Le roi Édouard se
réfugie en Hollande. — Le roi fait la guerre au Duc. — Prise d'Amiens. — Le
roi Édouard recouvre son royaume. — Trêve entre le roi et le Duc. — Alost du
duc de Guyenne.
LES premières nouvelles
d'Angleterre, qui arrivèrent par le bruit public au duc de Bourgogne,
portaient que le roi Édouard avait été tué[1]. Il n'en fut pas d'abord
très-ému. La victoire du comte de Warwick, qui donnait au roi de France
l'alliance de l'Angleterre, était la seule chose qui lui causât quelque
courroux. Au fond du cœur, il avait toujours gardé affection pour la maison
de Lancastre, d'où était sortie sa mère. C'était bien malgré lui, et
seulement pour mettre obstacle aux projets du roi, qu'il était devenu
beau-frère d'Édouard d'Yorck. Il parla donc avec patience de l'instabilité
des choses humaines, de l'imprudence du roi Édouard, qui n'avait écouté aucun
de ses avis. « Il s'est perdu lui-même, disait-il, et n'a rien fait de ce que
je lui ai conseillé : c'est pour moi un grand chagrin, mais je n'en suis pas
moins le duc de Bourgogne. » Puis il songeait comment il pourrait ôter au
comte de Warwick le pouvoir qu'il avait sur l'Angleterre et sur la maison de
Lancastre, et pensait avec plaisir qu'il pourrait s'aider des ducs d'Exeter
et de Somerset. Ils avaient longtemps reçu asile et secours à la cour de son
père, et ils étaient fort ses amis. Mais
lorsque le sire de la Gruthuse lui eut appris que le roi Édouard était sauvé
et fugitif en Hollande, le Duc se trouva d'autant plus embarrassé qu'il n'en
pouvait rien faire paraître, et que son honneur lui commandait d'accueillir
hautement et de secourir de tout son pouvoir le roi son beau-frère. Ce qui
pressait le plus était de savoir s'il aurait la guerre à soutenir tout de
suite, et s'il serait à la fois attaqué par le roi Louis et par une armée que
les Anglais pourraient envoyer à Calais. Déjà la garnison commençait à faire
des courses dans le pays de Boulogne. Le Duc ordonna qu'on saisît des
marchandises appartenant aux Anglais qui se trouvaient à Gravelines, et
envoya le sire Philippe de Comines[2] au lieutenant de Calais, pour
s'informer des moyens de maintenir la paix. La campagne était déjà couverte
de pillards anglais, et le sire de Comines n'avait d'autre sauf-conduit
qu'une bague, au moyen de laquelle sir John Wenloch reconnaissait les messagers
que le Duc lui envoyait secrètement ; mais nul prince ne se souciait moins
des périls où il pouvait mettre ses serviteurs. Le sire de Comines était
prudent et avisé ; il se hâta d'écrire à sir John Wenloch ; et, ayant reçu un
passeport, il arriva à Calais. Tout y
était changé : la garnison, sir John le premier, portaient maintenant un
petit bâton noueux en argent sur leur chapeau, et il n'était plus question de
la rose blanche. A la première nouvelle de ce qui se passait en Angleterre,
ç'avait été l'affaire d'un quart d'heure ; d'autant que la ville était pleine
de serviteurs du comte de Warwick, que, malgré les instances du duc de
Bourgogne, sir John Wenloch avait toujours trouvé moyen de garder auprès de
lui. Il s'excusa un peu de cette mutation soudaine auprès du sire de Comines.
Il lui avait dit naguère des paroles toutes différentes ; cette fois il
alléguait sa fidélité au comte de Warwick, et sa reconnaissance pour tant de
biens qu'il avait reçus de lui. Cependant il fit grand accueil au sire de
Comines, et ne se montra point trop contraire au duc de Bourgogne. Les gens
de la garnison n'étaient pas si bien disposés : ils savaient que ce prince
était le grand ennemi du comte de Warwick, et ne montraient pas grands égards
pour son envoyé. On dessina, sur sa porte, la croix blanche de France,
l'accompagnant de rimes où l'on célébrait la commune victoire de Warwick et
du roi. Les gens du négoce étaient plus furieux encore, parce qu'on avait
saisi leurs marchandises. Toutefois le sire de Comines, grâce aux bons avis
de sir John Wenloch, dont la conduite était toujours prudente, réussit dans
sa commission. Feignant de croire, d'après le premier bruit qui en avait
couru, que le roi Édouard était mort, il répéta que les alliances du duc de
Bourgogne avaient été conclues avec le roi et le royaume d'Angleterre ; qu'il
lui importait peu quel roi régnait ; que les traités avaient été faits dans
l'intérêt du commerce et pour qu'il ne souffrît pas de tous ces changements ;
que Londres, et les quatre principales villes d'Angleterre, s'étaient même
portées garant. Toutes ces raisons parurent fort bonnes aux marchands. Il se
faisait à Calais un si grand commerce de laines vendues par les Anglais pour
la fabrique des draps de Flandre, que ces deux pays étaient fort troublés et
appauvris lorsque ce négoce venait à cesser. Lorsque
le Duc sut que les esprits étaient ainsi bien disposés, il envoya le sire de
Chiseval[3] avec tout pouvoir de confirmer
les anciens traités. Il y attachait tant de prix que la lettre de créance
était écrite de sa main en anglais. Les instructions portaient que le Duc
était joyeux et content, comme nature le requérait, de ce que Dieu avait
voulu que le roi Henri fût pris et accepté pour roi d'Angleterre ; car, étant
de la maison de Lancastre, il était un des plus prochains de son sang. Par
une lettre à ses chers et grands amis les magistrats et bourgeois de Calais,
il leur promettait que ses gens n'entreprendraient rien contre les sujets du
roi Henri, et leur demandait de s'opposer à ce qu'une garnison plus nombreuse
leur fût envoyée, comme on s'y disposait ; « car, disait-il, s'il survenait
dans la ville un plus grand nombre de gens de guerre, il se pourrait, par
aventuré, que vous n'en fussiez pas maîtres, et ils pourraient entreprendre
sur nous et nos pays ; ainsi le cours de la marchandise en serait troublé. »
Mais ce -qui témoignait encore plus le vif désir que le Duc avait de
conserver la paix, c'était la lettre qu'il avait écrite de sa main pour être
lue au peuple de Calais. « Ô
vous, mes amis, il nie déplaira, s'il faut que pour défendre mes pays et
sujets, j'aie noise et débats avec un peuple et un royaume que j'ai tant
aimés, à qui j'ai toujours voulu tant de bien et tant désiré de complaire ;
et cela à cause de la volonté d'un seul homme, qui n'a ni le vouloir ni le
pouvoir d'être agréable au roi et au royaume, et lorsqu'il n'y a nul sujet de
distord entre vous et moi. Je proteste que dans les royales querelles
d'Angleterre, dont je me suis toujours excepté par tous les traités, je n'ai
eu en vue que de défendre mes états, pays et sujets ; car nulle chose n'est
injuste pour se défendre. Ainsi, mes chers voisins, commencez quand vous
voudrez ; mais si vous ne pouvez souffrir mon amitié, par saint Georges,
lequel grand saint me sait meilleur Anglais, et désirant le bien de votre
royaume plus que vous-mêmes ou tous autres Anglais, vous et tous ceux qui
voudront m'éprouver, connaîtront, avec l'aide de Dieu, de la bénite Vierge
Marie, et du glorieux martyr susnommé, si je suis issu du glorieux sang de
Lancastre, et s'il m'en est resté quelque chose. C'est ce que je voudrais
démontrer plutôt par amitié que par haine. Prenez-moi donc comme vous
voudrez, et je serai parfaitement tel que vous aurez choisi. » L'alliance
faite avec le roi Edouard fut donc maintenue avec le roi Henri. La saisie des
marchandises fut levée, les bestiaux pillés par la garnison furent payés, et
tout demeura comme auparavant. Le crédit des marchands de Londres et de
Calais était même si grand, et il était si important de les ménager, que le
comte de Warwick, malgré toute sa haine pour le duc de Bourgogne, malgré les
promesses qu'il avait faites au roi de France, ne put commencer la guerre. Il
envoya quatre mille hommes à Calais ; il ordonna d'attaquer sur-le-champ les
-Bourguignons : tout fut inutile ; sa volonté et son pouvoir ne prévalurent
point sur les intérêts de ce riche commerce. Mais
cet accommodement particulier avec la ville de Calais et les marchands
d'Angleterre ne pouvait préserver de la guerre, qui, selon ce que chacun
voyait manifestement, allait s'allumer entre la France et la Bourgogne. Ce
n'était point pour n'en pas profiter que le roi avait conduit toute cette
affaire d'Angleterre. Dès que le comte de Warwick eut mis à la voile, il
quitta Amboise, et s'en vint sur la côte de Normandie pour savoir plus
promptement des nouvelles de cette entreprise, qui occupait toutes ses
pensées depuis six mois. Cependant, au milieu de son impatience, il
continuait à s'occuper de son gouvernement, et de ville en ville, selon sa
coutume, il s'en allait, voyant ses affaires par lui-même, s'entretenant avec
chacun ; doux et accort pour les gens de moyen état, parfois assez aigre
envers les seigneurs et la noblesse. A Avranches, il fit la revue des
gentilshommes de sa maison appointés à vingt écus de gage, et les trouvant en
mauvais équipage de guerre, il leur fit cadeau à chacun d'une écritoire : « Il
faudra me servir de la plume, leur dit-il, puisque vous ne me voulez servir
de vos armes. » A
Saint-Lô, il fit venir cette femme qui, deux ans auparavant, avait la
première couru contre les Bretons, s'entretint avec elle, et lui remit vingt
écus d'or dans la main. Un
autre jour, une pauvre veuve vint se jeter à ses pieds, pour lui dire que les
créanciers de son mari ne voulaient pas le laisser enterrer eu terre sainte,
parce qu'il était mort insolvable. « Bonne femme, dit le roi, ce n'est
pas moi qui ai fait les lois, et n'y puis donc rien changer. Mais combien
devait votre mari ? » et il satisfit les créanciers. Du
moment que le roi sut que M. de Warwick avait heureusement débarqué en
Angleterre, il se hâta de revenir en Touraine. Il était temps de mettre à
exécution tous les projets 'qu'il préparait. « Venez me trouver pour me
donner vos bons avis sur ce qu'il y a à faire contre monsieur de Bourgogne,
et l'empêcher de faire le roi dans le royaume, » écrivit-il au comte de
Dammartin ; et comme le comte tardait à arriver, il lui mandait encore : «
Monsieur le grand-maître, je suis étonné que vous ne me fassiez pas réponse
touchant les bonnes nouvelles, et j'en suis bien marri. Il me semble que vous
n'êtes plus dans la volonté où je vous laissai touchant Bourgogne ; pour moi
je n'ai pas dans l'imagination un autre paradis que celui-là. J'ai eu ce
matin des lettres du sénéchal de Beaucaire que je vous ai envoyées ; nous
remédierons bien à tout quand je vous aurai parlé. Je m'en vais lundi à
Tours. Je ne vous écris rien de plus, mais j'ai grand’faim de parler à vous,
plus que je n'ai jamais eu à aucun confesseur pour le salut de mon âme. — Ecrit
à Loches, 28 octobre. » Déjà
même il avait retiré au grand-maître une partie des compagnies qui étaient
sous ses ordres, et les avait envoyées sur les côtes de Normandie pour
s'opposer aux descentes et aux ravages de la marine des Bourguignons[4]. Le roi
fit alors écrire à toutes les bonnes villes afin qu'elles eussent à envoyer
chacune deux de' leurs plus notables bourgeois et des mieux instruits au fait
du commerce, pour aviser avec son conseil à ce qu'il y avait à faire au sujet
des dommages que la marchandise de France avait soufferts par ordre du duc de
Bourgogne. Brut rendu compte à cette assemblée, que, par lettres du 12 juin,
ce prince avait fait saisir les marchandises appartenant aux Français qui
pouvaient se trouver dans ses états. Ainsi toutes celles qui avaient été
conduites à la grande foire d'Anvers avaient été perdues au grand préjudice
des plus notables marchands du royaume. Le duc de Bourgogne avait donné pour
motif de cette violation les prises que le comte de Warwick avait faites sur
les sujets flamands ; cependant le roi avait offert d'en procurer la
restitution, et d'ailleurs il eût fallu, disait-on, se pourvoir en justice
pour obtenir des dommages, et non procéder par voie de fait. On exposait, en
outré, comment la chose s'était faite avec tant de promptitude, et si bien
par pure volonté, que le sire Jean de Soyeuse avait obtenu une forte somme
sur la vente de ces marchandises, en compensation de biens meubles provenant
d'une succession pour laquelle un procès était encore pendant au Parlement.
Il n'y avait donc plus nulle sûreté à commercer avec les pays du duc de
Bourgogne. Le roi, pour le bien du négoce, sans lequel aucun royaume ni
province ne pouvait, disait-il, s'entretenir et pourvoir à ses nécessités, et
qui est une des principales choses de l'état, devait donc obvier à de si
grands inconvénients. Malgré
ces bonnes paroles adressées aux commerçons, ils étaient loin d'avoir dans le
royaume autant de pouvoir et d'importance qu'en Angleterre, et ne faisaient
pas d'ailleurs un négoce aussi grand et aussi voisin avec la Flandre.
