HISTOIRE DES DUCS DE BOURGOGNE DE LA MAISON DE VALOIS — 1364 -1477

TOME HUITIÈME. — PHILIPPE-LE-BON

 

LIVRE ONZIÈME.

 

 

Le Duc vient à Paris. — Commencements du gouvernement de Louis XI. — Ses entrevues avec le Duc. — Sa brouillerie avec le comte de Charolais.

 

LE duc de Bourgogne avait fait d'avance préparer son hôtel d'Artois, et arriva, le 30 août, à Paris, où il n'était pas venu depuis vingt-six ans. Le roi avait couché, ce jour-là, à Saint-Denis, et il y avait fait célébrer un service pour la mémoire de son père ; puis il se rendit à l'hôtel des Porcherons, bâti par Jean Bureau, près de la porte Saint-Honoré. Ce fut de là qu'il partit avec son cortège pour entrer dans la ville. Le duc Philippe, monsieur de Charolais, le comte de Nevers, son frère le comte d'Étampes, le seigneur Adolphe de Ravenstein et tous les seigneurs de la cour de Bourgogne, au nombre de deux cent quarante, étaient venus au-devant de lui.

Les magistrats et les corps de la ville lui apportèrent les clefs de la ville, à la porte Saint-Denis, par où il devait faire son entrée. Cœur Loyal, héraut de la bonne ville de Paris, lui présenta cinq darnes richement vêtues, montées sur de beaux chevaux ; elles représentaient les cinq lettres qui forment le nom Paris[1].

Le cortège du roi était nombreux ; on disait qu'il avait avec lui douze mille chevaux. Il était vêtu d'une robe blanche de satin, d'un pourpoint cramoisi et d'un chaperon découpé. Il était monté sur un cheval blanc, en signe de souveraineté ; les échevins portaient un dais au-dessus de sa tête. A dix pieds derrière le roi, marchait le duc de Bourgogne, éclatant entre tous par la magnificence de son vêtement et du harnachement de son cheval. La selle de son cheval et le chanfrein étaient ornés de diamants ; ses habits en étaient brodés. On remarquait surtout la bourse qui pendait à sa ceinture, et qui semblait toute tissue de pierreries ; enfin on estima qu'il avait sur lui pour un million de joyaux.

Auprès de lui, à gauche, étaient son neveu le duc de Bourbon et son fils le comte de Charolais, puis le duc de Clèves ; enfin, tout ce qu'il y avait de princes et de grands seigneurs en France, sauf ceux qui craignaient d'être trop mal dans l'esprit du roi, tels que le comte du Maine, le comte de Foix et Antoine comte de Dammartin. Parmi ceux qui étaient présents, beaucoup étaient inquiets, ne sachant pas ce qui allait leur arriver, comment le roi les traiterait, et s'il les conserverait dans leurs offices. Le vieux duc d'Orléans n'aurait pu suivre à cheval ; il était à une fenêtre, pour voir passer le cortège ; à une autre, était la duchesse d'Alençon et son jeune fils.

Il y eut, dans toutes les rues, de belles représentations et des mystères ; on remarqua surtout les sirènes de la rue du Ponceau ; c'étaient des jeunes filles toutes nues, plongées dans l'eau jusqu'à la ceinture, et qu'on avait eu soin de choisir charmantes.

En un autre lieu on avait représenté la prise de la bastille de Dieppe, pour rappeler au roi son plus beau fait d'armes.

Lorsqu'on passa devant les halles, on entendit un boucher s'écrier à haute voix : « Ô franc et noble duc de Bourgogne, soyez le bien venu dans la ville de Paris ; il y a longtemps que vous n'y étiez venu, bien que vous y fussiez fort désiré. »

Le roi se rendit à Notre-Dame ; il y descendit pour adorer les reliques et prêter le serment accoutumé entre les mains de l'évêque, fit quelques chevaliers, puis alla dîner au palais, où il tint cour plénière. Le lendemain après dîner, il s'en vint dans son hôtel des Tournelles, et comme il passait dans la rue Saint-Antoine, ayant près de lui le duc de Bourgogne, il y eut encore un boucher qui cria : « Noble duc de Bourgogne, nous devons vous aimer beaucoup, car vous nous avez bien gardé notre roi. »

Jamais en aucun temps on n'avait vu une telle affluence de monde à Paris. Des provinces les plus éloignées, arrivaient une foule de gens pour demander des faveurs et des emplois ; il régnait alors une grande avarice, et chacun voulait avoir sa part de tout l'argent qui se lavait sur le royaume. Ceux qui avaient obtenu des offices sous le feu roi, accouraient pour qu'on ne les leur ôtât point ; il en venait encore bien plus pour solliciter auprès du roi nouveau', se plaindre qu'on leur avait fait injustice, en demander réparation, et accuser les conseillers du règne précédent d'autant plus fort qu'ils étaient maintenant en disgrâce. Enfin la multitude des demandeurs et des curieux était si grande, que selon le bruit public, il y avait à Paris cinq cent mille étrangers. On ne savait où se loger ; lorsqu'on avait trouvé place dans une maison, il arrivait souvent qu'on en était délogé par les fourriers du roi ou des princes. Les villages voisins étaient remplis. De peur d'une trop grande cherté, on avait fait publier une taxe pour les vivres, les vins et la nourriture des chevaux.

