Guerre du roi avec le
duc de Bretagne. — Le roi retenu à Péronne. — Destruction de Liège. — Le roi
se réconcilie avec son frère. — Le comte de Warwick se réfugie en France. —
Nouvelles discordes entre le roi et le Duc. — La maison de Lancastre remise
sur le trône d'Angleterre.
PENDANT que le duc de Bourgogne déployait ainsi sa richesse et sa
puissance pour célébrer son mariage avec la sœur du roi d'Angleterre, le roi
de France s'était disposé à combattre ses ennemis avec plus d'avantage. Il
rassembla ses compagnies d'ordonnance, les francs archers, le ban de la
noblesse, et se tint prêt à commencer la guerre, espérant toujours n'avoir
pas à la faire à tous ses adversaires à la fois, et négociant de façon à
conclure une prolongation de trêve avec le duc de Bourgogne, mais point avec le
duc de Bretagne. En même
temps il se montrait de jour en jour plus rigoureux et plus cruel envers ceux
de ses sujets qui étaient convaincus ou soupçonnés d'intelligence avec ses
ennemis, de trahison ou de complots contre lui. Le prévôt Tristan était
d'ordinaire chargé de ces procédures, et les faisait promptes et sommaires.
Les condamnés étaient ensuite ou décapités ou cousus dans des sacs pour être
jetés il l'eau. Parfois les exécutions du prévôt étaient si secrètes, qu'on
ne savait pas bien si certains personnages étaient morts ou enfermés dans les
cachots de quelque château[1]. C'est ainsi que chacun se
demandait ce qu'était devenu Antoine de Châteauneuf, seigneur du Lau, à qui
le roi, peu d'années auparavant, montrait une si grande tendresse, qu'il
avait élevé à une si haute fortune, le faisant grand chambellan et grand bouteiller.
Généralement on croyait que Tristan l'avait fait noyer ; néanmoins il était
en prison dans le château d'Usson au fond de l'Auvergne. Le roi lui en
voulait mortellement, de même qu'à tous ceux de ses serviteurs qui, dans la
guerre du bien public, avaient servi de lien secret entre les princes
révoltés et la maison d'Anjou. Sa-perte, en effet, eut été presqu'infaillible
si cette-pratique eut réussi. Aussi craignant que le sire du Lau ne parvint à
s'échapper, ou ne fut pas dans une assez dure prison[2], il envoya au bâtard de
Bourbon, amiral de France, et gouverneur du château d'Usson, le modèle
dessiné d'une cage de fer, pour y faire enfermer le prisonnier. « Si le roi
veut traiter ainsi ses prisonniers, répondit l'amiral, il n'a qu'à les garder
lui-même ; alors il en fera s'il veut de la chair à pâté. » Du Lau fut averti
du péril qu'il courait. Il donna de fortes sommes aux gentilshommes qui le
gardaient ; la dame des Arcinges, femme du capitaine du château, lui était,
disait-on, très-favorable. Il gagna aussi quelques-uns des conseillers du duc
de Bourbon, qui avait l'Auvergne dans son apanage, et parvint ainsi à
s'échapper. Lorsque le roi l'apprit, il entra dans une furieuse colère ; il
envoya garder les passages de la Loire, mais il n'était plus temps. Tous ceux
qui étaient soupçonnés d'avoir favorisé cette évasion furent mis à la torture
et interrogés par Tristan. Le sire des Arcinges, Raimonnet fils de sa femme,
et le procureur du roi d'Usson, furent décapités. Des
commissaires instruisaient en même temps le procès du sire de Melun ; ce
seigneur avait été plus puissant encore que le sire du Lau, le roi l'avait
fait un moment lieutenant général du royaume ; au dire de beaucoup de gens,
c'était lui qui avait conservé Paris pendant la guerre du bien public ; mais
peu après il était tombé dans la disgrâce, lorsque le roi eut découvert que
les princes avaient, à cette époque, des intelligences parmi ses plus intimes
serviteurs[3]. Les interrogatoires et les procès-verbaux
de torture n'établirent contre lui aucun fait de grave trahison. Sila
garnison de Paris n'était pas sortie durant la bataille de Montlhéry, c'est,
répondait-il, qu'elle n'était pas assez forte et qu'on eût risqué le sort de
la ville. Les relations qu'il avait eues ensuite avec le duc de Bretagne, le
comte de Charolais et les autres princes, avaient été de pure courtoisie. Il
leur avait envoyé du vin, des chevaux et d'autres présents, niais uniquement
comme témoignage de respect et d'égards. A la vérité, il avait écouté toutes
les plaintes des princes contre le roi, ne les avait point trop contredites,
s'était laissé faire des propositions dont il n'avait point rendu compte, et
avait pu ménager les deux partis, parce qu'il ne savait pas bien comment les
choses tourneraient ; mais il n'y avait là aucune action contraire aux
intérêts du roi ; le roi lui-même avait su, dans le temps, presque toutes ces
communications sans se montrer irrité, parce qu'il espérait en tirer
avantage. Les commissaires ne refusèrent point au sire de Melun de prendre à
ce sujet la parole du roi. Il fit répondre qu'à l'époque de la guerre du bien
public, il se trouvait entre les mains des sires du Lau, de Melun, la
Rivière, et de quelques autres ; qu'ainsi il lui avait bien fallu feindre que
leur conduite le satisfaisait. Outre
le ressentiment du roi, le sire de Melun avait à- craindre la haine du
cardinal Balue et du comte de Dammartin. Il était le premier auteur de la
fortune de Balue ; c'était lui qui l'avait introduit auprès du roi, et ils
avaient quelque temps vécu en bonne intelligence jusqu'au moment où ils
s'étaient brouillés pour une femme dont ils étaient amoureux à la fois. Pour
se disculper d'avoir fait maltraiter le cardinal un soir dans les rues de
Paris, il disait que s'il lui en avait voulu assez pour le faire battre, il
aurait pu tout aussi-bien le faire assassiner. Le
comte de Dammartin avait de plus grandes vengeances encore à exercer sur le
sire de Melun. Suppression de pièces, subornation de témoins, influence sur
les juges par menaces et par séduction ; il n'y avait rien que celui-ci n'eût
fait pour obtenir sa condamnation au Parlement, et par suite pour se faire
donner la meilleure part de la confiscation. Maintenant Dammartin avait toute
la confiance du roi, était mêlé dans toutes ses affaires, connaissait ses
doubles secrets, ses desseins apparents ou réels, ses soupçons contre les
gens qu'il employait d'un côté, en les faisant surveiller de l'autre, ses
ordres à Tristan et toutes ses subtilités[4]. Il commandait sa plus forte
armée. Il avait l'office de grand-maître dont le sire de Melun avait été
dépouillé. A son tour, il employait tout son pouvoir et son crédit à perdre
son ennemi et à s'enrichir de ses biens, Il n'en fallait pas tant pour décider
la mort du sire de Melun ; il fut conduit de Château-Gaillard, où on le
tenait en prison, au petit Andely, où il fut décapité. Un
autre procès se suivait en ce moment à Poitiers et faisait assez de bruit. Un
nommé Antoine Deshayes avait révélé un complot contre la vie du roi, et
prétendait que le duc de Bretagne avait suborné Denis Saubonne pour
l'empoisonner. Le chancelier de Bretagne écrivit pour demander justice d'une
telle injure faite à son maître ; et en effet, après une longue enquête, on
fit confesser à Deshayes la fausseté de sa déclaration. Mais telle était la
haine des princes les uns pour les autres, et les pratiques secrètes par
lesquelles ils s'efforçaient de gagner les serviteurs les uns des autres, que
de tels soupçons ne semblaient pas fort surprenants. Le roi n'était pas le
moins habile, sinon dans de si criminels complots, du moins dans l'art de se
faire de secrets partisans auprès de ses ennemis. Son frère et le duc de
Bretagne en étaient entourés sans le savoir[5]. Dès que
le roi eut nouvelle que la trêve avait été prolongée de quinze jours avec le
duc de Bourgogne, il donna ordre à son armée d'attaquer la Bretagne, à la
fois par la Normandie et par l'Anjou ; tout était prêt. En peu de jours toute
la Basse-Normandie entra sous son pouvoir, hormis la ville de Caen, où le duc
de Bourgogne avait auparavant envoyé une garnison de ses troupes. Tandis que
l'amiral avançait de ce côté sans beaucoup de résistance, Nicolas d'Anjou
marquis du Pont, avec la noblesse et les francs archers d'Anjou, de
Touraine," et de Poitiers, entra en Bretagne, prit Chantocé et alla
mettre le siège devant Ancenis. Le duc
de Bretagne était surpris à l'improviste, il écrivit aussitôt au duc de
Bourgogne, et lui reprocha de s'être laissé tromper par le roi et de le
livrer sans défense en prolongeant la trêve. « Mon bon frère, ajoutait-il, je
vous prie au nom de l'amour et de l'alliance qui sont entre nous, qu'en ce
besoin vous veniez me secourir et vous montrer comme vous le devez. Il en est
temps, venez le plus diligemment que vous pourrez, venez sans plus de délai.
Ecrit de la propre main de votre bon frère « FRANÇOIS. » Le
temps pressait en effet. Le Duc était en Hollande, et les troupes du roi
s'avançaient sur la route de Nantes. D'ailleurs le duc de Bretagne, dès que
le danger approchait, se trouvait toujours plus empêché que secouru par son
principal allié Monsieur Charles frère du roi, au nom de qui cette guerre
semblait se faire. Nul prince n'avait moins de cœur, de volonté et de
connaissance des affaires. En ce moment, l'un comme l'autre étaient gouvernés
par Odet d'Agdie, sire de Lescur qui, disait-on, était le seul de toute cette
cour de Bretagne, en état de donner un conseil raisonnable. Or ce seigneur,
ou voulait ménager le roi qu'il voyait plus habile et plus sensé que les
autres princes, ou avait déjà commencé de recevoir son argent et d'écouter
ses promesses. Le duc
de Bretagne signa donc une trêve de douze jours et peu après un traité, où il
soumettait l'apanage de Monsieur Charles à l'arbitrage du duc de Calabre et
du connétable, et promettait de servir le roi envers et contre tous, si dans
le délai de deux ans son frère n'acceptait point l'apanage qui serait réglé.
Les villes prises de part et d'autre devaient être mises en dépôt, entre les
mains du duc de Calabre. Aussitôt
que le duc de Bourgogne avait appris le commencement de la guerre, il avait
écrit au roi, lui remontrant que la dernière trêve comprenait ses alliés ;
qu'ainsi il le requérait de se désister de son entreprise ; en même temps il
vint se mettre à la tête de son armée auprès de Péronne, et envoya l'ordre au
maréchal de Bourgogne, à Dijon, de lui amener autant de renfort qu'il lui
serait possible. Le roi
se tenait depuis quelques semaines à Compiègne, à Noyon ou divers autres
lieux, sur la rivière d'Oise, près des marches de Picardie ; car c'était de
ce côté qu'étaient les plus importantes affaires, soit pour la guerre, soit
pour la paix. Il avait d'abord envoyé le cardinal au duc de Bourgogne, pour
lui faire entendre doucement qu'il se pourrait bien que tout s'arrangeât en
Bretagne, sans qu'il y fût pour rien[6]. Le Duc était loin de craindre
une telle chose ; elle était trop loin de son esprit pour qu'elle lui semblât
croyable ; néanmoins peu de jours après arriva Bretagne, héraut d'armes,
apportant les lettres où ses alliés lui annonçaient comment, faute de secours,
ils s'étaient vus contraints à signer le traité d'Ancenis et à renoncer à son
alliance. Le Duc n'en voulait rien croire. Lui, qui s'était mis en campagne
uniquement pour leur intérêt, qui depuis si longtemps refusait les offres et
bravait les menaces du roi, pour leur rester fidèle, se voir abandonné par
eux dès les premiers jours de la guerre ! C'était une telle honte qu'il la
réputait impossible : il voulait faire mettre en prison ou à mort le héraut
qui venait ainsi le tromper, et lui porter de fausses lettres contrefaites
chez le roi près duquel il avait passé un jour avant de se rendre au camp du
Duc. Cependant la même nouvelle arriva bientôt de tous les côtés, et il
fallut se rendre à la croire. Le roi
était enfin parvenu à ce qu'il avait tant désiré et tant cherché ; ses
ennemis étaient séparés. Mais alors commença dans son esprit une grande
perplexité, car il pouvait tirer avantage de cette heureuse circonstance,
soit en commençant la guerre, soit en continuant de traiter. Son
armée était nombreuse ; il avait eu soin d'assembler sur cette frontière ses
meilleures troupes, ses compagnies d'ordonnance, et une nombreuse artillerie.
C'était Dammartin et les capitaines les plus sûrs et les plus aguerris qui
commandaient. Il pouvait maintenant faire arriver une portion des gens qu'il
avait en Anjou et en Normandie ; il était plus en mesure que k duc de
Bourgogne dont l'armée n'était pas encore toute rendue et qui attendait les
troupes que le maréchal de Bourgogne allait lui conduire. Il semblait donc
qu'il y avait tout profit à prendre la voie des armes. D'un
autre, côté le Duc devait sans doute juger du péril où il se trouvait ; il
venait d'être abandonné et trahi par ses alliés ; il pouvait être irrité
contre eux ; ainsi l'occasion était favorable pour parlementer, on avait à
espérer qu'il séparerait entièrement sa cause de la leur ; alors monsieur
Charles serait contraint de se contenter de tel apanage qu'on voudrait lui
donner ; alors le duc de Bretagne passerait par les conditions qui lui
seraient imposées. D'ailleurs le duc de Bourgogne lui-même ne se trouverait ;
pas en situation d'avoir le même orgueil et la même obstination ; on pourrait
avoir de lui le Ponthieu et les villes de la Somme. De la sorte, sans rien
risquer, sans mettre son sort au hasard d'une bataille, le roi aurait
recueilli tout le fruit de sa patience et de sa subtilité. Dammartin,
les capitaines des compagnies, tous les gens de guerre, jusqu'aux moindres
pages, ne balançaient point sur ce qu'il convenait de résoudre, et s'en
expliquaient hautement. « Qu'on nous laisse faire, disaient-ils, et nous
rendrons bon compte au roi de ce duc de Bourgogne. Maugrebleu ! que
prétendent ces Bourguignons ? Les laissera-t-on toujours, de père en fils,
courir sus au roi leur souverain, ébranler son trône et ravager le royaume ?
Maudite race, toujours pleine d'ingratitude, d'iniquité et d'orgueil !
périsse le jour où elle prit naissance, bien qu'elle sorte des fleurs de lis
! Depuis le duc Jean, elle ne cesse de persécuter le royaume, et il ne peut
guérir des maux que leur venin y a répandus. Ils ont appelé les Anglais, se
sont alliés à eux pour nous livrer bataille ; ils ont mis tout le pays à feu
et à sang ; ils ont chassé le roi de sa seigneurie. Pour avoir la paix, il
lui a fallu être injustement dépouillé de ses royales prérogatives, perdre
ses plus belles fonctions et endurer les plus cruelles humiliations ; et
nous, nobles Français, nous avons vu notre roi, le plus noble et le plus
digne roi de la terre, s'excuser et s'abaisser devant un seigneur de
Bourgogne, son sujet, son serviteur, dont le seul titre d'honneur était de
sortir de son sang ! Il nous faut extirper la racine de cette exécrable
race bourguignonne. Et maintenant que vient faire ce duc Charles ? Ne lui
suffît-il pas d'être déjà une fois entré sans titre et sans raison, en pleine
paix, au milieu du royaume, amenant ses bannières jusque devant Paris, se
comportant en maître orgueilleux, et emportant la moitié des fleurons de la
couronne ? Dieu n'a-t-il pas déjà marqué son front, comme celui de Lucifer,
du sceau de la rébellion ? Ah ! certes, il ira aussi dans les enfers et à
tous les diables, cet orgueilleux, ce rebelle, ce maudit Anglais ! Il n'a
donc pas assez de tant de possessions et de seigneuries, il lui faut le
sceptre et la couronne. Ce 'n'est donc pas assez de son Bruges et de son
Gand, il veut avoir notre Paris. Que Dieu et le roi nous le permettent, et
nous en tirerons vengeance ; nous mettrons tout à feu et à sang chez lui ;
nous déroberons, nous pillerons, nous tuerons tout ce qui se rencontrera sons
notre main. Nous en avons trop souffert, il faut prendre sa revanche ;
tombons sur eux, par le diable ! tombons sur eux. — Et pourquoi le roi
dissimule-t-il encore ? Pourquoi écoute-t-il tant de discours ? Il se fait
brebis, et marchande sa laine et sa peau, comme s'il n'avait pas de quoi se
défendre. ; il a donc bien peu d'entendement, et quoi qu'on dise, il n'y voit
goutte s'il ne sait pas où l'on vent le conduire. Par la mort ! à sa place,
nous aimerions mieux aventurer tout le royaume que de nous laisser mener de
la sorte. » Mais le
roi n'avait pas de penchant à aventurer tout le royaume, ni à suivre les
conseils des gens d'armes, qui n'écoutaient que l'amour du butin et la
vieille haine française contre les Bourguignons. Ceux de ses serviteurs et de
ses conseillers qui étaient d'opinion qu'on devait parlementer et non
combattre lui plaisaient bien mieux. Nul, en ce moment, n'entrait mieux en
son sens que le cardinal Balue et le connétable. C'était eux qu'il écoutait,
c'était eux qu'il chargeait de ses continuelles ambassades ; car on ne
faisait qu'aller et venir de lui au duc de Bourgogne. Mais la
fierté et l'obstination du Duc rendaient vaines toutes les subtilités et les
espérances du roi. L'abandon de ses alliés, loin de le troubler et de lui
apporter ni frayeur ni faiblesse, lui avait, au contraire, donné une volonté
plus grande de garder son honneur. « Par saint Georges ! disait-il, je
ne demande rien que de juste et de raisonnable ; je veux l'accomplissement
des traités d'Arras et de Conflans que le roi a jurés. Je ne lui fais point
la guerre, c'est lui qui vient pour me la faire, et, amenât-il toutes les
forces de son royaume, je ne bougerai point d'ici et ne reculerai pas de la
longueur de mon pied. Je mourrais plutôt, moi et tous les miens, que de
confesser que mes demandes sont injustes et déraisonnables. Si les autres
m'ont abandonné et ont traité sans moi, que m'importe ? avais-je besoin d'eux
? ne suis-je pas assez fort et assez puissant ? ne puis-je pas seul faire
tête à tous mes ennemis, et à ceux même qui se joindraient à eux ? Jamais un
duc de Bourgogne n'a été trouvé manquant de parole, ni manquant de courage
non plus. Mes prédécesseurs se sont vus en plus dure situation et ne se sont
pas épouvantés. » Ainsi,
ni le cardinal, et encore moins le connétable qui n'avait plus grand crédit
sur le Duc[7], ne pouvaient le faire
condescendre à traiter avec le roi et à s'allier avec lui envers et contre
tous, sans réserve de monsieur Charles et du duc de Bretagne. Cependant le
roi sentait chaque jour une impatience plus grande de réussir ; il s'était
flatté d'obtenir par voie de traité ce que d'autres lui conseillaient de
conquérir par voie de guerre, et voulait absolument en venir à ses fins. Il
n'y avait sorte de moyens dont il ne s'avisât, et il alla même jusqu'à
promettre cent vingt mille écus d'or au Duc, et à lui en faire compter la
moitié (Pavanée ; tellement que la crainte d'avoir dépensé son argent en vain
ajoutait encore à la vivacité de son désir. Le
connétable, qui avant tout ne voulait point la guerre, et le cardinal, qui
aimait à flatter le roi, contribuaient encore à l'entretenir 'dans ses
espérances ; ils lui rendaient compte avec soin des moindres paroles de
courtoisie que le Duc répondait à toutes les promesses et amitiés dont le roi
l'accablait, et semblaient dire qu'il tenait à Lien peu de l'amener au point
vue le roi souhaitait. Alors
la pensée vint au roi que lui-même il saurait persuader le Duc bien mieux que
tous ses ambassadeurs. Il avait grande idée du pou-, voir qu'il prenait sur
les gens par son esprit et son langage. Il s'imaginait toujours qu'on ne
disait pas ce qu'il fallait dire, qu'on ne s'y prenait pas de la bonne façon
; il avait la crainte continuelle d'être servi sans fidélité ou sans zèle. Il
se souvenait de ce qu'il avait gagné en devisant familièrement avec le Duc,
lors de la guerre du bien public, quand il avait su le séparer de tous les
princes ses alliés. Cette fois, il avait plus beau jeu encore, car les
princes avaient offensé le Duc par leur trahison. Le roi
commença par faire sonder le Duc sur un projet d'entrevue. Celui-ci n'en
avait pas trop envie, et sentait toujours quelque méfiance, lorsqu'il
s'agissait du roi, d'autant qu'il venait d'apprendre que les Liégeois
recommençaient à murmurer et à s'émouvoir. L'évêque et le sire d'Himbercourt
leur gouverneur, se trouvant sans forces suffisantes, s'étaient même, par
précaution, retirés à Tongres. Le cardinal répondit à cette objection que le
Duc ne devait point craindre les Liégeois, ayant, l'an dernier, démoli leurs
murailles et enlevé leurs armes ; que d'ailleurs rien ne pouvait mieux les
détourner de la rébellion que de voir le roi et le Duc amis et alliés. Le
connétable, écrivant au roi, eut soin de lui cacher ce qui aurait pu le
détourner de son dessein. Sa lettre portait que le Duc attendait avec
impatience la visite dont le roi lui donnait l'espoir ; qu'il demandait sans
cesse que le jour en fût fixé ; qu'il avait choisi un logis convenable, et
qu'il irait au-devant de lui avec grand respect. Il avait semblé au
connétable porté à ne plus vouloir d'autre allié et d'autre ami que le roi.
Il renonçait, disait-il, à toute autre alliance, réservant seulement le roi
d'Angleterre, le duc de Savoie et les princes d'Allemagne. Mais outre les
affaires qui se pouvaient traiter par ambassade, le Duc semblait en avoir
d'autres toutes secrètes qu'il ne voulait pas laisser deviner. La chose qu'il
désirait le plus, c'est que le roi lui abandonnât le comte de Nevers, pour
lequel il avait tant de haine, que jamais il ne pourrait lui pardonner. Le
connétable ajoutait que, sur ce point, il avait voulu répondre au Duc comment
le roi ne pouvait honorablement abandonner un prince de son rang, pair de
France, et toujours son fidèle allié. « Mais il a entendu avec
impatience mes remontrances, disant toujours qu'il voulait perdre monsieur de
Nevers, à quelque prix que ce fût. Ses conseillers confessent qu'une telle
colère n'est pas raisonnable ; mais il n'y a personne, dit-on, qui ose lui
rien dire contre son plaisir. » L'entrevue
fut donc décidée. Le roi envoya demander une lettre d'assurance au duc de
Bourgogne. Il l'écrivit de sa main ; elle était ainsi conçue : «
Monseigneur, très-humblement à votre bonne grâce je me recommande, si votre
plaisir est de venir en cette ville de Péronne pour nous entrevoir, je vous
jure et vous promets, par ma foi et sur mon honneur, que vous y pouvez venir,
demeurer, séjourner, et vous en retourner sûrement aux lieux de Chauni et de
Noyon, à votre bon plaisir, toutes les fois qu'il vous plaira, franchement et
quittement, sans qu'aucun empêchement soit donné à vous ni à nul de vos gens,
par moi ni par d'autres, pour quelque cas qui soit et qui puisse advenir. En
témoignage de ce, j'ai écrit et signé cette cédule de ma main, en la ville de
Péronne, le huitième jour d'octobre, l'an mil quatre cent soixante-huit. « Votre
très-humble et très-obéissant sujet, « CHARLES. » Dès que
cette lettre fut reçue, le roi s'apprêta à partir. Au lieu de retourner à
Pontoise et du côté de Paris, où il avait déjà envoyé ses fourriers, il
annonça que le lendemain il irait à Péronne. Alors ce fut une surprise et une
alarme grandes parmi tous les serviteurs (lu roi ; ils ne pouvaient croire
une telle chose. Déjà il avait été quelques jours auparavant question de
cette entrevue ; l'on avait dit qu'elle aurait lieu à Bohain chez le
connétable, et elle avait paru périlleuse et insensée. Le vidame d'Amiens
était accouru en hâte, amenant un homme qui affirmait sur sa vie que monsieur
de Bourgogne ne voulait cette entrevue que pour attenter à la personne du
roi. Il courait aussi, depuis quelque temps, une prophétie qui menaçait le
roi de mort ou de poison dans le cours de l'année. On avait vu une comète au
ciel qui annonçait le malheur de quelque grand. « Nous sommes bien ici,
disaient les serviteurs du roi, plût à Dieu que le roi s'y trouvât bien
aussi, et n'allât pas plus loin ; car il est ici en sûreté et chez lui.
