HISTOIRE DES DUCS DE BOURGOGNE DE LA MAISON DE VALOIS — 1364 -1477

TOME NEUVIÈME. — CHARLES-LE-TÉMÉRAIRE

 

LIVRE PREMIER.

 

 

Séditions à Gand et en Brabant. — Guerre contre les Liégeois. — Gouvernement du Duc. — Situation du royaume. — États-généraux à Tours. — Mariage du Duc.

 

AUSSITÔT après que le duc Charles eut dignement célébré les funérailles de son père, il résolut d'aller faire son entrée dans la bonne ville de Gand : c'était la plus grande et la plus riche de tout le pays flamand ; et, selon l'usage des temps passés, le comte de Flandre commençait toujours sa prise de possession en se faisant reconnaître par les Gantois. D'ailleurs, ils étaient grands amis du nouveau Duc. Durant les discordes qui avaient si longtemps régné entre son père et lui, il s'était toujours efforcé de mettre dans son parti les gens de cette puissante ville ; afin de s'en faire un appui, il avait flatté leurs sentimens et leurs espérances ; c'était sur lui, sur son avènement, qu'ils comptaient pour le rétablissement de leurs libertés, pour la réparation de leurs maux. A peine l'ancien Duc avait-il eu les yeux fermés, que plusieurs magistrats et hommes puissants de la ville étaient venus conjurer le duc Charles de ne point tarder à faire son entrée[1].

Mais cet empressement pouvait donner au Duc, et surtout à ses conseillers, quelque sujet d'inquiétude. On ne se souvenait que trop combien les Gantois étaient un peuple dangereux et facile à émouvoir ; on savait quels regrets ils entretenaient depuis quinze ans pour la perte de leurs privilèges. Plus le Duc les avait caressés, plus il allait devenir difficile de les contenter. L'entrée à Gand fut mise eu grande délibération ; les sages conseillers ne voyaient pas sans crainte leur nouveau souverain s'engager dans une position qui pouvait devenir si périlleuse. Cet amour que les gens de Gand lui avaient montré, lorsqu'il ne régnait pas encore, ne donnait aucune sûreté pour le présent ; car, comme avait coutume de le dire le bon duc Philippe, qui avait aussi été leur grand ami dans sa jeunesse et durant la vie de son père : « Les Gantois aiment toujours le fils de leur seigneur, mais leur seigneur, jamais. »

Le Duc interrogea donc avec grand détail les envoyés de Gand, et leur demanda : s'il pouvait faire son entrée dans leur ville sans nul danger : si le peuple était tranquille : si l'on avait dessein de lui présenter quelques requêtes auxquelles il ne pouvait consentir : si l'on se contenterait de ce qu'il voudrait et pourrait accorder à ses bons amis de Gand.

Les gens, qui étaient venus complimenter leur nouveau seigneur, et le prier de venir à Gand, étaient des magistrats, choisis par son autorité, ou de riches et puissants bourgeois qui avaient vécu dans la bonne grâce des gouverneurs et avaient su la mettre à profit. Ils ignoraient ce qui se passait dans le peuple ; et, comme ils étaient contents, ils ne s'imaginaient nullement à quel point la plupart des habitants étaient mal satisfaits. Ils assurèrent le Duc que le commun peuple pourrait bien faire quelques demandes, mais point trop téméraires, et se montrerait joyeux de ce qu'il pourrait obtenir. « Le danger, disaient-ils avec plusieurs du conseil, serait de relever l'orgueil des Gantois en leur accordant de trop grandes faveurs. Il faut surtout maintenir la gabelle recueillie sur le blé et les autres denrées et marchandises qui entrent en la ville. Ce fut l'occasion des anciennes révoltes, et le peuple serait trop fier s'il en venait à l'accomplissement de sa volonté la plus obstinée. »

Ceux qui parlaient Cie la sorte avaient bien leurs motifs. Ce droit d'entrée, qu'on nommait la cueillotte, avait été établi après la paix de Gavre, pour payer les frais de la guerre et les dommages imputés aux Gantois. L'opinion commune était que, depuis longtemps, les sommes imposées à la ville originairement avaient été payées, et que la cueillotte était confirmée par abus, contre toute sorte de raison et de justice. Si, parmi les habitants, il y avait divers partis, les uns plus courroucés de la perte des anciennes libertés, les autres portés à se soumettre plus volontiers ; les uns plus enclins au murmure et à la sédition, les autres plus respectueux pour leur seigneur ; du moins ne régnait-il qu'une seule opinion sur la cueillotte ; tous disaient qu'elle n'était maintenue que pour enrichir les gouverneurs, les magistrats et leurs amis. On les avait vus faire une prompte fortune ; mener un grand train de dépense, acheter des domaines, construire des maisons. On disait que, pendant la vieillesse du bon duc. Philippe, plusieurs de ses conseillers avaient eu large part de ces concussions ; et, que leur protection avait dérobé au prince la connaissance des justes plaintes de la ville de. Gand. C'était surtout pour ce motif que l'avènement de son successeur était impatiemment attendu, et qu'on désirait si fort lui voir faire son entrée dans la ville.

Ainsi, trompé par les gens qu'enrichissait la cueillotte, et par quelques riches bourgeois d'un esprit sage et tranquille, le Duc partit pour Gand, dix jours après la mort de son père. Bien qu'il n'y ait pas plus d'onze lieues de Bruges à Gand, il s'arrêta à Deynse et y prit gîte, afin de donner aux Gantois le temps d'achever les préparatifs magnifiques qu'ils faisaient. Le lendemain tout n'était pas encore terminé. D'ailleurs le Duc voulait, avant son entrée, terminer une importante affaire. Après la victoire de Gavre, le duc Philippe, pour mieux rétablir son autorité, et punir ceux qui lui avaient été le plus opposés, avait banni un nombre considérable d'habitants. Depuis, dès qu'on avait eu des soupçons contre quelqu'un, il avait aussi été chassé de la ville. Tous ces bannis comptaient bien qu'en l'honneur du nouvel avènement, ils allaient rentrer chez eux. Ils étaient accourus en foule et demandaient grâce au duc Charles. Il ne voulut point leur répondre sans avoir pris l'avis de son conseil, et l'assembla dans une maison des faubourgs, qui appartenait à un riche bourgeois, chez qui il s'était logé. La journée se passa à examiner les requêtes de chacun de ces bannis, et nulle réponse ne leur fut encore donnée ce jour-là. Ils étaient en si grande multitude, qu'ils passèrent la nuit en une prairie, aux portes de la ville. Le lendemain, ceux à qui grâce était accordée, reçurent permission" d'entrer avec le Duc. Il fit dire aux autres d'attendre encore, et qu'il s'aviserait.

Enfin, le 28 juin au matin, le Duc fit son entrée dans sa bonne ville. Les rues étaient tendues des plus belles tapisseries ; de place en place des échafauds étaient dressés, où l'on représentait des mystères ; des carillons se faisaient mélodieusement entendre dans tous les clochers ; partout les habitants ne montraient que respect et allégresse au passage de leur nouveau seigneur. Il alla d'abord prêter son serment à l'abbaye de Saint-Pierre, entouré de toute sa noblesse ; puis se rendit à un grand festin qui lui avait été préparé. Tout semblait joie et confiance entre le prince et ses sujets. On ne parlait dans les rues que de l'amour que le duc Charles avait toujours eu pour la ville de Gand ; si l'on murmurait encore de la cueillotte, dont il ne publiait pas l'abolition, c'était tout bas et avec douceur, en attribuant la faute aux principaux de la ville, et non pas au Duc lui-même. Ainsi il se retira le soir à son logis, satisfait de sa journée et sans nulle crainte.

Pendant ce temps-là, se faisait une autre solennité, qui donnait aux esprits remuants et mécontents une occasion bien favorable pour les projets qu'ils avaient en tête. Parmi toutes les reliques des saints qui reposaient dans les églises de Gand, il n'y en avait aucune plus glorieuse et plus chère au peuple que le corps de saint Liévin, un des premiers évêques de la ville, qui avait souffert le martyre vers l'an 633. Depuis les plus anciens temps, jamais on n'avait manqué à faire tous les ans, au jour marqué, la grande procession de saint Liévin. On allait prendre sa châsse à Saint-Bayon, puis on la portait au village de Holtheim, à trois lieues de Gand, où le saint avait jadis reçu la couronne du martyre. Le lendemain ; lorsque la châsse avait, passé la nuit dans l'église du lieu, elle était rapportée avec encore plus de cérémonie à Saint-Bayon. Autrefois, disait-on, les meilleurs bourgeois et les premiers de la ville, s'étaient fait honneur de porter ou d'accompagner le glorieux corps de saint Liévin ; mais peu à peu la fête était devenue plus sainte pour le commun peuple que pour les riches habitants. C'étaient les gens des petits métiers qui suivaient en foule la procession ; ils y portaient leurs bannières, y venaient en armes, remplissaient les tavernes, buvant, chantant, dansant et passant joyeusement la soirée et la nuit à Holtheim, où il y avait une grande foire en l'honneur de saint Liévin. D'ordinaire ces deux jours ne se passaient pas sans quelque tumulte, et sans qu'il y eût du sang répandu ; aussi, depuis la paix de Gavre, était-il défendu de paraître en armes à la procession de saint Liévin, et de s'y couvrir d'un haubergeon de fer.

Le jour de l'entrée du Duc, la célébration de la fête de saint Liévin fut, plus encore qu'à la coutume, livrée aux gens de petit état, car les riches étaient occupés à bien recevoir leur seigneur. On y voyait les confréries des maçons, des charpentiers, des forgerons, des cordonniers, des tisserands, des foulons, des brasseurs ; les apprentis et les jeunes gens s'y étaient Portés en foule. Toute cette multitude, que rien ne maintenait dans le bon ordre, se répandit dans les cabarets d'Holtheim et s'anima peu à peu par le vin ou la bière, moins encore que par les secrètes pratiques de ceux qui la faisaient mouvoir. Les discours les plus hautains, et les plus insensés, étaient proférés de toutes parts : « On entendra parler de nous, disaient-ils ; nous allons brasser un potage qui sera d'un goût amer, et coûtera cher à ceux qui le boiront. » Puis ils allaient acheter, sur les boutiques de la foire, des lames de plomb, que les auteurs de tout ce complot avaient fait fondre, et qui étaient exposées en vente parmi des jouets d'enfants ; elles étaient toutes percées et préparées pour être cousues sur les manches et les épaules, afin d'en faire une sorte d'haubergeon. « Nous sommes selon l'ordonnance, criaient les apprentis, nous ne portons point d'haubergeons en fer ; le plomb n'est point défendu ; mais, laissez-nous faire, ce plomb se changera en fer et en acier. Tel qui rit aujourd'hui, aura demain mauvaise nuit. Allons, allons, revenons à Gand ; il n'y a rien de fait, tant que tout n'est pas fini. Délivrons la ville de ces maudits larrons, qui nous mangent les entrailles, et s'engraissent de notre bien sous le nom du prince : il n'en sait rien ; mais avant peu, il en sera instruit de reste, et nous lui en donnerons des nouvelles. »

Ainsi se passa la nuit à boire, à manger, à crier, dans les tavernes d'Holtheim ; on en prenait peu de souci dans la ville, tant on avait coutume de voir le menu peuple en désordre ce jour-là ; si bien que l'on appelait communément ce cortége, les fous de saint Liévin. Pendant ce temps-là, le Duc, sa noblesse et ses conseillers, dormaient tranquillement et en toute sécurité. De grand matin, la *procession rentra dans la ville ; et comme elle traversait le marché au blé, les gens qui portaient la châsse s'en vinrent tout droit devant le bureau qu'on avait bâti au milieu pour percevoir la cueillotte. « Saint Liévin ne se détourne jamais, » crièrent aussitôt les ouvriers. A peine ces paroles étaient-elles dites, qu'ils se jetèrent comme des furieux sur cette barraque en un instant elle fut démolie, chacun en voulait avoir un morceau ; puis on courait par les rues portant les débris en triomphe, et criant : « Aux armes ! aux armes ! » Bientôt on vit flotter les bannières de chaque métier, qui en secret avaient été préparées : tout le, peuple de Gand se trouva armé et en tumulte sur le marché, autour de la châsse de saint Liévin.

Le Duc s'éveilla à ces cris, troublé et sans savoir précisément ce qui se passait. De moment en moment, ses serviteurs arrivaient des divers quartiers de la ville où étaient leurs logements, pour se ranger autour de leur maître et le défendre. Les archers de la garde parvinrent aussi à se réunir devant son hôtel. Chacun faisait son récit, chacun donnait son avis sur ce grand et soudain péril. Pour lui, il demeurait confondu que les Gantois, qu'il avait toujours aimés, qu'il venait visiter au premier jour de son avènement, à qui il avait dessein d'accorder toutes les faveurs possibles, lui fissent une réception si étrangement séditieuse, menaçant ainsi sa vie, celle de sa fille unique qu'il avait voulu amener avec lui, et celle de ses phis fidèles serviteurs. Cependant, voyant autour de lui ses chevaliers et ses archers, il reprit courage, et demanda son cheval. « Par saint Georges ! dit-il, ils me verront de près, et je saurai leur faire dire ce qu'ils demandent. »

Mais le sire de la Gruthuse, qui connaissait les emportements de son maître et le caractère obstiné des Gantois, dont il avait été longtemps grand-bailli, trembla de ce qui allait arriver. « Pour Dieu, monseigneur, dit-il, contenez-vous, et ne vous échauffez pas ; votre vie et la nôtre en dépendent ; en un tour de main, nous pouvons être tous morts. Il faut ici user de froideur et de sage conseil ; avec de belles paroles, vous ferez de ce peuple ce que vous voudrez. Du temps du feu Duc votre père, vous les avez vus plus furieux encore, mais il savait bien attendre son moment et les apaiser par douceur quand il le fallait. Il en a souvent enduré plus que tout cela. Avant d'en venir à son point, il a beaucoup pardonné. Envoyez -leur quelqu'un qui les interroge doucement, et qui leur promette que vous écouterez bien volontiers toutes leurs plaintes. »

Le sire de la Gruthuse se rendit auprès d'eux ; on ne pouvait leur envoyer un plus sage chevalier, ni qui sut mieux parler : ils avaient confiance en lui. Le sire de la Gruthuse raisonna courtoisement avec eux : « Qu'est ceci ? mes bons amis, leur disait-il ; vous avez un nouveau prince qui fera pour vous tout ce que vous voudrez, un prince débonnaire et de toute justice envers les petits comme en- vers les grands ; et après l'avoir reçu hier en grande solennité, vous venez maintenant le saluer l'arme au poing : cela n'est point honorable. Il faut vous mieux conduire, et que chacun rentre en sa maison. »

« Seigneur de la Gruthuse, répondirent-ils, nous n'avons nulle mauvaise volonté contre notre prince, ni contre ses fidèles serviteurs, en sûreté parmi nous comme l'enfant dans le ventre de sa mère ; et, s'il en était besoin, nous mourrions pour lui. Nous en voulons seulement à ces mauvais larrons qui dérobent nous et aussi monseigneur, qui l'endorment par des mensonges, qui sucent notre sang et se raillent de notre pauvreté. C'est une vraie pitié : il faut que monseigneur nous en fasse raison et les châtie. Il ne doit pas souffrir que nous soyons menés ainsi, nous qui sommes son peuple ; autrement, nous, pauvres brebis, nous serons forcés de devenir pareils à des loups enragés. »

Le chevalier répliqua : « Mes enfants, par la sainte passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, apaisez-vous, et tenez-vous en repos, durant que je vais retourner vers le Duc pour lui faire le récit de tous vos bons sentimens, et comment vous avez si noblement parlé de lui. Je vais lui dire que vous avez plaintes à porter contre certains hommes de cette ville, et je vous certifie que monseigneur vous fera justice d'eux et de toute autre chose ; mais, je vous en conjure, ne faites rien de nouveau jusqu'à mon retour : je me mettrai ensuite avec vous. »

Il rapporta au Duc où en étaient les choses. Le prince l'écoutait impatiemment, fronçait le sourcil, mordait sa lèvre, et maugréait de tout son cœur de ce qu'il fallait plier ainsi devant ces vilains et en passer par où ils voudraient. Lui qui était si extrême dans ses volontés, et qui s'était si bien proposé de mener les affaires l'épée haute, de façon à faire trembler le monde devant lui, il était contraint de commencer son règne en s'abaissant devant des bourgeois révoltés. Cependant il monta à cheval pour les venir trouver, et, tout en fureur, il pressait le pas pour arriver à la place du marché. Les rues étaient pleines de gens qui s'en allaient en armes rejoindre leurs bannières. « Messeigneurs, disaient-ils, n'ayez pas peur, nous vous aimons bien. Allez où il vous plaît, vous n'êtes point en danger ; nous sommes bien vos serviteurs. » Malgré ces paroles, les chevaliers voyaient que ces gens-là étaient les plus forts, et que le péril était grand. Il n'y en avait pas un qui n'eût voulu être loin de là avec le Duc.

