Séditions à Gand et en
Brabant. — Guerre contre les Liégeois. — Gouvernement du Duc. — Situation du
royaume. — États-généraux à Tours. — Mariage du Duc.
AUSSITÔT après que le duc Charles eut
dignement célébré les funérailles de son père, il résolut d'aller faire son
entrée dans la bonne ville de Gand : c'était la plus grande et la plus riche
de tout le pays flamand ; et, selon l'usage des temps passés, le comte de
Flandre commençait toujours sa prise de possession en se faisant reconnaître
par les Gantois. D'ailleurs, ils étaient grands amis du nouveau Duc. Durant
les discordes qui avaient si longtemps régné entre son père et lui, il
s'était toujours efforcé de mettre dans son parti les gens de cette puissante
ville ; afin de s'en faire un appui, il avait flatté leurs sentimens et leurs
espérances ; c'était sur lui, sur son avènement, qu'ils comptaient pour le
rétablissement de leurs libertés, pour la réparation de leurs maux. A peine
l'ancien Duc avait-il eu les yeux fermés, que plusieurs magistrats et hommes
puissants de la ville étaient venus conjurer le duc Charles de ne point
tarder à faire son entrée[1]. Mais
cet empressement pouvait donner au Duc, et surtout à ses conseillers, quelque
sujet d'inquiétude. On ne se souvenait que trop combien les Gantois étaient
un peuple dangereux et facile à émouvoir ; on savait quels regrets ils
entretenaient depuis quinze ans pour la perte de leurs privilèges. Plus le
Duc les avait caressés, plus il allait devenir difficile de les contenter.
L'entrée à Gand fut mise eu grande délibération ; les sages conseillers ne
voyaient pas sans crainte leur nouveau souverain s'engager dans une position
qui pouvait devenir si périlleuse. Cet amour que les gens de Gand lui avaient
montré, lorsqu'il ne régnait pas encore, ne donnait aucune sûreté pour le
présent ; car, comme avait coutume de le dire le bon duc Philippe, qui avait
aussi été leur grand ami dans sa jeunesse et durant la vie de son père : «
Les Gantois aiment toujours le fils de leur seigneur, mais leur seigneur,
jamais. » Le Duc
interrogea donc avec grand détail les envoyés de Gand, et leur demanda : s'il
pouvait faire son entrée dans leur ville sans nul danger : si le peuple était
tranquille : si l'on avait dessein de lui présenter quelques requêtes
auxquelles il ne pouvait consentir : si l'on se contenterait de ce qu'il
voudrait et pourrait accorder à ses bons amis de Gand. Les
gens, qui étaient venus complimenter leur nouveau seigneur, et le prier de
venir à Gand, étaient des magistrats, choisis par son autorité, ou de riches
et puissants bourgeois qui avaient vécu dans la bonne grâce des gouverneurs
et avaient su la mettre à profit. Ils ignoraient ce qui se passait dans le
peuple ; et, comme ils étaient contents, ils ne s'imaginaient nullement à
quel point la plupart des habitants étaient mal satisfaits. Ils assurèrent le
Duc que le commun peuple pourrait bien faire quelques demandes, mais point
trop téméraires, et se montrerait joyeux de ce qu'il pourrait obtenir.
« Le danger, disaient-ils avec plusieurs du conseil, serait de relever
l'orgueil des Gantois en leur accordant de trop grandes faveurs. Il faut
surtout maintenir la gabelle recueillie sur le blé et les autres denrées et
marchandises qui entrent en la ville. Ce fut l'occasion des anciennes
révoltes, et le peuple serait trop fier s'il en venait à l'accomplissement de
sa volonté la plus obstinée. » Ceux
qui parlaient Cie la sorte avaient bien leurs motifs. Ce droit d'entrée,
qu'on nommait la cueillotte, avait été établi après la paix de Gavre,
pour payer les frais de la guerre et les dommages imputés aux Gantois.
L'opinion commune était que, depuis longtemps, les sommes imposées à la ville
originairement avaient été payées, et que la cueillotte était confirmée par
abus, contre toute sorte de raison et de justice. Si, parmi les habitants, il
y avait divers partis, les uns plus courroucés de la perte des anciennes
libertés, les autres portés à se soumettre plus volontiers ; les uns plus
enclins au murmure et à la sédition, les autres plus respectueux pour leur
seigneur ; du moins ne régnait-il qu'une seule opinion sur la cueillotte ;
tous disaient qu'elle n'était maintenue que pour enrichir les gouverneurs,
les magistrats et leurs amis. On les avait vus faire une prompte fortune ;
mener un grand train de dépense, acheter des domaines, construire des
maisons. On disait que, pendant la vieillesse du bon duc. Philippe, plusieurs
de ses conseillers avaient eu large part de ces concussions ; et, que leur
protection avait dérobé au prince la connaissance des justes plaintes de la
ville de. Gand. C'était surtout pour ce motif que l'avènement de son
successeur était impatiemment attendu, et qu'on désirait si fort lui voir
faire son entrée dans la ville. Ainsi,
trompé par les gens qu'enrichissait la cueillotte, et par quelques riches
bourgeois d'un esprit sage et tranquille, le Duc partit pour Gand, dix jours
après la mort de son père. Bien qu'il n'y ait pas plus d'onze lieues de
Bruges à Gand, il s'arrêta à Deynse et y prit gîte, afin de donner aux
Gantois le temps d'achever les préparatifs magnifiques qu'ils faisaient. Le
lendemain tout n'était pas encore terminé. D'ailleurs le Duc voulait, avant
son entrée, terminer une importante affaire. Après la victoire de Gavre, le
duc Philippe, pour mieux rétablir son autorité, et punir ceux qui lui avaient
été le plus opposés, avait banni un nombre considérable d'habitants. Depuis,
dès qu'on avait eu des soupçons contre quelqu'un, il avait aussi été chassé
de la ville. Tous ces bannis comptaient bien qu'en l'honneur du nouvel
avènement, ils allaient rentrer chez eux. Ils étaient accourus en foule et
demandaient grâce au duc Charles. Il ne voulut point leur répondre sans avoir
pris l'avis de son conseil, et l'assembla dans une maison des faubourgs, qui
appartenait à un riche bourgeois, chez qui il s'était logé. La journée se
passa à examiner les requêtes de chacun de ces bannis, et nulle réponse ne
leur fut encore donnée ce jour-là. Ils étaient en si grande multitude, qu'ils
passèrent la nuit en une prairie, aux portes de la ville. Le lendemain, ceux
à qui grâce était accordée, reçurent permission" d'entrer avec le Duc.
Il fit dire aux autres d'attendre encore, et qu'il s'aviserait. Enfin,
le 28 juin au matin, le Duc fit son entrée dans sa bonne ville. Les rues
étaient tendues des plus belles tapisseries ; de place en place des échafauds
étaient dressés, où l'on représentait des mystères ; des carillons se
faisaient mélodieusement entendre dans tous les clochers ; partout les
habitants ne montraient que respect et allégresse au passage de leur nouveau
seigneur. Il alla d'abord prêter son serment à l'abbaye de Saint-Pierre,
entouré de toute sa noblesse ; puis se rendit à un grand festin qui lui avait
été préparé. Tout semblait joie et confiance entre le prince et ses sujets.
On ne parlait dans les rues que de l'amour que le duc Charles avait toujours
eu pour la ville de Gand ; si l'on murmurait encore de la cueillotte, dont il
ne publiait pas l'abolition, c'était tout bas et avec douceur, en attribuant
la faute aux principaux de la ville, et non pas au Duc lui-même. Ainsi il se
retira le soir à son logis, satisfait de sa journée et sans nulle crainte. Pendant
ce temps-là, se faisait une autre solennité, qui donnait aux esprits remuants
et mécontents une occasion bien favorable pour les projets qu'ils avaient en
tête. Parmi toutes les reliques des saints qui reposaient dans les églises de
Gand, il n'y en avait aucune plus glorieuse et plus chère au peuple que le
corps de saint Liévin, un des premiers évêques de la ville, qui avait
souffert le martyre vers l'an 633. Depuis les plus anciens temps, jamais on
n'avait manqué à faire tous les ans, au jour marqué, la grande procession de
saint Liévin. On allait prendre sa châsse à Saint-Bayon, puis on la portait
au village de Holtheim, à trois lieues de Gand, où le saint avait jadis reçu
la couronne du martyre. Le lendemain ; lorsque la châsse avait, passé la nuit
dans l'église du lieu, elle était rapportée avec encore plus de cérémonie à
Saint-Bayon. Autrefois, disait-on, les meilleurs bourgeois et les premiers de
la ville, s'étaient fait honneur de porter ou d'accompagner le glorieux corps
de saint Liévin ; mais peu à peu la fête était devenue plus sainte pour le
commun peuple que pour les riches habitants. C'étaient les gens des petits
métiers qui suivaient en foule la procession ; ils y portaient leurs
bannières, y venaient en armes, remplissaient les tavernes, buvant, chantant,
dansant et passant joyeusement la soirée et la nuit à Holtheim, où il y avait
une grande foire en l'honneur de saint Liévin. D'ordinaire ces deux jours ne
se passaient pas sans quelque tumulte, et sans qu'il y eût du sang répandu ;
aussi, depuis la paix de Gavre, était-il défendu de paraître en armes à la
procession de saint Liévin, et de s'y couvrir d'un haubergeon de fer. Le jour
de l'entrée du Duc, la célébration de la fête de saint Liévin fut, plus
encore qu'à la coutume, livrée aux gens de petit état, car les riches étaient
occupés à bien recevoir leur seigneur. On y voyait les confréries des maçons,
des charpentiers, des forgerons, des cordonniers, des tisserands, des
foulons, des brasseurs ; les apprentis et les jeunes gens s'y étaient Portés
en foule. Toute cette multitude, que rien ne maintenait dans le bon ordre, se
répandit dans les cabarets d'Holtheim et s'anima peu à peu par le vin ou la
bière, moins encore que par les secrètes pratiques de ceux qui la faisaient
mouvoir. Les discours les plus hautains, et les plus insensés, étaient
proférés de toutes parts : « On entendra parler de nous, disaient-ils ; nous
allons brasser un potage qui sera d'un goût amer, et coûtera cher à ceux qui
le boiront. » Puis ils allaient acheter, sur les boutiques de la foire, des
lames de plomb, que les auteurs de tout ce complot avaient fait fondre, et
qui étaient exposées en vente parmi des jouets d'enfants ; elles étaient
toutes percées et préparées pour être cousues sur les manches et les épaules,
afin d'en faire une sorte d'haubergeon. « Nous sommes selon
l'ordonnance, criaient les apprentis, nous ne portons point d'haubergeons en
fer ; le plomb n'est point défendu ; mais, laissez-nous faire, ce plomb se
changera en fer et en acier. Tel qui rit aujourd'hui, aura demain mauvaise
nuit. Allons, allons, revenons à Gand ; il n'y a rien de fait, tant que tout
n'est pas fini. Délivrons la ville de ces maudits larrons, qui nous mangent
les entrailles, et s'engraissent de notre bien sous le nom du prince : il
n'en sait rien ; mais avant peu, il en sera instruit de reste, et nous lui en
donnerons des nouvelles. » Ainsi
se passa la nuit à boire, à manger, à crier, dans les tavernes d'Holtheim ;
on en prenait peu de souci dans la ville, tant on avait coutume de voir le
menu peuple en désordre ce jour-là ; si bien que l'on appelait communément ce
cortége, les fous de saint Liévin. Pendant ce temps-là, le Duc, sa noblesse
et ses conseillers, dormaient tranquillement et en toute sécurité. De grand
matin, la *procession rentra dans la ville ; et comme elle traversait le
marché au blé, les gens qui portaient la châsse s'en vinrent tout droit
devant le bureau qu'on avait bâti au milieu pour percevoir la cueillotte. «
Saint Liévin ne se détourne jamais, » crièrent aussitôt les ouvriers. A peine
ces paroles étaient-elles dites, qu'ils se jetèrent comme des furieux sur
cette barraque en un instant elle fut démolie, chacun en voulait avoir un
morceau ; puis on courait par les rues portant les débris en triomphe, et
criant : « Aux armes ! aux armes ! » Bientôt on vit flotter les bannières de
chaque métier, qui en secret avaient été préparées : tout le, peuple de Gand
se trouva armé et en tumulte sur le marché, autour de la châsse de saint
Liévin. Le Duc
s'éveilla à ces cris, troublé et sans savoir précisément ce qui se passait.
De moment en moment, ses serviteurs arrivaient des divers quartiers de la
ville où étaient leurs logements, pour se ranger autour de leur maître et le
défendre. Les archers de la garde parvinrent aussi à se réunir devant son
hôtel. Chacun faisait son récit, chacun donnait son avis sur ce grand et
soudain péril. Pour lui, il demeurait confondu que les Gantois, qu'il avait
toujours aimés, qu'il venait visiter au premier jour de son avènement, à qui
il avait dessein d'accorder toutes les faveurs possibles, lui fissent une
réception si étrangement séditieuse, menaçant ainsi sa vie, celle de sa fille
unique qu'il avait voulu amener avec lui, et celle de ses phis fidèles
serviteurs. Cependant, voyant autour de lui ses chevaliers et ses archers, il
reprit courage, et demanda son cheval. « Par saint Georges ! dit-il, ils
me verront de près, et je saurai leur faire dire ce qu'ils demandent. » Mais le
sire de la Gruthuse, qui connaissait les emportements de son maître et le
caractère obstiné des Gantois, dont il avait été longtemps grand-bailli,
trembla de ce qui allait arriver. « Pour Dieu, monseigneur, dit-il,
contenez-vous, et ne vous échauffez pas ; votre vie et la nôtre en dépendent
; en un tour de main, nous pouvons être tous morts. Il faut ici user de
froideur et de sage conseil ; avec de belles paroles, vous ferez de ce peuple
ce que vous voudrez. Du temps du feu Duc votre père, vous les avez vus plus
furieux encore, mais il savait bien attendre son moment et les apaiser par
douceur quand il le fallait. Il en a souvent enduré plus que tout cela. Avant
d'en venir à son point, il a beaucoup pardonné. Envoyez -leur quelqu'un qui
les interroge doucement, et qui leur promette que vous écouterez bien
volontiers toutes leurs plaintes. » Le sire
de la Gruthuse se rendit auprès d'eux ; on ne pouvait leur envoyer un plus
sage chevalier, ni qui sut mieux parler : ils avaient confiance en lui. Le
sire de la Gruthuse raisonna courtoisement avec eux : « Qu'est ceci ? mes
bons amis, leur disait-il ; vous avez un nouveau prince qui fera pour vous
tout ce que vous voudrez, un prince débonnaire et de toute justice envers les
petits comme en- vers les grands ; et après l'avoir reçu hier en grande
solennité, vous venez maintenant le saluer l'arme au poing : cela n'est point
honorable. Il faut vous mieux conduire, et que chacun rentre en sa maison. » « Seigneur
de la Gruthuse, répondirent-ils, nous n'avons nulle mauvaise volonté contre
notre prince, ni contre ses fidèles serviteurs, en sûreté parmi nous comme
l'enfant dans le ventre de sa mère ; et, s'il en était besoin, nous mourrions
pour lui. Nous en voulons seulement à ces mauvais larrons qui dérobent nous
et aussi monseigneur, qui l'endorment par des mensonges, qui sucent notre
sang et se raillent de notre pauvreté. C'est une vraie pitié : il faut que
monseigneur nous en fasse raison et les châtie. Il ne doit pas souffrir que
nous soyons menés ainsi, nous qui sommes son peuple ; autrement, nous,
pauvres brebis, nous serons forcés de devenir pareils à des loups enragés. » Le
chevalier répliqua : « Mes enfants, par la sainte passion de Notre Seigneur
Jésus-Christ, apaisez-vous, et tenez-vous en repos, durant que je vais
retourner vers le Duc pour lui faire le récit de tous vos bons sentimens, et
comment vous avez si noblement parlé de lui. Je vais lui dire que vous avez
plaintes à porter contre certains hommes de cette ville, et je vous certifie
que monseigneur vous fera justice d'eux et de toute autre chose ; mais, je
vous en conjure, ne faites rien de nouveau jusqu'à mon retour : je me mettrai
ensuite avec vous. » Il
rapporta au Duc où en étaient les choses. Le prince l'écoutait impatiemment,
fronçait le sourcil, mordait sa lèvre, et maugréait de tout son cœur de ce
qu'il fallait plier ainsi devant ces vilains et en passer par où ils
voudraient. Lui qui était si extrême dans ses volontés, et qui s'était si
bien proposé de mener les affaires l'épée haute, de façon à faire trembler le
monde devant lui, il était contraint de commencer son règne en s'abaissant
devant des bourgeois révoltés. Cependant il monta à cheval pour les venir
trouver, et, tout en fureur, il pressait le pas pour arriver à la place du
marché. Les rues étaient pleines de gens qui s'en allaient en armes rejoindre
leurs bannières. « Messeigneurs, disaient-ils, n'ayez pas peur, nous vous
aimons bien. Allez où il vous plaît, vous n'êtes point en danger ; nous
sommes bien vos serviteurs. » Malgré ces paroles, les chevaliers voyaient que
ces gens-là étaient les plus forts, et que le péril était grand. Il n'y en
avait pas un qui n'eût voulu être loin de là avec le Duc. Il
arriva sur le marché vêtu de sa robe noire et un bâton à la main ; ses
serviteurs étaient couverts de leurs armures, les archers avaient l'arc
bandé. Le peuple ; le voyant venir dans cet appareil guerrier, se serra sous
les bannières, criant : « A nos rangs, à nos rangs ! » et l'on entendit
retentir le bruit des piques retombant sur le pavé. Le Duc, sans s'émouvoir,
continua son chemin pour se rendre vers le balcon d'où les comtes de Flandres
avaient coutume de haranguer le peuple. La foule s'ouvrait pour lui laisser
passage. « Eh bien, disait-il avec colère, que vous faut-il méchantes gens ?
que demandez- vous ? » Et comme on ne se rangeait pas assez vite, il frappa
de son bâton un homme qui se tenait devant lui. Le bourgeois n'endura point patiemment
cet outrage ; il jura par le sang et les plaies de Notre Seigneur qu'il en
aurait vengeance ; sa pique était déjà en arrêt sur le Duc. Chacun de ses
serviteurs crut que c'en était fait, que tout était perdu. La moindre rixe
pouvait émouvoir toute cette populace, et le Duc ni pas un de sa suite n'en
seraient échappés. « Et que voulez-vous donc faire ? lui dit le
sire de la Gruthuse d'une voix ferme et sévère ; voulez-vous donc vous faire
tuer, ainsi que nous tous, par votre emportement ? Où comptez-vous donc être
? Ne voyez-vous pas que votre vie et la nôtre tient à un fil ? et vous allez
rabrouer et menacer de telles gens qui sont en fureur, qui n'ont ni raison,
ni lumière, et ne font pas plus compte de vous que du moindre d'entre nous.