Monsieur de Bourgogne fait les revues de ses troupes, et attend le marée al
de Bourgogne. Philippe de Savoie, Poncet de la Rivière, du Lau, Durfé, le
prince d'Orange, tous les plus grands ennemis du roi ont été vus à Dijon avec
lui. Quoi qu'on dise, tant que Bourgogne vivra, il ne feindra jamais de
vouloir du bien au roi que pour lui faire du mal[8]. » Tels étaient les propos des
moindres officiers. Le comte de Dammartin, les maréchaux Rouault et Loheac,
tous les capitaines s'opposèrent de tous leurs efforts à ce voyage dont ils
n'auguraient rien de bon. Tout fut inutile, le roi l'avait résolu. Il
partit le 9 octobre en assez petit cortège, emmenant avec lui le connétable,
le cardinal, le duc de Bourbon, le sire de Beau, jeu, l'archevêque de Lyon,
et l'évêque d'Avranches, son confesseur. Il avait pour toute garde
quatre-vingts Ecossais, et une soixantaine de cavaliers, tant il voulait
montrer au Duc une parfaite confiance. Les archers de Bourgogne, commandés
par Philippe de Crèvecœur, sire d'Esquerdes, vinrent au-devant de lui comme
il l'avait souhaité, afin de donner cette marque d'estime au plus sage et au
plus vaillant des serviteurs du Duc. Ce prince vint lui-même hors de la ville
jusqu'à la petite rivière du Doing. Le roi l'embrassa, et lui fit fête.
Chacun se réjouissait de les voir si bons amis. Ils entrèrent ensemble dans
la ville, devisant familièrement, et le roi appuyant sa main en signe
d'amitié sur l'épaule du Duc. Son logis avait été préparé chez le receveur de
la ville ; car le château était vieux, inhabité et mal en ordre[9]. A peine
le roi était-il dans la ville, qu'il apprit que l'armée du maréchal de
Bourgogne arrivait et campait sous les murs. Ce maréchal était dès longtemps
son ennemi personnel. A son avènement, pour se le rendre favorable et le
récompenser de l'avoir escorté en Flandre lors de sa fuite du Dauphiné, il
lui avait donné la seigneurie d'Épinal. Les bourgeois avaient réclamé,
alléguant les lettres du roi Charles VII qui avait réuni la ville à la couronne,
et promis qu'elle ne serait jamais cédée en fief. Le roi favorisa leur
demande auprès du Parlement, qui leur donna gain de cause. Le maréchal ne
voulut pas reconnaître le jugement, et eut recours aux voies de fait. Alors
les habitants, avec le consentement du roi, s'étaient donnés pour seigneur et
pour protecteur le duc Jean de Calabre. Ainsi nul, dans les conseils de
Bourgogne, n'était plus violent contre le roi que ce maréchal. Il avait réuni
autour de lui et amenait dans son armée les mécontents et les bannis du Lau,
Poncet de la Rivière, Durfé et le comte Philippe de Bresse que le roi avait
tenu enfermé par trahison pendant deux années entières. Tous, portant la
croix de Bourgogne, entraient dans la ville par une porte, tandis que le roi
entrait par l'autre. Le comte de Bresse alla aussitôt après se présenter au
Duc, témoigna ses regrets de ne pas être arrivé plus tôt, afin d'aller
au-devant du roi, et demanda sûreté dans la ville pour lui et ses compagnons.
Le Duc lui fit bonne mine, le remercia pour lui et pour eux, et assigna leur
logis au château. Le roi,
sachant tout ce qui se passait et l'accueil que recevaient ses mortels
ennemis, commença à se troubler et à concevoir quelque peur. Ne trouvant pas
son logis assez sûr, il fit demander le château, qui lui fut accordé sans
difficulté ; il alla s'y établir avec toute sa maison ; elle ne consistait
guère qu'en une douzaine de personnes. Dès le
lendemain les pourparlers commencèrent entre les conseillers des deux
princes, et en leur présence. Rien ne pouvait changer la volonté du Duc. En
vain le roi lui promettait la pleine et entière exécution des traités d'Arras
et Conflans, ne lui demandant autre chose qu'un serment de fidélité envers et
contre tous ; il ne voulait pas se départir de la réserve quant à ses alliés.
Le roi lui répétait que le duc de Bretagne avait juré un traité d'alliance
conçu clans les mêmes termes ; le Duc s'obstinait à rester fidèle à des
alliés qui lui avaient manqué de foi, et toutes les paroles du roi étaient de
nul effet. Les choses en étaient là, et les esprits commençaient à s'aigrir
de part et d'autre, lorsque, dans la seconde journée, arrivèrent des
nouvelles de Liège, qui excitèrent un grand émoi. Les Liégeois avaient repris
les armes, et, au nombre de deux mille environ, étaient allés à Tongres, où
leur évêque et le sire d'Himbercourt s'étaient retirés. Profitant de la
négligence de toute cette cour du prélat où, d'habitude, on ne songeait guère
qu'à se divertir[10], ils avaient surpris la ville,
et emmené prisonniers l'évêque, ses chanoines, même le sire d'Himbercourt.
Des habitants de Tongres, fugitifs, effarés, arrivaient les uns après les
autres ; ils avaient vu ces Liégeois en fureur massacrer Robert de Moriamez,
archidiacre et garde de la bannière de l'évêque, et se faire un jouet
horrible de ses membres qu'ils se jetaient à la tête les uns les autres. Les
fugitifs ne doutaient pas que l'évêque et le sire d'Himbercourt n'eussent
éprouvé un sort pareil, et n'eussent été mis en pièces avant même d'être
arrivés à Liège. On peut
juger de la fureur du Duc en apprenant de telles cruautés. Il ne douta pas un
moment du récit de ces fugitifs, et tint pour véritables même leurs
conjectures. « Il est donc vrai, s'écria-t-il, que le roi n'est venu ici que
pour me tromper, et m'empêcher de me tenir sur mes gardes ! J'avais bien
raison de me méfier et de refuser cette entrevue. C'est lui qui, par ses
ambassadeurs, a excité ces mauvais et cruels gens de Liège ; mais, par saint
Georges, ils en seront rudement punis, et il aura sujet de s'en repentir. »
Aussitôt il ordonna que, les portes de la ville et du château fussent fermées
et gardées par des archers. Puis, un instant après, effrayé lui-même de ce
qu'il venait de commander, il imagina de donner, pour motif de ses ordres,
qu'il voulait absolument qu'on retrouvât une boîte remplie d'or et de joyaux
qui lui avait été dérobée. Il se promenait çà et là, prenant tous ceux qu'il
rencontrait à témoin de la trahison du roi, et racontant les nouvelles de
Liège ; ensuite il s'emportait en terribles menaces de vengeance. Si, par
hasard, il se fût trouvé là quelqu'un de ceux des conseillers de Bourgogne
qui haïssaient le roi, le Duc aurait pu prendre quelque résolution subite et
cruelle, ou, pour le moins, faire jeter son légitime et souverain seigneur
dans un des cachots de la grosse tour du château. Heureusement, le sire
Philippe de Comines, chambellan de quartier, loin d'aigrir son maître,
s'employa de tout son pouvoir à l'adoucir. Autant en faisait un de des valets
de chambre, Charles de Viseu, homme honorable et sage, natif de Dijon. Pendant
ce temps, le roi, à qui l'on avait rapporté les nouvelles de Liège et les
paroles furieuses du Duc, ne se voyait, pas sans crainte enfermé clans
l'étroite enceinte de ce château, tout près de cette grosse tour où jadis
Herbert, comte de Vermandois, avait tenu prisonnier et fait périr son roi,
Charles le Simple ; un tel souvenir n'était pas rassurant en un tel moment.
D'ailleurs, on pouvait tout craindre des transports insensés du duc de
Bourgogne. Maintenant le roi avait le loisir de réfléchir à l'imprudence
qu'il avait faite de venir se mettre entre ses mains, sans songer aux gens
que, secrètement, il avait envoyés à Liège. Il n'avait voulu rien de plus que
d'accroître les embarras de son adversaire, afin de traiter plus
avantageusement ; mais c'était une grande méprise que d'avoir oublié que tout
pouvait être imprévu et hors de mesure avec un peuple cruel et insensé comme
les Liégeois. Puis il portait aussi la peine de cette dissimulation qui lui
faisait cacher aux gens qui conduisaient une les entreprises qu'il entamait
d'une autre part. Toutefois
il ne se troubla point et ne songea qu'aux moyens de se tirer d'un si mauvais
pas. La porte du château était sévèrement gardée. On n'entrait pour son
service que par le guichet seulement ; mais aucun des gens de sa maison
n'avait été ôté d'auprès de lui. Ce qui le fâchait le plus, c'est que pas un
des principaux conseillers et serviteurs du Duc ne venait le trouver. Ainsi
il n'avait nulle occasion de parlementer, de s'expliquer, de deviner, ni
d'aviser ce qu'il avait à dire ou à faire. Pourtant il faisait parler à tous
ceux dont il imaginait qu'il pourrait tirer quelque secours ; rien n'était
omis pour les bien disposer en sa faveur. Les promesses n'étaient pas
épargnées, et quinze mille écus d'or qu'il avait apportés avec lui auraient
été distribués parmi les serviteurs du duc de Bourgogne., sinon que celui qui
fut chargé par le roi de cette secrète libéralité en garda une bonne part
pour lui. Pendant
ce temps-là, tout était en rumeur dans la ville, chacun s'enquérait et
s'inquiétait de ce qui allait se résoudre et se faire. Le lendemain, quand le
Duc fut un peu refroidi, il assembla son conseil ; jusqu'alors il avait agi
sans prendre l'avis de personne, au grand chagrin des hommes sages, qui,
ensuite, avaient à remédier aux choses que leur maître avait faites contre
leur pensée. Le conseil fut long et troublé. Il dura tout le jour et une
partie de la nuit. Les opinions étaient fort diverses, et le Duc agité et
incertain. D'abord
les ennemis du roi y prévalurent. Le maréchal de Bourgogne, et ceux qu'il
avait amenés avec lui, commencèrent à être mieux écoutés du Duc ; c'était ce
que le roi redoutait le plus. Il avait fait offrir de jurer la paix telle que
deux jours auparavant elle lui avait été proposée, sans faire nulle réserve
ni difficulté. Il s'engageait à toutes réparations suffisantes des Liégeois
et à revenir se joindre au Duc, pour leur faire la guerre. Il présentait en
otages de son retour, le duc de Bourbon, le cardinal de Bourbon, archevêque
de Lyon, le connétable et d'autres grands seigneurs. Mais de telles
conditions n'étaient pas même écoutées. Il était question de retenir tout
franchement le roi en prison, d'envoyer aussitôt chercher monsieur Charles
son frère, et de régler alors tout le gouvernement du royaume. Cet avis
passa, le messager eut ordre de s'apprêter pour partir sur-le-champ. Ses houzeaulx
étaient déjà mis, son cheval dans la cour, il n'attendait plus que les
lettres que le Duc écrivait en Bretagne, quand tout à coup ce prince recula
devant une si grande résolution. Ceux qui la conseillaient en avaient bien vu
la conséquence : après un tel affront et une telle contrainte, le roi ne
pouvait rester libre. C'en était dîme fait de sa vie ou de sa couronne. C'est à
quoi Pierre de Goux, chancelier de Bourgogne, et les conseillers plus sages
ou plus favorables au roi firent réfléchir le Duc. Le conseil fut repris. La
plupart de ceux qui y siégeaient inclinèrent à un avis plus doux ; ils
rappelèrent que le roi était venu à Péronne sur un sauf-conduit, et que ce
serait un éternel déshonneur à la maison de Bourgogne de manquer de foi à son
souverain seigneur[11]. Ils firent voir tout
l'avantage des conditions qui allaient être accordées, et qui termineraient,
en faveur de la Bourgogne, de grandes et difficiles affaires. Le Duc leur
prêta l'oreille. Il s'était un peu calmé. D'ailleurs les nouvelles de Liège
étaient moins terribles que ne les avaient faites les premiers bruits
populaires. L'évêque avait été conduit avec une sorte d'égards dans son
palais. Le sire d'Himbercourt et les Bourguignons avaient été mis en liberté
; on les avait chargés d'apaiser monseigneur de Bourgogne et de lui assurer
que ce n'était pas à lui qu'on entendait faire la guerre. Les chanoines et
les serviteurs de l'évêque, malgré la haine aveugle que leur portaient les
gens de Liège[12], avaient échappé au massacre.
Jean de Wilde, que ce peuple avait pris pour chef, avait réussi à le modérer
un peu et à lui faire écouter la raison. Bien
que la colère du Duc fût en quelque sorte adoucie, on ne pouvait lui proposer
de mettre le roi en liberté et d'accepter ses otages pour gage de son retour.
Chacun le savait trop capable de les laisser là et de ne pas, revenir. Le
connétable et les autres, tout en s'offrant de bonne grâce, du moins en
public, n'étaient pas eux-mêmes sans crainte de ce qui leur en pourrait
arriver. Des
commissaires furent donc nommés de part et d'autre pour dresser le projet de
traité. Il avait pour base les traités d'Arras et de Conflans, mais tout ce
qui s'était élevé de difficultés sur leur explication se trouvait résolu au
bénéfice de la Bourgogne : la seigneurie pleine et entière avec le droit de
lever des aides et d'assembler les vassaux, dans le Vimeu, les villes de la
Somme et d'autres territoires ; toutes les questions de juridiction, de
limite, d'enclave, de péages, d'impôts sur le transit des marchandises ;
l'appel au Parlement de Paris des jugements rendus en Flandre ; en un mot
tout ce qui était depuis plus de trente ans objet de litige, et dont jamais
le feu roi n'avait voulu se départir, était abandonné en un jour. Vainement
les commissaires de France présentaient quelques remontrances ; on leur
répondait : « Il le faut, monseigneur le veut[13]. » C'est
qu'en effet, malgré les profits d'une paix, ainsi imposée, les conseillers du
Duc avaient grand'peine à l'y faire consentir. C'était sans cesse de nouveaux
accès de colère, de nouvelles pensées de vengeance qui soudainement lui
montaient à l'esprit. Il se retira dans sa chambre ; là, sans songer à se
déshabiller, il allait et venait, se promenait à grands pas, se jetait sur
son lit, se relevait, parlait seul et tout haut, puis entamait quelques
propos avec le sire de Comines, son chambellan, qui couchait près de lui. Sur
le matin, sa fureur devint plus grande que jamais, et l'on pouvait croire que
tout était perdu. « Il m'a fait promettre de venir avec moi reconquérir
l'évêque de Liège, qui est mon beau-frère et son parent à lui aussi ; il
faudra bien qu'il y vienne. Je ne me fais point conscience de le contraindre
à la parole qu'il a donnée. » Et aussitôt il envoya les sires de Créqui, de
Charni et de la Roche annoncer au roi qu'il allait venir jurer la paix avec
lui. Le sire
de Comines, qui secrètement était devenu ami tout dévoué du roi, n'eut que le
temps de lui faire dire en quelle situation d'esprit était le Duc, et dans
quel danger il se pourrait mettre s'il hésitait soit à jurer la paix, soit à
marcher contre les Liégeois. Le Duc
entra dans le lieu où le roi était prisonnier. Il s'efforçait de montrer une
contenance humble et courtoise, mais sa voix tremblait de colère ; ses
paroles étaient brèves et âpres, son geste était menaçant[14]. « Mon frère, dit le roi un peu
ému, ne suis-je pas en sûreté dans votre maison et votre pays ? — Oui,
monsieur, répondit le Duc, et si sûr que si je voyais un trait d'arbalète
venir sur vous, je me mettrais devant pour vous garantir. Mais ne voulez-vous
point jurer le traité tel qu'il a été écrit ? — Oui, dit le roi, et je vous
remercie de votre bon vouloir. — Et ne voulez-vous point venir avec moi à
Liège pour m'aider à punir la trahison que m'ont faite ces Liégeois, à cause
de vous et de votre voyage ici ? l'évêque est votre parent proche, de la
maison de Bourbon. — Oui, Pâques Dieu, répliqua le roi, et je me suis fort
émerveillé de leur méchanceté ; mais commençons par jurer le traité. Puis je
partirai avec autant ou aussi peu de mes gens que vous le voudrez. » Pour
lors on tira des coffres du roi le bois de la vraie croix, que l'on nommait
la croix de Saint-Laud. Suivant ce qu'on racontait, elle avait jadis
appartenu à Charlemagne, et se nommait alors la croix de victoire. Depuis
elle avait été conservée dans l'église de Saint-Laud, à Angers. Nulle relique
n'était autant adorée par le roi, et il croyait qu'on ne pouvait manquer au
serment juré sur ce bois vénérable sans mourir dans l'année. Il n'y eut sorte
d'assurances et de promesses qu'il ne s'empressât de faire à son beau-frère
de Bourgogne, qui fit aussi son serment. Cc
traité fin signé, et le roi expédia le même jour toutes les lettres patentes,
au nombre de vingt, qui réglaient l'exécution de divers articles. Par un
traité séparé le Duc s'engagea à employer ses bons offices auprès de monsieur
Charles, frère du roi, pour qu'il se contentât de la Brie et de la Champagne
pour apanage. Du reste rien ne fut changé aux conditions de la paix de
Conflans, quant aux autres alliés du Duc. La joie
fut grande clans la ville en apprenant que tout se terminait ainsi à
l'amiable. Les cloches furent sonnées, chacun alla dans les églises remercier
Dieu. Français et Bourguignons se témoignaient amitié et concorde. Dès le
lendemain les deux princes partirent. Le roi aurait voulu que le Duc
accomplît la cérémonie de foi et hommage, comme c'était son devoir. Il s'y
était engagé la veille, mais il n'en fut plus question, et le roi n'en parla
pas davantage. Il lui tardait d'être hors de Péronne, et se tenait heureux
d'avoir échappé à un tel péril. Il n'avait d'autre escorte que ses Écossais,
et trois cents hommes d'armes qu'il manda. L'armée du Duc était belle et
nombreuse ; il commandait en personne les Flamands et les Picards ; le
maréchal de Bourgogne avait sous ses ordres les gentilhommes du duché, les
gens de Savoie, venus avec le comte de Bresse, les hommes du Luxembourg, du
Limbourg, du Hainaut et de Namur. Le roi
et le Duc suivirent la route de Bapaume, Cambrai, le Quesnoy, Namur, et
arrivèrent le 27 octobre devant Liège. La ville n'avait plus ni remparts, ni
fossés ; et, bien qu'à force de peine et d'argent, en vendant une portion des
ornements de leurs églises, en sacrifiant une partie de leur avoir, les habitants
eussent rétabli une sorte d'enceinte, rien ne semblait plus facile que d'y
entrer. D'ailleurs, la présence du roi à l'armée leur annonçait assez qu'ils
n'avaient aucun secours à espérer. C'était justement par ce motif que le Duc
se croyait obligé d'agir avec plus de précautions, et qu'il rejeta l'avis de
quelques-uns de ses conseillers, qui voulaient qu'une partie de l'armée fût
renvoyée comme superflue. Le roi l'inquiétait ; il se méfiait toujours de
quelque complot, de quelque intelligence secrète avec les Liégeois. Cependant
le roi n'omettait rien pour le rassurer. Comme on sut que, dans la ville, un
bon nombre d'habitants se prétendaient encore alliés de France, et portaient
la croix blanche droite, le Duc ordonna, sous peine de mort, que toute
l'armée revêtit la croix de saint André de Bourgogne[15], et l'on vit le roi donner le
même commandement à ses gens, la mettant lui-même à son chapeau. Il arriva
aussi que, le premier jour, cette foule insensée fit une sortie bruyante et
désordonnée, qui fut repoussée facilement. On entendit quelques-uns d'entre
eux crier : « Vive le roi, vive la France ! » Alors le roi s'avança tout des
premiers, et s'écria à haute voix : Vive Bourgogne ! C'était
assurément la première fois qu'on voyait un roi de France renier sa bannière
et son propre nom : les Français en étaient honteux et indignés. Quant au
roi, ces apparences ne lui coûtaient guère ; il ne songeait jamais qu'à
profiter le mieux possible de la circonstance, ou à se tirer de péril au
moindre dommage. Il n'était pas homme à se perdre par trop de fierté, comme
aurait pu faire le duc de Bourgogne, et avait coutume de dire familièrement :
« Quand orgueil chevauche devant, honte et dommage suivent de près. » Lorsque
les malheureux Liégeois virent de quelle façon le roi se comportait envers
eux, ils entrèrent dans une grande rage contre lui. Ils rappelaient les
ambassades nombreuses qu'il leur avait envoyées pour les exciter contre le
Duc, les paroles qu'on leur avait rapportées de sa part, les lettres même
revêtues de son sceau et de son nom qu'on avait pu montrer ; et maintenant
non-seulement il les abandonnait, mais il se joignait à leur ennemi ; il
venait aider à ruiner et à saccager leur ville ; il ne les protégeait pas
même contre la rude vengeance qui les menaçait ! Aussi son nom était-il en
exécration et chargé des plus honteux outrages. Pourtant
leur courage était encore soutenu par le légat que le pape avait envoyé pour
médiateur. Ce légat avait conçu l'espoir peu raisonnable de se faire évêque
de Liège. Il conseilla donc aux habitants de laisser aller messire Louis de
Bourbon leur évêque, de faire bonne contenance, et de se défendre, afin
d'obtenir de bonnes conditions. Voyant cette première sortie réussir si mal,
le légat fut saisi de peur et se sauva au plus vite. Les coureurs de l'armée
de Bourgogne le prirent. On vint dire au Duc qu'il était entre leurs mains. «
Qu'on ne m'en parle pas, répondit-il, et qu'ils le rançonnent à leur
fantaisie, ni plus ni moins qu'un riche marchand. Si je le savais
publiquement, il me faudrait bien le faire délivrer par respect pour le Saint-Siège.
» Ils se débattirent sur le partage de ce butin, la nouvelle devint publique
: alors le Duc se le fit amener, lui témoigna de grands égards et commanda que
tout ce qui lui avait été pris lui fût rendu. L'avant-garde,
commandée par le maréchal de Bourgogne et le sire d'Himbercourt, s'était
logée dans le faubourg, et elle était parvenue jusqu'à la porte. Il semblait
que nulle résistance ne dût les empêcher d'entrer dans la ville ; et tous ces
gens de guerre, animés par le désir du butin, voulurent, sans attendre le
Duc, achever une affaire si facile. Le désordre était grand, personne n'était
sous sa bannière. Chacun allait et venait dans la boue, appelant ses
compagnons ou cherchant son chef. La nuit arriva. Les Liégeois avaient refusé
de livrer leur porte ; voyant ces Bourguignons dispersés et sans précautions,
ils firent une sortie par les brèches de leurs murailles, et tombèrent sur
eux. Ils en tuèrent un grand nombre, et les mirent presque tous en fuite.
Cependant les gentilshommes et les hommes d'armes parvinrent à se réunir
devant la porte, et tinrent ferme à pied, enfonçant à mi-jambe dans la terre
trempée. Leprince d'Orange, les sires du Lau et Durfé étaient là donnant
l'exemple de la vaillance et du sang-froid. Le sire d'Himbercourt fut blessé
; le sire de Sargine fut tué. Le danger des Bourguignons était grand, car les
Liégeois les avaient attaqués par derrière en arrivant par le faubourg, et il
leur fallait s'appuyer à la porte, par où une nouvelle sortie pouvait venir
les envelopper. En effet, ils virent le peuple s'assembler à la lueur des
torches et des lanternes. Heureusement ils avaient sauvé quatre pièces
d'artillerie, et en les tirant dans la rue, ils enrayèrent et dissipèrent les
gens de la ville. Ils parvinrent ainsi à se maintenir toute la nuit, et à
regagner le faubourg. Ce combat avait été vif, et le sire Jean de Wilde, chef
des Liégeois, y avait été mortellement blessé. Le Duc
fut averti du péril de son avant-garde. Il défendit qu'on éveillât le roi, et
qu'on lui annonçât cette mauvaise aventure ; puis, montant à cheval, il
arriva au plus vite au lieu où fon se battait. Là, il vit qu'on lui avait
fait le malheur plus grand qu'il n'était. Cependant ses gens étaient
fatigués, plus de deux mille hommes de pied s'étaient enfuis ou dispersés, et
l'armée n'avait plus autant de courage et de certitude. Il envoya du renfort
à cette avant-garde et y fit passer des vivres, car elle mourait de faim ;
puis il retourna raconter l'affaire au roi, qui se montra fort joyeux qu'elle
eût bien -fini. Son contentement n'était pas feint, tant il craignait d'être
mis en position difficile et périlleuse, s'il advenait malheur au Duc. Toute
l'armée avança vers la ville. Le Duc se logea dans un des faubourgs mais non
devant la porte où l'avant-garde avait combattu. Le roi avec ses gens prit
son logis dans une grande métairie à un quart de lieue de la ville. Les
communications étaient difficiles d'un quartier à l'autre ; le terrain était
coupé de haies et de fossés ; la pluie avait rendu le sol gras et boueux. Il
fallait aussi se tenir sur ses gardes ; la' muraille étant renversée et le
fossé assez mal déblayé et sans eau, les assiégés pouvaient sortir de tous
côtés ; il ne suffisait pas de garder l'issue des portes. La nuit
était sombre et pluvieuse. Vers minuit une alerte réveilla tout le monde : le
Duc fut bientôt sur pied, un instant après arriva le roi avec le connétable.
