Guerre du Bien Public.
— Bataille de Montlhéry. — Paix de Conflans. — Guerre contre les Liégeois. —
Mort du duc Philippe.
L'AMBASSADE que le roi venait d'envoyer et
les discours hautains du chancelier de France avaient allumé les esprits
contre le sire de Croy, plus encore qu'auparavant. On lui imputait d'avoir
conseillé au roi tout ce qui venait de se faire et de se dire. On assurait
que les ambassadeurs s'étaient comportés entièrement l'après son avis. La
présence du comte de Charolais, de ses serviteurs et de ses partisans à la
cour de Bourgogne n'augmentait pas peu cette rumeur. D'ailleurs
il n'y avait, disait-on, rien de si orgueilleux et de si absolu que tous ces
Croy. Jamais simples gentilshommes n'avaient fait si rapidement une si haute
fortune[1] : richesses, pouvoirs,
seigneuries, tout s'amassait dans leur maison. Ils étaient maintenant unis
par alliance avec les maisons de Luxembourg, de Lorraine et de Bavière, et
semblaient se regarder comme des princes ou plus que des princes. Leur faste
passait toute croyance. C'était un train infini de serviteurs, de parents et
d'amis, qui leur formaient comme une cour. Le plus sage de tous les Croy
était encore le sire Antoine. Son frère Jean sire de Chimay, gouverneur de
Luxembourg et du comté de Namur, qui, d'ordinaire, ne -se tenait pas auprès
du Duc, était bien plus rempli d'orgueil et de hauteur. On eût dit qu'il
possédait en propre les états dont il n'avait que le gouvernement. Il y
régnait comme en sa seigneurie, et le comte de Charolais pouvait craindre,
qu'il ne songeât à se les faire donner par le Duc, ou à s'y maintenir après
sa mort, avec l'appui du roi de France. Toutefois
le plus exigeant, le plus âpre dans sa convoitise d'argent et de pouvoir, le
plus dur dans son langage, le plus fier de tous les Croy, c'était Philippe
sire de Quiévrain, fils du sire de Chimay, premier chambellan du Duc et grand
baillif de Haynaut. Cette grandeur, dont il avait joui dès sa jeunesse, sans
mème avoir la peine de la gagner par son mérite, comme avaient fait son père
et son oncle, l'avait enivré de présomption ; il était déplaisant et même
odieux à tous. C'était lui qui, du temps qu'il portait le nom de sire de
Sempy, avait commencé les querelles entre le Duc et son fils, par sa
concurrence avec le sire d'Emeries, fils du chancelier de Bourgogne, lorsque
tous les deux, en leur première jeunesse, étaient chambellans de monsieur de
Charolais. Le sire
de Lannoy, fils d'une sœur de messieurs de Croy, était aussi devenu un grand
personnage et fort envié. Il s'était merveilleusement enrichi dans son
gouvernement de Hollande. De sa seigneurie, où l'on ne voyait jadis qu'un
méchant village et une vieille tourelle, il avait fait une bonne ville close
et fortifiée. Du reste, il était le bras droit de son oncle Antoine, et grand
ami du roi de France ; sachant leurs secrets, allant sans cesse de l'un à
l'autre, chargé de messages et d'ambassades en Angleterre ; ce qui n'excitait
pas peu les méfiances et les murmures. Le
comte de Charolais ne pouvait voir sans chagrin et sans alarme son père tombé
en de telles mains ; il craignait que toute la puissance de Bourgogne ne fût
ainsi vendue au roi, et que son héritage ne fût partagé. Il lui semblait
surtout important de ne pas être éloigné au moment où le duc Philippe
viendrait à mourir. Sa volonté était donc de ne pas retourner en Hollande. Le Duc
désirait aussi garder son fils auprès de lui. Il avait pour lui une tendresse
paternelle, mais ne voulait point le laisser gouverner ; il lui aurait déplu
d'être tenu en tutelle, et traité comme un vieillard sans raison et sans
volonté. Il fit un grand accueil à monsieur de Charolais, surtout en public.
Le duc de Bourbon, la duchesse douairière sa mère, le duc de Gueldre étaient
pour lors à Lille, et il y eut beaucoup de fêtes et de banquets, où la
meilleure intelligence semblait régner entre le père et le fils. Néanmoins
ils ne se parlaient pas du fond du cœur. Enfin,
un jour monsieur de Charolais vint trouver le Duc dans son oratoire, et
commença à lui confier tous ses chagrins, à lui exposer, en grande franchise
et tendresse, toute l'amertume de sa vie, à se plaindre des soupçons qu'on
avait contre lui, de l'éloignement où il était tenu. Peu à peu, en racontant
sa tristesse, il s'attendrit, et les larmes lui vinrent aux yeux. Le bon Duc,
voyant son fils en cet état, s'émut aussi, et s'efforça de le calmer, de le
consoler, en l'assurant de son amitié. « Charles, lui dit-il, vous êtes mon
seul fils, et j'ai pour vous le cœur d'un père. Ceux qui sont à l'entour de
moi ne sont que mes serviteurs. Ils me sont étrangers ; vous, vous êtes nia
chair et mon sang. Si tels ou tels vous déplaisent et vous contrarient, s'ils
vous haïssent et machinent contre vous, croyez que j'en ai le cœur blessé.
Mais considérez combien la fortune des princes et des royaumes est variable.
Il faut mener les affaires doucement, avec prudence, mesure et patience. Il
faut savoir dissimuler bien des choses pour arriver glorieusement à ses fins.
Je suis aujourd'hui sur- nies vieux jours ; j'ai pris mon pli. Toujours j'ai
maintenu la paix en ma maison ; j'en ai chassé la discorde, et j'y ai étouffé
les cabales, éteint les scandales. Quand il y a eu deux partis, j'ai écouté
l'un comme l'autre, sans croire rien légèrement, et sans renvoyer de mon
service les gens de bien, encore que je leur aie su des torts. Je voudrais
que vous en fissiez autant, Charles, pour l'amour de moi et aussi pour votre
avantage. Voyez, au moment présent, dans quel train s'est mis le roi, et s'il
n'importe pas d'aller avec un grand sens, de ne rien précipiter, de ne faire
aucun esclandre. En de telles affaires, il me faut des gens sages, et nuls
emportements. Je vous ai écouté avec miséricorde ; mais je ne puis vous
croire., et il m'est amer d'entendre imputer tant de blâme à ceux que je n'ai
jamais trouvés en faute. Sans l'amitié qui doit être entre nous, à peine
pourrais-je croire que vous pensez sincèrement ce que vous dites. Croyez,
Charles, que vos ennemis sont les miens, qu'on ne fera rien contre vous sans
m'offenser, et que, si vous voulez être ici et demeurer avec moi, » je vous
serai bon père autant que vous me serez bon fils. » Monsieur
de Charolais fut touché d’un si aimable langage, et se sentit tout
réconforté. Il promit humblement d'être toujours rempli de modération et
d'obéissance, continuant pourtant à maintenir d'un ton plus doux, mais avec
la même persuasion, que les Croy travaillaient à ruiner la maison de
Bourgogne. Dans de
telles circonstances, plusieurs hommes sages et fidèles serviteurs, surtout
le sire de La Roche, s'entremirent pour réconcilier le comte de Charolais et
le sire de Croy ; mais ce fut chose impossible. Il y avait, d'une part, trop
d'orgueil ; de l'autre, une volonté trop absolue et trop emportée. Le sire de
Croy n'endurait point qu'on lui remontrât comment il était trop altier, trop
fastueux, comment il étalait trop sa richesse, et montrait trop son pouvoir.
Le comte de Charolais, de son côté, ne voulait avoir nul égard pour des gens
si importants, qui conduisaient de si grandes affaires, et avaient rendu tant
de services à son-père. D'ailleurs il était difficile de s'entendre sur le
principal article proposé. Monsieur de Charolais voulait que les Croy
renonçassent aux pensions et aux offices qu'ils avaient en France, et à
l'amitié du roi. Le sire de Croy, qui ne cachait rien de ses méfiances, ne
voulait point abandonner ce qu'il regardait comme le fondement de sa fortune
et le garant de sa sûreté après la mort du Duc. En
effet la santé du duc Philippe semblait s'affaiblir de jour en jour ; il
était venu de Lille à Bruxelles, et, au mois de mars, il tomba si gravement
malade, qu'on crut qu'il allait mourir. Le comte de Charolais prit alors
toutes ses mesures ; il avait avec lui ses principaux partisans, le sire Jean
de Luxembourg, le sire de Fiennes, le sire de Hautbourdin, le sire de Roussy,
le prince d'Orange, le sire de Château-Guyon et une multitude de nobles et de
chevaliers. Le sire de Croy était absent, et l'on n'avait affaire qu'à son
neveu de Quiévrain. Les ordres furent envoyés dans les villes et pays dont
les Croy étaient gouverneurs, Luxembourg, Namur, Beaumont, Boulogne ; pour
recevoir de nouveaux capitaines. Comme deux ou trois jours après, le Duc
recouvra quelque santé, et qu'on vit qu'il en pourrait revenir, monsieur de
Charolais, profitant de sa faiblesse, le fit consentir à lui confier tout le
gouvernement de ses états. Le sire
de Quiévrain ne perdit pas courage ; le plus grand nombre des conseillers
était de son parti. Dès le lendemain, il fit assembler le conseil, et le Duc
révoqua ce qu'il avait réglé la veille. Pour lors le comte de Charolais
éclata ; il réunit tous ses partisans, déclara qu'il tenait le sire de Croy,
ses parents et ses alliés, pour ennemis de lui et de l'état, et fit publier
et envoyer des lettres à toutes les bonnes villes pour exposer les causes de
sa conduite. En même temps deux ou trois de ses chevaliers se rendirent de sa
part auprès du sire de Quiévrain, et lui signifièrent de quitter tout
aussitôt la cour et le service du Duc, sans quoi il lui mésarriverait[2]. Le sire
de Quiévrain n'était pas en mesure de résister à force ouverte ; son embarras
était grand ; il ne savait que résoudre pour sauver son honneur, et sa vie
qui était en péril. Enfin il alla trouver le Duc, se jeta à ses pieds, le
remercia de tous les biens qu'il en avait reçus, lui et sa famille, expliqua
comment il était en haine à monsieur de Charolais, et demanda avec chagrin et
frayeur la permission de se retirer. Le
vieux Duc fut jeté dans un grand trouble par ce discours ; il défendit au
sieur de Quiévrain de s'en aller ; peu à peu la colère s'empara de lui ; il
s'emporta en paroles violentes, finit par saisir un épieu, sortit de sa
chambre, descendit jusqu'à la porte de l'hôtel, criant qu'il verrait si son
fils voudrait assassiner ses serviteurs. Sa sœur la duchesse de Bourbon, les
autres dames de sa maison et le bâtard de Bourgogne s'empressaient autour de
lui pour le calmer et le ramener dans son appartement. Ils y réussirent
enfin. Le Duc était faible et malade ; personne ne le craignait plus, et on
ne pouvait plus s'assurer sur sa volonté. Le sire de Quiévrain vit bien que
le danger était grand. Sans dire adieu à son maitre, sans prendre congé de
lui, il partit secrètement, et emporta ses bagages les plus précieux. Après
un mois environ de conseils et de pourparlers, et tandis que les seigneurs de
Croy, réfugiés en France, s'armaient de concert avec le comte de Nevers,
capitaine de la Picardie, on parvint à réconcilier le Duc avec son fils. Ce
fut pendant la Semaine-Sainte et à la suite d'un beau sermon où le
prédicateur s'était efforcé d'émouvoir la tendresse et la miséricorde du duc
Philippe, que les chevaliers de la Toison-d'Or lui amenèrent son fils. « Mon
très-redouté père, dit-il en se jetant à genoux, en l'honneur de la passion
de Notre Seigneur Jésus-Christ, si j'ai méfait envers vous, je vous prie de
me pardonner ; ce que j'ai fait, c'est pour me préserver de la mort, et pour
sauver vous et vos sujets. » Le vieux Duc tenait son fils par le bras, et
avait les yeux fixés sur lui. Enfin il lui dit : « Mon fils, je vous
pardonne. » Et en prononçant ces paroles, il se mit à pleurer ; ce qui
attendrit toute l'assemblée. De ce moment son règne fut fini, et tout le
gouvernement tomba aux mains du comte de Charolais. C'était
pour commencer de grandes affaires, et pour jeter la Bourgogne et la France dans
un trouble et une calamité qu'elles avaient oubliés depuis long- temps, que
monsieur de Charolais se montrait si pressé d'être le maître. Il voulait
mettre en exécution les résolutions qu'il avait prises et l'entreprise pur
laquelle il préparait tout depuis plusieurs mois. Le roi,
aussitôt après le retour de ses ambassadeurs, avait bien vu ce qui le
menaçait. L'amitié et l'appui du duc de Bourgogne venant à lui manquer, rien
ne pouvait plus le préserver de la haine qu'il avait excitée parmi tous les
princes. Le duc de Bretagne était devenu son mortel ennemi ; il avait
sacrifié les intérêts de la maison d'Anjou en Italie ; le duc de Bourbon,
neveu du duc Philippe, était plus bourguignon que français. Son jeune frère
le duc de Berri vivait dans la contrainte, et se tenait pour offensé du peu
d'égards qu'on lui témoignait. En outre les façons du roi, ses discours
absolus et railleurs, son penchant à s'entourer de gens de bas étage,
donnaient un continuel sujet de murmures aux grands seigneurs et à la
noblesse. Par ses promesses, par son argent, par la subtilité de son esprit,
par l'adresse de son langage, il s'était fait une quantité de serviteurs de
toute condition, que l'on savait prêts à lui obéir en tout, à exécuter ses
volontés sans ménager personne, et à ne connaître ni bien ni mal, ni juste ni
injuste[3], lorsqu'il s'agissait
d'accomplir un commandement du roi. C'était un grand motif de crainte et de
méfiance ; chacun tremblait pour soi, et se trouvait contraint de ménager
humblement des gens de rien, qu'au fond on détestait et méprisait. Les
bonnes villes et la bourgeoisie n'étaient pas en meilleure affection pour le
roi. Il avait augmenté les impôts, sans assembler les États et sans se
soucier des vieilles libertés du royaume. Son père en avait fait autant ;
mais il avait été mieux excusé aux yeux des peuples, par la nécessité de
remédier au désordre des gens de guerre, et de former des compagnies
d'ordonnance. Maintenant on voyait moins que jamais où passait l'argent des
taxes et subsides. Les entreprises sur l'Espagne avaient peu profité. Les
secours donnés à la reine Marguerite ne lui avaient servi de rien. La
division semée entre les princes, les sommes données à leurs serviteurs pour
les gagner secrètement, les cabales excitées et entretenues de tous côtés ne
procuraient aucun avantage au royaume. Une
autre cause de mécontentement c'était la tyrannie que le roi faisait exercer,
afin de satisfaire le furieux goût qu'il avait pour la chasse. Dans les
provinces où il se tenait d'habitude, il l'avait interdite à tous ses sujets
; nobles ou autres, sans aucun égard pour les droits de seigneurie. Les
chiens et les oiseaux de vol étaient interdits ; les filets, les pièges, tous
les ustensiles de chasse étaient partout saisis et brûlés. Les moindres
violations de ces ordonnances étaient cruellement punies ; et il lui arriva
une fois de faire couper les oreilles à deux gentilshommes pour avoir tué un
lièvre sur leur propre domaine[4]. Voilà
en quel état le roi Louis avait mis, dans l'espace de moins de quatre années,
un royaume que son père lui avait laissé tranquille, heureux, obéissant,
respecté des pays voisins, ne leur inspirant nulle méfiance, se reposant sur
l'autorité royale et sur la concorde des princes dont les jalousies avaient
enfin été apaisées par la force, la justice et la douceur. Le roi, jugeant le
danger, se mit en peine de le prévenir. Il assembla à Tours les princes de
son royaume. Monsieur Charles son frère, le roi René, le comte du Maine, le
vieux duc d'Orléans, le duc de Bourbon, le comte de Nevers, le comte de
Penthièvre ; les plus grands seigneurs s'y trouvaient aussi : le comte de
Saint-Pol, le comte de Dunois, le comte de Foix, le duc de Nemours. L'évêque
de Tournai et le sire de Créqui, y étaient venus comme ambassadeurs du duc de
Bourgogne. Le motif du roi pour convoquer cette assemblée était d'exposer ses
griefs contre le duc de Bretagne, et de rendre compte du refus que ce prince
faisait de se soumettre à la' sentence de la commission présidée par le comte
du Maine, qui, l'année précédente, avait réglé toutes les difficultés. Après
avoir fait expliquer la conduite du duc de Bretagne par le chancelier et par
maître Jean Dauvet, ancien procureur-général, et maintenant premier président
du Parlement de Toulouse, le roi vint lui- même à l'assemblée et prit la
parole. Il parla longtemps avec une force et une vivacité qui émurent
beaucoup tous les assistants, racontant les misères de toute sa vie, ce qu'il
avait eu à endurer dans sa jeunesse, la haine des conseillers de son père,
son exil en Dauphiné, sa fuite hors du royaume, la grande reconnaissance
qu'il devait au duc de Bourgogne, auquel il donna de belles louanges. Puis il
passa à la situation pauvre et déplorable où, disait-il, il avait trouvé le
royaume, et à ses efforts pour y remédier. Ce n'était chose possible,
ajoutait-il, qu'avec l'amour et la fidélité des princes de son sang et des
autres seigneurs. Ils étaient les piliers de l'état ; sans leur aide, un
homme seul ne pouvait supporter le fardeau d'une couronne. Un roi, sans le
cœur de ses peuples, était peu de chose. Les sujets sont tenus sans doute de
le respecter, de le servir, de lui obéir ; mais lui, il est obligé de les
aimer, de les protéger, de leur rendre justice ; lui et eux doivent concourir
également, chacun selon son état, au bien public. Avec la concorde entre les chefs
et les membres, le roi ne craignait point de défier ses ennemis, s'il en
avait quelqu'un. Il n'oubliait point les obligations qu'il avait promises et
jurées à son sacre, et avait toujours tâché de s'en acquitter. Il avait
visité toutes ses provinces, afin de connaître par lui-même leurs nécessités
et y porter remède. Il avait acquis le Roussillon et la Cerdagne pour mieux
couvrir les marches de son royaume. Il avait retiré les villes de Picardie
engagées depuis tant d'années. Tel avait été, depuis qu'il régnait, l'emploi
de ses soins et de l'argent du royaume. Il savait bien que ses bons succès
étaient dus, en grande partie, à l'affection des seigneurs de son sang ;
aussi voulait-il toujours leur être bon parent et bon roi, et il ne doutait
point qu'ils ne lui fussent bons et loyaux sujets. Passant
au duc de Bretagne, il parla des torts de ce prince, mais sans emportement,
avec de grands égards. « J'aurais conquis toute sa terre, dit-il, et je la
tiendrais en ma main jusqu'au dernier château, que, s'il voulait venir à
miséricorde, je me comporterais de telle façon que chacun connaîtrait que je
ne veux pas détruire la noble maison de Bretagne ; je ne demande que raison
et justice. » Le roi
René se chargea de répondre pour les princes. « Vous êtes notre roi, dit-il,
notre souverain seigneur ; nous n'en connaissons point d'autre. Nous sommes
vos très-humbles sujets et serviteurs. Nous vous remercions des bonnes,
gracieuses et honnêtes paroles que vous venez de nous dire. Je vous dis, de
par tous nos seigneurs qui sont ici, que nous vous servirons envers et contre
tous, comme il vous plaira nous l'ordonner et commander. Une partie d'entre
nous avons été prisonniers pour conserver nos loyautés envers la couronne ;
nous avons souffert largement des pertes et dommages ; nous sommes encore
prêts à nous employer, sans crainte de la prison ou de nul autre péril, et
sans y rien épargner. Nous vous supplions d'ôter l'imagination que nous vous
réputions tel que l'ont dit les lettres du duc de Bretagne ; nous savons que
ce n'est que mensonges. Nous désirons bien qu'il se gouverne envers vous tellement
que vous soyez content, et qu'il vous obéisse, ainsi qu'il appartient. Si
c'était votre plaisir, nous irions tous le trouver pour ce sujet, ou du moins
quelques-uns de nous. » Les
autres princes l'avouèrent de ce qu'il venait de dire, et assurèrent le roi
qu'ils voulaient vivre et mourir pour lui. Il les remercia, mais refusa
l'offre que le roi René venait de faire, d'aller tous trouver le duc de
Bretagne. Seulement il pria chacun des princes de faire savoir en particulier
au duc ce qu'ils pensaient de sa conduite. Alors le duc d'Orléans[5] entreprit, dit-on, d'excuser
son neveu le duc de Bretagne ; mais le roi, qui jusqu'alors s'était contenu,
s'emporta si vivement, traita avec tant de dureté ce vieux et vénérable
prince, qu'il rentra chez lui tout troublé, et mourut trois jours après. Le roi
recommença alors ses négociations avec le duc de Bretagne. Il envoya des
commissaires pour veiller à l'exécution de la sentence rendue l'année
d'auparavant, et que l'assemblée des princes venait d'approuver. En même
temps le sire de Pont-l'Abbé se rendit auprès du duc de Bretagne comme
ambassadeur, et lui fit les plus instantes remontrances sur sa conduite
envers le roi, spécialement sur ses négociations avec le roi Édouard, qui
venait même d'envoyer des ambassadeurs à Nantes. Toutefois aucun discours
offensant ne fut adressé au duc de Bretagne, et le sire de Pont-l'Abbé
s'employa plus à le calmer qu'à l'irriter. Telle était en ce moment la
volonté du roi. Il eût donné beaucoup pour éviter l'orage qui se formait. De
riches présents furent distribués aux serviteurs du duc de Bretagne. Une
pension fut payée à Antoinette de Maignelais sa maîtresse. Rien ne fut omis
de ce qui pouvait le ramener à la douceur et à la patience. Mais il
était trop tard. Le mécontentement des princes et des grands seigneurs ne
pouvait plus se contenir. Dès longtemps ils étaient en secrète intelligence,
et s'adressaient les uns aux autres des messages par des serviteurs de
confiance. Le
retour du comte de Charolais à la cour de son père avait été le vrai signal
des entreprises qui allaient se former contre le roi. Déjà le duc de Bourbon
était venu à Lille avant de se rendre à l'assemblée de Tours, et s'était
engagé avec son cousin de Charolais. Enfin, vers la fin de décembre il y eut
à Notre-Darne de Paris, une réunion des envoyés de tous les princes et
principaux seigneurs qui apportèrent le consentement scellé de chacun d'eux à
une ligue formée pour le bien public du royaume. Le chef principal devait
être, du moins en apparence, le jeune frère du roi, Charles duc de Berri.
