Le Duc entre en
France. — Siège de Beauvais. — Ravages en Normandie. — Trêves. — Conquête de
la Gueldre. — Entrevue du Duc et de l'Empereur. — Fin du comte d'Armagnac. —
Guerre de Roussillon. — Voyage du Duc en Alsace et en Bourgogne. — Alliance
du roi et des Suisses.
AU moment où le frère du roi se
mourait, le duc de Bourgogne était à Arras, et jamais ses affaires n'avaient
paru en si grande prospérité. Il avait assemblé une armée magnifique : elle
était prête à envahir le royaume. Tous les princes de France le reconnaissaient
pour chef de la ligue qui allait enfin accabler le roi. Le duc Nicolas de
Calabre, avec le secret assentiment de sort aïeul le roi René, était en cet
instant même venu le trouver pour conclure un traité d'alliance, et lui
demander sa fille : rompant ainsi les engagements qu'il avait avec le roi, et
même une promesse réciproque de mariage qu'il avait échangée avec madame Anne
de France. Le roi d'Angleterre était disposé à lui envoyer de puissants
secours. Enfin, le roi Louis, effrayé de tant de redoutables apprêts,
sollicitait depuis quelques mois la paix, et offrait d'humbles conditions.
Sans avoir tiré l'épée, le chic Charles pouvait recouvrer les villes de la
Somme, et tout ce qui lui avait été pris. Il n'avait pas voulu repousser de
si grands avantages, et avait enfin consenti à signer ce traité. Toutefois
joignant, comme de coutume, la dissimulation à la force, il espérait que la
paix, si elle suspendait quelque peu ses grands projets, en rendrait bientôt
après le succès plus facile. Le sire de Quingey, envoyé pour recevoir le
serment du roi, devait ensuite se rendre auprès du duc de Bretagne, et,
conformément aux promesses faites en signant le traité, il avait à lui
signifier que le duc de Bourgogne renonçait à son alliance. Mais cet
ambassadeur avait près de lui un simple chevaucheur d'écurie, chargé de
lettres secrètes qui ne devaient lui être remises qu'à Nantes seulement, tant
le Duc avait craint que le sire de Quingey ne se laissât gagner par le roi et
ne trahît son secret[1]. Ces
lettres portaient, que monsieur de Bretagne ne devait pas s'étonner de la
paix ; que les alliances n'en subsistaient pas moins ; que le duc de
Bourgogne avait voulu avant tout ravoir Amiens et les villes de la Somme ;
que maintenant il allait envoyer une nouvelle ambassade au roi, pour le
sommer d'accomplir envers tous les princes, les traités de Conflans et de
Péronne ; qu'afin de mieux l'y contraindre, le Duc renoncerait même à tirer
vengeance du connétable et du comte de Nevers que le roi lui avait abandonnés
; et enfin, que si ces conditions n'étaient pas accordées, il allait entrer
sur-le-champ dans le royaume avec son armée. Tandis
que le duc de Bourgogne s'applaudissait de son habileté, et jouissait avec
orgueil de son heureuse situation, il vit tout à coup revenir le sire de
Quingey avec la nouvelle de la mort de M. de Guyenne, qu'en Flandre et en
Bretagne on était loin de croire dangereusement malade. Il sut comment, dès
que le roi avait été assuré de cette mort, il n'avait plus été question du
traité. « Quand le gibier est pris il n'y a plus de serment à jurer, » avait
dit le roi en se raillant, et sans se mettre en peine, dans le premier
contentement, de ménager son puissant adversaire. La rage
du duc de Bourgogne fut inexprimable : il avait été joué, et tous ses projets
semblaient s'écrouler par leur fondement. La trêve, qui avait été
successivement continuée, ne finissait que le 15 de juin. Il n'attendit pas
ce moment, passa sur-le-champ la Somme et entra dans le royaume, jurant de
tout Mettre à feu et à sang. Ce fut devant Nesle qu'il se présenta d'abord :
la ville était défendue par cinq cents francs-archers du pays même, commandés
par un capitaine, connu sous le nom du Petit-Picard. Ils se défendirent
vaillamment ; ne voulant d'abord entendre à aucune proposition, ils tirèrent
sur le héraut qui venait les sommer et le tuèrent[2]. Cependant
la garnison n'était nullement en mesure de se défendre, et les habitants ne
voulaient pas courir le risque d'un assaut. Dès le lendemain, la garnison et
madame de Nesle demandèrent à parlementer avec le bâtard de Bourgogne qui
commandait les assiégeants. On accorda la vie sauve aux francs-archers, et,
selon les conditions, ils commençaient à déposer leurs armes. Mais comme tout
se passait en grand désordre, d'une part les habitants ouvraient les portes,
et de l'autre quelques archers qui ne voulaient point se rendre tuèrent
encore deux Bourguignons. Toute capitulation fut alors rompue. Le bâtard de
Bourgogne fit mettre en sûreté madame de Nesle, ainsi que ses serviteurs ;
les assiégeants se précipitèrent dans la ville ; pour lors commença le plus
effroyable carnage. Le Duc arriva, et tout n'en devint que plus cruel. Le
capitaine fut accroché à une potence ; les francs-archers eurent le poing
coupé ; les habitants furent massacrés ; on ne faisait grâce ni aux femmes, ni
aux clans ; le feu fut mis aux maisons ; l'église était remplie de
malheureux, qui y cherchaient asile contre la fureur des Bourguignons ; elle
ne fut pas respectée. On égorgea tous ceux qui s'y étaient réfugiés. « Tels
sont les fruits de l'arbre de la guerre, » disait le Duc en sa colère,
prétendant venger la mort de M. de Guyenne. Lorsqu'il entra à cheval dans
l'église, et qu'il la vit couverte de cadavres, qui Bissaient dans un
demi-pied de sang, il fit le signe de la croix, et ne put s'empêcher de dire
: « J'ai de bons bouchers avec moi, et voilà une belle vue ! » De ce jour le
Duc reçut le surnom de Charles le Terrible. De
Nesle il vint à Roye. La ville avait une garnison de quatorze cents
francs-archers et de deux cents lances de l'arrière-ban, commandées par les
sires de Moui et de Balagny, gouverneur de Beauvais. Ils avaient bonne
volonté de se défendre. La place était forte et bien munie ; mais les
francs-archers, effrayés de ce qui était arrivé à Nesle, refusèrent de
combattre, et, descendant des murailles, vinrent se rendre aux Bourguignons.
Les gentilshommes furent donc contraints de demander des conditions. Ils eurent
la vie sauve, et sortirent désarmés en simple pourpoint, le bâton à la main. Jusque-là
le Duc, pressé par son désir de vengeance, avait commencé la guerre et rompu
les trêves, sans exposer les motifs, sans envoyer nul défi. Mais il tarda peu
à publier un manifeste contre le roi. Il' y, parlait des serments que le roi
avait enfreints, des entreprises illicites qu'il avait formées contre tous
les princes du royaume, de l'attaque imprévue par laquelle il avait surpris
les villes de la Somme, des fausses promesses faites par ses ambassadeurs, et
du traité conclu par eux, qu'il avait refusé de ratifier. il rappelait les
complots formés contre sa propre vie à l'instigation du roi par le bâtard
Baudoin et le sire d'Arçon. Enfin, il en venait à la mort de M. de Guyenne,
qui, d'après ce qu'assurait et certifiait le duc de Bretagne, « avait été,
disait-il, procurée par poisons, maléfices, sortilèges et invocations
diaboliques, comme frère Jourdan Favre dit Versois et Henri de Laroche l'ont
en jugement reconnu et confessé à Bordeaux par-devant l'archevêque dudit
lieu, frère Roland du Croisic, inquisiteur de la foi, maître Nicole d'Anti,
bachelier en théologie, maître Jean de Biot, conseiller en la cour des grands
jours de Bordeaux, Pierre de Morvilliers, garde des sceaux de monseigneur de
Guyenne, Louis Blouet et Roger Lefèvre, ses maîtres des requêtes, Jean de
Chassaigne président aux grands jours, et plusieurs autres. Lesdits Favre et
Laroche ayant déposé avoir fait ce détestable crime par ordre du roi, qui
leur avait donné et, promis grands dons, états, offices et bénéfices pour
consommer cet exécrable parricide sur son frère, coupable de nuls autres
méfaits que ses vertus qui ont excité l'envie dudit roi, et l'ont conduit à
la plus pitoyable mort, dont il y ait mémoire en ce royaume. Et lesdits frère
Jourdan Favre et Henri de Laroche ont derechef connu et confessé en la ville
de Nantes, en persistant dans leurs premières dépositions, 'qu'ils avaient
empoisonné et maléficié monseigneur de Guyenne, par induction et ordre du
roi, en telle manière, que la mort s'en est suivie ; laquelle mort nous ne
pouvons ni devons patiemment tolérer et souffrir ; mais nous sommes tenus,
comme aussi tous les princes et nobles personnages, à la venger et poursuivre
sur tous ceux qui en ont été cause, et autres qui les voudraient favoriser,
soutenir et défendre. Pour ce, ces choses considérées, attendu le bon et
juste vouloir de notre frère de Bretagne, qui aimait, chérissait et honorait,
comme il le devait, mondit seigneur de Guyenne, et qui, ainsi que plusieurs
autres, de noble et honnête courage, nous a requis de prendre les armes, nous
avons déclaré tt déclarons par les présentes que, pardessus nos autres justes
et raisonnables entreprises et querelles, nous prenons et prendrons la
querelle de la mort de mondit seigneur de Guyenne pour en faire telle et si
grande vengeance qu'il plaira à Dieu, tant contre le roi que contre tous ceux
qui voudront le soutenir ou favoriser d'une manière quelconque dans sa
cruauté. » Ces
lettres furent envoyées dans toutes les villes[3] et états du duc de Bourgogne,
même à plusieurs bonnes villes de France ; mais elles n'émurent personne[4], et ne donnèrent pas un
partisan de plus ni à lui, ni à la cause des princes. Le temps était passé,
où les peuples prenaient les querelles des grands seigneurs ; on se souvenait
d'en avoir cruellement souffert, sans en retirer nul avantage : chacun voyait
qu'il ne s'agissait en rien du bien commun. Les libertés et privilèges des
villes étaient perdus ; on n'assemblait plus les Etats du royaume ; et,
contre le droit et la coutume, on imposait de nouvelles et excessives taxes,
sans qu'elles eussent été consenties. L'établissement des compagnies
d'ordonnance avait été fort salutaire, en donnant une meilleure discipline
aux gens de guerre ; mais le pouvoir des princes en était devenu beaucoup
plus grand[5]. Ils étaient mieux obéis par
des capitaines, qui tenaient ou espéraient d'eux tout leur avoir, que par des
seigneurs suivis de leurs vassaux et des gens attachés à leur fortune.
D'ailleurs, ces compagnies si bien armées, les équipages de l'artillerie qui
étaient devenus plus considérables que par le passé ; l'argent nécessaire
pour enrichir et conserver fidèles ces capitaines et serviteurs de toute
sorte ; les armées qui s'étaient tellement augmentées ; enfin tout ce nouvel
état des choses avait rendu indispensable une somme de dépenses jusqu'alors
inconnue. 'Les princes ne pouvaient donc plus, comme au temps du duc Jean,
remuer le peuple en promettant d'abolir les aides et les gabelles. Ainsi
les gens des vinés et des campagnes restaient indifférents à cette haine que
le duc de Bourgogne tâchait d'allumer contre le roi. Ce n'est pas qu'il fût
aimé, tant s'en fallait ; il était peut-être plus craint des grands, mais
encore plus haï du peuple[6], à cause de l'horrible charge
d'impôts qu'il avait établie. Quelle espérance néanmoins pouvait-on mettre
dans le duc de Bourgogne, qu'on savait plus cruel encore, plus tyrannique, en
outre dénué de toute sagesse et raison, et qui arrivait le fer et la flamme à
la main pour tout dévaster dans le royaume ? Chaque ville n'avait point
d'autre pensée que de se féliciter, si elle était loin des ravages de la
guerre, ou de s'en garantir le mieux possible, si elle y était par malheur
exposée ; du reste, laissant les princes s'imputer mutuellement les plus
infâmes crimes, et vivre sans nul souci de leur honneur ou de leurs peuples,
sans nul respect de Dieu. Le Duc
avait résolu de porter la guerre en Normandie ; il prit sa route par
Beauvais. Son dessein n'était pas d'assiéger la ville[7] ; cependant l'avant-garde, que
commandait Philippe de Crèvecœur, sire d'Esquerdes, se présenta devant le
faubourg, sur la route qui vient de Saint-Quentin. La ville était sans nulle
garnison ; quelques gentilshommes de l'arrière-ban y étaient entrés avec le
sire de Balagny, après avoir capitulé à Roye. Les habitants n'avaient pas
grande confiance en leur gouverneur, qui leur était ainsi revenu en fugitif ;
mais, sachant les cruautés que commettaient partout les Bourguignons, ils
résolurent, avec un merveilleux courage, de se défendre contre une si belle
et si nombreuse armée. Ils ne voulurent pas même parlementer avec le héraut
que le sire d'Esquerdes leur envoya pour les sommer, ne le laissèrent pas
approcher de la muraille, plus près qu'un trait d'arbalète. La
ville avait une assez forte enceinte, mais du côté où arrivaient les
Bourguignons, était un grand faubourg, dont l'église et les maisons venaient
se joindre à la porte appelée du Limaçon. Ce faubourg était mal défendu par
un petit fort ; le sire de Balagny, avec quelques arquebusiers de la ville,
sortit par une poterne, jeta une planche sur le fossé, car c'eût été trop
risquer d'ouvrir la porte et d'abaisser le pont, et vint s'enfermer dans ce
fort, pour donner le temps de s'apprêter un peu contre l'assaut. Il y fit une
vaillante résistance. Lorsqu'il n'y 'eut plus moyen de tenir, il se retira
blessé d'une flèche à la cuisse, et rentra par la poterne. Pour
lors, les Bourguignons se répandirent dans le faubourg en criant Ville
gagnée ! et pillèrent les maisons. C'était un sire Jacques de Montmartin,
qui était à leur tête, homme très-avide et grand faiseur de butin. Mais quand
ils arrivèrent devant la porte, et qu'ils virent le fossé, la muraille et
toutes les défenses de la ville, ils s'aperçurent que tout n'était pas fini.
Ils s'emparèrent de la loge des portiers, rompirent les portes extérieures,
puis vinrent planter leurs bannières sur le revers du fossé, à l'endroit où
retombait le pont-levis quand on le baissait. Pendant ce temps-là, les gens
de la ville avaient amené des couleuvrines, les arquebusiers s'étaient placés
sur la muraille aux environs de la herse, et l'on commença à tirer serré sur
les Bourguignons. Les femmes, les filles, les enfants, apportaient les
pierres pour charger les couleuvrines, et les traits pour les arquebusiers,
sans craindre les flèches des archers bourguignons qui pleuvaient en si
grande abondance, que la muraille en était presque couverte. Celui qui avait
planté l'étendard de Bourgogne fut tué ; et les assaillants s'aperçurent bien
qu'il fallait procéder avec plus de précautions. Les gens du sire de
Montmartin se logèrent dans les maisons et dans l'église, en crénelèrent les
murailles, et de là continuèrent à tirer sur tous ceux qui défendaient la
porte et le rempart, sans toutefois leur faire beaucoup de mal. Mais ce
n'était pas là qu'était le fort de l'attaque ; le sire d'Esquerdes, avec le
gros de son avant-garde, était allé assaillir une autre porte. De ce côté, il
n'y avait pas de faubourg, et les Bourguignons n'avaient pas l'abri des
maisons ; aussi pouvait-on voir tout à plein combien ils étaient forts et
nombreux. Les habitants ne perdirent pas courage. Le sire de Balagny, tout
blessé qu'il était, allait de quartier en quartier, le long de la muraille,
persuadant aux bourgeois de bien résister, leur promettant que le roi ne les
laisserait sûrement pas sans secours, leur élevant le cœur et leur disant
qu'ils seraient honorés de tout le royaume. La
ville avait beaucoup de précieuses reliques fort honorées des habitants, mais
ils ne mettaient leur confiance en aucune, autant qu'en la châsse de sainte
Angadresme. De tout temps élit avait été la patronne de Beauvais, dont elle
était native, et l'avait toujours préservé de malheur pendant les guerres. Il
y avait même des gens qui se souvenaient de l'avoir vue quarante ans
auparavant, lorsque les Anglais et le comte d'Arundel assiégèrent la ville,
apparaître sur la muraille, vêtue de ses habits de religieuse, et repousser
par sa protection les anciens ennemis du royaume. Sa chasse fut donc
solennellement tirée de la cathédrale et portée en procession sur la
muraille, à l'endroit de ce terrible assaut. L'ardeur
des bourgeois, loin de s'affaiblir, croissait de moment en moment ; le
courage des femmes était surtout merveilleux. Elles montaient sur la muraille
pour apporter des traits, de la poudre et des munitions. Elles-mêmes
roulaient de grosses pierres et versaient l'eau chaude, la graisse fondue et
l'huile bouillante sur les assaillants. Il y eut une fille nommée Jeanne
Lainé[8], qui, quoique sans armes,
saisit la bannière d'un Bourguignon au moment où il allait la planter sur la
muraille. Par
bonheur pour les gens de Beauvais, l'avant-garde du sire d'Esquerdes ne
s'était nullement préparée pour un siège, et avait compté faire une surprise.
Elle n'avait pas les machines et les munitions nécessaires ; la plupart des
échelles étaient trop courtes. Les Bourguignons, croyant le succès facile,
combattaient avec plus de courage que de précaution. L'arrivée
du Duc, qui, averti de la prise du faubourg, comptait trouver la ville au
pouvoir de ses gens, ne rendit pas l'attaque moins vive ni mieux concertée.
Avec son impatience et son obstination accoutumées, il voulut absolument
forcer la porte, et sous prétexte qu'il eût été imprudent de faire passer à
une partie de son armée la petite rivière qui traverse Beauvais, il laissa la
route de Paris libre aux renforts qui pourraient secourir la ville. Il est
vrai qu'elle semblait près d'être forcée. Les assiégeants n'avaient pas
encore leur grosse artillerie ; niais, en se servant de deux couleuvrines que
le sire d'Esquerdes menait avec l'avant-garde, la porte avait été largement
percée, et les Bourguignons combattaient main à main avec les assiégés. Ils
allaient, enfin entrer par cette ouverture, lorsque les gens qui étaient sur
la muraille s'avisèrent de jeter par le machicoulis des fascines enflammées ;
elles tombèrent sur la tête des assaillants et les contraignirent à reculer.
Le feu prit à la porte et à la herse ; bientôt tout fut enflammé sous le
portail ; il eût fallu traverser une fournaise pour entrer dans la ville. Le
Duc attendait que la porte fût consumée et liv rat un passage, mais les
assiégés prenaient soin d'entretenir le feu avec du bois que les habitants
arrachaient dans, les maisons voisines et apportaient à la hâte. On
combattait ainsi depuis onze heures, sans que les assaillants eussent perdu
espoir, sans que les assiégés fussent abattus par le péril toujours
renaissant, lorsque tout à coup, à huit heures du soir, on entendit un grand
bruit de gens à cheval, arrivant dans la ville : c'étaient les sires de la
Roche-Tesson et de Fontenailles qui s'en venaient à toute hâte avec la
garnison de Noyon. Jean de Reims, seigneur de Tasseron, était allé les quérir
; ils étaient partis sur-le-champ, et avaient fait quinze lieues sans
s'arrêter. Le peuple les suivait par les rues, criant : Noël ! Ils
descendirent de cheval, et sans prendre de logis, laissant au soin des femmes
leurs chevaux et leurs bagages, tout excédés qu'ils étaient par la fatigue,
ils montèrent sur la muraille. Par leurs conseils et leurs ordres, on
continua à entretenir le feu devant la porte, et l'on fit par derrière un rempart
de charpente et de grosses pierres. Lorsque
le lendemain au jour le duc de Bourgogne aperçut entre les créneaux deux ou
trois cents hommes d'armes sur la muraille ; sa colère fut grande ; il avait
manqué une proie qu'il avait crue certaine. Toutefois il ne voulait pas
qu'elle lui échappât. Bien que cette entreprise ne fût pas d'abord entrée
dans ses projets, il aurait tenu à grand affront de l’abandonner maintenant
qu'elle était commencée. Il fit approcher le reste de son armée ; on fit de
fortes tranchées pour être à l'abri des traits des assiégés, on se logea avec
avantage dans les maisons et les jardins des faubourgs. La grosse artillerie,
les munitions, les bagages arrivèrent. Les voitures tenaient la route pendant
près de cinq lieues, tant étaient superbes les équipages de cette armée. Mais
pendant ce temps arrivaient aussi des renforts pour les assiégés. Dès le
lendemain, 28 juin, le maréchal Rouault entra avec cent lances. Le 29 vinrent
le maréchal de Poitou et le sénéchal de Carcassonne avec leur compagnie ; la
compagnie de Gaston du Lion, sénéchal de Toulouse ; le sire de Torcy avec les
gentilshommes de Normandie ; son cousin le sire d'Estouteville, prévôt de
Paris, avec la noblesse de la ville et de sa vicomté ; le bailli de Senlis,
lieutenant de la compagnie du comte de Dammartin ; le capitaine Sallazar avec
cent vingt hommes d'armes : c'était la garnison d'Amiens à qui la vaillante
résistance des habitants avait donné le temps d'arriver. Maintenant la ville
était toute animée d'allégresse et de gloire ; des tables étaient dressées
clans les rues et sur les places, des tonneaux défoncés le long des maisons.
Il semblait que rien ne dût être épargné pour fêter les gens d'armes qui
venaient défendre Beauvais contre la terrible vengeance du duc de Bourgogne.
Il avait juré de la saccager, de la brûler, d'y tout mettre à feu et à sang. Ce
n'était plus maintenant une surprise ni un assaut ; c'était un siège dans
toutes les formes qu'il fallait faire. Jamais ville ne fut battue d'une aussi
rude artillerie ; personne n'osait plus se montrer sur la muraille. Mais,
grâce aux sages dispositions du maréchal Rouault, tout était prêt pour
soutenir l'assaut quelque part qu'il fût tenté. Le sire de la Roche-Tesson et
la vaillante garnison de Noyon voulurent absolument conserver le poste de la
porte brûlée, qu'ils avaient gardée deux nuits et un jour sans être relevés.
On leur laissa cet honneur. On veilla avec soin à éteindre les incendies
qu'allumaient les bombardes des assiégeants ; il y en eut de bien terribles,
et l'on craignit même qu'il ne s'y fût mêlé quelque secrète trahison. Mais
les bourgeois ne montraient pas moins de zèle à éteindre le feu, qu'ils n'en
avaient mis à défendre les remparts. La châsse de sainte Angadresme fut
encore portée à l'incendie de l'évêché qui fut le plus grand. Nuit et-jour
les femmes, les enfants, les vieillards, les malades étaient à genoux, priant
et se lamentant devant les reliques de cette sainte patronne. Pendant ce
temps la garnison et les bourgeois veillaient aux portes, réparaient les
brèches, et s'efforçaient de chasser, par le' feu et l'artillerie, les assiégeants
logés dans les maisons trop voisines du rempart. Ils les firent déguerpir de
maint poste qu'ils avaient pris, et les forcèrent à éloigner leurs loge-mens.
Chaque jour arrivaient de Paris, sans nul empêchement, des farines, du vin,
de la poudre à canon, des pics, des pelles, des pioches, et aussi des
pionniers et autres ouvriers. Quand
les Bourguignons eurent battu la ville durant une semaine, et qu'une brèche
assez large eut été faite à la muraille, le Duc résolut de faire donner
l'assaut ; il fut le seul de son avis, pas un de ses capitaines ne trouva
l'entreprise raisonnable. La garnison était maintenant si nombreuse, qu'elle
eût suffi, disaient tous les gens connaissant la guerre, à défendre non pas
même une muraille, mais la haie d'un champ. Toutefois la volonté de leur
maître était absolue, il n'écoutait jamais que son idée, et l'assaut fut
commandé pour le lendemain, 9 juillet. Il donna l'œil, lui-même, à tous les
préparatifs, et comme il faisait apporter de grands tas de fascines pour
combler le fossé : « il n'en est que faire, lui dit son frère le grand bâtard
de Bourgogne, les corps de nos gens auront bientôt suffi à le remplir ; »
mais rien ne pouvait le détourner de son dessein. Quand il eut tout disposé
pour le lendemain, il rentra dans sa tente et se jeta tout habillé et presque
tout armé sur son lit de camp ; car mil n'était plus dur à lui-même et plus
infatigable, toujours le dernier couché et le premier levé de son armée[9]. « Croyez-vous, dit-il aux
serviteurs qui l'entouraient, que ceux de dedans s'attendent à être assaillis
demain. » — « Oui, répondirent-ils tous d'une voix. » Il prit cette réponse
en moquerie, et repartit : « Vous n'y trouverez personne demain. » Il était
devenu si rempli de sa propre volonté, qu'il lui semblait qu'en refusant de
croire la vérité quand elle était contre son gré, il devait tourner les
choses à sa fantaisie. La
garnison était, en effet, si bien préparée à soutenir un assaut, et si peu
prise au dépourvu, que le 2 juillet le sire de Rubempré était allé à Paris
annoncer au sire de Gaucourt, lieutenant du roi, que le duc de Bourgogne
voulait jouer un coup de désespoir pour prendre Beauvais, et risquerait sans
Cloute la plupart de ses gens plutôt que de renoncer à son entreprise. La
ville envoya alors, sous les ordres du bâtard de Rochechouart, un nouveau
convoi de menue artillerie, d'arbalètes, et de traits de toute sorte.