Si vous avez envie de mourir, moi je n'en ai nul désir. Il vous faut agir
d'autre sorte, les apaiser par un doux langage, sauver votre honneur et votre
vie ; il n'y a que vous qui le puissiez faire. Votre courage n'est point de
mise ici. Un mot de vous calmera ce pauvre fol de peuple, et remettra ces
brebis en obéissance. Çà, descendez de cheval, montez au balcon, faites-vous
honneur par votre bon sens, et tout ceci finira bien. » Cependant,
les cris de l'homme que le Duc avait battu excitaient du tumulte sur la
place. Le peuple commençait à s'ébranler ; le danger devenait pressant. Par
bonheur, les commerçons de rivière, les bouchers et les poissonniers, dont
les bannières se trouvaient proche du Duc, étaient les plus sages d'entre les
métiers. Ils s'avancèrent vers leur seigneur pour le défendre. « Rassurez-vous,
Monseigneur, disaient-ils, nous mourrons pour vous défendre s’il le faut ;
nul ne sera assez hardi pour vous toucher ; mais, pour Dieu, ayez patience et
ne vous emportez point. Il n'est pas l'heure de vous venger des méchantes
gens qui peuvent être ici ; surtout que personne de vos serviteurs ne s'avise
de lever la main, nous pouvons bien endurer que vous nous frappiez, tout
autre en serait puni sur-le-champ. » Ainsi
protégé, le Duc monta au balcon, entouré de ses chevaliers et de son conseil,
et se montra entre son chancelier et le sire de la Gruthuse : « Mes enfants,
dit-il, en langue flamande, Dieu vous garde : je suis votre prince et votre
légitime seigneur, je viens vous visiter, vous réjouir de ma présence ; je
veux vous faire vivre en paix et en prospérité, et je vous prie de vous
comporter doucement. Tout ce que je pourrai faire pour vous, sauf mon
honneur, je le ferai et vous accorderai tout ce qui me sera possible. » « Soyez
le bienvenu, soyez le bienvenu, » s'écria aussitôt tout le peuple, « nous
sommes vos enfants, et nous vous remercions. » Pour lors le sire de la Gruthuse
prit la parole pour expliquer plus en détail les bonnes intentions de son
maître, car le Duc pouvait bien dire quelques paroles familières en flamand,
mais n'aurait pas su traiter longuement les affaires en cette langue. Quand
il eut fini, plusieurs bourgeois s'avancèrent au bas du balcon et
commencèrent à exposer les griefs des Gantois. « Grand merci, disaient-ils,
vous êtes notre prince, et nous n'en voulons point d'autre. Mais, faites-nous
justice de ces larrons qui perdent votre bonne ville, et nous réduisent à
chercher notre pain. Eux que nous avons connus sortant de petit lieu et
arrivant ici comme de pauvres galopins, maintenant, avec votre bien et le
nôtre, ils ont acquis des terres et des seigneuries, et font croire au peuple
que cet argent est pour vous. Nous demandons audience pour vous remontrer
leurs méfaits, afin que vous fassiez ce qui est expédient. » Pendant
que le Duc écoutait avec bienveillance ces paroles dites en grand respect,
les plus mutins virent bien qu'il leur arriverait malheur si la chose se
passait ainsi en douceur. Un grand homme tout armé sortit soudainement de la
foule, entra dans' l'hôtel, monta l'escalier et parut au balcon. Là, sans nul
égard pour le Duc, se faisant rudement place, il leva sa main revêtue d'un
gantelet de fer noir et luisant, et frappa un grand coup sur la balustrade
pour imposer silence à tout le monde : « Mes frères, qui êtes là-bas, dit-il
au peuple, vous êtes venus pour faire vos doléances à notre prince ici
présent, et vous en avez de grandes causes. D'abord, vous voulez que ceux qui
ont le gouvernement de cette ville, et qui dérobent le prince et vous,
reçoivent punition. Ne le voulez-vous pas ainsi ? — Oui, oui, cria le peuple.
— Vous voulez que la cueillote soit abolie ? — Oui, oui. — Vous voulez que
vos portes condamnées soient rouvertes, et que vos barrières soient
autorisées comme dans tous les temps ? — Oui, oui. — Vous voulez ravoir vos châtellenies
de la campagne, porter vos chaperons blancs et reprendre toutes vos anciennes
manières ? N'est-ce pas ? — Oui, oui, s'écria tout d'une voix la foule qui
remplissait la place. » Alors cet homme se retourna vers le Duc : «
Monseigneur, vous avez entendu ce que veulent tous ces gens ; j'ai parlé pour
eux, et ils m'ont avoué, ainsi que vous l'avez entendu. Excusez-moi :
maintenant c'est à vous d'y pourvoir. » Le Duc
et le sire de la Gruthuse se regardaient d'un air confus. Enfin, le chevalier
s'adressa doucement à cet homme qui venait de braver son prince plus
outrageusement que si c'eût été le plus pauvre gentilhomme de la chrétienté.
« Mon ami, lui dit-il, vous n'aviez pas besoin pour cela de monter ici
sur ce balcon qui est la place d'honneur de Monseigneur et de ses nobles ; on
vous aurait bien entendu de là-bas. Monseigneur saura bien contenter son
peuple, sans qu'un avocat tel que vous soit nécessaire. Vous vous êtes
étrangement comporté : descendez et allez avec vos gens ; Monseigneur fera ce
qui convient. » Le Duc
adressa encore quelques paroles pour calmer la multitude, mais elle ne
voulait ni rapporter la châsse de saint Liévin, ni quitter le marché avant
que toutes les demandes fussent accordées, Alors le Duc, irrésolu et
dissimulant sa colère, quitta le balcon, remonta à cheval et retourna à son
logis, escorté de ses serviteurs et des bons bourgeois de la ville. Il passa
la nuit dans une agitation extrême et sans pouvoir trouver un moment de
sommeil. Les mutins restaient en armes sous leurs bannières ; les chevaliers
et les gentilshommes se tenaient autour de l'hôtel, prêts à mourir pour
défendre leur maître ; les hommes sages, les riches, les principaux de la
ville tremblaient de ce qui allait arriver, et tous leurs efforts étaient
vains pour apaiser la sédition. Le Duc avait apporté avec lui une partie des
riches trésors qu'il avait recueillis de la succession de son père ; car il
avait voulu paraître à Gand revêtu de toute sa magnificence. Il craignait que
cet immense butin ne fût un appât de plus pour les révoltés. Ses inquiétudes
étaient plus vives encore pour sa fille unique mademoiselle Marie de
Bourgogne qu'il avait amenée. On trouva moyen de faire sortir furtivement,
pendant la nuit, une grande partie des joyaux, mais on n'osa point risquer le
départ de la princesse. Enfin, après de cruelles hésitations, le Duc se
résolut à suivre l'avis de ses conseillers, et à user de subtilité pour se
tirer de la position désastreuse où il était retenu. Quatre bourgeois de la
ville furent choisis par- le peuple pour traiter avec le conseil de
Bourgogne, et le troisième jour le Duc revêtit de son consentement et de sa
signature les demandes qui lui avaient été si outrageusement présentées sur
la place du marché. Ce fut à ce prix seulement que le peuple quitta les armes
et rapporta la châsse de saint Liévin. Le premier juillet, le Duc, plein de
honte et de colère, sortit de cette ville, son avènement venait d'être
signalé par de si cruels affronts. Mais
les conséquences de cette sédition des Gantois ne se bornaient pas à celle de
Gand : c'était un exemple donné aux autres villes et aux autres domaines du
Duc, dont les libertés avaient été fortement restreintes sous le règne
précédent[2]. Le duché de Brabant surtout
avait un grand penchant à imiter les gens de Gand. Bruxelles, que le duc Philippe
avait toujours eu en grande affection, où il avait d'habitude fait son
séjour, s'était par ce motif, trouvé dans la disgrâce du comte de Charolais.
Tandis qu'il flattait les Gantois et s'efforçait à les mettre de son parti ;
il avait souvent maltraité de paroles les Bruxellois, les menaçant de son
pouvoir futur : parfois il leur avait dit que son père avait augmenté outre
mesure leur richesse et leur orgueil et qu'ils ne trouveraient pas en lui un
maître aussi doux. Son avènement les avait donc jetés dans de grandes
craintes, et ils résolurent de se montrer fermes contre leur nouveau
seigneur. Bruxelles était loin d'avoir autant de puissance et de richesse que
Gand ; aussi ceux qui menaient toutes ces affaires cherchèrent-ils à ne rien
faire que d'accord avec Malines, Anvers, et les autres villes du Brabant. A
la persuasion des gens de Bruxelles, les états du duché s'assemblèrent à
Louvain. Le Duc, dans l'embarras où il se trouvait, n'ayant point encore
réuni son armée, fut contraint d'user encore de politique et de ne point
employer la force. La
circonstance était -difficile. Jean, comte de Nevers, qui, du temps qu'il se
nommait le comte d'Étampes, avait été élevé par les soins de son cousin le
duc Philippe, et avait reçu à sa cour son amitié et sa confiance, était,
comme on l'a raconté, devenu le mortel ennemi du comte de Charolais.
Toutefois, durant la guerre du bien public, s'étant laissé faire prisonnier à
Péronne[3], il avait traité avec lui,
s'était réconcilié et avait promis affection et fidélité à la maison de
Bourgogne. Cette promesse tarda peu à être démentie. Le comte de Nevers, dans
sa jeunesse, avait eu pour serviteurs et pour conseillers de nobles et vaillants
chevaliers bourguignons, le sire de Longueval, le sire de Miraumont, et
d'autres que le duc Philippe avait placés près de lui ; maintenant, il était
absolument gouverné par un nommé Boutillat, son valet de chambre, homme de
bas étage. Or, le roi Louis s'entendait mieux que personne avec gens de cette
sorte ; et, ainsi, il savait tourner à sa volonté les projets du comte de
Nevers ; d'ailleurs il avait érigé son comté de Nevers en pairie ; il lui
avait donné une forte pension, et lui offrait plus d'avantage et de profit
qu'il n'aurait pu eu espérer en Bourgogne. Aussi,
dès que le duc Philippe fut mort, le comte de Nevers entreprit de faire
valoir les droits qu'il pouvait prétendre, comme cousin germain, du dernier
duc de Brabant mort en 1430, conséquemment héritier à un degré égal avec la
branche aînée de la maison de Bourgogne. Son droit et celui de son frère
aîné, feu Charles de Bourgogne, comte de Nevers, n'avaient point autrefois
paru fondés aux états de, Brabant ; délibérant sous le pouvoir du duc
Philippe, ils avaient reconnu que le duché devait passer en entier à la
branche aînée. Les deux princes de la branche de Nevers avaient eux-mêmes
acquiescé à cette sentence ; c'était comme dédommagement que le duc Philippe
avait donné à Jean de Nevers les seigneuries de Roye, Péronne et Montdidier,
qu'il lui avait retirées depuis, à la suggestion de son fils le comte de
Charolais[4]. Après la guerre du bien
public, le comte de Nevers avait renouvelé sa promesse de renoncer au duché
de Brabant ; mais ce motif ne l'arrêta point[5]. Le roi le releva de la
renonciation qu'il avait faite, et l'envoya solennellement réclamer son
héritage par- devant les Etats. En même temps il écrivit des lettres et
envoya des messages à Bruxelles et dans les autres villes. Il y avait
beaucoup' de partisans : la bourgeoisie lui était partout favorable ; elle
avait vu par expérience combien il est préjudiciable aux libertés d'un pays
d'avoir un seigneur qui tire sa puissance des autres domaines qu'il possède.
Les bonnes villes, qui autrefois avaient su défendre leurs privilèges mitre
les ducs de Brabant les avaient vus succomber sous le grand pouvoir du duc de
Bourgogne, comte de Flandres, d'Artois, de Hainaut, et seigneur de tant
d'autres états. Elles pensaient que le comte de Nevers, appelé par les hommes
du pays, et tenant d'eux tante sa force et sa richesse, ne pourrait avoir des
volontés si absolues. Au
contraire, la noblesse et les gens de guerre étaient tous dévoués au duc de
Bourgogne, dont ils attendaient leur avancement et l'augmentation de leur
fortune. « Quoi ! disait Philippe de Hoorn sire de Gascelbèque, nous
avons un noble et vertueux prince qui vient de la plus illustre racine du
monde, le fils de ce bon Duc que nous avons tous servi depuis notre jeunesse,
â qui nous devons ce que nous sommes ; ne serions-nous donc pas bien insensés
et maudits de Dieu de ne pas lui porter honneur et amour ? Laisserons-nous
donc la clarté du ciel pour aller vivre dans l'obscurité d'une caverne ? Nous
méritons déjà reproche de tant tarder et délibérer là-dessus. Si les villes
et les vilains sont d'autre opinion, il saura bien les remettre dans le
devoir ; et nous l'aiderons à faire repentir le peuple de Brabant d'une si
amère folie. Pour parler comme au jeu d'échecs, il n'y a ni roi ni roc qui
les puisse garder de la justice de leur naturel seigneur. » Tous les gentilshommes
et chevaliers applaudissaient grandement à de pareils discours. Néanmoins les
conseillers du Duc, tout en les encourageant, conduisaient cette affaire avec
grande prudence. Ce
n'est pas qu'il y eût beaucoup à s'effrayer du comte de Nevers, ni des
lettres assez hautaines qu'il écrivait aux Etats et à son cousin de Bourgogne
; mais il n'appartenait point à des hommes sages de ne compter pour rien le
secret appui du roi de France, comme le faisaient les nobles de Brabant dans
leurs vaillants propos. C'était cette protection cachée qui donnait courage
aux bourgeois des bonites villes. Aussi le Duc, tout en laissant les
gentilshommes les menacer et les effrayer, leur faisait promettre qu'il
n'avait pas de plus grand désir que de vivre amicalement avec eux, de les
maintenir en paix, de protéger leur commerce, de reconnaître leurs droits
autant et plus que son père, de faire tout ce qui pourrait être jugé utile au
bien du pays, et d'entendre libéralement les avis qui lui seraient donnés. En
même temps, bien qu'il eût un fort parti à Gand, et que les riches bourgeois
y eussent presque repris le dessus, il ne confirma pas moins par des lettres
signées librement les promesses qu'il avait faites lors de la sédition. Enfin,
l'affaire fut si bien conduite, qu'après douze jours les États de Brabant lui
envoyèrent des députés à Malines où il se tenait, en attendant leur
délibération. Il se rendit aussitôt à Louvain, fit son entrée solennelle,
proclama sa prise de possession du duché de Brabant, et reçut les hommages de
la noblesse, des gens des bonnes villes et de l'université ; puis il vint à
Bruxelles où il fut aussi reçu avec grande affection, et montra bienveillance
et faveur aux habitants. Cependant
le parti qui lui était contraire, et le commun peuple dont les esprits
avaient été mis en mouvement, ne se calmèrent point partout aussi facilement.