L'expédient que le roi adopta, après avoir entendu son conseil et les gens
notables des villes, ne ressemblait guère à ce qui venait de se passer entre
le Duc et le peuple de Calais. Il fut fait défense absolue à tout marchand,
sous peine de confiscation de corps et de biens, d'aller ou d'envoyer
dorénavant vendre, acheter, transiger ni marchander, par voie d'échange,
commutation ou autrement, personnes interposées ou directement, aucuns blés,
vins, draps, épiceries, ou toutes autres denrées et marchandises dans les
pays et seigneuries du duc de Bourgogne. La même défense fut faite aux
marchands de Bourgogne de trafiquer en France. Il n'y eut d'exception que pour
le transit des marchandises envoyées d'une province bourguignonne à une
autre. Le Duc, dès qu'il eut connaissance de ce qui venait d'être ordonné en
France, publia de pareilles défenses dans ses états. Peu après, pour
remplacer les foires d'Anvers, et commercer avec les Anglais, le roi établit
deux grandes foires dans la ville de Caen. Le roi
Henri VI était maintenant tranquillement rétabli sur le trône. La reine
Marguerite, le prince de Galles, sa femme, la duchesse de Clarence et madame
de Warwick pouvaient s'en aller tranquillement en Angleterre. Le roi avait
prête à toute cette cour le château de Razilli, près de Chinon ; il avait
entouré les princesses de dames et de serviteurs, et défrayait splendidement
leur dépense. II traitait aussi avec plus de caresses et de libéralité que
jamais le roi René et toute la maison d'Anjou. Ces soins, les services qu'il
venait de rendre, et la grande autorité qu'il exerçait nécessairement sur la
race de Lancastre rétablie par ses secours, dictèrent au prince de Galles un
traité tel que le roi le voulut. Il
s'engagea sous son sceau et par serment à faire guerre ouverte à toujours
contre le duc de Bourgogne, et à la faire faire par tous ceux qu'il y
pourrait déterminer sans rien y épargner ; à ne jamais faire traité, paix,
accord ou trêve avec le duc de Bourgogne, ni à lui en tenir parole, pour
aucune cause que ce fût, sans le consentement du roi ; à poursuivre et
continuer la guerre jusqu'à la fin de la conquête de tous les pays, terres et
seigneuries du Duc. Si l'un des cieux alliés avait le premier achevé de son
côté, il devait venir avec toute sa puissance à l'aide de l'autre. Il jura
aussi que, de retour en Angleterre, il s'employait à obtenir semblable
promesse du roi Henri son père. Le roi,
de son côté, s'engagea par serment à secourir le roi d'Angleterre contre
Édouard de la Marche, usurpateur du trône, et allié 'du duc de Bourgogne. Jusqu'ici
le roi n'avait encore rien allégué contre le traité de Péronne, qu'il avait
juré sur le bois de la vraie croix, protestant toujours qu'il le voulait
tenir et observer. Il avait contraint le Parlement à l'enregistrer et à le
publier. Maintenant qu'il se voyait en mesure de s'en dégager, voici le moyen
dont il usa pour le déclarer de nulle valeur. Il
allégua que son procureur-général, les princes et seigneurs du sang royal,
les gens d'église, les nobles, les marchands et autres personnes de divers
états, lui avaient remontré combien toutes les entreprises du duc de
Bourgogne portaient de préjudice à la couronne, au royaume et aux sujets ;
combien adviendraient d'inconvénients irréparables, subversion de toute
justice et de toute paix et tranquillité ; s'il n'était pas pourvu aux
mauvaises et iniques voies par lesquelles il pourchassait les séditions,
guerres, rébellions et désobéissances contre le roi et la chose publique. Il
avait été exposé par les mêmes remontrances que le duc de Bourgogne n'avait
fait, tenu ni accompli plusieurs choses qu'il était tenu de faire par
traités, et qu'il avait solennellement promises et jurées ; par quoi le roi
et les Princes étaient quittes et déliés desdits traités. « Malgré lesdites
remontrances, nous avons longuement différé et patiemment toléré lesdits
outrages, disaient les lettres du roi ; toutefois, sur ce que de plus en plus
les plaintes continuaient, et que ces détestables maux se multipliaient et
s'accroissaient de jour en jour, nous avons, pour procéder en ces matières
par grande et mûre délibération de conseil, fait assembler en notre ville de
Tours quelques-uns des princes et seigneurs de notre sang, comtes, barons, et
autres nobles et gens notables de notre conseil. » Devant cette assemblée, composée
de plus de quatre-vingts princes, seigneurs, maréchaux de France, serviteurs
et officiers de la maison du roi, évêques, conseillers, maîtres des requêtes,
gens des divers parlements du royaume, présidée par le roi René, il fut fait
longuement récit de chacun des griefs imputés au duc de Bourgogne ; les
traités furent relus, débattus avec grand examen, ainsi que les circonstances
où ils avaient été conclus. Le
voyage de Péronne et la contrainte injurieuse exercée sur le roi, dont
jusqu'alors il n'avait jamais voulu qu'il fût parlé., furent maintenant un
grand texte de discours. Le sauf-conduit donné par le Duc ; sa foi violée, la
trahison du cardinal Balue, les menaces et les étranges discours adressés au
roi et à ses gens, devinrent autant d'arguments contre la validité d'un
traité arraché par la violence. Il fut
question ensuite de l'hommage et du serment de fidélité que le Duc s'était
engagé, le jour même de Péronne, sur la vraie croix, à prêter dès le
lendemain ; ce qu'ensuite il n'avait pas voulu accomplir. Le Duc
n'avait pas remis au roi le serment et le sceau des principaux seigneurs de
ses états, ainsi que le partait le traité ; tandis que le roi l'avait fait
enregistrer par son Parlement. Les
secrets messages du cardinal Balue ne furent pas oubliés, et l'on assura que
le Duc lui avait promis de le faire élire pape „s'il l'aidait à se faire roi. Les
manœuvres auprès du duc de Guyenne, pour l'empêcher de se réconcilier avec le
roi, furent aussi rappelées ; le duc de Bourgogne avait même sollicité ce
jeune prince de faire alliance avec Edouard de la Marche, usurpateur du trône
d'Angleterre, et de lui céder la Guyenne en échange de la Normandie dont on
ferait la conquête. La
conduite du Duc avec le duc de Bretagne, ses complots avec le comte
d'Armagnac, pour livrer Bordeaux et la Guyenne aux Anglais, sa fraternité
d'ordre avec le roi Édouard, dont il avait reçu le ruban de la jarretière,
étaient encore de grands sujets de blême. On s'étonnait qu'un prince de
France pût ainsi porter la croix rouge, enseigne des anciens ennemis du
royaume. Mais ce qui semblait plus merveilleux encore, c'étaient les paroles
qu'il avait écrites de sa propre main aux gens de Calais, leur disant qu'il
était plus Anglais que les Anglais. Puis
vinrent une foule de violences exercées sur des sujets du roi, des sergents
du Châtelet mis en prison pour être allés porter des exploits en Bourgogne ;
des plaignants, que le roi avait autorisés à faire enquête touchant des
violences exercées sur eux dans les seigneuries du Duc, saisis et mis à mort
; d'autres, qui avaient obtenu grâce et rémission du roi, justiciés et
étranglés en Bourgogne. Enfin
les descentes à main armée sur les côtes de. Normandie, la violation du
sauf-conduit que le roi avait accordé au comte de Warwick et à ses partisans,
les prises faites en mer et la saisie des marchandises de France furent aussi
pris en grande considération par les notables. Ensuite,
répondant à ce qui était demandé à tous et à chacun de la part du roi : c'est
à savoir ce que, selon Dieu, la raison et la justice, il était tenu de faire,
les notables déclarèrent que lui et eux étaient quittes et déchargés de
toutes les promesses du traité de Péronne, et qu'il ne pouvait honnêtement
différer de faire punition de tous ces griefs. Eux-mêmes offrirent, et sans
en être requis, disaient-ils, le roi René et le duc de Bourbon tous les
premiers, vu l'énormité des outrages susdits, de servir, aider et secourir le
roi de leur personne et de toute leur puissance. Mais ce
ne fut pas tout : dans une matière qui touchait tellement à l'honneur, et où
il s'agissait de mettre à néant de si saints serments, le roi voulut
s'autoriser des plus respectables apparences. Chacun des notables fut invité
penser mûrement, et en son particulier, à cette affaire ; puis à se rendre
devant deux notaires, jurés et tabellions publics, pour y déclarer, dans son
plein et libre arbitre, en honneur et en conscience, sans faveur quelconque,
ce qui leur en semblait, et conseiller loyalement ce qu'il y avait à faire. CE fut
de cette façon que le roi se fit dégager de son serment prêté sur la vraie
croix. Les notables décidèrent aussi, tous et chacun, en commune délibération
et en déclaration devant notaires, que le duc de Guyenne et le duc de
Bretagne étaient libres de tout engagement avec le duc de Bourgogne. Aussitôt,
et même deux jours avant les dernières signatures de l'avis des notables, le
roi envoya une ambassade au duc de Bretagne pour lui rendre compte de tous
les griefs imputés au duc de Bourgogne, de ce qui avait été délibéré, et afin
de lui remontrer qu'il ne pouvait y avoir traité ni intelligence qui pût ou
dût l'empêcher de se déclarer pour servir le ro contre le duc de Bourgogne et
tous autres puisqu'il était dégagé de ses serments ou alliance avec ce
prince. « Le
roi a fait regarder, disaient les lettres de créance, quelle forme le
glorieux roi son père fit garder lorsque les Anglais rompirent les trêves par
la prise de Fougères. Il s'en faut de beaucoup qu'on ait observé alors tant de
solennités ; d'où chacun peut bien voir que depuis trois cents ans, aucun roi
de France ne s'est mis plus en peine de garder son honneur et de faire tout
honnêtement, sans blâme, et après grande délibération du conseil. » En même
temps, le roi, qui voulait procéder en forme de justice, fit ajourner le Duc
en personne devant le Parlement de Paris. Un jour qu'il était à Gand, et
qu'il se rendait à la messe, un huissier osa se présenter devant lui et lui
remettre la citation. Il s'en tint, comme on peut croire, grandement offensé,
et de premier mouvement envoya l'huissier en prison[5]. Bientôt il apprit que maître
Guillaume Corbie, président au Parlement, était venu déclarer saisie de ses
seigneuries de Vimeu et Beauvoisis. Des
commissaires avaient aussi été envoyés pour mettre Auxerre sous la main du
roi ; mais la ville leur avait été fermée. Il fut très-courroucé de ces
nouvelles. « Il me déplaît des commissaires qui ont été à Auxerre,
écrivait-il à Dammartin. Faites prendre Buteaux, et qu'il soit bien examiné :
s'il est trouvé qu'il a failli, je veux qu'il soit très-bien puni. Si vous
pouvez trouver moyen d'avoir cette ville d'Auxerre, je vous prie que vous le
fassiez ; mais ne faites nulle guerre. Que ceux que vous avez mis dans les
garnisons se conduisent bien, de manière à ne m'acquérir nuls ennemis, et
qu'ils attirent à moi tout ce qu'ils pourront. Instruisez-les le mieux que
vous pourrez à cette fin. Mon frère de Guyenne s'en alla hier bien content.
La reine d'Angleterre et madame de Warwick s'en iront aussi demain. Le
connétable et le maréchal Joachim partiront demain ou samedi : chacun s'en
ira faire ses diligences. J'ai espérance que de votre part elles seront
bonnes. Faites-moi savoir tout ce qui vous surviendra. Mettez des gens pour
pratiquer ceux d'Auxerre, et allez-vous-en à Beauvais. J'ai espérance que
vous besognerez bien. Je ne crois pas que jamais plus je prenne Buteaux pour
commissaire. » C'était
à Paris que se rendaient la reine Marguerite, le prince de Galles, et toute
cette cour d'Angleterre ; ils y reçurent, par ordre du roi, le plus solennel
accueil, et repassèrent la mer comblés de bienfaits et d'honneurs. Le duc
de Bourgogne avait pleinement compté sur le mauvais succès de l'entreprise du
comte de Warwick. Son ambition avait pris cours vers l'Allemagne, où il
cherchait par tous moyens à s'agrandir, surtout en profitant des discords qui
régnaient entre le duc de Gueldre et son fils, pour acquérir la possession de
ce pays. Ainsi, bien que le duc de Bourbon, qui, tout en signant la
déclaration des notables, avait toujours avec lui quelques intelligences, lui
eût fait donner le secret avis de se tenir sur ses gardes[6], il était, pour-ainsi dire,
pris au dépourvu par le roi. Son armée n'était pas assemblée ; ses villes
frontières étaient livrées, à son insu, à toutes les pratiques du roi. Mais,
ce qui devait lui donner le plus de courroux et d’inquiétude, ses serviteurs,
les plus proches même de sa personne, semblaient vouloir, les uns après les
autres, le quitter ou le trahir. En effet, il n'y avait pas de maître plus
dur. Son service était plein d'ennui et de servitude. Il fallait assister
trois fois la semaine à ses audiences, et à toutes les' observances qu'il
avait imaginées, sans manquer jamais à aucune. Nulle excuse n'était écoutée.
Il n'y avait aucunement à revenir sur ses volontés, quelque soudaines
'qu'elles fussent. Il était injurieux dans ses emportements, et ne savait
rien adoucir par des caresses, des flatteries ou des libéralités. Il lui
semblait que tous les hommes fussent des serfs. Ainsi,
il venait de perdre un des plus grands seigneurs de ses états, Jean, sire
d'Argueil, fils du prince d'Orange, qui avait passé au service du roi. Dans
le même temps, le sire Guillaume kaolin, un des fils de ce chancelier de
Bourgogne qui avait été si fameux sous le règne du duc Jean, s'était aussi
retiré en France, mécontent du jugement d'un procès dont il voulut appeler au
Parlement. Mais il advint alors une autre désertion qui fit plus de bruit encore. C'était
justement au commencement de décembre 1470 ; le roi venait de faire publier
partout la déclaration des notables, d'envoyer son ambassade au duc de
Bretagne, et de faire saisir les seigneuries de Bourgogne les plus voisines
des marches de France. Parmi les griefs qu'il assurait avoir contre le Duc,
il en avait fait connaître un qui aurait paru bien surprenant, s'il n'eût,
par malheur, été assez conforme aux machinations criminelles que tous les
princes tramaient alors les uns contre les autres. « Ledit
duc de Bourgogne, disaient les lettres envoyées au duc de Bretagne, a voulu frauduleusement
et mauvaisement machiner moyens pour mettre le roi en faute, et a envoyé
devers lui un homme supposé, pour lui proposer et avoir son consentement au
projet de tuer lui, duc de Bourgogne[7]. » Voici
sur quoi était fondée cette imputation. Quelque temps auparavant, un homme
s'était présenté à Amboise pour parler au roi. C'était un marchand natif de
Genève nommé Jean Roc ; il venait de Rouen où il avait vu le comte de
Warwick, et lui avait demandé un passeport pour conduire en Angleterre un
navire chargé de morue. Le roi, dès les premières paroles, conçut des
soupçons, et fit saisir cet homme. On le conduisit à Paris, et il y fut
interrogé par maître Vanderiesche. Alors on sut que c'était un aventurier
qui, depuis longtemps, faisait toutes sortes de métiers tant en Allemagne
qu'en France, car il savait bien les deux langues ; il avait été valet,
marchand et chef d'une bande de voleurs. Le sire Pierre de Hagenbach, bailli
du duc de Bourgogne dans le comté de Ferette, ayant parlé à un nommé Hans-Van-Rheinau
du projet de tirer du roi de France quelque écrit qui prouvât aux plus
crédules qu'il cherchait à faire assassiner le duc de Bourgogne, Rheinau lui
dit qu'il ne savait personne plus capable que Jean Roc de réussir en une
telle affaire. Roc fut adressé par Hagenbach au Duc lui-même, qui le vit, lui
parla et lui promit une forte récompense. Tels furent ses aveux. Le roi
voulut qu'il fût interrogé par le connétable lui-même, devant qui il répéta
la même confession ; puis le Parlement lui fit son procès, le condamna à
mort, mais suspendit l'exécution. Le duc
de Bourgogne avait écrit au Parlement pour se plaindre de la saisie de ses
seigneuries, et pour réclamer l'exécution des traités enregistrés. Il avait
réclamé du roi René aide, secours et assistance comme garant de ces mêmes
traités, rejetant sur le roi les atteintes et violations qu'ils avaient
reçues ; il trouva aussi l'occasion de répliquer à l'affaire de Jean Roc, par
une accusation plus grave contre l'honneur du roi. Parmi
les seigneurs de la cour de Bourgogne, un de ceux à qui il semblait le plus
dur d'être ainsi conduit sous une verge de fer, était Baudoin, bâtard du duc
Philippe, qui, du temps de son père, avait été accoutumé d'être traité avec
douceur et tendresse, et à recevoir autant d'argent qu'il en voulait. Le
confident habituel de ses chagrins était un nommé Jean, sire d'Arçon,
gentilhomme du pays de Bourbonnais, et serviteur d'Antoine le grand bâtard de
Bourgogne. Sans cesse ils parlaient avec regret du temps passé, et de la
rudesse du Duc. Le sire de Crussol, que le roi avait envoyé k cette cour, en
sut quelque chose, et trouva moyen de gagner la confiance du bâtard Baudoin.
Il écoutait avec complaisance toutes ses plaintes, l'entretenait dans sa
haine contre le Duc, lui racontait la façon la plus douce dont on vivait à la
cour de France, et lui parlait des grands biens que le roi faisait à ceux qui
le voulaient servir. Enfin, il réussit à lui donner le désir de quitter la
Bourgogne, et de se donner à la France. Peu
après le Duc eut une commission à faire auprès du duc de Bourbon, son
beau-frère ; il voulait le réconcilier avec Monsieur Philippe de Savoie,
comte de Bresse, avec lequel il était en discorde pour quelques difficultés
de voisinage. Le sire d'Arçon avait été serviteur de la maison de Bourbon :
ce fut lui que le Duc chargea de ce message. Il se rendit à Amboise, où était
le duc de Bourbon. Le roi
avait connu autrefois ce sire d'Arçon ; d'ailleurs il était prévenu par le
sire d% Crussol. Il voulut lui parler, s'informa de la cour de Bourgogne, de
ce qui s'y faisait, de ce qu'on y disait, se fit raconter les mécontentements
de chacun. Le sire d'Arçon, qui avait envie de changer de maître, répondit de
façon à plaire au roi, et à flatter sa haine pour le duc de Bourgogne. Ils en
vinrent à parler du bâtard Baudoin. Le roi approuvait le bien qu'en disait
d'Arçon. « Je le connais bien, répondait-il : c'est un vaillant chevalier ;
je voudrais fort l'avoir à mon service, et lui ferais plus de biens qu'il
n'en recevra où il est. Tôt ou tard, une grande occasion se présentera de
rendre messire Baudoin riche et puissant. Monsieur de Bourgogne n'a qu'une
fille ; s'il venait à mourir, tous ses vastes domaines ne resteraient pas
unis ; ils s'en iraient par pièces et par morceaux, et alors il me serait
facile d'en procurer de grandes portions aux seigneurs qui m'auraient rendu
de notables, services. Ah ! certes, j'ai besoin de me faire de fidèles alliés
et de puissants partisans, car Monsieur de Bourgogne ne songé qu'à la ruine
du royaume. Il a contracté alliance avec le roi Edouard ; il travaille le duc
de Bretagne et le duc de Guyenne. Enfin, tant qu'il vivra, on ne pourra
espérer ni paix, ni repos. Aussi serait-il bien heureux d'être débarrassé
d'un si grand et si cruel ennemi. Il importe peu quels moyens conduiraient à
une fin si salutaire et qui assurerait la prospérité du royaume. Ceux qui
rendraient un si bon office pourraient compter sur les plus belles
récompenses. Vous êtes né dans le royaume et mot sujet, vous me devez plus de
foi qu'à un seigneur étranger, et vous devez mieux vous fier à moi. » Lorsque
le sire d'Arçon fut revenu, il raconta tout au long les discours du roi au
bâtard Baudoin. De si grandes offres le tentèrent ; bientôt le moyen d'en
profiter devint le sujet dc tous leurs secrets entretiens. Baudoin, qui était
grand amateur de la chasse, allait souvent chasser avec le Duc dans le parc
d'Hesdin, et pouvait facilement saisir quelque occasion de le tuer. Cependant
le roi n'avait dit aucune parole expresse, n'avait fait aucune promesse
précise : c'était un marché entamé et non conclu. Les conjurés, avant d'aller
plus avant, résolurent d'avoir de meilleures assurances ; il s'agissait de
mettre quelqu'un de plus dans le secret, et de l'envoyer au roi. Il y
avait dans l'hôtel du grand bâtard de Bourgogne, un autre serviteur nommé
Jean de Chassa : c'était un des hommes de la cour qui passait pour avoir le
plus de vaillance dans les armes, d'adresse dans les affaires, et d'habileté
dans le langage. Il avait accompagné messire Antoine au voyage de la croisade
et à ses tournois en Angleterre. Enfin, bien que ce fût un gentilhomme de
très-petit état natif de la comté de Bourgogne, il était fort question de
lui. Toute sa fortune venait du bien que le duc Philippe avait fait à son
père : c'était un de ses échansons, assez favorisé, parce qu'il était à la
cour sur le pied de plaisant et de fou. Jean de Chassa, qui avait toujours
hanté avec de plus grands seigneurs que lui, s'était fié sur son mérite et
sur la bonne grâce du Duc ; il avait ainsi dissipé son petit avoir. Tout en
continuant à se montrer en bonne situation, car il était plein d'orgueil, il
se trouvait en grand embarras : il devait à tout le monde, et ses créanciers
commençaient à le presser. C'est ce que chacun savait ; souvent l'on
conseillait au Duc de payer les dettes de Jean de Chassa, et de ne le pas
laisser ainsi duis la détresse. Mais le Duc était sans complaisance pour ses
serviteurs, et n'avait nul souci de leurs chagrins. Ce fut
cet homme que le sire d'Arçon et messire Baudoin avisèrent pour aller traiter
leurs affaires eu France. Il ne demanda pas mieux, assuré de trouver, pour
sou compte, meilleure chance auprès du roi. Il partit, et sa retraite fit
assez de bruit. Il fut présenté au roi par le sire de Crussol, reçut un
accueil flatteur, et une pension lui fut accordée. Pour
lors, il devint le principal instrument du complot. Vers le commencement de
novembre 1470, il expédia pour messager un nommé Collinet, tailleur d'habits
de la maison du Duc, qu'il avait emmené avec lui. Cet homme fut mené dans le
parc des Montils-lès-Tours, et vit le roi qui lui fit donner, par le sire de
Crussol, des signes pour faire connaître au sire d'Arçon, de quelle part il
venait. Lorsque Collinet fut à quelque distance d'Hesdin, la peur le prit ;
et, n'osant point entrer dans la ville, il confia la lettre que lui avait
remise Jean de Chassa à un paysan qu'il trouva sur le chemin, lui ordonnant
d'aller la porter au bâtard de Bourgogne. Ce paysan se trompa, et s'adressa
non pas à messire Baudoin, mais à messire Antoine le grand bâtard. Celui-ci,
ne comprenant rien au contenu d'une lettre dont le vrai sens se déguisait
sous des termes de chasse, vint trouver son frère, à qui il pensa que la
lettre était destinée. Peu satisfait de ses explications, il se rendit chez
le Duc. On fit rechercher le paysan, qui fut encore trouvé dans la ville ; il
raconta comment l'homme qui l'avait chargé de cette lettre, lui avait dit
qu'il se rendait à Saint-Omer. Le Duc envoya aussitôt le paysan avec des
archers à cheval, et l'on parvint à saisir Collinet. Pendant ce temps, le
bâtard Baudoin et le sire d'Arçon avaient pris la fuite. Collinet fut amené à
Hesdin ; il confessa tout ce qu'il savait de la conspiration, et fut mis à
mort. Le bruit se répandit qu'on avait trouvé dans la poulaine de ses
souliers des lettres qui contenaient la preuve écrite des projets criminels
du roi, et la promesse des récompenses qu'il destinait au bâtard Baudoin.
