inquiéter de la volonté de ses soldats ; il lui
suffisait de les faire obéir, et en aucun temps il ne s'était montré plus
violent et plus absolu. Il avait espéré d'abord que les Suisses viendraient
l'attaquer dans le pays de Vaud, où le terrain était plus commode, où les habitants,
sujets de la maison de Savoie, lui étaient plus favorables. Les gens de Berne
étaient loin d'en avoir la pensée. L'armée qui avait vaincu à Granson était
toute dispersée. Les montagnards étaient retournés clans leur pays : c'était
la saison du pâturage[30], et il n'était plus aussi
facile de les tirer de chez eux, que lorsque la neige couvrait toutes les
Alpes. En outre, ne voyant pas le duc de Bourgogne 'entrer en Suisse, il leur
avait paru que la guerre n'était plus qu'une querelle particulière des Bernois
et de la duchesse de Savoie ; ils s'étonnaient même qu'on leur demandât de
venir défendre Morat, qui n'appartenait nullement aux ligues, mais à la
Savoie. Cependant,
une assemblée avait été tenue à Lucerne, où l'on avait réglé avec soin toutes
les choses de la guerre. Chaque chef devait avoir près de lui des conseillers
pour assister aux assemblées et conseils de l'armée. Les bannerets seraient
assistés de trois hommes, afin de relever la bannière s'ils étaient tués ou
blessés, et elle devait toujours marcher entre deux troupes de cent hommes.
Les vagabonds et les volontaires ne seraient plus soufferts à l'armée.
Chacun, tant qu'on serait en campagne, ne pourrait ni jour ni nuit quitter
son harnais de guerre. Le jeu, les jurements, les querelles, les combats
singuliers étaient interdits. Chaque homme devait rester à son rang en
silence, adresser, au commencement du combat, une prière à Dieu, puis avoir
l'œil fixé devant soi, ne pas laisser à son bras un moment de repos, avant
d'avoir rompu les rangs de l'ennemi, et ne jamais faire de prisonniers. Tout
homme qui s'enfuyait durant la bataille, devait être sur-le-champ mis à mort
par son voisin. Du reste, il était interdit de faire aucun mal aux femmes,
aux enfants, aux vieillards. Il fallait ne jamais oublier d'honorer Dieu en
respectant les églises et vénérant les prêtres. Il y avait défense de brûler
ou détruire aucun moulin ; de mettre le feu dans un lieu où les troupes
venant par derrière pourraient encore trouver des provisions ; de toucher au
butin avant que le partage s'en fit en toute justice. C'était
au mois de mars, bien peu de temps après la bataille de Granson, qu'on avait
fait ces sages règlements ; mais il n'avait été pris nulle résolution sur ce
qu'on ferait contre le duc de Bourgogne ; et, durant les mois d'avril et de
mai, la guerre avait semblé ne plus être l'affaire que des gens de Berne, de
Fribourg et de Soleure. Maintenant que l'ennemi s'avançait avec toute sa
puissance, il fallait, pour lui résister, réunir de nouveau les confédérés.
Des messagers partirent de tous côtés. On continua à fortifier Morat, et à le
mettre en état de se défendre contre une si nombreuse armée. Il y a
environ six lieues de Morat à Berne, et la rivière de la Sane sépare cet
intervalle en deux portions à peu près égaies. C'était sur la rive droite, du
côté de Berne, que les Suisses assemblaient leur armée, encore bien peu
nombreuse. Pour pouvoir communiquer avec la garnison de Morat, et lui porter
secours, les Bernois fortifièrent aussi Laupen et Gumminen, seuls endroits où
il y eût des ponts sur la Sane. Dans cette situation, ils attendaient les
Bourguignons, et chaque jour il leur arrivait de nouveaux renforts envoyés
par leurs alliés. « Or
çà, ces chiens ont donc perdu courage ! il m'est avis que nous allions les
trouver, » disait le Duc. Il quitta Lausanne le 27 mai, passa par
Morrens, Boullens, Estavayer, et vint le 10 juin camper à Faoug, une lieue avant Morat.
Le comte de Romont, avec neuf mille combattants, avait pris sa route entre
les cieux lacs de Neufchâtel et de Morat, afin d'aller reconnaître le pays et d'investir la
ville de Vautré côté. « Le
duc de Bourgogne est ici avec toute sa puissance, ses soudoyés italiens et
quelques traîtres d'Allemands, écrivit Adrien de Bubenberg aux Bernois.
Messieurs les avoyers, conseillers et bourgeois peuvent être sans crainte, ne
se point presser, et mettre l'esprit en repos à tous nos confédérés. Je
défendrai Morat. » Aussitôt il rassembla la garnison et les habitants,
leur fit faire serment de se comporter vaillamment ; pour lui, il promit, par
serment aussi, de mettre à mort le premier qui parlerait de se rendre. Le
comte de Romont s'était avancé jusque dans la contrée marécageuse qui se
trouve entre les trois lacs de Neufchâtel, de Morat et de Bienne. Engagé dans
ce sol difficile, il ne put s'y défendre contre les paysans de Cerlier, de la
Neuville, du Landeron, qui accoururent, hommes, femmes et enfants, armés de
fourches, de broches, d'épieux, et qui forcèrent les Savoyards à se retirer
en grande hâte. Le comte de Romont, par le même chemin qu'il avait pris,
rejoignit donc l'armée du duc de Bourgogne. Bientôt
Morat fut environné de tous côtés, hormis vers le lac, par où arrivaient
pendant la nuit de petites barques. Le grand bâtard de Bourgogne tenait le siège
sur la route d'Avenches et d'Estavayer. La tente du Duc, ou plutôt un logis
en bois qu'on lai construisit, était placée vers les hauteurs de Courgevaux,
sur la route de Fribourg. Au nord, et sur le chemin d'Aarberg, était le comte
de Romont avec douze mille hommes. Ce fut
lui qui, après quelques sommations menaçantes, fit donner le premier assaut.
Soixante et dix grosses bombardes venaient d'abattre un large pan du mur, Les
assiégeants crièrent ville gagnée et coururent à la brèche ; mais les Suisses
y étaient aussi, et soutinrent bravement le choc. On combattit pendant huit
heures sur la muraille et dans le fossé. A la nuit, les Bourguignons se
retirèrent, ayant perdu sept cents hommes. Le chef de leur artillerie avait
été tué d'un coup d'arquebuse. Le siège
n'avançait pas ; toutes les nuits il arrivait par le lac des munitions, et
même des renforts, dans la ville. Quatre mille combattants que le sire
d'Orli, gouverneur de Nice, amenait de Savoie, furent attaqués et dispersés
par la garnison de Fribourg, avant d'arriver au camp de Morat. Une entreprise
inutile fut tentée sur Laupen et Gumminen, qu'il eût été si important
d'avoir, pour être maitre du passage de la Sane. Toutes faibles qu'étaient
les petites troupes qui gardaient ces postes, où il n'y avait pas même une
bannière, elles surent se défendre. Les habitants des environs y étaient
accourus pour les secourir ; un curé vint lui-même à la tête de ses
paroissiens. La ville de Berne était en grand effroi, se voyant menacée de si
près. Les bannières sortirent ; six mille hommes furent envoyés à Gumminen. Toutefois,
l'armée des Suisses ne se mit pas encore en marche ; elle n'était pas
complète ; mais de jour en jour, d'heure en heure, les confédérés arrivaient.
Tandis que le duc de Bourgogne s'obstinait au siège de Morat, ses ennemis
assemblaient à loisir toutes leurs forces, jusqu'au moment où elles
suffiraient pour le vaincre. Il redoublait cependant d'efforts pour emporter
cette ville qu'une garnison de deux mille hommes défendait contre une armée
vingt fois plus nombreuse. La grosse artillerie tirait jour et nuit ; de
toutes parts la muraille était ouverte et ruinée. Mais Adrien de Bubenberg
maintenait un ordre sévère parmi ses hommes ; ils étaient bien résolus à
mourir, et persuadés que de la défense de Morat dépendait le salut de leur
pays : aussi rien ne les troublait ; toutes les attaques trouvaient chacun à
son poste ; pas un murmure n'était entendu dans la ville ; tout s'y faisait d'une
façon réglée et silencieuse, comme si c'eût été une troupe qu'on eût exercée
en temps de paix. Deux fois le duc de Bourgogne fit tenter de nouveaux
assauts ; le fossé fut comblé, les échelles dressées ; tout fut inutile ; les
assaillants ne purent un seul instant se maintenir sur la brèche. Adrien de
Bubenberg était partout, veillait au moindre danger, animait par sa présence,
par ses paroles, par son exemple, tous ceux de sa garnison, et les rendait
aussi fermes et vaillants que lui-même. Ce fut de la sorte que, durant dix
jours, l'ancien chef du parti bourguignon à Berne combattit contre le prince,
dont il avait été le partisan et le pensionnaire, tant qu'il ne l'avait pas
cru ennemi de sa ville et des ligues suisses. Cette
merveilleuse résistance avait donné aux confédérés le temps d'arriver au
secours des Bernois. « Tant que nous aurons une goutte de sang dans les
veines, écrivait Bubenberg, nous nous défendrons. » Mais le moment de le
secourir était enfin venu. Successivement on avait vu arriver à Berne les
hommes d'Uri, d'Unterwalden, de l'Entlibuch, de Thun et de l'Oberland, de
l'Argovie, de Bienne, de la commune et de l'évêque de Bâle. Ceux des pays de
l'archiduc Sigismond étaient sous la conduite du comte Oswald de Thierstein,
ainsi que les gens de Colmar, de Schelestadt, de Rottweil et de Saint-Gall. Le
comte de Gruyère, dont la puissante seigneurie était entre Fribourg et le
pays de Vaud, vint aussi avec sa troupe. Puis arriva le contingent de
Strasbourg, commandé par le comte Louis d'Eptingen, et le duc René de
Lorraine, avec trois cents chevaux. Ce
prince fut reçu avec grande joie par les Suisses, et il gagna de plus en plus
leur affection. Il était jeune, actif, parlant bien, simple en ses manières
et ses habillements, comme il convenait à un prince pauvre et malheureux ; en
outre de race allemande, ami des Allemands, et sachant faire et dire tout ce
qu'il fallait pour leur plaire. Rebuté par le roi, il venait, dans sa
détresse, s'adresser aux Suisses, mettait en eux tout son espoir, faisait
loyalement cause commune, et n'avait pas un plus grand ennemi que le duc
Charles, leur cruel adversaire. Pour
passer la Sane et aller chercher les Bourguignons, on n'attendait plus que
les gens de. Zurich. On envoyait à chaque instant des messages pour hâter
leur marche. Hanns Waldmann, leur compatriote, qui avait commandé la garnison
de Fribourg, leur faisait dire qu'il n'y avait pas un moment à perdre ;
qu'une heure de retard pouvait livrer Morat aux ennemis ; que les murailles
étaient en ruine ; que la mine s'avançait sous les remparts ; que la garnison
était réduite à un petit nombre. « Il nous faut absolument donner la
bataille, disait-il, ou nous sommes tous perdus. Les Bourguignons sont trois
fois plus nombreux qu'à Granson, mais nous saurons bien passer au travers.
Avec l'aide de Dieu, grand honneur nous attend. Ne manquez pas à venir au
plus vite. » Sans tarder davantage, l'armée s'était cependant mise en
mouvement pour passer la Salie. Enfin,
le 21 juin au soir, pendant que tous les habitants de Berne étaient dans les
églises à prier Dieu pour la bataille qui allait se donner, on annonça que
les gens de Zurich arrivaient avec ceux de la Thurgovie, de Baden, et des
libres bailliages. Aussitôt toute la ville fut illuminée, on dressa des
tables devant toutes les maisons : on y servit à boire et à manger. Chacun
fit fête aux hommes de Zurich ; mais aussi on les pressait de ne point
s'arrêter plus longtemps, et de continuer leur route, afin d'arriver au camp
avant la bataille. Ils passèrent deux heures à Berne ; chacun les embrassait,
les exhortait à bien défendre le pays, leur souhaitait bon courage et
heureuse chance. Ils repartirent à dix heures du soir, en chantant leurs
chansons de guerre. Le
lendemain, à la pointe du jour, l'armée des confédérés entendit les matines à
Gumminen ; puis les chefs s'assemblèrent en conseil pour régler l'ordre de la
bataille. Il fut résolu qu'on enverrait une petite troupe du côté du comte de
Romont, afin qu'en se joignant aux habitants du pays, elle l'empêchât de
prendre part à la bataille, tandis que toute l'armée s'en irait attaquer le
Duc. L'avant-garde fut mise sous la conduite de Hanns de Hallwyl, chevalier
d'une ancienne et noble famille d'Argovie et bourgeois de Berne, qui avait
gagné une grande renommée et la connaissance de toutes les choses de la
guerre dans les armées du roi de Bohême et du fameux Huniade, celui qui avait
chassé les Turcs de Hongrie. Il avait avec lui les gens de Fribourg, les
montagnards des anciennes ligues, ceux de l'Oberland et de l'Entlibuch. La cavalerie
était nombreuse : on la plaça aux ailes sous les ordres d'Oswald de
Thierstein et du duc de Lorraine, qui en outre avait un grand nombre de
piquiers, de hallebardiers et de couleuvriniers. Le
corps de bataille était commandé par Hanns Waldmann, de Zurich, et, pour
montrer aux alliés d'Allemagne une grande considération, on lui avait associé
Guillaume Herter, capitaine des gens de Strasbourg. Là se trouvaient toutes
les bannières sous la garde de mille vaillants hommes armés de piques, de
hallebardes et de haches d'armes. Gaspard
Hertenstein, de Lucerne, était à la tête de l'arrière-garde ; mille hommes
étaient commandés pour éclairer la marche de l'armée. En tout, les Suisses
avaient environ trente-quatre mille combattants ; le Duc, quoi qu'on en pût
dire, n'en avait pas davantage, peut-être même un moindre nombre. Une
chaîne de collines assez élevées, qui règne entre Morat et le cours de la
Sane, dérobait aux Bourguignons la marche des alliés, et la disposition de
leur armée. Une forêt couvrait les deux pentes de ces coteaux. C'était là que
les Suisses faisaient tous leurs préparatifs pour la bataille, et se
plaçaient dans l'ordre réglé. Avant de se mettre en marche, les comtes de
Thierstein et d'Eptingen conférèrent la chevalerie à Hanns Waldmann, aux
chefs de presque tous les contingents, et aux plus notables des confédérés.
La plupart des gentilshommes, qui se trouvaient en grand nombre dans cette
armée, dédaignèrent d'être faits chevaliers ce jour-là, où cette dignité
était prodiguée à tant de bourgeois. Le duc de Lorraine n'eut point tant
d'orgueil, et ne craignit pas d'être en fraternité d'armes, avec les
capitaines suisses. Enfin,
comme on allait avancer vers renne-mi, Guillaume Herter, capitaine de
Strasbourg, demanda s'il ne serait pas à propos de faire à la hâte quelques retranchements,
soit avec les chariots de bagage, sait avec des palissades, afin de rompre-le
choc de la puissante cavalerie des Bourguignons, dans le cas où l'on aurait à
recevoir leurs attaques, ou si par malheur on était contraint à plier.
D'abord, personne ne répondit à cette proposition ; les Suisses se
regardaient les uns les autres d'un œil surpris et mécontent ; puis Félix
Keller, de Zurich, rompit ce silence. « Si nos fidèles alliés, dit-il, ont
bonne et franche volonté de combattre avec nous, le moment en est venu. Selon
la coutume de nos pères, nous allons marcher sur l'ennemi et en venir aux mains.