Bientôt une sédition furieuse éclata à Malines. Le peuple s'assembla en armes
sur la place publique, et trois maisons des plus riches bourgeois furent
démolies et rasées. il y eut de semblables émeutes dans la ville d'Anvers. Tous
les habitants sages déploraient ces révoltes et tremblaient pour leurs biens
et pour leur vie. « Ah ! dit le Duc en apprenant ces mauvaises
nouvelles, voilà ce que me valent les Gantois ! Dieu la leur rende ! tous les
vilains vont, à leur exemple, se révolter et voudront être les maîtres. Par
saint Georges, il y en aura de cruellement châtiés, et, si je vis dix ans,
ils verront bien à qui ils ont affaire. » Sa
situation devenait d'autant plus difficile, qu'il apprenait au même instant
que les Liégeois venaient de reprendre les armes. On avait saisi, dans la
ville de Chimay, le sire de Villers, gentilhomme du Réthel, qui était envoyé
par le comte de Nevers pour exciter les gens de Liège et pour leur faire
espérer les secours du roi de France. Le Duc
n'avait pas de temps à perdre ; il résolut de remettre d'abord le bon ordre
en Brabant, et manda trois cents lances et des archers de Hainaut pour aller
punir les gens de Malines. Mais les nobles de Brabant, apprenant cette
résolution du Duc, vinrent le trouver et lui dire qu'ils étaient plus que suffisants
pour le conduire en toute sûreté dans Malines, et remettre tous ces vilains à
sa pleine et entière vengeance. Il
partit aussitôt avec eux, sans qu'il y eut besoin d'autres préparatifs. Car
c'était assez la coutume des gentilshommes de Brabant de voyager de' ville en
ville, couverts de leurs haubergeons, avec des valets portant leur casque de
fer et des lances, et suivis de quelques archers. Quant aux serviteurs de la
maison du prince, ils mirent une armure sous leur robe. Dans cet équipage on
chevaucha vers Malines. Le petit peuple, qui avait fait tout ce désordre,
était sans force et sans nulle prévoyance. Le Duc entra sans que nul essayât
de résister, descendit à son hôtel, et fit aussitôt commencer une enquête
contre les auteurs et les chefs de la sédition. Il ne manqua pas de gens pour
les accuser ; les magistrats et les riches bourgeois, qui la veille
n'auraient pas osé dire une parole, maintenant demandaient justice bien haut. Le Duc
ne fut ni cruel, ni emporté dans ses vengeances ; il voulut que tous les
procédés de justice fussent observés. Parmi les accusés, les uns furent
condamnés au bannissement, les autres à de fortes amendes, quelques-uns à la
mort. Après plusieurs exécutions, l'échafaud fut dressé sur le marché devant
les fenêtres du Duc. Un des condamnés y monta, on lui banda les yeux, il se
mit à genoux les mains jointes ; déjà le bourreau avait tiré sa large épée,
lorsque le prince parut à son balcon, et cria qu'il faisait grâce. Le pauvre
condamné s'était cru si près de la mort, qu'il avait comme perdu
connaissance, et qu'on eut grand’peine à le faire revenir à lui. Pendant ce
temps, la foule se répandait en bénédictions sur la bonté du Duc, et l'on
voyait nombre de gens qui en étaient, attendris jusqu'aux larmes. Anvers
ne tarda pas à se remettre dans l'obéissance. Le Duc y fit aussi son entrée ;
puis revint à Bruxelles aviser aux grandes affaires du moment, et se préparer
à la guerre contre les Liégeois, qui n'était pas de peu d'importance. En
effet, ils étaient les alliés du roi de France, et s'il ne les avouait pas
dans leurs attaques contre le duc de Bourgogne, du moins les prenait-il sous
sa protection. Tout se
retrouvait à peu près au même point qu'avant la guerre du bien public ;
seulement le roi, qui était devenu plus habile et moins emporté, se tenait
mieux sur ses gardes, et sa puissance était maintenant plus à redouter pour
le duc Charles[6]. Quant à ce prince, il avait,
comme on a vu, employé tous les derniers temps de la vie de son père à
s'assurer l'alliance et le secours de tous les princes et seigneurs ses
voisins ; il avait demandé et obtenu des subsides des divers états de ses
domaines. Il entretenait une complète intelligence avec le duc de Bretagne et
Monsieur Charles, frère du roi, qui avaient de nouveau réuni leurs intérêts
et envoyaient sans cesse en Flandre de secrets messagers, que le roi faisait
guetter de son mieux pour qu'ils fussent saisis lorsqu'ils se risquaient à
voyager par terre. Le roi,
qui voulait prévenir une rupture ; pressait le duc de Bretagne de ne pas
favoriser la résistance de son frère, mais n'en pouvait rien obtenir. « Vous
savez, écrivait-il, qu'il n'a pas tenu à moi que l'affaire de son apanage fût
finie. Considérez sa conduite et la mienne. Vous savez qu'il m'avait fait
toutes sortes d'offres, et voulait se donner à moi, abandonnant tous ceux qui
l'avaient secouru, et vous particulièrement. Je ne l'écoutai point, et je
vins vous trouver à Caen, où je me livrai entièrement entre vos mains. Je
vous accordai tout ce que vous demandiez pour vous et pour vos amis. Lui, il
est un jeune homme qui ne cherche qu'à tromper. Il a prié le comte de
Charolais de lui faire ravoir la Normandie, et ne songe qu'à troubler le
royaume en s'alliant ainsi à la Bourgogne. Le dois-je souffrir ? Suivant
l'accord que nous avons fait, ne suis-je pas en droit de vous sommer de le
faire sortir de vos états ? » Cette
lettre et tous les messages du roi n'avaient pu changer en rien l'obstination
du duc de Bretagne, qui se sentait soutenu par toute la puissance de
Bourgogne. Le duc d'Alençon était venu de nouveau se joindre à lui. Du reste
tous ces princes, mécontents et ennemis du roi, ne pouvaient plus espérer
d'entraîner avec eux un parti dans le royaume. Le traité de Conflans avait
trop montré leur peu de souci pour la chose publique ; les bonnes villes et
même la noblesse voyaient bien qu'on ne pouvait mettre nulle confiance en
eux. De
cette sorte, les deux partis ne se trouvant assez forts ni l'Un ni l'autre,
la fin du règne du duc Philippe s'était passée en ambassades, en cabales, en
corruption réciproque des serviteurs de chacun, en promesses faites qui ne
trompaient plus de part ni d'autre. Ce qui importait le plus au roi, comme au
duc de Bourgogne, c'était l'alliance de l'Angleterre. Ce royaume était encore
si divisé, que chacun d'eux y avait ses partisans et y exerçait son
influence. Le comte de Rivers, père de la reine, était devenu favori du roi
Edouard, et s'efforçait de le déterminer pour la Bourgogne. Le comte de
Warwick, entièrement dévoué au roi de France, était depuis longtemps en
secrète intelligence avec lui. Gagné à force de dons et de flatteries, il tâchait
de mettre l'Angleterre entièrement dans les intérêts de la France. Mais le
pouvoir du comte de Warwick diminuait. Il était si hautain et si absolu, il
se targuait si fort d'avoir placé la couronne sur la tête du roi Édouard, il
s'était opposé si fortement au mariage qui avait appelé madame Élisabeth
Woodville sur le trône, que toute la faction de la reine travaillait à le
détruire, et y parvenait peu à peu. « Le seul parti à prendre pour nous,
disait le comte de Warwick au comte d'Exeter ; que lord Rivers venait de
faire exiler en Irlande, c'est de faire une bonne alliance avec le roi de
France. Son pouvoir nous soutiendra ; mais : il faut que je le voie moi-même,
et que je passe la mer. » Il demanda
en effet au roi Édouard de l'envoyer en ambassade en France pour se plaindre
des courses que les vaisseaux français faisaient sur les navires commerçants
d'Angleterre ; sa proposition fut facilement agréée, car ses ennemis ne
souhaitaient rien tant, que de l'éloigner. Le roi
Louis ressentit une grande joie, quand il sut qu'il allait enfin voir son
grand ami le comte de Warwick, que depuis si longtemps il désirait
entretenir. Il écrivit cet heureux évènement aux bonnes villes du royaume ;
et, tout malade qu'il était, partit de Tours, afin de se rendre en Normandie,
où l'ambassade an, glaise devait débarquer. Arrivé à Rouen, il sut que le
comte de Warwick venait d'entrer dans le port de Honfleur ; il envoya
aussitôt plusieurs de ses serviteurs le recevoir. Partout les ordres étaient
donnés de lui faire le même accueil que si c'eût été le roi d'Angleterre. Le
roi lui-même vint au-devant du comte de Warwick jusqu'à la Bouille. Le
lendemain, le comte fit une entrée solennelle à Rouen. Il était en bateau et
débarqua sur le quai, où l'attendaient le corps de ville avec tout le clergé,
en pompeuse procession avec la croix et les bannières. On le conduisit de là
à l'église, où il fit ses prières, puis au couvent ales Jacobins, dans le
logis qui lui avait été préparé. Le roi
prit une maison tout contre le couvent, et son empressement à converser
secrètement et sans cesse avec le comte de Warwick était si grand, qu'il fit
percer les murailles pour établir une communication commode entre les deux
logis. Pendant douze jours ils ne se quittèrent presque pas d'un instant.
Lorsque le comte de Warwick s'en allait par la ville pour en voir les
curiosités, il n'y avait sorte d'honneurs qui ne lui fussent rendus. Le roi
n'épargnait aucune dépense pour complaire en tout à• cette ambassade ; au
point que les fabricants de laine et de soie avaient ordre d'offrir en
présent toutes les étoffes que le comte ou les gens de sa suite trouveraient
à leur gré. De sorte que ces seigneurs d'Angleterre, qui étaient arrivés en
France, vêtus de manteaux assez communs, retournèrent chez eux habillés de
ces damas, de ces velours, de ces draps fins de Rouen, qui avaient si grande
renommée dans toute la chrétienté[7]. Les bourgeois de la ville se-
conformèrent si bien aux volontés du roi, et prirent tant de soins d'honorer
le comte de "Warwick, que le roi, pour leur en témoigner -toute sa
satisfaction, leur accorda le privilège de posséder des fiefs nobles, comme
l'avait déjà obtenu souvent la bourgeoisie de Paris. Le
comte de Warwick repartit ensuite pour l'Angleterre, plus serviteur du roi de
France, qui le traitait si magnifiquement, que du roi Édouard, près de qui il
avait maintenant bien peu de crédit, Le bâtard de Bourbon comte de Roussillon
et amiral de France, Jean de Popincourt, et d'autres ambassadeurs se
rendirent en même temps en Angleterre, afin de traiter de l'alliance entre
les deux royaumes, pour laquelle le comte de Warwick allait employer ses
efforts. On voulait aussi négocier un mariage entre Monsieur Charles, frère
du roi, et Madame Marguerite, sœur du roi d'Angleterre, la même que le comte
de Charolais avait grand désir d'épouser. Le roi
et le comte de Warwick venaient de se quitter lorsqu'on apprit en France la
nouvelle de la mort du duc Philippe, L'avènement du comte de Charolais ne
changeait pas beaucoup l'état des affaires ; car, depuis deux ans, tout se
faisait à sa volonté en Bourgogne. Toutefois, son orgueil et l'obstination
des autres ennemis du roi ne pouvaient que s'en accroître. Pour commencer il
ne traita point le roi de souverain seigneur, mais de seigneur seulement,
dans la lettre où il lui annonça la mort de son père. Aussi le chancelier de
France la fit-il mettre au trésor des chartres, sans qu'aucune réponse y fût
faite. Le roi
ne négligea ni précautions, ni préparatifs. L'artillerie fut réunie. Les
francs-archers de Champagne, de Normandie et de Limousin eurent ordre de
s'assembler. Le maréchal de Loheac à Caen, et le comte du Maine à
Châtellerault, passèrent la revue du ban de la noblesse de ces provinces. Les
compagnies d'ordonnance des sires de Rouault, du Châtelet, de Gaston-du-Lyon,
de Saint-Pol, de Loheac, de Comminges, furent placées en garnison sur les
marches de Bretagne. Les compagnies de Sallazar, de Stévenot, de Talauresse
et les Écossais de Cunningham, furent envoyées aux marches des pays de
Champagne, de Luxembourg et de Liège, sous les ordres du comte de Dammartin.
C'était lui maintenant qui avait la principale part dans la confiance du roi.
Il venait d'être fait grand-maître de sa maison, à la place du sire de Melun,
qui était disgracié, suspect et emprisonné. Le sire de Croy, qui au
commencement du règne avait été revêtu de cet office, n'était plus en
situation d'être utile. Bien
peu de temps après le voyage du comte de Warwick, le roi avait appris combien
il devait peu compter sur l'Angleterre[8]. Le comte, en arrivant, avait
été reçu avec une extrême froideur ; en son absence le parti-de la reine
avait encore pris un crédit plus grand. Les ambassadeurs de France, amenés
avec lui, ne recevaient nul accueil ; personne n'avait été envoyé à leur rencontre,
on ne parlait même pas de leur accorder une audience. La colère du comte de
Warwick était grande, et il ne la cachait ni à ses partisans ni aux
ambassadeurs. Lui, qui venait de recevoir de si éclatants bonheurs, que le
roi de France avait traité comme un seigneur souverain, son ami et son égal,
le comblant de bienfaits et de louanges, il était contraint de paraître, aux
yeux des seigneurs français de l'ambassade, en disgrâce et dédaigné à la cour
de son propre roi. Il ne parlait que de vengeance, et l'amiral de Bourbon ne
manquait pas de l'y encourager de son mieux. Après
quelques jours, le roi Edouard admit en sa présence les ambassadeurs. Ils
furent frappés des nobles façons de ce roi, le plus beau des princes de son
temps, et trouvèrent qu'il surpassait encore ce qu'en publiait la renommée.
Ce fut maître Jean de Popincourt qui porta la parole et qui exposa le sujet
de l'ambassade. Aucune réponse ne lui fut donnée. Le roi Edouard répliqua
seulement qu'il prendrait l'avis de son conseil. On apporta le vin et les
épices ; puis l'audience se termina. Ils ne purent en obtenir une autre,
excepté pour prendre congé. Au lieu de présents magnifiques, tels que le
comte de Warwick en avait reçu en France, ils eurent pour tout cadeau des
trompes de chasse et des bouteilles de cuir, ce qui sembla bien mesquin.
S'ils ne rapportèrent pas au roi des nouvelles favorables pour l'alliance
qu'il souhaitait, du moins ils l'instruisirent de la haine mortelle que le
comte do Warwick avait conçue contre le roi Edouard, des emportements
auxquels il se livrait, des desseins qu'il formait pour le détruire après
l'avoir établi, (lu fort parti qu'il avait en Angleterre, de son alliance
avec le duc de Clarence, qui venait d'épouser sa fille, et à qui il faisait
espérer la couronne. La
discorde qui semblait ainsi se renouveler sans cesse en Angleterre, rassurait
un peu le roi sur les secours que ses ennemis pourraient tirer de cc royaume.
S'il n'avait pu y contracter une alliance, du moins y avait-il un puissant
parti, et il pouvait espérer d'y susciter des troubles. Le règne du duc
Charles était un plus grand sujet de péril ; une telle puissance entre les
mains de son plus implacable ennemi ne devait laisser au roi aucun repos. La
sédition des Gantois, et les troubles du Brabant, étaient venus d'abord
donner, il est vrai, au duc Charles de suffisantes occupations. Le roi
s'était efforcé de mettre ce temps à profit pour se garantir des attaques et
des complots qu'il prévoyait. Un de
ses premiers soins avait été de s'assurer de plus en plus de la bonne volonté
des Parisiens[9]. La ville était encore fort
dépeuplée et se ressentait de tant de guerres, de famines, d'épidémies. Des
rues entières étaient désertes et les maisons y tombaient en ruine. Le roi
manda à Chartres, où il était, maître Jean le Boulanger, président au Parlement,
et plusieurs avocats, procureurs et notables bourgeois, pour conférer avec
eux dans son conseil sur ce qu'il y avait à faire dans l'intérêt de sa bonne
ville. D'après leur avis, une ordonnance fut d'abord rendue pour établir le
même droit d'asile dont jouissaient les villes de Saint-Malo et de
Valenciennes ; c'est-à-dire, que les gens de toute nation pouvaient venir y
habiter, et y jouir de toute franchise, nonobstant tout crime de meurtre,
larcin, vol ou escroquerie, commis par eux, sauf les cas de lèse-majesté. En
même temps on régla que tous les habitants de la ville, de quelque état
qu'ils fussent, seraient divisés par métiers et corporations, qui auraient
leurs bannières. Chaque bannière avait son capitaine et son lieutenant, et
tous ceux qui étaient âgés de seize à soixante ans devaient se munir de
jacques ou de brigandines, de casques ou salades, de piques ou de haches. Le
Parlement avait sa bannière, ainsi que la chambre des comptes ; les nobles et
les gens d'église n'étaient pas non plus exempts de cette milice. Bientôt
le roi se rendit lui-même à Paris. La reine, qui tarda peu à le suivre, fut
reçue avec grande allégresse et solennité. Le peuple lui montra un extrême
amour. Ce furent partout des feux de joie et des tables placées dans les
rues, où pouvaient s'asseoir tous venants. Le roi prit aussi occasion de la
noce de maître Nicolas Balue, frère de son favori le cardinal, avec la fille
de messire Jean Bureau, maître de l'artillerie et ancien bourgeois de Paris,
pour donner et recevoir beaucoup de fêtes. Les seigneurs du Parlement et de
la chambre des comptes, ainsi que les principaux bourgeois, étaient sans
cesse invités avec leurs femmes à la cour, chez les princes et chez les
serviteurs du roi. Le roi, la reine, les princesses de Savoie, s'en allaient
familièrement dîner chez le premier président, ou chez les élus de la ville.
Ils y trouvaient tout préparé pour les bien recevoir. Selon l'usage du temps,
des bains étaient toujours apprêtés, et les princesses s'y baignaient avec
les clames de la bourgeoisie. Le roi fut aussi parrain de l'enfant de Denis
Hesselin, son pannetier, un des élus. Il donnait de grandes aumônes, et
faisait des vœux et des pèlerinages à pied, à Saint-Denis ou aux diverses
églises, se montrant sans cesse au peuple. Le 14
septembre, il voulut passer la revue de toutes les bannières de la ville.
Jamais, disaient les Parisiens, on n'avait vu une si nombreuse et si belle
armée. Il y avait soixante-sept bannières de métiers, sans compter les
bannières du Parlement, de la chambre des comptes, des trésoriers, des généraux
des aides, des monnaies, du Châtelet et de l'Hôtel de ville. Plus de trente
mille hommes portaient le jacque ou la brigandine blanche ; les autres
n'avaient que le casque pour arme défensive ; mais tous tenaient la pique,
l'épieu ou la hache. Cette milice était rangée en bataille, sans bruit ni
tumulte, depuis la porte du Temple jusqu'à l'abbaye Saint-Antoine ; de là à
la Grange de Reuilly, et à Conflans ; puis la file revenait par la
Grange-aux-Merciers, le long de la rivière, jusqu'à la tour de Billi et la
Bastille Saint-Antoine[10]. Le roi, avec la reine et tout
son cortége, suivit les rangs, et montra son contentement de voir les gens de
sa ville de Paris en si belle ordonnance. Par son commandement, des tonneaux
de vin avaient été placés de distance en distance, et furent défoncés pour que
chacun s'y rafraîchît. Quoi qu'il en pût dire publiquement, il savait à quoi
s'en tenir sur la force d'une telle armée de bourgeois, et les seigneurs de
sa suite en riaient sans trop se gêner. « Ne croyez-vous pas, sire, disait le
sire de Crussol, qu'il y a ici plus de dix mille qui ne feraient pas dix
lieues sans s'arrêter pour manger ? » — « Pâques Dieu ! répliqua le
roi en riant, je crois que leurs femmes chevauchent mieux qu'eux. » Tout en
s'efforçant de plaire au peuple, le roi s'occupait alors d'une affaire qui
était loin d'avoir l'approbation des gens sages du Parlement, de l'Université
et de la bourgeoisie. Pour se rendre le pape favorable, il venait de
promettre encore une fois l'abolition de la pragmatique[11]. C'était maître Jean Balue,
évêque d'Evreux, qui avait surtout travaillé l'esprit du roi pour le disposer
en faveur des prétentions du saint père ; d'ailleurs il y était assez porté
par le désir de disposer des bénéfices et des évêchés, au lieu de les laisser
à la libre élection des communautés et des chapitres. Il semblait au roi que
par-là il accroîtrait grandement son pouvoir. Cependant les promotions dans
le clergé se faisaient bien moins par sa propre volonté que par la protection
de Balue. Rien n'égalait en ce moment le crédit de cet évêque : non content
de l'évêché d'Évreux et des abbayes de Lagny, de Fécamp, de Saint-Éloi, de Château-Thierry,
de Bourgueil, il voulut avoir l'évêché d'Angers. Jean de Beauveau occupait ce
siège ; il avait été un des premiers bienfaiteurs de Balue, qui avait
commencé par être secrétaire de Guillaume Juvénal, évêque de Poitiers et
exécuteur infidèle de ses dernières volontés. L'évêque d'Angers l'avait
emmené avec lui à Rome en 1462, et c'était alors que Balue avait commencé à
obtenir un grand crédit près du pape. Il en avait profité pour faire commerce
public de bénéfices et de canonicats, puis en se faisant nommer, malgré Jean
de Beauveau, trésorier de l'église d'Angers. Lorsqu'il eut toute la faveur du
roi, il résolut de se venger de son ancien évêque, et de le supplanter sur
son siège Pour cela il persuada au roi qu'il lui importait d'avoir, sur les
marches de la Bretagne, dans un si grand diocèse, un évêque tout dévoué à sa
personne et à ses intérêts. On demanda à Jean -de Beauveau sa démission ; il
la refusa. Alors le pape l'excommunia et l'interdit, en l'exilant au
monastère de la Chaise-Dieu en Auvergne. L'évêque d'Angers en appela au
Parlement ; mais le roi défendit à la cour de prendre connaissance de
l'affaire, disant, par lettre de cachet, que le pape seul était compétent, et
que le roi très-chrétien, fils aîné de l'église, devait seulement procurer
l'obéissance au Saint-Siège. Un tel ordre était contraire à toutes les
coutumes et libertés de l'église de France, et même à un édit du roi, qui,
quatre ans auparavant, avait prescrit au Parlement de connaître de la
possession des bénéfices. Lorsqu'à
la persuasion de maître Jean Balue que, pour prix de ses bons offices, le
pape venait de nommer cardinal, le roi abolit encore une fois la pragmatique,
le Parlement n'oublia pas non plus son devoir. Balue[12] y était venu en personne pour
faire enregistrer les lettres du roi. C'était durant les vacances ; mais il
trouva au parquet maître Jean de Saint-Romain, procureur-général, qui
s'opposa formellement à la publication et à l'exécution desdites lettres.