Toutefois le Duc, en écrivant à ses sujets une lettre qu'il fit publier
partout, pour annoncer le danger dont la bonté de Dieu l'avait sauvé, et pour
leur ordonner de solennelles actions de grâces, ne fit pas mention de preuves
écrites ; mais personne, dans tous les états de Bourgogne, ne mit en doute la
réalité de ce complot. Le roi
reçut le bâtard Baudoin avec une extrême bienveillance ;' il lui fit don
sur-le-champ de la vicomté d'Orbec, et lui assigna une pension. Le duc de
Bourgogne envoya vivement réclamer les fugitifs ; ils restèrent sous la
protection du roi. Jean de Chassa publia une lettre en réponse aux
imputations que renfermait contre lui la déclaration du Duc. Il y disait
qu'un gentilhomme ne devait point passer une si inique et si déloyale
calomnie, sans y faire une réponse. Il certifiait, devant Dieu et sur son honneur,
qu'il n'avait nullement conspiré contre la personne du Duc, et offrait de le
maintenir par combat en présence du très-chrétien roi de France, juge et
souverain seigneur de Charles de Bourgogne. Quant au reproche d'avoir quitté
sans congé la maison du Duc, c'est avec chagrin qu'il se voyait contraint
d'excuser son départ, en déclarant une chose qui touchait l'honneur de son
ancien seigneur ; mais, puisqu'on l'accusait, il lui fallait bien se
défendre, Si donc il était parti, c'était parce que le Duc avait voulu
l'entraîner aux plus infimes débauches, aux actions les plus immondes et les
plus déshonnêtes. Tout sujet et serviteur du Duc qu'il fût, il n'avait pas dû
lui obéir, ni respecter son pouvoir plus que la loi de. Dieu. Ainsi,
abandonnant les biens, terres et successions qu'il tenait de ses pères, il
avait fui cette vie honteuse et détestable, dont le seul récit corromprait la
pureté de l'air. Il niait aussi qu'il eût envoyé son serviteur à messire
Baudoin, confessant seulement, et sans nul embarras, qu'il avait expédié un
message à ceux de ses parents et amis qui vivaient en l'hôtel de Charles,
soi-disant de Bourgogne, afin de les exhorter Zi quitter un lieu où se
commettaient tant de choses vicieuses et abominables, pour venir sous l’obéissance
du roi très-chrétien, où ils pourraient vivre vertueusement et y recevoir des
biens et récompenses selon leur mérite. Messire
Baudoin fit aussi une lettre qui n'était pas moins injurieuse au Duc, son
frère ; il assurait qu'autrefois ce prince l'avait sollicité d'assassiner le
duc Philippe, leur père. Telles étaient les accusations élue les rois et les
princes s'adressaient entre eux à la face de la chrétienté et sous les
regards des peuples. Le roi
étant donc préparé de longue main à la guerre, et le Duc surpris et troublé,
on ne tarda pas à voir de quel côté allait se déclarer la fortune. Dès les
premiers jours de janvier 1471[8], le connétable entra à
Saint-Quentin où il s'était ménagé des intelligences. La garnison était
faible ; le peuple était porté d'un grand vouloir pour les Français, surtout
depuis que le roi venait de leur faire promettre l'exemption de la taille
pendant seize ans. En même
temps le comte de Dammartin avait ses compagnies du côté de Beauvais. «
Monsieur le grand-maître, lui écrivait le roi qui était à Chartres, ne faites
nul doute, ainsi que je vous l'ai mandé, que le duc de Bourgogne va mettre le
siège devant Saint-Quentin. Si vous voulez me rendre service, il est temps ;
il me semble qu'incontinent vous devez assembler tous vos gens, et vous
mettre sur les champs en la plus grande hâte et diligence que vous pourrez.
Choisissez d'aller vers le pont de Remi pour porter la guerre du côté d'Hesdin,
ou vers Montdidier et Roye, ainsi que vous l'écrivez ; mais il me semble que
la première route vaut mieux, car la plupart de son armée est vers Hesdin et
dans le Boulonnais ; et quand ils sauront que vous irez de ce côté, ils s'y
porteront. Il vaudrait mieux rompre leur armée en leur faisant la guerre de
votre côté, et non point en vous rapprochant de Saint-Quentin et du
connétable. Souvenez-vous comme fit M. de Talbot lorsque les Bourguignons
assiégeaient le Crotoy. S'ils sont trop de gens ensemble, nous aurons fort à
faire ; je vous prie, faites la plus grande diligence qu'homme fit. Je m'en
vais de l'autre côté ; j'espère être à Compiègne mercredi ou jeudi, et ne
m'arrêterai pas que je ne les aie vus. Nous avons des gens qui ne sont pas
prêts. Val, capitaine des francs-archers, est un bon homme ; le bailli de
Rouen vous servira aussi bien et tôt. Mandez-les tous, car nous avons besoin
de tout. » En effet, le roi assemblait toutes ses forces, et n'omettait aucun
préparatif. Il avait envoyé, tant par eau que par terre, toute sa grosse
artillerie à Paris, pour de là la faire conduire à son armée. Il avait pris
par voie de contrainte tous les maçons, charpentiers, pionniers et autres
manœuvres de gros ouvrages, et les avait envoyés au comte de Dammartin sous
les ordres de Henri de la Cloche, procureur au Châtelet, afin de travailler
aux tranchées et autres fortifications pour attaquer les villes et munir les
camps. Dammartin
suivit, non le projet du roi, mais le sien. Le sire de Poix lui livra Roye,
et passa au service du roi. Le sire de Rely, gouverneur de Montdidier, fut
plus fidèle ; mais il avait peu de monde, et le Duc ne pouvait lui envoyer du
secours. Le sire d'Esquerdes arriva à temps pour sauver Abbeville, dont les
bourgeois voulaient ouvrir les portes aux Français, et il y tint garnison
avec trois mille hommes. C'était
pour s'emparer d'Amiens, où il avait ménagé des intelligences, que Dammartin
avait pris cette route, Ce qui venait de se passer à Abbeville lui donna
quelque inquiétude ; il craignait de s'aventurer avec trop peu de gens dans
une si grande ville, où le Duc pouvait facilement envoyer du secours. Il
jugea à propos d'attendre, et d'inspirer aux Bourguignons une fausse
assurance. Il fut convenu entre lui et ceux des bourgeois qui voulaient
livrer la ville, que les lettres de sommation qu'il allait envoyer seraient
refusées avec indignation, et envoyées au Duc sans avoir été ouvertes. Le duc
de Bourgogne fut bien joyeux de la fidélité de sa ville d'Amiens, et envoya
le sire de Créqui pour en remercier les habitants. Il n'avait encore aucun
moyen de s'opposer puissamment, aux entreprises du roi : sa colère était
grande ; Toison-d'Or alla sommer le connétable de venir le servir, comme il y
était obligé par son devoir de vassal, et en même temps lui reprocha de
manquer à ses serments. Le connétable répondit qu'il était homme à répondre
de son corps aux imputations dont le chargeait le Duc, et qu'au reste, si le
Duc avait son scellé, il avait le scellé du Duc. Sur cette réponse hautaine,
la seigneurie d'Enghien, la châtellenie de Lille, et tous les domaines que le
connétable avait en Flandre furent saisis. Lui, de son côté, se mit en
possession de la comté de Marle et de tous les biens de ses propres enfants
restés au service de Bourgogne. Quant à
Dammartin, le Duc lui écrivit une lettre conçue à peu près en ces termes : «
Comte de Dammartin, nos très-chers et bien amés les maire et échevins de
notre bonne ville d'Amiens, se montrant bons, vrais et loyaux sujets, nous
ont envoyé certaines lettres closes du roi, présentées par un officier
d'armes, lequel a fait certaine sommation ; depuis, ils nous ont encore
envoyé des lettres adressées par vous. Nous avons voulu nous charger de faire
réponse à vous qui vous dites lieutenant-général du roi. Pour réponse, vous
savez que par les traités faits à Conflans, desquels ce n'est pas vous qui
avez eu le moindre fruit ni profit, le roi nous laissa, céda et transporta
ladite ville d'Amiens et autres villes et seigneuries ; lequel transport le
roi, par les traités de Conflans et de Péronne, faits et jurés sur la vraie
croix, a promis, en parole de roi, sur son honneur, de maintenir sous des
peines contenues dans ledit traité de Péronne. Néanmoins vous avez envoyé un
grand nombre de gens d'amies devant Amiens, en même temps que les susdites
lettres, croyant émouvoir les habitants de la ville et leur faire ajouter foi
aux paroles de l'officier d'armes, et de maître Pierre de Morvilliers, s'ils
les eussent écoutées, ce qu'ils n'ont pas voulu faire ; bien au contraire, à
ces paroles séditieuses, ils ont étoupé leurs oreilles, usant de la prudence
que nature donne au serpent, et que commande la Sainte Écriture contre la
voix des enchanteurs. Ainsi ils ne vous ont point fait réponse, s'en
remettant à nous, et sachant quelle assurance nous avons de leur bonne
volonté et de leur ferme et entière loyauté. « Nous
avons vu aussi vos lettres écrites à notre amé et féal conseiller et
chambellan, et capitaine de Montdidier, où vous supposez que nos ordres
donnés pour conserver la possession de nos seigneuries cesseront devant
l'autorité du roi. Mais, Dieu tout-puissant, duquel les rois et les princes
tiennent leurs seigneuries, ne leur a pas donné autorité de rompre leurs
promesses, ni de mépriser son nom et sa puissance invoqués dans leurs serments
; par quoi l'on pourrait dire plus véritablement que cette mainmise, sans
cause, sans ordre, nous n'étant ni appelés ni entendus, a été et qu'elle est
contre l'autorité de Dieu, ainsi que la cauteleuse et déceptueuse prise de
notre ville de Saint-Quentin par le comte de Saint-Pol, connétable ; ainsi
que les pilleries, meurtres et occisions faits par les gens du roi en notre
comté d'Auxerre, et les homicides et feux mis aux églises dans notre comté de
Bourgogne. Certes, il n'a pas tenu à vous que les habitants de notre ville
d'Auxerre ne se soient soustraits à notre obéissance ; car, à cette fin, vous
en avez fait venir par-devers vous plusieurs qui, depuis, nous ont fait
savoir les paroles que vous leur avez dites soit ouvertement, soit en secret
; comme aussi ont fait d'autres de nos féaux sujets, lesquels par promesses
le roi a voulu attirer à lui et émouvoir contre nous ; mais, par la bonté
divine, toutes ces cautèles et frauduleuses malices seront convaincues, et il
n'est pas besoin désormais que, pour parvenir à ces fins, vous usiez de
telles paroles ou écritures ; car, au plaisir de Dieu, nous sommes délibérés
de garder, préserver et défendre nos sujets, ainsi que nature et raison
l'enseignent, et comme nous le permettent la contravention au traité de
Péronne et les peines encourues à notre profit, d'après ledit traité. « Écrit,
en notre château d'Hesdin, le 16 janvier 1470[9]. » Le grand-maître
répondit tout aussitôt : « Très-haut et très-puissant prince, j'ai vu vos
lettres que vous m'avez écrites, lesquelles je crois avoir été dictées par
votre conseil et par de très-grands clercs, qui sont gens pour faire lettres
mieux que moi ; car je n'ai point vécu du métier de la plume. Cependant, pour
vous faire réponse par icelle, je connais bien le mécontentement que vous
avez de moi, parce que tout ce que j'ai fait et ferai toute rua vie contre
vous, n'est qu'à l'honneur et au profit du roi et de son royaume. Quant au
traité de Cou-flans que vous appeliez le bien-public, et qui véritablement
doit être appelé le mal public, où j'étais et où vous dites que je n'ai pas
eu moins qu'un autre profit et honneur, vous entendez bien qu'à l’avènement
du roi il ne tint pas à moi que j'entrasse à son service ; et pour l'obtenir,
je fis mon loyal devoir ; mais le roi fut empêché d'y consentir par mes
ennemis et malveillants, desquels, à l'aide de Dieu, qui connaît le bon droit
de chacun, je suis venu au-dessus à mou honneur et à leur grande honte et
confusion ; car je me suis bien justifié contre eux par arrêt de la cour de
Parlement. Très-haut et très-puissant prince, monsieur votre père, à qui Dieu
pardonne, a bien su que je lui écrivis, pour me remettre, si tel était son
plaisir, dans la bonne grâce du roi, et il me promit de le faire. S'il était
vivant, je ne doute pas qu'il ne portât boni témoignage pour moi. « Je
veux bien aussi que vous sachiez que si j'eusse été avec le roi, quand vous
commençâtes la guerre du mal public, vous ne vous en seriez pas tiré à si bon
marché, et surtout à la rencontre de Montlhéry. Vous fûtes ingrat du bien que
le roi vous fit alors ; vous avez pris et prenez de jour en jour peine pour
lui faire toutes les extorsions et machinations que vous pouvez, tant près de
ses sujets et seigneurs de son sang, que près des autres princes ses voisins,
qui, à votre requête, lui veulent du mal. Toutefois, à l'aide de Dieu et de
Notre-Dame, et de ses bons et loyaux capitaines et gens d'armes, le roi votre
seigneur et le mien saura bien en venir à bout. Vous me dites, dans votre
lettre, que j'ai agi comme un enchanteur, ce que je n'ai jamais fait ; et
assurément, si j'avais su un tel art, j'en aurais bien usé lorsque vous
menâtes le roi à Liège contre le gré et le consentement des seigneurs de son
sang, des plus sages du royaume, de ses capitaines, de sa cotir de Parlement,
de son grand conseil. Mais, à cause de la grande séduction que vous aviez
exercée sur lui, on ne put jamais le détourner d'aller vers vous, dans la
confiance qu'il avait eu votre foi, ne songeant pas au danger de se mettre entre
vos mains. Il ne lui en est advenu que de la peine ; la bonté infinie de Dieu
l'a préservé que vous en vinssiez à vos fins, et le gardera encore de vos
intentions malignes, obliques, occultes. Très-haut et très-puissant prince, il
ne vous en est demeuré que le déshonneur et la perte de toute confiance en
notre foi ; chose qui durera éternellement parmi tous les princes nés ou à
naître. Pour moi, si je ne fus pas le guide qui conduisis le roi Monseigneur
à Liège, je fus, au contraire, la cause de son retour, parce que je ne voulus
point, comme vous le vouliez, séparer l'armée qu'il m'avait laissée entre les
mains. « Si
je vous écris chose qui vous déplaise, et que vous ayez envie de vous venger
de moi, j'espère qu'avant que la fête se sépare, vous me trouverez si près de
votre armée, que vous connaîtrez le peu de crainte que j'ai de vous, étant accompagné
de la puissance, qui n'est pas petite, qu'il a plu au roi de me confier ;
c'est sans doute en reconnaissance des services que j'ai rendus au roi son
père et à lui. Du reste, soyez sûr que vous ne pouvez m'écrire chose qui
m'empêche de servir toujours le roi, et je prie Dieu qu'il lui plaise me
donner la grâce de faire selon que j'en ai le vouloir. Enfin, soyez assuré,
comme nous devons tous mourir un jour, que si vous voulez longuement
guerroyer contre le roi, il sera trouvé à la fin par tout le monde que vous
avez abusé du métier de la guerre. Ces lettres sont écrites par moi Antoine
de Chabannes, comte de Dammartin, grand-maître d'hôtel de France et
lieutenant-général pour le roi, en la ville de Beauvais, lequel
très-humblement vous écris. » L'effet
suivit de près les menaces de cette réponse hautaine et outrageante. Rassuré
par l'apparence de fidélité des gens d'Amiens, ne voulant pas affaiblir son
armée par des garnisons, ni aller de sa personne dans une ville qu'il eût
peut-être sauvée, mais non sans courir le risque d'y être assiégé, le Duc
abandonna Amiens à ses propres forces. Alors Dammartin acheva les
négociations qu'il avait commencées ; la ville fut livrée au roi, qui fut
bien joyeux. Il promit de ne jamais oublier le bon service que le
grand-maître venait de lui rendre, et de ratifier les promesses qu'il avait
faites aux habitants. Le duc
de Bourgogne, alarmé des rapides progrès de l'armée du roi, et ne se trouvant
pas encore en forces, quitta Doulens et se retira sur Arras. Le comte de
Dammartin passa la Somme, envoya sa cavalerie en avant, s'empara de Dours et
de quelques autres châteaux. Le roi s'était approché pour savoir plus tôt
tout ce qui se passait, prendre ses résolutions à temps, en pleine
connaissance, et surtout pour prévenir les mauvais effets qui pourraient
advenir du double commandement du connétable et de Dammartin, tous deux
hommes absolus, fiers et haineux. Tout l'inquiétait, il eût voulu qu'aucune
entreprise ne fût tentée qu'à coup sûr. Il n'entendait pas que la guerre fût
menée d'une façon vive et soudaine. L'esprit audacieux du grand-maître lui
donnait de continuelles alarmes. « Mon fils, écrivait-il de Noyon à son gendre
l'amiral, le comte de Dammartin ne m'a pas fait de réponse ; il a pourtant mes
lettres dès lundi ou mardi matin. Je n'ai aucune nouvelle de lui ; je ne sais
s'il a mis le siège devant Corbie, ou s'il veut attendre toute la puissance
du duc de Bourgogne. Mon fils, je ne vis jamais si haute folie que d'avoir
fait passer la rivière aux gens qu'il a ; c'est courir le risque d'un grand
déshonneur ou d'un grand dommage. Je vous en prie, envoyez-y quelques gens
pour savoir comment il gouverne, et faites-moi savoir des nouvelles deux ou
trois fois par jour ; car je suis en grand malaise, craignant que ce grand-maître
ne m'ait hardiment fait du gâchis[10], et que si Dieu et Notre-Dame
ne le sauvent lui et sa compagnie, il ne se soit perdu par sa faute. » Cependant
Dammartin n'avait commis ni faute ni imprudence ; il avait seulement dégagé
les environs d'Amiens, et suivi de près les Bourguignons qui se retiraient.
