Descente des Anglais
en France. — Traité de Pecquigny. — Procès du connétable. — Invasion de la
Lorraine.
LORSQUE
le duc de Bourgogne se résolut à lever le siège de Neuss, il était déjà trop
tard pour réparer la ruine de ses affaires. Le roi, après avoir agi
conformément aux faux avis du connétable et avoir réuni ses forces en
Normandie, reçut bientôt des informations plus véritables. Comme il avait des
intelligences de toutes sortes, une fort grande dame de la cour de Bourgogne,
que le sire de Comines connaissait, mais qu'il n'a pas voulu nommer dans ses
mémoires, écrivit une lettre où elle faisait connaître plus au juste l'état
des affaires[1] : comment la descente des
Anglais n'était pas tout-à-fait aussi prochaine qu'on le croyait : comment le
Duc n'avait pas encore quitté Neuss : comment l'Artois était sans nulle
défense. C'était une femme de grand sens, et, encore qu'elle trahît ainsi son
seigneur et le parti où étaient tous ses parents, le roi se fia à ses bons
avis et se régla en conséquence. Il envoya une, part de son armée, sous les
ordres de l'amiral, qui continua à tout brûler et dévaster en Picardie et en
Artois. En même temps il manda au connétable qu'il eût enfin à tenir ses
promesses et faire son devoir en allant mettre le siège devant Avesnes. Il
venait d'apprendre aussi que le duc de Bourbon était pressé plus que jamais
de se déclarer contre lui. Bien
que ce prince parût en tout lui être fidèle, et eût de lui-même adressé, par
l'évêque de Mende, les dernières lettres que le connétable lui avait envoyées
pour le déterminer[2], le roi ne po-avait se rassurer
contre le grand péril de voir en un tel moment éclater une rébellion d'une si
haute importance. Il ordonna au duc de Bourbon de venir le trouver. Depuis
cieux mois, il le pressait de convoquer les nobles et les francs-archers
d'Auvergne, de Beaujolais et de Bourbonnais pour entrer en Bourgogne. Voyant
que le duc de Bourbon alléguait qu'il était malade de la goutte, le roi avait
nommé, pour assembler et commander cette armée, Béraud de l'Espinasse,
seigneur de Combronde, qui portait le prénom de Dauphin, parce que Jean, son
père, avait épousé l'héritière d'une des branches de la maison des Dauphins
d'Auvergne. Les ordres du roi ne lui laissèrent nul répit que l'armée ne fût
réunie. Lorsqu'elle fut campée près de la Loire, il voulut, avec non moins
d'impatience, qu'elle entrât en Bourgogne, et croyait même qu'elle pourrait
pénétrer jusque dans la Comté[3]. Bientôt
il apprit que le sire de Combronde venait d'avancer grandement ses affaires.
Le comte de Roussi, gouverneur de Bourgogne, avait quitté la Comté pour venir
en Nivernais s'opposer aux progrès des Français qui, vers la fin de mai,
étaient entrés de ce côté, et avaient repris Château-Chinon. Le 20 juin, les
armées se rencontrèrent à Guipy, près de Château-Chinon. La bataille fut
sanglante ; le sire de Combronde y remporta une pleine victoire ; deux cents
cavaliers lombards y furent tués ; Claude de Montaigu, seigneur de Couches, y
périt ; le comte de Roussi, le comte de Joigny, Jean de Damas sire de
Digoine, et un grand nombre des principaux seigneurs du duché furent faits
prisonniers. L'armée du sire de Combronde se répandit aussitôt en Bourgogne,
et ravagea les environs d'Auxerre. En même temps Gilbert de Bourbon, comte de
Montpensier, qui portait aussi, mais par titre de seigneurie, le nom de
Dauphin d'Auvergne, entra par le Beaujolais, surprit Cluny, et se présenta
même devant Mâcon, accompagné du capitaine Odet d'Aydie. Le
connétable n'avait pas osé se mettre en désobéissance formelle : il voyait
chaque jour ses plus fidèles serviteurs, les premiers de ses vassaux, le sire
de Genlis, le sire de Moui, prêts à le quitter pour aller trouver le roi. Il se
troublait de plus en plus et variait chaque jour, obéissant à la dernière
crainte qui s'emparait de son esprit. Il alla mettre le siégé devant Avesnes.
A peine y était-il, qu'il revint s'enfermer à Saint-Quentin, et écrivit au
roi qu'il avait découvert que deux hommes avaient charge de le tuer[4]. Réellement il en pouvait être
quelque chose ; l'un de ces deux compagnons lui avait fait des révélations si
bien appuyées et conformes à tant d'indices, avait dû croire à un complot da
roi. Ses terreurs en augmentèrent. Les
ordres donnés à l'amiral eurent un plein succès. Il ne trouva nulle
résistance, s'en alla brûlant tout d'Abbeville à Arras, et se présenta sous
les murs de cette ville. Jacques de Luxembourg était venu s'y enfermer après
avoir vu pour la troisième fois les portes de Saint-Quentin fermées devant
lui par son frère le connétable, qui l'y avait pourtant mandé. Le comte de Romont,
qui avait quitté bien mal à propos les marches de la Suisse ; Pierre' de
Bourbon sire de Carenci ; le sire de Contai, qui, un mois auparavant, avait
rendu Corbie à l'armée du roi ; d'autres seigneurs et principaux capitaines
de Bourgogne, se trouvaient aussi dans les murs d'Arras ; mais la garnison
était peu nombreuse. Les
bourgeois étaient gens très-fiers, d’opinion fort contraire aux Français, et
qui, depuis longtemps, n'avaient plus l'expérience des adversités de la
guerre[5]. Ils contraignirent les chefs
et les hommes d'armes à faire une sortie. Elle ne fut pas heureuse, et
précisément le 27 juin, jour où le duc de Bourgogne levait son camp devant
Neuss, Jacques de Luxembourg et beaucoup des capitaines qu'il avait avec lui
furent défaits par l'amiral et prisonniers. Voici comment le roi, trois jours
après, annonçait cette affaire au comte de Dammartin, et lui expliquait toute
sa situation. « Monsieur
le grand-maître, je vins en Normandie en grande hâte, comme vous savez,
croyant trouver les Anglais prêts à descendre, mais le jour avant que
j'arrivasse, leur armée de mer s'était retirée. Quand je vis que nous ne faisions
rien, il me sembla que pour rompre le propos qu'ondes Anglais, de venir en
Normandie, je devais envoyer mes gens courir en Picardie, afin de détruire
les pays d'où les vivres auraient pu leur venir. Je les ai envoyés par le
pont de Remi parce que le passage de la Blanche-Taque n'est pas sûr pour une
grande compagnie. Ils sont allés jusqu'à la mer, et ont tout brûlé depuis la
Somme jusqu'à Hesdin, et de là sont venus, faisant toujours leur métier,
jusqu'à Arras. Mardi, à environ quatre heures après midi, messire Jacques de
Saint-Pol, le sieur de Contai, le sieur de Carenci, le sieur de Miramont, et
le sieur de Romont s'en allèrent, avec beaucoup de gens de pied pour sauver
du feu un village qui est près de la ville. Nos gens saillirent de leur
logis, et, à mesure qu'ils venaient, les attaquaient et soutenaient
l'escarmouche. Un fut tué par le sieur de Saint-Lô qui est au sieur de Torcy,
et un autre par d'Alyson qui est à Salazar. Le bruit en vint où était
l'amiral qui monta à cheval, et Le Moine de Blosset prit le devant. Quand il
arriva, il était déjà venu des gens de toutes les compagnies, et des
Écossais. Chacun commença à charger à travers, et tous ont été pris ou morts.
Jacques de Saint-Pol est fort blessé à la tête et au visage, sa salade lui
vola hors de la tête en s'enfuyant. Le sieur de Contai est pris ; le sieur de
Carenci Bourbon, de même. Le cheval du sire de Romont a été tué[6], et il s'est sauvé à grande
peine On a trouvé une robe de velours noir, et une croix d'or sur un qui a
été tué, et qui était tout défiguré. Mortemart, qui en arrive, n'a pas su le
reconnaître. Le sieur de Miramont n'était pas encore trouvé, mais, on dit
qu'un archer l'a. « Maintenant
nos gens se retirent ; je ferai porter à Dieppe les grains de tout le pays
afin que les Anglais ne trouvent rien ; j'enverrai quatre cents lances à Eu.
Si le roi d'Angleterre ne vient pas en personne, on y tiendra bien ; s'il
vient, on s'en retirera de bonne heure, dès qu'on saura qu'il est descendu à
Calais. « A
Calais, il y a quatre cents Anglais, mais ils ne bougent. Pas un n'est venu
se montrer devant nos gens. Vous en avez vu d'autres, du temps passé, qui
seraient bien venus se montrer. « M.
de Lescun est venu ici s'offrir à moi, disant qu'il n'avait nul engagement
avec le duc de Bretagne. Il m'a conté toute la diligence que le sieur d'Urfé
met à faire du duc un homme de guerre, et il m'a conseillé d'y envoyer le
chancelier, ce que j'ai fait volontiers. Les Anglais prennent maintenant les
Bretons sur mer, et disent qu'ils les ont trahis. « Je
me tiens ici autour de Neufchâtel, jusqu'à ce que je sache Si les Anglais
marcheront en Normandie ou non ; j'ai les gens d'armes du ban de Normandie
avec moi ; je fais fortifier et avitailler Dieppe du mieux que je puis. Si
les Anglais marchent, la garnison d'Eu, les cinq cents lances de M. le
maréchal de Loheac et un bon nombre de francs-archers se mettront dedans. « Je
ne vous écris point les nouvelles de la bataille gagnée en Bourgogne, car
vous les avez sues plus tôt que moi. J'envoie le bailli de Vermandois pour
fournir Noyon de vivres ; s'il y va secrètement je vous avertirai ; j'ai
chargé le porteur de celle-ci de passer par Dammartin, parce qu'il se peut
qu'il vous y trouve. « Antoine
de Moui est devers le connétable avec maître Jean de Paris. Je voudrais que
les Anglais ne descendissent pas que cet appointement ne fût fait. Adieu.
Écrit à Courcy-sur-Andelle, le 30 juin. » La
position du connétable devenait chaque jour plus difficile ; son fils, le
comte de Roussi, son frère, Jacques de Luxembourg, étaient prisonniers ; le
roi d'Angleterre allait arriver ; le duc de Bourgogne revenait de Neuss ; le
roi voulait une réponse décisive. Le sire de Moui, d'autres encore, allaient
et venaient chaque jour porter les propositions et les demandes de chacun ;
le roi à sa coutume faisait des offres assez larges. Le connétable les eût
peut-être acceptées, et serait venu le trouver ; mais il voulait que le roi
fît auparavant serment sur la croix de Saint-Laud[7], de ne lui faire, ni laisser
faire aucun mal en sa personne. « Pourquoi ne ferait-il pas ce serment
pour moi, disait le connétable., il l'a bien fait pour. M. de Lescun. » — «
Tout autre serment qu'il voudra, répondait le roi, mais pour celui-là, je ne
veux le faire à homme qui vive. » Ce
refus redoublait les méfiances du connétable ; rien ne pouvait se conclure,
et cependant il n'y avait pas un jour à perdre, car les Anglais commençaient
à passer la mer. Le roi se fit amener Jacques de Luxembourg, et le trouva
plus loyal homme que son frère il devisa longuement avec lui, et fut content
de sa franchise. Ce fut ainsi qu'il apprit toutes les incertitudes et les
variations du connétable avec le duc de Bourgogne, aussi merveilleuses
qu'avec lui. Jacques de Luxembourg lui raconta comment trois fois il était
venu devant Saint-Quentin. — « Combien aviez-vous de gens avec vous ? »
disait le roi. — « Sire, j'en avais bien trois mille la troisième fois,
répondit le prisonnier. » — Et pour qui comptiez-vous tenir cette ville de
Saint--Quentin ? — Sire, à mes deux premiers voyages, je venais dans le seul
dessein de réconforter mon frère ; mais au troisième, voyant qu'il trompait
mon maître et moi, j'aurais, si j'avais pu, gardé la place pour monseigneur
le duc de Bourgogne, sans toutefois faire nul mal ni violence à mon frère le
connétable, à moins qu'il eût refusé de quitter la ville. » Le roi
jugea qu'un homme si droit dans ses réponses lui garderait fidélité. Il ne le
laissa guère en prison, le prit à son service, lui donnant des gens d'armes à
commander et un grand état. Au
commencement du mois de juin, le roi avait retiré du service de Bourgogne un
autre fort grand seigneur. Le prince d'Orange, se rendant, avec peu de suite,
de sa principauté en Flandre[8], était tombé entre les mains du
sire de Grolée, bailli de Lyon, qui le céda au roi, moyennant quarante mille
écus d'or. Le roi donna ensuite quittance au prince d'Orange, après avoir reçu
de lui le droit de souveraineté sur sa principauté, avec foi, hommage-lige,
et ressort au parlement de Dauphiné. En outre, il lui accorda la permission
de s'intituler prince d'Orange par la grâce de Dieu ; de frapper monnaie-à
condition que ce serait au même poids et au même aloi que dans le royaume ;
de faire grâce aux condamnés, hormis pour crimes d'hérésie et de
lèse-majesté. Les sujets de la principauté reçurent aussi le privilège de n'être
point taxés aux impôts ni soumis à la levée des francs-archers. Ce fut comme
Dauphin de Viennois que le roi conclut cet arrangement avec le prince
d'Orange. Déjà, depuis plusieurs années le sire d'Arguel, son fils, avait
abandonné le duc de Bourgogne. Le bruit courut que le prince aussi avait
voulu traiter avec le roi, et que s'il avait été fait prisonnier, c'était de
son propre gré. La même chose fut dite du sire de Contai et même de Jacques
de Luxembourg, tout blessé qu'il avait été devant Arras[9]. Dans chaque parti on ne
croyait guère à la loyauté de personne. Cependant
l'armée d'Angleterre passait la mer ; le duc de Bourgogne avait mis au
service du roi Édouard cinq cents bateaux plats de Hollande et de Zélande.
Néanmoins il s'en fallut bien qu'un si grand nombre de gens pût traverser le
détroit en une seule fois. La flotte fit plus d'un voyage, et ce fut
l'affaire de plusieurs jours. Si le roi de France avait eu beaucoup de
vaisseaux et des gens exercés à bien faire la guerre sur mer, il eût été
facile, surtout puisqu'on était dans la saison des longs jours et des nuits
courtes, de jeter le désordre dans toute cette expédition. Un seul navire de
la ville d'Eu prit trois vaisseaux chargés de troupes. Mais ni le roi ni
aucun de ses conseillers ne s'occupaient des choses de la mer. Il n'y avait
que Coulon qui y entendît quelque chose, et il était peu secondé. Rien
n'était si beau que cette armée d'Angleterre. Il y avait quinze cents hommes
d'armes montés sur de bons chevaux, la plupart bardés de fer. On comptait
quinze mille archers à cheval. Beaucoup de gens de pied, des équipages de
toute sorte, des tentes, des chariots, des ouvriers pour dresser et clore le
camp ; une nombreuse artillerie, et parmi ceux qui portaient les armes et
devaient combattre, pas un page, disait-on ; en outre trois mille hommes,
sous le commandement du sire de Duras et de lord Dudley, devaient se rendre
en Bretagne. Le roi
Édouard, en s'embarquant à Douvres, envoya au roi de France son héraut nommé
Jarretière. Le héraut fut amené à un moment où le roi avait autour de lui
beaucoup de gens de sa cour. Il s'avança et remit sa lettre de défi. Elle
portait sommation de rendre à Édouard d'Angleterre son royaume de France, qui
lui appartenait légitimement, afin qu'il pût remettre l'Église, les nobles et
le peuple en leur ancienne liberté, dont ils avaient été injustement
dépouillés, et afin de faire cesser les lourdes charges et cruelles exactions
auxquelles ils étaient tenus contre les lois et coutumes du royaume. En cas
de refus, le roi Édouard protestait, en la manière accoutumée, que les maux
et l'effusion du sang qui pourraient advenir ne seraient point de son fait. Cette
lettre, où l'on savait si bien toucher les griefs que les sujets du roi
pouvaient avoir contre lui, était en outre en si bon langage et si beau style
français, qu'il était bien clair que ce n'était pas un Anglais qui y avait
mis la main. Le roi lisait tout bas, et chacun avait les regards fixés sur
lui pour voir quel visage il faisait. Après
qu'il eut fini la lettre, il emmena le héraut dans un cabinet voisin. Cet
homme était de la province de Normandie. Alors le roi se mit à parler
familièrement[10] avec lui : « Je sais bien,
lui dit-il, que si mon cousin le roi d'Angleterre, votre maître, s'en vient
en notre royaume pour nous faire la guerre, ce n'est pas qu'il en ait
lui-même grande volonté ; aussi ne lui en sais-je nullement mauvais gré, et
n'en suis pas moins son bon ami et frère. S'il a entrepris ce voyage, c'est à
la requête du duc de Bourgogne, et parce qu'il est contraint par ses communes
d'Angleterre. Mais il peut bien voir que la saison est presque passée.
D'ailleurs, le duc de Bourgogne ne pourra l'aider en lien. Il revient de son
siège de Neuss tout déconfit et ruiné ; son armée est en si mauvais point,
qu'il n'osera pas la montrer aux Anglais. Je n'ignore pas non plus que mon
frère d’Angleterre a aussi des intelligences avec le connétable, dont il a
épousé la nièce[11]. Mais, qu'il ne s'y fie pas. Il
en sera trompé. J'en pourrais dire long sur tous les biens que je lui ai
faits et les trahisons que j'en ai reçues. Il ne veut que vivre en
dissimulation, entretenir chacun et faire son profit. » Le roi devisait ainsi
avec ce héraut d'un ton de confiance, et comme lui racontant franchement
toutes ses affaires. « Votre maître ferait bien mieux de conclure une loyale
paix avec un ancien ennemi, que de compter sur les fausses promesses de ses
nouveaux amis. En outre la paix est plus agréable à Dieu qu'aucune guerre que
ce soit ; aussi est-elle mon plus grand désir. Voilà ce qu'en fidèle
serviteur vous devriez dire à votre maitre. Ce serait agir pour son bien. Vous
n'en seriez pas plus mal avec moi ; et si, par vos bons soins, mon cousin
d'Angleterre voulait entendre à un appointement, vous auriez en témoignage de
mon amitié, mille écus d'or, outre ces trois cents que je vais vous donner. » Le
héraut, que les façons engageantes du. roi et les
mille écus d'or avaient mis en bonne disposition, promit de parler à son
maître, avoua qu'il ne le croyait pas très-porté de lui-, même à la guerre.
Mais, disait-il, il ne fallait rien tenter et ne parler de rien que lorsque
le roi Édouard aurait passé la mer. « Pour lors, vous pourrez envoyer un
héraut demander un sauf-conduit pour des ambassadeurs. Il faudra que ce
héraut s'adresse à milord Howard et à milord Stanley, et aussi à moi, afin
que nous lui aidions à se bien conduire. » Chacun,
dans la salle, attendait impatiemment la fin de cette conversation. Le roi
rentra avec le héraut : il avait l'air gai et ouvert. « Monsieur d'Argenton,
» dit-il au sire de Comines, car il l'appelait ainsi depuis qu'il lui avait
donné cette seigneurie, « il vous faut faire mesurer trente aunes de velours
cramoisi pour donner au héraut d'Angleterre. » Puis, se penchant à son
oreille, il ajouta tout bas : « Je lui ai bien parlé ; continuez à
l'entretenir, et gardez que personne ne lui parle jusqu'à son départ. » Le
sire de Comines emmena Jarretière. Alors le roi se mit à rire et à plaisanter
avec tout le monde. Appelant tantôt les uns, tantôt les autres, il racontait
la teneur de la lettre de défi, la faisait lire, et s'en raillait un peu.
Enfin, il paraissait content et rassuré plus qu'on ne l'avait vu depuis
longtemps. Les
Anglais, en commençant cette entreprise, avaient compté que le duc de
Bourgogne les seconderait puissamment. Ils s'attendaient à trouver une armée
au moins égale à la leur, déjà en campagne, ayant déjà envahi les marches du
royaume. Ils avaient espéré que les troupes du roi de France seraient
d'avance harassées et mises en mauvais ordre par deux ou trois mois de
guerre. C'était là ce que leur avait promis le duc de Bourgogne. Il avait
ainsi décidé le conseil du roi Édouard, qui autrement ne serait pas entré
dans ses projets. Lors
donc que le roi d'Angleterre, descendant à Calais, le 5 juillet, ne trouva à
son arrivée en France ni le duc de Bourgogne, ni aucune armée, ni magasins
pour nourrir ses troupes, en un mot nuls préparatifs, il s'étonna beaucoup,
et sentit un grand mécontentement de la conduite de son allié. Les suites de
cette obstination insensée, qui avaient retenu le Duc au siège de Neuss, se
montrèrent alors avec évidence. Il ne
pouvait faire une plus grande faute que de laisser les Anglais à eux-mêmes,
au moment où ils arriveraient dans le royaume. Leur armée était belle, il est
vrai, mais ce n'étaient plus ces fameux Anglais du roi Henri V. Ceux-ci
étaient sans nulle expérience de la guerre. C'était
d'ailleurs une chose bien connue, qu'il n'y avait rien de si maladroit et de
si sot[12] que les Anglais lorsque leur
armée venait de passer la mer. Il leur fallait quelque temps, avant de
s'accoutumer à toutes les choses nécessaires pour faire de bons hommes
d'armes en France. Ils ne savaient pas d'abord supporter patiemment le manque
de vivres et les privations de toute sorte, parce que chez eux ils étaient
accoutumés à se mieux traiter que les gens d'aucune nation[13]. Ils aimaient aussi beaucoup à
murmurer contre leurs chefs, et ne savaient pas bien obéir. En outre, les
conseillers du roi et les seigneurs d'Angleterre n'entendaient rien aux
affaires du royaume de France, ne connaissaient ni les peuples, ni les
capitaines, ni les princes avec lesquels ils allaient avoir à combattre ou à
traiter. Il n'y
avait donc rien de plus essentiel au duc de Bourgogne que de se trouver au
débarquement des Anglais, de ne pas les perdre de vue, de les guider en
toutes choses, jusqu'à ce que leur armée-fût devenue ce qu'on avait vu aux
anciens temps, vaillante, bien ordonnée, et leurs chefs expérimentés et
habiles. Au lieu de cela, le Duc avait retardé de deux mois leur passage, et
son absence, lorsqu'ils arrivaient, commençait par leur donner mécontentement
et méfiance. La
duchesse de Bourgogne se hâta de venir voir le roi Édouard son frère. Quant
au Duc, il n'arriva à Calais que neuf jours après, le 14 juillet. Mais il
était seul de sa personne ; nulle armée ne le suivait. Ce qui lui en restait,
après avoir perdu, plus par les maladies que par la guerre, seize mille
hommes devant Neuss, n'avait pas pris la route de l'Artois et de la Picardie.