L'évêque s'emporta en menaces,' et finit par dire au procureur-général que le
roi le désappointerait de son office ; maître Jean de Saint-Romain ne s'en
émut guère. « Le roi, répondit-il, m'a baillé cet office ; le tiendrai et
exercerai tant que ce sera son bon plaisir. Il peut me l'ôter ; mais je suis
bien résolu de tout perdre avant de faire une chose contraire à ma
conscience, dommageable au royaume de France et à la chose publique, et dont
il vous est, certes, bien honteux de poursuivre l'expédition. » L'Université
ne fut pas moins ferme contre un tel abus, en appela au futur concile, et fit
enregistrer son opposition au Châtelet. C'était le seul corps qui eût
consenti à la publication des lettres du roi. Ainsi
le roi se trouva unie seconde fois eh division avec le Parlement, et encore
pour avoir été trompé par un évêque qui avait voulu devenir cardinal ; comme
cela lui était déjà arrivé, six ans auparavant, avec l'évêque d'Arras. Mais
Balue avait si bien su plaire au roi, en se montrant zélé serviteur, et prêt
à tout faire et à obéir à tout, qu'on ne pouvait ébranler la confiance qu'il
mettait en lui. Lorsqu'on semblait vouloir donner quelque soupçon au roi, ou
qu'il craignait qu'on s'étonnât de tant de faveurs dont il l'accablait : « C'est
un bon diable d'évêque, disait-il, du moins pour le moment ; je ne sais pas
ce qu'il sera à l'avenir, mais quant à présent il est continuellement occupé
de mon service[13]. » Il lui
confia alors une commission importante. Le duc de Bourgogne, après avoir
heureusement apaisé les troubles de Brabant, assemblait son armée pour
soumettre les Liégeois. Le roi, qui les avait en secret excités, ne voulait
pas prendre ouvertement parti pour eux, mais cherchait. à. profiter des
embarras du Duc, pour obtenir de lui, ou qu'il ne ferait pas la guerre aux
Liégeois ses alliés, ou qu'il ne s'opposerait point à ce que, par un juste
retour, le roi attaquât le duc de Bretagne, allié du Duc. Le cardinal Balue
et maître Vandriesche furent envoyés à Bruxelles afin de traiter sur
conditions. Par
malheur pour le roi, il n'y avait pas de peuple plus difficile à gouverner,
et entendant si mal la raison que ces gens de Liège. Ils conduisaient toutes
leurs affaires avec désordre et imprudence, et dérangeaient sans cesse les
mesures qu'il voulait prendre. C'était un grand sujet d'embarras et
d'incertitude pour le comte de Dammartin, qui commandait l'armée à Mézières,
à Mouron et dans le pays des Ardennes. Tout habile qu'il pût être, il lui
était difficile de ménager des choses opposées comme le voulait son maître,
qui désirait à la fois ne pas donner de griefs évidens au duc de Bourgogne,
et maintenir les Liégeois dans leur résistance[14]. Les méchantes gens de' cette
ville s'étaient répandus dans les bois au bord de la Meuse, et y commettaient
mille ravages. Les laboureurs n'osaient plus semer ni recueillir. Les
marchands n'osaient plus faire voyager leurs marchandises ni par eau ni par
terre. Les sujets de la France, aussi-bien que les habitants du Luxembourg
sujets de Bourgogne, se plaignaient hautement, et demandaient qu'on fît
cesser de tels désordres. Parfois, les mauvais sujets des villes françaises,
et même quelques gens d'armes des compagnies se laissaient tenter par
l'exemple des Liégeois, et couraient la campagne avec eux comme des brigands.
Alors le duc de Bourgogne demandait justice, et le roi écrivait d'une façon
authentique au comte de Dammartin de faire châtiment exemplaire sur ceux de
ces Liégeois qu'il pourrait saisir, tandis qu'il lui prescrivait en secret de
se bien garder de toute punition rigoureuse. L'audace
des Liégeois s'accrut au point que sans songer qu'ils avaient trois cents
otages entre les mains du duc de Bourgogne[15], ils s'en allèrent saisir dans
son château un gentilhomme du pays de Luxembourg ; ils l'accusaient de leur
avoir été contraire dans les dernières guerres, et lui firent souffrir de
cruelles tortures avant de lui trancher la tête. Le Duc, apprenant ce nouveau
méfait, jura d'en -tirer une vengeance sévère. Mais, comme il était encore
dans l'embarras des affaires de Brabant, il lui fallait attendre qu'il se
trouvât en force suffisante. Dans
les querelles continuelles des Liégeois avec leur évêque, la ville de Hui
s'était toujours montrée favorable au parti de l'évêque. Aussi, lorsqu'il
avait fallu lever de forts impôts pour payer les sommes que le duc de
Bourgogne avait exigées par le dernier traité, les gens d'Hui n'avaient pas
été compris dans la taxe. Les Liégeois s'en irritèrent, et en firent un
nouveau sujet de plainte contre l'évêque. Il n'y avait pas de prince plus
doux, plus patient, un évêque plus indulgent et plus charitable que Louis de
Bourbon, évêque de Liège[16] ; si les gens sages lui
faisaient quelque reproche, c'était d'encourager ce peuple à la sédition par
sa trop grande bonté. Jamais, il n'avait eu un moment de repos, toujours
nouveaux murmures, sédition nouvelle contre lui. Ce n'était ni sur sa
demande, ni de son gré que le duc de Bourgogne avait eu recours aux voies de
rigueur et à la force des armes ; pour lui, il s'en référait à des arbitres
ou à l'autorité du Saint-Siège, dont ses rebelles sujets refusaient de
reconnaître la sentence quand elle leur était contraire. Lorsqu'il
les vit de nouveau en révolte, il se retira dans sa ville d'Hui. Eux,
oubliant leurs défaites récentes et la ruine de Dinant, qui fumait encore,
prirent les armes et vinrent assiéger leur évêque. Dès que le Duc en fut
informé, il chargea le sire de Bossut de s'en aller promptement avec quelques
chevaliers du Hainaut s'enfermer dans la ville d'Hui pour la défendre contre
les Liégeois. Elle manquait de munitions ; la troupe du sire de Bossut
n'était pas nombreuse. Après quelques rencontres, où elle combattit
vaillamment les ennemis, elle se trouva enfermée dans les murs, la ville
investie de toutes parts. Tous
les habitants n'étaient pas du même parti. Le petit peuple était plus
favorable aux Liégeois qu'à l'évêque. Il y avait des intelligences entre le
camp et la ville. Les murmures commencèrent. On parlait hautement de se
rendre et d'ouvrir les portes aux assiégeants. L'évêque et ses serviteurs
commencèrent à avoir peur. « Il faut me tirer d'ici, disait-il au sire
de Bossut. Pour tout l'or du monde, je ne voudrais pas tomber entre les mains
de ces gens-là. » — Le sire de Bossut se trouvait en grande perplexité. Le
Duc lui avait recommandé de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.
Manquer à ses ordres en une telle occasion, c'était encourir sa disgrâce ;
c'était montrer peu de souci de son propre honneur. D'un autre côté, le noble
prélat, le cousin germain de son maître, lui demandait à quitter une ville où
la résistance était véritablement difficile ; si, par suite de son refus, il
arrivait quelque malheur à l'évêque, c'était à lui qu'on l'imputerait. Ce
motif l'emporta ; il fit une sortie à la tête de ses gens, et emmena ainsi
sous bonne escorte l'évêque par la route de Bruxelles. Ce n'était pas sans
'regret, et la plupart des hommes d'armes du sire de Bossut s'étonnaient fort
de la résolution qu'il avait prise. « Ah ! monsieur, qu'avez-vous fait là ? lui
disait un vaillant compagnon nommé Bertrandon ; vous faites grand tort à
votre honneur et à votre bonne renommée. Comment, pour complaire à un prêtre,
vous laissez là une ville que le Duc a remise à votre garde ! vous croyez au
conseil d'un clerc qui ne., sait ce que c'est qu'honneur ou blâme. Oh !
monsieur de Bossut vous aurez fort à faire pour réparer ceci. » Le Duc
fut du même avis que Bertrandon, et entra dans une grande colère quand il vit
revenir sa garnison. L'évêque prit la défense du sire de Bossut : « Si l'on a
mal fait, disait-il, toute la faute en est à moi. Si ce vaillant chevalier a
quitté la ville, c'est moi qui l'en aï pressé, qui l'y ai forcé. J'en
porterai, s'il le faut, la peine en mon corps et en mes biens quand je les
aurai retrouvés. » Toutes ces raisons ne touchaient guère le Duc, et
rabrouant l'évêque sans nul égard, il lui reprochait sa couardise cléricale ;
puis revenant au sire de Bossut : « Vous aviez bien à faire, disait-il,
d'obéir à un lâche prêtre, quand il y va de vos ordres et de votre honneur. » En vain
le sire de Bossut allégua-t-il qu'il avait cru avoir le temps de revenir
après avoir conduit l'évêque, la chose était trop peu vraisemblable. En
effet, le sire de Ravenstein, qui fut aussitôt envoyé pour essayer de faire
lever le siège, arriva trop tard ; les habitants avaient ouvert la porte aux
Liégeois. Quelques chevaliers firent au milieu des rues une merveilleuse
défense. Il y en eut un, entre autres, qui, acculé dans un étroit passage,
faisait si bien tête à la foule qui le poursuivait, que les Liégeois lui
crièrent : « Que voulez-vous faire ? tous vos compagnons sont maintenant
partis. Croyez-vous donc regagner la ville à vous seul ? Ce serait à
contre-cœur que nous tuerions un si vaillant homme. Sauvez-vous, sauvez-vous.
» Malgré
cet avantage des Liégeois, les affaires du Duc devenaient chaque jour
meilleures. Le bon ordre s'établissait en Brabant ; les nobles et les hommes
d'armes qu'il avait mandés dans toutes ses seigneuries arrivaient en foule ;
et cc qui était plus encore, le roi Édouard était bien plutôt disposé à
s'allier avec lui qu'avec le roi de, France. Il avait tout espoir d'obtenir
ma-darne Marguerite en mariage ; déjà une alliance était conclue, et cinq
cents Anglais venaient de Calais renforcer son armée. Pendant
ce temps-là, toutes les négociations et les subtilités du roi ne lui
profitaient en rien ; il aurait fallu se résoudre à faire avancer les
compagnies du comte de Dammartin au secours des Liégeois ; et c'est ce qu'on
ne pouvait obtenir de lui ; car il voulait tout gagner sans rien risquer. Les
Liégeois eux-mêmes n'acceptaient point son arbitrage. Il leur avait fait
demander d'envoyer quelques-uns de leurs nobles et de leurs principaux
habitants pour traiter avec le sire de Dammartin et l'évêque de Langres,
qu'il avait commis pour ouvrir des pourparlers avec des députés de l'évêque
de Liège et des ambassadeurs de Bourgogne. Les Liégeois répondirent qu'il y
avait bien peu de nobles chez eux, et qu'occupant tous des offices publics,
ils n'avaient pas le loisir de s'absenter. Ils priaient les ambassadeurs de
France de venir dans leur ville, et ceux-ci ne voulaient point s'y rendre,
tant que le roi ne les chargerait pas d'y conduire les hommes d'armes qu'ils
avaient, en son nom, fait espérer aux Liégeois. Ainsi aucune conférence ne
pouvait commencer, puisqu'il ne se présentait de députés ni du Duc, ni des
gens de Liège. Le bon évêque seul avait aussitôt envoyé les siens. Cependant.
Dammartin voyait l'armée de Bourgogne s'augmenter chaque jour, et demandait
au roi des renforts et des instructions, le pressant de lui faire savoir si
son intention était de se saisir de quelques villes, tandis qu'il en était
temps encore. Les
ambassadeurs que le roi avait envoyés au Duc étaient fort mal choisis. Ni
Vanderiesche, ni le cardinal Balue ne pouvaient avoir grand crédit à la cour
de Bourgogne. Le premier était un serviteur infidèle, chassé par le duc
Philippe, et de mauvaise renommée dans les pays de Flandre. Quant au
cardinal, tout le monde l'avait en bien petite estime, et le Duc ne le
pouvait souffrir. Alors le roi pensa que le connétable de Saint-Pol aurait
une plus grande autorité dans cette affaire. C'était un puissant prince, ses
seigneuries étaient placées entre les pays de France et de Flandre. Tout
serviteur qu'il était du roi, et bien qu'il fût récemment devenu son
beau-frère, en épousant madame Marie de Savoie, il affectait une grande
indépendance, et pouvait agir plus encore comme médiateur que comme
ambassadeur. Le Duc lui-même avait eu désir de le voir, afin de savoir quel
parti il prendrait et de connaître mieux les véritables intentions du roi.
Les sires de La Roche et d'Emeries étaient allés le trouver dans sa ville (le
Bohaing, pour l'engager à venir à Bruxelles. Il s'y rendit, en effet, avec
une grande suite, .et commença à traiter les affaires du roi, en bon et loyal
ambassadeur. Il
exposa au Duc les griefs du roi, l'alliance avec l'Angleterre et la guerre
projetée contre les Liégeois, alliés de la France. Sur ces deux points, et
sur tous les autres, il trouva ce prince inflexible, comme il l'avait prévu
et annoncé au roi, tant il connaissait bien le caractère du duc Charles.
Lorsqu'on lui représentait que c'était une chose mal faite à lui, premier
prince du royaume, petit-fils des rois de France, issu de la noble fleur de
lis, de chercher et contracter alliance avec ses anciens ennemis, et de
mettre ainsi le trône en péril, il répondait : « Si je me suis allié à
l'Angleterre, le roi ne peut s'en prendre qu'à lui-même ; ce sont ses
menaces, ses propos étranges, et la diversité de sa conduite, qui m'y ont
contraint. N'a-t-il pas cherché aussi à s'unir à l'Angleterre ? Maintenant je
suis au point de ne pouvoir reculer. Si le roi m'eût reconnu et traité comme
un prince de loyauté et de foi, tel que je suis et tel que ceux dont je
descends, je l'aurais servi et aimé ; mais il n'a cherché qu'à me déplaire ;
et il a fallu me pourvoir ailleurs ; et, tout de France que je suis, il m'a
forcé de devenir Anglais. D'ailleurs ma parenté et mes affections
n'étaient-elles pas pour la maison de Lancastre et pour le roi Henri contre
la maison d'Yorck et le roi Édouard ? Si maintenant je veux épouser madame
Marguerite d'Yorck, n'est-ce point la nécessité qui m'a inspiré ce dessein ?
» Sur
l'article des Liégeois, le Duc répondait plus impatiemment encore, et sans
laisser même le connétable achever tout ce qu'il avait à dire : « Mon cousin,
tenez-vous-en là, disait-il ; qu'on ne m'en parle plus. Quelque chose qui en
puisse arriver, quelque fortune que me réserve le plaisir de Dieu, je mettrai
mon armée en campagne et j'irai à Liège ; je veux savoir une fois si je suis
maître ou valet. Qui voudra me détourner et m'empêcher n'a qu'à venir, il
trouvera à qui parler. » Puis, lorsque le comte Saint-Pol essayait de le
calmer et de lui parler du peu de prudence qu'il y aurait d'allumer une si
grande guerre pour châtier quelques vilains, il répliquait : « Il n'y a
ni sermon ni prêcheur qui puisse rompre mon dessein. Si le roi voulait du
bien aux Liégeois, il n'avait qu'à leur défendre de m'offenser. Ils sont
venus ravager mes terres ; ils ont traîtreusement saisi et mis à la torture
un de mes braves gentilshommes ; ils ont pris et saccagé la ville d'Hui. Eux
et d'autres ont voulu m'éprouver et m'épouvanter lors de mon entrée en
seigneurie. Il y avait là-dessous de plus grands projets, et je sais bien
d'où ils viennent. Aussi, ou je mourrai, ou je les mettrai au fouet et au
bâton ; je les perdrai, je les ruinerai et jamais je n'aurai joie au cœur avant
de m'être vengé d'eux. Il n'y a ni roi, ni empereur, ni soudan, ni personne
pour qui je veuille tarder d'un jour, et si le roi les veut défendre, j'en ai
peu de souci. Je serai dans mon droit, qu'il vienne ! La campagne est ouverte
pour tout le monde ; mais tenez pour certain que s'il me veut faire du mal,
moi aussi je lui en ferai tant, que le meilleur ne sera pas de son côté. » Lorsque
le connétable voyait un tel courroux, il rappelait au Duc que les discours
dont il s’irritait venaient roi et non point de lui ; qu'ainsi il ne serait
pas juste de les lui imputer. Alors, quittant son caractère d'ambassadeur, il
était le premier à se railler de la commission dont il avait d'avance annoncé
au roi toute l'inutilité, et il remettait même le Duc en joyeuse humeur par les
plaisanteries qu'il en faisait. Le roi
avait donné pour instruction au connétable de conclure pour le moins une
trêve d'un an, qui, aurait compris tous les alliés de part et d'autre ; mais
le Duc n'entendait pas plus, à cette proposition qu'à toutes, les autres. Son
amitié avec l'Angleterre, les renforts qui lui arrivaient de Calais, ses
nobles qui se rassemblaient de toutes parts des lettres du roi de Castille
qui, rompant sa vieille alliance avec le royaume de France, se déclarait
ennemi du roi Louis, tout augmentait l'orgueil du Duc, et le rassurait contre
ce que pourrait tenter son adversaire. Le cardinal Balue, Vanderiesche, le connétable,
n'étaient pas plus écoutés l'un que l'autre. L'archevêque de Milan, légat du
pape, envoyé par le Saint-Siège pour prévenir l'effusion du sang chrétien,
arriva à Bruxelles et ne Tut pas mieux entendu. Il était serviteur du duc de
Milan, le plus fidèle allié du roi ; il venait de passer longtemps à la cour
de France ; c'en était assez pour être grandement suspect de partialité au
Duc. Il fit signifier à ce légat qu'il l'écouterait avec le respect dû au
Saint-Siège sur tout autre objet que la guerre de Liège ; mais qu'à cet égard
toute parole était superflue. Puis' le chancelier de Bourgogne et les autres
conseillers du Duc firent si bien qu'ils rendirent peu à peu le légat
favorable à sa cause[17]. Cependant
le roi, avec son impatience accoutumée, envoyait message sur message au
connétable, pour savoir comment allaient les affaires. Rien n'avançait, le
Duc ne voulait accorder qu'une trêve de six mois, à condition que du côté du roi,
elle ne comprendrait pas les Liégeois, et que, de son côté, elle
s'appliquerait au duc de Bretagne et à Monsieur Charles[18]. Or c'était précisément
traverser la secrète intention du roi, qui aurait volontiers abandonné les
Liégeois, pour : pouvoir librement entrer en Bretagne. Pour mieux savoir
encore sa volonté véritable, ce qui n'était pas facile, le connétable s'en
alla en toute hâte le trouver à Paris. Après- avoir longuement devisé avec
lui durant une nuit, sans prendre de repos il se remit en route, changeant de
chevaux et les tuant de fatigue. Il arriva à Bruxelles comme le Duc, déjà
revêtu de son haubergeon, montait à cheval pour aller à Louvain .se mettre à
la tête de son armée. « Je pars, dit-il à haute voix et publiquement aux
ambassadeurs du roi, pour aller faire ma guerre aux Liégeois, et je supplie
le roi de ne rien entreprendre contre mon cousin de Bretagne. » — « Mais,
Monseigneur, vous ne choisissez pas, vous prenez tout, lui dit le connétable
; vous faites la guerre à nos amis, et vous voulez que nous nous tenions en
repos sans courir sus à nos ennemis, comme vous faites aux vôtres ; cela ne
peut être ainsi, le roi ne le souffrira point. » — « Les Liégeois sont
assemblés, repartit le Duc, et je m'attends à avoir bataille avant qu'il soit
trois jours. Si je la perds, je crois bien que vous ferez à votre guise ; mais
aussi si je la gagne, vous laisserez en paix les Bretons. » Il monta sur son cheval
et partit. Le
connétable le suivit à Louvain ; il y vit la plus belle armée et la mieux
pourvue d'artillerie et de munitions qu'on eût rassemblée depuis longtemps.