L'art des fortifications n'a jamais été notre fait. » Il n'en fut plus parlé,
et l'ordre de marcher fut donné. Dès la
veille, lorsque le duc de Bourgogne eut appris que les Suisses passaient la
rivière, il en avait eu grande joie. Il voulait même marcher à leur rencontre
; mais la pluie était si forte, qu'il remit l'attaque au lendemain. Ses
capitaines risquèrent de lui donner quelques conseils qui ne furent pas mieux
écoutés qu'à Granson ; leur avis était de lever le siège de Morat et
d'attendre l'ennemi en plaine, où la cavalerie pouvait avoir un avantage
qu'elle perdait sur un terrain inégal et coupé. La
gauche de son armée, commandée par le grand-bâtard de Bourgogne et le sire de
Ravenstein, était appuyée au lac et touchait presqu'aux murs de Morat. Le
corps de bataille, sous les ordres d'Hugues de Château-Guyon et de Philippe
de Crèvecœur, sire d'Esquerdes, s'étendait entre les villages de Grenz et de
Courtevon. Quant au Duc, il était à la droite avec ses archers à cheval, les
Anglais et la meilleure cavalerie de l'armée. Les
Lombards et les Italiens étaient presque tous à la gauche avec le
grand-bâtard. Le soir d'auparavant, le Duc avait eu le chagrin de voir le
prince de Tarente, qui jusqu'alors les avait commandés, prendre congé de lui
pour aller trouver le roi de France. Il y avait un an que ce jeune prince
était auprès du Duc, dans l'espoir d'obtenir sa fille. Il avait fini par se
lasser de tant de délais et de fausses promesses. Son père, le roi de Naples,
s'était, dans cet intervalle, réconcilié avec le roi. Les conseillers qu'il
avait auprès de lui voyaient que le duc de Bourgogne laissait aussi espérer
le même mariage, soit à la duchesse de Savoie pour son fils, soit à
l'empereur pour l'archiduc Maximilien. Ils envoyèrent secrètement un officier
d'armes à Lyon pour demander un sauf-conduit que le roi accorda
très-volontiers. Maître
Angelo Catho décida plus que nul autre le jeune prince à partir. C'était un
homme qui voyait si sagement les choses, et jugeait si bien des personnes,
qu'il passait pour deviner l'avenir par voie d'astrologie[31]. Déjà il avait mal auguré de la
journée de Granson. Cette fois il avait encore de plus sûrs indices. Toute
cette armée nouvelle, mal exercée, et composée de gens mécontents, ou
d'étrangers soudoyés ; des capitaines inquiets de l'avenir, à qui il tardait
de quitter un service toujours aventureux et maintenant si mal favorisé de la
fortune ; des serviteurs las d'un maître si dur qui, dans le malheur, leur
montrait moins de confiance encore et d'affection que dans la prospérité ;
enfin, ce chef lui-même n'ayant plus, à vrai dire, la plénitude de sa raison,
plus incapable que jamais d'aucun conseil, ayant perdu son habileté
guerrière, malade, et sans cesse passant de la colère à une sorte
d'engourdissement[32] : il y en avait assez pour
qu'un habile homme prédît la perte de la bataille. Maitre Angelo Catho en
assura le prince Frédéric et l'écrivit aussi à Naples. Déjà le roi Ferdinand
avait mandé à son fils de quitter le duc de Bourgogne. Après avoir vaillamment
combattu avec lui à Granson, il lui dit adieu la veille de la journée de
Morat. Le Duc
se porta en avant avec une avant-garde considérable. Les Suisses avaient
marché de leur côté, et se tenaient maintenant sur l'autre revers des
collines, toujours abrités par la forêt. La pluie avait continué à tomber en
abondance ; le ciel était couvert de nuages. Après plusieurs heures, voyant
que leurs ennemis conservaient la même position, et semblaient ne pas
accepter le combat, les Bourguignons trempés par la pluie commencèrent à se
retirer vers leur camp. La poudre était mouillée dans les chariots ; les
cordes des arcs étaient humides et sans ressort ; les hommes étaient
harassés, par cette longue et pénible attente. Alors
Hanns de Hallwyl donna le signal à son avant-garde : « Braves gens, leur
disait-il, confédérés et alliés, voilà devant vous ceux que vous avez défaits
à Granson. Ils sont encore venus chercher votre vengeance. Leur multitude est
grande ; mais vous n'en avez pas peur. Songez aux belles batailles que nos
pères ont gagnées. Il y a cent trente-sept ans, qu'à pareil jour, en ces
lieux même, à Laupen, ils ont remporté une grande victoire. Vous êtes
vaillants comme eux, et Dieu sera aussi avec vous. Pour qu'il nous accorde
cette grâce, à genoux, mes amis, et faisons notre prière ! » Tous
s'agenouillèrent et joignirent les mains. Pour lors, on vit soudainement les
nuages se dissiper, le ciel s'éclaircir, et le soleil paraître tout brillant.
Hallwyl tira son épée et cria : « Braves gens Dieu nous envoie la clarté de
son soleil. Allons ! pensez à vos femmes et à vos enfants ; et vous ! jeunes
gens, voudriez-vous laisser les Italiens enlever vos amoureuses ? » Il ne
fut plus en peine que de modérer leur ardeur, afin de marcher en bon ordre.
Ils s'avançaient, criant : Granson, Granson ! Au-devant d'eux, une
troupe de leurs chiens de montagnes avait rencontré d'autres chiens du camp
ennemi et leur donnait la chasse. C'était un sujet d'amusement et de bon
présage. Le camp
des Bourguignons était fortement retranché par un fossé et une haie vive. Les
Suisses y firent deux attaques. Hallwyl et l'avant-garde à gauche, Waldmann
et le corps de bataille plus à droite. Mais le retranchement était défendu
par une puissante artillerie. Elle faisait de grands ravages, et emportait
des rangs entiers. La cavalerie lorraine s'avança, et plus d'un homme d'armes
fut abattu. Le duc René eut un cheval tué sous lui. Les cavaliers
bourguignons se lancèrent sur sa' troupe, et l'auraient mise en péril, si
Hallwyl ne l'eût appuyée. Cependant, comme les meilleurs canonniers de
l'armée de Bourgogne avaient été tués au siège de Morat, les bombardes et les
grosses couleuvrines étaient souvent ajustées trop haut, et tiraient dans les
arbres. Le Duc
ne savait nullement en quel nombre étaient les Suisses, et leur croyait
beaucoup moins de forces qu'ils n'en avaient. Les voyant d'abord ne pas
accepter le combat qu'on venait leur offrir, il s'était confirmé dans l'idée
de leur faiblesse. De sorte que, lorsqu'un instant après qu'il fut rentré
dans son camp on lui annonça que leur armée se mettait en mouvement, il ne
voulut point le croire ; et comme le gentilhomme qui le lui disait assurait
l'avoir vu de ses yeux, il lui adressa de dures et injurieuses paroles[33]. Bientôt
il n'en put douter, et courut au lieu de l'attaque. Elle durait depuis assez
longtemps ; les assauts des Suisses étaient repoussés l'un après l'autre ;
déjà le Duc avait bonne espérance de la victoire, lorsqu'il entendit à sa
droite de grands cris et un tumulte extraordinaire. C'était Hallwyl qui, avec
son avant-garde, avait marché le long du retranchement, l'avait tourné, et
entrait dans le camp. Bientôt le désordre fut complet ; le fossé et la haie
furent forcés de toutes parts ; l'artillerie tomba aux mains des Suisses, qui
la tournèrent aussitôt contre les Bourguignons. En ce lieu le combat fut
disputé et sanglant ; les archers à cheval de la garde, tous les gens de
l'hôtel et les Anglais montrèrent un merveilleux courage ; mais les comtes
d'Eptingen, de Thierstein, de Gruyère, et le duc de Lorraine plus ardent de
haine et de vengeance que qui que ce soit contre le duc Charles, arrivèrent
avec leur cavalerie, et soutinrent vaillamment le choc des plus vaillants
hommes d'armes de l'armée de Bourgogne. Enfin le duc de Somerset[34], capitaine des Anglais, le
comte de Marie, fils aîné du connétable de Saint-Pol[35], les sires de Grimberghes, de
Rosimbos, de, Mailli, de Montaigu, de Bournonville et beaucoup d'autres
furent abattus. Jacques du Maes, qui portait la bannière du Duc, se fit tuer
en la défendant, et tomba la tenant serrée dans ses bras. L'aile
droite des Bourguignons était entièrement rompue. Au même moment, Adrien de
Bubemberg était sorti avec la garnison de Morat, et avait attaqué vivement
l'aile gauche et toute la troupe du grand-bâtard. Bientôt l'arrière-garde des
Suisses, que commandait Hertensntein, ayant continué le mouvement que l'armée
venait de faire, toujours s'avançant et se déployant sur la gauche, tourna
entièrement les positions du camp des Bourguignons, et se montra derrière
leur corps de bataille. Pendant
ce temps-là, le conte de Romont, campé de l'autre côté de la ville, et
inquiété par une fausse attaque, ne pouvait être d'aucun secours. Il y eut
encore quelque combat à l'aile gauche. Mais lorsqu'on eut vu tomber la bannière
du grand-bâtard qu'avait saisie un homme du Hassli, il ne resta plus d'espoir
; toute l'armée était en désordre et dispersée ; le Duc lui-même, ne voyant
plus de ressource, et dans un morne désespoir, songea à une prompte fuite. Il
fallait se hâter, car de la façon dont la bataille s'était donnée, les
Suisses étaient maîtres des chemins de Lausanne et du pays de Vaud ; la
retraite était coupée ; Aussi le Duc, qui avait encore trois mille chevaux,
les vit bientôt dispersés, et ce fut à grand'peine que suivi de douze de ses
serviteurs seulement, il gagna Morges, après une course de douze lieues ;
ayant encore une fois perdu son armée. Trois mois et demi s'étaient passés
depuis la journée de Granson. Après
sa fuite, le champ de bataille ne fut plus qu'un lieu de carnage ; les
Suisses parcouraient ce large espace sans' trouver nulle résistance, tuant
tout ce qu'ils rencontraient devant eux, refusant impitoyablement merci, et
criant à ceux qui imploraient miséricorde : Briey, Granson. Cette
fois, on ne manquait pas de cavalerie pour suivre les fuyards ; les gens
du comte de Gruyère, et les hommes d'armes autrichiens et lorrains, coururent
la route jusqu'à Avenches, ne laissant aucun refuge aux ennemis épars de tous
côtés. C'était
surtout les Lombards, qui ne trouvaient nulle pitié ; on en égorgea un grand nombre.
Entourés ainsi de toutes parts, beaucoup tentèrent d'aller rejoindre le comte
de Romont, en passant dans le lac. Il n'est pas profond, mais le fond en est
très-marécageux. La plupart de ces cavaliers s'enfoncèrent dans la fange et
dans les roseaux ; d'autres allèrent trop avant dans le lac et se noyèrent.
D'ailleurs, les Suisses les poursuivaient jusque dans l'eau, leur tiraient
des flèches, les tuaient à coups d'arquebuse et montaient dans des nacelles
pour aller les achever[36]. On vit en plus d'un endroit
l'eau du lac se rougir de sang. La tradition raconte qu'un seul cuirassier
parvint à se sauver, et encore parce qu'il s'était voué à saint Ours, patron
de la ville de Soleure. Trois siècles après, les pêcheurs retiraient encore
de temps en temps des armures et des cuirasses dans leurs filets. Enfin,
on estime qu'il périt à Morat huit ou dix mille hommes de l'armée du duc de
Bourgogne, et plus de la moitié fut tuée de sang-froid, après la bataille.
Jamais les Suisses n'avaient montré tant de haine pour leurs ennemis. « Cruel
comme à Morat, » fut longtemps un dicton populaire. Le
camp, du duc de Bourgogne tomba encore une fois aux mains des Suisses. Il
n'était plus aussi riche qu'à Granson ; toutefois les provisions de vivres,
et les munitions de toute sorte, étaient en abondance. L'artillerie était
nombreuse ; elle fut partagée entre les alliés. Le duc René reconnut ses
canons de Lorraine ; ils lui furent rendus, et les Suisses, pour lui montrer
toute leur affection, lui donnèrent la baraque de charpente, qui servait de
logis au duc de Bourgogne. Elle était encore assez belle et riche. Il s'y
trouva de magnifiques étoiles, de rares fourrures, des armes d'un beau
travail, une chapelle précieuse. Un beau portrait du duc Charles fut placé à
l'hôtel-de-ville de Morat. Les gens de toute sorte que traînait après elle
cette armée, les marchands, les valets, les filles de mauvaise vie qui
étaient au nombre de deux mille environ, se répandirent çà et là, se
cachèrent dans les bois, demandèrent asile aux paysans, et regagnèrent à
grand'peine le pays de Vaud ou la comté de Bourgogne. Le
comte de Romont, et les douze mille combattants qu'il avait sous ses ordres,
n'attendirent pas que les Suisses vinssent à eux. Ils ne tentèrent pas même
de se retirer en bon ordre ; passant entre les deux lacs de Morat et de
Neuchâtel, il s'enfuit par la route d'Estavayer. Après
trois jours passés sur le champ de bataille, afin de maintenir contre tout
venant, selon les anciennes coutumes, que la victoire était bien gagnée, les
Suisses s'occupèrent à enterrer les morts. On creusa auprès de Morat une
immense fosse ; on y jeta les cadavres en les recouvrant de chaux vive.
Quatre années après, lorsque ces corps furent consumés, une chapelle fut
construite où l'on entassa les ossements retirés de la fosse. Elle se nommait
communément l'Ossuaire des Bourguignons ; on y lisait l'inscription suivante
: DEO OPTIMO MAXIMO. INCLVTI ET
FORTISSIMI BURGUNDIÆ DUCIS EXERCITUS MORATUM OBSIDENS, AB HELVETIIS CÆSUS, HOC
SUI MONUMENTUM RELIQUIT[37]. Pendant
plus de trois siècles cet Ossuaire a été conservé comme un glorieux souvenir
de la vaillance des Suisses. Les habitants du pays montraient avec orgueil ce
trophée aux voyageurs, et leur faisaient remarquer, sur ces ossements blanchis,
la trace des grands coups d'épée dont leurs pères avaient frappé les soldats
du duc Charles. Un tel monument qui rappelait ce que peuvent les peuples
défendant leurs libertés, et le châtiment sévère que la providence avait
envoyé à un prince orgueilleux et tyrannique, aurait dû être toujours
respecté. Une armée française passant par Morat, en 1798, pour soumettre la
Suisse, crut voir dans l'Ossuaire des Bourguignons une offense à la gloire de
la France. Elle détruisit la chapelle et dispersa les ossements. Le Duc
ne passa qu'un jour à Morges, et de là s'en vint à Gex ; le comte de Romont
était avec lui : l'évêque de Genève vint aussi le trouver. Dans son chagrin,
ses soupçons se portèrent sur leur belle-sœur, la duchesse de Savoie[38]. Elle était sœur du roi de
France ; après la journée de Granson, elle lui avait envoyé un message. Se
livrant sans contrainte à ses pensées, il en vint à croire qu'elle l'avait
trahi, qu'elle l'avait attiré à sa perte, qu'elle était cause volontaire de tous
ses maux. C'était pour elle, pensait-il, qu'il était venu faire la guerre aux
Suisses, et maintenant elle allait traiter avec le roi, achever sa ruine,
peut-être même tramer quelque complot contre lui. Il s'en expliqua avec
colère au comte de Romont et à l'évêque de Genève, qui, soit par crainte,
soit par attachement pour la maison de Bourgogne, lui conseillèrent de mettre
à l'épreuve la duchesse de Savoie, et au besoin de s'assurer d'elle. Elle
était alors à Genève ; dès le lendemain elle vint avec le jeune duc et ses
autres clans, rendre visite au duc de Bourgogne ; et lui offrir quelques
consolations, comme elle avait déjà fait lors de sa première défaite. Il
était sans provisions, presque sans serviteurs, de sorte qu'elle le défrayait
et lui envoyait de Genève tout ce qui lui était nécessaire. Le Duc
lui dit qu'il allait partir, et retourner, dès le soir même, dans sa comté de
Bourgogne pour mettre ordre à ses affaires ; qu'elle devrait l'accompagner ;
que les Suisses ne tarderaient pas à se répandre de tous côtés ; qu'on ne
pouvait savoir jusqu'où iraient leurs cruautés, et qu'il lui offrait un asile
dans ses états. La
duchesse le remercia de cette preuve d'amitié, mais étant régente elle ne
pouvait quitter, répondit-elle, le soin et le gouvernement de ses sujets ; la
ville de Genève était forte, le passage du Rhône difficile ; d'ailleurs elle
ne courrait aucun péril, en se retirant plus avant dans la Savoie, vers Chambéry,
où elle avait des forteresses imprenables ; elle pourrait même s'en aller de
l'autre côté des Montagnes, dans ses états de Piémont. Le Duc,
mal satisfait de cette réponse, envoya l'ordre à son chambellan Olivier sire
de La Marche, qui était en ce moment à Genève, de s'embusquer aux portes de
la ville, d'y attendre le passage de la duchesse de Savoie, de se saisir
d'elle et de ses enfants, et de les amener sur-le-champ à Saint- Claude. Un
tel commandement parut bien insensé au sire de La Marche : c'était, à ce
qu'il lui semblait, une indigne trahison, une violence contraire à tout bon
droit, à la bonne foi, à l'hospitalité. Mais il connaissait son maître ; il
savait qu'il y allait de la vie à lui désobéir en quoi que ce soit. L'ordre
lui avait même été donné sur sa tête. Il se mit en devoir d'exécuter ce qui
lui était prescrit. Pour
que le complot réussît mieux, le Duc retint la duchesse de Savoie le plus longtemps
qu'il lui fut possible avec lui. Il était nuit quand, lui disant adieu, elle
partit de Gex pour retourner à Genève, qui n'en est qu'à deux ou trois lieues
seulement. En
approchant de la ville, elle fut tout à coup surprise et saisie par le sire
de La Marche et par ceux qu'il avait avec lui. La nuit était fort noire ; on
ne pouvait distinguer les objets. Il fallait se hâter avant qu'on pût, de
Genève, accourir au secours de la duchesse. Le sire de La Marche la plaça en
croupe derrière lui, et s'assura d'un des enfants qu'il prit pour le jeune duc.