« Ils sont sortis, criait-on ; — de ce côté, disaient les uns ; — par cette
porte, disaient les autres. » L'obscurité augmentait la frayeur et
l'incertitude. On ne donnait aucun ordre ; on ne se décidait point. Nul
n'était plus vaillant que le duc de Bourgogne, mais parfois il se troublait,
et n'avait pas le calme d'un chef d'armée. Ce jour-là ses serviteurs étaient
embarrassés et fâchés de ne pas lui voir meilleure contenance devant le roi.
Bien au contraire le roi se montra froid, comme un prince accoutumé à se
trouver en de telles affaires, jouissant de tout son sens, ferme dans le
commandement et sachant prendre autorité partout où il se trouvait. « Prenez
ce que vous avez de gens, disait-il au connétable, et allez de ce côté.
Portez-vous en cet endroit ; s'ils doivent venir, c'est par-là qu'ils
passeront. » Bientôt après on s'aperçut que c'était une fausse alarme. Le
lendemain on se rapprocha encore de l'enceinte de la ville, et le roi se
logea dans une petite maisonnette tout auprès du duc de Bourgogne, à qui ce
fut un cruel sujet de méfiance, car personne n'avait l'imagination plus
inquiète. Tantôt il craignait que le roi n'entrât dans la ville pour se
mettre à la tête des Liégeois ; tantôt qu'il s'en retournât en France ; bien
plus encore, qu'avec ses Écossais et ses gens d'armes il ne fît quelque
tentative contre lui-même. Son tourment d'esprit était si grand qu'il plaça
trois cents hommes d'armes d'élite de sa maison, dans une grange qui se
trouvait entre les deux logis, et qu'il en fit créneler les murailles pour
qu'on observât mieux tout ce qui se passait chez le roi. Soit
courage, soit folie, les Liégeois ne montraient nulle volonté de se
soumettre. Ils n'avaient ni portes, ni murailles, ni fossés, pas une pièce
d'artillerie qui valût quelque chose ; aucun chevalier ni gentilhomme pour
les commander, car le peu qui étaient de leur parti avaient péri au premier
combat ; nuls auxiliaires d'aucune nation ; point de prince ni de grand
seigneur pour prendre leurs intérêts auprès du Duc ; et pourtant une semaine
entière s'écoula sans qu'ils parlassent de se rendre. Ceux d'entre eux qui
soutenaient le mieux leur courage étaient les hommes d'un canton voisin de la
ville, qui se nommait le pays de Franchemont. C'était un peuple de tout temps
renommé par sa fierté et sa vaillance. Pendant cette semaine, ceux des
habitants qui ne pouvaient porter les armes, les femmes, les enfants, les
vieillards, sortaient chaque nuit de la ville, emportant leur argent et leurs
effets les plus précieux. Ils passaient la Meuse, et allaient se réfugier
dans les montagnes et les forêts du pays d'Ardenne. Lorsque
la plus grande partie de ce peuple fut ainsi allée chercher un abri contre la
ruine qui le menaçait, les hommes de Franchemont résolurent de tenter une
résolution désespérée, et d'y trouver ou une belle mort ou une grande
victoire. Un soir, à dix heures, ils sortirent par une des brèches de la
muraille, au nombre d'environ six cents, tous gens de cœur et bien armés. Les
maîtres des deux maisons du faubourg où le roi et le Duc étaient logés, leur
servaient de guides. Prenant un grand détour, par derrière des rochers, ils
tombent à l'improviste sur le quartier des princes. Trois gentilshommes de
Bourgogne, qui étaient en sentinelle, furent tués. Derrière la maison où était
le duc de Bourgogne était un pavillon où logeaient le comte du Perche et le
sire de Craon : les Liégeois y voulurent entrer. Les valets de chambre se
défendirent et se firent tuer. Ce bruit sauva les princes. Les hommes
d'armes, couchés dans la grange entre les deux logis, entendant quelque
tumulte, se levèrent à la hâte, s'armèrent à demi, et bientôt il s'engagea un
combat à coups (le piques par les brèches de la muraille de cette grange. Le Duc
était au lit. Sa garde était postée du côté de la ville, et non point en
arrière de son logis, par où arrivaient les gens de cette sortie. Il n'y
avait dans sa maison qu'une douzaine d'archers qui veillaient et jouaient aux
dés. Le bruit qui se faisait devant la grange les avertit temps, ils vinrent
se ranger devant la porte, et défendre les fenêtres. La nuit était noire : on
entendait dans la rue les cris de : « Vive le roi ! vive Bourgogne ! » sans
bien savoir ce qui se passait. En même temps, les gens de la ville, ainsi que
cela avait été réglé entre eux, faisaient une sortie par la porte. Toute
l'armée était à la fois éveillée et surprise. Le sire de Comines passa au
plus vite au Duc sa cuirasse, et lui couvrit la tête d'un casque ; ils
descendirent l'escalier. Les archers se maintenaient à grand' peine à
l'entrée de la porte ; et pendant un instant il fut douteux s'ils pourraient
la défendre. Enfin il arriva successivement du monde, et le moment du péril
passa. Pendant
ce temps, le logis du roi était aussi surpris et attaqué ; mais il courut un
moindre danger. Au premier bruit, les vaillants archers écossais vinrent se
ranger devant leur maître, se tinrent devant lui, et faisant un rempart de
leurs corps, ils repoussèrent à coups de flèche toutes les attaques, sans
s'inquiéter si leurs traits tuaient des Liégeois ou bien des Bourguignons qui
accouraient au secours. La
plupart de ces braves gens de Franche-mont périrent ainsi dans cette noble
entreprise, sans autre regret que d'y avoir échoué ; car la vie leur eût
semblé bien payée, s'ils avaient pu tuer les deux princes. Il s'en fallut de
peu ; un instant de moins devant le pavillon du comte du Perche ou devant la
grange, c'en était fait du duc de Bourgogne. Il y eut encore un hasard
heureux pour lui. Le premier qui tomba sous les flèches de ses archers fut
l'hôte de son logis, celui qui conduisait l'attaque. La
sortie qui avait été tentée par la porte de la ville, ne fut pas difficile à
repousser ; ceux qui attaquèrent de ce côté furent loin de se montrer aussi vaillants
que les hommes de Franchemont. Aussitôt
que tout fut rentré dans l'ordre, on tint conseil. Déjà l'assaut avait été
résolu pour le lendemain : il s'agissait de savoir si la valeur désespérée
que les assiégés venaient de montrer n'était pas un motif de changer de
dessein. Le Duc, encore tout animé, ne s'arrêta point à une telle pensée. Le roi
n'était pas à ce conseil. Lorsqu'on en fut sorti, il manda quelques-uns des
serviteurs du Duc, et voulut savoir ce qui avait été résolu ; quand il le
sut, il proposa ses doutes, parla du péril d'un tel assaut, de la résistance
que ferait ce peuple dont on venait de connaître le courage, de ce qu'avait
de meurtrier et d'incertain un combat à travers les rues, du nombre de braves
gens qu'on y perdrait inutilement. Au lieu de cela, disait-il, il n'y avait
qu'à attendre deux ou trois jours, et assurément les Liégeois viendraient à
composition. Les
paroles du roi étaient sages et les chefs de l'armée goûtaient fort son avis.
Cependant il ne leur avait pas dit sa vraie pensée. Ce qu'il craignait plus
que toutes choses, c'est qu'il arrivât quelque malheur ou quelque embarras au
Duc, tandis qu'il était entre ses mains, car il voyait bien qu'il en aurait
le contre-coup. Les
gens du Duc allèrent lui rapporter l'avis du roi, qui était aussi le leur,
encore qu'ils ne fussent pas assez hardis pour le faire paraître. « Il veut
sauver les Liégeois, répondit vivement le Duc, qui était loin de savoir la
pensée du roi ; et quel péril offre donc cet assaut ? il n'y a pas de
muraille, les ouvrages qu'ils ont faits devant les portes sont déjà détruits,
ils ne peuvent mettre une seule pièce d'artillerie en batterie. Je ne
renoncerai certes pas à l'assaut que nous avions résolu : si le roi a peur
qu'il s'en aille à Namur. » Cette parole injurieuse en réponse à une
remontrance toute raisonnable, déplut à tout le monde. On vint la répéter au
roi, en lui cachant toutefois ce qu'elle avait de trop brutal. Chacun
se disposa à l'attaque. Beaucoup mirent ordre à leur conscience ; et
nonobstant l'assurance du Duc, on pensait que la journée serait meurtrière.
Sur les huit heures du matin, un coup de bombarde et deux coups de
couleuvrine furent tirés. C'était le signal convenu pour avertir
l'avant-garde du maréchal de Bourgogne de commencer en même temps l'attaque
de son côté. Les
trompettes sonnèrent, les bannières furent déployées, et l'on s'avança vers
la muraille. Le Duc marchait des premiers. Le roi sortit aussitôt de son
logis. « Demeurez, lui dit monsieur de Bourgogne, et ne vous mettez pas
inutilement en péril ; je vous ferai dire quand il en sera temps. » — « Mon
frère, reprit le roi, marchez en avant, vous êtes le plus heureux prince qui
vive. » Cependant il n'en continua pas moins son chemin. Peut-être à la
faveur de cet assaut, qui préoccupait entièrement le Duc, aurait-il pu
s'échapper. Son escorte était assez nombreuse pour qu'il le risquât sans
péril ; mais il y allait de l'honneur, et pour rien au monde il n'eût voulu
qu'on imputât à lâcheté sa retraite au moment d'une bataille. Au
reste, il n'y eut de danger pour personne. Ce peuple, qui s'était montré si
vaillant et si obstiné, qui la veille avait presque mis en déroute toute
l'armée de Bourgogne, n'essaya pas la moindre résistance. Les plus vaillants
avaient péri, le courage des autres était abattu par leur mauvais succès de
la nuit ; il y avait huit nuits que la milice toute entière faisait le guet
pour garder cette vaste enceinte que ne défendaient plus les murailles ; tous
étaient fatigués de corps et d'esprit. En autre c'était un dimanche ; ils
n'imaginaient pas qu'on les attaquât durant ce saint jour ; lorsqu'on
commença à entrer, la nappe était mise dans chaque maison, et tous se
disposaient à dîner. Toutefois, le plus grand motif de cet abandon, c'est
qu'il n'y avait presque plus personne dans la ville, tant il s'était enfui de
gens au-delà de la Meuse. Tout ce qui restait se réfugia en hâte dans les
églises ; de sorte que les Bourguignons, soit d'un côté, soit de l'autre,
s'avançaient dans des rues désertes, sans rencontrer d'ennemis, 'ni même de
peuple. Le roi, voyant comment les choses se passaient, avançait sans se hâter,
entouré de ses serviteurs, portant la croix de saint André, et criant : «
Vive Bourgogne ! » Le Duc, qui avait passé plus avant dans la ville, revint
au-devant de lui, et tous les deux s'en allèrent louer Dieu à la cathédrale
de Saint-Lambert. Un grand nombre de fugitifs s'y, étaient sauvés ; déjà les
gens de guerre voulaient forcer cet asile et piller cette église si fameuse
par ses richesses. Les archers du Duc défendaient les portes et résistaient à
grand' peine ; lui-même tua de sa main un de ces pillards, et enfin la
cathédrale fut sauvée de la rapine. Cc fut la seule église qu'il fut possible
de préserver de la fureur des Bourguignons. Toutes les autres furent forcées
; il s'y commit d'horribles profanations ; les reliquaires, les saints ornements,
tous les trésors amassés dans cette pieuse ville, où', selon la commune
renommée, il se disait par jour autant de messes qu'à Rome, furent la proie
des gens de guerre. A midi, il ne restait plus rien à prendre dans les
maisons ou les églises. Nul ne
se montrait plus joyeux que le roi, qui allait enfin se trouver libre ; il ne
tarissait point sur la vaillance du duc de Bourgogne et sur son habileté à la
guerre, parlant publiquement et bien haut, pour que ces discours lui hissent
rapportés. Il lui donnait de plus grandes louanges encore lorsqu'ils étaient
ensemble, et lés savait tourner d'une façon si courtoise et si aimable que le
Duc en était charmé et radouci. Dès le lendemain le roi, au moyen des gens de
son conseil qu'il avait su se rendre favorables, commença à le faire sonder
sur son départ, puis lui-même vint s'en entretenir avec lui : « Mon
frère, disait-il, si vous avez encore besoin de mon aide ; ne m'épargnez pas
; mais si vous n'avez plus rien à faire de moi, il convient que je retourne à
Paris, pour y faire publier dans ma cour de Parlement l'appointement que nous
avons fait ensemble, autrement il courrait risque d'être de nulle valeur :
vous savez que telle est la coutume de France. L'été prochain, il faudra nous
revoir ; vous viendrez en votre duché de Bourgogne, j'irai vous trouver, et
nous passerons un mois ensemble joyeusement à faire bonne chère. » Le Duc
ne répondit pas non ; mais, ne pouvant se retenir de murmurer tout bas, il
donna ordre qu'on apportât le traité de Péronne, le fit relire et demanda au
roi s'il avait quelque repentir de l'avoir juré., laissant encore à son choix
de le confirmer ou (le l'abandonner. Puis il fit quelque sorte d'excuse au
roi pour l'avoir ainsi contraint et emmené. Le roi
se montra satisfait du traité ; alors le Duc le pria d'y ajouter un article
en faveur des 5ires du Lau, de la Rivière et Durfé, afin qu'ils rentrassent
en leurs biens. « Volontiers, mon frère, répliqua le roi d'un air
satisfait, mais vous m'accorderez pareil article pour mon cousin de Nevers et
messieurs de Croy. » Il n'y avait pas de risque que le Duc, haineux et
implacable comme il l'était, accordât une telle condition ; aussi garda-t-il
le silence. Le 2
novembre, le surlendemain de la prise de Liège, le roi partit enfin pour la
France, après avoir passé les trois plus rudes semaines de sa vie. Le Duc
vint le conduire jusqu'à une demi-lieue de la ville. Comme ils allaient se
quitter, le roi lui dit : « Si d'aventure, mon frère, qui est en Bretagne, ne
se contentait pas du partage que je lui baille pour l'amour de vous, que
voudriez-vous que je fisse ? » Le Duc répondit soudainement et sans y penser
: « S'il ne veut pas le prendre, mais que vous fassiez qu'il soit
content, je m'en rapporte à vous deux. « Le roi venait de lui faire dire des
paroles dont il se promettait bien de tirer parti ; il le quitta amicalement,
et, pour lui faire honneur, les sires d'Esquerdes et d'Emeries
l'accompagnèrent jusqu'à Notre-Dame de Liesse par-delà les marches de
Picardie. Les
vengeances du Duc contre les Liégeois furent cruelles. Il n'avait pas péri
plus de deux cents personnes le jour où l'on était entré dans la ville ;
depuis il y en eut un bien plus grand nombre noyés ou mis à mort : on
n'épargna presqu'aucun des prisonniers faits clans les maisons ou les
églises. Quant aux pauvres malheureux qui avaient quitté la ville, ils
mouraient par centaines, de faim et de froid, dans les montagnes et les
forêts. Les gens de guerre couraient de tous côtés, leur donnant la chasse comme
à des bêtes sauvages. Un gentilhomme du pays de Luxembourg, qui avait tenu d'abord
leur parti, en lit surtout un grand carnage, afin d'obtenir le pardon du Duc. Après
huit jours passés dans cette ville désolée, il en partit, laissant l'ordre de
la brûler et de la démolir, comme il avait fait de Dinand deux ans auparavant
; les églises seules et les maisons des prêtres et des chanoines furent
épargnées. Comme c'était une ville toute cléricale, ces maisons y étaient en
grand nombre, et bientôt après il commença à y revenir des habitants. Le Duc
se rendit de là dans le pays des vaillants hommes de Franchemont. C'était une
contrée, sans villes fermées, où les habitants gagnaient leur vie en
travaillant le fer. Il fit brûler toutes les maisons et détruire les forges.
Les gens du pays étaient cachés dans les forêts ; ils y furent poursuivis
cruellement. Mais le froid était si rigoureux, les vivres si rares, que
l'armée du Duc y souffrit autant ou plus que ces malheureux fugitifs. Il n'y
passa que quelques jours, et revint à Bruxelles vers la fin de novembre. Ce fut
vers ce temps seulement qu'il consentit à entendre les excuses des Gantois,
et à leur faire savoir sa volonté. Jusque-là il avait différé de répondre à
leurs supplications, et les avait tenus en une dure attente. Enfin il accepta
leur renonciation à toutes leurs libertés ; ils rendirent jusqu'à cette
charte qu'ils avaient jadis reçue du roi de France, Philippe le Bel, en vertu
de laquelle leurs magistrats étaient élus par huit électeurs, quatre à leur
choix, quatre au choix de leur seigneur : privilége qui s'était plutôt accru
que diminué par le cours des années, puisqu'ils avaient, pendant longtemps,
et jusqu'à leur défaite de Gavre joui de l'élection directe. Dorénavant
c'était le Duc qui devait nommer à sa volonté leurs échevins et leurs
conseillers. En outre, ils renonçaient au droit de tenir des assemblées
générales, et il leur fallait des lettres de leur seigneur pour se réunir
dans la forme qu'il prescrirait. Ils rapportèrent aussi leurs bannières qui
furent envoyées à Boulogne-sur-Mer, où le duc Philippe avait fait déposer les
anciennes bannières prises à la paix de Gavre. Trois portes de la ville
furent fermées. La procession de Saint-Liéven fut autrement réglée ; la
châsse, au lieu d'être portée par ceux qu'on nommait les fols de Saint-Liéven,
devait être traînée sur un chariot. Enfin ils perdirent le privilége de ne
plus être sujets à confiscations en cas de jugements prononcés contre eux ;
c'eut été cependant un privilége bien précieux, qui aurait servi à garantir
une meilleure justice de la part des officiers du prince, sous la juridiction
desquels les Gantois consentaient à être désormais. Après
avoir passé quelques mois à s'occuper du gouvernement de ses états, et à
tenir sa cour avec la magnificence accoutumée, le Duc s'en vint à Arras
recevoir l'archiduc Sigismond d'Autriche, et traiter avec lui d'une affaire
dont les suites devaient être grandes, et dont lui-même était loin de
connaître toute l'importance. La maison d'Autriche et la ligue des communes
suisses avaient continué à se faire une guerre presque continuelle, et les
Suisses devenant de plus en plus puissants, avaient toujours eu l'avantage.
En même temps la haine que leur portaient les nobles des pays environ-Dans
était devenue de plus en plus furieuse. C'étaient eux qui précipitaient sans
cesse la maison d'Autriche dans de cruelles guerres[16]. Sans eux le duc Sigismond
surtout aurait été mi prince doux et paisible. Il régnait dans le Tyrol et
dans les domaines autrichiens de la Souabe et des bords du Rhin. Son cousin,
l'empereur Frédéric, qui depuis près de trente années était de plus en plus
l'objet du mépris de toute l'Allemagne, ne pouvait porter ni aux princes de
sa maison, ni aux sujets de leurs domaines aucun secours contre les Suisses.
Encore dernièrement, le duc Sigismond s'était vu contraint à prendre les
armes pour embrasser une nouvelle querelle que la noblesse d'Alsace et de
Souabe venait de se faire avec les Suisses en insultant leurs alliés de la
ville de Mulhausen, et mettant à rançon un bourgmestre de Schaffouse. C'était
toujours avec une extrême présomption et un grand mépris pour ces vilains que
les gentilshommes entreprenaient la guerre contre les ligues suisses. «
Allons jeter bas cette étable à vaches, » disaient-ils en parlant de la
petite ville de Mulhausen. Cependant encore cette fois les gens des ligues,
eurent le dessus. Ils envoyèrent au secours de leurs alliés, et leurs
troupes, se répandant en Alsace, y firent de terribles ravages, saccageant
tout jusqu'aux portes de Strasbourg. Car les Suisses étaient rudes dans leur
façon de faire la guerre ; ils aimaient le pillage ; les haines étaient
d'ailleurs d'autant plus acres qu'elles étaient plus anciennes. En Souabe,
sur la rive droite du Rhin, ils eurent les mêmes succès, et ils allaient sans
doute s'emparer de la ville de Waldshutt, lorsque le duc Sigismond, hors
d'état de se défendre, leur demanda la paix et promit de payer dix mille
florins pour les frais de la guerre, engageant ses domaines en garantie de la
dette. Il
n'avait nul moyen de payer : ses finances étaient en mauvais ordre ; les
guerres l'avaient ruiné ; il fallait donc emprunter et engager ses
seigneuries en tout ou en partie. D'autre part, ses vassaux et les villes
impériales d'Alsace et de Souabe demandaient hautement à être mieux protégés
contre les courses des Suisses. Mais on n'espérait guère trouver un prince ou
un seigneur qui voulût prêter de l'argent, en prenant pour gage une contrée qui
lui deviendrait une occasion perpétuelle de guerre avec les ligues suisses. Il
y eut à ce sujet de grandes assemblées à Strasbourg, puis à Einsisheim. Enfin
un des gentilshommes s'avisa que le meilleur moyen de dompter les Suisses et
de préserver le pays, c'était de l'engager au duc Charles de Bourgogne. «
C'est un puissant prince, disait-on, et plus que nul autre en état de nous
défendre. Son père lui a laissé de grands trésors. Il est, dit-on, plein
d'ambition et d'envie d'agrandir ses états. Il lui sera facile de payer une
somme considérable. On acquittera aux Suisses le prix de la paix, et il
restera encore à l'archiduc Sigismond beaucoup d'argent pour tenir une cour
brillante, et vivre en repos à Insprück. Plus tard, si les temps deviennent
meilleurs, et quand les Suisses auront été abattus par la puissance de Bourgogne,
la maison d'Autriche rachètera ses domaines. Le duc Charles est si loyal, a
toujours si bien tenu sa foi, qu'il rendra le gage, dès qu'on le remboursera.
D'ailleurs il a une fille unique, et si l'archiduc Maximilien, fils de
l'empereur, venait à l'épouser, la maison d'Autriche recouvrerait, par ce
magnifique mariage, ce qu'elle a perdu, et bien plus encore. En attendant,
l'Alsace et les bords du Rhin vivront en paix. Si les Suisses s'avisent de
toucher à un seul de ses paysans, le Duc est si hautain qu'il voudra
conquérir tout leur pays plutôt que de laisser le moindre affront sans
vengeance. » Le duc
Sigismond n'était pas en mesure de proposer un autre avis. Toutefois, comme
ses alliances avaient toujours été avec la France, comme il avait été fiancé
avec une des sœurs du roi, dont la mort seule l'avait empêché de devenir le
mari, il crut ne pas devoir conclure une telle affaire sans l'avoir proposée
au roi. Il se rendit auprès de ce prince, qui lui fit un accueil tout
fraternel, et lui offrit même une pension de dix mille francs par an, mais se
garda bien de traiter avec lui pour ses domaines. Il avait d'autres affaires
qu'il voulait terminer ; il lui fallait réparer tout le dommage que lui avait
causé son aventure de Péronne. Au contraire, il lui convenait très-bien dé
tourner d'un autre côté l'attention du duc de Bourgogne et de le laisser
s'engager dans les affaires d'Allemagne. D'ailleurs il se souvenait de la
bataille de Saint-Jacques, et aimait mieux être l'ami que l'ennemi des
Suisses. La guerre de Mulhausen et de Waldshutt venait encore d'accroître la
renommée de leur vaillance. Le duc
Sigismond fut reçu avec grande solennité à Arras, 'passa longtemps à cette
magnifique cour de Bourgogne, et parcourut avec le Duc une partie de ces
riches pays de Flandre, qui ressemblaient si peu aux contrées encore un peu
sauvages de la Souabe et du Tyrol. De grands conseils furent tenus pour
délibérer sur l'offre qu'il venait faire. Elle ne pouvait manquer de plaire
au duc de Bourgogne ; il se trouvait si riche en argent et en hommes ; tout
jusqu'ici lui avait si bien succédé, qu'il n'y avait sorte de grandeurs
auxquelles il ne se crût appelé. Son imagination se portait à une foule de
projets plus vastes les uns que les autres. La moitié de l'Europe ne l'aurait
pas contenté[17]. Les difficultés n'arrêtaient
jamais son désir ni son espérance ; son courage, sa force d'âme et de corps
l'empêchaient de concevoir aucune crainte. Il aurait formé dix entreprises
différentes avant d'en avoir terminé une, et les obstacles qu'il eût trouvés
à la première l'auraient au contraire disposé à commencer les autres. La vie
de l'homme n'était pas assez longue pour tout ce qu'il rêvait ; par malheur
il avait plus de force dans la volonté que d'habileté dans la conduite, et
plus d'emportement que de prudence. Les
conseillers que le duc Sigismond avait amenés le rendirent encore plus
favorable à leur proposition par toutes leurs flatteries : « C'était lui qui
allait enfin venger la noblesse des affronts que lui faisaient endurer depuis
trop longtemps ces gardeurs de vaches. A son seul nom, l'ours de Berne allait
ramper en toute humilité, et la gloire de Bourgogne allait retentir comme le
tonnerre parmi les Alpes. » Entre
les conseillers du duc Charles, il y en avait un qui le pressait encore plus
de terminer ce marché : c'était Pierre de Hagenbach, son maître d'hôtel,
gentilhomme d'Alsace, qui avait depuis longtemps servi avec zèle son père et
lui, par ses conseils et sa vaillance. Il vantait sans cesse la fertilité des
bords du Rhin, et les grands revenus que le Duc en pourrait retirer. «
Strasbourg, Bâle, Colmar et Schelestadt ne sont pas, il est vrai, disait-il,
compris dans l'engagement, mais vous saurez bien trouver l'occasion de les
soumettre, et je vous en dirai les moyens. » Le Duc écoutait avec
complaisance tous ces discours, et sa pensée ne s'arrêtait pas là. Il voyait
surtout dans cette acquisition un moyen de se rendre grand en Allemagne et
dans l'empire, et songeait déjà à y gagner assez de puissance pour devenir
empereur à la mort du duc-Frédéric d'Autriche. Enfin le traité fut conclu le
9 mai 1469, à Saint-Orner, et Pierre de Hagenbach partit à la tête de quinze
cents chevaux et de quatre mille gens de pied, pour prendre possession du
landgraviat d'Alsace ; du comté de Ferette, du Brisgau, du Sundgau et des
quatre villes forestières Waldshutt, Straubingen, Lauffenburg et Rheinfelden. Cette
affaire terminée, le Duc continua à parcourir ses états de Flandre, passa
quelque temps à Gand et à Bruges ; de là se rendit en Zélande, où les
inondations de la mer avaient rompu les digues et causé de grands ravages.