Soixante arbalétriers parisiens s'en allèrent aussi renforcer la garnison. L'assaut
commença à sept heures du Matin ; les Bourguignons avaient jeté un pont sur
le fossé, et détourné une partie des eaux de la petite rivière qui
l'emplissait. Ils attaquèrent les deux portes et l'intervalle des murailles
qui les séparait. Ils se montrèrent pleins de hardiesse et d'ardeur ; les
assiégés n'avaient pas un moindre courage ; ils tiraient si serrés, que les assaillants
n'avaient pas même le loisir de jeter dans le fossé les fascines qu'ils
avaient apportées. Les femmes étaient aussi vaillantes et empressées qu'au
premier assaut. Elles apportaient sur la muraille les traits, les pierres, la
chaux vive, la graisse fondue, l'huile bouillante, les cendres chaudes, et
tout ce qui servait à jeter sur les assiégeants. Elles venaient aussi
distribuer aux combattants des brocs de vin, qu'elles puisaient dans les
tonneaux dressés et défoncés au pied du mur. ; elles ramassaient les flèches
et les arbalètes des Bourguignons pour qu'elles leur fussent renvoyées par
les archers. La châsse
de sainte Angadresme avait de nouveau été apportée et placée sur la muraille
: les assiégeants tiraient dessus de tout leur pouvoir ; une de leurs flèches
vint s'y enfoncer. On l'y laissa comme un glorieux témoignage du secours que
la ville avait reçu de sa sainte patronne. Quelque
fût la vigoureuse résistance des gens d'armes et des habitants, les assaillants
avaient une telle audace qu'ils parvinrent jusqu'à la muraille, et y
plantèrent trois étendards. Ce leur fut un fait d'armes glorieux, mais
inutile ; la brèche était si bien défendue qu'ils furent repoussés et leurs
bannières arrachées. Enfin, après trois heures du plus rude assaut et après
avoir eu mille ou quinze cents hommes tués ou blessés, les Bourguignons
s'arrêtèrent. Le Duc, lui-même, qui tenait en réserve une autre bande pour
relever la première et recommencer l'attaque, voyant qu'il n'y avait nul
espoir de succès, ordonna la retraite. Ce fut au grand regret des habitants
et des assiégés qui perdaient peu de monde, et pensaient que plus l'attaque
durerait, plus il y aurait de Bourguignons tués. Le
lendemain, la garnison tenta une sortie : les portes étaient murées et
barricadées du côté du siège ; il fallait sortir par la porte de Paris, et
faire un long détour. Le capitaine Sallazar, qui commandait, eut son cheval blessé ; il y eut peu d'ordre en cette
entreprise. Toutefois, ou pénétra dans le parc d'artillerie des Bourguignons ; le
sire Jacques d'Orson, grand-maître de l'artillerie du Duc, fut mortellement blessé. Un gros canon de fer, sur
lequel était gravé le nom de Montlhéry, fut jeté dans le fossé, et le lendemain, avec des
cordes, retiré dans la ville. On n'essaya cependant pas de nouvelles sorties ;
on était gêné de n'avoir issue que par une seule porte. Enfin,
le Duc s'avisa de la première précaution qu'il aurait dû prendre, et qui lui
aurait valu la prise de la ville s'il eût commencé par-là : il voulut passer
la rivière, investir toute l'enceinte et bloquer la porte de Paris.
Maintenant il n'était plus temps. Cependant il le voulait absolument, et ses
capitaines eurent grand'peine à lui persuader que c'était au contraire courir
un nouveau danger. La garnison était trop nombreuse. Le roi envoyait de tous
côtés des renforts. Paris avait levé trois mille hommes. Rouen, Orléans,
toutes les villes des pays voisins avaient fait passer des convois de vivres
; on en regorgeait. Des charpentiers, des maçons arrivaient de tous les
côtés, soldés volontairement par les villes qui les envoyaient. Le
connétable, le comte de Dammartin s'avançaient. Enfin, il n'y avait nul moyen
de prendre une ville pour laquelle tout le royaume semblait s'être mis en
mouvement, tant la belle conduite des habitants avait excité d'admiration. Le Duc
passa encore sept ou huit jours devant Beauvais sans pouvoir se résoudre à
s'avouer vaincu ni à abandonner une entreprise à laquelle il avait attaché
tout son orgueil. Il essaya la ruse et la trahison. Des hommes habillés en
paysans ou en mariniers furent à grand prix envoyés dans la ville pour y
mettre le feu. Ils furent surpris et punis de mort. Enfin,
le 22 juillet, après vingt-quatre jours de siège, par une belle nuit, et sans
trompettes, l'armée de Bourgogne, qui déjà commençait à manquer de vivres,
délogea en bel ordre, et prit sa route vers la Normandie, brûlant et
saccageant tout sur son passage, pour se venger de l'affront qu'elle avait
reçu. Le Duc, avant de partir, publia de nouvelles lettres contre le roi, où
il lui reprochait, en termes encore plus injurieux, la mort de M. de Guyenne.
Prenant pour prétexte de sa retraite des lettres du duc de Bretagne, il
terminait en disant qu'à la requête de ce prince, et afin de tirer plus
prompte vengeance du roi, il continuait sa route, « bien que nous eussions
délibéré d'assiéger et d'enclore de toutes parts cette ville de Beauvais,
afin d'avoir à notre plaisir et volonté les gens de guerre qui sont dedans
en-grand nombre, laquelle chose nous eût été facile par les moyens que nous
avions conçus. » Le roi,
à la première nouvelle de l'entrée du duc de Bourgogne en France et de la
prise de Nesle et de Roye, avait commencé par reprocher au connétable de ne
pas avoir, selon ses ordres, fait raser ces cieux places ; car son intention
était de terminer au plus tôt ses affaires en Guyenne et puis en Bretagne,
s'il était possible, laissant pendant ce temps le Duc s'avancer jusque vers Compiègne.
Cette ville, selon le projet du roi, devait être fortifiée avec grand soin et
avec une nombreuse garnison, afin d'arrêter l'ennemi longtemps et de
l'empêcher d'aller plus loin. Dès qu'il avait su les massacres et les ravages
des Bourguignons, il s'était cependant hâté d'envoyer des troupes de ce côté. «
Monsieur le grand-maître, écrivit-il à Dammartin, j'ai été averti comment,
pendant la trêve, le duc de Bourgogne a pris Nesle et tué tous ceux qu'il a
trouvés dedans ; de laquelle chose je désire bien être vengé. Et pour ce, je
vous ai fait avertir afin que si vous trouvez moyen de lui rendre la pareille
dans son pays, vous le fassiez partout où vous pourrez, sans y rien épargner.
J'ai bien espérance que Dieu nous aidera à nous venger, attendu les meurtres
que le duc de Bourgogne a fait faire, tant dans l'église qu'ailleurs, de gens
qui avaient sûreté et confiance dans les conditions accordées. Angers, 19
juin 1472. ». Ce fut
à Compiègne que se rendit Dammartin. « Gardez-la bien, écrivait le roi ;
c'est une bonne place : qu'on désempare celles qui ne sont pas tenables, afin
que les gens d'armes ne s'y perdent point. Au plaisir de Dieu et de
Notre-Dame, nous recouvrerons bien tout après. Monsieur le grand-maître, je
vous prie d'aviser au moyen de frapper quelque bon coup sur le duc de
Bourgogne, si vous pouvez le rencontrer à votre avantage. J'espère faire si
bonne diligence de mon côté, que vous connaîtrez que, si j'y ai demeuré longtemps,
je n'y ai pas chommé ; et je pense avoir bientôt fait, sir de Dieu, et vous
aller aider là-bas. Au Plessis-Macé[10], 1er juillet 1472. » Le
siège de Beauvais ne lui fit pas quitter encore les marches de l'Anjou et de
la Bretagne ; mais il n'omit rien pour sauver cette ville. Partout il envoya
des ordres pour que la ville frit secourue, et ne négligea point de louer et
d'entretenir le bon courage des habitants et de la garnison. «
Messieurs les capitaines, je suis logé ici, à trois lieues du duc de
Bretagne, disait sa lettre adressée aux chefs qui défendaient Beauvais ; le
sénéchal de Beaucaire[11] m'a amené environ cinq mille combattants,
et avant qu'il soit quatre jours nous verrons si monsieur de Bretagne dira
que je suis couard. « J'ai
envoyé de votre côté les sénéchaux de Guyenne et d'Agenois, le sieur de la
Morandais, Jean du Fou avec ses gens, et le sire de Vaulout avec quatre mille
francs-archers ; j'ai écrit aussi à M. de Gaucourt, au président des comptes,
à ceux de la ville de Paris, et pareillement à ceux de Rouen, pour qu'ils
envoient des vivres la plus grande quantité qu'ils pourront, afin que si le
duc de Bourgogne voulait mettre le siège des deux côtés, vous en eussiez
assez ; s'il fait cela, je vous prie de tenir le mieux que vous pourrez. « J'ai
écrit à mon frère le connétable et je lui écris encore qu'il tire tous les
gens d'armes qui sont dans les places d'Amiens et de Saint-Quentin, qu'il n'y
en laisse pas un, et qu'il les mette en campagne pour couper les vivres aux
Bourguignons, et pour ce, je vous prie que chacun, selon son poste, y mette
la meilleure peine qu'il pourra, car si les vivres lui sont rompus, il sera
contraint de lever le siège. « J'espère,
au plaisir de Dieu, avoir parachevé bientôt de mon côté, et incontinent je
tirerai vers vous et vous mènerai des gens assez. Pouancé, 21 juillet 1472. » Une
autre fois il disait : « J'ai écrit par tous les lieux où j'ai pu savoir et
connaitre qu'on peut avoir des charpentiers, et on les enverra à Beauvais en
diligence ; dès hier j'en trouvai huit sur le chemin et les fis partir tout
aussitôt. » Lorsqu'enfin
le roi eut appris que le siège de Beauvais était levé, il fit éclater sa joie
et, sa reconnaissance pour les loyaux et vaillants habitants. Il fit d'abord
le vœu de ne point manger de chair jusqu'à ce qu'on eût exécuté en argenterie
une ville à la ressemblance de celle de Beauvais et pesant deux cent mille
marcs, pour être offerte en ex-voto. Nulle dépense ne lui semblait si
pressante. Il écrivait à ses trésoriers de l'acquitter avant toutes les
autres, même s'il le fallait avant les dépenses de la guerre, quoiqu'il eût
grand besoin aussi de celles-là ; mais il ne pouvait manquer à accomplir son
vœu, car il était si près du duc de Bretagne, qu'il aurait craint que ses
affaires en allassent moins bien. Pourtant il n'oubliait pas de recommander qu'on
veillât sur le bon emploi de cet argent, et que rien n'en fût perdu. Il ne
manqua point de récompenser et d’honorer de toutes façons, « ces
bourgeois de Beauvais, qui avaient si vertueusement et si exactement, sans
aucunement craindre, varier, ni vaciller, soutenu pendant trois semaines la
venue et la férocité de l'assemblée illicite et armée que Charles de
Bourgogne, avec ses suivants et complices, avaient amenée par puissance
désordonnée en forme de siège ; qui avant et depuis l'arrivée des capitaines
et chefs de guerre, avaient repoussé de jour et de nuit les assauts de ces
Bourguignons, et avaient résisté jusqu'à la mort, en y employant, sans rien
épargner, vie et biens, femmes et enfants. » Ils reçurent le privilège de
posséder et tenir des fiefs nobles avec exemption de l'arrière-ban ; le maire
et les pairs-échevins de la ville furent désormais à la libre élection des
bourgeois, et eurent le droit, lorsqu'ils le jugeaient à propos, de convoquer
l'assemblée commune des habitants, pour délibérer sur leurs intérêts. En
outre, la ville fut déclarée exempte de toute imposition, mise ou à mettre
par le roi et ses successeurs, pour l'entretien des gens de guerre ou pour
toute autre cause. On conserva toutefois les taxes perçues sur les bois, le
poisson, les bêtes au pied fourchu, et sur les vins et vinaigres qui furent
pourtant modérées du quart au huitième du prix de vente. Par
ordonnance et du consentement des habitants, fut instituée la procession de
l'assaut à l'anniversaire du 27 juin. Déjà cette ville célébrait tous les ans
une autre procession de glorieux souvenir, pour avoir, le jour de la Trinité,
1433, chassé les Anglais d'une des portes qu'ils avaient surprise. Un an
après, le roi ordonna encore qu'en mémoire de la vertu et de l'audace
supérieure au sexe féminin, que les femmes et filles de Beauvais avaient
montrées, en montant aux créneaux et sur la muraille et mettant la main à
l'œuvre pour repousser l'assaut des Bourguignons, les femmes marcheraient dorénavant
les premières, immédiatement après le clergé, à la procession de madame
sainte Angadresme dont l'intercession était spécialement due à leurs prières,
et à la demande qu'elles avaient faite que sa châsse fut portée en procession
sur la muraille. Elles reçurent aussi le privilège de pouvoir, le jour de
leurs noces, et toutes les fois que bon leur semblerait, se couvrir et parer
de tels vêtements, parures, joyaux et ornements qui leur plairaient, sans
qu'on pût, en vertu de nulle loi somptuaire, les noter, reprendre ou blâmer,
quel que fut l'état et condition de chacune. Parmi
ces vaillantes bourgeoises de Beauvais, Jeanne Lainé, que la tradition nomme
Jeanne Hachette, est demeurée célèbre, et l'on a montré longtemps dans
l'église des jacobins, l'étendard bourguignon qu'elle avait arraché de la
muraille, au plus fort de l'assaut. Le roi la maria à un bourgeois nommé
Colin Pilon, et les exempta eux et leurs descendants, de toute taille mise ou
à mettre, ainsi que du service de la garde des portes et du guet de la ville. Le duc
de Bourgogne se dirigea sans obstacle vers la Normandie ; son armée était
forte ; l'arrière-garde aurait suffi à s'emparer de Beauvais, si la garnison
en fût sortie trop tôt ; le maréchal Rouault avait même cru d'abord que la
levée du siège n'était qu'une ruse. Dès qu'on vit cependant, que les
Bourguignons continuaient leur route, le connétable, le comte de Dammartin et
le maréchal Rouault les suivirent. Sans engager de combat, ils surprenaient
les convois, leur coupaient les vivres, et gênaient leur marche, tandis que
le Duc avançait sans autre but ni projet bien arrêtés, que de tout ravager.
Il mit en cendres tout le riche pays de Caux, fit démolir les villages et
châteaux, se présenta inutilement devant Dieppe, qui était une des plus
fortes villes du royaume, vint aussi aux portes de Rouen, et y passa quatre
jours sans nul espoir d'y entrer. Maître Guillaume Picard, receveur des
finances en Normandie, avait fait creuser des fossés et élever des retranchements
qui mettaient la ville hors de danger. D'ailleurs, Dammartin se tenait toujours
assez proche du Duc, pour l'empêcher de rien entreprendre. Son armée
commençait à souffrir par la disette ; les maladies y régnaient ; il perdait
dia-que jour quelqu'un de ses meilleurs serviteurs, soit par la contagion,
soit par les blessures qu'ils avaient reçues aux continuelles escarmouches
qui coûtaient plus de monde qu'une bataille. La solde n'était pas payée ;
chacun commençait à murmurer ; sa rudesse n'était pas bonne pour faire
prendre patience ni pour donner aux gens de guerre courage à supporter les
souffrances. Son exemple même ne suffisait pas à les consoler. Bien qu'il lui
fût indifférent d'être mal vêtu, mal nourri, sans repos, sans sommeil, il
aurait fallu qu'il montrât à ses serviteurs quelque douceur, quelque
affection, et qu'il se les attachât par de bonnes paroles. Ce fut
précisément alors qu'il en perdit un des plus sages et des plus habiles, le
sire Philippe de Comines. Depuis l'aventure de Péronne il appartenait plus au
roi qu'au Duc. Peut-être se trouvait il à ce moment en péril par la
découverte de quelque secrète et coupable intelligence[12]. Quoi qu'il en soit, cet homme
froid et bien avisé s'était de plus en plus lassé de servir un maître dénué
de raison et de réflexion, et il jugea plus conforme à ses intérêts et à son
penchant de se donner à un prince qui cherchait les gens de mérite et savait
les récompenser non-seulement en les payant, mais en leur donnant la
satisfaction de se voir connus et bien jugés. En outre, le bruit courut à la
cour de Bourgogne que le sire de Comines conservait une extrême rancune d'un
trait de brutalité, tel que le Duc en adressait trop souvent à ses serviteurs[13]. On racontait qu'un jour, avoir
après suivi la chasse, le sire de Comines, excédé de fatigue, était rentré le
premier dans la chambre de son maître, et s'était jeté tout vêtu sur un lit ;
quand le Duc vint pour se coucher, il trouva que son chambellan, au lieu de
l'attendre, s'était endormi. Ce lui sembla un grand manque de respect. « Attends,
s'écria-t-il, je te vais débotter pour que tu sois plus à l'aise ; » et lui
tirant sa botte, il la lui avait jetée à la tête. De là était venu le surnom
de tête bottée, sous lequel le sire de Comines était connu à la cour. Cette
désertion ne fut pas une des moindres pertes du Duc. Sa mémoire devait en
souffrir encore plus dans l'avenir que ses intérêts dans le présent, à cause
des beaux récits que le sire de Comines écrivit, et des jugements qu'il porta
sur les princes de soli temps avec tant de réflexion et de sagesse que la
postérité les adopta presque entièrement. Toute
la crainte des capitaines de l'armée bourguignonne, c'était que leur Duc ne
fût assez insensé pour passer la Seine et pour former le projet d'aller
rejoindre le duc de Bretagne ; s'il l'eût entrepris, il était perdu sans
nulle ressource. Mais comme il avait donné rendez-vous à l'armée de Bretagne
devant Rouen, il trouva que sa parole était suffisamment acquittée en passant
quelques jours sous les murs de cette ville ; et il écrivit en ces termes au
duc de Bretagne « Mon
bon frère, je me recommande à vous de très-bon cœur. J'avais un certain
espoir, ayant marché jusqu'à Rouen, d'en profiter, du moins pour avoir
passage ; mais toute la puissance des ennemis étant en cette frontière, où
est le grand-maître, de la loyauté duquel je n'ai aucun doute, la chose n'a
pu encore avoir d'effet. Je ne sais ce qui va s'ensuivre. Voyant cela, je
leur ai donné matière de penser ailleurs, et j'ai pris ici mon camp entre
Rouen et Neufchâtel, à l'intention toutefois d'y revenir au plus tôt. Sinon,
j'exploiterai la guerre en un autre quartier plus dommageable aux ennemis, et
ferai tout ce qui me sera possible pour les éloigner de votre marche. Mes
gens de guerre de Bourgogne et de Luxembourg font bien leur devoir en
Champagne. J'ai su aussi que vous faisiez bien de votre côté, dont je suis
très-joyeux. J'ai brûlé tout le pays de Caux de façon qu'il ne nuira de longtemps
à vous, à nous, ni à d'autres, et ne me départirai point des armes sans vous,
comme je suis certain que vous ne le ferez pas sans moi ; mais je poursuivrai
l'œuvre commencée selon vos avis et remontrances au plaisir de Notre-Seigneur
qui vous donne bonne et longue vie avec fructueuse victoire. Écrit à mon
camp, près Boscise, le 4 septembre. Votre loyal frère, « CHARLES. » Peu
après, le Duc se résolut à revenir en Picardie et en Artois, où le connétable
brûlait ses villes et ravageait ses états aussi cruellement qu'il traitait la
Normandie. Néanmoins le Duc conservait toujours un secret espoir de regagner
par des promesses ou de contraindre par la guerre le connétable à laisser le
parti du roi. En
quittant Rouen, il continua à tout brûler sur son passage, et détruisit même entièrement
la ville de Neufchâtel. A peine se fut-il éloigné, que les troupes du roi
reprirent sans difficulté Eu et Saint-Valery, seules villes qu'il eût
conservées, et où il eût laissé garnison. Dans sa retraite, il fut sans cesse
harcelé par Dammartin et le connétable, qui lui refusaient bataille et
fatiguaient par des escarmouches son armée déjà excédée par la famine et les
maladies. Les
mêmes dévastations avaient lieu sur toutes les marches de France et de
Bourgogne. Le comte de Roussi, fils du connétable, commandait dans la haute
Bourgogne, et il s'empara du comté de Tonnerre, s'avança vers Troyes, et
ravagea une grande partie de la Champagne. Le comte de Romont, frère du duc
de Savoie, était dans l'Auxerrois et ne se montra pas moins cruel. Le roi
pensait que tous ces malheurs se répareraient facilement si une fois il
reprenait le dessus, et ne s'attachait qu'à en finir avec le duc de Bretagne.
Son armée était forte, mais il s'en servait plus pour menacer que pour
combattre. Il avançait sans se hâter, s'emparant toutefois de Chantocé,
d'Ancenis, de Machecoul, et s'approchait vers Nantes-sans trouver beaucoup de
résistance. Tout son soin était de traiter, non avec le duc de Bretagne comme
il semblait, mais au vrai avec le sire de Lescun. Il y
avait déjà beaucoup d'années qu'il croyait ne devoir rien épargner pour
acquérir les services d'un homme si habile et si puissant en Bretagne. Cette
fois il résolut de lui tant donner et de le faire si grand, qu'il eût intérêt
à être fidèle et à ne plus tramer de ligues ni de conspirations. Il pensait
que, lorsque le sire de Lescun serait ainsi devenu son serviteur avec de
belles conditions, il pourrait compter sur sa loyauté. D'ailleurs il
l'estimait homme d'honneur et bon Français, parce que clans toutes les
alliances conclues, dans toutes les entreprises formées contre le roi, il
n'avait jamais voulu que, sous nul prétexte, les Anglais fussent appelés dans
le royaume. En ce moment le duc de Bretagne n'avait nul autre moyen de salut
que d'implorer leurs secours ; plusieurs de ses conseillers l'y portaient
vivement ; et, depuis la mort de M. de Guyenne, il envoyait sans cesse des
ambassades au roi Édouard pour lui demander de descendre en France. Autant en
faisait le comte d'Armagnac, qui continuait plus que jamais à porter le
trouble et le ravage dans le pays de Gascogne. Déjà le sire de Duras avait
débarqué à Brest avec deux mille archers. C'était surtout cette crainte de
voir les Anglais descendre en force dans la Bretagne ou la Guyenne, qui
retenait le roi en Anjou et en Poitou et lui donnait un si vif désir de
traiter. La
haine du sire de Lescun contre les anciens ennemis du royaume était donc un
moyen de rapprochement avec le roi. Le sire de Souplainville et Philippe Desessarts,
sire de Thieux, conseillers du duc de Bretagne, et gens tout dévoués à M. de
Lescun, conduisirent la négociation. Le 15 octobre, une trêve fut signée pour
six semaines. Le roi remit toutes les villes qu'il avait prises, hormis
Ancenis, et le duc s'engagea à ce que, les Anglais ne commissent aucun acte
de guerre. Le duc de Bourgogne et le duc de Calabre pouvaient à leur volonté
être compris clans cette trêve, sans que leur refus dût en aucune façon
changer ce qui était convenu avec le duc de Bretagne « Si cette trêve vous
est avantageuse, manda le roi à Dammartin et au connétable, tenez-la ;
autrement, faites-la publier, n'en tenez compte, et dites que ce sont les
Bourguignons qui l'ont rompue. » Cependant
la négociation avec le sire de Lescun n'était pas encore terminée. Ses
ambassadeurs, car Souplainville et Desessarts étaient bien plus à lui qu'au
duc de Bretagne, commencèrent par faire leurs propres conditions.
Souplainville eut la promesse d'être maire de Bayonne, et d'avoir une pension
de douze cents livres, avec la prévôté de Dax et la seigneurie de
Saint-Sever, sa vie durant ; il reçut cieux mille écus comptant. Le sire Desessarts
obtint la maîtrise des eaux et forêts de Champagne, le bailliage de Meaux,
une pension de douze cents francs, divers domaines et dix mille écus. Il
fallait d'autres avantages à un homme tel que le sire de Lescun, et surtout
rien ne pouvait se conclure entre le roi et lui sans qu'ils se vissent. Mais
Lescun avait de grandes méfiances. Outre la mauvaise renommée du roi, il
s'inquiétait aussi des puissants ennemis qu'il avait à la cour de France. Il
existait principalement une ancienne et forte haine entre lui et Tannegui-Duchâtel.
Le roi, qui avait grand besoin de tous les deux, ne pouvait sacrifier l'un à
l'autre. Enfin, après beaucoup de messages, de continuelles et réciproques
craintes d'être trompé, le roi envoya un sauf-conduit au sire de Lescun, pour
venir le trouver avec cent personnes telles qu'il les voudrait amener.