Mais, dans cette obscurité, il se trompa et saisit le second des petits
princes ; le comte de Rivarola, gouverneur du duc Philibert, eut le temps de
le cacher dans un blé voisin de la route, tandis que le maréchal de Savoie et
les officiers de la suite de la duchesse, s'efforçaient de la défendre et de
l'arracher aux Bourguignons. Le sire de Villette trouva moyen de sauver aussi
le prince Louis-Jacques. Messire
Olivier s'éloigna au plus vite, passa les montagnes pendant la nuit, emmenant
la duchesse et ses deux filles, et croyant avoir aussi le jeune prince. Après
leur avoir donné quelque repos à Mijoux, il arriva à Saint-Claude, où le Duc,
en reconnaissant que le jeune duc de Savoie n'était pas pris, entra dans une
telle fureur qu'il voulait faire mettre à mort son chambellan pour n'avoir
pas exécuté ses ordres. Toutefois il finit par se calmer et par faire
conduire madame de Savoie au château de Salins. Pour
lui, il s'établit clans cette ville et résolut de faire une nouvelle armée
pour rentrer en Suisse. Toute celle qui avait combattu à Morat était entièrement
dispersée. Si, après Granson, ce n'était pas sans peine qu'il avait réuni les
fuyards et les déserteurs, maintenant ce lui était chose tout-à-fait
impossible. Tous poursuivis par les Suisses, mourant de fatigue et de faim,
avaient, chacun comme il avait pu, regagné leur pays. Il écrivit clans ses
diverses seigneuries, et envoya des ordres pressants et sévères pour qu'on
reprît les déserteurs, pour qu'on fît de nouvelles levées, pour qu'on levât
d'autres impôts. Les
Etats de la comté de Bourgogne furent assemblés[39] sous ses yeux, à Salins. Il
leur dit qu'il ne fallait point se laisser abattre par la mauvaise fortune ;
que les anciens Romains, pour n'avoir pas perdu courage après la bataille de
Cannes, étaient devenus maîtres du monde ; que les Bourguignons, qui jadis
avaient vaincu les Romains, ne devaient pas montrer moins de constance et de
fermeté ; que pour lui, il était de la race de Philippe le Hardi, de Jean
sans Peur et du duc Philippe le plus vaillant prince de son temps ; qu'il
n'était pas non plus si dénué de puissance que ses ennemis affectaient de le
dire. Il parla alors de ses pays de Flandre, et de tout ce que de si riches
villes et de si vastes pays pouvaient lui fournir en hommes et en argent. Il
espérait que ses plus chers sujets, ceux qui avaient commencé la grandeur de
sa maison, les Bourguignons, ne se montreraient pas moins fidèles et zélés.
Il fit encore mention de ce royaume de Bourgogne qu'il voulait établir, et
finit par dire qu'il formerait une armée de quarante mille hommes, qu'il
fallait aussi que chacun de ses sujets fût taxé au quart de son avoir. Les
États furent effrayés d'une telle demande et de cette obstination du Duc à se
perdre et à ruiner tous les pays de sa domination ; ils l'auraient conjuré de
faire la paix ; mais il était difficile de lui en parler sans exciter sa
fureur. On lui répondit en donnant de grandes louanges à sa fermeté ;
néanmoins les États demandèrent à délibérer sur les demandes qui leur étaient
faites. Le lendemain, ils lui remontrèrent que les choses n'étaient pas
telles que son ardeur et son courage les lui faisaient voir ; depuis
plusieurs années la fleur de la noblesse et de tous ceux qui étaient habitués
aux armes avait été enlevée du pays et n'y était pas revenue ; tant d'apprêts
de guerre, tant d'équipages, tant d'artillerie avaient exigé de si fortes
dépenses, que la Comté était épuisée ; le commerce était interrompu ;
l'ennemi avait fait plus d'une course, brûlant les villes et les villages,
dévastant les champs ; les terres restaient en friche, et la famine menaçait
le pays. Ils prièrent le Duc de songer à son père de glorieuse mémoire, qui
avait fait aussi de grandes guerres, mais n'avait jamais mis en oubli le
salut du pauvre peuple. La maison de Bourgogne avait, disaient-ils, bien
assez de seigneuries et de puissance, et il n'était nul besoin de faire
d'autres conquêtes. Du reste, pour montrer à leur prince toute leur bonne
volonté, ils offrirent de faire un dernier effort, et de lever trois mille
hommes qui seraient employés à garder là Comté contre les courses de
l'ennemi. Cette
sage réponse ne contenta point le Duc ; il s'emporta et leur dit qu'il avait
cru les trouver plus fidèles et plus vaillants ; mais que par bonheur il
avait d'autres sujets plus empressés à venger leur honneur et celui de leur
seigneur ; qu'il s'en irait faire sa demeure pour toujours dans ses pays de
Flandre, et qu'alors les Bourguignons restés sans défense seraient contraints
de donner aux ennemis bien plus qu'ils ne refusaient à leur prince ; qu'ainsi
ils échangeraient sans nul profit la gloire pour la honte. Les
États du duché assemblés à Dijon, se trouvant hors de la présence du Duc,
répondirent plus hardiment encore que cette guerre n'était pas nécessaire,
qu'il n'était pas besoin d'y contribuer, ni de molester le peuple pour une
querelle si mal fondée, où l'on n'avait nulle espérance de venir à bonne fin[40]. Les
Flamands, que le Duc avait voulu donner en exemple aux Bourguignons,
montraient encore moins d'obéissance. Là, ses ordres n'étaient plus écoutés ;
déjà, avant la bataille de Morat, on avait commencé à ne pas respecter autant
son pouvoir, à ne plus tenir si grand compte de ses volontés. Dans ses
lettres, il lui fallait au contraire alléguer le bon exemple des
Bourguignons. Ainsi, le 12 juillet, après les États de Salins, il écrivait au
président et aux gens de son conseil à Luxembourg : « Très-chers et bien-amés,
vous désirez, comme nous savons, être assurés de l'état de notre santé nous
étions, grâce à Dieu, en très-bonne santé et disposition de corps, quand nous
avons eu dernièrement une journée à l'encontre des Allemands. Nulle partie
des gens à cheval n'a abandonné notre personne ; mais aucuns piétons,
plusieurs Picards et autres gens de nos pays de par-delà, comme faux et
déloyaux envers nous, se sont retirés en Picardie et ailleurs. Dans ce
pays-ci où nous sommes, et qui est le nôtre, les sujets et habitants, tous
tant qu'ils sont, pour nous montrer leur bon vouloir, amour et affection, ne
nous ont pas seulement payé ce qu'ils nous doivent, mais nous ont librement
et de leur propre mouvement offert de garder le pays ; de mettre garnison à
leurs dépens sur les frontières et de les entretenir, six mois en temps
d'été, afin que nous puissions d'autant mieux tenir les champs, ayant nos
gens autour de nous pour faire la guerre hors de nos pays. » «
Toutefois les gens de nos pays de par-delà ont fait et font le contraire.
Bien que le roi ne leur demande rien et ne leur donne aucune affaire, bien
qu'il laisse nos sujets aller, passer et repasser parmi son royaume ; bien
qu'il veuille entretenir les trêves et que je lui envoie présentement le sire
dé Contai pour besogner sur ce qu'il désire et lui promettre que nous nous
trouverons ensemble, ni vous ni nos principaux officiers n'avez rien fait de
ce que je vous ai mandé depuis trois ou quatre mois. Nous avions ordonné que
ceux de nos ordonnances, fiefs et arrière-fiefs, tous autres de gens de
guerre et pouvant porter les armes, fussent' envoyés au secours de notre pays
de Lorraine ; nous avions même mandé qu'ils fussent levés à nos frais. Pour
ne l'avoir pas fait, vous êtes cause du danger où se trouve présentement la Lorraine,
et de la perdition dudit pays qui va s'ensuivre, s'il n'y est pas bientôt
pourvu. En mettant ainsi nos commandements en non-chaloir, il semble que vous
désiriez non-seulement la perdition de la Lorraine, mais la nôtre et celle de
tous nos pays de par-deçà ; et aussi que vous cherchez à ce que, faute de
gens, nous ne puissions résister à nos ennemis, afin que lorsque nous irons
au secours de la Lorraine, et que nous voudrons revenir dans ce pays, ce que
nous ferons le plus tôt possible, nous ne puissions plus y parvenir. Ainsi
nous n'avons nulle raison d'être content de la 'façon dont nos principaux
officiers se sont comportés. » Il
renouvelait les ordres de faire partir les hommes appartenant aux
ordonnances, le ban, l'arrière-ban et tous ceux qui pouvaient porter les
armes en les envoyant à mesure qu'ils seraient prêts, sans que les uns
attendissent les autres. « Et
si jamais vous avez désiré nous servir et nous complaire, faites et
accomplissez, faites faire et accomplir tout ce qui vous sera commandé ; n'en
faites faute en quoi que ce soit, et craignez désormais les' punitions qui
pourraient s'ensuivre. » Dans
ses discours, le Duc était plus emporté encore que dans sa lettre. Il ne
parlait que de faire trancher la tête à ses officiers, de châtier cruellement
ses sujets ; il les menaçait sans cesse des vengeances qu'il exercerait à son
retour. Celui qui excitait le plus sa colère était messire Hugonnet, son
chancelier, homme sage, habile, éloquent, qu'il avait commis au gouvernement
de toutes les affaires en Flandre, et à la tête du parlement institué à
Malines en 1473. Mais, quelle que fût la bonne volonté du chancelier, et à
supposer même qu'il eût le désir sincère d'obéir aveuglément aux commandements
rudes et insensés de son maître, cela lui aurait été impossible. Il lui
aurait fallu une armée pour contraindre les sujets à obéir, les vassaux à
prendre les armes, les villes à payer[41]. L'obéissance était à bout ;
plus de rigueur n'aurait produit qu'une rébellion ouverte. Nonobstant
l'injure que le Duc avait faite aux États, l'année précédente, et la façon
hautaine dont il avait promis de se passer de leur consentement le chancelier
voulut essayer si, à leur moyen, on trouverait plus d'obéissance. Ils furent
assemblés à Bruxelles. Messire Hugonnet leur exposa la nécessité présente et
le danger où se trouvait le prince, leur demandant instamment de venir à son secours,
et de lui accorder de nouveaux subsides. Mais ils ne montrèrent nulle
disposition à y consentir ; ils rappelèrent comment le pays était épuisé par
les impôts de toute sorte, tant ceux qui avaient été accordés au Duc que ceux
qui avaient été établis sans leur consentement et contre toutes coutumes et
libertés. Les tailles mises pour la présente guerre étaient- même loin d'être
payées, et avaient encore beaucoup d'années à courir. Les États demandèrent
que leurs remontrances fussent mises sous les yeux du Duc. Au reste, ils
ajoutèrent que s'il était pressé et environné des Suisses et des Allemands,
sans avoir assez de gens pour se dégager et revenir en Flandre, il eût à le
leur faire savoir ; qu'alors ils exposeraient leurs corps et leurs biens pour
l'aller chercher et le ramener en toute sûreté. Mais ils étaient résolus à ne
plus l'aider d'hommes ni d'argent-pour aucune autre guerre. Quand
cette réponse fut rapportée au Duc, il entra dans une fureur extrême et
s'emporta en menaces ; il nomma les gens des États des traîtres et des
rebelles, qui apprendraient bientôt ce que c'était que sa vengeance ; il jura
de démolir les portes et les murailles de Bruxelles. Ce
n'était pas le peuple seul et les gens des villes qui avaient conçu une
implacable haine contre le Duc, et qui ne prenaient plus aucun souci des
malheurs dont il était accablé. Il avait détruit leurs libertés et ruiné leur
commerce ; il les avait accablés d'impôts ; mais la noblesse avait peut-être
encore plus de motifs pour refuser obéissance. Il y avait plus de deux ans,
depuis le commencement du siège de Neuss, que le Duc, tenait les
gentilshommes sous les, armes. Il les avait exposés non-seulement à mourir
dans les batailles, mais à périr par la faim, le froid, les maladies, qui en
avaient emporté beaucoup. Leurs domaines étaient engagés, ou leurs biens
négligés et sans revenu ; leurs femmes et leurs enfants privés de leur
présence et de leur protection. Et tout cela pour être toujours vaincus, pour
ne connaître de la guerre que ses calamités et ses affronts. En outre pas une
consolation, pas une marque de bonté ni de compassion de la part de leur Duc
: un commandement dur et menaçant, un accueil plein de rudesse : rien de ce
qui donne cœur à souffrir et à obéir. Le
clergé faisait entendre des plaintes plus aigres s'il était possible. Le
besoin d'argent avait contraint le Duc à ne le point ménager, à lui demander
beaucoup d'argent à le comprendre dans les taxes. Il y en avait une surtout
qui excitait l'indignation de tous les ecclésiastiques ; c'était ce qu'on
nommait l'amortissement. Comme les terres de l'église et de toute les
fondations pieuses étaient d'ordinaire exemptes d'impôts, pour acheter ce privilège
et compenser la perte qui en résultait pour les revenus du prince, il fut
réglé que toutes les fois que le clergé acquerrait, par une voie quelconque,
une propriété, elle paierait un droit relatif à sa valeur. En outre, on fit
remonter à soixante ans la recherche de tout ce que l'église avait acheté ou
reçu par testament, donation ou fondation. L'enquête qui se fit à ce sujet
donna lieu aux murmures les plus amers. Le clergé prétendit qu'avec une
véritable profanation on avait fouillé dans tous les monastères, chapitres ou
autres pieux établisse-mens, afin d'y trouver des titres et contrats ; qu'on
avait fait rendre compte du bien des pauvres ; qu'on avait marchandé jusqu'au
luminaire des églises et aux ornements de l'autel ; qu'on avait reçu des
dénonciations et écouté des calomnies[42]. « Après une exaction si impie,
fallait-il s'étonner, disaient les ecclésiastiques, que la faveur divine eût
abandonné un prince qui reconnaissait si mal ce que la Providence avait fait
pour lui et pour la grandeur de sa maison. » Ils imputaient surtout cet
amortissement aux conseillers du Duc et à son parlement de Malines. « Les
gens tenant cette cour ont voulu, disaient-ils, se rendre importants et ne
point paraître oisifs et inutiles. Pour justifier la nouveauté d'un tel
établissement, ils allèguent le Parlement de Paris, et prétendent nous
apporter les usages du royaume de France, où cette iniquité a été pratiquée.
Mais il eût fallu penser que si ce royaume a été si malheureux et ravagé,
c'est pour avoir encouru la censure divine, qui a vengé les injures faites
aux églises. » Ayant
ainsi excité, par sa tyrannie, des sentimens de désobéissance et de sédition
parmi les gens de toute condition, le Duc ne put tirer aucun secours de la
Flandre, ni des vastes seigneuries qui l'environnaient. Seulement le comte de
Chimai et le comte Engelbert de Nassau rassemblèrent autant de gens qu'il
leur fut possible, et selon ses ordres s'en allèrent en Lorraine. Lorsqu'il
vit cette rébellion de ses sujets, la difficulté qu'il avait de former une
armée, et l'impuissance de sa colère, il tomba dans une mélancolie profonde.