Dans tout ce voyage, il chercha à satisfaire les peuples et surtout à se
montrer sévère justicier. Il lui plaisait de se faire craindre de tous ;
cependant il était facile à admettre en sa présence et à bien écouter les
plaintes de tous ses sujets, des pauvres gens mieux encore que des autres. Il
donna à Flessingue une nouvelle preuve de son inflexible justice, et cette
aventure fi t beaucoup de bruit dans tout le pays des environs. Un chevalier
vaillant et de bonne renommée, que le duc Philippe avait fait autrefois
gouverneur de Flessingue était devenu amoureux de la femme de son hôte[18]. Ayant inutilement tenté tous
les moyens de se la rendre favorable, il lit prendre le mari, et l'accusa
d'avoir tramé un criminel projet de sédition contre l'autorité du prince.
Puis, troublant à force de menaces cette malheureuse femme, il lui promit la
grâce de son mari pour prix de son déshonneur. La passion de cet indigne
chevalier s'étant plutôt augmentée qu'assouvie, il ne put ensuite se résoudre
à renoncer à celle qu'il aimait d'un si horrible amour. Après l'avoir comblée
de présents, après avoir fait tout son possible pour l'apaiser et gagner son
cœur, il feignit cependant de céder à ses prières et de lui tenir la promesse
qu'il avait faite. Elle reçut l'ordre écrit de se faire ouvrir la prison et
remettre son mari. Mais pendant ce temps-là, le gouverneur avait fait
trancher la tête à ce malheureux, et quand elle montra son ordre, le geôlier
lui fit apporter un coffre où elle trouva les restes sanglants de son mari.
Elle en pensa mourir de saisissement et d'horreur. Le gouverneur essaya de
s'excuser sue les commandements qu'il avait reçus du prince ; mais ni cette
pauvre femme ni sa famille ne purent se persuader qu'une cruauté si
abominable fût conforme à la volonté du prince, ni qu'il prit jamais sous sa
noble protection un crime si infante. Lorsque
peu de temps après, le Duc fut venu en Zélande, cette femme alla se jeter à
ses pieds et lui raconter son malheur. Le Duc lui promit aussitôt que justice
serait faite. Le gouverneur fut mandé : « Confessez-moi la vérité, lui
dit-il, et peut-être mériterez-vous ainsi ma miséricorde ; sinon, je vais
faire appliquer à la torture vous et la femme qui vous accuse, afin de
connaître qui est le coupable. Votre visage troublé est déjà un mauvais
signe, et je sais qu'un amour furieux rend capable de tous les crimes. » Le
chevalier se prosterna et raconta en pleurant tout ce qui s'était passé,
demandant humblement sa grâce, rappelant les beaux faits de guerre qui lui
avaient valu la faveur du Duc, alléguant la violence insensée où l'avait jeté
son amour pour cette femme, offrant toutes réparations convenables et
demandant même à l'épouser. Le Duc,
après l'avoir écouté, lui repartit comme il avait fait pour le bâtard de la
Hamaide, qu'en effet il convenait avant tout d'apaiser les plaignants ; la
femme refusa d'abord avec horreur d'épouser celui qui avait tué son premier
mari, et de devenir ainsi complice de son crime. Toutefois sa famille en
pensa autrement, et, à force d'instances, la fit consentir à accepter l'offre
du chevalier. Le contrat fut dressé, et il fit donation de tous ses biens,
même dans le cas où il n'aurait point d'enfants. Le mariage étant célébré, le
chevalier revint se présenter devant le Duc, disant que la partie adverse se
tenait pour satisfaite. « Elle, oui, répondit-il sévèrement, mais non pas moi
; » et il l'envoya en prison. Un confesseur fut appelé : le chevalier reçut
l'absolution, et communia ; puis, sans tarder davantage, le bourreau lui
trancha la tête. Bientôt celle qui était sa femme arriva à la prison,
accompagnée de ses parents, pour y voir son nouveau mari, Elle y trouva le
même horrible aspect qu'elle avait eu peu de temps auparavant devant les
yeux, dans le même lieu, avec toutes les mêmes circonstances. Elle ne put
survivre à de si terribles atteintes, et mourut bien peu de temps après. De
Zélande, le Duc passa en Hollande, toujours se montrant sévère et hautain
pour les grands, et se plaisant parfois, au contraire, traiter doucement le
menu peuple et les pauvres gens. Un jour qu'il était à la chasse, il s'égara
; et, pressé par la faim, il entra dans une cabane avec le sire Louis de la
Gruthuse, gouverneur du pays de Hollande[19]. La pauvre femme, chez qui ils
venaient prendre gîte, connaissait le gouverneur, et s'empressa de lui offrir
au plus vite quelque chose à manger. Le Duc commença aussitôt à se servir. « Ah !
messire, dit la vieille hôtesse, vous êtes bien mal appris de mettre ainsi la
main au plat avant monseigneur le gouverneur. » Le Duc se prit à rire. « Doucement,
bonne femme, dit le sire de la Gruthuse, ne savez-vous pas que voilà votre
maître et le mien, monseigneur le duc de Bourgogne ? » Elle fut bien confuse,
s'agenouilla, et demanda pardon pour son défaut d'esprit et de connaissance.
« Levez-vous, lui dit doucement le Duc, je vois avec plaisir le respect que
vous avez pour le gouverneur que je vous ai donné. J'aurai soin de vous et
vous ferai du bien. » Outre
les affaires de ses provinces, le Duc continuait à suivre ses grands projets.
Pendant le séjour de deux mois environ qu'il fit à la Haye, il reçut les
ambassadeurs de toute la chrétienté. Les ducs de Clèves et de Juliers, l'évêque
de Liège, tous les princes et les prélats des états voisins vinrent lui
rendre leurs devoirs, et augmenter l'éclat de sa cour. Le sire Adolphe de
Gueldre, qui avait mis son père en prison, vint aussi trouver le Duc, qui ne
put encore, cette fois, terminer un différend si scandaleux. Il s'occupa
aussi de faire rentrer sous sa seigneurie de Hollande des domaines qu'il
prétendait que l'évêché d'Utrecht avait usurpés. Les Frisons, qui n'avaient
jamais obéi au pouvoir d'aucun prince, et qui, seulement, payaient un léger
tribut au Duc comme conne de Hollande, reçurent l'ordre de convoquer leurs
Etats à Enckuysen, pour y entendre les, propositions qui leur seraient faites
en son nom. C'était
ainsi qu'il travaillait à agrandir et à affermir de tous côtés sa puissance ;
mais, en ce moment, son ambition se portait surtout vers l'Allemagne et vers
la dignité impériale, où il eût voulu succéder au duc Frédéric d'Autriche,
qui la tenait si mal depuis tant d'années. Ce fut dans cette pensée qu'il
conclut, à la Haye, un traité avec le sire de Stein, ambassadeur du roi de
Bohème. C'était toujours Georges Podiebrad qui régnait en ce pays depuis l'an
1457, où le jeune roi Ladislas avait péri empoisonné. Le pape venait de
l'excommunier, lui imputant de favoriser les hérétiques de Bohème ; il l'avait
déclaré parjure, sacrilège, et, indigne, ainsi que toute sa race, de posséder
jamais aucune dignité. Peu après, le souverain pontife transféra même la
couronne de Bohème à Mathias, roi de Hongrie, qui ne réussit pas cependant à
en prendre possession. Ce fut au milieu de ces périls et de cet embarras que
Podiebrad, moyennant cent mille florins du Rhin, s'engagea à employer tout
son pouvoir à procurer l'élection du duc Charles de Bourgogne à la dignité de
roi des Romains, c'est-à-dire de successeur désigné de l'empereur. Les termes
du traité semblaient aussi injurieux à l'empereur Frédéric, qu'ils étaient
flatteurs pour le Duc[20]. «
Repassant en notre esprit les grandes et diverses défaites et oppressions
auxquelles les chrétiens ont été exposés de la part des cruels Turcs ;
craignant, ô douleur ! qu'ils soient en ce moment menacés de maux plus grands
encore, et que la chrétienté elle-même ne soit en péril, à moins qu'il y soit
pourvu avec plus de soin et de diligence que jusqu'ici, il nous a semblé que
rien ne serait plus avantageux au bien public de la chrétienté, de l'église
universelle et du saint empire, que de procéder à l'élection d'un nouveau roi
des Romains, à la fois vaillant, vertueux et puissant. C'est pourquoi
considérant que monseigneur Charles, duc de Bourgogne, etc., etc., est plus
qu'aucun autre prince de l'empire, valeureux à la guerre, zélé pour le
maintien de la justice, dans la verdeur de l'âge, doué de beaucoup d'autres
qualités, riche en domaines et seigneuries, nous avons porté les yeux sur
lui. » Le sire
de Stein promit par ce traité que son maître s'occuperait sans délai de cette
élection, et s'efforcerait d'y résoudre les autres électeurs, spécialement
l'archevêque de Mayence, le duc de Saxe et le marquis de Brandebourg. Pendant
que le duc de Bourgogne se tenait ainsi éloigné de la France, et portait sa
pensée vers la dignité impériale et la domination de l'Allemagne, le roi,
avec sa subtilité accoutumée, travaillait à devenir enfin le maître dans son
royaume, où lui-même avait mis tant de trouble. Sa prison de Péronne n'avait,
par bonheur, excité aucun désordre. Le duc de Bourgogne s'était fait, parmi
le peuple et les serviteurs fidèles du roi, la renommée d'un ennemi de la
France. Personne ne lui souhaitait d'heureux succès, et le manque de foi
qu'il fit éclater si visiblement en retenant le, roi ; avait encore excité
les esprits contre lui[21]. Une des
principales craintes du roi, lorsqu'il s'était vu prisonnier, avait même été
que l'indignation de ses serviteurs et de ses capitaines ne, les portât à
essayer de le délivrer par la force. En signant le traité de Péronne, il
s'était hâté d'écrire au Parlement de Paris, à la bourgeoisie, à toutes les
autres bonnes villes, pour leur annoncer qu'il venait de jurer la paix avec
son beau-frère de Bourgogne, et pour prescrire qu'on fit de grandes
réjouissances à ce sujet. Mais ce qui importait le plus en ce moment, c'était
la conduite qu'allait tenir le comte de-Dammartin, chef de son armée ; qui se
trouvait presque en présence des Bourguignons à quelques lieues de Péronne.
Le roi lui avait écrit aussitôt ; et se montrant heureux et satisfait de
l'alliance qu'il venait, disait-il, de conclure, avec le duc de Bourgogne, et
de tout ce qui s'était fait pour le bien de lui et de son royaume, il avait
ordonné des, solennités. En outre il avait commandé que l'arrière-ban et les
francs-archers fussent renvoyés chez eux, mais en bon ordre, de façon à ne,
point fouler le peuple, et à garder la discipline. « Surtout gardez bien
qu'ils ne se portent à quelques nouveautés, » disait-il. Le
grand-maître, sachant le roi prisonnier, supposa qu'une telle lettre n'était
pas écrite librement ; il retint l'arrière-ban et les francs-archers, mais
n'essaya aucune voie de fait. « Monsieur
le grand-maître, lui avait encore écrit le roi en se rendant à Liège, reçu vos
lettres. Tenez-vous sûr que je vais à ce voyage de Liège sans nulle
contrainte, et que ; jamais je n'allai de si bon cœur à un voyage que celui-ci.
Puisque Dieu et Notre-Dame m'ont fait la grâce de m'armer avec monsieur de Bourgogne,
tenez-vous sûr que nos brouilleries d'auparavant ne sauraient le faire armer
contre moi. Monsieur le grand-maître, mon ami, vous m'avez bien montré que vous
m'aimiez, et vous m'avez fait le plus grand service que vous pouviez me
rendre ; car les gens de monsieur de Bourgogne auraient pu croire que je les
avais voulu tromper, et en France on aurait cru que j'étais prisonnier.
Ainsi, par défiance des uns et des autres, j'étais perdu. Touchant le lieu où
il faudrait loger nos gens d'armes, vous savez ce que nous devisâmes, vous et
moi, sur le fait d'Armagnac ; me semble que vous devriez envoyer vos gens en
ce pays-là. Je vous baillerai trois, quatre ou cinq capitaines dès que je
serai hors d'ici : choisissez lesquels vous voudrez, et je vous les enverrai.
Venez-vous-en à Laon, et attendez-moi là. Je vous ferai savoir souvent de nos
nouvelles, et tenez-vous sûr que si Liège était mis en subjection, dès le
lendemain je m'en irais ; car monsieur de Bourgogne est délibéré de me
presser de partir incontinent qu'il aura fini à Liège, et désire plus mon
retour que je ne fais. François du Mas vous dira la bonne chère que nous
faisons ici. Adieu, monsieur le grand-maître. Namur, 22 octobre. » Pour
mieux persuader Dammartin de ne rien faire qui pût inquiéter le duc de
Bourgogne, maître Meilhac, secrétaire du roi, avait écrit de son côté, et
comme en confidence, à Bourré, son confrère, que le roi était pleinement
libre, et aurait pu même ne pas aller à Liège, si les troupes avaient été
renvoyées. Tout
cela ne put convaincre le grand-maître que le roi eût en effet toute sa
liberté et il se garda bien de renvoyer son armée. Le sire du. Mas n'avait
pas même eu la permission de venir sans être accompagné de maître Nicolas
Boisseau, secrétaire du Duc, qui veillait à ce qu'il remît au grand-maître la
lettre écrite par le roi. « Je suis grandement ébahi, lui dit Dammartin,
comment une si fière mauvaiseté a pu occuper le duc de Bourgogne, que de
trahir son roi, auquel il était tenu plus qu'à nul autre ; mais qu'il soit
bien assuré que si le roi ne retourne bientôt, tout le royaume le viendra
quérir, et l'on jouera aux pays du Duc un jeu pareil à celui qu'il veut jouer
au pays de Liège. D'ailleurs, monsieur Charles frère du roi, n'est pas mort,
et la France n'est pas si dépourvue de gens de bien que le Duc pourrait le
croire. » Les
choses en restèrent là durant les deux semaines de l'absence du roi. Dès qu'à
son retour il fut arrivé à Senlis, il manda aussitôt le Parlement, la chambre
des comptes, les généraux de ses finances, et ses officiers. Il leur exposa
en peu de mots ce qui s'était passé à Péronne, toujours en se louant du duo
de Bourgogne, et fit donner la lecture du traité. Le cardinal Balue, après le
leur avoir ainsi fait connaître, ajouta « que le plaisir du roi était qu'il
fût entériné sans nulle contradiction ni difficulté, et accompli dans tous
ses articles. » Les injonctions du roi furent sévères à ce sujet. Le 19
novembre, les articles de la paix furent publiés à son de trompe dans les
rues de Paris. Le roi, en se rendant dans les pays de la Loire, évita de
paraître dans sa bonne ville : il craignait de n'y pas recevoir un si joyeux
accueil que de coutume. Tant d'argent levé sur les peuples, et une si belle
armée mise sur pied, n'avaient eu d'autres résultats que de se laisser
prendre sans combattre, de signer une paix plus honteuse que celle d'Arras,
et de s'en aller comme un vassal, à la suite du duc de Bourgogne, vêtu de la
croix de Saint-André pour assister à la ruine des plus fidèles alliés du
royaume, que lui-même avait excités à la guerre. Voilà ce que chacun pensait. Le roi
voulut que, si sa mésaventure était un sujet de discours, du moins ils ne
fussent pas tenus publiquement et avec audace. En publiant la paix[22], défenses expresses furent
faites que personne fût assez osé pour murmurer des articles du traité, ni
pour s'exprimer avec manque de respect à l'égard de monseigneur le duc de
Bourgogne, par paroles, écrits, rondeaux, ballades, chansons, libelles diffamatoires,
peintures, signes ou même gestes ; le tout sous peine d'être fustigé et banni
la première fois, d'avoir la langue percée la seconde, et d'être mis à mort
pour la troisième fois Les précautions furent même si grandes, que l'on
saisit par ordre du roi toutes les pies, geais, corbeaux et autres oiseaux
apprivoisés, à qui des habitants de Paris avaient appris des paroles, comme :
« larron, paillard, va, va dehors ; Perette, donne-moi à boire. » Le
commissaire chargé de cette saisie inscrivit exactement sur son registre ce
que chaque oiseau savait dire, et chez qui on l'avait trouvé. Tant on
craignait ce qui pouvait exciter quelque désordre et offenser soit le roi,
soit les princes. Tandis
que le roi s'efforçait ainsi de ne donner aucun sujet de griefs au duc de
Bourgogne, il travaillait efficacement à se réconcilier avec son frère, et à
terminer la grande affaire de l'apanage, de bon accord avec lui, mais tout
autrement que ne l'avait réglée le traité de Péronne. Rien, en effet, ne lui
semblait plus à craindre que de donner la Brie et la Champagne, et de joindre
ainsi sa puissance à celle du duc de Bourgogne ; en telle façon que les
domaines de ses ennemis seraient venus jusqu'aux portes de Paris. Il aimait
mieux lui donner plus, mais ailleurs, et lui offrait la Guyenne. Il
avait bon espoir de bien mener ses affaires auprès du duc de Bretagne et de
son frère. Leur principal conseiller était toujours Odet d'Aydie ; il venait
de le gagner tout-à-fait, du moins il le croyait, et avait même obtenu de
lui, l'engagement suivant de le servir fidèlement. « Je,
Odet d'Aydie, seigneur de Lescur, promets au roi mon souverain seigneur, par
la foi et serment de mon corps., qu'en cas où je laisserais le service du duc
de Bretagne, je ne prendrais pas le parti et service de monsieur Charles son
frère, ni aucun état de lui. En témoignage de quoi j’ai écrit et signé cette
cédule de ma main, le 6 février 1468., Item, dès maintenant, je me tiens au
roi pour son serviteur quelque part que je sois, et promets de lui faire
service, soit, en Bretagne, soit au dehors, et quelque part ailleurs que je
sois. Je le servirai tout ainsi que si j'étais en sa maison, comme un bon,
vrai et loyal serviteur et sujet doit faire à son roi, son souverain seigneur
et son maitre ; et quand je me mêlerai des faits de mondit sieur Charles, ce
sera pour faire service au roi et non à lui. » Tandis
que le roi gagnait ainsi les serviteurs des autres, il découvrit que celui
auquel il avait jamais accordé le plus de confiance, du moins jusqu'à
l'affaire de Péronne, le trahissait de même, et servait ses ennemis. En
effet, il s'efforçait vainement de complaire à tous les princes et grands
seigneurs du royaume, et à guérir leurs méfiances. Le traité avec monsieur
Charles son frère n'avançait pas. Il avait aboli toutes poursuites et
contumaces contre les sujets du duc de Bretagne. Il avait accordé au roi Néné
le droit de sceller en cire jaune dans son apanage d'Anjou et son comté de
Provence. Il avait cédé le revenu des greniers à sel de Bourbonnais et
d'Auvergne au duc de Bourbon ; celui de Château-Porcien au sire de Croy, et
de Chaumont en Vexin au sire de Laval. Il avait fait payer toutes les
pensions promises au connétable. Hormis le comte d'Armagnac, dont le comte de
Dammartin était allé punir les désordres et les brigandages, il semblait donc
qu'il dût être maintenant en bonne intelligence avec tous les grands ;
cependant il n'arrivait point à ses fins. Le hasard vint lui apprendre
comment, nonobstant toute son habileté, c'était lui qui encore une fois était
trompé. Vers le
milieu du mois d'avril 1469, deux hommes d'armes de la compagnie du sénéchal
de Guyenne rencontrèrent sur la route, auprès de Cloye, un homme qui leur
inspira quelques soupçons 1. Ils lui demandèrent qui il était ; il répondit
qu'il se nommait Simon Belée, natif de Normandie, serviteur du cardinal
Balue, évêque d'Angers, et envoyé par lui de Tours à son abbaye& Fécamp.
Ses réponses semblaient embarrassées. Ils l'arrêtèrent, le firent entrer dans
l'auberge, et, le fouillant, trouvèrent une lettre cousue dans son pourpoint
; ils le conduisirent dès le lendemain à Amboise où était le roi[23]. Cet
homme fut aussitôt interrogé., et avoua, tout. Il était clerc de la dépense
de l'évêque de Verdun. Peu de jours auparavant, son maitre lui avait donné
ordre d'apprêter son cheval et ses houzeaulx, et de se tenir préparé à partir
pour Hesdin ; puis, l'ayant fait venir, il lui avait dit : « Je me fie à
toi ; tu t'en iras à Hesdin devers monseigneur de Bourgogne ; tu te diras
serviteur de monsieur le cardinal, et non pas de moi ; car il ne faut pas me
nommer en tout ceci. Tu guetteras monseigneur de Bourgogne à son passage,
quand il ira à la messe, et lui remettras cette petite lettre de monsieur le
cardinal : prends garde de ne la donner à nul autre ; ne parle à personne de
cette affaire, tant elle est grande et secrète. Monseigneur de Bourgogne
t'enverra ensuite chercher ; et voilà ta créance auprès de lui : tu lui en
expliqueras le contenu de la façon que je vais te dire. » La
créance eût en effet été difficile à comprendre si Belée n'en eût pas
interprété le chiffre. Le cardinal instruisait le Duc que malgré l'espoir du
roi et les soins du sire d'Aydie, on n'avait pas encore réussi auprès de
monsieur Charles, à lui faire accepter la Guyenne au lieu de la Champagne,
mais qu'on y travaillait encore ; que le roi cherchait toujours à tromper son
frère et le Duc, et à semer la méfiance entre eux. ; qu'il fallait signifier
nettement aux ambassadeurs du roi que le traité de Péronne devait être
exécuté sur-le-champ dans tous ses points ; que cependant il était à propos
de ne montrer aucune défiance ni aucun courroux, mais, au contraire, de
parler du désir de revoir le roi en Bourgogne. De plus, le cardinal annonçait
au Duc que les comtes d'Armagnac et de Foix étaient gagnés à son parti ; que
le duc de Bourbon était mécontent ; que le connétable et le roi ne s'aimaient
nullement et se méfiaient l'un de l'autre ; mais que la maison d'Anjou et le
duc de Bretagne étaient en ce moment favorables au roi. Enfin, il conseillait
au Duc d'attirer monsieur Charles en Flandre, de fortifier ses villes
frontières, de chasser plusieurs serviteurs, dont Belée lui dirait le nom,
qui avaient été gagnés par le roi, et l'instruisaient de ce qui se passait à
la cour de Bourgogne. On
demanda à Belée si cette lettre de créance avait été écrite par l'évêque
lui-même ; il répondit qu'il ne le pensait pas, attendu que cet évêque était
loin de savoir si bien orthographier. En effet, la lettre était du cardinal. Aussitôt
après l'interrogatoire de Belée, le cardinal et l'évêque furent mandés. Ils
arrivèrent de Tours sans se douter de ce que le roi avait découvert, et
furent sur-le-champ mis en prison. L'évêque
de Verdun fut confronté avec son serviteur dont il confirma la déposition.