Néanmoins, avant de se mettre en route, le sire de Lescun exigea que le roi
jurât sur la croix de Saint-Laud, qu'il ne serait fait aucun mal à lui ou à
ses gens, ni en allant, ni en retournant. Tannegui Duchâtel était surtout un
sujet de souci pour le sire de Lescun et ses partisans. « Monsieur
le gouverneur[14], lui écrivait le roi, jamais
homme n'eut une si belle peur que Philippe Desessarts quand il sut que vous
veniez, n'il nous pria, Blanchefort et moi, de vous écrire que, pour Dieu,
vous attendissiez jusqu'à lundi après son départ. Or je ne sais si vraiment
vous êtes malade, et si c'est pour ce motif que vous vous êtes en retourné,
ou si vous nous jouez là un tour de tête bretonne, à cause de ce que
Blanchefort et moi vous mandâmes du point où en sont nos affaires. Si vous
êtes malade, je vous prie qu'incontinent que vous serez guéri vous veniez
vers moi. Si vous ne l'êtes pas, venez, je vous prie, dès cette heure. « Philippe
Desessarts et Souplainville offrent de prolonger la trêve jusqu'à la
Toussaint de l'année prochaine, et que le duc de Bourgogne y sera compris
s'il le veut ; ils disent que le sieur de Lescun se décidera à être autant
mon serviteur qu'il l'était de feu monsieur de Guyenne, et qu'il ne me
pourchassera jamais de mal, mais tout le bien qui lui sera possible. Vous
entendez bien que je ne signerais cette trêve qu'à bon escient, et afin de
rompre l'armée d'Angleterre pour tout l'été qui vient. » Il
parlait ensuite des avis qui lui venaient de plusieurs côtés, et d'après
lesquels il était à croire que les Bretons ne cherchaient qu'à le tromper et
à gagner du temps. Il n'y ajoutait pas grand'foi, car quelques-uns des
donneurs d'avis étaient des gens peu sages. Pourtant il les écouterait,
disait-il. «
Monsieur le gouverneur, il me semble cependant que je puis avancer au-devant
des Bretons jusqu'à l'Hermenault[15], et là, ou auprès, je dois
avoir tout mon conseil, besogner tous les jours, pourvoir à tout de tous les
côtés, comme si j'étais bien sûr qu'ils voulussent me tromper. S'ils traitent
en conscience, je n'aurai pas perdu ma peine ; s'ils ne veulent pas traiter,
j'aurai remédié à tout ce qui m'aura été possible, et ils me trouveront ensuite
pourvu un peu mieux que si je ne m'étais pas tenu sur mes gardes. « Je
désirerais donc votre venue pour deux points : le premier pour prendre
conclusion sur tout ceci, car je voudrais bien que vous y fussiez ; le
second, c'est que monsieur de Lescun, pour venir vers moi, veut me faire
jurer sur la vraie croix de Saint-Laud, et je voudrais bien auparavant être
assuré de vous, et que vous ne lui dresserez point d'embûche sur le chemin.
Car je ne voudrais pas être en danger de ce serment-là, surtout depuis
l'exemple que j'en ai vu cette année sur monsieur de Guyenne. « Je
vous prie, si vous pouvez venir, que vous veniez. Je tiendrai mon conseil à Fontenay
tout près de moi. Si vous ne pouvez venir, mandez-moi ce qui vous semble de
tout ceci, et aussi dans le cas où je ferai le serment, si vous le tiendrez. « J'envoie
de l'artillerie en Guyenne contre le comte d'Armagnac le plus diligemment que
je puis ; et j'ordonne de vous délivrer les lettres pour les confiscations
que je vous ai données. » Enfin,
M. de Lescun se décida à venir, et ses conditions furent magnifiques. Il fut
nommé gouverneur de Guyenne, capitaine des châteaux de Bordeaux et de Blaye ;
il eut une pension de six mille livres, deux mille livres comme amiral de
Guyenne et vingt-quatre mille écus d'or comptant ; il fut fait comte de
Comminges, reçut l'ordre du roi et obtint aussi une pension de douze cents livres
pour sou frère. Ainsi celui qui avait pratiqué cette dernière entreprise
contre le roi, qui y avait entraîné M. de Guyenne, qui avait conduit toute
l'affaire, dirigé les négociations, réuni les princes par de nouvelles et
plus fortes alliances, abandonna tout à coup des projets, où il avait précipité
tant et de si grands personnages[16]. Et de son côté le roi se tint
tout heureux de faire d'un homme qui lui avait voulu et procuré tant de mal,
et qui venait de le proclamer, à la face de la chrétienté, meurtrier de son
frère, un des plus grands seigneurs de son royaume. Le sire de Lescun n'en
rendit pas moins autant de bons offices qu'il lui fut possible, au duc de
Bretagne, en lui procurant de bonnes conditions. La trêve fut continuée
jusqu'au 23 novembre 1473, et le roi rendit toutes les places, et s'engagea à
payer soixante mille livres en deux ans au duc. Pendant
que les affaires de Bretagne se réglaient, la guerre s'apaisait aussi du côté
du duc de Bourgogne. Après avoir fait sa retraite, il avait commencé à
dévaster les domaines du connétable, soit pour le forcer à traiter, soit pour
se venger de lui. Le connétable était devenu l'objet d'une haine universelle.
Les serviteurs du roi, et même la voix publique, l'accusaient d'une
continuelle trahison. Dammartin, le maréchal Rouault, tous les capitaines de
la France avaient de plus pour motif d'inimitié, sa hauteur et son insolence.
Le duc de Bourgogne, selon son caractère, était de tous celui qui, en cet
instant, le haïssait le plus vivement. Il l'avait trahi ; il avait voulu le
contraindre à marier sa fille ; il avait livré ses villes au roi. Les
habitants des marches de Picardie et de France lui imputaient d'avoir été le
premier qui, en commençant la guerre contre le duc de Bourgogne, avait donné
l'exemple cruellement imité de brûler et de saccager les villes et les
campagnes. Maintenant le connétable se plaignait amèrement que ses
seigneuries fussent traitées de la même sorte. Son courroux contre le duc de
Bourgogne s'en augmentait ; il se plaignait aussi du comte de Dammartin, dont
les troupes étaient si peu disciplinées qu'elles ravageaient son pays au lieu
de le défendre. Une
trêve devenait nécessaire aux deux partis. Communément l'un et l'autre
avaient besoin de l'hiver pour remettre un peu d'ordre dans leur armée et
dans leurs finances. Les pourparlers commencèrent. Le connétable y laissait
voir sans contrainte toute sa hauteur et son emportement ; il gardait même si
peu de mesure, que dans une conférence avec les ambassadeurs de Bourgogne, il
adressa le plus injurieux démenti à Gui de Brimeu, seigneur d'Himbercourt[17]. Ce noble chevalier, le plus
sage des conseillers du Duc, ne fit paraître nulle colère, et repartit
froidement : « Si j'endure cet outrage, ne croyez pas, monsieur de
Saint-Pol, que ce soit en votre honneur ; c'est par respect pour le roi, au
nom duquel vous êtes venu comme ambassadeur, sous la sûreté d'un
sauf-conduit, et aussi à cause de mon maître que je représente ici ; mais il
lui en sera rendu compte. » Toutefois le sire d'Himbercourt garda une
profonde rancune à celui qui avait pu le traiter ainsi, et cette parole, si
légèrement dite, coûta cher au connétable. Après
beaucoup de difficultés, et après avoir refusé une trêve de six mois, le
connétable en signa une de cinq mois à dater du 3 novembre. Toutes les
précautions furent prises pour qu'elle fût bien observée. De part et d'autre,
on nomma pour conservateurs, sur chaque frontière, les personnages les plus
puissants de France
et de Bourgogne ; selon l'usage, c'était à eux que devaient être déférés tous
les cas de violation et les plaintes de l'une ou l'autre partie. Il fut dit
aussi que la présente trêve était prise à intention de parvenir à la paix ;
qu'ainsi il serait tenu, à commencer du 1er décembre, une journée à Amiens,
entre les gens du roi et ceux de monseigneur de Bourgogne, pour traiter et
pour parler de la paix, ou du moins continuer les trêves, et assigner un
autre jour et un autre lieu pour conférer encore de la paix. Ce ne
fut pas à Amiens que s'assemblèrent les ambassadeurs ; niais il y eut en
effet, pendant toute l'année 1473, des prolongations de trêve et des
négociations pour la paix. Si elles n'étaient point de toute sincérité, du
moins chacun des deux princes voulait-il réellement différer la guerre. Le
siège de Beauvais, l'expédition dans le royaume, avaient si mal réussi au
Duc, que, selon son caractère vif et superbe, il avait pris du dégoût pour
les affaires de France. Ne trouvant point le succès d'un côté, il se jetait
d'un autre pour l'obtenir : en cela bien différent du roi, qui suivait
toujours une même volonté, et, sans s'obstiner à rester sur la même voie, ne
perdait jamais de vue le but qu'il s'était proposé. D'ailleurs
le Duc, depuis plusieurs années, songeait surtout à l'Allemagne, et cherchait
seulement à se mettre en sûreté du côté du roi, afin de pouvoir sans crainte
commencer ses grandes entreprises. C'était assurément en quoi il jugeait mal
le roi, qui, plus avisé que quelques-uns de ses conseillers, était loin de
vouloir apporter le moindre obstacle aux vastes desseins du Duc. Il croyait
ne pouvoir se mieux venger de lui qu'en le laissant faire ; volontiers il
l'eût même un peu aidé afin de lui donner plus d'impatience et de témérité.
Il avait appris à connaître de mieux en mieux les façons de faire de son
adversaire[18]. Outre qu'il était d'esprit à
en juger mieux que personne, il avait tiré grand profit de ce que lui
disaient les serviteurs habiles et sensés qu'il avait su ôter au Duc et
attirer vers lui. Aussi pensait-il que ce prince, une fois jeté dans les
affaires d'Allemagne, n'en saurait plus sortir, et s'attirerait une nouvelle
guerre avant d'avoir terminé la première. Pendant ce temps, le roi pourrait
détruire ou dompter les ennemis qu'il avait dans le royaume, punir les gens
qui l'avaient trahi, gagner les séditieux ou s'en venger cruellement, enfin
établir de mieux en mieux son autorité. La
première affaire qui appelait le Duc-vers le nord de ses états l'occupait
déjà depuis assez longtemps. Il s'agissait du duché de Gueldre. Arnould, duc
régnant de ce pays, s'était, comme on a vu[19], allié en 1456 avec le duc de
Saxe contre le bon duc Philippe, et Catherine de Clèves, sa femme, l'avait
quitté, emmenant avec elle le jeune Adolphe, son fils[20]. Depuis ce moment, de grandes
discordes avaient régné dans la Gueldre ; le duc avait trouvé à Nimègue et
dans une portion de ses sujets, continuelle désobéissance et révolte ouverte,
encouragées par sa femme et par son fils, que l'appui de la cour de Bourgogne
rendait hardis contre lui. Après une guerre cruelle entre le fils à la tête
des gens de Nimègue et de Vanloo, contre son père et les habitants de Ruremonde
qui étaient ses principaux partisans, le prince Adolphe reçut comme apanage,
sous la juridiction souveraine de son père, la ville et seigneurie de
Nimègue. Il ne sut point y vivre en repos ; et, croyant avoir à se plaindre
de deux serviteurs du vieux duc, il les fit décapiter. Ne se trouvant pas en
force, il se sauva à la cour du duc Philippe, puis alla faire le voyage de'
la Terre-Sainte, et s'y fit même recevoir chevalier de
Saint-Jean-de-Jérusalem. A son retour, le duc de Bourgogne l'accueillit avec
encore plus de bienveillance, le fit chevalier de son ordre, et le maria à sa
nièce Catherine de Bourbon, sœur de la comtesse de Charolais. C'était en
1463. A cette occasion, on le réconcilia avec son père ; la duchesse de
Gueldre, qui avait tenu vivement le parti de son fils, fit aussi sa paix avec
son mari. Toute
cette famille réunie célébrait cet heureux changement par de grandes et
joyeuses fêtes clans la ville de Grave. Nul soupçon n'entrait en l'âme du
vieux duc. Il venait de se retirer en sa chambre, laissant la jeunesse et les
femmes se divertir au festin et au bal ; tout à coup on heurta violemment à
sa porte. « Enfants, dit-il, je suis bien vieux pour danser, laissez-moi
dormir. » On entra en brisant les portes. « Vous êtes prisonnier, » lui
crièrent des gens qui se précipitaient l'épée nue dans sa chambre. « N'est-il
rien arrivé à mon fils ? » Tel fut son premier mot ; car il l'aimait
beaucoup, nonobstant leurs cruelles discordes. Au même instant entra ce fils.
« Mon père, rendez-vous ; il faut que cela se fasse ainsi. » — « Que
faites-vous-là, mon fils ? » fut la seule réponse du vieux duc. C'étaient des
gens de Nimègue, à qui la duchesse avait secrètement fait ouvrir les portes
de la ville et de l'hôtel. On le fit lever, et, le plaçant à peine vêtu sur
un cheval, il fut conduit sans nuls égards au château de Buren ; obtenant
pour toute faveur, de sa femme et de son fils, de ne pas être enfermé à
Nimègue parmi ses cruels ennemis. Tout le pays reconnut alors l'autorité du
duc Adolphe, hormis Ruremonde, qui se déclara neutre entre le père et le
fils. Le duc.
Arnould passa six années dans une dure prison : le jour entrait à peine dans
son donjon, et parfois l'on vit son fils, à travers les barreaux de la
lucarne qui laissaient arriver mi peu de lumière, menacer son vieux père et
lui crier des injures ; ainsi que l'a représenté un beau tableau de
Rembrandt, peint d'après les chroniques du temps et les traditions du pays.
Cependant le duc de Clèves, son beau-frère, le seigneur d'Egmont qui était de
la même famille que lui, et d'autres princes voisins, prirent son parti. Il y
eut donc de continuelles guerres civiles et étrangères dans le duché de
Gueldre. L'empereur, et même le pape, s'occupèrent de mettre un terme à ce
grand scandale. Le duc de Bourgogne s'y était souvent employé, mais sans
pouvoir rien gagner sur le duc Adolphe, auquel il était au reste assez
favorable. Enfin pressé par l'indignation de toute la chrétienté, il résolut
de terminer cette querelle impie. Il commanda au duc Adolphe de tirer son
père de prison et de l'amener à Doulens. C'était un peu avant que le roi de
France s'emparât des villes de la Somme. Le duc
Adolphe n'osa point résister à l'ordre de sou unique et puissant protecteur.
Le vieux duc vint en personne porter sa plainte et soutenir ses droits. Le
duc de Bourgogne employa sincèrement ses efforts à conclure un arrangement
entre le père et le fils ; mais il y avait entre eux une telle haine, qu'ils
ne pouvaient se voir sans se charger de reproches et d'injures. Un jour même,
en la chambre du duc de Bourgogne, et devant son conseil assemblé, le vieux
duc jeta le gage de bataille à son fils. Vainement les hommes les plus sages
tâchaient par leurs discours et leurs bons conseils d'adoucir une si
effroyable aversion, ils ne pouvaient se faire écouter. Les propositions
qu'on faisait au duc Adolphe étaient cependant fort acceptables : le duc de
Bourgogne lui offrait de le faire mainbourg ou gouverneur du pays de.
Gueldre, en no laissant à son père que le titre de duc, la ville de Grave
avec son revenu, qui valait trois mille florins, et une pension de pareille
somme. C'était à ces conditions que le duc Adolphe s'écriait : « J'aimerais
mieux jeter mon père la tête la première dans un puits, et moi après, que
d'accepter un tel appointement. Il y a quarante-quatre ans qu'il est duc, il
est temps que mon tour arrive. » Tout ce qu'il pouvait accorder c'était la
pension de trois mille florins, à la condition toutefois que son père ne
mettrait jamais les pieds dans le duché. Lorsque
le duc de Bourgogne vit que le duc Adolphe était si fort aveuglé par la haine
et la fureur, il songea à s'arranger avec le père, et commença à traiter avec
lui de la succession de Gueldre. Mais on était alors sur le point d'entrer en
guerre avec le roi de France ; Amiens et Saint-Quentin venaient d'être
surpris ; le Duc avait de plus pressantes affaires que la Gueldre. Il avait
quitté Doulens pour se retirer jusqu'à Arras. Les deux princes étaient
toujours avec lui, sans qu'il s'occupât davantage pour le moment de leurs différents,
ni qu'il leur fît connaître sa volonté. Le duc Adolphe, s'apercevant que ce
n'était plus à lui que le Duc était favorable, résolut de ne plus s'en fier à
sa décision. Un soir que le Duc était allé à son camp de Wailly, près Arras,
il se travestit sous l'habit d'un moine de Saint-François, et s'échappa pour
retourner en Gueldre. Le Duc envoya aussitôt l'ordre dans toutes les villes
de ses États de se saisir de sa personne. En passant le pont de Namur, il eut
l'imprudence de payer un florin pour son passage : un prêtre, qui se trouvait
sur le pont, en conçut quelque méfiance, le regarda attentivement et le
reconnut. Il fut arrêté ; puis, par commandement du Duc, enfermé au château
de Namur, d'où il ne sortit que longtemps après. Au
milieu des embarras de toute sorte qui préoccupèrent le duc de Bourgogne, ce
fut seulement le 7 décembre 1472, à son retour de Normandie, qu'il signa le
traité en vertu duquel le duc Arnould lui transportait tous ses droits sur
les duchés de Gueldre et de Zutphen, moyennant trois cent mille florins, avec
clause de rachat, et à la condition de jouir encore sa vie durant de la
moitié de ses domaines. Cette
dernière condition fut peu onéreuse. Le duc Arnould mourut trois mois après,
déshéritant son fils et reconnaissant Charles duc de Bourgogne pour son
héritier unique. Avant
de se mettre en possession, le Duc voulut faire prononcer par une sorte de
jugement sur les droits que pourrait prétendre le duc Adolphe. Comme il était
chevalier de la Toison-d'Or, ce fut devant le chapitre de l'ordre qu'il fut
cité[21]. La solennité en fut célébrée à
Valenciennes, le 3 mai 1473. Il y avait longtemps que l'ordre n'avait fait,
dans l'intervalle de deux chapitres, d'aussi notables pertes. Le Duc avait à
remplacer son beau-frère, Jacques de Bourbon, le sire de Charni, Thibaut de
Neufchâtel, maréchal de Bourgogne, Claude de Montaigu, le comte d'Ostrenant,
jadis mari de madame Jacqueline de Hainaut, Jean, sire de Crécy, et Jean de
Croy qui avait été longtemps gouverneur du Luxembourg, et qui, ainsi
qu'Antoine son frère, celui qu'on nommait le grand comte de Croy, avait causé
tant de chagrins au Duc. Comme en ce moment il s'occupait à tout remettre en ordre
dans ses États qu’il venait de parcourir, afin de tout disposer pour
commencer ses grandes entreprises, il saisit cette occasion de se réconcilier
avec la maison de Croy. Déjà il avait érigé en comté la seigneurie de Chimay,
et avait en grande pompe revêtu de ce titre Philippe de Croy, sire de Quiévrain.
Il le choisit pour chevalier de son ordre en remplacement de son père mort.
Parmi les nouveaux chevaliers, fut aussi compris Jean, sire de Rubempré, à
qui le Duc rendit sa faveur. Le sire d'Himbercourt, le comte de Nassau, le
comte de Made, fils du connétable, furent encore de cette promotion. Le Duc
envoya son ordre au roi d'Aragon, qui faisait pour lors nue guerre plus pive
que jamais au roi de France. Le duc
Adolphe ne fut point tiré de sa prison pour comparaître devant le chapitre de
ses frères d'ordre. Il ne put se défendre que par procureur ; après quelque
procédure, il fut prouvé que la vente du duché de Gueldre et du comté de
Zutphen, était légitime et en bonne forme ainsi que le testament du feu duc
Arnould ; qu'ainsi le duc de Bourgogne pouvait en toute justice, et lorsqu'il
le jugerait à propos, prendre possession. Quant au duc Adolphe, attendu sa
cruelle impiété envers son propre père, il fut condamné à finir ses jours en
prison. Après
avoir assemblé une armée non moins belle, ni moins forte que l'année
précédente, le duc de Bourgogne entra au commencement de juin dans son duché
de Gueldre[22]. Il espérait y trouver peu de
résistance. Le duc de Juliers, qui pouvait élever de justes prétentions sur
le duché de Gueldre et qui même les avait fait reconnaître par l'empereur,
voyant qu'il né serait pas en état de résister au duc de Bourgogne lui vendit
ses droits moyennant quatre-vingt mille florins. Les villes, qui avaient
toujours tenu le parti du duc Adolphe, s'effrayèrent moins de la puissance
bourguignonne, elles tentèrent de se défendre ; Vanloo lui résista cinq
jours. Regnier,
sire de Brockhausen, commandait à Nimègue ; il avait sous sa garde Charles et
Philippe de Gueldre, jeunes enfants du duc Adolphe, et c'était leurs droits
qu'il maintenait, au défaut de leur père prisonnier. Il fit revêtir d'une armure
Charles l'aîné, qui n'avait pas plus de huit ans. Monté à cheval, une petite arbalète à la main, l'enfant parcourut la
ville, exhortant les habitants et la garnison. Depuis beaucoup d'années, c'était les gens de Nimègue qui soutenaient le parti du
duc Adolphe ; il avait toujours trouvé secours et refuge chez eux. Le péril ne diminua point leur fermeté. Pendant près de trois
semaines, ils soutinrent un rude siège. La redoutable artillerie du Duc avait
déjà renversé leurs portes, leurs tours, leurs murailles qu'ils se
défendaient encore. Six cents archers anglais, auxiliaires dans l'armée de
Bourgogne, demandèrent l'assaut ; soit qu'ils fussent mal soutenus, soit que
la vaillance des assiégés fût encore invincible, les Anglais périrent presque
tous dans cette attaque, et leurs bannières restèrent plantées sur la brèche
comme trophée des gens de Nimègue. Mais ils étaient sans espoir d'être
secourus ; un nouvel assaut allait livrer la ville au pillage et à l'incendie
; ils acceptèrent la médiation du duc de Clèves, et, le 19 de juillet, les bourgmestres
et la bourgeoisie s'en vinrent, la tête découverte et les pieds nus, crier
merci au duc de Bourgogne. Il se fit livrer les chefs qui avaient conseillé
la résistance, accorda la vie à la garnison qui déposa ses armes, et taxa la
ville à une forte amende. Les enfants du duc de Gueldre lui furent remis.
Bientôt après le pays entier se soumit sans nulle contestation ; le Duc
ajouta cette puissante seigneurie à ses vastes états. Ce
n'était là que le premier commencement de ses projets et de ses hautes
espérances. Maintenant il fallait continuer à s'agrandir en Allemagne et y
devenir maître des bords du Rhin, de façon que ce fleuve, depuis le comté de
Ferette et le comté de Bourgogne jusqu'en Hollande, ne coulât plus que sous
sa domination. Il voulait que tant de seigneuries et d'états hissent réunis
en un grand royaume. Rien ne lui tenait plus à cœur que de porter ce noble
titre de roi[23], dont son père le duc Philippe
s'enorgueillissait au contraire de n'avoir pas recherché la vaine pompe[24]. Depuis
plusieurs années, il était en continuelle négociation avec l'empereur et la
maison d'Autriche, pour obtenir cette faveur ; il voulait être roi des
Romains et vicaire impérial. On a déjà vu qu'il avait cherché à y parvenir en
formant des alliances et se faisant un parti parmi les princes de l'empire,
lorsqu'en 1469 il avait conclu un traité avec le roi de Bohème. Son
moyen pour se concilier la bonne volonté de la maison d'Autriche était
surtout de promettre sa protection armée contre les Suisses ; ses
ambassadeurs avaient mainte fois été chargés d'assurer le duc Sigismond,
qu'aussitôt que les affaires de France et d'Angleterre lui en laisseraient le
pouvoir et le loisir, il s'armerait contre les Ligues Suisses et envahirait
leur pays. Ce n'était pas la seule espérance dont il flattait la maison
d'Autriche ; il employait envers elle le même appât qui lui servait à séduire
tant d'autres princes : le mariage de sa fille. Déjà, en 1470, lorsque le duc
Sigismond était venu à Hesdin, conclure la vente du comté de Ferette, il
avait été question de 'marier Marie de Bourgogne à Maximilien d'Autriche,
fils de l'empereur Frédéric. Le Duc avait Continué à entretenir cette espérance
et à solliciter en même temps le vicariat de l'empire, la formation en
royaume de quelques-uns de ses pays, et le titre de roi des Romains. Il
faisait envisager à la maison d'Autriche comment une telle alliance
maintiendrait son pouvoir en Allemagne, et lui conserverait la dignité
impériale ; car, disait-il, après la mort de Frédéric d'Autriche, la couronne
impériale, passant à lui duc de Bourgogne, il lui serait facile de faire roi
des Romains, son gendre Maximilien, et de lui assurer la succession à
l'empire. C'était
ainsi que le Duc avait entretenu à la fois dans la même espérance l'Autriche,
le duc Nicolas de Calabre, et le duc de Guyenne, s'engageant plus ou moins
avec l'un ou avec l'autre selon la nécessité du moment. Après la mort du duc de
Guyenne, animé de fureur contre le roi, et voulant à tout prix le détruire,
il crut que rien ne servirait mieux ses projets de vengeance, que de se
concilier la maison d'Anjou, et il alla plus loin dans ses promesses avec le
duc Nicolas de Calabre, petit-fils du roi René, qu'avec aucun autre des prétendants
de sa fille, Il le tint auprès de lui pendant presque toute son expédition,
en France, et devant Beauvais, le traitant comme son gendre reconnu. Il lui
permit même d'aller passer un mois à Mons, auprès de mademoiselle de Bourgogne,
et consentit à ce que cette princesse lui signât une promesse de mariage.