Après vingt jours passés à Salins, il était allé s'établir dans un château
qu'on appelle la Rivière, près de Pontarlier et de Joux. Là, il rassemblait
quelques soldats, et formait un camp, afin de garder les passages du Jura ;
mais à peine avait-il pu, après quelques semaines réunir trois ou quatre
mille hommes : Chaque jour quelque mauvaise nouvelle venait accroître son
chagrin : tantôt un allié qui l'avait abandonné : tantôt ses sujets qui
méprisaient ses ordres et ne reconnaissaient plus son autorité : tantôt les
villes de Lorraine qui, l'une après l'autre, étaient contraintes à se rendre.
Il vivait solitaire, passait des journées entières sans vouloir -parler à
personne. Fier comme il était, il avait honte de montrer sa douleur, de se
plaindre ou d'être plaint. Nulle confiance, nulle amitié qui pût le soulager
; nul repentir de ses fautes ; nul retour sur lui-même qui lui fit chercher
son refuge en la bonté et la miséricorde de Dieu ; il ne savait que
s'enfoncer dans son noir chagrin, et se montrer plus austère et plus terrible
à ceux qui l'environnaient. L'affection de la plupart des serviteurs .de sa
maison était même éteinte ; ils étaient las de lui, et impatiens de voir
consommer sa perte, qui semblait ne pouvoir tarder, Pendant
près de deux mois qu'il se tint à la Rivière, sans rien faire ni rien
résoudre, sa fortune achevait en effet de crouler rapidement. Le roi, comme
on peut croire ne s'était point oublié en cette circonstance ; il avait fait
tout ce qui lui était possible pour profiter de la détresse de son adversaire
et achever sa ruine. La nouvelle de la journée de Morat lui arriva dès le
lendemain, comme celle de Granson. Il n'y avait, ainsi qu'on a vu, pas
d'homme plus impatient de savoir les nouvelles le plus tôt possible. Dès le
commencement de son règne, il avait tenté d'établir les postes ; mais son
loisir n'avait pas encore été assez grand pour qu'elles fussent aussi bien
montées qu'elles le furent plus tard. Quant aux nouvelles de Suisse, il avait
tout disposé pour les savoir au plus vite, et attendait d'heure en heure
qu'on l'informât de l'issue de la bataille : car il avait appris que les
armées étaient en présence. Selon son habitude, il ne parlait d'autre chose.
« Je donnerai deux cents » marcs d'argent à qui m'apportera la première
nouvelle, » disait-il. Elle arriva d'abord aux sires du Bouchage et
d'Argenton, qui se hâtèrent d'aller la lui apprendre. Dès le lendemain,
il écrivit au comte de Dammartin, qui était du côté de Senlis, lui ordonnant
de se tenir prêt, mais d'observer toujours les trêves. Ce fut peu de jours
après qu'on apprit que le Duc avait fait enlever la duchesse de Savoie, sans
avoir pu saisir le jeune duc Philibert. Rien ne pouvait être plus heureux
pour le roi ; il envoya sur-le-champ l'amiral et le sire du Lude à Chambéry,
où ils assemblèrent les États. Tout y fut réglé à la volonté du roi ; il
donna le gouvernement du Piémont au comte de Bresse, laissa celui des pays en
deçà des Alpes à l'évêque de Genève, confia la garde du jeune prince au sire de
Grolée qui était un de ses serviteurs, retint la ville de Chambéry et la
forteresse de Montmeillan[43]. De cette façon, toute la
Savoie était à sa volonté, et le duc de Bourgogne ne pouvait plus en tirer
aucune ressource. Pendant
ce temps, la duchesse avait été conduite de Salins au château de Rouvre, près
de Dijon ; elle y était gardée honorablement, mais sans grande rigueur.
D'ailleurs, les serviteurs du duc de Bourgogne commençaient à ne plus avoir
beaucoup de crainte de lui ; ses ordres n'étaient plus suivis à la lettre, et
cette prison de madame de Savoie était un sujet d'indignation pour chacun.
Elle trouva donc moyen d'envoyer au roi son secrétaire ; ne pouvant écrire
avec sûreté, elle lui remit pour toute créance la bague que le roi lui avait
donnée le jour de son mariage. Cet homme se présenta au roi ; mais comme il
portait la croix de Saint-André, le roi crut que c'était quelque espion du
duc de Bourgogne qui avait dérobé la bague de sa sœur et le fit mettre en prison.
Il courait grand risque d'être pendu, lorsque, heureusement pour lui, arriva
le seigneur Rivarola, qui venait de la part de la duchesse de Savoie,
supplier le roi de procurer sa délivrance. Elle craignait beaucoup de l'y
trouver peu empressé ; il pouvait en effet avoir quelque rancune contre elle.
En outre elle ne voulait pas plus être sa prisonnière que celle du Duc, et
demandait la promesse d'être renvoyée en Savoie. Le roi
était alors à Roanne, revenant de Notre-Dame du Puy, où il avait accompli sa
neuvaine en reconnaissance de la journée de Morat. Il reprenait la route de
Touraine ; après avoir passé cinq mois à Lyon. Le seigneur Rivarola et les
envoyés des États de Savoie qui -étaient venus pour le Même motif, reçurent
un favorable accueil. Le roi promit tout ce que demandait sa sœur, et donna
ordre à du Bouchage d'aller trouver Louis d’Amboise sire de Chaumont,
gouverneur de Champagne, afin de concerter l'enlèvement de la duchesse de
Savoie. Puis il s'embarqua sur la Loire pour descendre en bateau jusqu'à
Tours. Le sire
d'Amboise prit une escorte de cent lances, et arriva sans nul empêchement à
Rouvre. Le pauvre secrétaire, qui avait si bien manqué d'être pendu, était
revenu préparer tout pour l'évasion de sa maîtresse. Elle sortit du château
avec ses deux filles pendant la nuit, et en peu de jours arriva au
Plessis-lès-Tours, où le roi l'attendait. Il envoya ses principaux serviteurs
au-devant d'elle pour lui faire honneur, et lui-même vint la recevoir à la
porte : « Madame la Bourguignonne, soyez la très-bienvenue, » lui dit-il
en souriant. Elle se rassura, le voyant de si bonne humeur. « Monsieur, vous
me pardonnerez, répondit-elle, je suis bonne Française, et prête à vous obéir
dans tout ce qu'il vous plaira me commander. » Le roi la conduisit à sa
chambre, continuant toujours à lui témoigner beaucoup d'amitié ; ensuite il
lui fit de beaux présents en étoffes de soie et toutes sortes d'ajustements. Cependant
elle avait grande envie de retourner en Savoie ; le roi n'était pas moins
pressé de la voir partir. Elle était habile, ne disait que ce qu'elle voulait
bien, savait tout voir, tout entendre et deviner le reste. Il y avait des gens
qui la trouvaient même cent fois plus fine que le roi. Dans leurs entretiens,
elle prenait tranquillement et avec adresse ses avantages sur lui. Souvent il
revenait à la railler sur son alliance de Bourgogne ; mais elle, sans se
fâcher, d'une façon douce et spirituelle, et prenant garde de l'offenser,
n'était pas en peine de lui bien répondre, et de lui faire comprendre qu'il
était la première cause de cette alliance, pour avoir voulu être trop le
maitre chez elle. Ils ne
passèrent donc que huit jours ensemble. Le roi promit de rendre à sa sœur ses
en-fans, qu'il avait mis sous la garde du sire de Grolée, ses joyaux et les
forteresses de Chambéry et de Montmeillan. Il s'engagea à la défendre envers
et contre tous, spécialement contre le duc de Bourgogne. Pendant
que la duchesse de Savoie était encore au Plessis, il y arriva une grande
ambassade des Suisses[44]. Un mois après la victoire de
Morat, une grande assemblée avait été tenue à Fribourg, soit pour régler les
affaires des ligues et de leurs alliés, soit pour traiter de la paix avec la
Savoie. Le bâtard de Bourbon, amiral de France, y était venu au nom du roi.
Il fit aux Suisses les plus grandes félicitations sur une si belle victoire,
et leur parla du désir que le roi avait de voir et de connaître leurs
principaux capitaines. L'amiral
était chargé aussi de presser les ligues d'achever ce qu'elles avaient si
bien commencé, et de consommer la ruine du duc de Bourgogne. Le roi
promettait d'entrer en. Flandre, dès que les Suisses seraient entrés en
Bourgogne. Comme son traité avec la Savoie n'était pas encore terminé, il
leur proposait aussi d'assiéger Genève, dont la situation était si importante
pour eux. Les
Suisses savaient ce que valait la parole du roi ; il ne les avait nullement
secourus dans leur danger, et n'avait pas même été assez exact à payer les
sommes promises. Ils répondirent qu'on ne pouvait rien résoudre sans voir ce
qu'allait tenter le duc de Bourgogne, qui les menaçait d'une troisième
attaque. Ce fut aussi la réponse qu'ils firent au duc de Lorraine, quand il
les supplia de l'aider à recouvrer son duché. Mais ils lui promirent
sincèrement, comme à leur bon et fidèle allié, de ne jamais traiter avec le
duc de Bourgogne, sans lui faire restituer la Lorraine, et de lui donner tous
les secours possibles, dès qu'on serait rassuré sur les projets de l'ennemi.
On craignait en effet de voir les Bourguignons entreprendre quelque attaque
du côté de l'évêché de Bâle. Les
États de la comté de Bourgogne, qui étaient assemblés à Salins en ce moment,
envoyèrent secrètement des députés pour parler de la paix ; mais comme ils
n'avaient nul pouvoir du Duc, on ne put les écouter. Quant
aux affaires de Savoie, elles furent remises à l'arbitrage des ambassadeurs
de France, du duc René, du comte de Gruyère, et de Guillaume de Herter,
capitaine de Strasbourg. Ils réglèrent que la ville de Genève donnerait des
otages pour le paiement de la somme imposée comme rançon l'année précédente ;
que la terre Romande, appelée pays de Vaud, serait, à l'exception de Morat et
de Granson, rendue au duc de Savoie, aussitôt qu'il aurait payé cinquante
mille florins pour frais de la guerre, mais qu'elle ne pourrait jamais être
donnée en apanage au comte de Romont, ni à nul autre. Ce fut
après l'assemblée de Fribourg que la grande ambassade des Suisses partit pour
aller trouver le roi, ainsi qu'il l'avait désiré. Adrien de Bubenberg en
était le chef ; il avait avec lui Hallwyl qui avait commandé l'avant-garde à
Morat, et presque tous ceux qui s'étaient rendus fameux dans cette journée et
à Granson. Le roi leur fit le plus grand accueil, répéta que leur vaillance
avait non-seulement sauvé la Suisse, mais assuré le repos du royaume. Leur
franchise lui plaisait ; il leur faisait raconter les deux fameuses batailles
; louait les belles actions de chacun ; parlait à Bubenberg de sa
merveilleuse résistance dans la ville de Morat, à Hallwyl de l’impétuosité de
son attaque. Puis il se raillait avec eux de la fuite honteuse du duc de
Bourgogne, et s'amusait du détail de cet immense butin qu'on avait trouvé
dans son camp. Chacun, à l'exemple du roi, s'empressait à faire fête aux
Suisses ; l’amiral, le sire de Beaujeu, le comte de Dunois les comblaient de
courtoisies et de louanges. Ils reçurent les plus riches présents de
vaisselle d'argent ; on leur paya largement les frais de leur voyage, et de
fortes sommes leur furent comptées pour leurs villes et leurs cantons. Adrien
de Bubenberg fut reçu chevalier de l'ordre du roi, ce qui était alors un bien
grand et rare honneur. Grâce à
tous les soins qu'il se donna pour gagner l'amitié des Suisses, il les
engagea dans ses projets contre le duc de Bourgogne ; les ambassadeurs
promirent que les ligues enverraient en Lorraine trente mille hommes, dont la
solde serait pour les cinq sixièmes à la charge du roi, tandis que de son
côté il attaquerait l'ennemi par la frontière de Flandre. Un si
grand appareil ne fut pas nécessaire pour détruire celui qui avait fait
trembler toute la chrétienté. Il n'avait plus assez de forces pour être
redoutable, et point assez de sagesse pour changer la fortune. Le Duc était
toujours à la Rivière, sans rien résoudre, s'occupant vainement à rassembler
une grande armée ; tandis qu'il aurait pu encore se mettre à la tête de ce
qui lui restait, traverser la Lorraine, y rendre courage à ses partisans et à
ses garnisons, revenir dans le Luxembourg et le Brabant, rétablir son
autorité, et enfin se donner tin puissant allié en terminant le mariage de sa
fine avec l'archiduc Maximilien. C'était là ce que souhaitaient tous les gens
sages de son conseil, et ce qu'ils ne pouvaient même essayer de lui faire
entendre. Profitant
de son inaction, le duc René redoublait d'activité. Avant même que
l'assemblée de Fribourg fût terminée, le 23 juillet, il s'était rendu à
Strasbourg[45], et avait demandé des secours à
ses voisins et alliés. La ville lui donna deux grosses pièces d'artillerie,
onze couleuvrines, des munitions, quatre cents cavaliers, huit cents hommes
de pied et des arquebusiers. Avec ce peu de forces et les Lorrains qu'il
avait conduits à Morat, il entra en Lorraine. Presque partout il y fut reçu
avec grande joie. Les habitants, las du joug pesant de leur nouveau seigneur,
s'empressaient à retourner sous l'ancienne domination. D'ailleurs, le duc
René était si bon, si doux, si accort, que chacun mettait en lui affection et
espérance. Sa troupe se grossissait ; les villes s'efforçaient à chasser les
garnisons bourguignonnes ; on lui prêtait de l'argent dont il manquait
beaucoup. Un jour, comme il était à faire sa prière dans une église, une
riche veuve nommée Walter s'en vint à lui, couverte de sa mante et de son
chaperon, fit une humble révérence et lui remit une bourse d'or pour l'aider
à reconquérir son duché. Le roi
de France, qui maintenant ne craignait plus de travailler ouvertement contre
le duc de Bourgogne, commença aussi à secourir plus efficacement le duc René
; il lui donna quarante mille francs pour payer ses soldats allemands et
lorrains. Le sire de Craon, qui était dans le Barrois avec une armée, sans
prendre part à cette guerre, inspirait pourtant cou rage aux partisans du duc
de Lorraine, et beaucoup de gentilshommes du royaume venaient servir sa
cause. De la sorte il parvint à se faire une armée de quelques mille hommes,
et à reprendre Saint-Dié, Épinal, Vaudemont, et presque toutes les petites
villes de Lorraine. Enfin,
il vint mettre le siège devant Nancy, Jean de Rubempré, seigneur de Bièvres,
que le duc de Bourgogne y avait laissé comme gouverneur de Lorraine, se
défendit vaillamment. Il avait dans sa garnison environ trois cents Anglais,
qui se comportaient avec grand courage. Mais la ville était investie de
toutes parts ; elle avait été mal approvisionnée. Bientôt on commença à y
manquer de vivres. D'ailleurs, on n'entendait point parler du duc de
Bourgogne. Il était, pendant ce temps-là, dans sa solitude de la Rivière, et
ne répondait même pas aux messages qui lui étaient envoyés. Peu à peu la
garnison se décourageait : les habitants étaient plus mal disposés encore.