Mais le Duc tarda peu à avoir une très-belle armée et à pouvoir tenir la
campagne. Il lui était plus facile qu'à tout autre prince de réunir
promptement des gens de guerre ; ses soins avaient surtout été tournés de ce
côté ; il avait fait de beaux règlements sur la façon dont ses gens devaient
être armés, dont ses compagnies devaient se former. Toutefois il n'avait
nulles compagnies d'ordonnance ni de garnisons. Pour avoir une armée plus
nombreuse et qui lui coûtât moins d'argent, il tenait une grande quantité
d'hommes à gages ménagers, c'est-à-dire, que, moyennant une petite solde, ils
restaient chez eux, venaient à la revue une fois par mois, et se tenaient
toujours prêts à partir. En outre, le Duc avait à. Lille une superbe
artillerie et de grands équipages pour le service d'une nombreuse armée. Ce fut
ainsi qu'après avoir été pris au dépourvu, il se trouva tout d'un coup
puissant et redoutable. Il avait quatre mille lances garnies, chacune ayant
six hommes ; savoir, trois archers à cheval, un cranequinier, un
couleuvrinier et un piquier ; sans parler du coutillier et du page que
pouvaient avoir les hommes d'armes. Les chariots d'artillerie et de munitions
étaient au nombre de quatorze cents ; chaque chariot avait deux hommes pour
le conduire et deux pionniers armés d'une salade, d'un jacque de mailles et
d'une masse de fer ou de plomb. Douze cents lances étaient attendues du duché
de Bourgogne ; cent soixante du Luxembourg ; le ban et l'arrière-ban de
Flandre et de Hainaut étaient convoqués, et toutes les villes avaient
maintenant des garnisons. Telles étaient les forces qu'en si peu de temps
avait réunies le duc Charles, tant il avait une volonté forte et active. Toutefois,
malgré son orgueil et son courage, il était lui-même inquiet : les peuples,
voyant les premiers succès du roi, disaient partout hautement que c'en était
fait de la puissance de Bourgogne, et la voix publique décourageait ainsi ses
soldats et ses serviteurs. Le comte de Warwick pouvait réussir à envoyer
trois ou quatre mille Anglais, comme il l'avait promis et le promettait
encore au roi. Le duc de Bretagne avait obéi au mandement du roi, et cent
lances de son duché étaient venues à l'armée sous les ordres d'Odet d'Aydie.
Le duc de Guyenne paraissait plus uni que jamais à son frère, qui, dans un
moment si important, avait soin .de le tenir près de lui. Le duc Nicolas de
Calabre, fils du duc Jean, qui venait de mourir en Catalogne, était aussi
venu trouver le roi, et allait en Lorraine commencer la guerre contre la
Comté et la haute Bourgogne. Gilbert de Bourbon, comte de Montpensier et
comte Dauphin d'Auvergne, était entré dans le Charolais pour se saisir du
comté de Mâcon. Le connétable, après avoir si longtemps gardé des ménage-mens
avec chaque parti, semblait enfin agir en ennemi déclaré. Entouré de tant
d'ennemis, le Duc avait encore à se méfier de ses serviteurs, ou dégoûtés de
l'avoir pour maître, ou séduits par le roi. Encore récemment, et depuis la
guerre commencée, le sire de Renti, fils aîné du comte de Croy, avait passé
du côté du roi, emmenant cinq ou six hommes d'armes et vingt archers de la
garnison de Péronne. Les soupçons du Duc se portaient surtout sur son frère
Antoine, grand bâtard de Bourgogne. Nonobstant
de si fâcheuses apparences, la situation du Duc était moins mauvaise qu'il ne
croyait, et le roi n'était pas si fort au-dessus de ses affaires qu'il le
pensait. Tous les deux, sans le savoir, étaient en ce moment des instruments
entre les mains du connétable[11]. Malgré
le soin que le roi avait pris d'entourer de ses créatures son frère le duc de
Guyenne, le connétable avait formé une secrète liaison avec ce jeune prince
et lui avait inspiré la volonté d'épouser mademoiselle Marie de Bourgogne,
fille unique du duc Charles. Depuis la naissance d'un Dauphin, il n'était
plus héritier présumé de la couronne ; ainsi on lui avait facilement persuadé
que non-seulement pour le présent, mais pour l'avenir, il avait besoin de se
rendre puissant. Or, quel mariage plus grand pouvait-il faire ? Celui
que le roi avait négocié pour lui en Espagne était loin de présenter de tels
avantages. Le cardinal d'Albi et le sire de Torri, envoyés l'année précédente
en Castille, avaient d'abord demandé madame Isabelle, sœur du roi don Henri.
C'était elle qui devait, selon toute apparence, hériter des royaumes de
Castille et de Léon ; car la naissance de madame Jeanne, fille du roi, était
fort contestée. Quelques-uns prétendaient que le roi ne pouvait avoir
d'enfants. La commune renommée était que Bertrand de la Cueva, comte de
Ledesma, favori du roi[12], était le véritable père de
Jeanne ; si bien que le peuple la nommait la Bertrandeja. Madame Isabelle
avait au contraire un parti très-puissant. L'archevêque de Tolède et les
seigneurs, qui maintenaient ses droits contre madame Jeanne, aï, aient
cherché l'appui du roi d'Aragon, et voulaient qu'elle épousât don Ferdinand,
son fils, roi de Sicile, le concurrent du roi René. Don
Henri avait peu de pouvoir et dans son royaume et sur sa sœur. Elle refusa
les propositions qui lui furent faites par les ambassadeurs du roi de France,
et préféra don Ferdinand. L'année suivante, le roi de France envoya une
seconde ambassade afin de demander madame Jeanne pour son frère. Elle fut
facilement accordée ; il fut même convenu qu'il serait prince des Asturies,
héritier du royaume. Mais il y avait peu d'apparence que jamais il pût faire
prévaloir les droits de sa femme contre la puissante faction d'Isabelle de
Castille ; c'était épouser un espoir incertain et de longues guerres.
D'ailleurs le connétable lui faisait dire secrètement qu'à peine se serait-il
mis en route pour l'Espagne, le roi envahirait la Guyenne, et le
dépouillerait de cet apanage, comme il avait déjà fait de la Normandie[13]. Le
projet d'épouser mademoiselle de Bourgogne devait donc paraître de tous
points préférable au duc de Guyenne. Il fit demander secrètement au Duc de
lui accorder sa Un grand nombre de seigneurs et de conseillers de la cour de
Bourgogne désiraient cette alliance. Il leur semblait qu'elle pouvait assurer
la durée d'une puissance qui autrement serait dispersée ; car le duché de
Bourgogne devait revenir à la couronne, s'il n'était pas, après la mort du
Duc, donné en apanage au prince qui aurait épousé mademoiselle Marie. Quant
au Duc, il ne songeait pas à l'avenir, mais au présent. Il était si absolu
que la pensée d'avoir près de lui un gendre puissant qui pourrait le gêner
dans ses projets et ses volontés lui était insupportable. Sa fille était
jeune et n'avait encore que quatorze ans. Il se trouvait le temps d'attendre,
et songeait avec plaisir que l'espérance d'obtenir une si grande héritière
pourrait pendant plusieurs années encore engager plus d'un prince de la
chrétienté à s'allier avec lui et à servir ses desseins. Ainsi ce n'était pas
sincèrement qu'il avait un an auparavant offert sa fille au duc de Guyenne ;
et celui-ci, qui l'avait refusée, ne tarda pas au contraire à la souhaiter
beaucoup. Lorsque
le connétable vit que son projet était si mal reçu, il résolut de contraindre
le duc de Bourgogne à l'accepter, sinon par choix, du moins par nécessité.
Par ce motif plus qu'aucun autre il avait poussé le roi à la guerre. Ce fut
lui qui commença à pratiquer des complots dans les villes pour qu'elles
livrassent leurs portes. Jamais il n'avait montré un tel zèle à servir le
roi, qui, sans lui, ne se serait pas décidé si promptement à attaquer le Duc. A peine
Saint-Quentin et Amiens furent-ils pris, que le Duc étant à Arras, et y
assemblant son armée, il lui arriva en grand secret un messager, qui portait dans
de la cire un petit morceau de papier bien ployé, où étaient écrites de la
main de M. de Guyenne les paroles suivantes : « Mettez-vous en peine de
contenter vos sujets, et ne vous souciez, car vous trouverez des amis. » Peu de
jours après, le Duc, voyant que, sans s'inquiéter de ses menaces, de son
indignation, ni même de la saisie qu'il avait ordonnée, le connétable
continuait à faire réellement la guerre, lui rappela secrètement leurs
anciennes intelligences et lui fit demander de ne pas presser si âprement, de
ne pas traiter ainsi tout au pire un ancien ami. C'était
en cette situation que le connétable le voulait. Il fut joyeux de ce message,
et manda au Duc pour toute réponse qu'il le voyait en grand péril, qu'il ne
connaissait qu'un seul remède pour y échapper, c'était de donner sa fille au
duc de Guyenne ; qu'alors il serait secouru par un grand nombre de gens ; que
le duc de Guyenne se déclarerait pour lui, ainsi que plusieurs autres
seigneurs ; que lui-même se mettrait de son côté et lui rendrait
Saint-Quentin ; mais que sans ce mariage il n'oserait se déclarer, car le roi
était trop puissant et en trop bonne position, surtout à cause de ses
nombreuses intelligences dans tous les pays du Duc. Enfin le connétable
n'omit rien pour épouvanter M. de Bourgogne. Le Duc
vit bien qu'on voulait le contraindre et que le connétable conduisait toute
cette affaire ; il en conçut contre lui une effroyable haine. Son armée
commençait à s'assembler autour de lui. Le courage et l'espérance lui
revenaient ; il résolut de ne point céder à une telle machination, et se mit
en route avec ses gens pour retourner vers la Somme. En
route, un homme à pied se présenta mystérieusement à lui : c'était un envoyé
du duc de Bretagne ; il venait aussi, à l'instigation du connétable,
conseiller au Duc de consentir au mariage, et lui dire tout ce qu'on pouvait
imaginer pour l'effrayer. Le duc de Bretagne, en signe d’amitié, lui faisait
savoir que le roi s'était fait de nombreux partisans dans les plus grandes
villes de ses états, notamment à Bruges et à Bruxelles ; qu'il avait le
projet de pousser la guerre vivement et de l'aller assiéger, fût-il enfermé à
Gand. La
patience manqua au Duc. Il ne put endurer ces continuels avis donnés sous
couleur d'amitié, et ce projet de plier sa volonté par la peur. « Votre
maitre est mal averti, dit-il, ce sont de mauvais serviteurs qui veulent lui
donner de telles craintes. C'est apparemment pour l'empêcher de faire son
devoir et de me secourir, comme il y est obligé par ses alliances. Il ne sait
pas ce que c'est que Gand, ni les villes dont il parle. Elles sont trop grandes
pour être assiégées. Dites à votre maître en quelle compagnie vous m'avez
trouvé ; les choses sont autrement qu'il ne croit. Je m'en vais passer la
Somme, et si le roi se met sur mon chemin, je le combattrai. Que mon frère de
Bretagne, au lieu d'envoyer ses lances contre moi, se déclare en ma faveur,
et soit envers moi comme j'ai été envers lui lors du traité de Péronne. » Lorsque
le roi fut informé que le duc de Bourgogne se mettait en mouvement avec son
armée, il écrivit aussitôt à Dammartin ; il lui défendait sur toutes choses
de risquer un combat avant qu'il fût arrivé, et, prévoyant la marche de
l'ennemi, il donnait ses ordres dans trois suppositions[14]. Si le Duc faisait assiéger Amiens, il fallait s'y
enfermer et faire des sorties sur les fourrageurs ; si au contraire il allait
vers Saint-Quentin, le roi, revenant à son premier projet, voulait que Dammartin se
portât vers Rue, le Crotoy, Saint-Riquier, peut-être même jusqu'à Montreuil,
pour forcer les Bourguignons à diviser leurs forces. Enfin si le Duc Passait
la Somme, on devait laisser pour garnison à Amiens les francs-archers et
l'arrière-ban, qui étaient moins bien armés que le reste, et inquiéter la
marche de l'ennemi en arrière et sur les flancs. Le Duc
prit ce dernier parti, il marcha rapidement sur Pequigny[15]. La garnison n'était pas
nombreuse et composée presqu'en entier de francs-archers avec peu de
gentilshommes. Ils s'avancèrent imprudemment en escarmouche, et furent si
vigoureusement ramenés, que les Bourguignons entrèrent dans le faubourg de la
rive droite. Quatre ou cinq canons furent amené3 ; on commença à établir un
pont : les francs-archers prirent peur et rendirent la ville, qui fut brûlée.
Ainsi le Duc se trouva maître du passage de la rivière. Le
connétable, d'après l'intention du roi, voyant que l'armée de Bourgogne
marchait par la droite, sortit de Saint-Quentin et se porta à la gauche des
Bourguignons. Il avait avec lui le maréchal Joachim Rouault, le sire de
Renti, le bâtard Baudoin, le sire de Crussol, le sire d'Arçon. Ils poussèrent
jusqu'à Bapaume et sommèrent la ville. Jean de Longueval y commandait ; il
sortit, sur parole, pour venir parlementer avec le connétable, qui n'oublia
rien pour le séduire ou l'effrayer. Il demeura fidèle à son maître, répondant
que Bapaume ne faisait point partie des seigneuries cédées par les traités
d'Arras, Couffins ou Péronne, mais bien de l'ancien comté d'Artois, qu'ainsi
la ville ne pouvait donner lieu à saisie. Comme on le pressait encore, il
aperçut près du connétable le bâtard Baudoin, et lui parla si sévèrement de
sa trahison qu'il le fit pleurer. Le Duc
fut donc obligé de détacher une portion de ses forces sous les ordres du duc
de la Gruthuse, pour défendre le côté où s'avançait le connétable. Celui-ci,
après avoir, avec une extrême cruauté, brûlé et dévasté le pays, rentra à
Saint-Quentin, où le roi annonçait qu'il allait venir à la tête de tout son
monde. Chacun
projetant ainsi de prendre l'ennemi par le flanc, le Duc passa la Somme et
vint assiéger Amiens par la rive gauche. Mais l'enceinte était grande et la
garnison nombreuse ; elle faisait sans cesse des sorties où elle avait
l'avantage. Cependant un jour que quarante hommes d'armes étaient allés
attendre au passage un convoi qui devait arriver aux assiégeants, le Duc,
averti à temps, voulut les surprendre et les envelopper. Dammartin,
apercevant de loin un grand mouvement dans le camp des Bourguignons, sortit
aussitôt avec quelques hommes de la compagnie de l'amiral et plusieurs de ses
serviteurs, pour aller voir ce qui se passait. Il s'était tellement hâté
qu'il était en robe de velours noir, sans autre arme que sa dague. Bientôt il
aperçut ses hommes d'armes qui revenaient en fuyant, poursuivis par les
Bourguignons. « Arrêtez, leur cria-t-il, et tenez ferme, il va nous venir du
secours. » Quinze ou seize firent face à l'ennemi, mais ils étaient en trop
petit nombre, ils furent tués ou culbutés ; les autres, pressés par les
cavaliers bourguignons, entraînèrent dans leur fuite désordonnée le
grand-maître lui-même. Le vicomte de Narbonne était accouru à la barrière
pour protéger cette déroute, et empêcher l'ennemi d'entrer avec les fuyards.
Dammartin rentra par-dessous la barrière, et prenant aussitôt une lance des mains
d'un page, il voulait, tant il était animé, retourner au combat contre toute
l'armée de Bourgogne. Le vicomte de Narbonne, avec plus de sang-froid, rangea
trente hommes d'armes devant la barrière et arrêta le choc de l'ennemi. Peu
après le roi, voyant que les choses restaient toujours en même état sans rien
de décisif, assembla les principaux seigneurs, chefs et capitaines de son
armée, pour aviser à ce qu'il fallait faire[16], et surtout pour délibérer
mûrement s'il fallait livrer bataille. Le connétable, le duc de Bourbon, le
maréchal Rouault, Dammartin, de Beuil, et beaucoup d'autres étaient présents.