Au milieu de cette foule de princes et de seigneurs, le duc Philippe tenait en son hôtel d'Artois un état qui émerveillait tout le monde. Quand il allait visiter les églises, sa suite n'était jamais de moins que quatre-vingts ou cent chevaliers parmi lesquels étaient des princes, des ducs, des grands seigneurs. Ses archers étaient richement équipés. Pour lui, il mettait chaque jour quelques joyaux différents ; tantôt une ceinture de diamants, tantôt un rosaire de pierres précieuses ; d'autres fois un bonnet, ou une aumusse qui en étaient tout brodés. Le peuple de Paris, qui avait vu bien des princes et qui ne se dérangeait pas toujours pour les voir passer[2], courait dans les rues pour regarder le duc de Bourgogne chaque fois qu'il sortait.

Son hôtel n'était pas une moindre curiosité ; on y venait de toutes parts pour en admirer les magnificences ; il avait fait venir les plus belles tapisseries d'Arras, rehaussées de soie, d'argent et d'or. On admirait surtout celle qui représentait l'histoire de Gédéon ; il l'avait fait faire en l'honneur de la Toison-d'Or ; car il disait parfois que c'était de Gédéon qu'il avait pris l'idée de son ordre, et non de Jason qui n'avait point gardé sa foi.

Son buffet était une merveille ; les gradins en étaient couverts de la plus riche vaisselle d'or et d'argent qu'il y eût au monde ; à chaque coin était une corne de licorne ; on n'en connaissait qu'une en France, qu'un roi avait donnée au trésor de Saint- Denis, encore était-elle fort petite.

Il avait fait dresser, dans son jardin, un pavillon qui était en velours doublé de soie, brodé partout de feuilles et d'étincelles d'or, avec les armoiries de toutes ses seigneuries. Il y donna de grands festins aux princes, aux princesses, aux seigneurs et aux darnes ; il y invita' même parfois les plus notables bourgeoises de la ville[3].

En une telle occasion, on n'avait garde d'oublier les joutes ; il y en eut de fort belles à l'hôtel des Tournelles. Le comte de Charolais, Adolphe de Clèves, le bâtard de Bourgogne, les sires de la Gruthuse, d'Esquerdes de Miraumont, en soutinrent une contre tous venants. Le duc de Bourgogne y vint ce jour-là ayant en croupe sa nièce la duchesse d'Orléans, et devant lui, sur le cou de son cheval, une jeune fille de quinze ans, la plus telle. de Paris, disait-on, que la duchesse avait prise avec elle pour sa beauté. Ce jour-là il y avait encore plus de foule pour le regarder passer, tant on trouvait curieux de voir un si grand prince se montrer ainsi aimable compagnon.

Le roi Louis n'imitait en rien les façons du duc de Bourgogne ; il aimait la simplicité dans les habillements. En ce moment, son plus grand favori était Antoine de Châteauneuf, sire du Lau ; pour faire voir quelle amitié il lui portait, il se plaisait à se vêtir d'un habit pareil au sien. D'ailleurs le roi ne semblait pas homme à dépenser ainsi de l'argent en fêtes et réjouissances ; hormis la chasse, pour laquelle il n'épargnait rien, et les fantaisies qu'il avait parfois pour telle ou telle femme ou fille qui lui plaisait, il réservait les finances pour ses affaires, et surtout pour gagner des gens qui le servissent bien dans ses volontés[4].

Du reste il avait besoin de se montrer habile pour sortir de tous les embarras où il semblait empressé de se jeter. Loin d'écouter les conseils du duc Philippe, il changeât tout ce qu'avait fait son père. Il semblait que ce fût pour lui une règle de faire tout le' contraire de ce qui était avant lui. Il destitua messire Juvénal de l'office de chancelier, et y mit Pierre de Morvilliers ; Jean de Saint-Romain fut nommé procureur-général au lieu de Jean Dauvet ; Jacque de l'Isle-Adam fut prévôt de Paris en place d'Éloi d'Estouteville ; le sire de Loheac perdit l'office de maréchal de France. Enfin, il écarta une grande quantité de gens loyaux et habiles, qu'il eut, par la suite et après un peu d'expérience, la sagesse de rappeler presque tous. Sa confiance la plus entière semblait accordée au sire de Montauban, qui ne tarda guère à se rendre odieux à tout le royaume, par sa merveilleuse avarice et son iniquité.