Enfin, le chef des Anglais ayant été tué par un canon, ils commencèrent à
murmurer plus fort que les autres. Le sire de Bièvres fit de son mieux pour
les calmer ; il était d'une valeur éprouvée et loyal serviteur de son maître
; mais ne sachant rien de lui, ayant en vain demandé des secours qu'il eût
été si facile de lui envoyer, il consentit à rendre la place, sous condition
que la garnison serait sauve de corps et de biens. Le 6
octobre, il sortit à la tête de ses gens. Le duc de Lorraine, avec son
amabilité ordinaire, le voyant s'approcher, descendit de cheval, vint
au-devant de lui, et, ôtant son chapeau, lui dit : « Monsieur mon oncle, je
vous remercie très-humblement de ce que vous avez si courtoisement gouverné
mon duché. Si vous aviez pour agréable de demeurer avec moi, vous auriez le
même traitement que moi-même. » — « Monsieur, répliqua le sire de Bièvres,
j'espère que vous ne me saurez pas mauvais gré de cette guerre ; j'aurais
fort souhaité que M. de Bourgogne ne l'eût jamais commencée, et je crains
beaucoup qu'à la fin lui et moi nous y demeurions. » Cependant
le duc de Bourgogne, était déjà en route pour venir secourir la ville et
défendre la Lorraine. Il avait réuni tout au plus six mille hommes[46], soit des débris de son armée,
soit dans la Comté. Pour encourager à le servir[47], il accorda la noblesse à
plusieurs gens de la bourgeoisie, qui s'équipèrent à leurs frais et lui
amenèrent du monde. Il prit sa route par Besançon, Vesoul, Neufchâteau et
Toul. Quand il fut en Lorraine, il fut rejoint par quelques troupes, qui lui
vinrent du duché de Luxembourg. Philippe de Croy, comte de Chimai, et
Engelberg., comte de Nassau, vinrent le joindre. Ses forces se trouvèrent
ainsi supérieures à celles du duc René, qui ne put, en aucun lieu, tenter de
résistance ; de sorte que le duc de Bourgogne arriva devant Nancy le 22
octobre. Le duc
René, au lieu de s'enfermer dans la ville, résolut d'aller chercher du
secours ; il y laissa une garnison de Lorrains, de Français, d'Alsaciens et
de Lombards qu'il avait recrutés ; car, pourvu qu'ils eussent une solfie, ils
servaient dans toutes les armées. Les habitants de Nancy étaient aussi en bonne
disposition. Tous, tant soldats que bourgeois, promirent de tenir cieux mois
; et le duc de Lorraine, suivi de douze cavaliers seulement, se hâta de tra-j
verser les Vosges. Il arriva à Strasbourg. Les villes et les seigneurs d’Alsace
avaient fait tout ce qu'il était en leur pouvoir de faire. Pour, avoir une
armée suffisante, il fallait maintenant obtenir le secours des ligues
suisses, et ce ne pouvait être sans beaucoup d'argent. Le duc René prit toute
la vaisselle de sa grand-mère la comtesse de Vaudemont, en fondit une partie,
mit l'autre en gage ; le roi lui donna de l'argent ; la ville de Strasbourg
lui prêta dix mille ducats. Se trouvant en état de promettre une solde, il
partit aussitôt pour la Suisse. Le
principal obstacle à ses négociations était le légat du pape qui, pour
favoriser le duc de Bourgogne, et peut-être aussi avec la sincère espérance
de le ramener à la raison, travaillait toujours à la paix ; il arrêtait ainsi
la bonne volonté des alliés du duc de Lorraine[48]. Le 11 novembre, il y eut une
assemblée à Bâle ; le duc de Bourgogne n'y envoya personne : quant aux
alliés, ils déclarèrent que l'on ne pouvait traiter tant que la Lorraine ne
serait pas rendue au duc René. On envoya ensuite au camp devant Nancy, pour savoir
les intentions du Duc. Il répondit de la façon la plus hautaine que quand il
serait en pleine possession de la Lorraine et du comté de Ferette, alors il
ferait connaître ses conditions. Le
temps s'écoulait, Nancy était environné Oswald de Thierstein, que le duc René
avait nommé maréchal de Lorraine, après avoir quelque temps tenu la campagne
et inquiété l'armée bourguignonne, ne se trouvait plus assez fort pour
troubler le siège. Les assiégés étaient vaillants et fidèles ; mais ils
avaient peu de ressources, et ils étaient vivement pressés. Le duc René s'en
vint à Berne ; il y reçut un accueil rempli d'affection. Toutefois lorsqu'il
demanda des secours, on lui répondit qu'une telle chose ne pouvait pas être
résolue par la communauté de Berne à elle toute seule. Vainement il exposa le
péril pressant de sa ville de Nancy, le peu de temps qui lui restait pour la
secourir ; vainement il supplia, et même en pleurant, l'avoyer et les
conseillers, ils ne lui promirent rien de plus que d'indiquer une assemblée
le plus prochainement possible. Il fut
plus heureux à Zurich. Hanns Waldmann, qui avait combattu avec lui à Morat,
prit fortement sa cause, parla devant le conseil de la reconnaissance que les
alliés devaient à ce jeûne et loyal prince, et de l'honneur qui engageait à
le secourir. Le duc René eut ensuite la permission de venir lui-même au
conseil. Il s'y présenta suivi d'un ours apprivoisé qu'il menait partout avec
lui ; cependant il le laissa à la porte de la salle, non sans que l'animal grattât
bien fort pour entrer. Le Duc, encouragé par la bonne disposition où Waldmann
avait mis l'assemblée, parla à son tour, ce qu'il savait fort bien faire, et
obtint que Zurich lui accorderait sa demande. Mais le
secours d'un seul canton était loin de suffire. Il fallait attendre
l'assemblée indiquée à Lucerne par les Bernois. Heureusement Nancy se
défendait avec une merveilleuse constance ; rien n'effrayait ni ne troublait
la garnison et les habitants l'artillerie des assiégeants faisait un grand
ravage, presque toutes les tours des remparts étaient abattues, les vivres
devenaient fort rares ; le duc de Bourgogne menaçait de ne faire aucune
merci, si on ne lui ouvrait les portes. Tout était inutile ; on comptait sur
les promesses du duc René, et l’on était résolu de lui rester fidèle. Il est
vrai que l'armée ennemie souffrait encore plus que la garnison. La saison était
rigoureuse ; le Duc manquait d'argent, et ne pouvait fournir à ses soldats
rien de ce qui les eût soulagés, tant le pays lui était contraire. Les routes
étaient couvertes de Lorrains et d'Alsaciens ; ils arrêtaient les convois ;
les gens qui arrivaient pour renforcer l'armée bourguignonne étaient pris,
dépouillés ou tués, lorsqu'ils marchaient en petite compagnie. Enfin le Duc,
était en si mauvaise situation, que malgré sa pénurie il n'osa jamais faire
venir de Luxembourg un dépôt d'argent qu'il y avait laissé, de -crainte qu'il
ne pût arriver jusqu'à lui[49]. Son
armée périssait ainsi de froid, de misère, de maladies ; chaque jour elle
diminuait par la désertion. Cependant personne n'osait lui en parler ; le
comte de Chimai s'y risqua. Exposant l'état des choses, il lui dit que, s'il
voulait faire la revue de son arillée, il ne trouverait pas trois mille
hommes en état de combattre. Il le conjura donc, ainsi que le comte de
Nassau, de lever le siège, et d'aller se réparer un peu dans le duché du
Luxembourg. « Je vois bien, répondit le Duc avec colère, que vous êtes tout
Vaudemont ; mais sachez que je serais seul, que je m'en irais encore
combattre courageusement mon ennemi ; il est trop jeune pour que je recule
devant lui. » — « Monseigneur, répliqua le comte de Chimai, s'il faut
combattre, on verra bien si je suis franc, loyal et issu de bon lieu, et je
saurai le maintenir jusqu'à la mort. » Le Duc défendit que dorénavant on
laissât personne entrer dans son logis sans être appelé. Tandis
qu'il rejetait ainsi les conseils de ses plus fidèles serviteurs, il
accordait toujours sa confiance à un homme qui le trahissait. Depuis longtemps
le comte de Campo-Basso avait conçu contre lui une grande haine et de
criminels desseins, qu'il cachait sous un langage de complaisance et de
flatterie. Soit qu'il ne pardonnât pas au Duc d'avoir réduit de moitié le
nombre des gens de guerre de sa compagnie et conséquemment ses profits, soit
qu'il espérât du roi une plus haute fortune, il avait, dès l'année
précédente, en allant en Italie afin d'y recruter des soldats pour le Duc,
fait proposer au roi par un médecin italien nommé Simon de Pavie, établi à
Lyon, de le servir de tout son pouvoir. Il offrait ou de livrer les places
qu'il tiendrait en garnison, ou de passer pendant une bataille avec toute sa
troupe du côté du roi, ou enfin de saisir mort ou vif le duc de Bourgogne. Il
expliquait même comment ce serait chose facile, parce que le Duc avait
coutume, en arrivant dans les lieux où il voulait loger, de descendre de son
grand cheval, de quitter ses armures, et de s'en aller sur un petit cheval,
revêtu de sa cuirasse seulement, escorté de quelques archers, voir si tout
était en bon ordre dans son campement. Arrivé
à Turin, le comte de Campo-Basso fit encore dire les mêmes choses à M.
Philippe de Savoie, comte de Bresse', ami et serviteur du roi. Tant
d'empressement mit le roi en méfiance ; il ne savait pas dans quel dessein
cet homme se montrait si empressé à trahir son maitre. Ce pouvait être, comme
quelques années auparavant, un piège tendu au roi, afin de pouvoir le
convaincre de complot contre le duc de Bourgogne. Il résolut donc d'en agir
avec toute franchise. D'ailleurs, on était en trêve. Il voulait détourner le
Duc de la guerre contre les Suisses ; le roi lui fit, comme on a vu, savoir
par le sire de Contai quelles offres il avait reçues de Campo-Basso. Lorsqu'après
la journée de Granson, le comte de Campo-Basso se fut, sous un assez vain
prétexte, retiré en Bretagne, il renouvela encore les mêmes propositions. Le
roi en fut informé par le comte de Dunois, et lui répondit trois semaines
avant la bataille de Morat : « Monsieur de Dunois, j'ai reçu vos lettres
par votre homme, ainsi que la demande du poursuivant du comte de Campo-Basso,
et les lettres qu'il lui portait. Vous pouvez expédier ledit poursuivant ; et
si vous pouvez gagner son maître, qu'il ait volonté d'être des miens, et de
se déclarer entièrement, j'en serai bien content. Vous pourrez dire au
poursuivant que j'appointerai son maître d'une pension, et lui d'un bon
office, de manière qu'ils devront être contents. Parlez-en comme de vous-même
; et s'il vous dit que son maître n'y voudrait entendre, laissez-le aller et
n'en parlez pas. Lyon, 5 juin 1476. » Le roi
n'était pas d'un naturel à se faire scrupule de profiter maintenant des
offres qu'il avait rejetées quelques mois auparavant. D'ailleurs, le duc de
Bourgogne avait assez souvent conspiré contre sa vie ou sa liberté, pour
qu'il se crût en droit de se défendre et de se venger par les mêmes moyens.
Encore en ce moment, on découvrit qu'un nommé Jean Bon cherchait à
empoisonner le Dauphin. Le roi l'avait retiré du service du comte d'Armagnac,
dont il était le secret messager pour ses intelligences avec les Anglais, lui
avait fait une pension et l'avait richement marié à Pontoise. Il fut livré au
prévôt, et confessa, dit-on, qu'il avait reçu de l'argent du duc de Bourgogne
pour commettre ce crime. Le prévôt lui donna à choisir d'être décapité ou
d'avoir les yeux crevés. Il aima mieux vivre aveugle que de mourir, et fut
ensuite remis en liberté[50]. Pour
pouvoir remplir l'engagement qu'il prit de trahir[51] le duc de Bourgogne, il fallait
que le comte de Campo-Basso restât à son service. Il excusa sa retraite du
mieux qu'il put, et retrouvant la confiance et la faveur de son maître, il
fut chargé d'aller en Flandre assembler des troupes, afin de secourir la
Lorraine. Outre son traité avec le roi, il reprit aussi ses secrètes
pratiques avec le duc René ; et moyennant la promesse du comté de Vaudemont[52], et d'une forte somme d'argent,
il s'engagea à l'aider dans son entreprise. En
commençant, et peut-être même avant que rien fût conclu, il contribua tout de
son mieux à la perte de la ville de Nancy. Tandis que le chancelier de
Bourgogne ne cessait de reprocher aux États de Flandre leur désobéissance, et
d'exciter les principaux seigneurs à prendre les armes pour aller au plus
vite secourir la Lorraine, le comte de Campo-Basso disait que rien ne
pressait et que Nancy n'était nullement en péril. Sans lui et ses conseils
perfides, le Duc serait sans doute arrivé à temps et aurait sauvé la ville. Quand
les Bourguignons à leur tour assiégèrent Nancy, le comte de Campo-Basso
continua ses négociations avec le duc René ; il lui promettait de prolonger le
siège, et s'y employait[53], autant du moins que pouvait le
permettre l'impatience du duc de Bourgogne. Il
advint qu'à ce moment plusieurs gentilshommes du parti lorrain essayèrent de
pénétrer dans la ville. Quelques-uns, et entre autres Siffrein de Baschi,
gentilhomme provençal et maître d'hôtel du duc René, se laissèrent
malheureusement prendre par les assiégeants. Le duc de Bourgogne commanda
qu'ils fussent tout aussitôt pendus, disant que du moment qu'une place est
investie et battue d'artillerie ceux qui tentent d'y entrer sont dignes de
mort, aux termes des lois de la guerre. C'était
justement par ce sire de Baschi que passait toute la correspondance du duc de
Lorraine et du comte de Campo-Basso. Celui-ci s'empressa de remontrer au Duc
que cet usage, suivi en Italie et en Espagne, ne s'était jamais pratiqué en
France, quelque cruelles que fussent les guerres, et qu'une pareille cruauté
serait un sujet d'indignation. Le comte de Chimai, le comte de Nassau, le
grand-bâtard, furent de même opinion, et parlèrent des vengeances qu'une
telle exécution allait attirer sur les prisonniers bourguignons. Tout fut
inutile. Cependant le comte de Campo-Basso insista avec tant d'obstination,
revint si souvent à la charge, qu'irrité d'être ainsi contredit, lui qui ne
l'était jamais, le Duc entra dans une telle fureur, qu'il donna un soufflet à
Campo-Basso. Siffrein
de Baschi, comme on le conduisait à la mort, se voyant sans nulle ressource,
demanda à parler au Duc pour lui révéler un secret touchant la sûreté de sa
personne. Pour lors le comte de Campo-Basso vit quel péril le menaçait.