Cet évêque était un gentilhomme du pays de Lorraine, nommé Guillaume de
Harancourt ; il avait été aumônier de monsieur Charles, et pendant longtemps
un de ses principaux conseillers. Le roi, afin de gouverner son frère à son
gré, avait gagné l'évêque de Verdun, puis l'avait attiré près de lui, logé
dans ses châteaux, mis dans son conseil ; il lui avait même promis d'obtenir
pour lui le chapeau de cardinal. Mais, depuis quelque temps, le roi ayant
trouvé que les services du sire d'Aydie lui seraient plus profitables,
négligeait l'évêque de Verdun. Dans le même temps, les soupçons qu'il avait
conçus à Péronne contre le cardinal l'avaient aussi un peu refroidi à son
égard. Les deux prélats devinrent de plus en plus amis et confidents l'un de
l'autre ; ils se disaient entre eux combien le roi était ingrat et changeant,
combien il méprisait ceux qui ne pouvaient plus lui être utiles, et comment
le seul moyen de conserver quelque crédit sur lui était de le maintenir en
crainte. N'étant plus chargés de travailler au succès des desseins du roi,
ils résolurent donc de les traverser afin de se rendre nécessaires. Le
cardinal avait formé des liaisons à la cour de Bourgogne. Il commença à
donner par lettres et par messages toutes sortes d’avertissements à monsieur
Charles, au duc de Bretagne et au duc de Bourgogne. Il leur indiquait
toujours ce qu'il fallait faire, ou répondre pour tromper l'attente du roi,
et conseillait sur toutes choses que l'on ne se départît pas de l'apanage de
Champagne. Le roi
avait d'abord voulu que le cardinal ne fût pas interrogé juridiquement ; il
lui avait envoyé dire par le sieur du Bouchage qu'il eût à tout avouer. Il
écrivit au roi et confessa seulement ce qu'il ne pouvait nier, c'est que les
lettres étaient de lui. Son désespoir était si grand, qu'il voulut maintes
fois se précipiter par la fenêtre de la chambre où on l'avait enfermé. Enfin
il demanda à parler au roi. Le roi lui donna audience en allant d'Amboise au
pèlerinage de Notre-Dame de Cléri. Pendant plus de deux heures, on les vit
s'entretenir ensemble, se promenant sur le chemin. Le roi
ne trouva pas que le cardinal se fût expliqué assez nettement, et le renvoya
en prison au château de Montbazon. Une commission fut nommée pour faire
enquête sur cette affaire, en attendant qu'on eût obtenu du pape la
permission de procéder contre les deux prélats. Les commissaires étaient le
chancelier, Jean d'Estouteville, sire de Torcy, grand-maître des arbalétriers
; Guillaume Cousinot, gouverneur de Montpellier ; Jean le Boulanger,
président au Parlement ; Vanderiesche, président de la chambre des comptes ;
Pierre Doriole, général des finances ; Tristan, prévôt des maréchaux, et
Guillaume Allégret, conseiller au Parlement. On arrêta une foule de serviteurs
et d'adhérents des deux évêques ; tout confirma ce qu'on avait découvert.
Pendant cette enquête, le protonotaire du chapitre de Metz arriva de la part
du comte Vloich de Blanmont de la maison de Neufchâtel, et annonça que ce
seigneur et Jean de Sampigni, gentilhomme lorrain et homme d'armes au service
du roi, venaient de tirer de la prison de Hauton-le-Châtel un homme qui avait
fait plusieurs messages entre le duc de Bourgogne et André (le Harancourt,
frère de l'évêque de Verdun. Le seigneur de Blanmont s'y était pris à temps
pour envoyer cet homme au roi, car le sire d'Harancourt avait reçu l'ordre du
Duc (le s'en défaire secrètement. Le roi
ordonna en même temps la saisie de tous les biens, meubles et immeubles du
cardinal. Ses tapisseries furent données à Tannegui-Duchâtel ; sa librairie,
qui était fort nombreuse, à Doriole ; le sire de Crussol eut les fourrures
avec une pièce de drap d'or et une autre d'écarlate de Florence. La vaisselle
d'argent était splendide ; elle fut vendue, et le prix versé au trésorier des
guerres. Le cardinal avait amassé des richesses immenses. Son pouvoir était
si grand, et il avait de tels moyens pour accroître ses trésors, qu'au moment
même où il fit t arrêté, c'était entre ses mains que se versait en grande
partie, le produit d'un décime que le roi avait, sur sa demande, accordé au Saint-Siège.
Il en comptait, non au roi, mais au pape ; et le produit passait, non dans les
caisses de l'état, mais dans les banques que les Médicis et les Pazzi, fameux
marchands de Florence faisaient tenir à Lyon. On prit aussitôt de précautions
pour qu'aucune portion de cette somme ne fût plus à sa disposition ; mais on
ne s'enquit pas de l'emploi. Ce
n'était pas le moment de risquer la moindre chose qui pût offenser le pape.
Faire saisir interroger, et tenir en prison un cardinal et un évêque, sans
recourir à l'autorité du Saint-Siège était déjà un coup assez hardi. Chacun
en demeurait surpris ; mais les deux prélats étaient si abhorrés dans le
royaume, que le roi étai plutôt loué que blâmé de sa sévérité envers eux ;
il y avait pourtant des gens qui disaient que le roi cherchait surtout à
rejeter sur un autre sa faute du voyage de Péronne, et que c'était là son
véritable grief contre le cardinal. En somme, leur chute était partout un
sujet de contentement populaire ; à Paris surtout où l'on assurait que le
cardinal disposait le roi contre sa bonne ville, lui faisait croire qu'on y'
parlait mal de lui, et l'avait même empêché d'y venir au retour de Péronne.
On chantait joyeusement : Maître
Jean Balue A
perdu la vue De
ses évêchés ; Monsieur
de Verdun N'en
a pas plus un ; Tous
sont dépêchés. Ce fut
ensuite une grande et difficile affaire que de s'entendre avec le Saint-Siège
sur la procédure à suivre contre le cardinal et l'évêque de Verdun. Maître
Gruel, premier président de Grenoble, avait été envoyé à Rome aussitôt après
l'événement, et au mois d'août n'avait eu encore aucune réponse ; il y
retourna avec Guillaume Cousinot, un des plus habiles hommes du conseil du
roi. L'ambassade était solennelle : elle reçut l'accueil le plus empressé et
le plus pompeux du duc de Milan, et des divers princes et états de l'Italie.
La renommée du roi était grande dans cette région. Tout ce qu'on répandait de
sa façon subtile et peu loyale de se comporter envers les seigneurs et les
souverains était bien éloigné de diminuer sa réputation dans un pays où les princes
se piquaient d'être habiles dans la politique, et avaient accoutumé de
vaincre leurs ennemis par la ruse plus que par la force. Les
ambassadeurs ne furent pas moins bien reçus par le pape, et ce fut entre lui
et eux, au nom du roi, un grand échange de compliments et de tendresses. Ils
venaient demander que le pape envoyât en France des vicaires apostoliques
pour juger les deux prélats. Cette proposition donna lieu à de longs
pourparlers. Le pape et les cardinaux ne cessèrent pas un instant de
s'exprimer avec douceur et même flatterie sur le compte du roi ; mais sans
reproches, sans courroux, ils remarquaient que c'était une chose bien
téméraire d'avoir saisi et emprisonné un prince de l'église et un évêque. Le Saint-Siège
était loin de reconnaître un pareil droit à la puissance laïque. Peut-être,
disaient les cardinaux, aurait-on dû attendre, ne pas agir sur de simples
soupçons, et se pourvoir auprès du Saint-Père. Les
ambassadeurs représentaient que les rois ne pouvaient être privés du droit de
maintenir le bon ordre dans leurs états ; que depuis Jésus-Christ la
distinction du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel était établie ; ils
citaient des textes des lois romaines et des constitutions impériales ; ils
faisaient remarquer la déférence du roi pour le Saint-Siège, et alléguaient
beaucoup d'exemples pris dans des temps même assez récents, de prêtres,
d'évêques ou même de cardinaux violemment saisis ou mis à mort par des rois
chrétiens. Toutes
leurs raisons, tant fortes qu'elles pussent être, ne 'changeaient rien au
langage des cardinaux. Ils ne blâmaient pas positivement le roi, mais jamais
ne reconnaissaient son droit. En outre, ils disaient qu'on ne leur produisait
pas assez de preuves pour que le pape se décidât à envoyer des vicaires ; que
d'ailleurs il fallait savoir si ces juges nommés par l'église jugeraient sans
le concours de la justice laïque, et (lads une entière indépendance. Le sire
Guillaume Cousinot répliquait qu'il ne venait pas demander une condamnation,
mais un jugement ; qu'ainsi il fallait non des preuves, mais des
présomptions, et qu'elles étaient bien suffisantes. Il ajoutait que la
procédure serait suivie, selon les usages du royaume, à la requête et
poursuite du procureur du roi, par-devant les juges ecclésiastiques qui
jugeraient selon le droit canon, pour laisser les juges laïques prononcer
ensuite selon le droit civil. Enfin,
après beaucoup de doctes conférences où les ambassadeurs du roi semblaient
avoir la raison pour eux, le pape leur donna à choisir entre deux moyens : il
offrait ou de faire juger les accusés hors du territoire de France, à Rome ou
à Avignon, et en entier sous la puissance de l'église : ou d'envoyer des
commissaires pour prendre et lui envoyer des informations d'après lesquelles
il s'aviserait. Ce n'est pas qu'il niât ce qui était imputé au cardinal Balue
; mais enfin il était revêtu d'une si haute dignité, qu'il y fallait avoir
égard. Au reste c'était à son grand regret, et uniquement pour complaire au
roi, qu'il la lui avait conférée ; jamais de son propre gré il n'eût élu pour
cardinal un homme dont la renommée semblait mériter si peu un tel honneur. Les
ambassadeurs n'avaient pas pouvoir d'accepter de telles conditions, qui
auraient si fort diminué l'autorité du roi. Ils revinrent sans avoir rien
obtenu. Le pape envoya seulement des commissaires, et l'affaire en resta là.
Le Saint-Siège ne se plaignit hautement de rien et ne réclama pour les
prélats que par voie amiable et de temps en temps. Le roi continua donc à les
tenir enfermés. Seulement ils avaient jusque-là été retenus en prison avec
toutes sortes de soins et d'égards, et bientôt après on les traita avec
rigueur : tous deux furent mis dans ces cages de fer, dont on attribuait
l'invention au cardinal, qui avait proposé d'y renfermer le sire du Lau.
Maître Jean Balue fut détenu à Onnain, près de Blois, et l'évêque de Verdun à
la bastille Saint-Antoine. Ils y passèrent plus de dix ans. Dès que
le roi se fut ainsi délivré des deux conseillers qui le trahissaient,
l'accommodement qu'il voulait faire avec son frère marcha à sa conclusion. Il
avait maintenant gagné tous les serviteurs en qui ce jeune prince mettait sa
confiance. Un nommé Thomas de Loraille, qui était assez avant dans sa faveur,
après avoir refusé les offres et les promesses du roi, mourut alors assez
subitement, empoisonné dans un repas, avec deux ou trois personnes de sa
famille, et cette mort venue si à propos fit tenir de fâcheux discours[24]. Enfin
au commencement du mois de mai, l'apanage de monsieur Charles fut réglé de
concert avec le duc de Bretagne. Le roi céda à son frère le duché de Guyenne
jusqu'à la Charente, l'Agenois, le Périgord, le Quercy, la Saintonge,
l'Aunis, avec la ville et gouvernement de La Rochelle. En aucun temps, un tel
apanage n'avait été donné à un fils de France. Mais le roi ne voyait jamais
que le succès du dessein qu'il avait en tête, et il sacrifiait tout pour cela
; pensant que lorsqu'une fois il se serait mis en bonne situation, il saurait
bien recouvrer autant ou plus qu'il n'avait abandonné. Or maintenant il
voulait avant tout se réconcilier avec son frère et le duc de Bretagne, afin
de se trouver fort contre le duc de Bourgogne ; de même qu'auparavant il
avait tenté de vivre en bon accord avec celui-ci pour pouvoir opprimer les
autres. Ainsi il n'oublia rien pour apaiser les haines et assoupir les
méfiances. Il accorda abolition complète à tous les partisans de monsieur
Charles et du duc de Bretagne. Il révoqua les lettres qu'il avait données au
sieur de Boussac, pour faire juger au Parlement un grand procès que ce
seigneur avait contre le duc de Bretagne. A ce sujet, il écrivit à cette cour
qu'elle ne devait pas avoir égard à de telles lettres lorsqu'elle les croirait
écrites sans mûre délibération ; car il lui était souvent commode de feindre
que le Parlement ne devait pas toujours lui obéir. En outre il donna des
otages au duc de Bretagne pour garantie de l'exécution du traité ; c'étaient
le comte de Guise, fils du comte du Maine, le comte de Vendôme, le vicomte de
Narbonne, le premier président Dauvet, les sires de Brosses et de 1VIontaigu.
Ils devaient rester aux mains du duc de Bretagne jusqu'au moment où monsieur
Charles serait en possession de son apanage de Guyenne. Quel
que fût le soin que le roi mettait à gouverner son frère, il était d'un
caractère si faible et si léger, que sans cesse il pouvait échapper à ceux
qui le conduisaient. Presqu'au même moment où il acceptait son apanage, il
demandait au roi d'Angleterre un passeport pour se rendre en son royaume avec
une suite de cinq cents hommes, et y passer neuf mois. C'était sans doute
quelque envoyé de Bourgogne ou d'Angleterre qui lui avait suggéré ce dessein,
et avait voulu le retirer de chez le duc de Bretagne, maintenant allié du
roi. Mais le sire d'Aydie et Gilbert de Chabannes sire de Curton parvinrent à
le ramener dans la voie où ils s'étaient engagés à le tenir ; et bientôt
après il partit de Redon pour se rendre dans son apanage. Auparavant il avait
confirmé et juré sur les saintes reliques toutes les alliances qu'il avait
souvent conclues avec le duc de Bretagne, et s'était engagé, même pour le cas
où il deviendrait roi, à n'avoir aucun engagement ou confédération, que ce ne
fût au gré de sondit cousin. Bien plus cette alliance portait la clause
suivante : « Aussi promettons et jurons que nous ne prendrons, recueillerons
et retiendrons à notre service nuls gens, de quelque état ou condition qu'ils
soient, que nous connaîtrons ou pourrons connaître n'être pas bienveillants à
notredit cousin, ou ne pas lui être agréables ; et nous ne mettrons entre
leurs mains nulle des matières d'entre nous deux, qu'auparavant n'ayons su le
bon gré, plaisir on vouloir de notre cousin ; ainsi qu'il nous a
semblablement promis et juré, et doit nous en donner des lettres. » L'apanage
fut enregistré au Parlement ; les otages furent rendus ainsi que les
anciennes lettres par lesquelles le roi avait deux fois réglé autrement cet
apanage ; et le 19 août, son frère jura à La Rochelle un serment conçu à peu
près en ces termes : « Je
jure sur la vraie croix nommée de Saint-Laud, ici présente, que tant que je
vivrai, je ne prendrai ni ne ferai prendre, et ne serai ni consentant ni
participant en façon que ce puisse être, a ce' qu'on prenne la personne de
monsieur le roi Louis, mon frère, ni à ce qu'on le tue ; et si aucune chose
j'en savais, j'en avertirai monsieur le roi et l'en garderai de tout mon
pouvoir comme je pourrai faire de ma propre personne. « Plus,
je jure que, sous quelque couleur que ce soit, maladie ou autrement, de ne
point empêcher mondit seigneur et frère le roi d'agir à son plaisir pour son
gouvernement, sa personne, ses serviteurs, son royaume, ses pays et
seigneuries, et l'y laisserai en sa franche liberté, et ne serai consentant
de ce faire, mais l'en garderai de tout mon pouvoir, sans quérir aucune
exécution, et si en sais, aucune chose, je l'en avertirai. « Plus,
je jure sur la vraie croix que tant que je vivrai, je ne traiterai,
pourchasserai, ne ferai traiter ni pourchasser le mariage de moi et de la
fille de mon beau-frère et cousin le duc de Bourgogne ; et n'en tiendrai ni
ferai tenir parole, ni pratique, et icelui mariage ne consentirai ; ne la
fiancerai pas, ne l'épouserai pas, ne contracterai mariage, ni promesse, ni
espérance avec elle ou touchant elle, que ce ne soit l'exprès et spécial
congé de monsieur le roi Louis, mon frère, et de son bon gré et plaisir, sans
qu'il y soit contraint par quelque contrainte que ce soit ; et mondit
seigneur le roi étant à son franc et libre arbitre, sans y être induit par
doute ou peur de guerre, assemblée de gens d'armes, rébellion de sujets, ou
par la grande autorité et puissance que ledit seigneur roi pourrait me voir,
et la crainte qu'il pourrait concevoir qu'on voulût attenter à sa personne
directement ou indirectement. Et pour obvier à toutes choses qui pourraient
être cause de mettre différent entre mondit seigneur le roi et moi, à cause
dudit mariage, je promets et jure que jamais je n'en presserai mondit
seigneur le roi, ni ne lui en parlerai ou ferai parler, de quelque manière
que ce soit, plus d'une fois ; auquel cas, s'il me refusait, je promets et
jure que je n'en aurai aucun mécontentement ou rancune à l'encontre de lui ni
de ses serviteurs ; et qu'après ce refus, je ne chercherai aucun moyen d'y
parvenir, ni de me venger, et si mondit seigneur était contraint par aucune
des manières susdites, de donner son consentement, je jure, par la vraie
croix de Saint-Laud, me comporter ni plus ni moins que si je n'avais pas
ledit consentement. » Ce
serment une fois prêté, le roi songea à une réconciliation plus complète avec
son frère, car il aurait désiré l'avoir près de lui, et pensait que c'était
le seul moyen de l'empêcher de tomber sans cesse entre les mains de ses
ennemis. Il voulut avoir une entrevue avec lui, et s'approchant de La
Rochelle où était le duc de Guyenne, il s'en vint à Niort. Après plusieurs
messages, il fut réglé que l'entrevue aurait lieu sur la rivière de Sèvre, un
peu avant son embouchure, au milieu des grands marais qu'elle traverse, entre
la Saintonge et le Poitou[25]. Un pont
de bateaux avait été construit à l'endroit qu'on nomme le port de Braud, et
sur le bateau du milieu était une loge en charpente divisée en deux parties
par un grillage en bois et en fer. Deux princes n'avaient point une entrevue
qu'on ne songeât au pont de Montereau[26] ; le roi plus qu'un autre :
Péronne lui en avait renouvelé le souvenir. Lui-même vint du village de
Puyravault[27], près Luçon, où il était logé,
visiter le pont de bateaux et la loge qu'on avait élevée dessus. Le duc de
Guyenne était sur l'autre rive, au château de Charon[28]. Le roi lui envoya d'abord
faire ses compliments par le comte de Dammartin et d'autres serviteurs de son
hôtel. Le lendemain, le roi lui fit porter et le pria d'accepter comme gage
d'amitié une belle coupe d'or enrichie de pierreries, qu'on disait douée de
la qualité d'empêcher l'action du poison. Le duc de Bourbon, le marquis du
Pont, le comte de Guise, le sire de Beaujeu, Gilbert de Bourbon, comte
Dauphin, le comte de Périgord, l'amiral de France et tous les grands
seigneurs de la suite du roi, vinrent lui rendre leurs hommages. Monsieur de
Beuil était arrivé le premier, et le prince devisa longtemps avec lui, en
s'habillant, lui demandant conseil sur ce qu'il devait dire et faire ; car il
n'était pas peu embarrassé. Sur le
soir, le roi partit de Puyravault. A un quart de lieue du pont, il fit
arrêter les quatre cents chevaux qui l'accompagnaient, et les laissa sous les
ordres de l'amiral et du sire de Craon, dans une grande prairie le long de la
rivière. D'après ce qui avait été réglé, il devait avoir avec lui douze
personnes désarmées. Il fit déposer au duc de Bourbon, au grand-maître, à
Vanderiesche, à Jean de Popincourt, et aux autres seigneurs et conseillers
qu'il avait choisis, leurs dagues et leurs épées. Les Écossais quittèrent
leurs arcs et leurs trousses, et vinrent se placer au pied du pont, et le
roi, descendant de cheval, s'avança vers la loge. M. de Guyenne venait de son
côté avec ses douze témoins, sans armes, ayant laissé ses archers à pareille
distance. Dès qu'il fut à la distance d'une lance de la loge, il se découvrit
la tête, et mit un genou en terre. Arrivé-près des barreaux, il recommença la
même salutation. « Soyez le bienvenu, mon frère, dit le roi, et levez-vous :
une des choses que je désirais le plus, c'était de vous voir. — Monseigneur,
répondit M. de Guyenne sans se relever, je vous remercie très-humblement,
c'était pareillement mon désir ; je ne souhaitais rien tarit que vous faire
ma révérence. Je veux vous servir de tout mon pouvoir, et vous supplie
d'oublier le passé, de me pardonner, de m'avoir en votre bonne grâce, et de
me tenir pour recommandé. — Levez-vous donc, mon frère, reprit le roi, » et
il lui tendit la main à travers les barreaux. Alors ils commencèrent à se
parler avec plus de tendresse. Le roi ordonna à ses gens de s'éloigner un
peu, et les deux, frères restèrent seuls. A leurs visages, ils semblaient de
plus en plus familiers et contents. Le duc de Guyenne rejetait tout sur ses
conseillers. — « Ah ! certes, disait le roi, ils ont grandement failli, et ne
pouvaient faire plus mal que de vous séparer de moi. Vous avez été l'esclave
de vos valets ; ils vous ont promené çà et là ; venez à moi, et reconnaissez
les artifices de ces méchants ; je vous pardonne de bon cœur, car ils sont
cause de tout. » Après
quelques instants, M. de Guyenne, honteux et fâché de cette barrière, qui le
tenait séparé de son frère et témoignait une si cruelle méfiance, lui demanda
de passer de son côté. « Il est trop tard aujourd'hui, répondit le roi,
vous voyez que le soleil est couché. » Néanmoins M. de Guyenne le pria si
fort, qu'il y consentit. On jeta quelques planches d'un bateau à l'autre pour
élargir le pont, et le prince vint de l'autre côté de la barrière. Il se jeta
encore aux pieds du roi, qui le releva, et l'embrassa avec tant de marques
d'affection, que tous ceux qui les voyaient en avaient les larmes aux yeux.
La nuit venait, on se sépara. Le duc de Guyenne voulait absolument suivre le
roi. « Non, mon frère, dit-il ; mais à demain, et la barrière sera
abattue. » C'était une joie universelle : on ne vit toute la nuit que feux de
joie dans les pauvres villages qui s'élèvent de loin en loin sur les
chaussées de cette plaine marécageuse. Le roi remarquait tout le premier que
sans doute Dieu favorisait cette réconciliation, puisque la marée, qui
devait, ce jour-là, être la plus haute de l'année, avait été de quatre pieds
moins haute qu'on ne l'attendait, et s'était retirée plus tôt ; de sorte que
les abords du pont n'avaient pas été recouverts par l'eau, comme les mariniers
de la Sèvre l'avaient annoncé[29]. Le
lendemain, le roi revint. Son frère était déjà arrivé ; il avait remis son
épée aux serviteurs du roi, et s'avança sans armes vers le bout du pont où le
roi allait mettre pied à terre. Ils s'embrassèrent tendrement, et
retournèrent dans la loge de charpente ; là ils conversèrent pendant plus
d'une heure. « N'ayez nulle crainte de l'avenir, disait le roi, vous n'aurez
jamais de mal ni de dommage de moi, ni à ma connaissance ; bien au contraire,
mon plaisir est que vous soyez obéi tout comme moi. Vous êtes mon roi et mon
seul seigneur, répondait son frère, je suis résolu à vous obéir en tout, à
vous honorer, à vous respecter tous les jours de ma vie, à vous servir de
corps et de biens, envers et contre tous, sans excepter personne. » Le duc
de Guyenne s'en alla ensuite aux gens de la suite du roi, et leur parla à
tous avec une parfaite courtoisie ; reconnaissant les uns qu'il avait vus
autrefois à la cour ; se faisant présenter ceux qui y étaient venus depuis
qu'il s'était enfui de chez son frère. Il voulait ce jour-là même aller dîner
avec le roi ; mais celui-ci lui dit que son logis était trop mauvais et trop
petit ; d'ailleurs il était fatigué par la chaleur, qui est extrême sur cette
plage sans abri, et il avait besoin d'aller se reposer. Sa santé devenait
moins bonne depuis quelque temps, et il supportait moins bien la fatigue ;
toutefois, deux jours après, ils allèrent ensemble au château de Magné, chez
le sire de Malicorne, près de Coulonge-les-Réaux[30], où il se fit de grandes
parties de chasse. Chaque
jour le roi montrait plus de tendresse et de confiance à son frère ; il
ajouta encore à son apanage les comtés d'Astarac, Perdiac, Montlezun et
Bigorre, les confisquant sur le comte d'Armagnac, contre lequel il envoyait
une armée commandée par le comte de Dammartin. Il révoqua aussi le don des
seigneuries de Mauléon et de Soule qu'il avait fait au comte de Foix, pour
les attribuer au duc de Guyenne, Moyennant ce nouvel accroissement d'apanage,
son frère renonça à toute prétention sur le Rouergue, l'Angoumois, et
plusieurs portions du Limousin qui parfois avaient été comprises dans le
gouvernement de Guyenne. Ce
n'était pas tout ; le roi, qui malgré tous ses pèlerinages, ses vœux, ses
offrandes et ses neuvaines, ne pouvait avoir un enfant mâle, parut alors
mettre son espérance. en son frère, et vouloir le traiter comme son héritier.