Mais tout était encore secret ; les envoyés se reconnurent les uns les autres
à une aiguillette de soie rouge. Quelle que fût l'habileté du roi à tout
savoir, il ignora ce qui se passait. Plus de cinq cents personnes étaient
pourtant dans la confidence, et même plusieurs dames et demoiselles[6]. Rien
n'éclatait encore en Flandre, où le vieux duc Philippe ignorait de tels
projets[7], qui, sans doute, lui eussent
déplu ; mais le duc de Bretagne ne gardait plus nul ménagement. Le comte de
Dunois s'était rendu auprès de lui ; le duc d'Alençon y était depuis
longtemps ; les anciens serviteurs du roi Charles, qui vivaient dans la
disgrâce du roi, Loheac, Chaumont, de Beuil, s'étaient réfugiés à la cour de
Bretagne. Ce prince répondit à peine au sire de Pont-l'Abbé, puis envoya
successivement au roi deux ambassades, dont le langage fut plein de hauteur
et de fermeté, et qui ne dissimulèrent rien des justes griefs du duc. Le roi
reçut la dernière à Poitiers, vers le commencement du mois de mars, et
continua à écouter sans emportement les vives remontrances qui lui étaient
faites. Lorsque
les ambassadeurs eurent pris congé, il se mit en route pour aller en
pèlerinage à Saint-Junien, en Limousin ; telle était son habitude lorsqu'il
se trouvait dans quelque péril ou embarras. A peine était-il à une journée,
qu'on lui écrivit de Poitiers, en toute hâte, que son frère le duc de Berri
s'était enfui secrètement pour aller rejoindre les ambassadeurs de Bretagne,
qui l'attendaient à quatre lieues de là. C'était
précisément dans la même semaine que le duc Philippe tombait dangereusement malade,
et que le comte de Charolais s'emparait du gouvernement des états de
Bourgogne. En même temps le comte de Dammartin trouva moyen de s'échapper de
la Bastille, et se réfugia près du duc de Bourbon. Tout commença pour lors à
se manifester, et le roi s'aperçut à quelle ligue puissante il allait avoir
affaire. Le duc Jean de Calabre fils du roi René, le duc de Bourbon, le duc
de Nemours, le comte d'Armagnac, le sire d'Albret, le comte de Dunois et
beaucoup d'autres seigneurs, avaient signé l'alliance avec le comte de
Charolais et le duc de Bretagne. Le frère du roi se mettait à leur tête ; les
meilleurs capitaines du royaume, Dammartin, de Beuil, le maréchal de Loheac, se
joignaient à eux. Le roi ne conservait dans son parti que le roi René, le
comte du Maine, le comte de Nevers, le comte d'Eu et le comte de Vendôme ;
encore ne se fiait-il pas beaucoup à aucun d'eux. Le royaume allait se
trouver plus divisé et plus malheureux que jamais. On prévoyait les plus
grandes calamités ; chacun s'épouvantait de ce qui allait arriver. Les
astrologues augmentaient encore de si justes alarmes, en annonçant que Mars,
Jupiter et Saturne se trouvaient en conjonction ; ce qui n'arrivait jamais
sans présager les plus tristes effets de la colère céleste[8]. Ce fut
le duc de Bourbon qui commença les voies de fait. Il fit saisir, à Cosne, le
sire de Crussol écuyer du roi, et à Moulins, Guillaume Juvénal l'ancien
chancelier, avec maître Pierre Doriole général des finances, et les envoya en
prison. En même temps le sire de Beaujeu, le comte de Dammartin et quelques
autres s'étaient jetés dans la ville de Bourges, s'y étaient enfermés, et
avaient donné mandement, au nom du duc de Berri, à tous les nobles tenant
fief, de se rendre auprès d'eux. Le roi
envoya partout des ambassadeurs ; il chargea le roi René de négocier avec le
duc de Bretagne, et de tenter de ramener le duc de Berri à de plus sages
résolutions. La réponse du duc de Bourbon, qui se tenait en Bourbonnais, ne
tarda pas à, arriver. Le roi, feignant d'ignorer tout ce qui se passait, lui
avait annoncé le départ du duc de Berri, et l'avait prié en peu de mots de
monter à cheval, pour venir le trouver sur-le-champ. Le duc de Bourbon le
remercia de sa confiance et de son bon vouloir. « Je puis vous avertir
et vous faire savoir tout à plein, écrivait-il, les motifs, tant du départ
secret de monsieur de Berri que des autres choses qui sont, je crois,
divulguées à cette heure en plusieurs parties de votre royaume et au dehors.
Les seigneurs princes de votre sang, qui ont terres et seigneuries en votre
royaume, et qui y ont bonne part, ont considéré depuis longtemps les façons
de la justice, police et gouvernement, et les grandes extrémités et
excessives charges du pauvre peuple. Outre nous princes et seigneurs, nous
avons vu, chacun en ce qui le touche, se plaindre, et Souffrir des vexations
insupportables, au-delà de l'ordre dû et accoutumé. Mainte fois, depuis votre
avènement à la couronne, plusieurs d'entre nous et de vos sujets vous ont
fait des remontrances, ainsi qu'à ceux qu'il vous a plu d'approcher de vous
et d'élever au maniement des affaires. Ces remontrances et ces plaintes étaient
dignes d'être entendues, soit pour le bien de la chose publique, soit par
égard pour les princes de votre sang ; et cependant jusqu'ici votre plaisir
n'a pas été d'y prêter l'oreille, ni d'y pourvoir en rien. Tout a été fait à
votre volonté au moyen de quelques-uns qui sont autour de vous, et qui ne
connaissent guère, comme on peut voir, l'état de votre royaume, auparavant si
prospère par la bonne justice, tranquillité et police ordinaire. C'est
pourquoi, mon très-redouté sieur, lesdits princes et seigneurs, tous ensemble
et d'une commune voix, par pitié du pauvre peuple, dont la clameur et
l'oppression sont parvenues à leurs oreilles, considérant que, nonobstant
toutes remontrances, vous n'avez pas voulu apporter remèdes convenables, ont
conclu par signatures et scellés authentiques, de se joindre pour vous donner
à connaître par une voie que Dieu, la raison et l'équité leur enseignent, que
vous devez dorénavant mettre en France nu meilleur ordre que vous n'avez fait
depuis que la couronne est en vos mains. Nous espérons, avec l'aide de Dieu,
faire une œuvre qui sera profitable à vous et à la chose publique, et en même
temps très-honorable pour les princes de votre sang. « Quant
à ce que vous m'écrivez d'aller vers vous, il me semble, par la teneur de
votre lettre, que vous n'êtes pas encore averti de ce que je vous déclare.
Ainsi je n'y puis aller ; le cas ne le requiert point. Certes, il déplaît aux
seigneurs de votre sang que le royaume en soit venu à cette commotion et
nécessité, après que vous l'avez pris en si grande prospérité. Mais peut-être
n'êtes-vous pas informé de tout ce qui se fait de mal autour de vous et dans
vos provinces par puissance, force et violence. Nous vous en informerons donc
tellement et si dûment, que vous devrez dire que ce que nous faisons a une
bonne et juste cause, et que ceux qui s'en mêlent ne peuvent avoir nul blâme
envers Dieu, votre couronne ni la justice. Je vous assure, mon très-redouté
et souverain seigneur, que cette besogne n'est pas entreprise contre votre
personne, mais seulement pour votre honneur, pour le bien de vous et de vos
sujets, pour remettre tout en ordre, pour soulager et consoler le pauvre,
peuple : choses conformes à la raison et dignes de recommandation, qui
requièrent prompte et convenable provision, telle que votre bonne discrétion
saura y aviser. » Le duc
de Berri, en arrivant à Nantes, s'était hâté d'écrire une longue lettre à son
oncle de Bourgogne, et de publier un manifeste pour expliquer les motifs de
sa soudaine retraite. Il se plaignait aussi du mauvais gouvernement du roi et
des méfaits de ses conseillers. « Ils ont mis monseigneur en soupçon et
en haine contre vous, disait-il au duc de Bourgogne, coutre moi, contre tous
les seigneurs du royaume, contre les rois de Castille et d'Écosse, ces
anciens alliés de la France. Chacun sait aussi comment ont été gardées
l'autorité et les libertés de l'Église ; comment la justice a été faite et
administrée ; comment les droits des nobles ont été maintenus ; comment le
pauvre peuple a été préservé d'oppression. Moi, déplaisant des choses
susdites, ainsi que je le dois être, comme celui qu'elles touchent de si
près, j'ai désiré y pourvoir avec le conseil de vous, des seigneurs mes
parents et autres nobles hommes. J'ai voulu aussi sauver ma personne que je
savais en danger, car incessamment mondit seigneur le roi et ceux d'autour de
lui parlaient de moi en telle sorte, que je devais me croire en péril. » Le duc
de Berri ajoutait de grandes louanges pour son oncle de Bourgogne, le
conjurait de l'aider de ses conseils et de sa puissance, et, dans le cas où
il ne pourrait venir lui-même, d'envoyer, pour l'assister en de si louables
desseins, monsieur de Charolais avec un nombre de gens suffisant, ainsi que
plusieurs des sages et féaux hommes de son conseil. Le roi
ne tarda pas non plus à faire publier son manifeste dans les bonnes villes et
dans tout son royaume ; il s'y exprimait à peu près de la sorte : « Aucuns,
mus de mauvais espoir et damnable dessein, sans égard à Dieu, ni au serment
juré à nous et à la couronne de France, ont conspiré et machiné plusieurs
choses préjudiciables à nous, à nos sujets et à la chose publique. Ils se
sont efforcés de troubler le bon état du royaume, qui était si paisible, où la
marchandise allait librement partout, où chacun vivait tranquillement en sa
maison, gens d'église, nobles, bourgeois, marchands et laboureurs ; où les
étrangers pouvaient entrer et sortir sans danger, avec leur argent et leurs
denrées. Néanmoins ces séducteurs, sans égard aux maux qui peuvent advenir de
leur damnable conspiration, ont séduit et suborné notre frère de Berri, jeune
d'âge et ne sachant point voir la mauvaise intention de ceux qui l'ont séparé
de nous. Ils ont, par plusieurs langages controuvés, trouvé moyen de l'allier
à eux. Pour émouvoir le peuple contre nous, ils ont fait semer dans le
royaume qu'on voulait emprisonner notredit frère et attenter à sa personne.
Oncques, certes, nous n'y pensâmes ; et, si nous eussions connu quelqu'un qui
eût voulu accomplir une telle action, nous en eussions fait punition
exemplaire. Nous pensions, au contraire, que notre frère était content de
nous, et nous nous en tenions pour assuré. Lui-même, de sa bouche, nous
l'avait ainsi affirmé avec tant de belles et honnêtes paroles, qu'il était
vraisemblable que cela était. Nous croyons fermement que telle était sa
volonté, n'étaient ces mauvais séducteurs, qui l'ont détourné de la
bienveillance qu'il avait pour nous. » Le roi
parlait ensuite des gens de tous états, qui, croyant bien faire et séduits
par la fausse couleur du bien public, avaient pu consentir à se joindre au
prince. Il montrait quels inconvénients irréparables pouvaient s'ensuivre,
rappelait l'exemple du passé, et comment les Anglais, ces anciens ennemis,
pourraient descendre ou même être appelés dans le royaume comme autrefois. Il
disait que, si les princes, gens d'église, nobles ou autres, qui avaient
consenti à ladite ligue, s'étaient souvenus des horribles calamités du
royaume, certes, ils n'auraient pas agi de la sorte. Puis il leur déclarait
que la crainte de sa vengeance ne devait par les retenir dans ce mauvais
parti : qu'il ne voulait point les traiter en criminels de lèse -majesté,
mais qu'à l'exemple de Notre Sauveur Jésus-Christ qui lui avait donné la
couronne et ne voulait point la perdition de son peuple, il promettait grâce
entière à ceux qui voudraient revenir à leur devoir. Il leur donnait, à cet
égard, entière assurance, et commandait à tous ses officiers d'accorder
pleine abolition à ceux qui viendraient leur faire serment. Il
s'efforçait enfin de montrer la fausseté du langage des factieux et le peu de
fondement de leurs promesses. « Ils publient, disent-ils, qu'ils
aboliront les impôts. C'est ce qu'ont toujours annoncé tous les séditieux et
rebelles ; et, au lieu de soulager le pauvre peuple, ils le ruinent ; ils
portent partout le fer et le feu, désolent la campagne, interrompent le
commerce, pillent, violent, emprisonnent les gens, les mettent à rançon. Si
le roi avait voulu augmenter leur pension, et leur permettre de fouler leurs
vassaux comme par le passé, ils n'auraient jamais pensé au bien public. Ils
prétendent vouloir mettre l'ordre partout, et ne peuvent le souffrir nulle
part ; au lieu que le roi, sans tirer de son peuple plus que ne faisait le
feu roi, paie bien ses gens d'armes et les tient en bonne discipline. » Ces
publications eurent un bon effet. L'Auvergne, qui était prête à prendre parti
avec le duc de Bourbon, se maintint dans l'obéissance, après que le comte de
Boulogne y emporté le manifeste du roi et donné courage aux sujets fidèles.
Le Dauphiné, Lyon, le Languedoc ne donnèrent aucun accès aux envoyés des
princes, et n'écoutèrent point leurs séductions. Bordeaux représenta que le
duc de Berri avait un trop petit apanage ; nais, du reste, protesta de la
fidélité de ses habitants. Pendant
ce temps, le roi tâchait, par des négociations, de ramener son frère, et de
conserver dans le devoir ceux des princes et des seigneurs qui ne s'étaient
pas encore déclarés. Le duc de Calabre, le comte d'Armagnac, le duc de
Nemours continuèrent encore pendant quelque temps à le tromper par de fausses
apparences ; toutefois il ne s'y fiait guère. Il avait aussi envoyé demander
du secours à son puissant allié, le duc de Milan. Pierre Gruel, premier
président du parlement de Dauphiné, fut chargé d'aller à Rome demander au
pape de renouveler les anciennes excommunications contre les rebelles. Mais,
comme il avait en même temps commission de faire des remontrances sur
l'abolition de la pragmatique et sur les abus de pouvoir du Saint-Siège qui en
étaient résultés, il se montra si emporté sur ce sujet qui tenait tant à cœur
aux gens de Parlement, que son ambassade nuisit plus qu'elle ne servit. Le
comte de Charolais, de son côté, n'avait rien omis pour l'accomplissement de
ses desseins. Ce qui lui importait le plus, ce qui devait décider les princes
encore incertains à prendre parti pour lui, c'était l'alliance du roi
d'Angleterre. L'occasion était favorable ; ce roi était occupé de son mariage
avec madame Élisabeth Woodwille, par lequel il venait de rompre les projets
d'alliance avec la France. Le comte de Charolais envoya, pour assister aux
noces, une solennelle ambassade que présidait le sire Jacques de Luxembourg,
cousin de madame Élisabeth. C'était flatter beaucoup le roi Édouard que de
témoigner ainsi en Angleterre à quelle grande maison tenait sa nouvelle
femme, tandis qu'on lui reprochait de s'être mésallié en l'épousant. Déjà la
guerre était presque commencée sur les marches de Picardie. Le comte de
Nevers avait tout aussitôt après la fuite du duc de Berri, publié un
mandement aux gentils- hommes tenant fief dans les provinces qu'il
commandait, pour se préparer et se pourvoir d'armes et de chevaux. Le comte
de Charolais avait en conséquence donné un mandement pareil aux gentilshommes
de l'Artois, et des châtellenies de Lille, Douai et Orchies. Non-seulement
ils lui obéirent volontiers, mais une partie des gentilshommes de Picardie,
au lieu de se rendre aux ordres du comte de Nevers, prirent parti pour la
Bourgogne. La plupart de ses serviteurs, le sire de Crèvecœur, le sire de
Miraumont, le sire de Beauvoir le quittèrent même pour aller joindre le comte
de Charolais. Le comte de Saint-Pol employait tout le pouvoir qu'il avait sur
la noblesse de ces pays pour la faire déclarer contre le roi. Le comte de
Nevers, se voyant en- si mauvaise situation, voulut faire sa paix avec
monsieur de Charolais, et fit offrir par le vieux sire de Saveuse de rester
neutre, pourvu qu'on lui laissât les seigneuries de Péronne, Roye et
Montdidier., que lui avait données autrefois le duc Philippe. Le comte de
Charolais voulait, au contraire, les ravoir ; il assurait qu'elles n'avaient
été cédées au comte d'Étampes qu'en attendant qu'il fût pourvu de meilleures
seigneuries, et que, puisqu'il avait maintenant les comtés de Nevers et de
Réthel, le duc de Bourgogne devait rentrer en possession de Péronne. Lorsque
le comte de Nevers vit qu'on avait le projet de lui tenir ainsi rigueur, il
mit de vive force garnison à Péronne, et la négociation fut rompue[9]. Ce fut
à ce moment que le comte de Charolais obtint le pardon de son père, et
s'empara pleinement du gouvernement. Les États de Flandre furent convoqués à
Bruxelles. Il leur fut donné lecture des lettres du duc de Berri. Puis
l'évêque de Tournai leur déclara que le Duc était résolu d'envoyer en France
monsieur de Charolais son fils avec une forte armée pour assister le frère du
roi ; les États accordèrent les subsides. Les Étals de la province d'Artois
en consentirent aussi ; et vers le 15 de mai, le Comte prit congé de son
père. « Va, lui dit ce vieux prince, maintiens bien ton honneur, et s'il te
faut cent mille hommes de plus pour te tirer de peine, je veux moi-même te
les conduire. » Hormis
la guerre de Gand et quelques troubles de la Flandre, il y avait, depuis la
paix d'Arras, trente ans que l'on vivait en repos et en prospérité. La
Flandre semblait une terre de promission, tant elle était riche et heureuse.
Nul pays de la chrétienté ne connaissait un tel luxe, une si grande dépense.
Les habillements étaient magnifiques pour les riches, commodes pour les
pauvres ; les fêtes et les banquets continuels et splendides. Les maisons de
baigneurs et toutes sortes de désordres avec les femmes étaient un public
objet de scandale. L'orgueil des Flamands était aussi porté au plus haut. Il
semblait qu'aucun prince ne fût assez bon pour eux. C'était un grand sujet de
réflexion pour les gens sages que de voir ainsi troubler, sans beaucoup de
motifs, la tranquillité et le bonheur d'un si beau pays. On tremblait que
l'heure ne fût arrivée où l'on allait payer bien cher l'oubli des bontés de
Dieu, qu'on n'avait reconnues qu'en se plongeant dans le péché[10]. L'armée
du comte de Charolais était belle ; il avait environ quatorze cents hommes
d'armes et huit mille archers. Le chef principal de cette entreprise était le
comte de Saint-Pol. Le sire Adolphe de Ravenstein et le Bâtard de Bourgogne
avaient aussi sous leur commandement des troupes considérables. Parmi
cette foule de chevaliers, il en restait bien peu qui eussent vu les
anciennes guerres du temps du roi Henri d'Angleterre, lorsque le duc Philippe
combattait le roi de France, et ses vaillants capitaines, la Hire, Saintrailles,
Dunois et la Pucelle. Ceux qui avaient appris le métier des armes dans ces
fameuses batailles étaient grandement écoutés. Il y avait surtout deux vieux
chevaliers qui avaient toute la confiance de monsieur de Charolais. C'étaient
le sire de Hautbourdin, bâtard de Saint-Pol, et le sire de Contay, fils de ce
Robert-le-Josne, baillif d'Amiens, qui, jadis, avait eu si grande renommée de
rudesse et de cruauté. On les consultait sur toutes choses, et l'armée était
conduite d'après leurs avis. Sans ce respect pour les chefs expérimentés, le
succès de la guerre aurait couru de grands hasards ; car on voyait bien que
tous ces hommes d'armes et surtout ces archers, qu'on avait réunis à la hâte,
n'avaient nulle idée de la guerre ; ils portaient leurs armes comme gens qui n'en
avaient nulle habitude, et semblaient embarrassés et maladroits. Du reste, il
ne manquait point de jeunes chevaliers pleins d'ardeur et de courage[11]. Le
comte de Nevers et le maréchal Rouault n'avaient en aucune façon le moyen
d'arrêter la marche du comte de Charolais ; ils s'enfermèrent d'abord à
Péronne. Puis, lorsqu'ils virent que les ennemis, ayant soumis, Nesle, Roye, Montdidier
et Bray, venaient de passer la Somme, le Maréchal craignit de se trouver
enfermé, et se retira sur Noyon, où il entra contre le gré des habitants.
Suivant toujours sa route sur la droite des Bourguignons, sans jamais rien
tenter contre eux, il entra à Paris, pendant qu'ils arrivaient à Saint-Denis[12], le 30 juin 1465. C'était
devant cette ville que devaient se trouver les autres princes qui avaient
signé la ligue du bien public. Aucun n'était encore arrivé. Le duc de
Bretagne avait envoyé sou vice-chancelier Romillé, homme très-subtil, à qui
il avait confié des blancs seings pour les remplir selon l'occasion. Il
annonça que le duc de Bretagne et le duc de Berri allaient incessamment
venir. Monsieur de Charolais fut étonné et affligé de ce mécompte. L'armée du
duché de Bourgogne n'était pas même arrivée. Il devenait embarrassant de
savoir ce qu'on entreprendrait. Quelques-uns étaient d'opinion qu'il fallait
attaquer Paris ; c'était assez l'avis du sire de Hautbourdin qui connaissait
la ville, où autrefois il avait beaucoup vécu. Toutefois il était
vraisemblable qu'on ne pourrait réussir. Les fortifications étaient en bon
état. Le peuple était tranquille et obéissant ; le bon ordre semblait régner
dans la ville. Il fut résolu de ne point céder au désir des hommes d'armes
qui méprisaient les gens de Paris, et croyaient entrer facilement dans une si
grande et forte cité ; on se détermina à attendre et à soumettre tout le pays
d'alentour. Dammartin, Nantouillet, Villemomble, Lagny furent pris. Partout
on abolissait les aides, on brûlait les registres, et le sel se vendait sans
gabelle. Le roi
cependant avait été trompé dans son attente, et les affaires avaient marché
plus vite qu'il ne l'avait compté. Après avoir laissé le comte du Maine en
Anjou pour s'opposer à monsieur Charles son frère et au duc de Bretagne, il
avait cru qu'il aurait le temps de conquérir le Berri et de soumettre le duc
de Bourbon, avant que les Bourguignons se fussent mis en mouvement. Le comte
d'Armagnac et son oncle le duc de Nemours avaient reçu l'ordre de venir avec
leurs gens rejoindre le roi ; il ne savait pas, ou feignait d'ignorer, qu'ils
étaient engagés dans la ligue des princes. Il partit de Tours, passa à
Saint-Aignan, n'essaya point de prendre Bourges où les rebelles avaient mis
garnison, et, se hâtant toujours d'arriver en Bourbonnais, il emporta, sans nulle
résistance, Saint-Amand, le fort château de Montrond et Montluçon. Partout il
faisait de bonnes conditions aux garnisons, n'exerçait nulle rigueur, ni
vengeance, traitait doucement les habitants, maintenait une exacte discipline
dans ses compagnies de gens d'armes, les payait régulièrement, et ne prenait
rien dans le pays sans l'acheter. Si bien que, vers le milieu de mai, il fut
maître de tout le Berri, hormis la ville de Bourges, et d'une grande partie
du Bourbonnais. Mais
pour lors arriva le duc de Nemours, qui, au lieu de venir joindre le roi à
Montluçon, s'arrêta à Montaigu, et envoya le sire de Langeac demander des
sûretés, disant que, si elles ne lui étaient pas accordées, il ne pourrait
aller plus loin. On vit bien alors qu'il était du parti des princes, ou que
du moins il entendait profiter de la situation du roi pour lui faire la loi.
Des négociations commencèrent ; le roi ne se fâchait point, écoutait toutes
les demandes qu'on lui faisait de la part du duc de Nemours. C'était de
grosses pensions pour tous les princes et seigneurs, une augmentation
d'apanage pour le duc de Berri, le gouvernement de Paris et de l'Isle de
France pour le duc de Nemours, de la Normandie pour le comte du Dunois, de la
Champagne pour le duc de Calabre, du Cotentin pour le comte de Saint-Pol, du
Lyonnais et du Forez pour le duc de Bourbon ; l'épée de connétable pour le
comte d'Armagnac ; le conseil du roi renouvelé ; le chancelier destitué. Le sire
du Lau et quelques autres serviteurs du roi, chargés d'entendre ces
propositions, semblaient les trouver assez justes et raisonnables. Les
princes, supposant toujours, d'après le langage qu'on leur tenait, que chacun
était de leur avis, et que tous les seigneurs étaient, comme eux, mécontents
du roi ou même prêts à le trahir, se montraient de plus en plus exigeants.