Ce ne fut pas tout ; le roi accorda abolition entière au duc d'Alençon et lui rendit tous ses biens ; il fit de même grâce pleine et entière au comte d'Armagnac, et le reçut avec une publique bienveillance. Bien plus, il entama aussitôt des négociations avec le pape, lui promettant d'abolir la pragmatique sanction que le feu roi avait pris tant de soin d'établir, d'accord avec le clergé de France, et qu'il avait toujours défendue contre les entreprises du Saint-Siège. Le roi Louis avait même souffert qu'en sa présence, au service qu'il avait fait célébrer à Saint-Denis pour son père, le légat relevât sa mémoire d'une excommunication prononcée de son vivant contre lui, à cause de la pragmatique. C'était l'évêque d'Arras, ambassadeur de Bourgogne à Rome, et légat du pape en France, qui conduisait cette négociation à Rome ; le pape l'avait gagné en lui promettant de le faire cardinal.

Outre tant de changements, le nouveau roi ne se refusa pas non plus à contenter sa vengeance. Pierre de Brezé, grand sénéchal de Normandie, qui avait eu tant de faveur auprès du roi Charles, fut dépouillé de ses charges, mis au ban, appelé en justice et obligé de se cacher. Le Parlement commença aussi des poursuites contre le comte de Dammartin. Tanneguy Duchâtel se retira en Bretagne ; Guillaume Cousinot fut emprisonnée

Le peuple n'était Pas plus satisfait que les princes et les seigneurs des commencements du nouveau règne. Lorsque le roi avait été sacré à Reims, les gens de la commune étaient venus le supplier de diminuer les vailles, les gabelles et autres impôts, non pas seulement dans leur ville, mais dans tout le royaume. C'était eu effet la coutume des rois d'en agir ainsi à leur avènement, ou du moins de le promettre, afin de gagner le cœur de leurs sujets[5]. « Je vous remercie, mes bons et chers amis, leur dit le roi, de me faire de telles remontrances ; je n'ai rien plus à cœur que de faire cesser toutes sortes d'exactions, et de remettre le royaume dans ses anciennes libertés. Je viens de de passer cinq ans dans les pays de mon oncle de Bourgogne. Là, j'ai vu de bonnes villes bien riches, pleines d'habitants, des gens bien vêtus, bien logés, bien meublés, ne manquant de rien ; le commerce y est grand, les communes y ont de beaux privilèges. Quand je suis entré dans mon royaume, j'ai vu, au contraire, des maisons en ruines, » des champs sans labourage, des hommes et des femmes en guenilles, des visages maigres et pâles. C'est une grande pitié, et j'en ai l'âme remplie de chagrin. Tout mon désir est d'y porter remède, et, avec l'aide de Dieu, nous en viendrons à bout. » C'était avec ces bonnes paroles qu'il les avait renvoyés conteras ; mais il ne leur avait rien promis. Le Duc le pressait aussi de donner cette satisfaction à ses peuples ; mais le roi Louis n'était pas homme à se laisser conseiller. Il ménageait pourtant beaucoup son oncle de Bourgogne, et lui accordait ou lui faisait espérer que tous les différends qu'il avait eus avec le conseil du feu roi seraient terminés selon son désir. Il montrait surtout la plus grande amitié au comte de Charolais.

Avant de partir pour Amboise, où était sa mère qu'il n'avait point encore revue, le roi s'en vint à l'hôtel d'Artois faire une visite au duc de Bourgogne[6]. Il était à cheval ; le Duc était encore à dîner ; il se leva aussitôt, descendit dans la cour, comme le roi y entrait, et mit un genou en terre. Le roi descendit et entra dans l'hôtel avec le Duc. Là, devant toute- la foule des seigneurs, il le remercia de tous les biens et honneurs qu'il avait reçus de lui. « Sans vous, dit-il, il est bien possible que je ne fusse pas en vie. » Il ajouta beaucoup d'autres paroles de louange et d'amitié. Le lendemain 24 septembre, le roi partit, et le Duc alla le conduire hors de la ville avec toute sa suite ; leurs adieux montrèrent tant d'affection et de confiance que chacun en était attendri. Six jours après, le Duc reprit le chemin de ses états. Il s'arrêta un jour à Saint-Denis pour y faire célébrer un service en l'honneur du roi Charles et des autres souverains ses prédécesseurs, ancêtres de la maison de Bourgogne ; puis il continua sa route par Compiègne et par les domaines du comte de Saint-Pol, qui le reçut et le fêta. Ce seigneur était pour lors dans la bonne grâce du Duc ; le roi l'avait aussi réconcilié, du moins en apparence, avec le sire de Croy.