Il arriva sur le marché vêtu de sa robe noire et un bâton à la main ; ses serviteurs étaient couverts de leurs armures, les archers avaient l'arc bandé. Le peuple ; le voyant venir dans cet appareil guerrier, se serra sous les bannières, criant : « A nos rangs, à nos rangs ! » et l'on entendit retentir le bruit des piques retombant sur le pavé. Le Duc, sans s'émouvoir, continua son chemin pour se rendre vers le balcon d'où les comtes de Flandres avaient coutume de haranguer le peuple. La foule s'ouvrait pour lui laisser passage. « Eh bien, disait-il avec colère, que vous faut-il méchantes gens ? que demandez- vous ? » Et comme on ne se rangeait pas assez vite, il frappa de son bâton un homme qui se tenait devant lui. Le bourgeois n'endura point patiemment cet outrage ; il jura par le sang et les plaies de Notre Seigneur qu'il en aurait vengeance ; sa pique était déjà en arrêt sur le Duc. Chacun de ses serviteurs crut que c'en était fait, que tout était perdu. La moindre rixe pouvait émouvoir toute cette populace, et le Duc ni pas un de sa suite n'en seraient échappés. « Et que voulez-vous donc faire ? lui dit le sire de la Gruthuse d'une voix ferme et sévère ; voulez-vous donc vous faire tuer, ainsi que nous tous, par votre emportement ? Où comptez-vous donc être ? Ne voyez-vous pas que votre vie et la nôtre tient à un fil ? et vous allez rabrouer et menacer de telles gens qui sont en fureur, qui n'ont ni raison, ni lumière, et ne font pas plus compte de vous que du moindre d'entre nous. Si vous avez envie de mourir, moi je n'en ai nul désir. Il vous faut agir d'autre sorte, les apaiser par un doux langage, sauver votre honneur et votre vie ; il n'y a que vous qui le puissiez faire. Votre courage n'est point de mise ici. Un mot de vous calmera ce pauvre fol de peuple, et remettra ces brebis en obéissance. Çà, descendez de cheval, montez au balcon, faites-vous honneur par votre bon sens, et tout ceci finira bien. »

Cependant, les cris de l'homme que le Duc avait battu excitaient du tumulte sur la place. Le peuple commençait à s'ébranler ; le danger devenait pressant. Par bonheur, les commerçons de rivière, les bouchers et les poissonniers, dont les bannières se trouvaient proche du Duc, étaient les plus sages d'entre les métiers. Ils s'avancèrent vers leur seigneur pour le défendre. « Rassurez-vous, Monseigneur, disaient-ils, nous mourrons pour vous défendre s’il le faut ; nul ne sera assez hardi pour vous toucher ; mais, pour Dieu, ayez patience et ne vous emportez point. Il n'est pas l'heure de vous venger des méchantes gens qui peuvent être ici ; surtout que personne de vos serviteurs ne s'avise de lever la main, nous pouvons bien endurer que vous nous frappiez, tout autre en serait puni sur-le-champ. »

Ainsi protégé, le Duc monta au balcon, entouré de ses chevaliers et de son conseil, et se montra entre son chancelier et le sire de la Gruthuse : « Mes enfants, dit-il, en langue flamande, Dieu vous garde : je suis votre prince et votre légitime seigneur, je viens vous visiter, vous réjouir de ma présence ; je veux vous faire vivre en paix et en prospérité, et je vous prie de vous comporter doucement. Tout ce que je pourrai faire pour vous, sauf mon honneur, je le ferai et vous accorderai tout ce qui me sera possible. »

« Soyez le bienvenu, soyez le bienvenu, » s'écria aussitôt tout le peuple, « nous sommes vos enfants, et nous vous remercions. » Pour lors le sire de la Gruthuse prit la parole pour expliquer plus en détail les bonnes intentions de son maître, car le Duc pouvait bien dire quelques paroles familières en flamand, mais n'aurait pas su traiter longuement les affaires en cette langue. Quand il eut fini, plusieurs bourgeois s'avancèrent au bas du balcon et commencèrent à exposer les griefs des Gantois. « Grand merci, disaient-ils, vous êtes notre prince, et nous n'en voulons point d'autre. Mais, faites-nous justice de ces larrons qui perdent votre bonne ville, et nous réduisent à chercher notre pain. Eux que nous avons connus sortant de petit lieu et arrivant ici comme de pauvres galopins, maintenant, avec votre bien et le nôtre, ils ont acquis des terres et des seigneuries, et font croire au peuple que cet argent est pour vous. Nous demandons audience pour vous remontrer leurs méfaits, afin que vous fassiez ce qui est expédient. »

Pendant que le Duc écoutait avec bienveillance ces paroles dites en grand respect, les plus mutins virent bien qu'il leur arriverait malheur si la chose se passait ainsi en douceur. Un grand homme tout armé sortit soudainement de la foule, entra dans' l'hôtel, monta l'escalier et parut au balcon. Là, sans nul égard pour le Duc, se faisant rudement place, il leva sa main revêtue d'un gantelet de fer noir et luisant, et frappa un grand coup sur la balustrade pour imposer silence à tout le monde : « Mes frères, qui êtes là-bas, dit-il au peuple, vous êtes venus pour faire vos doléances à notre prince ici présent, et vous en avez de grandes causes. D'abord, vous voulez que ceux qui ont le gouvernement de cette ville, et qui dérobent le prince et vous, reçoivent punition. Ne le voulez-vous pas ainsi ? — Oui, oui, cria le peuple. — Vous voulez que la cueillote soit abolie ? — Oui, oui. — Vous voulez que vos portes condamnées soient rouvertes, et que vos barrières soient autorisées comme dans tous les temps ? — Oui, oui. — Vous voulez ravoir vos châtellenies de la campagne, porter vos chaperons blancs et reprendre toutes vos anciennes manières ? N'est-ce pas ? — Oui, oui, s'écria tout d'une voix la foule qui remplissait la place. » Alors cet homme se retourna vers le Duc : « Monseigneur, vous avez entendu ce que veulent tous ces gens ; j'ai parlé pour eux, et ils m'ont avoué, ainsi que vous l'avez entendu. Excusez-moi : maintenant c'est à vous d'y pourvoir. »

Le Duc et le sire de la Gruthuse se regardaient d'un air confus. Enfin, le chevalier s'adressa doucement à cet homme qui venait de braver son prince plus outrageusement que si c'eût été le plus pauvre gentilhomme de la chrétienté. « Mon ami, lui dit-il, vous n'aviez pas besoin pour cela de monter ici sur ce balcon qui est la place d'honneur de Monseigneur et de ses nobles ; on vous aurait bien entendu de là-bas. Monseigneur saura bien contenter son peuple, sans qu'un avocat tel que vous soit nécessaire. Vous vous êtes étrangement comporté : descendez et allez avec vos gens ; Monseigneur fera ce qui convient. »

Le Duc adressa encore quelques paroles pour calmer la multitude, mais elle ne voulait ni rapporter la châsse de saint Liévin, ni quitter le marché avant que toutes les demandes fussent accordées, Alors le Duc, irrésolu et dissimulant sa colère, quitta le balcon, remonta à cheval et retourna à son logis, escorté de ses serviteurs et des bons bourgeois de la ville. Il passa la nuit dans une agitation extrême et sans pouvoir trouver un moment de sommeil. Les mutins restaient en armes sous leurs bannières ; les chevaliers et les gentilshommes se tenaient autour de l'hôtel, prêts à mourir pour défendre leur maître ; les hommes sages, les riches, les principaux de la ville tremblaient de ce qui allait arriver, et tous leurs efforts étaient vains pour apaiser la sédition. Le Duc avait apporté avec lui une partie des riches trésors qu'il avait recueillis de la succession de son père ; car il avait voulu paraître à Gand revêtu de toute sa magnificence. Il craignait que cet immense butin ne fût un appât de plus pour les révoltés. Ses inquiétudes étaient plus vives encore pour sa fille unique mademoiselle Marie de Bourgogne qu'il avait amenée. On trouva moyen de faire sortir furtivement, pendant la nuit, une grande partie des joyaux, mais on n'osa point risquer le départ de la princesse. Enfin, après de cruelles hésitations, le Duc se résolut à suivre l'avis de ses conseillers, et à user de subtilité pour se tirer de la position désastreuse où il était retenu. Quatre bourgeois de la ville furent choisis par- le peuple pour traiter avec le conseil de Bourgogne, et le troisième jour le Duc revêtit de son consentement et de sa signature les demandes qui lui avaient été si outrageusement présentées sur la place du marché. Ce fut à ce prix seulement que le peuple quitta les armes et rapporta la châsse de saint Liévin. Le premier juillet, le Duc, plein de honte et de colère, sortit de cette ville, son avènement venait d'être signalé par de si cruels affronts.

Mais les conséquences de cette sédition des Gantois ne se bornaient pas à celle de Gand : c'était un exemple donné aux autres villes et aux autres domaines du Duc, dont les libertés avaient été fortement restreintes sous le règne précédent[2]. Le duché de Brabant surtout avait un grand penchant à imiter les gens de Gand. Bruxelles, que le duc Philippe avait toujours eu en grande affection, où il avait d'habitude fait son séjour, s'était par ce motif, trouvé dans la disgrâce du comte de Charolais. Tandis qu'il flattait les Gantois et s'efforçait à les mettre de son parti ; il avait souvent maltraité de paroles les Bruxellois, les menaçant de son pouvoir futur : parfois il leur avait dit que son père avait augmenté outre mesure leur richesse et leur orgueil et qu'ils ne trouveraient pas en lui un maître aussi doux. Son avènement les avait donc jetés dans de grandes craintes, et ils résolurent de se montrer fermes contre leur nouveau seigneur. Bruxelles était loin d'avoir autant de puissance et de richesse que Gand ; aussi ceux qui menaient toutes ces affaires cherchèrent-ils à ne rien faire que d'accord avec Malines, Anvers, et les autres villes du Brabant. A la persuasion des gens de Bruxelles, les états du duché s'assemblèrent à Louvain. Le Duc, dans l'embarras où il se trouvait, n'ayant point encore réuni son armée, fut contraint d'user encore de politique et de ne point employer la force.

La circonstance était -difficile. Jean, comte de Nevers, qui, du temps qu'il se nommait le comte d'Étampes, avait été élevé par les soins de son cousin le duc Philippe, et avait reçu à sa cour son amitié et sa confiance, était, comme on l'a raconté, devenu le mortel ennemi du comte de Charolais. Toutefois, durant la guerre du bien public, s'étant laissé faire prisonnier à Péronne[3], il avait traité avec lui, s'était réconcilié et avait promis affection et fidélité à la maison de Bourgogne. Cette promesse tarda peu à être démentie. Le comte de Nevers, dans sa jeunesse, avait eu pour serviteurs et pour conseillers de nobles et vaillants chevaliers bourguignons, le sire de Longueval, le sire de Miraumont, et d'autres que le duc Philippe avait placés près de lui ; maintenant, il était absolument gouverné par un nommé Boutillat, son valet de chambre, homme de bas étage. Or, le roi Louis s'entendait mieux que personne avec gens de cette sorte ; et, ainsi, il savait tourner à sa volonté les projets du comte de Nevers ; d'ailleurs il avait érigé son comté de Nevers en pairie ; il lui avait donné une forte pension, et lui offrait plus d'avantage et de profit qu'il n'aurait pu eu espérer en Bourgogne.

Aussi, dès que le duc Philippe fut mort, le comte de Nevers entreprit de faire valoir les droits qu'il pouvait prétendre, comme cousin germain, du dernier duc de Brabant mort en 1430, conséquemment héritier à un degré égal avec la branche aînée de la maison de Bourgogne. Son droit et celui de son frère aîné, feu Charles de Bourgogne, comte de Nevers, n'avaient point autrefois paru fondés aux états de, Brabant ; délibérant sous le pouvoir du duc Philippe, ils avaient reconnu que le duché devait passer en entier à la branche aînée. Les deux princes de la branche de Nevers avaient eux-mêmes acquiescé à cette sentence ; c'était comme dédommagement que le duc Philippe avait donné à Jean de Nevers les seigneuries de Roye, Péronne et Montdidier, qu'il lui avait retirées depuis, à la suggestion de son fils le comte de Charolais[4]. Après la guerre du bien public, le comte de Nevers avait renouvelé sa promesse de renoncer au duché de Brabant ; mais ce motif ne l'arrêta point[5]. Le roi le releva de la renonciation qu'il avait faite, et l'envoya solennellement réclamer son héritage par- devant les Etats. En même temps il écrivit des lettres et envoya des messages à Bruxelles et dans les autres villes. Il y avait beaucoup' de partisans : la bourgeoisie lui était partout favorable ; elle avait vu par expérience combien il est préjudiciable aux libertés d'un pays d'avoir un seigneur qui tire sa puissance des autres domaines qu'il possède. Les bonnes villes, qui autrefois avaient su défendre leurs privilèges mitre les ducs de Brabant les avaient vus succomber sous le grand pouvoir du duc de Bourgogne, comte de Flandres, d'Artois, de Hainaut, et seigneur de tant d'autres états. Elles pensaient que le comte de Nevers, appelé par les hommes du pays, et tenant d'eux tante sa force et sa richesse, ne pourrait avoir des volontés si absolues.

Au contraire, la noblesse et les gens de guerre étaient tous dévoués au duc de Bourgogne, dont ils attendaient leur avancement et l'augmentation de leur fortune. « Quoi ! disait Philippe de Hoorn sire de Gascelbèque, nous avons un noble et vertueux prince qui vient de la plus illustre racine du monde, le fils de ce bon Duc que nous avons tous servi depuis notre jeunesse, â qui nous devons ce que nous sommes ; ne serions-nous donc pas bien insensés et maudits de Dieu de ne pas lui porter honneur et amour ? Laisserons-nous donc la clarté du ciel pour aller vivre dans l'obscurité d'une caverne ? Nous méritons déjà reproche de tant tarder et délibérer là-dessus. Si les villes et les vilains sont d'autre opinion, il saura bien les remettre dans le devoir ; et nous l'aiderons à faire repentir le peuple de Brabant d'une si amère folie. Pour parler comme au jeu d'échecs, il n'y a ni roi ni roc qui les puisse garder de la justice de leur naturel seigneur. » Tous les gentilshommes et chevaliers applaudissaient grandement à de pareils discours. Néanmoins les conseillers du Duc, tout en les encourageant, conduisaient cette affaire avec grande prudence.

Ce n'est pas qu'il y eût beaucoup à s'effrayer du comte de Nevers, ni des lettres assez hautaines qu'il écrivait aux Etats et à son cousin de Bourgogne ; mais il n'appartenait point à des hommes sages de ne compter pour rien le secret appui du roi de France, comme le faisaient les nobles de Brabant dans leurs vaillants propos. C'était cette protection cachée qui donnait courage aux bourgeois des bonites villes. Aussi le Duc, tout en laissant les gentilshommes les menacer et les effrayer, leur faisait promettre qu'il n'avait pas de plus grand désir que de vivre amicalement avec eux, de les maintenir en paix, de protéger leur commerce, de reconnaître leurs droits autant et plus que son père, de faire tout ce qui pourrait être jugé utile au bien du pays, et d'entendre libéralement les avis qui lui seraient donnés. En même temps, bien qu'il eût un fort parti à Gand, et que les riches bourgeois y eussent presque repris le dessus, il ne confirma pas moins par des lettres signées librement les promesses qu'il avait faites lors de la sédition.

Enfin, l'affaire fut si bien conduite, qu'après douze jours les États de Brabant lui envoyèrent des députés à Malines où il se tenait, en attendant leur délibération. Il se rendit aussitôt à Louvain, fit son entrée solennelle, proclama sa prise de possession du duché de Brabant, et reçut les hommages de la noblesse, des gens des bonnes villes et de l'université ; puis il vint à Bruxelles où il fut aussi reçu avec grande affection, et montra bienveillance et faveur aux habitants.

Cependant le parti qui lui était contraire, et le commun peuple dont les esprits avaient été mis en mouvement, ne se calmèrent point partout aussi facilement. Bientôt une sédition furieuse éclata à Malines. Le peuple s'assembla en armes sur la place publique, et trois maisons des plus riches bourgeois furent démolies et rasées. il y eut de semblables émeutes dans la ville d'Anvers. Tous les habitants sages déploraient ces révoltes et tremblaient pour leurs biens et pour leur vie. « Ah ! dit le Duc en apprenant ces mauvaises nouvelles, voilà ce que me valent les Gantois ! Dieu la leur rende ! tous les vilains vont, à leur exemple, se révolter et voudront être les maîtres. Par saint Georges, il y en aura de cruellement châtiés, et, si je vis dix ans, ils verront bien à qui ils ont affaire. »

Sa situation devenait d'autant plus difficile, qu'il apprenait au même instant que les Liégeois venaient de reprendre les armes. On avait saisi, dans la ville de Chimay, le sire de Villers, gentilhomme du Réthel, qui était envoyé par le comte de Nevers pour exciter les gens de Liège et pour leur faire espérer les secours du roi de France.

Le Duc n'avait pas de temps à perdre ; il résolut de remettre d'abord le bon ordre en Brabant, et manda trois cents lances et des archers de Hainaut pour aller punir les gens de Malines. Mais les nobles de Brabant, apprenant cette résolution du Duc, vinrent le trouver et lui dire qu'ils étaient plus que suffisants pour le conduire en toute sûreté dans Malines, et remettre tous ces vilains à sa pleine et entière vengeance.

Il partit aussitôt avec eux, sans qu'il y eut besoin d'autres préparatifs. Car c'était assez la coutume des gentilshommes de Brabant de voyager de' ville en ville, couverts de leurs haubergeons, avec des valets portant leur casque de fer et des lances, et suivis de quelques archers. Quant aux serviteurs de la maison du prince, ils mirent une armure sous leur robe. Dans cet équipage on chevaucha vers Malines. Le petit peuple, qui avait fait tout ce désordre, était sans force et sans nulle prévoyance. Le Duc entra sans que nul essayât de résister, descendit à son hôtel, et fit aussitôt commencer une enquête contre les auteurs et les chefs de la sédition. Il ne manqua pas de gens pour les accuser ; les magistrats et les riches bourgeois, qui la veille n'auraient pas osé dire une parole, maintenant demandaient justice bien haut.

Le Duc ne fut ni cruel, ni emporté dans ses vengeances ; il voulut que tous les procédés de justice fussent observés. Parmi les accusés, les uns furent condamnés au bannissement, les autres à de fortes amendes, quelques-uns à la mort. Après plusieurs exécutions, l'échafaud fut dressé sur le marché devant les fenêtres du Duc. Un des condamnés y monta, on lui banda les yeux, il se mit à genoux les mains jointes ; déjà le bourreau avait tiré sa large épée, lorsque le prince parut à son balcon, et cria qu'il faisait grâce. Le pauvre condamné s'était cru si près de la mort, qu'il avait comme perdu connaissance, et qu'on eut grand’peine à le faire revenir à lui. Pendant ce temps, la foule se répandait en bénédictions sur la bonté du Duc, et l'on voyait nombre de gens qui en étaient, attendris jusqu'aux larmes.

Anvers ne tarda pas à se remettre dans l'obéissance. Le Duc y fit aussi son entrée ; puis revint à Bruxelles aviser aux grandes affaires du moment, et se préparer à la guerre contre les Liégeois, qui n'était pas de peu d'importance. En effet, ils étaient les alliés du roi de France, et s'il ne les avouait pas dans leurs attaques contre le duc de Bourgogne, du moins les prenait-il sous sa protection.

Tout se retrouvait à peu près au même point qu'avant la guerre du bien public ; seulement le roi, qui était devenu plus habile et moins emporté, se tenait mieux sur ses gardes, et sa puissance était maintenant plus à redouter pour le duc Charles[6]. Quant à ce prince, il avait, comme on a vu, employé tous les derniers temps de la vie de son père à s'assurer l'alliance et le secours de tous les princes et seigneurs ses voisins ; il avait demandé et obtenu des subsides des divers états de ses domaines. Il entretenait une complète intelligence avec le duc de Bretagne et Monsieur Charles, frère du roi, qui avaient de nouveau réuni leurs intérêts et envoyaient sans cesse en Flandre de secrets messagers, que le roi faisait guetter de son mieux pour qu'ils fussent saisis lorsqu'ils se risquaient à voyager par terre.