Ils se flattaient surtout que le comte du Maine finirait par se déclarer pour
eux, et supposaient, d'après les réponses des amis et des serviteurs de ce
prince, qu'il était aussi fort opposé au gouvernement du roi. Soit que chacun
de ceux qui avaient signé la ligue cherchât à pourvoir le mieux possible à
ses propres intérêts, soit qu'ils eussent tous le dessein formé de se tromper
les uns les autres, il semblait qu'il n'y eût de part ni d'autre à se fier à
personne. Des complots contre la personne du roi furent même formés, et
auraient été faciles à exécuter, car il prenait peu de précautions ; mais ils
ne vinrent pas plus à conclusion que le reste. Le roi
perdit ainsi plus de vingt jours à traiter avec le duc de Nemours, et aussi
avec sa sœur madame Jeanne de France duchesse de Bourbon, qui était venue le
trouver à Saint -Pourçain. Tout à coup les conférences furent rompues ; le
sire de Montaigu et le sire de Conches venaient d'arriver de Bourgogne, avec
deux cents lances, au secours du duc de Bourbon. Le roi envoya tout aussitôt
le capitaine Sallazar et le sire de Giresme garder les passages de la Loire
pour que la retraite ne lui fût pas coupée. En même temps il se porta sur la
rive droite de l'Allier, en laissant garnison à Saint-Pourçain et dans les
forteresses qu'il avait soumises. La Palisse, Vichy, Cusset et toute cette
portion du Bourbonnais rentrèrent sous son obéissance. Il connaissait bien ce
pays, où, dans sa jeunesse, il avait fait la guerre à son père, comme
maintenant les princes la lui faisaient. Tout en guerroyant, il prêtait
toujours l'oreille à toutes les propositions, et les princes aussi auraient
mieux aimé obtenir ce qu'ils demandaient par crainte que par combat. Un
nouveau renfort leur arriva ; le comte d'Armagnac amena pour eux, les troupes
que le roi lui avait demandées ; ils se réunirent tous à Riom. Le roi
avait d'abord craint que le comte d'Armagnac ne se dirigeât sur le Berri, et
ne lui fermât les passages pour revenir vers Paris ou vers la Touraine. Il
avait envoyé le maréchal de Comminges à Montluçon. Voyant que les ennemis
étaient tous à Riom, il rappela eu diligence les troupes qu'il avait de
divers côtés. Le maréchal de Comminges ; Sallazar, Giresme, et Guillaume
Cousinot qui, en ce moment, avait la principale part dans sa confiance,
attaquèrent Gannat sous ses yeux. La ville fut emportée d'assaut en quatre
heures. Le château ne put résister ; et le roi, sans se donner le temps de
manger, avala un œuf pour tout repas, et s'en vint coucher à Aigueperse. Le
lendemain son armée campa devant Riom, dans les villages de Mosat et de
Marsat. Une
telle promptitude abattit toute la présomption des princes. Le duc de Bourbon
se retira à Moulins, mais de sa personne seulement. Le duc de Nemours vint
trouver le roi, et bientôt une trêve fut conclue. Le roi, ayant égard aux
plaintes des princes, promit qu'à la Notre-Dame d'août, il y aurait une
assemblée à Paris pour entendre leurs remontrances, et aviser au bon
gouvernement du royaume. De leur côté, les princes déclarèrent qu'ils
serviraient le roi envers et contre tous, comme leur souverain seigneur. La
trêve comprenait l'Auvergne, le Bourbonnais, le Berri et même les marches de
la Bourgogne, sous la condition que les Bourguignons s'abstiendraient
d'hostilité. C'était
avec une armée de douze ou quatorze mille hommes seulement, que le roi venait
de terminer cette guerre. Mais jamais on n'avait vu de meilleures compagnies,
ni des archers mieux exercés. Leur courage était grand, et le bon ordre était
admirable. Le pays était grevé le moins possible de leur présence. Les
habitants étaient partout plus favorables au roi qu'aux princes, dont les
troupes étaient sans discipline et sans solde. D'ailleurs jamais chef d'armée
n'avait mieux su encourager ses gens, n'avait montré tant d'activité et de
savoir faire. Il
avait grand intérêt à se hâter. Cette guerre, entreprise contre le duc de
Bourbon, avait présenté plus de difficultés et duré bien plus longtemps qu'il
ne l'avait pensé. Pendant ce temps-là, le comte de Charolais s'était avancé
sans résistance jusque devant Paris. Le roi savait qu'en perdant cette ville,
il pouvait perdre tout son royaume ; et cependant il s'en trouvait éloigné de
plus de cent lieues. Elle était restée presque sans défense, exposée aux
attaques et aux suggestions de l'ennemi. Les Parisiens pouvaient se laisser
entraîner à quelque révolte ; le trouble pouvait se mettre parmi le peuple,
de fausses nouvelles pouvaient se répandre et conduire à quelque funeste
résolution. Aussi,
malgré son éloignement, le roi n'avait-il rien omis pour maintenir Paris en
bonne et fidèle disposition ; il avait surtout chargé de ce soin le sire
Charles de Melun, son lieutenant dans l'Ile de France, et un homme fort
habile, qui commençait à avoir toute sa faveur, maître Jean Balue, récemment
nommé évêque d'Evreux. On publia les anciennes ordonnances sur la garde de la
ville ; le guet fut remis sur pied ; les chaînes des rues furent réparées et
mises en état. En même temps le roi, dans tous ses messages, s'exprimait avec
affection pour ses bons bourgeois et habitants, les remerciait de leur
loyauté et de leur bon vouloir, en les exhortant à continuer. Il leur
promettait qu'il allait confier à leur garde la reine, et l'envoyer accoucher
dans la ville qu'il aimait le mieux au monde. Les prédicateurs faisaient de
beaux sermons pour le roi ; on célébrait des processions pour le succès de sa
cause. Enfin tout était employé pour conserver le bon ordre, sans toutefois
avoir recours à la rigueur. Ce ne
fu t pas chose fort difficile. Si le gouvernement du roi excitait beaucoup de
plaintes et de murmures, les princes n'avaient pas pour cela plus de
partisans. Chacun savait bien qu'ils ne demandaient que de l'argent et des
domaines. Il ne fallait pas grande sagesse pour voir qu'ils avaient peu de
souci du bien public dont ils parlaient tant, et que, quel que fût
l'événement, ce serait le peuple qui en porterait la peine. C'est ce que
disait une ballade qui courut alors dans la ville, et dont le refrain était les
trois États de France. On y disait que, puisqu'ils devaient payer les
frais, c'était, à eux de pourvoir aux embarras. La ballade finissait ainsi : Qui
peut donner bon conseil maintenant ? Qui
? vraiment qui ? les trois États de France. Lorsque
les Bourguignons approchèrent, les chaînes furent placées au travers des
rues, prêtes à être relevées au premier signal. Les portes Saint-Martin, du
Temple, Montmartre, Saint-Germain-des-Prés, Saint-Michel, Saint-Victor,
furent murées. Le guet faisait toutes les nuits le tour des murs, et parfois
l'évêque d'Évreux chevauchait à sa tête. De la sorte il n'y eut aucun
mouvement dans la ville ; personne ne se déclara pour les princes. Une fois
les Bourguignons se présentèrent à la porte Saint-Denis, demandèrent des
vivres, et voulurent entrer en pourparler. Maître Jean de Popincourt,
seigneur de Sarcelles, et maître Pierre l'Orfèvre, seigneur d'Ermenonville,
étaient ce jour-là capitaines de la porte. C'était un serviteur de ce dernier
qui, peu de temps auparavant, avait vendu à monsieur de Charolais le poste de
Pont-Sainte-Maxence. Cependant il n'y eut ni trahison ni surprise. Les bourgeois
n'écoutèrent nulle proposition, et combattirent vaillamment devant la porte
Saint-Denis et la porte Saint-Lazare. Tout demeura aussi tranquille dans
l'intérieur de la ville. Seulement un sergent du Châtelet voulut répandre
l'alarme dans les rues, en criant que les Bourguignons étaient entrés. Il fut
arrêté, et tout demeura tranquille. Le
comte de Charolais et le comte de Saint-Pol étaient toujours à Saint-Denis et
aux environs, attendant que les autres princes vinssent les rejoindre. Une
lettre que leur écrivit une dame de la cour gagnée à leurs intérêts, leur
apprit que le roi venait de traiter avec le duc de Bourbon, et allait se
mettre en route tout aussitôt pour venir les combattre. Bientôt Guillaume
Cousinot en apporta la nouvelle aux Parisiens. Une grande assemblée fut
réunie à l'hôtel-de-ville pour publier la victoire du roi et sa prompte
arrivée. Monsieur
de Charolais se résolut alors à passer la Seine au pont de Saint-Cloud, dont
il s'était emparé, afin de se placer au-devant du roi, et de l'empêcher
d'entrer à Paris. Il voulait aussi rendre plus facile sa jonction avec le duc
de Bretagne et le duc de Berri. Ces deux princes avaient marché à travers
l'Anjou. Le comte du Maine n'avait pas une assez forte armée pour s'opposer à
eux. Il avait suivi leur mouvement, comme le maréchal Rouault avait fait pour
les Bourguignons. Beaucoup de gens supposaient qu'il aurait pu mieux faire,
et répétaient qu'au fond il était assez favorable au parti des princes, qu'il
les ménageait et avait de secrètes intelligences avec eux. Lorsqu'il fut du
côté de Vendôme, il laissa les Bretons suivre leur route par Chartres, et
s'en alla avec ses gens rejoindre le roi à Beaugency. Il y
avait pour lors deux résolutions à prendre, soit de marcher contre les
Bretons avant qu'ils fussent joints au comte de Charolais, soit de continuer
la route vers Paris, au risque de trouver, sur son passage, l'armée de
Bourgogne. Le roi en délibéra avec ses capitaines. Son avis et son espérance
étaient d'entrer à Paris, en évitant de combattre ; mais cela était peu
vraisemblable. Le sire de Brezé lui représenta que les Bourguignons étaient
nombreux, aguerris et fidèles jusqu'à la mort au comte de Charolais. Selon
lui, il valait mieux commencer par combattre les Bretons, parmi lesquels se
trouvaient tant de gens des compagnies françaises, anciens serviteurs du roi
Charles, comme le maréchal de Loheac, le sire de Beuil, le comte de Dunois,
qui peut-être n'oseraient pas en venir à combattre contre la personne du roi.
Sur ce, le roi lui rappela que lui aussi avait signé cette ligue du bien
public. « Oui, sire, répliqua le sénéchal en riant comme c'était sa coutume,
ils ont nia signature ; mais vous avez ma personne. » Et, comme il insistait
toujours sur le danger d'avoir d'abord affaire à monsieur de Charolais, le
roi lui demanda s'il avait peur. « Non, certes, reprit le sénéchal, et je le
ferai bien voir à la première journée de bataille. » Le roi n'en persista pas
moins dans son avis, et continua son chemin vers Paris. Le
comte de Charolais était à Longjumeau ; son avant -garde, commandée par le
comte de Saint-Pol, était à Montlhéry. Le bâtard de Bourgogne était chef de
l'arrière-garde. Le 16
au matin, le roi s'était arrêté la veille à Etrechy ; comme le temps
pressait, il avait marché toute la nuit, et se trouvait à Châtres[13]. Il donna son avant- garde au
sire de Brezé, non pour engager la bataille, mais pour reconnaître la route.
Le sénéchal en fit à sa tête, et, de prime abord, se lança dans le village de
Montlhéry. « Je les mettrai si près l'un de l'autre, disait-il à ses amis,
que bien habile sera qui pourra les démêler. » Il n'était pas en force,
et périt bravement tout des premiers. Le roi arriva au plus vite pour appuyer
son avant-garde ; et ce combat, qu'il ne voulait pas, se trouva entamé. A son
tour, le sire de Saint-Pol se trouva trop faible, et fut poussé jusqu'au
prieuré de Longpont. Là, ses archers se retranchèrent derrière leurs pieux
aiguisés et les chariots de bagage ; il fit défoncer quelques barriques de
vin pour leur donner bon courage, puis se maintint avec vaillance et fermeté
devant les Français, qui n'arrivaient que peu à peu, et n'étaient pas fort
nombreux encore. En même temps, il envoya avertir le comte de Charolais de
lui envoyer du secours ; il avait fait mettre pied à terre à ses hommes
d'armes, et ne pouvait plus se mettre en retraite. Monsieur
de Charolais fut un moment incertain de ce qu'il devait faire. Il commença
par envoyer le bâtard de Bourgogne à l'aide du comte de Saint-Pol, délibérant
s'il irait lui-même et s'il engagerait toutes ses forces. On pouvait craindre
en effet que le maréchal Rouault ne sortit de Paris, et ne plaçât l'armée
entre deux attaques ; tout à coup le sire de Contay arriva. Il était allé
voir les choses de près. « Si vous voulez gagner la bataille, il faut
vous hâter, monseigneur ; les Français arrivent à la file, et seraient déjà
déconfits, s'il y avait assez de monde. Ils croissent à vue d'œil ; le temps
presse. » Alors
le comte de Charolais se mit en marche ; pour réparer les moments perdus, au
lieu de faire faire deux haltes à ses gens pour leur donner le temps de
reprendre haleine, ainsi qu'on en était convenu, il les mena tout d'une
traite, à travers les grands blés et les récoltes de fèves. Ils arrivèrent au
lien du combat déjà fatigués, assez peu en ordre, et les uns après les
autres. II s'avança le premier ; c'était lui qui tenait la droite ; ses gens
entrèrent derrière le château, dans le village, et mirent le feu aux maisons.
Le vent portait la flamme et la fumée du côté des Français ; ils se
troublèrent, l'effroi se mit parmi eux ; et le comte de Charolais les ayant
mis en déroute, se lança à leur poursuite ; c'était les gens du comte du
Maine. Les
choses se passaient de toute autre sorte à la gauche des Bourguignons ; les
Français s'étaient retranchés au-dessous du château, derrière un grand fossé
bordé d'une haie. Le sire de Ravenstein, Jacques de Saint-Pol et les autres
chefs bourguignons amenèrent leurs archers ; mais ils n'étaient pas en si bel
ordre que les francs-archers de France et ceux de la garde du roi, qui
étaient formés en compagnie d'ordonnance, et revêtus de leurs hocquetons
brodés. Les archers bourguignons étaient, au contraire, comme des
volontaires, vaillants, mais mal commandés. Selon la pratique des anciennes
guerres et le vieil usage des Anglais, on ordonna d'abord aux hommes d'armes
de mettre pied à terre et de combattre avec les archers. Philippe de Lalaing,
Philippe de Crèvecœur sire d'Esquerdes et quelques autres chevaliers qui se
souvenaient que jadis, du temps du comte de Salisbury et de lord Talbot, le
poste d'honneur était parmi les archers, descendirent aussitôt de cheval.
Mais le comte de Charolais n'était pas là ; on ne savait à qui obéir, ni qui
devait commander. Tous ces nouveaux hommes d'armes qui n'avaient jamais vu la
guerre, dont plus de la moitié n'avait pas même de cuirasse, qui n'étaient
point accompagnés de serviteurs armés comme dans les compagnies d'ordonnance,
ne mirent pas pied à terre ou remontèrent à cheval un moment après. De son
côté, le roi se mettait en peine de rendre courage à ses gens, et de ne pas
les laisser entraîner au mauvais exemple de l'aile gauche. Il voyait la
crainte gagner tous les esprits. Le bruit avait couru qu'il avait été tué : « Non,
mes amis, disait-il en ôtant son casque pour se montrer à eux, non, je ne
suis pas mort ; voici votre roi, défendez-le de bon cœur. » De la sorte, il
les animait et les retenait avec lui. Quand
les archers eurent pendant quelque temps tiré les uns sur les autres, tout à
coup les hommes d'armes du roi passèrent par les deux extrémités de la haie,
et se lancèrent vers les Bourguignons. Aussitôt, sans attendre aucun
commandement, les hommes d'armes de monsieur de Ravenstein et du sire Jacques
de Saint-Paul se jetèrent tout au travers de leurs propres archers, afin de
venir à la rencontre des Français. Sur douze cents environ qu'ils étaient,
peut-être n'y en avait-il pas cinquante qui eussent jamais couché une lance.
Ils furent rompus au premier choc ; eux-mêmes avaient mis le désordre parmi
leurs archers, et ne pouvaient plus aller se rallier derrière eux. Philippe
de Lalaing se fit vaillamment tuer en combattant pour son seigneur, ainsi
qu'avaient déjà péri bien des chevaliers de sa noble maison. La peur et le
trouble, s'emparèrent des Bourguignons. Ils prirent la fuite, poursuivis
chaudement par les gentilshommes de Dauphiné et de Savoie, et ne s'arrêtèrent
qu'à une demi-lieue de là, derrière leurs bagages et dans la forêt voisine.
Le comte de Saint-Pol parvint à se retirer assez bien accompagné et avec
moins de désordre. Cependant
le comte de Charolais s'en allait toujours poussant devant lui les gens du
comte du Mairie et la gauche de l'armée du roi, sans trouver nulle
résistance. Il avait déjà passé à une demi-lieue au-delà du château, et
croyait avoir la victoire, lorsqu'un vieux gentilhomme du duché de
Luxembourg, nommé Antoine le Breton, vint lui dire que les Français s'étaient
ralliés, et qu'il était perdu s'il allait plus loin. Il n'en tint compte ;
mais à l'instant arriva le sire de Contay, qui lui parla plus ferme et qu'il
fallut bien croire. Cent pas de plus, et le Comte n'avait plus le temps de
rejoindre son armée. Il revint à la hâte. Le village était plein de gens de
pied, mais en désordre et courant çà et là. Il passa tout au travers eu les
culbutant devant lui, bien que sa troupe ne fût pas de cent chevaux. Un de
ces hommes se retourna, et lui donna de son épieu dans la poitrine, de façon
à fausser sa cuirasse et à le meurtrir. Les gens de sa suite tuèrent cet
homme ; les autres se sauvèrent. Arrivé devant le château, monsieur de
Charolais ne fut pas peu surpris de voir les portes gardées par les archers
du roi ; il tourna aussitôt à gauche pour gagner la campagne ; mais quinze ou
seize hommes d'armes se lancèrent à sa poursuite. Déjà une partie de sa
troupe s'était dispersée, à peine avait-il trente hommes avec lui. Le choc
fut vif. « Mes amis, criait le Comte, défendez votre prince ; ne le laissez
pas en danger. Pour moi, je ne vous quitterai qu'à la mort. Je suis ici pour
vivre et mourir avec vous. » Son écuyer Philippe d'Oignies fut tué près de
lui, portant son pennon. Lui-même reçut plusieurs coups, et fut blessé d'une
épée qui entra par la jointure de son casque et de sa cuirasse, que ses
écuyers avaient mal attachée. On le serrait de si près, qu'un homme d'armes
français mit la main sur lui en criant : « Monseigneur, rendez-vous ; je vous
connais bien ; ne vous faites pas tuer. » Il était pris, si Robert Cottereau,
fils de son médecin, homme gros et fort, ne s'était pas jeté entre le
Français et lui. Heureusement on vit s'avancer une quarantaine de ses propres
archers avec des gens du bâtard de Bourgogne, réunis autour de sa bannière,
dont le bâton n'avait plus qu'un pied de long, tant elle avait été dépecée.
Les hommes d'armes qui le poursuivaient furent contraints de se retirer
derrière le fossé qui, le matin, avait servi de retranchement aux Français.