Le comte de Charolais était allé en Bourgogne ; il était né dans cette province, mais n'y était jamais venu depuis son enfance. Son séjour fut de courte durée. Il alla en pèlerinage à Saint-Claude ; puis se hâta d'aller rejoindre le roi à Tours. Il y reçut l'accueil le plus honorable ; tous les seigneurs de la cour allèrent au-devant de lui ; le roi descendit dans la cour pour le recevoir. Il logeait dans son hôtel. C'était chaque jour nouvelles preuves d'amitié. Il fut fait gouverneur de Normandie, avec une pension de trente-six mille francs[7]. Un jour qu'il était à la chasse, le comte du Maine, qui avait fait sa paix avec le roi, revint sans le ramener. Le roi, voyant que monsieur de Charolais était égaré dans la campagne, entra dans une vive colère contre le comte du Maine. Jamais il ne se montra plus troublé. On sonna les cloches dans les villages, et on alluma des torches dans les clochers ; on courait de tous les côtés pour retrouver le comte. Le roi était d'une impatience toujours plus grande, et rongeait de colère le bâton qu'il avait à la main. Il fit vœu de ne boire ni manger avant d'avoir des nouvelles. Enfin, à onze heures du soir, arriva le sire de Crèvecœur portant une lettre de monsieur de Charolais. Il avait trouvé un bon gîte, et il écrivait au roi pour prévenir son inquiétude.

Toute cette tendresse n'empêchait pas le roi de conduire les affaires avec sa méfiance accoutumée. Le duc de Bretagne avait envoyé pour ambassadeur le sire Tanneguy Duchâtel[8], qui était entré à son service, et il annonçait sa prochaine arrivée pour faire hommage de ses seigneuries. Le roi sut que le comte de Charolais s'était entretenu en particulier avec le sire Duchâtel. Tout son soin fut alors d'empêcher les deux princes de se voir. Il voulut d'abord s'en aller lui -même en Bretagne, à Saint-Sauveur-de-Redon, pour acquitter, disait-il, un vœu qu'il avait fait. Mais le duc arrivait ; alors le roi se hâta de faire ses adieux au comte de Charolais, et de le faire repartir. Ils se quittèrent grands amis. Cependant, au même moment, le roi, malgré la promesse qu'il avait faite au duc de Bourgogne, avait renouvelé une alliance avec les Liégeois, et fait grand accueil à leurs ambassadeurs.

Pour les affaires d'Angleterre, il semblait aussi incliner à prendre un parti opposé à celui que favorisait le duc de Bourgogne. La reine Marguerite, chassée par Edouard fils du duc d'York qui s'était fait couronner roi, était toujours en Écosse. Le duc de Somerset avait été envoyé de sa part au roi Charles pour en obtenir quelque secours. Arrivé en France après la mort de ce prince[9], il avait été pris par les serviteurs du roi Louis, mais conduit à Tours où il fut honorablement reçu.

Parmi les motifs qui divisaient le duc de Bourgogne et son fils, un des principaux était leur diversité d'opinion sur l'Angleterre. Monsieur de Charolais souhaitait hautement la prospérité de la maison de Lancastre d'où sa mère était sortie. Le Duc, plus par politique que par affection[10], favorisait la maison d'York, et s'était hâté de reconnaître Edouard IV. Le roi de France, en faisant bon accueil au duc de Somerset, parut céder aux instances de monsieur de Charolais. Il lui donna de l'argent, et lui promit de recevoir en France la reine Marguerite. Le duc de Somerset, en retournant en Angleterre, passa par la Flandre, et séjourna quelque temps à Bruges, sans y être inquiété. Car le Duc, non plus que le roi, quel que fût le penchant de chacun d'eux, ne se regardaient point comme alliés avec York, ni avec Lancastre.

On commença à s'apercevoir bientôt que le roi ne gouvernait point de façon à maintenir le repos aussi bien que son père. A peine avait-il quitté Paris, qu'une forte sédition éclata à Reims. Les habitants, d'après les paroles du roi, avaient conçu l'espérance de voir les aides abolies, ou du moins fort diminuées. Quand il fallut renouveler le bail, le peuple s'y opposa. Des fermiers et des maltôtiers furent mis à mort. Tous les papiers furent brûlés en pleine rue. Le roi y envoya le maréchal Robant ; il usa d'adresse. Afin de ne point éprouver de résistance ouverte, il fit déguiser un grand nombre de ses gens en laboureurs ou en artisans. Étant ainsi entrés dans la ville, ils étaient les maîtres avant que le peuple eût songé à se défendre. Les chefs de la rébellion furent écartelés, et environ cent personnes décapitées ou pendues. L'intercession du duc de Bourgogne épargna à la commune de plus grandes rigueurs.

Il y eut de pareilles émeutes et de pareils châtiments dans plusieurs antres villes, à Angers, à Alençon, à Aurillac.