Le roi, qui voulait prévenir une rupture ; pressait le duc de Bretagne de ne pas favoriser la résistance de son frère, mais n'en pouvait rien obtenir. « Vous savez, écrivait-il, qu'il n'a pas tenu à moi que l'affaire de son apanage fût finie. Considérez sa conduite et la mienne. Vous savez qu'il m'avait fait toutes sortes d'offres, et voulait se donner à moi, abandonnant tous ceux qui l'avaient secouru, et vous particulièrement. Je ne l'écoutai point, et je vins vous trouver à Caen, où je me livrai entièrement entre vos mains. Je vous accordai tout ce que vous demandiez pour vous et pour vos amis. Lui, il est un jeune homme qui ne cherche qu'à tromper. Il a prié le comte de Charolais de lui faire ravoir la Normandie, et ne songe qu'à troubler le royaume en s'alliant ainsi à la Bourgogne. Le dois-je souffrir ? Suivant l'accord que nous avons fait, ne suis-je pas en droit de vous sommer de le faire sortir de vos états ? »

Cette lettre et tous les messages du roi n'avaient pu changer en rien l'obstination du duc de Bretagne, qui se sentait soutenu par toute la puissance de Bourgogne. Le duc d'Alençon était venu de nouveau se joindre à lui. Du reste tous ces princes, mécontents et ennemis du roi, ne pouvaient plus espérer d'entraîner avec eux un parti dans le royaume. Le traité de Conflans avait trop montré leur peu de souci pour la chose publique ; les bonnes villes et même la noblesse voyaient bien qu'on ne pouvait mettre nulle confiance en eux.

De cette sorte, les deux partis ne se trouvant assez forts ni l'Un ni l'autre, la fin du règne du duc Philippe s'était passée en ambassades, en cabales, en corruption réciproque des serviteurs de chacun, en promesses faites qui ne trompaient plus de part ni d'autre. Ce qui importait le plus au roi, comme au duc de Bourgogne, c'était l'alliance de l'Angleterre. Ce royaume était encore si divisé, que chacun d'eux y avait ses partisans et y exerçait son influence. Le comte de Rivers, père de la reine, était devenu favori du roi Edouard, et s'efforçait de le déterminer pour la Bourgogne. Le comte de Warwick, entièrement dévoué au roi de France, était depuis longtemps en secrète intelligence avec lui. Gagné à force de dons et de flatteries, il tâchait de mettre l'Angleterre entièrement dans les intérêts de la France. Mais le pouvoir du comte de Warwick diminuait. Il était si hautain et si absolu, il se targuait si fort d'avoir placé la couronne sur la tête du roi Édouard, il s'était opposé si fortement au mariage qui avait appelé madame Élisabeth Woodville sur le trône, que toute la faction de la reine travaillait à le détruire, et y parvenait peu à peu. « Le seul parti à prendre pour nous, disait le comte de Warwick au comte d'Exeter ; que lord Rivers venait de faire exiler en Irlande, c'est de faire une bonne alliance avec le roi de France. Son pouvoir nous soutiendra ; mais : il faut que je le voie moi-même, et que je passe la mer. »

Il demanda en effet au roi Édouard de l'envoyer en ambassade en France pour se plaindre des courses que les vaisseaux français faisaient sur les navires commerçants d'Angleterre ; sa proposition fut facilement agréée, car ses ennemis ne souhaitaient rien tant, que de l'éloigner.

Le roi Louis ressentit une grande joie, quand il sut qu'il allait enfin voir son grand ami le comte de Warwick, que depuis si longtemps il désirait entretenir. Il écrivit cet heureux évènement aux bonnes villes du royaume ; et, tout malade qu'il était, partit de Tours, afin de se rendre en Normandie, où l'ambassade an, glaise devait débarquer. Arrivé à Rouen, il sut que le comte de Warwick venait d'entrer dans le port de Honfleur ; il envoya aussitôt plusieurs de ses serviteurs le recevoir. Partout les ordres étaient donnés de lui faire le même accueil que si c'eût été le roi d'Angleterre. Le roi lui-même vint au-devant du comte de Warwick jusqu'à la Bouille. Le lendemain, le comte fit une entrée solennelle à Rouen. Il était en bateau et débarqua sur le quai, où l'attendaient le corps de ville avec tout le clergé, en pompeuse procession avec la croix et les bannières. On le conduisit de là à l'église, où il fit ses prières, puis au couvent ales Jacobins, dans le logis qui lui avait été préparé.

Le roi prit une maison tout contre le couvent, et son empressement à converser secrètement et sans cesse avec le comte de Warwick était si grand, qu'il fit percer les murailles pour établir une communication commode entre les deux logis. Pendant douze jours ils ne se quittèrent presque pas d'un instant. Lorsque le comte de Warwick s'en allait par la ville pour en voir les curiosités, il n'y avait sorte d'honneurs qui ne lui fussent rendus. Le roi n'épargnait aucune dépense pour complaire en tout à• cette ambassade ; au point que les fabricants de laine et de soie avaient ordre d'offrir en présent toutes les étoffes que le comte ou les gens de sa suite trouveraient à leur gré. De sorte que ces seigneurs d'Angleterre, qui étaient arrivés en France, vêtus de manteaux assez communs, retournèrent chez eux habillés de ces damas, de ces velours, de ces draps fins de Rouen, qui avaient si grande renommée dans toute la chrétienté[7]. Les bourgeois de la ville se- conformèrent si bien aux volontés du roi, et prirent tant de soins d'honorer le comte de "Warwick, que le roi, pour leur en témoigner -toute sa satisfaction, leur accorda le privilège de posséder des fiefs nobles, comme l'avait déjà obtenu souvent la bourgeoisie de Paris.

Le comte de Warwick repartit ensuite pour l'Angleterre, plus serviteur du roi de France, qui le traitait si magnifiquement, que du roi Édouard, près de qui il avait maintenant bien peu de crédit, Le bâtard de Bourbon comte de Roussillon et amiral de France, Jean de Popincourt, et d'autres ambassadeurs se rendirent en même temps en Angleterre, afin de traiter de l'alliance entre les deux royaumes, pour laquelle le comte de Warwick allait employer ses efforts. On voulait aussi négocier un mariage entre Monsieur Charles, frère du roi, et Madame Marguerite, sœur du roi d'Angleterre, la même que le comte de Charolais avait grand désir d'épouser.

Le roi et le comte de Warwick venaient de se quitter lorsqu'on apprit en France la nouvelle de la mort du duc Philippe, L'avènement du comte de Charolais ne changeait pas beaucoup l'état des affaires ; car, depuis deux ans, tout se faisait à sa volonté en Bourgogne. Toutefois, son orgueil et l'obstination des autres ennemis du roi ne pouvaient que s'en accroître. Pour commencer il ne traita point le roi de souverain seigneur, mais de seigneur seulement, dans la lettre où il lui annonça la mort de son père. Aussi le chancelier de France la fit-il mettre au trésor des chartres, sans qu'aucune réponse y fût faite.

Le roi ne négligea ni précautions, ni préparatifs. L'artillerie fut réunie. Les francs-archers de Champagne, de Normandie et de Limousin eurent ordre de s'assembler. Le maréchal de Loheac à Caen, et le comte du Maine à Châtellerault, passèrent la revue du ban de la noblesse de ces provinces. Les compagnies d'ordonnance des sires de Rouault, du Châtelet, de Gaston-du-Lyon, de Saint-Pol, de Loheac, de Comminges, furent placées en garnison sur les marches de Bretagne. Les compagnies de Sallazar, de Stévenot, de Talauresse et les Écossais de Cunningham, furent envoyées aux marches des pays de Champagne, de Luxembourg et de Liège, sous les ordres du comte de Dammartin. C'était lui maintenant qui avait la principale part dans la confiance du roi. Il venait d'être fait grand-maître de sa maison, à la place du sire de Melun, qui était disgracié, suspect et emprisonné. Le sire de Croy, qui au commencement du règne avait été revêtu de cet office, n'était plus en situation d'être utile.

Bien peu de temps après le voyage du comte de Warwick, le roi avait appris combien il devait peu compter sur l'Angleterre[8]. Le comte, en arrivant, avait été reçu avec une extrême froideur ; en son absence le parti-de la reine avait encore pris un crédit plus grand. Les ambassadeurs de France, amenés avec lui, ne recevaient nul accueil ; personne n'avait été envoyé à leur rencontre, on ne parlait même pas de leur accorder une audience. La colère du comte de Warwick était grande, et il ne la cachait ni à ses partisans ni aux ambassadeurs. Lui, qui venait de recevoir de si éclatants bonheurs, que le roi de France avait traité comme un seigneur souverain, son ami et son égal, le comblant de bienfaits et de louanges, il était contraint de paraître, aux yeux des seigneurs français de l'ambassade, en disgrâce et dédaigné à la cour de son propre roi. Il ne parlait que de vengeance, et l'amiral de Bourbon ne manquait pas de l'y encourager de son mieux.

Après quelques jours, le roi Edouard admit en sa présence les ambassadeurs. Ils furent frappés des nobles façons de ce roi, le plus beau des princes de son temps, et trouvèrent qu'il surpassait encore ce qu'en publiait la renommée. Ce fut maître Jean de Popincourt qui porta la parole et qui exposa le sujet de l'ambassade. Aucune réponse ne lui fut donnée. Le roi Edouard répliqua seulement qu'il prendrait l'avis de son conseil. On apporta le vin et les épices ; puis l'audience se termina. Ils ne purent en obtenir une autre, excepté pour prendre congé. Au lieu de présents magnifiques, tels que le comte de Warwick en avait reçu en France, ils eurent pour tout cadeau des trompes de chasse et des bouteilles de cuir, ce qui sembla bien mesquin. S'ils ne rapportèrent pas au roi des nouvelles favorables pour l'alliance qu'il souhaitait, du moins ils l'instruisirent de la haine mortelle que le comte do Warwick avait conçue contre le roi Edouard, des emportements auxquels il se livrait, des desseins qu'il formait pour le détruire après l'avoir établi, (lu fort parti qu'il avait en Angleterre, de son alliance avec le duc de Clarence, qui venait d'épouser sa fille, et à qui il faisait espérer la couronne.

La discorde qui semblait ainsi se renouveler sans cesse en Angleterre, rassurait un peu le roi sur les secours que ses ennemis pourraient tirer de cc royaume. S'il n'avait pu y contracter une alliance, du moins y avait-il un puissant parti, et il pouvait espérer d'y susciter des troubles. Le règne du duc Charles était un plus grand sujet de péril ; une telle puissance entre les mains de son plus implacable ennemi ne devait laisser au roi aucun repos. La sédition des Gantois, et les troubles du Brabant, étaient venus d'abord donner, il est vrai, au duc Charles de suffisantes occupations. Le roi s'était efforcé de mettre ce temps à profit pour se garantir des attaques et des complots qu'il prévoyait.

Un de ses premiers soins avait été de s'assurer de plus en plus de la bonne volonté des Parisiens[9]. La ville était encore fort dépeuplée et se ressentait de tant de guerres, de famines, d'épidémies. Des rues entières étaient désertes et les maisons y tombaient en ruine. Le roi manda à Chartres, où il était, maître Jean le Boulanger, président au Parlement, et plusieurs avocats, procureurs et notables bourgeois, pour conférer avec eux dans son conseil sur ce qu'il y avait à faire dans l'intérêt de sa bonne ville. D'après leur avis, une ordonnance fut d'abord rendue pour établir le même droit d'asile dont jouissaient les villes de Saint-Malo et de Valenciennes ; c'est-à-dire, que les gens de toute nation pouvaient venir y habiter, et y jouir de toute franchise, nonobstant tout crime de meurtre, larcin, vol ou escroquerie, commis par eux, sauf les cas de lèse-majesté. En même temps on régla que tous les habitants de la ville, de quelque état qu'ils fussent, seraient divisés par métiers et corporations, qui auraient leurs bannières. Chaque bannière avait son capitaine et son lieutenant, et tous ceux qui étaient âgés de seize à soixante ans devaient se munir de jacques ou de brigandines, de casques ou salades, de piques ou de haches. Le Parlement avait sa bannière, ainsi que la chambre des comptes ; les nobles et les gens d'église n'étaient pas non plus exempts de cette milice.

Bientôt le roi se rendit lui-même à Paris. La reine, qui tarda peu à le suivre, fut reçue avec grande allégresse et solennité. Le peuple lui montra un extrême amour. Ce furent partout des feux de joie et des tables placées dans les rues, où pouvaient s'asseoir tous venants. Le roi prit aussi occasion de la noce de maître Nicolas Balue, frère de son favori le cardinal, avec la fille de messire Jean Bureau, maître de l'artillerie et ancien bourgeois de Paris, pour donner et recevoir beaucoup de fêtes. Les seigneurs du Parlement et de la chambre des comptes, ainsi que les principaux bourgeois, étaient sans cesse invités avec leurs femmes à la cour, chez les princes et chez les serviteurs du roi. Le roi, la reine, les princesses de Savoie, s'en allaient familièrement dîner chez le premier président, ou chez les élus de la ville. Ils y trouvaient tout préparé pour les bien recevoir. Selon l'usage du temps, des bains étaient toujours apprêtés, et les princesses s'y baignaient avec les clames de la bourgeoisie. Le roi fut aussi parrain de l'enfant de Denis Hesselin, son pannetier, un des élus. Il donnait de grandes aumônes, et faisait des vœux et des pèlerinages à pied, à Saint-Denis ou aux diverses églises, se montrant sans cesse au peuple.

Le 14 septembre, il voulut passer la revue de toutes les bannières de la ville. Jamais, disaient les Parisiens, on n'avait vu une si nombreuse et si belle armée. Il y avait soixante-sept bannières de métiers, sans compter les bannières du Parlement, de la chambre des comptes, des trésoriers, des généraux des aides, des monnaies, du Châtelet et de l'Hôtel de ville. Plus de trente mille hommes portaient le jacque ou la brigandine blanche ; les autres n'avaient que le casque pour arme défensive ; mais tous tenaient la pique, l'épieu ou la hache. Cette milice était rangée en bataille, sans bruit ni tumulte, depuis la porte du Temple jusqu'à l'abbaye Saint-Antoine ; de là à la Grange de Reuilly, et à Conflans ; puis la file revenait par la Grange-aux-Merciers, le long de la rivière, jusqu'à la tour de Billi et la Bastille Saint-Antoine[10]. Le roi, avec la reine et tout son cortége, suivit les rangs, et montra son contentement de voir les gens de sa ville de Paris en si belle ordonnance. Par son commandement, des tonneaux de vin avaient été placés de distance en distance, et furent défoncés pour que chacun s'y rafraîchît. Quoi qu'il en pût dire publiquement, il savait à quoi s'en tenir sur la force d'une telle armée de bourgeois, et les seigneurs de sa suite en riaient sans trop se gêner. « Ne croyez-vous pas, sire, disait le sire de Crussol, qu'il y a ici plus de dix mille qui ne feraient pas dix lieues sans s'arrêter pour manger ? » — « Pâques Dieu ! répliqua le roi en riant, je crois que leurs femmes chevauchent mieux qu'eux. »

Tout en s'efforçant de plaire au peuple, le roi s'occupait alors d'une affaire qui était loin d'avoir l'approbation des gens sages du Parlement, de l'Université et de la bourgeoisie. Pour se rendre le pape favorable, il venait de promettre encore une fois l'abolition de la pragmatique[11]. C'était maître Jean Balue, évêque d'Evreux, qui avait surtout travaillé l'esprit du roi pour le disposer en faveur des prétentions du saint père ; d'ailleurs il y était assez porté par le désir de disposer des bénéfices et des évêchés, au lieu de les laisser à la libre élection des communautés et des chapitres. Il semblait au roi que par-là il accroîtrait grandement son pouvoir. Cependant les promotions dans le clergé se faisaient bien moins par sa propre volonté que par la protection de Balue. Rien n'égalait en ce moment le crédit de cet évêque : non content de l'évêché d'Évreux et des abbayes de Lagny, de Fécamp, de Saint-Éloi, de Château-Thierry, de Bourgueil, il voulut avoir l'évêché d'Angers. Jean de Beauveau occupait ce siège ; il avait été un des premiers bienfaiteurs de Balue, qui avait commencé par être secrétaire de Guillaume Juvénal, évêque de Poitiers et exécuteur infidèle de ses dernières volontés. L'évêque d'Angers l'avait emmené avec lui à Rome en 1462, et c'était alors que Balue avait commencé à obtenir un grand crédit près du pape. Il en avait profité pour faire commerce public de bénéfices et de canonicats, puis en se faisant nommer, malgré Jean de Beauveau, trésorier de l'église d'Angers. Lorsqu'il eut toute la faveur du roi, il résolut de se venger de son ancien évêque, et de le supplanter sur son siège Pour cela il persuada au roi qu'il lui importait d'avoir, sur les marches de la Bretagne, dans un si grand diocèse, un évêque tout dévoué à sa personne et à ses intérêts. On demanda à Jean -de Beauveau sa démission ; il la refusa. Alors le pape l'excommunia et l'interdit, en l'exilant au monastère de la Chaise-Dieu en Auvergne. L'évêque d'Angers en appela au Parlement ; mais le roi défendit à la cour de prendre connaissance de l'affaire, disant, par lettre de cachet, que le pape seul était compétent, et que le roi très-chrétien, fils aîné de l'église, devait seulement procurer l'obéissance au Saint-Siège. Un tel ordre était contraire à toutes les coutumes et libertés de l'église de France, et même à un édit du roi, qui, quatre ans auparavant, avait prescrit au Parlement de connaître de la possession des bénéfices.