Ce n'était pas une circonstance qui pût rendre le Duc plus accommodant ou
plus craintif à offenser le roi ; cependant le comte de-Saint-Pol continuait
à le presser pour une trêve de six mois ; puisqu'il ne la voulait pas d'un
an. Enfin le Duc s'étonna de le voir si pressant et si zélé, polir les
intérêts du roi. « Mon cousin, lui disait-il, vous êtes bien mon ami, je
vous avertis donc de prendre garde que le roi ne fasse pas de vous un jour
ainsi qu'il a fait de plusieurs autres. Si vous voulez demeurer de notre
côté, vous y serez le très-bien venu[19]. » Le Duc,
nonobstant sa témérité, aurait en effet souhaité, ne pas courir le risque de
voir le roi porter secours aux Liégeois, et leur envoyer les troupes du comte
de Dammartin. Pour détourner ce coup, il ne voyait rien de mieux que de
mettre dans ses intérêts le connétable, qui pourrait ou dissuader le roi de
cette guerre, ou l'embarrasser en se séparant de lui[20]. « Mon cousin, lui dit-il,
lorsqu’il l'eut trouvé fidèle à son devoir d'ambassadeur, que le roi donne
secours aux Liégeois, cela ne m'importe guère ; mais souvenez-vous qu'encore que
vous soyez connétable de France, vous êtes mon sujet et avez réservé votre
foi à la maison de Bourgogne dans le serment que vous avez fait au roi. Le
comte de Roussi, votre fils, est mon serviteur et marche dans mon armée. Le
plus beau et le meilleur de votre avoir est dans mes pays ; s'il me plaisait
de vous sommer de votre devoir de vassal, et si vous me refusiez obéissance,
je sais ce que j'aurais à faire ; pensez-y bien. Si le roi se mêle de ma
guerre, ce pourrait bien ne pas être à votre profit. » Il y
avait en effet matière à réflexion pour le connétable : « Monseigneur,
répondit-il, Dieu vous accorde joie et bonne aventure dans votre guerre ; si
le roi s'en mêle, croyez que j'en serai bien fâché pour vous et pour lui.
Près de vous je ne puis rien faire, et je vais partir en toute hâte, vous
promettant d'empêcher, autant du moins qu'il sera en mon pouvoir, que d'ici à
quinze jours le roi ne décide rien ; d'ici là vous saurez ce que vous avez à
faire. Avant une semaine vous aurez de mes nouvelles. » — « Je ne vous
demande rien, ajouta le Duc, je vous donne toute liberté ; j'aimerais mieux
que le roi me laissât faire et se déportât de secourir ces méchants vilains
que le légat vient d'interdire et d'excommunier ; mais s'il s'en mêle, Dieu
est là-haut qui connaît les cœurs et sait où est le bon droit, ainsi je vais
me mettre en peine de gagner la victoire. » Le
connétable partit et tint parole. La chose lui fut facile ; et il n'était
déjà plus temps pour le roi d'envoyer du secours aux Liégeois ; d'ailleurs le
moment le plus favorable était passé, il eût fallu se décider plus tôt, et
beaucoup de gens s'étonnèrent qu'il eût manqué une occasion qui leur semblait
si bonne. Tel était son caractère : il se méfiait de la fortune comme de tout
le monde, et ne voulait pas mettre sa puissance au hasard d'une guerre.
D'ailleurs, c'était avec raison qu'il avait craint que le parti des princes
ne profitât de ce moment pour se déclarer ouvertement. Encouragés par la
puissante protection du duc de Bourgogne, ils avaient tous passé entre eux et
avec lui de nouveaux traités d'alliance envers et contre tous, y compris
expressément le roi[21]. Le traité (lu duc d'Alençon
avec le duc de Bourgogne était plus formel encore ; il portait : « Pour
résister aux entreprises soudaines, légères et traîtresses que monseigneur le
roi, par l'exhortation et la poursuite de nos ennemis qui sont près de lui,
pourrait faire sur nous et notre très-cher fils René d'Alençon, comte du
Perche. » Ce fut
le 1er octobre qu'il scella cette alliance ; et, dès le 11, il ouvrit aux
hommes d'armes bretons sa ville d'Alençon ; de là ils se répandirent en
Normandie ; Caen, Bayeux, et tout le Cotentin tombèrent en leur pouvoir ;
Saint-Lô seul résista. C'était une ville dont les bourgeois s'étaient
toujours montrés bons et courageux Français ; ils avaient, quarante ans
auparavant, chassé eux-mêmes les Anglais hors de chez eux. Cette fois ils
repoussèrent les Bretons, et l'ardeur fut si grande, qu'une femme en tua
plusieurs de sa main. Le roi
envoya sur-le-champ le maréchal de Loheac en Normandie, écrivit aux bourgeois
de Saint-Lô pour les remercier, fit une pension à cette vaillante femme,
assembla les francs-archers, fit publier l'ordre d'armer les paysans pour
qu'ils courussent sus aux Bretons, et dépêcha courriers sur courriers au roi
René, au comte du Maine, qui commandait en Poitou et en Anjou, et au
connétable, pour qu'il se hâtât de conclure la trêve avec le duc de Bourgogne
; tout semblait si heureusement succéder à ses adversaires, qu'il s'occupa
encore bien plus à traiter qu'à combattre. L'armée
du Duc était prête, et vers le milieu du mois d'octobre, elle se mit en
route. Avant de partir, il envoya des hérauts publier la guerre dans tout le
pays, et durant la publication ils portaient l'épée nue d'une main et une
torche de l'autre, pour signifier qu'on allait faire une guerre de feu et de
sang. Le Duc assembla en même temps son conseil et délibéra sur ce qu'on
ferait des trois cents otages donnés deux ans auparavant par les Liégeois[22]. Quelques-uns proposaient de
les faire tous mourir. Le sire de Contay surtout soutint cette opinion d'une
façon si dure et si cruelle, que les gens les plus sages en furent indignés.
Deux ou trois conseillers seulement étaient de cet avis, accoutumés qu'ils
étaient à l'autorité et au grand sens du sire de Contay. Le Duc demanda
ensuite à Guy de Briuem, sire d'Himbercourt, un des meilleurs chevaliers de
Picardie, qui pendant quelque temps avait eu l'administration de la ville de Liège,
ce qu'il pensait sur cette affaire ; il répondit : « Monseigneur, je pense
qu'avant tout il faut mettre Dieu de notre côté, et donner à connaître au
monde que vous n'êtes ni cruel ni vindicatif. Il vous faut délivrer tous ces
otages : ce sont de braves gens, ils se sont mis en cette dure position à
bonne intention, espérant le maintien de la paix. En leur annonçant la grâce
que Monseigneur leur fera, et en les renvoyant, on leur dira qu'ils doivent
s'employer à ramener tout ce peuple à la paix, et que s'ils n'y peuvent réussir,
il faut du moins, en reconnaissance d'une si grande bonté, qu'ils
s'abstiennent de prendre parti contre vous ou contre leur évêque. » Cette
opinion prévalut dans l'esprit du Duc, et lui mérita de grandes louanges pour
sa bonté et sa douceur. On disait même que le vieux duc son père ne se serait
pas montré si miséricordieux envers les Liégeois qui lui avaient si souvent
faussé leur parole, et qu'assurément les otages n'auraient pas échappé à la
mort. Tout le conseil se leva satisfait d'une si heureuse délibération. «
Voyez-vous cet homme-là, disait tout bas au sire Philippe de Comines un des
conseillers, en lui montrant le sire de Contay, il est vieux, mais de forte
santé ; hé, bien ! je gagerais beaucoup que d'ici à un an il ne sera pas en
vie, et cela pour cette terrible opinion qu'il a soutenue. » Les Liégeois
s'étaient avancés jusqu'à Saint-Tron, dans le pays de Hasbain, et y avaient
établi une garnison de trois mille hommes. Il fallait commencer par assiéger
cette ville. Le Duc l'investit avec son armée, prit soin de la tenir en grand
ordre, et, avec toutes les précautions nécessaires, il assura son campement
au milieu de cette contrée marécageuse. Il y avait trois jours seulement que
le siège était commencé, lorsque les Liégeois arrivèrent au secours de la
ville, au nombre d'environ trente mille. Il y avait en effet parmi eux mi
dicton populaire : Qui
passe dans le Hasbain Est
combattu le lendemain. Le Duc
se disposa à la bataille, et jamais ne montra autant de prudence et de
connaissance de la guerre[23]. Ses deux ailes étaient appuyées
et couvertes par des marais, et il y plaça en réserve-sa cavalerie et les
cinq cents Anglais qui lui étaient venus de Calais. Pour lui, il commandait
en personne le corps de bataille, et le sire de Ravenstein marchait en tête
avec l'avant-garde. Les
Liégeois campaient au village de Bruestein, et s'y étaient fortement
retranchés derrière de grands fossés pleins d'eau. Après que le Duc eut
parcouru les rangs sur son petit cheval, et qu'il se fut assuré que chaque
troupe était assignée par l'ordre de bataille qu'on lui voyait tenir écrit
dans sa main, il ordonna l'attaque. L'avant-garde formée d'archers, et de
quelque artillerie légère, s'avança vivement jusqu'au fossé, et tira si serré
qu'elle fit reculer les Liégeois. Leur retranchement fut emporté ; mais
lorsqu'ils s'aperçurent que les, Bourguignons avaient épuisé leurs traits,
ils vinrent d'un grand courage, et avec leurs longues piques commencèrent à
faire un terrible massacre parmi les archers. Déjà les bannières reculaient,
et l'armée du Duc s'ébranlait, lorsqu'il fit avancer le reste de ses archers
sous les ordres de Philippe de Crèvecœur, sire d'Esquerdes et du sire
d'Émeries. Ils rétablirent le combat, et quand les Liégeois furent ébranlés,
quittant leurs arbalètes, ils tombèrent dessus avec leurs fortes épées, car
ils étaient mieux armés que les premiers archers. Le sire (le Wilde, qui
commandait les Liégeois, fut tué, et bientôt la déroute commença. Mais le
Duc n'avait pas disposé son ordre de bataille pour. 'en profiter ; il n'avait
voulu rien risquer. Si toute son armée avait été engagée, la garnison de
Saint-Tron aurait pu faire quelque dangereuse sortie ; d'ailleurs il
importait, avant tout, de ménager son monde, car le roi pouvait bien joindre
les troupes du comte de Dammartin aux Liégeois ; et alors la guerre serait
devenue bien autrement grave. François Soyer, bailli de Lyon, son
ambassadeur, se trouvait même au moment du combat avec l'armée liégeoise. Les
ailes et la cavalerie virent donc passer l'ennemi fugitif et en désordre, le
long des marais qui les en séparaient ; il aurait fallu faire un long détour pour
se lancer à sa poursuite ; aussi y eut-il peu de prisonniers. La
bataille n'en fut pas moins gagnée, et la ville de Saint-Tron perdit tout
espoir d'être secourue. Un brave chevalier, Regnaud, sire de Rouvrai, y
commandait. C'était lui qui, l’année précédente, avait plus que nul autre
décidé les Liégeois à accepter les conditions que leur proposait le duc
Philippe. Après avoir trois fois, pendant la bataille de Bruestein,
courageusement tenté des sorties que les Anglais repoussèrent, il vit bien
que toute défense serait désormais superflue, et traita d'une capitulation.
La ville se soumit à la condition que ses murailles seraient démolies,
qu'elle payerait vingt mille florins et livrerait dix hommes au choix du Duc.
Il y avait parmi eux six des otages que peu de jours auparavant il avait
renvoyés ; tous furent décapités. Le Duc
continua alors sa route vers Liège, après avoir, dès le soir de sa bataille,
écrit au connétable, que sans doute le roi ne serait plus si difficile.
Tongres ne fit pas plus de résistance que Saint-Tron, et livra 'aussi
quelques-uns des anciens otages, et d'autres habita us connus par leur haine
contre le-parti du Duc ; ils eurent, aussi la tête tranchée. Le 11 novembre,
les Bourguignons campèrent devant la ville de Liège Le
trouble y était grand, ainsi que cela était facile à croire ; les uns voulaient,
se défendre obstinément et à tout risque ; les autres voyant dévaster et
détruire tout le pays, tremblaient de ce qui allait arriver à la ville, et
voulaient traiter ; chacun s'efforçait d'entraîner le peuple à son opinion,
et de moment en moment, on apercevait que chaque faction excitait ou apaisait
la multitude. Quelques-uns des otages travaillaient de tout leur pouvoir en
faveur du Duc. Parmi les prisonniers qu'il avait faits, plusieurs
s'employaient aussi à décider pour la paix leurs amis de la ville. Enfin, les
gens les plus modérés semblèrent prendre le dessus, et l'on vit arriver au
camp trois cents des plus riches et des plus considérables bourgeois en
chemise, la tête et les pieds nus, apportant humblement au Duc les clefs de
la ville, et se rendant à lui à discrétion, sauf le feu et le pillage. Il leur
donna audience devant le sire de Mouy, ambassadeur, du roi, qui venait signer
la trêve négociée par le connétable ; et les recevant à merci, il chargea le
sire d'Himbercourt d'entrer le premier dans la ville. Lui, plus que tout
autre, avait conduit cette négociation ; il avait la confiance des riches
bourgeois de Liège, qui connaissaient sa douceur et sa sagesse. C'était lui
qui venait de sauver leurs otages ; nul ne pouvait mieux achever ce qu'il
avait si bien commencé. Il prit avec lui deux cents hommes seulement, et
s'achemina vers la ville. Mais,
rien n'était si variable et Si désordonné due ce peuple. Pendant que les
principaux du parti de la paix étaient allés traiter avec le Duc, les
partisans de la guerre avaient repris tout leur crédit, et allumé les
esprits. On avait fermé les portes et résolu de se défendre. Le sire
d'Himbercourt ne perdit point patience et ne désespéra encore de rien ; tant
il cornais-, sait bien ce peuple. Il se logea dans une forte abbaye, à deux
traits d'arc de la porte ; et fit dire au Duc de ne se point inquiéter de
lui. Il était tard, la nuit était venue. Sur les neuf heures., on entendit
sonner la cloche de l'évêché ; c'était le signal ordinaire pour assembler le
peuple, quand il avait quelque délibération à prendre. « Ils nous veulent
attaquer, j'en suis assuré, dit le sire d'Himbercourt ; mais si nous pouvons
les amuser jusqu'à minuit, nous en serons quittes ; car, à cette heure, ils
seront fatigués, et l'envie de dormir les prendra ; alors l'entreprise sera
manquée, et ceux qui nous sont contraires ne songeront plus qu'à se sauver. »
Il avait avec lui quelques-uns des otages ; choisissant parmi eux deux
honnêtes bourgeois, il les chargea d'aller porter aux Liégeois de nouvelles
et favorables propositions. Les deux bourgeois se firent ouvrir la porte :
ils trouvèrent tout le peuple en rumeur et courant les rues, les uns s'armant
pour aller assaillir les Bourguignons, les autres parlant encore pour la
paix. « Nous voulons parler au maire de la ville, dirent-ils ; nous apportons
de bonnes nouvelles de la part du seigneur d'Himbercourt. « La cloche de
l'évêché fut encore sonnée. Les voilà en affaires, disait ce sage
gentilhomme, la chose va bien. » Bientôt
après, on entendit un grand bruit vers la porte. Beaucoup de gens montaient
sur la muraille et criaient des injures aux Bourguignons. Il était manifeste
qu'à l'assemblée de l'évêché les partisans de la guerre avaient encore
prévalu. Le péril était grand. Deux cents hommes d'armes ne pouvaient,
certes, résister à cette foule furieuse. Le sire d'Himbercourt avait encore
près de lui quatre otages. « Allez, mes amis, leur dit-il, et parlez à ce
peuple ; dites-leur que vous venez de ma part ; faites-les souvenir que j'ai
été gouverneur de leur ville ; que je les ai toujours traités doucement ; que
je ne voudrais pour rien au monde consentir à leur ruine. Ne suis-je pas un
de leurs confrères ? J'ai été reçu du métier des forgerons ; ils m'ont vu
portant la robe de livrée de leur corporation, et marchant sous leur
bannière. Ne doivent-ils pas se fier à moi ? Il faut sauver le pays et la
ville : il faut tenir la parole que nous avons donnée ce matin à monseigneur
le Duc. Tenez, mes bonnes gens, lisez-leur ce papier que je vous donne. » Les
otages trouvèrent la porte déjà ouverte ; les gens armés allaient sortir sur
les Bourguignons. Ils eurent bien de la peine à se faire entendre ; beaucoup
les huaient injurieusement, et les nommaient traîtres. D'autres disaient :
« ils les faut écouter. » Après quelque tumulte, il fut résolu
d'assembler encore le peuple : la cloche sonna. Le bruit qu'on entendait
autour de la porte s'apaisa peu à peu. « C'est ville gagnée, » s'écria le
sage chevalier. L'assemblée
dura jusqu'à deux heures de la nuit, et enfin le parti de la paix l'emporta.
Un gentilhomme, nommé le sire de la Rivière, qui était le plus ardent pour la
guerre, s'enfuit au plus vite de la ville avec les principaux de ses amis. Le
lendemain, à la pointe du jour, le sire d'Himbercourt se rendit seul à
l'assemblée de l'évêché, y jura les conditions qu'il avait promises,
s'engagea à ce qu'il n'y aurait ni feu ni pillage ; les portes lui furent
livrées, et il envoya dire au duc de Bourgogne qu'il pouvait entrer. Ce fut
un grand concert de louanges et de gloire en l'honneur d'un si vaillant et si
habile seigneur. Il s'était mis en un tel péril, et l'on trouvait qu'il avait
tellement agi contre toutes les règles de la raison humaine, qu'on attribuait
son bonheur à la grâce de Dieu[24]. « Il l'a mérité, disait-on,
par ce bon et charitable conseil qu'il a donné à Monseigneur au sujet des
otages ; et l'on ne dira plus, comme tant de gens méchants et lâches, que la
clémence des princes leur porte toujours préjudice. » Dans le même temps, le
sire de Contay se mourait de maladie à Hui, où il avait été contraint de se
retirer, après avoir, pour dernier service rendu à son maître, conseillé
l'ordre de bataille qu'ou avait suivi à Bruestein. Le
vulgaire ne connaissait pas même toute la grandeur du service que le sire d’Himbercourt
venait de rendre à son seigneur. La saison était avancée ; les pluies
commençaient ; le sol des environs est fangeux ; les provisions de vivres
n'étaient pas suffisantes ; l'argent manquait ; l'armée n'était plus en bel
ordre ; la ville de Liège était grande ; son enceinte forte. Il était
impossible de l'emporter d'assaut : on n'aurait pas même pu l'assiéger. Deux
jours de plus, il fallait décamper, et alors qu'aurait fait le roi de France,
qui, sans combattre, se serait trouvé victorieux, comme peut-être il en avait
l'espérance ? Le Duc
ne voulut pas entrer à Liège par la porte ; il fit démolir vingt brasses de
mur et combler le fossé pour passer par la brèche. Il était en grand appareil
de guerre, et portait par-dessus son armure un manteau couvert de pierreries.