Bientôt après, le roi se trouva en grande contradiction avec le Parlement, au sujet de la pragmatique. Ce qui l'avait surtout porté à abolir cette sage ordonnance, c'était le désir de disposer des évêchés et des abbayes pour se faire des créatures et accroître son pouvoir. Ou alléguait, à la vérité, que l'élection par les chapitres ou les religieux donnait lieu à beaucoup de cabales. Mais les hommes sensés y voyaient encore moins d'abus que dans les choix qui allaient se faire par la faveur du roi on la protection de ses conseillers. Du reste le roi, en accordant au pape une abolition que ce pontife désirait bien plus vivement encore que lui, avait espéré en obtenir l'investiture du royaume de Naples pour la maison d'Anjou. L'évêque d'Arras, qui ne cherchait dans cette affaire que son propre avantage, se fit faire cardinal, ne se mit pas en peine des intérêts du roi René, et le pape demeura favorable au parti d'Aragon. Ainsi le roi se laissa tromper, et sacrifia la liberté du clergé de France, contre l'avis de son Parlement, sans réussir à ce qu'il avait espéré. Ce fut une grande joie à Rome que cette abolition de la pragmatique ; il y eut des processions, des feux de joie ; on fit une figure représentant la pragmatique, et elle fut brûlée publiquement. Le roi eut quelque confusion d'avoir été ainsi trompé ; selon son caractère, il en fut quitte pour laisser le Parlement agir en toute liberté, et maintenir la pragmatique. Ce fut pendant tout son règne et pendant longtemps encore une querelle non terminée entre la France et le pape.

Le roi reçut l'hommage du duc de Bretagne, et se mit fort en peine pour que ce prince ne gagnât aucun de ses serviteurs. Il voyait bien qu'avant peu l'on tramerait quelque chose contre sa puissance. Le duc de Bretagne avait apporté de riches présents pour distribuer à la cour. Le roi défendit aux seigneurs de les accepter ; il n'y eut guère que le comte de Dunois et l'amiral à qui il fut permis d'offrir une fête au Duc. Le roi s'en alla ensuite faire son pèlerinage à Redon, non sans donner beaucoup d'inquiétude au duc de Bretagne. Car on craignait toujours qu'il n'eût quelque dessein en tête, et chacun commençait à ne se guère fier à ce qu'il disait.

Le roi, en partant de Bretagne, s'en alla à Saint-Jean-d’Angély ; puis quelque temps après à Bordeaux. C'était en cette ville qu'était mort, peu auparavant, Pothon de Saintrailles, maréchal de France. Il avait été un des plus vaillants capitaines du roi Charles VII. Toujours il avait tenu loyalement son parti, sacs qu'on eût de reproches à lui faire. De tous ceux qui avaient combattu avec tant de courage, dans le temps où tout semblait perdu, aucun n'était demeuré si célèbre que Sain-traille. Ou disait communément que, si le royaume n'avait pas été perdu, c'était grâce à lui et à la Hire.

Pendant que le roi visitait ainsi son royaume, le duc de Bourgogne tomba grièvement Malade à Bruxelles, au mois de février 1462. On désespéra de sa vie ; les médecins regardaient sa mort comme certaine. Son fils, qui était au Quesnoy, accourut en grande hâte ; il ordonna des processions et des prières publiques dans toutes les villes des états de Bourgogne, et le peuple les faisait de grand cœur, tant on craignait de perdre un si digne seigneur[11]. Son fils lui montra une extrême tendresse ; il le veillait jour et nuit, et passa quatre jours sans se coucher. « Mon fils, lui disait le Duc », car il avait sa connaissance, « ne vous mettez point tant en peine pour moi ; vous pourriez en tomber malade, et j'en serais bien affligé. Puisqu'il plaît à Dieu que je le sois, il vaut mieux que ce soit moi seul. » Mais son fils ne le voulait point quitter, et même lorsque, pour contenter son père, il feignait de s'aller reposer, il était toujours là auprès du lit. La Duchesse était sortie de son ermitage de Nieppe, et lui donnait tous ses soins. Enfin, il en réchappa ; sa convalescence fut longue, et jamais il ne retrouva toutes ses forces, ni sa santé.

Les médecins ordonnèrent qu'il se fît raser la tête ; et, comme il ne voulait pas être le seul, il ordonna que tous les gens de sa cour et même toute la noblesse se fissent aussi couper les cheveux[12]. Il y eut plus de cinq cents gentilshommes qui s'empressèrent de lui obéir tout aussitôt. Messire Pierre de Vachembach et quelques autres de ses serviteurs furent préposés à l'exécution de cette ordonnance ; dès qu'ils voyaient un homme noble avec des cheveux longs, ils les lui faisaient couper au plus vite.