Alors le Comte put se retirer avec plus de sûreté. Il prit le cheval d'un de
ses pages, et se mit à rallier son monde. Tout était dispersé par troupes de
vingt ou trente. Les archers arrivaient blessés par l'ennemi, ou écrasés par
les gens d'armes bourguignons, qui leur avaient passé sur le corps. La
hauteur des blés empêchait de voir le nombre des morts. La poussière
défigurait ceux qui Bissaient sur la route. C'était un désordre complet, et
il y eut un intervalle d'une demi-heure où cent hommes auraient achevé la
déroute de l'armée de Bourgogne. Peu à
peu il s'assembla des hommes d'armes. Le comte de Saint-Pol, sans se hâter,
quelque pressants que fussent les ordres de monsieur de Charolais, vint le
rejoindre au pas avec une troupe de quarante chevaux. Le bel ordre où elle
était encore rendit courage aux autres ; bientôt où se trouva avec huit cents
hommes d'armes, mais point d'archers. Cela rendait impossible de reprendre
l'attaque, au grand dépit de monsieur de Charolais et du sire de Hautbourdin,
qui voyaient les Français fort troublés et peu en état de résister. Toutefois
leur retranchement les gardait ; la présence du roi et les bonnes paroles
qu'il savait dire aux gens d'armes maintenaient chacun dans son devoir. Sans
lui, la bataille eût été grandement perdue. La nuit
arrivait ; le comte de Saint-Pol et le sire de Hautbourdin ordonnèrent qu'on
amenât les chariots de bagage pour former l'enceinte et camper au lieu même
où se trouvait monsieur de Charolais devant Montlhéry. Du côté des Français,
on voyait des feux allumés, et l'on pensait que le roi allait aussi passer la
nuit près du champ de bataille. Le comte de Charolais se désarma. On pansa la
blessure qu'il avait au cou ; il se fit donner à manger, et commanda qu'on
lui apportât deux bottes de paille pour s'asseoir. Ce lieu était couvert de
cadavres tout dépouillés. Comme on les rangeait pour lui faire place, il y
eut un pauvre homme qui, un peu ranimé par le mouvement, reprit quelque
connaissance, et demanda à boire. Le Comte lui fit verser dans la bouche un
peu de sa tisane, car il ne buvait jamais de vin. Le cœur revint à ce blessé
; c'était un des archers de la garde ; on le fit soigner et guérir. Le
Comte et ses capitaines, assis sur un tronc d'arbre le long d'une haie,
tinrent conseil sur ce qu'il y avait à résoudre. Le comte de Saint-Pol fut
d'avis qu'on était en péril, qu'il fallait, à l'aube du jour, brûler une
partie des bagages, ne sauver que l'artillerie, et prendre la route de
Bourgogne, car ou ne pouvait pas rester ainsi entre le roi et Paris. Ce fut
aussi l'opinion du sire de Hautbourdin, sauf ce que pourraient rapporter les
gens qu'on avait envoyés reconnaître la position de l'ennemi. Le sire de
Contay pensa autrement. Il dit que, si le bruit venait à se répandre parmi
l'armée que le Comte voulait se retirer, on croirait tout perdu, et qu'avant
d'avoir fait vingt lieues, chacun serait parti de son côté, sans qu'il restât
personne avec les chefs. Il conseilla de passer la nuit à se remettre en
ordre et en bon état pour reprendre l'attaque dès le lendemain. « Si Dieu,
disait-il, a sauvé Monseigneur d'un tel danger, c'est afin qu'il poursuive son
dessein. » Le comte de Charolais adopta cet avis, encouragea tout le
monde, donna ses ordres, s'endormit pour deux heures seulement, et commanda
qu'on fût prêt dès que sa trompette sonnerait. Mais,
au matin, lorsque le jour vint, Olivier de la Marche et les hommes d'armes,
qui avaient été envoyés du côté de l'ennemi pour reprendre quelques canons
abandonnés la veille sous Montlhéry, rencontrèrent un cordelier, dont ils
apprirent que le roi et son armée s'étaient retirés, pendant la nuit à
Corbeil, laissant seulement une petite garnison dans le château. On amena
aussitôt ce moine à monsieur de Charolais, qui fut bien content, et glorieux
de savoir que le champ de bataille lui restait. Il s'attribua tout l'honneur
de la journée, et se tint pour pleinement victorieux. De ce moment commença
en lui cette grande présomption qui le rendit, de tous les princes, le plus
incapable d'écouter un conseil et d'obéir à rien qu'à sa volonté[14]. Cette
victoire, qu'il trouvait si belle, lui coûtait cher cependant, et le
laissait, pour le moment, en assez mauvaise position. Une partie de ses gens
s'était honteusement enfuie. Le sire d'Émeries, le sire d'Happlincourt et
beaucoup d'autres avaient, à la hâte, traversé le pont de Saint-Cloud, et,
sans regarder derrière eux, avaient couru jusqu'au pont Sainte-Maxence ; là,
ils étaient tombés entre les mains du seigneur de Moui, capitaine de
Compiègne, qui avait rassemblé les garnisons voisines pour leur couper le
passage. Pendant ce temps-là, le maréchal Rouault était sorti de Paris, avait
repris Saint-Cloud ; la milice de la ville, se répandant parmi tous les
villages de Vanves, d'Issy, de Vaugirard, tomba sur les traîneurs et les
fugitifs de l'armée de Bourgogne, et fit un immense butin de tous les bagages
qui la suivaient. Tandis
que les Bourguignons se raillaient de la fuite du sire d'Émeries et de
quelques autres chevaliers, les Français ne faisaient pas de moindres récits
de la peur des Angevins et de leur déroute précipitée. On disait que l'un
s'était enfui jusqu'à Amboise sans s'arrêter ; que tel autre avait couru
jusqu'à Parthenay ou à Lusignan. Le comte du Maine et l'amiral de Montauban
n'étaient pas épargnés dans les propos. Mais, pour le roi, il ne montrait
nulle colère, ne faisait de reproches à personne, accueillait bien tout le
monde, ceux qui s'étaient enfuis comme les autres. Il ne songeait qu'à se
tirer au plus vite du mauvais pas où il était. Outre le sire de Brezé, il
avait perdu, à Montlhéry, de braves et habiles serviteurs, entre autres
Geoffroi de Saint-Belin, baillif de Chaumont, un des plus anciens et fameux
capitaines de compagnies, qui avait gagné le surnom de la Hire. Il avait
épousé la fille du sire de Baudricourt, ce capitaine de Vaucouleurs, qui
avait autrefois envoyé la Pucelle au feu roi. Jacques Floquet, fils de
Robert, dont la renommée avait été grande aussi pendant les anciennes
guerres, avait aussi été tué. Le comte de Charolais fit relever leurs corps, et
commanda qu'une honorable sépulture leur fût donnée. Il fit aussi prendre
soin des blessés, dont le village de Montlhéry était rempli. Sa
résolution fut bientôt prise d'attendre les Bretons, qui, sans doute,
n'allaient pas tarder à arriver. Pour encourager ses gens, il leur fit
raconter par le cordelier la retraite du roi, et il fit dire aussi par ce
moine que l'avant-garde du duc de Bretagne était déjà à Châtres. La chose se
trouva à peu près véritable ; peu de moments après, maitre Romillé, qui
s'était enfui dès le commencement de la bataille, revint, amenant deux
archers de la garde du duc de Bretagne, et annonça qu'il venait de voir son
maître, qui n'était plus qu'à quelques lieues avec tous ses gens. Cette
joyeuse nouvelle lui fit pardonner sa peur et sa fuite. Le sire de Contay
conseilla de marcher à la rencontre du duc de Bretagne, de réunir toutes les
forces, et de former une armée grande et en bon ordre. D'après son avis, le
Comte vint jusqu'à Étampes. Ce fut là qu'il rencontra le duc de Berri, le duc
de Bretagne, le comte de Dunois, le maréchal de Loheac, le sire de Beuil, le
sire de Chaumont, qui arrivaient à la tête de six mille chevaux et d'un bon
nombre d'archers. Ils avaient ramassé beaucoup de fuyards, et avaient,
pendant quelques instants, cru le roi mort, ou du moins entièrement perdu. Après
la première joie de cette réunion, les princes, leurs principaux serviteurs
et les grands seigneurs tinrent conseil. Chacun avait son intention et ses
projets ; nul n'avait droit de commander aux autres ; c'était une grande
diversité d'opinion et de langage. On remarqua combien le duc de Berri
semblait déjà ennuyé de cette guerre et rebuté des difficultés. Il disait que
la journée de Montlhéry paraissait avoir été sanglante : qu'il voyait
beaucoup de blessés : que cela faisait grande pitié, et qu'il aurait aimé que
les choses ne fussent pas commencées, plutôt que d'être cause du malheur de
tant de gens. « Vous-même avez une blessure, » à son cousin de Charolais. «
N'importe, répondit le Comte ; c'est la chance de la guerre. » Il n'en fut
pas moins résolu de marcher vers Paris, et d'essayer de réduire la ville. Le
roi y avait peu de forces, et l'on pouvait espérer que les habitants auraient
la volonté de se déclarer pour le bien public ; ce qui aurait entraîné tout
le royaume. Mais le
comte de Charolais n'était pas content de la disposition où il voyait tous
ses alliés. Les paroles du duc de Berri lui revenaient surtout à l'esprit. «
Avez-vous entendu, disait-il à ses serviteurs, comme a parlé cet homme-là ?
Il se trouve ébahi pour sept ou huit cents hommes, qu'il voit blessés et
allant par la ville : gens qui ne lui sont rien, qu'il ne connaît pas. Il
s'ébahirait bien autrement si la chose le touchait ; il serait homme à faire
facilement son traité, en nous laissant dans la fange. Le souvenir des
anciennes guerres de son père le roi Charles et du duc de Bourgogne mon père
pourrait lui revenir, et les deux partis se tourneraient contre nous. Il faut
donc s'assurer d'autres amis. » Et il fit sur-le-champ partir messire
Guillaume de Clugny pour l'Angleterre, afin de resserrer son alliance avec le
roi Édouard. Le roi
n'avait passé qu'un jour à Corbeil ; et, le 18 juillet, il était entré à
Paris, bien joyeux d'arriver encore à temps pour défendre la ville et la
maintenir dans son parti ; s'il l'eût perdue, il n'avait plus qu'à se retirer
chez son allié le duc de Milan ou chez les Suisses[15]. Il descendit chez le sire de
Melun, son lieutenant, à qui surtout il devait la conservation de sa bonne
ville, et lui demanda à souper. Plusieurs seigneurs, des dames, des
bourgeoises soupèrent avec lui ; il leur raconta la bataille de Montlhéry, et
les dangers qu'il avait courus, d'une façon si vive et si touchante, qu'il
les fit fondre en larmes. Puis il ajouta que dans trois jours il retournerait
combattre les ennemis, pour en finir et vaincre ou mourir. Mais il n'avait
pas assez de gens de guerre, et tous en ce moment n'avaient pas aussi bon
courage que lui. Il
s'attacha, comme on peut croire, à gagner de son mieux le cœur des Parisiens.
Il n'usa point de cruauté, ne fit pas semblant de savoir ni de chercher qui
lui avait été plus ou moins fidèle, destitua seulement ceux de ses officiers
qui refusèrent de lui prêter de l'argent. Il ne fit punir de mort personne
que ceux qui avaient servi de guides aux Bourguignons, et les avaient
conduits dans les villages voisins pour piller les maisons des bourgeois de
Paris, ou bien ceux qu'on avait saisis portant des lettres aux ennemis.
L'huissier au Châtelet, qui avait crié dans les rues le jour où les
Bourguignons attaquaient la porte Saint-Denis, fut seulement condamné à être
un mois en prison au pain et à l'eau, et à être battu de verges. On le
promena par la ville dans un tombereau d'ordures, et le roi, qui rencontra ce
cortége, criait au bourreau : « Frappez fort et n'épargnez pas ce
paillard, il l'a bien mérité. » Dès le
lendemain de l'arrivée du roi, Guillaume Chartier, évêque de Paris, homme
vénérable et fort aimé dans la ville, vint le trouver, lui fit de grandes
remontrances sur la nécessité de bien gouverner et de rétablir la paix, lui
proposant de former autour de lui un conseil de gens sages et dignes de
confiance. Le roi écouta patiemment, trouva bons tous les avis qu'on lui
donnait, et choisit pour ses conseillers six bourgeois, six seigneurs du
Parlement et six docteurs de l'Université. Il réduisit de moitié le droit du
quart levé sur la vente du vin en détail, et rendit aux nobles, aux
ecclésiastiques, aux membres de l'Université et aux officiers royaux leur
ancien droit d'en vendre avec exemption totale de droit. Il abolit aussi tous
les autres droits d'aide, hormis sur le bois, le pied fourchu, le drap et le
poisson de mer. C'était une joie extrême dans toute la ville. Le peuple
criait Noël, et allumait des feux de joie. Il renonça à prendre un homme sur
dix dans la milice, et à armer les écoliers de l'Université comme il en avait
eu la volonté, cédant aux remontrances qui lui furent faites à ce sujet. Afin
de plaire aux Parisiens, il leur donna pour capitaine un prince du sang
royal, le vieux comte d'Eu, à la place du sire de Melun. Pendant
deux semaines environ, le roi s'occupa ainsi à disposer favorablement le
peuple, et à préparer les moyens, de défendre Paris. Il lui arrivait des
hommes d'armes de divers côtés ; c'était surtout de Normandie qu'il attendait
les plus puissants secours ; mais ils ne venaient pas vite au gré de son
impatience. Les
princes continuaient à se tenir à Etampes. Ils voulaient, avant de
recommencer la guerre, recevoir l'armée que le duc Jean de Calabre leur
amenait de Lorraine, et tous les hommes d'armes de Bourgogne qui s'étaient
mis en route sous les ordres du maréchal de Blanmont. La fausse nouvelle de
la défaite de monsieur de Charolais à Montlhéry les avait retardés, et avait
répandu quelque hésitation parmi tant de capitaines et de gentilshommes qui
songeaient plus à leur intérêt particulier qu'à la cause commune. Toutefois
le duc Jean de Calabre se montra loyal dans ses promesses, maintint ses gens
dans le devoir, et vécut en bonne et sincère amitié avec le maréchal de
Bourgogne. Lorsque
ces deux armées approchèrent, les princes se portèrent du côté de la Seine,
et logèrent une partie de leurs troupes à Moret, à Nemours, à
Saint-Mathurin-de-Larchant. Le comte de Charolais dressa ses tentes dans une
grande prairie au bord de la rivière, et fit travailler à un pont de bateaux
et de futailles, afin d'occuper les deux rives. Le maréchal Rouault et le
capitaine Sallazar étaient venus garder les passages de la Seine. Ils avaient
même fait prisonnier le sire de Charni, ce vieux et célèbre chevalier
bourguignon, qui marchait à la tête d'environ cinquante hommes d'armes, et
venait joindre le comte de Charolais. Mais ils ne se trouvaient plus en force
suffisante ; il leur fallut se retirer. Le pont fut fait, et monsieur de
Charolais fut maître du passage. Bientôt arrivèrent les Lorrains et les
Bourguignons. Rien n'était si beau ni si bien équipé que l'armée de monsieur
de Calabre ; il avait des Italiens nourris au milieu des guerres continuelles
de ce pays, qui passaient pour les meilleurs hommes d'armes de la chrétienté
; eux et leurs chevaux étaient bardés de fer. Le seigneur Jacques Galeotto et
le comte de Campobasso les commandaient. Les Lorrains étaient sous le sire de
Baudricourt. Le comte Palatin avait prêté au duc de Calabre quatre cents
archers, qui tendaient leur arbalète avec un pied de biche, d'où leur venait
le nom de cranequiniers. Enfin il menait à sa solde cinq cents hommes des
ligues suisses ; c'étaient les premiers qu'on voyait dans le royaume, où ils
étaient déjà si fameux. Le
maréchal de Bourgogne arrivait avec la noblesse du duché et de la Comté ; il
avait avec lui son frère le sire de Montaigu et le marquis de Rothelin de la
maison de Hochberg. Lorsque
cette grande armée fut réunie, les princes consultèrent de nouveau sur ce
qu'il y avait à faire. Les uns, surtout les Bretons, étaient d'avis
d'attendre encore, de se fortifier et de tirer de Bourgogne les vivres et les
muni-dons nécessaires à tant de monde. Mais le comte de Charolais, fier de sa
première victoire, voulait absolument qu'on avançât vers Paris. Il gagna à
son opinion le duc de Calabre, avec lequel il semblait se convenir beaucoup.
Le vieux comte de Dunois s'y rangea aussi à la persuasion du sire de
Haultbourdin, et la chose fut résolue. D'ailleurs le sire de Beuil disait
qu'il connaissait assez bien le roi pour pouvoir répondre qu'il en avait
assez pour cette fois, et ne livrerait pas de bataille. Cette
armée n'avait pas moins de cinquante mille hommes. Rien n'empêchait les
princes de s'avancer vers Paris. Ils traversèrent la Brie, et vinrent jusqu'à
Charenton. Le pont sur la Marne était mal défendu ; il fut aussitôt emporté.
Le comte de Charolais et le duc de Calabre campèrent le long de la rivière, à
Charenton et à Conflans ; les ducs de Berri et de Bretagne à Saint-Maur et au
château de Beauté ; le reste de l'armée à Saint-Denis. Pendant
que Paris était en un si grand danger, le roi en était parti. Pressé par son
impatience accoutumée, croyant toujours que les choses allaient mal où il
n'était pas, il s'était rendu à Rouen pour presser les renforts qu'il avait
demandés, et pour convoquer le ban et l'arrière-ban de Normandie. Il avait
pensé qu'il aurait encore le temps de revenir avant que les princes fussent
devant Paris. D'ailleurs il avait confiance dans les Parisiens. Lorsque
toute la ligue du bien public fut ainsi assemblée devant la ville, et se fut,
après quelques escarmouches, fortifiée dans les lieux où campaient les
diverses troupes, le duc de Berri envoya ses hérauts remettre, de sa part,
quatre lettres à l'évêque et au clergé, aux bourgeois, à l'Université et au
Parlement. Il déclarait les bonnes intentions des princes pour le meilleur
gouvernement du royaume, et demandait que chaque corps envoyât trois députés
pour conférer avec eux. Il y eut une assemblée à l'Hôtel-de-Ville ; cette
proposition fut agréée ; les députés furent nommés, et le lendemain, après
avoir ouï une messe du Saint-Esprit, ils se rendirent au château de Beauté.
Le duc de Berri présidait assis dans un-fauteuil ; les princes debout autour
de lui ; monsieur de Charolais était tout armé, car il arrivait de Conflans,
et Vincennes tenant encore pour le roi, il lui avait fallu venir en équipage
de guerre. Le
comte de Dunois porta la parole. Il exposa tous les griefs qu'on avait contre
le gouvernement du roi : ses alliances avec des princes étrangers, ennemis
des princes de France, comme le duc de Milan : sa haine contre les maisons de
Bourgogne, de Bretagne, d'Orléans et de Bourbon : le refus de convoquer les
États du royaume : la tyrannie exercée sur tous au point qu'il contraignait
les familles à marier leurs enfants contre leur gré. En effet, sans parler de
ce qui se passait parmi la noblesse, on avait vu, l'année précédente, un
grand scandale pour un riche bourgeois de Rouen dont le roi avait voulu
donner la fille à un de ses serviteurs[16]. Le comte de Dunois continua
ainsi à parler fortement contre le roi, et à dire que les princes voulaient
dorénavant que tout fût conduit d'après leurs conseils. Il demanda pour
sûreté que la personne du roi et la ville de Paris leur fussent livrés. Si la
ville refusait de recevoir les princes, ceux qui s'opposeraient à cette
proposition répondraient des malheurs, pertes et dommages qui en pourraient
advenir. Il n'était accordé que deux jours pour en délibérer, et le
troisième, Paris serait assailli de tous les côtés. Les
hommes qui conduisaient les affaires des princes comptaient bien moins sur
ces menaces et cette publique négociation que sur les intelligences secrètes
qu'on pourrait établir avec quelques-uns des députés. Lorsqu'ils eurent
humblement demandé un peu de délai pour répondre, on engagea avec eux
beaucoup de conversations particulières. On espérait en séduire plusieurs ;
outre qu'il y en avait de bien disposés pour les mécontents et pour le parti
bourguignon, on pouvait mettre quelque confiance dans cette avidité pour les
offices et les emplois, qui était plus grande à Paris qu'en aucun lieu du
monde[17]. Aussi obtint-on d'assez bonnes
paroles, sinon de la plus grande part des députés, du moins de quelques-uns. Le
lendemain samedi il y eut une nouvelle assemblée à l'Hôtel-de-Ville. Maître
Jean Chouard, lieutenant civil, rendit compte de la conférence de la veille,
et n'omit rien pour faire valoir les raisons et les menaces du comte de
Dunois. C'était maître Henri de Livres, prévôt des marchands, qui présidait ;
il vit que les esprits étaient mal disposés, et remit l'assemblée après-midi.
Elle fut plus nombreuse encore ; l'Université, le Parlement, le clergé, le
corps de la bourgeoisie y assistaient[18]. Quels
que fussent les efforts et la bonne volonté du prévôt et des partisans du
roi, les opinions de la bourgeoisie' furent en général favorables à la ligue
du bien public. On disait que rien n'était plus juste que de convoquer les
Etats du royaume, ainsi que le demandaient les princes ; on parlait de les
recevoir, sous promesse de payer la dépense de leurs gens, et de ne faire nul
esclandre dans la ville. D'autres, plus modérés, proposaient de laisser
entrer le duc de Berri, le comte de Charolais, le duc de Calabre et le duc de
Bourbon, chacun avec quatre cents hommes seulement pour leur servir de garde.
Pour le duc de Bretagne et ses gens, il n'en était pas question., tant le
peuple les redoutait à cause de leur mauvaise discipline. Le
prévôt jugea combien le danger était grand ; il dit qu'avant de prendre une
telle conclusion, on ne pouvait se dispenser de savoir l'avis du comte d'Eu,
capitaine de la ville, du sire de Melun et des autres chefs de guerre, qui
avaient encore, disait-il, assez de force pour s'opposer au parti qu'on
voulait prendre, et pour faire dans les rues un grand carnage. En
effet, les hommes d'armes et les archers étaient en grand nombre à Paris.
Depuis quelque temps, il en arrivait chaque jour quelque troupe de Normandie
ou de Touraine, et le peuple les regardait passer avec grande joie, comptant
sur eux pour le défendre contre les ennemis. La semaine d'auparavant, on
avait vu entrer une superbe compagnie d'archers à cheval, commandée par un
homme de guerre de grande renommée, qu'on nommait le capitaine Mignon. Elle
avait traversé la ville en bel ordre et bien équipée, ne manquant de rien, et
suivie même de huit filles de joie, chevauchant, à la suite de la compagnie,
avec leur confesseur. Le menu
peuple n'était donc nullement porté en faveur des princes. Il ne voyait, dans
ce qu'on proposait, autre chose que l'entrée des ennemis dans la ville, et
faisait cause commune avec les gens de guerre contre une telle résolution.
Dès qu'on sut ce qui avait été délibéré à l'Hôtel-de-Ville, les esprits
s'allumèrent ; on courut aux armes ; on ne parlait que de massacrer les
députés qui avaient vendu la ville de Paris, et qui voulaient y faire entrer
les Bretons. On menaçait de tout mettre à feu et à sang s'il était encore question
de livrer les portes. Les femmes et les prêtres couraient dans les églises
pour implorer la miséricorde de Dieu contre les malheurs qui menaçaient la
ville. Le
comte d'En et le sire de Melun se comportèrent avec la plus grande sagesse ;
ils maintinrent le bon ordre parmi leurs archers et leurs hommes d'armes, et
les firent, pendant une partie de la journée, défiler à travers la ville.
Alors il fut résolu que les députés s'en iraient de nouveau vers les princes,
et leur diraient que les gens du roi avaient délibéré de ne rendre aucune
réponse, sans avoir su auparavant son bon plaisir. Les députés n'osaient plus
retourner au camp des ennemis, tant ils craignaient d'être soupçonnés par le
peuple et accusés de trahison. Cependant ils revinrent au château de Beauté ;
l'évêque de Paris, d'une voix tremblante, signifia la réponse qu'il lui avait
été ordonné de faire au nom de la ville. Le comte de Dunois, voyant combien
les députés étaient interdits et semblaient irrésolus, redoubla ses menaces,
et promit l'assaut pour le lendemain. Il, n'était plus temps ; des nouvelles
du roi étaient arrivées à Paris. L'amiral de Montauban était entré à la tête
d'une grosse troupe d'hommes d'armes ; il avait annoncé que le roi était à
Chartres et serait à Paris le surlendemain avec une forte armée. Il fut
de retour le mercredi 28 août, onze jours après que les princes eurent passé
la Marne, et dix-sept jours depuis son départ. Dès lors il n'y eut plus rien
à craindre pour Paris. Le peuple était dans la joie, criait Noël, et
célébrait le retour du roi. Pas une voix maintenant n'eût osé murmurer en
faveur des Bourguignons. Le roi fit semblant d'ignorer tout ce qui s'était
passé en son absence, et, pour le moment, ne fit mauvais visage à personne.
Le lieutenant civil et les trois frères Luillier, riches bourgeois, qui
avaient fait partie de l'ambassade, furent seulement exilés à Orléans, ainsi
qu'un avocat nommé Hailé. Alors
commença, aux portes de Paris, une forte guerre, mais seulement par
escarmouches. Le roi était trop prudent pour engager une bataille. Il avait
bonne espérance de terminer tout par quelque traité, et de demeurer le maître
sans courir un si grand péril. On disait que son grand ami le duc de Milan,
en lui faisant savoir qu'il envoyait en France, pour le secourir, Galéas son
fils avec cinq cents lances, lui avait fortement conseillé de ne songer à
autre chose qu'à négocier et à semer la division parmi les princes ligués.
C'était par une telle prudence et bonne politique que ce duc François Sforza
avait fait une si haute fortune, et conquis tant de puissance. Du reste, le
roi n'avait pas besoin qu'on lui conseillât d'en user de la sorte ; il y
était assez porté par son naturel. Toutefois il se gardait de laisser
paraître que tel fût son dessein ; pour donner courage à ses gens, il alla
solennellement prendre l'oriflamme, dont il n'était plus question depuis bien
longtemps. Les princes étaient maîtres de Saint-Denis ; mais le cardinal
d'Albi, abbé du monastère, avait déposé cette sainte bannière à
Sainte-Catherine-des-Écoliers. Ce fut en cette église que le roi alla la
recevoir avec les cérémonies d'usage. C'est la dernière fois qu'on ait parlé
de l'oriflamme. Il ne
dépendait pas des princes de forcer le roi à une bataille ; rien ne pouvait
le contraindre à sortir de Paris. D'ailleurs, s'ils avaient plus de gens à
pied que lui, leur cavalerie était moins belle et moins nombreuse. Le duc de
Bourbon, le sire d'Albret, le comte d'Armagnac et son cousin le duc de
Nemours, nonobstant le traité qu'ils avaient signé en Auvergne, vinrent avec
leur troupe se joindre à l'armée des princes ; mais leurs hommes étaient mal
équipés, sans aucune solde, et il fallut leur donner quelque argent, bien que
monsieur de Charolais, le seul qui pût en fournir, commençât à en manquer.