« Or ça, messieurs, leur dit le roi, il faut ici faire voir ce que vous savez
au fait de la guerre ; montrez que vous la connaissez depuis longtemps, et
que vous avez vu autrefois le comte de Salisbury, Talbot, Scales[17] et tous ces fameux chers
anglais, qui par vous ont été chassés de France. Songez à tout, et ne venez
pas vous excuser ensuite en disant : Je rie croyais pas que l'ennemi vint
par-là. » Le sire
de Deuil parla le premier. « Sire, dit-il, je suis prêt à donner ma vie pour
vous, comme je la risquai pour le service du feu roi votre père. Mais, depuis
son temps, la guerre est devenue bien différente. Pour lors, quand on avait
huit ou dix mille hommes, on comptait que c'était une très grande armée ;
aujourd'hui c'est bien autre chose. On n'a jamais vu une armée plus nombreuse
que celle de M. de Bourgogne, tant d'artillerie, tant de munitions de toutes
sortes : la vôtre est aussi la plus belle qui ait été assemblée dans le
royaume. Pour moi je ne suis point accoutumé à voir tant de troupes ensemble
; comment gouverner tant de gens ? comment empêcher le trouble et la
confusion dans une telle multitude ? Il n'y fallait pas tant de science
autrefois ; la promptitude et la vaillance suffisaient pour avoir le meilleur
dans une bataille. Aujourd'hui je suis en peine d'aviser à ce qu'il faut
faire, et ne puis du tout répondre sur ce qui pourra en advenir. » «
Certes, répondit Dammartin, l'armée de M. de Bourgogne est belle et
nombreuse, mais celle du roi est, selon moi, encore plus forte ; elle a pour
le moins quatre mille lances et vingt mille gens de pied, sans parler de ce
qui peut encore venir. Il n'y a prince de la chrétienté qui puisse se
défendre contre une telle puissance ; quant à ce qu'il faut régler sur le
temps, le lieu et la façon de combattre l'ennemi, ce sont choses qui veulent
grande réflexion, et je prie le roi de permettre que chacun de nous lui
remette son avis par écrit. » Le roi
agréa cette proposition ; Gaston du Lion, sénéchal de Toulouse, fut chargé de
recueillir les opinions de tous et de les écrire. La plupart furent de l'avis
de Dammartin ; mais, outre la haine que le roi avait pour ces grandes
batailles où toute la fortune d'un royaume est mise au hasard d'une journée,
il trouva tant de diversité dans les conseils des chefs, chacun soutenait son
idée si âprement, qu'il craignit de ne pouvoir les mettre en assez bon
accord, ou en assez complète soumission, pour tenter une grande entreprise.
On continua à se faire la guerre par escarmouche, à se couper les vivres, à
ravager le pays. Le duc
de Bourgogne resta devant Amiens. Peu à peu il fit ses approches, et il
établit sa puis sante artillerie assez près pour faire beaucoup de mal à la
ville. Elle avait aussi une artillerie redoutable et bien servie. Un jour la
tente du Duc fut même renversée par un boulet de fer, et toute son armée eut
un moment la crainte qu'il n'eût été frappé. La garnison était de vingt-cinq
mille hommes ; Dammartin et le connétable y avaient réuni leurs forces ; il y
avait peu d'espoir d'y entrer d'assaut, et la disette était aussi grande chez
les assiégés que chez les assiégeants. Enfin
les deux partis se lassèrent : le roi ne voyait point se déclarer pour lui
toutes les villes d'Artois .et de Flandre, que le connétable lui avait
promises pour le décider à la guerre. Le Duc apprenait de mauvaises nouvelles
du Charolais et du Mâconnais, où le comte Dauphin et le maréchal de Comminges
trouvaient peu de résistance ; le duc Nicolas de Calabre al lait envahir les
marches vers la Lorraine ; les princes de Bavière, alliés du roi, pouvaient,
à sa sollicitation, se mêler aussi de la guerre. Le connétable, les ducs de
Bretagne et de Guyenne l'importunaient toujours du projet de marier sa fille
: condition aussi dure pour lui que celles dont il pourrait être question en
traitant avec le roi. C'étaient chaque jour nouveaux messages pour lui
promettre de se déclarer pour lui, de lui rendre Saint-Quentin, de le
remettre à ses gens ; puis lorsqu'on arrivait près de la ville, le connétable
tenait ses portes fermées et les fortifications en défense. De telle sorte
que le Duc aima mieux négocier avec le roi. ll lui envoya le sire Simon de
Quingey avec un billet écrit de sa main, où il s'humiliait beaucoup, et
montrait un grand chagrin de lui avoir fait la guerre, en imputant la faute à
de mauvais conseillers, qui ne lui avaient pas bien exposé comment étaient
les choses. Le roi
fut très-joyeux de cette lettre : il dépensait son argent et fatiguait son
armée sans nul avantage. D'ailleurs il était trop impatient pour ne se point
ennuyer des choses trop longues : il avait pris Amiens et Saint-Quentin, et
il lui semblait que &il pouvait se les assurer, c'était assez de gagné
pour une fois. Ainsi malgré le dépit du connétable, dont cette trêve
dérangeait les projets, malgré l'impatience de Dammartin et de tous les
capitaines, qui ne pouvaient s'accoutumer à toujours préparer la guerre pour
y renoncer la veille du combat, une suspension d'armes fut conclue pour trois
mois, le 4 avril 1471. Chaque parti devait occuper les villes et pays dont il
était actuellement en possession, sauf en Lorraine, où l'armée de Bourgogne
et le duc de Calabre devaient rentrer dans leurs limites respectives. Un des
motifs qui engagèrent soit le roi, soit le Duc, à signer une trêve, c'est
qu'en ce moment même allait se décider un événement où ni l'un ni l'autre ne
pouvaient rien, et qui cependant leur importait beaucoup. Le roi Edouard
avait quitté la Zélande pour tenter vaillamment de reconquérir son royaume.
Le duc de Bourgogne n'avait eu d'abord, ainsi qu'on l'a vu, d'autre pensée
que de conserver la paix avec l'Angleterre, de rétablir tous les liens de
parenté et d'amitié avec la maison de Lancastre, et de travailler à renverser
le comte de Warwick. Ainsi il n'avait fait aucune promesse au roi Édouard, et
il y avait déjà trois mois que ce prince avait été jeté sur la côte de Frise,
que le Duc n'avait pas encore consenti à le voir. Cependant lorsqu'il sut que
le roi Louis allait l'attaquer, lorsqu'il connut le traité juré par le prince
de Galles pour sa destruction, et l'alliance toujours plus étroite de
'Warwick et de la France, il écouta un peu mieux les instances du roi
Edouard. Ils eurent une entrevue dans la ville de Saint-Pol. Le Duc, se fiant
aux promesses que lui avaient faites les ducs de Somerset et d'Exeter, et ne
voulant pas, surtout lorsqu'il n'avait encore aucune armée assemblée, attirer
sur lui à la fois les forces de la France et de l'Angleterre, montra d'abord
une courtoisie très-froide au roi Édouard. Il lui refusa tout secours pour
reconquérir son royaume, s'efforça même de le détourner de toute tentative.
Mais le roi Édouard était décidé à s'en aller à tous risques descendre en
Angleterre[18]. Abandonner
ainsi un roi, frère de sa femme, à qui il avait l'année d'auparavant juré un
serment de fraternité en recevant son ordre de la jarretière, était une
résolution difficile au duc Charles. D'ailleurs le roi Édouard assurait qu'il
avait en Angleterre de nombreux partisans, et s'il venait à obtenir un
heureux succès, c'était perdre l'amitié d'un puissant allié. Alors le Duc se
décida à aider secrètement son beau-frère. Il feignit en publie de ne vouloir
entrer pour rien dans ses projets, mais lui fit donner sous-main cinquante
mille florins, lui fit prêter quelques gros navires, loua pour lui quatorze
vaisseaux osterlins, et lui laissa faire tous ses préparatifs à la Vere, en
Zélande, sous prétexte que c'était un port libre ouvert à toutes nations. Tout
ceci se passait pendant que la guerre avec le roi de France était déjà
commencée en Picardie. Enfin le 10 mars, le roi Édouard mit à la voile, et le
Duc, aussitôt qu'il en fut informé, fit publier défense sous peine de la vie,
à tous ses sujets, d'assister directement ou indirectement l'entreprise
d'Édouard de la Marche, soi-disant roi d'Angleterre. Grâce à ces précautions,
le Duc se réjouissait d'avoir, quel que fût l'événement, des amis en
Angleterre, et de s'être si bien ménagé à la fois avec Yorck et Lancastre. Il
n'était pas moins rusé que le roi de France[19], seulement il avait plus
d'orgueil, de folle obstination, d'emportement, et sur cela, il se croyait
plus loyal. Le roi
Edouard[20] s'en alla débarquer à
Ravensport, dans le comté d'Yorck, au lieu même où, soixante et douze ans
auparavant, le comte de Derby débarqua aussi lorsqu'il vint détrôner le roi
Richard II, à qui il succéda sous le nom de Henri IV[21]. Edouard était accompagné de
son frère le duc de Glocester, et du comte d'Hastings, grand-chambellan ; il
n'avait pas avec lui plus de deux mille hommes. Imitant encore en cela le comte
de Derby, il publia qu'il venait non pas disputer la couronne, mais réclamer
sou héritage. Ce fut à ce titre seulement qu'il entra d'abord dans la ville
d'Yorck. Après avoir communié solennellement, il y prêta serment de fidélité
et d'obéissance au roi Henri. Comme le peuple était plutôt favorable à
Warwick qu'à lui, il se voyait contraint à cette dissimulation. Il emprunta
quelque argent à Yorck ; et, sans avoir été encore rejoint par beaucoup de
partisans, il prit sa route vers Londres. Le marquis de Montagut commandait
une armée non loin de là ; sans doute il aurait pu s'opposer à l'entreprise
et au passage du roi Édouard. Il se tint en repos, et sembla s'inquiéter peu de
soutenir la cause de son frère Warwick. Il y avait de tous côtés si peu de
foi dans les promesses et tant de secrètes pratiques, les grands songeaient
tellement à ménager les deux partis, que les liens du sang n'avaient pas
beaucoup de force. Peu à peu la troupe du roi Edouard s'accroissait. Arrivé à
Nottingham, il ne cacha plus ses desseins, et se déclara roi d'Angleterre. Le
comte de Warwick n'avait pas avec lui une assez forte armée pour risquer le
combat : il laissa passer le roi Edouard, comptant qu'il allait l'entourer à
la fois par les armées du marquis de Montagut et du duc de Clarence, à qui il
venait de prescrire leur marche, et par sa propre troupe, qui lui couperait
le chemin de la retraite. Le roi Edouard lui fit offrir de traiter à des
conditions avantageuses. Il n'y vit point sa sûreté ; il comptait sur le
succès, et refusa tout accommodement. Mais le
duc de Clarence, qui devait fermer au roi Edouard le chemin de Londres,
trahissait depuis longtemps Warwick. S'il n'avait pu tenir une première fois
le secret engagement pris avec son frère, l'occasion était maintenant toute
favorable ; il passa de son côté avec toute l'armée qu'il commandait. Il
chercha ensuite à servir de médiateur entre le roi Edouard et le comte de
Warwick. Rien ne put fléchir le comte. Sa haine était trop forte : il
comprenait que son offense était trop grande pour être pardonnée ; on ne put
le faire départir de la foi nouvelle qu'il avait jurée à la maison de
Lancastre. Les
efforts de l'archevêque d'Yorck et du duc de Somerset ne purent engager les
habitants de Londres à fermer leurs portes au roi Edouard. La reine sa femme
était, depuis un an, réfugiée dans le quartier de la ville qui, par privilège
et franchise, servait de lieu d'asile. Elle y avait mis au monde un fils.
Elle était entourée d'un très-grand nombre de ses partisans, qui y avaient
aussi pris retraite. Ainsi il leur était facile de travailler de tout leur
pouvoir le peuple en faveur du roi Édouard. En outre, il devait de fortes
sommes à beaucoup de marchands ; et ses créanciers, souhaitant qu'il redevînt
riche et puissant, étaient ses partisans zélés, comme on avait vu, l'année
précédente, pour les créanciers du comte de Warwick. Enfin, on assurait que
les femmes de grande condition et les riches bourgeoises[22], dont il avait autrefois
recherché les bonnes grâces, servaient de leur mieux ce roi si beau et si
galant, et lui gagnaient leurs maris et leurs parents. L'archevêque
d'Yorck, voyant donc que le peuple semblait se tourner du côté du roi
Edouard, fut le premier à abandonner les intérêts de son frère le comte de
Warwick. Il fit un accommodement, obtint son pardon, et livra la Tour de
Londres. Le 11 avril 1471 le roi Edouard fit paisiblement son entrée, reprit
tout son pouvoir et ses honneurs, et renvoya dans la Tour le roi Henri VI,
dont la raison était trop affaiblie pour sentir la différence d'un palais à
une prison. Cependant
le comte de Warwick s'avançait avec une forte armée. Il avait avec lui le
marquis de Montagut son frère, le duc de Somerset, le comte d'Oxford, le duc
d'Exeter. Une bataille devait décider de son sort, et il se prépara à la
donner. Il aurait pu attendre la reine Marguerite et le prince de Galles, qui
étaient depuis quelques jours en mer, amenant de France les renforts que le
roi Louis leur avait accordés ; mais il craignait que si la maison de
Lancastre devait la victoire à elle-même et à ses propres forces, elle ne se
souvînt des anciennes injures qu'elle avait reçues de lui, et alors son
pouvoir et sa fortune auraient couru de grands risques. La
bataille fut livrée dans la plaine de Barnet, à dix milles de Londres, le 14
avril. Le
combat fut rude et le succès longtemps douteux ; mais enfin le roi Edouard
eut l'avantage. Le comte de Warwick qui, contre sa coutume, était descendu de
cheval et combattait avec les archers pour les faire tenir ferme, fut tué
dans la mêlée, ainsi que son frère, le marquis de Montagut. Le duc d'Exeter
fut laissé pour mort ; le duc de Somerset et le comte d'Oxford parvinrent à
prendre la fuite, après avoir vaillamment combattu. Le carnage fut grand ;
les vainqueurs ne se bornèrent point à refuser merci aux seigneurs, en
criant, « Sauvez le peuple ! » comme c'était la coutume dans les guerres
d'Angleterre. Cette fois, le roi Edouard avait pris en haine le peuple, qui
avait montré trop de faveur au comte de Warwick. D'ailleurs, on pensa que les
gens du commun craindraient bien plus les changements s'ils voyaient qu'eux
aussi en souffraient et n'étaient pas épargnés. Le jour
même de la bataille de Barnet, le prince de Galles et la reine sa mère
débarquaient à Weymouth, dans le comté de Dorset, au sud de l'Angleterre.
Bientôt ils apprirent qu'Edouard était maître de Londres et du roi Henri, que
Warwick était tué et son armée détruite. Madame Marguerite, qui jusqu'alors
avait montré tant de constance et de courage dans ses revers, ne trouva plus
de forces contre ce dernier coup de la fortune ; elle tomba dans le désespoir
et se retira au monastère de Beaulieu, dans le Hampshire. Le duc de Somerset,
échappé au combat de Barnet, le comte de Devonshire, et beaucoup d'autres
anciens partisans de la maison de Lancastre, s'efforcèrent de relever son
courage ; ce fut avec grande peine qu'ils la décidèrent à exposer au sort des
armes son fils unique, sa seule et dernière espérance. Elle voulait qu'il
retournât en France pour y attendre des temps meilleurs et une plus favorable
occasion ; enfin elle céda à leurs promesses et aux espérances qu'ils
fondaient sur le nombre et la puissance des amis de la maison de Lancastre. En
effet, en peu de jours ils réunirent aux troupes que sir John Wenloch et le
prieur de Saint-Jean avaient amenées de Calais et de France, les débris de
l'armée du comte de Warwick et d'autres renforts, que les seigneurs de leur
parti assemblèrent, chacun dans son canton. Le comte de Pembroke devait
surtout lever beaucoup de gens dans la principauté de Galles où il avait une
grande puissance ; car il se nommait Tudor, et descendait des anciens princes
du pays. Le chic de Somerset, qui commandait l'armée de madame Marguerite et
d'Édouard de Lancastre, résolut d'aller au-devant des forces que devait amener
le comte de Pembroke, et il se dirigea de ce côté. Le roi
Édouard ne perdit point de temps et marcha diligemment pour s'opposer à ce
dernier et redoutable effort de ses ennemis. Le duc de Somerset était déjà
arrivé à Tewksbury, sur la Saverne, et se préparait à passer la rivière pour
suivre sa route vers le pays de Galles. La reine, qui n'avait pas une autre
pensée que de sauver son fils, voulait qu'on hâtât d'autant plus ce passage,
que l'armée d'Yorck approchait. Le duc de Somerset s'y refusa ; il pensa
qu'une faible partie de ses troupes seulement aurait le temps de passer,
tandis que le reste demeurerait livré à une défaite certaine. Il se
retrancha fortement devant la ville de Tewksbury, et attendit l'attaque de
l'ennemi. Le duc de Glocester s'avança le premier contre le retranchement, et
fut vivement repoussé ; mais cette retraite n'était qu'une feinte pour
attirer le duc de Somerset hors de ses lignes. Il en sortit en effet,
poursuivit le duc de Glocester, et il ordonna en même temps à sir John
Wenloch de marcher pour l'appuyer. Bientôt il eut affaire à des forces
supérieures et fut contraint de revenir promptement eu arrière. Ses ordres
n'avaient pas été suivis ; il n'était point soutenu ; sa retraite fut
soudaine et désordonnée, La rage s'empara de lui, et arrivant sur sir John
Wenloch., qu'il trouva immobile à la tête de ses gens dans le retranchement.,
il lui fendit la tête d'un coup de hache, en le nommant traître et parjure.
En effet sir John avait plus d'une fois changé de parti. Cette
action furieuse, qui témoignait combien le duc de Somerset était violent et
troublé, acheva de mettre le trouble dans son armée. Le retranchement fut
forcé. Le carnage fut moins grand qu'à Barnet, parce que le combat fut moins
vaillamment soutenu. Le prince de Galles, fait prisonnier, fut amené devant
le roi Édouard. « Pourquoi, lui dit-il avec hauteur, osez-vous venir ainsi
dans mon royaume à main armée et bannières déployées ? — Pour réclamer le
royaume et l'héritage légitime de mes ancêtres, » répondit le jeune prince.