Vers le mois de juillet de cette année, un pauvre gentilhomme de Bourgogne, nommé Jean Dini, s'en vint trouver le comte de Charolais, et lui raconta qu'il avait, quelque temps auparavant, été chargé d'aller en Lombardie chercher du poison pour le faire mourir ; cette commission, disait-il, lui avait été donnée par Coustain, premier valet de chambre du Duc. Il remit plusieurs lettres de Coustain, où il était question de ce complot. Coustain refusait maintenant de lui payer la somme d'argent qu'il lui avait promise, et ils étaient en furieuse querelle[13]. Dini se porta formellement accusateur, et le Comte lui Ordonna d'aller tenir prison à Rupelmonde. Ensuite il se rendit chez le Duc, et lui dit : « Je viens, non comme votre fils légitime et unique, mais comme le plus pauvre homme de vos états, vous demander justice d'un homme de votre hôtel. » Il raconta ce qu'il venait d'apprendre, et montra les lettres qui étaient en effet de l'écriture de Coustain. Le Duc lui promit que justice serait faite. Or, il n'avait point de serviteur qui lui fût plus cher que Coustain ; il se fiait pleinement à lui, et lui accordait toute faveur. Il y avait bien peu d'offices qui ne fussent donnés à sa recommandation, et sur lesquels il n'eût quelque chose. Le Duc l'avait fait chevalier[14] ; il était riche de cent mille florins, et ses gages étaient de dix mille par an : lui, qui était arrivé dans l'hôtel vêtu d'une méchante robe de toile, mandé par un de ses parents, garde des joyaux.

Le lendemain, le Duc était à sa fenêtre avec la Duchesse, regardant dans le parc ; il vit Coustain qui, selon sa coutume, s'amusait à chasser, car tout lui était permis. Le Duc l'appela ; l'autre croyait que c'était pour rire et plaisanter ainsi qu'à l'ordinaire. « Coustain, lui dit le Duc, il y a un homme à Rupelmonde qui charge grandement ton honneur ; je te commande d'y aller avec le sire d'Auxy ; va mettre tes houseaulx, et pars tout de suite. » Coustain alla s'habiller richement, monta un beau cheval, se fit suivre de quatre hommes à lui, et s'en alla à l'hôtel du ber d'Auxy. On se mit en route avec une escorte d'archers, ce qui commença à étonner Coustain. Lorsqu'on fut hors de la ville, le sire d'Auxy lui commanda de quitter son destrier et de monter sur une petite haquenée, car il était prisonnier.

Le comte de Charolais arriva à Rupelmonde aussitôt qu'eux ; il voulut interroger lui-même Coustain ; le bâtard de Bourgogne, l'évêque de Tournai et le sire de Croy furent présents. Dini fut amené et renouvela sa déclaration. Il y eut de vives paroles entre l'accusé et lui ; cependant, sur les menaces de la torture, Coustain avoua tout, dit-on ; seulement il commença par dire que cette drogue était non point pour faire périr le Comte, mais pour gagner sa bonne grâce. On lui fit ensuite confesser que c'était un poison qui ne devait laisser vivre monsieur de Charolais qu'un an après qu'il l'aurait pris. Après tous ces aveux, qui furent tenus fort secrets, le prisonnier fut traduit devant le conseil du Duc, et condamné. Il demanda à parler au Comte avant de mourir, et l'on ignora ce qu'il lui avait dit. On vit de loin que, presqu'à chaque parole, monsieur de Charolais faisait le signe de la croix, comme s'il eût appris quelque chose de grave et de merveilleux. Dini fut aussi exécuté pour n'avoir révélé le complot que parce que l'autre lui avait refusé son paiement. Il ne voulait point croire que Coustain eût péri, et l'on fut obligé de lui montrer sa tête pour le persuader. On saisit aussi un chanoine d'Arras, grand ami de Coustain ; celui-là se sauva de prison, et au bout de quelque temps revint à Arras, où on le laissa paisible. Les biens de Coustain avaient été confisqués, le Duc les rendit à sa veuve. Le bruit se répandit aussi que c'était lui qui avait empoisonné madame de Ravenstein, morte quelque temps auparavant, parce qu'elle avait trouvé mauvais que sa femme tînt un plus grand état qu'une princesse. Toute cette affaire parut fort singulière ; on en parla beaucoup, mais on en savait peu de chose.