Outre qu'il avait honte de produire devant ses alliés une armée auparavant si
belle, et maintenant en pauvre état, il semblait que maintenant il eût
d'autres projets. Sa colère s'était tournée contre le duc de Lorraine. Quelques
jours après avoir quitté Neuss, il avait sommé les principaux seigneurs du
duché, les comtes de Salm, de Linanges, les sires de Blamont, de Neufchâteau,
d'Haraucourt, de Ligniville, de Fénestranges et les autres nobles, de se
conformer au traité d'alliance conclu avec le duc leur seigneur, traité
qu'ils avaient signé et garanti. Il déclarait que, quant à lui, il en avait
observé toutes les conditions tandis que le duc de Lorraine n'était nullement
absous de son serment et de sa foi, ainsi qu'il l'avait affirmé dans ses
lettres de défi. Le principal motif allégué dans ce défi avait été que le duc
de Bourgogne faisant la guerre à l'empereur et au roi de France, le duc de
Lorraine, qui était leur homme féodal, ne pouvait se dispenser de les servir
contre lui. Or le duc de Bourgogne niait que le roi de France fût seigneur
suzerain d'aucun fief de Lorraine. Quant à l'empereur, il ne lui avait point
fait la guerre, disait-il, au sujet de l'empire dont il avait toujours
souhaité la prospérité et l'honneur ; mais comme à une personne privée. Si
bien, ajoutait-il, que plusieurs princes de l'empire s'étaient excusés de
servir en cette guerre. D'ailleurs elle était terminée, et il y avait
maintenant bonne amitié entre l'empereur et lui. En conséquence, le duc de
Bourgogne interdisait aux seigneurs et nobles de Lorraine de servir en rien
le duc René, et leur annonçait que, les ayant ainsi prévenus, il procéderait
contre eux par voies de fait, s'ils ne déféraient à ses lettres. C'était
donc maintenant la conquête de la Lorraine qu'il voulait faire. La difficulté
que lui semblait présenter la guerre de France ; sa réconciliation avec
l'empereur, qu'il leurrait encore par l'espoir d'accorder sa fille à
l'archiduc Maximilien ; la furieuse haine dont il était animé contre les gens
d'Alsace et de Ferette[14], qui avaient tué son gouverneur
Hagenbach, qui avaient renvoyé ses garnisons, et qui, en ce moment,
ravageaient les frontières de la Comté ; le désir de châtier ces paysans,
comme il les-appelait, étaient autant de motifs qui rejetaient sa pensée vers
le pays des bords du Rhin. Ainsi
il proposa au roi d'Angleterre, non point de joindre leurs armées, mais de
faire la guerre séparément. Il allégua que tant de gens ne pourraient vivre dans
un pays déjà dévasté par les Français[15], et qu'il valait mieux
s'écarter l'un de l'autre, afin de trouver assez de vivres. Pendant que les
Anglais passeraient la Somme et entreraient en France du côté de Laon et de
Soissons, le duc de Bourgogne, après avoir chassé du Luxembourg le sire de
Craon et le duc de Lorraine, s'emparerait du duché de Bar et de la Lorraine,
arriverait en Champagne par cette route, et le rendez-vous serait à Reims, où
le roi Édouard se ferait sacrer. Ce
projet ne contenta pas beaucoup les Anglais ; ce n'était pas ce qu'on leur
avait promis. Ils commençaient à ressentir quelque méfiance et quelque
courroux. Toutes les raisons que le duc de Bourgogne pouvait alléguer leur
semblaient trop subtiles ; ils n'étaient pas faits à la façon de traiter les
affaires, ni aux dissimulations des princes et seigneurs de l'autre côté de
la mer. Ce leur était un grand sujet d'étonnement que ce duc de Bourgogne,
qui les pressait tant, et depuis si longtemps, de venir faire la guerre avec
lui, n'eût aucunes troupes en campagne, et pariât de s'en retourner presque
aussitôt après avoir vu le roi d'Angleterre, quand il l'avait déjà fait
attendre plus d'une semaine. Quelle
que fût son impatience, il ne put se dispenser d'accompagner le roi Édouard,
du moins pour plusieurs jours, et prit sa route par Guines, Saint-Omer, Arras,
Doullens et Péronne. Dans cet intervalle, il encourageait les Anglais de son
mieux, leur montrait les choses comme faciles, et les flattait surtout du
grand secours qu'ils allaient tirer du connétable. Celui-ci
voyait approcher le moment de se décider et ne pouvait s'y résoudre.
Il-envoya au Duc un de ses serviteurs nommé Louis de Bainville, s'excusant de
ne pas avoir encore livré Saint-Quentin, sous le prétexte qu'il aurait par-là
perdu trop tôt tout crédit chez le roi de France, et le moyen de savoir bien
des choses. A présent, le moment était venu, et il ferait tout ce que
voudrait le Duc. En preuve de sa sincérité, c'était au Duc lui-même qu'il
adressait une lettre de créance pour le roi d'Angleterre, et l'avouait ainsi
de tout ce qui pourrait être promis en son nom. En même temps il donna un
nouveau scellé, par lequel il s'engageait à le servir, lui et SPS alliés,
notamment le roi d'Angleterre, envers et contre tous sans exception. Le Duc
fit bon usage de ces deux pièces, montra la dernière au roi d'Angleterre, et,
usant largement de l'autorisation contenue dans la première, il promit au nom
du connétable, non-seulement Saint-Quentin, mais toutes ses autres places. Le
roi Édouard ne conserva ni méfiance ni doute. Le connétable était son allié
par le sang, oncle de la reine. Leduc de Bourgogne répondait de lui.
D'ailleurs, comment croire qu'après avoir fait une telle offense, une si
grande trahison envers le roi de France, le connétable pourrait avoir encore
quelque idée de Je ménager ? C'est ce que personne, et surtout un Anglais
nouvellement débarqué, ne pouvait certes imaginer. On
s'avança donc en Artois et en Picardie ; le roi Édouard n'avait pas lieu
d'être plus content du Duc qui voulait toujours partir, et qui, par une
méfiance étrange, ne laissait pas même entrer les Anglais dans les villes, allait
y coucher de sa personne, leur en faisait fermer les portes, les laissant
camper au dehors, et se bornant à aller visiter le roi Édouard dans les
fermes où il prenait son logis[16]. Lorsqu'on
fut ainsi devant Péronne, le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne s'en
allèrent vers Saint-Quentin. Les Anglais ne marchaient point en appareil de
guerre, et s'avançaient sans nulle précaution, comme pour entrer dans une
ville amie, comptant qu'on allait venir au-devant d'eux en procession avec la
croix et la bannière ; aussi leur surprise fut grande, lorsqu'en approchant
des portes, l'artillerie commença à tirer, leur tua deux ou trois hommes, et
qu'ils virent la garnison sortir pour les combattre et les chasser. Il fallut
revenir : le temps était mauvais ; il tombait une grande pluie. Les Anglais
rentrèrent dans leur camp mécontents et furieux. Ils traitaient hautement le
connétable dé traître, ne ménageaient guère plus le duc de Bourgogne. Rien ne
pouvait leur donner patience ; eux qui venaient en toute loyauté, et pour se
mettre franchement en besogne, ne trouvaient partout que tromperies, que
fausses promesses. Par surcroît, le Duc n'en parlait pas moins de sa guerre
de Lorraine, de la nécessité d'aller rejoindre son armée, et voulait partir,
les laissant en cet embarras. Il y avait là de quoi les mettre en colère, les
priver de toute réflexion, et ne leur pas même laisser le pouvoir de
consulter sensément ni d'aviser à ce qu'il y avait de mieux faire dans une
telle situation. Les Allemands, les Anglais[17], et tous les gens du nord
étaient ainsi fort sujets à s'irriter impétueusement, et à ne plus regarder à
rien quand on les avait offensés et trompés. Bien différeras en cela des
ha--liens, qui étaient plus subtils que fiers, qui ne se troublaient pas, et
en toute situation savaient chercher leur avantage. Les Français tenaient
beaucoup de ce caractère, et surtout le roi Louis. Le jour
même ou le lendemain de la déconvenue de Saint-Quentin, le valet de Jacques
de Grasset, un des gentilshommes appointés de la maison du roi, de ceux qu'on
appelait les vingt-écus à cause du montant de leur gage, tomba entre les
mains des Anglais. On l'amena au roi Édouard, qui le fit interroger ; puis,
comme c'était le premier prisonnier qu'on faisait, il le renvoya
courtoisement. Au moment où il partait, lord Howard et lord Stanley lui
donnèrent un noble d'or, en lui disant : « Si vous pouvez parler au roi votre
maître, recommandez-nous à sa bonne grâce ; » et ils se nommèrent. Ce
valet arriva au plus vite à Compiègne on était le roi, et fit son message. Le
roi ne douta pas, que ce ne fût un espion. Jacques de Grasset avait un frère
au service de Bretagne : c'était assez pour lui donner des soupçons. Le valet
fut mis aux fers et gardé étroitement. Toutefois,
le roi était en grandie agitation des paroles de cet homme. Il se le faisait
amener, l'interrogeait lui-même, le renvoyait en prison, se rappelait les
paroles de Jarretière le héraut, et ne savait s'il pouvait, sur une telle
assurance, essayer d'envoyer quelqu'un vers les Anglais. En ce travail d'esprit,
on lui servit son dîner. Il se mit à table, et chacun de ceux qui le
regardaient l'auraient pris pour un fou, s'ils n'eussent pas été accoutumés à
ses façons ; tant il était distrait et troublé. Il avait fait mettre à table
près de lui M. d'Argenton qui savait l'affaire dont il était si fort occupé.
Tout à coup, au milieu du repas, le roi parlant à voix basse, lui dit : « M.
d'Argenton, vous connaissez M. des Halles, mon chambellan, le fils de Mérichon[18], l'ancien maire de la Rochelle.
Il a un valet que j'ai vu. Je voudrais envoyer cet homme-là au camp des
Anglais, en l'habillant en héraut. Allez-vous-en manger dans votre chambre ;
envoyez quérir ce valet, et proposez-lui la chose, voyez s'il osera
l'entreprendre. » M. d'Argenton
se hâta d'obéir. Quand il vit arriver le valet, qu'on nommait Mérindot, il
fut surpris, car ce n'était pas un homme de grande mine, et il ne semblait
guère de taille à faire un héraut, ni un ambassadeur. Toutefois, en parlant
avec lui, il lui trouva du bon sens, et une façon de parler aimable et
insinuante. Il fallait bien que le roi, qui aimait fort à employer cette
sorte de gens, en eût jugé ainsi, car' il n'avait vu cet homme qu'une fois
par hasard, et il lui était resté en mémoire. Quand on eut proposé message à
ce valet, il se crut mort, et se jeta à deux genoux, demandant grâce. M.
d'Argenton, en bon serviteur du roi Louis, et instruit à son école, lit
mettre cet homme à table, dîna avec lui, tâcha de lui donner courage, lui dit
qu'il n'y avait nul péril, que c'étaient les Anglais eux-mêmes qui l'avaient
désigné de préférence. Il lui promit de l'argent, lui demanda d'où il était,
et s'il ne serait pas bien aise d'avoir un bon emploi à l'île de Ré dans son
pays. Petit à petit, il le disposa mieux. Cependant
le roi était impatient, il envoya chercher M. d'Argenton, qui vint lui dire
où il en était avec cet homme ; et s'étonnant que le roi l'eût choisi, il en
nomma d'autres qui lui semblaient meilleurs. Mais le roi voulait celui-là et
point d'autre. Il monta dans la chambre de M. d'Argenton, parla lui-même à
l'homme : en peu de mots il l'eut persuadé ; car il s'entendait encore mieux
que ses serviteurs à séduire les gens, et en outre il était le roi. La chose
pressait, du moins au gré de son impatience. Par malheur, comme il voyageait
toujours avec peu de train, et n'aimait point la pompe et les embarras, il
n'avait pas avec lui un seul héraut dont on pût prendre l'habit. Il y avait
pensé, et avait amené avec lui dans la chambre Alain de Goyon, sire de
Villiers son grand-écuyer. Dès que le valet se fut décidé, le roi envoya le
grand-écuyer quérir la bannière d'un trompette. Puis à l'aide d'un des gens
de M. d'Argenton, on ajusta du mieux qu'on put cette bannière à la guise
d'une cotte d'arme de héraut aux armes de France. Le reste de l'ajustement
fut emprunté 'à un héraut de M. l'amiral ; on apporta aussi des houzeaulx ;
un cheval fut amené à la porte. On mit dessus le héraut travesti, sans que
personne eût pu lui parler. Sa cotte d'armes était roulée dans une petite
valise à l'arçon de la selle, et il partit ainsi pour le camp des Anglais,
bien instruit par le roi de ce qu'il avait à dire. Il
arriva le 12 août[19], au moment où le duc de
Bourgogne, quelque chose qu'on eût pu lui représenter, était parti pour aller
retrouver son armée dans le Luxembourg. Ainsi les esprits se trouvaient assez
disposés à entendre cc qui pourrait venir de la part du roi de France. Le
héraut, avant d'entrer dans le camp, avait passé sa cotte d'armes. Il déclara
de quelle part il venait, comment il voulait parler au roi d'Angleterre, et
se recommanda de lord Howard et de lord Stanley. On lui fit bon accueil, et,
après le dîner du roi Édouard, il lui fut amené. Cc
héraut sut répéter en paroles bien dites et convenables ce qui lui avait été
appris[20]. Il dit que le roi avait dès longtemps
le désir d'avoir bonne amitié avec le roi d'Angleterre, et de faire vivre les
deux royaumes en paix ; que, depuis, son avènement, il n'avait entrepris
nulle guerre contre l'Angleterre ; que s'il avait accueilli M. de Warwick,
c'était contre le duc de Bourgogne et non contre le roi d'Angleterre. Cet
envoyé remontra surtout comment le duc de Bourgogne, en appelant les Anglais,
n'avait voulu autre chose qu'obtenir de meilleures conditions en traitant, et
n'avait jamais cessé de négocier ; que tous les autres qui avaient pu mettre
la main il cette entreprise n'avaient nul souci du roi d'Angleterre, et ne
songeaient qu'à leurs propres affaires ; qu'à la vérité, il y avait beaucoup
de gens en Angleterre, tant nobles qu'autres, qui avaient souhaité cette
guerre, mais que la saison était déjà fort avancée ; que les dépenses avaient
été grandes ; qu'il en faudrait faire encore ; tandis qu'on pourrait
s'entendre au sujet de celles qui étaient déjà faites : en un mot, que le roi
se mettrait en devoir de contenter le roi Édouard et les gens de son royaume. Enfin,
le héraut proposa d'accorder un sauf-conduit pour des ambassadeurs avec une
suite de cent chevaux, à moins qu'on n'aimât mieux établir des pourparlers
dans quelque village, à moitié chemin, entre les deux armées. Le roi
Édouard assembla le lendemain son conseil pour délibérer sur les ouvertures
que faisait le roi de France. La plupart des princes, seigneurs et
conseillers furent d'avis de traiter de la paix. L'indignation contre le duc =de
Bourgogne et le connétable était encore fort grande. L'armée commençait déjà
à manquer de vivres ; on s'était assuré que les passages de la Somme étaient
bien gardés[21], et qu'on ne traverserait pas
la rivière sans avoir à combattre rudement. Le roi d'Angleterre avait eu
l'habileté d'emmener avec lui plusieurs bourgeois de Londres et les
principaux des communes, qui, dans le parlement, avaient tant voulu la
guerre. Par-là il semblait les honorer et les rendre témoins et contrôleurs
de cette entreprise que le peuple désirait. Mais ces honnêtes marchands,
accoutumés à une vie tranquille, gros et gras comme gens qui ne bougent point
de leur maison, ne s'arrangeaient pas de Coucher sous la tente et d'endurer
les fatigues et les misères de la guerre. Ils avaient cru qu'il s'agissait
d'assister à quelque belle et glorieuse bataille, puis de revenir. Maintenant
ils voyaient que ce serait une longue et rude affaire, et ils étaient devenus
partisans de la paix. Cependant tous les Anglais n'étaient point dans des
dispositions si pacifiques. Plusieurs, et à leur tête le duc de Glocester,
frère du roi Édouard, et qui depuis fut roi aussi sous le nom de Richard III,
ne voulaient point la fin de la guerre. Il haïssait beaucoup les Français, et
craignait qu'une si grande entreprise, finissant avant même d'avoir présenté le
combat, ne portât préjudice à l'honneur de l'Angleterre. C'était un homme
fort cruel, à qui l'effusion du sang, tout inutile qu'elle pouvait être,
n'inspirait nulle pitié. Quelle
que fût son opinion le conseil d'Angleterre passa outre ; le héraut fut
appelé ; le roi lui donna une belle coupe pleine d'angelus d'or ; le
sauf-conduit lui fut délivré, et il partit accompagné d'un héraut
d'Angleterre qui devait rapporter un sauf-conduit pareil. Le roi
fit bon et joyeux accueil à Mérindot qui l'avait si bien servi ; il eut
l'office d'élu dans l'île de Mie et beaucoup d'argent. Le sauf-conduit fut
aussitôt envoyé aux Anglais, et dès le lendemain, dans un village auprès
d'Amiens, les ambassadeurs s'assemblèrent. De la part du roi, c'étaient
l'amiral de France, le sire de Saint-Pierre et l'évêque d'Évreux. De la part
du roi d'Angleterre, c'étaient lord Howard, sir Thomas Saint-Léger et le
docteur Thomas Morton. Les
Anglais, selon l'usage, commencèrent par demander la couronne de France, puis
la Normandie et la Guyenne ; mais ils savaient bien qu'ils n'en auraient
rien, et n'en parlaient que pour la forme. Comme, des deux parts, on avait
envie de conclure promptement, ils dirent bientôt leurs véritables paroles,
et les ambassadeurs de France surent à quoi s'en tenir. On leur demanda[22] soixante-quinze mille écus
comptant avant que les Anglais se remissent en route ; le mariage du Dauphin
avec la fille aînée du roi d'Angleterre, qui recevrait, durant neuf années,
une pension de soixante mille écus payables à la Tour de Londres, et assise
sur les revenus de la Guyenne. Après ces neuf années, elle devait venir en
France habiter avec son mari. En outre, les Anglais n'omettaient pas plus que
de coutume de demander quelques articles avantageux aux intérêts de leurs
marchands. Ils offraient, ce qui parut fort étrange, de nommer au roi ceux de
ses sujets qui le trahissaient, et de lui en fournir les preuves écrites[23]. Lorsque
le soir même les ambassadeurs revinrent trouver le roi, qui s'était avancé
jusqu'à Amiens, il eut une grande joie de ces conditions, et assembla son
conseil. Quelques-uns de ses serviteurs trouvaient les propositions des
Anglais si belles, qu'ils étaient en méfiance, craignant que ce fût tromperie
et dissimulation. Le roi, qui assurément n'était pas d'un naturel confiant,
jugea tout autre-, ment, et vit mieux ce qui en était : « Non, disait-il, les
Anglais ne vous montrent en cette affaire aucun faux semblant ; la saison est
avancée, et s'annonce comme mauvaise et pluvieuse ; ils craignent les
maladies ; les vivres sont rares. Ils n'ont pas encore une ville ni une
forteresse. Le connétable, Dieu aidant, ne leur en livrera aucune ; j'envoie
sans cesse vers lui pour l'adoucir, le bien entretenir et le garder de mal
faire. Le duc de Bourgogne les a trompés, et ils sont tout bouillants de
colère des mauvais tours qu'il leur a joués. D'ailleurs j'ai connaissance de
mon frère le roi d'Angleterre : c'est un vaillant homme, mais il aime fort
ses aises et ses plaisirs. C'est malgré lui qu'il a passé la mer. Tout ceci
commence à lui donner un grand ennui, et il en voudrait être dehors. Je vais
envoyer à Paris chercher de l'argent en toute diligence. Il faudra bien que
chacun m'en prête et vienne à mou aide ; rien ne doit nous coûter pour mettre
les Anglais hors du royaume. Pour peu qu'ils y fissent séjour comme au temps
du roi mon père, le dommage serait bien plus grand. Il ne leur faut rien
refuser pour qu'ils s'en aillent ; sauf que jamais, de mon vivant, je ne leur
céderai ni une ville ni un arpent de terre. Plutôt que de le souffrir, je
mettrai toutes choses en hasard et en péril. Pour de l'argent on en retrouve.