On disait qu'il allait le nommer lieutenant général du royaume ; que c'était
lui qui commanderait l'armée lorsque la guerre se ferait contre le duc de
Bourgogne ; qu'il allait avoir une grande part au gouvernement. Le cardinal
d'Albi et le sire de 'forci furent envoyés à Cordoue, auprès du roi de
Castille, pour lui demander en mariage pour le duc de Guyenne, ou sa sœur
madame Isabelle, ou madame Jeanne, sa fille, qui devaient, l'une ou l'autre,
hériter des royaumes de Castille et de Léon. Aussi le roi et son frère se
quittèrent-ils dans une parfaite concorde. Le duc
de Bourgogne qui, durant toute cette réconciliation, avait été retenu en
Hollande par ses affaires et ses grands projets, commença cependant à
s'apercevoir combien sa puissance était diminuée en France par le changement
des ducs de Bretagne et de Guyenne. Il envoya en ambassade à Saint-Jean
d'Angély, où était alors ce dernier prince, les sires Jacques de Luxembourg
et Pierre de Remiremont[31]. Ils étaient chargés de le
complimenter de la prise de possession de ses seigneuries, et de lui demander
s'il était satisfait de cet apanage, en lui offrant de contraindre le roi à
tenir ses promesses dans le cas où il ne les trouverait pas fidèlement
accomplies. En outre, le duc de Bourgogne témoignait quelque crainte qu'on ne
l'eût accusé auprès de M. de Guyenne d'avoir voulu entreprendre à son
préjudice, sur le gouvernement du royaume, et il déclarait fortement le
contraire. En même temps, lui envoyait son ordre de la Toison-d'Or, lui
faisait offrir sa fille en mariage, et le priait de renouveler leurs
alliances. Mais le
duc de Guyenne maintenant ne se conduisait plus que par les conseils du roi,
et voulait en tout lui complaire. Il montra aux sires de Beuil et du
Bouchage, et à Pierre Do-niole, que le roi avait laissés près de lui, les
lettres du duc de Bourgogne, et leur rendit compte fidèle de tout ce
qu'avaient proposé les ambassadeurs bourguignons. Ce fut d'après leurs
conseils qu'il donna ses réponses. N'ayant jugé ni propres ni convenables les
apanages qu'on lui avait proposés par divers traités, il n'avait pas trouvé,
disait-il, un meilleur moyen que d'avoir recours à son frère, et lui avait
demandé la Guyenne à laquelle il se sentait plus grande affection qu'à nulle
autre province ; il avait trouvé le' roi franc et libéral par-delà toute
espérance. Il n'en remerciait pas moins le duc de Bourgogne de sa bonne
volonté. Quant aux vues qu'on pouvait avoir attribuées au Duc sur le
gouvernement du royaume, M. de Guyenne, bien qu'il eût vécu familièrement
avec le roi et dans son hôtel, n'y avait jamais ouï dire rien de pareil. Il
remercia aussi M. de Bourgogne du projet qu'il avait eu de le marier avec sa
fille, et ne donna aucune réponse. Pour l'alliance, tenait comme ses amis et
ses alliés- les- amis et les alliés du roi son frère, et conséquemment le duc
de Bourgogne. Le duc
de Guyenne était si docile aux avis des conseillers de son frère, qu'il ne
voulut pas, sans le consulter, faire, selon l'usage, un présent de vaisselle
d'argent aux ambassadeurs de Bourgogne. L'argenterie était même déjà choisie
et achetée ; mais il ne la donna pas, parce que le sire de Beuil et les gens
du roi pensèrent qu'on pouvait s'en dispenser. Enfin
il refusa l'ordre de la Toison : « Car, répondit-il, le roi, qui est mon
chef, vient de faire, pour lui et ses successeurs, un bel et notable ordre
fondé en l'honneur de monseigneur saint Michel, prince de la chevalerie du
paradis, dont l'image a toujours été portée sur l'étendard des rois de
France, et il lui a plu m'offrir cet ordre que j'avais désiré, et j'ai pris
par cet ordre le roi comme chef, et tous les autres chevaliers sont liés et
astreints, les uns aux autres à plusieurs choses raisonnables pour l'honneur
de Dieu et le bien de la couronne de France ; je me tiens à cet ordre, et
licitement n'en veux ni peux accepter un autre, tout en remerciant M. de
Bourgogne. » Le roi
venait, en effet, d'établir, par lettres du 1er août 1469, un ordre en
l'honneur de saint Michel. Il avait voulu, comme le roi d'Angleterre et le
duc de Bourgogne, attacher plus particulièrement à sa personne et à son
autorité, par des serments de religion et d'honneur, les grands seigneurs do
son royaume, ses principaux serviteurs, et même les princes ses alliés.
C'était alors un fort lien que de porter l'ordre d'un prince, et le roi
n'oublia rien dans les formules du serment de ce qui pouvait engager le plus
fortement les chevaliers de Saint-Michel à le servir loyalement. Ceux mêmes
qui n'étaient pas ses sujets ne pouvaient lui faire la guerre, à moins de
double et exprès commandement de leur propre souverain, et encore fallait-il
que ce souverain fût en personne à l'armée. Les chevaliers ne pouvaient
accepter l'ordre d'aucun autre prince, pas même de l'empereur, -ni en
instituer un, s'ils étaient eux-mêmes souverains. Le nombre des chevaliers
était fixé à trente-six seulement ; ils devaient être choisis par voie
d'élection dans le chapitre, et le roi se réservait seulement double voix. Il
commença par nommer les douze premiers chevaliers : ce furent le duc de
Guyenne, le duc de Bourbon, le connétable, Jean de Beuil, comte de Sancerre ;
Louis de Beaumont, seigneur de la Forêt-sur-Sèvres ; Jean d'Estouteville,
sire de Torci ; Louis de Laval, seigneur de Châtillon ; l'amiral de France,
le comte de Dammartin ; Jean, bâtard d'Armagnac, comte de Comminges et
gouverneur du Dauphiné ; Georges de la Trémoille, sire de Craon ; Gilbert de
Chabannes, sire de Curton et sénéchal de Guyenne ; Charles de Crussol,
sénéchal de Poitou, et Tannegui Duchâtel, gouverneur du Roussillon. Le roi
avait voulu aussi donner son ordre au duc de Bretagne, et le lui envoya
offrir, avec des lettres pleines d'instance et d'amitié, par le comte de
Comminges ; mais ce prince craignit de prendre des engagements qui lui
semblaient contraires à la dignité d'un prince et au libre arbitre qu'il
devait conserver dans le gouvernement de son état. Tout allié qu'il fût du
roi en ce moment, il conservait de grandes méfiances[32] ; d'ailleurs, il y avait,
parmi les douze premiers chevaliers, des hommes qui n'avaient ni un grand
état, ni une grande renommée. « Je ne veux pas, disait le duc de Bretagne,
tirer au même collier que Gilbert de Chabannes, sire de Curton. » C'était un
des serviteurs qui avaient si bien aidé le roi à gouverner son frère ; et,
peu auparavant, il venait de recevoir une bonne part dans la dépouille du
cardinal de Balue. Tout
avait bien réussi au roi, et maintenant il avait le royaume presqu'en aussi
bonne situation que lorsqu'il avait hérité de son père. Le comte d'Armagnac
et son cousin, le duc de Nemours, ne firent pas une longue résistance dans
leur rébellion ; ils avaient traité avec le roi d'Angleterre, l'avaient
pressé d'envoyer une armée dans la Guyenne, et avaient formé des compagnies
de pillards, qui avaient ravagé les pays voisins, et commis, entre autres,
mille désordres à Rhodez. Le parlement de Toulouse rendait vainement des
arrêts : la justice n'avait plus de cours dans le pays ; les impôts ne se
payaient plus ; les gentilshommes n'obéissaient plus au ban et à
l'arrière-ban. Le roi forma le projet d'aller lui-même mettre ordre à ses
affaires dans le pays de Languedoc ; mais le comte de Dammartin les eut
bientôt terminées. Il avait sous ses ordres l'amiral de France, le sire de
Craon, et le maréchal de Loheac, avec une puissante armée. Jacques
d'Armagnac, duc de Nemours, n'essaya point de résistance. Il confessa, par un
accord conclu à Saint-Flour, au commencement de 1470 avec Dammartin, que,
bien que le roi l'eût agrandi et lui eût fait de grands' biens, il en avait
été si méconnaissant, qu'il s'était soulevé contre lui, qu'il avait débauché
ses sujets et ses serviteurs, avait machiné sa prise et la détention de sa
personne, avait faussé ses serments, avait pris son argent, et, au lieu
d'apaiser les autres, comme il l'avait promis, les avait animés contre le
roi. Il s'engagea à perdre tous ses domaines et les privilèges de la pairie,
s'il manquait de nouveau à ses serments, et consentit à ce que tous ses
serviteurs fissent un serment direct au roi. Le comte d'Armagnac, chef de la
branche aînée, ne se défendit pas mieux ; il s'enfuit de ses seigneuries, et
quitta le royaume ; ses biens furent ensuite confisqués par arrêt du
Parlement de Paris. Une telle conduite fit un grand déshonneur aux seigneurs
de cette maison, et les peuples du Languedoc chantaient en patois de leur
pays : Canaille
d'Armagnac, comme a pougue souffrir Le
comte Dammartin de la France venir. Pendant
que le grand-maître établissait ainsi l'autorité du roi dans les pays du
Midi, le duc de Guyenne, montrant de plus en plus sa confiance et son
affection pour son frère, était venu le trouver et passer quelque temps avec
lui aux Montils-lès-Tours et à Amboise. On lui fit grand accueil. La reine et
les princesses vinrent au-devant de lui ; et, durant tout son séjour ce ne
furent que fêtes et divertissements[33]. Le roi semblait de plus en
plus content ; son pouvoir croissait chaque jour ; jamais ses affaires
n'avaient si bien prospéré. Cependant
il ne pouvait pas encore s'assurer entièrement de l'alliance du duc de
Bretagne. Ce prince était faible et cédait tantôt à un conseil, tantôt à
l'autre. Une portion de ses serviteurs était vendue au roi, l'autre au duc de
Bourgogne. Il voulait la paix et le repos, de sorte que, lorsque le roi le
menaçait de guerre, il traitait. Mais aussitôt après, le duc de Bourgogne lui
envoyait quelque message, et lui faisait remontrer que pour chose au monde il
ne devait se fier aux promesses du roi ; que, quoi que dît ou fît cet homme,
il avait toujours de mauvaises pensées au fond du cœur, cachait de médians
desseins et voulait détruire ses ennemis les uns par les autres : Alors le
duc de Bretagne reprenait toutes ses méfiances, et par les avis de Jean de Romillé,
son vice-chancelier, surtout de son trésorier. Pierre Landais qui, fort en
secret, s'était entièrement donné au duc de Bourgogne, il entrait de nouveau
dans les projets et les alliances contraires au roi. Le
refus qu'il venait de faire de l'ordre de Saint-Michel, avait fort offensé le
roi. Il vit bien que c'était à l'instigation de ses ennemis, et assemblant
tout aussitôt le ban et l'arrière-ban des pays voisins, il menaça d'entrer en
Bretagne. C'en fut assez pour obtenir une confirmation solennelle des traités
précédents[34] ; ce qui n'empêcha point
que, peu de jours après, le duc de Bretagne ne renouvelât son alliance avec
le duc de Bourgogne dans les mêmes termes que lors de la guerre du bien
public. Pendant
les négociations, le roi parvint encore à attirer à son service le plus grand
et le plus puissant seigneur de Bretagne, Pierre, vicomte de Rohan[35]. Il était encore fort jeune,
mais annonçait déjà beaucoup de courage et de volonté. Tannegui Duchâtel, que
le roi avait auparavant enlevé au duc de Bretagne, et qu'il avait comblé de
biens, avait été tuteur du sire de Rohan. Ce fut lui qui conduisit cette
affaire. Son ancien pupille s'échappa de Nantes, vint à Montaigu, d'où k sire
de Belleville l'envoya, avec une partie de sa garnison, à Thouars, où était
le roi. Duchâtel, le sire de Bressuire ; et plus de deux cents gentilshommes
vinrent au-devant de lui. Le roi lui-même, toujours impatient dans son
attente, se trouva à un quart de lieue de la ville, et commença à employer
ses promesses et ses flatteries accoutumées. Il s'engagea à faire une pension
de dix mille francs au sire de Rohan „ et une autre à sa sœur ; il lui donna
dix mille écus comptant, lui promit les seigneuries de Montfort, de Fougères,
de Chantocé, lui présenta l'espoir de devenir connétable. Pourquoi même ne
deviendrait-il pas duc de Bretagne ? Il était allié prochain de la maison
régnante, et le Duc n'avait qu'une fille ; il n'en fallait pas tant pour
séduire un jeune homme qui se présentait fier et ambitieux. L'évasion
du sire de Rohan fit grand bruit en Bretagne ; on informa contre ceux qui
l'avaient favorisée. Ses biens furent mis en séquestre ; mais ce qui
importait surtout, c'était de le faire revenir. Le duc de Bretagne n'oublia
nulle démarche publique ni secrète pour ravoir le plus important de ses
barons ; mais le roi ne mettait pas un moindre soin à le garder. Un jour il
sut que Jean Gaudin, maître de l'artillerie de Bretagne, était venu aux
Montils-lès-Tours pour parler au sire de Rohan ; il l'envoya chercher, le
reçut avec amitié, le mena lui-même voir les oiseaux de sa vénerie. « J'aime
les Bretons, lui disait-il ; j'ai confiance en eux ; j'en ai beaucoup dans ma
garde. Les Bourguignons, qui en veulent à mes terres et à mon argent, n'en
auront rien sans l'aide des Bretons ; d'ailleurs, je ne les crains pas :
voici Warwick qui va partir de Normandie pour faire la guerre au roi Édouard,
leur principal allié. » Jean Gaudin, ainsi flatté et intimidé par les paroles
du roi, revint sans avoir réussi dans sa commission, et fut destitué de son
office. Pendant plusieurs années encore, le roi mit son soin extrême à
conserver M. de Rohan à un service et craignait toujours de le voir retourner
en Bretagne. Aussi l'accabla-t-il de faveurs et de richesses dont le sire de
Rohan était fort avide. Il lui donna successivement la seigneurie de Gyé en
Champagne, le fit chevalier de son ordre, le nomma maréchal de France en 1473
; sur quelques avis qu'il avait reçu, il écrivait : « Monsieur
de Bressuire, mon ami, j'ai été averti que M. de Rohan traite son
appointement avec le Duc, et veut s'en aller en Bretagne, et à cette cause
s'est retiré en une abbaye près de Nantes. Je serais bien marri, vu le temps
qui court, qu'il s'en allât, et pour ce, je vous prie qu'incontinent vous
vous en alliez où il est, vous y pouvez aller sûrement et sans danger, et que
vous trouviez façon de le faire venir à moi. Prenez trois ou quatre de ses
gens qui mènent ce train de le faire aller en Bretagne. Que ceux de notre
parti leur parlent, afin de les faire venir devers moi. Qu'on leur promette
beaucoup de biens et aussi que je traiterai bien M. de Rohan. Quoi qu'il en
soit, de quelque façon qu'il le veuille prendre, gardez bien qu'il ne s'en
aille. Mais si vous pouvez l'avoir par douceur, je l'aime mieux qu'autrement.
Il y a un jeune garçon du Dauphiné qui le gouverne. Parlez-lui, et à tous les
autres que vous verrez de qui vous pourrez vous aider. » Au
moment où le roi s'occupait d'avoir l'alliance ou sinon de diminuer la
puissance du duc de Bretagne, toutes les affaires étaient en suspens et dans
la grande attente de ce qui se passait en Angleterre, ainsi qu'il le disait
au maître. de l'artillerie de Bretagne en devisant familièrement avec lui. Ce
royaume était depuis une année dans le plus grand trouble[36] ; d'abord le peuple du comté
d'Yorck avait refusé de payer une di m. e due de tout temps à l'hôpital de
cette ville, prétendant qu'on ne l'employait pas au soulagement des pauvres.
On avait voulu employer la force, et tous les habitants du pays s'étaient
levés en armes. Lord Montagut, frère du comte de Warwick, les ayant
dispersés, avait pris et fait mettre à mort leur chef, qui n'était qu'un
homme du commun. Bientôt la révolte s'était ranimée, et quelques seigneurs
s'étaient mis à la tête des séditieux. Le comte de Pembroke et le comte de
Devonshire avaient été envoyés contre eux ; mais une querelle s'éleva entre
eux, et le-second se retira avec ses gens. Le comte de Pembroke n'en remporta
pas moins une première victoire à Bunbury. Sir Henri Nevill, un des chefs de
la révolte, fut pris et décapité sur-le-champ ; les rebelles, excités par le
désir de le venger, furent plus heureux une seconde fois ; ils exterminèrent
presque toute la troupe du comte de Pembroke ; lui-même fut fait prisonnier
et mis à mort. Tout aussitôt une portion des séditieux se porta sur la ville
de Grafton, y saisit le comte de Rivers, père de la reine, et sir John, son
fils, et ils eurent la tête tranchée. Ils étaient chefs de la faction opposée
au comte de Warwick ; cependant il semblait n'être pour rien dans cette
révolte ; il était en ce moment dans la ville de Calais, dont il était
gouverneur, avec le duc de Clarence, frère du roi, à qui il venait de donner
sa fille en mariage. Le roi s'en méfiait, s'efforçait de n'être point gouverné
par lui, mais le ménageait encore beaucoup, tant un seigneur si riche et si
puissant était à redouter. Le duc de Bourgogne, qui savait combien le comte
de Warwick était ami et partisan du roi de France, s'était efforcé de se le
rendre favorable, il lui avait fait beaucoup d'offres, et l'avait traité
aussi courtoisement qu'il était en son pouvoir, allant même passer une
semaine chez lui à Calais. Toutefois il ne s'entendait pas si bien que le roi
à gagner les gens, et voyant qu'il n'avait pu réussir, il s'occupait depuis
ce moment à détruire le comte auprès du roi Édouard. Peu à peu son caractère
-emporté et absolu l'avait accoutumé à considérer le comte de Warwick comme
son mortel ennemi ; il le haïssait à l'égal du roi de France. Lorsqu'on
vit que le premier acte des révoltés était de tuer les adversaires du comte,
chacun se persuada qu'il les avait secrètement excités, et il commença à
s'élever une grande indignation contre lui. Sans paraître y faire attention
il quitta Calais, et vint offrir ses services au roi Édouard. Ce prince
venait de faire périr le comte de Devonshire, comme coupable d'avoir procuré
la défaite du comte de Pembroke en l'abandonnant pour une querelle de vain
orgueil. Cette rigueur ne prouvait toutefois ni sa force ni sa puissance. Il
n'en fut pas moins contraint de s'abandonner aux conseils du comte de
Warwick, offrit une amnistie aux rebelles, et le calme fut rétabli pendant
quelque temps. Mais le roi Édouard vivait 'dans une complète défiance, et se
voyait avec crainte entre les mains et comme prisonnier[37] d'un homme qu'il croyait
capable de toute sorte de trahisons et de crimes. Le duc
de Bourgogne n'avait pas une moindre impatience de savoir toute la puissance
d'Angleterre, ainsi gouvernée au gré du roi Louis. Il écrivit au lord-maire,
et au peuple de la ville de Londres, qu'il était le beau-frère du roi Édouard
et son allié, ainsi que le leur, et que s'ils avaient besoin de secours pour
lui rendre son pouvoir, il le leur donnerait ; comme aussi s'ils étaient contraires
au roi Edouard, ce serait à lui d'aviser ce qu'il avait à faire. Cette lettre
fut lue par le lord-maire aux habitons, qui s'écrièrent qu'ils voulaient
rester fidèles à leur roi. Le comte de Warwick ne voulut pas avoir contre lui
les habitons de Londres ; il délivra le roi, et protesta qu'il n'avait jamais
voulu autre chose que préserver le royaume de la tyrannie des Rivers. Dès que
le comte de Warwick eut perdu son pouvoir, une nouvelle révolte s'éleva
bientôt clans le comté de Lincoln. Sir Robert Welles se mit à la tête de
trente mille hommes armés contre le roi. Lord Welles et son père, et sir
Thomas Dimmoch, son oncle, n'avaient pris nulle part à son entreprise, et
l'en avaient, au contraire, blâmé ; toutefois le roi les fit saisir et
décapiter ; en même temps il chargea le duc de Clarence et le comte de
Warwick de lever des troupes contre les rebelles. Alors leur trahison se
déclara ; ils firent ces levées en leur propre nom, et publièrent un
manifeste contre le roi et son gouvernement ; mais sir Robert Welles, et les
séditieux de Lincolnshire, ayant été complètement défaits, le duc de Clarence
et le comte de Warwick se trouvèrent sans forces. Leurs partisans les
abandonnèrent, et ils furent contraints de s'embarquer en fugitifs sur
quelques vaisseaux, pour se sauver d'Angleterre où leur arrestation était
mise à prix. Le
comte de Warwick s'assurait qu'il trouverait un asile à Calais, dont il était
gouverneur, et où sir John Wenloch[38], son ancien ami et serviteur,
commandait en son absence. Comme lieutenant, sir John était un homme double
et variable qui ne songeait qu'à ménager les deux partis. Il refusa l'entrée
du port à son maitre, fit tirer le canon pour éloigner les navires, et se
montra si rude, qu'à peine laissa-t-il porter deux flacons de vin à la
duchesse de Clarence qui venait d'être prise de mal d'enfant, et qui
accouchait sur le vaisseau. En même temps il faisait dire secrètement au
comte de Warwick qu'une telle rigueur ne devait pas lui être imputée ; que le
sire de Duras, qui commandait la garnison, était furieusement animé contre
lui ; que le peuple de la ville ne lui était pas moins opposé, et que s'il
l'eût laissé débarquer, infailliblement il eût été ou mis à mort, ou livré au
roi. Le duc
de Bourgogne était pour lors à l'Écluse, et fut bien satisfait de cette
nouvelle. Il envoya sur-le-champ son chambellan le sire de Comines à sir John
Wenloch, pour lui témoigner combien il était content de sa belle conduite, et
lui offrir en récompense une pension de mille écus, ne lui demandant d'autre
serment que de continuer à servir fidèlement le roi d'Angleterre. En même
temps le Duc envoya ses vaisseaux contre le comte de Warwick pour le détruire
ou s'emparer de lui. Mais le comte était en forces ; cet ordre donné contre
lui tourna au détriment des Bourguignons. Il courut sur les navires des
marchands flamands, en prit plusieurs, et entra avec un butin considérable
dans le port d'Honfleur. Le roi
de France se trouvant en paix avec le duc de Bretagne, et en grande amitié
avec son frère, ne craignit pas d'accueillir le comte de Warwick. Ses
vaisseaux furent reçus dans les ports du royaume. L'amiral l'attendait à
Honfleur. Jean Bourré et André Briçonnet, trésoriers du roi, allèrent
aussitôt lui offrir de l'argent. Les compagnies d'ordonnance de Tannegui-Duchâtel,
d'Yves du Fou, de Jean de Daillon, furent envoyées sur les marches de
Normandie et de Picardie ; le maréchal Rouault du côté de Dieppe. Dès que
le duc de Bourgogne fut instruit de l'accueil que recevait en France le comte
de Warwick, il entra en grand courroux ; il écrivit sur-le-champ au roi, au
Parlement et aux gens du conseil, qui se trouvaient pour lors à Rouen, pour
se plaindre amèrement de cette violation des traités. « Mon
très-redouté et souverain seigneur, disait-il, les ducs de Clarence et comte
de Warwick, ont été, par très-haut et très-puissant prince mon frère, le roi
d'Angleterre, chassés et expulsés de son royaume pour leurs séditions et
maléfices. Les officiers dudit roi ont refusé l'entrée de la ville de Calais
; alors eux et leurs adhérents se sont mis à tenir la mer, et tant par faits
que par paroles, se sont constitués mes ennemis, en prenant et détroussant
plusieurs de mes sujets de Hollande, Zélande, Brabant et Flandre, avec leurs
biens, marchandises et navires, en usant de grandes et outrageuses menaces,
sans toutefois m'avertir par aucun défi ; laquelle chose ne m'a sein-blé et
ne me semble pas tolérable pour mon honneur, sans y donner provision.