Cependant la reine d'Angleterre était arrivée en France ; le roi l'avait fort bien reçue ; il avait tenu avec elle sur les fonts de baptême le fils que venait d'avoir la duchesse d'Orléans, et qui depuis fut le roi Louis XII. Il lui faisait espérer des secours contre le roi Édouard. Dans le même moment le Duc de Bourgogne négociait pour le renouvellement des trêves. Le roi lui envoya une ambassade à ce sujet, et l'on devait en outre lui demander son consentement pour établir la gabelle du sel en Bourgogne. Jamais elle n'y avait été reçue, et le traité d'Arras s'y opposait expressément ; le Duc s'y refusa, comme on peut croire. Quant aux affaires d'Angleterre, il répondit qu'il avait conclu, non une alliance, mais des trêves avec le roi Édouard, ainsi qu'il en avait le droit. Le roi de France n'en fit pas moins publier une défense générale à tous ses sujets, de donner aide ou renfort aux Anglais, et même.de commercer avec eux. Le duc de Bourgogne envoya Jean de Croy sire de Chimay, en ambassade, pour se plaindre de la manière dont on en usait envers lui[15]. Le sire de Chimay eut à grand'peine une audience du roi ; encore ne fut-elle pas solennelle ; le roi permit seulement que l'ambassadeur du Duc lui parlât, comme il sortait de sa chambre ; et, sans presque l'écouter, il dit : « Quel homme est-ce donc que le duc de Bourgogne ? est-il donc d'une nature ou d'un autre métal que les autres princes et seigneurs du royaume ? » Le sire de Chimay se sentit offensé d'entendre ainsi parler de son maître. « Oui, sire, répliqua-t-il, il est d'un autre métal, car il vous a gardé et soutenu contre la volonté du roi Charles votre père, et contre l'opinion de tous ceux qui vous étaient opposés dans le royaume, et nul autre prince ou seigneur ne l'eût osé faire. » Le roi ne répondit rien, et rentra dans sa chambre. Chacun demeura surpris de la témérité du sire de Chimay. « Comment avez-vous osé parler ainsi au roi ! » lui dit le comte de Dunois. « Quand j'aurais été à cinquante lieues d'ici, répliqua le seigneur bourguignon, si j'avais cru que le roi eût seulement la pensée de m'adresser de telles paroles, je serais revenu exprès pour lui parler comme j'ai fait. »

Cependant il n'en résulta pour le moment aucune brouillerie ouverte entre les deux princes. Le roi était occupé à d'autres soins ; il s'était rendu dans les provinces du midi pour y traiter une affaire où l'engageait le comte de Foix. Ce seigneur, après avoir été un des plus puissants conseillers du feu roi Charles, venait de conclure son arrangement avec le roi Louis, et avait obtenu en mariage, pour son fils le vicomte de Castelbon, madame Magdeleine de France. Il s'agissait pour lui d'obtenir des secours du roi, pour le roi d'Aragon son beau-père.

Jean II, roi d'Aragon, avait épousé l'héritière de Navarre ; il en avait eu un fils et deux filles. Lorsque son fils, qu'on nommait le prince de Viane, eut atteint sa majorité, il réclama la couronne de Navarre, à laquelle il avait droit ; car sa mère était morte. Le roi, gouverné par sa seconde femme, fit emprisonner le prince de Viane. La révolte d'une-portion de ses sujets le contraignit à mettre son fils en liberté, tuais il ne sortit de prison que pour mourir peu après, non sans soupçon de poison. Pour se procurer un appui contre le parti qui lui était opposé, le roi d'Aragon s'engagea à laisser la Navarre après sa mort au comte de Foix son gendre ; pour mieux l'assurer de cet héritage, il lui livra même son autre fille Blanche, que le roi de Castille, Henri l'impuissant, avait répudiée. Elle mourut en prison, et y fut, disait-on, assassinée.

Tous ces crimes ne firent qu'exciter plus vivement à la révolte la Catalogne et le Roussillon. La reine d'Aragon était assiégée dans Gironne, et cette forteresse était vivement pressée. Ce fut alors que le roi Louis, après avoir eu une entrevue avec le roi d'Aragon, lui prêta une somme d'environ sept cent quatre-vingt mille livres, destinée à solder onze cents lances françaises, que le comte de Foix emmena tout aussitôt en Catalogne. Le maréchal de Cominges, le sire d'Albret, Geoffroy de Saint-Belin, Jean et Gaspard Bureau, enfin les meilleurs capitaines de France, faisaient partie de cette entreprise. Le prix que le roi avait mis à ce secours était de retenir en ses mains le comté de Roussillon et la Cerdagne jusqu'à parfait remboursement.

Ce fut après avoir terminé ce traité que le roi revint eu Touraine, et qu'il commença à s'occuper des intérêts de la reine d'Angleterre ; mais il ne voyait pas grand'chose à gagner de ce côté, et ne se portait à aucune grande entreprise pour la secourir. Il recevait en même temps les ambassadeurs du roi Edouard. Enfin, madame Marguerite signa un traité où elle s'engageait à rendre Calais à la France, si le roi Henri était remis sur le trône ; le roi de France lui prêta une somme de vingt mille livres, et envoya environ deux mille combattants sous les ordres du sire de Brezé ; cet ancien favori du roi Charles venait de se réconcilier avec le roi. Toutefois, s'il lui confiait une entreprise si hasardeuse, c'était bien dans l'espoir, disait-on, qu'il n'en reviendrait pas[16].