» Aussitôt il envoya le chancelier et plusieurs généraux des finances à
Paris, afin de s'y procurer les plus fortes sommes qu'ils pourraient réunir. D'autres
pensèrent que le roi pouvait mieux profiter de sa situation, et qu'il
s'humiliait trop. C'est ce qui ne lui importait pas beaucoup lorsqu'il y
voyait son avantage. D'ailleurs il savait les murmures et les trahisons dont
le royaume était rempli, quelque calme qu'il parût : un revers inattendu de
fortune aurait tout fait éclater. Enfin le roi était toujours joyeux de voir
finir la guerre. Il n'y était pas plus malhabile qu'un autre prince, et, dans
l'occasion, savait se montrer vaillant. Toutefois son génie était bien plus à
l'aise durant la paix, et il pouvait pour lors bien mieux suivre ses
desseins. Aussi disait-on communément que, pendant la guerre, il avait
toujours l’œil ouvert sur toutes choses ; mais que, pendant la paix,
c'étaient ses deux yeux qui ne se fermaient jamais. Bien
que les ambassadeurs fussent à peu près d'accord, les conférences se
prolongèrent encore quelques jours pour traiter divers autres points, et
régler les garanties qu'on se donnerait mutuellement. Le connétable et le duc
de Bourgogne surent bientôt que les deux rois négociaient, et chacun, de son
côté, en fut en grand souci ; mais ils étaient loin de croire les choses
aussi avancées. Le
connétable, qui se tenait à Saint-Quentin, envoya aussitôt au roi le sire de
Sainville, et maitre Jean Bicher son secrétaire. Il y avait en même temps à
Amiens le sire de Contai, fait prisonnier devant Arras, que le roi employait
à aller et venir entre le duc de Bourgogne et lui, pour essayer quelque
accommodement. Il lui avait promis de le tenir quitte de rançon et de lui
donner beaucoup d'argent, s'il pouvait réussir dans cette négociation. M.
d'Argenton et M. du Bouchage, à qui le roi avait adressé les envoyés du
connétable, lui rendirent compte qu'ils venaient offrir les bons offices de
leur maître pour la paix, et que, selon leurs discours il était fort disposé
à se réconcilier avec lui aux dépens du duc de Bourgogne. Le roi conçut alors
un plaisant dessein et très-bien avisé pour ce qu'il avait en tête. Il y
avait, dans sa chambre, un grand et vieux paravent. Il fit venir le sire de
Contai : « Je vous veux faire entendre, dit-il, comme le connétable et ses
gens prennent soin des intérêts de mon frère de Bourgogne. Voilà ses
ambassadeurs qui viennent me parler ; mettez-vous derrière ce paravent ; ne
dites mot, et écoutez : M. d'Argenton vous fera compagnie. » Les
envoyés du connétable entrèrent dans la chambre, conduits par M. du Bouchage.
Le roi s'était assis sur une escabelle, tout contre le paravent. Alors le
sire de Sainville commença à raconter au roi qu'il arrivait de chez le duc de
Bourgogne. « Je suis allé, de la part de monseigneur le connétable, lui faire
des remontrances au sujet de son amitié avec les Anglais, et m'efforcer de
l'en démouvoir. Mais, par ma foi, il n'est nul besoin de lui rien persuader
sur ce chapitre. Je l'ai trouvé dans une telle colère contre les Anglais,
que, si j'eusse voulu, il n'aurait tenu à rien de lui faire non-seulement
rompre son alliance avec eux, mais de le résoudre à tomber sur eux pour les
détrousser dans leur retraite[24]. » Le roi riait, et le
sire de Sainville, pour lui complaire encore mieux, se mit à contrefaire les
façons du duc de Bourgogne, frappant du pied, donnant des coups de poing sur
la table, répétant les propres discours du Duc, et son jurement accoutumé : —
« Par saint Georges, ce roi d'Angleterre n'est autre que Blackborn, fils d'un
archer de ce nom. Je l'ai vu arriver en mes états sans avoir un denier
vaillant. C'est par mon aide qu'il a recouvré son royaume ; et le voilà qui
m'abandonne, qui manque à sa foi, et traite avec le roi de France ! » Le sire
de Sainville faisait, de cette sorte, le récit de toutes les fureurs du duc
de Bourgogne, en se rendant aussi plaisant qu'il pouvait. Le roi riait de
plus fort : « Parlez plus haut, disait-il, je me fais vieux, je deviens
un peu sourd ; » et il le faisait répéter. L'autre recommençait du meilleur
de son cœur. Passant
à l'objet particulier de sa commission, le sire de Sainville exposa que le
connétable approuvait fort le dessein d'obtenir une trêve ; que le roi
n'avait pas de meilleur moyen pour écarter les périls qui le menaçaient ;
quant à lui, il y aiderait de tout son pouvoir ; connaissant bien les
Anglais, il pourrait guider le roi, et d'abord lui faisait savoir que le roi
Édouard se contenterait de recevoir deux ou trois villes, telles petites
qu'elles fussent. Le roi
était moins content d'un tel discours ; il sentait que, plus le connétable se
mêlerait de la négociation avec les Anglais, moins il s'en tirerait à bon
marché, et voyait bien que ce médiateur empressé promettait sans doute en
même temps au roi Édouard de lui faire obtenir des conditions avantageuses.
Il ne voulait point répondre qu'il était déjà dans de meilleurs termes que
ceux dont le connétable lui donnait espérance ; t'eût été pousser cet
infidèle serviteur à faire encore pis ; il devait se garder encore plus de
laisser croire qu'il regardait comme acceptables les propositions qu'on lui
indiquait. Dans cet embarras, il se borna à répondre : « J'enverrai
quelqu'un à mon frère le connétable pour lui faire savoir de mes nouvelles ;
» puis congédia les ambassadeurs. Le sire
de Sainville, qui songeait de son côté à ses propres intérêts, donna au roi
de grandes assurances de dévouement, et jura en ses mains de lui révéler tout
ce qui pourrait bal porter à son service. Ainsi
finit la scène, et dès qu'il fut parti, le roi, faisant sortir le sire de
Contai du paravent, se remit à rire au plus fort. Quant au sire de Contai, il
demeurait confondu, et il lui tardait de remonter à cheval pour aller dire à
son maître de quelle façon on se moquait de lui. Pendant
ce temps-là le connétable, feignant de s'employer pour le roi, allait trouver
le Duc à Valenciennes, et prétendait l'engager à la paix. Au même moment il
avait envoyé son confesseur au roi Édouard, le conjurer, au nom de Dieu, de
se fier à ses avis et à ses promesses qui étaient de toute sincérité. Il
s'agissait avant tout, disait-il, de ne se point rembarquer, et de se
procurer de façon ou d'autre Saint-Valéry ; bientôt après il serait logé plus
au large dans le royaume ; s'il avait besoin d'argent, un prêt de cinquante
mille écus était à sa disposition. Toutes ces belles assurances ne purent
donner aux Anglais aucune foi en un homme qui les avait vilainement trompés.
D'ailleurs, aussitôt après avoir-vu que le connétable lui faisait parler des
villes d'Eu et de Saint-Valéry, le roi de France avait eu soin de les envoyer
brûler pour qu'on ne les lui demandât pas. Le roi
Édouard voulait la paix ; la plupart de ses conseillers la désiraient encore
davantage. Le roi de France s'y était pris de façon à augmenter ce désir :
jamais il n'avait été si magnifique en présents et en pensions ; il en fit
accepter à tous les principaux serviteurs de la cour d'Angleterre. Lord Howard,
sir John Cheinie, grand-écuyer ; sir Thomas Saint-Léger, le chancelier
d'Angleterre, lord Montgomery, le marquis de Dorset, fils du premier lit de
la reine, reçurent des brevets de pension de deux mille écus par an. Il y
avait aussi un fort grand seigneur, lord Hastings, chambellan d'Angleterre, à
qui le roi aurait voulu en donner une. Mais il était depuis quatre ans
pensionnaire du duc de Bourgogne pour mille écus : c'était M. d'Argenton qui,
du temps qu'il était serviteur du duc Charles, avait traité cette affaire,
car il s'entendait à ce genre de marchés. Maintenant le roi le chargea de
gagner lord Hastings pour le parti contraire ; toutefois la chose ne fut
conclue que longtemps après. Il
avait aussi une grande courtoisie et un extrême soin de complaire au roi
Édouard. Il lui envoyait des chariots des meilleurs vins du royaume, tout ce
qui pouvait servir à lui faire faire bonne chère, et jusqu'à des torches de
cire. En effet on manquait de tout dans le camp des Anglais, non-seulement
pour le roi, mais aussi pour toute l'armée, et les Français laissèrent passer
des convois de vivres. Enfin, rien n'était omis 'pour bien disposer l'esprit
des Anglais. Après
quelques jours, tout fut réglé, et il fut dit que les traités seraient signés
par les deux rois dans une entrevue qu'ils devaient avoir, et dont les sires
d'Argenton et du Bouchage furent chargés de choisir le lieu, de concert avec
lord Howard et sir Thomas Saint-Léger. Cependant
le duc de Bourgogne, voyant que réellement la paix allait se faire, revint en
hâte de Valenciennes[25] où il était depuis six jours,
afin de s'opposer, s'il en était temps encore, à ce traité qui ruinait toutes
ses espérances. Il arriva, avec une suite de seize chevaux seulement, au camp
du roi Édouard. Ce prince le voyant entrer soudainement en son logis, avec
une mine toute courroucée, lui demanda quel motif l'amenait, et pourquoi ce
retour subit. — « Je viens pour vous parler, répondit le Duc. » — «
Est-ce en public ou en particulier, dit le roi d'Angleterre sans s'émouvoir ?
» — « Est-il véritable que vous avez fait la paix ? » — « Oui, mon
frère, reprit le roi, j'ai conclu une trêve pour sept années, et vous y
serez, si telle est votre volonté, compris ainsi que le duc de Bretagne. »
— « Ah ! par saint Georges, par Notre-Dame, par notre Seigneur et créateur, »
s'écria le Duc toujours parlant en anglais, car il le savait fort bien, « vous
avez pu signer votre propre déshonneur ? Comment ! vous repasserez la mer
sans avoir rompu une lance, sans avoir tué une mouche ? Avez-vous donc oublié
ce vaillant roi Édouard, votre aïeul, qui ne descendit jamais en ce, royaume,
et avec de moindres armées que la vôtre, sans y gagner quelques glorieuses
batailles, comme à Créci et à Poitiers ? Et ce grand roi Henri, votre
illustre parent, ainsi que le mien, dont vous avez éteint la race, dont vous
avez fait périr le fils, Dieu sait par quelle mort, avait-il la moitié tant
de gens que vous, lorsqu'il combattit non loin d'ici à cette célèbre journée
d'Azincourt ? Songea-t-il à retourner en Angleterre avant d'être maître de ce
royaume, qui se soumit à lui comme régent et héritier de la couronne ? Et
vous, vous partez sans avoir rien fait ni rien
gagné. Vous vous laissez prendre aux pièges du roi de France, et acceptez une
paix qui ne vous rendra pas une cosse de pois. C'est votre honneur, votre
renommée, votre profit que je vous remontre ici. Pour moi, que m'importe ?
est-ce pour mon intérêt que je vous ai conseillé de venir en ce royaume ?
Qu'avais-je besoin de votre secours ? Je savais bien, à moi tout seul,
défendre ma querelle, et je l'avais assez fait » voir. Pour le mieux prouver,
je ne veux point de ces trêves où vous m'avez compris, sans ma volonté ; et
je jure de n'entendre à aucun traité avec le roi de France, avant qu'il y ait
trois mois passés depuis votre départ. » Cela
dit, le Duc se leva, jetant à terre la chaise où il s'était assis. « Mon
frère, je vous ai patiemment écouté, répliqua le roi Édouard, et il vous faut
aussi m'entendre. Les raisons de mon voyage en ce royaume, vous les savez
mieux que personne ; et si vous les voulez oublier, je pourrai les réciter
ici. Le roi Louis vous avait pris votre bonne ville d'Amiens, la cité de
Saint-Quentin et d'autres villes, dont vous avez un grand courroux.
Nonobstant tous vos efforts, vous n'avez pu les remettre en vos mains. De
plus, ledit roi vous avait débauché une quantité de vos serviteurs et des
plus privés que vous eussiez, en telle sorte qu'il avait connaissance de vos
desseins et de vos secrets. C'est alors qu'ayant voulu vous en aller
conquérir des royaumes en Allemagne, vous avez eu la crainte de perdre vos
états, durant que vous étiez en quête d'en gagner d'autres ; et afin de
donner empêchement au roi Louis, qui se tenait prêt à profiter de votre
absence, il vous est tombé en imagination de me faire venir pour le tenir en
inquiétude, et pour garder la Flandre et l'Artois, pendant que vous seriez
devant Neuss, ou dans quelque autre pays d'Allemagne. Vous m'avez donc fait
de belles promesses : à vous en croire, je devais, en passant les mers,
gagner des montagnes d'or. Vous m'attendiez, disiez-vous, avec des armées
tout entières d'hommes d'armes et de gens de pied. Tout cela s'est fondu
comme la neige au soleil, et en arrivant dans vos pays je vous trouve ruiné,
si bien qu'il semble que vous n'ayez pas un page pour vous accompagner. Nous
avions entre- pris cette guerre seulement pour aider à vos projets. Mais
puisque, non par votre couardise, mais par votre folie, velus ne pouvez plus
les suivre, nous n'avons que faire ici. Notre honneur et celui de notre
royaume ne sont pour rien en cette affaire. Certes si nous avions voulu
combattre pour les intérêts de l'Angleterre, nous aurions agi d'autre sorte,
nous ne vous aurions demandé ni votre jour ni votre heure ; nous n'aurions
pas attendu tous vos délais. N'ayant nul besoin de vos secours, nous serions
descendus au temps et au lieu choisis par nous : et déjà beaucoup de villes
prises ou brûlées, beaucoup d'ennemis abattus par nos gens d'armes ou nos
archers, auraient bien fait voir à vous et à vos sujets que c'était la
querelle de l'Angleterre qui nous aurait amenés. Rien donc ne peut m'empêcher
de chercher l'avantage de mon royaume dans une bonne et solide trêve, et si
je la signe, Dieu aidant, je l'observerai. » « Dieu
vous tienne en joie, » répliqua le Duc enragé de colère ; et il sortit pour
remonter à cheval ; cependant il revint encore le lendemain prendre congé du
roi Édouard ; de là il partit pour Valenciennes, Mons et Namur. Il ne
fut plus question dans l'un et l'autre camp que de l'entrevue des deux rois.
Le roi Edouard était venu se loger à une demi-lieue d'Amiens. Chacun savait
la paix conclue, et bien qu'elle ne fût pas encore signée, on ne prenait plus
aucune précaution. Un jour, le roi de France s'était placé sur une des portes
de la ville d'où il pouvait voir l'armée anglaise, qui lui semblait fort en
désordre et bien neuve-à tenir la campagne. Cependant les Anglais arrivaient
en foule vers la porte, et entraient dans la ville. Le roi aurait pu
facilement profiter de leur peu de méfiance, et faire un mauvais parti à ses
ennemis tout nombreux qu'ils étaient ; mais il agissait à la bonne foi, et ne
songea au contraire qu'à leur faire fête. Il-fit placer à la porte de la ville
deux longues tables chargées de viandes de toute sorte, et surtout de celles
qui donnent envie de boire, avec profusion des meilleurs vins ; pour l'eau,
il n'en était pas question. M. de Craon, M. de Bressuire, le grand-écuyer et
d'autres siégeaient à ces tables et en faisaient les honneurs. Lorsqu'on
voyait arriver quelque cavalier anglais, on allait au-devant lui tenir la
bride et le faire descendre en lui disant : « allons, venez rompre une lance
avec nous. » Ceux qui ne trouvaient point place à ces tables, entraient dans
la ville, où neuf ou dix tavernes leur étaient ouvertes. Ce
train et l'affluence des Anglais s'en allèrent augmentant chaque jour. On les
trouvait peu sages, mal disciplinés, et les Français s'étonnaient surtout de
les entendre parler de leur roi Édouard avec si peu de respect. Bientôt on
commença à s'inquiéter de leur multitude et de leur désordre. Le sire de
Torci, grand-maître des arbalétriers, essaya d'en parler au roi, et fut fort
mal reçu. Chacun se le tint pour dit, et on ne lui en parla plus. Le
lendemain matin, il y avait pourtant une telle quantité d'Anglais dans la
ville gué l'alarme devint plus grande. Mais personne n'osait en parler au
roi. Outre qu'on se souvenait de son courroux de la veille, c'était le jour
où l'on célébrait la fête des saints Innocents[26], et le roi avait toujours tenu
à malheur que quelqu'un lui parlât d'affaires ce jour-là. Néanmoins le sire
d'Argenton prit courage, et alla trouver le roi, qui disait ses heures. «
Sire, dit-il, nonobstant que ce soit le jour des saints Innocents, encore
est-il nécessaire que je vous répète ce qu'on m'a dit ? Il y a à cette heure
plus de neuf mille Anglais dans la ville, tous armés ; il en entre à chaque
moment ; nul n'ose leur refuser les portes de peur de les mécontenter. N'y
faut-il pas prendre garde ? » — « Nous ne chômerons point
aujourd'hui les saints Innocents, dit le roi, en posant ses heures ; montez
vite à cheval ; allez-vous-en parler aux chefs des Anglais pour essayer de
les faire retirer, et si vous trouvez en chemin quelques-uns de mes
capitaines, envoyez-les ici ; je vais vous rejoindre à la porte de la ville.
» Les
chefs des Anglais n'y pouvaient rien et n'étaient guère obéis ; pour un
qu'ils chassaient, il en revenait vingt. Heureusement en visitant les
tavernes, on reconnut qu'ils ne songeaient qu'à rire, à chanter et à boire ;
la plupart même, ivres ou endormis. Le roi ne négligea pourtant nulle
précaution ; chacun de ses capitaines assembla secrètement dans son logis une
centaine d'hommes d'armes. Il en envoya un bon nombre sur la porte, et
lui-même, pour mieux voir à tout, fit apporter son dîner chez le portier. Là,
il invita quelques chefs anglais à s'asseoir à sa table, et ne montrait nulle
inquiétude. Le roi Édouard sut le désordre de ses gens et en fut honteux ; il
fit dire au roi qu'il ne fallait plus les laisser entrer. — « Je n'en ferai
rien, répondit-il ; qu'ils soient les bienvenus. Mais s'il plaît à mon cousin
le roi d'Angleterre d'envoyer une garde de ses archers à la porte, ils
laisseront entrer qui ils voudront. » A ce moyen, le tumulte devint moins
grand. Ce fut
un motif pour hâter l'entrevue. Pecquigny avait été choisi comme le lieu le
plus convenable. La ville et le château, qui avaient été brûlés et démolis
par le duc de Bourgogne, étaient sur la rive gauche de la Somme ; elle
n'était point guéable en cet endroit, et les commissaires des deux nations y
firent établir un pont en charpente. Au milieu était une loge recouverte par
quelques planches, et traversée dans toute la largeur du pont par un fort
grillage dont les barreaux laissaient la place de passer le bras. Tout cet
arrangement avait été bien recommandé au sire d'Argenton par le roi, qui dans
ces occasions rappelait toujours comment, faute de telles précautions, était
arrivée la funeste aventure de Montereau. Personne ne pouvait donc passer
d'une rive à l'autre, du moins par le pont ; seulement un peu plus bas, un
petit bac avait été établi pour le service. Le côté
où devait arriver le roi de France était large et de facile abord. Au
contraire, le bord de la rivière, à droite, était plus bas et un peu
marécageux ; de sorte que pour arriver au pont il fallait suivre une chaussée
étroite, longue d'environ deux traits d'arc. Le roi d'Angleterre et ses
serviteurs, gens sans méfiance et à qui les trahisons de ce côté-ci de la mer
ne venaient pas à la pensée, ne firent nulle difficulté au sujet de ce
passage, vraiment dangereux si l'on avait procédé de mauvaise foi. Le roi
de France arriva le premier. Il n'avait amené avec lui que huit cents hommes,
tandis qu'on voyait sur la rive droite toute l'armée anglaise en bataille ;
elle semblait fort nombreuse, et la plus grande, disait-on, qui eût passé la
mer depuis le roi Artus[27]. En ce temps-là les plus doctes
eux-mêmes tenaient les vieux romans pour aussi certains que les chroniques. Chaque
prince avait quatre de ses gens dans le camp de l'autre, pour veiller à tout
ce qui se faisait ; et il était réglé que, de part et d'autre, la suite qui
pourrait venir sur le pont, serait de douze personnes. Le roi de France avait
avec lui le duc de Bourbon, qui, se rendant enfin à ses sommations, était
arrivé tout récemment de Bourbonnais, le cardinal de Bourbon, archevêque de
Lyon, et les premiers de ses serviteurs et de ses conseillers. Comme, pour le
moment, nul ne semblait plus avant dans sa faveur que le sire d'Argenton, il
avait voulu se vêtir ce jour-là d'un habit pareil au sien. Le roi
d'Angleterre s'avança sur le pont avec son frère le duc de Clarence, le duc
de Northumberland, lord Hastings et d'autres grands seigneurs de sa cour. Le
duc de Glocester avait refusé de se trouver à cette entrevue. Le roi Édouard
était vêtu de drap d'or ainsi que trois ou quatre de sa suite ; il avait sur
la tête une barrette de velours noir, ornée d'une fleur de lis en diamants.