Heureusement pour lui, le Duc répondit encore tout en colère : « Il ne
cherche qu'à sauver sa vie ; qu'on écoute sa déclaration et qu'on se dépêche. »
Cette parole fut rapportée au prisonnier. « Je ne puis parler qu'à lui,
dit-il, mais rien, ne lui importe davantage ; je vous en conjure, retournez à
lui ; il donnerait un duché pour connaître ce que je lui ferai savoir. » Les
prières de ce pauvre gentilhomme touchaient tous ceux qui l'écoutaient ; par
pitié pour lui autant que par affection pour le Duc, quelques-uns coururent à
la barraque de bois où il avait son logis. Mais l'Italien, maintenant aussi
pressé de voir Siffrein pendu, qu'un moment auparavant il l'était de le
sauver, se tenait à la porte du Duc, et refusa de la laisser ouvrir. « Monseigneur
ordonne qu'on se dépêche de les pendre, » dit-il ; et il envoya un message au
prévôt pour hâter la mort de ces malheureux. Elle
fut vengée plus cruellement peut-être que ne l'avaient pensé les conseillers
du Duc. Le duc René, en apprenant l'exécution de son maître-d'hôtel, manda au
bâtard de Vaudemont de faire pendre les prisonniers faits à Gondreville. Ils
étaient au nombre de cent vingt. Au-dessus de chacun, on attacha
l'inscription suivante : « Pour la très-grande inhumanité et meurtre commis
en la personne de feu le bon Siffrein de Baschi et ses compagnons, après
qu'ils ont été pris en servant bien et loyalement leur maître, par le duc de
Bourgogne, qui, dans sa tyrannie, ne se peut empêcher de verser le sang
humain, il me faut ici finir mes jours. » L'hiver
devenait de plus en plus rude ; la terre se couvrit de neige. Les assiégés
étaient, il est vrai, -réduits aux dernières extrémités de la famine, mais
semblaient résolus à ne point se rendre. Ils faisaient encore de vigoureuses
sorties. Les Lorrains couraient la campagne et s'emparaient de tous les lieux
circonvoisins. Saint-Nicolas-de-Pont, qui assurait le passage de la Meurthe,
fut même enlevé aux Bourguignons[54]. Rien cependant ne pouvait
ébranler l'obstination du Duc. Aussi était-il devenu l'exécration de son
armée. Il n'y avait sorte de discours qui ne fussent tenus contre lui. La
nuit de Non fut si froide, que plus de quatre cents hommes moururent, ou bien
eurent les mains et les pieds gelés. « Ah ! disait le lendemain matin un
capitaine, puisque notre maître aime tant la guerre, je voudrais l'avoir en
mon arquebuse, je le tirerais dans Nancy, et il en aurait assez. » Cette
parole fut rapportée au Duc, et le capitaine fut pendu[55]. Le jour
d'après, 26 décembre, il fit donner un assaut. Il y avait peu à en espérer
avec une armée tellement épuisée et réduite. Cependant elle était encore
vaillante et fidèle ; on murmurait, mais on obéissait. L'assaut fut sanglant
; la garnison repoussa toutes les attaques. Le 29
décembre, on vit arriver au camp le roi de Portugal, cousin germain du duc de
Bourgogne[56]. Ce prince, allié du roi de
France, prétendait à la couronne de Castille ; le roi lui avait promis des
secours, faisait cause commune avec lui contre l'Aragon, mais ne songeait
guère à lui tenir sa promesse. Quelques troupes envoyées en Biscaye sous les
ordres du sire d'Albret et d'Yves du Fou ; des courses faites en Catalogne,
nonobstant les trêves, ne suffisaient point pour aider le roi Alphonse à
conquérir la Castille. Il résolut de venir en personne trouver son bon et
ancien allié, afin d'en obtenir de plus puissants secours. Ses conseillers
voulurent le dissuader d'entreprendre un si long voyage, dans un espoir fort
incertain. Il était d'un naturel bon et confiant ; ne doutant pas d'un
heureux succès, il s'embarqua sur les navires de France commandés par Coulon,
vice-amiral de la mer, passa le détroit, débarqua à Collioure, traversa le,
royaume où, d'après les ordres donnés d'avance, il reçut partout les plus
grands honneurs, et arriva à Tours. Le roi avait envoyé au-devant de lui tous
les seigneurs de sa cour ; il vint le voir le premier, et le reçut avec une
courtoisie extraordinaire. Quant
au motif de son voyage, le roi de Portugal n'eut pas lieu d'être aussi
satisfait de son allié. Le roi ne montra nulle disposition à entreprendre
pour lui une guerre contre l'Aragon. Comme
il lui donnait pour principale excuse le trouble où le tenait le duc de
Bourgogne et cette guerre de Lorraine, dont il fallait du moins voir l'issue,
le roi de Portugal en loyal et digne prince, qui ne connaissait ni les hommes
ni les affaires de France, imagina d'aller trouver son cousin le duc Charles
et de le réconcilier avec le roi. Il partit au cœur de l'hiver, et passa à
Paris ; il y reçut-le plus pompeux accueil, et on lui fit voir tout ce que la
ville renfermait de beau et de curieux. De là, il arriva au camp devant
Nancy, et trouva un prince, peu disposé à entendre ses bonnes raisons. Le
Duc, pour seule réponse à ses projets de paix et de concorde, lui proposa
tout aussitôt d'aller s'enfermer avec la garnison de Pont-à-Mousson, afin de
défendre la ville contre le duc de Lorraine qui arrivait enfin de la Suisse
avec une armée ; tandis que lui-même l'attendrait devant Nancy pour le
combattre. Le roi
de Portugal, qui n'était pas venu dans un tel dessein, fut surpris de cet
accueil et du peu de sagesse que faisait voir le Duc ; il s'excusa de
son mieux, disant qu'il n'avait point d'armure, et n'avait amené nul de ses
gens. Dès le lendemain il repartit. En
effet, le duc René s'avançait à grandes journées ; l'assemblée de Lucerne
s'était tenue le 25 novembre, et tout y avait réussi selon son désir. «
Puisque l'ennemi, après avoir conquis la seigneurie du duc de Lorraine,
viendrait sans nul doute chez nos alliés d'Alsace, il nous faut l'en chasser.
D'ailleurs ce prince s'engage à payer quarante mille florins. Qu'on annonce
donc dans toutes les églises qu'il convient de s'armer sans délai ; qu'on
fasse avertir en même temps l'abbé de Saint-Gall, les gens de l'Appenzel, les
villes de Schaffouse et de Rothweil, et les principaux seigneurs ; le comte
de Wurtemberg fournira des cavaliers. Les seigneurs des ligues laissent toute
liberté de recruter chez eux. » Le duc
René s'engagea à payer double solde. Le roi, dont les ambassadeurs l'avaient
fort aidé dans sa négociation, fit promettre un écu d'or à chaque combattant
pour entrer en campagne. A ces conditions, on recruta bientôt huit mille hommes.
Sauf quelques jeunes garçons qui ne partirent pas volontiers, tout ce peuple
s'en allait avec allégresse sous les ordres du duc René, qui avait si
bravement combattu avec eux à Morat. D'ailleurs, les chefs les plus renommés
de chaque ville s'étaient offerts pour cette guerre : Waldmann de Zurich,
Brandolfe de Stein de Berne, Hassfurter de Lucerne ; enfin, presque tous les
capitaines de Morat et de Granson. Le duc René les attendait à Bâle C'était
là qu'il voulait assembler son armée de Suisses, pour aller ensuite joindre
celle qui se formait avec les Lorrains, les Alsaciens et les Français. Son
impatience était grande ; un vaillant homme de Vaudemont, nommé Pied-de-Fer,
avait, au péril de sa vie, traversé l'armée de Bourgogne ; il venait dire au
Duc que la garnison de Nancy avait mangé tous les chevaux, et que maintenant
elle n'avait d'autre viande que les chats et les rats. Successivement
chaque contingent arrivait ; le duc allait au-devant d'eux, leur faisait un
accueil plein d'amitié, les traitait comme ses sauveurs. Le jour où vinrent
les gens de Zurich, il descendit de cheval et rentra dans la ville, à pied,
marchant à côté de Waldmann. Enfin, la veille de Noël, tous les Suisses
furent réunis à Bâle. Quand on eut fait la revue pour la solde, le duc René
se trouva ne pas avoir toute la somme nécessaire ; il lui manquait douze
cents florins. Les Suisses commençaient à murmurer, à dire qu'ils ne
partiraient pas. Il voulut emprunter la somme à Bâle, mais on demandait des
gages ; le comte Oswald de Thierstein donna ses deux fils ; l'argent fut
prêté, et tout se prépara enfin pour partir. Le
lendemain, après la messe, l'armée se mit en marche ; le duc était allé
l'attendre au premier gîte, à Blotzheim. Lorsque les Suisses arrivèrent, il
vint à leur rencontre, vêtu d'un habillement pareil au leur, et marchant la
hallebarde sur l'épaule, ce qui leur plut beaucoup. Il donna encore un florin
d'or à chaque porte-enseigne. On avait d'abord voulu descendre par le Rhin,
jusqu'à Strasbourg, mais la rivière charriait des glaçons ; le premier bateau
avait coulé ; de sorte qu'on prit la route par terre. Le temps était
extraordinairement froid ; on ne trouvait pas des vivres en abondance.
Cependant la troupe marchait gaiement, sans nul murmure, et en bon ordre.
Seulement partout où elle passa, à Einsisheim, à Colmar, à Schelestadt, elle
pilla impitoyablement les juifs et les maltraita beaucoup. A
Lunéville, les diverses troupes, qui jusqu'alors avaient marché par
intervalles, se réunirent en approchant de l'ennemi. Les Alsaciens, les gens
de Strasbourg, arrivèrent aussi. Enfin, le duc de Lorraine se trouva à la
tête de dix-neuf à vingt mille hommes[57]. Il passa la soirée avec les
principaux chefs. Là, ils s'entretinrent avec contentement et bonne espérance
des souvenirs de Morat, de la vaillance que chacun y avait montrée, de la
loyale amitié qui s'était établie entre eux sur le champ de bataille. Le duc
René appelait tous ces capitaines du nom d'amis, de frères d'armes ; il les
embrassait et leur recommandait son honneur, son duché et son peuple. Il se
hâta de marcher sur Saint-Nicolas-de-Pont, pensant que le duc de Bourgogne, à
la nouvelle de son approche, avait dû rependre un poste si important.
L'avant-garde y entra sans beaucoup-de résistance ; quelques Bourguignons
seulement étaient dans le village. Ils furent tués, jetés à la rivière, précipités
du haut du clocher, ou pendus aux arbres. Les Suisses avaient toujours fait
la guerre cruellement, et le supplice de la garnison de Granson leur servait
maintenant d'excuse. Le lendemain, 4 janvier 1477[58], toute l'armée de Lorraine,
ayant ainsi passé la Meurthe, se trouvait à deux lieues tout au plus du camp
des assiégeants. Le duc
de Bourgogne, contre son usage, assembla ses capitaines en conseil. « Or
ça, dit-il, puisque ces vilains arrivent à nous, puisque ces ivrognes
viennent ici chercher à boire et à manger, que convient-il que nous fassions
? » — Tous lui remontrèrent la misère et la diminution de l'armée-, la force
que semblait avoir l'ennemi ; ils lui dirent qu'il était impossible
d'empêcher la ville d'être secourue et ravitaillée, mais que du moins on
pouvait éviter une bataille et ne pas se précipiter dans une perte presque
assurée ; qu'il était encore temps de se retirer à Pont-à-Mousson ; de là on
pourrait gagner le duché de Luxembourg et y refaire l'armée. Le duc René,
disait-on, est pauvre ; il ne pourra longtemps soutenir la dépense de la
guerre, et ses : alliés le quitteront dès qu'il n'aura plus d'argent. Il
suffit d'attendre pour être certain d'un plein succès. Mais le
Duc n'avait assemblé ses serviteurs que pour leur dire sa volonté, non pour
prendre leur avis. « Mon père et moi, dit-il, nous avons su vaincre les
Lorrains, et nous les en ferons souvenir. Par saint Georges, je ne m'enfuirai
point devant un enfant, devant René de Vaudemont, qui, au lieu de se montrer
digne chevalier, vient à la tête de cette canaille. Au reste, il n'a pas avec
lui tant de gens qu'on croit. Les Allemands ne savent pas quitter leurs
poêles en hiver, et ce n'est pas une saison où ils se mettent en guerre. Ce
soir nous allons donner l'assaut la ville, et demain nous aurons la bataille. » Le Duc
semblait toutefois avoir plus de tristesse que d'ardeur ; il s'empressait à
donner ses ordres, et prenait toutes les dispositions nécessaires pour le
lendemain, plutôt poussé par le besoin de se distraire d'un sombre chagrin
qu'animé par l'espérance. L'assaut
fut donné vivement, et l'artillerie des Bourguignons fit un feu terrible sur
la ville. Le Duc tenta les derniers efforts pour emporter la place. Il avait,
disait-on, juré par saint Georges de chommer à Nancy la fête des rois. Le duc
René, en partant de Bâle, avait envoyé annoncer sa prochaine venue à la
garnison. Thierri, marchand drapier de Mirecourt, avait, avec grand péril,
trouvé moyen d'entrer dans la ville. Les assiégés ne savaient pas néanmoins
que leur duc fût déjà si proche, Pour les en avertir et leur donner courage à
soutenir encore cette attaque, il fit allumer un grand feu sur le clocher de
Saint-Nicolas. L'assaut ne fut pas plus heureux que tous les précédents, et
lorsque les assaillants se retirèrent, la garnison fit une sortie, les
poursuivit jusque dans leur camp et mit le feu à une partie de leurs tentes. Le duc
de Bourgogne avait espéré que du moins cette attaque sur la ville servirait à
cacher le mouvement qu'il ordonna avant que le jour eût paru, afin d'aller
prendre position, de se retrancher, et de placer les canons en face de
l'armée ennemie. Cette sortie mit au contraire du trouble et' du retard dans
l'ordonnance de bataille qu'il avait réglée. En outre, le duc René avait
envoyé quelques cavaliers en avant, et les lieux avaient été bien reconnus. Nancy
est situé sur la rive gauche de la Meurthe, à un quart de lieue environ de la
rivière. Les Lorrains arrivaient par la route de Strasbourg et par
Saint-Nicolas. Ils occupaient le village de la Neuveville, et s'avançaient
vers le camp des assiégeants. Le duc
de Bourgogne s'arma de grand matin, et monta sur un beau cheval noir, qu'on
nommait Moreau. Lorsqu'il voulut mettre son casque, le lion doré, qui en
formait le cimier, se détacha et tomba : Hoc est signum Dei, dit-il
tristement. Il n'en continua pas moins à aller ranger son armée. Pour arrêter
la marche des Lorrains, son artillerie fut établie sur la route, à un endroit
où elle était un peu élevée. A sa gauche était la rivière ; à droite une
pente couverte de bois ; le ruisseau d'Heuillecour, assez profond et coulant
presque partout entre deux haies, couvrait sou front et lui servait de
retranchement. Josse de Lalain, grand bailli de Flandre, commandait l'aile
gauche, qui s'appuyait à la rivière. Le Duc et le grand-bâtard étaient au
centre, sur le chemin, avec l'artillerie et presque tous les gens de pied.
Les Lombards formaient la droite. C'était Jacques Galeotto qui les
commandait. Le comte de Campo-Basso avait enfin accompli sa trahison, et tenu
parole au roi, en partant deux jours auparavant avec son frère Angelo et son
cousin le sire Jean de Montfort. Les chefs qui commandaient les Français du
duché de Bar avaient ordre de ne le point recevoir, à cause de la trêve que
le roi voulait toujours faire le semblant d'observer fidèlement. Alors il
s'en alla occuper les ponts de Bouxières-les-Dames[59] sur la Meurthe, et de Condé sur
la Moselle, afin de couper aux Bourguignons le chemin de la retraite et de
tomber sur les fuyards. Il avait en outre eu soin de laisser dans l'armée
treize ou quatorze personnes pour crier sauve qui peut ! et commencer
la déroute. D'autres étaient chargés de suivre de l'œil le duc de Bourgogne
et de le tuer dans le désordre de la fuite. Dès que
Campo-Basso sut que le duc de Lm, raine était à Saint-Nicolas, il se présenta
à lui avec sa troupe. Il avait arraché son écharpe rouge et sa croix de
Saint-André. Le duc René écouta ses plaintes sur l'affront qu'il avait reçu
du duc de Bourgogne, et son dessein de se venger. Le capitaine italien
rappela ensuite la fidélité qu'il avait autrefois montrée à la maison
d'Anjou, les services qu'il avait rendus au duc Jean de Calabre, les
récompenses qu'il en avait reçues, et dont il demandait seulement la
confirmation. Il était prêt, disait-il, à donner encore sur l'heure même, et
les armes à. la main, des preuves de son zèle. Le duc
René en parla à ses capitaines suisses. « Nous ne voulons point que ce
traître d'Italien combatte à nos côtés, dirent-ils tous, nos pères n'ont
jamais usé de tels gens, ni de telles pratiques pour gagner l'honneur de la
victoire. » Le comte de Campo-Basso se retira, espérant du moins qu'au poste
qu'il avait pris il pourrait encore faire du mal à son ancien maître, mais
regrettant de ne lui en point faire davantage. Le
commandement des gens de-pied de l'avant-garde fut donné à Guillaume Herter
de Strasbourg, celui qui avait si bien combattu à Morat ; le comte Oswald de
Thierstein commandait la cavalerie. Ils avaient avec eux le bâtard de
Vaudemont., les sires Jacques de Wisse, Malortic, d'Oriole, de Bassompierre,
de Domp-Julien, de l'Etang, tous Lorrains ou Français. Cette avant-garde
était de neuf mille hommes ; c'était plus que toute l'armée bourguignonne.
Elle marchait sous le guidon du duc René, qui portait l'ancienne devise des
ducs de Lorraine : un bras armé sortant d'un nuage, et tenant une épée avec
les mots : Toutes pour une. Le
corps de bataille était sous les ordres du duc René, sans autre chef ni
lieutenant que lui. Il faisait porter sa bannière de Lorraine par le sire de Vauldrey,
représentant l'Annonciation. Pour empêcher toute jalousie, et suivant la
coutume des Suisses, toutes les autres bannières étaient au même lieu sous
bonne garde, et devaient marcher toujours ensemble jusqu'à la victoire. Ainsi
l'on voyait là rassemblées les bannières du duc d'Autriche, de l'évêque et de
la ville de Strasbourg, de l'évêque et de la ville de Bâle, de Berne, de
Zurich, de Fribourg, de Lucerne, de Soleure, et de toutes les villes et
communes de l'alliance. Le duc
René était sur un cheval gris, nommé la Dame, qu'il avait monté à Morat ;
pardessus son armure il portait un habillement à ses couleurs rouge et gris
blanc, et une robe de drap d'or, dont la manche droite était ouverte. La
housse de son cheval était aussi de drap d'or, avec une double croix blanche.