Incontinent donc j'écrivis à mes ambassadeurs pour vous en avertir de ma part
en toute humilité, et vous prier de ne les recevoir, ni souffrir être reçus
ou favorisés en votre royaume. Je suis averti que néanmoins, en votre duché
de Normandie, lesdits ducs de Clarence et comte de Warwick et leurs
complices, sont reçus, recueillis et favorisés, et que les biens et
marchandises de mes sujets y sont vendus et butinés ; ce que je ne puis
croire venir ni procéder de votre su ou commandement, attendu la notoriété
desdites hostilités commises contre nies sujets, et les traités de paix qui
sont entre vous et moi. » Le Duc finissait par requérir que des ordres
contraires fussent donnés et publiés. La
lettre au Parlement était dans les mêmes termes. Il priait ses très-chers et
grands amis, les requérait' très-affectueusement et de cœur d'avertir le roi
des choses susdites, et de tenir la main envers lui à ce que lesdits duc de
Clarence et comte de Warwick ne fussent favorisés, soutenus, reçus, ni
recueillis. Le roi
répondit qu'aussitôt après avoir reçu les lettres du Duc, il avait mandé à sa
cour de Parlement de pourvoir, en tant que de besoin, à l'exécution des
traités conclus avec le duc de Bourgogne, lesquels il avait intention de
tenir, sans rien faire qui y fût contraire. Il ajouta que des ordres pareils
avaient été donnés au connétable, comme gouverneur de Normandie, et
qu'assurément il ne favoriserait nulle entreprise contraire au Duc ni à ses
sujets. Le Parlement répondit dans le même sens, et fit en même temps
remarquer que le roi ne dérogeait pas au traité, en secourant le duc de
Clarence et le comte de Warwick', contre l'Angleterre et les anciens ennemis
du royaume, mais non point contre le duc de Bourgogne. L'amiral,
l'archevêque de Rouen et les autres conseillers du roi qui étaient à Rouen,
firent la même réponse, et par leurs ordres une publication solennelle fut
faite déclarant l'intention que le roi avait de maintenir la paix. Toutes
ces assurances n'avaient nulle sincérité, et le roi ne voulait que gagner du
temps sans même sauver les apparences. Le Duc, vingt jours après ses
premières lettres, écrivit encore au roi, au Parlement et aux conseillers,
pour renouveler ses plaintes avec plus d'amer-turne. Rien n'avait été rendu à
ses sujets, on avait continué à vendre publiquement leurs marchandises ; en
dérision de lui, on retenait dans la rivière de Seine trois grands navires
armoyés de ses armoiries, et chacun pouvait les voir ; les courses sur mer
n'avaient pas même cessé. Chaque jour, quelque prise nouvelle était ramenée
par les partisans du comte de Warwick dans les ports du royaume. « Ainsi,
disait-il au Parlement, soyez informés de la vérité, et voyez si les
provisions dont vous parlez, suffisent pour remplir les clauses du traité qui
est entre le roi et nous. » Il
finissait sa lettre au roi en répondant à ce qui lui avait été écrit, que les
secours donnés au comte de Warwick étaient seulement contre l'Angleterre : «
Il est notoire que lesdits Clarence et Warwick ne sont pas assez puissants
pour recouvrer l'Angleterre par force, et n'y peuvent retourner que par
faveur et amitié, lesquelles ils n'acquerront pas, bien au contraire perdront
ce qu'ils en peuvent avoir, en menant et faisant guerre aux. Anglais. Vous
pouvez donc, si c'est votre plaisir, mon très-redouté et souverain seigneur,
savoir que l'aide qu'ils pourront avoir, à quelque fin et intention que vous
le leur donniez, sera employé et converti à continuer la guerre et hostilité
qu'ils ont commencées contre moi, mes sujets et les marchands qui fréquentent
mes pays, en rompant et empêchant la marchandise ; laquelle chose je ne
souffrirai pas ; et pour me préserver du dommage que j'en pourrais éprouver,
ainsi que mes pays et sujets, je suis délibéré d'y pourvoir et y résister le
mieux qu'il me sera possible. » La
lettre qu'il répondait aux conseillers au roi était plus menaçante : « Archevêque,
et vous, amiral, disait-il, les navires que vous dites avoir été mis en mer
de par le roi contre les Anglais, n'ont exploité que contre mes sujets ;
mais, par Saint-Georges, si l'on n'y pourvoit, j'y pourvoirai moi-même avec
l'aide de Dieu sans votre permission, et sans attendre vos raisons, car elles
sont trop longues et trop volontaires. » Il écrivit aussi au connétable, qui,
nonobstant ce qu'en avait pu dire le roi, n'avait reçu aucun ordre, et il le
fit juge de ce qu'il avait à faire ; lui demandant si 'telles choses
pouvaient être honorablement endurées. Enfin
le 25 juin, deux mois environ après l'arrivée du comte de Warwick en France,
le Duc usa de représailles, et ordonna à ses justiciers et officiers de
prendre, arrêter, saisir et mettre sous sa main, par bon et loyal inventaire,
les gens de loi et de justice étant appelés et présents, tous les biens,
denrées, marchandises et dettes appartenant aux sujets du roi, pour, sur
lesdits biens ou les deniers provenant de leur vente, faire restitution à ses
sujets endommagés par les duc de Clarence et comte de Warwick. Une exception
formelle était prononcée en faveur des sujets de monseigneur de Guyenne et du
duc de Bretagne, qui n'avaient aucunement favorisé les prises, détrousses et
pilleries, ni ceux qui les avaient faites. En même
temps le Duc mit toute sa marine en mer, et fit de grands préparatifs afin d'empêcher le comte de Warwick, soit
de continuer ses pirateries, soit de descendre en Angleterre pour y faire la
guerre au roi Edouard. En
effet, le comte travaillait à tout apprêter pour cette entreprise. Toutefois
le roi, selon sa coutume, ne voulait point pousser à bout le duc de
Bourgogne, et allumer sur-le-champ la guerre. Il ne se croyait pas encore
assez assuré du succès. Les flottes flamandes étaient plus nombreuses et plus
aguerries que les siennes. Le duc de Bretagne pouvait se déclarer contre lui.
D'ailleurs il n'était pas fort à croire que le comte de Warwick réussît,
quand bien même il passerait en Angleterre, à détrôner le roi. Jusqu'ici ce
prince avait été heureux à réprimer et punir toutes les séditions excitées
contre lui. Aussi le roi avait-il fait dire par Bourré-Duplessis, au comte de
Warwick, qu'il ne pouvait voir ni lui ni personne des bannis d'Angleterre, à
moins que ce ne fût bien secrètement, ou au mont Saint-Michel qui étant une
lie, n'était pas compris clans les termes des traités ; il ne fallait pas non
plus laisser ses vaisseaux dans la Somme, où les gens du connétable verraient
tous leurs mouvements, mais les disperser çà et là dans les îles, ou tout au
plus à Cherbourg, à Granville, et à l'insu des Bourguignons. Quant au comte
lui-même, le roi le priait de se tenir en Basse-Normandie, où il pourrait
souvent envoyer et recevoir des messages. La duchesse de Clarence et toutes
les darnes anglaises ne devaient pas, disait-il, se croire en sûreté dans des
couvents trop rapprochés de la côte, où les ennemis, sachant leur présence,
pourraient venir les enlever. En
outre, il faisait dire au duc de Bourgogne d'envoyer des commissaires
reconnaître les marchandises enlevées à ses sujets, et promettait au comte de
Warwick de lui en payer le prix. Nul n'était plus avide que ce comte de
Warwick. Outre son riche patrimoine, il s'était fait donner des revenus
immenses par le roi Edouard ; il avait emprunté de grandes sommes aux
principaux marchands de Londres[39], soit pour les intéresser à ses
succès, soit par abus de son pouvoir. Le roi de France lui avait sans cesse
fait de splendides présents, et donné beaucoup d'argent. Maintenant il en
demandait plus que jamais, et au lieu de payer les équipages il le dépensait.
De sorte que sa présence en France, tout en servant bien les desseins du roi,
lui était chaque jour plus pesante. Il n'avait pas un moment de repos par la
crainte de voir le duc de Bourgogne commencer la guerre ; sans cesse il
désavouait l'amiral et tous ses serviteurs. « Pressez Warwick, écrivait-il à
Bourré-Duplessis, mais de la plus douce manière, de repasser en Angleterre le
plus tôt possible. Je lui donnerai tout ce qu'on pourra ramasser de vaisseaux
français. S'il n'a pas le dessus dans ses querelles, comme je souhaite, du
moins par son moyen tout le royaume d'Angleterre sera-t-il en brouillis. Vous
savez que ces Bretons et Bourguignons n'ont d'autre but que de rompre la paix
sous couleur du séjour de Warwick, et je ne voudrais pas commencer la guerre
sous cette couleur. Vous connaissez mes affaires plus que nul autre : j'ai
toute confiance en vous. Je vous en prie, M. Duplessis, travaillez de manière
que je connaisse l'envie que vous avez de me bien servir dans mon besoin. » Ces
prodigieuses dépenses que le roi faisait pour le comte de Warwick, les
secours qu'il donnait à son entreprise, étaient loin d'avoir l'approbation de
la plupart de ses serviteurs et des habitants du royaume. La vieille haine
qu'on avait contre les Anglais faisait regarder de mauvais œil le séjour de
ces bannis en Normandie. Leur orgueil, leur grand train qu'on entretenait
avec l'argent des impôts levés sur le pauvre peuple, le désordre de leurs
soldats et de leurs serviteurs, le danger où ils mettaient la province d'être
attaquée par les ennemis, excitaient de violents murmures. En outre il n'y
avait pas dans la chrétienté un seigneur qui eût aussi mauvaise renommée que
le comte de Warwick. Il avait été traître au roi Henri VI ; il l'avait
détrôné, l'avait tenu en prison, s'était montré son ennemi cruel et
implacable ; et maintenant il trahissait de même le roi Édouard qui l'avait
comblé de bienfaits. C'était, disait-on, sa soif insatiable de richesses et
son orgueil intraitable qui le poussaient à vouloir détruire le roi que
lui-même avait couronné, pour rétablir celui qu'il avait renversé. Le peu de
succès qu'il avait obtenu dans sa première révolte l'avait, en effet, poussé
à se donner hautement son appui à la maison de Lancastre, et à recruter tous
les partisans qu'elle avait encore, en agissant sous son nom. A son départ
d'Angleterre, il avait écrit à ses deux frères l'archevêque d'Yorck et le
marquis de Montagut, pour leur annoncer cette résolution. « Ne
croyez pas, leur disait-il, que ce que je vous écris, procède de légèreté ou
d'une fantaisie de mon esprit, ni de quelque nouveau caprice. Je parle
d'après l'expérience et d'après le jugement raisonnable que j'ai porté sur le
roi Henri et le roi Edouard ; le roi Henri est un homme pieux, bon et
vertueux, qui n'oublie jamais ses amis, qui récompense les services qu'on lui
a rendus et les peines qu'on a endurées pour sa cause. Dieu lui a donné un
fils doué de bonté et de libéralité, et dont on ne peut rien augurer que de
bon, considérant le courage et la volonté qu'il a montrés pour défendre son
père. « Le
roi Édouard, au contraire, est un homme outrageux, insultant, discourtois
pour ceux qui ont le plus de droits à sa courtoisie, qui hait ceux qui
l'aiment, qui ne prend ni soin ni peine pour le bien des royaumes, qui passe
son temps en festins et en divertissements, qui élève au plus grand état des
gens de basse condition et d'ignoble rase, les préférant aux hommes de noble
et grande Maison, dont lui et le bien commun ont éprouvé la secourable
puissance ; il veut détruire la noblesse, et si elle veut se sauver, il faut
qu'elle le détruise. » Il
parlait ensuite de tous les griefs qui lui étaient particuliers et de
l'ingratitude du roi envers lui et les siens. « Si nous avons reçu
quelques bienfaits de lui, certes ils sont loin d'égaler ce que nous
méritions et devions espérer ; et cependant il ne veut pas nous en laisser
jouir. » Il parlait surtout de l'affront qu'il avait reçu par le mariage du
roi, conclu à son insu, lorsqu'il avait reçu plein-pouvoir de traiter avec le
roi de France pour obtenir sa belle-sœur. « Ainsi j'ai été exposé à perdre
tout crédit à la cour de France ; il a semblé que j'y eusse agi comme un
espion, proposant une chose qui ne devait pas se faire, parlant d'un mariage,
tandis qu'un autre était arrêté. N'était-ce pas obscurcir ou même éteindre la
renommée et la haute estime que j'avais auprès de tous les rois et princes,
et que m'avaient gagnées, soit les prouesses de mes nobles ancêtres, soit,
les succès de mes propres travaux ? « Quand
le reptile est foulé aux pieds, ne se dresse-t-il pas ? la bête sauvage qui
est frappée, ne rugit-elle pas ? le plus faible enfant ne crie-t-il pas
lorsqu'il est battu ? Si la bête vile et sans raison, si le faible marmot
s'offensent du mal qui leur est fait, un honorable homme peut-il souffrir ce
qui chaque jour porte atteinte à son honneur ? et combien plus un noble
seigneur doit-il sentir s'allumer sa colère, lorsqu'on veut changer sa gloire
en infamie et flétrir son honneur ! Je ne puis donc vivre sans vengeance, je
ne puis laisser régner celui qui a cherché mon déshonneur. Je vais risquer ma
vie, mon avoir et mes seigneuries pour rétablir le roi Henri, cet homme bon
et juste, et renverser ce prince ingrat, déloyal et discourtois, qu'on
appelle le roi Édouard IV. » Aussi
la première demande que le comte de Warwick avait adressée au roi de France,
I avait été de le réconcilier avec madame Marguerite d'Anjou, cette reine
qu'il avait poursuivie, outragée, chassée de son royaume comme une fugitive
et une mendiante, et avec son fils Edouard, prince de Galles, qu'il avait
proclamé bâtard et fils d'un vil manœuvre. Cette princesse vivait
obscurément, et del puis longtemps le roi de France, ne pouvant tirer d'elle
aucun profit, négligeait fort ses intérêts. « MM.
de Concressault et du Plessis, ainsi portaient les instructions qu'ils
reçurent, pourront dire à M. de Warwick que le roi l'aidera de tout son
pouvoir à recouvrer le royaume d'Angleterre, par le moyen de la reine
Marguerite, ou pour qui il voudra ; car le roi aime mieux lui que la reine
Marguerite ou son fils ; et, pour l'amour (le M. de Warwick, s'est toujours
tenu aussi étranger à eux que s'il ne les avait jamais vus. fi tiendra donc
la main pour qui que ce soit, selon le désir de M. de Warwick, le priant
seulement de le lui faire savoir plus tôt que plus tard ; et, quelques
affaires que puisse avoir le roi, il l'aidera incessamment. » Ce
traité se négociait entre la reine Marguerite et le comte de Warwick, ainsi
que le mariage du prince Édouard avec la seconde fille du comte, pendant que
le roi faisait à la fois ses préparatifs pour la guerre et tous ses efforts
pour empêcher le duc de Bourgogne de se déclarer. Une flotte puissante,
commandée par le sire de la Vere, et portant des troupes sous les ordres du
sire de la Gruthuse, gouverneur de Hollande, était venue à l'embouchure de la
Seine ; les vaisseaux anglais du roi Edouard se joignirent à la marine de
Bourgogne, ainsi que des vaisseaux de Bretagne. Le roi donna ordre que toute
satisfaction fût sur-le-champ accordée à l'amiral de Hollande, et qu'on lui
rendît tous les vaisseaux pris par Warwick qu'il pourrait reconnaître. Comme
on venait de les brûler pour la plupart, la réparation commandée par le roi
était assez vaine. Toutefois le sire de la Vere se montra satisfait. Il
répéta souvent qu'il faisait la guerre au comte de Warwick, et non pas au roi
; mais l'amiral de France déclara qu'il s'opposerait à ce que les gens ou les
vaisseaux du comte fussent attaqués dans ses ports ou dans les terres du
royaume. Une compagnie de cinq cents hommes d'armes se mit en mesure de
s'opposer à tout débarquement. Ainsi les Bourguignons ne purent attaquer les
partisans de Warwick. Pour
mieux entretenir le duc de Bourgogne dans la pensée qu'il voulait garder
fidèlement les traités, le roi lui avait envoyé une ambassade qui le trouva à
Bruges, elle lui remit ses titres de créance, portant explication sur les
nombreux griefs que le sire de Créqui était venu remontrer, au moment même où
l'asile donné au comte de Warwick ajoutait un plus fort sujet de plainte à
ceux que le Duc croyait déjà avoir. Duc
était de plus en plus irrité. La conduite du roi le jetait dans une colère
dont il avait peine à se rendre maître ; enfin, il assigna un jour aux
ambassadeurs de France pour leur signifier sa réponse ; ce fut le 15 juillet
1470, à Saint-Omer. Il voulut se montrer dans tout l'éclat de sa puissance.
Son fauteuil était placé sur une estrade élevée de cinq marches recouvertes
en velours noir ; un dais de drap d'or était au-dessus de sa tête ; les
serviteurs de sa maison, les hauts barons de ses états, les chevaliers de son
ordre, les prélats et toute sa chevalerie étaient rangés sur cette estrade.
Jamais roi ni empereur n'avait siégé sur un trône si riche et placé si haut,
ni dans un si pompeux appareil. On
introduisit les ambassadeurs du roi ; c'étaient Guy pot, bailli de
Vermandois, ancien serviteur de la maison de Bourgogne, dont le frère était
chevalier de la toison ; Courcillon, fauconnier du roi et bailli de Chartres,
et maître Jacques Fournier, conseiller au parlement. Ils furent conduits au
banc ordonné pour eux., et d'abord s'agenouillèrent pour saluer le Duc. Sans
seulement porter la main à son chapeau, il inclina un peu la tête, et leur
fit signe de se lever. Le sire de Goux, chancelier de Bourgogne, était vieux
et infirme ; maître Guillaume Hugonnet, bailli de Charollais, qui, peu après,
lui succéda, portait la parole en sa place. Il suivit de point en point les
divers griefs, discutant les réponses qu'avaient apportées les ambassadeurs[40]. Le roi
avait déclaré qu'un mandement de ban et d'arrière-ban, adressé aux nobles des
fiefs cédés au Duc, provenait d'erreur parce que, dans la crainte d'une
attaque des Anglais, on avait expédié un ordre général sans songer aux
exceptions. — Il fut répondu qu'en ce temps le roi Édouard était tenu
prisonnier par Warwick, qu'ainsi on ne pouvait alléguer nulle crainte de
guerre, et qu'il y avait si peu de méprise que, lorsque les vassaux avaient
ré clamé au nom du traité de Péronne, on avait séquestré leurs biens et saisi
leurs revenus, dont ils n'avaient pas encore mainlevée. « Pour
dire vrai, disait maître Hugonnet, ce han et arrière-ban, avaient été mandés
pour menacer de guerre le duc de Bretagne, et le roi ne devait pas s'étonner
que ce prince eût fait part au duc de Bourgogne de ses craintes. Le passé et
la façon dont on venait de procéder envers le comte d'Armagnac suffisaient
bien pour confirmer une telle conjecture. « Quoi
qu'on dise des traités et des termes doux et aimables que le roi prétend
avoir toujours tenus envers le duc de Bretagne, il est notoire qu'on a
employé les menaces et tous autres moyens pour le faire renoncer à son
alliance avec monseigneur de Bourgogne ; ainsi il n'est nul besoin
d'attribuer ces faux bruits à des séditieux et à des incitateurs de division.
Les faits parlent d'eux-mêmes ; Dieu n'a pas donné aux hommes d'autres signes
de leur volonté et de leur cœur que les paroles et les actions. C'est d'après
ce témoignage que le duc de Bretagne a pu craindre la guerre. « Le
roi s'émerveilla, dites-vous, que monseigneur de Bourgogne lui ait fait dire
qu'il secourait le duc de Bretagne contre lui. Il dit que Monseigneur lui est
obligé par sa naissance, par les traités, par la foi et hommage, par les
bienfaits. — Il faut donc déclarer les causes de cette alliance avec le duc
de Bretagne. « Ici, maître Hugonnet reprit tous les motifs que le duc de
Bourgogne avait eus, même du temps de son père, pour croire, ainsi que le duc
de Bretagne, que le roi travaillait à les détruire ; et il prouva par de
doctes citations, saintes et profanes que la première loi est de pourvoir à
sa propre conservation. Cette alliance n'avait pas été occulte ; le roi en
avait connaissance. Il y avait consenti à Conflans et plus expressément
encore à Péronne. Tous les traités conclus avec le duc de Bretagne avaient
toujours porté cette réserve. « Vous
dites que le traité de Conflans fut obtenu les armes à la main et par la
force, et que depuis le roi a protesté contre en son Parlement ; ce semble
une chose bien étrange que le roi, en qui doit resplendir l'excellence de sa
dignité et la très-chrétienne majesté de France, puisse ainsi donner à croire
qu'il oublie les fonde-mens de toute justice, c'est-à-dire la constance dans
les choses promises. Le droit des armes et la foi du serment ne doivent-ils
donc pas être gardés à l'ennemi ; témoin ces nobles Romains qui ont mieux
aimé souffrir la mort que (le rompre un serment juré, en prison et sous menace
de mort ? » Puis maître Hugonnet rappelait toutes les circonstances de la
guerre du bien public, les motifs des princes et la pleine liberté dont
jouissait le roi, maître alors de la ville de Paris et à la tête d'une
nombreuse armée. « D'ailleurs
cette alliance est-elle au détriment de la couronne et maison de France ? au
contraire, elle est utile à son honneur et à sa splendeur, ainsi qu'au bien
de la chose publique, du royaume. » Il
discuta ensuite sur les quatre motifs d'obligation que l'on prétendait que le
Duc avait disait-on, envers le roi, et s'arrêta surtout aux bienfaits. De
même que le conseil du roi avait fait une longue histoire de tout ce que la
maison de Bourgogne devait à la maison de France, de même maître Hugonnet
remonta au règne du sage roi Charles V, et fit une belle peinture de la
puissance de Bourgogne, des secours qu'elle avait portés au royaume et de la
grandeur des règnes de ses quatre Ducs, rappelant surtout la généreuse
hospitalité exercée envers le roi par le duc Philippe. Il fut
aussi question de monsieur d'Armagnac ; le Duc ne pouvait nier ses
brigandages, ses prises d'armes, ses pillages exercés jusque sur les églises.
Toutefois il disait qu'une telle façon de procéder par voie de fait et non de
justice, et de confisquer les domaines avant un arrêt du Parlement, devait
donner pour l'avenir de grandes inquiétudes aux princes et seigneurs du
royaume. On n'affirmait pas non plus que le comte d'Armagnac n'eût pas des
intelligences avec les Anglais ; mais les procédures juridiques auraient fait
voir, répondait-on, si ces intelligences avaient un caractère criminel ; car
toute correspondance d'un vassal avec l'ennemi de son seigneur n'est pas
crime, il peut licitement avoir de tees amitiés, pourvu qu'elles ne soient
pas à intention de nuire. Ainsi l'ancien duc de Berri et depuis le duc Jean
de Bretagne portèrent l'ordre de la jarretière. C'était donc à tort et
légèrement que des serviteurs du roi avaient affirmé hautement, que
monseigneur de Bourgogne s'était déclaré mortel ennemi du royaume, en
acceptant ce ruban de la jarretière que le roi Édouard lui avait récemment
envoyé. Enfin,
vinrent toutes les plaintes sur le duc de Clarence et le comte de Warwick, et
sur le peu de sincérité des explications données par le roi. Une
telle réponse semblait rude et différait beaucoup du langage des lettres de
créance que les ambassadeurs de France avaient remises, où le duc de
Bourgogne était traité de vertueux prince, grand, noble et courageux ; où le
roi l'assurait de sa spéciale, singulière et parfaite amitié. Mais ces
louanges le touchaient peu, tout lui était suspect et lui semblait tromperie
et dérision, venant du roi Lorsque
maître Hugonnet eut fini sa longue et docte réponse, le Duc prit lui-même la
parole. « Après
ce qu'a dit, par mon ordre, mon conseiller et bailli de Charolais, peu de
chose nie reste à dire ; mais je veux que la parfaite vertu de la vérité ne
reste obscurcie par aucun nuage ; au contraire, qu'elle brille et
resplendisse aux yeux de tous ; c'est à quoi j'espère réussir avec l'aide de
Dieu, du béni Saint Esprit, et dé madame sainte Catherine, qui me prêteront
paroles conformes à mon intention. « Vous
avez exposé quatre raisons qui m'obligent, dites-vous, à ne pas avoir
d'alliance avec mon frère de Bretagne. « Quant
à ma naissance, certes, pour cette cause, j'ai désiré et je désire
souverainement le bien de la couronne et du royaume de France. J'ai trouvé en
mon frère de Bretagne deux choses conformes à moi : il est de même nation,
avant pris comme moi naissance dans le royaume, et il a pour lui pareille
affection. C'est pour cela que, du consentement de monseigneur le roi, j'ai
contracté alliance avec lui, afin que notre bonne affection, nos saints
désirs et notre juste volonté ne fussent ni trahis, ni empêchés par aucun
trouble apporté à nos sujets ou pays. « Quant
aux traités, c'est moi, au contraire, qui les allègue ; vous avez parlé de
leur nullité ; je n'ai rien à dire, sinon que Dieu, ce qui ne peut être, nous
aurait donc donné liberté d'être injustes, si nous pouvions jurer par
l'honneur, puis ne rien tenir. Cestes, les Romains, tout païens qu'ils
étaient, ne parvinrent point par de telles pratiques à la liberté dont ils
usèrent si vertueusement, ni Alexandre à la conquête du monde. Ce ne fut
point par de fausses protestations que Julius César vainquit Pompée, et
seigneuria, sur Rome, capitale de tout le monde. Ce ne fut point par de
telles manières que ce très-puissant et véritable roi Charles le Grand accrut
la monarchie du noble royaume de France. Tous, au contraire, voulurent
laisser leur personne, leur vertu et leur bonne renommée, en la mémoire de la
postérité ; à quoi l'on ne peut parvenir par de telles subtilités, qui ne
sont pas plus utiles qu'honnêtes ; car si l'honnêteté ne nous détourne pas de
l'annulation de nos promesses, il adviendra que nos alliances ne seront plus
regardées. « Quant
au devoir de fidélité, à supposer qu'après l'entier accomplissement des
traités, d'Arras, Conflans et Péronne, j'eusse fait serment de fidélité., si
ces traités étaient enfreints, moi, tous mes sujets et nos héritiers, nous
serions quittes dudit serment et de toute fidélité, ressort et souveraineté.