C'était le plus bel homme de son temps, bien que n'étant plus jeune il
commençât un peu à' engraisser. Arrivé à' quatre ou cinq pas de la barrière,
il se découvrit, puis salua en s'inclinant et ployant le genou presque
jusqu'à terre. Le roi de France était déjà à la barrière ; il fit aussi une
révérence profonde, puis les deux princes s'embrassèrent à travers les
barreaux ; le' roi d'Angleterre s'inclinant encore : « Monsieur
mon cousin, dit le roi de France, soyez le très-bien venu ; il n'y a homme au
monde que je désirasse tant voir que vous ; Dieu soit loué de ce que nous
sommes assemblés à si bonne intention. » Le roi
d'Angleterre répondit en français et avec grande courtoisie. Puis l'évêque d'Ély
chancelier d'Angleterre, commença un long discours pour exposer le sujet de
l'entrevue, célébra les bienfaits de la paix, et parla beaucoup d'une
prophétie qui, disait-il, annonçait qu'en ce lieu de Pecquigny, une grande
paix devait être conclue entre la France et l'Angleterre ; car les Anglais
avaient un grand goût pour les prophéties, et en avaient toujours quelqu'une
à citer[28]. Les lettres contenant les
conditions que le roi avait fait remettre au roi d'Angleterre, furent ensuite
lues ; le chancelier d'Angleterre lui demanda si elles étaient pareilles à ce
qu'il avait ordonné, et s'il les avait pour agréables. Il répondit qu'oui, de
même que les lettres qui lui avaient été remises de la part du roi
d'Angleterre. Alors les deux rois, posant une main sur le Missel, une autre
sur la vraie croix, jurèrent d'observer et maintenir les promesses contenues
en ces lettres. Les
traités ainsi jurés étaient : premièrement une trêve de sept années, expirant
le 29 août 1432, au coucher du soleil, en vertu de laquelle les vassaux et
sujets des deux princes, de quelque état et condition qu'ils fussent,
princes, archevêques, évêques, ducs, comtes, barons ou marchands, devaient
s'assister par de mutuels services, se témoigner une honorable affection, et
pouvaient librement et sûrement, sans nul obstacle ni outrage, voyager par
terre, par eau douce et par mer, dans les ports, villes et domaines des deux
royaumes, pourvu que ce ne fût pas au nombre de cent hommes armés, y demeurer
tant qu'il leur plairait, y vendre et acheter marchandises, denrées, armes ou
joyaux, les faire voyager d'ailleurs en leur pays, dans des bateaux, voitures
ou autres transports, sans nul empêchement, saisie, représaille, compensation
ou autre trouble quelconque, de la même façon qu'ils voyageraient dans leurs
propres pays, et sans avoir besoin d'aucun sauf-conduit général ou spécial. Tous
les droits ou gabelles imposés depuis douze ans par chacun des princes dans,
leurs patries ou domaines, sur les marchands ou sujets de l'autre, étaient
abolis, et ne pouvaient être renouvelés pendant la durée de la trêve, sauf
cependant les lois et coutumes des pays, villes et lieux auxquels il n'était
nullement dérogé. Il
était stipulé qu'aucune contravention à la trêve ne donnerait lieu à la
rompre, mais serait déférée au jugement des conservateurs, qui puniraient les
infracteurs, et non point d'autres. Les
conservateurs de la trêve étaient, pour le roi d'Angleterre, les ducs de
Clarence et de Glocester ses frères ; le chancelier d'Angleterre, le garde du
sceau privé, le gouverneur des cinq ports, ou bien ceux de ses lieutenants
résidant à Calais. De la part du roi de France, c'étaient le sire de Beaujeu,
et Jean bâtard de Bourbon, amiral de France. Les
deux princes comprenaient dans le traité tous leurs alliés, en leur donnant
trois mois pour déclarer qu'ils y voulaient participer. Le roi de France
nommait pour ses alliés l'empereur, les électeurs, les rois de Castille et de
Léon, d'Écosse, de Hongrie, de Jérusalem et de Sicile, de Danemark ; les ducs
de Savoie, de Milan, de Gênes, de Lorraine ; l'évêque de Metz, les seigneurs
et commune de Florence, les seigneurs et commune de Berne et leurs confédérés
; ceux des ligues de la Haute-Allemagne et des Liégeois qui avaient suivi son
parti. Les
alliés du roi d'Angleterre étaient l'empereur, sous le simple titre de roi
des Romains ; les rois de Castille et de Léon, d’Écosse et de Portugal, de
Jérusalem et de Sicile en deçà du phare, de Sicile au-delà du phare,
d'Aragon, de Danemark et de Hongrie ; les très-puissants ducs de Bourgogne et
de Bretagne et la communauté et société de la hanse teutonique. Secondement,
il y avait des lettres du roi de France, par lesquelles il promettait de
payer réellement, chaque année, la somme de cinquante écus au roi
d'Angleterre, qui seraient comptés en deux termes dans la ville de Londres
pendant toute la durée de la vie de l'un et de l'autre. Le roi engageait pour
ce paiement, sur sa foi, sur sa parole de roi, sur son serment, sur les
saints évangiles, non pas lui seulement, mais ses successeurs, son royaume,
ses provinces, ses domaines, tous et chacun de ses sujets, et leurs biens
partout où ils se pourraient trouver. Le tout sous les peines à prononcer par
la chambre apostolique. Promettant en outre de contracter société avec les
banquiers Médicis, et de fournir pour caution leur engagement écrit et scellé
de plomb, obtenu et passé à ses frais. Troisièmement,
un traité de confédération fut conclu entre les deux rois. Il y était dit que
la paix étant la digne et précieuse cause qui fait prospérer les citoyens,
qui honore et illustre les princes, qui les relève de leurs calamités et
mauvaises fortunes ; considérant les périls imminents que la rage et la
perfidie des Turcs faisait courir à la chrétienté, les deux princes
contractaient amitié, ligue., intelligence et confédération, et que tant
qu'ils vivraient ils feraient cesser toute guerre et hostilité encre eux ;
qu'ils s'aideraient mutuellement contre ceux de leurs sujets. qui viendraient
à se révolter et à prendre les armes contre leur souverain, et ne donneraient
nul soutien ni secours auxdits sujets rebelles ; que s'il advenait, ce que
Dieu ne veuille, qu'un des deux princes fût chassé de son royaume par la
trahison et désobéissance de ses sujets, et qu'il demandât secours à l'autre,
il en serait reçu avec bienveillance, et secouru de toutes ses forces et
facultés, jusqu'au moment où, par une guerre, entreprise ouvertement en toute
diligence et affection, il fût remis en son premier état. Qu'aucun
des princes ne pourrait contracter alliance avec un des alliés de l'autre
sans l’avoir consulté et obtenu son consentement. Que,
pour faciliter le commerce entre les sujets des deux royaumes, des députés
seraient nommés de part et d'autre pour régler et établir de commun accord la
valeur des monnaies. Enfin,
le mariage du Dauphin avec madame Élisabeth, ou, en cas de décès, avec madame
Marie d'Angleterre, était conclu et convenu, moyennant que le roi de France
lui assignerait une pension de soixante mille écus, payable du moment qu'elle
serait en âge d'accomplir ledit mariage, et se chargerait des frais et
dépenses de son voyage d'Angleterre en France. Quatrièmement,
un autre traité portait : que, vu les calamités des anciennes guerres, les
meurtres, les dommages innombrables des sujets de France et d'Angleterre, et
le tort immense qu'en recevait la religion chrétienne, il importait, pour en
prévenir le retour, d'examiner et discuter les droits de chacun, et de ne
plus s'en rapporter au jugement sanglant de l'épée. En conséquence, pour
prononcer sur les plaintes, questions, procès et demandes pendantes entre les
deux princes, ils s'accordaient à nommer comme arbitres et amiables
compositeurs, Thomas, archevêque de Cantorbéry ; Georges, duc de Clarence ;
Charles, archevêque de Lyon, et Jean, comte de Dunois ; leur donnant pouvoir
de décider dans le cours de trois ans toutes difficultés et discussions ; et
s'engageant, sous peine de trois mille écus d'amende, à se conformer à leur décision. Par une
autre clause, le roi d'Angleterre s'engageait à se retirer en Angleterre avec
son armée, dès qu'il aurait reçu la somme de soixante-quinze mille écus, sans
prendre ni attaquer aucune ville sur sa route, et en laissant pour otages
lord Howard et sir Jean Cheinic. Cinquièmement
enfin, un dernier traité stipulait la délivrance de madame Marguerite
d'Anjou, veuve du roi Henri VI, qui était encore retenue en prison à la Tour
de Londres, et le roi s'engagea encore à payer, pour sa rançon, une autre
somme de cinquante mille écus. Il
était difficile d'acheter plus chèrement la retraite des Anglais. En outre, dans
tous les actes, le roi Édouard ne donna au roi d'autre titre que notre cousin
le prince Louis de France. Tout cela ne troublait point son contentement, et
jamais il ne crut avoir fait un aussi bon marché. Si bonne humeur et son
désir de plaire aux Anglais ne cessèrent pas un moment. Chacun admirait son
esprit et la facilité de son langage. « Mon cousin, disait-il, il faudra
venir nous voir à Paris. Je vous fêterai de mon mieux. Vous y trouverez de
belles et aimables darnes, et si vous venez à commettre quelque péché, nous
vous donnerons pour confesseur M. le cardinal que voici, qui vous absoudra
bien volontiers. » Le roi Édouard se prit à rire ; car le cardinal de
Bourbon était connu pour un bon compagnon. Après
quelques autres joyeux propos, le roi, qui, avec son air simple et facile,
semblait pourtant avoir autorité sur tout ce qui était là, fit signe à ses
serviteurs de se retirer. Ceux du roi d'Angleterre prirent cet ordre pour eux
aussi, et les deux princes demeurèrent seuls un moment. Puis le roi, appelant
le sire d'Argenton, le présenta au roi d'Angleterre : « Ne le
connaissiez-vous pas déjà ? dit-il. — Oui, reprit le roi Édouard, je l'ai vu
en Flandre, et il s'est mis fort en peine pour me rendre service à Calais,
dans le temps des révoltes du comte de Warwick. » L'on reparla ensuite du duc
de Bourgogne. Le roi d'Angleterre avait raconté comment il avait
orgueilleusement rejeté la trêve. « Et s'il persiste à ne la point vouloir,
comment ferons-nous ? dit le roi. — Il faut la lui offrir encore, et, s'il
refuse, je m'en rapporte à vous et à lui, répondit le roi d'Angleterre. »
Alors le roi passa au duc de Bretagne. C'était en cela surtout qu'il aurait
voulu gagner quelque chose sur le roi d'Angleterre, mais ce fut vainement : «
Je vous prie de ne lui point faire la guerre, dit le roi Édouard, c'est mon
bon et fidèle allié ; en mes nécessités, je n'ai jamais trouvé un si bon ami.
» Alors
le roi rappela tout le monde, fit quelque compliment gracieux à chacun des
seigneurs anglais, dit encore quelques bons mots ; puis les deux princes
prirent congé l'un de l'autre en toute affection. « C'est
un très-beau roi, disait le roi de France en revenant de l'entrevue ; il me fâche
pourtant de lui avoir parlé de venir à Paris. Il aime fort les femmes et
pourrait en trouver là quelqu'une dont les afféteries et les belles paroles
lui donneraient envie de revenir. Or, les rois d'Angleterre ne sont que trop
venus en France. Je n'ai nulle envie d'avoir sa compagnie ; mais, de l'autre
côté de la mer, je suis son bon frère et ami. » Ensuite, son refus sur le duc
de Bretagne lui revenait au cœur, et il se promettait de lui en faire encore
parler. Toutefois
il y avait peu d'espoir de réussir. Après la bataille de Tewksbury, il ne
restait plus de toute la branche de Lancastre qu'Henri Tudor, comte de
Richemont, fils de Marguerite, fille du duc de Somerset et d'Edmond Tudor,
fils de Catherine de France veuve d'Henri V, remariée depuis à Owen Tudor,
seigneur du pays de Galles. Ce jeune prince s'était réfugié avec Gaspard
Tudor, comte de Pembroke, son oncle, en Bretagne, où le duc les avait reçus
d'une façon hospitalière et refusait constamment de
les livrer au roi d'Angleterre. Il était donc fort à ménager puisqu'il tenait
en ses mains l'unique concurrent au trône que pût redouter le roi Édouard, en
un temps où le royaume était encore tout ébranlé et accoutumé à tant de changements
dans la fortune de ses princes. Le roi,
de retour à Amiens, y passa encore quelques jours à festoyer les Anglais qui
le venaient voir. Le duc de Glocester, tout mécontent qu'il se montrait de la
trêve, le visita cependant, et accepta de très-beaux présents d'argenterie,
ainsi que des chevaux richement équipés. Quant à lord Howard, qui était un
des otages, le roi le traitait de mieux en mieux, lui témoignant toute
confiance, et paraissant ne lui rien cacher de ses affaires. Lord Howard, ne
devinant pas sa véritable pensée, lui offrit, comptant lui plaire, de faire
venir le roi Édouard se divertir à Paris. Le roi n'en avait déjà que trop de
crainte, et, tout en faisant bon visage, il rompait ce propos de son mieux ;
enfin, il dit qu'étant contraint de faire diligence contre le duc de Bourgogne,
il ne pouvait lui-même retourner à Paris. Une
autre crainte plus grande du roi lui venait des discours que tenaient ceux
des Anglais qui étaient mécontents de la paix. La plie part, il est vrai,
s'en applaudissaient, la trouvant heureuse pour les deux royaumes, et y
voyaient la volonté de Dieu. Outre la prophétie, ils racontaient encore
comment le Saint-Esprit avait inspiré ce dessein à leur roi, et en
alléguaient pour preuve, qu'un pigeon blanc était venu jour de l'entrevue se
percher sur la tente royale, Mais ceux qui blâmaient la paix, et la trouvaient
honteuse, se raillaient de cette crédulité, disant que ce pigeon était venu
là secouer ses plumes et se sécher après la pluie. Ce qui excitait le plus
leurs murmures, c'est qu'ils jugeaient que le roi Édouard était dupe du roi
de France, et renonçait, pour quelque argent, à tout un royaume, ou du moins
à de belles provinces. « Vous vous moquerez bien de lui, » disait à M.
d'Argenton, Louis, sire de Breteilles, gentilhomme gascon au service
d'Angleterre. Et, comme le sire d'Argenton, parlant de la grande gloire et
vaillance du roi Édouard, lui demandait cornbien.il avait gagné de batailles
: — « Neuf, où il combattait en personne, reprit le Gascon ; mais il en
a perdu une qui lui fait plus de honte que les neuf autres ne lui font
d'honneur. » — « Et laquelle ? » continua le sire d'Argenton. — «
Celle que vous lui faites perdre maintenant. » Monsieur d'Argenton rapporta
ce discours au roi. — « C'est un très-mauvais paillard que ce gentilhomme,
dit-il, il faut l'empêcher de parler. » Il le fit venir, le fit dîner avec
lui, lui offrit les plus belles conditions s'il voulait revenir au service de
France. Voyant qu'il ne pouvait gagner cela sur lui, il lui promit de faire
du bien à des frères qu'il avait en Gascogne, et lui fit accepter mille écus.
Le sire d'Argenton acheva le marché, et ce gentilhomme promit de travailler
toujours au maintien de la paix auprès du roi d'Angleterre. Une
imprudence du vicomte de Narbonne donna encore plus de contrariété au roi.
Les négociations avec la Bourgogne continuaient toujours, bien que le Duc
semblât ne pas vouloir de trêve. Il arriva en ce moment une ambassade assez
solennelle : elle était escortée d'un bon nombre d'archers à cheval et autres
gens de guerre. Le sire d'Argenton, le vicomte de Narbonne et un des otages
anglais étaient à une fenêtre : « Si nous avions vu au duc de Bourgogne
beaucoup de gens comme ceux-là, dit l'Anglais en plaisantant, il se pourrait
que nous n'eussions point fait la paix. » — « Étiez-vous dons si
simples, répliqua M. de Narbonne, de croire que le duc de Bourgogne n'eût pas
un grand nombre de gens pareils ? Il les avait seulement envoyés se
rafraîchir un peu après son siège. Mais vous aviez si bon vouloir de
repartir, que six cents pipes de vin et une pension que le roi vous donne
vous ont bientôt renvoyés en Angleterre. » L'Anglais, prenant un air fâché,
reprit : « C'est bien ce que chacun disait, que vous vous moqueriez de nous.
Du reste, appelez-vous une pension l'argent que le roi nous donne ? C'est un
tribut ; et par Saint-Georges, vous en pourriez bien dire tant que nous
reviendrions. » Le sire d'Argenton tâcha de tourner la chose en raillerie ;
le vicomte de Narbonne fut fortement réprimandé. Mais le
roi, qui craignait tant qu'on laissât apercevoir par quelques propos combien
il était satisfait de son traité avec les Anglais, ne pouvait s'en tenir
lui-même. S'il était habile et dissimulé, il n'aimait pas moins à parler et à
montrer qu'il faisait les choses à bon escient, dupant les autres sans être
jamais dupe. Un jour donc que, se croyant seul avec deux ou trois de ses plus
familiers, il venait de faire quelques railleries sur les bons vins qu'il
avait envoyés au roi d'Angleterre, et sur tous les prés-eus qu'il avait
distribués, il s'aperçut tout à coup, en se retournant ; qu'il y avait dans
la chambre un homme à lui inconnu. C'était un marchand de Gascogne établi en
Angleterre, qui venait solliciter une exemption de droits pour des vins qu'il
voulait tirer de France. Le roi lui demanda tout aussitôt de quelle ville il
était, s'il était marié, s'il avait des enfants, s'il était riche. Le
marchand répondit qu'il n'avait pas beaucoup vaillant. Au plus vite, le roi
lui dit qu'il se chargeait de sa fortune, lui donna un bon emploi à Bordeaux,
lui fit compter mille francs, lui accorda l'exemption de droits pour ses
vins. Mais il voulut que cet homme partît sur-le-champ pour la Gascogne sans
retourner en Angleterre, sauf à envoyer son frère vendre ses vins et chercher
sa femme. De peur même qu'il ne tint pas sa promesse, on lui donna quelqu'un
pour le conduire et l'accompagner. « J'ai trop parlé, disait le roi ; je
me mets à l'amende. » Cependant
la somme nécessaire pour payer le roi Édouard lui avait été comptée. On avait
pris à Paris l'argent des consignations, sur promesse des généraux des
finances, en leur propre et privé nom, de le réintégrer dans le délai de deux
mois. Les présidons du Parlement avaient prêté deux mille écus ; des
bourgeois et d'autres avaient aussi contribué à cet emprunt. Le roi
d'Angleterre se mit donc aussitôt en route pour Calais. Il avait hâte de
retourner en Angleterre ; tout s'était terminé à son gré, et il craignait que
le duc de Bourgogne ne fût assez insensé pour l'attaquer et le troubler dans
sa route. On voyait quelle haine avaient les ha-titans du pays pour les
Anglais ; ils ne pouvaient s'écarter du gros de leur troupe et du droit
chemin, sans courir risque de la vie. Les trahisons du connétable
inquiétaient aussi le roi Édouard ; il le voyait faisant tous ses efforts
pour se réconcilier avec le roi de France, et en même temps s'employant
ardemment à retenir les Anglais dans le royaume ; si bien qu'il avait, même
après la trêve conclue, écrit des lettres au roi Édouard, pour lui reprocher
de s'être déshonoré en traitant avec le roi de France, qui ne lui tiendrait
nulle de ses promesses. Cette lettre, et toutes celles qu'il avait écrites,
avaient été remises au roi de France[29]. Aussitôt
la trêve signée, ce prince avait eu pour principale pensée de se venger enfin
de tant de complots et de mensonges du connétable. Pour y parvenir, il
fallait renouveler l'arrangement fait à Bovines, et faire de la perte du
comte de Saint Pol la condition d'un traité avec le duc de Bourgogne.