Lorsqu'à la persuasion de maître Jean Balue que, pour prix de ses bons offices, le pape venait de nommer cardinal, le roi abolit encore une fois la pragmatique, le Parlement n'oublia pas non plus son devoir. Balue[12] y était venu en personne pour faire enregistrer les lettres du roi. C'était durant les vacances ; mais il trouva au parquet maître Jean de Saint-Romain, procureur-général, qui s'opposa formellement à la publication et à l'exécution desdites lettres. L'évêque s'emporta en menaces,' et finit par dire au procureur-général que le roi le désappointerait de son office ; maître Jean de Saint-Romain ne s'en émut guère. « Le roi, répondit-il, m'a baillé cet office ; le tiendrai et exercerai tant que ce sera son bon plaisir. Il peut me l'ôter ; mais je suis bien résolu de tout perdre avant de faire une chose contraire à ma conscience, dommageable au royaume de France et à la chose publique, et dont il vous est, certes, bien honteux de poursuivre l'expédition. »

L'Université ne fut pas moins ferme contre un tel abus, en appela au futur concile, et fit enregistrer son opposition au Châtelet. C'était le seul corps qui eût consenti à la publication des lettres du roi.

Ainsi le roi se trouva unie seconde fois eh division avec le Parlement, et encore pour avoir été trompé par un évêque qui avait voulu devenir cardinal ; comme cela lui était déjà arrivé, six ans auparavant, avec l'évêque d'Arras. Mais Balue avait si bien su plaire au roi, en se montrant zélé serviteur, et prêt à tout faire et à obéir à tout, qu'on ne pouvait ébranler la confiance qu'il mettait en lui. Lorsqu'on semblait vouloir donner quelque soupçon au roi, ou qu'il craignait qu'on s'étonnât de tant de faveurs dont il l'accablait : « C'est un bon diable d'évêque, disait-il, du moins pour le moment ; je ne sais pas ce qu'il sera à l'avenir, mais quant à présent il est continuellement occupé de mon service[13]. »

Il lui confia alors une commission importante. Le duc de Bourgogne, après avoir heureusement apaisé les troubles de Brabant, assemblait son armée pour soumettre les Liégeois. Le roi, qui les avait en secret excités, ne voulait pas prendre ouvertement parti pour eux, mais cherchait. à. profiter des embarras du Duc, pour obtenir de lui, ou qu'il ne ferait pas la guerre aux Liégeois ses alliés, ou qu'il ne s'opposerait point à ce que, par un juste retour, le roi attaquât le duc de Bretagne, allié du Duc. Le cardinal Balue et maître Vandriesche furent envoyés à Bruxelles afin de traiter sur conditions.

Par malheur pour le roi, il n'y avait pas de peuple plus difficile à gouverner, et entendant si mal la raison que ces gens de Liège. Ils conduisaient toutes leurs affaires avec désordre et imprudence, et dérangeaient sans cesse les mesures qu'il voulait prendre. C'était un grand sujet d'embarras et d'incertitude pour le comte de Dammartin, qui commandait l'armée à Mézières, à Mouron et dans le pays des Ardennes. Tout habile qu'il pût être, il lui était difficile de ménager des choses opposées comme le voulait son maître, qui désirait à la fois ne pas donner de griefs évidens au duc de Bourgogne, et maintenir les Liégeois dans leur résistance[14]. Les méchantes gens de' cette ville s'étaient répandus dans les bois au bord de la Meuse, et y commettaient mille ravages. Les laboureurs n'osaient plus semer ni recueillir. Les marchands n'osaient plus faire voyager leurs marchandises ni par eau ni par terre. Les sujets de la France, aussi-bien que les habitants du Luxembourg sujets de Bourgogne, se plaignaient hautement, et demandaient qu'on fît cesser de tels désordres. Parfois, les mauvais sujets des villes françaises, et même quelques gens d'armes des compagnies se laissaient tenter par l'exemple des Liégeois, et couraient la campagne avec eux comme des brigands. Alors le duc de Bourgogne demandait justice, et le roi écrivait d'une façon authentique au comte de Dammartin de faire châtiment exemplaire sur ceux de ces Liégeois qu'il pourrait saisir, tandis qu'il lui prescrivait en secret de se bien garder de toute punition rigoureuse.

L'audace des Liégeois s'accrut au point que sans songer qu'ils avaient trois cents otages entre les mains du duc de Bourgogne[15], ils s'en allèrent saisir dans son château un gentilhomme du pays de Luxembourg ; ils l'accusaient de leur avoir été contraire dans les dernières guerres, et lui firent souffrir de cruelles tortures avant de lui trancher la tête. Le Duc, apprenant ce nouveau méfait, jura d'en -tirer une vengeance sévère. Mais, comme il était encore dans l'embarras des affaires de Brabant, il lui fallait attendre qu'il se trouvât en force suffisante.

Dans les querelles continuelles des Liégeois avec leur évêque, la ville de Hui s'était toujours montrée favorable au parti de l'évêque. Aussi, lorsqu'il avait fallu lever de forts impôts pour payer les sommes que le duc de Bourgogne avait exigées par le dernier traité, les gens d'Hui n'avaient pas été compris dans la taxe. Les Liégeois s'en irritèrent, et en firent un nouveau sujet de plainte contre l'évêque. Il n'y avait pas de prince plus doux, plus patient, un évêque plus indulgent et plus charitable que Louis de Bourbon, évêque de Liège[16] ; si les gens sages lui faisaient quelque reproche, c'était d'encourager ce peuple à la sédition par sa trop grande bonté. Jamais, il n'avait eu un moment de repos, toujours nouveaux murmures, sédition nouvelle contre lui. Ce n'était ni sur sa demande, ni de son gré que le duc de Bourgogne avait eu recours aux voies de rigueur et à la force des armes ; pour lui, il s'en référait à des arbitres ou à l'autorité du Saint-Siège, dont ses rebelles sujets refusaient de reconnaître la sentence quand elle leur était contraire.

Lorsqu'il les vit de nouveau en révolte, il se retira dans sa ville d'Hui. Eux, oubliant leurs défaites récentes et la ruine de Dinant, qui fumait encore, prirent les armes et vinrent assiéger leur évêque. Dès que le Duc en fut informé, il chargea le sire de Bossut de s'en aller promptement avec quelques chevaliers du Hainaut s'enfermer dans la ville d'Hui pour la défendre contre les Liégeois. Elle manquait de munitions ; la troupe du sire de Bossut n'était pas nombreuse. Après quelques rencontres, où elle combattit vaillamment les ennemis, elle se trouva enfermée dans les murs, la ville investie de toutes parts.

Tous les habitants n'étaient pas du même parti. Le petit peuple était plus favorable aux Liégeois qu'à l'évêque. Il y avait des intelligences entre le camp et la ville. Les murmures commencèrent. On parlait hautement de se rendre et d'ouvrir les portes aux assiégeants. L'évêque et ses serviteurs commencèrent à avoir peur. « Il faut me tirer d'ici, disait-il au sire de Bossut. Pour tout l'or du monde, je ne voudrais pas tomber entre les mains de ces gens-là. » — Le sire de Bossut se trouvait en grande perplexité. Le Duc lui avait recommandé de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Manquer à ses ordres en une telle occasion, c'était encourir sa disgrâce ; c'était montrer peu de souci de son propre honneur. D'un autre côté, le noble prélat, le cousin germain de son maître, lui demandait à quitter une ville où la résistance était véritablement difficile ; si, par suite de son refus, il arrivait quelque malheur à l'évêque, c'était à lui qu'on l'imputerait. Ce motif l'emporta ; il fit une sortie à la tête de ses gens, et emmena ainsi sous bonne escorte l'évêque par la route de Bruxelles. Ce n'était pas sans 'regret, et la plupart des hommes d'armes du sire de Bossut s'étonnaient fort de la résolution qu'il avait prise. « Ah ! monsieur, qu'avez-vous fait là ? lui disait un vaillant compagnon nommé Bertrandon ; vous faites grand tort à votre honneur et à votre bonne renommée. Comment, pour complaire à un prêtre, vous laissez là une ville que le Duc a remise à votre garde ! vous croyez au conseil d'un clerc qui ne., sait ce que c'est qu'honneur ou blâme. Oh ! monsieur de Bossut vous aurez fort à faire pour réparer ceci. »

Le Duc fut du même avis que Bertrandon, et entra dans une grande colère quand il vit revenir sa garnison. L'évêque prit la défense du sire de Bossut : « Si l'on a mal fait, disait-il, toute la faute en est à moi. Si ce vaillant chevalier a quitté la ville, c'est moi qui l'en aï pressé, qui l'y ai forcé. J'en porterai, s'il le faut, la peine en mon corps et en mes biens quand je les aurai retrouvés. » Toutes ces raisons ne touchaient guère le Duc, et rabrouant l'évêque sans nul égard, il lui reprochait sa couardise cléricale ; puis revenant au sire de Bossut : « Vous aviez bien à faire, disait-il, d'obéir à un lâche prêtre, quand il y va de vos ordres et de votre honneur. »

En vain le sire de Bossut allégua-t-il qu'il avait cru avoir le temps de revenir après avoir conduit l'évêque, la chose était trop peu vraisemblable. En effet, le sire de Ravenstein, qui fut aussitôt envoyé pour essayer de faire lever le siège, arriva trop tard ; les habitants avaient ouvert la porte aux Liégeois. Quelques chevaliers firent au milieu des rues une merveilleuse défense. Il y en eut un, entre autres, qui, acculé dans un étroit passage, faisait si bien tête à la foule qui le poursuivait, que les Liégeois lui crièrent : « Que voulez-vous faire ? tous vos compagnons sont maintenant partis. Croyez-vous donc regagner la ville à vous seul ? Ce serait à contre-cœur que nous tuerions un si vaillant homme. Sauvez-vous, sauvez-vous. »

Malgré cet avantage des Liégeois, les affaires du Duc devenaient chaque jour meilleures. Le bon ordre s'établissait en Brabant ; les nobles et les hommes d'armes qu'il avait mandés dans toutes ses seigneuries arrivaient en foule ; et cc qui était plus encore, le roi Édouard était bien plutôt disposé à s'allier avec lui qu'avec le roi de, France. Il avait tout espoir d'obtenir ma-darne Marguerite en mariage ; déjà une alliance était conclue, et cinq cents Anglais venaient de Calais renforcer son armée.

Pendant ce temps-là, toutes les négociations et les subtilités du roi ne lui profitaient en rien ; il aurait fallu se résoudre à faire avancer les compagnies du comte de Dammartin au secours des Liégeois ; et c'est ce qu'on ne pouvait obtenir de lui ; car il voulait tout gagner sans rien risquer. Les Liégeois eux-mêmes n'acceptaient point son arbitrage. Il leur avait fait demander d'envoyer quelques-uns de leurs nobles et de leurs principaux habitants pour traiter avec le sire de Dammartin et l'évêque de Langres, qu'il avait commis pour ouvrir des pourparlers avec des députés de l'évêque de Liège et des ambassadeurs de Bourgogne. Les Liégeois répondirent qu'il y avait bien peu de nobles chez eux, et qu'occupant tous des offices publics, ils n'avaient pas le loisir de s'absenter. Ils priaient les ambassadeurs de France de venir dans leur ville, et ceux-ci ne voulaient point s'y rendre, tant que le roi ne les chargerait pas d'y conduire les hommes d'armes qu'ils avaient, en son nom, fait espérer aux Liégeois. Ainsi aucune conférence ne pouvait commencer, puisqu'il ne se présentait de députés ni du Duc, ni des gens de Liège. Le bon évêque seul avait aussitôt envoyé les siens. Cependant. Dammartin voyait l'armée de Bourgogne s'augmenter chaque jour, et demandait au roi des renforts et des instructions, le pressant de lui faire savoir si son intention était de se saisir de quelques villes, tandis qu'il en était temps encore.

Les ambassadeurs que le roi avait envoyés au Duc étaient fort mal choisis. Ni Vanderiesche, ni le cardinal Balue ne pouvaient avoir grand crédit à la cour de Bourgogne. Le premier était un serviteur infidèle, chassé par le duc Philippe, et de mauvaise renommée dans les pays de Flandre. Quant au cardinal, tout le monde l'avait en bien petite estime, et le Duc ne le pouvait souffrir. Alors le roi pensa que le connétable de Saint-Pol aurait une plus grande autorité dans cette affaire. C'était un puissant prince, ses seigneuries étaient placées entre les pays de France et de Flandre. Tout serviteur qu'il était du roi, et bien qu'il fût récemment devenu son beau-frère, en épousant madame Marie de Savoie, il affectait une grande indépendance, et pouvait agir plus encore comme médiateur que comme ambassadeur. Le Duc lui-même avait eu désir de le voir, afin de savoir quel parti il prendrait et de connaître mieux les véritables intentions du roi. Les sires de La Roche et d'Emeries étaient allés le trouver dans sa ville (le Bohaing, pour l'engager à venir à Bruxelles. Il s'y rendit, en effet, avec une grande suite, .et commença à traiter les affaires du roi, en bon et loyal ambassadeur.

Il exposa au Duc les griefs du roi, l'alliance avec l'Angleterre et la guerre projetée contre les Liégeois, alliés de la France. Sur ces deux points, et sur tous les autres, il trouva ce prince inflexible, comme il l'avait prévu et annoncé au roi, tant il connaissait bien le caractère du duc Charles. Lorsqu'on lui représentait que c'était une chose mal faite à lui, premier prince du royaume, petit-fils des rois de France, issu de la noble fleur de lis, de chercher et contracter alliance avec ses anciens ennemis, et de mettre ainsi le trône en péril, il répondait : « Si je me suis allié à l'Angleterre, le roi ne peut s'en prendre qu'à lui-même ; ce sont ses menaces, ses propos étranges, et la diversité de sa conduite, qui m'y ont contraint. N'a-t-il pas cherché aussi à s'unir à l'Angleterre ? Maintenant je suis au point de ne pouvoir reculer. Si le roi m'eût reconnu et traité comme un prince de loyauté et de foi, tel que je suis et tel que ceux dont je descends, je l'aurais servi et aimé ; mais il n'a cherché qu'à me déplaire ; et il a fallu me pourvoir ailleurs ; et, tout de France que je suis, il m'a forcé de devenir Anglais. D'ailleurs ma parenté et mes affections n'étaient-elles pas pour la maison de Lancastre et pour le roi Henri contre la maison d'Yorck et le roi Édouard ? Si maintenant je veux épouser madame Marguerite d'Yorck, n'est-ce point la nécessité qui m'a inspiré ce dessein ? »

Sur l'article des Liégeois, le Duc répondait plus impatiemment encore, et sans laisser même le connétable achever tout ce qu'il avait à dire : « Mon cousin, tenez-vous-en là, disait-il ; qu'on ne m'en parle plus. Quelque chose qui en puisse arriver, quelque fortune que me réserve le plaisir de Dieu, je mettrai mon armée en campagne et j'irai à Liège ; je veux savoir une fois si je suis maître ou valet. Qui voudra me détourner et m'empêcher n'a qu'à venir, il trouvera à qui parler. » Puis, lorsque le comte Saint-Pol essayait de le calmer et de lui parler du peu de prudence qu'il y aurait d'allumer une si grande guerre pour châtier quelques vilains, il répliquait : « Il n'y a ni sermon ni prêcheur qui puisse rompre mon dessein. Si le roi voulait du bien aux Liégeois, il n'avait qu'à leur défendre de m'offenser. Ils sont venus ravager mes terres ; ils ont traîtreusement saisi et mis à la torture un de mes braves gentilshommes ; ils ont pris et saccagé la ville d'Hui. Eux et d'autres ont voulu m'éprouver et m'épouvanter lors de mon entrée en seigneurie. Il y avait là-dessous de plus grands projets, et je sais bien d'où ils viennent. Aussi, ou je mourrai, ou je les mettrai au fouet et au bâton ; je les perdrai, je les ruinerai et jamais je n'aurai joie au cœur avant de m'être vengé d'eux. Il n'y a ni roi, ni empereur, ni soudan, ni personne pour qui je veuille tarder d'un jour, et si le roi les veut défendre, j'en ai peu de souci. Je serai dans mon droit, qu'il vienne ! La campagne est ouverte pour tout le monde ; mais tenez pour certain que s'il me veut faire du mal, moi aussi je lui en ferai tant, que le meilleur ne sera pas de son côté. »

Lorsque le connétable voyait un tel courroux, il rappelait au Duc que les discours dont il s’irritait venaient roi et non point de lui ; qu'ainsi il ne serait pas juste de les lui imputer. Alors, quittant son caractère d'ambassadeur, il était le premier à se railler de la commission dont il avait d'avance annoncé au roi toute l'inutilité, et il remettait même le Duc en joyeuse humeur par les plaisanteries qu'il en faisait.

Le roi avait donné pour instruction au connétable de conclure pour le moins une trêve d'un an, qui, aurait compris tous les alliés de part et d'autre ; mais le Duc n'entendait pas plus, à cette proposition qu'à toutes, les autres. Son amitié avec l'Angleterre, les renforts qui lui arrivaient de Calais, ses nobles qui se rassemblaient de toutes parts des lettres du roi de Castille qui, rompant sa vieille alliance avec le royaume de France, se déclarait ennemi du roi Louis, tout augmentait l'orgueil du Duc, et le rassurait contre ce que pourrait tenter son adversaire. Le cardinal Balue, Vanderiesche, le connétable, n'étaient pas plus écoutés l'un que l'autre. L'archevêque de Milan, légat du pape, envoyé par le Saint-Siège pour prévenir l'effusion du sang chrétien, arriva à Bruxelles et ne Tut pas mieux entendu. Il était serviteur du duc de Milan, le plus fidèle allié du roi ; il venait de passer longtemps à la cour de France ; c'en était assez pour être grandement suspect de partialité au Duc. Il fit signifier à ce légat qu'il l'écouterait avec le respect dû au Saint-Siège sur tout autre objet que la guerre de Liège ; mais qu'à cet égard toute parole était superflue. Puis' le chancelier de Bourgogne et les autres conseillers du Duc firent si bien qu'ils rendirent peu à peu le légat favorable à sa cause[17].

Cependant le roi, avec son impatience accoutumée, envoyait message sur message au connétable, pour savoir comment allaient les affaires. Rien n'avançait, le Duc ne voulait accorder qu'une trêve de six mois, à condition que du côté du roi, elle ne comprendrait pas les Liégeois, et que, de son côté, elle s'appliquerait au duc de Bretagne et à Monsieur Charles[18]. Or c'était précisément traverser la secrète intention du roi, qui aurait volontiers abandonné les Liégeois, pour : pouvoir librement entrer en Bretagne. Pour mieux savoir encore sa volonté véritable, ce qui n'était pas facile, le connétable s'en alla en toute hâte le trouver à Paris. Après- avoir longuement devisé avec lui durant une nuit, sans prendre de repos il se remit en route, changeant de chevaux et les tuant de fatigue. Il arriva à Bruxelles comme le Duc, déjà revêtu de son haubergeon, montait à cheval pour aller à Louvain .se mettre à la tête de son armée. « Je pars, dit-il à haute voix et publiquement aux ambassadeurs du roi, pour aller faire ma guerre aux Liégeois, et je supplie le roi de ne rien entreprendre contre mon cousin de Bretagne. » — « Mais, Monseigneur, vous ne choisissez pas, vous prenez tout, lui dit le connétable ; vous faites la guerre à nos amis, et vous voulez que nous nous tenions en repos sans courir sus à nos ennemis, comme vous faites aux vôtres ; cela ne peut être ainsi, le roi ne le souffrira point. » — « Les Liégeois sont assemblés, repartit le Duc, et je m'attends à avoir bataille avant qu'il soit trois jours. Si je la perds, je crois bien que vous ferez à votre guise ; mais aussi si je la gagne, vous laisserez en paix les Bretons. » Il monta sur son cheval et partit.