Sur cette noble et fière réponse, le roi, enflammé de colère, frappa de son
gantelet le prince de Galles. Ce fut le signal de sa mort. Aussitôt le duc de
Glocester, le duc de Clarence qui lui avait fait serment et avait combattu
pour sa cause, le marquis de Dorset et le comte de Hastings, tombèrent sur
lui à coups de poignard et l'égorgèrent. Le duc de Somerset et le grand
prieur de Saint - Jean s'étaient réfugiés dans l'abbaye de Tewksbury. Le roi
Édouard, ne respectant pas cet asile, voulut les faire enlever de force ;
l'abbé se présenta devant la porte en habit sacerdotal, le Saint-Sacrement en
ses mains. Alors le roi promit la vie aux prisonniers : ils n'en furent pas
moins décapités le lendemain. La
reine Marguerite fut trouvée demi-morte dans son chariot, emmenée à Londres
et enfermée à la Tour. Son mari, le roi Henri, y fut peu de jours après mis à
mort sans nul jugement, par l'ordre, et peut-être même de la main du duc de
Glocester, qui commençait à avoir une grande renommée de cruauté, et la
mérita encore mieux par la suite. Ce fut lui qui régna quelques années après
sous le nom de Richard III. Le duc
de Bourgogne était loin de croire que son secret allié, qu'il avait si mal
accueilli et si peu secouru, aurait un succès tellement rapide. Les premières
nouvelles favorables, qui annonçaient la marche d'Édouard d'Yorck vers
Londres, arrivèrent comme la trêve venait d'être signée par les ambassadeurs
de France et de Bourgogne. Le Duc s'enferma seul durant quatre heures ; son
courroux, de ce qu'on avait conclu trop vite, était si grand, que personne
n'eût osé lui adresser une parole. Il hésita longtemps s'il ratifierait ce
qui avait été promis en son nom. Il s'y décida enfin et y apposa son sceau,
le 10 avril, quatre jours avant la bataille de Barnet. Successivement on
apprit toutes les victoires du roi Édouard et l'entier désastre de la maison
de Lancastre. La bataille de Tewksbury se donna le 4 mai. Afin de
ne pas s'éloigner des nouvelles d'Angleterre, le roi de France était resté
sur les marches de Picardie jusqu'au commencement de juin. Lorsqu'il vit que
tout était perdu pour le parti qu'il protégeait, et auquel cependant il venait
de manquer de foi, en signant, contre la teneur du traité d'Amboise, une
trêve séparée avec le duc de Bourgogne, il retourna à Paris. Tout était bien
changé pour lui. Au lieu d'un puissant allié ; il allait avoir un ennemi de
plus, et un ennemi redoutable. Les princes de son royaume, son frère., le duc
de Bretagne, le connétable allaient avoir bien moins de crainte de lui et se
livrer plus activement que jamais à toutes leurs sourdes pratiques. En outre,
ses plus fidèles serviteurs, ses plus vaillants capitaines étaient mécontents
de ce qu'il avait tout d'un coup arrêté la guerre, au moment où elle semblait
promettre un si heureux succès. L'accueil
qu'il reçut à Paris put déjà lui faire apercevoir qu'il était en moins bonne
situation. Des inscriptions et des rimes satiriques furent trouvées affichées
à l'hôtel-de-Ville, au charnier des Innocents et en divers lieux. Des
ballades coururent le peuple où l'on se raillait de la dernière trêve, et où
l'on s'exprimait fort injurieusement touchant plusieurs seigneurs qui
entouraient le roi, sur le connétable spécialement. Le roi se montra fort
mécontent de ces discours et de ces écrits diffamatoires. Il fit publier à
son de trompe, dans les places publiques, pie quiconque en connaîtrait les
auteurs devait, sous peine de mort, venir les déclarer, et recevrait, au
contraire, trois cents écus d'or pour prix de la dénonciation. On eut quelque
soupçon sur un nommé Pierre le Mercier, fils d'un marchand de lunettes ; mais
rien ne fin prouvé, et il fut mis en liberté. On conduisit aussi en prison
maître Henri Mariette, ancien lieutenant criminel de la prévôté de Paris,
qu'on accusait encore d'avoir parlé injurieusement de maître Vanderiesche en
qui le roi avait alors grande confiance. Le Parlement ne le trouva pas
coupable non plus. Du reste, le roi continua à chercher les occasions de se
rendre populaire : pour montrer l'affection qu'il portait à sa bonne ville de
Paris, il alla allumer de sa main le feu de joie de la Saint-Jean devant
l'Hôtel-de-Ville. Son
fière, le duc de Guyenne, était toujours avec lui et ne l'avait pas quitté
depuis plusieurs mois. Le principal soin du roi était en ce moment de
s'opposer à son projet de mariage avec mademoiselle Marie de Bourgogne. Il
voyait que c'était le but actuel de tous les princes du royaume. Il ne savait
pas que le duc de Bourgogne n'en avait pas plus envie que lui, par crainte
aussi que son pouvoir en fût diminué. Quoi
que le roi pût faire, il ne pouvait acquérir d'autorité durable sur l'esprit
de son frère, ni l'empêcher d'être en intelligence avec tous ses ennemis.
Presque sous ses yeux, à Orléans, où il se rendit en quittant Paris, les
négociations reprirent en secret. L'abbé de Bégars et le chancelier de
Bretagne, en revenant d'auprès du duc de Bourgogne, virent M. de Guyenne. Ils
lui parlèrent du mariage de mademoiselle Marie, lui donnèrent espérance de le
voir réussir, l'assurèrent que le duc Charles voulait la lui accorder. Pour
lui, il les chargea d'assurer le duc Charles de toute sa bonne volonté. Il
s'emploierait, disait-il, à lui faire rendre les villes qu'on venait de lui
prendre, et voulait assurer l'exécution pleine et entière des traités de
Conflans et de Péronne. Il voyait bien que le roi avait dessein de le garder
près de lui, mais il saurait, disait-il, s'en débarrasser, et se retirer dans
son apanage de Guyenne. De là il ferait parvenir ses remontrances ; et si le
roi n'y avait pas égard, il donnerait aussitôt son scellé aux ducs de
Bretagne et de Bourgogne. Le duc
de Guyenne quitta, en effet, le roi, qui, alors n'eut plus une autre pensée,
ni un autre souci que de se garantir des embarras et des maux dont son frère
était toujours la première cause, ou du moins l'instrument nécessaire. Le
premier soin du jeune prince, en retournant en Guyenne, fut de mander Odet d'Avdie
sire de Lescun, afin de s'aider de ses conseils. Le roi fit engager ce
gentilhomme à venir d'abord le trouver pour lui communiquer d'importantes
choses ; le sire de Lescun ne s'arrêta pointa cette invitation, et se rendit
promptement auprès de M. de Guyenne. Malgré les promesses qu'il avait faites
au roi, il était loin de le servir fidèlement, et le tenait sans cesse en
doute sur ses véritables intentions. Bientôt
il n'y eut plus rien de caché dans les desseins du duc de Guyenne ; se fiant
aux espérances qu'on lui avait données, il envoya l'évêque de Montauban, à
Rome, auprès du pape, afin d'obtenir les dispenses pour épouser mademoiselle
de Bourgogne. Le roi essaya encore de l'en détourner par voie de persuasion.
Il lui envoya, au commencement du mois d'août, Imbert de Batarnai, sire du
Bouchage, avec les instructions les plus pressantes. Il était chargé de
représenter à M. de Guyenne, qu'ayant fait au roi un serment sur la vraie
croix de Saint-Laud, s'il venait à l'enfreindre, il courait le risque de
mourir dans l'année, comme cela arrivait infailliblement à ceux qui violaient
les serments faits sur ladite vraie croix ; on en avait vu naguère des
exemples, disait le roi. De
plus, M. de Guyenne devait se souvenir comment le roi avait fidèlement tenu
son serment de lui faire savoir toutes les choses qu'on leur dirait pour
semer défiance entre eux : il en avait toujours agi ainsi, et spécialement
pendant la présente année. De quoi
pouvait se plaindre M. de Guyenne ? n'avait-il pas reçu le plus grand et le
plus bel apanage qui eût jamais été donné à un fils de France ; bien plus
avantageux, certes, que celui qui était demandé pour lui par le duc de
Bourgogne ? Il
devait se rappeler la grande haine que la maison de Bourgogne avait eue pour
leur père, le feu roi Charles ; les outrages qu'elle lui avait faits ; les
efforts qu'elle avait tentés pour le priver de la couronne après l'avoir fait
déshériter. N'étaient-ce pas des motifs suffisants pour que le roi ne voulût
pas que son frère prît alliance dans une telle maison ? Ne serait-ce pas
chose étrange, que le second fils de France, le troisième personnage du
royaume, allât épouser la fille de celui qui était allié formellement au roi
d'Angleterre, ancien ennemi de la couronne de France, et qui portait son
ordre ? Qu'en dirait tout le royaume, lorsqu'on verrait que, malgré ses serments,
M. de Guyenne faisait un mariage, tel qu'on ne pourrait savoir combien de
maux en sortiraient ? D'ailleurs,
pour quelle cause M. de Guyenne désirerait-il ce mariage ? Le duc de
Bourgogne était jeune, récemment marié à une femme disposée à avoir des
enfants ; s'il leur naissait un fils, quelle part M. de Guyenne aurait-t-il à
leur succession ? Ce serait donc un mariage sans profit, et sans grand
plaisir non plus. Car les filles de cette maison de Bourgogne étaient, disait
le roi, bien qu'il n'eût ni preuves ni exemples à en fournir, sujettes à de
grandes maladies. Celle-ci ou n'aurait point d'enfants ou les aurait mal portants.
On assurait, continuait toujours le roi, qu'elle était déjà enflée et bien
malade. Le bruit courait même qu'elle était morte. Le roi
faisait donc prier son frère de lui promettre que, nonobstant toutes
dispenses qu'il pourrait obtenir du pape, il n'épouserait point mademoiselle
de Bourgogne. Il l'assurait en outre que, quoi qu'on en pût dire, il n'avait point
singé à aller trouver le duc de Bourgogne pour s'appointer avec lui ; qu'au
contraire il communiquait à M. de Guyenne toutes ses grandes affaires, et
prendrait toujours ses bons conseils, auxquels il avait plus de confiance
qu'en ceux de nul autre. A peine
le sieur du Bouchage était-il parti, que le roi fut averti d'un autre projet
qui le jeta dans une inquiétude nouvelle. On lui avait fait savoir que le
sire de Lescun ne se rendait auprès de M. de Guyenne que pour lui faire
épouser mademoiselle Éléonore de Foix, fille du comte de Foix. Déjà quelques
mois auparavant ce sire de Lescun, qui gouvernait toujours le duc de
Bretagne, l'avait marié avec Marguerite de Foix, sœur aînée d'Éléonore. La
maison de Foix était en ce moment très-puissante. Le comte venait de forcer
son beau-père, le roi d'Aragon, de le reconnaître pour héritier du royaume de
Navarre, et de lui en ahan-donner le gouvernement. Son fils aîné avait, comme
on l'a vu, épousé madame Madeleine de France, sœur du roi Louis ; mais il
avait péri peu auparavant par accident dans un tournoi donné à Libourne, chez
le duc de Guyenne. Son second fils, le vicomte de Narbonne, était un des
meilleurs capitaines et des plus loyaux serviteurs du roi ; ses filles
avaient épousé le marquis de Montferrat, le comte d'Armagnac et le duc de
Bretagne. Ainsi, dans un tel moment, le roi avait grand intérêt à 'ne pas
avoir contre lui un prince si puissant, si bien allié, et à ne pas augmenter
encore son pouvoir en laissant M. de Guyenne épouser sa dernière fille[23]. « Quant
au mariage de Foix, écrivit-il tout aussitôt au sire du Bouchage, vous savez
le mal que cela me serait. Mettez donc vos cinq sens de nature à l'empêcher.
On m'a dit que mon frère n'était point de lui-même porté à le faire. C'est
sans doute pour l'y contraindre que M. de Lescun l'a engagé à se porter pour
garant de la dot de la duchesse de Bretagne, afin qu'embarrasse comme il sera
de la payer, il épouse la sœur, sous condition que le duc de Bretagne le
tienne quitte de la somme. J'aimerais mieux la payer et racheter toutes les
autres difficultés que de laisser faire ce mariage. Ne vous hâtez pas de
revenir, et besognez bien. Parlez à M. de Guyenne d'épouser une fille du roi
d'Aragon. Sans doute M. de Foix ne le voudra point, parce qu'il s'attend à avoir
le royaume d'Aragon par sa femme. Ainsi mon frère pourrait lui-même nous bien
servir. Parlez-lui pleinement, remerciez-le bien de ce qu'il m'a fait dire
que le duc de Bourgogne ne tient nul compte de mes protestations. Dites-lui
que, puisqu'il me mande la vérité, je connais bien qu'il ne veut pas me
tromper Répétez que, s'il veut prendre une femme qui ne me soit pas suspecte,
je ne garderai aucune inspection sur lui, et qu'il aura autant ou plus de
puissance que moi dans le royaume tant que je vivrai. Bref, monsieur du
Bouchage, mon ami, si vous pouvez gagner ce point, vous me mettrez en
paradis. Demeurez là-bas jusqu'à ce que M. de Lescun s'en soit allé,
dussiez-vous faire le malade, et ne revenez pas sans avoir mis notre affaire
à bien. Adieu, monsieur du Bouchage, mon ami, je prie Dieu et Notre-Darne de
vous accorder de bien besogner. » Le roi
faisait en même temps tout son possible pour disposer en sa faveur la maison
de Foix[24]. Il n'y avait sortes de paroles
bonnes et amicales qu'il n'écrivit au comte. A lire ses lettres, on eût pu
croire qu'il n'avait en nul autre prince ou seigneur une si grande confiance.
Il lui avait envoyé son fils, le vicomte de Narbonne, afin de le persuader
mieux encore de son amitié, et de l'engager à une entrevue. « Je connais
bien, écrivait-il au vicomte de Narbonne, le grand vouloir que vous avez de
me rendre service, et je vous en remercie ; tenez-vous certain que je ne
l'oublierai pas, et que quand mes besognes seront bonnes, les vôtres ne
seront pas mauvaises. » Puis il finissait : « Si nous en venons à la guerre,
croyez que je désire bien que vous y soyez. » Car il savait flatter les gens
mieux que personne. Cependant
sa méfiance et sa dissimulation étaient si grandes qu'elles se découvraient
toujours par quelque point, et souvent lui enlevaient le fruit de ses soins.
Ainsi, tout en montrant de si beaux semblants au vicomte de Narbonne, il
avait écrit à M. de Guyenne dans un tout autre sens, et ce prince n'eut rien
de plus pressé que de le dire au vicomte[25]. « Sire,
écrivit celui-ci au roi, quand j'ai été par deçà, j'ai trouvé monsieur mon
père tout autre que je ne le croyais ; car il n'eût rien fait que par les
conseils de monsieur de Lescun, lequel, par Dieu, sire, souhaite votre bien
d'une façon dont je ne voudrais pas. La chose qui l'a le plus mécontenté, ça
été une lettre que vous avez écrite à monsieur votre fière, et qui ne devait
pas donner grand crédit à mes paroles. Vous disiez que ce que vous vouliez
faire pour moi ne nie serait accordé que s'il le voulait bien. Vous mandiez
aussi que j'étais homme pariant volontiers, et que, si je parlais contre
vous, il vous en informât. Plût à Dieu, sire, que jamais les paroles d'un
homme ne vous fissent plus de dommage que les miennes ; car, par Dieu, si
vous aviez le bien que je vous souhaite, vous seriez bientôt au-dessus de vos
besognes. Aussi suis-je ébahi, sire, comment vous dites de telles choses de
moi, Je n'eus jamais nul vouloir que de vous servir. Aucunes paroles ni
lettres de vous ne pourront même m'empêcher de vous rendre service, quand je
verrai que je le puis. Sire, incontinent que je fus arrivé, on présenta ces
lettres à nia barbe, en nie disant que voilà comment vous aviez confiance en
moi, et quelle bonne volonté vous aviez de me faire du bien. Puis ils
ajoutèrent que, si je les croyais, je ne vous servirais plus, et emploierais
ailleurs ma peine. Dieu sait si j'en suis pressé. Le sire de Guise 'qui
portera cette lettre vous informera encore d'autres choses, dont je le
charge. Je vous supplie, sire, qu'il vous plaise jeter ma lettre au feu, ou
la rendre au porteur. » Mais ce
n'était pas de la maison de Foix seulement que le roi avait à s'inquiéter. De
plus grands embarras, de plus pressants périls s'apprêtaient de toutes parts
contre lui. Il en sut bientôt quelque chose[26]. Maître Olivier Leroux, qu'il
avait envoyé en Espagne, s'était arrêté à Mont-de-Marsan pour voir le comte
de Foix. Ce prince s'était plaint du peu d'égard que lui témoignait le roi. « A
moi, disait-il, qui pourrais lui rendre de si grands services, plus grands
que personne dans le royaume, si j'étais content de lui. » Maître Olivier
Leroux se trouva par hasard logé dans le même hôtel qu'Henri Milet, envoyé du
duc de Bretagne. Il le fit parler, et apprit qu'une alliance se traitait en
ce moment entre les ducs de Guyenne, de Bretagne et de Bourgogne ; que le roi
d'Angleterre leur faisait offrir des secours, à condition qu'il aurait la
Guyenne et la Normandie ; que Lescun conduisait toute cette affaire. Le comte
de Foix assurait qu'il n'avait pas donné son scellé pour l'alliance ; mais,
selon ce qu'écrivait maître Leroux, on ne pouvait guère se fier à ce qui ce
prince disait, tant il était mécontent de ce que le roi avait donné à madame
Magdeleine de France la tutelle de Gaston Phœbus, son petit-fils, au lieu de
la lui conférer. L'envoyé de Bretagne niait aussi que les princes eussent
accepté les offres du roi d'Angleterre : cependant maître Olivier Leroux ne
le croyait pas. Il était parvenu à ramasser des morceaux de lettres
déchirées, où l'on voyait qu'il était fort question d'Amiens, de
Saint-Quentin et d'alliances ; il les envoyait au roi, et l'avertissait que
sans doute il avait à se méfier beaucoup de quelques-uns de ceux qui
l'entouraient. En même temps, le duc de Guyenne rappelait le comte
d'Armagnac, lui rendait ses seigneuries confisquées par le roi, et lui
accordait toute sa confiance. Pour
lors commencèrent des négociations et des ambassades où, pendant plus de, six
mois, tous les princes ne cherchaient qu'à se tromper les uns les autres, où
nulle parole n'était sincère. Il y avait les ambassadeurs publics et les
messagers secrets. Réciproquement on s'efforçait de gagner les serviteurs et
les conseillers ; souvent ils feignaient de se laisser corrompre ; en telle
sorte qu'on ne savait pas bien pour qui ils travaillaient, ou s'ils avaient
un autre but que de se faire donner de l'argent. D'un
côté, le roi offrait à monsieur de Bourgogne[27] de conclure un mariage entre le
jeune Dauphin et sa fille, de lui rendre Amiens et tout ce qu'il venait de
lui prendre, et de lui abandonner le connétable et le comte de Nevers, à
condition qu'ils contracteraient ensemble une alliance contre les ducs de
Guyenne et de Bretagne, et prendraient mutuellement les ordres de
Saint-Michel et de la Toison, comme gage de fraternité d'armes. Ces
conditions furent même acceptées au nom du Duc par messire Ferry de Cluny.