Il tenait l'épée nue et marchait au petit pas. Chaque habitant avait
commandement de se tenir devant la porte de sa maison, la tête découverte, et
une torche à la main. Après avoir remercié Dieu, dans l'église de
Saint-Lambert, le Duc se logea à l'évêché. Cinq ou six des otages qui avaient
manqué à leur promesse furent décapités, ainsi que le messager de la ville,
que le Duc avait en grande haine. Il imposa une somme de cent vingt mille
florins, fit abattre les tours et les remparts, désarma les habitants, prit
leurs bannières, emmena leur artillerie, et leur ôta la plupart de leurs
privilèges. Liège n'eut plus aucune juridiction sur les cantons d'alentour.
Aucun sujet de Bourgogne ne devait désormais s'établir à Liège sans y être
autorisé, ni aucun Liégeois ne pouvait quitter son domicile sans permission.
La cour ecclésiastique cessa d'être établie à Liège. Les biens (les fugitifs
furent confisqués. Enfin, pour dernier affront, le Duc lit emporter un
ornement qui tenait fort à cœur aux gens de la ville ; c'était une colonne de
cuivre élevée dans la grande place sur des marches de marbre. On connaissait cet
ornement dans tous les pays environnants sous le nom du perron de Liège.
Il fut transporté à la bourse de Bruges, et des inscriptions en latin et en
français rappelèrent le souvenir du lieu où il avait été pris, et de la
victoire du duc Charles. Après
quelques jours passés à Liège, il revint en grand triomphe à Bruxelles le 24
décembre. Dès le lendemain, pour célébrer et son glorieux retour et la fête
de Noël, il tint cour plénière, admit tous venants à sa présence, et fit
donner à manger à plus de deux mille pauvres. Ainsi
que l'avaient prévu les gens sages de son conseil, toutes les contrariétés
qu'il avait endurées patiemment, tout ce qui lui avait causé trouble et
embarras, tout ce qui avait semblé le menacer et le mettre en péril, tomba
dès le lendemain de sa victoire, et d'un seul coup il se trouva en pleine
voie de prospérité. Plus de rébellion dans les villes, plus de murmure parmi
les peuples, plus d'espérance chez ses ennemis, plus de cabales tramées
contre lui ; c'était à qui montrerait plus d'empressement et de soumission ;
chacun rivalisait à célébrer sa victoire et sa renommée. Tant de
prospérité ne contribua pas peu à enfler l'orgueil où il était déjà fort
enclin. Délivré des-inquiétudes et des soins pressants qui l'avaient affligé
au commencement de son règne, il s'occupa à donner un pompeux éclat à sa cour
et à faire grande montre de son absolu pouvoir[25]. D'abord il songea à mettre bon
ordre à ses finances, et s'attacha à faire cesser les désordres que la
vieillesse et la complaisance du duc Philippe avaient tolérés depuis quelques
années. Les trésors que ce prince avait laissés et les fortes sommes que les
Liégeois devaient payer, rendaient le nouveau Duc puissamment riche. Mais,
avec une extrême prévoyance, il voulut que tout cet argent fût tenu en
réserve, comme extraordinaire, afin de pourvoir, avec les aides qu'on
lèverait selon l'occurrence, aux grandes affaires qu'il pourrait avoir à
l'avenir. Il régla en même temps que tout le train de sa maison, plus
splendide que celle d'aucun prince de la chrétienté, que les gages de cette
foule d'écuyers, de chambellans, de domestiques de toute sorte, de chevaliers
et des conseillers attachés à sa personne, que la solde de ses compagnies,
seraient payés sur les revenus ordinaires de ses états. Pour
établir ainsi sur un pied stable et régulier toute sa finance, il prit
lui-même connaissance des moindres détails ; avec l'obstination de sa
volonté, que rien ne pouvait jamais distraire de son but, il s'informa du
revenu de chacun de ses domaines, des réparations qu'il y avait à faire, des
abus qu'on devait réformer, du produit des tailles, péages, droits de toute
sorte formant les impôts ordinaires. En même temps il faisait dresser sous
ses yeux l'inventaire de ce que son père avait laissé d'or, d'argent, de
joyaux, d'armes, de riches vêtements : ce qui s'élevait à une si grande
valeur, qu'on trouva pour dix-sept cents écus d'aiguillettes garnies d'or
pour attacher les chausses au pourpoint. Cette
occupation, à laquelle le Duc se livrait assidûment, excitait beaucoup de
surprise et de murmure. Les gens sages disaient, il est vrai, que nul soin
n'était plus digne d'un bon et grand prince que de mettre l'ordre dans les
dépenses et les recettes ; et que c'était le meilleur moyen pour assurer la
félicité des royaumes. Mais on voyait que le duc Charles n'agissait pas ainsi
pour le bien de ses sujets, et qu'il ne cherchait qu'à augmenter son éclat,
son pouvoir et sa force, puisque toute cette dureté de règlement
n'aboutissait qu'à accroître les impôts. En même temps ses serviteurs et sa
noblesse le trouvaient bien avare et peu libéral pour un prince si jeune et
Si nouveau. Ce n'est pas qu'il ne leur payât de forts gages, mais c'était
sans courtoisie et sans bienveillance, non afin de les enrichir, de leur
rendre bon office et de les voir contents, mais pour être bien et exactement
servi. L'ordre et la discipline régnaient dans cette noble maison de la façon
la plus sévère. Les chambellans, les écuyers, toutes les sortes de
domestiques étaient divisés par quartiers et faisaient leur service à tour de
rôle. Mais le premier chambellan, le premier maître-d'hôtel et tous les
premiers officiers étaient à demeure près de la personne de leur seigneur. En
outre, on voyait des princes et des grands seigneurs qui avaient aussi leurs
serviteurs à eux, et augmentaient ainsi l'éclat de cette cour ; tels étaient
messire Adolphe de Clèves, seigneur de Ravenstein, les sires d'Arguel et de
Château-Guyon, de la maison de Chalons, les sires de Fiennes et de Roussi,
fils du connétable de France, Thibaut de Neufchâtel, maréchal de Bourgogne,
le marquis de Rothelin, de la maison de Hochberg. Chaque jour tout se passait
avec le même faste et la même régularité. Tous les serviteurs étaient divisés
par dizaines, et chaque dizaine avait sa table présidée par un officier de la
maison. Ils dînaient avant le Duc, qui parfois allait de salle en salle voir
comment ils étaient servis. Puis aussitôt après leur repas, ils venaient
assister à son couvert. La chapelle, le conseil, la garde des archers, tout
fut de même exactement réglé, et le Duc ne se montrait jamais qu'environné de
son pompeux cortége. Le
lundi, le mercredi et le vendredi de chaque semaine, il tenait son audience
publique assis sur un fauteuil à grand dossier, couvert de drap d'or, et
entouré de ses serviteurs et de son conseil. Là, il recevait les plaintes de
tout venant, même des plus pauvres gens ; faisait souvent lire leurs requêtes
tout haut devant lui, et signifiait sa volonté. Parfois ces audiences
duraient trois ou quatre heures de temps, et personne n'aurait osé témoigner
le moudre ennui sous peine d'être fortement tancé ; car le Duc n'épargnait
pas les réprimandes à ceux qui s'écartaient de ce qu'il avait réglé. Il avait
l'œil à tout ; quiconque ne se serait pas trouvé 'à l'heure ou à la place
prescrites, qui aurait manqué à la chapelle ou à l'audience, l'écuyer qui se
serait mis entre les chevaliers, celui qui serait allé à l'offrande avant son
tour, étaient bien assurés de quelque sévère leçon. Souvent même, lorsque ses
serviteurs et ses nobles barons étaient rangés autour de son fauteuil, il
leur faisait, ainsi qu'un orateur, des sermons sur la conduite qu'ils
devaient tenir, sur les vertus de leur rang et de leur état, les admonestant
avec gravité et hauteur. Ils se
piquait aussi de maintenir une stricte police et une rude justice dans son
armée et ses états, sans nulle acception de personnes. Pour y mieux réussir,
et réprimer les désordres qui étaient grands, il avait institué, à l'exemple
de ce qui se faisait en France, un prévôt des maréchaux, c'était comme le
Tristan du roi Louis, un gentilhomme, mais d'assez petite condition, tout
propre à cet office, ne craignant personne, et capable des plus cruelles
commissions, zélé et redoutable valet. Après
avoir réglé avec tant de faste sa cour et son gouvernement, le Duc assembla
les Etats de Brabant et les quatre membres de Flandre pour en obtenir de
l'argent. Il leur dit exposer qu'il lui en était dû pour trois causes ;
savoir : son avènement, le mariage qu'il allait conclure avec madame
Marguerite d'Yorck, et sa guerre contre les Liégeois, qui l'avait entraîné à
de grands frais : toutes circonstances où des sujets étaient tenus, selon
toutes les coutumes, de payer aide à leur seigneur. Les demandes qu'il fît
proposer étaient si exorbitantes, que chacun en demeura épouvanté. Toutefois
on ne savait comment se garantir d'une telle exaction, tant on voyait peu
d'apparence de résister. L'usage immémorial des comtes de Flandre était
d'assembler les quatre membres à Gand, lorsqu'il s'agissait de demander des
aides ; mais le Duc tenait encore les Gantois dans sa disgrâce. Bien qu'après
sa victoire de Liège ils fussent venus s'humilier devant lui, leurs
bannières, et renoncer à leurs privilèges, il n'avait pas voulu leur donner
de réponse, et 4tvait dit seulement qu'il s'aviserait. La crainte
qu'inspirait sa rancune contribua encore à rendre les Gantois plus dociles.
Ils consentirent les nouvelles aides, bien à contre-cœur, mais sans murmurer
; et, lorsque Gand cédait, il ne pouvait y avoir nulle ville de Flandre qui
songeât à refuser. Il alla
ensuite à Mons tenir les États de Hainaut ; et, quelque remontrance qu'on lui
fît eu toute humilité, il n'exigea pas moins une aide telle qu'aucune
pareille n'avait jamais pesé sur le pauvre peuple. Autant il cri lit dans la
seigneurie de Valenciennes ; puis il se rendit à Lille : son entrée y fut
solennelle, et la ville se mit en grands frais pour le recevoir. Entre autres
mystères qui furent publiquement représentés, il y en eut un qui excita de
grandes risées. C'était le jugement de Paris. On avait choisi, pour le
personnage de Vénus, one grande et énorme femme, qui pesait plus de deux
quintaux ; Junon était de même taille, mais toute sèche et maigre ; Minerve
était bossue par devant et par derrière ; les trois déesses étaient nues, et
portaient de riches couronnes. Le Duc,
après avoir passé une seule journée à Lille, s'en vint à Bruges pour y tenir
son chapitre de la Toison-d’Or. Il y avait sept années que cette cérémonie
n'avait été célébrée ; plusieurs places étaient vacantes dans l'ordre ;
d'ailleurs le Duc n'avait pas encore pris possession de l'office de
grand-maître. Tout se passa donc avec plus de pompe encore qu'à la coutume.
Le premier chevalier élu par le chapitre fut Édouard, roi d'Angleterre, qui-
allait devenir le beau-frère du Duc. Les autres furent les sires de
Château-Guyon, de Damas, Jacques de Bourbon, Jacques de Luxembourg, Claude de
Montaigu, Philippe de Savoie et Philippe de Crèvecœur, seigneur d'Esquerdes. Tous
les chevaliers de l'ordre avaient été convoqués pour ce chapitre, et presque
tous s'y rendirent, sauf les seigneurs souverains, qui étaient retenus par le
gouvernement de leurs états, comme le roi d'Aragon, le duc de Bretagne, le
duc de Clèves, le duc de Gueldres. Le vieux comte d'Ostrevent, celui qui
autrefois avait été le mari de madame Jacqueline de Hainaut, était tombé en
enfance, et ne put y assister. MM. de Croy et le sire de Lannoy étaient venus
siéger au chapitre, pour subir leur jugement sur ce qui pourrait leur être
imputé. Le Duc refusa de les admettre, ni de leur faire donner aucune réponse
; seulement on les cita pour le mois d'août suivant. Quant au comte de
Nevers, il avait, au contraire, été ajourné par un héraut de l'ordre, pour
venir répondre à plusieurs infâmes griefs à lui reprochés. Sa seule réponse
avait été de renvoyer le collier. Lorsque son nom fut prononcé avant
l'offrande, à son tour, le Duc ordonna à Toison-d'Or de barbouiller de noir
l'écusson de ses armes suspendu au-dessus de la place où il devait siéger ;
et l'on écrivit par-dessous : « Jean, comte de Nevers, ajourné par
lettres-patentes de très-haut et très-excellent prince monseigneur le Duc,
scellées du sceau de la toison, à comparaître en personne au présent chapitre
pour y répondre de son honneur, touchant plusieurs cas de sortilège, en
abusant des saints sacrements de la sainte église, ne s'est point présenté,
au contraire a fait défaut, et, pour éviter le procès et privation de
l'ordre, a renvoyé le collier ; pour ce, a été et est déclaré hors de
l'ordre, et non appelé à l'offrande. » Cette
façon de traiter le duc de Nevers, l'élection de Monsieur Philippe de Savoie,
et toute la conduite du Duc depuis son retour de Liège, montraient bien qu'il
ne redoutait rien de la puissance du roi, et qu'enorgueilli de sa victoire et
de l'alliance du roi d'Angleterre, il était résolu de le braver sans nul
ménagement. Les grandes sommes d'argent qu'il recueillait sur ses sujets,
l'ordre qu'il mettait dans ses affaires, et surtout dans son armée,
témoignaient assez qu'il souhaitait la guerre, on du moins voulait être en
mesure de ne la point craindre. De là
résultait que jamais autant de haine et de méfiance n'avaient régné entre les
princes et les grands seigneurs de France. Tous vivaient dans la perplexité,
entre le roi d'une part qu'on accusait d'avoir le premier répandu le trouble
et mis chacun en alarme par ses projets et son caractère inquiet et variable
; et, d'autre part, le duc Charles, qui était le moins traitable et le plus
obstiné des hommes[26]. Ce qui semblait le plus triste
aux humiliés sages, c'est pie ces discordes et ces jalousies avaient jeté les
princes de la chrétienté dans la plus honteuse perversité. Il n'y avait nul
méfait, nul manque de foi dont on ne les crût capables. Les actions qu'on
aurait rougi de proposer à un pauvre gentilhomme ou à un honnête bourgeois,
et qui eussent excité leur indignation, semblaient simples et permises aux
rois et aux princes. Ils avaient perdu toute estime de l’honneur et de la
vertu, toute honte du vice et de la déloyauté. Ils ne Songeaient qu'à se
détruire les uns les autres par la guerre et la violence, ou bien par le fer
et le poison. Ils avaient oublié les lois de Dieu, ou pensaient qu'elles
n'étaient point faites pour eux et qu'au dernier jour on les jugerait par une
autre justice que le commun des hommes. Il semblait que leur seigneurie leur
eût été donnée pour la satisfaction de leurs propres désirs, et non pas pour
le bien commun. Aussi n'avaient-ils aucun souci du pauvre peuple ; jamais il
n'avait été accablé d'autant d'imp6ts, tant au royaume de France que dans les
états de Bourgogne ; ces exactions, toujours plus lourdes, ne servaient point
à assurer le bon ordre, à tenir le commerce en sécurité, comme au temps du
roi Charles VII. Ce n'était point pour empêcher les ravages de la guerre
qu'on payait ou qu'on assemblait les compagnies et les gens d'armes. C'était,
au contraire, pour la recommencer sans cesse, ou en laisser la menace
suspendue, de façon à tenir tous les esprits en alarmes. Toutefois
le roi Louis était plus habile et s'entendait mieux à ménager les peuples. Il
savait les flatter et leur donner bonne espérance, afin de les rendre, sinon
satisfaits, du moins patients, bien qu'il en tirât de plus forts impôts
qu'aucuns des rois ses prédécesseurs, et encore sans le consentement des
États du royaume. D'ailleurs, tout en le craignant, on le trouvait plus
raisonnable que les autres 'princes, et personne n'était tenté d'avoir
recours à eux. Aussi
la guerre qu'ils avaient commencée ne fut pas de longue durée. Le plus grand
danger que courût le roi était de voir la maison d'Anjou faire cause commune
avec son frère, le duc de Bretagne et le duc d'Alençon. Il avait toujours
trouvé le vieux roi René assez fidèle, bien qu'il écoutât souvent ses ennemis.
Son fils, le duc de Calabre, était depuis un an occupé à conquérir la
Catalogne, qui s'était donnée à lui en se révoltant contre k roi d'Aragon. Le
roi le favorisait ouvertement et lui avait fourni des secours en hommes et en
argent. Il lui promettait plus que jamais de donner madame Anne en mariage au
marquis du Pont son fils et lui avait même compté une partie de la dot,
ainsi, il était tranquille sur lui. Il n'en était pas ainsi de son oncle, le
comte du Maine ; dans la guerre du bien public, sa conduite avait toujours
été équivoque et sa foi douteuse. Encore en ce moment il recevait les envoyés
du duc de Bretagne et de Monsieur, frère du roi ; il leur avait, disait-on,
promis de les assister en leur ouvrant ses villes, et leur donnait de
l'argent[27]. Le roi avait envoyé son
fauconnier, le sire de Coucillon, au roi René, lui dire ses griefs et ses
soupçons contre le comte du Maine son frère. Il le chargeait, au nom de
l'amour qu'il avait toujours montré à la maison d'Anjou, de faire venir ce
prince, et de lui faire jurer, sur la vraie croix de Saint-Laud, qu'il
servirait le roi envers et contre tous, ne lui porterait jamais aucun dommage
ni préjudice, et ne livrerait point ses places à monsieur Charles. Le comte
d'Anjou protesta de la fausseté des rapports faits contre lui, jura ce que
le, roi avait souhaité, et le roi René se porta garant de son serment. Le roi,
un peu rassuré de ce côté et se contentant des apparences, s'efforça de
détacher de l'alliance des princes le comte du Perche, fils du duc d'Alençon.