» Alors
le Duc reprit quelques-uns des griefs, et, avant tous les autres, les secours
donnés au comte de Warwick. Il insistait beaucoup aussi sur la protection
accordée à Guillaume de Vergy qui avait enlevé sa cousine Marguerite de
Vergy, sujette ainsi que lui du duché de Bourgogne. Mais il ne disait pas
que, contre le gré de la famille, il avait voulu lui faire épouser Jacques de
Bourbon[41]. « Pour
les bienfaits reçus par ma maison, sans répéter ce qu'a dit mon bailli, il
est notoire, continua le Duc, que les défunts très-chrétiens rois de France
avaient élargi mes prédécesseurs par de grands biens, et quoique ce fût pour
y trouver l'avantage et la sûreté de leur royaume, plus que pour tout autre
motif, et que mesdits prédécesseurs les eussent bien mérités, toutefois je
veux, par prières et oraisons, puisqu'autrement je ne puis le faire, envers
eux trépassés témoigner ma reconnaissance. Certes s'ils n'avaient pas eu pour
ma maison plus d'affection que ne lui en montre aujourd'hui monseigneur le
roi, vous n'auriez pas à me reprocher leurs bienfaits ; et si quelqu'un
venait à prétendre et soutenir que le roi a pour cette maison bonne et
véritable dilection, on pourrait facilement démontrer le contraire ; car elle
n'a point d'ennemi, tant loin soit-il, avec qui il ne soit en amitié et
intelligence ; elle n'a point d'ami qu'il n'ait tâché de persuader de la
quitter, et de me faire la guerre ; et s'ils n'y ont point consenti, il leur
fait tout le mal et le déplaisir qu'il a pu, comme mon frère de Bretagne, mon
cousin de Bresse et même la seigneurie vénitienne. Ô vous, bailli de
Vermandois, et vous, maître Jacques ; sont-ce là les amitiés que le roi me
porte ? est-ce là le désir qu'il a de soutenir cette maison ? Je n'ai pas
encore tout dit. Les fugitifs liégeois, mes ennemis publics, qui, d'après les
traités, devraient être recueillis dans le royaume moins qu'en toute autre
contrée, ont été, comme je l'ai su de divers lieux, reçus, mandés, et même
depuis votre départ on en pourrait compter cieux mille et plus assemblés en
la comté de Rethel. « Certes
ce n'est pas la faiblesse de mon sens ou la jeunesse de mon conseil qui me
fait en juger ainsi, et les œuvres ci-dessus racontées sont assez claires.
Afin donc de mieux reconnaître et mériter les bienfaits que ma maison tient
du royaume, j'ai juré et scellé ferme alliance avec mon frère de Bretagne ;
laquelle chose j'ai pu par quatre raisons, comme je viens de le démontrer,
faire droiturièrement, et que je maintiendrai fermement avec l'aide de mon
béni créateur. Et puisse-t-il nous donner à tous la volonté de laisser la
chrétienté paisible, pour pouvoir aller le servir contre les ennemis de sa
sainte foi ! Amen. » Après
cette réponse, Guypot, bailli de Vermandois, ambassadeur du roi, se leva[42] : « Monseigneur,
dit-il, voici des, lettres que le roi m'a envoyées nouvellement depuis ma
venue ici. S'il vous plaît les voir, vous pourrez les faire lire devant tous.
» Le Duc fit prendre les lettres, les lut à part, puis en fit faire la
lecture à haute voix. Aussitôt après, le bailli de Vermandois mit un genou en
terre, et dit : « Monseigneur, vous avez vu et ouï ce que le roi me mande, et
comment, pour avoir votre amitié, il veut que je vous offre tout ce que vous
voudrez, et que l'appointement entre vous et lui se fasse en telle forme et
manière que vous le deviserez. » Le Duc
reprit : « J’ai déjà dit une fois que ni vous ni lui ne pouvez réparer
ni satisfaire pour ce qui a été fait : ce que vous offrez n'est pas
recevable. » — « Comment, Monseigneur, répliqua l'ambassadeur ; qui
était homme sachant bien et hautement parler, comment, le roi ne pourrait
réparer et restaurer les dommages que vous alléguez ! et il faut que, pour un
tel grief, guerre et tribulation s'élèvent entre vous deux ? On fait bien la
paix après avoir perdu un royaume, et après que cinq cent mille hommes ont
péri par l'épée, et l'on ne pourrait, pour quelques griefs particuliers,
faire une réparation qui dépend de votre volonté privée ! Le roi fait la
noise et la guerre ; il vous offre paix ; amitié et réparation. Si vous ne
voulez entendre raison, et qu'il en advienne autrement, ce ne sera point sa
faute. » Ce
langage fier irrita le Duc ; il ne put contenir sa colère. « Entre nous
autres Portugais, dit-il, c'est la coutume que, lorsque nos amis se font amis
de nos ennemis, nous les envoyons aux cent mille diables d'enfer. »
Ainsi se termina l'audience. Les
conseillers et les serviteurs du Duc demeurèrent confondus et consternés
d'une réponse si étrange et si brutale. « Comment, disaient-ils,
n'était-ce pas déjà trop de se placer sur un trône si haut, et de recevoir
avec tant d'orgueil les ambassadeurs du roi de France, du plus grand roi de
la terre, comme pour se déclarer au-dessus de lui ? faut-il encore se laisser
emporter à une telle colère, et proférer des paroles si mal sonnantes en une
occasion solennelle ? n'est-il pas sujet du roi ? le plus bel ornement de son
front, n'est-ce pas la fleur de lis ? et sa naissance, n'est-elle pas le plus
clair de ses titres ? semble-t-il pas qu'il méprise ce nom de France ? Nous
autres Portugais, dit-il, renonçant ainsi au noble royaume de France, et se
faisait du pays de sa mère, qui fut toujours Anglaise de cœur ! C'est nous autres
Anglais qu'il voulait dire, mais il n'a pas osé. » Ainsi
devisaient entre eux presque tous les gens sages et expérimentés de la cour
du Duc. La plupart étaient du duché de Bourgogne, de l'Artois, de la Picardie
et des autres provinces du royaume ; leurs affections étaient toutes françaises.
D'ailleurs le Duc était devenu si absolu, il écoutait si peu les conseils ;
le succès de ses premières entreprises lui avait tellement enflé le cœur, il
avait pris un si haut vol, et en même temps il était si rude et si hautain
pour ses serviteurs, que beaucoup se dégoûtaient de vivre près d'un tel
maître. En outre, les plus habiles et les mieux avisés voyant ces deux
princes qui semblaient avoir juré de se détruire, se demandaient à qui
l'avantage pourrait demeurer. Ils disaient que le duc Charles était
redoutable à la guerre, à cause de son grand courage et de ses résolutions
soudaines ; que rien ne l'effrayait ; qu'il ne faisait compte de personne, ni
roi, ni empereur ; qu'il se confiait, avec raison, à sa propre vue, à sa
diligence, au soin qu'il mettait à ses affaires ; mais qu'il croyait trop à
la grandeur de son pouvoir et à l'efficacité de sa fortune, ne doutant jamais
de parvenir à ses fins et à la réussite des projets qu'il avait rêvés. Pour le
roi, disaient-ils, c'est un homme qui sait feindre et reculer pour mieux
sauter ; il fait l'humble et le doux ; il accorde pour gagner le double de ce
qu'il donne. Il consent à endurer et à supporter les griefs pour un temps,
dans l'espérance qu'à la fin son savoir-faire lui procurera vengeance.
Assurément, c'est un roi fort à craindre, car il a le génie le plus subtil du
monde. Du
reste, pas un de ceux qui faisaient ainsi leurs réflexions sur les affaires
et les périls du Duc ne se serait risqué à lui donner des avis, ni à lui
représenter qu'il avait congédié avec trop de rudesse les ambassadeurs du
roi, et rejeté trop loin ses propositions, de paix. Il était trop emporté
dans ses haines pour pouvoir les cacher ; il tenait que l'inimitié n'a point
de courtoisie, qu'il faut se montrer à son ennemi tel qu'on est, et qu'aucune
parole hautaine et outrageante n'est à blâmer, lui étant adressée. Pour la
paix, il ne croyait pas en avoir besoin. Son armée de mer était nombreuse et
bien armée. Le roi Édouard, qui était, comme lui, fort porté à la
présomption, et en outre assez léger et négligent, lui faisait dire sans
cesse que Warwick n'était nullement à craindre, et ne trouverait point de
partisans en Angleterre. Le duc de Bretagne restait fidèle à son alliance.
Tout semblait donc s'annoncer favorablement pour le Duc. Vainement le roi lui
témoignait publiquement ou par secrètes voies son désir de lui accorder
satisfaction et de vivre en paix ; vainement on lui rapportait que le roi
disait souvent : « Je suis trop vieux maintenant pour la guerre. J'ai
cinquante ans et mauvaise santé, il me faut du repos. » Tout cela semblait au
Duc une feinte de la part du roi ; il en était venu à ne plus croire aucune
de ses paroles, et à voir en tous ses discours et toutes ses actions le
dessein caché de le trahir ; ou bien il y voyait un effet de la peur, et
alors son orgueil et sa présomption s'en accroissaient. Le roi
avait bien réellement quelque peur, et l'entreprise du comte de Warwick lui
semblait téméraire et fort douteuse ; mais sa peur était celle des gens
habiles, la peur de précaution, telle que le Duc ne la connaissait pas et ne
savait pas même la bien juger dans les autres. Ce
qu'il fallut avant tout, pour commencer l'exécution, ce fut de réconcilier le
comte de Warwick avec la reine Marguerite. Ce ne fut pas chose facile[43] ; elle était d'une âme fière, et
gardait un profond ressentiment des maux et des outrages que lui avait faits
Warwick. Cependant les discours et les conseils du roi parvinrent à l'adoucir
; elle consentit à pardonner au comte ; bien plus, il fut réglé que le prince
de Galles épouserait la seconde fille de Warwick, et qu'il aurait,
conjointement avec le duc de Clarence, la régence du royaume d'Angleterre,
dès que le roi Henri serait délivré de la Tour de Londres et replacé sur le
trône. Pendant
que se négociait ce traité, le roi venait d'éprouver le bonheur qu'il avait
le plus désiré, et que depuis longtemps il s'efforçait d'obtenir par des
pèlerinages, des neuvaines, des vœux et de riches présents aux saints et aux
églises. La reine, après avoir eu plusieurs filles, accoucha enfin d'un fils
le 30 juin 1470. Le roi fut d'une joie extrême, et n'oublia point de
remercier Dieu, ni de tenir les pieuses promesses qu'il avait faites. Il fit
porter vingt mille écus d'or à Notre-Dame du Puy en Anjou, en attendant qu'il
pût donner à l'église un enfant d'argent du poids du dauphin, comme il
l'avait voué. Il envoya un calice d'or à Saint-Pierre de Rome, et fit réparer
la chapelle de Sainte- Pétronille, que les rois de France ont, fondée en
cette ville. Dès que la reine s'était sentie grosse, elle s'était vouée à
cette sainte, et le bruit courut à Rome que lorsqu'on ouvrit la châsse, on y
trouva la peinture de plusieurs dauphins qui semblait toute récente. De
grandes réjouissances furent célébrées dans toutes les villes du royaume. Le
baptême se fit à Amboise par Charles, cardinal de Bourbon, archevêque de
Lyon. Le parrain fut le jeune prince de Galles, à qui maintenant le roi
rendait toutes sortes d'honneurs ; la duchesse de Bourbon fut marraine. Pour
accroitre encore les prospérités du roi, il parvint enfin, grâce aux
instances de son frère le duc de Guyenne, du roi René et de toute la maison
d'Anjou, que l'entreprise sur l'Angleterre remettait en grand honneur,
peut-être encore plus par les bons offices du sire, à obtenir du duc de
Bretagne qu'il renoncerait à l'alliance du duc de Bourgogne, et s'engagerait
à faire cause commune avec le roi contre les Anglais du parti d'Yorck, s'ils
faisaient une descente dans le royaume. Il n'y avait pas cependant longtemps
que le duc de Bretagne avait encore envoyé à son frère de Bourgogne un
ambassadeur nommé l'abbé de Bégars, pour l'assurer qu'il comptait uniquement
sur son amitié pour résister aux entreprises du roi. Le duc Charles, après
avoir congédié si rudement les ambassadeurs de France, s'était réjoui avec
l'abbé de Bégars du mauvais succès des pratiques du roi. « Sur mon âme,
disait cet abbé, j'étais naguère à Nantes ; les gens du roi y vinrent et
dirent au roi mon maître absolument les mêmes paroles qu'il a envoyé dire
ici, ne parlant que de son amour pour la paix, et demandant alliance afin de
punir l'intolérable orgueil de ce duc de Bourgogne. » Peu de jours après ces
assurances du duo de Bretagne, le duc Charles reçut un nouveau message qui
lui renvoyait les anciens traités. Il en fut d'abord en grande colère ; mais
peu après il recommença ses pratiques secrètes, au moyen de maître Pierre
Landais, et le duc de Bretagne lui fit encore dire que, nonobstant les
apparences, il était son sincère ami, et se déclarerait pour lui dans
l'occasion[44]. Le Duc
perdit aussi à ce même moment des alliés, qui n'importaient guère pour les
affaires d'Angleterre ; mais plus tard. il devait lui être grandement funeste
de les avoir pour adversaires, et non plus pour amis. Les ligues suisses
avaient de tout temps vécu en bonne intelligence et paisible voisinage avec
la Bourgogne. Le duc Philippe avait refusé autrefois de prêter son secours
contre elles à la maison d'Autriche et à la noblesse d'Allemagne, tandis que
le dauphin, qui depuis était devenu le roi Louis XI, avait amené contre eux
les Armagnacs, et avait exterminé leurs vaillants hommes à la bataille de
Saint-Jacques. Maintenant les menaces et les outrages du sire de Hagenbach,
gouverneur du comté de Férette et du Brisgau, répandaient de grandes alarmes
parmi les villes de Suisse. On commençait aussi à parler des desseins ambitieux
du duc de Bourgogne, de son ardeur pour s'agrandir et faire des conquêtes. En
outre, le roi de France savait se faire partout des partisans, et répandre à
propos ses libéralités sur les hommes qui avaient crédit ou pouvoir dans
chaque pays. Le 13 août 1470, Louis de Saine-ville et Jean Briçonnet, maire
de la ville de Tours, ambassadeurs du roi, et chargés de ses pleins-pouvoirs,
conclurent, avec les envoyés de Berne, représentant aussi Lucerne, Uri,
Schwitz, Unterwalden, Zug et Glaris, un traité d'alliance entre les ligues
suisses et le roi. Il portait : « Au cas où monseigneur le roi voudrait
faire la guerre au duc de Bourgogne, ou le duc de Bourgogne au roi, nous et
nos chers confédérés les seigneurs de la ligue de la Haute-Allemagne, nous ne
devrons, ni par nous, ni par les nôtres, porter, prêter ni accorder secours,
faveur ou conseil audit duc de Bourgogne ; pareillement, si monseigneur de
Bourgogne voulait faire la guerre contre nos confédérés les seigneurs de la
ligue, ou nous à lui, le roi ne devrait prêter, porter ni accorder secours,
faveur ou conseil au duc de Bourgogne. » Pendant
que le roi suivait avec tant de patience ses projets contre le duc de
Bourgogne, et travaillait à l'entourer peu à peu d'embarras et de périls, ce
prince veillait uniquement à empêcher l'entreprise du comte de Warwick ; il
n'avait plus le secours des vaisseaux bretons, mais il avait pris les navires
d'Espagne, de Portugal, de Gênes et d'Allemagne qui se trouvaient au port de
l'Écluse. Ainsi il bloquait les ports de la Manche, et sa flotte faisait
souvent des débarquements et des ravages sur la côte de Normandie. Il
n'ignorait rien de ce qui se préparait en France, et avait soin d’en faire
part exactement au roi Edouard ; il lui faisait sans cesse donner le conseil
de se bien tenir sur ses gardes, de rassembler ses forces, de ne pas se
laisser prendre à l'improviste. Tantôt il lui conseillait d'envoyer une forte
armée à Calais pour effrayer le roi de France, et arrêter les projets de
Warwick, tantôt il l'engageait à tirer le roi Henri de la Tour de Londres, et
à le mettre en sa garde loin d'Angleterre, pour ôter cette occasion de
révolte. Mais
rien ne pouvait tirer le roi Édouard de sa présomption et de son indolence.
Tout son temps se passait à chasser et se divertir ; il se raillait même du
duc de Bourgogne qui dépensait son argent pour empêcher le comte de Warwick
de venir en Angleterre, tandis, disait-il, qu'il ne souhaitait rien tant que
sa venue pour avoir occasion de le détruire tout-à-fait. Son assurance était
telle, qu'il se confiait pleinement aux deux frères du comte de Warwick,
l'archevêque d'Yorck et le marquis de Montagut. Une secrète intrigue, dont le
succès avait été heureux, augmentait encore son assurance. Lorsque le comte
de Warwick eut marié sa fille au prince de Galles, et se fut engagé à
remettre le royaume d'Angleterre à la maison de Lancastre, il était fort à
croire que le duc de Clarence, héritier de la maison d'Yorck, et que
jusque-là il avait flatté d'un tout autre espoir, se trouverait grandement
offensé. Le traité lui assurait bien le gouvernement du royaume, mais c'était
conjointement avec Warwick ; on lui promettait aussi la succession au trône
dans le cas où le prince de Galles n'aurait point d'héritiers ; mais c'eût
été un grand hasard. Le roi Édouard envoya donc d'Angleterre une demoiselle
qui appartenait à madame de Clarence, et qui donna pour motif secret de son
voyage une tentative de réconciliation avec le comte de Warwick ; mais sous
ce secret il y en avait un autre qui était le véritable. Cette demoiselle
devait remontrer au duc de Clarence que maintenant il n'avait plus nul
intérêt aux entreprises de Warwick ; qu'au contraire ce serait éloigner de la
couronne et sa famille et lui-même. Cette femme sut conduire adroitement
toute l'affaire. Elle trompa sir John Wenloch par une fausse confidence[45] ; et, adressée par lui au comte
de Warwick, elle feignit de négocier avec lui, tandis qu'elle tirait du duc
de Clarence la promesse de se déclarer pour le roi Edouard dès qu'il serait
en Angleterre. C'était ainsi que les princes et les grands seigneurs ne
faisaient que se tromper et se trahir les uns les autres, sans nul respect de
leur foi promise. Tous
les apprêts que le Duc avait faits sur la mer furent inutiles. Le comte de
Warwick profita d'une tempête qui avait dispersé tous les vaisseaux flamands,
mit à la voile sous l'escorte de l'amiral de France, et débarqua, sans nul
empêchement, à Darmouth. Le roi Édouard était dans le nord de l'Angleterre,
occupé à combattre une sédition excitée par lord Fitz-Hugh, beau-frère de
Warwick. Il accourut aussitôt, si assuré de la victoire, qu'il écrivit au duc
de Bourgogne pour le prier de bien faire garder la mer, et de ne pas laisser
passer Warwick fugitif. Mais
déjà tous les partisans de la maison de Lancastre et de Warwick s'étaient
réunis à l'armée qu'il amenait de France. Le gouvernement du roi Edouard
n'était point aimé. Le peuple était mécontent. Il avait déjà vu tant de changements
pareils, qu'il n'en avait plus ni surprise ni crainte. Le comte de Warwick
avait déjà autour de lui soixante mille hommes armés. Le roi Edouard se
préparait cependant à livrer bataille, lorsqu'on vint l'avertir que le
marquis de Montagut, à la tête des troupes qui lui étaient confiées, venait
de se déclarer pour les révoltés, avait fait quitter la rose blanche,
enseigne de la maison d'Yorck, pour prendre le bâton noueux[46] de Warwick, et qu'on leur
entendait déjà crier : « Vive Lancastre ! » Il ne voulut point croire à
une telle trahison[47]. Le marquis lui avait fait, et
tout récemment encore, de si grands serments, qu'il regarda comme une
calomnie et un mensonge la nouvelle qu'on lui donnait. Sa loyale confiance
fut si grande, qu'elle laissa le temps à lord Montagut d'arriver en force
jusqu'auprès du lieu où il était. Il n'avait nul moyen de se défendre. Lord
Scales, son beau-frère, et le comte de Hastings, grand-chambellan
d'Angleterre, lui persuadèrent de ne point tenter une défense inutile, et,
sous l'escorte de trois mille gens à cheval, le conduisirent en toute hâte au
port de Lin, dans le Norfolk. Il trouva par bonheur quelques navires
marchands qui étaient venus de Hollande apporter des vivres ; il s'y jeta à
la hâte avec une suite d'environ huit cents hommes. Ses
périls n'étaient pas finis[48]. Les navires hollandais furent
aperçus par des pirates Ostrelins qui couraient également sur les Anglais et
les Français. Ils leur donnèrent la chasse. Enfin, à grand'peine sa petite
flotte arriva devant Alkmaër, sur la côte de la Frise, et jeta l'ancre
attendant la marée pour aborder, tandis que les pirates, dont les vaisseaux
tiraient plus d'eau, l'attendaient aussi pour faire leur prise. Heureusement
le sire de la Gruthuse, gouverneur de Hollande, se trouvait en ce lieu. Il
fut averti que le roi d'Angleterre était là fugitif dans une barque
marchande. Il alla sur-le-champ le trouver, lui offrit l'hospitalité au nom
du Duc, et lui témoigna le plus grand respect. Ce pauvre roi n'avait pas eu,
en s'enfuyant, le temps de rien emporter. Pour donner au patron de la barque
un signe de reconnaissance, il fut contraint d'ôter sa robe richement fourrée
de martre, lui promettant de mieux faire au temps à venir. Le sire de la
Gruthuse lui offrit tout ce qui pouvait lui être nécessaire, le fournit de
vêtements et le conduisit à La Haye, défrayant lui et toute sa suite. Pendant ce temps, le comte de Warwick marchait sur Londres, sans rencontrer nul obstacle. Tout s'était passé si rapidement, que le duc de Clarence n'avait pas eu le temps de le trahir, et continuait de marcher à sa suite. Le peuple de Londres se montra très-favorable au roi Henri. Warwick s'excusa publiquement de s'être jadis révolté contre lui, et de l'avoir détrôné. Pour émouvoir davantage les gens de Londres, il se jeta à genoux[49], confessant sa faute d'avoir persécuté un si bon roi, et demandant pardon à Dieu et au peuple d'Angleterre. Il alla ensuite en grande pompe le chercher à la Tour où il était prisonnier depuis six ans, et le ramena dans son palais de Westminster. Le Parlement fut convoqué ; de grandes promesses furent faites au peuple. Le comte parvint à peine à, empêcher les marchands d'être pillés par tous les gens qu'il avait soulevés et amenés avec lui. Enfin le bon ordre se rétablit ; la maison de Lancastre se retrouva sur le trône, par les armes de celui qui l'en avait chassée, et qu'on surnommait le faiseur de rois. Pour tout ce grand changement, il avait suffi de onze jours. |
[1]
De Troy. — Seyssel.
[2]
Le Grand.
[3]
Legrand. — De Troy.
[4]
Lettres du roi à Dammartin.
[5]
D'Argentré.
[6]
Comines. — Legrand. — De Troy. — Pièces de Comines. — Chatelain.
[7]
Comines. — Chatelain.
[8]
Lettre de La Loire, receveur du Languedoc.
[9]
Comines et pièces justificatives.
[10]
Amelgard.
[11]
La Marche.
[12]
Amelgard.
[13]
Pièces de Comines.
[14]
Lamarche.
[15]
Amelgard.
[16]
Muller. — Mallet. — Chronique manuscrite de Specklin, communiquée par M. de
Golberry, conseiller à la cour royale de Colmar.
[17]
Comines.
[18]
Heuterus — Meyer. — Histoire de Bourgogne.
[19]
Histoire de Bourgogne.
[20]
Pièces de Comines.
[21]
De Troy. — Cabinet de Louis XI. — Legrand. — Pièces.
[22]
Amelgard.
[23]
Pièces de Comines et de l'histoire de Bourgogne. — Relation manuscrite de
l'ambassade de Guillaume Cousinot. — Legrand.
[24]
Amelgard.
[25]
Pièces rapportées par Legrand.
[26]
Comines.
[27]
Vendée.
[28]
Charente-Inférieure.
[29]
Lettre de Louis XI au chancelier.
[30]
Deux-Sèvres.
[31]
Lettre du sire de Beuil au roi.
[32]
D'Argentré. — Legrand.
[33]
Lettre du roi à Dammartin, 27 décembre.
[34]
D'Argentré.
[35]
Legrand.
[36]
Hollinshed. — Rapin Thoyras. — Hume. — Comines.
[37]
Comines. — Chatelain. — Forestel. — Réplique du duc de Bourgogne aux
ambassadeurs de France, 15 juillet 1470. Pièces de l'histoire de Bourgogne.
[38]
Nommé Vauclair par erreur, et d'après quelque manuscrit fautif de Comines,
qu'ont copié les historiens anglais et français.
[39]
Chatelain.
[40]
Pièces de l'histoire de Bourgogne. — Chatelain.
[41]
Histoire de la maison de Vergy.
[42]
Chatelain.
[43]
Chatelain.
[44]
D'Argentré.
[45]
Comines.
[46]
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Old Neve crest,
The rampant bear chained to the ragged staff.
SHAKESPEARE.
[47]
Chatelain. — Comines. — Hume. — Hollinshed.
[48]
Comines.
[49]
Chatelain.