Toute fertile et abondante que fût la Brie, ses troupes y vivaient moins
facilement que celles du roi, qui trouvaient des ressources faciles à Paris
par les arrivages de la rivière. Après
quelques jours, le roi fit sortir quatre mille francs archers, et les plaça
le long de la rivière eu face de Conflans, retranchés derrière un fossé et
une palissade. La noblesse de Normandie défendait les flancs de cette troupe,
et une grosse artillerie, placée en face de Charonton, força les gens du duc
de Calabre de se retirer pour se replier vers Conflans. D'autres canons
furent ensuite amenés devant Conflans, et pointés précisément sur le logis de
monsieur de Charolais. Deux de ses gens furent tués devant la porte ; son
trompette fut frappé sur l'escalier, comme il portait un plat pour le servir
à table. Les boulets vinrent même jusque dans la chambre où se tenait le
Comte. Il s'obstina cependant à ne point quitter ce logis, et s'établit
seulement au rez-de-chaussée, en faisant élever un retranchement devant la
maison. C'était là, pour l'ordinaire, que s'assemblaient les chefs de
l'armée, et qu'on tenait le conseil. L'artillerie fut placée en face de celle
du roi, et l'on se tira, de part et d'autre, une infinité de coups de canons,
sans se faire grand mal, à cause des remparts en terre que chacun avait
élevés de son côté. En une
telle situation, on commença bientôt à négocier. Des trêves furent faites.
Chaque jour il y avait des conférences à la Grange-aux-Merciers, dans le lieu
où est maintenant Bercy. Le comte du Maine y venait de la part du roi, avec
le sire de Précigny président de la chambre des comptes, et maître Jean
Bauvet, premier président de Toulouse. De la part des seigneurs, c'était le
comte de Saint-Pol et quelques autres. Le roi était loin de perdre au train
que prenait toute cette affaire ; il était bien plus habile que les princes
pour se conduire en de pareilles circonstances. Nul n'avait moins d'orgueil
et ne montrait moins de fierté ; il savait gagner les gens, et il n'était
personne parmi les serviteurs ou la suite des princes qu'il dédaignât de se
rendre favorable. D'ailleurs il était seul à mener ses affaires. Ce que lui
rapportaient ses ambassadeurs ne courait pas le risque de se répandre hors de
propos, et d'inspirer trop d'abattement ou de présomption autour de lui. Il
les écoutait, et ensuite leur disait le langage qu'ils auraient à tenir en
public. En
outre, toutes les communications qui s'établissaient d'un camp à l'autre
nuisaient au parti des princes et servaient le parti du roi. Comme il arrive
toujours lorsqu'une faction semble eu déclin, c'était la leur qu'on était
porté à quitter pour passer dans la sienne, ou pour s'y ménager quelque intelligence.
Il avait donc tout à gagner en donnant à chacun le temps de la réflexion ou
le loisir de se consulter et de s'enquérir par les conversations. Aussi
avait-on fini par dire : le marché de la Grange-aux-Merciers, en parlant du
lieu des pourparlers. En même temps, le roi prenait grand soin de connaître
les gens de Paris, qui allaient faire des promenades vers les Bourguignons.
Il ne leur faisait aucun mal, mais notait leur nom par écrit. Du
reste, il continuait à se comporter comme il fallait pour se conserver dans
la bonne grâce du peuple de Paris. Il se fit recevoir de la grande confrérie
des bourgeois, ainsi que sou favori l'évêque d'Evreux et ses principaux
serviteurs. Ce qui importait le plus, c'était de maintenir une bonne
discipline. Des gentilshommes de Normandie, qui avaient été logés à
Saint-Marceau près Paris, où ils avaient fait beaucoup de maux et de larcins,
se prirent de querelles avec deux bourgeois. Un de ces Normands s'emporta
même jusqu'à traiter les Parisiens de traîtres et de Bourguignons, disant
qu'il fallait les mettre à la raison, et que les gens de Normandie étaient
venus pour les tuer et les piller. Plainte en fut portée ; le délinquant,
après avoir fait amende honorable, la torche au poing, la tête nue, la
ceinture défaite, et demandé pardon à la ville de Paris, fut condamné à avoir
la langue percée, puis à être banni. Les
conférences continuèrent pendant quelques jours. Mais les princes étaient si exigeants,
ils demandaient une si grande part du royaume pour l'apanage de monsieur de
Berri, qu'on ne pouvait conclure à de telles conditions. Le roi voulut
essayer s'il ne pourrait pas mieux réussir que ses ambassadeurs. Le comte du
Maine fut donné en otage, et le comte de Saint-Pol vint devant la porte
Saint-Antoine conférer avec le roi. Ils passèrent deux heures ensemble. En
rentrant, le roi trouva une foule de bourgeois, qui étaient à la porte pour
savoir des nouvelles. « Hé bien ! mes amis, leur dit-il, les
Bourguignons ne vous feront plus tant de peine que par le passé. — A la bonne
heure, sire, répliqua un procureur au Châtelet ; mais en attendant, ils
mangent nos raisins et vendangent nos vignes sans que rien les en empêche. —
Cela vaut toujours mieux, reprit le roi, que s'ils venaient à Paris boire le
vin de vos caves. » Ainsi
se passa plus de la moitié de septembre, le roi espérant toujours en finir
par les négociations. Néanmoins on ne put en venir à aucune conclusion et la
trêve fut rompue. Pendant qu'elle durait, monsieur de Charolais avait fait
construire un pont de bateaux par maître Girault, célèbre canonnier, qu'il
avait fait prisonnier à Montlhéry, et qu'il avait engagé à son service. Le
jour même que la trêve fut finie, le pont fut placé au lieu nommé le Port à
l'Anglais ; dans la nuit, le comte de Saint-Pol et le sire de Hautbourdin se
disposèrent à passer avec une forte troupe pour aller déloger les Français
dans le retranchement qu'ils avaient élevé le long de la rivière. Ceux-ci
n'attendirent pas l'ennemi. Ils firent leur retraite en bon ordre, mirent le
feu à leurs logis en criant adieu aux Bourguignons, et rentrèrent dans la
ville. Les troupes de monsieur de Charolais traversèrent la Seine ;
Saint-Victor, Saint-Marceau et les Chartreux se trouvèrent alors exposés à
des attaques de chaque Sur
l'autre côté de la rivière, il y avait aussi de continuelles escarmouches.
Mais le roi s'obstinait à ne point vouloir de bataille, quel que fût le désir
des nobles, des gens de guerre et du peuple de Paris qui se désolait de voir
la Brie et toute la banlieue de la ville ravagée par les ennemis. Une fois
pourtant les Bourguignons crurent bien qu'il allait y avoir quelque grande
journée. Au milieu de la nuit, un page cria à travers la rivière, de la part
des bons amis que les princes avaient dans Paris, que le lendemain ils
seraient attaqués par toute l'armée du roi. On se tint sur ses gardes, on
s'apprêta. En effet, dès la pointe du jour, les archers à cheval de la garde
du roi, commandés par les sires du Lau et, de la Rivière, parurent devant
Vincennes et devant Charonton ; ils arrivèrent presque jusque sur
l'artillerie. Monsieur de Charolais et le duc de Calabre furent bientôt armés
; car nul n'était aussi diligent aux choses de la guerre que ces deux princes.
Tous les chefs furent bientôt sous les armes, même le duc de Berri et le duc
de Bretagne qui se mêlaient peu de la conduite de l'armée, et qu'on n'avait
jamais vus avec leur armure. Le temps était obscur, il y avait un grand
brouillard. On entendit un fort bruit d'artillerie sur les remparts de Paris.
Une portion de la cavalerie sortit du camp, repoussa la cavalerie française,
et vint rapporter aux princes qu'au loin dans la plaine on apercevait comme
une forêt de lances, derrière les hommes d'armes ennemis. Le duc de Calabre
accourut aussitôt vers son cousin de Charolais : « Or çà, dit-il, nous sommes
à ce que nous avons tous désiré. Voilà le roi, et tout ce peuple, sortis de
la ville et en marche, à ce que disent les chevaucheurs. Que chacun de nous
aie donc bon vouloir et bon cœur. Nous allons mesurer les Parisiens à l'aune
de Paris, qui est la plus grande aune. » Alors
on s'avança, un peu étonné que ces troupes armées de lances n'eussent pas
bougé de place. Cependant le jour se levait, le brouillard se dissipait, et,
en marchant un peu plus loin, l'avant-garde s'aperçut qu'on avait pris pour
l'armée du roi un grand champ planté de chardons. Ce fut de grandes risées.
Les princes s'en allèrent à la messe, et l'on se trouva un peu honteux d'une
alarme si chaude. Quelle
que fût l'obstination du roi dans ses projets et ses espérances, il ne
pouvait longtemps demeurer en cet état. Les Parisiens commençaient à se
lasser. En vain il avait fait rendre compte, dans une grande assemblée, par
le chancelier Morvilliers, des demandes déraisonnables des princes ; en vain
disait-il qu'il n'avait pas dépendu de lui de faire la paix, les esprits
s'aigrissaient ; il se tenait de mauvais discours ; on faisait courir des
ballades contre ses conseillers ; l'évêque d'Évreux avait pensé être
assassiné un soir. Les gens de guerre et les bourgeois ne pouvaient vivre en
paix. C'était, chaque jour des habitants maltraités, des filles séduites ou
enlevées, et l'on ne pouvait pas toujours avoir justice. Puis les méfiances
étaient grandes ; personne n'était à l'abri du soupçon d'être favorable aux
princes. Le comte du Maine, tout le premier, ne semblait pas assuré dans sa
foi. Un matin la porte de la Bastille qui donnait sur la campagne fut trouvée
ouverte. C'était le vieux sire de Melun qui en était gouverneur. Malgré les
grands et fidèles services que son fils venait de rendre, le roi ne put
s'empêcher de concevoir de mauvaises idées sur sa loyauté. En même temps on
apprit qu'un lieutenant du maréchal Rouault venait de livrer Pontoise, que le
duc de Bourbon s'avançait sur Rouen, et qu'il y avait pour lui un fort parti
dans cette ville. Ce qui
donnait patience au roi, c'est qu'il n'ignorait pas que les choses allaient
encore plus mal dans le camp des princes : qu'il y régnait encore plus de
discordes, de méfiance, de découragement : qu'on y manquait d'argent : que
les vivres étaient rares. Il voyait aussi que la pensée du bien public
s'était changée en désir du bien particulier, et que chacun des seigneurs ne
songeait qu'à tirer pour soi le meilleur parti du traité qui se ferait. Le
comte de Charolais, véritable chef de l'entreprise, le plus riche et le plus
puissant de tous ces princes, était celui qu'il importait le plus d'apaiser.
Sans lui, il était difficile d'arriver à aucune conclusion. Ce fut de ce côté
que le roi dirigea ses efforts. Il connaissait le Comte, et son séjour en
Flandre les avait rendus familiers. Il se fiait aussi au crédit qu'il savait
prendre sur les gens quand il devisait avec eux ; nul n'avait un langage plus
adroit, plus facile, plus insinuant et mieux assorti à ceux avec qui il
parlait. Pendant
que les pourparlers continuaient à la Grange-aux-Merciers il voulut donc
s'employer lui -même à négocier avec monsieur de Charolais. Se mettant un
jour en un petit bateau avec le sire du Lau, l'amiral de Montauban, le sire
de Melun et deux autres de ses serviteurs, il s'en alla aborder sur l'autre
rive. Monsieur de Charolais l'y attendait avec le comte de Saint-Pol. « Mon
frère, m'assurez-vous ? » lui dit le roi en sortant de la barque. —
« Monseigneur, oui, comme frère, » répondit le Comte. Le roi l'embrassa
tendrement. — « Mon frère, continua-t-il aussitôt, je vois bien que vous êtes
gentilhomme et de la maison de France. — Pourquoi, Monseigneur ? Lorsque
j'envoyai naguère mes ambassadeurs à Lille, devers mon oncle votre père et
vous, et que ce fol de Morvilliers vous parla si bien, vous me fîtes dire par
l'archevêque de Narbonne — celui-là est gentilhomme et le montra bien, car
chacun fut content de lui —, que je me repentirais des paroles que vous avait
dites ce Morvilliers, et cela avant un an. Pâques-Dieu, vous m'avez tenu
promesse, et même beaucoup avant que le bout de l'an soit arrivé. » Et il
disait tout cela en riant, avec un visage ouvert, sachant bien que de telles
paroles flattaient sensiblement son frère de Charolais. Puis il poursuivait :
« J'aime à avoir affaire avec les gens qui tiennent ce qu'ils
promettent. » Ensuite il désavoua pleinement Morvilliers, et les termes dont
il s'était servi dans son ambassade. Le roi
et le Comte se mirent ensuite à converser tous deux ensemble, se promenant au
bord de la rivière devant leurs serviteurs et une foule de gens d'armes, qui
s'étonnaient de leur voir cet air de confiance et de bonne amitié. Là, furent
traitées entre eux les conditions de la paix. Le Comte voulait les villes de
la Somme avec Péronne, Roye et Montdidier. Dans tout ce qui le concernait, le
roi se montrait facile ; pour les autres princes, il ne cédait pas si
facilement, et surtout ne voulait pas consentir à donner le duché de
Normandie à monsieur Charles son frère. Il lui offrait la Brie et la
Champagne seulement. De son côté, monsieur de Charolais ne montrait aucune
complaisance pour se réconcilier avec la maison de Croy. En se retirant, le
roi dit au comte de Saint-Pol qu'à la considération de monsieur de Charolais
il le ferait connétable ; puis il prit congé, embrassa de nouveau le Comte,
et l'invita à venir à Paris, où il lui ferait grande chère. — « Monseigneur,
répondit monsieur de Charolais, j'ai fait vœu de n'entrer dans aucune bonne
ville jusqu'à mon retour. » Le roi fit distribuer cinquante écus d'or aux
archers du Comte, pour aller boire, et remonta dans sa barque. Cette
entrevue commença à donner quelque méfiance aux autres princes ; elle
s'accrut davantage encore en voyant les messages continuels dont le roi et le
comte de Charolais chargeaient Guillaume de Bische et Guillot Dusie, ces deux
écuyers, autrefois bannis par le duc Philippe lors de sa première brouillerie
avec son fils. Bientôt il y eut des conseils où monsieur de Charolais ne fut
pas appelé. Il s'en offensa, et aurait peut-être montré sa colère ; mais le
sire de Contay, son sage conseiller, sut le modérer. « Monseigneur, lui
disait-il, ayez patience ; vous êtes le plus fort, soyez aussi le plus sage.
Si vous vous courroucez, ils chercheront à traiter avec le roi, et ce sera à
vos dépens. Employez tout votre pouvoir à les tenir unis ; dissimulez ce qui
vous irrite. Mais aussi pourquoi entremettre, dans de grandes affaires,
d'aussi petits personnages que Bische et Dusie, surtout quand il s'agit de
traiter avec un roi si libéral ! » Le Comte suivit cet avis salutaire, et
montra plus d'amitié et de confiance que jamais aux autres princes ou
seigneurs, ainsi qu'à leurs principaux serviteurs. Durant
que les négociations traînaient ainsi, et que chacun s'efforçait de tromper
l'autre, le roi apprit que la veuve du sire de Brezé venait de livrer Rouen
au duc de Bourbon, mettant ainsi en oubli tous les bienfaits qu'elle avait
reçus, et malgré, son propre fils qui venait d'être nommé sénéchal de
Normandie après la mort de son père. Le roi
jugea qu'il perdait à attendre, et prit sur-le-champ son parti. Il envoya
demander une entrevue à monsieur de Charolais, et partit aussitôt avec cent
Écossais de sa garde pour aller, près de Conflans, au lieu du rendez-vous.
Chacun d'eux laissa ses gens en arrière, et ils se mirent à se promener
ensemble. Le roi
commença par raconter que Rouen venait de le trahir, ce que le Comte ignorait
encore. C'était pour le roi un grand avantage que de lui apprendre une si
grande nouvelle, et de convenir du traité avant qu'il eût le temps d'y
réfléchir et d'augmenter ses prétentions. « Puisque les Normands, lui dit-il
se sont d'eux-mêmes portés à une telle nouveauté, à la bonne heure ! jamais,
de mon gré, je n'eusse donné un tel apanage à mon frère ; mais voilà la chose
faite, et j'y consens. » Il déclara aussi qu'il agréait toutes les autres
conditions. Le
comte de Charolais n'était pas moins content que le roi ; car tout allait de
plus mal en plus mal dans son armée. Les vivres manquaient, les murmures, le
mécontentement, les secrètes divisions augmentaient chaque jour, et l'on
pouvait craindre que toute cette ligue du bien public ne fût sur le point de
se séparer honteusement. Ainsi
les deux princes étaient également joyeux, chacun croyant être plus habile
que l'autre. Le roi entretint aussi le Comte du projet qu'il avait de lui
donner sa fille madame Jeanne de France, avec la Champagne et la Brie pour
dot. Madame Isabelle de Bourbon, comtesse de Charolais, venait en effet de
mourir peu de jours avant, et le Comte était en grand manteau de deuil. Tout en
devisant avec tant de contentement, de cordialité et de tendresse, le roi et
monsieur de Charolais s'avançaient, en se promenant, du côté de Paris ; si
bien que, sans y prendre garde, ils passèrent l'entrée d'un fort boulevard
palissadé, que le roi avait fait élever en avant des murs de la ville. Tout à
coup ils s'aperçurent du lieu où ils étaient, et demeurèrent ébahis. Le Comte
n'avait avec lui que quatre ou cinq serviteurs qui le suivaient à quelques
pas, et il se trouvait au milieu du camp ennemi. Il fit bonne contenance, et
ne se troubla nullement. Mais, pendant ce temps, la nouvelle s'était répandue
dans son armée. Le comte de Saint-Pol, le- maréchal de Bourgogne, le sire de
Contay, le sire de. Hautbourdin, s'assemblèrent tout éperdus. Ils formaient
les plus tristes imaginations ; le souvenir du pont de Montereau revenait à
leur esprit, et les jetait dans un trouble extrême. « Si ce jeune
prince, disait le maréchal de Bourgogne, s'est allé perdre comme un fol et un
enragé, ne perdons pas sa maison) ni la puissance de son père, ni l'état de
chacun de nous. Que chacun se retire en son logis, et se tienne prêt, sans
s'émouvoir de ce qui pourra arriver. En nous tenant ensemble, nous sommes
encore suffisants pour nous retirer sur les marches de Hainaut, de Picardie
ou de Bourgogne. » Puis il
monta à cheval avec monsieur de Saint-Pol, et s'en alla du côté de Paris,
pour voir si le Comte ne revenait pas. Après quelques moments, ils virent
approcher une troupe de quarante ou cinquante chevaux, qui s'avançait de leur
côté. C'était monsieur de Charolais avec une escorte de la garde du roi ; il
la renvoya, et vint à eux. « Ne me tancez pas, s'écria-t-il au maréchal
de Bourgogne dès qu'il le vit ; je reconnais ma grande folie ; mais je m'en
suis aperçu trop tard ; j'étais déjà près du boulevard. — On voit bien que je
n'étais pas là, répondit sévèrement le maréchal ; en ma présence, cela n'eût
pas été ainsi. » Le Comte baissa la tête saris rien répliquer. Il n'y avait
personne qu'il craignît autant que le maréchal de Bourgogne ; c'était un
vieux et loyal serviteur, âpre dans son langage, et qui parfois savait bien
dire à monsieur de Charolais : « Je ne suis à vous que par emprunt, tant
que votre père vivra. » Tous
rentrèrent au camp, heureux de revoir le prince, et célébrant la loyauté du
roi ; monsieur de Charolais bien résolu cependant en lui-même qu'on ne l'y
reprendrait plus. La paix
ne tarda guère à être signée ; telles en furent à' peu près les conditions : « Afin
de pourvoir aux désordres du royaume, aux exactions, charges et dommages du
peuple, et aux doléances des seigneurs die sang et autres sujets, le roi
commettra trente-six notables hommes du royaume, savoir : douze prélats,
douze chevaliers et douze notables du conseil, se connaissant en justice. Il
leur sera donné pouvoir d'informer des fautes commises dans le gouvernement
du royaume, et d'y mettre remède convenable. Ils s'assembleront le 15
décembre, et auront terminé leur travail en deux mois au moins, et trois mois
et dix jours au plus. Le roi promet, par parole de roi, de tenir ferme et
stable ce qu'ils ordonneront. « Toute
division sera mise à néant, et nul ne pourra reprocher à autrui le parti
qu'il a tenu. Aucune poursuite n'aura lieu à raison de cette guerre, et les
confiscations seront révoquées. » Puis,
après ce semblant de bien public, venaient les conditions accordées à chacun
des princes ou seigneurs. Au duc
de Berri, pour apanage, le duché de Normandie en toute souveraineté, comme
les anciens ducs de Normandie, avec l'hommage des ducs de Bretagne et
d'Alençon, ainsi que dans les temps passés. Cet apanage était héréditaire
transmissible de mâle en mâle. Au
comte de Charolais, les villes de la Somme, Amiens, Saint-Quentin, Corbie,
Abbeville, tout le comté de Ponthieu et le pays de Vimeu, pour en jouir sa
vie durant, ainsi que son prochain héritier, sauf ensuite le rachat moyennant
deux cent mille écus d'or. En outre, Boulogne, Guines, Roye, Péronne et
Montdidier lui étaient abandonnés en toute et perpétuelle propriété. Au duc
de Calabre, Mouzon, Sainte-Menehould, Neufchâteau, cent mille écus comptant,
et la solde de quinze cents lances pendant six mois. Le roi renonça en sa
faveur à l'alliance de Ferdinand d'Aragon, roi de Naples, et des habitants de
Metz. Au duc
de Bretagne, Étampes, Montfort, l'abandon du droit de régale et une portion
des aides. Antoinette de Maignelais, sa maîtresse, fut confirmée dans la
pension de six mille francs qu'elle recevait, et le roi lui donna de plus
l'île d'Oléron et la seigneurie de Montmorillon. Il n'avait pas eu cependant
à se louer d'elle ; elle avait excité le prince à la guerre, et avait vendu
ses joyaux et sa vaisselle pour fournir aux frais de l'entreprise. Au duc
de Bourbon, Donchéry, plusieurs seigneuries en Auvergne, cent mille écus
comptant et la solde de trois cents lances. Au duc
de Nemours, le gouvernement de Paris et de l'île de France, avec une pension,
la solde de deux cents lances, et la nomination aux offices et bénéfices dans
ses seigneuries. Au
comte d'Armagnac, les trois châtellenies du Rouergue qu'il avait perdues sous
le feu roi, une portion des aides dans ses domaines, une pension et la solde
de cent lances. Au
comte de Dunois, la restitution de ses domaines et de sa pension, une forte
somme d'argent comptant et une compagnie de gens d'armes. Au
comte d'Albret, des seigneuries attenant à ses domaines. En
outre, le sire de Loheac devait de nouveau être maréchal de France, et avoir
deux cents lances. Tannegui Duchâtel, grand écuyer ; de Beuil, amiral ; le comte
de Saint-Pol, connétable : chacun avec cent lances. Dammartin recouvrait tous
ses biens, et avait aussi cent, lances. Les
premiers jours d'octobre se passèrent à régler toutes ces choses. Le roi
continuait à se montrer plein de courtoisie pour monsieur de Charolais. Il
lui avait donné le château de Vincennes pour se loger, et cherchait tous les
moyens de lui plaire. Il était aussi empressé à faire bon accueil aux autres
princes, surtout au duc de Calabre ; c'était un vaillant capitaine qui avait
acquis l'expérience des choses de la guerre dans ses entreprises d'Italie ;
il était fort à ménager. Le roi René, son père, lui avait mainte fois écrit
pour le ramener au parti du roi ; mais il lui gardait rancune pour son
alliance avec le duc de Milan, et pour la perte du royaume de Naples qu'il
attribuait à sa politique. Cependant ils commencèrent à devenir meilleurs
amis, et le duc de Calabre s'employa sincèrement à la conclusion de la paix. Le roi
ne se donnait pas moins de peine pour se réconcilier avec les thons et
notables serviteurs de son père, qu'il avait d'abord destitués et poursuivis
par vengeance. C'étaient en effet de plus sages et plus honorables hommes que
ses favoris ; peu à peu, ils revinrent presque tous à la faveur et à la
confiance du roi, autant du moins qu'on pouvait l'avoir. Chaque
jour il avait à se féliciter davantage de la résolution qu'il avait prise.