Autour de lui étaient huit cents chevaux ; c'était la noblesse de Lorraine :
les comtes de Bitche, de Salm, de Linange, de Pfaffen-Hoffen, et les sires de
Gerbéviller, de Ligniville, de Nettancourt, de Ribeaupierre, d'Haussonville,
de Lenoncourt. Les serviteurs de sa maison, et jusqu'à ses secrétaires,
chevauchaient armés dans cette noble troupe, qui tenait la droite du corps de
bataille. L'arrière-garde n'était composée que de huit cents couleuvriniers. D'après
le rapport des cavaliers qu'on avait envoyés devant et d'après les
informations qu'avait données le comte de Campo-Basso, l'ordonnance de
l'armée ennemie était assez bien connue. Deux Suisses, que la misère avait
forcés à s'enrôler chez les Bourguignons, et qui s'en vinrent rejoindre les
gens de leur pays, expliquèrent encore mieux la position de l'ennemi ; ils
s'offrirent à servir de guides. Toute
cette armée- marchait joyeuse et empressée. La neige tombait à gros flocons ;
le jour en était obscurci ; on ne voyait pas loin devant soi. Une décharge de
l'artillerie des Bourguignons, tirée hors de portée, indiqua qu'on
approchait. Les- Suisses s'arrêtèrent : un vieux prêtre de leur pays leur fit
la prière. « Dieu combattra pour vous, dit-il, le Dieu de David, le Dieu des
batailles ! » Tous s'étaient mis à genoux ; ils baisèrent la terre
neigeuse. Le duc René était descendu pour prier avec eux. Il remonta à
cheval, et leur adressa la parole en allemand : « Mes enfants, dit-il,
puisque l'ennemi est assez téméraire pour nous attendre, et accepter la
bataille, il nous en faut tirer une mémorable vengeance. » En
attaquant de front l'artillerie des Bourguignons sur la grande route, on eût
perdu beaucoup de monde. Guillaume Herter, avec son avant-garde, se porta à
la gauche, et, suivant un ancien chemin, le long du ruisseau, s'en alla
passer dans le bois, derrière le coteau où s'appuyait la droite de l’ennemi.
Pendant ce temps-là, le ciel commença à s'éclaircir. Le duc René, voyant que
cette aile avait laissé un espace entre elle et la lisière du bois, voulut
aussi la tourner par-là et au plus près. Il y envoya quatre cents chevaux.
Cette attaque fut malheureuse. Le sire de la Rivière, à la, tête de la
cavalerie bourguignonne, pressait déjà vivement les Lorrains, lorsque tout à
coup parut sur la hauteur l'avant-garde de Guillaume Herter. Il avait avec
lui les gens d'Uri et d'Unterwalden ; on entendit retentir au loin, et par
trois fois, le son de leurs trompes. Le duc de Bourgogne, reconnaissant ce
son terrible, qui lui rappelait Granson et Morat, se sentit glacé au fond du
cœur. Cependant le courage ne pouvait lui manquer ; comme on le disait
communément, jamais peur ne se laissa voir sur son visage, et il ne craignait
rien en ce monde que la chute du ciel. Il fit changer de front à ses archers,
et les tourna contre les Suisses, qui descendaient du coteau sur sa droite. Parmi
le découragement de tous, environné par une armée trois ou quatre fois plus
nombreuse que la sienne, on le voyait s'en aller d'un lieu à l'autre, ranger
ses hommes, les ranimer par menaces ou par exhortations, et donner ses
ordres, tout comme s'il y avait eu quelque espérance à concevoir. Autour de
lui, quelques fidèles serviteurs, dont il avait méconnu les conseils,
Rubempré, Contai, Galéotto, le grand-bâtard, le comte de Chimai, faisaient
aussi tous leurs efforts. Mais rien ne pouvait arrêter l'élan des Suisses. La
cavalerie se porta au-devant d'eux sans retarder leur marche ; une décharge
de couleuvrines à main, qui renversa mort Galéotto et beaucoup d'autres
cavaliers, acheva la complète déroute de l'aile droite. L'aile
gauche, que commandait Josse de Lalain, ne pouvait faire une meilleure
défense. Elle fut bientôt enfoncée et poursuivie vivement sur la route et le
long de la rivière par le duc de Lorraine et sa cavalerie. Les fuyards
croyaient passer sur le pont de Bouxières Campo-Basso le gardait. En même
temps la garnison fit une sortie. Bientôt les Bourguignons virent s'élever
derrière eux les flammes qui achevaient de consumer leur camp. Toute l'armée
fut en peu d'instants dispersée : les uns se jetant dans la Meurthe pour
essayer de la traverser ; les autres s'enfonçant dans les bois ou gagnant les
campagnes. La
bataille avait peu duré et n'avait pas été meurtrière. La poursuite fut
terrible ; deux heures après la chute du jour, les Lorrains, les Allemands,
les Suisses, les habitants du pays eux-mêmes couraient encore de tous côtés,
tuant sans défense ceux qu'ils rencontraient. Après
avoir poussé avec ses cavaliers jusqu'à Bouxières, le duc René reprit le
chemin de sa capitale qu'il venait de délivrer. Il demandait à chacun si l'on
n'avait pas quelque nouvelle du duc de Bourgogne, si l'on ne savait point
quelle route il avait prise, s'il n'était point blessé, ou si quelqu'un ne
l'avait point fait prisonnier. Personne ne pouvait lui en rien dire. Il fit
son entrée à Nancy par la porte Notre-Dame. Cette vaillante garnison qui
contre toute apparence avait soutenu un si long et si terrible siège, et les habitants
qui avaient tant souffert pour se conserver à lui, se jetaient en foule
au-devant de ses pas. Malgré leur dé-nûment, ils avaient illuminé la ville.
Le Duc commença par aller remercier Dieu dans l'église Saint-Georges. Puis on
le conduisit jusqu'à son hôtel, aux cris de vive le duc René ! vive notre
bon et vaillant seigneur ! Pour lui montrer quelles souffrances on
avait endurées, le peuple avait imaginé de ranger en tas, devant sa porte,
toutes les têtes de chevaux, de chiens, de mulets, de chats et autres bêtes
immondes, qui, depuis quelques semaines étaient la seule nourriture des
assiégés. Le
lendemain, jour des Rois, le duc René continua à s'enquérir avec anxiété de
ce qu'était devenu le duc de Bourgogne On chercha parmi les morts. Sur ce
triste champ de bataille, furent successivement trouvés, le sire de Rubempré
qui avait si doucement gouverné la Lorraine ; le sire de Contai, ce fidèle
conseiller du Duc ; le seigneur Galéotto dont la loyauté faisait tant de
honte à la trahison de Campo-Basso ; Frédéric de Florsheim qui commandait les
Badois au service de Bourgogne ; le sire de Vaux-Marcus qui s'était fait
serviteur du Duc la veille de Granson et n'avait connu de lui que ses revers.
Bien d'autres vaillants gentilshommes furent reconnus parmi les morts, mais
on ne découvrit point le corps du duc de Bourgogne. Les prisonniers furent
interrogés : il y en avait un grand nombre- et des plus il, lustres. A chaque
moment on en amenait de nouveaux qu'on avait crus morts ou en fuite : le
grand-bâtard, son fils aîné[60] ; le comte de Nassau ; Philippe
comte de Rothelin, fils du margrave Rodolphe ; le comte de Chimai ; Hugues de
Château-Guyon ; Olivier de la Mar, elle ; le fils du sire de Contai ; Josse
de Lalain, qui avait été fort blessé ; enfin les plus grands seigneurs et les
plus sages hommes de la Flandre et de la Bourgogne. Aucun ne pouvait dire ce
qu'était devenu leur maître. Les uns rapportaient que, lorsqu'il avait vu son
armée eu déroute, on l'avait entendu crier : à Luxembourg. D'autres
racontaient qu'au fort de la mêlée, il avait reçu un si rude coup de
hallebarde qu'il en avait été étourdi et ébranlé ; mais que le sire de Cité
l'avait soutenu et remis sur ses arçons ; qu'alors il s'était de nouveau
élancé comme un lion parmi les combattants ; le sire de Cité, abattu au même
moment, n'avait pu le suivre, ni savoir de quel côté il était allé[61]. Le duc
René pour savoir quelle route il avait pu prendre, envoya des messagers de
toutes parts, et fit demander jusqu'à Metz si l'on n'avait rien appris de
lui. Pendant
ce temps-là les fuyards répandaient partout des récits de toutes sortes sur
le duc de Bourgogne[62] ; quelques-uns s'étaient enfuis
avant même que le combat fût commencé ; d'autres, au milieu du désordre,
n'avaient pu rien distinguer de ce qui se passait auprès du Duc, puisqu'il
faisait nuit lorsque la bataille s'était terminée. En outre, tous ces hommes
étaient encore remplis d'épouvante et de trouble. Les réponses qu'ils
faisaient aux questions, que chacun s'empressait de leur faire, étaient mal
entendues, exagérées, rapportées à faux. De telle façon, qu'en peu d'instants
il se forma dans les pays voisins, et de proche en proche dans tout le
royaume et en Flandre, des opinions diverses sur la disparition du duc de
Bourgogne. Ici, on affirmait qu'il s'était enfermé dans un château du pays de
Luxembourg ; là, qu'un de ses serviteurs l'avait ramassé blessé sur le champ
de bataille, et le soignait dans une retraite inconnue. Ailleurs, on disait
qu'un seigneur d'Allemagne l'avait fait prisonnier et l'avait secrètement
emmené de l'autre côté du Rhin. La croyance générale, celle qui plaisait le
plus aux peuples, comme plus merveilleuse, c'est qu'il n'était pas mort, et
que bientôt on le verrait reparaitre. « Gardez-vous bien, disait-on, dans
quelques villes de ses états, de vous comporter autrement que s'il était
vivant encore, car ses vengeances seraient terribles, à son retour. » Cependant,
le lundi au soir, le comte de Campo-Basso, qui peut-être en savait plus que
nul autre sur le sort du Duc, amena au duc René un jeune page, nommé Jean-Baptiste
Colonna, d'une illustre maison romaine, qui, disait-il, avait vu de loin
tomber son maitre, et saurait bien retrouver la place. Le
lendemain, mardi 7 janvier, sous la conduite de ce page, on se mit à chercher
de nouveau le corps. Il se dirigea vers l'étang de Saint-Jean, à environ
trois portées de couleuvrine de la ville. Là, à demi enfoncés dans la vase du
ruisseau qui remplit cet étang, près de la chapelle de Saint-Jean de l'Atre,
étaient une douzaine de cadavres dépouillés. Une pauvre blanchisseuse de la
maison du Duc s'était, comme les autres, mise à cette triste recherche : elle
aperçut briller la pierre d'un anneau au doigt d'un cadavre dont on ne voyait
pas la face. Elle avança et retourna le corps : « Ah, mon prince ! »
s'écria-t-elle ; on y courut. En dégageant cette tête de la glace où elle
était prise, la peau s'enleva ; les loups et les chiens avaient déjà commencé
à dévorer l'autre joue ; en outre, on voyait qu'une grande blessure avait
profondément fendu la tête depuis l'oreille jusqu'à la bouche. En cet
état ce corps était presque méconnaissable. Cependant, en l'examinant avec
soin, Mathieu Lupi son médecin portugais, Denis son chapelain, Olivier de la
Marche son chambellan et plusieurs valets de chambre le reconnurent sans en
pouvoir clouter. Des marques certaines ne pouvaient donner lieu à aucune
méprise. On retrouva au cou la cicatrice de sa blessure de Montlhéry. Deux
dents qui lui manquaient, depuis une chute qu'il avait faite ; ses ongles
qu'il avait la coutume de porter plus longs qu'aucune personne de sa cour ; la
trace de deux abcès qu'il avait eus, l'un à l'épaule, l'autre au bas-ventre ;
un ongle retourné dans la chair à l'orteil gauche ; l'anneau qu'on lui avait
vu au doigt, étaient alitant de signes assurés. On lava
ce corps avec de l'eau chaude et du vin ; alors il fut pleinement reconnu par
ses serviteurs désolés et par le grand-bâtard son frère. Outre la plaie de la
tête, il était percé de deux coups de pique ; l'un traversait les cuisses,
l'autre s'enfonçait au bas des reins. Dès que
le duc de Lorraine sut qu'on avait enfin trouvé le corps du duc Charles, il
ordonna qu'on le transportât dans la ville. Quatre gentilshommes chargèrent
sur leurs épaules la litière où il fut placé. Le corps fut déposé chez un
nommé Georges Marquis, sous, une tente de satin noir ; le lit de parade était
en velours noir ; le corps était revêtu d'une camisole de satin blanc, et
recouvert d'un manteau de satin cramoisi ; une couronne ducale, ornée de
pierreries, entourait son front défiguré. On lui avait chaussé des houzeaulx
d'écarlate et des éperons dorés. Le duc de Lorraine s'en vint jeter de l'eau
bénite sur le corps du malheureux prince. Il lui prit la main par dessous le
poêle : « Ah cher cousin, dit-il, les larmes aux yeux, Dieu veuille avoir
votre âme, vous nous avez fait bien des maux et des douleurs ! » Puis il
baisa cette main, se mit à genoux et resta un quart d'heure en prières. Le
corps fut ensuite solennellement levé et transporté à l'église Saint-Georges.
Le cortège était pompeux ; tous les seigneurs de Bourgogne et les serviteurs
du Duc qui avaient été faits prisonniers, assistaient tristement aux funérailles
de leur maître et de cette superbe puissance de Bourgogne ruinée et perdue à
jamais par sa faute. Les bourgeois, les magistrats et le clergé de la ville ;
les seigneurs de Lorraine, les capitaines de Suisse et d'Allemagne suivaient
le convoi. Enfin, venait le duc René lui-même, à pied, revêtu de sa cotte
d'armes, traînant un long manteau de deuil, et portant pour marque de sa
victoire, une longue barbe d'or pendant jusqu'à sa ceinture, selon un usage
des anciens preux et des Romains d'autrefois[63]. Chacun,
en suivant le corps de ce grand prince, qui avait voulu être le maître de
toute la chrétienté, qui avait tenté de si merveilleuses entreprises, qui
avait depuis dix ans tenu en alarme rois, empereurs et peuples, faisait de
pieuses réflexions sur le néant des choses humaines et les voies terribles de
la Providence. En déplorant cette mort cruelle, dont ses plus grands ennemis
ne pouvaient s'empêcher d'être émus et consternés, on songeait cependant aux
Liégeois qu'il avait fait massacrer impitoyablement, aux habitants de Nesle,
aux garnisons de Briey et de Granson, et l'on disait que jamais homme n'avait
mieux mérité de mourir par l'épée. D'autres voyaient l'arrêt de sa perte dans
la façon déloyale dont il avait livré le connétable. On parlait aussi du
supplice récent de ce malheureux Siffrein de Baschi et de ses compagnons. Les
paroles que le Duc avait dites un an auparavant aux États de Lorraine, en
leur promettant de faire à jamais sa demeure à Nancy, le serment qu'il avait
juré d'y rentrer pour la fête des Rois, revenaient en mémoire, et semblaient
comme des oracles du destin dont la mort seule découvre le sens. -
Comment et par quelle main avait péri le duc Charles, c'est ce qui ne fut
jamais complétement avéré. Bien des gens demeurèrent persuadés que les hommes
apostés par le comte de Campo-Basso l'avaient tué ou du moins achevé.