Elle était conçue en des termes qui témoignaief2t bien l'intention qu'avait
le Duc, d'enchaîner à son parti le duc de Calabre. «
Puisque c'est le plaisir de mon très-redouté seigneur et père, moyennant les
traités passés et, scellés entre lui et vous, mon cousin, lesquels vous
accomplirez entièrement ; puisque vous allez en personne retourner vers lui,
et demeurerez avec lui sans le quitter, ni sortir de ses pays, autrement que
de son gré et consentement ; puisque sous quelque couleur ou occasion que ce
puisse être, vous ne prendrez jamais pour votre personne, vos sujets, vos
pays et vos seigneuries ou celles qui pourraient vous advenir, aucune trêve,
accord, paix ni abstinence de guerre sans le congé et consentement exprès de
mondit seigneur et père ; puisque sans nulle fraude, ni tromperie, vous vous
mettrez en guerre avec toute votre puissance et le ferez et continuerez
affectueusement pour lui ; puisque vous lui serez vrai, bon, loyal et
obéissant, et ne lui ferez dommage ou déplaisir, ni ne permettrez qu'ils lui
soient faits ; qu'au contraire, vous l'avertirez en toute diligence de tout
ce qui pourrait lui être contraire ; mon cousin, je vous promets que, vous
vivant, jamais n'aurai autre mari que vous, et présentement, je vous prends
et promets de vous prendre, en tant que, selon le plaisir de Dieu, je le puis
faire ; à Mons, le 13 juin 1472. « MARIE DE BOURGOGNE.
» Le duc
de Calabre lui signa en revanche la promesse suivante : « Ma
cousine, je vous accorde les conditions et choses par vous touchées et
ci-dessus écrites, et de ma part, avec plaisir et l'aide de Notre-Seigneur,
je les accomplirai, et entretiendrai entièrement et loyalement ; comme je
vous l'ai promis et promets encore, vous vivante, je n'aurai jamais d'autre
épouse ou femme, et présentement, je vous prends, et promets de vous prendre,
et tant que, selon le plaisir de Dieu, je le puis faire. « NICOLAS. » Cette
promesse réciproque une fois signée, le duc de Calabre retourna au camp du
duc de Bourgogne, et assista à tous les ravages et aux cruautés qui
signalèrent son entrée en Normandie et son retour en Artois. Mais
alois le Duc, ayant changé de vues, avait pour ses nouveaux projets plus
grand besoin de la maison d'Autriche que des princes d'Anjou, et l'engagement
qu'il avait fait prendre à sa fille le gênait. Il fit si bien que, sans
rompre avec le duc de Calabre, il lui persuada de rendre la promesse écrite,
et de se fier à sa parole ; lui protestant pie ce n'était pas lui qu'il
voulait tromper, mais les Autrichiens. Le 13 novembre 1172, la promesse fut
donc déclarée nulle et non avenue ; puis les espérances du duc Nicolas n'en
furent pas Moins soigneusement entretenues par voies de négociations secrètes[25]. Au
moment où le duc de Bourgogne venait de prendre possession du duché de
Gueldre, se trouva affranchi de tout ménagement envers la maison d'Anjou, et
il lui fut possible de flatter hautement la maison d'Autriche d'un mariage
qu'elle désirait tant. D'ailleurs, le duc Nicolas mourut assez subitement à
Nancy le 13 août, à Page de vingt-cinq ans. Ce fut encore un empoisonnement
que les nombreux ennemis du roi de France ne manquèrent point de lui imputer[26]. Il
était le dernier héritier mâle du roi René. Iolande, sœur de con père, avait
épousé en 1444 Ferri de Vaudemont, héritier de la branche cadette de
Lorraine. Après avoir disputé longtemps, comme on a vu, le duché au roi René,
il avait terminé enfin cette ancienne querelle, en se mariant avec la fille
de son concurrent. Elle et son fils René de Vaudemont se portèrent pour
héritiers du feu duc Nicolas ; le duché rentrait ainsi clans la maison de
Lorraine par une fille de la maison d'Anjou. Le duc
de Bourgogne, se voyant en grand crédit auprès de l'empereur, imagina qu'il pourrait
lui faire approuver-tout ce qu'il tenterait en Allemagne ; la pensée lui vint
donc de s'emparer de la succession de Lorraine. Nulle province ne lui
convenait mieux elle joignait son duché de Luxembourg avec la comté et le
duché de Bourgogne, et faisait ainsi un seul corps de ses vastes états[27]. Il commença par faire enlever
et retenir prisonnier le jeune comte René de Vaudemont. Dans le même temps il
fit demander aux habitants de Metz de lui livrer une de leurs portes. Son
intention, disait-il, était de choisir leur ville pour son entrevue avec
l'empereur, et pour la magnifique réception qu'il voulait lui faire. Les
gens de Metz pouvaient facilement soupçonner ses projets : ils connaissaient
sa furieuse ambition. D'ailleurs, cette ville libre impériale avait appris de
tout temps à se méfier des princes et seigneurs voisins. Elle était pour eux
un grand objet d'envie ; sa richesse les tentait ; ses privilèges et ses
libertés leur déplaisaient. Encore récemment, dans la même année, Nicolas,
duc de Calabre et de Lorraine, avait voulu s'emparer de Metz. Il avait
concerté son entreprise avec les seigneurs allemands des environs ; des gens
de guerre déguisés en voituriers s'étaient présentés vers le soir à une porte
de la ville, et avaient égorgé les portiers. Ils appelèrent l'embuscade
voisine ; tirant leurs armes, cachées dans les tonneaux qui chargeaient la
voiture, déjà ils criaient, Ville gagnée ! et se répandaient dans les
rues, lorsqu'un boulanger ferma la porte derrière eux. L'alarme fut sonnée ;
toute communication entre le dedans et le dehors fut rompue. Alors les
gentilshommes allemands et les gens du duc Nicolas n'eurent plus qu'à vendre
vaillamment leur vie. Presque tous furent massacrés dans les rues, dans les
maisons ou dans les jardins voisins du rempart. Le duc Nicolas, irrité de cet
échec, assemblait des forces plus considérables pour tirer vengeance des habitants
de Metz, lorsqu'il fut frappé de la mort soudaine qui livra son héritage aux
prétentions du duc de Bourgogne. La
ville était donc moins disposée que jamais à se livrer avec confiance aux désirs de ce prince. Il fit de
vaines instances, il employa inutilement l'intervention de l'empereur ; rien
ne put déterminer les habitants à l'admettre dans leurs murs, autrement que de
sa personne et avec les serviteurs de sa maison. « J'ai les clefs de votre ville,
disait-il, en montrant ses canons et son armée, mais je n'y veux entrer en toute confiance
et amitié. » Ses menaces n'eurent pas plus de pouvoir. Cependant, pour ne le
point trop irriter, les bourgeois de Metz lui firent présent d'une grande
coupe d'or pleine de florins, et lui envoyèrent en outre deux cents chariots
chargés de vin du Rhin, un tonneau de vin de Malvoisie, cinquante bœufs,
quatre cents moutons, et beaucoup de blé. En
effet, il faisait rassembler de tous côtés des vivres et des provisions pour
nourrir et défrayer la foule immense de seigneurs, de chevaliers, de
serviteurs et de gens de guerre qui allaient s'assembler pour son entrevue
avec l'empereur. On faisait de grandes chasses et des battues dans le pays de
Luxembourg, afin de se procurer une abondance de gibier. Les villes de ses
états lui faisaient de grandes fournitures ou lui donnaient de fortes sommes
d'argent. Sous prétexte que les bourgeois d'Aix-la-Chapelle avaient favorisé
autrefois les Liégeois et récemment les gens de Nimègue, il exigea aussi
d'eux un beau présent de vaisselle d'or et de florins. Il était venu
accomplir en leur ville un pèlerinage à Notre-Dame, et passa plusieurs jours
donnant le spectacle des splendeurs de sa cour, bien merveilleuses surtout
pour les Allemands qui vivaient d'une façon plus simple et plus grossière que
les autres peuples de la chrétienté. C'était
surtout sa chapelle qui excitait l'admiration. Il en avait étalé toutes les
richesses dans l'église de Notre-Dame, sur quatre tables couvertes de drap
d'or. On y voyait les douze apôtres en argent doré ; dix autres figures de
saints en or massif ; un nombre considérable de grands crucifix d'or ou
d'argent embellis de sculptures ou enrichis de diamants ; six grands
candélabres dont une paire était d'or ; une châsse d'or couverte de diamants
contenait des reliques de saint Pierre et saint Paul ; un tabernacle d'or
tout sculpté. Ce qui était le plus précieux était un lis en diamant
renfermant un clou de la croix, et un morceau de la vraie croix qui
enchâssait un diamant long de deux doigts ; enfin une multitude de reliques.
La musique de sa chapelle, objet particulier de son goût et de ses soins,
chantait chaque jour à l'église des hymnes accompagnées du son des instruments,
et ravissait les habitants d'Aix-la-Chapelle. Ils ne rendaient pas au duc de
Bourgogne de moindres honneurs qu'à l'empereur, ce qui flattait
singulièrement son orgueil. Le 29
septembre l’empereur arriva à Trèves. Lorsqu'on avait vu que la ville de Metz
se refusait à ce dangereux honneur, c'était là que le lieu de l'entrevue
avait été fixé. Le Duc était à Luxembourg ; dès qu'il sut l'arrivée de
l'empereur il se mit en route, pour le venir trouver. L'empereur sortit de la
ville, afin d'y faire son entrée solennelle avec le duc de Bourgogne. Il
était entouré d'une suite nombreuse de princes d'Allemagne. Près de lui on
voyait son jeune fils, le duc-Maximilien, Adolphe de Nassau, archevêque de
Mayence, Georges de Bade, évêque de Metz, Louis et Albert, ducs de Bavière,
Charles, margrave de Bade, Éverard, comte de Wurtemberg, le comte de Vernembourg,
le comte de Catzenellebogen, seigneur de Darmstadt, puissant sur les bords du
Rhin. Mais, parmi ceux qui l'entouraient, le plus remarqué, peut-être, était
un frère de Mahomet, empereur des Turcs, qui avait été fait prisonnier par
les chrétiens. Le pape Calixte III l'avait converti à la foi catholique, et
baptisé sous son nom, de sorte qu'on le nommait le prince Calixte Othoman. La
suite du duc de Bourgogne était bien plus nombreuse et brillante. Devant lui
marchait une troupe de hérauts d'armes, chacun vêtu des armoiries d'une de
ses seigneuries. Près de sa personne étaient Louis de Bourbon, évêque de Liège
; David, bâtard de Bourgogne, évêque d'Utrecht ; Jean, duc de Clèves ; Louis
de Château-Guyon, de la maison d'Orange ; le comte de Nassau, le comte de
Marle, fils du connétable, Antoine, grand bâtard de Bourgogne ; Guy, sire
d'Himbercourt, et beaucoup d'autres. La moitié de son armée lui servait
d'escorte, et occupait tous les villages dans un espace de plus de deux
lieues à droite et à gauche. Le Duc
était entièrement armé, mais pardessus ses armes il portait un manteau chargé
d'or et de (banians pour plus de deux cent mille ducats. L'empereur était
vêtu d'une robe longue de drap d'or, aux manches ouvertes, et brodée de
perles. Son fils avait une robe de pourpre brodée d'argent. Lorsque les deux
princes se rencontrèrent, le duc de Bourgogne descendit de cheval, salua
l'empereur en mettant un genou en terre. L'empereur était descendu de même,
il releva aussitôt le Duc, et l'embrassa. Ils remontèrent à cheval, et
s'acheminèrent ensemble vers la ville. Jean de Bade, archevêque de Trèves, et
son frère le margrave Christophe, étaient venus hors des portes recevoir les
princes. Leur cortége était aussi magnifique. Six cents hommes d'armes, tous
vêtus de rouge, se joignirent à l'escorte du duc de Bourgogne et de
l'empereur. On admirait surtout cent jeunes hommes de la plus belle ligure,
parés avec autant de soin que des femmes, et dont les cheveux blonds et
frisés flottaient sur les épaules ; ils ouvraient la marche, Une
multitude immense, venue de tous les pays voisins, se pressait pour regarder
une si belle cérémonie. Jamais on n'avait vu un tel étalage de richesse et de
luxe. Les gens de la suite de l'empereur avaient fait tous leurs efforts pour
n'être point vaincus en magnificence par les Bourguignons. Aussi les vieux
Allemands disaient-ils que cette vaine imitation d'un luxe étranger ne
pouvait être que funeste à la vraie et solide gloire de la patrie germanique.
Malgré toutes leurs dépenses, ils étaient loin d'égaler la splendeur des
seigneurs de Bourgogne, et il en résultait non alliance et amitié, mais pure
jalousie[28]. Quant aux hommes sages et qui
jugeaient à leur valeur toutes les pompes et les vanités des princes, ils
gémissaient de tant de dépenses, lorsque les peuples étaient chaque jour
accablés de plus lourds impôts. « Pour que quelques-uns soient vêtus si
richement, il faut avoir fait bien des pauvres, » disaient-ils. L'empereur
et le Duc traversèrent la ville de Trèves, chevauchant l'un près de l'autre
et montrant à la multitude toute l'apparence d'une amicale familiarité.
Lorsqu'ils eurent fait leurs prières à la cathédrale, il s'éleva entre eux un
combat de courtoisie, chacun voulant reconduire l'autre jusqu'à son logis.
Enfin ils se quittèrent. L'empereur logeait à l'archevêché, le Duc hors la
ville, au couvent de Saint-Maximin. Après
une première visite rendue à l'empereur qui le reconduisit jusque clans la
cour, le Duc en fit encore une seconde, et cette fois l'empereur le ramena
jusqu'à Saint-Maximin. Là, on commença à traiter des grandes affaires.
L'archevêque de Mayence, fit d'abord en latin un long discours au nom de
l'empereur, où, tout en accordant au Duc les plus grandes louanges, il
s'affligea de ce que les guerres perpétuelles qu'il soutenait contre le roi
de France troublaient le repos de la chrétienté, et empêchaient les princes
de s'unir contre le Turc dont les conquêtes étaient si menaçantes depuis
quelques années. Le Duc
demanda que la réponse qui allait être faire en son nom fût solennelle et
entendue par l'assistance la plus nombreuse qu'on pourrait rassembler. Pour
lors on passa dans le vaste réfectoire de l'Abbaye que le Duc avait fait
orner de ses plus belles tapisseries qui représentaient les exploits
d'Alexandre. Un trône avait été dressé pour l'empereur sur une haute estrade
; il fit quelque difficulté de s'y asseoir. Son fils et les princes de
l'empire prirent place auprès de lui, à sa droite ; le Duc et tous les
seigneurs bourguignons se placèrent à gauche. Ensuite
messire Guillaume Hugonnet, son chancelier, vêtu d'une simarre violette et
d'hermine, comme le chancelier de France, prit la parole, et répondit en
latin au discours de l'archevêque de Mayence. Il rappela toute l'histoire des
différents de la Bourgogne et de la France, l'ingratitude du roi, ses
promesses violées, l'empoisonnement du duc de Guyenne, et n'oublia aucune
imputation odieuse contre lui ; protestant que sans ses mauvais desseins et
ses entreprises contre le Duc, ce prince aurait eu plus d'empressement que
nul autre à venger la chrétienté des cruelles et récentes victoires des
infidèles. Les docteurs allemands trouvèrent dans le discours du chancelier
de Bourgogne plus d'abondance et de facilité que d'élégance de diction ;
c'était, selon leur commune opinion, le défaut des Français lorsqu'ils
parlaient latin. Après cette conférence, qui paraissait plutôt une cérémonie
vaine qu'un pourparler sincère et sérieux, le Duc reconduisit
respectueusement l'empereur. Ce
n'était pas en public, ni avec tant d'appareil que s'expliquaient les
véritables motifs de l'entrevue. Les demandes et les prétentions du duc de
Bourgogne étaient hautes et nombreuses. Non-seulement il voulait que le titre
de roi lui fût donné avec l'office de vicaire-général de l'empire, mais il
réclamait de grandes augmentations de territoire, entre autres les quatre évêchés
de Liège, d'Utrecht, de Tournai et de Cambrai qui étaient fiefs relevant
directement de l'empire. Il eût peut-être demandé aussi la Lorraine, qui
était un des états les plus avidement souhaités par son ambition ; mais le
roi de France, dès qu'il avait su que le duc René de Vaudemont était tombé au
pouvoir du duc de Bourgogne, s'était empressé de faire de son côté arrêter un
neveu de l'empereur[29], qui faisait ses études aux
écoles de Paris. Il avait aussi sur-le-champ envoyé le sire de Craon
assembler le ban l'arrière-ban et les francs-archers des provinces voisines
de la Lorraine, pour se tenir prêt à la défendre si le Duc venait à
D'attaquer. Il n'avait pas négligé non plus les moyens de négociation[30] : on avait représenté de sa
part à l'empereur quel danger il courait en favorisant un prince dont
l'orgueil et l'ambition ne connaissaient aucune borne ; qui, de vassal,
voudrait bientôt se faire maître ; qui enlèverait la dignité impériale à son
fils Maximilien, peut-être à lui-même ; qui, incapable de sagesse et de
repos, exciterait sans cesse des guerres en Allemagne pour y tenter de
nouvelles conquêtes. L'empereur
Frédéric III était d'un génie borné, d'un caractère méfiant, et craignait
toute espèce de trouble et de mouvement. Les avis du roi de France le
trouvèrent favorablement disposé. Le faste de la cour de Bourgogne
l'importunait et le rendait jaloux. Il s'apercevait que cette entrevue
établissait une sorte de comparaison continuelle entre lui, vieux, faible de
volonté et d'esprit, sans gloire, sans éclat, et ce duc de Bourgogne dans
toute la force de l'âge, ardent, présomptueux, illustré par tant de grandes
entreprises et de victoires. Il semblait que Charles de Bourgogne fût
l'empereur et le vieux. Frédéric d'Autriche un humble vassal. Les seigneurs
des deux nations ne se convenaient pas mieux. Les Allemands parlaient avec
envie de cette grande pompe et des façons élégantes des Français. Les
serviteurs du duc de Bourgogne trouvaient les Allemands grossiers et
malpropres. Ils disaient que c'était pitié de les loger dans de belles
chambres bien meublées et richement tendues, dont ils connaissaient si peu le
prix qu'ils essuyaient leurs houzeaulx avec les couvertures des lits[31]. Outre
ces motifs de mauvaise intelligence, les conseillers de l'empereur avaient de
plus graves sujets pour ne point accéder aux demandes du duc de Bourgogne. La
seule chose qu'on voulait de lui, c'était le mariage du duc Maximilien avec
sa fille. Ce prince avait dix-huit ans ; elle en avait quinze. Nul motif
raisonnable ne pouvait être donné pour retarder l'accomplissement de cette
alliance. Le Duc y consentait, faisait à cet égard les plus belles promesses
; mais vainement le pressait-on de conclure, il différait toujours. Par sa
permission, mademoiselle de Bourgogne et le duc Maximilien s'étaient
mutuellement écrit. Toutefois, on avait la preuve récente qu'un engagement,
encore plus authentique, pris avec le l'eu duc de Lorraine, n'avait pas été
respecté par le Duc. C'est que, malgré le violent désir qu'il avait d'obtenir
le titre de roi, il espérait y réussir sans se soumettre à la nécessité de
marier sa fille : il n'en savait pas de plus 'cruelle. Son idée était
entièrement préoccupée des contrariétés que pourrait lui donner un gendre. «
Il vaudrait autant me foire cordelier, » disait-il à ses serviteurs les plus
familiers[32]. Au
milieu de ces négociations, les journées se passaient en fêtes, en tournois,
en festins, et tout s'apprêtait pour ce couronnement que le Duc regardait
comme assuré. Déjà, le 4 novembre, dans une cérémonie magnifique, il avait
reçu de l'empereur l'investiture du duché de Gueldre, et lui avait fait
hommage de toutes ses seigneuries relevant de l'empire. L'église de
Saint-Maximin était tendue des plus superbes tapisseries ; les autels étaient
couverts des vases d'or, de vermeil, d'argent, des reliques et des clisses
enrichies de diamants apportés avec la chapelle du Duc. Le trône de
l'empereur était dressé, et un peu au-dessous le trône du nouveau roi ; le
sceptre, la couronne, le manteau et la bannière royale étaient exposés aux
regards des curieux. C'était George de Bade, évêque de Metz, qui devait
sacrer le successeur de ces anciens et fameux rois du grand royaume de
Bourgogne. Le jour était fixé[33] ; lorsque, le matin même, le
Duc apprit que, la veille au soir, l'empereur s'était mis en un bateau, sur
la Moselle, pour se rendre à Cologne ; le quittant ainsi furtivement sans lui
dire adieu, et se jouant de toutes ses espérances, de ses pompeux
préparatifs. La
surprise et la colère du duc de Bourgogne furent grandes, comme on peut
croire ; mais ses projets sur l'Allemagne n'en demeurèrent pas moins les
mêmes. Seulement il concevait maintenant l'idée d'y revenir à force ouverte :
c'était là que se tournaient toutes ses volontés. Il commença par s'assurer
de l'alliance du duc de Lorraine. Ne pouvant se saisir de ses états, il
voulut du moins ne pas trouver en lui un obstacle. Un traité fut conclu
contre le roi ; en outre le duc de Bourgogne obtint pour lui et pour son
armée un libre passage à travers la Lorraine, afin de se rendre dans son
comté de Ferette et dans la comté de Bourgogne. Vers le milieu de décembre,
il se mit en route, et fut reçu dans la ville de Nancy avec respect et
empressement par le duc René ; ce prince vint au-devant de lui, puis
l'escorta jusqu'à la frontière de son duché. Il
s'était encore renoué de grandes et secrètes intelligences entre le duc de
Bourgogne et le roi René, grand-père du duc de Lorraine. Malgré toutes les
apparences de dévouement et de soumission, ce vieux chef de la maison d'Anjou
était souvent entré, ou du moins avait eu connaissance des pratiques tramées
contre le roi de France[34]. Il avait fort approuvé le
projet de mariage entre le duc Nicolas et mademoiselle de Bourgogne. Ni
l'engagement formel contracté avec madame Anne de France, dont la dot, en
grande partie, avait été touchée d'avance ; ni la crainte d'offenser le roi,
n'avaient retenu en rien les princes d'Anjou. Quant à lui, il n'ignorait rien
de toutes ces menées. Plus d'un serviteur de la maison du roi René
l'instruisait des plus secrets messages, et peut-être même en disait plus
qu'il n'y en avait, comme font d'ordinaire les gens de cette sorte, afin de
se mieux faire payer. Toutefois le roi n'éclatait pas ; il craignait de
pousser ceux qui le trahissaient à devenir ses ennemis déclarés : tantôt il
feignait de ne rien savoir : tantôt, pour les rendre plus réservés, il leur
laissait voir qu'il n'était pas abusé, et connaissait leurs cabales. Depuis
la dernière trêve conclue au mois de novembre 1470, et pendant que le duc de
Bourgogne s'était uniquement livré à la conquête de la Gueldre et aux projets
sur l'Allemagne, le roi avait efficacement travaillé à se rendre maître dans
son royaume. S'il avait pour ennemi le duc de Bretagne, qui jamais ne signa
avec lui-une paix sincère, du moins, grâce au sire de Lescun, il craignait
peu que ce prince lui fît une guerre ouverte, et affectait de se reposer sur
sa bonne foi. C'était lui qu'il semblait vouloir pour arbitre dans ses
différends avec le duc de Bourgogne ; c'était par les ambassadeurs bretons
qu'il faisait négocier la continuation des trêves. Le
premier des seigneurs rebelles qu'il d'occupa à réduire et à punir fut le
comte d'Armagnac. Il résolut que cette fois ce fût pour n'y plus revenir.
Après la mort du duc de Guyenne, Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu, avait
été envoyé à la tête de la, noblesse de Languedoc pour soumettre le pays
d'Armagnac. Il eut bientôt renfermé le comte dans sa ville de Lectoure ; son
armée était nombreuse ; les assiégés n'étaient pas en mesure de lui résister,
et les vivres leur manquaient. Le comte d'Armagnac demanda à traiter ; il
rendit la ville et renonça à tous ses domaines, hormis les seigneuries de Fleurance,
Causse et Nogaro, à condition qu'il lui serait accordé une pension de douze
mille francs. Trois
mois après, au moment où il demandait un sauf-conduit pour aller traiter avec
le roi, et lorsque le sire de Beaujeu, ayant renvoyé son armée, se tenait à
Lectoure avec une faible garnison, le comte d'Armagnac rentra furtivement
dans la ville, se saisit du sire de Beaujeu et de ses principaux capitaines,
et se déclara de nouveau en rébellion. C'était avant les trêves conclues par
les ducs de Bourgogne et de Bretagne[35] ; il comptait sur leur appui ;
il espérait le secours des Anglais. Ainsi sa révolte n'était point
déraisonnable ; il pouvait obtenir un plein succès ou du moins de bonnes
conditions. L'entreprise par laquelle il venait de surprendre Lectoure avait
été favorisée et tramée par Charles d'Albret, sire de Sa inte-13aseilhe, et
quelques autres serviteurs du roi, qui, pour le mieux tromper, feignaient
d'être, comme le sire de Beaujeu, prisonniers du comte d'Armagnac, et
faisaient passer de faux avis[36] sur l'état des choses. Dès que
les trêves furent signées ; dès que le roi ne craignit rien de ses plus
puissants ennemis, il envoya une nouvelle armée contre le comte d'Armagnac.