Mais alors s'élevèrent des difficultés que devait produire l'extrême méfiance
réciproque des deux princes. Le Duc ne voulait pas signer l'alliance avant
que la remise des villes fût faite. Le roi ne voulait pas remettre les villes
avant que les lettres d'alliance fussent signées. Sur cela, il n’y avait
sorte d'expédient qu'on ne cherchât pour se donner une double et mutuelle
garantie. Tantôt
le roi offrait pour otages plusieurs des princes de son sang, si le Duc
voulait déposer ses lettres d'alliance entre les mains du sire de Craon, qui
serait en même temps affranchi de tout devoir de sujet et de vassal, dégagé
des serments de l'ordre de Saint-Michel, afin d'agir en toute liberté, et qui
ne s'éloignerait pas de plus de dix lieues des marelles de Bourgogne. Tantôt
on proposait que le Duc fit et signât les lettres, les montrât au sire de
Craon, fît le plus fort serment qu'on pourrait imaginer, et donnât les otages
que le roi demanderait ; alors les villes seraient remises avant la
délivrance_ des lettres. Puis il
était question de choisir, de commun accord, une personne sûre qui serait
dépositaire des villes et des lettres. On
parlait encore de déposer les lettres dans l'église Notre-Dame de Paris, sous
le serment de l'évêque et des chanoines, qui ne les délivreraient qu'après la
remise des places ; et le roi, de son côté, jurerait, 'sous peine
d'excommunication, d'anathème et d'interdit, en renonçant par avance à toute
absolution, de ne prendre ni laisser prendre ces lettres. On
proposait au Duc d'envoyer un de ses serviteurs porter les lettres au roi, et
les lui montrer sans les lui donner, jusqu'au moment où les villes seraient
remises ; et le roi devait, par les mêmes serments, s'engager à ne faire
aucune violence au porteur de ces lettres. En
outre, le roi accordait six mois de délai au Duc pour faire son serment de
foi et hommage, et lui permettait de ne pas venir en personne. La paix
était donc, pour ainsi dire, conclue ; néanmoins le Duc n'avait pas au fond
un grand désir de traiter avec le roi. Son alliance avec les ducs de Bretagne
et de Guyenne, celle qu'il venait de conclure avec le roi d'Aragon, lui
donnaient maintenant espoir de détruire son adversaire. Il faisait plus de
fonds encore sur ses bonnes relations avec le roi Edouard d'Angleterre, qui,
sans montrer aucun ressentiment de ses froideurs, lui avait écrit aussitôt
après son rétablissement pour lui témoigner toute son affection et sa
reconnaissance[28]. Ainsi
le sire de Craon et Pierre Doriole n'obtenaient nulle réponse sur les
difficultés qui suspendaient la dernière conclusion du traité. Le roi perdait
patience lorsqu'il était par hasard quelques jours sans savoir de leurs
nouvelles et les en gourmandait. « Quand les choses vont bien, leur
écrivait-il, je n'ai que faire d'être averti ; mais quand elles vont mal, il
faut que je le sache pour y remédier. » Surtout, il ne voulait point
qu'ils revinssent, ni qu'ils regardassent jamais l'affaire comme rompue. En
aucun temps, il n'avait eu tant besoin de la paix : tout semblait se déclarer
contre lui Depuis la mort récente du duc Jean de Calabre, le roi d'Aragon
obtenait un plein succès ci Catalogne, et bientôt le Roussillon allait être
exposé. Sa sœur, la duchesse de Savoie, malgré tous les bons services qu'il
lui avait rendus, se détachait de son parti, et traitait avec les princes. Il
craignait même qu'elle n'entraînât de ce côté le duc de Milan, son plus
fidèle allié. Ainsi il devenait chaque jour moins exigeant pour la paix. Il
envoyait message sur message, afin qu'elle fût signée, protestant qu'il était
faux qu'il traitât avec aucun autre qu'avec le duc de Bourgogne. Il assurait
même qu'il se fiait entièrement à lui, s'agirait-il de sa vie. En même
temps, il cherchait tous les moyens de ramener à lui le duc de Guyenne. Il
lui faisait offrir sa fille en mariage, promettait d'ajouter à son apanage le
Rouergue, le Limousin, l'Angoumois et le Poitou ; de lui donner une compagnie
de six cents lances soldées, et de le faire lieutenant général du royaume.
Mais le prince était si prévenu pour le mariage de Bourgogne, ceux qui le
gouvernaient en ce moment étaient tellement opposés au roi, et la naissance
du Dauphin avait fait un si grand changement dans sa situation, que les
offres les plus magnifiques ne pouvaient le tenter. Il en rendait un compte exact
au duc de Bourgogne[29], et en tirait seulement un
motif pour le presser avec plus d'instances de lui donner sa fille. De ce
côté rien n'avançait non plus ; le Duc promettait de vive voix ; il lui
arriva même d'en toucher quelque chose par lettre, afin d'entretenir
l'espérance de M. de Guyenne. Sa volonté toutefois ne variait pas à ce sujet.
Il voulait marchander lé mariage de sa fille, en faire un appât pour les
princes les plus puissants de la chrétienté, mais il ne songeait à l'accorder
à aucun d'entre eux. Encore en ce moment cette conduite dissimulée lui
servait à enlever au roi un de ses alliés. Le duc Nicolas de Calabre
recherchait en secret mademoiselle de Bourgogne. Le duc
de Bretagne et le connétable servaient de tout leur pouvoir les projets de M.
de Guyenne ; mais chacun agissait de son côté, afin de ne partager avec nul
autre l'obligation que ce prince aurait envers ceux qui lui feraient obtenir
ce qu'il souhaitait si vivement. Du reste, le connétable, tout puissant et
redoutable qu'il pouvait être, était devenu en ce moment si odieux au duc de
Bourgogne, qu'il n'avait pas grand crédit sur lui. C'était surtout les
conseillers du duc de Bretagne qui maintenant conduisaient cette affaire.
Poncet de la Rivière, le sire d'Urfé et d'autres bannis du royaume de France,
s'étaient emparés de toute sa confiance ; ils s'entendaient avec les gens qui
gouvernaient M. de Guyenne ; ils avaient des intelligences partout ; sans cesse
on voyait eux et l'abbé de Bégars aller et venir de Bretagne en Flandre,
presser le duc de Bourgogne de conclure le mariage, le supplier d'assembler
son armée. D'abord, ils avaient souhaité que les Anglais ne fussent pas
appelés ; il leur semblait que les princes de France avaient assez de force
pour être maîtres dans le royaume ; mais depuis qu'ils avaient appris que le
roi venait de traiter avec le roi d'Écosse et de lui offrir le duché de
Bretagne en lui promettant de l'aider à faire cette conquête[30], la crainte les avait saisis,
et ils demandaient au duc de Bourgogne de requérir au moins six mille Anglais
de son allié le roi Édouard. Là, naissait une difficulté nouvelle, tant les
affaires des rois et des princes étaient doubles et compliquées. Les Anglais
ne voulaient pas absolument que le Duc donnât sa fille à M. de Guyenne. Le
jeune Dauphin pouvait mourir, et le royaume pouvait venir au frère du roi,
qui se trouverait maitre alors d'une puissance merveilleuse et redoutable à
l'Angleterre. Le roi Édouard se serait donc bien gardé de servir un pareil
projet ; il voulait même recevoir une formelle assurance qu'il n'en serait
plus question. Le Duc pouvait bien le laisser entendre, mais non pas en
donner la promesse authentique et publique, car il aurait par-là rompu toute la
ligue des princes de France contre te roi. Telle
était la situation des choses : menaçante pour le roi, toutefois traînant en
longueur. De ses nombreux ennemis le duc de Bourgogne semblait, en cet
instant, le moins pressé d'agir. De tous côtés on lui offrait de belles
conditions. Le roi faisait de grands sacrifices pour le désarmer, et souvent
le Duc avait la pensée que rien n'aurait pour lui autant d'avantage que de
les accepter. En effet, pour ses grands projets d'ambition sur l'Allemagne,
il lui suffisait de n'avoir rien à redouter de la France. Il s'occupait avant
tout à former de belles compagnies d'ordonnance afin de ne pas être pris au
dépourvu comme l'année précédente, et s'apprêtait à loisir pour commencer la
guerre quand il en serait temps. Ainsi ; satisfait et orgueilleux de sa
puissance qu'il avait vue un moment ébranlée, il ne se hâtait pas, et
recevait, au milieu des magnificences de sa cour, toutes les ambassades qui
venaient implorer son alliance. Il lui palissait n'avoir jamais été en si
grande fortune. Un jour que le sire d'Urfé était venu au nom du duc de
Bretagne, et devisait avec lui dans l'embrasure d'une fenêtre, il appela tout
d'un coup le sire Comines et lui dit en souriant : « Voici le seigneur d'Urfé
qui me presse de faire mon armée la plus grosse que je pourrai, et me dit que
nous ferons le grand bien du royaume. Vous semble-t-il que si j'y entre avec
la compagnie que j'y mènerai, j'y fasse guère de bien ? — Non, monseigneur,
assurément, répondit Comines. — Ah ! continua le Duc, j'aime beaucoup plus le
bien du royaume de France que M. d'Urfé ne pense ; car, au lieu d'un roi
qu'il y a, j'en voudrais six. » Le roi
voyait son danger, mais jamais il n'avait si mal réussi à l'écarter. Personne
n'avait plus confiance en ses paroles. Il ne pouvait détacher aucun des
princes ni seigneurs de l'alliance qu'ils formaient contre lui. Le seul qu'il
réussit à attirer à lui, fut Philippe de Savoie, comte de Bresse, jusqu'alors
un de ses plus mortels ennemis. Il le maria avec Marguerite, sœur du duc de
Bourbon, lui donna une compagnie de cent lances, reçut son serment comme
chevalier de Saint-Michel, et lui promit les comtés de Die et de Valentinois.
Parmi les bannis qui étaient si actifs à lui faire tout le mal possible, il
se réconcilia avec le sire du Lau, et lui rendit une grande confiance.
Tannegui-Duchâtel lui vendit le gouvernement du Roussillon, et il fut chargé
de ce poste, alors fort important à cause de la guerre de Catalogne. Ce qui
eût été essentiel au roi, c'eût été de gagner ceux qui gouvernaient son
frère, car tout le mal était là. Il n'y omettait rien et dépensait beaucoup
pour cela sans pouvoir y réussir. Seulement il savait fort en détail tout ce
qui se passait dans cette cour. Le plus grand désordre y régnait, et rien ne
se faisait avec raison ni prudence. Le duc de Guyenne avait depuis environ
deux ans, pour maîtresse, Colette de Jambes, dame de Montsoreau, veuve de
Louis d'Amboise, vicomte de Thouars. Elle avait grand crédit sur lui, et la
faveur d'Odet d'Aydie, sire de Lescun, était devenue incertaine et
chancelante. On ne voyait autour de ce prince que discordes, cabales,
jalousies, haines furieuses entre tous ses serviteurs. Il y avait le parti
des femmes et le parti du sire de Lescun, qui travaillaient mutuellement à se
détruire par tous les moyens possibles, et s'imputaient l'un à l'autre mille
infamies, jusqu'aux empoisonnements. Mais les uns comme les autres étaient
déclarés contre le roi. Il n'avait pu regagner les bons offices du sire de
Lescun ; et quelque chose qu'il eût fait pour s'acquérir Aubin, sire de
Malicorne, qui était chef du parti des femmes, bien qu'il lui eût donné la baronnie
de Médoc, à n'en pouvait tirer aucun service. La cour du duc de Guyenne était
le lieu où l'on entendait le plus de discours injurieux au roi, où l'on se
livrait le plus hautement à l'espérance de l'opprimer. « Anglais,
Bourguignons, Bretons, disait-on, vont lui courir sus, et s'il entreprend
quelque chose contre M. de Guyenne, on mettra tant de lévriers à ses
trousses, qu'il ne saura de quel côté fuir. » Rien que dans cette portion du
royaume, le roi avait contre lui une ligue puissante : son frère, le comte
d'Armagnac, le comte de Foix et le roi d'Aragon, auraient suffi pour lui
causer de grands embarras. Qu'était-ce donc lorsqu'il pouvait être attaqué en
même temps par la Bourgogne, la Bretagne et l'Angleterre ? Déjà même les gens
de la cour de Guyenne se vantaient qu'avant deux mois le duc de Bourgogne
serait venu, à travers le royaume rejoindre leur naître. Pendant
que tout semblait se préparer pour perdre le roi, sans que son habileté pût
le sauver, il commença à mettre une grande espérance en la santé défaillante
de son frère. C'était vers le mois de juillet, à Orléans, qu'ils s'étaient
séparés ; et, vers la fin de septembre, le duc de Guyenne était tombé malade.
Madame de Thouars, sa maîtresse, l'était devenue en même temps, et bientôt
son état parut désespéré. On la saignait tous les huit jours, et les médecins
trouvaient son sang le plus mauvais du monde[31]. Le roi était tenu fort au
courant de la santé de son frère et de madame de Thouars. Elle languit de la
sorte pendant plus de cieux mois et mourut le 14 décembre. Le bruit public
fut qu'elle avait été empoisonnée par Jourdan Favre, dit Versois, religieux
bénédictin, aumônier du duc de Guyenne, et qui tenait récemment de lui
l'abbaye de Saint-Jean-d’Angély. On raconta qu'il avait pelé une pêche avec
un couteau empoisonné, et l'avait donnée à madame de Thouars. Ce moine, qui
le duc de Guyenne accordait beaucoup d'affection, était du parti du sire de
Lescun contre la favorite du Duc. Il fallait qu'elle n'eût aucun soupçon
contre l'un ni contre l'autre ; car elle les nomma tous les deux parmi ses
exécuteurs testamentaires. Toutefois, le crime du moine passa pour chose
avérée ; on disait partout qu'on allait procéder contre lui ; que l'évêque
d'Angers et d'autres commissaires l'avaient interrogé ; qu'il allait être
brûlé vif. Il n'en fut rien ; l'abbé de Saint-Jean ne sembla nullement perdre
la confiance du duc de Guyenne, ce qui paraissait fort surprenant. Ce
prince continuait à être fort malade de la fièvre quarte. On le transporta à Saint-Jean-d’Angély.
Il s'affaiblissait beaucoup. Le bruit de sa mort fut même répandu dans tout
le royaume. Cela n'empêchait pas, lui ou ses serviteurs, de s'occuper sans
relâche du projet de mariage et de la ligue contre le roi. Les ambassades se
succédaient incessamment comme on a vu. Il voulut prendre le serment de ses gens
d'armes de le servir contre le roi son frère ; plusieurs s'y refusèrent, et
le quittèrent. Les gentilshommes de Guyenne n'étaient pas tous animés d'une
complète bonne volonté pour lui. Enfin,
vers le mois de mars 1472, nonobstant le fâcheux état de M. de Guyenne, les
voies de fait allaient commencer ; le roi avait envoyé beaucoup de forces de
ce côté. Tannegui commandait à Niort ; le sire de Crussol en Angoumois. Le
duc de Guyenne, de son côté, avait mandé le ban et l'arrière-ban ; il
voulait, tout faible qu'il était, se faire porter de Bordeaux à Pons sur les
marches de Saintonge. Mais il paraissait si malade, et tout se faisait chez
lui avec si peu d'ordre, que l'armée du roi se serait avancée sans
résistance. Le sire de Crussol se chargeait avec cent lances d'aller enlever
le prince. Telle
n'était pas la volonté du roi. Il craignait de faire déclarer le duc de
Bourgogne, qu'en ce moment même il pressait plus que jamais pour la paix, lui
faisant les meilleures conditions. D'ailleurs, il comptait que la mort de son
frère allait enfin le tirer de peine. « Monsieur le grand-maître, écrivait-il
à Dammartin, j'ai eu nouvelles que M. de Guyenne se meurt ; il n'y a point
remède à son fait. Un des plus privés qu'il ait avec lui me l'a fait savoir
par un homme exprès. Il ne croit pas qu'il soit vivant d'ici à quinze jours,
c'est le plus qu'on le puisse mener. S'il me vient d'autres nouvelles,
incontinent je vous les ferai savoir. Afin que vous soyez sûr de celui qui me
fait savoir les nouvelles, c'est avec le moine que M. de Guyenne dit ses
heures ; dont je me suis fort ébahi, et m'en suis signé de la tête aux pieds.