Presque toute la Normandie se soumettait au duc de Bourbon ; et ce prince
écrivait qu'on se gardât bien de faire la paix et de se fier au roi. Le comte
de Nevers, après avoir, pendant quelque temps, défendu la ville de Péronne, y
avait été fait prisonnier, non sans donner lieu de soupçonner qu'il usait de
ce moyen pour traiter avec monsieur de Charolais, sans se brouiller avec le
roi. En effet, le Comte, peu auparavant, l'avait fait sommer de se rendre
prisonnier entre ses mains, en lui promettant qu'il ne serait ni maltraité,
ni mis à rançon. Chacun, de tous côtés, voyant le roi dans l'embarras,
s'empressait de saisir l'occasion ; et il arriva même des ambassadeurs du roi
d'Ecosse, réclamant le Poitou en vertu d'un ancien traité passé avec le feu
roi Charles VII dans le moment de sa détresse : traité dont les Écossais
n'avaient jamais rempli les conditions. En outre, de puissants renforts
commandés par le vieux sire de Saveuse, venaient d'arriver au comte de
Charolais avec un convoi d'argent, d'armes et de munitions. Le roi
était donc déterminé à tout sacrifier pour hâter le moment où la ligue se
séparerait, bien assuré qu'aussitôt après il aurait occasion de recouvrer sa
puissance. Aucune complaisance, aucune caresse ne lui coûtait, surtout envers
monsieur de Charolais. Tandis que les conditions de la paix étaient
convenues, et qu'il ne s'agissait plus que d'expédier les actes et lettres
patentes nécessaires à l'exécution, les Bourguignons, sans égard pour la
trêve, allèrent sommer la ville de Beauvais. Le roi s'en plaignit à monsieur
de Charolais, mais en ternies si doux, qu'il lui dit : « Si vous vouliez
cette ville, il fallait me la demander, je vous l'aurais donnée ; mais la
paix est faite, il convient de l'observer. » Le Comte désavoua ses gens, et
se montra fort en courroux contre une telle témérité. Pendant
tout le mois qui se passa à régler les détails du traité, le roi se rendit
souvent à Vincennes, presque toujours sans suite, montrant de plus en plus
confiance et familiarité aux princes. Parfois il dînait avec les ambassadeurs
des divers seigneurs chez de riches bourgeois avec des darnes de la cour et
des bourgeoises ; enfin, au milieu du faste des autres princes, il gardait sa
simplicité accoutumée. Toutefois le jour de sa première entrevue avec le duc
de Bourbon, il vêtit une longue robe de pourpre fourrée d'hermine, et le
peuple de Paris, étonné de cette rareté, trouvait que cet habillement lui
était bien mieux séant que le pourpoint court de drap grossier qu'il portait
d'habitude. Il vint aussi à la grande revue que monsieur de Charolais fit de
son armée, avant de donner l'ordre de départ pour la guerre du pays de Liège,
où sa présence devenait fort nécessaire. Il passa dans les rangs, chevauchant
avec le duc de Calabre, le comte de Saint-Pol et monsieur de Charolais,
parlant gracieusement à tous les capitaines, hormis au maréchal de Bourgogne,
qu'il connaissait pour son grand ennemi. En se quittant, le roi et monsieur
de Charolais s'embrassèrent devant toute l'armée, et le Comte s'écria à haute
voix : « Messieurs, vous et moi, nous sommes au roi mon souverain
seigneur ici présent, pour le servir toutes les fois que besoin sera. » Enfin,
le 3o octobre tout fut terminé ; le roi se rendit au château de Vincennes
pour recevoir l'hommage du nouveau duc de Normandie, et faire publier la
paix. Après la cérémonie, il voulut coucher au château d'où les princes
devaient partir le lendemain, chacun de son côté. Il 'envoya même querir son
lit au palais des Tournelles ; mais le peuple de Paris, qui en ce moment
aimait tant le roi auquel il devait la paix, et la préservation des malheurs
si grands dont on avait été menacé, voyait de jour en jour, avec plus de
méfiance et d'inquiétude, la loyale témérité avec laquelle il s'en allait,
sans précautions, se mettre aux mains de ses ennemis. Toute la milice s'arma,
prit la garde des portes et des remparts, attendant le retour du roi.
Lorsqu'on sut le projet qu'il avait de coucher à Vincennes, le prévôt des
marchands et les échevins se rendirent près de lui pour le conjurer de n'en
rien faire, et de rentrer dans sa bonne ville. Il y consentit. Le lendemain,
après avoir conduit son frère jusqu'à Pontoise, il s'en vint de là à
Villiers-le-Bel, dire adieu à monsieur de Charolais. Ils y célébrèrent
ensemble la fête de la Toussaint, et passèrent encore deux jours ensemble, se
témoignant une grande amitié. Toutefois, comme le roi avait mandé deux cents
hommes de sa garde pour le ramener à Paris, les serviteurs du Comte entrant
en inquiétude, vinrent l'avertir au moment où il se couchait, et l'on prit de
grandes précautions. Monsieur
de Charolais continua ensuite sa route par Compiègne et Noyon. Toutes les
villes lui étaient ouvertes, et il y recevait un honorable accueil par ordre
du roi. Il passa ensuite à Amiens, et prit possession des villes de la Somme. Il
était si pressé de se rendre au pays de Liège, qu'il ne prit pas même le
temps d'aller revoir son père. Ce vieux prince s'était de plus en plus
affaibli de corps, d'esprit et de volonté. Outre qu'il n'avait jamais su bien
nettement les projets de son Cils, ni les circonstances qui l'avaient conduit
à faire la guerre au roi, ou pouvait maintenant lui cacher les choses les
plus importantes ; car il n'avait plus assez de suite dans les idées pour
s'en apercevoir et s'en enquérir. Ainsi on lui avait épargné la grande
inquiétude qu'avait produite le bruit généralement répandu, que le comte de
Charolais avait été vaincu, et fait prisonnier à Montlhéry. Ce fut après
quelques jours seulement que des moines apportèrent les nouvelles véritables
de la bataille, parce que nul autre messager ne pouvait passer, tant les
garnisons françaises couraient le pays. Pendant
l'absence de son fils, le duc Philippe, ou plutôt son conseil, avait eu à
pourvoir à la guerre contre les Liégeois. Le roi de France, aussitôt après la
ligue du bien public, leur avait envoyé des ambassadeurs, avait contracté
avec eux une alliance nouvelle, et, en leur promettant son secours, les avait
déterminés à attaquer le duc de Bourgogne[19]. Ils
l'envoyèrent défier, et bientôt après, déployant leurs bannières, ils
entrèrent dans le duché de Limbourg, brûlant et dévastant tout le pays. Le
Duc rassembla des gens d'armes, manda ses neveux les ducs de Clèves et de
Gueldre, le comte de Nassau, le comte de Horn ainsi que plusieurs autres
seigneurs des marches d'Allemagne, ses sujets et ses alliés, et voulut
lui-même se rendre à Namur. Les Liégeois avaient cru que toutes ses forces
étaient en France, et que l'occasion était belle ; voyant qu'il avait encore
une grande armée, ils rentrèrent d'abord chez eux. Peu
après, les habitants d'une autre ville du pays de Liège, de Dinand, se
déclarèrent contre le duc de Bourgogne, ou plutôt contre son fils, car
c'était envers lui particulièrement que se déclarait une forte haine. Trompés
par les fausses nouvelles de la journée de Montlhéry, ils sortirent de leur
ville en armes, et s'en allèrent piller Bovines sur le territoire de Namur. Ils
portaient en triomphe l'effigie du comte de Charolais, pendue à une potence,
et criaient : « Voilà le fils de votre Duc, ce faux traître, que le roi de
France a fait ou fera pendre ; encore n'est-il pas fils de votre Duc ; c'est
un vilain bâtard, fils de notre ancien évêque le sire d'Hainsberg. Croyait-il
donc ruiner le roi de France ? » Enfin, il n'y avait sorte d'injures que ce
peuple grossier et insensé ne proférât contre monsieur de Charolais. Cependant
on parvint à les apaiser, et leurs magistrats, plus sages qu'eux, traitèrent
avec le Duc, qui se contenta d'une somme d'argent, regardant surtout comme
essentiel de rompre leur alliance avec les Liégeois. Ceux-ci alors se
trouvèrent en grand danger. Le comte de Nassau les défit complétement à
Montigny ; mais la colère de ce peuple ne pouvait se calmer et l'aveuglait
sur ses périls. Monsieur de Charolais, avant de renvoyer son armée, voulut
terminer cette guerre. D'Amiens il vint à Mézières avec toutes ses forces. En
vain tous les hommes d'armes murmuraient d'être ainsi retenus au-delà du
service qui leur avait été demandé, sans avoir rien reçu pour leur solde
depuis deux semaines ; en vain voulaient-ils retourner chez eux ; ils
n'osaient quitter l'armée, ni même parler bien haut. Personne n'était aussi
violent que monsieur de Charolais. Il eût fait mourir le premier qui eût osé
s'en aller, et il n'y avait pas de gentilshommes ni capitaines assez grands
pour ne pas recevoir de lui quelques coups de bâton, s'il les eût surpris
troublant le bon ordre. Il réunit donc une armée plus nombreuse encore que
celle qu'il avait amenée en France ; car les troupes envoyées par son père
vinrent se joindre à lui. Les
Liégeois voyaient quelles forces avait leur ennemi ; ils savaient que le roi
de France, contre ses promesses, avait traité sans faire d'eux mention
expresse. Néanmoins les gens sages et les bons conseils avaient si peu de
crédit sur eux, que la paix fut difficile à conclure, et les négociations
plus d'une fois près de se rompre. Le vieux Duc parlait déjà de venir
lui-même amener de nouveaux renforts. Enfin,
après avoir passé quinze jours à Saint-Tron, monsieur de Charolais parvint à
signer un traité avec les Liégeois. Ils promirent six mille riddes d'or pour
les frais de la guerre, et reconnurent le duc Philippe en sa qualité de duc
de Brabant, pour leur mainbourg et gouverneur perpétuel. La paix
faite, le Comte rassembla toute son armée, et la passa en revue. Chevauchant
de rang en rang, il remercia chaque capitaine et tous les hommes d'armes de
leurs bons services, les pria de l'excuser de leur avoir si mal payé leur
solde, et promit qu'une autre fois, avec l'aide de Dieu, il serait plus
exact. Il ajouta qu'il allait remettre en la bonne volonté de son père tous
ceux qui avaient encouru sa disgrâce, et faire rappeler ceux qui avaient été
exilés. Il se
rendit ensuite à Bruxelles auprès du Duc, qui eut une bien grande joie de le
revoir. Le Comte se jeta à genoux ; son père le releva, et le serra dans ses
bras en pleurant. Après quelques jours, monsieur de Charolais partit pour
accomplir un pèlerinage à Notre-Dame de Boulogne ; puis de là il visita Gand,
Bruges et Saint-Omer, où il fit sa paix avec le comte de Nevers. Pendant
ce temps-là, tout ce qui avait été réglé en France par le traité de Conflans
était loin de s'accomplir. A peine avait-il été conclu, que le Parlement y
avait mis opposition, et avait refusé de l'enregistrer, spécialement parce
que le roi y reconnaissait l'autorité souveraine du pape, et, en cas de
difficultés, se soumettait à sa sentence. Cependant le roi apportait toujours
le même soin à com plaire de tous points aux Parisiens, et à faire des choses
agréables aux hommes sages. Il confirma les privilèges accordés à la ville,
répétant encore qu'il les avait donnés de son plein gré, et non point
contraint par la nécessité. Il rendit l'office de chancelier à Guillaume
Juvénal ; il nomma Jean Dauvet premier président du Parlement de Paris ; il
remit le sire d'Estouteville dans la prévôté de Paris. Ce qui
lui importait plus, c'était de continuer, comme il avait si bien commencé
pendant les négociations, à diviser entre eux les princes et les grands
seigneurs, et à les mettre en mutuelle jalousie et méfiance l'un de l'autre ;
c'est à quoi personne ne fut jamais si habile que lui. Les premiers qu'il
gagna à ses intérêts furent le duc de Bourbon, le comte d'Armagnac, le duc de
Nemours, le sire d'Albret. Ils étaient restés à Paris ; il leur fit toutes
sortes de caresses, et les appelait souvent à son conseil avec plusieurs
présidents et conseillers du Parlement, des docteurs de l'Université et les
plus notables bourgeois. Il donna Jeanne sa fille bâtarde, qu'il avait eue de
la dame de Beaumont, à Louis, bâtard de Bourbon, frère du duc de Bourbon. Le peu
de sagesse de monsieur Charles duc de Normandie, et du duc de Bretagne, tous
deux princes simples et faibles de volonté, toujours gouvernés par
quelques-uns de leurs serviteurs, ne tarda pas à réparer encore mieux les
affaires du roi. Le duc de Bretagne, malgré les sages conseils de Tannegui
Duchâtel, avait voulu conduire à Rouen le nouveau duc de Normandie. Il se
proposait, ou plutôt d'autres sous son nom, de tout gouverner dans ce duché,
de disposer des offices, enfin de tenir le duc de Normandie en tutelle. Alors
s'émurent de grandes querelles entre les serviteurs des deux princes, entre
les Bretons et les Normands. Jean de Lorraine sire de Harcourt voulait être
maréchal de Normandie. Le sire de Beuil demandait la charge de capitaine de
Rouen. Le comte de Dammartin, qui avait grand crédit sur le duc de Bretagne,
s'y opposait. Pendant tous ces débats, on avançait vers Rouen ; mais la
discorde fut, si grande, que rien n'étant réglé, monsieur Charles, au lieu de
faire son entrée, s'arrêta à Sainte-Catherine. Les deux princes y passèrent
ainsi cinq jours. Tout ce qui les entourait était en méfiance et en trouble.
Les uns disaient qu'il y avait un complot pour saisir le duc de Bretagne dans
la ville de Rouen, puis pour le livrer au roi ; les autres imputaient un
projet pareil au duc de Bretagne et au comte de Dammartin. Le sire de
Harcourt s'en alla dire à l'Hôtel-de-Ville, que monsieur Charles n'était pas
en sûreté entre les mains des Bretons, et qu'on voulait l'emmener. Toute la
ville courut aux armes ; une foule de bourgeois ayant à leur tête le sire de
Harcourt, se porta à Sainte-Catherine ; on s'empara de monsieur Charles ;
sans lui donner le temps de prendre un autre vêtement que sa robe noire, on
le plaça sur un cheval sans housse, et on lui fit faire son entrée dans la
ville. Le duc de Bretagne se retira chez lui, avec ses gens qui ravagèrent,
en se retirant, les marches de Normandie. Le roi
jugea qu'il profiterait facilement d'un tel désordre. Il était allé accomplir
à Notre-Dame de Cléri un pèlerinage qu'il avait voué le jour de Montlhéry,
puis était venu à Orléans et à Chartres. Le duc de Bourbon lui était
maintenant tout dévoué ; il commençait à être fort ami du duc de Calabre. Il
savait monsieur de Charolais occupé entièrement à sa guerre contre les
Liégeois. D'ailleurs, il le leurrait par l'espérance du mariage avec sa
fille. Ainsi rien ne pouvait l'empêcher de reprendre cette province de
Normandie, qu'il avait abandonnée à son frère avec tant de regret. Il
s'avança par Séez, Argentan et Falaise, et vint s'établir à Caen. Là, il
traita avec le duc de Bretagne, ou, pour mieux parler, avec ses serviteurs et
ses partisans encore tout irrités contre le duc de Normandie. Il s'engagea à
défendre monsieur de Bretagne envers et contre tous, et reçut dans ses bonnes
grâces le comte de Dunois, le maréchal de Loheac, le comte de Dammartin, Odet
d'Aydie sire de Lescuen, et même le vice-chancelier Romilly ; promettant en
même temps de ne jamais pardonner à tous les gens qui conseillaient monsieur
Charles son frère : les sires de Beuil, de Harcourt, de Daillon, de Chaumont,
le patriarche de Jérusalem, et tous autres participants à la conspiration et
injure faites à Sainte-Catherine contre le duc de Bretagne. Le duc
de Bourbon avait en même temps pris Évreux et Vernon. Le sire de Melun
s'était saisi de Gisors et de Gournay, puis il était entré au pays de Caux.
Bientôt le roi fut aux portes de Rouen ; son frère n'était pas en état de
résister. Il avait envoyé requérir les bons offices de monsieur de Charolais
; mais la guerre des Liégeois n'était pas encore finie. D'ailleurs aux autres
motifs qui pouvaient refroidir ce prince, et le rendre moins empressé à
écouter les plaintes de son ancien allié, venait s'ajouter la discorde qui
maintenant régnait entre le duc de Bretagne et le nouveau duc de Normandie.
Ainsi toute l'assistance du duc de Bourgogne se réduisit à une ambassade
tardive ; elle se contenta facilement des réponses du roi, et se borna à
solliciter pour les serviteurs du duc de Normandie une amnistie qui leur
était déjà offerte. Monsieur
Charles fut donc contraint de quitter Rouen, et se réfugia à Honfleur. Le roi
se trouva ainsi maître de presque toute la province. Il y eut bientôt rétabli
son autorité. La guerre du bien public lui avait enseigné à ne plus écouter
sa colère, et à ne pas poursuivre sa vengeance sur ceux qui l'avaient
offensé. Maintenant il ne témoignait jamais nulle rancune aux gens dont il
pouvait avoir quelque chose à espérer ou à redouter, et ne songeait qu'à les
prendre à son service ou à se les rendre favorables. Il fit grâce à ceux qui
avaient livré Rouen et les autres villes au parti des princes. Cependant les
gens peu considérables et qui n'étaient défendus ni par leur importance, ni
par de hautes protections, furent traités moins doucement. Plusieurs furent
livrés à la justice du prévôt Tristan, et décapités ou jetés à la rivière
dans des sacs de cuir. Quant à
son frère, le roi lui avait offert de faire régler son partage par
l'arbitrage des ducs de Bretagne et de Bourbon. Il voulut d'abord s'embarquer
furtivement pour se rendre en Flandre. Le vent était contraire ; il
redescendit à terre, et se laissa persuader d'attendre ce qui serait jugé par
les princes. Il était dans un tel dénuement, qu'il fut forcé de vendre sa
vaisselle d'argent, aimant mieux, disait.il, manger dans des plats de terre
que de laisser dans le besoin les fidèles serviteurs qui ne l'avaient pas
quitté. Peu après, et toujours avant que son sort fût réglé, il se laissa
conduire en Bretagne par le duc, qui lui donna pour séjour le château de
l'Hermine, auprès de Vannes. Les ambassadeurs de Bourgogne vinrent l'y
trouver, et lui témoignèrent le regret qu'avait éprouvé le duc Philippe et
monsieur de Charolais de ne pouvoir le secourir, à cause de leur guerre
contre les Liégeois. « Je
suis satisfait, dit-il, qu'ils en soient venus à leur honneur dans cette
entreprise, et je les remercie de la bonne volonté dont ils m'assurent. Mais
je les prie de considérer que le roi, en me dépouillant, viole un traité
conclu avec eux, comme avec moi. Il n'allègue point d'autres raisons, sinon
qu'on lui a arraché la Normandie par force, et qu'il a été contraint à
beaucoup de promesses qu'il ne veut pas tenir. C'est lui-même cependant qui
m'a fait mettre en possession de cette province par un de ses officiers, en
présence d'un officier de monsieur de Charolais ; c'est lui qui a fait
recevoir mon serment de fidélité par son chancelier ; et tout de suite après,
il m'a chassé à main armée. Puis il a assuré qu'il voulait s'en remettre au
jugement des ducs de Bretagne et de Bourbon, et n'a pas consenti qu'on leur
adjoignît monsieur de Charolais et le duc de Calabre. Lorsque ces princes ont
décidé, qu'il fallait me laisser jouir de mon apanage par provision et
m'assurer d'une somme d'argent, il a éludé cette proposition. C'est pendant
une suspension d'armes qu'il est entré dans ma ville de Rouen, où je n'avais
pu rester à cause des séditions qu'il y excitait. Maintenant me voici
abandonné de tout le monde, dénué de tout, et revenu à mou premier asile. Il
me fait proposer, par l'amiral de Montauban et par l'évêque d'Évreux de me
donner pour apanage le Roussillon, en me garantissant un revenu de soixante
mille livres. Mais il n'a le Roussillon que comme gage. Le roi d'Aragon réclame
ce gage ; les habitants prétendent qu'on n'avait pas le droit d'engager le
pays ; ils se sont donnés â don Pierre de Portugal. C'est donc une guerre et
non un apanage qu'on veut nie donner. Qu'on me rende le Berri en y joignant
le Poitou et la Saintonge, ou bien la Champagne et le Vermandois. Je n'ai
manqué, ni ne veux manquer en rien à mes alliés. Eux, que font-ils pour moi ?
que fait mon oncle de Bourgogne ? Il désire, dit-il, que je conserve
paisiblement mes états ; mais il ne me donne que de belles paroles. Cependant
on a envahi mon apanage ; on tue mes sujets, on prend mes villes de force.