Toutefois on raconta généralement que le premier coup lui avait été porté, à
la tête par un boulanger de Nancy, nommé Humbert[64] ; qu'ensuite ayant voulu
traverser le ruisseau de l'étang de Saint-Jean, la glace avait enfoncé sous
les pas de son cheval. Alors, disait-on, il avait crié à un cavalier qui le
poursuivait, « Sauvez le duc de Bourgogne ; » mais cet homme d'armes,
qui se nommait Claude de Bazemont, châtelain de la Tour du Mont à Saint-Dié,
était sourd ; malheureusement il crut entendre, Vive Bourgogne ! et
porta au Duc les derniers coups. On prétend qu'il mourut de chagrin, quand il
sut que c'était lui qui avait donné la mort à un si grand prince. Toutefois
le délai qui s'était écoulé avant qu'on retrouvât son corps, avait donné aux
bruits répandus et accrédités par les fugitifs, le temps de s'emparer des
esprits du vulgaire. Lorsqu'on apprit la vérité, on n'y voulut plus croire.
Il fut impossible de persuader aux peuples que le duc de Bourgogne était
mort. Mille histoires fabuleuses se débitaient : on l'avait vu à tel endroit
: c'était en tel pays qu'il était caché : on le tenait enfermé dans une prison
: il s'était caché en un couvent. Enfin, dix ans après, il y avait encore des
gens qui faisaient la gageure qu'on allait voir reparaître ce grand-duc
Charles, et des marchands livraient leur marchandise gratuitement, sous
condition qu'on la leur paierait le double, lors de son prochain retour[65]. Une
telle croyance contribuait encore à accroître sa renommée et à en faire comme
une sorte de personnage merveilleux, sujet continuel des entretiens
populaires. Quant aux gens sages de son temps, ils portaient sur lui un
jugement plus réfléchi. C'était pour eux une grande occasion de moraliser[66], et d'expliquer les justices
que Dieu sait faire, même dans cette vie. Ils disaient que nul prince n'était
né avec de plus grandes et de plus belles qualités : ami de la justice et du
bon ordre ; loyal et amoureux de l'honneur ; chaste, sobre, tempérant, actif,
vigilant, dur à la fatigue et à la souffrance ; vaillant par merveille ;
rude, mais cependant bon et pitoyable, surtout pour les pauvres et petites
gens. Mais, disait-on la splendeur de cette maison de Bourgogne, qui avait
semblé arbitre entre la France et l'Angleterre, ces deux plus puissants
royaumes de la chrétienté, et qui avait servi d'asile hospitalier à Édouard
de Lancastre et .au- dauphin Louis ; ce faste qu'avait tant aimé le duc Philippe
; tous ces grands seigneurs dont il 'avait formé sa cour .et le service de sa
maison ; plus que tout cela, le pouvoir absolu gagné sur les vassaux et
conquis sur les villes, avaient de bonne heure ébloui sa jeunesse, et, lui
avaient inspiré un prodigieux orgueil. Une
fois devenu le maitre, il n'avait plus voulu rencontrer obstacle ni
contradiction ; il avait tout rapporté à lui ; ce qui lui arrivait d'heureux
semblait toujours lui appartenir en propre, et il n'en attribuait rien, ni à
la protection divine, ni au savoir-faire de ses serviteurs. De la sorte, ne
refusant jamais rien à son idée ni à sa passion ; de juste qu'il était on
l'avait vu devenir tyrannique, plein de prévention et de cruauté ; de loyal,
il était devenu aussi perfide que la plupart des autres princes, et son
impétueuse ardeur ne s'arrêtait plus aux empêchements que l'honneur pouvait
mettre à sa volonté. Son
désir de gloire et de puissance s'était tourné à rêver l'empire du monde
entier. Alors il avait accablé ses peuples d'impôts, sa noblesse de fatigues,
et s'était précipité dans de folles guerres. Corrompu par l'orgueil, il
n'avait pas même été ce qu'il semblait surtout appelé à devenir, un grand
chef de guerre. Sauf les expéditions contre les malheureux Liégeois, où il
avait eu affaire à des séditieux insensés, il n'avait jamais réussi à rien.
Sans parler même de cette guerre contre les Suisses qui l'avait perdu, on
l'avait vu échouer devant Amiens, Beauvais et Neuss. C'est
qu'il ne suffisait point de rendre de belles ordonnances sur les gens de
guerre, de les faire exécuter, de maintenir une bonne discipline, de
connaître les moindres détails, de donner l'exemple de l'activité, de la
patience et du courage ; il fallait, pour le gouvernement d'une armée, comme
pour le gouvernement d'un état, de la prudence et de la docilité aux bons
avis. D'ailleurs, s'il était ferme dans le commandement, il ne savait pas
gagner le cœur des soldats, ni leur donner cette sorte de joyeuse impétuosité
qu'inspire un chef lorsque, même à travers sa rudesse, il leur montre
affection et confiance. Le duc Charles n'aimait personne ; sa colère était
violente, mais froide, hautaine et outrageante. Il eut autour de lui jusqu'au
dernier moment des serviteurs fidèles et même dévoués, parce qu'il s'en
trouve toujours, qui, malgré tout, s'attachent à leur prince et à leur
maître, tant ils le regardent comme au-dessus d'eux. Mais tous ses peuples et
tous ses soldats avaient fini par l'avoir dans une haine extrême. Quant
aux ennemis qu'il s'était faits, il les avait mis au point qu'il leur fallait
le détruire pour se sauver. Le plus redoutable de tous était le roi de
France. Les dix années de règne du duc Charles n'avaient été pour ainsi dire
qu'une lutte de force ou de ruse contre cet habile et puissant adversaire.
Sans doute il ne devait pas se fier au roi, qui avait toujours eu de mauvais
desseins contre lui. Il était toutefois évident que le duc de Bourgogne
aurait pu avoir la paix, ou du moins de longues et durables trêves avec le
royaume. Par malheur, dès les premiers temps, ce fut à qui détruirait
l'autre, et le combat n'était pas égal. Le roi
de France, vaillant de sa personne, avait moins de courage dans ses
résolutions que le duc Charles. Il avait aussi de bien phis grands embarras
et plus de périls intérieurs dans le gouvernement de ses états. Mais c'était
à la fois le plus actif et le plus patient des hommes. Lorsque le duc de
Bourgogne avait conçu un projet, il s'y obstinait follement, et quand enfin
il y voyait trop d'obstacles, il se précipitait dans un autre. Le roi au
contraire, sans varier dans son dessein, ne mettait jamais nulle fierté à y
réussir par un moyen plutôt que par un autre. La vivacité de son génie le
portait à s'ennuyer assez vite de ce qui tardait trop, et alors il changeait
non de but, mais de chemin. Il réduisit ainsi tous ses ennemis les uns après
les autres ; sachant attendre l'occasion, et surtout réparer ses fautes,
parce qu'il les connaissait et savait mieux que personne en quoi et pourquoi
il s'était trompé. Quant à
la ruse et au manque de foi, l'un ne pouvait guère en faire de reproches à
l'autre ; mais chacun y faisait voir tout son naturel ; et l'emportement du
Duc donnait quelque chose de brutal et de scandaleux à ses trahisons, comme à
Péronne ou pour le connétable et la duchesse de Savoie. De même ils étaient
tous les deux sanguinaires, ainsi que la plupart des princes de leur temps,
et faisaient peu de compte de la vie des hommes. Mais le Duc était cruel par
colère et le Roi par vengeance : l'un fit périr plus de gens par les
massacres, et l'autre par les supplices. La connaissance des hommes était
peut-être le plus grand avantage du roi sur le Duc. L'un ne voyait en eux que
les instruments de sa volonté et ne savait que s'en faire obéir ; tous lui
étaient bons lorsqu'ils semblaient dociles et exacts à le servir. L'autre,
par goût autant que par habileté, entrait en commerce avec eux, s'insinuait
dans leur confiance, aimait à leur donner l'idée de son esprit et de sa
pénétration, savait les faire parler au risque de trop parler lui-même. Il
n'avait pour personne une affection véritable, et nul n'était si méfiant ;
mais ceux qui étaient vaillants lui plaisaient ; ceux qui étaient doctes et
sages dans le conseil lui semblaient d'un prix infini ; il faisait grand cas
de ceux qui parlaient bien ; il se divertissait à deviser avec ceux qui
étaient spirituels ; un valet qui montrait du discernement et de la finesse
lui gagnait le cœur ; et, encore qu'il ne crût guère à la droiture et à la
ferme probité, il la trouvait honorable quand il la rencontrait. Bien
différent de ce génie variable et qui savait se ployer à tout, le duc Charles
avait une âme où rien ne trouvait accès ; elle semblait, comme ses membres,
les jours de bataille, enfermée dans une armure de fer. Aussi y avait-il une
grande différence dans la manière dont chacun était servi. Le roi avait
partout des gens choisis pour lui être utiles spécialement en telle ou telle
chose, en telle ou telle circonstance. Il les gagnait par son argent, il est
vrai, mais aussi par ses bonnes façons et ses flatteries. Au contraire des
autres princes, il aimait mieux flatter les autres que d'être flatté, jugeant
que la duperie est du côté de celui qui reçoit les louanges. C'est ainsi que
dans les traités, dans les pourparlers, dans toutes les pratiques secrètes,
il trouvait toujours son profit. Ses
propres serviteurs, qu'il voyait sans cesse d'un œil méfiant, qu'il
négligeait lorsqu'ils lui étaient moins utiles, dont il était sujet à se
lasser et à s'ennuyer, avaient fini par lui être plus fidèles, et à prêter
beaucoup moins l'oreille à tout ce qu'on pouvait tramer contre lui. Ils
avaient appris à le craindre davantage, à avoir peur de sa subtilité qui
savait tout découvrir ou deviner, et de sa vengeance qui était cruelle et
impitoyable lorsqu'il n'y voyait pas de danger ; lui de son côté avait été
enseigné par ses propres fautes à mieux ménager les hommes, auxquels il avait
affaire. Pendant ce temps-là le duc de Bourgogne perdait l'un après l'autre
ses conseillers et ses serviteurs, presque sans les regretter, tant il les
écoutait peu. Quant à
la puissance de chacun, elle n'était pas non plus comparable. Toutes vastes
et nombreuses qu'étaient les seigneuries du duc de Bourgogne, elles avaient
bien moins d'habitants que le royaume. Le roi pouvait facilement avoir des
armées beaucoup plus nombreuses. Il pouvait aussi lever de bien plus forts
impôts. Les libertés de la Flandre avaient été, il, est vrai, presque
entièrement détruites ; toutefois les peuples n'y étaient pas encore bien
accoutumés a être taxés sans leur consentement ; tandis que l'inertie et la
muette patience des Français à supporter une si complète tyrannie[67] étaient un sujet de surprise
pour ceux qui vivaient hors du royaume. Quant à
la guerre, le roi avait eu grande crainte de la faire, et le Duc s'y
regardait toujours comme assuré de la victoire. Cependant elle eût été au
moins douteuse. Le Duc était d'une grande vaillance, mais le roi n'en avait
pas moins, et de plus conservait son sang-froid au plus fort du péril. L'un
comme l'autre avaient de vaillants capitaines ; toutefois en Bourgogne, on
n'en nommait aucun dont la renommée fût pareille à la renommée du comte de
Dammartin, du maréchal Rouault, du sire de Beuil, du capitaine Sallazar, et
de beaucoup d'autres, qui avaient vu les anciennes guerres et chassé les
Anglais du royaume. C'est
ainsi qu'après la chute du duc Charles, on raisonnait sur ce qui avait
précipité si rapidement et sans retour cette glorieuse maison de Bourgogne,
dont les quatre ducs, l'un après l'autre, avaient décidé de toutes choses
dans la chrétienté, et occupé sans relâche les bouches de la renommée. Toute
la faute en était attribuée, non à la fortune[68], mais à la juste punition des
fautes du dernier Duc. Quelque habile qu'on trouvât la conduite du roi, qui
avait si bien su en profiter, on ajoutait que, même sans lui, la démence de
son adversaire devait amener sa ruine. La preuve en était manifeste puisqu'il
avait bien pu amener toutes choses au point de périr par la main des Suisses
et des Allemands ses anciens et fidèles alliés. Le duc
Charles de Bourgogne, lorsqu'il fut tué devant Nancy, avait régné neuf années
et demie, et il était âgé de quarante-quatre ans. Il était de taille moyenne,
d'une complexion robuste, d'une santé vigoureuse ; ses cheveux étaient noirs,
et il tenait aussi d'Isabelle de Portugal sa mère, un teint brun, l'œil noir
et le regard vif. Il avait été marié trois fois, à Catherine de France, morte
encore enfant ; à Isabelle de Bourbon, dont il avait eu mademoiselle Marie de
Bourgogne, son unique fille et sa seule héritière ; enfin à Marguerite
d'York, qu'il laissait veuve et sans enfants. Comme son bisaïeul Philippe le
Hardi, il avait vécu chastement ; on ne lui avait point connu de maîtresses,
et il ne laissa aucun bâtard. Il eut même si peu de goût pour la société des
femmes, que ce fut un sujet de calomnie contre lui. Son corps resta enseveli dans l'église de Saint-Georges de Nancy, jusqu'en 1550, où l'empereur Charles-Quint, son petit-fils, le redemanda à la duchesse douairière de Lorraine, pour lui ériger un tombeau à Bruges. |
[1]
Muller. — Dunod. — Mallet. — Specklin. — Gollut.
[2]
Specklin.
[3]
Chronique de Neufchâtel.
[4]
Specklin. — Muller.
[5]
Specklin.
[6]
Frey-Amter, Bremgarten, et le pays d'alentour.
[7]
Comines.
[8]
Muller.
[9]
Specklin.
[10]
Specklin.
[11]
La Marche.
[12]
Legrand. — Comines.
[13]
Histoire de Notre-Dame-du-Puy.
[14]
Histoire du roi René par M de Villeneuve.
[15]
Comines.
[16]
Histoire du roi René.
[17]
Lettre du roi au sire de Saint-Pierre.
[18]
De Troy.
[19]
Comines. — Meyer. — Heuterus. — Amelgard.
[20]
Comines.
[21]
Chronique à la suite de Comines.
[22]
La Marche. — Legrand.
[23]
Comines.
[24]
Instruction de Maximilien et de Marie à leur ambassadeur à Rome. — Pièces de
Comines. — Legrand.
[25]
Comines. — Histoire de Bourgogne. — Histoire de Lorraine.
[26]
Amelgard. — Meyer. — Heuterus.
[27]
Histoire de Lorraine. — Histoire du duc René.
[28]
Specklin.
[29]
Amelgard.
[30]
Muller. — Mallet.
[31]
Comines et pièces justificatives.
[32]
Gollut.
[33]
Amelgard.
[34]
Gollut. — Heuterus.
[35]
La Marche. — Histoire généalogique.
[36]
Specklin. — Muller.
[37]
A Dieu très-bon et très grand. L'armée du très-célèbre et très-vaillant duc de
Bourgogne, assiégeant Morat, défaite par les Suisses, a laissé ici ce monument.
[38]
La Marche. — Comines. — Guichenon. — Muller.
[39]
Dunod. — Specklin. — Mallet.
[40]
Saint Julien de Baleuvre dans Courtépée.
[41]
Amelgard.
[42]
Amelgard.
[43]
Guichenon. — Comines. — Brantôme.
[44]
Muller.
[45]
Specklin. — Histoire de Lorraine.
[46]
Heuterus. — Comines.
[47]
Dunod.
[48]
Muller. — Specklin.
[49]
Amelgard.
[50]
De Troy.
[51]
Comines.
[52]
Gollut.
[53]
Specklin.
[54]
Specklin.
[55]
Specklin.
[56]
Legrand. — De Troy. — Comines.
[57]
Récit écrit par le duc lui-même. — Autre récit dans les pièces de Comines. — Histoire
de Lorraine. — Gollut. — Dunod. — Blarru. — Paradin. — Muller. — Histoire
de Bourgogne. — Histoire du roi René. — Comines.
[58]
1476. v. s. L'année commença le 14 avril.
[59]
Aujourd'hui Custine.
[60]
Histoire généalogique.
[61]
Gollut.
[62]
Amelgard.
[63]
Sit illis aurea barba. (PERSE.)
[64]
Specklin. — Récit à la suite de Comines.
[65]
Amelgard.
[66]
Amelgard. — Comines. — Specklin.
[67]
Thomas Basin, évêque de Lisieux. La chronique citée dans cette histoire, et
ailleurs, sous le nom d'Amelgard, est, au moins en grande partie, de Thomas
Basin ; il était, comme il le raconte dans un autre manuscrit, serviteur de
Monsieur Charles, frère du roi, et quitta le royaume après la conquête de la
Normandie, en 1466.
[68]
Comines.