Le connétable le suivit à Louvain ; il y vit la plus belle armée et la mieux pourvue d'artillerie et de munitions qu'on eût rassemblée depuis longtemps. Ce n'était pas une circonstance qui pût rendre le Duc plus accommodant ou plus craintif à offenser le roi ; cependant le comte de-Saint-Pol continuait à le presser pour une trêve de six mois ; puisqu'il ne la voulait pas d'un an. Enfin le Duc s'étonna de le voir si pressant et si zélé, polir les intérêts du roi. « Mon cousin, lui disait-il, vous êtes bien mon ami, je vous avertis donc de prendre garde que le roi ne fasse pas de vous un jour ainsi qu'il a fait de plusieurs autres. Si vous voulez demeurer de notre côté, vous y serez le très-bien venu[19]. »

Le Duc, nonobstant sa témérité, aurait en effet souhaité, ne pas courir le risque de voir le roi porter secours aux Liégeois, et leur envoyer les troupes du comte de Dammartin. Pour détourner ce coup, il ne voyait rien de mieux que de mettre dans ses intérêts le connétable, qui pourrait ou dissuader le roi de cette guerre, ou l'embarrasser en se séparant de lui[20]. « Mon cousin, lui dit-il, lorsqu’il l'eut trouvé fidèle à son devoir d'ambassadeur, que le roi donne secours aux Liégeois, cela ne m'importe guère ; mais souvenez-vous qu'encore que vous soyez connétable de France, vous êtes mon sujet et avez réservé votre foi à la maison de Bourgogne dans le serment que vous avez fait au roi. Le comte de Roussi, votre fils, est mon serviteur et marche dans mon armée. Le plus beau et le meilleur de votre avoir est dans mes pays ; s'il me plaisait de vous sommer de votre devoir de vassal, et si vous me refusiez obéissance, je sais ce que j'aurais à faire ; pensez-y bien. Si le roi se mêle de ma guerre, ce pourrait bien ne pas être à votre profit. »

Il y avait en effet matière à réflexion pour le connétable : « Monseigneur, répondit-il, Dieu vous accorde joie et bonne aventure dans votre guerre ; si le roi s'en mêle, croyez que j'en serai bien fâché pour vous et pour lui. Près de vous je ne puis rien faire, et je vais partir en toute hâte, vous promettant d'empêcher, autant du moins qu'il sera en mon pouvoir, que d'ici à quinze jours le roi ne décide rien ; d'ici là vous saurez ce que vous avez à faire. Avant une semaine vous aurez de mes nouvelles. » — « Je ne vous demande rien, ajouta le Duc, je vous donne toute liberté ; j'aimerais mieux que le roi me laissât faire et se déportât de secourir ces méchants vilains que le légat vient d'interdire et d'excommunier ; mais s'il s'en mêle, Dieu est là-haut qui connaît les cœurs et sait où est le bon droit, ainsi je vais me mettre en peine de gagner la victoire. »

Le connétable partit et tint parole. La chose lui fut facile ; et il n'était déjà plus temps pour le roi d'envoyer du secours aux Liégeois ; d'ailleurs le moment le plus favorable était passé, il eût fallu se décider plus tôt, et beaucoup de gens s'étonnèrent qu'il eût manqué une occasion qui leur semblait si bonne. Tel était son caractère : il se méfiait de la fortune comme de tout le monde, et ne voulait pas mettre sa puissance au hasard d'une guerre. D'ailleurs, c'était avec raison qu'il avait craint que le parti des princes ne profitât de ce moment pour se déclarer ouvertement. Encouragés par la puissante protection du duc de Bourgogne, ils avaient tous passé entre eux et avec lui de nouveaux traités d'alliance envers et contre tous, y compris expressément le roi[21]. Le traité (lu duc d'Alençon avec le duc de Bourgogne était plus formel encore ; il portait : « Pour résister aux entreprises soudaines, légères et traîtresses que monseigneur le roi, par l'exhortation et la poursuite de nos ennemis qui sont près de lui, pourrait faire sur nous et notre très-cher fils René d'Alençon, comte du Perche. »

Ce fut le 1er octobre qu'il scella cette alliance ; et, dès le 11, il ouvrit aux hommes d'armes bretons sa ville d'Alençon ; de là ils se répandirent en Normandie ; Caen, Bayeux, et tout le Cotentin tombèrent en leur pouvoir ; Saint-Lô seul résista. C'était une ville dont les bourgeois s'étaient toujours montrés bons et courageux Français ; ils avaient, quarante ans auparavant, chassé eux-mêmes les Anglais hors de chez eux. Cette fois ils repoussèrent les Bretons, et l'ardeur fut si grande, qu'une femme en tua plusieurs de sa main.

Le roi envoya sur-le-champ le maréchal de Loheac en Normandie, écrivit aux bourgeois de Saint-Lô pour les remercier, fit une pension à cette vaillante femme, assembla les francs-archers, fit publier l'ordre d'armer les paysans pour qu'ils courussent sus aux Bretons, et dépêcha courriers sur courriers au roi René, au comte du Maine, qui commandait en Poitou et en Anjou, et au connétable, pour qu'il se hâtât de conclure la trêve avec le duc de Bourgogne ; tout semblait si heureusement succéder à ses adversaires, qu'il s'occupa encore bien plus à traiter qu'à combattre.

L'armée du Duc était prête, et vers le milieu du mois d'octobre, elle se mit en route. Avant de partir, il envoya des hérauts publier la guerre dans tout le pays, et durant la publication ils portaient l'épée nue d'une main et une torche de l'autre, pour signifier qu'on allait faire une guerre de feu et de sang. Le Duc assembla en même temps son conseil et délibéra sur ce qu'on ferait des trois cents otages donnés deux ans auparavant par les Liégeois[22]. Quelques-uns proposaient de les faire tous mourir. Le sire de Contay surtout soutint cette opinion d'une façon si dure et si cruelle, que les gens les plus sages en furent indignés. Deux ou trois conseillers seulement étaient de cet avis, accoutumés qu'ils étaient à l'autorité et au grand sens du sire de Contay. Le Duc demanda ensuite à Guy de Briuem, sire d'Himbercourt, un des meilleurs chevaliers de Picardie, qui pendant quelque temps avait eu l'administration de la ville de Liège, ce qu'il pensait sur cette affaire ; il répondit : « Monseigneur, je pense qu'avant tout il faut mettre Dieu de notre côté, et donner à connaître au monde que vous n'êtes ni cruel ni vindicatif. Il vous faut délivrer tous ces otages : ce sont de braves gens, ils se sont mis en cette dure position à bonne intention, espérant le maintien de la paix. En leur annonçant la grâce que Monseigneur leur fera, et en les renvoyant, on leur dira qu'ils doivent s'employer à ramener tout ce peuple à la paix, et que s'ils n'y peuvent réussir, il faut du moins, en reconnaissance d'une si grande bonté, qu'ils s'abstiennent de prendre parti contre vous ou contre leur évêque. »

Cette opinion prévalut dans l'esprit du Duc, et lui mérita de grandes louanges pour sa bonté et sa douceur. On disait même que le vieux duc son père ne se serait pas montré si miséricordieux envers les Liégeois qui lui avaient si souvent faussé leur parole, et qu'assurément les otages n'auraient pas échappé à la mort. Tout le conseil se leva satisfait d'une si heureuse délibération. « Voyez-vous cet homme-là, disait tout bas au sire Philippe de Comines un des conseillers, en lui montrant le sire de Contay, il est vieux, mais de forte santé ; hé, bien ! je gagerais beaucoup que d'ici à un an il ne sera pas en vie, et cela pour cette terrible opinion qu'il a soutenue. »

Les Liégeois s'étaient avancés jusqu'à Saint-Tron, dans le pays de Hasbain, et y avaient établi une garnison de trois mille hommes. Il fallait commencer par assiéger cette ville. Le Duc l'investit avec son armée, prit soin de la tenir en grand ordre, et, avec toutes les précautions nécessaires, il assura son campement au milieu de cette contrée marécageuse. Il y avait trois jours seulement que le siège était commencé, lorsque les Liégeois arrivèrent au secours de la ville, au nombre d'environ trente mille. Il y avait en effet parmi eux mi dicton populaire :

Qui passe dans le Hasbain

Est combattu le lendemain.

Le Duc se disposa à la bataille, et jamais ne montra autant de prudence et de connaissance de la guerre[23]. Ses deux ailes étaient appuyées et couvertes par des marais, et il y plaça en réserve-sa cavalerie et les cinq cents Anglais qui lui étaient venus de Calais. Pour lui, il commandait en personne le corps de bataille, et le sire de Ravenstein marchait en tête avec l'avant-garde.

Les Liégeois campaient au village de Bruestein, et s'y étaient fortement retranchés derrière de grands fossés pleins d'eau. Après que le Duc eut parcouru les rangs sur son petit cheval, et qu'il se fut assuré que chaque troupe était assignée par l'ordre de bataille qu'on lui voyait tenir écrit dans sa main, il ordonna l'attaque. L'avant-garde formée d'archers, et de quelque artillerie légère, s'avança vivement jusqu'au fossé, et tira si serré qu'elle fit reculer les Liégeois. Leur retranchement fut emporté ; mais lorsqu'ils s'aperçurent que les, Bourguignons avaient épuisé leurs traits, ils vinrent d'un grand courage, et avec leurs longues piques commencèrent à faire un terrible massacre parmi les archers. Déjà les bannières reculaient, et l'armée du Duc s'ébranlait, lorsqu'il fit avancer le reste de ses archers sous les ordres de Philippe de Crèvecœur, sire d'Esquerdes et du sire d'Émeries. Ils rétablirent le combat, et quand les Liégeois furent ébranlés, quittant leurs arbalètes, ils tombèrent dessus avec leurs fortes épées, car ils étaient mieux armés que les premiers archers. Le sire (le Wilde, qui commandait les Liégeois, fut tué, et bientôt la déroute commença.

Mais le Duc n'avait pas disposé son ordre de bataille pour. 'en profiter ; il n'avait voulu rien risquer. Si toute son armée avait été engagée, la garnison de Saint-Tron aurait pu faire quelque dangereuse sortie ; d'ailleurs il importait, avant tout, de ménager son monde, car le roi pouvait bien joindre les troupes du comte de Dammartin aux Liégeois ; et alors la guerre serait devenue bien autrement grave. François Soyer, bailli de Lyon, son ambassadeur, se trouvait même au moment du combat avec l'armée liégeoise. Les ailes et la cavalerie virent donc passer l'ennemi fugitif et en désordre, le long des marais qui les en séparaient ; il aurait fallu faire un long détour pour se lancer à sa poursuite ; aussi y eut-il peu de prisonniers.

La bataille n'en fut pas moins gagnée, et la ville de Saint-Tron perdit tout espoir d'être secourue. Un brave chevalier, Regnaud, sire de Rouvrai, y commandait. C'était lui qui, l’année précédente, avait plus que nul autre décidé les Liégeois à accepter les conditions que leur proposait le duc Philippe. Après avoir trois fois, pendant la bataille de Bruestein, courageusement tenté des sorties que les Anglais repoussèrent, il vit bien que toute défense serait désormais superflue, et traita d'une capitulation. La ville se soumit à la condition que ses murailles seraient démolies, qu'elle payerait vingt mille florins et livrerait dix hommes au choix du Duc. Il y avait parmi eux six des otages que peu de jours auparavant il avait renvoyés ; tous furent décapités.

Le Duc continua alors sa route vers Liège, après avoir, dès le soir de sa bataille, écrit au connétable, que sans doute le roi ne serait plus si difficile. Tongres ne fit pas plus de résistance que Saint-Tron, et livra 'aussi quelques-uns des anciens otages, et d'autres habita us connus par leur haine contre le-parti du Duc ; ils eurent, aussi la tête tranchée. Le 11 novembre, les Bourguignons campèrent devant la ville de Liège

Le trouble y était grand, ainsi que cela était facile à croire ; les uns voulaient, se défendre obstinément et à tout risque ; les autres voyant dévaster et détruire tout le pays, tremblaient de ce qui allait arriver à la ville, et voulaient traiter ; chacun s'efforçait d'entraîner le peuple à son opinion, et de moment en moment, on apercevait que chaque faction excitait ou apaisait la multitude. Quelques-uns des otages travaillaient de tout leur pouvoir en faveur du Duc. Parmi les prisonniers qu'il avait faits, plusieurs s'employaient aussi à décider pour la paix leurs amis de la ville. Enfin, les gens les plus modérés semblèrent prendre le dessus, et l'on vit arriver au camp trois cents des plus riches et des plus considérables bourgeois en chemise, la tête et les pieds nus, apportant humblement au Duc les clefs de la ville, et se rendant à lui à discrétion, sauf le feu et le pillage.

Il leur donna audience devant le sire de Mouy, ambassadeur, du roi, qui venait signer la trêve négociée par le connétable ; et les recevant à merci, il chargea le sire d'Himbercourt d'entrer le premier dans la ville. Lui, plus que tout autre, avait conduit cette négociation ; il avait la confiance des riches bourgeois de Liège, qui connaissaient sa douceur et sa sagesse. C'était lui qui venait de sauver leurs otages ; nul ne pouvait mieux achever ce qu'il avait si bien commencé. Il prit avec lui deux cents hommes seulement, et s'achemina vers la ville.

Mais, rien n'était si variable et Si désordonné due ce peuple. Pendant que les principaux du parti de la paix étaient allés traiter avec le Duc, les partisans de la guerre avaient repris tout leur crédit, et allumé les esprits. On avait fermé les portes et résolu de se défendre.

Le sire d'Himbercourt ne perdit point patience et ne désespéra encore de rien ; tant il cornais-, sait bien ce peuple. Il se logea dans une forte abbaye, à deux traits d'arc de la porte ; et fit dire au Duc de ne se point inquiéter de lui. Il était tard, la nuit était venue. Sur les neuf heures., on entendit sonner la cloche de l'évêché ; c'était le signal ordinaire pour assembler le peuple, quand il avait quelque délibération à prendre. « Ils nous veulent attaquer, j'en suis assuré, dit le sire d'Himbercourt ; mais si nous pouvons les amuser jusqu'à minuit, nous en serons quittes ; car, à cette heure, ils seront fatigués, et l'envie de dormir les prendra ; alors l'entreprise sera manquée, et ceux qui nous sont contraires ne songeront plus qu'à se sauver. » Il avait avec lui quelques-uns des otages ; choisissant parmi eux deux honnêtes bourgeois, il les chargea d'aller porter aux Liégeois de nouvelles et favorables propositions. Les deux bourgeois se firent ouvrir la porte : ils trouvèrent tout le peuple en rumeur et courant les rues, les uns s'armant pour aller assaillir les Bourguignons, les autres parlant encore pour la paix. « Nous voulons parler au maire de la ville, dirent-ils ; nous apportons de bonnes nouvelles de la part du seigneur d'Himbercourt. « La cloche de l'évêché fut encore sonnée. Les voilà en affaires, disait ce sage gentilhomme, la chose va bien. »

Bientôt après, on entendit un grand bruit vers la porte. Beaucoup de gens montaient sur la muraille et criaient des injures aux Bourguignons. Il était manifeste qu'à l'assemblée de l'évêché les partisans de la guerre avaient encore prévalu. Le péril était grand. Deux cents hommes d'armes ne pouvaient, certes, résister à cette foule furieuse. Le sire d'Himbercourt avait encore près de lui quatre otages. « Allez, mes amis, leur dit-il, et parlez à ce peuple ; dites-leur que vous venez de ma part ; faites-les souvenir que j'ai été gouverneur de leur ville ; que je les ai toujours traités doucement ; que je ne voudrais pour rien au monde consentir à leur ruine. Ne suis-je pas un de leurs confrères ? J'ai été reçu du métier des forgerons ; ils m'ont vu portant la robe de livrée de leur corporation, et marchant sous leur bannière. Ne doivent-ils pas se fier à moi ? Il faut sauver le pays et la ville : il faut tenir la parole que nous avons donnée ce matin à monseigneur le Duc. Tenez, mes bonnes gens, lisez-leur ce papier que je vous donne. »

Les otages trouvèrent la porte déjà ouverte ; les gens armés allaient sortir sur les Bourguignons. Ils eurent bien de la peine à se faire entendre ; beaucoup les huaient injurieusement, et les nommaient traîtres. D'autres disaient : « ils les faut écouter. » Après quelque tumulte, il fut résolu d'assembler encore le peuple : la cloche sonna. Le bruit qu'on entendait autour de la porte s'apaisa peu à peu. « C'est ville gagnée, » s'écria le sage chevalier.

L'assemblée dura jusqu'à deux heures de la nuit, et enfin le parti de la paix l'emporta. Un gentilhomme, nommé le sire de la Rivière, qui était le plus ardent pour la guerre, s'enfuit au plus vite de la ville avec les principaux de ses amis. Le lendemain, à la pointe du jour, le sire d'Himbercourt se rendit seul à l'assemblée de l'évêché, y jura les conditions qu'il avait promises, s'engagea à ce qu'il n'y aurait ni feu ni pillage ; les portes lui furent livrées, et il envoya dire au duc de Bourgogne qu'il pouvait entrer.

Ce fut un grand concert de louanges et de gloire en l'honneur d'un si vaillant et si habile seigneur. Il s'était mis en un tel péril, et l'on trouvait qu'il avait tellement agi contre toutes les règles de la raison humaine, qu'on attribuait son bonheur à la grâce de Dieu[24]. « Il l'a mérité, disait-on, par ce bon et charitable conseil qu'il a donné à Monseigneur au sujet des otages ; et l'on ne dira plus, comme tant de gens méchants et lâches, que la clémence des princes leur porte toujours préjudice. » Dans le même temps, le sire de Contay se mourait de maladie à Hui, où il avait été contraint de se retirer, après avoir, pour dernier service rendu à son maître, conseillé l'ordre de bataille qu'ou avait suivi à Bruestein.