Gaston du Lion, sénéchal de Toulouse, te sire de Balzac, sénéchal de
Beaucaire la commandaient. Leur ardeur à détruire le comte d'Armagnac n'était
pas douteuse, car ils avaient déjà reçu une forte part dans la
confiscation-de ses domaines. Toutefois la conduite de cette importante
affaire était principalement confiée au cardinal d'Albi, Jean Goffredi, ancien
évêque d'Arras, jadis serviteur de la maison de Bourgogne, premier auteur de
l'abolition de la pragmatique ; un des plus habiles, des plus zélés et des
plus redoutés conseillers du roi Louis, qui, depuis la cruelle procédure des
Vaudois, entreprise dans son diocèse et par son chapitre, avait populairement
conservé le nom du diable d'Arras. Lectoure
était une forte ville ; le comte savait quel sort l'attendait, et ne doutait
pas que le roi ne voulût sa mort. Il n'avait nul secours à espérer ; ses
alliés ne l'avaient point compris dans les trêves ; son beau-père le comte de
Foix venait de mourir laissant pour héritiers son petit-fils, pupille de sa
mère, princesse de France, et le vicomte de Narbonne, serviteur du roi. Bien
qu'il eût peu d'espoir, le comte d'Armagnac se défendit vaillamment. Le roi,
voyant que le siège tramait en longueur, envoya de nouvelles troupes sous les
ordres de Jean de Daillon, sire du Lude, et dépêcha Yves du Voit avec des
instructions pour traiter. Jusque-là on n'avait voulu entendre il aucune
proposition. Lorsque le comte d'Armagnac avait voulu donner quelque crainte
sur ce qui en pourrait advenir au sire de Beaujeu et aux autres prisonniers
qu'il retenait, les sénéchaux avaient même répondu « qu'eût-il entre les
mains les clans de France, nulle condition ne lui serait accordée. » Vers le
commencement de mars, le cardinal se montra plus traitable, et consentit à
recevoir, de la part du comte, l'évêque de Lombez et maitre Gratien Favre son
chancelier. Après quelques pourparlers, il fut accordé que rémission complète
serait donnée au comte pour tout ce qu'il avait pu faire contre le roi ;
qu'il pourrait se rendre en sûreté près de lui, afin d'être ouï en justice
sur ce qui lui était imputé ; que les gens de guerre, gentilshommes, vassaux
et domestiques du comte pourraient se retirer où ban leur semblerait sans
être inquiétés ; que la ville de Lectoure ne serait pillée ni détruite, et
conserverait ses privilèges ; qu'un lieu sûr serait assigné à la comtesse
pour y faire résidence avec sa maison. Moyennant
ces articles que signèrent le cardinal et les sires de Balzac, de Lion et du
Lude, le comte ; après avoir reçu un sauf-conduit signé et scellé du roi pour
lui et une suite de soixante chevaux, devait remettre les portes de Lectoure. C'était
le 4 mars que cette capitulation avait été jurée. Pendant la journée du 5,
les assiégés et les assiégeants communiquèrent librement ; le sire de Beaujeu
et les autres capitaines furent mis en liberté. Le comte, afin de livrer le
château, alla se loger dans une maison de la ville, et le lendemain l'évêque de
Lombez et le chancelier d'Armagnac se rendirent encore auprès du cardinal
pour régler le lieu de résidence de la comtesse. Durant ce pourparler, la
porte du boulevard était restée ouverte. Robert de Balzac et Guillaume de
Montfaucon, son lieutenant, entrèrent dans la ville avec leurs gens. A
l'instant le carnage commença ; les francs-archers et les gens d'armes firent
main-basse sur tout ce qu'ils rencontrèrent ; on força les portes des maisons
; on se répandit dans les demeures des habitants ; personne n'était épargné. Les
sires de Balzac et de Montfaucon se rendirent sans tarder au logis où était
le comte ; avec eux marchait un franc-archer nommé Pierre Gorgia, revêtu de
son haubert de cuir tanné, portant un casque de peau de blaireau. Sur
l'escalier ils rencontrèrent un jeune gentilhomme de la maison du comte
d'Armagnac, et le Litèrent. Ils arrivèrent ainsi dans la chambre, sans être
attendus ni annoncés ; ils trouvèrent M. d'Armagnac assis sur un banc auprès
de la comtesse, qui était grosse de sept ou huit mois, et qui recevait les
soins des femmes de son service. Il adressa quelques paroles d'amitié aux
deux capitaines du roi. A peine lui eurent-il rendu le salut, que Guillaume
de Montfaucon, s'adressant à l'archer : « Exécutez ce qui vous est
commandé, » dit-il. Sur ce, Pierre Gorgia tira sa dague, et se précipitant
sur le comte, le perça sous les yeux de sa femme, sans qu'il pût essayer de
se défendre. Bientôt
une foule d'hommes d'armes et d'archers se jetèrent dans la maison et dans la
chambre ; le corps du comte d'Armagnac fut traîné dans la cour, dépouillé et
mutilé avec une ardeur féroce. Les femmes furent maltraitées ; leurs bagues
et leurs bijoux leur furent arrachés de force ; et, sans Gaston du Lion, qui
arriva à temps pour mettre quelque frein au désordre des gens de guerre,
elles auraient souffert encore plus de leur brutalité. Il
pourvut aussi à la sûreté de la malheureuse comtesse ; elle fut, par ses
soins, conduite au château de Buzet, auprès de Toulouse. Quelques temps après
son arrivée, elle vit entrer en sa chambre le sire Castelnau de Bretenoux,
avec maître Macé Guervadan et Olivier Le Roux, secrétaires du roi : ils
amenaient un apothicaire. Contrainte par menaces et par violence, elle prit
un breuvage qui la fit avorter, et dont elle mourut deux jours après. Telle
fut l'horrible fin du petit-fils de ce fameux connétable qui, cinquante-cinq
ans auparavant, avait aussi péri, cruellement massacré. Depuis lui, sa race,
comme frappée de malédiction, ne s'était fait connaître que par une suite non
interrompue de trahisons, de crimes, de pillages, de violences, de débauches,
d’incestes et de rébellions. Elle avait tenu la Gascogne et les pays voisins
dans un état continuel de guerre et de désordres, sans y gagner même la
renommée de vaillance ni de fermeté à se bien défendre. Mais la façon dont le
roi s'y prit pour mettre un terme à la funeste puissance de cette maison
d'Armagnac, sembla a tous les hommes justes ct sages aussi cruelle et aussi
déloyale qu'aucun des forfaits dont elle était coupable[37]. Quant
au roi, il ne se faisait point de pareils scrupules. Sa joie fut si grande,
qu'il donna une forte récompense à Jean d'Auvergne, son chevaucheur d'écurie,
qui lui en apporta la première nouvelle, et le fit héraut d'armes de France[38]. Pierre Gorgia, qui avait tué
le comte d'Armagnac, fut placé, parmi les archers de la garde, et reçut pour
récompense une tasse d'argent pleine d'écus. Toutefois,
il faut dire que cette histoire ne fut pas racontée partout de la même sorte.
La mort du comte fut attribuée, par les partisans du roi, au hasard
malheureux d'une rixe entre les gens de la ville et ceux des assiégeants[39] qui étaient entrés les
premiers. Ce récit s'accordait difficilement avec le massacre total des
habitants, la ruine complète de la ville, l'emprisonnement et la mort secrète
de la comtesse : toutes circonstances qui ne se pouvaient nier. On ne pouvait
non plus révoquer en doute les conditions accordées et signées par le
cardinal. Quant au sauf-conduit donné par le roi, il avait pu facilement être
repris et soustrait après le meurtre du comte. Le témoignage des traditions
et chroniques des pays d'alentour fut unanime pour imputer aux ordres du roi
tout ce qui s'était passé. En
1484, après la mort du roi Louis, quand les états-généraux du royaume furent
assemblés, Charles d'Armagnac, qui depuis la cruelle fin de son frère avait
été retenu en prison, sans autre motif que le funeste nom qu'il portait, fut
admis à présenter requête en faveur de la mémoire du comte d'Armagnac, et fit
raconter par un avocat toute la cruauté, et l'infamie de sa mort. Lorsque le
jeune roi Charles VIII, après avoir entendu cette accusation portée coutre la
renommée de son père, se fut retiré en sa chambre avec ses officiers et
serviteurs, le grand-maître Dammartin déclara hautement que tout avait été
fait par ordre du feu roi, et avec grande justice et raison ; car, dit-il, le
comte d'Armagnac était un criminel, un infâme et un traître. A ces paroles,
le comte de Comminges et d'autres seigneurs, pareils ou amis de la maison
d'Armagnac, lui portèrent un démenti ; les épées se tiraient déjà, si la
présence du roi et des princes n'avait étouffé cette querelle. Dès que
le roi Louis eut appris la fin de la guerre d'Armagnac, il résolut de se
rendre sur-le-champ dans la Guyenne, qui, selon son espérance, allait
désormais être plus sûre[40]. Il n'avait point de gens
d'armes autour de lui ; son armée était soit sur les marches de Picardie et
de Bretagne, soit en Gascogne ; d'ailleurs il voulait faire un prompt voyage.
Comme il devenait chaque jour plus craintif et plus méfiant, cette longue
route faite avec une petite suite ne laissait pas que de lui donner du souci.
Il cacha à tous son projet de départ, sortit la nuit de Tours, fit fermer les
portes et rompre le pont, pour que personne ne pût le devancer ni annoncer
son passage, et usa de cette précaution sur tout le chemin. Il arriva ainsi
au Saint-Esprit près Bayonne, qui était le but de son pèlerinage ; il ne
voyageait guère sans se proposer quelque dévotion, en même temps qu'il
suivait ses projets et ses entreprises. Il
acheva de régler les affaires de Guyenne. Le sire Charles d'Albret, qui avait
livré Lectoure, et qui depuis longtemps trahissait le roi, fut envoyé à
Poitiers. Il voulut alléguer, pour sa défense, que le comte d'Armagnac
l'avait retenti prisonnier aussi-bien que le sire de Beaujeu. Les
commissaires, qui le jugeaient, ne se laissèrent point tromper par la vaine
apparence qu'il avait voulu garder, et le condamnèrent à mort. Il fut exécuté
sans miséricorde, quelque grande que fût sa maison. Il est vrai qu'elle reçut
une part[41] dans les confiscations
d'Armagnac. Deux des serviteurs du conne d'Armagnac eurent la tête tranchée à
Rhodez. Un nommé Desmier, que le roi payait et employait secrètement auprès
du sire de Beaujeu, et qui lui avait envoyé de fausses informations au sujet
de la surprise de Lectoure, fut écartelé à Tours. Pendant
que le sort était pleinement favorable au roi dans la destruction du comte
d'Armagnac, il éprouvait non loin de là un grand revers de fortune. Après la
mort du duc Jean de Calabre, la Catalogne n'avait point tardé à rentrer sous
la domination du roi d'Aragon, et aucun effort ne fut-plus tenté par la
maison d'Anjou pour se maintenir clans cette province, dont elle s'était
prétendue héritière. Le Roussillon, que le même langage, les mêmes coutumes
et un commerce continuel unissaient à la Catalogne, se trouvant accablé des
impôts levés par le roi de France et du désordre de ses gens de guerre, imita
bientôt un exemple si voisin. Une conspiration se trama dans toute la
province, et dans le mois de février 1473, pendant que l'armée du roi
assiégeait Lectoure, le soulèvement fut général. Il était concerté avec le
roi d'Aragon, qui s'était approché de la frontière. A un jour marqué, les
Français furent partout assaillis ; ceux qui se trouvaient dans Perpignan, et
qui n'eurent pas le temps de se réfugier dans la citadelle, furent massacrés.
Il ne resta plus au roi que Saulces, Collioure et le château de Perpignan. Le
roi d'Aragon entra aussitôt en Roussillon, fut reçu avec transport dans la
ville. Il la fit sur-le-champ entourer, à la bâte, de nouveaux remparts en
terre. Les habitants travaillaient avec un zèle incroyable à se garantir du
retour des Français. Pendant
deux mois et demi, la garnison du château se défendit sans que le roi de
France pût lui envoyer du secours, ou même communiquer avec elle. Enfin, M.
Philippe de Savoie, lieutenant du roi en Roussillon, vint mettre le siège
devant Perpignan ; peu après le cardinal d’Albi arriva avec l'armée qui
venait de soumettre l'Armagnac. Don
Juan, roi d'Aragon, était pour lors âgé de soixante-seize ans. Tous ses
capitaines le conjurèrent de ne point se laisser enfermer dans une place mal
fortifiée, pourvue de peu de vivres, et que les Français allaient sans doute
environner de toutes parts. Ils lui juraient de se défendre vaillamment et de
ne se point rendre, tant qu'ils auraient du sang dans les veines. Mais plus
le vieux roi voyait que l'entreprise était difficile et périlleuse, plus il
jugeait que sa présence était nécessaire. D'ailleurs, la constance des
habitants pouvait chanceler : un parti dans la ville était favorable aux
Français. Il se résolut à rester, assembla les bourgeois dans la cathédrale.
Les remerciant de s'être confiés à lui, il leur dit qu'il ne se confiait pas
moins à eux, puis leur jura de ne les point abandonner, et de partager avec
eux jusqu'à la fin les périls et les misères du siège. Le roi
Louis n'était nullement préparé à soutenir une pareille guerre ; malgré les
trêves, il ne pouvait risquer de dégarnir les marches de Bretagne, ni la
Normandie où pouvaient descendre les Anglais ; ni la Picardie, l’Île de
France et la Champagne, qui touchaient aux états de Bourgogne ; ni le duché
de Bar qu'il occupait depuis la mort du duc Nicolas et les entreprises du duc
Charles sur la Lorraine. Ainsi il n'avait pas à envoyer en Roussillon des
compagnies d'ordonnance, mais seulement le ban, l'arrière-ban et les
francs-archers des provinces voisines. Outre M. Philippe de Savoie son
lieutenant, il lui importait d'avoir à la tête de cette armée quelque chef
habile et expérimenté. Il choisit d'abord un de ses plus dévoués serviteurs,
le maréchal de Comminges, ancien compagnon de son exil à Genappe, qu'on
voyait peu à la cour, parce que le roi aimait encore mieux ceux qui lui
obéissaient que ceux qui le conseillaient trop, et qu'il craignait avant tout
d'être ou de paraître gouverné. Il avait donc constamment tenu le maréchal à
son gouvernement de Dauphiné, qui ne laissait pas d'avoir une haute
importance à cause du voisinage de la Savoie. Malheureusement le maréchal de
Comminges mourut au mois d'avril 1473, lorsqu'il allait se rendre à
Roussillon. Le roi lui donna pour successeur le sire Louis de Crussol,
sénéchal de Poitou, et grand pannetier de France, qui mourut aussi avant d’avoir
pris le commandement de l'armée. Enfin il fut confié à un des hommes qui
plaisaient le mieux au roi[42] : c'était Jean de Paillon,
seigneur du Lude, bailli de Cotentin. Il avait été, dès sa jeunesse, élevé
avec le roi, qui le nommait son compère et le traitait avec une vieille
habitude de familiarité. Sou caractère était assez conforme à celui de son
maître ; il n'y avait personne qu'il se fit scrupule d'abuser ou de tromper.
Pour lui, comme pour le roi, c'était matière de jeu et de raillerie, et ils
aimaient à plaisanter ensemble sur leurs subtilités. Le roi lui avait donné
le surnom de maître Jean des habiletés, et parfois lui écrivait : « Faites
bien du maître Jean, et moi je ferai du maître Louis » ; mais l'un
comme l'autre, avec leur goût pour la tromperie et leur trop grande vivacité
d'esprit, étaient sujets à se laisser souvent tromper eux-mêmes. Du
reste, avant que le sire du Lucie se fût, vers le mois de septembre 1473, mis
à la tête de l'armée de Roussillon, il se passa beaucoup d'événemens devant
Perpignan. Dès que la noblesse d'Aragon, de Catalogne et du royaume de
Valence sut que son vieux et vaillant roi s'était enfermé dans cette ville,
tout s'émut pour venir à son secours[43]. Son bâtard l'archevêque de Saragosse
se mit à la tête de trois cents chevaux, et vint défendre la ville d'Elne.
Don Ferdinand, mari de madame Isabelle de Castille, abandonna les grands
intérêts qu'il avait en ce royaume, dont il voulait assurer la succession à
sa femme, et assembla cinq cents lances castillanes, avec les gentilshommes
d'Aragon, de Valence et de Catalogne pour marcher à Roussillon. Des
renforts considérables furent jetés dans Perpignan. Parmi les seigneurs
d'Aragon, c'était à qui irait partager les périls du roi. Don Pedro de
Péralta, connétable de Navarre, se déguisa en moine cordelier, traversa le
camp des Français et réussit à entrer ainsi dans la ville au risque de sa
vie. Une si
vaillante défense fit échouer toutes les entreprises des assiégeants ; ils ne
pouvaient même empêcher les convois d'apporter des vivres, tant cette guerre
était conduite avec courage et habileté. Le sire du Lau, gouverneur de
Roussillon, et le sénéchal de Beaucaire furent même faits prisonniers dans
une des sorties de la garnison. Les bourgeois de Perpignan, animés par la
présence du roi, ne combattaient pas moins bien et supportaient les fatigues
et les privations avec autant de patience que les gens de guerre. Enfin,
après plus de trois mois de siège, don Ferdinand ayant réuni une armée de
plus de sept mille combattants, entra en Roussillon. L'armée française était
en proie aux maladies ; on commençait à y manquer de tout ; le roi n'avait pu
y faire passer d'argent. Il fallut se retirer, et ce fut avec une telle
précipitation qu'on mit le feu aux logis du camp et qu'on livra aux flammes
une quantité de pauvres malades et blessés, n'ayant nul moyen de les emmener[44]. Les
Français n'étaient, plus en état de tenir la campagne. La présence de don
Ferdinand était nécessaire en Castille ; une suspension d'armes fut conclue.
C'était au mois de juillet. Lorsque le roi de France apprit ces mauvaises
nouvelles, il en fut grandement courroucé. Ce fut alors qu'il nomma le sire
du Lude chef de l'armée ; il donna ordre qu'elle fût renforcée. Il contracta
de grands emprunts chez maître Briçonnet, riche marchand et maire de la ville
de Tours. Puis, sans s'arrêter à la suspension d'armes qu'avaient négociée M.