Toutefois, il eût été encore plus profitable de se saisir de sa personne,
sans avoir à l'acheter par aucun sacrifice. Le roi essaya s'il pourrait
l'attirer et le surprendre. Le connétable envoyait chaque jour quelque
messager nouveau ; le lendemain de l'entrevue de Pecquigny, un de ses
secrétaires, nomma Rapine, était venu conjurer le roi, de la part de son
maître, de ne point ajouter foi aux mauvais rapports qu'on faisait. Le
connétable offrait pour preuve de sa bonne volonté de décider le duc de
Bourgogne à tomber sur l'armée des Anglais pendant qu'elle se retirait. Une
telle proposition semblait si étrange et si insensée, que les sires
d'Argenton et du Lude comprirent qu'elle ne pouvait venir que d'un homme désespéré
qui se précipitait à sa perte ; en sorte que M. du Lude, qui aimait toujours
à plaisanter, demanda à ce secrétaire où il croyait que pouvaient être les
trésors du connétable : le sire d'Argenton répara de son mieux l'imprudence
de ce propos. Le roi,
lorsqu'il lui fut rendu compte de la commission de Rapine, fit venir aussitôt
un secrétaire, et, devant lord Howard et le sire de Contai qui continuait à
traiter de la paix pour le duc de Bourgogne, il dicta une lettre à son frère
le connétable. Il lui disait qu'en effet la trêve avec le roi d'Angleterre
était jurée, mais qu'il lui restait encore de grandes affaires, que pour les
terminer il aurait bien besoin d'une aussi bonne tête que la sienne, et qu'il
l'engageait à venir. Tout en dictant, il s'interrompit pour dire à lord
Howard et au sire de Contai : « Vous entendez bien que je n'ai pas
besoin de son corps, il me suffit d'avoir sa tête. » Quand la lettre fut
finie, on fit entrer maitre Rapine, et on lui en donna lecture. Le bon
serviteur était charmé de la confiance que le roi témoignait à son maître. Celui-ci
était moins confiant, et se serait bien gardé de se mettre entre les mains du
roi. Il fallut donc pour réussir continuer à traiter avec le duc de
Bourgogne. D'ailleurs cette armée des Anglais, descendue en-France, avait fait
peur au roi. ; il s'était vu en grand péril, et avait un sincère désir de la
paix. Le sire de Contai en était le principal négociateur. Malgré les
bravades du Duc, il avait aussi envie et besoin de la paix afin d'accomplir
ses projets sur la Lorraine. Le roi
d'Angleterre, apprenant cette négociation, s'indigna que le duc de Bourgogne,
après avoir refusé sa trêve, en négociât maintenant une autre, et envoya sir
Thomas Montgomery au roi de France pour lui proposer une alliance contre le
Duc, comme leur commun ennemi. Il aurait, disait-il, repassé la mer avec son
armée, pourvu que le roi payât la moitié de la dépense, et le dédommageai de
la perte qu’il éprouverait sur la gabelle des laines à, Calais. Une telle
offre était un sujet plutôt de crainte que de contentement pour le roi ; il
était trop heureux que les Anglais eussent repassé la mer, pour songer à les
faire revenir. Il répondit que la trêve ne serait pas autre que celle de
Pecquigny, que seulement le Duc en voulait avoir des lettres à part. Le 13
septembre, quinze jours après l'entrevue des deux rois, le duc de Bourgogne
signa an château de Soleure, entre Luxembourg et Montmédy, une trêve de neuf
années. Chacun gardait les villes é t pays qu'il tenait au moment des
conférences de Bovines ; le commerce et la libre communication entre les
sujets des deux princes étaient garantis ; une abolition avec restitution-de
biens était accordée de part et d'autre, sauf que le duc de Bourgogne
exceptait Baudoin, bâtard de Bourgogne, les sires de Croy, seigneur de Renti,
Jean de Chassa et Philippe de Comines ; des conservateurs de la trêve étaient
nommés pour prononcer sur les difficultés et contraventions. La
trêve était commune aux alliés des deux parties, s'ils faisaient, de là au
premier janvier 1476, la déclaration d'en vouloir profiter ; mais une clause
était insérée, par laquelle le roi pouvait facilement se dégager de toutes
promesses et de tout devoir envers ses alliés ; et par k fait c'était la plus
importante de tout ce traité. « Il est toutefois entendu que si lesdits
alliés, compris de la part du roi, ou aucun d'eux dans leur propre querelle,
ou en faveur ou aide d'autrui, faisaient la guerre à monseigneur de
Bourgogne, il se pourra défendre contre eux, et à cette fin leur faire guerre
offensive ou défensive, leur résister et obvier de toute sa puissance, les
contraindre et réduire par armes, hostilités ou autrement, sans que le roi
leur puisse donner ou faire donner secours, aide, faveur ni assistance à
l'encontre dudit seigneur le Duc, et sans que la trêve soit enfreinte. » L'empereur
n'était nommé par aucun des deux princes parmi leurs alliés ; le roi
promettait au contraire de se déclarer pour le duc de Bourgogne, si la
querelle venait à se renouveler entre lui et les gens de Cologne. A ce
traité étaient jointes plusieurs autres pièces stipulant sur des points qui,
au vrai, avaient fait le fond des négociations, mais que le Duc n'avait pas
voulu mentionner dans les conditions de la trêve. Par l'une de ces pièces, il
était réglé que, nonobstant la trêve, le roi pourrait continuer à posséder,
et achever de soumettre le Roussillon et la Cerdagne ; bien que le roi
d'Aragon fût allié du duc de Bourgogne ; tandis que, de son côté, le Duc
pourrait mettre sous sa main le comté de Ferette et-le pays de Haute-Alsace,
et les réduire à son obéissance par puissance d'armes. Au cas où la
communauté de Berne et ses alliés feraient aide, assistance ou secours d'une
manière quelconque à ceux de Ferette, le Duc pourrait procéder contre eux par
voie de guerre, et le roi ne leur ferait donner ni aide ni secours. Ainsi
chaque prince abandonnait son allié. Mais le point principal de toute
l'affaire, c'était le connétable. Le Duc donna d'abord des lettres où il
disait : « Le roi et nous avons été pleinement informés que messire Louis de
Luxembourg, connétable de France, a, par feintise, subtilité, leurre, moyens
et traités, pourchassé et suscité les guerres qui ont été entre le roi et
nous, empêché la paix, l'union et la concorde ; conseillé et averti les uns
contre les autres ; accru et entretenu de tout son pouvoir les divisions ;
fait plusieurs conspirations, rébellions, désobéissances, et enfin s'est
comporté de telle façon envers le roi et nous, que raisonnablement il doit
être tenu et réputé traître, rebelle, désobéissant, ennemi de la chose
publique, perturbateur de la sûreté, paix et tranquillité de l'état ;
considérant que les choses susdites sont telles, qu'elles ne peuvent
raisonnablement être dissimulées ; qu'au contraire, tous bons et justes
princes, quelque division qui soit entre eux, sont tenus de désirer et de
vouloir extirper de tels auteurs de sédition, et en faire telle punition
qu'elle serve d'exemple à tous : afin d'ôter et éteindre les choses qui
pourraient empêcher borine paix entre nous, et pour que plus aisément elle
puisse se faire et traiter : le roi et moi avons, à part ladite trêve,
accordé, conclu, promis et juré que, quelque appointement qui se fasse entre
nous à l'avenir, ledit messire Louis de Luxembourg n'y est et n'y sera
compris ; au contraire, en sera débouté, et forclos de part et d'autre, et
que le roi et nous procéderons contre lui de tout .notre pouvoir. » En
conséquence le Duc promettait de ne lui accorder nul asile ni refuge en ses
états, et de punir ceux de ses sujets qui lui donneraient aide ou soutien, ou
même qui le recèleraient. Enfin il promettait et jurait qu'il ferait de son
loyal pouvoir, par puissance d'armes, ou autrement, tout ce qu'il pourrait
pour prendre ou faire prendre la personne de messire Louis de Luxembourg,
quelque part qu'on le trouverait, et d'en faire justice. « Si, dans les huit
jours que nous l'aurons entre nos mains, nous n'avons pas fait punition ou
exécution de son corps, telle qu'elle doit se faire d'un criminel de
lèse-majesté, quatre jours après les huit jours passés, nous le rendrons et
baillerons entre les mains du roi ou de ses gens, pour en faire la punition
qu'il appartiendra. » Ces
promesses du Duc étaient sanctionnées par les plus forts serments qu'on eût
pu trouver. « Nous jurons en parole de prince, par la foi et serment de notre
corps, par Dieu notre créateur, sur la foi et la loi que nous tenons de lui,
et que nous avons apportée du saint baptême, sur le saint canon de la messe,
sur les saints évangiles, sur la vraie et précieuse croix de notre Seigneur
Jésus-Christ ; lesquels canons, évangile et vraie croix, nous avons touchés
de nos mains, de tenir, garder, observer, accomplir et entretenir toutes les
choses susdites sans en rien laisser, sans chercher aucun moyen, couleur ou excuse
pour y faire aucune mutation. Nous nous y obligeons par l'hypothèque de tous
et chacun de nos biens, sur notre honneur, sous peine d'être perpétuellement
déshonorés et vilipendés en tous lieux. Avec ce, promettons et jurons par
tous les mêmes serments, de ne jamais solliciter de notre saint-père le pape,
d'aucun concile, légat, pénitencier, archevêque, évêque, ou autre prélat,
dispense, absolution, ni relâchement des choses susdites, sans le
consentement exprès du roi. » Telles
étaient les précautions vaines que des princes sans foi s'efforçaient de
prendre pour s'enchaîner par leur parole. Le roi avait cependant cherché une
meilleure garantie, et pour s'assurer de la volonté du duc de Bourgogne, il lui
avait promis, par un autre traité, la confiscation du connétable ; toutes ses
grandes et belles seigneuries, ses villes, ses forteresses, et les trésors
qu'entassaient depuis tant d'années son avarice et sa rapacité. Le roi cédait
même Saint-Quentin, qui était du royaume, et que le connétable n'occupait que
par usurpation. Jamais de tels sacrifices n'avaient été faits, uniquement
pour perdre un homme, et les gens sensés s'étonnaient que le roi achetât si
cher la satisfaction de sa haine et de sa vengeance[30]. Le
connétable voyait bien ce qui se tramait contre lui. Le moment qu'il avait
tant redouté était arrivé. Il avait su les conditions arrêtées à Bovines, et
ne pouvait conserver de doute sur son sort. — Qu'allait-il faire ? Cet homme
si puissant, ce si grand seigneur qui, depuis tant d'années, tenait en
crainte les deux premiers princes de la chrétienté, ne savait plus comment
pourvoir sa sûreté. S'enfermerait-il dans son château de Ham, qu'il avait
fortifié à si grands frais, pour lui servir en-une telle nécessité, et qui
pouvait passer pour le lieu le plus fort qu'on connût ? Là, il aurait pu
résister longtemps, et attendre que l'orage fût passé. Si les armées des deux
princes l'y eussent à la fois assiégé, sa chance n'en eût été que meilleure,
car la discorde se serait mise plus tôt entr'eux. Mais pour se défendre il
fallait des hommes d'armes et des serviteurs[31] ; et tous le quittaient, tous
se ressouvenaient maintenant de quelque seigneurie qu'ils avaient dans les
états de France ou de Bourgogne, et qui leur prescrivait un devoir féodal
contre celui qu'ils avaient toujours servi. Il avait quelques gentilshommes
lorrains, et délibéra avec eux ; s'il ne s'en irait pas acheter quelque fort
château sur les bords du Rhin pour s'y tenir enfermé. Tenter un accommodement
avec le roi était impossible ; il le connaissait trop bien. La reine, sœur de
madame de Saint-Pol, morte peu de mois auparavant, venait même de lui écrire
de bien prendre garde à tomber entre les mains du roi, car c'en serait fait
de sa vie[32]. Il
résolut de se confier plutôt au duc de Bourgogne. Dans le temps des grandes
querelles avec les Croy et le duc Philippe, il avait été le protecteur et le
guide de sa jeunesse. Si le Duc avait jamais aimé
quelqu'un, c'était le connétable. Certes, il avait à s'en plaindre gravement,
et pouvait lui imputer mainte trahison ; Mais, au fond, le connétable avait
toujours eu de l'affection pour le Dus, et de la haine pour le roi. Il avait
des partisans et des amis à la cour de Bourgogne. Enfin, puisqu'il ne cherchait
pas à se défendre par la force, c'était ce qu'il pouvait risquer avec le
moins de péril. D'ailleurs il avait entre ses mains la ville de
Saint-Quentin, et le Duc pouvait encore la tenir de lui. Cette
ressource ne lui demeura pas longtemps. Le 14 septembre, lendemain du jour où
les traités avaient été signés, le roi se présenta devant Saint-Quentin. Les
portes lui en furent ouvertes sans résistance. Il changea tous les officiers
nommés par le connétable, et leur donna ordre de s'en aller sur-le-champ avec
leurs Lemmes et leurs enfants, sans leur accorder nul délai pour rien
emporter. Puis il envoya avertir le duc de Bourgogne que maintenant c'était
lui qui était maître de Saint Quentin. Le
connétable s'était, depuis quelques semaines, retiré à Mons en Hainaut. Le
sire d'Aimeries, le plus fidèle ami qu'il eût à la cour de Bourgogne, y était
grand-bailli. Le Duc, avant d'avoir signé le traité avec le roi, avait même
écrit au sire d'Aimeries d'obéir en tout à son cousin le comte Saint-Pol.
Déjà celui-ci avait prescrit au bailli d'assembler quatre cents lances. Mais,
dès que la trêve fut signée, et que Saint-Quentin fut pris, le Duc ordonna
que le connétable fût consigné à Mons, dans l'hôtellerie où il logeait, et
que la ville fût gardée. Le sire d'Aimeries, quelque chagrin qu'il en
ressentît, se vit contraint d'obéir. Toutefois le connétable n'était pas
veillé si étroitement qu'il ne pût se sauver. Il ne songea pas à fuir, et ne
se croyait certes pas en danger d'être livré. Le roi
demanda l'exécution du traité. Il envoya au Duc les sires de Gaucourt et de
Saint-Pierre avec maître Cerisais, pour lui rappeler les serments solennels
qu'il venait de faire. Le Duc n'était nullement résolu à les tenir, ou du
moins il voulait tirer tin plus grand profit encore de ce désir ardent
qu'avait le roi de perdre le connétable. Pendant les négociations, il avait
commencé la guerre contre le duc de Lorraine, qui, privé du secours du roi de
France, n'avait plus assez de forces pour se défendre. Ce prince fut d'abord
chassé du Luxembourg. La noblesse de ce pays s'était montrée favorable à son
entreprise, tant elle avait de haine pour le gouvernement du duc de
Bourgogne. Aussi, lorsque son armée eut recouvré le Luxembourg, il ordonna
d'abord de saisir tous les nobles qui avaient refusé de marcher contre le duc
de Lorraine. De là
les troupes du duc de Bourgogne étaient entrées en Lorraine. Elles étaient
commandées par le comte de Campo-Basso, qui chaque jour obtenait de son
maître une plus aveugle confiance. Un motif particulier de vengeance rendait
ce capitaine ardent à cette guerre. Il avait été longtemps au service de la
maison d'Anjou. Le duc René, succédant au dernier duc de Lorraine de cette
branche, n'avait pas confirmé Campo-Basso dans les récompenses et la
possession des seigneuries que lui avaient données ses prédécesseurs. Du
reste, selon les usages du temps, le comte de Campo-Basso n'était pas
tellement ennemi de son ancien maitre, qu'il ne lui fit secrètement offrir de
trahir le nouveau. Il commença par s'emparer de Briey[33], dont il fit avec cruauté
pendre la garnison ; elle s'était pourtant rendue sous promesse de la vie
sauve. Cette cruauté excita une grande l'aine contre le duc de Bourgogne, et
le bruit s'en répandit au loin. D'autant plus qu'il y avait dans la garnison
des gens d'Alsace et même des Suisses, qui, d'après l'alliance de l'année
précédente, étaient venus défendre la Lorraine. Cependant
le Duc, qui voulait garder cette province, pensa qu'il ne devait point s'y
rendre odieux. Dès qu'il fut arrivé à son armée, il fit cesser les rigueurs
du comte de Campo-Basso, et commença à traiter doucement les vaincus. En
entrant à Épinal il accorda une abolition aux habitants et à la garnison, et
promit de conserver les privilèges de la ville : « Je viens chez vous, dit-il
aux bourgeois, comme votre protecteur et bon ami, non comme ennemi et
conquérant. La gloire d'un prince est dans l'amour de ses sujets, plus que
dans le succès de ses armes. Je vous serai toujours aussi bon seigneur que
vous me serez loyaux serviteurs ; je vous en donne ma parole de prince, et ne
veux d'autre otage que votre serment. » La
Lorraine avait peu de moyens pour se défendre. Les comtes de Salm, de Nassau
et autres seigneurs avaient abandonné le duc René ; il n'avait plus pour
alliés que les confédérés du comté de Ferette, de la Haute-Alsace, et des
villes libres des bords du Rhin. Après avoir, pendant le siège de Neuss,
ravagé les frontières de la comté de Bourgogne,
brûlé la ville de Blamont, et obtenu constamment l'avantage sur les gens du
Duc, la confédération avait fidèlement, et selon les traités, envoyé des
secours au duc de Lorraine. Il était manifeste qu'aussitôt qu'il serait
vaincu, c'était sur les pays du Rhin que la guerre se porterait. Cette
conquête de la Lorraine était une infraction à la trêve ; car le duc René
avait déclaré qu'il y voulait accéder[34]. Ce prince était allé chez le
roi de France implorer sa protection et ses secours : de sorte que, sur cela,
s'était établie une nouvelle négociation, dont le connétable était toujours
le point décisif. Le duc de Bourgogne ne voulait le livrer qu'à condition que
le roi ne s'opposerait point à la conquête de la Lorraine ; et le roi
menaçait de faire entrer en Lorraine le sire de Craon, qu'il avait envoyé sur
la frontière avec cinq cents lances. Comme chacun des deux princes était bien
assuré que l'autre ne cherchait qu'à le tromper, la chose traînait en
longueur. Le Duc craignait que le roi ne tînt pas sa promesse, dès qu'une
fois on lui aurait livré le connétable ; et le roi pensait que le Duc, s'il
était maître de la Lorraine, refuserait de-sacrifier le connétable. Durant
ce délai, le malheureux comte de Saint-Pol, dont la vie était ainsi
marchandée, ne pouvant croire que sa ruine fût inévitable, cherchait tous les
moyens d'y échapper. Ce fut sans y mettre peut-être beaucoup d'espoir, qu'il
imagina d'écrire au comte de Dammartin, pendant si longtemps son mortel
ennemi, mais qui depuis quelque temps s'était très-secrètement rapproché de
lui[35] par l'entremise du duc de
Bourbon et du duc de Nemours. « Monsieur le grand-maître, je me recommande à
vous, de tout mon pouvoir, parce que le bruit de mon abandonnement court de
plus en plus, et que j'en suis chaque jour averti tant d'un parti que de l'autre.