Le vulgaire ne connaissait pas même toute la grandeur du service que le sire d’Himbercourt venait de rendre à son seigneur. La saison était avancée ; les pluies commençaient ; le sol des environs est fangeux ; les provisions de vivres n'étaient pas suffisantes ; l'argent manquait ; l'armée n'était plus en bel ordre ; la ville de Liège était grande ; son enceinte forte. Il était impossible de l'emporter d'assaut : on n'aurait pas même pu l'assiéger. Deux jours de plus, il fallait décamper, et alors qu'aurait fait le roi de France, qui, sans combattre, se serait trouvé victorieux, comme peut-être il en avait l'espérance ?

Le Duc ne voulut pas entrer à Liège par la porte ; il fit démolir vingt brasses de mur et combler le fossé pour passer par la brèche. Il était en grand appareil de guerre, et portait par-dessus son armure un manteau couvert de pierreries. Il tenait l'épée nue et marchait au petit pas. Chaque habitant avait commandement de se tenir devant la porte de sa maison, la tête découverte, et une torche à la main. Après avoir remercié Dieu, dans l'église de Saint-Lambert, le Duc se logea à l'évêché. Cinq ou six des otages qui avaient manqué à leur promesse furent décapités, ainsi que le messager de la ville, que le Duc avait en grande haine. Il imposa une somme de cent vingt mille florins, fit abattre les tours et les remparts, désarma les habitants, prit leurs bannières, emmena leur artillerie, et leur ôta la plupart de leurs privilèges. Liège n'eut plus aucune juridiction sur les cantons d'alentour. Aucun sujet de Bourgogne ne devait désormais s'établir à Liège sans y être autorisé, ni aucun Liégeois ne pouvait quitter son domicile sans permission. La cour ecclésiastique cessa d'être établie à Liège. Les biens (les fugitifs furent confisqués. Enfin, pour dernier affront, le Duc lit emporter un ornement qui tenait fort à cœur aux gens de la ville ; c'était une colonne de cuivre élevée dans la grande place sur des marches de marbre. On connaissait cet ornement dans tous les pays environnants sous le nom du perron de Liège. Il fut transporté à la bourse de Bruges, et des inscriptions en latin et en français rappelèrent le souvenir du lieu où il avait été pris, et de la victoire du duc Charles.

Après quelques jours passés à Liège, il revint en grand triomphe à Bruxelles le 24 décembre. Dès le lendemain, pour célébrer et son glorieux retour et la fête de Noël, il tint cour plénière, admit tous venants à sa présence, et fit donner à manger à plus de deux mille pauvres.

Ainsi que l'avaient prévu les gens sages de son conseil, toutes les contrariétés qu'il avait endurées patiemment, tout ce qui lui avait causé trouble et embarras, tout ce qui avait semblé le menacer et le mettre en péril, tomba dès le lendemain de sa victoire, et d'un seul coup il se trouva en pleine voie de prospérité. Plus de rébellion dans les villes, plus de murmure parmi les peuples, plus d'espérance chez ses ennemis, plus de cabales tramées contre lui ; c'était à qui montrerait plus d'empressement et de soumission ; chacun rivalisait à célébrer sa victoire et sa renommée.

Tant de prospérité ne contribua pas peu à enfler l'orgueil où il était déjà fort enclin. Délivré des-inquiétudes et des soins pressants qui l'avaient affligé au commencement de son règne, il s'occupa à donner un pompeux éclat à sa cour et à faire grande montre de son absolu pouvoir[25]. D'abord il songea à mettre bon ordre à ses finances, et s'attacha à faire cesser les désordres que la vieillesse et la complaisance du duc Philippe avaient tolérés depuis quelques années. Les trésors que ce prince avait laissés et les fortes sommes que les Liégeois devaient payer, rendaient le nouveau Duc puissamment riche. Mais, avec une extrême prévoyance, il voulut que tout cet argent fût tenu en réserve, comme extraordinaire, afin de pourvoir, avec les aides qu'on lèverait selon l'occurrence, aux grandes affaires qu'il pourrait avoir à l'avenir. Il régla en même temps que tout le train de sa maison, plus splendide que celle d'aucun prince de la chrétienté, que les gages de cette foule d'écuyers, de chambellans, de domestiques de toute sorte, de chevaliers et des conseillers attachés à sa personne, que la solde de ses compagnies, seraient payés sur les revenus ordinaires de ses états.

Pour établir ainsi sur un pied stable et régulier toute sa finance, il prit lui-même connaissance des moindres détails ; avec l'obstination de sa volonté, que rien ne pouvait jamais distraire de son but, il s'informa du revenu de chacun de ses domaines, des réparations qu'il y avait à faire, des abus qu'on devait réformer, du produit des tailles, péages, droits de toute sorte formant les impôts ordinaires. En même temps il faisait dresser sous ses yeux l'inventaire de ce que son père avait laissé d'or, d'argent, de joyaux, d'armes, de riches vêtements : ce qui s'élevait à une si grande valeur, qu'on trouva pour dix-sept cents écus d'aiguillettes garnies d'or pour attacher les chausses au pourpoint.

Cette occupation, à laquelle le Duc se livrait assidûment, excitait beaucoup de surprise et de murmure. Les gens sages disaient, il est vrai, que nul soin n'était plus digne d'un bon et grand prince que de mettre l'ordre dans les dépenses et les recettes ; et que c'était le meilleur moyen pour assurer la félicité des royaumes. Mais on voyait que le duc Charles n'agissait pas ainsi pour le bien de ses sujets, et qu'il ne cherchait qu'à augmenter son éclat, son pouvoir et sa force, puisque toute cette dureté de règlement n'aboutissait qu'à accroître les impôts. En même temps ses serviteurs et sa noblesse le trouvaient bien avare et peu libéral pour un prince si jeune et Si nouveau. Ce n'est pas qu'il ne leur payât de forts gages, mais c'était sans courtoisie et sans bienveillance, non afin de les enrichir, de leur rendre bon office et de les voir contents, mais pour être bien et exactement servi. L'ordre et la discipline régnaient dans cette noble maison de la façon la plus sévère. Les chambellans, les écuyers, toutes les sortes de domestiques étaient divisés par quartiers et faisaient leur service à tour de rôle. Mais le premier chambellan, le premier maître-d'hôtel et tous les premiers officiers étaient à demeure près de la personne de leur seigneur. En outre, on voyait des princes et des grands seigneurs qui avaient aussi leurs serviteurs à eux, et augmentaient ainsi l'éclat de cette cour ; tels étaient messire Adolphe de Clèves, seigneur de Ravenstein, les sires d'Arguel et de Château-Guyon, de la maison de Chalons, les sires de Fiennes et de Roussi, fils du connétable de France, Thibaut de Neufchâtel, maréchal de Bourgogne, le marquis de Rothelin, de la maison de Hochberg. Chaque jour tout se passait avec le même faste et la même régularité. Tous les serviteurs étaient divisés par dizaines, et chaque dizaine avait sa table présidée par un officier de la maison. Ils dînaient avant le Duc, qui parfois allait de salle en salle voir comment ils étaient servis. Puis aussitôt après leur repas, ils venaient assister à son couvert. La chapelle, le conseil, la garde des archers, tout fut de même exactement réglé, et le Duc ne se montrait jamais qu'environné de son pompeux cortége.

Le lundi, le mercredi et le vendredi de chaque semaine, il tenait son audience publique assis sur un fauteuil à grand dossier, couvert de drap d'or, et entouré de ses serviteurs et de son conseil. Là, il recevait les plaintes de tout venant, même des plus pauvres gens ; faisait souvent lire leurs requêtes tout haut devant lui, et signifiait sa volonté. Parfois ces audiences duraient trois ou quatre heures de temps, et personne n'aurait osé témoigner le moudre ennui sous peine d'être fortement tancé ; car le Duc n'épargnait pas les réprimandes à ceux qui s'écartaient de ce qu'il avait réglé. Il avait l'œil à tout ; quiconque ne se serait pas trouvé 'à l'heure ou à la place prescrites, qui aurait manqué à la chapelle ou à l'audience, l'écuyer qui se serait mis entre les chevaliers, celui qui serait allé à l'offrande avant son tour, étaient bien assurés de quelque sévère leçon. Souvent même, lorsque ses serviteurs et ses nobles barons étaient rangés autour de son fauteuil, il leur faisait, ainsi qu'un orateur, des sermons sur la conduite qu'ils devaient tenir, sur les vertus de leur rang et de leur état, les admonestant avec gravité et hauteur.

Ils se piquait aussi de maintenir une stricte police et une rude justice dans son armée et ses états, sans nulle acception de personnes. Pour y mieux réussir, et réprimer les désordres qui étaient grands, il avait institué, à l'exemple de ce qui se faisait en France, un prévôt des maréchaux, c'était comme le Tristan du roi Louis, un gentilhomme, mais d'assez petite condition, tout propre à cet office, ne craignant personne, et capable des plus cruelles commissions, zélé et redoutable valet.

Après avoir réglé avec tant de faste sa cour et son gouvernement, le Duc assembla les Etats de Brabant et les quatre membres de Flandre pour en obtenir de l'argent. Il leur dit exposer qu'il lui en était dû pour trois causes ; savoir : son avènement, le mariage qu'il allait conclure avec madame Marguerite d'Yorck, et sa guerre contre les Liégeois, qui l'avait entraîné à de grands frais : toutes circonstances où des sujets étaient tenus, selon toutes les coutumes, de payer aide à leur seigneur. Les demandes qu'il fît proposer étaient si exorbitantes, que chacun en demeura épouvanté. Toutefois on ne savait comment se garantir d'une telle exaction, tant on voyait peu d'apparence de résister. L'usage immémorial des comtes de Flandre était d'assembler les quatre membres à Gand, lorsqu'il s'agissait de demander des aides ; mais le Duc tenait encore les Gantois dans sa disgrâce. Bien qu'après sa victoire de Liège ils fussent venus s'humilier devant lui, leurs bannières, et renoncer à leurs privilèges, il n'avait pas voulu leur donner de réponse, et 4tvait dit seulement qu'il s'aviserait. La crainte qu'inspirait sa rancune contribua encore à rendre les Gantois plus dociles. Ils consentirent les nouvelles aides, bien à contre-cœur, mais sans murmurer ; et, lorsque Gand cédait, il ne pouvait y avoir nulle ville de Flandre qui songeât à refuser.

Il alla ensuite à Mons tenir les États de Hainaut ; et, quelque remontrance qu'on lui fît eu toute humilité, il n'exigea pas moins une aide telle qu'aucune pareille n'avait jamais pesé sur le pauvre peuple. Autant il cri lit dans la seigneurie de Valenciennes ; puis il se rendit à Lille : son entrée y fut solennelle, et la ville se mit en grands frais pour le recevoir. Entre autres mystères qui furent publiquement représentés, il y en eut un qui excita de grandes risées. C'était le jugement de Paris. On avait choisi, pour le personnage de Vénus, one grande et énorme femme, qui pesait plus de deux quintaux ; Junon était de même taille, mais toute sèche et maigre ; Minerve était bossue par devant et par derrière ; les trois déesses étaient nues, et portaient de riches couronnes.

Le Duc, après avoir passé une seule journée à Lille, s'en vint à Bruges pour y tenir son chapitre de la Toison-d’Or. Il y avait sept années que cette cérémonie n'avait été célébrée ; plusieurs places étaient vacantes dans l'ordre ; d'ailleurs le Duc n'avait pas encore pris possession de l'office de grand-maître. Tout se passa donc avec plus de pompe encore qu'à la coutume. Le premier chevalier élu par le chapitre fut Édouard, roi d'Angleterre, qui- allait devenir le beau-frère du Duc. Les autres furent les sires de Château-Guyon, de Damas, Jacques de Bourbon, Jacques de Luxembourg, Claude de Montaigu, Philippe de Savoie et Philippe de Crèvecœur, seigneur d'Esquerdes.

Tous les chevaliers de l'ordre avaient été convoqués pour ce chapitre, et presque tous s'y rendirent, sauf les seigneurs souverains, qui étaient retenus par le gouvernement de leurs états, comme le roi d'Aragon, le duc de Bretagne, le duc de Clèves, le duc de Gueldres. Le vieux comte d'Ostrevent, celui qui autrefois avait été le mari de madame Jacqueline de Hainaut, était tombé en enfance, et ne put y assister. MM. de Croy et le sire de Lannoy étaient venus siéger au chapitre, pour subir leur jugement sur ce qui pourrait leur être imputé. Le Duc refusa de les admettre, ni de leur faire donner aucune réponse ; seulement on les cita pour le mois d'août suivant. Quant au comte de Nevers, il avait, au contraire, été ajourné par un héraut de l'ordre, pour venir répondre à plusieurs infâmes griefs à lui reprochés. Sa seule réponse avait été de renvoyer le collier. Lorsque son nom fut prononcé avant l'offrande, à son tour, le Duc ordonna à Toison-d'Or de barbouiller de noir l'écusson de ses armes suspendu au-dessus de la place où il devait siéger ; et l'on écrivit par-dessous : « Jean, comte de Nevers, ajourné par lettres-patentes de très-haut et très-excellent prince monseigneur le Duc, scellées du sceau de la toison, à comparaître en personne au présent chapitre pour y répondre de son honneur, touchant plusieurs cas de sortilège, en abusant des saints sacrements de la sainte église, ne s'est point présenté, au contraire a fait défaut, et, pour éviter le procès et privation de l'ordre, a renvoyé le collier ; pour ce, a été et est déclaré hors de l'ordre, et non appelé à l'offrande. »

Cette façon de traiter le duc de Nevers, l'élection de Monsieur Philippe de Savoie, et toute la conduite du Duc depuis son retour de Liège, montraient bien qu'il ne redoutait rien de la puissance du roi, et qu'enorgueilli de sa victoire et de l'alliance du roi d'Angleterre, il était résolu de le braver sans nul ménagement. Les grandes sommes d'argent qu'il recueillait sur ses sujets, l'ordre qu'il mettait dans ses affaires, et surtout dans son armée, témoignaient assez qu'il souhaitait la guerre, on du moins voulait être en mesure de ne la point craindre.

De là résultait que jamais autant de haine et de méfiance n'avaient régné entre les princes et les grands seigneurs de France. Tous vivaient dans la perplexité, entre le roi d'une part qu'on accusait d'avoir le premier répandu le trouble et mis chacun en alarme par ses projets et son caractère inquiet et variable ; et, d'autre part, le duc Charles, qui était le moins traitable et le plus obstiné des hommes[26]. Ce qui semblait le plus triste aux humiliés sages, c'est pie ces discordes et ces jalousies avaient jeté les princes de la chrétienté dans la plus honteuse perversité. Il n'y avait nul méfait, nul manque de foi dont on ne les crût capables. Les actions qu'on aurait rougi de proposer à un pauvre gentilhomme ou à un honnête bourgeois, et qui eussent excité leur indignation, semblaient simples et permises aux rois et aux princes. Ils avaient perdu toute estime de l’honneur et de la vertu, toute honte du vice et de la déloyauté. Ils ne Songeaient qu'à se détruire les uns les autres par la guerre et la violence, ou bien par le fer et le poison. Ils avaient oublié les lois de Dieu, ou pensaient qu'elles n'étaient point faites pour eux et qu'au dernier jour on les jugerait par une autre justice que le commun des hommes. Il semblait que leur seigneurie leur eût été donnée pour la satisfaction de leurs propres désirs, et non pas pour le bien commun. Aussi n'avaient-ils aucun souci du pauvre peuple ; jamais il n'avait été accablé d'autant d'imp6ts, tant au royaume de France que dans les états de Bourgogne ; ces exactions, toujours plus lourdes, ne servaient point à assurer le bon ordre, à tenir le commerce en sécurité, comme au temps du roi Charles VII. Ce n'était point pour empêcher les ravages de la guerre qu'on payait ou qu'on assemblait les compagnies et les gens d'armes. C'était, au contraire, pour la recommencer sans cesse, ou en laisser la menace suspendue, de façon à tenir tous les esprits en alarmes.

Toutefois le roi Louis était plus habile et s'entendait mieux à ménager les peuples. Il savait les flatter et leur donner bonne espérance, afin de les rendre, sinon satisfaits, du moins patients, bien qu'il en tirât de plus forts impôts qu'aucuns des rois ses prédécesseurs, et encore sans le consentement des États du royaume. D'ailleurs, tout en le craignant, on le trouvait plus raisonnable que les autres 'princes, et personne n'était tenté d'avoir recours à eux.

Aussi la guerre qu'ils avaient commencée ne fut pas de longue durée. Le plus grand danger que courût le roi était de voir la maison d'Anjou faire cause commune avec son frère, le duc de Bretagne et le duc d'Alençon. Il avait toujours trouvé le vieux roi René assez fidèle, bien qu'il écoutât souvent ses ennemis. Son fils, le duc de Calabre, était depuis un an occupé à conquérir la Catalogne, qui s'était donnée à lui en se révoltant contre k roi d'Aragon. Le roi le favorisait ouvertement et lui avait fourni des secours en hommes et en argent. Il lui promettait plus que jamais de donner madame Anne en mariage au marquis du Pont son fils et lui avait même compté une partie de la dot, ainsi, il était tranquille sur lui. Il n'en était pas ainsi de son oncle, le comte du Maine ; dans la guerre du bien public, sa conduite avait toujours été équivoque et sa foi douteuse. Encore en ce moment il recevait les envoyés du duc de Bretagne et de Monsieur, frère du roi ; il leur avait, disait-on, promis de les assister en leur ouvrant ses villes, et leur donnait de l'argent[27]. Le roi avait envoyé son fauconnier, le sire de Coucillon, au roi René, lui dire ses griefs et ses soupçons contre le comte du Maine son frère. Il le chargeait, au nom de l'amour qu'il avait toujours montré à la maison d'Anjou, de faire venir ce prince, et de lui faire jurer, sur la vraie croix de Saint-Laud, qu'il servirait le roi envers et contre tous, ne lui porterait jamais aucun dommage ni préjudice, et ne livrerait point ses places à monsieur Charles. Le comte d'Anjou protesta de la fausseté des rapports faits contre lui, jura ce que le, roi avait souhaité, et le roi René se porta garant de son serment.