Philippe de Savoie et le cardinal d'Albi, il voulut que le siège fût de
nouveau mis devant Perpignan, dont la citadelle, grâce à sa vaillante
garnison, continuait toujours à appartenir aux Français. Le
vieux roi don Juan était malade des fatigues du premier siège, mais les
instances des médecins et de ses serviteurs ne purent encore gagner sur lui
qu'il sortît de la ville, et il voulut braver une seconde attaque. Cette fois
le roi de France agit comme il faisait dans les entreprises difficiles où il
avait échoué. La guerre ne fut pour lui qu'un moyen de traiter plus
avantageusement[45]. Le 17 septembre, il fut
convenu que le Roussillon serait remis au roi d'Aragon lorsqu'il aurait payé
la somme pour laquelle ce comté avait été engagé en 1462[46] ; qu'en attendant, le
gouverneur serait choisi par le roi de France parmi deux hommes désignés par
le roi d'Aragon, mais étrangers à la province ; tandis qu'au contraire le
capitaine de chaque ville serait élu par le roi d'Aragon parmi quatre hommes
désignés par le roi de France. Toutes autres précautions étaient prises pour
la conservation du droit des deux parties. Cependant c'était au nom du roi de
France que le pays devait continuer à être gouverné, et il devait lui être
rendu si, dans le cours d'une année, le roi d'Aragon n'avait pas remboursé la
somme pour laquelle le Roussillon était en gage[47]. Le traité portait alliance
entre les deux rois, et il commença à être question d'un projet de mariage entre
le Dauphin et l'infante fille de don Ferdinand. Ce fut
ainsi que se terminèrent, pour l'année 1473, les affaires de Roussillon, qui
étaient destinées à donner encore de grands embarras au roi. Pour le moment,
il avait pourvu à la plus pressante nécessité. Le seigneur Rocca-Berti, qui
avait été fait prisonnier par les Français, et que le roi avait employé aux
négociations, fut, d'après le traité, nommé gouverneur de Roussillon, sur la
présentation du roi d'Aragon, et Yves du Fou, capitaine de Perpignan, par le
roi d'Aragon, sur la présentation du roi de France ; puis l'armée d'Aragon
fut congédiée. Le roi don Juan rentra dans ses états, et le duc de Bourgogne
perdit ainsi un de ses alliés les plus puis-sans. Au
moment où commençait cette guerre, le roi était encore à Bayonne et en
Gascogne ; mais, bien qu'elle lui importât beaucoup, de plus grandes affaires
l'empêchèrent de se tenir longtemps dans cette partie du royaume. Dès qu'il
eut donné ses ordres, il retourna en Touraine. Il
avait, un peu avant son départ pour la Gascogne, fait acte d'autorité sur un
autre des grands du royaume dont il n'avait pas eu moins à se plaindre que du
comte d'Armagnac : c'était le duc d'Alençon. Après avoir appelé les Anglais
en France sous le règne du feu roi ; après avoir obtenu des lettres
d'abolition pour avoir forgé de la fausse monnaie et fait assassiner ses
complices ; après avoir, en 1468, livré au duc de Bretagne toute la
Basse-Normandie ; après avoir été mêlé dans tous les complots formés contre
le roi, il venait encore d'envoyer des messagers à lord Scales, lorsque les
Anglais étaient venus avant la trêve au secours du duc de Bretagne, et, en
implorant l'alliance de l'Angleterre, il avait annoncé qu'il allait vendre
tous ses domaines au duc de Bourgogne, pour se retirer près de lui. Le roi,
se sentant maintenant assez fort pour ne point pardonner de telles trahisons,
envoya son prévôt, Tristan l'Hermite, saisir le duc d'Alençon à Bressolles,
dans le Perche, et le fit enfermer au château de Roche-Courbon, près de
Tours. En revenant de son pèlerinage à Bayonne, il le fit transférer au
Louvre, et ordonna que son procès fût commencé. C'est
ainsi qu'après avoir, dans les premières années de son règne, défait tout ce
qui, sous le sage règne de son père, avait assuré le repos du royaume ;
disgracié et persécuté ses serviteurs ; restauré et honoré les princes et
seigneurs qui avaient mérité d'être punis et réprimés ; le roi, au bout de
dix années de troubles, se trouvait heureux d'en revenir au point où il avait
trouvé les affaires ; d'accorder sa confiance aux mêmes conseillers, à
Dammartin, à Beuil, à Cousinot, à Doriole, et d'appliquer les dernières
rigueurs au comte d'Armagnac et au duc d'Alençon, à qui il avait lui-même
rendu leur liberté, leurs biens et leur puissance. Le
mariage des deux filles du roi, qui fut traité et résolu cette année, fut
encore un acte de sagesse. Il importait de s'assurer de la fidélité du duc de
Bourbon et de sa maison. Depuis la guerre du bien public, le roi n'avait pas
eu de trahison à lui reprocher ; néanmoins, dans toutes les entreprises des
ducs de Bourgogne et de Bretagne, ou avait pu voir qu'ils comptaient sur le
duc de Bourbon ; qu'ils le regardaient comme mécontent ; qu'ils lui envoyaient
de secrets messages. Tous les grands seigneurs du royaume, même les
principaux serviteurs du roi avaient les yeux sur ce prince, et réglaient
leur conduite sur la sienne, bien plus même que le roi ne le savait[48]. Sa mère, madame Agnès de
Bourgogne, était zélée pour les intérêts de sa maison. Le roi pensa qu'en
donnant sa fille à Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu, il se procurerait une
plus grande sécurité parmi les princes de son sang. Madame Anne de France, née
en 1461, que le roi avait d'abord parlé de marier au duc de Bourgogne,
qu'ensuite il avait promise et Même fiancée à Nicolas, duc de Calabre et de
Lorraine, fut donc accordée définitivement au sire de Beaujeu. C'était une
moindre alliance que celles dont il avait été question ; mais le roi n'était pas fâché, disait-il, de marier sa fille à meilleur marché que s'il eût fallu la donner à de plus grands princes. Peu de
temps après, et dans les mêmes vues, madame Jeanne de France, qui n'avait
encore que neuf ans, fut mariée à Louis duc d'Orléans, qui n'en avait que
onze. C'est
ainsi que la paix profitait mieux au roi et augmentait sa puissance plus que
toutes les entreprises de guerre ; aussi tenait-il à la conserver et
s'applaudissait-il de voir le duc de Bourgogne occupé pendant ce temps-là à
conquérir la Gueldre et à se faire un royaume en Allemagne. Son principal
soin était donc de prolonger les trêves. Il y eut de longues conférences à
Senlis, où le comte de Dammartin, maître Doriole[49], qui à sa recommandation avait
été fait chancelier de France après Guillaume Juvénal, mort l'année
précédente ; le sire de Craon, Guillaume Cerisais, greffier du Parlement, et
maître Bataille, avocat, étaient ambassadeurs pour le roi de France. L'évêque
de Tournay, Philippe de Croy, comte de Chimay, pour le duc de Bourgogne. Les
ambassadeurs de Bretagne s'y trouvaient aussi. On convint seulement que de
nouveaux pourparlers s'ouvriraient à Compiègne. Le pape
Sixte IV, bientôt après son exaltation, avait pensé qu'il était de sou
devoir, comme chef de la chrétienté, de tenter tous les ends pour rétablir la
paix entre des princes si puissants. Outre l'effusion du sang et les
désordres de la guerre, que le Saint-Père avait à cœur de faire cesser, il ne
pouvait voir sans crainte et sans douleur les Turcs s'avancer toujours vers
l'Occident et conquérir toute la Grèce, sans que les souverains chrétiens se
détournassent un moment de leurs intérêts et de leurs projets ambitieux, pour
défendre la croix contre les infidèles. Vers la fin de l'année 1472, le
cardinal Bessarion avait été nommé légat et chargé de se rendre auprès du
roi, du duc de Bourgogne et du duc de Bretagne[50]. Nul dans le sacré collège
n'avait une plus grande renommée que ce saint cardinal ; il était de la
nation grecque, et, lors du concile de Florence, il s'était uni à l'Église
romaine. A plus d'une élection, on avait songé à le nommer pape. Sa piété,
ses bonnes mœurs, sa science, son habileté à parler, ce qu'il pouvait, mieux que
personne, raconter des malheurs des chrétiens d'Orient, semblaient le rendre
plus capable qu'aucun cardinal de prêcher la paix aux princes. Le roi lui
avait même écrit en lui marquant sa joie qu'une telle commission fût donnée à
un si digne légat. Aussi en avait-il montré d'abord une chrétienne
satisfaction, et, malgré son extrême vieillesse et ses infirmités, il se
réjouissait d'être destiné par la volonté de Dieu à accomplir une œuvre si
sainte. Ses
amis et des cardinaux moins doctes que lui, mais qui connaissaient mieux le
monde, ne partageaient point ses pieuses espérances. Ils lui disaient que
depuis cinquante ans que la chrétienté était déchirée sans relâche, par les
discordes des princes, on avait vu partir bien des légats comme arbitres de
la paix, sans qu'aucun pût se faire écouter. Le vieillard commença à
concevoir quelques doutes, et son désir se changea en une grande répugnance à
partir ; cependant il lui fallut céder à la volonté du Saint-Père. En
arrivant en France, il écrivit aux ducs de Bretagne et de Bourgogne pour leur
annoncer qu'il se rendait d'abord près du roi, et qu'il irait ensuite les
trouver ; il les assurait en même temps de sa volonté de procurer la paix et d'examiner
dans un grand esprit de justice les droits de chacune des parties. Arrivé
chez le roi, il n'y reçut pas grand accueil ; il fallait à ce prince des
ambassadeurs qu'il pût gagner[51], et l'équité de ce vieux
cardinal n'avançait pas ses affaires. D'ailleurs le cardinal Bessarion, dans
la congrégation qui avait examiné les accusations portées contre le cardinal
Balue, avait été opposé plus qu'aucun autre aux demandes du roi ; il s'était
même chargé encore de réclamer les privilèges de la cour de nome et des
cardinaux, et de demander la liberté de Balue. Le
cardinal, après avoir été deux, mois remis de jour en jour, et avoir pour
ainsi dire servi de jouet à toute la cour, obtint enfin de commencer son
office de négociateur, et fut admis à l'audience du roi. Il lui fit une belle
et docte harangue latine remplie des plus chrétiennes exhortations et ornée de
maint passage des auteurs sacrés et profanes. Le roi, après avoir écouté, non
sans quelque impatience, un discours si long et si mal assorti à sa façon de
traiter les affaires, n'y sut donner d'autre réponse que de prendre la longue
barbe que, selon la mode grecque, portait le vénérable prince de l'Église, en
citant à son tour ce vers tiré de la grammaire latine qu'on enseignait pour
lors dans les écoles : Barbara græca genus retinent quod habere solebant[52]. Puis il
tourna le dos au cardinal, qui retourna aussitôt en Italie, si' humilié,
dit-on, d'un tel affront, que le chagrin contribua à sa mort prochaine. Le pape
voulut ensuite confier la même commission au cardinal d'Estouteville. On re,
doutait tellement de se mêler des affaires du roi de France et du duc de
Bourgogne, qu'il refusa de se charger d'un tel' emploi. André
de Spiritibus, évêque de Viterbe, nonce du pape, qui arriva en France
quelques mois après, s'entendit mieux avec le roi, qui lui fit de riches
présents, et traita avec lui d'un concordat en remplacement de la
pragmatique. Il lui accorda même tant de crédit, et se montra si complaisant
à toutes ses demandes, que le Parlement se vit contraint de remontrer que les
bulles dont le nonce requérait la publication et l'enregistrement, étaient
contraires au bien et aux coutumes du royaume. Lorsque
l'évêque de Viterbe fut ainsi tombé dans la main du roi, il l'envoya au duc
de Bourgogne. Ce prince faisait alors le siège de Nimègue, et achevait la
conquête de la Gueldre. Le nonce lui adressa de grandes exhortations pour la
paix, et lui remit un bref du pape, où le Saint-Père lui faisait les plus
vives instances à ce sujet. Le Duc écouta favorablement ce message. II parla
de la bonne volonté qu'il avait de terminer la guerre, et de tourner ses
armes contre les Turcs. Après cette réponse, André de Spiritibus revint en
France, et ne tarda pas à fulminer une excommunication soit contre le roi,
soit contre le duc de Bourgogne, dans le cas-où l'un ou l'autre se refuserait
à traiter de la paix. Le roi fit publier solennellement cette bulle à
Notre-Dame de Cléri, en présence du chancelier, de l'évêque d'Aire, du
greffier du Parlement et de Vanderiesche, président de la chambre des comptes
; puis elle fut affichée dans toutes les villes voisines des marches de
Bourgogne. Ainsi
le roi semblait imputer au Duc la continuation de la guerre, et rejeter sur
lui l'excommunication, comme s'il se fût formellement refusé aux paternelles
instances du pape. Cette nouvelle ruse excita la colère du Duc. Il écrivit
longuement au souverain pontife, rappelant tous les motifs de juste .et
légitime défense qu'il avait contre le roi, les manquements de foi, la mort
du duc de Guyenne, les tentatives pour le faire lui-même périr par le fer ou
le poison, enfin les griefs accoutumés. Il alléguait aussi que la volonté, du
Saint-Père ne lui ayant été formellement connue qu'une seule fois, on ne
pouvait l'excommunier comme pour une désobéissance obstinée. « Le
cardinal Bessarion, agréé d'abord par le roi et non par lui, n'était pas venu
le trouver. Si sa mission ne s'était pas accomplie, ce n'était pas à lui
qu'on en pouvait faire un reproche. Le cardinal d'Estouteville ne s'était pas
non plus acquitté de la charge qui lui avait été donnée ; enfin l'évêque de
Viterbe ne pouvait nier que le bref du pape et ses exhortations n'eussent été
écoutées avec respect, et que le Duc ne se fût montré disposé à s'en remettre
au jugement du souverain pontife. C'était donc à la suggestion du roi que
s'était tramée cette excommunication, et l'on avait voulu détourner par-là
ses alliés, ses sujets, ses soldats de lui obéir et de se trouver sous les
armes à la prochaine expiration des trêves. » Le Duc, protesta contre cet
acte de l'évêque de Viterbe, et déposa authentiquement son appel au saint
siège entre les mains du cardinal Raulin, évêque d'Autun et de l'évêque de
Sebenico, nonce du pape. La
haine des deux princes s'en allait donc toujours croissant, bien que la
crainte de courir des risques trop grands et d'endurer un trop fort dommage
les empêcha de s'attaquer par une guerre ouverte. Ils se craignaient l'un
l'autre : c'était tout le secret d'une trêve consentie avec répugnance,
prolongée par nécessité, du reste assez mal observée. Chacun, pendant ce
délai, par une sorte de consentement tacite, sans renoncer à son principal
désir, qui était de détruire son adversaire, suivait des projets dont
l'accomplissement ne pouvait être assuré tant que celui-là resterait
en-suspens. Le Duc courait à la poursuite du vaste royaume qu'il avait rêvé ;
le roi travaillait à se faire, dans les limites de son propre royaume, un
pouvoir absolu et non partagé. Sous le
règne de son père, la paix avait été maintenue, en se comportant avec les
ducs de Bretagne et de Bourgogne, et la maison d'Anjou, comme s'ils eussent
possédé des souverainetés étrangères, et en leur gardant justice et loyauté,
ainsi qu'à de puissants voisins. Maintenant le roi voulait les réduire à la
condition de vassaux, ou, pour mieux parler, de sujets ; car les devoirs de
si grands vassaux n'avaient en aucun temps été bien reconnus ni bien
observés. Il venait de mettre fin à la maison d'Armagnac. Le duc d'Alençon
était en jugement. Sans
attendre l'issue du procès, le roi se mit en possession de ses seigneuries,
qui avaient déjà été confisquées une fois par l'arrêt rendu en 1458, sous le
feu roi ; et, vers le commencement du mois d'août, il fit son entrée à
Alençon. Il y courut un grand danger. Un page s'était enfermé avec une fille
de joie dans une chambre au-dessus de la porte du château. Pour voir passer
le roi qui entrait, ils se mirent à la fenêtre, et firent par mégarde choir
une grosse pierre. Elle tomba si près de lui qu'elle déchira la manche de sa
robe de camelot couleur de cuir. Aussitôt il fit le signe de la croix, se
jeta à genoux, baisa la terre, ramassa cette pierre, et fit vœu de la porter
au mont Saint-Michel, pour la placer dans l'église, ainsi que sa robe
déchirée, en témoignage de pieuse reconnaissance. Les habitants de la ville
étaient en grande frayeur : ils tremblaient que cet accident ne fût converti
en un complot contre la vie du roi, et qu'ils n'en portassent la peine.
Malgré ses méfiances accoutumées, il se montra en cette circonstance plus
doux et plus juste qu'on ne l'avait pensé. On alla tranquillement aux
enquêtes ; le page lui-même en fut quitte pour quelque temps de prison. La
ville reçut le privilège d'élire son maire sous l'approbation du roi. De là
le roi alla accomplir son vœu au mont Saint-Michel. Les ambassadeurs des
villes de la Hanse Teutonique vinrent l'y trouver, et il signa avec eux un
traité de commerce pour autoriser leurs habitants à trafiquer librement dans
toutes les villes du royaume. Outre l'avantage qu'en pouvait retirer le
négoce, le roi se donnait ainsi pour alliés des peuples ordinairement en
discorde avec les sujets du duc de Bourgogne. La rivalité des marins de
Hollande avec les Ostrelins, comme on nommait les gens des villes de la
Hanse, avait souvent allumé de cruelles guerres entre eux. Pendant
que les conférences entre les ambassadeurs de France, de Bourgogne et de
Bretagne étaient sans cesse rompues et reprises sans nulle conclusion, il
intervint une circonstance nouvelle sur laquelle il semblait nécessaire de
prendre une résolution. Le connétable n'était point chargé des négociations.
C'était son ennemi, le comte de Dammartin, qui était chef de l'ambassade de
France, et qui y déployait toute la pompe que comportaient ses grandes
richesses et la haute confiance du roi. D'un autre côté, le duc de Bourgogne
suivait des desseins où le secours du connétable lui semblait inutile, et il
eût fallu qu'il eût grand besoin de lui pour lui pardonner sa conduite
passée. Le
connétable n'était pas accoutumé à se trouver ainsi négligé des deux partis[53]. Il en pouvait concevoir de
justes craintes ; car il avait si souvent et si gravement offensé le roi et
le duc de Bourgogne que, ne plus leur être nécessaire était une situation
dangereuse. Son orgueil et son habileté avaient toujours consisté à se rendre
redoutable aux deux princes. Jusqu'alors, cette politique lui avait bien
réussi. Sa position était grande et avantageuse, et il jugeait que, pour le
détruire, il ne fallait pas moins que l'accord difficile du roi et du Duc.
Ses domaines étaient vastes, situés précisément entre les limites de France
et d'Artois. Il avait des forteresses, et deux villes importantes, Bohain et
Ham. Ses vassaux étaient nombreux ; les gentilshommes de ses seigneuries lui
semblaient dévoués. D'après le traité de Conflans, le roi lui payait quatre
cents hommes d'armes, dont il était seul maître et commissaire, sans nul
compte à rendre. Ses revenus ordinaires étaient de quarante-cinq mille livres
; en outre, il avait établi une taxe sur le passage des vins qui allaient de
France en Flandre, et il en retirait de grandes sommes. Il avait des amis et
des partisans chez le roi et chez le Duc ; il était connétable en France, et
son fils, le comte de Roussi, était gouverneur et maréchal du duché de
Bourgogne. Se sentant ainsi fort et puissant, il se saisit tout à coup de
Saint-Quentin, y mit ses gens d'armes, renvoya la garnison du roi, et
attendit ce qui en pourrait advenir. Tout le
soin du roi et du Duc se tourna aussitôt, comme l'avait prévu le connétable,
empêcher qu'il ne traitât avec l'un des deux ; et bientôt il fut question
d'accommodement. Le roi, après avoir reçu les gens que le connétable lui
avait envoyés, chargea maître Louis d'Amboise et le sire de Genlis d'aller le
trouver. Il venait de nommer Dammartin son lieutenant-général sur les marches
de Picardie, en le chargeant spécialement de maintenir le traité, et de
protéger le commerce entre ses sujets et ceux du duc de Bourgogne. Les
conférences se tenaient, en ce moment, à Compiègne. Le roi écrivit à ses
ambassadeurs pour leur expliquer la conduite qu'ils devaient tenir. La
circonstance était Si pressante qu'il s'était approché d'eux ; et se tenait à
Montlean, près de Soissons. «
Messieurs le chancelier, le grand-maître et de Craon, leur disait-il, je vous
écris par maître Louis d'Amboise et monsieur de Genlis ce que m'ont dit les
gens du connétable, et ce que je leur ai répondu ; ils vous diront aussi ce
dont ils sont chargés touchant notre connétable. Il me semble que monsieur de
Genlis a bonne volonté ; il m'a promis de gagner monsieur de Moui et des gens
d'armes dans la ville, afin de la recouvrer malgré le connétable.
Entretenez-le bien, ainsi que vous le saurez faire, et voyez s'il fera ce
qu'il dit. Je lui ai donné par écrit, que si le connétable veut rendre la
ville de monsieur Saint-Quentin, et me faire serment sur la vraie croix de
Saint-Laud, je suis content de lui pardonner. Pendant ce temps-là, sachez si
le duc de Bourgogne veut accepter le parti que je lui ai mandé. Peut-être
cette offre que je fais à notre connétable l'empêchera-t-elle d'assurer son
affaire avec le duc de Bourgogne aussitôt qu'il le ferait, s'il n'avait pas
de traité entamé avec moi. Si le duc de Bourgogne n'a pas déjà conclu
d'appointement avec le connétable, je crois qu'il acceptera un des deux
partis que je lui ai proposés, de lui courir sus, par paix ou par trêve. Si,
par aventure, le duc de Bourgogne nie refuse, pendant ce temps-là je raurai
monsieur Saint-Quentin par monsieur de Genlis ; et alors notre connétable
n'aura plus moyen de me tromper que par ses propres plances, ce qui est peu
de chose. Quant aux gens d'armes que je lui paie, je les raurai quand je
voudrai. Je vous en prie, sondez, le plus tôt que vous pourrez, par notre
protonotaire[54], la volonté du duc de
Bourgogne. S'il est besoin que je vienne jusqu'à Creil, écrivez-le-moi, et
j'y serai incontinent pour traiter, soit avec le duc de Bourgogne, soit avec
le connétable. De Creil, j'irai déguisé, en une nuit, jusqu'à Compiègne, pour
parler, s'il en est besoin, avec notre protonotaire, et je reviendrais le
lendemain. — J'enverrai monsieur du Bouchage après ceux qui vont vers le
connétable, afin qu'il les fasse marcher droit ; mais je vous assure que
maître Louis d'Amboise est bon pour cette affaire, et m'a donné de bons
avertissements : vous le connaîtrez bien quand vous parlerez avec lui à part.
Montrez ces lettres au gouverneur de Limousin[55] et non à un autre ; après,
jetez-les au feu devant le porteur. Adieu. » — 21 décembre. Le Duc
était moins prompt que le roi à faire céder sa haine et ses ressentiments à
son intérêt. D'ailleurs le connétable avait parmi les conseillers de
Bourgogne de très-puissants ennemis, surtout le sire d'Himbercourt, qui lui
gardait profonde rancune pour l'insulte qu'il avait reçue de lui, l'année
précédente, aux conférences pour la trêve. Messire Guillaume Hugonnet,
chancelier de Bourgogne, lui était aussi fort contraire. Ainsi ce furent les
propositions du roi qui furent écoutées, et l'on commença à négocier la perte
du connétable. Le sire de Curton et maître Jean Herberge, qui fut depuis
évêque d'Evreux, se rendirent à Bovines près de Namur, et traitèrent cette
affaire avec le sire d'Himbercourt et le chancelier de Bourgogne. De part et
d'autre, le zèle était grand à la conclure ; le connétable était autant haï
des uns que des autres. Cependant
les conférences de Bovines traînèrent aussi en longueur ; le Duc était loin
de là, et occupé à d'autres affaires. Après son entrevue avec l'empereur et
son traité avec le duc de Lorraine, il avait pris sa route par Nancy. Vers la
fin de décembre, dans le même temps où le roi s'approchait de Compiègne pour
suivre de plus près les affaires que lui donnait le connétable, le Duc
entrait avec une partie considérable de son armée dans le comté de Ferette et
dans les domaines qu'il tenait en gage de l'archiduc Sigismond. Depuis
trois ans que ce pays était au duc de Bourgogne, la plus furieuse haine
s'était allumée contre son gouvernement : Il y avait envoyé comme landvogt ou
gouverneur, Pierre de Hagenbach, en qui il avait, une confiance absolue, et
qui flattait et inspirait même tous ses desseins ambitieux sur l'Allemagne[56]. Ce sire de Hagenbach était un
des hommes les plus cruels et les plus violents qui eussent jamais exercé
pouvoir sur un peuple. Une des conditions promises, en prenant ce pays en
gage, avait été que les libertés des villes et des habitants seraient
conservées ; il n'en tint nul compte, et commença par établir un impôt d'un pfennig
sur chaque pot de vin qui se boirait. Il y en eut quelques troubles à Thann,
et le conseil de la ville lui envoya quatre députés pour lui remontrer que
cette gabelle était contraire à leurs privilèges. Sans autre forme de procès,
le sire de Hagenbach fit couper la tête à ces malheureux bourgeois. Il ne
connaissait nulle justice ; ne pas céder sur-le-champ à ses moindres volontés
suffisait pour être mis à mort. Il fit périr des gens sans qu'on pût deviner
quel motif de mécontentement ils pouvaient lui avoir donné ; il en tua même
plusieurs de sa main. Les gens de la campagne étaient accablés de corvées et
détournés de leurs travaux champêtres. Sans cesse des soldats étaient logés
chez les habitants et les maltraitaient sans nul contrôle ni recours. Ce
n'était pas seulement les bourgeois et les paysans qu'il traitait ainsi ; la
noblesse, qui avait tant désiré la domination de Bourgogne n'était pas moins
opprimée, et n'avait pas moins d'insolences à endurer. Il alla jusqu'à
interdire tout droit de chasse. Mais ce
qui excitait peut-être le plus de scandale et de Mère, c'étaient les
abominables débauches du landvogt ; il ne s'inquiétait pas plus du ciel que
de la terre, et avait coutume de dire qu'étant bien assuré d'aller au diable,
il ne se voulait rien refuser de ce qui lui passerait par la tête. Il n'y
avait donc sortes de fantaisies auxquelles il ne se livrât : corrompant avec
de l'argent les jeunes filles de tout état, ou les enlevant à leurs parents ;
leur faisant violence, forçant la clôture des couvents, déshonorant les
familles des nobles comme celles des bourgeois. Il lui arriva un jour de
donner une fête, et tout d'un-coup, après avoir renvoyé les maris, il fit
mettre les femmes toutes nues en leur couvrant seulement la tête ; puis il
donna ordre aux maris de revenir et de reconnaître leurs femmes. Ceux qui se
méprenaient étaient précipités du haut de l'escalier en bas ; ceux qui ne se
trompaient point étaient, comme pour recevoir les félicitations du landvogt,
contraints à boire une telle quantité de vin qu'ils étaient malades à en
mourir. Enfin,
bien qu'en général tout se passât dans les pays d'Allemagne plus rudement que
dans le reste de la chrétienté, les excès du sire de Hagenbach indignaient
toutes les contrées voisines et tous les princes de la Souabe. L'archiduc
Sigismond lui écrivit d'Insprück où il faisait son séjour, en le conjurant de
traiter avec moins de dureté ses pauvres sujets ; mais rien ne pouvait
émouvoir cet homme obstiné et orgueilleux. Ce
n'était pas seulement envers les habitants du pays engagé à son maître qu'il
se montrait violent et injuste, il ne respectait pas davantage les droits des
villes libres. Strasbourg, Colmar, Schelestadt et les autres communes qui
relevaient de l'empire étaient sans cesse en butte à ses insultes et à ses
menaces. « Il ne faut plus souffrir, disait-il, de tels privilèges qui
mettent la puissance aux mains des gens de basse condition. Ce sont les
princes qui doivent gouverner, et non les tailleurs et les cordonniers. » Il
ne voulait pas non plus que ces manants eussent des domaines et des troupes
armées, et il alla, sans déclaration de guerre, s'emparer du château
d'Ortembourg et de tout le val de Viller, qui appartenaient aux
Strasbourgeois. Il leur demanda de prêter serment au duc de Bourgogne. Il
prétendit les assujettir il sa taxe d'un pfennig par pot de vin. Enfin
personne ne pouvait savoir où s'arrêterait la tyrannie de ce landvogt. Les
seigneurs immédiats de l'Alsace et des bords du Rhin, les évêques de
Strasbourg et de Bâle ne lui imposaient pas davantage. Leurs droits étaient
aussi violés, et eux-mêmes pouvaient craindre de devenir sujets du duc de
Bourgogne, au lieu de relever directement de l'empire. Ainsi Pierre de
Hagenbach avait fait cesser la discorde entre la noblesse et les communes.
Elles étaient maintenant unies par les mêmes ressentiments et les mêmes
craintes. Ce
qu'il avait peut-être fait de plus insensé pour les intérêts de son maître,
c'était d'avoir offensé les ligues suisses, ces anciens alliés et bons
voisins de la maison de Bourgogne. Les seigneurs d'Alsace et de Souabe
avaient bien il est vrai, compté sur le duc Charles pour réprimer et humilier
les Suisses. Il eût été, dans tous les cas, peu sage de remplir leurs
espérances à ce sujet ; mais, en opprimant à la fois et remplissant d'une
commune haine les nouveaux sujets du duc de Bourgogne, la noblesse, les
évêques, les villes libres et les ligues suisses, le sire de Hagenbach
préparait à son prince les plus terribles embarras. Dès les
premiers temps de son arrivée, il avait commencé par planter la bannière de
Bourgogne dans la seigneurie de Schenkelberg qui appartenait aux gens de
Berne. C'était ce premier acte de guerre qui avait en partie amené le traité
conclu entre le roi de France et les ligues suisses, en 1470. A ce moment, le
roi Édouard était chassé d'Angleterre, et le duc de Bourgogne ne se trouvait
pas en bonne situation ; il fit justice aux gens de Berne, et leur rendit le
domaine de Schenkelberg. Plus tard, lorsque le Duc se trouva en grande
prospérité et plus orgueilleux que jamais, les Suisses conçurent des craintes
encore mieux fondées. Chacun savait que ce prince, afin d'obtenir le titre de
roi et de vicaire général de l'empire, n'omettait nulle chose pour acquérir
la faveur de la maison d'Autriche ; et comme elle n'avait, depuis plus de
deux cents ans, rien de plus à cœur que de soumettre les Suisses, leur ruine
pouvait résulter de cette alliance. Aussi
Pierre de Hagenbach, certain de ne pas déplaire à son maître, recommença à ne
plus ménager les Suisses. Il avait engagé au service de Bourgogne le seigneur
de Howdorf, celui qui avait déjà, quelques années auparavant, provoqué une
guerre en saisissant et mettant à rançon un bourgmestre de Schaffouse. Ce
seigneur se sentant appuyé arrêta, aux environs de Brisach, tout un convoi de
marchands, qui apportaient leurs toiles de Suisse à la foire de Francfort.