Il était assiégé dans cette ville par les troupes du roi ; la garnison de
Bretons, qui y était enfermée avec lui, s'était rendue odieuse aux bourgeois
par ses violences et sa brutalité ; elle ne montrait même pas plus d'égards
pour lui, pour sa mère et sa sœur ; à la moindre représentation, les Bretons
ne parlaient que de le mettre, lui et toute sa famille, à la porte de la
ville. Irrité de tant d'insolence, voyant toutes ses terres et châteaux
confisqués, ses parcs dévastés, son gibier exterminé, l conspira avec les
bourgeois pour le parti du roi, et lui livra la ville. En même
temps les nouvelles du Poitou étaient favorables aussi au parti du roi. Louis
de Belleville, gouverneur de Montaigu, était parvenu à chasser jusqu'à
Clisson une forte troupe de Bretons, après toutefois qu'elle eut pillé la
ville de Saint-Gilles et dévasté le pays des environs, emmenant avec elle
tout le bétail et plus de douze cents paysans pour les rançonner. Le roi
ne s'assurait pas cependant sur de tels avantages. Le duc de Bourgogne
pouvait se déclarer ; il tenait déjà une armée rassemblée aux environs de
Saint-Quentin. Le comte de Dammartin, qui gardait la frontière de ce côté,
donnait de fâcheuses informations sur le connétable. « Il est bien
déplaisant, écrivait-il, de ce que je fais tout mon possible pour être en
mesure et munir les villes contre toute attaque ; l'autre jour il m'a fait
dire un grand tas de folies par Touraine le Hérault. » Dans
une situation si difficile, le roi s'empressa de conclure une trêve de
vingt-six jours d'abord, et de trois mois ensuite, avec le duc de Bretagne,
en lui laissant entre les Mains les villes dont il était saisi ; lui payant
seize mille livres pour l'entretien de son armée ; consentant à diverses
conditions avantageuses pour le Duc, et remettant leurs différends à
l'arbitrage de l'archevêque de Milan, légat du pape. De part
et d'autre la trêve n'était qu'un délai que chacun se ménageait pour tout
préparer contre le parti opposé. C'était le 3 mars que le duc de Bretagne
avait signé la seconde trêve, et le 2 avril, son vice-chancelier Romillé
conclut à Londres un traité d'alliance, par lequel le roi d'Angleterre
promettait d'envoyer trois mille archers au duc de Bretagne, tandis que
celui-ci s'obligeait à remettre aux Anglais trente villes ou forteresses
prises sur le domaine de la couronne de France. Le roi
avait pour lors pour ambassadeur en Angleterre un fort habile homme nommé Mesnil
Penil, sire de Concressault, qui savait bien voir tout ce qui s'y passait et
le lui mandait. Il sut par lui que malgré les offres du duc de Bretagne et la
grande amitié que le roi Édouard montrait au duc de Bourgogne, il n'était
nullement décidé à montrer un grand zèle pour le parti des princes de France.
Il lui semblait, et il le disait même au sire de Concressault, que monsieur
Charles, frère du roi, qu'on voulait lui opposer, n'était qu'un fou. En
effet, le peu de sagesse de ce jeune prince le mettait à. la merci des
ennemis du roi ; et leurs desseins, portant sur un appui si fragile,
inspiraient peu de confiance. D'ailleurs le roi d'Angleterre ne pouvait se
décider facilement à irriter le comte de Warwick et à le pousser à bout ; il
lui savait un grand parti dans le royaume ; le comte de Rivers et la famille
de la reine n'étaient pas aimés du peuple. Le comte de Warwick se regardait
si bien, comme le plus fort qu'il refusait de se montrer à la cour, tant que
le roi Édouard n'en aurait pas renvoyé ses ennemis. Tranquille
sur l'Angleterre, le roi de France s'efforçait surtout de rompre la ligue des
princes. Aucun ne lui montrait, en ce moment, plus de zèle à le bien servir
que le duc de Bourbon ; mais sa mère, la duchesse douairière, qui était tante
du duc de Bourgogne, était si violente contre lui, qu'elle s'efforçait,
d'exciter des rébellions, et qu'elle avait envoyé Pierre de Beaujeu, son
fils, se joindre aux ennemis du roi. Il ne garda nul ménagement, et donna
ordre à Gaston du Lyon, sénéchal de Saintonge, de saisir, partout où il la
pourrait trouver, la duchesse de Bourbon, ainsi que ses serviteurs, adhérents
et complices, et de les lui amener quelque part qu'il fût. En Même temps il
écrivait au duc de Bourbon de la chasser de Moulins, de même que l'archevêque
de Lyon, son frère, qui était aussi de ses ennemis, et de remettre le château
au sénéchal de Saintonge. Il exigeait aussi que le château de Pierre-Encise,
situé près de Lyon, fût occupé par un de ses officiers. Le duc de Bourbon
s'empressa d'obéir au roi. Il
avait aussi dans son parti Gaston, comte de Foix, qui vint lui faire serment
de le servir envers et contre tous, nommément contre le duc de Bretagne. Lecomte
d'Armagnac et, son cousin le duc de Nemours n'étaient pas disposés non plus à
entrer ouvertement dans la ligue des princes, comme ils avaient fait dans le
temps de la guerre du bien public. Aussitôt après qu'elle fut terminée, tous
deux, ainsi que le sire d'Albret, avaient fait serment[28] au roi, sur les saintes
reliques, de le servir, même contre monsieur Charles, son frère[29]. Depuis, le comte d'Armagnac
avait eu un nouveau motif pour s'éloigner du parti bourguignon. Il avait
voulu épouser madame Jeanne de Bourbon, qui avait été élevée à la cour du bon
duc Philippe, la même qui avait déjà refusé de se marier au connétable[30]. La duchesse de Bourbon
douairière, sa mère, et le duc de Bourbon, son frère, avaient consenti à
cette demande, et avaient envoyé des ambassadeurs pour faire connaître leur
volonté à madame Jeanne ; mais, encouragée par la protection du duc de
Bourgogne, chez qui elle se trouvait, elle répondit qu'elle aimait mieux se
mettre en un couvent, entrer en religion, ou même mourir que d'épouser le
comte d'Armagnac. C'était, en effet, un redoutable seigneur, qui, ainsi que
la plupart de ceux de sa race, avait toujours vécu dans le désordre et sans
aucun respect des lois divines et humaines, comme il l'avait bien montré, en
épousant sa propre sœur, quelques années auparavant. Le duc Charles déclara
hautement qu'il ne souffrirait pas qu'on contraignit en rien les volontés de
madame Jeanne, sa cousine, dont tous les gens de bien approuvaient fort le
refus, C'en était assez pour mettre le comte d'Armagnac en grande fureur. Il
n'y eut sorte de menaces qu'il ne., proférât contre la maison de Bourgogne ;
mais sa puissance était lointaine et peu redoutable. Le Duc ne fit que rire
de sa colère. Dans
une telle situation, le roi, afin d'arrêter-la guerre déjà commencée, avait
pris pour arbitres et médiateurs entre lui et son frère le légat du pape et
le duc de Calabre[31]. Il jugea à propos eu même
temps d'assembler les États du royaume, pour s'appuyer de leur volonté. Il ne
manquait jamais de zélés serviteurs, gens de petite condition et de petite
vertu, qui disaient que c'était un crime de lèse-majesté d'assembler les Etats,
et que c'était diminuer l'autorité du roi. De pareils discours étaient tenus
surtout par ceux qui étaient en crédit et en autorité sans l'avoir mérité.
Ils aimaient bien mieux traiter les affaires par intrigue et en chuchotant à
la cour, que de risquer à se faire connaître dans une grande assemblée, et
d'ex poser leurs œuvres à un Menne publie. Le roi, qui n'était peut-être pas
fort éloigné de penser, comme eux, en ce qui touchait son pouvoir, était
cependant plus habile. Il ne voulait certes pas laisser les Etats examiner
tout son gouvernement, et se serait bien gardé de proposer-les impôts à leur
consentement, ainsi qu'il aurait dû faire, selon la coutume de France. Il ne
voulait pas renoncer au privilège qu'il avait usurpé contre toute raison et toute
justice, de lever ce qui lui plaisait sur ses sujets ; car jamais ils
n'eussent consenti à payer des sommes si énormes, que rien de pareil ne
s'était vu en aucun temps dans le royaume ; puisqu'elles étaient déjà au
double des dix-huit cent mille : francs à quoi montaient les impôts sous le
feu roi Charles. Mais le roi Louis entendait se servir des États à sa guise
et contre ses ennemis seulement. Aussi se donna-t-il de grands soins pour que
les trois députés que chaque ville devait envoyer fussent choisis partout selon
son gré, et de telle sorte, qu'il en fût aidé et point gêné[32]. La
chose lui réussit, et, le 6 avril, les États furent assemblés dans la
grand'salle de l'archevêché de Tours. Le roi en fit l'ouverture en personne ;
il était vêtu d'une robe de damas, blanc, brodée en or et fourrée de martre ;
il portait un chapeau noir orné d'une plume en or de Chypre ; à sa gauche
était le roi de Sicile, et à sa droite le cardinal Balue, qui, au grand
étonnement et dépit de tous les seigneurs avait, comme prince de l'église, le
pas sur les princes du royaume. Plusieurs étaient absents ; on ne voyait
point à cette assemblée les ducs de Bourgogne et de Bretagne, piles ducs de
Bourbon et de Calabre, ni le comte du Maine, ni le connétable, ni le duc de
Nemours. Au reste, presque toute la noblesse du royaume était présente. Le
chancelier, après s'être agenouillé devant le roi, et avoir pris ses ordres,
commença par un grand éloge des rois qui avaient toujours voulu le bonheur du
peuple, et du peuple qui toujours leur avait été fidèle ; passant au temps
présent, il raconta tout ce que le roi avait fait pour le bien du royaume,
son grand amour pour ses peuples, et la confiance qu'il leur montrait en les
consultant sur ses affaires. Puis il exposa les discordes qui régnaient dans
le royaume, les attribuant surtout à monsieur Charles frère du roi, et à la
volonté obstinée qu'il avait de posséder la Normandie en apanage. C'était sur
ce point que le roi désirait avoir l'avis des États, Il voyait tant de danger
pour le royaume à en détacher une si puissante' province, que jusqu'ici il
s'y était refusé. Puis le
roi s'étant retiré pour laisser l'assemblée plus libre, le chancelier reprit
son discours, et il expliqua avec plus de détails encore tout ce qu’il venait
d'exposer. Les
États furent assemblés huit jours seulement, et tout s'y passa comme le roi
le souhaitait. Ils déclarèrent que la Normandie ne pouvait, en aucun cas,
être détachée de la couronne ; que le roi devait renouveler la déclaration de
Charles V, qui réglait que l'apanage des fils de France ne s'élèverait jamais
à plus de douze mille livres de rente ; que toutefois, puisqu'on avait offert
un revenu de soixante mille livres à monsieur Charles, il convenait de les
lui donner, sans tirer à conséquence pour l'avenir, car de tels apanages
seraient la ruine du royaume ; que le duc de Bourgogne serait invité à se
conformer à la délibération des Etats, et à presser monsieur Charles de s'en
contenter. Quant au duc de Bretagne, ils s'exprimèrent plus fortement. Il
leur parut que le roi ne devait point souffrir qu'un vassal lui eût ainsi
déclaré la guerre, et eût surpris les villes de Normandie ; que, s'il était
vrai qu'il eût en outre fait alliance avec les Anglais, c'était une chose si
damnable qu'on ne devait rien épargner pour la punir ; qu'enfin si le duc de
Bretagne persistait dans ses criminelles alliances, les Etats étaient résolus
de s'employer corps et biens, comme de loyaux sujets, pour porter secours au
roi. La conclusion était que si, à l'avenir, monsieur Charles ou tout autre
faisait la guerre au roi, il devait procéder contre ses ennemis sans être
obligé d'assembler les Etats, ce qui ne pouvait se faire qu'avec de notables
embarras. Les
États ne voulurent pas se séparer cependant sans avoir fait quelques
remontrances dans l'intérêt du pauvre peuple. Ils se plaignirent des
désordres des gens de guerre, de la façon dont la justice était rendue, et de
la mauvaise administration des finances. Le roi répondit que les séditions
excitées par ses en-ennemis étaient la cause de ces désordres ; qu'il Voulait
travailler à les corriger, et que, pour cela, il convenait que les Etats
fissent choix de plusieurs sages personnes, afin de travailler à la réforme.
Cette réponse excita de grandes protestations de reconnaissance, de zèle et
de fidélité. Chacun, dans cette assemblée, célébrait à l'envi les louanges du
roi, et, pour mieux montrer la confiance qu'on mettait en lui ; les députés
des Etats choisirent des commissaires qui ne pouvaient songer à contredire
ses volontés. C'était le cardinal Balue, les ceintes d'Eu et de Dunois, le
patriarche de Jérusalem, l'archevêque de Reims, les évêques de Langres et de
Paris, le sire de Torcy, grand-maître des arbalétriers, un des gens du roi de
Sicile, un député de chacune des villes de Paris, Rouen, Bordeaux, Lyon,
Tournai, Toulouse, et des sénéchaussées de Carcassonne, Beaucaire et Basse-Normandie. Aussitôt
après les Etats, le connétable, l'évêque de Langres, le sire de Tancarville,
le premier président du parlement et le sire Guillaume Cousinot, s'en
allèrent en ambassade auprès du duc de Bourgogne, pour lui faire part de ce
qui avait été délibéré à Tours. Ils le supplièrent d’adhérer aux résolutions
des Etats, de procurer ainsi le bienfait de la paix au royaume de France et à
toute la chrétienté. Par-là, disaient-ils, il gagnerait le cœur de tous les
sujets du roi, qui, à l'avenir, s'empresseraient de lui porter aide et
secours, quand il en aurait besoin. Le Duc
reçut cette illustre ambassade avec sa hauteur accoutumée ; à peine voulut-il
l'écouter ; et, s'emportant sans nulle mesure, il reprit tous ses griefs
contre le roi, lui reprochant surtout d'avoir le premier recherché une
alliance avec les Anglais, afin de détruire le duc de Bretagne et les autres
princes du royaume. Le roi,
qui ne cherchait qu'à montrer le bon droit et la raison de son côté, fit
copier les dépêches où ses ambassadeurs lui racontaient toutes les violences
du duc de Bourgogne, et les envoya aux bonnes villes du royaume, en faisant
bien remarquer que ce n'était point sa faute s'il fallait encore se préparer
à la guerre. En effet la trêve allait finir. Cependant le Duc consentit à la
prolonger de deux mois, jusqu'au 15 juillet, à condition que Monsieur
Charles, frère du roi, toucherait quatre mille livres par mois jusqu'au
moment où son apanage serait réglé. Car rien ne pouvait détacher le Duc de
ses alliés ; il n'entendait à aucune proposition sur ce sujet. Le
temps de son mariage approchait. Il avait enfin obtenu madame Marguerite
d'Yorck, et il l'attendait bientôt. Tout se disposait à Bruges pour les fêtes
les plus magnifiques. La noblesse de ses états y arrivait de toutes parts. Le
Duc désirait surtout d'y voir le connétable : il n'y avait alors en France ni
en Bourgogne aucun seigneur aussi : grand et aussi puissant. Le roi semblait
lui accorder toute confiance, ou du moins croyait avoir besoin de lui. Le
Duc, qui n'écoutait personne, avait cependant une longue habitude de prendre
les conseils de ce comte de Saint-Pol, qu'il avait vu autrefois, à la cour de
son père, chef hautain de la faction opposée aux seigneurs de Croy. Aussi,
tout absolu qu'il fût dans ses volontés, souhaitait-il souvent de l'avoir
auprès de lui. Le connétable, de son côté, qui ménageait à la fois les deux
princes, et se trouvait si bien de leurs discordes, redoutait de les voir
venir à une rupture ouverte ; car il eût fallu sans doute choisir entre les
deux ; et, quel que fût le parti qu'il adoptât, il avait fort à y perdre.
'lien ne lui convenait donc mieux que de se faire envoyer en ambassade auprès
du duc de Bourgogne. Il ne lui fut pas difficile de disposer le roi à lui
donner l'ordre de se rendre à Bruges. Personne
n'aimait autant que lui à se montrer avec pompe et avec orgueil. L'occasion
était belle pour paraître dans tout l'éclat de sa grandeur. Tous les
gentilshommes des états de Bourgogne, qui avaient été témoins de sa disgrâce
dans le temps du feu Duc se trouvaient là réunis. Les ambassadeurs de toute
la chrétienté étaient venus assister à. cette grande solennité. Le comte de
Saint-Pol fit son entrée par la porte Sainte-Croix. Six trompettes à cheval
ouvraient la marche. Devant lui on portait ses bannières et l'épée nue. Six
pages le suivaient avec une foule de gentilshommes. Il semblait que ce fût le
seigneur du pays qui entrât dans sa ville. U suivit ainsi les rues et
traversa la place du marché. Le peuple s'était porté en foule sur son
passage, et il arriva fendant la presse jusqu'à son hôtel. Le bruit en vint
aussitôt aux oreilles du Duc ; son orgueil s'en irrita vivement, et il jura
qu'il lui ferait payer une telle arrogance. Les gentilshommes qui
l'entouraient n'étaient guère disposés à apaiser son courroux. « Qu'est-ce
donc ? disaient-ils, n'est-il pas comme nous sujet et serviteur ? Se croit-il
donc souverain ? Aurait-il en une telle audace sous le duc Philippe ? » En
effet, dès le lendemain, lorsqu'il se proposait de se présenter devant le
Duc, il lui fut signifié qu'il ne serait pas reçu. Peut-être n'en fut-il pas
fâché, tant il imaginait l'accueil qu'il recevrait. Cependant il essaya de
s'excuser auprès des sires de la Roche et d'Émeries qui vinrent le trouver. «
Ce n'était point, disait-il, comme comte de Saint-Pol qu'il était venu en
telle pompe, mais comme connétable de France. C'était le droit et l'usage
dans le royaume. Le roi serait-il à Paris, le connétable y ferait son entrée
avec tout autant de solennité. Et comme Bruges relevait du royaume de France,
il avait dû en agir de la sorte. » Toutes
ces raisons bonnes ou mauvaises n'apaisaient ni la colère du Duc, ni la
jalousie des seigneurs. Toute la ville en était émue ; on n'y tenait pas
d'autre discours. Le connétable vit bien, qu'il ne pouvait rester ; mais il
ne pouvait risquer de partir avec le cortége qu'il avait eu en entrant. Mai
fallut remettre, dans ses malles, trompettes, bannières et livrées. Feignant
un pèlerinage, il s'en alla à petit bruit à Ardenbourg. Le Duc se. fit ainsi
un ennemi d'un de ses plus puissants amis ; car le connétable, tout en
ménageant les cieux, partis, avait véritablement plus d'affection pour lui
que pour le roi. Dans,
le même temps et pendant que toute la noblesse de ses états se trouvait
réunie autour de lui, il advint une circonstance où il se montra si dur et si
absolu, qu'elle ne contribua pas peu à détacher de lui un grand nombre de gentilshommes,
déjà mécontents de son orgueil et du peu de bienveillance qu'il leur
témoignait. Le
bâtard de la Hamaide, fils de Jean de la Hamaide seigneur de Condé, un des
plus nobles seigneurs du pays de Flandre, était chambellan du Duc. Nul parmi
les jeunes gentilshommes de cette cour n'avait plus de beauté, de vaillance,
ni de plus agréables façons. Il plaisait à tous et au Duc lui-même. Un jour
qu'il jouait à la paume dans la ville de Condé, le coup étant douteux, on
prit pour arbitre un chanoine qui était là à regarder la partie[33]. Le chanoine, donna tort au
bâtard de la Hamaide. Le jeune homme entra dans une extrême colère, et jura
qu'il se vengerait. Le chanoine effrayé prit soin de se cacher. Il avait un
frère qui habitait à la campagne. Le bâtard se transporta chez lui, et, ne
trouvant pas le chanoine, voulut satisfaire sa fureur sur ce frère. En vain
il se jeta à genoux demandant la vie et remontrant son innocence. Le bâtard
abattit d'un coup d'épée ses mains jointes pour le supplier, puis l'acheva
sans miséricorde. Un tel
meurtre fit grand bruit ; cependant le bâtard ne se mit pas en peine
d'apaiser ni la voix publique, ni la famille du mort. C'était dans la
seigneurie de son père qu'il avait commis ce méfait ; il espérait, grâce à sa
famille et à ses amis, qu'il n'en serait plus question, croyant ainsi obtenir
l'impunité par hauteur et par puissance. Mais le
Duc, qui recherchait avant tout la renommée d'un prince de justice, écouta
les plaintes de la famille, fit prendre le bâtard de la Hamaide au milieu de
sa cour, et l'envoya tenir prison chez le portier de la ville de Bruges,
jurant par saint Georges qu'il en ferait bonne punition. Le sire
de la Hamaide son oncle, avec une foule de parents et d'amis, s'en vinrent
aussitôt implorer le Duc. Ils le savaient fort rigoureux ; ils confessèrent
que c'était une action fort cruelle, et que le jeune homme aurait dû apaiser
la famille du mort ; mais ils supplièrent le prince de mitiger la raideur de
sa justice ; ils rappelaient la bonté qu'il avait toujours témoignée au
coupable, l'excusaient sur sa bouillante jeunesse, remettaient en mémoire sa
vaillance et surtout le grand honneur qu'il s'était acquis à la bataille de Montlhéry
sous les yeux mêmes du Duc. Puis ils représentaient combien de services leur
noble famille avait de tout temps rendus à ses souverains seigneurs. « Sire
de la Hamaide, répondit le Duc, je sais bien les services que vous et les
vôtres m'avez rendus ; je les ai en mémoire ; mais il ne m'est pas permis de
les récompenser aux dépens d'autrui. Or, voici vos adverses parties qui
requièrent justice pour leur frère mis à mort piteusement et sans nul motif.