Le roi, un peu rassuré de ce côté et se contentant des apparences, s'efforça de détacher de l'alliance des princes le comte du Perche, fils du duc d'Alençon. Il était assiégé dans cette ville par les troupes du roi ; la garnison de Bretons, qui y était enfermée avec lui, s'était rendue odieuse aux bourgeois par ses violences et sa brutalité ; elle ne montrait même pas plus d'égards pour lui, pour sa mère et sa sœur ; à la moindre représentation, les Bretons ne parlaient que de le mettre, lui et toute sa famille, à la porte de la ville. Irrité de tant d'insolence, voyant toutes ses terres et châteaux confisqués, ses parcs dévastés, son gibier exterminé, l conspira avec les bourgeois pour le parti du roi, et lui livra la ville.

En même temps les nouvelles du Poitou étaient favorables aussi au parti du roi. Louis de Belleville, gouverneur de Montaigu, était parvenu à chasser jusqu'à Clisson une forte troupe de Bretons, après toutefois qu'elle eut pillé la ville de Saint-Gilles et dévasté le pays des environs, emmenant avec elle tout le bétail et plus de douze cents paysans pour les rançonner.

Le roi ne s'assurait pas cependant sur de tels avantages. Le duc de Bourgogne pouvait se déclarer ; il tenait déjà une armée rassemblée aux environs de Saint-Quentin. Le comte de Dammartin, qui gardait la frontière de ce côté, donnait de fâcheuses informations sur le connétable. « Il est bien déplaisant, écrivait-il, de ce que je fais tout mon possible pour être en mesure et munir les villes contre toute attaque ; l'autre jour il m'a fait dire un grand tas de folies par Touraine le Hérault. »

Dans une situation si difficile, le roi s'empressa de conclure une trêve de vingt-six jours d'abord, et de trois mois ensuite, avec le duc de Bretagne, en lui laissant entre les Mains les villes dont il était saisi ; lui payant seize mille livres pour l'entretien de son armée ; consentant à diverses conditions avantageuses pour le Duc, et remettant leurs différends à l'arbitrage de l'archevêque de Milan, légat du pape.

De part et d'autre la trêve n'était qu'un délai que chacun se ménageait pour tout préparer contre le parti opposé. C'était le 3 mars que le duc de Bretagne avait signé la seconde trêve, et le 2 avril, son vice-chancelier Romillé conclut à Londres un traité d'alliance, par lequel le roi d'Angleterre promettait d'envoyer trois mille archers au duc de Bretagne, tandis que celui-ci s'obligeait à remettre aux Anglais trente villes ou forteresses prises sur le domaine de la couronne de France.

Le roi avait pour lors pour ambassadeur en Angleterre un fort habile homme nommé Mesnil Penil, sire de Concressault, qui savait bien voir tout ce qui s'y passait et le lui mandait. Il sut par lui que malgré les offres du duc de Bretagne et la grande amitié que le roi Édouard montrait au duc de Bourgogne, il n'était nullement décidé à montrer un grand zèle pour le parti des princes de France. Il lui semblait, et il le disait même au sire de Concressault, que monsieur Charles, frère du roi, qu'on voulait lui opposer, n'était qu'un fou. En effet, le peu de sagesse de ce jeune prince le mettait à. la merci des ennemis du roi ; et leurs desseins, portant sur un appui si fragile, inspiraient peu de confiance. D'ailleurs le roi d'Angleterre ne pouvait se décider facilement à irriter le comte de Warwick et à le pousser à bout ; il lui savait un grand parti dans le royaume ; le comte de Rivers et la famille de la reine n'étaient pas aimés du peuple. Le comte de Warwick se regardait si bien, comme le plus fort qu'il refusait de se montrer à la cour, tant que le roi Édouard n'en aurait pas renvoyé ses ennemis.

Tranquille sur l'Angleterre, le roi de France s'efforçait surtout de rompre la ligue des princes. Aucun ne lui montrait, en ce moment, plus de zèle à le bien servir que le duc de Bourbon ; mais sa mère, la duchesse douairière, qui était tante du duc de Bourgogne, était si violente contre lui, qu'elle s'efforçait, d'exciter des rébellions, et qu'elle avait envoyé Pierre de Beaujeu, son fils, se joindre aux ennemis du roi. Il ne garda nul ménagement, et donna ordre à Gaston du Lyon, sénéchal de Saintonge, de saisir, partout où il la pourrait trouver, la duchesse de Bourbon, ainsi que ses serviteurs, adhérents et complices, et de les lui amener quelque part qu'il fût. En Même temps il écrivait au duc de Bourbon de la chasser de Moulins, de même que l'archevêque de Lyon, son frère, qui était aussi de ses ennemis, et de remettre le château au sénéchal de Saintonge. Il exigeait aussi que le château de Pierre-Encise, situé près de Lyon, fût occupé par un de ses officiers. Le duc de Bourbon s'empressa d'obéir au roi.

Il avait aussi dans son parti Gaston, comte de Foix, qui vint lui faire serment de le servir envers et contre tous, nommément contre le duc de Bretagne.

Lecomte d'Armagnac et, son cousin le duc de Nemours n'étaient pas disposés non plus à entrer ouvertement dans la ligue des princes, comme ils avaient fait dans le temps de la guerre du bien public. Aussitôt après qu'elle fut terminée, tous deux, ainsi que le sire d'Albret, avaient fait serment[28] au roi, sur les saintes reliques, de le servir, même contre monsieur Charles, son frère[29]. Depuis, le comte d'Armagnac avait eu un nouveau motif pour s'éloigner du parti bourguignon. Il avait voulu épouser madame Jeanne de Bourbon, qui avait été élevée à la cour du bon duc Philippe, la même qui avait déjà refusé de se marier au connétable[30]. La duchesse de Bourbon douairière, sa mère, et le duc de Bourbon, son frère, avaient consenti à cette demande, et avaient envoyé des ambassadeurs pour faire connaître leur volonté à madame Jeanne ; mais, encouragée par la protection du duc de Bourgogne, chez qui elle se trouvait, elle répondit qu'elle aimait mieux se mettre en un couvent, entrer en religion, ou même mourir que d'épouser le comte d'Armagnac. C'était, en effet, un redoutable seigneur, qui, ainsi que la plupart de ceux de sa race, avait toujours vécu dans le désordre et sans aucun respect des lois divines et humaines, comme il l'avait bien montré, en épousant sa propre sœur, quelques années auparavant. Le duc Charles déclara hautement qu'il ne souffrirait pas qu'on contraignit en rien les volontés de madame Jeanne, sa cousine, dont tous les gens de bien approuvaient fort le refus, C'en était assez pour mettre le comte d'Armagnac en grande fureur. Il n'y eut sorte de menaces qu'il ne., proférât contre la maison de Bourgogne ; mais sa puissance était lointaine et peu redoutable. Le Duc ne fit que rire de sa colère.

Dans une telle situation, le roi, afin d'arrêter-la guerre déjà commencée, avait pris pour arbitres et médiateurs entre lui et son frère le légat du pape et le duc de Calabre[31]. Il jugea à propos eu même temps d'assembler les États du royaume, pour s'appuyer de leur volonté. Il ne manquait jamais de zélés serviteurs, gens de petite condition et de petite vertu, qui disaient que c'était un crime de lèse-majesté d'assembler les Etats, et que c'était diminuer l'autorité du roi. De pareils discours étaient tenus surtout par ceux qui étaient en crédit et en autorité sans l'avoir mérité. Ils aimaient bien mieux traiter les affaires par intrigue et en chuchotant à la cour, que de risquer à se faire connaître dans une grande assemblée, et d'ex poser leurs œuvres à un Menne publie. Le roi, qui n'était peut-être pas fort éloigné de penser, comme eux, en ce qui touchait son pouvoir, était cependant plus habile. Il ne voulait certes pas laisser les Etats examiner tout son gouvernement, et se serait bien gardé de proposer-les impôts à leur consentement, ainsi qu'il aurait dû faire, selon la coutume de France. Il ne voulait pas renoncer au privilège qu'il avait usurpé contre toute raison et toute justice, de lever ce qui lui plaisait sur ses sujets ; car jamais ils n'eussent consenti à payer des sommes si énormes, que rien de pareil ne s'était vu en aucun temps dans le royaume ; puisqu'elles étaient déjà au double des dix-huit cent mille : francs à quoi montaient les impôts sous le feu roi Charles. Mais le roi Louis entendait se servir des États à sa guise et contre ses ennemis seulement. Aussi se donna-t-il de grands soins pour que les trois députés que chaque ville devait envoyer fussent choisis partout selon son gré, et de telle sorte, qu'il en fût aidé et point gêné[32].

La chose lui réussit, et, le 6 avril, les États furent assemblés dans la grand'salle de l'archevêché de Tours. Le roi en fit l'ouverture en personne ; il était vêtu d'une robe de damas, blanc, brodée en or et fourrée de martre ; il portait un chapeau noir orné d'une plume en or de Chypre ; à sa gauche était le roi de Sicile, et à sa droite le cardinal Balue, qui, au grand étonnement et dépit de tous les seigneurs avait, comme prince de l'église, le pas sur les princes du royaume. Plusieurs étaient absents ; on ne voyait point à cette assemblée les ducs de Bourgogne et de Bretagne, piles ducs de Bourbon et de Calabre, ni le comte du Maine, ni le connétable, ni le duc de Nemours. Au reste, presque toute la noblesse du royaume était présente.

Le chancelier, après s'être agenouillé devant le roi, et avoir pris ses ordres, commença par un grand éloge des rois qui avaient toujours voulu le bonheur du peuple, et du peuple qui toujours leur avait été fidèle ; passant au temps présent, il raconta tout ce que le roi avait fait pour le bien du royaume, son grand amour pour ses peuples, et la confiance qu'il leur montrait en les consultant sur ses affaires. Puis il exposa les discordes qui régnaient dans le royaume, les attribuant surtout à monsieur Charles frère du roi, et à la volonté obstinée qu'il avait de posséder la Normandie en apanage. C'était sur ce point que le roi désirait avoir l'avis des États, Il voyait tant de danger pour le royaume à en détacher une si puissante' province, que jusqu'ici il s'y était refusé.

Puis le roi s'étant retiré pour laisser l'assemblée plus libre, le chancelier reprit son discours, et il expliqua avec plus de détails encore tout ce qu’il venait d'exposer.

Les États furent assemblés huit jours seulement, et tout s'y passa comme le roi le souhaitait. Ils déclarèrent que la Normandie ne pouvait, en aucun cas, être détachée de la couronne ; que le roi devait renouveler la déclaration de Charles V, qui réglait que l'apanage des fils de France ne s'élèverait jamais à plus de douze mille livres de rente ; que toutefois, puisqu'on avait offert un revenu de soixante mille livres à monsieur Charles, il convenait de les lui donner, sans tirer à conséquence pour l'avenir, car de tels apanages seraient la ruine du royaume ; que le duc de Bourgogne serait invité à se conformer à la délibération des Etats, et à presser monsieur Charles de s'en contenter. Quant au duc de Bretagne, ils s'exprimèrent plus fortement. Il leur parut que le roi ne devait point souffrir qu'un vassal lui eût ainsi déclaré la guerre, et eût surpris les villes de Normandie ; que, s'il était vrai qu'il eût en outre fait alliance avec les Anglais, c'était une chose si damnable qu'on ne devait rien épargner pour la punir ; qu'enfin si le duc de Bretagne persistait dans ses criminelles alliances, les Etats étaient résolus de s'employer corps et biens, comme de loyaux sujets, pour porter secours au roi. La conclusion était que si, à l'avenir, monsieur Charles ou tout autre faisait la guerre au roi, il devait procéder contre ses ennemis sans être obligé d'assembler les Etats, ce qui ne pouvait se faire qu'avec de notables embarras.

Les États ne voulurent pas se séparer cependant sans avoir fait quelques remontrances dans l'intérêt du pauvre peuple. Ils se plaignirent des désordres des gens de guerre, de la façon dont la justice était rendue, et de la mauvaise administration des finances. Le roi répondit que les séditions excitées par ses en-ennemis étaient la cause de ces désordres ; qu'il Voulait travailler à les corriger, et que, pour cela, il convenait que les Etats fissent choix de plusieurs sages personnes, afin de travailler à la réforme. Cette réponse excita de grandes protestations de reconnaissance, de zèle et de fidélité. Chacun, dans cette assemblée, célébrait à l'envi les louanges du roi, et, pour mieux montrer la confiance qu'on mettait en lui ; les députés des Etats choisirent des commissaires qui ne pouvaient songer à contredire ses volontés. C'était le cardinal Balue, les ceintes d'Eu et de Dunois, le patriarche de Jérusalem, l'archevêque de Reims, les évêques de Langres et de Paris, le sire de Torcy, grand-maître des arbalétriers, un des gens du roi de Sicile, un député de chacune des villes de Paris, Rouen, Bordeaux, Lyon, Tournai, Toulouse, et des sénéchaussées de Carcassonne, Beaucaire et Basse-Normandie.

Aussitôt après les Etats, le connétable, l'évêque de Langres, le sire de Tancarville, le premier président du parlement et le sire Guillaume Cousinot, s'en allèrent en ambassade auprès du duc de Bourgogne, pour lui faire part de ce qui avait été délibéré à Tours. Ils le supplièrent d’adhérer aux résolutions des Etats, de procurer ainsi le bienfait de la paix au royaume de France et à toute la chrétienté. Par-là, disaient-ils, il gagnerait le cœur de tous les sujets du roi, qui, à l'avenir, s'empresseraient de lui porter aide et secours, quand il en aurait besoin.

Le Duc reçut cette illustre ambassade avec sa hauteur accoutumée ; à peine voulut-il l'écouter ; et, s'emportant sans nulle mesure, il reprit tous ses griefs contre le roi, lui reprochant surtout d'avoir le premier recherché une alliance avec les Anglais, afin de détruire le duc de Bretagne et les autres princes du royaume.

Le roi, qui ne cherchait qu'à montrer le bon droit et la raison de son côté, fit copier les dépêches où ses ambassadeurs lui racontaient toutes les violences du duc de Bourgogne, et les envoya aux bonnes villes du royaume, en faisant bien remarquer que ce n'était point sa faute s'il fallait encore se préparer à la guerre. En effet la trêve allait finir. Cependant le Duc consentit à la prolonger de deux mois, jusqu'au 15 juillet, à condition que Monsieur Charles, frère du roi, toucherait quatre mille livres par mois jusqu'au moment où son apanage serait réglé. Car rien ne pouvait détacher le Duc de ses alliés ; il n'entendait à aucune proposition sur ce sujet.

Le temps de son mariage approchait. Il avait enfin obtenu madame Marguerite d'Yorck, et il l'attendait bientôt. Tout se disposait à Bruges pour les fêtes les plus magnifiques. La noblesse de ses états y arrivait de toutes parts. Le Duc désirait surtout d'y voir le connétable : il n'y avait alors en France ni en Bourgogne aucun seigneur aussi : grand et aussi puissant. Le roi semblait lui accorder toute confiance, ou du moins croyait avoir besoin de lui. Le Duc, qui n'écoutait personne, avait cependant une longue habitude de prendre les conseils de ce comte de Saint-Pol, qu'il avait vu autrefois, à la cour de son père, chef hautain de la faction opposée aux seigneurs de Croy. Aussi, tout absolu qu'il fût dans ses volontés, souhaitait-il souvent de l'avoir auprès de lui. Le connétable, de son côté, qui ménageait à la fois les deux princes, et se trouvait si bien de leurs discordes, redoutait de les voir venir à une rupture ouverte ; car il eût fallu sans doute choisir entre les deux ; et, quel que fût le parti qu'il adoptât, il avait fort à y perdre. 'lien ne lui convenait donc mieux que de se faire envoyer en ambassade auprès du duc de Bourgogne. Il ne lui fut pas difficile de disposer le roi à lui donner l'ordre de se rendre à Bruges.

Personne n'aimait autant que lui à se montrer avec pompe et avec orgueil. L'occasion était belle pour paraître dans tout l'éclat de sa grandeur. Tous les gentilshommes des états de Bourgogne, qui avaient été témoins de sa disgrâce dans le temps du feu Duc se trouvaient là réunis. Les ambassadeurs de toute la chrétienté étaient venus assister à. cette grande solennité. Le comte de Saint-Pol fit son entrée par la porte Sainte-Croix. Six trompettes à cheval ouvraient la marche. Devant lui on portait ses bannières et l'épée nue. Six pages le suivaient avec une foule de gentilshommes. Il semblait que ce fût le seigneur du pays qui entrât dans sa ville. U suivit ainsi les rues et traversa la place du marché. Le peuple s'était porté en foule sur son passage, et il arriva fendant la presse jusqu'à son hôtel. Le bruit en vint aussitôt aux oreilles du Duc ; son orgueil s'en irrita vivement, et il jura qu'il lui ferait payer une telle arrogance. Les gentilshommes qui l'entouraient n'étaient guère disposés à apaiser son courroux. « Qu'est-ce donc ? disaient-ils, n'est-il pas comme nous sujet et serviteur ? Se croit-il donc souverain ? Aurait-il en une telle audace sous le duc Philippe ? »

En effet, dès le lendemain, lorsqu'il se proposait de se présenter devant le Duc, il lui fut signifié qu'il ne serait pas reçu. Peut-être n'en fut-il pas fâché, tant il imaginait l'accueil qu'il recevrait. Cependant il essaya de s'excuser auprès des sires de la Roche et d'Émeries qui vinrent le trouver. « Ce n'était point, disait-il, comme comte de Saint-Pol qu'il était venu en telle pompe, mais comme connétable de France. C'était le droit et l'usage dans le royaume. Le roi serait-il à Paris, le connétable y ferait son entrée avec tout autant de solennité. Et comme Bruges relevait du royaume de France, il avait dû en agir de la sorte. »

Toutes ces raisons bonnes ou mauvaises n'apaisaient ni la colère du Duc, ni la jalousie des seigneurs. Toute la ville en était émue ; on n'y tenait pas d'autre discours. Le connétable vit bien, qu'il ne pouvait rester ; mais il ne pouvait risquer de partir avec le cortége qu'il avait eu en entrant. Mai fallut remettre, dans ses malles, trompettes, bannières et livrées. Feignant un pèlerinage, il s'en alla à petit bruit à Ardenbourg. Le Duc se. fit ainsi un ennemi d'un de ses plus puissants amis ; car le connétable, tout en ménageant les cieux, partis, avait véritablement plus d'affection pour lui que pour le roi.