Ils furent maltraités, pillés et enfermés dans le château de Schuttern, où on
leur demanda de souscrire une rançon de dix mille écus. A peine les gens de
Strasbourg eurent-ils appris cette violence exercée sur ces honnêtes
marchands, qu'ils levèrent les bannières, prirent les armes, et s'en vinrent
mettre le siège devant le château. Il fut bientôt en leur pouvoir ; ils le
ruinèrent de fond en comble, et emmenèrent en triomphe les marchands suisses
; puis leurs magistrats déclarèrent nulle et arrachée par la violence la
promesse souscrite au seigneur de Howdorf. Ce fut un commencement d'amitié et
d'alliance entre les villes libres d'Alsace et les ligues suisses. Pendant
ce temps-là, le roi de France faisait tous ses efforts pour réconcilier
l'archiduc Sigismond et les Suisses, et les réunir clans une alliance commune
contre le duc de Bourgogne. Il ne ménageait pour cela ni promesses, ni
argent. Il offrait à l'archiduc les sommes nécessaires pour dégager ses
anciens domaines que désolait le gouvernement de Pierre de Hagenbach. Il
s'engageait à donner aux Suisses de forts subsides, et à prendre leurs
troupes à sa solde. En outre il faisait de riches présents à Nicolas de
Diesbach qui était pour lors un des plus importants gentilshommes de Berne,
et il avait parmi eux plus d'un pensionnaire. Mais la chose ne pouvait se
décider encore. Le mariage de l'archiduc Maximilien avec mademoiselle de
Bourgogne se négociait toujours, et la maison d'Autriche avait intérêt à ménager
le duc Charles. Les propositions du roi n'étaient point rejetées, mais tenues
en réserve pour les admettre selon l'occasion. Peu
après, l'empereur se rendant à l'entrevue qu'il devait avoir avec le duc de
Bourgogne, prit sa route par Bâle. Ce ne fut pas sans une extrême méfiance
qu'il fut reçu dans la ville. Sa milice prit les armes ; elle avait demandé
aux autres communes suisses une garnison de huit cents hommes. Tout était
prêt pour lui porter tin prompt secours en cas de besoin. L'empereur se
montra doux et courtois envers les gens de Bâle et les Suisses ; rien dans
ses discours n'annonça ni haine ni menace. Pierre de Hagenbach vint le
trouver en grand appareil ; il était accompagné de quatre-vingts hommes
d'armes, portant sa livrée grise et blanche sur laquelle était brodée un jeu
de dés, avec ces mots, « Je passe, » comme pour signifier qu'il attendait la
chance favorable. Ses discours étaient plus hautains que jamais. La conquête
de la Gueldre, qu'achevait alors son prince, semblait accroître son audace et
son insolence. Il se plaignait publiquement de l'audace des Suisses qui, en
mainte occasion, s'étaient opposés à ses volontés, et il annonçait qu'on
saurait bientôt les réduire. « Il nous faudra, disait-il, écorcher l'ours de
Berne, et nous en faire une fourrure. » Toutes ses menaces se répétaient
parmi les Suisses et les tenaient en grande alarme ; car ils voyaient ce
seigneur bienvenu de l'empereur, et ne le quittant pas. Il l'accompagna dans
tout son voyage, s'en vint avec lui jusqu'à Trêves, et assista à son entrevue
avec le duc de Bourgogne. La
nouvelle que le duc Charles allait recevoir le titre de roi, et renouveler
l'ancien royaume de Bourgogne, excita encore plus de rumeurs. « Quel terme,
disait-on, vont avoir maintenant son orgueil et son ambition ? » Déjà on
parlait de l'étendue de ce royaume ; on assurait que le vieux roi René
instituait le Duc pour son héritier ; qu'ainsi la Provence, et l'ancien
royaume d'Arles, feraient partie d'un si vaste état. On ajoutait que le titre
de vicaire général de l'empire donnerait en outre au roi de Bourgogne un
pouvoir qui s'étendrait depuis la Méditerranée et le duché de Milan jusqu'à
l'Océan, en suivant le cours entier du Rhin. Déjà l'on désignait Besançon
comme siège de la chambre impériale du vicariat. Les pays des ligues suisses
avaient été en partie compris dans l'ancien royaume de Bourgogne. Les
empereurs et la maison d'Autriche les regardaient encore comme membres et
sujets de l'empire. Qu'allaient devenir de telles prétentions entre les mains
du prince le plus absolu et le plus violent, qui allait fixer son séjour
précisément sur les limites de la confédération des Suisses ? « Tenons-nous
prêts, écrivait-on de Berne aux autres alliés, à défendre notre honneur et
nos libertés depuis si longtemps conquises. » Contre
l'attente générale, l'empereur et le Duc se séparèrent à la veille du
couronnement, sans que le nouveau royaume fût institué. Cela ne suffisait
point pour dissiper tant d'alarmes ; elles furent plus grandes que jamais
lorsqu'on vit le Duc traverser la Lorraine et se diriger vers l'Alsace avec
une armée de huit mille combattants, précédés du terrible sire de Hagenbach,
à la tête de mille cavaliers et de deux mille de ces Lombards que le duc Jean
de Calabre avait amenés d'Italie ; ils vendaient leurs services à qui les
payait, et avaient passé récemment des troupes de Lorraine dans celles de
Bourgogne. La frayeur se répandit partout : les habitants s'enfuyaient,
emportant tout leur avoir, et se réfugiaient chez les ligues suisses ; les
paysans s'enfermaient avec leur bétail dans l'enceinte des villes et des
forteresses ; les villes fermaient leurs portes et s'apprêtaient comme pour
un siège. Tout fuyait la route par où devaient passer les Bourguignons. Le
premier logis du Duc fut à Châtenoy dans le val de Viller. Les habitants
s'étaient retranchés dans le cimetière. Ou voulut les y attaquer ; ils se
défendirent. Un Bourguignon fut atteint d'un coup d'arquebuse. Les gens du
Duc demandèrent que l'homme qui avait tiré leur fût livré. Les paysans
n'osèrent le refuser ; cependant, à la faveur du désordre, il parvint à
s'échapper. Pierre
de Hagenbach avait signifié à la ville de Colmar qu'elle aurait à loger le
Duc. Déjà l'avant-garde approchait ; les Lombards se glissant parmi les bois
taillis, arrivaient près de la porte ; on eut à peine le temps de la fermer. Il
fut répondu qu'on admettrait le Duc, mais seulement avec une suite de deux
cents chevaux. Hagenbach exigea qu'elle fût de quinze cents ; les portes
restèrent fermées, et le Duc s'en alla coucher au château de Kiertzheim. Le
lendemain il passa le Rhin, et il fit son entrée à Brisach, cette ville
faisait partie des domaines qu'il avait en gage. Il reçut le serment des
habitants, et leur fit un si gracieux accueil, qu'ils se risquèrent à porter
plainte de la dureté du gouverneur et à réclamer leurs anciennes libertés.
L'évêque de Bâle et l'évêque de Spire, les envoyés du comte Palatin et du
margrave de Bade, joignirent aussi leurs instances à celles des bourgeois et
supplièrent le Duc de se montrer doux et bon seigneur envers ses nouveaux
sujets. Il témoigna à tous une extrême courtoisie, déclara qu'il vivrait en
bon voisin avec les princes dont les états touchaient les siens, et, parlant
de leurs communs intérêts, les engagea à toujours rester ses fidèles alliés. Pendant
qu'il donnait ainsi de bonnes paroles, ses gens de guerre, logés à Brisach et
dans les villages voisins, vivaient sans rien payer et rançonnaient les
'labiums. Ce fut bien pis encore lorsque le Duc eut repassé le Rhin pour se
rendre à Einsisheim ; les troupes qu'il avait laissées derrière lui, devenant
de plus en plus désordonnées, outrageaient les femmes, et commettaient mille
cruautés. Les gens de 'Brisach envoyèrent des députés au Duc pour réclamer
les récentes promesses qu'il venait de leur faire et qui étaient si mal
tenues. « Si j'étais là-bas, dit Hagenbach, c'est à moi que vous en
imputeriez la faute. » — « Ils ont raison, reprit sévèrement le Duc, de tels
désordres ne doivent pas être endurés. Allez, sire de Hagenbach, et faites
mettre à mort les coupables. Je veux qu'on traite doucement mes nouveaux
sujets, et qu'ils n'aient point à regretter leurs anciens seigneurs. ».
Hagenbach retourna à Brisach, entendit les plaignants, ne tint nul compte de
ce qu'ils lui disaient, mais du moins emmena les troupes pour les-loger
ailleurs, où elles se comportèrent de même. A
Einsisheim, le Duc convoqua tous les hommes nobles de ses domaines du Rhin
qui devaient porter les armes. Ils parurent devant lui au nombre de quelques
mille. Cependant à peine y avait-il le quart de ce qui aurait dû s'y trouver,
et Hagenbach sut bien le faire remarquer. Après
avoir repassé le Rhin, le Duc s'arrêta à Thann ; il y reçut solennellement
les ambassadeurs d'Aragon, de Venise, de Bretagne, l'évêque de Sebenico,
nonce du pape, et les envoyés de plusieurs princes d'Allemagne. Nicolas de
Scharnachtal et Peterman de Waber, anciens envoyés de la ville de Berne, se
présentèrent aussi au nom des ligues suisses. Ils se montrèrent humbles et
respectueux, et bien qu'ils ne fussent pas sujets du Duc, ce fut à genoux
qu'ils lui parlèrent : Très-haut
et très-redouté seigneur, « La
ville de Berne et les villes et territoires ses confédérés, accoutumés de
tout temps à l'alliance et à l'amitié de vos illustres pères, ont vu avec
joie votre arrivée en ce pays, comme l'unique moyen de vous exposer leurs
plaintes et d'en obtenir réparation. Bilgeri d'Howdorf, votre serviteur et de
votre hôtel, a renouvelé ses violences et commis des actes de guerre. Le
landvogt Hagenbach a dépouillé les gens de Mulhausen de leurs impôts, de
leurs redevances, de la liberté de leur commerce ; puis a exigé par voie de
contrainte le paiement de certaines dettes qu'ils avaient. Assurés que nos
remontrances ont été présentées à monseigneur le Duc sous un aspect
défavorable, nous recommandons à ses boutés une ville qui est notre alliée,
et que protège aussi le comte Palatin. Nous demandons seulement quelque délai
pour qu'elle paye ses dettes ; enfin nous vous conjurons d'interdire à votre landvogt
ses outrages et ses menaces contre les Suisses. » — « Vous aurez ma réponse,
répondit froidement le Duc, je pars ; suivez-moi à Dijon où je me rends. » Il prit
sa route par Belfort, Montbéliard, Baume-les-Dames, Besançon et arriva à son château
de Rouvre, près de Dijon ; puis, s'approchant de la ville, il se logea à Périgny
chez le sire Guillaume Raulin, fils de l'ancien chancelier ; là se firent les
plus magnifiques apprêts pour solenniser sa première entrée dans la capitale
de son duché[57]. Avant
qu'il se mît en marche, il reçut d'abord les députés des villes et
communautés de la province, du Mâconnais, du Charolais, de l'Auxerrois, et de
la comté de Bourgogne. Puis se présentèrent les gentilshommes, presque tous
richement vêtus, et conduits par le comte de Roussi, gouverneur. Le Duc était
entouré des gens de son hôtel, qui formaient une suite nombreuse. Son
habillement étincelait de perles et de diamants ; son chapeau était de drap
d'or et taillé en forme de couronne. A sa gauche était le cardinal Raulin,
évêque d'Autun. Il se mit en marche, et au pont de Chièvres le clergé et le
chapitre de Saint-Bénigne vinrent lui apporter les saintes reliques à baiser
; puis il remonta à cheval et se plaça sous un dais de drap d'or soutenu par
les sires Louis de Châlons, Charles de Beaufremont Jean de Ternant et Gui de
la Baume. Depuis le pont de Chièvres jusqu'à la porte de la ville, on avait
dressé une suite d'échafauds. Ils portaient des représentations tirées des
Saintes-Écritures, et des personnages allégoriques, tenant à la main des
rouleaux de parchemin, où se lisaient des citations des psaumes, toutes
relatives à la circonstance, toutes à la louange du Duc. L'histoire de Gédéon
n'était pas oubliée ; en de telles occasions elle servait toujours à célébrer
l'ordre de la toison. On le voyait à la tête de ses hommes d'armes, et
faisant porter devant lui sa bannière avec la devise, Gladius domini et Gedeonis,
tandis que les Madianites s'enfuyaient. Un ange tenait un rouleau où on
lisait : Dominus tecum, virorum fortissime. Le Duc
descendit à Saint-l3enigne ; il alla d'abord faire sa prière à l'autel, puis
s'assit sur une estrade élevée et sous un dais. Alors l'abbé de Cîteaux fit
un discours au nom des États du duché. Le chancelier répondit, et le prince
ajouta quelques paroles pour assurer la province de son affection. Ensuite
maître Étienne Berbisey, maire de Dijon, pria le Duc de confirmer les
privilèges de la ville. Aussitôt après il lit serment ainsi que les députés
des villes ; et le vieil abbé de Saint-Bénigne, qu'on était obligé de porter
et de soutenir, plaça au doigt du Duc l'anneau, gage d'union, et, comme on
disait, de mariage entre le Duc et ses sujets. De
Saint-Bénigne, le cortége se rendit à la Sainte-Chapelle. Sur son passage on
continuait à voir des échafauds avec des personnages et des devises ; presque
toutes se rapportaient à la vaillance du Duc et à la terreur qu'il inspirait
à ses ennemis. On eût dit que tous les passages de la Bible où il est parlé
du lion, avaient été choisis pour lui donner les louanges qu'il aimait le
mieux. « Le lion, le plus vaillant des animaux, ne cédera devant l'attaque de
personne. — Il fut fait semblable au lion dans ses œuvres. — Le lion ne se
couchera point qu'il n'ait dévoré sa proie. Voici, il monte de la forêt comme
un lion. — Il apprit à saisir sa proie comme le lion. — Le lion rugissant et
sans crainte. — Le lion a vaincu. — Confiant et sans peur comme le lion. » Le
lendemain, le Duc tint les États de Bourgogne. Après avoir entendu avec eux
une messe solennelle à Saint-Bénigne, il revint au palais et tint séance,
puis donna aux gens des États, prélats, nobles et députés des villes, un
festin où l'on admira cette splendide vaisselle d'or et d'argent, qui avait
tant émerveillé tous les seigneurs d'Allemagne dans l'entrevue de Trêves. Après
dîner, il réunit encore autour de lui les membres des Etats, et leur fit un
beau discours sur l'ancien royaume de Bourgogne, dont jadis les rois de
France s'étaient emparés sans nul droit, et qu'ils avaient converti en un
duché vassal et tributaire. Ce devait être, disait-il, un grand motif de
regrets pour tous ses sujets ; mais il gardait en lui des desseins qu'il ne
convenait pas de déclarer maintenant, que lui seul savait, et que l'avenir
pourrait montrer. Ainsi
le Duc était loin d'avoir renoncé à ses vastes espérances, et comptait sans
doute obtenir, ou de gré ou par conquête, ce royaume dont l'empereur avait
refusé de l'investir. Si telle était son ambition, il aurait dû, au moment où
il allait agir en ennemi dans l'empire d'Allemagne, s'assurer de la paix en
France, et ne pas laisser derrière lui mi adversaire aussi dangereux que le
roi. Mais il se précipitait en aveugle dans toutes les entreprises qui
remplissaient confusément sa pensée sans en achever aucune. Dès que l'une lui
présentait quelque obstacle, Ou il s'y obstinait contre toute raison, ou il
en entamait une nouvelle, sans songer à tout ce qu'il avait mis en mouvement
par la première. Il se persuadait qu'avec de la vaillance et avec une belle et
nombreuse armée comme la sienne, nulle chose ne lui était impossible. Aussi
n'oubliait-il rien pour rendre cette armée plus puissante et plus nombreuse.
Sans cesse il faisait des ordonnances sur l'armement, l'ordre et la
discipline de ses compagnies ; tout était réglé et surveillé par lui-même
avec un soin et une activité infatigables. Nul chef de guerre n'avait
peut-être jamais pris tant de peine. En outre, il s'occupait à recruter son
armée des meilleurs soldats et capitaines. Il y
avait depuis longtemps en Italie des chefs de gens de guerre, nommés condottieri
ou conducteurs[58], qui vendaient leurs services
et celui de leur troupe, tantôt à un prince, tantôt à un autre. C'était le
métier qu'avaient fait les Sforza avant de devenir ducs de Milan. Le plus
célèbre de ces conducteurs était alors Barthélemi Coléone, qui, après avoir
servi le duc de Milan et les Florentins, commandait maintenant l'armée de-Venise.
Le duc de Bourgogne conçut le dessein de l'attirer chez lui avec toute sa
troupe. François, seigneur de Mont-jeu, et messire Guillaume de Rochefort,
furent envoyés en ambassade pour négocier cd marché avec la seigneurie de
Venise et Coléone. Ce capitaine, quelque riches offres qu'on lui fit de la
part du Duc, désira ne point quitter l'Italie qu'il connaissait bien, pour
aller faire la guerre dans des pays et coutre des ennemis à lui inconnus ;
toutefois il se montra reconnaissant et répondit qu'il pourrait être plus
utile au duc de Bourgogne en restant sur son terrain. Quant à la seigneurie
de Venise, elle se montra plus éloignée encore de se prêter à un tel
arrangement : elle était alliée du roi de France, et ne voulait point fournir
des moyens de lui faire la guerre. Ainsi les ambassadeurs firent de vains
efforts, et revinrent sans avoir réussi. Le Duc fut contraint de se contenter
des services du comte de Campo-Basso et du seigneur Galeotto, qui avaient dès
longtemps été amenés en Catalogne et en Lorraine par les princes de la maison
d'Anjou, et passaient pour habiles capitaines. Il les paya richement ; ils
recrutèrent leur troupe avec une foule d'aventuriers qui arrivèrent d'Italie.
Le comte de Campo-Basso reçut même de fortes avances pour aller en chercher
dans le pays. Les Lombards commencèrent à figurer dans l'armée de Bourgogne
au nombre des plus vaillants soldats, et furent particulièrement favorisés du
Duc. Il mettait en eux d'autant plus de confiance qu'ils étaient étrangers et
plus disposés à faire toutes ses volontés. En ce
moment, il était fortement sollicité d'intervenir dans une affaire qui ne le
concernait en aucune façon[59]. Robert de Bavière avait été,
quelque temps auparavant, nommé archevêque de Cologne, par élection du
chapitre, confirmé par le pape, et investi du temporel par l'empereur. Mais
bientôt après, le nouvel archevêque, après avoir épuisé par ses dépenses tout
son trésor, voyant que ses revenus ne suffisaient pas, voulut reprendre des
domaines de l'archevêché, précédemment engagés à plusieurs seigneurs du pays,
et se refusa à payer les sommes pour lesquelles ces biens servaient de gage.
La noblesse, le chapitre, la bourgeoisie s'unirent contre lui ; la haine
devint si forte qu'il fut obligé de quitter la ville ; bientôt après,
procédant à une autre élection, le chapitre nomma Hermann, frère du landgrave
de Hesse-Cassel. Les
choses en étaient là, lorsque l'empereur, en quittant Trêves, descendit à
Cologne. L'affaire fut soumise à son autorité ; il manda devant lui
l'archevêque Robert, qui, certain d'être condamné, ne comparut même pas, mit
tout son recours dans le duc de Bourgogne, et vint, le trouver à Thann,
lorsqu'il se rendait du comté de Ferette dans son duché. Le Duc était
petit-fils d'une princesse de Bavière ; le comte palatin de Bavière, frère de
l'archevêque Robert, était un de ses plus fidèles alliés. C'en fut assez pour
lui inspirer la volonté de prendre la défense des droits de l'archevêque ;
d'ailleurs l'empereur lui était contraire, et ce motif excitait le duc de
Bourgogne, encore tout irrité de l'offense qu'il avait reçue à Trêves. Il
promit de rétablir Robert de Bavière sur son siège de Cologne. Cependant
la trêve conclue avec le roi de France devait expirer deux mois après, au 1er
avril ; et le Duc, prêt à commencer une guerre nouvelle, semblait peu
empressé d'empêcher son plus puissant ennemi de reprendre les armes. Ses
ambassadeurs manquaient sans cesse aux jours et aux lieux désignés pour
continuer les pourparlers. Sous les yeux du Duc, et par ses ordres, la trêve
était même violée. Dans sa haine contre le comte de Nevers, il résolut de
s'emparer de ses domaines, bien qu'il fût spécialement nommé parmi les alliés
pour lesquels le roi avait stipulé. Les Bourguignons entrèrent en Nivernais,
s'emparèrent de Châtillon et de Chatenay. Le roi avait des troupes en
Bourbonnais, qui eurent bientôt repoussé cette attaque imprévue. Il écrivit à
ses ambassadeurs de requérir des dommages-intérêts aux conservateurs de la
trêve, et de déclarer qu'assurément il n'était pas disposé à souffrir de
telles violations : annonçant que, si l'on en venait aux voies de fait, il
serait bientôt sur les lieux. Peu après, les trêves furent cependant
prolongées du 1er avril au 15 mai. Le Duc croyait toujours qu'il aurait assez
tôt terminé ses autres allures pour revenir avec toutes ses forces accabler
le roi. Dès lors, il formait contre lui, de concert avec l'Angleterre, les pl
us redoutables projets. La voix
publique lui imputait[60] des desseins plus déloyaux et
plus criminels. Le roi cherchait depuis quelque temps à attirer à son service
un nommé Marchand Ithier, qui avait été conseiller argentier du duc de
Guyenne et qui avait eu toute sa confiance. Le roi lui avait accordé une abolition,
et lui offrait une charge de maître des comptes, avec une pension de mille
livres. Ithier montrait peu d'empressement à accepter ses offres. Un
domestique à lui, nommé Hardi, était le messager qui négociait toute cette
affaire ; il allait et venait de Bretagne où se tenait Ithier, en Touraine où
était le roi, reçu sans nulle défiance dans son hôtel. Profitant de cette
confiance, il proposa un jour à un homme de la cuisine d'empoisonner le roi.
Cet homme ne le rebuta point, mais lui dit qu'il fallait s'entendre avec un
nommé Colinet, maître cuisinier, qui venait aussi de la maison de monsieur de
Guyenne. Hardi, ne se défiant de rien, leur parla de son projet, leur donna de
l'argent, et leur remit le poison. Ils
allèrent sur-le-champ tout déclarer au roi. Hardi fut arrêté, et le roi
voulut que son procès lui fût fait à Paris, de la façon la plus authentique,
non point, par la justice sommaire et secrète du prévôt Tristan. On le
conduisit d'Amboise à la suite du roi, gardé par les archers du Dauphin, et
chargé de fers. Le prévôt des marchands et les échevins vinrent le recevoir à
la porte de la ville, le firent placer sur une haute charrette pour qu'il fût
bien vu de tout le peuple, et le conduisirent à l'Hôtel-de-Ville. Le procès
se fit devant le Parlement, et dura un mois environ. On répandit beaucoup
dans le public que de grands personnages étaient nommés dans cette affaire ;
on disait jusqu'à la somme qu'avait promise le duc de Bourgogne. Toutefois
l'arrêt ne fit mention de nul autre complice qu'Ithier. Hardi fut condamné à
être traîné sur la claie, de la conciergerie au palais, et de là, amené en un
tombereau devant l'hôtel-de-ville, pour y être écartelé, puis son corps
brûlé, sa tête exposée sur une pique, et ses membres envoyés à quatre bonnes
villes des extrémités du royaume. Le sire de Gaucourt, lieutenant du roi à
Paris, le premier président, le prévôt de Paris, le prévôt des marchands, et
les échevins furent chargés de veiller à cette exécution. C'était
la haine et la crainte qu'inspirait de plus en plus le duc de Bourgogne, qui
répandaient parmi le peuple des pensées si injurieuses pour lui, sans même
que le roi y fût pour rien. Sa cruauté dans la dernière guerre, ce qu'on
disait de ses menaces et de ses desseins l'avaient rendu la terreur
universelle. Il ne prenait pourtant nul soin de rassurer les esprits, pas
même dans ses propres états, sur les bords du Rhin, ni parmi les Suisses.