C'était à eux de faire grâce, car moi, je ne puis me montrer libéral de leur
droit. Si, lorsqu'il en était encore temps, vous eussiez apaisé la famille,
la plainte ne serait pas venue jusqu'à moi et vous ne me demanderiez
maintenant pas ce que je ne puis accorder. Voulez-vous donc que je vous donne
le sang de leur frère qui crie vers moi. En ce moment, quand même la partie
adverse serait contente, je sais la chose, j'en suis instruit comme juge et
seigneur, il y va de mon intérêt et de ma conscience, à ne la point passer en
oubli. Au surplus, arrangez-vous avec la famille, puis j'aviserai à ce que je
dois faire. » Sur ce
il les laissa, et ceux qui le connaissaient bien n'espéraient guère en sa
miséricorde. Toutefois, on fit parler au chanoine et à la famille ; à force
d'argent et de bonnes paroles, on obtint d'eux qu'ils iraient dire au Duc que
satisfaction était faite, et qu'eux-mêmes demandaient la grâce du coupable. Il
ne leur fit nulle réponse et continua à laisser la chose en suspens. Le jeune
homme et ses parents ne concevaient cependant aucune crainte sérieuse. Il
leur semblait impossible que le Duc voulût faire un tel affront à leur
famille et à toute la chevalerie du Hainaut, dont ils étaient cousins et
alliés, et qui se trouvait assemblée à Bruges en ce moment. C'était
se tromper grandement sur le caractère du Duc. Rien ne pouvait plus le porter
à la rigueur que de se voir environné et regardé par cette foule qui
remplissait la ville. Il lui plaisait de montrer aux veux de tous ces
ambassadeurs de la chrétienté, de ces étrangers de toute nation, de la
noblesse de ses états, comment, dès le commencement de son règne, il savait
rendre bonne et ferme justice, sans acception de personnes, à des gens de bas
lieu contre le plus noble sang du pays, et comment il ne redoutait en rien
les murmures de ses sujets les plus illustres et les plus puissants. Tout
était prêt au port de l'Écluse pour recevoir madame Marguerite ; la duchesse
douairière de Bourgogne, et mademoiselle Marie, fille du Duc, s'y étaient
déjà rendues. Il partit aussi pour s'y trouver au débarquement de la
princesse ; nais, avant son départ, il fit secrètement venir l'Escoutete ou
magistrat de justice de la ville de Bruges. « Dès que la nuit sera
arrivée, lui dit-il, vous prendrez chez le portier le bâtard de Condé et le
conduirez dans la prison de la ville. Le lendemain matin vous procéderez en
la forme accoutumée, et à neuf heures du matin vous le ferez exécuter, hors
de la ville, dans le lieu à ce destiné ; car tel est mon plaisir. » « Monseigneur,
répondit humblement l'Escoutete, mon devoir est d'obéir à vos commandements,
et Dieu nie préserve d'y manquer. Mais est-il possible que ce beau jeune
gentilhomme, issu de si haut lieu, n'ait pas obtenu votre miséricorde ? »
— « Faites ce que j'ai dit, répliqua le Duc ; le reste ne vous doit pas
importer. » L'Escoutete
alla prendre le jeune homme et lui annonça la volonté du Duc. Ce lui fut une
douloureuse surprise. Jusque-là il s'était tenu joyeux et assuré, ne pouvant
croire que, si jeune encore et appartenant à une telle famille, son seigneur
pût le faire si impitoyablement mourir pour un cas si graciable, et semblable
à ceux dont le roi et tous les princes de la chrétienté accordaient chaque,
jour la rémission. Cependant
les pareils avaient été prévenus par l'Escoutete. Il avait même promis,
nonobstant l'ordre du Duc, de différer l'exécution jusqu'à trois heures. Ils
coururent à l'Écluse, et s'adressèrent à la bonne duchesse douairière, qui
leur promit sa recommandation auprès de son fils. Mais le Duc était monté en
un petit bateau et faisait une promenade en mer. Les heures s'avançaient, le
moment du supplice approchait, et le Duc ne rentrait pas au port. Enfin il
revint : sa mère le supplia d'accorder grâce au jeune homme. Il y consentit ;
mais il n'était plus temps, et lui-même le savait bien. A deux
heures, l'Escoutete était venu prendre le bâtard en sa prison ; après qu'il
se fut confessé, il monta dans la charrette, et l'on s'achemina à travers la
ville pour le lieu du supplice. La foule remplissait les rues et ne pouvait
s'empêcher de plaindre le sort de ce jeune homme qu'elle voyait si beau, si
noblement vêtu, sa chevelure blonde répandue sur ses épaules, les mains
liées, les larmes aux yeux plus par honte de mourir ainsi que par crainte de
la mort. « Il vaudrait mieux nous le donner à épouser, » criaient quelques
femmes de la populace, admirant sa beauté. Les bourgeois et les magistrats
eux-mêmes, quel que fût son crime et la justice de son châtiment, étaient
attendris de son sort, mais n'en disaient rien de peur d'offenser le Prince.
Plusieurs croyaient qu'il y avait, dans cette rigueur, plus d'orgueil, plus
de volonté, ou même plus de secrète intrigue de cour, que de véritable amour
pour la justice. Arrivé
au lieu de l'exécution, le jeune homme dépouilla son riche pourpoint de soie,
assura le confesseur qu'il mourait dans la vraie foi et avec pleine espérance
en Dieu et la Sainte Vierge ; ajoutant que cette mort honteuse et pleine de
confusion lui faisait espérer qu'il serait reçu à merci par son créateur.
Puis il salua le peuple, se laissa bander les yeux, et tendit le cou à la
hache. Son corps fut ensuite partagé en quatre quartiers et exposé sur la roue
comme pour les malfaiteurs. La miséricorde accordée par le Duc à la famille
ne profita qu'à ses restes. On les retira de la roue, et un service solennel
fut célébré pour le repos de son âme. Quant à
son oncle, le sire de La Hamaide, pour rien dans le monde il n'eût voulu
rester dans la ville lorsque son neveu y subissait un si honteux supplice.
Indigné de l'ingratitude du Duc, qui oubliait ainsi les services et la
noblesse de sa famille, il fit effacer les armoiries qui ornaient la porte de
son hôtel ; puis, avec ses bagages et sa suite, il partit, retournant dans
ses seigneuries, et désormais mortel ennemi du Duc. Madame
Marguerite arriva le 25 juin à l'Écluse, accompagnée de lord Scales, frère de
la reine d'Angleterre, de lord Howard, de l'évêque de Salisbury, et d'une
suite nombreuse et brillante de dames et de seigneurs anglais[34]. Dès le lendemain, la duchesse
douairière, mademoiselle de Bourgogne et mademoiselle Jeanne de Bourbon
allèrent lui rendre visite. Ce fut le 27 seulement que le Duc, accompagné de
cinq ou six chevaliers de son ordre, vint lui présenter ses hommages, mais
comme secrètement et sans solennité. Ils se rendirent mutuellement de grands
honneurs, et devisèrent longuement entre eux assis sur le même banc ; puis
s'avança le comte de Charny, qui, dès le premier moment, avait été placé près
de la princesse pour la servir. « Monsieur, dit-il, vous avez enfin ce que
vous avez tant désiré. Dieu a amené cette noble dame au port du salut, et il
me semble que vous ne devez point la quitter sans lui montrer votre bonne
affection, et qu'à cette heure il convient de lui faire votre promesse et de
la fiancer. » — « Il ne tiendra pas à moi, répondit le Duc. » Pour lors
l'évêque de Salisbury vint se mettre à genoux entre les cieux futurs époux,
leur fit les questions d'usage, leur joignit les mains et prononça les
prières des fiançailles. Après
une semaine passée à l'Écluse, madame Marguerite monta sur un bateau richement
décoré, et arriva par le canal au Dam près de Bruges. Ce fut là que le
mariage fut célébré, le 2 juillet 1468, à cinq heures du matin. Vers dix
heures, elle monta dans une riche litière couverte de drap d'or. La Duchesse
avait une robe de drap d'argent, couverte de pierreries, et portait une
couronne de diamants. Autour de sa litière étaient plus de soixante des plus
grandes dames d'Angleterre ou de Bourgogne montées sur des haquenées, ou dans
des chariots. Le seigneur de Ravenstein, le sire d'Arguel, son frère de
Chateau-Guyon, le sire Jacques de Luxembourg, les fils du connétable de
Saint-Pol, le comte de Nassau, le bâtard de Bourgogne l'escortaient en grand
appareil. Elle
entra par la porte Sainte-Croix : les rues étaient tendues en tapisseries ou
en drap d'or et de soie. De distance en distance étaient de grands échafauds où l'on représentait des mystères, tous choisis pour la
circonstance : tels que Adam, recevant Ève des mains de Dien, ou Cléopâtre offrant sa main â Antoine. Devant la porte de l'hôtel du Duc était l'écusson de ses armes de Franco,
entouré de douze autres écussons de ses seigneuries, duchés ou comtés. Le collier de la Toison-d'Or
environnait ce blason avec la devise, « Je l'ai entrepris » — ou empris comme on
disait alors —, qu'avait choisie le Duc ; deux lions servaient de support, et
de chaque côté on voyait les statues de Saint-André et de Saint-Georges. Arrivée
devant l'hôtel, la litière s'arrêta : les archers de la garde dételèrent les
chevaux, la chargèrent sur leurs épaules, et vinrent la déposer doucement
devant la porte où madame la duchesse douairière était venue attendre sa
belle-fille. Elle lui donna la main pour sortir de la litière, et la
conduisit en Sa chambre au son des trompettes et des clairons. Le
festin des noces fut magnifique, et l'on y vit figurer toute cette riche
argenterie qu'avait fait faire autrefois le duc Philippe, et qu'on avait tant
admirée à Paris, lorsqu'il était venu y tenir son état après le sacre du roi.
Après le dîner, on se rendit à la joute. Le Duc était à cheval, vêtu d'une
robe couverte de broderies et fourrée de martre ; des sonnettes d'or
pendaient aux harnachements de son cheval ; les chevaliers et les
gentilshommes qui l'accompagnaient avaient aussi les plus riches vêtements. La lice
était préparée sur la grande place de Bruges : c'était le bâtard de Bourgogne
qui était le tenant de la joute ; il avait pris le personnage et le nom de
chevalier de l'Arbre-d'Or. Dès le matin un poursuivant d'armes à la livrée de
l'Arbre-d'Or avait remis au Duc une lettre de la part de la princesse de
l'île Inconnue, où elle promettait sa bonne grâce au chevalier qui pourrait
délivrer le géant enchaîné qu'elle avait mis sous la garde de son nain. En
effet, dans la lice en face de la tribune des daines, était un grand sapin
dont la tige était toute dorée, et qui s'élevait au-dessus d'un perron. Au
pied de l'arbre était le nain, vêtu d'une robe mi-partie de blanc et de
cramoisi, et le géant avec une robe de drap d'or et un chapeau à la mode des
Provençaux. Il était enchaîné par le milieu du corps, et le nain le
conduisait en lesse. Bientôt
on frappa à la porte de la lice, c'était Ravenstein, hérault de M. de
Ravenstein « Noble officier d'armes, que demandez-vous ? dit Arbre-d'Or le
poursuivant. » — « A cette porte est arrivé haut et puissant seigneur, M.
Adolphe de Clèves, seigneur de Ravenstein, pour accomplir l'aventure de
l'Arbre-d'Or. Je vous présente le blason de ses armes, et vous prie
qu'ouverture lui soit faite et qu'il soit reçu. » Arbre-d'Or
s'agenouilla, prit respectueusement l'écusson du chevalier, alla le montrer
aux juges, et puis le suspendit à l'arbre. Le nain et son géant allèrent
eux-mêmes ouvrir la porte. M. de Ravenstein fit alors la plus brillante
entrée : ses trompettes, ses clairons, ses tambours ouvraient la marche ;
puis venaient ses officiers d'armes et un chevalier de son conseil, tous
vêtus de ses couleurs en velours bleu et argent. Pour lui, il était dans une
litière cramoisi et or. Sa robe était de velours couleur de cuir, fourrée
d'hermine, à collet renversé et à manches ouvertes. Il portait sur sa tête
une barrette noire. Après la litière, un valet de pied, conduisait en main
son grand destrier magnifiquement enharnaché, puis venait un cheval de somme
chargé de deux paniers qui renfermaient les armures du sire de Ravenstein.
Son fou, qui était un enfant vêtu à sa livrée, était assis entre les deux
paniers. Lorsqu'il
fut arrivé devant la Duchesse, il ôta sa barrette, mit un genou en terre, et
lui tint un fort beau discours, où il racontait, selon le rôle qu'il avait
pris, qu'il était un ancien chevalier, longuement éprouvé aux armes et aux
aventures, mais tellement affaibli sur Ses vieux jours, qu'il avait laissé le
métier. Toutefois, dans une si belle occasion, il avait voulu tenter une
dernière joute, pour laquelle il demandait humblement son agrément. Lorsque
les chevaliers se furent armés, le nain sonna du cor pour donner le signal et
renversa un sablier pour mesurer le temps que la joute devait durer. Après
une demi-heure, il sonna encore pour arrêter le combat. C'était le bâtard de
Bourgogne qui avait rompu le plus de lances ; ce fut lui qui eut l'anneau
d'or ; et toute la cour retourna au banquet du soir, plus splendide encore
que le dîner. Les entremets furent fort récréatifs. : c'était une grande
licorne, sur laquelle était monté un léopard portant la bannière
d'Angleterre, et une fleur de marguerite qu'il vint présenter au Duc ;
c'était la petite naine de mademoiselle Marie de Bourgogne, habillée en
bergère, montée sur un grand lion d'or, qui ouvrait sa gueule par ressorts,
et chanta un rondeau en l'honneur de la belle bergère, espoir de la
seigneurie de Bourgogne. Ce fut pendant huit jours semblables fêtes, tournois, joutes, pour l'entreprise de, l'Arbre d'Or, en guise d'aventures de chevalerie, banquets et entremets de plus en plus merveilleux par l'imagination et les industrieuses mécaniques qui les faisaient mouvoir. Si bien que, le dernier jour, on vit entrer dans la salle une baleine de soixante pieds de long, escortée de deux grands géants. Son corps était si gros qu'un homme à cheval aurait pu s'y tenir caché. Elle remuait la queue et les nageoires ; ses yeux étaient deux grands miroirs. Elle ouvrit la gueule et l'on en vit sortir des sirènes qui chantèrent merveilleusement, et douze chevaliers marins qui dansèrent, puis se combattirent les uns les autres, jusqu'à ce que les géants les fissent rentrer dans leur baleine. Enfin, après une semaine passée de la sorte, le Duc prit congé des seigneurs et dames d'Angleterre qui lui avaient amené la duchesse, et partit pour la Hollande, où quelques affaires exigeaient sa présence. |
[1]
Châtelain. — Comines. — Meyer.
[2]
Châtelain. — Meyer. — Comines.
[3]
Tome VIII.
[4]
Tome VIII. — Chroniça ducum brabantiœ Barlandi. — Legrand.
[5]
Pièces de Comines, édit. de Lenglet-Dufresnoy.
[6]
Legrand. — Mathieu. — Comines. — Amelgard. — Detroy.
[7]
Amelgard.
[8]
Legrand.
[9]
Legrand. — De Troy. — Ordonnances.
[10]
De Troy. — Cabinet de Louis XI.
[11]
Legrand.
[12]
De Troy.
[13]
Lettre de Louis XI au sire de Bressuire.
[14]
Lettres de Dammartin.
[15]
Tome VII.
[16]
Amelgard.
[17]
Legrand.
[18]
Comines.
[19]
Legrand.
[20]
Châtelain.
[21]
Legrand.
[22]
Comines.
[23]
Comines. — Lamarche.
[24]
Comines.
[25]
Châtelain.
[26]
Châtelain.
[27]
Pièces de Comines.
[28]
Pièces de Comines.
[29]
Châtelain.
[30]
Tome VIII.
[31]
Comines.
[32]
Legrand. — Argentré.
[33]
Châtelain. — Histoire de Bourgogne.
[34]
La Marche.