Dans, le même temps et pendant que toute la noblesse de ses états se trouvait réunie autour de lui, il advint une circonstance où il se montra si dur et si absolu, qu'elle ne contribua pas peu à détacher de lui un grand nombre de gentilshommes, déjà mécontents de son orgueil et du peu de bienveillance qu'il leur témoignait.

Le bâtard de la Hamaide, fils de Jean de la Hamaide seigneur de Condé, un des plus nobles seigneurs du pays de Flandre, était chambellan du Duc. Nul parmi les jeunes gentilshommes de cette cour n'avait plus de beauté, de vaillance, ni de plus agréables façons. Il plaisait à tous et au Duc lui-même. Un jour qu'il jouait à la paume dans la ville de Condé, le coup étant douteux, on prit pour arbitre un chanoine qui était là à regarder la partie[33]. Le chanoine, donna tort au bâtard de la Hamaide. Le jeune homme entra dans une extrême colère, et jura qu'il se vengerait. Le chanoine effrayé prit soin de se cacher. Il avait un frère qui habitait à la campagne. Le bâtard se transporta chez lui, et, ne trouvant pas le chanoine, voulut satisfaire sa fureur sur ce frère. En vain il se jeta à genoux demandant la vie et remontrant son innocence. Le bâtard abattit d'un coup d'épée ses mains jointes pour le supplier, puis l'acheva sans miséricorde.

Un tel meurtre fit grand bruit ; cependant le bâtard ne se mit pas en peine d'apaiser ni la voix publique, ni la famille du mort. C'était dans la seigneurie de son père qu'il avait commis ce méfait ; il espérait, grâce à sa famille et à ses amis, qu'il n'en serait plus question, croyant ainsi obtenir l'impunité par hauteur et par puissance.

Mais le Duc, qui recherchait avant tout la renommée d'un prince de justice, écouta les plaintes de la famille, fit prendre le bâtard de la Hamaide au milieu de sa cour, et l'envoya tenir prison chez le portier de la ville de Bruges, jurant par saint Georges qu'il en ferait bonne punition.

Le sire de la Hamaide son oncle, avec une foule de parents et d'amis, s'en vinrent aussitôt implorer le Duc. Ils le savaient fort rigoureux ; ils confessèrent que c'était une action fort cruelle, et que le jeune homme aurait dû apaiser la famille du mort ; mais ils supplièrent le prince de mitiger la raideur de sa justice ; ils rappelaient la bonté qu'il avait toujours témoignée au coupable, l'excusaient sur sa bouillante jeunesse, remettaient en mémoire sa vaillance et surtout le grand honneur qu'il s'était acquis à la bataille de Montlhéry sous les yeux mêmes du Duc. Puis ils représentaient combien de services leur noble famille avait de tout temps rendus à ses souverains seigneurs. « Sire de la Hamaide, répondit le Duc, je sais bien les services que vous et les vôtres m'avez rendus ; je les ai en mémoire ; mais il ne m'est pas permis de les récompenser aux dépens d'autrui. Or, voici vos adverses parties qui requièrent justice pour leur frère mis à mort piteusement et sans nul motif. C'était à eux de faire grâce, car moi, je ne puis me montrer libéral de leur droit. Si, lorsqu'il en était encore temps, vous eussiez apaisé la famille, la plainte ne serait pas venue jusqu'à moi et vous ne me demanderiez maintenant pas ce que je ne puis accorder. Voulez-vous donc que je vous donne le sang de leur frère qui crie vers moi. En ce moment, quand même la partie adverse serait contente, je sais la chose, j'en suis instruit comme juge et seigneur, il y va de mon intérêt et de ma conscience, à ne la point passer en oubli. Au surplus, arrangez-vous avec la famille, puis j'aviserai à ce que je dois faire. »

Sur ce il les laissa, et ceux qui le connaissaient bien n'espéraient guère en sa miséricorde. Toutefois, on fit parler au chanoine et à la famille ; à force d'argent et de bonnes paroles, on obtint d'eux qu'ils iraient dire au Duc que satisfaction était faite, et qu'eux-mêmes demandaient la grâce du coupable. Il ne leur fit nulle réponse et continua à laisser la chose en suspens. Le jeune homme et ses parents ne concevaient cependant aucune crainte sérieuse. Il leur semblait impossible que le Duc voulût faire un tel affront à leur famille et à toute la chevalerie du Hainaut, dont ils étaient cousins et alliés, et qui se trouvait assemblée à Bruges en ce moment.

C'était se tromper grandement sur le caractère du Duc. Rien ne pouvait plus le porter à la rigueur que de se voir environné et regardé par cette foule qui remplissait la ville. Il lui plaisait de montrer aux veux de tous ces ambassadeurs de la chrétienté, de ces étrangers de toute nation, de la noblesse de ses états, comment, dès le commencement de son règne, il savait rendre bonne et ferme justice, sans acception de personnes, à des gens de bas lieu contre le plus noble sang du pays, et comment il ne redoutait en rien les murmures de ses sujets les plus illustres et les plus puissants.

Tout était prêt au port de l'Écluse pour recevoir madame Marguerite ; la duchesse douairière de Bourgogne, et mademoiselle Marie, fille du Duc, s'y étaient déjà rendues. Il partit aussi pour s'y trouver au débarquement de la princesse ; nais, avant son départ, il fit secrètement venir l'Escoutete ou magistrat de justice de la ville de Bruges. « Dès que la nuit sera arrivée, lui dit-il, vous prendrez chez le portier le bâtard de Condé et le conduirez dans la prison de la ville. Le lendemain matin vous procéderez en la forme accoutumée, et à neuf heures du matin vous le ferez exécuter, hors de la ville, dans le lieu à ce destiné ; car tel est mon plaisir. »

« Monseigneur, répondit humblement l'Escoutete, mon devoir est d'obéir à vos commandements, et Dieu nie préserve d'y manquer. Mais est-il possible que ce beau jeune gentilhomme, issu de si haut lieu, n'ait pas obtenu votre miséricorde ? » — « Faites ce que j'ai dit, répliqua le Duc ; le reste ne vous doit pas importer. »

L'Escoutete alla prendre le jeune homme et lui annonça la volonté du Duc. Ce lui fut une douloureuse surprise. Jusque-là il s'était tenu joyeux et assuré, ne pouvant croire que, si jeune encore et appartenant à une telle famille, son seigneur pût le faire si impitoyablement mourir pour un cas si graciable, et semblable à ceux dont le roi et tous les princes de la chrétienté accordaient chaque, jour la rémission.

Cependant les pareils avaient été prévenus par l'Escoutete. Il avait même promis, nonobstant l'ordre du Duc, de différer l'exécution jusqu'à trois heures. Ils coururent à l'Écluse, et s'adressèrent à la bonne duchesse douairière, qui leur promit sa recommandation auprès de son fils. Mais le Duc était monté en un petit bateau et faisait une promenade en mer. Les heures s'avançaient, le moment du supplice approchait, et le Duc ne rentrait pas au port. Enfin il revint : sa mère le supplia d'accorder grâce au jeune homme. Il y consentit ; mais il n'était plus temps, et lui-même le savait bien.

A deux heures, l'Escoutete était venu prendre le bâtard en sa prison ; après qu'il se fut confessé, il monta dans la charrette, et l'on s'achemina à travers la ville pour le lieu du supplice. La foule remplissait les rues et ne pouvait s'empêcher de plaindre le sort de ce jeune homme qu'elle voyait si beau, si noblement vêtu, sa chevelure blonde répandue sur ses épaules, les mains liées, les larmes aux yeux plus par honte de mourir ainsi que par crainte de la mort. « Il vaudrait mieux nous le donner à épouser, » criaient quelques femmes de la populace, admirant sa beauté. Les bourgeois et les magistrats eux-mêmes, quel que fût son crime et la justice de son châtiment, étaient attendris de son sort, mais n'en disaient rien de peur d'offenser le Prince. Plusieurs croyaient qu'il y avait, dans cette rigueur, plus d'orgueil, plus de volonté, ou même plus de secrète intrigue de cour, que de véritable amour pour la justice.

Arrivé au lieu de l'exécution, le jeune homme dépouilla son riche pourpoint de soie, assura le confesseur qu'il mourait dans la vraie foi et avec pleine espérance en Dieu et la Sainte Vierge ; ajoutant que cette mort honteuse et pleine de confusion lui faisait espérer qu'il serait reçu à merci par son créateur. Puis il salua le peuple, se laissa bander les yeux, et tendit le cou à la hache. Son corps fut ensuite partagé en quatre quartiers et exposé sur la roue comme pour les malfaiteurs. La miséricorde accordée par le Duc à la famille ne profita qu'à ses restes. On les retira de la roue, et un service solennel fut célébré pour le repos de son âme.

Quant à son oncle, le sire de La Hamaide, pour rien dans le monde il n'eût voulu rester dans la ville lorsque son neveu y subissait un si honteux supplice. Indigné de l'ingratitude du Duc, qui oubliait ainsi les services et la noblesse de sa famille, il fit effacer les armoiries qui ornaient la porte de son hôtel ; puis, avec ses bagages et sa suite, il partit, retournant dans ses seigneuries, et désormais mortel ennemi du Duc.

Madame Marguerite arriva le 25 juin à l'Écluse, accompagnée de lord Scales, frère de la reine d'Angleterre, de lord Howard, de l'évêque de Salisbury, et d'une suite nombreuse et brillante de dames et de seigneurs anglais[34]. Dès le lendemain, la duchesse douairière, mademoiselle de Bourgogne et mademoiselle Jeanne de Bourbon allèrent lui rendre visite. Ce fut le 27 seulement que le Duc, accompagné de cinq ou six chevaliers de son ordre, vint lui présenter ses hommages, mais comme secrètement et sans solennité. Ils se rendirent mutuellement de grands honneurs, et devisèrent longuement entre eux assis sur le même banc ; puis s'avança le comte de Charny, qui, dès le premier moment, avait été placé près de la princesse pour la servir. « Monsieur, dit-il, vous avez enfin ce que vous avez tant désiré. Dieu a amené cette noble dame au port du salut, et il me semble que vous ne devez point la quitter sans lui montrer votre bonne affection, et qu'à cette heure il convient de lui faire votre promesse et de la fiancer. » — « Il ne tiendra pas à moi, répondit le Duc. » Pour lors l'évêque de Salisbury vint se mettre à genoux entre les cieux futurs époux, leur fit les questions d'usage, leur joignit les mains et prononça les prières des fiançailles.

Après une semaine passée à l'Écluse, madame Marguerite monta sur un bateau richement décoré, et arriva par le canal au Dam près de Bruges. Ce fut là que le mariage fut célébré, le 2 juillet 1468, à cinq heures du matin. Vers dix heures, elle monta dans une riche litière couverte de drap d'or. La Duchesse avait une robe de drap d'argent, couverte de pierreries, et portait une couronne de diamants. Autour de sa litière étaient plus de soixante des plus grandes dames d'Angleterre ou de Bourgogne montées sur des haquenées, ou dans des chariots. Le seigneur de Ravenstein, le sire d'Arguel, son frère de Chateau-Guyon, le sire Jacques de Luxembourg, les fils du connétable de Saint-Pol, le comte de Nassau, le bâtard de Bourgogne l'escortaient en grand appareil.

Elle entra par la porte Sainte-Croix : les rues étaient tendues en tapisseries ou en drap d'or et de soie. De distance en distance étaient de grands échafauds où l'on représentait des mystères, tous choisis pour la circonstance : tels que Adam, recevant Ève des mains de Dien, ou Cléopâtre offrant sa main â Antoine. Devant la porte de l'hôtel du Duc était l'écusson de ses armes de Franco, entouré de douze autres écussons de ses seigneuries, duchés ou comtés. Le collier de la Toison-d'Or environnait ce blason avec la devise, « Je l'ai entrepris » — ou empris comme on disait alors —, qu'avait choisie le Duc ; deux lions servaient de support, et de chaque côté on voyait les statues de Saint-André et de Saint-Georges.

Arrivée devant l'hôtel, la litière s'arrêta : les archers de la garde dételèrent les chevaux, la chargèrent sur leurs épaules, et vinrent la déposer doucement devant la porte où madame la duchesse douairière était venue attendre sa belle-fille. Elle lui donna la main pour sortir de la litière, et la conduisit en Sa chambre au son des trompettes et des clairons.

Le festin des noces fut magnifique, et l'on y vit figurer toute cette riche argenterie qu'avait fait faire autrefois le duc Philippe, et qu'on avait tant admirée à Paris, lorsqu'il était venu y tenir son état après le sacre du roi. Après le dîner, on se rendit à la joute. Le Duc était à cheval, vêtu d'une robe couverte de broderies et fourrée de martre ; des sonnettes d'or pendaient aux harnachements de son cheval ; les chevaliers et les gentilshommes qui l'accompagnaient avaient aussi les plus riches vêtements.

La lice était préparée sur la grande place de Bruges : c'était le bâtard de Bourgogne qui était le tenant de la joute ; il avait pris le personnage et le nom de chevalier de l'Arbre-d'Or. Dès le matin un poursuivant d'armes à la livrée de l'Arbre-d'Or avait remis au Duc une lettre de la part de la princesse de l'île Inconnue, où elle promettait sa bonne grâce au chevalier qui pourrait délivrer le géant enchaîné qu'elle avait mis sous la garde de son nain. En effet, dans la lice en face de la tribune des daines, était un grand sapin dont la tige était toute dorée, et qui s'élevait au-dessus d'un perron. Au pied de l'arbre était le nain, vêtu d'une robe mi-partie de blanc et de cramoisi, et le géant avec une robe de drap d'or et un chapeau à la mode des Provençaux. Il était enchaîné par le milieu du corps, et le nain le conduisait en lesse.

Bientôt on frappa à la porte de la lice, c'était Ravenstein, hérault de M. de Ravenstein « Noble officier d'armes, que demandez-vous ? dit Arbre-d'Or le poursuivant. » — « A cette porte est arrivé haut et puissant seigneur, M. Adolphe de Clèves, seigneur de Ravenstein, pour accomplir l'aventure de l'Arbre-d'Or. Je vous présente le blason de ses armes, et vous prie qu'ouverture lui soit faite et qu'il soit reçu. »

Arbre-d'Or s'agenouilla, prit respectueusement l'écusson du chevalier, alla le montrer aux juges, et puis le suspendit à l'arbre. Le nain et son géant allèrent eux-mêmes ouvrir la porte. M. de Ravenstein fit alors la plus brillante entrée : ses trompettes, ses clairons, ses tambours ouvraient la marche ; puis venaient ses officiers d'armes et un chevalier de son conseil, tous vêtus de ses couleurs en velours bleu et argent. Pour lui, il était dans une litière cramoisi et or. Sa robe était de velours couleur de cuir, fourrée d'hermine, à collet renversé et à manches ouvertes. Il portait sur sa tête une barrette noire. Après la litière, un valet de pied, conduisait en main son grand destrier magnifiquement enharnaché, puis venait un cheval de somme chargé de deux paniers qui renfermaient les armures du sire de Ravenstein. Son fou, qui était un enfant vêtu à sa livrée, était assis entre les deux paniers.

Lorsqu'il fut arrivé devant la Duchesse, il ôta sa barrette, mit un genou en terre, et lui tint un fort beau discours, où il racontait, selon le rôle qu'il avait pris, qu'il était un ancien chevalier, longuement éprouvé aux armes et aux aventures, mais tellement affaibli sur Ses vieux jours, qu'il avait laissé le métier. Toutefois, dans une si belle occasion, il avait voulu tenter une dernière joute, pour laquelle il demandait humblement son agrément.

Lorsque les chevaliers se furent armés, le nain sonna du cor pour donner le signal et renversa un sablier pour mesurer le temps que la joute devait durer. Après une demi-heure, il sonna encore pour arrêter le combat. C'était le bâtard de Bourgogne qui avait rompu le plus de lances ; ce fut lui qui eut l'anneau d'or ; et toute la cour retourna au banquet du soir, plus splendide encore que le dîner. Les entremets furent fort récréatifs. : c'était une grande licorne, sur laquelle était monté un léopard portant la bannière d'Angleterre, et une fleur de marguerite qu'il vint présenter au Duc ; c'était la petite naine de mademoiselle Marie de Bourgogne, habillée en bergère, montée sur un grand lion d'or, qui ouvrait sa gueule par ressorts, et chanta un rondeau en l'honneur de la belle bergère, espoir de la seigneurie de Bourgogne.

Ce fut pendant huit jours semblables fêtes, tournois, joutes, pour l'entreprise de, l'Arbre d'Or, en guise d'aventures de chevalerie, banquets et entremets de plus en plus merveilleux par l'imagination et les industrieuses mécaniques qui les faisaient mouvoir. Si bien que, le dernier jour, on vit entrer dans la salle une baleine de soixante pieds de long, escortée de deux grands géants. Son corps était si gros qu'un homme à cheval aurait pu s'y tenir caché. Elle remuait la queue et les nageoires ; ses yeux étaient deux grands miroirs. Elle ouvrit la gueule et l'on en vit sortir des sirènes qui chantèrent merveilleusement, et douze chevaliers marins qui dansèrent, puis se combattirent les uns les autres, jusqu'à ce que les géants les fissent rentrer dans leur baleine. Enfin, après une semaine passée de la sorte, le Duc prit congé des seigneurs et dames d'Angleterre qui lui avaient amené la duchesse, et partit pour la Hollande, où quelques affaires exigeaient sa présence.

 

 

 



[1] Châtelain. — Comines. — Meyer.

[2] Châtelain. — Meyer. — Comines.

[3] Tome VIII.

[4] Tome VIII. — Chroniça ducum brabantiœ Barlandi. — Legrand.

[5] Pièces de Comines, édit. de Lenglet-Dufresnoy.

[6] Legrand. — Mathieu. — Comines. — Amelgard. — Detroy.

[7] Amelgard.

[8] Legrand.

[9] Legrand. — De Troy. — Ordonnances.

[10] De Troy. — Cabinet de Louis XI.

[11] Legrand.

[12] De Troy.

[13] Lettre de Louis XI au sire de Bressuire.

[14] Lettres de Dammartin.

[15] Tome VII.

[16] Amelgard.

[17] Legrand.

[18] Comines.

[19] Legrand.

[20] Châtelain.

[21] Legrand.

[22] Comines.

[23] Comines. — Lamarche.

[24] Comines.

[25] Châtelain.

[26] Châtelain.

[27] Pièces de Comines.

[28] Pièces de Comines.

[29] Châtelain.

[30] Tome VIII.

[31] Comines.

[32] Legrand. — Argentré.

[33] Châtelain. — Histoire de Bourgogne.

[34] La Marche.