Leurs ambassadeurs, après une longue attente, s'étaient vus contraints de
quitter Dijon, sans avoir obtenu de réponse. Pierre de Hagenbach, qui possédait
entièrement l'esprit de son maître, lui avait persuadé qu'avec des cavaliers
lombards et des soldats flamands il n'avait aucun souci à prendre des
murmures de toute cette région d'Allemagne. Pendant
ce temps-là, le roi mettait à grand profit les alarmes que dédaignait le duc
de Bourgogne. Les partisans qu'il avait achetés à Berne et dans les autres
villes de la Suisse auraient difficilement réussir faire déclarer les ligues
contre un allié si ancien et un voisin si redoutable. En outre, le. Duc avait
aussi des amis et des pensionnaires parmi les seigneurs de Berne. Mais
l'argent que recevaient-les Suisses ne les rendait jamais contraires aux
intérêts manifestes de leur pays. C'était comme une sorte de tribut qu'ils
levaient volontiers sur les princes sans pour cela se laisser gagner
entièrement, ni se dévouer à toutes leurs volontés. Ainsi Adrien de Bubenberg
et le parti bourguignon, qui se composait surtout des anciennes familles
nobles, ne pouvaient en aucune façon excuser les excès et les menaces du
landvogt Hagenbach ; tandis que la riche bourgeoisie et les familles
nouvelles, qui formaient le parti français conduit par Nicolas de Diesbach,
alléguaient des motifs sans réplique pour rechercher l'amitié du roi. Il
arriva donc que dès le mois de janvier 1474, pendant que le Duc refusait
d'entendre les ambassadeurs suisses, Nicolas de Diesbach, envoyé près du roi,
lui présentait un projet de traité, à peu près en ces termes. « Comme
aujourd'hui il y a eu et il y a encore fidèle charité et dilection et même
durables intelligences entre notre très-chrétien et sérénissime seigneur et
maître à nous, gracieux par-dessus tous les autres, nous avons pesé et conclu
en nous-mêmes d'affermir et d'accroître ces mêmes intelligences et amitiés
mutuelles ; espérant que de ce fondement l'état et l'avantage des deux partis
en acquerra une grande et durable solidité ; à l'occasion de quoi nous avons
traité et accordé avec ledit seigneur roi cette intelligence et union de
sincère et inviolable foi, en la manière qui suit : « En
premier lieu, qu'icelui seigneur roi en toutes et chacunes de nos guerres, et
spécialement contre le duc de Bourgogne et tous autres, doit fidèlement nous
donner aide, secours et défense à ses dépens. « En
outre, tant qu'il vivra, il nous fera tenir et payer tous les ans, en sa
ville de Lyon en témoignage de sa charité envers nous, la somme de vingt
mille francs ; et si ledit seigneur roi en ses guerres et armées avait besoin
de notre secours et nous requérait, dès lors nous serons tenus de lui fournir
à ses dépens tel nombre de soldats armés qui nous semblera honnête et que
nous pourrons ; c'est-à-dire dans le cas où nous ne serions pas occupés de
nos propres guerres. La paie de chaque soldat sera de quatre florins et demi
du Rhin par mois. « Quand
ledit seigneur roi voudra nous demander tel secours, il fera tenir d'avance
dans l'une des villes de Zurich, Berne ou Lucerne, la paie d'un mois pour
chaque, soldat, et pour les autres deux mois suivants, en la cité de Genève
ou autre lieu qui nous sera commode à notre plaisir et volonté. « Du
jour que les nôtres sortiront de leur maison, commencera la paie des susdits
trois mois, et ils jouiront de toutes les franchises, immunités et privilèges
dont jouissent les sujets du roi. « Et
si, en quelque temps que ce soit, ledit seigneur roi ; pour cause des siennes
guerres, ne pouvait nous prêter secours contre le duc de Bourgogne, dès lors
pour soutenir nos guerres, il nous ferait délivrer en sa ville de Lyon, tout
et aussi longuement que nous serons à main armée, vingt mille florins du
Rhin, sans préjudice de la somme susmentionnée. » Les
deux partis s'engageaient ensuite à ne jamais traiter avec le duc de
Bourgogne ou nul autre, sans se comprendre mutuellement dans la paix ou la
trêve. Chacun
réservait, comme non compris dans les cas où des secours étaient dus, le
pape, le saint empire romain et les alliés actuels de chaque parti : cette
clause ne pouvant en nulle circonstance s'appliquer au duc de Bourgogne. « Et
si, selon que les choses sont disposées, il arrive, que maintenant nous
soyons enveloppés de guerres avec le duc de Bourgogne, dès lors, et à
l'instant, icelui roi doit mouvoir puissamment et sérieusement la guerre
contre ledit Duc, et faire les choses accoutumées en guerre qui pourraient
être commodes et profitables à lui et à nous ; le tout sans dol ni fraude
aucune. » Le roi
ne se borna point à conclure une alliance avec les Suisses, il s'occupa de
former une ligue entre eux, l'archiduc Sigismond, les villes libres d'Alsace
et des bords du Rhin, les seigneurs de tout ce pays, et les malheureux sujets
des seigneuries engagées au duc de Bourgogne. Pierre
de Hagenbach travaillait encore plus que le roi à rendre alliés nécessaires,
ceux qui, avant son gouvernement étaient mortels ennemis. Sa tyrannie
semblait s'accroître d'autant plus, qu'il savait son maître près de lui, avec
toutes les forces de Bourgogne. Il venait d'épouser la comtesse de Thengen,
qui tenait aux principales familles de la noblesse des bords du Rhin. La
pompe de ses noces fut une occasion nouvelle d'impôts et de pillages. Déjà
commencèrent à se former des complots contre lui ; ils furent d'abord
découverts et punis cruellement. Thann lui ferma ses portes et réclama encore
une fois ses privilèges ; à force de promesses, il se fit ouvrir ; à peine
entrés, ses gens d'armes saisirent trente des principaux bourgeois. Déjà
quatre venaient d'être décapités ; la hache était levée sur le cinquième,
quand sa malheureuse femme poussa de tels cris de douleur, que cette foule
immobile et glacée de terreur, s'émut cependant, sentit sa force et arracha
cet homme au bourreau. Hagenbach, craignant de pousser le peuple à bout, mit
à rançon la vie de ceux qu'il avait voulu faire périr. « Comment, disait-il,
nous avons déchiré les fameux privilèges des seigneurs de Gand, et foulé aux
pieds leurs bannières, et nous ne mettrions pas à la raison les bourgeois de
Thann ou de Brisach » Certes,
le combat eût été bien inégal, si l'on n'avait pas réussi à former une
puissante ligue ; mais on était poussé par le désespoir, encouragé par le roi
de France, et il y avait partout une haine égale contre Hagenbach et le duc
de Bourgogne. Bientôt l'archiduc Sigismond, le margrave de Bade, les évêques
de Strasbourg et de Bâle, les villes de Strasbourg, de Colmar, de Haguenau,
de Schelestadt, de Mulhausen et de-Bâle entrèrent en négociation avec les
Suisses. Chacun sentait le besoin d'une sincère union, et procédait avec une
bonne foi qui valait mieux encore que toutes les promesses écrites.
L'alliance entre les villes, les seigneurs et l'Autriche fut d'abord conclue
pour dix ans. Bâle et Strasbourg s'engagèrent, sous la caution du roi de
France, à prêter à l'archiduc la somme nécessaire pour dégager ses domaines.
Tout fut convenu, tout commença à se préparer pour la guerre, ou du-moins
pour se délivrer du sire de Hagenbach. Cependant
cette ligue ne pouvait se former si secrètement que le Duc, qui était
toujours en Bourgogne, n'en fût instruit. Il était loin de croire les choses
aussi avancées, et se hâta d'aviser aux moyens d'apaiser les Suisses. Jacques
de Savoie, comte de Romont, était à son service, et fort dévoué à ses
intérêts. Comme la maison de Savoie avait toujours été bonne et fidèle alliée
des Suisses, ce fut lui qui se chargea de l'office de médiateur. Le
comte de Romont envoya en Suisse Henri de Collombier et Jean Allard. Cette
fois, on commençait à ne plus Traiter les seigneurs des ligues d'une façon si
hautaine. Après leur avoir rappelé l'amour et la bienveillance qui avaient
toujours régné entr'eux et les princes de Savoie, les ambassadeurs devaient
parler, au nom du duc de Bourgogne, des grandes et anciennes amitiés et du
bon voisinage qui, de tous les temps, avaient été entre messieurs les alliés
et la maison de Bourgogne ; ils devaient dire que le Duc, non plus que ses
prédécesseurs, ne leur avait jamais porté grief ni dommage, les avait
toujours bénignement reçus dans ses pays, et traités aussi favorablement que
ses propres sujets. « Néanmoins,
monsieur le Duc est averti que, par le moyen et les pratiques de quelques-uns
qui s'efforcent de mettre la discorde entre vous et lui, on a semé des
langages qui ne sont point véritables ; disant que dans le traité avec le duc
d'Autriche, il ne vous a point exceptés, et qu'en acquérant les pays de
Ferette et de haute Alsace, il a pris en sa garde la cause du duc d'Autriche,
et s'est mis contre vous. « Ce
n'a point été à sa requête, ni à sa recherche qu'il a acquis lesdits pays ;
au contraire, le duc d'Autriche est venu en personne le trouver en Flandre,
et l'a prié de prendre ses domaines en gage. Si le Duc ne les eût pris,
quelque autre aurait pu les avoir, et à votre grand préjudice ; en les
acceptant, loin d'avoir rien fait à votre préjudice, il croit avoir agi pour
votre plus grande sûreté. S'il a pris en garde le duc d'Autriche, ce n'est
point contre vous, mais pour apaiser le différend que vous avez avec lui ; il
a souvent envoyé vers vous, et vous a fait des ouvertures à ce sujet, par
lesquelles vous avez pu voir et connaître qu'il désirait vous faire plaisir. « Quant
à ce qu'on met en avant sur les faits et paroles de messire de Hagenbach,
monsieur le Duc n'a pas vu qu'il ait entrepris aucune chose sur vous, ni
grevé aucun de vos gens. S'il en était averti il ne le voudrait pas souffrir,
au contraire, il le corrigerait et lui ferait réparer son méfait. Monsieur le
Duc a même commis des gens pour ouïr et recevoir toutes les plaintes que l'on
en voudra faire ; s'il trouve que ledit Hagenbach ou quelqu'autre de ses
officiers aient mésusé en aucune façon, il fera punir et corriger sesdits
officiers, de quelque état qu'ils soient, de telle façon que vous apercevrez
qu'il est prince de justice, et qu'il veut rendre à chacun son droit : ce qui
est un des grands et singuliers désirs qu'il ait. « Quelque
rapport ou langage qui vous ait été tenu, mondit sieur le Duc a su au
contraire, que depuis qu'il a entre ses mains les pays de Haute-Alsace et de
Ferette, vous y avez été en plus grande paix et sûreté que jamais ; tandis
qu'auparavant, lorsqu'il vous fallait passer par lesdits pays il vous fallait
des sauf-conduits, encore couriez-vous de grands dangers ; maintenant les
chemins vous sont ouverts, et chacun peut aller quérir blé, vins, vivres et
toutes autres marchandises, à votre grand profit ; car le pays est sûr pour
tous les passants, comme sont les autres pays de notredit redouté seigneur. » Munis
de ces lettres de créance les envoyés du comte de Romont s'en allèrent
successivement dans chacune des villes et communautés qui formaient pour lors
les ligues suisses, afin de les assurer de la bonne volonté du duc de
Bourgogne, et recueillir les 'plaintes qu'elles pourraient avoir à faire
contre le landvogt Hagenbach. Ils
commencèrent par Fribourg, qui est proche de Romont d'où ils partaient.
L'avoyer Raoul de Wippingen leur fit le plus honorable accueil. Les plus
grands de la ville vinrent leur tenir compagnie, et leur donnèrent de leur
vin. Le lendemain les plus notables du conseil s'assemblèrent, et l'avoyer
dit aux ambassadeurs : « Messieurs, soyez les très-bienvenus, nous vous
prions de remercier très-humblement de ses bontés notre très-redouté seigneur
le duc de Bourgogne et aussi notre redouté seigneur le comte de Romont. Des
prédécesseurs de mondit seigneur de Bourgogne, non plus que de lui, il ne
nous vint jamais dommage, mais toujours profit et honneur. Leurs pays ont
toujours été ouverts à toutes nos nécessités, guerres et autres affaires ; de
là nous sont venus vivres et autres denrées, comme sel, fers, vins, blés et
tous autres biens, et nous y avons communiqué et marchandé, nous y sommes
allés et venus, sans jamais recevoir aucun trouble ni dommage. Du temps de
feu monseigneur le duc Philippe, que Dieu absolve, un de nos bourgeois fut
pris dans ses pays, et mené au château de Montjoie, tellement que nous
allâmes nous en plaindre par-devers la grâce de notredit feu seigneur. Il
tira notre bourgeois des mains du seigneur qui l'avait pris, de sorte qu'il
nous fut renvoyé sans rançon. Considérant donc tous les biens que nous ont
toujours faits ses prédécesseurs, et la bonne intelligence que nous avons
avec mondit seigneur, nous sommes délibérés de lui faire tous les plaisirs
que nous pourrons, et d'entretenir, au plaisir de Dieu, cette intelligence.
Quant aux pays de Ferette et de Haute-Alsace, il ne nous en est advenu aucun
dommage ; nous y allons souvent et sûrement, ce que nous n'osions faire avant
qu'ils fussent entre les mains de notre redouté seigneur. A l'égard de
messire Pierre de Hagenbach, nous n'avons contre lui nul sujet de plainte, et
n'en pouvons dire que du bien. » De là
les ambassadeurs allèrent à Berne. Leur tâche y était plus difficile. Le roi
y avait chaque jour plus de partisans et faisait accepter son argent à un
plus grand nombre de personnes ; toutefois, comme Nicolas de Diesbach, avoyer
en exercice, n'était pas encore revenu de son voyage en France, son absence
favorisait les amis du duc de Bourgogne et de la paix. Le commun des esprits
ne voyait pas bien comment la trop grande puissance de ce prince menacerait
les libertés de la Suisse : on ne savait pas ses secrets desseins, ni les
espérances qu'il avait toujours entretenues parmi les ennemis des ligues.
Ainsi, beaucoup de gens penchaient à ne lui point déclarer la guerre, et à
obtenir seulement réparation des griefs qu'on pouvait avoir. Ceux qui
pensaient d'autre sorte étaient sans doute mieux avisés ; mais les pensions
du roi contribuaient peut-être autant que leur prévoyance à les éclairer sur
l'avenir ; comme aussi l'argent du duc de Bourgogne était, pour les autres,
un motif d'aveuglement. Il avait gagné et payait chèrement l'astrologue de la
ville, dont la science et les prédictions avaient un grand crédit sur le
peuple[61]. Nonobstant toutes ces
pratiques dans les ligues suisses, aucun ne trahissait ouvertement et
sciemment l'intérêt commun. Les
ambassadeurs, en arrivant, requirent Pierre Kistler, lieutenant de l'avoyer,
d'assembler tous les bourgeois : ils étaient assurés d'y trouver des
partisans, tandis que, si l'on eût consulté le conseil seulement, on l'eût
trouvé dans les mêmes pensées que Nicolas de Diesbach. Le lendemain donc, on
sonna la grosse cloche, et l'assemblée se réunit. Les ambassadeurs lurent
leur lettre de créance, et parlèrent au nom du duc de Bourgogne. Il leur
sembla que les bourgeois les écoutaient volontiers, et avec grande faveur ;
aussi, auraient-ils fort souhaité qu'on leur donnât réponse sur-le-champ :
mais on en voulut délibérer, et ils furent ramenés à leur logis avec de
grands honneurs. En leur absence, un des conseillers prit la parole contre ce
qu'ils avaient dit, et se montra opposé au duc de Bourgogne, sans toutefois
persuader la plupart des bourgeois. Enfin, Pierre Kistler et d'autres hommes
sages apaisèrent tout différend : la réponse qu'on devait faire fut réglée
d'un commun accord, et portée aux ambassadeurs par des gens pris dans les
deux partis. En ce
qui touchait le Duc lui-même, et son ancienne alliance avec Berne et les
Suisses, c'était la même réponse qu'à Fribourg, le même respect pour le
prince, la même volonté de conserver son amitié. Mais, quant à Pierre de
Hagenbach, les Bernois montrèrent plus de courage, et osèrent porter plainte
contre lui. Ils reconnaissaient que, depuis son gouvernement, les routes
étaient plus sûres, et le commerce plus libre. Ils se plaignaient seulement de
la fierté et des mal gracieuses paroles de messire Pierre de Hagenbach, ainsi
que des extorsions qu'il faisait, non sur eux, il est vrai, mais sur les
sujets du pays de Ferette, sur les gens de Bâle, de Strasbourg et autres
villes voisines. Dans des journées prises pour accommoder les affaires des
gens de Bâle et de Strasbourg, on lui avait ouï dire : « Ah, ah, êtes-vous
ici contre monseigneur de Bourgogne ? Par la char-Dieu, vilains, vous en
passerez par là. » D'autres fois, il s'était vanté d'être aussi bien bailli des
ligues suisses que des pays de Ferette, disant que Berne reviendrait à
monseigneur de Bourgogne, et qu'alors lui-même serait seigneur des meilleurs
domaines que pussent avoir les Bernois. Lorsqu'il s'était dédit de ces
paroles déshonnêtes dont on l'avait repris, il n'avait donné d'autre excuse,
sinon qu'il les avait dites par ébattement, qu'il n'était pas défendu à un
serviteur de souhaiter l'honneur et le profit de son maître, et de vouloir
que tout fût à lui. Les Bernois parlèrent aussi des déplaisirs et violences
que messire Pierre faisait de tout son pouvoir à leurs alliés de Mulhausen,
leur coupant les vivres, empêchant leurs foires et marchés, arrêtant leurs
bourgeois pour les dettes qu'ils pouvaient avoir ; tellement qu'ils n'osaient
plus voyager ni sortir de leur ville. Les
ambassadeurs répondirent sur ce dernier point, que, du temps des princes
d'Autriche, les gens de Mulhausen avaient les mêmes plaintes à former, et
pires encore, ce qui était véritable ; ils promirent que justice serait
faite. A
Lucerne, les ambassadeurs obtinrent une réponse absolument telle qu'ils la
pouvaient souhaiter. Les
gens d'Unterwalden s'assemblèrent au nombre de deux ou trois cents pour
entendre le message de monseigneur de Bourgogne. Ils témoignèrent, humblement
une grande reconnaissance de ce qu'il avait souvenance de pauvres simples
gens, comme ils étaient, et les faisait assurer de sa bienveillance. Ils
déclarèrent que leurs bœufs, fromages, beurre et autres denrées, se vendaient
mieux et plus librement dans les pays de Ferette que par le passé ; que le
blé, vin et autres marchandises qui leur en venaient étaient à meilleur
marché, et que lorsque quelques-uns des leurs y voyageaient messieurs les
officiers les traitaient avec honneur. Les
gens d'Unterwalden conduisirent sur leurs bateaux, par le lac, les ambassadeurs
au pays d'Uri. Là, on eut beaucoup de peine à assembler la commune, parce que
les habitais vivaient fort dispersés en diverses vallées fort sauvages et sur
les hautes montagnes. D'ailleurs les principaux de leur conseil étaient en
ambassade. Cependant le dimanche on en réunit un assez grand nombre ; ils se
montrèrent aussi contents et flattés de la visite de si nobles personnages,
et ne formèrent aucune plainte. Continuant
toujours à naviguer sur le lac, ils vinrent à Schwitz où ils virent ceux de
cette commune et les gens de Zug. Leurs réponses furent, aussi,
respectueuses, pleines d'amour de la paix et sans nul grief. Ils se
montrèrent même si bien disposés que les ambassadeurs, pressés par le temps,
et ne voulant pas s'enfoncer dans ce pays sauvage et difficile, leur
confièrent copie des lettres de créance, et les chargèrent de les montrer à
ceux de Glaris. Les gens de Schwitz promirent de les faire remettre, afin
qu'on en fît lecture dans chaque vallée le dimanche après la messe, dans
l'assemblée qui devait se tenir pour d'autres affaires. Bien
qu'à Zurich les ambassadeurs n'eussent plus à traiter avec des bergers et de
simples paysans, qu'il y eût dans le conseil de riches bourgeois, et même
trois chevaliers, leur commission n'en fut pas moins facile et heureuse.
Personne ne se plaignit de rien ; tous montrèrent le désir de la paix. A
Soleure, l'avoyer et le conseil ne se montrèrent pas moins respectueux pour
le duc de Bourgogne, et ne manifestèrent pas une moindre crainte de lui
déplaire ou de perdre son alliance. Ils prièrent même Jean Allard, qui était
de leurs amis, et connu dans leur ville, de leur faire toujours savoir ce
qu'il pourrait entendre dire contre eux dans le conseil du Duc, et ce qui
pourrait leur être imputé, afin de pouvoir se justifier. Mais, quant à
messire de Hagenbach, ils demandèrent que le Duc lui ordonnât de vivre et
communiquer plus gracieusement avec leurs alliés de Mulhausen, de cesser ses
grandes violences et rudesses, de ne pas arrêter leurs vivres et
marchandises, de ne pas empêcher leurs foires, de ne pas faire poursuivre et
tuer leurs bourgeois. A ce mot tuer, les ambassadeurs se recrièrent que
c'était en dire trop ; mais les gens de Soleure le répétèrent par deux fois.
Enfin ils prièrent qu'on commandât à messire Pierre de changer le langage
qu'il tenait d'habitude et publiquement, car cela pourrait être cause que des
gens apostés ou d'autres se porteraient à quelque grande insulte. « Ce qui
est d'autant plus à craindre que nous avons chez nous, disaient-ils, beaucoup
de gens de petit entendement. » Le Duc
avait quitté Dijon, après y avoir célébré un service funèbre pour la
sépulture du feu duc Philippe et de sa mère la duchesse Isabelle, morte un an
auparavant. Leurs dépouilles mortelles étaient restées déposées à Bruges, et
leur convoi venait de traverser solennellement la Champagne et la Lorraine
pour se rendre en Bourgogne. Selon leurs dernières volontés, le duc Charles
voulait que ses parents reposassent dans le tombeau, qui leur était déjà
préparé à la chartreuse de Champmol, auprès de leurs aïeux et prédécesseurs.
La pompe lugubre des cérémonies fut, comme on peut croire, digne en tout de
l'éclat que mettait, en de telles occasions, la maison de Bourgogne. Ce fut
l'occasion de beaucoup de dons aux églises et d'actes de pieuse munificence.
Entre autres, le Duc envoya en ex-voto, à l'église de Paray-le-Monial
en Charolais, sa propre représentation en cire de grandeur naturelle, afin
d'invoquer la protection divine sur lui et ses entreprises, par
l'intercession de saint Blaise. Immédiatement
après les obsèques, au commencement de mars, le Duc s'était rendu à Dôle.
C'était de là qu'il avait envoyé son ambassade en Suisse. Il en attendit à
peine la réponse, et continua sa route par Besançon, Vesoul, Remiremont et
Nancy, pour retourner dans son duché de Luxembourg. Il voulait s'occuper de
l'affaire de l'archevêque de Cologne. De bien grands projets qu'il négociait
avec l'Angleterre, et qu'il comptait entreprendre tout aussitôt après,
demandaient plus instamment encore sa présence en Flandre. Il laissa derrière lui, sans nulle prévoyance ni précaution, Pierre de Hagenbach, plus cruel et plus tyrannique que jamais ; les pays du Bina résolus à secouer ce joug insupportable, et tout prêts à se soulever ; les Suisses ébranlés dans leur ancien attachement pour la maison de Bourgogne ; et enfin les pratiques habiles et actives du roi de France, entremises parmi tant de causes de malheur et de ruine. |
[1]
Comines. — Legrand.
[2]
Comines. — De Troy.
[3]
Pièces de Comines et de l'Histoire de Bourgogne.
[4]
Comines.
[5]
Amelgard.
[6]
Seyssel.
[7]
Relation du siège. — Comines. — De Troy.
[8]
Lettres du roi. — La relation du siège la nomme Fouquet.
[9]
Comines.
[10]
Près d'Angers.
[11]
Tannegui-Duchâtel.
[12]
Lettres de Louis XI, portant donation de la terre de Talmont et autres.
[13]
Oudegherst.
[14]
De Roussillon.
[15]
Près Fontenay-Vendée.
[16]
D'Argentré.
[17]
Comines.
[18]
Comines.
[19]
Tome VIII.
[20]
Chronique de Hollande.
[21]
Heuterus.
[22]
Meyer. — Heuterus. — Extrait d'une ancienne chronique rapportée dans les
preuves de Comines.
[23]
Comines. — Amelgard. — Instructions du duc de Bourgogne à ses ambassadeurs.
[24]
Tome VIII.
[25]
Pièces de Comines.
[26]
Meyer.
[27]
Heuterus. — Lettres d'Arnold Delalain au prévôt de Bruges.
[28]
Lettre d'Arnold Delalain.
[29]
De Troy.
[30]
Heuterus.
[31]
Comines.
[32]
Chronique imprimée à la suite de Comines, édition le Lenglet.
[33]
Thomas Bazin. — Meyer. — Heuterus.
[34]
Dépositions de Bressin. — Preuves de l'histoire de Bourgogne. — Déclaration de
Charles, comte du Maine et duc de Calabre. — Procès du connétable.
[35]
Lettre du roi à Tannegui-Duchâtel, 13 novembre.
[36]
Histoire de Languedoc. — Histoire manuscrite des comtes de Rhodez,
par Bonal. — Archives de Rhodez. — Factum lu aux États généraux de 1484. —
Pièces de Comines.
[37]
Amelgard.
[38]
De Troy.
[39]
De Troy. — Amelgard.
[40]
Lettre à Dammartin.
[41]
Lettres de juin 1473.
[42]
Comines.
[43]
Ferreras. — Zurita.
[44]
Ferreras.
[45]
Legrand et pièces.
[46]
Tome VIII.
[47]
Histoire de Bourgogne, pièce 254, vol. IV.
[48]
Procès du connétable et du duc de Nemours.
[49]
Lettre du roi à M. de Saint-Pierre, au sujet du duc de Nemours.
[50]
Brantôme. — Lettres du cardinal de Pavie. — Addition à l'histoire de Louis XI,
par Naudé.
[51]
Lettre du duc de Bourgogne au pape.
[52]
Le doctrinal d'Alexandre Villedieu. « Les noms grecs conservent le genre qu'ils
ont dans leur langue. »
[53]
Comines.
[54]
Ferri de Clugny, ambassadeur de Bourgogne.
[55]
Gilbert de Chabanne, sire de Curton.
[56]
Muller. — Chronique manuscrite de Specklin, communiquée par M. de
Golberry, conseiller à la cour de Colmar.
[57]
Histoire de Bourgogne.
[58]
Quittance du comté de Campo-Basso.
[59]
Meyer. — Amelgard. — Heuterus.
[60]
De Troy.
[61]
Compte de Jean de Vurry, trésorier de Bourgogne, cité dans les Mémoires de
France et de Bourgogne.