Adieu. Montils-les-Tours, le 18 mars. L'impatience
du roi était trop grande ou ses espions cherchaient à le flatter par des
nouvelles trop à son gré, car le duc de Guyenne, tout affaibli qu'il était,
ne mourut pas si promptement. En Bourgogne et en Bretagne on était loin de le
croire si malade ; ses serviteurs avaient soin d'assurer qu'il se portait
mieux et reprenait ses forces. C'était un motif de plus pour que le roi
craignît d'allumer la guerre. « Ne
bougez pas de Niort, écrivait-il à Tannegui-Duchâtel, que vous n'ayez
nouvelles de moi. N'entreprenez rien sur La Rochelle, Saintes ou Saint-Jean-d’Angély,
car je ne sais encore ce qu'ont fait mes ambassadeurs en Bourgogne. Monsieur
le gouverneur, ne soyez point chaud, je vous prie, cette fois. Si Monsieur de
Bourgogne me fait la guerre, je partirai incontinent pour aller de votre
côté, et en huit jours nous aurons tout dépêché. Si la paix est faite, nous
aurons tout sans coup férir, et nous n'aurons rien à rendre. Toutefois si
vous pouvez avoir quelque ville par pratiques, et qu'elle se veuille mettre
entre vos mains, prenez-la. L'artillerie est prête, et quand il en sera temps
vous l'aurez tout aussitôt. » C'était
donc du côté de ta Guyenne que, le roi assemblait la meilleure partie de ses
forces. Dammartin s'y rendit aussi. Tout paraissait prêt pour conquérir cette
province. Le roi annonçait même qu'il allait se rendre à l'armée, dès que la
surprise de La Rochelle serait assurée. Cependant la guerre ne commençait
pas. Le roi,
selon sa coutume, dans de si graves circonstances n'omettait rien de ce qui
pouvait lui gagner les bonnes grâces et les faveurs du ciel. Par son ordre,
il se fit le 1er mai dans tout le royaume une procession en l'honneur de la
Sainte-Vierge ; tous les sujets du roi furent tenus de se mettre dorénavant à
genoux, lorsque le coup de midi sonnerait, et de réciter un Ave Maria,
afin d'obtenir bonne paix pour le royaume de France. La procession fut
solennelle à Paris. L'évêque Guillaume Chartier la suivit tout malade qu'il était,
et mourut le jour même. Le roi lui conservait tant de rancune d'avoir
parlementé avec les princes, lorsqu'ils étaient venus devant Paris pendant la
guerre du bien public, qu'il écrivit au prévôt des marchands, aux échevins et
aux bourgeois, et leur envoya une épitaphe injurieuse à la mémoire de ce
saint prélat, en commandant de la faire graver sur son tombeau. On le fit
pourtant renoncer à cette idée. Dans le
même temps, pour montrer aussi sa singulière dévotion à Notre-Dame et pour
aider au temporel par le spirituel[32], il obtint du pape une bulle
qui l'instituait chanoine de Notre-Dame de Cléri, ainsi que tous les rois ses
successeurs ; et lui permettait de siéger en cette église à la première
stalle du chœur, revêtu du surplis, de la cape et de l'aumusse. Vers la
fin de mai, au moment où le roi revenait d'un pèlerinage au Puy-Notre-Dame en
Anjou, il apprit que le traité était enfin signé par le duc de Bourgogne ; le
sire de Quingey était venu l'apporter et recevoir le serment et la
ratification du roi. Pendant une semaine, il le remit de jour en jour. On
ignorait pourquoi il différait ainsi ce qu'il avait semblé désirer si
ardemment, quand arriva la nouvelle tant attendue de la mort de monsieur de
Guyenne. Alors tout changea de face. Le traité ne fut pas ratifié. Simon de
Quingey fut congédié ; l'ordre fut donné sur-le-champ aux compagnies d'entrer
en Guyenne, et de saisir sans délai toutes les villes de l'apanage. Les
serviteurs du feu duc de Guyenne s'empressèrent presque tous de passer au
service du roi, aussi-bien ceux qui étaient à lui en secret depuis longtemps,
que ceux qui avaient travaillé contre lui ; il ne traitait pas moins bien les
uns que les autres, tant il avait envie de terminer au plus vite cette
conquête. Toutefois celui de tous qu'il aurait surtout voulu gagner, le sire
de Lescun, se déclara plus que jamais son ennemi. Vainement il écrivit à Dammartin,
en lui recommandant de s'aboucher avec Odet d'Aydie le jeune : « Faites-le
parler en chemin ; sentez s'il ne voudrait point faire un traité pour son
frère, et s'employer à ce que le duc de Bretagne abandonnât de tous points et
pour toujours les Bourguignons, par un bon traité que vous sauriez bien
aviser. Je ne puis croire que le sire de Lescun ait laissé ainsi son frère
après lui pour autre chose que pour essayer s'il y a à traiter. » Il
fallait que le roi eût une grande volonté de se réconcilier avec le sire de
Lescun ; car aussitôt après la mort du duc de Guyenne, ce seigneur avait
publié hautement que le prince était mort empoisonné, et que ce crime avait
été commis à la suggestion du roi. L'abbé de Saint-Jean-d’Angély et le sire
Henri de la Roche, écuyer de cuisine du duc de Guyenne, avaient été mis
sur-le-champ en prison, et interrogés par Jean de Chassaigne, président au
parlement de Bordeaux, par Arthur de Montauban, archevêque, et par Roland du
Croisic, inquisiteur de la foi, confesseur du feu duc de Guyenne. Lorsque le
sire de Lescun avait vu les troupes du roi approcher, il s'était embarqué,
emmenant en Bretagne avec lui les cieux accusés. Cette
accusation portée contre le roi se répandit dans le royaume et dans toute la
chrétienté. Elle trouva peu d'incrédules. Cette mort venait si à propos pour
le tirer du plus grand embarras où il eût jamais été ; il avait d'avance
compassé si juste-les préparatifs, les négociations et les délais pour en
profiter ; il en montrait si peu de déplaisir ; il semblait s'offenser si peu
de tout ce qui se disait ; puis l'on se souvenait qu'apprenant, deux ans
auparavant, la mort d'Alphonse, frère du roi de Castille, on lui avait ouï
dire : « N'aurai-je donc jamais ce bonheur-là ? » Il passa donc pour constant
qu'il avait fait empoisonner son frère par ce moine, en même temps que madame
de Thouars, et que seulement le duc de Guyenne avait résisté plus longtemps à
la force du poison, malgré les horribles souffrances qui avaient torturé les
derniers temps de sa vie. Tous ceux qui, en Bretagne et en Bourgogne,
écrivirent les chroniques de ce temps-là, affirmèrent la chose comme certaine
; et les chroniqueurs qui composèrent leurs histoires dans le royaume, ne
prirent pas soin de la nier. Il
courait à ce sujet des récits populaires, dont longtemps après la mémoire
n'était pas encore effacée[33]. D'ailleurs beaucoup de gens,
réfléchissant à l'embarras de ce bon roi Louis XI, comme ils l'appelaient,
lui faisaient plutôt honneur que reproche de la gentille industrie par
laquelle il s'était débarrassé d'un frère qui le gênait tant. On disait,
entre autres récits, que le fou du duc de Guyenne, garçon fort plaisant,
était, après la mort de son maître, passé au service du roi ; et qu'un jour,
étant seul avec lui dans l'église de Notre-Dame de Cléri, il l'avait entendu
prier en ces termes sa chère patronne, ne croyant pas que le fou, qui était à
quelque distance, pût ouïr ses paroles : « Ah !
ma bonne dame, disait-il, ma petite maîtresse, ma grande amie, en qui j'ai
mis toujours mon réconfort, je te prie de supplier Dieu pour moi, et d'être
mon avocate auprès de lui, pour qu'il me pardonne la mort de mon frère, que
j'ai fait empoisonner par ce méchant abbé de Saint-Jean. Je m'en confesse à
toi comme à ma bonne patronne et maîtresse. Mais aussi qu'eussé-je su faire ?
Il ne faisait que troubler mon royaume. Fais-moi clone pardonner, et je sais
bien ce que je te donnerai. » On
ajoutait que le fou ayant bien écouté cette prière, avait voulu ensuite en
faire un sujet de raillerie, et qu'usant dit bénéfice de son emploi, il avait
parlé au roi, à son dîner, devant tout le monde, de la mort de son frère ;
mais que le roi, sans respecter les privilèges de la charge, n'avait pas
tardé à faire expédier son fou, qui, comme maint autre, avait disparu sans
qu'on sût ce qu'il était devenu. Si
l'histoire n'était pas véritable, elle était du moins bien trouvée et toute
conforme au caractère, au langage et aux coutumes du roi Louis. Sa religion
était entièrement superstitieuse ; il croyait pouvoir corrompre et gagner
Dieu et les saints par de riches présents[34] et d'humbles paroles, tout
comme il faisait des hommes, quand il s'en voulait aider pour ses projets.
S'il avait été coupable de cette mort, c'était assurément de la sorte qu'il
s'en serait excusé. Ce
qu'on pouvait dire pour s'opposer à l'opinion vulgaire et le justifier de la
mort de son frère, c'est que la maladie avait duré long - temps, et n'avait
pas semblé offrir les signes de l'empoisonnement. Madame de Thouars, qui,
disait-on, avait reçu le poison en même temps, était morte cinq mois avant le
duc de Guyenne ; aucune punition n'avait été prononcée, aucune recherche
n'avait été faite au sujet de sa mort ; et le moine à qui elle était imputée
avait continué à remplir l'office d'aumônier du prince. D'ailleurs, l'abbé de
Saint-Jean était dans ce temps-là dans les intérêts de M. de Lescun, qui
avait aussi été soupçonné d'avoir voulu la mort de madame de Thouars. Il
semblait donc étrange que ce même M. de Lescun eût ensuite accusé et
poursuivi l'homme dont il passait pour avoir été complice. Ce qui
était le plus à remarquer, c'est que le roi avait certes assez d'ennemis
auprès de son frère pour qu'ils tentassent d'inspirer des soupçons à ce jeune
prince ; cependant il mourut sans témoigner qu'il en eût jamais conçu un
seul. Son testament, dicté immédiatement avant sa mort en présence des gens
de sa maison, et du sire de Lescun lui-même, montra un sentiment d'entière
affection pour le roi son frère ; il lui recommanda avec confiance de traiter
humainement ses serviteurs, et de les récompenser des services qu'il avait
reçus d'eux. « Et si aucunement, disait-il, nous avons jamais offensé notre
très-redouté seigneur et très-aimé frère, nous lui requérons qu'il lui plaise
nous pardonner ; car, de notre part, si oncques en quelque manière il nous offensa,
nous prions avec débonnaire affection la divine Majesté de lui pardonner ; et
de bon courage et bonne volonté, lui pardonnons. » Le roi était ensuite nommé
exécuteur testamentaire. Ce qui
aurait dû mieux faire connaître la vérité, c'était la procédure instruite
contre l'abbé de Saint-Jean-d’Angély et Henri de la Roche, que le sire de
Lescun chargeait de ce crime. On raconta en Bretagne[35], que les ayant amenés devant le
duc, il lui dit : « En » vengeance de M. le duc de Guyenne et de vous, »
monseigneur, qui avez perdu votre très-cher et meilleur ami, et parce que,
vous et lui, de son vivant, êtes mes maîtres droituriers, je vous amène les
meurtriers de leur maître et seigneur, afin d'être punis comme doivent l'être
de tels gens, pour donner exemple à gens usant de semblables faussetés.
Lequel duc trépassé ne méritait pas ce méfait et ce martyre. Son âme peut
requérir et requiert à Dieu que justice lui soit faite ; et je prie Dieu de
lui accorder la grâce d'ouvrir les yeux pour voir que je fais tout ce qui est
en mon pouvoir touchant sa vengeance. » Alors,
selon le même récit, le duc de Bretagne répondit : « Ils auront le paiement
qu'ils ont mérité ; et je voudrais bien mieux avoir en mes mains ceux qui ont
fait faire le coup, que ceux que je tiens ici ; car je ne les laisserais pas
aller sans caution, et je crois qu'il n'y a homme en la chrétienté qui voulût
leur en servir. » L'abbé
de Saint-Jean-d’Angély et Henri de la Roche furent mis en prison à Nantes.
Aucune procédure publique ne fut faite contre eux ; seulement ou répéta,
comme on l'avait déjà fait après les interrogatoires de Bordeaux, qu'ils
avaient tout avoué. Les choses en restèrent là pendant plus d'une année. Mais
en 1473, la paix étant faite avec le duc de Bretagne, par l'entremise du sire
de Lescun, qui fut créé comte de Comminges et gouverneur de Guyenne, et
comblé de bienfaits, le roi nomma des commissaires pour instruire le procès
de l'abbé de Saint-Jean-d’Angély et de son complice, de concert avec les
commissaires que nommerait le duc de Bretagne. L'archevêque de Tours,
l'évêque de Lombez, Jean de Popincourt, président au Parlement de Paris,
Pierre Gruel, du parlement de Grenoble, Bernard Lauret, du parlement de
Toulouse, furent choisis pour cette commission. Le roi désira que le duc de
Bretagne nommât parmi ses commissaires Roland du Croisic, qui avait fait les
premiers interrogatoires à Bordeaux. Il avait été confesseur du duc de
Guyenne, et l'un de ses exécuteurs testamentaires ; il s'était retiré en
Bretagne immédiatement après la mort de son maître ; ainsi il ne pouvait être
nullement suspect. Les
instructions du roi à ses commissaires, parlaient avec indignation du crime
abominable imputé aux accusés, et du désir d'en tirer punition exemplaire.
Après un silence d'une année et demie, il était question aussi de l'intérêt
particulier que le roi avait à ce que la vérité fût connue de tout le monde,
et à ce qu'on pût découvrir ceux qui avaient été consentants, participants,
adhérents ou complices de la mort de son frère. C'était pour ce motif que le
roi consentait, disait-il, que les deux accusés, encore qu'ils fussent ses
sujets, et que le crime dont on les chargeait eût été commis dans le royaume,
demeurassent en Bretagne pour y être jugés. Le roi voulait aussi que Jean de
Chassaigne, président au Parlement de Bordeaux, et le vicaire de l'archevêque,
fussent mandés pour déclarer devant les commissaires ce qui avait été dit par
les accusés, dans leurs premiers interrogatoires. Enfin, toutes précautions
étaient prises et prescrites, pour que la procédure fût authentique, et ne
pût donner accès à aucuns soupçons. Néanmoins,
rien de ce que fit cette commission ne fut public ni conforme aux usages
juridiques. Il ne fut pas même certain qu'elle eût instruit un procès ou fait
une enquête. Ainsi, la persuasion populaire n'en fut nullement ébranlée, et
elle prit même une nouvelle force par le complet silence qui fut gardé sur
cette affaire. En Bretagne surtout, et à Nantes, naquirent d'étranges
traditions. On raconta que ce moine poussait de si lamentables cris, et avait
de si effroyables visions, que toute la prison du Bouffay, où il avait été
enfermé, en était troublée : le geôlier, disait-on, était venu conjurer les
juges de le dépêcher au plus vite ; car on n'y pouvait plus tenir, tant il se
passait de choses horribles. Enfin, une nuit il s'éleva un orage épouvantable
; la prison sembla comme, enveloppée par le feu du ciel, le tonnerre y tomba
et le lendemain le moine fut trouvé étendu sur le carreau de sa prison, le
visage tout noir et le corps enflé. Chacun fit ses conjectures sur cette
mort, dont l'époque n'est pas même donnée comme certaine, et dont les
circonstances sont sans doute fabuleuses. Les uns croyaient que le moine
avait été étranglé parle diable ; d'autres, que la foudre était tombée dans
son cachot ; un plus grand nombre disait, que pour prévenir ses aveux, le roi
avait ordonné secrètement sa mort. On ajoutait aussi que le duc de Bretagne y
avait consenti. La
procédure, que commença peut-être cette solennelle commission, donna lieu
aussi à des récits, tous peu favorables à l'honneur du roi. Il fut
dit qu'il s'était fait porter les pièces, les avait brûlées, et que Louis
d'Amboise, évêque de Lombez, avait dû à sa complaisance en cette affaire le
commencement de sa haute fortune et de celle de sa famille. Un an après avoir
siégé dans cette commission, il fut fait archevêque d'Albi et président des
Etats de Languedoc. Le greffier Pierre de Sacierges fut aussi pourvu, peu
après, d'une charge de maitre des requêtes. Le roi
ne put donc empêcher que sa mémoire-restât chargée du crime d'avoir fait
empoisonner le duc de Guyenne. Sauf l'envoi des commissaires qu'il nomma au
mois de novembre 1473, il ne parut pas se soucier beaucoup de ce qui se
disait ou se publiait à ce sujet. Déjà, en Bourgogne et en Bretagne, on lui
avait imputé, sans nulle apparence, la mort du duc Jean de Calabre, bien
qu'elle dût lui être plus nuisible qu'utile ; mais on assurait qu'il était
résolu à détruire, l'un après l'autre, tous les alliés de la guerre du bien
public. Dans ce temps-là, il était rare, lorsqu'un prince mourait, qu'on crût
que c'était de mort naturelle. Ils avaient une telle haine les uns pour les
autres, si peu de foi, des serviteurs si corrompus et si déloyaux, une
volonté si absolue, une dévotion si idolâtre, qu'on pouvait, sans leur faire
grand tort, leur attribuer les plus méchantes actions. Le roi Louis XI ne fit
peut-être pas mourir son frère ; mais personne ne pensa qu'il en fût
incapable. FIN DU NEUVIÈME VOLUME
|
[1]
Comines. — Chatelain.
[2]
Comines.
[3]
Pièces de l'histoire de Bourgogne.
[4]
Lettres du roi au grand-maître.
[5]
Comines.
[6]
Comines.
[7]
Amelgard. — Chatelain. — Pièces de l'histoire de Bourgogne. — Meyer.
[8]
1470 v. s. L'année commença le 14 avril.
[9]
1471 n. s.
[10]
Du Hardi Merdoux.
[11]
Comines.
[12]
Tome VIII.
[13]
Procès du connétable.
[14]
Cabinet de Louis XI.
[15]
Comines.
[16]
Legrand.
[17]
Lettre à Dammartin.
[18]
Comines.
[19]
D'Argentré.
[20]
Hollinshed. — Rapin Thoyras. — Hume. — Comines.
[21]
Tome II.
[22]
Comines.
[23]
Recueil de Legrand.
[24]
Recueil de Legrand.
[25]
Preuves de l'histoire de Languedoc.
[26]
Recueil de Legrand.
[27]
Instructions du roi, 17 novembre. Pièces de l'histoire de Bourgogne.
[28]
Lettre du 15 mai. Pièces de l'histoire de Bourgogne.
[29]
Instructions de M. de Guyenne, 19 février 1472. Pièces de l'histoire de
Bourgogne.
[30]
Instructions du duc de Bretagne. Pièces de l'histoire de Bourgogne.
[31]
Recueil de Legrand.
[32]
Temporalia spiritualibus adjuvare. Expressions de la bulle de pape.
[33]
Brantôme.
[34]
Seyssel.
[35]
Chronique manuscrite, citée par Legrand. — D'Argentré. — Bouchet.