J'ai envoyé, devers le roi, M. de Moui mon lieutenant, et, semblablement,
j'écris à Messieurs de l'Ordre[36]. De toutes lesquelles lettres
je vous ai envoyé les doubles, vu que je n'ai fait, et ni ne voudrais faire
chose pour laquelle le roi puisse avoir cause de faire de moi ledit
abandonnement. Je volis requiers et vous prie que vous vouliez me conseiller,
aider et servir si besoin est ; comme, en cas pareil, je voudrais faire pour
vous et comme nous sommes tenus l'un à l'autre par le serment solennel fait à
la réception de l'Ordre. Et sur ce, faites-moi savoir votre bon avis et
vouloir. Monsieur le grand-maître, s'il est chose-que., pour vous, je puisse
faire, faites-le-moi savoir, je le ferai ; et je prie Notre Seigneur qu'il
vous donne ce que vous désirez. » Le
danger pressait. Il écrivit au duc Bourgogne pour essayer de l'émouvoir et de
lui rappeler son ancienne amitié. « Mon très-honoré et très-redouté seigneur,
aussi humblement et affectueusement que faire je puis, je me recommande à
votre bonne grâce, de laquelle j'ai tant affaire, vu la nécessité où je suis,
pour avoir voulu vous rendre service. Comme vôtre pauvre parent, je me suis
retiré en vos pays pour y vivre et mourir ; et vous pourrez m'employer pour
vous où il vous plaira, sans épargner ma vie, ni mes biens. Mon très-honoré
seigneur, j'ai souvenance des honneurs et biens que j'ai reçus en votre
maison tant que j'y ai demeuré. C’est ce qui me donne espérance que vous ne
voudrez pas me mettre en oubli. Car vous ne voudriez pas blesser votre
honneur, et je ne fais nul doute que vous ne gardiez souvenir des promesses
que vous m'avez faites ou fait faire, et aussi du
service pie je vous ai rendu à la journée de Montlhéry ; vous suppliant
très-humblement, que la récompense n'en soit pas perdue, et qu'il vous plaise
croire le gentilhomme porteur de la présente. Il est à moi, et je lui ai
donné charge de vous remontrer ma dolente affaire. Écrit à Mons, le 14
novembre. Mon très-redouté seigneur, votre très-humble et très-affectionné
serviteur, Louis. » — « Dites-lui qu'en écrivant cette lettre, il a
perdu son papier et son espérance[37]. » Telle fut la brutale réponse
du Duc. Néanmoins
il hésitait beaucoup à livrer le connétable, et ne pouvait se dissimuler
l'indignité d'une telle action. D'ailleurs, il comptait ne pas avoir besoin
du roi pour acquérir la Lorraine. Tout le pays était soumis, hormis Saarbourg
et Nancy, devant lequel il était allé mettre lé siège. Le duc René ne pouvait
secourir la ville, et ne songeait à la sauver que par le roi de France. Elle
était défendue seulement par les habitants, et par leurs alliés de
Strasbourg, Colmar, Schelestadt, Bâle et du pays de Ferette. Ils combattaient
vaillamment, et faisaient grande résistance. On pouvait croire pourtant,
qu'ils seraient bientôt contraints à se rendre. Dans cette espérance, le Duc
remettait de jour en jour les ambassadeurs du roi. De son côté, celui-ci se
pressait d'autant moins de donner un consentement formel à la conquête de la
Lorraine, qu'il savait que le comte de Campo-Basso avait fait promettre
secrètement au duc René de traîner le siège en longueur. Enfin,
après six semaines, il fut convenu que le connétable serait remis aux mains
du chancelier de Bourgogne et du sire d'Himbercourt, pour être échangé contre
les lettres du roi qui autoriseraient le Duc à s'emparer de Nancy et de la
Lorraine. Ces lettres furent données le 12 novembre à Savigny-sur-Orge, entre
Paris et Essonne, où le roi était alors. Elles contenaient d'abord l'exposé
que faisait le duc de Bourgogne de la conduite des gens de Nancy, qui
avaient, attaqué ses troupes lorsqu'elles allaient combattre les gens du pays
de Ferette. Puis les lettres déclaraient que, s'il était en effet constant
que les choses se fussent ainsi passées, son frère et cousin pouvait procéder
contre ceux de Nancy, sans enfreindre la trêve, comme contre les gens de
Ferette qui n'y étaient pas compris ; qu'ainsi ce n'était et ne pouvait être
un sujet de querelle. D'autres lettres portaient que le Duc aurait délai
jusqu'au 20 janvier, pour opter et choisir entre la confiscation du
connétable et la possession du duché de Lorraine. Le sire
d'Aimeries avait remis avec douleur le connétable au chancelier Hugonnet et
au sire d'Himbercourt, les plus grands ennemis qu'il eût en Bourgogne, ceux
qui déjà une fois l'avaient vendu aux conférences de Bovines. Ils le
conduisirent à Péronne. Leur instruction était de le donner aux gens du roi,
le 24 novembre, à moins qu'ils n'eussent nouvelle de la prise de Nancy. Ils
suivirent exactement cet ordre, n'attendirent pas un jour de plus, et sur le
dépôt des lettres du roi, ils livrèrent le connétable à l'amiral de France,
aux sires de Saint-Pierre, du Bouchage et à maitre Cerisais. Trois heures
après, 'arriva un message du duc de Bourgogne portant l'ordre de, différer
encore la remise du connétable : il n'était plus temps. Les
gens du roi le firent tout aussitôt partir pour Paris[38]. Il y arriva le 27 novembre. On
avait voulu éviter de lui faire traverser la ville, et il fut conduit par les
champs à la Bastille ; mais la porte extérieure étant fermée, il fallut passer par la porte
Saint-Antoine. Le connétable était vêtu d'une robe de velours noir, son chapeau
descendu sur ses yeux, et il montait un mauvais petit cheval. Le chancelier
de France, le sire de Gaucourt gouverneur de Paris, le premier président du Parlement, les présidents,
les conseillers, les procureurs et avocats du roi, sire Denis Hesselin,
ancien échevin de la ville et maintenant maître d'hôtel du roi, se trouvaient
à la Bastille. « Messeigneurs, dit l'amiral de France, voici monseigneur de
Saint-Pol que le roi m'avait chargé d'aller quérir par-devers monseigneur le
duc de Bourgogne qui avait promis de le lui bailler. Selon sa promesse, il me
l'a fait remettre et délivrer pour et au nom du roi. Depuis et jusqu'à ce
moment, je l'ai bien gardé, et le remets entre vos mains pour instruire son
procès le plus diligemment que vous pourrez, et faire tout ce que Dieu, la
raison, la justice et vos consciences vous aviseront devoir être fait. »
— « Puisque le plaisir du roi, répondit le chancelier, est d'envoyer le
comte de Saint-Pol, son connétable, entre les mains de la Cour du Parlement,
qui est la justice souveraine et capitale du royaume de France, ladite Cour
verra les charges qui sont contre ledit connétable, sur icelles lui parlera,
et cela fait, en ordonnera ainsi qu'elle verra qu'il doit être fait par
raison. » Le
prisonnier fut alors remis à Philippe Luillier, capitaine de la Bastille, et
Jean Dos-set, sire de Saint-Pierre, à qui le roi en avait spécialement commis
la garde. Dès le lendemain, le chancelier, le premier président, les présidents,
et plusieurs conseillers et avocats du roi, assistés du sire de Gaucourt,
gouverneur de Paris, de sire Denis Hesselin et de maître Aubert Leviste,
conseillers du roi, se transportèrent dans la chambre où était enfermé le
connétable. Le chancelier, après plusieurs notables remontrances, lui dit
qu'il y avait deux voies à suivre. L'une de douceur, l'autre de justice. Pour
la première, il lui fallait écrire, ou faire écrire la vérité sur les charges
à lui imputées, et envoyer sa déclaration au roi, en y joignant telles
requêtes que bon lui semblerait ; ou bien dire de bouche la vérité à l'un ou
plusieurs de Messieurs qui étaient présents : alors on ferait savoir au roi
ce qu'il aurait déclaré et demandé. Par la voie de justice, il serait
interrogé selon les formes accoutumées. Le connétable demanda pour y
réfléchir un délai jusqu'après dîner. Le soir, les commissaires revinrent, et
il déclara qu'il aimait mieux qu'on l'interrogeât selon la forme de procéder
en justice. L'interrogatoire
commença aussitôt ; l'amiral, le sire de Saint-Pierre, le capitaine de la
Bastille et un élu de la ville de Paris y assistaient. Il fut très-long ; les
charges étaient nombreuses, laissaient peu d'excuse, et ne comportaient guère
de dénégations. Le roi d'Angleterre, le duc de Bourgogne, le duc de Bourbon
avaient remis ses lettres et ses scellés ; le duc Charles de Calabre avait
pris du roi, peu de jours auparavant, des lettres d'abolition, et avait
déclaré toutes les intelligences du connétable avec lui et le roi René, ainsi
que tout ce qu'il savait des messages envoyés à la duchesse de Savoie, au
comte de Genève, au duc de Milan, au comte de Bresse, au duc de Nemours. Le
connétable confessa toutes ses secrètes pratiques pour entretenir la discorde
entre le roi et le feu duc de Guyenne, son alliance avec le duc de Bourgogne,
la promesse qu'il lui avait donnée de faire toujours reculer l'armée
lorsqu'on lui ferait la guerre, ses efforts inutiles pour entraîner le duc-de
Bourbon, ses intelligences avec le roi d'Angleterre, et comment, dans le
temps de M. de Warwick, il n'avait rien fait de ce que le roi lui avait
ordonné ; comment, deux jours après sa réconciliation avec le roi, il avait
fait assurer le duc de Bourgogne de compter toujours sur lui ; comment il
avait détourné de tout son pouvoir le duc de Calabre de se fier au roi, en
lui persuadant qu'on devait le mettre en prison ; comment il avait traité le
partage du royaume avec le roi Édouard, et demandé pour sa part la Brie et la
Champagne ; comment Ithier Marchand et le sire de La Rivière avaient fait nombre
de messages entre le duc de Bretagne et lui. Ce
qu'il avoua de plus grave fut d'avoir promis au duc de Bourgogne de ne pas
douter de lui, et qu'il trouverait bien manière de prendre le roi au collet
pour le faire mourir ou finir sa vie quelque part. Toutefois il protestait
que cette promesse n'avait jamais été sincère ; qu'il n'avait jamais formé
aucun mauvais dessein contre la personne du roi ; qu'il serait plutôt allé
jusqu'au bout du monde pour l'avertir de tout danger dont il eût été menacé.
Alors il répéta ce qu'en chemin il avait déjà dit à du Bouchage et à
Saint-Pierre : que si le roi voulait lui pardonner, il déclarerait des choses
essentielles à sa sûreté, et ne cacherait rien de ce qu'il avait vu. Interrogé sur ce point, il répondit qu'Hector de l'Écluse, un de ses serviteurs, lui
avait dernièrement dit, à Mons, que le duc de Bourgogne s'était ouvert sur le projet de
faire mourir le roi. Il avait ouï dire aussi à diverses personnes qui le plaignaient de sa
détention,
qu'il pourrait advenir bientôt une chose qui aiderait à sa délivrance. Néanmoins le sire d'Aimeries,
grand bailli de Hainaut, lui avait dit que c'étaient de folles espérances
fondées sur la prochaine entrevue du roi et du Duc. Depuis, le prévôt de
Mons, homme peu sage, il est vrai, en ses paroles, lui avait encore parlé de
cette entrevue, disant qu'elle devait avoir lieu à Estrées-au-Pont, près de
Guise, et que ce qui s'y passerait donnerait à lui connétable sa délivrance,
et au duc de Bourgogne le plus grand profit qu'il eût
jamais fait. Le
chancelier lui demanda s'il ne savait rien de plus, et si Hector de Lécluse
ou quelque autre ne lui avaient pas dit de quelle
façon on devrait s'y prendre pour saisir, le roi ou pour le tuer. Le
connétable répliqua qu'il n'avait rien de plus à dire, et que tous les discours
qu'il avait entendus à Mons, au sujet de cette entrevue et de ce qui pourrait
s'y faire, lui semblaient dénués de raison. Toutefois il se souvenait,
ajouta-t-il, que pendant le siège de Neuss, ayant envoyé au duc de Bourgogne.
Jean Lecomte, bailli de ses terres du Cambrésis, celui-ci, à son retour, lui avait
rapporté : qu'étant en présence du Duc dans sa chambre, un des secrétaires de
ce prince avait dit que si le connétable pouvait prendre ou tuer le roi, ce
serait le plus beau coup du monde. Lecomte avait répondu qu'il proposerait
l'affaire à son maître le connétable. Alors le Duc, qui se tenait à l'autre
bout de la chambre, et à qui le secrétaire, pendant cette conversation était
allé plusieurs fois parler, s'était avancé et avait dit : « Vous
avez bien entendu ce qu'on vous a dit ? » Le
connétable dit encore qu'il se rappelait que dernièrement, lorsqu'il était
allé voir le Duc à Valenciennes, il l'avait trouvé dans un tel accès de
fureur contre le roi, et lui avait entendu tenir de si horribles propos,
qu'il l'avait conjuré de changer de discours, ce qui n'avait eu d'autre effet
que d'augmenter sa colère. On l'avait aussi beaucoup pressé de s'employer
pour une entrevue entre le roi et le Duc ; mais, voyant à quoi l'on songeait,
il s'y était constamment refusé. Il appelait en témoignage son secrétaire,
maitre Jean Richer, à qui il avait alors parlé de tout cela, et qui s'était
jeté à ses genoux en pleurant pour le remercier de ne point se prêter à de si
criminels complots, et pour le conjurer de persister dans ses refus, disant
que Dieu le bénirait et le sauverait de tout péril. A quoi le connétable
avait répondu, du moins selon son propre récit, qu'il aimerait mieux mourir
mille fois que d'entendre à de telles propositions. Les
deux interrogatoires où le connétable avait fait tous ces aveux, avaient eu
lieu dans sa prison le 28 novembre et le 4 décembre. Le 11, le Parlement,
toutes les chambres assemblées, ordonna que la cour et les commissaires du
roi se transporteraient à la Bastille pour que la confession de l'accusé lui
fût lue, afin de savoir s'il y persistait. Le connétable jura sur les saints
évangiles qu'il n'avait dit que vérité, et supplia la Cour d'avoir son fait
en grande recommandation. Il fut
encore interrogé deux fois : la première, devant tout le Parlement ; la
seconde, par le chancelier et les commissaires du roi, toujours à la
Bastille. On voulait surtout connaître tous les princes, seigneurs, ou autres
qui avaient pris part aux complots contre le roi. Quelque envie qu'on eût
d'en savoir davantage, on ne mit pas toutefois le connétable à la torture. Si
le roi eût été à Paris, il n'eût pas vu volontiers cette douceur trop grande
du chancelier et du Parlement[39]. Son
fils aîné, le comte de Marle, envoya Montjoie, héraut de France, qui,
d'ordinaire, servait sous le-connétable, porter des lettres à maître
Vanderiesche, président de la chambre des comptes, et ancien serviteur de la
maison du Luxembourg, afin de lui demander ses conseils et ses bons offices
dans une si cruelle position. Vanderiesche ne voulut pas même ouvrir les
lettres. Il les porta au chancelier. Le héraut se douta alors qu'il pourrait
bien courir quelque risque. On le poursuivit, il fut attrapé et mis en
prison. Dans le
même temps, le roi, qui se tenait au Plessis, près de Tours, fit venir le
comte de Roussi, second fils du connétable, de la tour de Bourges, où il
était retenu depuis la bataille de Guipy. Il le traita avec une extrême
rudesse, lui reprocha sa conduite qu'il nomma folle et criminelle, ses
ravages sur les terres du royaume, ses violations de trêves, et enfin lui fit
une si grande terreur que le comte de Roussi croyait son dernier jour arrivé.
Le roi termina en lui commandant de payer sa rançon de quarante mille écus
d'or, dans le terme de deux mois, sans quoi il le ferait mourir. Dans
cette disposition de haine contre le connétable et tout ce qui lui tenait, le
roi ne laissa pas tarder le procès. Ses ordres, ainsi que les démarches du
sire de Saint-Pierre et des autres commissaires, pressaient le Parlement.
C'était comme à regret, et d'après les avis du chancelier, que cette affaire
était instruite en forme complète de justice. Le roi aurait bien préféré que
le connétable fût jugé par voie de commission[40]. Le 19
décembre au matin, le sire de Saint-Pierre entra dans la chambre du
connétable. Il était couché : « Dormez-vous, monseigneur ? dit-il. — Non,
répondit le connétable ; il y a longtemps que je n'ai dormi ; j'étais à rêver
tristement. — Il vous faut lever, monseigneur, pour venir par-devant les
seigneurs du Parlement, afin d'entendre aucunes choses qu'ils ont à vous dire
; ce qui ne peut se faire convenablement qu'en ladite cour. Le sire
d'Estouteville, prévôt de Paris, et ses gens sont en bas pour vous accompagner.
» Le connétable témoigna quelque chagrin et quelque crainte. Il n’aurait pas
voulu passer de la garde de sire Luillier, capitaine de la Bastille, qui le
traitait doucement, à la garde du sire d'Estouteville, qu'il connaissait pour
un de ses plus vifs ennemis. Il redoutait encore plus de traverser la ville.
Le peuple de Paris avait dès longtemps une grande haine pour le connétable,
et le regardait comme l'auteur des discordes et des guerres. Souvent le roi
avait eu à punir des discours et des écrits, où l'opinion populaire s'était
fortement montrée contre ce seigneur. Le sire
de Saint-Pierre le rassura en lui promettant qu'il serait ramené à
la-Bastille. Il arriva au Palais. Les sires de Gaucourt et Hesselin
l'attendaient au bas de l'escalier de la tour criminelle. Ils le saluèrent ;
il rendit courtoisement le salut, et fut amené en la salle. Ce fut le
chancelier qui lui adressa la parole : « Monseigneur de Saint-Pol,
dit-il, vous avez été ci-devant, et jusqu'à présent, tenu et réputé pour le
plus sage et le plus constant chevalier de ce royaume, et maintenant il vous
faut avoir meilleure constance encore que vous n'avez
jamais eue. » Il ajouta : « Monseigneur, vous devez ôter le collier de
l'ordre du roi. — Volontiers, » reprit le connétable, et il se mit en devoir
de le détacher. Comme une épingle le tenait par derrière, il pria
Saint-Pierre de l'aider. Puis, baisant le médaillon de Saint-Michel, il remit
ce collier au chancelier. — « Et l'épée de connétable ? continua le
chancelier. — Elle me fut prise lorsqu'on m'arrêta ; je n'ai rien que ce que
je portais sur moi, en entrant à la Bastille, » répondit le connétable. Le
chancelier se retira, et maître Jean de Popincourt, président au Parlement,
entra dans la salle. « Monseigneur, dit-il, vous savez que par ordonnance du
roi, vous avez été constitué prisonnier à la bastille Saint-Antoine, à raison
de plusieurs crimes qui vous sont imputés. Vous avez eu communication
desdites charges, et y avez répondu. Vous avez été ouï dans tout ce que vous
avez voulu dire, et vous avez baillé vos excuses. Tout a été ou est fait en
grande et mûre délibération, et je viens vous lire l'arrêt de la Cour. — Ladite
Cour a déclaré et déclare messire Louis de Luxembourg criminel du crime de
lèse-majesté ; comme tel, l'a privé de l'office de connétable de France et de
tous ses autres offices, honneurs et dignités. En outre ladite Cour l'a
condamné et condamne à souffrir mort, à être
décapité en la place de Grève, à Paris, et a déclaré et déclare chacun de ses
biens, meubles et immeubles, être confisqués et appartenir au roi. Et combien
que, vu l'autorité des grands et exécrables crimes par lui commis, ledit
messire Louis de Luxembourg, dût être écartelé, ses quatre membres pendus sur
la voie publique, et son corps au gibet, néanmoins, par diverses
considérations, surtout pour son dernier mariage dont sont issus des enfants,
la Cour a ordonné qu'après l'exécution publiquement faite de sa personne, son
corps sera inhumé en terre sainte s'il le requiert. » Le
connétable sembla un instant étonné. Il n'avait jamais cru que le roi en vînt
jusque-là. Cependant sa contenance resta ferme, et il dit d'une voix assurée.
« Ah, ah ! Dieu soit loué ! voilà une bien dure sentence ! Je supplie et
requiers Dieu de m'accorder aujourd'hui la grâce de le bien connaître. » Puis
se retournant, il ajouta : « Monsieur de Saint-Pierre, ce n'est pas ce que
vous m'aviez promis. » Le curé
de Saint-André-des-Arcs, un pénitencier du chapitre de Paris et deux moines
vinrent alors le préparer à mourir. Il se confessa et demanda à communier, ce
qui lui fut refusé ; mais il obtint qu'on lui célébrerait une messe. Il y
assista bien dévotement, et parut satisfait ; ensuite il mangea un peu de
pain bénit. L’heure
s'avançait, il dit alors à ses confesseurs qu'il avait sur lui soixante-dix
écus d'or, et voulait les employer en bonnes œuvres pour le salut de son âme.
Pour lors un débat s'éleva entre le Cordelier et l'Augustin, qui voulaient
chacun que la somme fût donnée pour les pauvres novices de sa maison. Le
connétable donna alors un quart de la somme à chacun de ses confesseurs, s'en
remettant à leur discernement. Le Cordelier obtint aussi de lui qu'il
choisirait son église pour être enseveli, et non point Saint-Jean-en-Grève
qui avait été désigné. Puis il tira de son doigt un anneau d'or enrichi de diamants,
et pria le pénitencier de le placer au doigt de l'image de Notre-Dame. « Mon
père, dit-il ensuite, voici une pierre que j'ai toujours portée à mon cou, et
que j'ai fort aimée, parce qu'elle a une grande vertu : elle préserve de
toute peste et contagion, et résiste à tout poison. Je vous prie, portez-la
de ma part à mon petit fils Louis, et dites-lui que je le prie de la bien
garder pour l'amour de moi. » On
l'avertit que le moment était venu. Il sortit du palais, monta à cheval, et
fut conduit à l'Hôtel-de-Ville. Il s'arrêta assez longtemps dans le bureau,
conversant pieusement avec les confesseurs, puis demanda à dicter un codicille.
Il avait, peu de jours auparavant, fait un testament à Péronne, lorsqu'on
l'avait remis aux gens du roi. Soit pour mieux disposer le roi, soit pour
conformer sa dernière volonté à ce qui pourrait recevoir exécution, il avait
favorisé, autant qu'il était en lui, son jeune fils Louis, neveu de la reine
de France. Cependant ses autres fils, ses filles, ses nombreux enfants
étaient aussi mentionnés en ce testament avec tendresse et munificence. Le codicille
qu'il dicta à sire Hesselin, se rapportait à une dette dont il assurait le
paiement, à une terre qu'il donnait encore de plus à son fils Louis, à ses
chevaux et harnais qu'il léguait à Jacques son bâtard. On avait élevé un
passage en planches pour aller de la fenêtre de l'Hôtel-de-Ville sur l’échafaud.
A trois heures le connétable s'y rendit, se mit à genoux en se tournant vers
l'église Notre-Dame. Le Cordelier tenait la croix devant lui, et souvent il
la prenait et la baisait en pleurant. Le bourreau vint le chercher ; il se
laissa tranquillement attacher les mains, et s'avança vers le milieu de
l'échafaud. Alors il se tourna vers le chancelier, les sires de Gaucourt, de
Saint-Pierre, Hesselin, et autres officiers du roi qui étaient près de la
fenêtre de l’Hôtel-de-Ville, et leur cria : « Merci pour le roi ! priez
pour moi, et recommandez mon âme à Dieu. » Il requit aussi le peuple de prier
pour lui, rangea de son pied le carreau aux armes de la ville qu'on avait
placé sur l'échafaud, s'agenouilla dessus, baisa encore le crucifix, courba
la tête ; du premier coup et en un clin d'œil elle fut abattue. Le bourreau
la prit par les cheveux, lava le sang dans un baquet rempli d'eau, puis la
montra au peuple. Il y avait une foule immense sur la place et aux environs,
et l'on estima que plus de cieux cent mille personnes avaient assisté à cette
exécution. Le
chancelier fit aussitôt venir les confesseurs pour leur demander si le
connétable ne leur avait rien dit qui dût être déclaré. Il leur permit
d'exécuter les dernières volontés dont il les avait chargés ; toutefois il
garda pour le roi la pierre qui sauvait du poison. Le
connétable, quelque dur qu'eût été son sort, trouva peu de pitié, surtout en
France et à Paris. C'était un fort grand seigneur, le plus puissant de son
temps, magnifique et noble dans ses façons ; il avait eu la faveur des
princes et des dames. Nul n'avait jeté un plus grand éclat que lui ; mais il
passait pour orgueilleux et cruel. Toutes les fois qu'il avait fait la
guerre, on avait reconnu celui qui, étant encore enfant à rage de quatorze
ans, sous la discipline de son oncle le comte de Ligni, /égorgeait des
prisonniers de sang-froid, et comme par passe-temps[41]. Le peuple le regardait surtout
comme le principal perturbateur de la paix, et traître au royaume de France[42]. On plaisanta sur sa mort ; on
parla du ravissement de saint Paul, et de saint Paul pris par saint Pierre, à
cause du nom de son gardien. Il y eut aussi une longue complainte remplie de
moralités sur la trahison, l'orgueil, l'ambition, l'inconstance de la fortune
et tout ce que pouvait faire penser une si grande chute. On y disait : Pleurez
ma mort, patrons de pillerie, Hommes
de sang, qui aimez brouillerie ; Plus
ne vous puis servir, ni aide faire. Pleurez
donc tous, et tâchez de défaire Les
unions des princes, et l'accord Qu'eusse
empêché, si n'eût été ma mort. Petits
enfants, dont guerre occit les pères, Soyez
en joie au ventre de vos mères ; Car
par ma mort vous vivrez en repos. Femmes,
et qui des larmes amères Avez
jeté pour vos maris et frères, Quittez
le deuil, tenez joyeux propos. Nobles,
marchands, et tous autres suppôts, La
paix vous dit, comme à ses chers amis, Que
justice a l'un de ses ennemis. En
effet, les peuples n'avaient pas eu, depuis beaucoup d'années, autant de joie
et d'espérance qu'en ce moment[43]. La crainte de voir recommencer
les horribles calamités d'une guerre des Anglais cri France, les avait jetés
dans la consternation, et leur contentement était d'autant plus vif, que leur
épouvante avait été plus grande. Ce qui excitait encore plus l'allégresse
dans les bonnes et riches villes, c'était de voir renaître le commerce.