Comment mon exemple ne touche-t-il pas les princes ? ne voient-ils pas que le
roi, après m'avoir détruit, tournera les armes contre eux ? Il alléguera les
mêmes raisons, la même contrainte, et reprendra les villes de la Somme comme
il a repris la Normandie. Quand nous n'aurions pas signé de traités ensemble,
le duc de Bourgogne ne devrait-il pas prendre la défense d'un fils de roi,
d'un prince, d'un pair de France ? Je dois avoir pour juges entre le roi et
moi, tous les pairs du royaume. » Telles
furent les plaintes que le duc de Normandie adressa au sire d'Himbercourt et
aux autres ambassadeurs de Bourgogne. Mais il ne pouvait rien de plus que
s'en remettre à ce que voudrait faire le Duc ; tout mécontent qu'il était
d'être ainsi abandonné, il était contraint à implorer en toute humilité les
secours qu'on voudrait bien lui donner. C'était d'ailleurs un prince de peu
d'esprit et de volonté, et sa conduite envers le duc de Bretagne laissait
monsieur de Charolais assez incertain de la conduite qu'il devait tenir. Le roi
ne négligeait rien cependant de tout ce qui pouvait assurer sa conquête, et
le justifier d'avoir ainsi dépouillé son frère de ce qui lui avait été si
solennellement promis par le traité de Conflans. Il envoya à la cour de
Bourgogne une grande ambassade ; c'était George de la Trémoille sire de
Craon, gouverneur de Touraine, qui était le principal envoyé. Il expliqua
longuement de quelle sorte le roi, depuis son avènement, s'était comporté
envers monsieur Charles son frère., Avant que ce prince eût quinze ans, le
roi lui avait donné le Berri pour apanage ; puis il l'avait assuré que ses
richesses et sa puissance seraient portées au moins aussi haut que celles du
duc d'Orléans, frère unique du roi Charles VI ; il s'était engagé à lui faire
faire un grand mariage ; et, certes, si le roi en eût trouvé l'occasion, il
aurait mis une couronne sur sa tête. En attendant, il avait augmenté sa
pension. Cependant monsieur Charles s'était retiré en Bretagne, et avait pris
parti contre le roi. Devant Paris, il s'était refusé aux offres les plus
raisonnables, exigeant toujours la Guyenne ou la Normandie ; tellement que
les autres princes avaient fini par blâmer son obstination. C'était alors que
la Normandie était entrée en révolte, malgré les trêves. Le roi, pour éviter
un plus grand mal, avait donc été contraint de céder. Un si grand dommage
fait au royaume était évidemment un motif suffisant de nullité. La Normandie
était une des plus grandes provinces, et supportait le tiers des charges du
royaume. Elle était une clef de la France, c'est par là que les Anglais y
étaient entrés. Aussi, une ordonnance du sage roi Charles V avait statué que
jamais cette province ne serait donnée eu apanage ; et le feu roi Charles VII
avait confirmé cette ordonnance par une nouvelle. Le roi ne pouvait donc
céder la Normandie sans manquer au serment qu'il avait juré à son sacre. Il
n'avait rien fait dont le roi Charles V n'eût donné l'exemple, en forçant son
oncle le premier duc d'Orléans de restreindre son apanage, d'après l'avis des
princes et de plusieurs gens notables, qui le trouvaient trop onéreux pour le
royaume. Le sire
de Craon ajoutait que c'était, non le roi qui avait conquis la Normandie,
mais les habitants qui volontairement étaient revenus sous son autorité ; il
alléguait enfin que monsieur Charles frère du roi s'était soumis à prendre
pour arbitres les ducs de Bretagne et de Bourbon. Toutes
ces raisons auraient peut-être touché faiblement monsieur de Charolais, s'il
se fût trouvé en aussi avantageuse position que l'année précédente ; mais,
outre qu'il se voyait toujours menacé par la rébellion mal apaisée des gens
de Liège et de Dinand, il n'y avait plus moyen de renouer cette ligue de tous
les princes du royaume, qui avaient mis le roi si près de sa perte. Tout
maintenant était changé ; le duc de Bourbon était devenu serviteur dévoué du
roi ; le duc de Bretagne avait agi de concert avec lui contre son frère, et
le retenait comme prisonnier. Le duc de Calabre avait été gagné aux intérêts
du roi, par tout ce qu'il en avait reçu et par l'espérance de conclure le
mariage de Nicolas marquis de Pont, son fils aîné, avec madame Anne de France,
la même que le roi feignait aussi d'offrir à monsieur de Charolais. En outre,
le roi avait entièrement transporté sa confiance à d'autres conseillers et
serviteurs. Le comte du Maine était tombé dans sa disgrâce. Il lui reprochait
ses secrètes intelligences avec les princes, sa signature secrètement donnée
à la ligue du bien public, sa négligence à arrêter la marche des Bretons, sa
fuite à Montlhéry, les discours qu'il avait tenus à Paris pendant les
pourparlers de Conflans. Il lui ôta sa compagnie d'hommes d'armes, et le
gouvernement de Languedoc pour le donner au duc de Bourbon. Le sire du Lau,
le sire de Melun avaient été compris dans cette brouillerie du roi avec le
comte du Maine. Ils furent destitués de leurs offices, suspects, et peu après
mis en prison. L'amiral de Montauban venait de mourir, odieux à tout le
royaume. C'était maintenant le sire de Dammartin et le maréchal de Loheac,
qui, avec l'évêque d'Évreux, Guillaume Coussinot et le chancelier Juvénal,
avaient le plus de crédit auprès du roi. Il
avait aussi attiré dans son parti un seigneur qui auparavant lui avait été
plus nuisible qu'aucun autre. Le comte de Saint-Pol avait obtenu ce qu'il
avait désiré toute sa vie, l'office de connétable ; mais, comme il le devait
plus à monsieur de Charolais qu'au roi, peut-être serait-il demeuré fidèle à
la faction de Bourgogne, s'il n'était pas devenu amoureux de madame Jeanne de
Bourbon, nièce du duc Philippe et belle-sœur de monsieur de Charolais[20]. C'était une très-belle et
très-aimable princesse, élevée à la cour de Bourgogne. Le comte de Saint-Pol
était assurément un bien grand seigneur, un noble chevalier, un capitaine illustre
par sa vaillance et son habileté ; en outre il n'avait jamais eu son pareil
pour la richesse et la magnificence des habillements. Jadis il avait beaucoup
plu aux femmes ; mais aujourd'hui il avait plus de cinquante ans, et madame
Jeanne de Bourbon le trouvait bien vieux. Monsieur de Charolais, craignant
peut-être de rendre encore plus riche et plus puissant le comte de Saint-Pol,
qui l'était déjà tant, ne voulut point contraindre sa belle-sœur. Le
connétable s'en offensa, et ce fut un commencement de division entre eux. Le roi
sut bientôt en tirer parti. Il avait connu en Flandre un homme fort subtil et
habile à s'entremettre dans toutes sortes de négociations. C'était un nommé
Jean Vanderiesche, natif de Termonde, que le duc Philippe avait autrefois,
pour son mérite, nommé président de la chambre de Flandre ; il l'avait
souvent employé dans ses ambassades, et comblé d'honneurs et de richesses.
Vanderiesche fut si enivré de la faveur de son maître, que, se croyant tout
permis, il se rendit coupable de plusieurs méfaits graves. Le Duc le
traduisit devant son conseil ; il fut condamné à perdre la tête, et tous ses biens
confisqués ; mais l'on commua sa peine en un bannissement perpétuel. C'était
le sire de Croy qui avait conduit toute Bette affaire ; c'en fut assez pour
que Vanderiesche trouvât asile et protection chez le comte de Saint-Pol, qui
en fit son serviteur., Depuis, le roi, qui savait tout ce que valait
Vanderiesche, l'attira à son service, et le fit trésorier de France. C'est
par son moyen qu'il commença à pratiquer le connétable et à se le rendre
favorable, en lui faisant espérer le gouvernement de Normandie et le mariage
d'une des princesses de Savoie, sœur de la reine. Le comte de Saint-Pol, qui
avait été le principal instigateur de la, guerre du bien public, était donc
maintenant en toute autre disposition. Il quitta la cour de Bourgogne, se
tint quelque temps dans ses terres, puis vint en France prendre possession de
son office de connétable. Il
commença par faire publier un ordre du roi, portant que tous les
gentilshommes tenant fiefs ou arrière-fiefs eussent à se munir de chevaux et
d'habillements de guerre, afin d'être prêts à marcher le 15 de juin. En
effet, les trêves qui avaient été successivement renouvelées avec les Anglais
étaient sur le point d'expirer, et bien que le roi espérât qu'elles seraient
continuées, il voulait se tenir en garde. D'ailleurs il exigeait en ce moment
du duc de Bretagne qu'il cessât d'accorder asile dans ses états à monsieur
Charles son frère. Quelle : qu'eût été, depuis plusieurs mois, la
complaisance du duc de Bretagne, ce prince croyait son honneur intéressé à ne
pas accorder cette dernière demande. Par suite de ce dissentiment, il
travaillait à s'assurer l'appui de l'Angleterre, et le roi pouvait craindre
que bientôt une nouvelle guerre du bien public n'éclatât contre lui. Ainsi il
rassembla son armée, et fit donner pour motif public une prochaine attaque
des Anglais, qui devaient, disait-il, descendre encore une fois dans le
royaume pour le conquérir et le dévaster. Monsieur
de Charolais ne manqua point de prendre les mêmes précautions et de donner
les mêmes prétextes, disant qu'il s'apprêtait à venir avec son armée servir
le roi contre les Anglais. Mais la crainte, vraie ou supposée, d'une guerre
avec l'Angleterre fut promptement dissipée. Une ambassade fut envoyée par le
roi Edouard pour traiter de la continuation des trêves, et le comte de
Warwick écrivit au roi de France, dont il était toujours grand ami, pour lui
annoncer que lui-même allait venir à Calais afin de travailler à la paix, ou
du moins à une longue trêve. Il avait déjà eu de grandes conférences deux
mois auparavant avec monsieur de Charolais, et témoignait un désir égal de
maintenir l'Angleterre en bonne intelligence avec la Bourgogne et avec la
France. Le roi
fit partir sur-le-champ son ambassade, sans même attendre les sauf-conduits.
L'évêque de Langres, le bâtard de Bourbon, qui venait d'être fait amiral,
Jean de Popincourt maintenant conseiller au Parlement, et plusieurs autres
gens habiles, composaient cette ambassade. Suivant l'ordre du roi, ils
passèrent chez monsieur de Charolais pour lui montrer leurs instructions et
prendre ses avis. Les trêves furent bientôt conclues. Le comte de Warwick, le
comte de Hastings, grand chambellan du roi d'Angleterre, sir Jean Wenloch,
lieutenant de Calais, étaient chargés de traiter pour les Anglais, et se
montrèrent favorables à la paix et aux désirs du roi de France. Il
n'épargnait point l'argent pour en venir à ses fins dans les négociations. Ce
grand crédit, qu'il avait semblé avoir sur les Anglais, donna de vives
inquiétudes à monsieur de Charolais. La précaution que le roi avait prise
pour le rassurer en ne lui cachant rien de ce qui s'était traité à Calais, ne
put le calmer. D'ailleurs il avait divers griefs ; et depuis que les affaires
du roi allaient mieux, on avait pour lui moins de ménagements. Les
gentilshommes du pays de Vimeu, qui lui avaient été cédé par le traité de
Conflans, venaient d'être, nonobstant toute réclamation, compris dans la
convocation du ban et de l'arrière-ban. On lui avait en même temps refusé la
permission de lever des aides dans cette seigneurie. Il envoya donc une
ambassade an roi, qui était alors à Montargis, et lui écrivit à peu près en
ces termes : « Monsieur, je me recommande humblement à votre bonne
grâce, et vous plaise savoir que depuis quelque temps j'ai été averti d'une
chose dont je ne me saurais trop ébahir. Je ne puis guère la mettre en doute,
vu le lieu d'où j'en suis informé. C'est à grand regret que je vous le
déclare, quand il me souvient des bonnes paroles que toute cette année vous
m'avez données tant de bouche que par cet écrit. Il est certain qu'un
parlement a été tenu entre vos gens et ceux du roi d'Angleterre : que vous
avez été content de leur bailler le pays de Caux et la ville de Rouen : que
vous leur avez promis de leur faire avoir Abbeville et le comté de Ponthieu,
et que vous avez conclu avec eux certaines alliances contre moi et mes pays,
en leur faisant de grandes offres à mon préjudice. Ils doivent même se
trouver bientôt à Dieppe pour tout terminer. Vous pouvez, Monsieur, disposer
du vôtre selon votre plaisir ; mais il me semble que vous pourriez mieux
faire que de vouloir ôter de ma main ce qui est à moi, pour le donner aux
Anglais ou à toute autre nation étrangère. Je vous supplie donc, Monsieur, si
de telles ouvertures ont été faites par vos gens, que vous veuilliez n'y
consentir en aucune manière, mais faire cesser le tout, afin que j'aie cause
de demeurer toujours votre très-humble serviteur, comme je le désire. Et sur
le tout, je vous supplie de m'écrire votre bon plaisir. » Le roi
ne s'offensa point de pareils soupçons, et renvoya les difficultés et griefs
du duc de Bourgogne au jugement de cette assemblée de trente-six personnes
réglée par le traité de Conflans, qui devait s'occuper de la réformation du
royaume, et qui, après beaucoup de retards, venait de se réunir sous la
présidence du comte de Dunois, dans la ville d'Étampes. Une cruelle épidémie
avait empêché qu'elle se tînt à Paris. Le conseil du roi et les commissaires
réformateurs furent d'avis d'envoyer une ambassade à monsieur de Charolais
pour se plaindre de ses méfiances. Le sire de Craon, le sire de Rochechouart
et Guillaume Compaing, conseiller au Parlement, partirent pour s'acquitter de
cette commission. Ils
trouvèrent le duc de Bourgogne et monsieur de Charolais dans de grands
embarras, et hors d'état pour le moment de rien tenter contre les intérêts du
roi. Les révoltes de Liège et de Dinand s'étaient réveillées avec plus de
fureur que jamais. Les gens de Dinand, poussés par quelques Liégeois bannis,
avaient fait périr les magistrats qui, l'année d'auparavant, s'étaient
entremis pour traiter avec le Duc. Puis ils avaient recommencé leurs courses
et leurs ravages dans le comté de Namur. La nouvelle en arriva au duc
Philippe, qui se tenait pour lors à Bruxelles, presque toujours malade,
s'affaiblissant chaque jour de corps et d'esprit. Son fils était en ce moment
sur les marches d'Artois et de Picardie, pour s'occuper des affaires de
France, et rassembler son armée en même temps que le roi assemblait la
sienne. Le Duc donna aussitôt mandement pour que tous ses vassaux et gens
d'armes se trouvassent à Namur le 28 de juillet. Cette affaire le ranima, et
lui rendit quelque chose de son ancienne activité ; mais il montrait plus
d'emportement que de ferme volonté ; c'était par intervalles qu'il se
courrouçait pour retomber ensuite dans l'abattement de la vieillesse et de la
maladie. Un jour
entre autres, il était assis à table pour dîner, et remarqua qu'on ne lui
servait pas les mets auxquels il était accoutumé ; il demanda à ses
maîtres-d'hôtel pourquoi on le servait si mal, et si l'on voulait le tenir en
tutelle. Ils répondirent qu'ils avaient agi d'après l'ordonnance des
médecins. Au milieu de ce mouvement de colère, le vieux Duc en vint à
s'enquérir du rassemblement de ses gens d'armes, et voulut savoir si l'on
obéissait à son mandement. On lui dit qu'il y avait encore bien peu de monde
: que les gentilshommes se montraient peu empressés : que l'an dernier ils
avaient été mal payés : qu'ils redoutaient cette nouvelle dépense : qu'il
leur fallait habiller tout à neuf, eux et leurs serviteurs. A ces paroles, le
Duc entra dans une extrême fureur : « Qu'est ceci dit-il en jetant la table
par terre ; j'ai tiré de mon trésor deux cent mille écus d'or, et mes gens
d'armes ne sont pas payés ? Je ne puis donc me fier à personne ; faut-il que
je les paie moi-même ? suis-je donc mis dans un tel oubli ? » Ce
transport était trop grand pour qu'il eût la force de l'endurer. Il tomba
aussitôt dans une nouvelle attaque d'apoplexie. On vit ses yeux s'égarer, et
sa bouche se tordre convulsivement. On crut qu'il allait mourir sur l'heure
même. Monsieur de Charolais était absent. Chacun était troublé, on ne savait
que devenir. Cependant les bons soins des médecins réussirent encore à sauver
le Duc. Après quelques jours, il se retrouva à peu près comme auparavant. Monsieur
de Charolais arriva vers la fin de juillet. Une partie de sou armée
s'assemblait déjà à Namur. Ce qu'on avait dit an Duc son père n'était que
trop véritable. C'était sans nulle diligence et à contre-cœur que les
gentilshommes et les gens de guerre venaient se mettre sous les ordres du
Comte, et guerroyer sous un tel chef. Outre le défaut de solde, il était si
dur, si emporté, si brutal, que personne ne l'aimait. Il battait tous ceux
qui n'obéissaient pas sur-le-champ, menaçait à chaque instant de faire mourir
les gens qui lui déplaisaient. On lui avait vu tuer de sa main un archer,
parce qu'il n'était pas tenu selon l'ordonnance, et c'était à une revue, hors
de la présence de l'ennemi. Le duc Philippe avait, au contraire, conservé
l'amour et le respect de ses sujets ; et comme il voulait, malgré le triste
état où il se trouvait, venir en personne soumettre les Liégeois, sa présence
ne contribua pas peu à mettre l'armée en meilleure disposition. Le connétable
de Saint-Pol s'était aussi rendu en personne auprès du duc de Bourgogne, non
point en qualité de serviteur du roi de France, mais avec ses vassaux de
Picardie. On
commença par faire le siège de Dinand[21]. Les Liégeois y avaient envoyé
une garnison de quatre mille hommes, et avaient fait vœu de venir an nombre
de quarante mille lui porter secours. Se confiant à cette promesse et à la
protection du roi de France, les gens de Dinand résolurent de se bien défendre.
Les faubourgs du côté de Bovines furent cependant emportés facilement, et le
comte de Charolais se logea en une abbaye de frères Mineurs. Alors les
assiégés mirent eux-mêmes le feu aux faubourgs de l'autre côté, avant que le
comte de Saint-Pol fût venu s'y établir. La ville étant ainsi environnée fut
bientôt battue de tous côtés par une terrible artillerie que dirigeait le
sire de Vachenbach. Quel que fût leur danger, les habitants ne montraient ni
moins de courage, ni moins d'orgueil ; ils répondaient par des injures aux
hérauts qui les sommaient de se rendre : « Quelle fantaisie,
disaient-ils, a donc pris votre vieille momie de Duc, de venir mourir ici ?
N'a-t-il donc tant vécu que pour finir ici de vilaine mort ? Et votre comte
Charlotel, que fait-il ici ? qu'il s'en aille plutôt combattre à Montlhéry le
noble roi de France, qui nous viendra secourir et ne nous manquera pas ; il
nous l'a bien promis. Pour votre Comte, il est venu chercher son malheur ; il
a le bec encore trop jeune pour nous prendre, et ceux de la cité de Liège
vont bientôt le déloger honteusement. » Les
gens de Bovines, tout ennemis qu'ils étaient de Dinand, voyant que monsieur
de Charolais et le vieux Duc étaient résolus, dans leur colère, à détruire la
ville, voulurent cependant la sauver. Ce siège, qui tenait une si forte armée
autour des murs, était une calamité pour les habitants des campagnes et même
pour les villes voisines. D'ailleurs, cette ville de Dinand faisait la
richesse du pays par son grand commerce ; ses fabriques de cuivre
fournissaient tous les états d'alentour, si bien que les chandeliers, les
casseroles et autres ustensiles, portaient alors le nom de Dinanderie. Rien ne
put faire entendre raison aux assiégés. Ils firent décapiter le messager des
gens de Bovines ; une seconde lettre leur fut encore apportée ; cette fois on
en chargea un pauvre enfant imbécile. Mais leur rage était si grande qu'ils
eurent la cruauté de le faire écarteler, et ils continuèrent à crier mille
infamies du Duc et de son fils. Irrités de tant d'obstination et d'insultes,
les deux princes jurèrent de raser la ville, d'y faire passer la charrue et
d'y semer du sel, comme on faisait dans les anciens temps. Les
canons et les bombardes continuèrent à tirer plus fort qu'auparavant ; toute
la ville était en ruine ; plus de sept cents habitants avaient déjà péri ;
les murailles, qui avaient neuf pieds d'épaisseur, étaient endommagées dans
beaucoup d'endroits, et la principale brèche avait soixante pieds de large.
Les assiégés commencèrent pourtant à s'épouvanter ; mais il n'était plus
temps ; le Duc refusa d'entendre leurs députés, il ne voulut même pas qu'on
donnât l'assaut, et ordonna que l'artillerie foudroyât la ville encore
pendant deux jours. La garnison, où se trouvaient beaucoup de Français,
parvint à s'échapper ; et les habitants n'errent plus qu’à attendre leur
triste sort. A ce moment, Louis de Bourbon, évêque de Liège, neveu du Duc,
lui fit savoir que les Liégeois se mettaient en marche pour secourir Dinand.
Après avoir consulté ses principaux capitaines, il résolut de faire donner
l'assaut. Tout se prépara ; on apporta des fascines ; mais sur le soir les
habitants se rendirent à discrétion, et remirent leurs clefs sans demander
nulle promesse, ni garantie. Monsieur de Charolais mit des gardes aux portes,
et défendit, sous peine de la hart, que personne osât aller dans la ville
avant d'avoir reçu les ordres de son père, qui était à Bovines. Le Duc
eut d'abord la pensée d'y entrer ; mais on lui représenta que puisqu'il ne
voulait point user de clémence, il ne convenait point de se montrer. Les
logements furent distribués par les fourriers, comme si l'on eût voulu
occuper tranquillement la ville, et lorsque chacun fut dans son quartier, le
signal du pillage fut donné. Il se fit avec une impitoyable cruauté ; les
gens du duc de Bourgogne étaient excités par le souvenir des injures qu'on
avait criées contre leur maître ; d'ailleurs les gens de Dinand avaient été,
à la sollicitation du Duc, excommuniés par le pape. On prenait tout ce qui
était dans les maisons, et chacun faisait son hôte prisonnier, ainsi que les
petits enfants, afin d'exiger ensuite de fortes rançons. On ne voyait que
charrettes dans les rues ; la Meuse était couverte de bateaux pour y charger
le butin. Au milieu de ce désordre les gens d'armes se pillaient les uns les
autres et s'arrachaient les effets les plus précieux. Les sires de Roubais et
de Moreuil, qui tenaient une des portes, se firent ainsi une riche part en
prenant le butin fait par d'autres. Le
comte de Charolais avait seulement commandé qu'aucune violence ne fût faite
aux femmes ; il tint sévèrement la main à son ordonnance. Un gibet fut élevé
sur la place, et prompte justice fut faite de trois archers qui avaient pris
une femme et l'emmenaient, malgré ses cris, dans un bois voisin. Il avait
ordonné aussi qu'on ne fit aucun mal aux gens d'église et aux enfants.
Lorsqu'on les eut réunis tous ainsi, que les femmes, le Comte leur fit donner
une escorte pour les conduire sur la route de Liège ; rien ne fut si
lamentable que de voir cette troupe, quittant leurs maisons au pillage,
laissant leurs maris, leurs pères et leurs parents livrés aux fureurs des
gens de guerre. Ils poussaient des sanglots qui faisaient horreur et pitié à
tout le monde ; en s'éloignant de cette ville qu'ils ne devaient plus revoir,
ils la saluèrent de trois cris de détresse, dont tous les cœurs furent
brisés. Il y
avait quatre jours que le pillage durait, lorsque le feu éclata au logis du
sire de Ravenstein, sans qu'on pût savoir s'il avait été mis par hasard, au
milieu du désordre, par quelques soldats mécontents de leur part de butin, ou
par les habitants de la ville et les partisans des Liégeois. On disait aussi
que monsieur de Charolais l'avait secrètement fait allumer afin de finir le
pillage et de remettre le bon ordre dans son armée. Mais cela parut peu
vraisemblable, tant il s'empressa de donner commandement qu'on éteignît le
feu. Ce fut chose impossible parmi un si grand trouble : tandis qu'à grand
peine on arrêtait l'incendie d'un côté, il éclatait soudainement de l'autre.
Enfin, l'hôtel-de-ville fut atteint ; c'était là que se trouvait le dépôt de
la poudre à canon ; l'explosion fut terrible. Le feu gagna l'église
Notre-Dame. Le Comte, qui avait surtout recommandé qu'on respectât les
églises, montra une vive affliction. Tout le premier et au péril de sa vie,
il se jetait à travers les flammes pour sauver les saintes reliques et les
joyaux de l'autel. Il ne s'occupait de rien autre chose, et laissait brûler
sans y pourvoir ses propres bagages dans son quartier. Enfin, on réussit à
préserver la châsse de sainte Perpétue qui fut emportée à Bovines. Ainsi
fut saccagée la malheureuse ville de Dinand. Jamais, disait-ou, depuis le sac
de Jérusalem et la vengeance que Dieu avait prise sur les juifs pour la mort
de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il ne s'était vu une si horrible cruauté.