Depuis plus de cinq ans toute communication était fermée entre la France, la
Bourgogne et l'Angleterre ; maintenant, en vertu des trêves, où les princes
s'étaient surtout appliqués à donner au négoce toute assurance et sécurité,
les marchands recommençaient leurs voyages, s'en allaient dans les pays et
aux lieux dans lesquels ils avaient accoutumé auparavant de débiter leurs
denrées et marchandises. Ils visitaient leurs anciens amis et correspondants,
afin de renouer le fil de leurs affaires. Non-seulement ils en recevaient un
bon accueil, mais leur retour était un motif de réjouissance publique ; les
villes leur donnaient des fêtes et de pompeux banquets. A
travers toutes ces démonstrations joyeuses, les hommes de bien, les sages
conseillers, les gens qui savant regarder et juger les affaires des états, ne
pouvaient mettre une confiance si aveugle dans les princes et dans leurs
promesses. Les traités qu'on venait de conclure semblaient heureux pour les
peuples, mais leurs 'conditions et leurs motifs étaient infâmes ou honteux à
ceux qui les avaient signés. Le roi
d'Angleterre avait demandé de l'argent à son parlement, et en avait obtenu de
ses sujets par voie de bénévolence ; il avait mis tout son royaume en rumeur
pour conquérir la France ; il avait passé la mer avec une nombreuse armée ne
parlant que de se faire sacrer à Reims et d'entrer en grand triomphe dans sa
ville de Paris. A peine arrivé, il s'était trouvé en discorde avec son
principal allié, dont il n'avait pas même pris soin de savoir auparavant les
affaires ni, la situation. Bien que le génie déloyal du connétable fût connu
de tous, il s'était laissé jouer par lui. Enfin, sans se présenter au combat,
il s'en retournait sans autre avantage que quelques sommes qui tournaient à
son profit, non pas au bien de la chose publique de son royaume. Pour le
roi de France, il consentait à payer tribut aux Anglais, lorsque jamais il
n'avait eu si belle occasion de gagner sur eux quelque belle bataille ;
encore une fois, tous ses préparatifs de guerre se trouvaient perdus. Pour
contenter sa vengeance, il accordait au duc de Bourgogne, dont il avait moins
à craindre que jamais, plus qu'il n'avait cédé dans aucun moment. Il lui
rendait Saint-Quentin, et lui accordait les vastes domaines et les trésors du
connétable. Ce qui excitait une plus grande indignation, c'était de lui voir
livrer ses alliés, ceux qu'il avait excités contre le Duc à force de
promesses et de serments. Le duc de Lorraine, la confédération des pays du
Rhin, les ligues suisses restaient abandonnés par
son manque de foi toute la colère du duc de Bourgogne. Mais
celui des trois Princes dont l'honneur et la renommée diminuèrent le plus par
cette paix, ce fut le duc de Bourgogne. Sans parler de la folie du siège de
Neuss, et de la façon dont il s'était comporté avec le roi d'Angleterre, rien
ne semblait égaler l'indignité d'avoir livré le connétable, ce vieil ami de
sa jeunesse, ce noble serviteur de sa maison. Après l'avoir reçu dans ses
états, après lui avoir promis sûreté, il le remit aux mains de leur commun
ennemi et l'envoya à une mort certaine. Si l'on voulait chercher le motif
d'une telle indignité, on n'en trouvait nul autre que l'avarice. Ce fut
surtout pour se procurer les grands trésors du connétable qu'il le vendit ;
ce fut pour recueillir environ quatre-vingt mille écus, qu'il commit une
telle cruauté et manqua à tous les plus saints devoirs ; lui qui, dans son
orgueil et ses emportements reprochait toujours au roi sa mauvaise foi, et se
donnait pour le plus loyal des princes. Aussi
il n'y eut qu'une opinion dans la chrétienté sur l'infamie de cette action.
On y vit une preuve que le duc de Bourgogne était comme abandonné de Dieu, et
marchait dans une voie de perdition. La grandeur de sa puissance et de sa
richesse, son ambition de gloire et de conquête, sa volonté absolue, qui ne
pouvait souffrir les conseils, sa haine du repos, sa complaisance en lui-même
qui le livrait à ses propres désirs et à ses passions furieuses, l'avaient
rendu de plus en plus insensé, et maintenant il semblait accomplir une sorte
de malédiction du ciel. Il était odieux it ses sujets et n'aimait plus que
les étrangers. Il remplissait son armée de Lombards et d'Italiens, qu'il
recrutait sans cesse chez le duc de Milan, devenu un de ses meilleurs alliés.
Toute sa confiance était uniquement accordée au comte de Campo-Basso. Nul
avertissement ne pouvait lui ouvrir les yeux sur ce capitaine. Le trouvant
complaisant à ses volontés, prêt à approuver tous ses desseins, il n'écoutait
plus que lui ; sans pour cela lui témoigner plus d'amitié, ni être pour lui
un moins rude maître. Toutefois,
sa fortune jeta encore un dernier éclat, mais ce fut pour achever de
l'aveugler et de le perdre. Le 29 novembre, cinq jours après la remise du
connétable, la ville de Nancy s'était rendue. Le Duc avait permis à la
garnison de sortir vie et bagues sauves, et les bourgeois avaient obtenu la
conservation de leurs privilèges. Le lendemain il fit une entrée triomphale.
Auprès de lui chevauchaient, magnifiquement armés et habillés, le prince de
Tarente, fils du roi de Naples, arrivé depuis quelques jours, le duc de
Clèves, les comtes de Nassau, de Marle, de Chimay, de Campo-Basso, Antoine
grand-bâtard de Bourgogne. Le Duc était resplendissant d'or et de pierreries.
Il portait une bavette rouge entourée de sa couronne ducale, qui était si
riche de diamants et de perles, qu'elle valait, disait-on, tout un duché. Ses
pages, au nombre de douze, attiraient aussi tous les yeux par l'éclat de leur
parure. Il se rendit à l'église Saint-Georges, entendit la messe, prêta
serment de conserver les privilèges de la ville et du duché, et revint à
pied, laissant, selon la coutume, son cheval tout harnaché aux chanoines de
la cathédrale[44]. Le Duc
avait la volonté de demeurer possesseur de la Lorraine. Il envoya au roi des
lettres contenant sa renonciation aux domaines du connétable, que toutefois
il persista à solliciter[45]. Il venait aussi de conclure un
traité d'alliance avec l'empereur, qui avait été signé au siège même de
Nancy, le 27 novembre. S'étant donc assuré que nul ne contre dirait sa prise
de possession du duché de Lorraine, il se comporta en conséquence, et, comme
un nouveau souverain, se montra courtois et gracieux à tous venants. Les
portes de son hôtel étaient ouvertes à gens de tout état. Il écoutait leurs
demandes, faisait justice à leurs griefs, et montrait volonté de gagner les
cœurs des sujets qu'il venait de conquérir. Le 18
décembre, ayant assemblé les États du duché, il dit qu'il leur serait bon
prince ; que Dieu lui ayant fait la grâce de lui donner la Lorraine, il la
gouvernerait en toute justice ; que la ville de Nancy lui plaisait plus que
nulle autre ; qu'il en voulait faire la capitale de ses états, l'agrandir, la
rendre belle 'et bien bâtie ; qu'elle serait le siège d'une cour souveraine
de justice, finances, aides et trésor ; qu'elle pouvait s'assurer sur sa
faveur et sa protection ; qu'aucun prince de la chrétienté n'était mieux en
état de la Barder et défendre ; que lui portant une spéciale affection, il
avait le projet d'y bâtir un bel hôtel, et que c'était à Nancy qu'il comptait
finir ses jours. Enfin, il parla si bien, que les gens des États disaient qu'il
n'y avait pas un prêtre assez habile pour faire un aussi beau sermon[46]. Après
avoir réglé les affaires de la Lorraine, il donna ordre à son armée de
s'assembler à Toul dès le mois de janvier. Une telle volonté n'était pas peu
surprenante. Chacun se demandait comment, après avoir accompli si facilement
une si belle conquête que personne ne lui disputait, il s'en allait commencer
une guerre et se remettre en campagne au milieu de l'hiver, avec une armée
encore toute fatiguée et troublée du siège de Neuss, et qui semblait exiger
au moins une année de repos pour être remise à point et en bonne ordonnance. Ce qui
l'engageait à se hâter de la sorte, c'était le ressentiment furieux qu'il
avait conçu contre les Suisses, et l'espérance de se venger facilement d'un
peuple si pauvre et si rustique. Depuis qu'ils étaient devenus les alliés du
roi de France et de l'Autriche, ils s'étaient, il est vrai, comportés sans
nul ménagement envers leur ancien ami le duc de Bourgogne. Après le secours
prêté aux gens de Ferette, après la bataille de Héricourt et le pillage de
Pontarlier, la guerre avait continué sur les marches de la comté
de Bourgogne[47]. Blamont avait été brûlé. On
était venu jusqu'aux portes de Besançon, et le trouble avait été si grand
dans toute la province, que le prince de Tarente s'était vu arrêté dans sa
route, lorsqu'il venait d'Italie, et contraint de changer de chemin. En
outre, pour s'assurer les passages du jura, les gens de Berne s'étaient
emparés des forteresses de Jougne, Orbe et Granson, qui appartenaient au sire
de Châtel-Guyon de la maison d'Orange, un des principaux seigneurs de la cour
de Bourgogne. Cependant
ils avaient maintenu leurs anciennes alliances avec la maison de Savoie, bien
qu'elle fût devenue soumise et même zélée pour les intérêts et les desseins
du Duc. Charles Jacques, comte de Romont, oncle du jeune duc régnant, était
un des principaux chefs de l'armée bourguignonne. Il attirait sans cesse une
foule de Savoyards au service de ce prince. Son frère Louis, évêque de
Genève, était aussi du parti opposé au roi de France, et même madame Iolande
de France, sa sœur, duchesse régente, ne gardait plus aucune apparence envers
lui. C'était sous sa médiation que le duc de Milan avait contracté alliance
avec le duc de Bourgogne. L'espoir d'obtenir pour son fils mademoiselle Marie
de Bourgogne, semblait le motif de cette partialité qu'on n'eût pas attendue
d'une princesse de France. En
véritable sœur du roi Louis, elle n'ignorait pas néanmoins l'art de ménager
les deux partis à la fois et de se conserver des ressources à tout événement.
Ainsi elle entretenait les Suisses de promesses et d'assurances amicales,
s'efforçant de les apaiser lorsqu'ils alléguaient quelques griefs. Le
principal motif de leurs plaintes était le continuel passage des soldats
lombards, qui arrivaient d'Italie par le Saint-Bernard ou le Mont-Cenis, pour
renforcer l'armée de l'ennemi le plus cruel des ligues suisses, du prince qui
voulait les détruire. En outre, ces étrangers infestaient les routes et
insultaient les habitants, qui les avaient pris dans une extrême aversion.
Dernièrement les Bernois étaient venus à la rencontre de deux cents cavaliers
lombards, qui descendaient le Saint-Bernard, et ils avaient pillé la ville
d'Aigle, parce que le sire de Torrent, son seigneur, avait donné asile à ces
Italiens. A la suite de cette expédition, qui avait conduit les Bernois sur
les limites du Valais, ils avaient conclu une alliance avec l'évêque de Sion,
inquiet aussi des projets de la maison de Savoie, et du continuel passage des
bandes italiennes. Le comte de Romont en plaçait comme garnison dans ses
villes, tout au milieu des pays de Berne et de Fribourg, où leur présence
irritait singulièrement les esprits. Chaque jour il ménageait moins les
Bernois. Il leur interdisait d'acheter dans ses domaines, et sur ses marchés,
les provisions nécessaires pour les forteresses qu'ils occupaient dans le
Jura. Les renforts qu'ils y envoyaient étaient attaqués en chemin. Plusieurs
de leurs bourgeois furent mis cruellement à mort. Enfin, les choses ne
pouvaient guère demeurer en cet état. Après
que le duc Charles se fut assuré d'une longue trêve et de l'alliance de
l'empereur, le comte de Romont, qui venait d'être nommé gouverneur du duché
de Bourgogne à la place du comte de Roussi, prisonnier en France, ne garda
plus nulle mesure envers les Bernois. Il se sentait appuyé d'un maître
puissant et dont il connaissait la haine contre les Suisses. Il le voyait
conquérir la Lorraine presque sans résistance. Ainsi, il ne prit plus aucun
souci d'allumer la guerre. Des chariots de marchandises appartenant à des
marchands de Lucerne, de Saint-Gall et de Nuremberg, furent arrêtés à Morges,
par les gens du comte de Romont. La charge des voitures, qui consistait,
disait-on, en peaux de moutons, fut saisie, et les marchands mis en prison.
D'autres, qui étaient venus acheter du vin à Yverdun, furent aussi maltraités
et se sauvèrent à grand' peine. Des gens de guerre commencèrent à courir sur
Je pays de Fribourg, insultant et pillant les habitants. Les
gens de Berne et des ligues suisses' n'étaient pas accoutumés à craindre
leurs ennemis ; rarement ils avaient eu tant de patience, et d'ordinaire ils
aimaient mieux prévenir qu'être prévenus. Ainsi ils ne tardèrent pas, et
envoyèrent sur-le-champ leur défi. « A très-noble et sérénissime prince
et seigneur, Jacques de Savoie, comte de Romont, nous, avoyer, conseillers et
commune de Berne. La diligence et fidélité que nous avons souvent fait voir
pour la défense de vos pays sont payés d'ingratitude. Nos messagers et gens
de guerre ont été pris et mis à mort par vos ordres. Vous avez rompu et
détruit la justice due à tous les hommes, et vous nous avez fait outrage.
Comme violence appelle violence, nous voulons, et certes ce n'est pas de
notre propre gré, nous défendre par voie de fait, tant et si bien que vous
disiez que c'est assez. Et ainsi, nous garderons notre honneur. 14 octobre
1475. » En même
temps des messagers partirent pour Fribourg, Soleure, Neufchâtel, Bienne et
le Valais, annonçant qu'il fallait s'armer pour l'honneur, le pays ; la
sûreté de tous, et pour chasser les Italiens. Les esprits étaient déjà tout
préparés à entreprendre une telle guerre. On accourut de tous côtés pour se
joindre aux Bernois qui, sans plus attendre, entrèrent, avec leurs voisins de
Fribourg, sur les terres du comte de Romont. Il
n'était en aucune façon préparé à soutenir l'attaque de ces hommes terribles
qu'aucun péril n'effrayait, que nulle résistance n'arrêtait, qui prenaient
les forteresses d'assaut sans artillerie, qui 'brisaient les portes des
villes à coups de haches et de hallebardes, et dont la cruauté semait partout
l'épouvante. Morat, Cudrefin, Estavayer, Moudon, Yverdun, Romont, Grancourt,
furent pris en peu de jours, avant que le comte de Romont eût eu le temps de
se reconnaître, ni ses garnisons de se mettre en-défense. Celles qui
essayèrent de résister furent impitoyablement massacrées. A Estavayer, on
avait pris des Italiens ; le bourreau de Berne, qui Marchait avec l'armée,
reçut ordre de les jeter dans le lac. Ils étaient attachés à une corde ; elle
rompit, et le bourreau, attendri par les pleurs d'un jeune prisonnier que le
hasard semblait ainsi protéger, lui fit grâce. Les Suisses revinrent et
mirent à mort le bourreau lui-même, pour le punir de sa compassion. Après
avoir ainsi mis à feu et à sang tout le pays situé aux environs des lacs de
Neufchâtel et de Morat, les Suisses entrèrent dans le pays de Vaud. La ville
et le chapitre de Lausanne promirent obéissance et payèrent deux mille
florins. Les paroisses de la Vaux en payèrent cinq mille. Le
comte de Romont, aidé de son frère l'évêque de Genève, essayait cependant de
réunir une armée à Morges. Il était si peu en mesure de soutenir le choc des
Suisses, qu'il fut contraint à se retirer précipitamment dans la comté de Bourgogne, laissant son pays sans défense. Les
Suisses continuèrent leur marche le long du lac de Genève. Morges se rendit,
et après s'être Chèrement racheté n'en fut pas moins pillé par les gens de
Lucerne. Nions, Coppet, ne pouvaient faire aucune résistance ; les alliés
allaient arriver devant Genève. La ville, ne voulant pas courir le risque
d'être attaquée et prise d'assaut, envoya des députés et parvint à se
racheter au prix énorme de vingt-six mille florins. Il fallut fondre
l'argenterie des églises, demander aux femmes tous leurs joyaux ; et, la
somme ne pouvant pas être payée toute entière, on donna des otages. Ce fut
en moins de trois semaines que le comte de Romont perdit ainsi tous ses
états, et que la duchesse de Savoie vit sa principale ville mise à rançon par
les Suisses. Le duc
de Bourgogne assiégeait alors Nancy. Quand il y fut entré et qu'il eut pris
tranquille possession de la Lorraine, sa première pensée se porta contre les
Suisses. Il était plus rapproché de l'Alsace et du pays de Ferette, et il
devait y trouver moins de résistance ; mais, dans son traité avec l'empereur,
il avait consenti à un délai de six mois, pour tenter, avec l'archiduc
Sigismond, un accommodement à l'amiable. Comme il entrait maintenant dans ses
desseins de ménager l'empereur et l'Autriche, il avait même commencé par
accorder une trêve aux gens d'Alsace jusqu'au 1er janvier. Seulement il fit
savoir à la ville de Strasbourg qu'elle eût à se donner à lui, sinon qu'il
saurait bien l'y contraindre. Il
était loin-de renoncer à posséder ce pays ; ses idées d'un vaste royaume de
Bourgogne le tenaient plus que jamais. Ses regards toutefois, en ce moment,
se tournaient avec plus de complaisance vers le midi. Ses intelligences
étaient plus actives encore qu'auparavant avec le roi René, et il s'assurait
de devenir, par son testament, héritier de la Provence. La Savoie était
autant en son pouvoir qu'aucune province de ses états. Le due de Milan était
son allié. Son armée était remplie d'Italiens qu'il aimait plus que nuls
autres soldats. De telle sorte, qu'en s'emparant de la Suisse, outre la joie
de punir ses ennemis, il se trouvait placé au centre de sa puissance. Déjà il
se voyait passant les Alpes, comme un autre Annibal ; car c'était alors son
héros favori, et il en parlait sans cesse. Il se réjouissait aussi de l'idée
d'aller montrer, et aux princes et aux peuples d'Italie, sa grandeur, sa
richesse et cette pompe dont il était environné. Le comte de Romont et le
sire de Châtel-Guyon, dont les Suisses occupaient les états, l'entretenaient
dans ces chimères, et le pressaient de commencer. En vain, quelques sages
conseillers essayaient, non sans crainte, de le détourner de cette
entreprise. Ils lui parlaient de la rigueur de la saison, du soin de son
armée, des difficultés de la guerre dans les montagnes, de la pauvreté du
pays qu'il voulait conquérir, de la vaillance désespérée des Suisses. C'était
en vain ; il imputait à lâcheté leurs bons et loyaux avis. Le roi
de France faisait tous ses efforts pour le dissuader de cette guerre. Comme
de coutume-, il n'avait pas le projet de défendre ses alliés, tout vaillants
qu'il les savait. Il craignait pourtant qu'il ne fût pas en
leur pouvoir de résister ; alors lui-même se serait trouvé dans une
situation difficile. Cette ligue du roi René, de la duchesse de Savoie, du
duc de Milan avec le duc de Bourgogne, pouvait être fort à redouter. Le duc
de Bretagne, avec lequel il avait fait la paix aussitôt après Pecquigny, n'était
jamais qu'un ennemi caché. La mort du connétable l'avait délivré d'un homme
fort dangereux ; mais, par son procès et ses confessions, il avait appris
comment les plus grands seigneurs de son royaume, et les premiers parmi ses
serviteurs le trahissaient, étaient prêts à le trahir, ou du moins savaient
plus ou moins sans le lui révéler ce qu'on tramait contre lui. Ainsi il avait
appris à être plus méfiant encore qu'auparavant. Même en ce moment, le duc de
Nemours résistait à force ouverte, et il avait fallu envoyer le sire de
Beaujeu l'assiéger en Auvergne, dans sa forteresse du Carlat. C'était
donc en toute sincérité qu'il faisait prier le Duc de laisser en repos ces
pauvres gens de Suisse, et de s'occuper plutôt de terminer tous leurs
différends par une bonne et définitive paix. Il lui proposait d'en conférer
ensemble, et lui indiquait une entrevue à Auxerre. Mais, outre l'obstination
naturelle au Duc, il n'y avait point de conseils qui lui fussent plus
suspects que ceux du roi. Si celui-ci eût voulu, comme quelques-uns le
prétendirent après l'événement, précipiter son ennemi à sa ruine, il n'aurait
pas dû s'y prendre d'autre sorte : Tout ce qu'il disait passait auprès du Duc
pour suggéré par le désir de tromper, ou par un esprit envieux de sa gloire.