Mais il y avait tant de haine contre les gens de Dinand, que cette ruine
passait généralement pour une punition dure, mais juste, de la Providence,
qui avait voulu châtier leur orgueil ; d'autant, remarquait-on, que le feu
avait pris par hasard. Lorsque
l'incendie eut chassé de la ville les gens de l'armée, le Comte fit avertir
tous les 'labiums des pays voisins, et promit à chacun trois patars par jour
pour travailler à la démolition. Ils s'y employèrent de grand cœur, car,
parmi les ruines, ils trouvaient un riche butin. Peut-être même y firent-ils
plus de profits que les gens de guerre que l'incendie avait privés d'une
bonne partie de leur pillage. On disait que les fourneaux des batteurs de
cuivre valaient à eux seuls cent mille florins. De la sorte, en quatre jours
; murailles, tours, portes, maisons, tout fut rasé. Au lieu de cette ville si
riche et si puissante, ou ne voyait plus qu'un amas de cendres et de
décombres ; les pauvres femmes qui, après la retraite des Bourguignons,
revenaient tristement rechercher la place où étaient leurs maisons, ne la
pouvaient pas même reconnaître. Le
lendemain de la prise de Dinand, les Liégeois s'étaient armés pour venir
secourir leurs alliés. Le comte de Charolais, après avoir réuni son armée,
s'avança de leur côté. Le comte de Saint-Pol, qui commandait l'avant-garde,
se plaignit que ses gens n'avaient pas eu part au butin de Dinand, et pour
lui faire justice, on lui abandonna le pillage d'Huy et de Saint-Tron ; mais
ces deux villes parvinrent à se racheter en payant une forte rançon, et en
promettant de démolir leurs portes et leurs murailles. Le 6
septembre, dix jours après la ruine de Dinand, le comte de Charolais arriva à
Montigny, et rencontra les Liégeois plus tôt qu'il ne s'y attendait, parce
que son avant-garde s'était égarée. Surpris ainsi à l'improviste sans avoir
leurs chariots de bagage pour se retrancher, les Bourguignons eurent un
moment de trouble et d'hésitation. Le lieu n'était pas favorable pour le
combat ; ou connaissait mal le pays, et les Liégeois avaient un nombre bien
plus considérable de gens de pied. Heureusement pour monsieur de Charolais,
il régnait parmi les ennemis encore plus d'incertitude et un désordre plus
grand. La multitude voulait combattre ; les chefs et les magistrats voulaient
traiter. Ceux-ci l'emportèrent et envoyèrent des députés au Comte et à son
père, qui n'avait pu suivre l'armée, et qui s'était retiré à Namur. Ils
offraient de consentir les conditions du dernier traité, de donner trois
cents Mages au choix de l'évêque, et de payer une somme pour les frais de la
guerre. Le
Comte agréa ces propositions, et les députés demandèrent jusqu'au lendemain
pour les faire accepter à leurs gens. Pendant ce temps-là toute l'armée de
Bourgogne se réunit, se mit en bon ordre, et s'avança vers l'ennemi. L'heure
était arrivée, et l'on ne voyait point revenir les députés, ni s'avancer les
otages. « Devons-nous courir sur eux ? dit monsieur de Charolais au maréchal
de Bourgogne. — Oui, répondit le sire de Blanmont ; la faute est de leur
côté, ils n'ont pas tenu leur parole, et vous pouvez maintenant les défaire
sans péril. Voyez comme ils sont en désordre ; les uns s'en vont, les autres
restent ; tout est troublé dans leur camp, et ils sont sans défense. » Le
sire de Contay fut aussi de cette opinion, trouvant qu'on n'aurait jamais une
plus belle occasion ; mais le connétable fut d'avis contraire. « Ce ne serait
point agir selon l'honneur, dit-il ; ce ne peut être chose prompte ni facile
que de mettre d'accord tout un peuple, de le faire consentir à accepter de
dures conditions, et à donner un si grand nombre d'otages. Il faut envoyer
vers eux, et savoir leur intention. » Le débat fut long et vif entre ces
trois capitaines, qui formaient à eux seuls le conseil de monsieur de
Charolais, car le vaillant sire de Hautbourdin était mort récemment. Enfin,
après grande perplexité, le Comte se décida pour la résolution la plus
honorable. Il envoya un trompette, qui rencontra en chemin les otages que
l'on conduisait. Ainsi fut conclue la paix, au grand dépit des gens de
guerre, qui comptaient sur un riche butin, et qui en gardèrent forte rancune
contre le connétable. Le
Comte revint ensuite à Louvain, où était son père. Les ambassadeurs de France
étaient arrivés depuis quelques jours. Lorsque les affaires du pays de Liège
furent entièrement réglées et expédiées, il donna audience au sire de Craon,
au sire de Rochechouart et aux autres envoyés du roi. Ils se plaignirent de
la lettre injurieuse qu'avait écrite monsieur de Charolais, rappelèrent
comment la trêve signée avec le comte de Warwick avait été négociée de
concert avec lui, et sans lui rien cacher. Le traité et toutes les écritures
furent rapportés sous ses yeux, et, les ambassadeurs exigèrent que le nom de
ceux qui lui avaient fait des rapports si injurieux à l'honneur du roi, fût
formellement déclaré. Monsieur
de Charolais se trouva quelque peu embarrassé, et répondit que c'étaient des
imaginations qui lui étaient venues en tête, depuis qu'il avait vu le roi lui
tenir rigueur au sujet du pays de Vimeu et, des autres seigneuries en-deçà de
la Somme cédées par le traité de Confiras. Il demanda des explications à ce
sujet. Les
ambassadeurs répliquèrent que monsieur de Charolais devait bien savoir que le
roi lui avait seulement abandonné le domaine utile, mais nullement la
souveraineté de ces seigneuries : qu'ainsi il n'y pouvait exercer ni le droit
d'aide, ni la levée des gens de guerre, tandis que le roi conservait la
puissance d'y tenir les sept lances et demie assignées par les ordonnances,
et aussi le contingent réglé auparavant pour les francs-archers. Le
Comte fit attendre sa réponse, et ne la donna que quelques jours après dans
la ville de Gand, où les ambassadeurs l'avaient suivi. Là, il leur déclara eu
audience solennelle qu'après avoir bien pesé toutes leurs raisons, il avait
trouvé que le roi et son conseil n'en avaient qu'une véritable à alléguer ;
c'était : Sic volo, sic jubeo. Les ambassadeurs ne purent tirer de lui
aucune parole plus douce ni plus pacifique. Il ne
montra pas plus de courtoisie en répondant à maître Guillaume Pâris,
conseiller au Parlement, que le roi avait envoyé pour un autre message. Il
s'agissait du sire de Sainte-Maure, capitaine de la ville de Nesle, qui,
pendant la guerre du bien public, avait été pris, et dont monsieur de
Charolais retenait encore la personne et les biens, malgré les termes du
traité de Conflans. Le Comte répliqua que le sire de Sainte-Maure s'étant
joint au comte de Nevers, lui avait déclaré la guerre, qu'ainsi ses biens lui
appartenaient par droit de conquête, et que, sans le traité de Conflans, il
lui aurait fait trancher la tête ; seulement par considération pour le roi,
il voulait bien laisser au sire de Sainte-Maure sa liberté sur parole et la
jouissance de ses revenus par provision. Après
avoir ainsi répondu sans ménagement aux griefs allégués par le roi, monsieur
de Charolais s'occupa uniquement de tout disposer pour pouvoir braver
impunément sa puissance. Il se rendit d'abord en Hollande ; les querelles du
duc de Gueldre et de son fils Adolphe jetaient un grand trouble en ce pays,
parce que chaque parti avait cherché des alliés parmi les puissantes et
nobles familles des seigneurs hollandais. Le comte de Charolais s'entremit
dans cette affaire, et s'efforça d'apaiser l'horrible haine qui avait éclaté
entre le père et le fils ; mais elle devait durer longtemps encore, et il
n'obtint pas grand succès. Ce n'était pas, au reste, le but principal de son
voyage ; au défaut des princes de France que le roi avait détachés de lui, il
voulait s'assurer l'amitié et l'alliance de tous les princes ses voisins, et
des grands seigneurs de ses états. Une foule vint se réunir près de lui à La
Haye. On y vit Jean de Bade, archevêque de Trèves ; son frère George, évêque
de Metz ; David, bâtard de Bourgogne, évêque d'Utrecht ; les comtes de Marie,
de Brienne et de Roussi, fils du connétable de Saint-Pol ; les seigneurs de
Juliers, de Horn, de Nassau, de la Gruthuse, de Viane, d'Egmont, de
Wassenare, de la Vere, de Borssele et beaucoup d'autres encore. Les
ambassadeurs du duc de Bretagne s'y rendirent ; des seigneurs d'Angleterre
s'y trouvèrent aussi[22]. C'était
en effet l'alliance du roi Édouard qui était la plus importante à obtenir. Le
roi et monsieur de Charolais redoublaient d'efforts, chacun de son côté, pour
se la procurer : l'un par l'amitié du comte de Warwick : l'autre en négociant
son mariage avec madame Marguerite, sœur du roi Édouard. Il envoyait
ambassade sur ambassade en Angleterre pour conclure cette alliance de
puissance et de famille. De
retour à Bruxelles, le comte de Charolais reçut aussi la visite du duc
Frédéric de Bavière, comte palatin du Rhin ; il fit grand accueil à ce prince
et lui montra les belles et riches villes de Flandre, lui donnant partout des
fêtes et défrayant toute sa dépense. Pendant
ce temps, le duc Philippe était à Lille, où sa santé allait chaque jour
déclinant. Son fils alla le voir, et le détermina à venir à Bruges. Les
principaux seigneurs de ses états, et les princes de sa famille, devaient y
être rassemblés, afin que les alliances, les promesses et toutes les
dispositions que monsieur de Charolais avait faites contre le roi, fussent
revêtues de l'approbation de son père. Le Duc se fit mettre en un bateau, et
se rendit à Bruges par les rivières et les canaux, tant ses forces étaient
diminuées. A
Bruges, on continua à tout préparer pour former une puissante ligue contre le
roi[23]. Des ambassadeurs du duc de
Bretagne, de monsieur Charles, frère du roi, du duc de Calabre, du duc de
Bourbon, du connétable, vinrent négocier pour les intérêts de leurs maîtres.
Une autre circonstance heureuse pour monsieur de Charolais fut la conclusion
d'un traité de paix et d'alliance avec le duc de Savoie[24]. Le vieux duc Louis était mort,
il y avait un an, après avoir été ramené dans ses états, un peu avant la
guerre du bien public. Son fils Amé IX lui avait succédé. Il avait épousé
depuis longtemps madame Yolande de France, sœur du roi ; le crédit de cette
princesse, et les partisans que le roi s'était faits à la cour de Savoie,
maintinrent, durant les premiers moments, le nouveau duc dans les mêmes
alliances que son père. Mais il y avait aussi un fort parti favorable au duc
de Bourgogne et contraire au roi. Le mal qu'il avait fait en Savoie, les
discordes sanglantes qu'il y avait excitées pendant son séjour en Dauphiné,
avaient laissé beaucoup de haine contre lui. On persuada au duc de Savoie que
l'alliance avec le duc de Bourgogne était un moyen plus assuré de conserver
la paix à ses états ; il consentit à ce traité, sans pourtant qu'il fût dans
son intention de s'engager à rien contre le roi son beau-frère. Tandis
que le comte de Charolais s'occupait de tout préparer pour le succès de ses
desseins, et se procurait de l'argent dans les villes de Flandre, le Duc fut
saisi d'une nouvelle attaque d'apoplexie qui se déclara par des vomissements,
et qui parut bientôt sans remède[25]. On envoya sur-le-champ avertir
monsieur de Charolais ; il était à Gand. En apprenant cette triste nouvelle,
il monta à cheval. Sans s'arrêter un instant, sans regarder si ses serviteurs
pouvaient le suivre, il arriva à Bruges vers midi, le 15 juin 1465. En
descendant de cheval, il courut aussitôt à la chambre de son père. Déjà le
vieux prince avait perdu la parole et la connaissance. Le Comte se jeta à
genoux en pleurant : « Mon père, disait-il en sanglotant, donnez-moi votre
bénédiction, et si je vous ai offensé, pardonnez-moi. — Monseigneur, ajoutait
l'évêque de Bethléem, son confesseur, si vous nous entendez, témoignez-le par
quelque signe. » Pour lors, le Duc tourna un peu les yeux vers son fils, et
main, que le Comte tenait dans les siennes, sembla se serrer un peu. Ce fut
tout le témoignage de connaissance qu'il put donner. Quelqu'entouré qu'il fût
de médecins, qui veillaient sur lui nuit et jour, il avait pourtant été
tellement surpris par la mort, qu'il n'avait pas marne eu le temps de se
confesser. Après quelques heures d'agonie, il rendit le dernier soupir entre
neuf et dix heures du soir. Son
fils se précipita sur le lit avec un désespoir terrible ; il se tordait les
mains ; il poussait des cris de douleur. Rien ne le pouvait apaiser, et
chacun de ses serviteurs s'étonnait qu'un homme, dont l'âme avait toujours
semblé si dure, fût livré à un chagrin si violent[26]. Durant plusieurs jours, il ne
pouvait rencontrer un des serviteurs de son père, ni lui parler sans fondre
en larmes. Le
corps resta exposé pendant le premier jour, et il fut permis à tous de venir
le voir. La douleur était grande dans la bonne ville de Bruges. Chacun
pleurait dans les rues ; bientôt on ne vit plus que gens vêtus de deuil. Les
chevaliers, les écuyers, les nobles, le chancelier et les officiers du Duc
portaient la longue robe et le chaperon noirs. Les gens de petite condition
avaient revêtu la robe de deuil descendant à mi-jambe. Personne n'osait se
montrer s'il n'était ainsi couvert de noir ; il n'y eut nul besoin que les
magistrats de la ville en donnassent le commandement, pour que tous les
métiers et confréries, même les gens des nations étrangères, prissent le
deuil. Ce fut
le dimanche 21 juin que se firent les obsèques ; jamais on n'avait rien vu
d'aussi riche ni d'aussi pompeux. Le Duc laissait de grands trésors, des
pierreries sans nombre, de grosses sommes d'argent, des armes et des
vêtements magnifiques. Tout avait été remis fidèlement à monsieur de
Charolais, qui était loin de compter sur tant de richesses. C'était un motif
de plus pour qu'il donnât aux funérailles de son père une splendeur de deuil
digne de sa mémoire et de sa grandeur. Seize
cents hommes, vêtus de noir, portaient les torches. Il y en avait quatre
cents de par le nouveau duc de Bourgogne, autant de la ville, de la commune
du Franc, et des métiers de Bruges. Ils marchaient par deux files, et au
milieu s'avançaient neuf cents gentilshommes ou notables bourgeois ; puis
venaient le clergé, les évêques de Bethléem, de Cambrai, de Tournai,
d'Amiens, et un prélat anglais, l'évêque de Salisbury, qui se trouvait en
ambassade, l'abbé de Saint-Donat de Bruges, et tous les abbés de Flandre ;
derrière le clergé étaient les hérauts conduits par les rois d'armes de
Brabant, de Flandre, de Hainaut et d'Artois. Le
corps était porté par les sires de Joigny, de Créqui, de Comines, de Bossut,
de Bréda, de Grimberghen, Philippe de Bourbon, le marquis de Ferrare, et
Philippe, fils du bâtard de Bourgogne, qui, pour lors, se trouvait en
Angleterre, où il était allé donner des joutes superbes. Au-dessus du
cercueil, le poêle était supporté sur quatre lances par le comte de Nassau,
le comte de Buchan, Baudoin bâtard de Bourgogne, et le sire de Châlons. Le
deuil était conduit par Jacques de Bourbon, Adolphe de Clèves sire de
Ravenstein, Jacques de Saint-Pol, les sires de Marle et de Roussi, fils du
connétable. Monsieur de Charolais était tellement abîmé dans sa douleur,
qu'il ne put suivre le convoi, et n'assista à un service funèbre que le
lendemain. Les
ordres mendiants marchaient les premiers dans le cortége du deuil, puis le
clergé des paroisses de Bruges, ensuite les chevaliers, et enfin tous les
habitants de la ville et des pays voisins, au nombre de plus de trente mille.
Ce fut au milieu des larmes de tout ce peuple que chemina le convoi à travers
les rues. Il semblait que tout le bonheur, la gloire, le repos des pays de
Flandre et de Bourgogne étaient en ce cercueil ; on aurait pu croire que le
monde était fini. « Ah ! disait-on, nous vous perdons, vous, notre bon
Duc, notre bon père, le meilleur, le plus doux, le plus familier des princes
; vous, notre paix et notre joie vous qui aviez tant de largesse, d'honneur,
de vaillance, qui, pendant si longues années, parmi tant de fortunes diverses
et de si grandes affaires, vous êtes comporté d'une façon si sage et si
salutaire. Durant de si cruelles guerres au-dedans et au-dehors, vous nous
avez gardés, de votre épée et de votre corps, envers et contre tous, vous
jetant toujours en avant pour préserver du péril vos sujets et vos états.
Parmi de si horribles tempêtes, vous aviez fini par nous ramener la
tranquillité, l'union et le bon ordre ; vous avez fait siéger la justice et
donné libre cours à la marchandise. A l'ombre de ce bonheur qui vous a suivi
en toutes choses, nous avons doucement prospéré, et il semblait que tout
votre soin fût tourné vers notre félicité. Les nobles hommes et les gens de
toute sorte, qui venaient à vous en confiance, fussent-ils vos ennemis,
étaient reçus avec douceur, retenus à votre cour, et vous leur faisiez autant
de bien qu'il était en votre pouvoir. Aussi étiez-vous aimé et comme divinisé
de vos sujets ; votre seul aspect les comblait de joie. — Et maintenant,
noble Duc, vous êtes mort, et nous orphelins ! » Puis ou ajoutait, mais plus
bas : « Vous nous laissez à une main nouvelle, dont le poids nous est
inconnu. Nous ne savons en quels périls peut nous jeter la puissance qui va
nous commander ; nous, si, bien accoutumés à la vôtre, sous laquelle, presque
tous, nous sommes nés et nous fûmes nourris. » Tels étaient les discours qui
se tenaient parmi le peuple et même parmi les serviteurs de la cour ; pendant
qu'on portait en terre le corps du duc Philippe de Bourgogne. Le désespoir
fut plus grand encore lorsque le cercueil fut descendu dans les caveaux de
l'église de Saint-Donat, et que les hérauts jetèrent leur bâton blanc dans la
fosse. On n'entendait retentir de toutes parts que sanglots et lamentations. Sans la
crainte que répandait l'avènement de ce duc Charles dont on connaissait déjà
l'orgueil, l'obstination et la dureté, et qu'on voyait empressé à faire
toutes ses volontés sans écouter les conseils de la prudence, peut être le
vulgaire aurait-il, comme les gens plus doctes et plus sages, mêlé quelque
blâme aux regrets et aux louanges qu'inspirait le souvenir du duc Philippe. Sûrement
ce règne de cinquante années avait été noble et glorieux ; le Duc avait été
le plus grand souverain de son temps. Aucun roi n'avait eu tarit de puissance
ni de richesses. Sa cour avait été composée de princes et de souverains qui
vivaient sous ses yeux et lui formaient un pompeux cortége. Soit nom avait
rempli la chrétienté, retenti dans les pays d'outre-mer et jusque chez les
infidèles d'Orient. Nul n'avait si bien gouverné ses peuples avec une telle
prudence, avec une si grande modération, avec une habileté qui aurait pu se
passer de conseillers, et qui pourtant avait toujours recherché les plus
sages. On pouvait dire aussi à son honneur, qu'après avoir, en sa première
jeunesse, cédé à sa vengeance, il avait ensuite épargné et sauvé le royaume de
France, et rendu honneur et puissance au chef de sa race. Mais aussi quelle
ambition n'avait-il pas montrée ! Que de guerres il avait entreprises pour
accroître sa grandeur et sa richesse ! Et sur qui avait-il fait toutes ses
conquêtes ? Sa famille entière avait été dépouillée. Le Hainaut, la Hollande
et la Zélande étaient l'héritage de madame Jacqueline ; ses droits sur le
Luxembourg venaient d'un testament surpris à sa tante ; le Brabant n'avait
passé en entier dans ses mains qu'en privant de leur part dans la succession
ses cousins les comtes, de Nevers et d'Étampes. Puis, que ne pouvait-on pas
dire de son penchant vers une vaine gloire ! de cette colère si chatouilleuse
sur tout ce qui lui semblait toucher à son honneur ! de sa volonté si absolue
qui ne respectait jamais les privilèges de ses peuples, et qui avait fini par
dépouiller de leurs vieilles libertés les bonnes villes de Flandre ! C'était
en répandant des torrents de sang qu'il avait établi son autorité en
Hollande. Il y avait aussi à parler de la dissolution qui avait régné dans sa
cour et que son exemple avait autorisée. Malgré sa crainte de Dieu et son
respect pour tous les devoirs de l'Église, il avait toujours méprisé la foi
du mariage, et négligé sa femme, qui avait tant de vertu et d'amour pour lui
; il avait eu une foule de bâtards. Quoi
qu'il en fût, ce qui se passa après lui confirma toujours la renommée de ce
bon et grand duc Philippe de Bourgogne. Son règne resta dans la mémoire des
peuples comme une époque d'éclat, de puissance, de richesse, et même de
bonheur, car jamais la Flandre ne retrouva un temps si prospère. La maison de
Bourgogne avait été mise au tombeau avec lui. Le duc
Philippe mourut âgé de plus soixante-douze ans ; sa taille était, élevée, sa
démarche noble ; les traits de son visage n'étaient point beaux, ses yeux
bleus étaient petits ; ses sourcils bruns et avancés, son nez aquilin ; mais
son aspect était imposant et sa physionomie toute royale. Il
avait été marié trois fois : à madame Michelle, fille du roi Charles IV : à
Bonne d'Artois, fille du comte d'Eu, et veuve du comte de Nevers : enfin à
Isabelle de Portugal, qui lui survécut de quatre années. Elle lui donna trois
enfants, Jodoc et Antoine, qui moururent en bas âge, et le duc Charles son
successeur. Le
nombre de ses bâtards fut grand ; les plus connus furent Corneille, fameux
sous le nom du grand bâtard de Bourgogne, tué à Rupelmonde ; Antoine, qui
était parti pour la croisade, et Baudoin ; David évêque d'Utrecht, Philippe
évêque de Thérouenne, Raphaël abbé de Saint-Bayon, Jean prévôt de Bruges ;
Marie, qui épousa le sire de Charni ; Anne, mariée au sire de Borssele, puis
à Adolphe de Clèves, sire de Ravenstein ; Yolande, mariée à Jean d'Ailli,
sire de Pecquigny ; Corneille au sire de Toulongeon ; Catherine au sire de
Luxeuil ; Magdeleine à un seigneur anglais, nommé le sire de l'Aigue.
Plusieurs autres filles furent religieuses. FIN DU HUITIÈME VOLUME
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[1]
Chatelain.
[2]
Duclercq. — Comines.
[3]
Chatelain.
[4]
Chatelain. — Duclercq.
[5]
Mathieu. — Legrand.
[6]
La Marche.
[7]
Comines.
[8]
Duclercq.
[9]
Duclercq.
[10]
Comines.
[11]
Comines.
[12]
Duclercq. — Comines. — La Marche. — De Troy. — Mathieu. — Legrand.
[13]
Arpajon.
[14]
Comines.
[15]
Comines.
[16]
Legrand.
[17]
Comines.
[18]
De Troy. — Legrand.
[19]
Comines. — Duclercq. — La Marche.
[20]
Chatelain.
[21]
Duclercq. — Comines. — La Marche. — Amelgard.
[22]
Chronique de Hollande.
[23]
Abrégé chronologique. — Preuves de Comines.
[24]
Guichenon.
[25]
Duclercq. — Chatelain. — La Marche.
[26]
Chatelain.