Ainsi, l'ayant fait avertir par le sire de Contai que le comte de Campo-Basso
le trahissait, et offrait de le tuer ou de le livrer, le roi ne fit
qu'accroître la faveur que le Duc accordait à ce capitaine. « Si cela était
vrai il ne me le ferait pas savoir, » fut toute la réponse du Duc. Le roi
parlait aux envoyés de Bourgogne du danger de cette guerre ; il disait que
les Suisses étaient les plus rudes combattants de la chrétienté, qu'ils
avaient bravé durant deux cents ans la puissance de la maison d'Autriche ;
que lui-même avait bien vu à Saint-Jacques ce que valaient ces gens-là ; et
que si son frère de Bourgogne avait dessein de les soumettre et de porter une
si lourde charge sur ses épaules, ce n'était pas une trêve de neuf ans, mais
de dix-huit ans et plus qu'il lui fallait conclure. Tous ces discours
rapportés au Duc l'excitaient encore davantage à persister dans son
entreprise. « Je montrerai à ces paysans, disait-il, ce que c'est que la
guerre[48]. » Le roi,
voyant qu'il ne pouvait rien sur la résolution du duc de Bourgogne, cherchait
tous les' autres moyens de détourner la guerre. Il envoyait des ambassadeurs
en Savoie, en Provence, à Milan, pour tâcher de rompre cette alliance qui le
menaçait. Il conseillait aux Suisses d'apaiser le Duc et de traiter avec lui,
leur offrant sa médiation. Mais eux, offensés de son manque de foi,
répondaient fièrement : « Dites au roi que, s'il ne se déclare pour nous,
ainsi qu'il l'a juré par les traités, nous nous appointerons avec le Duc, et
nous déclarerons contre lui. » C'était
un danger de plus pour le roi ; la folie de son adversaire ne tarda pas à le
rassurer. Il ne voulut écouter aucune proposition des Suisses. Ils avaient,
le 1er janvier, tenu une assemblée à Zurich[49] ; et, de là, avaient envoyé des
députés à Nancy, pour témoigner leur désir de rester en paix ; offrant de
remettre à des arbitres le jugement de toutes les difficultés, mais demandant
une réponse prompte et absolue. Le Duc reçut fort mal les envoyés des Suisses
: il rappela tous les sujets de plainte qu'il avait contre eux : le pays de
Ferette, qu'on lui avait conquis ; son landvogt, le sire de Hagenbach, mis à
mort ; la comté de Bourgogne cruellement ravagée ;
les terres du comte de Romont saisies à force ouverte et mises à feu et à
sang ; le duché de Savoie attaqué, et la ville de Genève menacée. Les
députés n'étaient pas gens à se laisser effrayer par la colère du Duc. Ils
répondirent que le comté de Ferette appartenait à leur allié l'archiduc
Sigismond, qui avait déposé à Bille la somme nécessaire pour racheter son
engagement ; que, pour eux, s'ils avaient fait la guerre, c'était pour se
défendre ; que la duchesse de Savoie avait, contre ses promesses, livré
passage à des Italiens qui venaient renforcer l'armée de leurs ennemis ; que
le comte de Romont avait fait violence à leurs marchands et à plusieurs de
leurs gens. On
raconta qu'ils avaient aussi, sans faire paraître nulle crainte, remontré au
Duc que cette guerre lui profiterait peu. « Vous n'avez rien à gagner contre
nous, disaient-ils, notre pays est pauvre et stérile. Nos prisonniers n'ont
pas de quoi payer de riches rançons : il y a plus d'or et d'argent dans vos
éperons et les brides de vos chevaux, que vous n'en trouverez dans toute la
Suisse[50]. » Ces
discours, non plus que les instances du margrave Rodolphe de Bade, seigneur
de Neufchâtel, ami et allié à la fois des ligues suisses et du Duc, qui avait
même son fils dans l'armée de Bourgogne, ne furent pas mieux écoutés que les
paroles timides de quelques-uns de ses conseillers, ou les avis du roi de
France. Les
États de Flandre, qui avaient été assemblés pour consentir les impôts
nécessaires à cette nouvelle guerre, furent encore moins bien reçus dans
leurs humbles remontrances. « C'est la dernière fois, dit-il
publiquement, que je proposerai mes demandes à des sujets, au lieu de leur
faire connaître mes volontés. Dorénavant je leur montrerai que je suis leur
maître et leur seigneur. J'ai le droit de requérir leurs services, et de leur
demander des impôts. S'ils s'y refusent, j'ai assez de puissance pour châtier
les mutins[51]. » Sa
résolution ainsi prise, le Duc quitta Nancy le 11 janvier, pour aller se
mettre à la tête de son armée ; le 22, il était à Besançon. En route il fit
enlever, au grand scandale des peuples, un trésor déposé à Auxonne, qui
provenait des taxes levées sur ses sujets, pour les frais de cette sainte
croisade tant annoncée et jamais accomplie. Jusqu'alors ce dépôt, qui s'était
grossi de beaucoup d'offrandes volontaires, avait été respecté[52]. La
guerre étant donc inévitable, le roi résolut de prendre toutes ses mesures
pour n'y être pas lui-même entraîné. Il ne voulait violer en rien les trêves,
et semblait même désirer une paix complète et définitive. Aussi pressait-il
l'ouverture des conférences qui devaient se tenir, pour ce sujet, à Noyon.
Les Bourguignons, au contraire, les retardaient. Ses demandes n'avaient rien
de trop exigeant, et elles étaient présentées dans des termes de douceur et
d'amitié[53]. Il réclamait seulement que le
duc de Bourgogne lui jurât foi et hommage, ainsi qu'il y était tenu, et
renonçât aux villes de la Somme et du Vermandois, sauf Saint-Quentin qu'il
lui avait abandonné ; encore offrait-il deux cent Mille écus de rachat. En consentant
à la conquête de la Lorraine, il avait retiré la promesse de donner les
domaines du connétable, néanmoins il la renouvela par lettres du 24 janvier ;
renonçant ainsi à retirer aucun profit de cette condamnation. « Nous
avons partagé le renard, disait-il ; monsieur de Bourgogne a eu la peau qui
était riche, et moi la chair, qui ne valait pas grand’chose. » Cependant
il n'entendait pas rester oisif, tandis que le Duc s'apprêtait ainsi à
augmenter sa puissance, pour la tourner ensuite contre lui. Tout en refusant
de se déclarer ouvertement pour les Suisses, le dessein du roi était bien de
les encourager et servir par toutes sortes de moyens. C'est ce qu'il avait
fait bien souvent. Cette fois il jugea peut-être que la chose était plus
grave, et voulut se mettre en règle, soit pour avoir au besoin une réponse,
si l'on en faisait un sujet de grief, soit pour se faire à lui-même une
excuse. Car il payait sa conscience, comme ses adversaires, par de pures
formalités. Il s'adressa donc à des hommes doctes, sages et pieux, leur
posant la question suivante : « Vu les termes que M. le duc de Bourgogne a
tenus et tient envers le roi, dont il ne doit pas être content, ledit
seigneur peut-il, dès à présent, sans faire autre sommation audit seigneur de
Bourgogne, ou sans le déclarer rebelle et désobéissant envers lui, permettre
ou souffrir qu'aucuns princes, seigneurs et communautés qui ont ou peuvent
avoir vraisemblablement querelle contre ledit seigneur de Bourgogne, lui
fassent guerre et lui portent dommage, en prenant places sur lui ou autrement
? Le roi, en sen cœur, lé peut-il et doit-il ainsi vouloir, et en être bien content
sans offenser Dieu et sa conscience. » La
réponse fut telle que le roi la devait souhaiter. On jugea que le roi
pouvait, licitement et sans charger sa conscience, donner à entendre aux
princes, seigneurs et communautés qu'il serait bien content de les voir
porter dommage au duc de Bourgogne, sans, toutefois, les en prier ou requérir
formellement, ni leur donner secours de fait ; à moins, cependant, que ledit
seigneur ne se fût rendu désobéissant au roi, et n'eût refusé d'accomplir ce
qu'il dictait. Muni de
cette approbation, le roi commença à envoyer des Messages aux Suisses pour
les assurer de sa bonne volonté et leur promettre de l'argent. Mais comme
l'armée du Duc se tenait déjà entre la France et le pays de Suisse, les
communications étaient difficiles ; il fallait employer des mendiants, des
pèlerins ou des hommes travestis. Le roi pressait, aussi l'archiduc
Sigismond, le margrave de Bade et les villes du Rhin, d'être fidèles à
'l'alliance des Suisses, et de les secourir de tout leur pouvoir, s'excusant
de son mieux de ce qu'il conseillait ce qu'il ne faisait pas. Du
reste ses affaires n'étaient pas en mauvais point. Bien peu de jours après la
paix de Pecquigny, il avait renouvelé les trêves avec le roi d'Aragon ; dans
le même temps il avait conclu une alliance avec le roi de Portugal, lui
promettant aide et secours contre le même roi d'Aragon, et réglant avec lui
le partage de ses états[54]. Le duc de Bretagne avait
conclu non-seulement la paix, mais une alliance de mutuelle défense sans
nulle réserve ni exception. Le traité avait été de part et d'autre
solennellement juré ; et le roi avait même, en preuve d'affection et de
fraternité, donné au duc le titre du lieutenant-général du royaume. Bien
différent du duc de Bourgogne, qui avait exclus de toute abolition, les sires
de Comines et de Renti, il avait fait, du pardon qu'il accordait aux sires
d'Urfé et de la Rivière, un article spécial du traité, et pris soin de les
retirer du service de Bretagne, en leur donnant et leur promettant beaucoup.
Il avait aussi, lors des pourparlers de Pecquigny, ramené dans le royaume les
seigneurs de Duras. Les sires de Genlis, de Sainville, Hector de l'Écluse,
qui, par les ordres du connétable, avaient fait tant de messages, et
s'étaient employés à tant de complots, ne furent pas plus mal traités. Un
autre gentilhomme nommé Louis de Maransin, qui, dans la guerre du bien public
et depuis, s'était trouvé dans toutes les conspirations du duc de Guyenne, du
duc d'Alençon, du duc de Bretagne et du connétable, passa aussi au service du
roi, et ne tarda pas à avoir sa confiance. Il n'avait jamais nulle rancune ni
mauvaise volonté pour les gens qui servaient leurs maîtres avec zèle et
subtilité ; au contraire, il souhaitait d'autant plus de les attirer à lui,
qu'il était sujet à être en méfiance et mécontentement de ses propres
serviteurs. Tout ce
qui venait de se passer lui en avait, il est vrai, donné sujet. Les lettres
remises par le roi d'Angleterre, les lettres du connétable livrées par le duc
de Bourgogne amenèrent plus d'une disgrâce ; quelques-unes manifestes,
d'autres qui furent seulement un secret changement dans la confiance et
l'affection du roi. La plus
éclatante fut celle du maréchal Rouault ; il fut arrêté et mis en jugement
devant des commissaires. Il résultait des déclarations du connétable, que le
maréchal avait pu connaître les pratiques coupables de la maison d'Anjou. On
ne trouva rien de plus qui prouvât aucune trahison. Cependant le roi avait un
tel désir de savoir ce qui en était, qu'il jura sur la croix de saint Laud
pour faire venir en témoignage un nommé Sorbière, ancien lieutenant de la
compagnie du maréchal, qui avait livré Pontoise pendant la guerre du bien
public, et, depuis, s'était réfugié hors du royaume. La procédure établit
seulement que, plusieurs années auparavant, mécontent de ce qu'on avait
retranché deux mille francs de ses pensions, le maréchal avait refusé
absolument au roi de lui renvoyer les hommes de sa compagnie d'ordonnance. Ce
fait, ayant alors été pardonné, ne servit pas à établir la condamnation. Elle
fut motivée sur un grand nombre de concussions : argent pris chez les
receveurs des villes, denrées .et sommes exigées de divers particuliers,
magasins vendus, ou fausses revues de gens de guerre. En conséquence, te
maréchal Joachim Rouault fut privé de ses honneurs et offices, banni du
royaume, et ses biens furent confisqués. Le roi lui fit remise d'une part de
la peine, et il mourut deux ans après. Pierre de Rohan, sire de Gié, que le
roi s'efforçait de plus en plus d’attacher à son service, reçut l'office de
maréchal de France, dont le sire de Rouault était dépouillé. Beaucoup
d'autres plus ou moins connus, que le roi avait employés dans des ambassades,
furent emprisonnés, et l'ordre fut donné de procéder contre eux. Soit défaut
de preuves, soit que le roi voulût ensuite apaiser toutes ces affaires, il
n'y eut de condamnations prononcées contre aucun accusé dont le nom fût
connu. Mais il y avait toujours la justice secrète et sommaire du prévôt
Tristan l'Hermite. Le
moyen qui semblait le plus efficace pour mettre un dernier terme à tant de
secrètes pratiques, que la mort du duc de Guyenne et la punition du
connétable avaient déjà diminuées beaucoup, c'était de ramener la maison
d'Anjou dans des voies moins contraires au roi, ou de consommer son
abaissement. Dès le
mois de novembre, quelques jours avant le procès du connétable, le Parlement
avait jugé un gentilhomme poitevin nommé Regnault de Velous, serviteur du duc
de Calabre, et l'avait condamné à être écartelé pour crime de haute trahison.
C'était lui qui avait été dernièrement le messager le plus actif entre son
maître, le duc de Bretagne, et le connétable. Par suite de cette procédure,
le duc de Calabre avait pris lettres d'abolition, et avait déclaré amplement
tout ce qu'il savait. On sut donc, par ses propres aveux, que le roi René et
lui avaient pris part à tout ce que le connétable avait tramé ; qu'il y avait
eu, proche de Genève, une assemblée de plusieurs secrets ambassadeurs, où
Hector de l'Écluse, serviteur, du connétable, avait échangé des blancs-seings
de son maitre contre des blancs-seings des princes d'Anjou ; que pareil
échange avait été fait avec le duc de Bretagne. Néanmoins le duc de Calabre
protestait que les scellés ayant été donnés en blanc, il ne répondait point
de ce que le connétable avait pu y écrire, et que sa volonté avait toujours
été de ne se joindre ni aux Anglais ni aux Bourguignons. Il avoua de plus
qu'il avait disposé une secrète entreprise pour s'emparer du château
d'Angers. Maintenant
les desseins du roi René étaient plus contraires que jamais au roi ; il
venait de promettre au duc de Bourgogne de le faire son héritier, et
l'affaire était si avancée que lingues, seigneur d'Orbe, frère du sire de
Château-Guyon, avait été envoyé en Piémont par le Duc avec une grosse somme
d'argent pour y recruter une armée de Lombards et d'Italiens, afin d'occuper
la Provence. Le roi
envoya au roi René une ambassade chargée de renouveler les demandes qu'il lui
avait déjà faites, et de produire encore les droits qu'il prétendait, à titre
de créancier et d'héritier par sa mère de toutes les seigneuries et domaines
de la maison d'Anjou. Il pouvait présenter un titre de plus, car madame
Marguerite d'Anjou, reine d'Angleterre, qu'il avait délivrée par la paix de
Pecquigny, venait de repasser la mer, et tarda peu à lui faire cession
entière de tous les droits qu'elle pouvait avoir à la succession de son père
le roi René. En même temps le roi le fit menacer de reprendre la procédure
commencée par le Parlement, sur les dépositions de Jean Bressin. Ce qu'avait
déclaré le duc de Calabre eût été une pièce plus importante encore. Pour
mieux aviser à toutes ses affaires, le roi résolut de s'en aller passer
quelque temps à Lyon. Là, il serait, non loin du siège que M. de Beaujeu
avait mis devant la forteresse du Carlat, rapproché de la Provence et du roi
René à qui il faisait proposer de venir le trouver, voisin de sa sœur la
duchesse de Savoie. Ce qui le déterminait encore plus, il pourrait avoir au
plus tôt des nouvelles de la guerre de Suisse, communiquer plus facilement
avec ses alliés, surveiller ses ennemis, et aviser en toute connaissance à ce
qu'il y aurait à résoudre selon les événemens. Il envoya beaucoup de troupes
de ce côté, établit dans le royaume un nouveau droit d'aide sur la sortie du
vin pour subvenir à ses dépenses qui augmentaient toujours, et partit le 19
de février du Plessis-lès-Tours. Selon
sa coutume, le but de son voyage fut un pèlerinage. Quelque part qu'il allât,
et pour quelque affaire que ce fût, jamais il ne disait d'autre motif qu'un
vœu ou une dévotion particulière. Après la paix de Pecquigny, il avait comblé
de ses dons diverses églises, Notre-Dame-du-Puy en Anjou,
Notre-Dame-de-Cléry, Notre-Dame-de-la-Victoire, près de Senlis qu'il avait
prise en grande affection depuis quelques années, et Saint-Michel. Cette
fois, son pèlerinage fut destiné à Notre-Dame-du-Puy-en-Velai. C'était une
église célèbre[55] par une foule de saintes
reliques, mais encore bien plus par une image miraculeuse de la
sainte-Vierge, qu'on disait avoir été taillée en bois de setim par le
prophète Jérémie, et dont la face était peinte en noir. La tradition
racontait que l'église avait été consacrée par les anges, et la quantité de
miracles qui se faisaient en ce lieu, ou par l'invocation de cette sainte
image, était vraiment innombrable. Le roi lui devait, disait-on, une
reconnaissance spéciale. Un nommé Renou était venu dernièrement le trouver,
et lui rapporter qu'ayant eu le malheur de promettre au sire de Château-Guyon
d'assassiner le roi, il avait pris ensuite horreur d'un tel dessein. Le sire
de Château-Guyon, voyant ses remords, l'avait fait jeter dans un cachot à
Salins, et l'assistance miraculeuse de Notre-Dame-du-Puy, à laquelle il avait
fait un vœu, lui avait procuré sa liberté contre toute apparence. FIN DU DIXIÈME VOLUME
|
[1]
Comines.
[2]
De Troy.
[3]
Lettres manuscrites du roi, du duc de Bourbon et du sire de Chaumont à Beraud
Dauphin de l'Espinasse, sire de Combronde, communiquées par M. le comte de
l'Espinasse-Langeac. — Histoire de Bourbonnais. — Gollut. — Paradin. — Histoire
de la maison d'Auvergne, et pièces.
[4]
Comines.
[5]
Comines. — Amelgard.
[6]
De Troy.
[7]
Comines.
[8]
Dunod.
[9]
Meyer. — Gollut.
[10]
Hall. — Comines.
[11]
Fille de Jacqueline de Luxembourg, veuve du duc de Bedford, remariée à sir
Richard Woodville.
[12]
Comines.
[13]
Amelgard.
[14]
Specklin.
[15]
Amelgard.
[16]
Comines. — Pièces à la suite de Comines.
[17]
Comines.
[18]
Mérichon, seigneur des Halles de Poitiers.
[19]
Legrand. — Chronique à la suite de Comines.
[20]
Hollinshed. — Comines.
[21]
Amelgard.
[22]
Rymer.
[23]
Comines.
[24]
Comines. — Hollinshed.
[25]
Chronique à la suite de Comices. — Hollinshed. — Comines.
[26]
Comines. — Déposition de Bressin.
[27]
Comines.
[28]
Comines.
[29]
Comines. — De Troy.
[30]
Amelgard.
[31]
Comines.
[32]
Le Grand.
[33]
Histoires de Bourgogne et de Lorraine.
[34]
Pièces de Comines, 12 novembre 1475.
[35]
Procès du duc de Nemours.
[36]
De l'ordre de Saint-Michel.
[37]
Cabinet de Louis XI.
[38]
De Troy. — Procès du connétable.
[39]
Lettre du roi à M. de Saint-Pierre.
[40]
Lettre du roi à M. de Saint-Pierre.
[41]
Monstrelet.
[42]
Amelgard.
[43]
Amelgard.
[44]
Histoire de Bourgogne. — Histoire de Lorraine.
[45]
Pièces de Comines.
[46]
Specklin.
[47]
Muller. — Mallet. — Specklin — Dunod. — Gollut. — Comines — Meyer. — Heuterus.
[48]
Specklin.
[49]
Specklin.
[50]
Comines.
[51]
Amelgard.
[52]
Gollut.
[53]
Instructions du roi à ses ambassadeurs, 19 février.
[54]
Traités du 4 et du 8 septembre 1475.
[55]
Histoire de Notre-Darne-du-Puy.