Cette expédition ne fut pas heureuse, mais le sire de Brezé s'y fit grand honneur et n'y périt point. Le vaisseau qui portait la reine fut d'abord séparé par les vents du reste de la flotte. Le sire de Brezé fut contraint de débarquer dans une petite île près de la côte. Il y fut assailli par des forces considérables, perdit presque tout son monde, et parvint cependant, dans une barque, jusqu'à Berwick, où il amena à la reine ce qui lui restait de compagnons. Tout manquait en même temps à cette malheureuse princesse. Le duc de Somerset et les autres seigneurs d'Angleterre, qui avaient toujours ténu son parti, venaient de se soumettre et l'abandonnaient. Elle ne perdit point courage ; le roi son mari vint là rejoindre. Ils s'avancèrent, presque sans nulles forces, dans le comté de Northumberland. Peu à peu leur parti reprit de l'espérance et de l'ardeur. Le duc de Somerset et ceux qui avaient fait serment an roi Edouard revinrent à leurs premiers sentiments. La reine eut, bientôt après, une armée considérable ; mais la fortune lui fut contraire. Elle perdit une grande bataille à Exham ; toute son armée fut dispersée. Les principaux seigneurs de son parti furent faits prisonniers et mis à mort. Le roi son mari, errant et fugitif, eut peine à s'échapper.

Pour la reine, au milieu de la déroute, elle se jeta dans une forêt avec son jeune fils. Des voleurs la rencontrèrent, la dépouillèrent de ses riches joyaux, et l'auraient peut-être mise à mort, si une querelle ne s'était émue entre eux pour le partage du butin. Pendant qu'ils se battaient, elle s'enfonça plus avant dans le bois ; elle y rencontra un autre brigand. Abattue par la fatigue et ne sachant que devenir, elle résolut de se confier à cet homme. « Sauve le fils de ton roi, » lui dit-elle. Il ne la trahit point, l'aida dans sa fuite et lui servit de guide. Elle gagna la côte, se mit dans un bateau de pêcheur, et arriva à l'Ecluse dans les états du duc de Bourgogne. Le sire de Brezé était resté enfermé dans la forteresse d'Aluewick. Les Anglais l'y assiégèrent ; il refusa de se rendre, et attendit le secours des Écossais, qui en effet vinrent le délivrer. Il se hâta alors d'aller rejoindre la reine.

Elle s'était rendue au port de l'Ecluse, où, par les ordres du duc de Bourgogne, elle avait reçu un honorable accueil. Ce prince n'avait jamais semblé favorable à son parti. Lorsqu'elle avait été triomphante, les fils de son adversaire le duc d'York, s'étant réfugiés à Calais, avaient été secourus par le duc Philippe ; en ce moment même, il traitait avec le roi Edouard. Toutefois il 'n'avait aucun désir de prendre sa querelle, ni de se mettre pour cela en guerre avec le roi de France, qui, de son côté, n'avait pas non plus un grand zèle pour l'autre faction. D'ailleurs nul prince ne savait, eu toute occasion, se conduire plus noblement que le duc Philippe. Madame Marguerite était reine d'un grand royaume, de la maison de France comme lui, femme d'un prince de Lancastre, dont il était aussi proche parent ; c'en était assez pour qu'il ne songeât qu'à lui faire honneur. Elle fut partout défrayée aux dépens du Duc. Lorsqu'elle passa à Lille, le comte de Charolais vint au-devant d'elle, loin hors de la ville. Il lui envoya ses archers pour l'escorter, de crainte des coureurs de la garnison de Calais. Elle voulait aller le voir à Hesdin ; il la prévint, et arriva jusqu'à Saint-Pol, où il lui donna de grandes fêtes. Comme elle manquait d'argent, il lui remit deux mille écus d'or, et cent à chacune des femmes qui l'accompagnaient. Il fit aussi un riche présent au sire de Brezé, en récompense des bons soins qu'il avait eus pour la reine. Enfin, les archers de Bourgogne la conduisirent jusque dans le duché de Bar, chez son frère le duc de Calabre.

Madame Marguerite fut bien surprise et contente d'une telle réception. Elle avait regardé le duc Philippe comme un de ses plus grands ennemis, et elle avait dit souvent que, si elle le tenait, elle lui ferait passer une hache entre la tête et les épaules. Maintenant elle répétait que c'était un grand malheur pour elle d'avoir connu si tard le bon Duc, et que, si elle avait eu plus tôt recours à lui, elle ne serait pas ainsi chassée de son royaume. Il ne fut pas moins généreux pour les seigneurs de sa faction, qui vinrent chercher refuge en ses états. D'abord ils ne s'y montraient point, craignant d'être livrés au roi Edouard. On vit pour lors un duc d'Exeter s'en aller de maison en maison pour trouver sa vie, sans même avoir de chausses à ses jambes. Il était pourtant proche parent de la royale maison de Lancastre, et il avait épousé la sœur du roi Edouard. Le duc de Somerset, frère de celui qui venait d'être décapité, se trouvait tout aussi pauvre et malheureux. Le Duc les découvrit, et leur fit donner une petite pension[17]. Leur misère était un merveilleux exemple des voies de la Providence. C'étaient les fils de ces seigneurs anglais qui, trente ans auparavant, avaient conquis le royaume de France, et s'y gouvernaient avec tant d'orgueil ; maintenant ils recevaient la charité d'un prince de France. « Voyez, disaient les hommes sages, si Dieu, comme le croit le vulgaire, ne punit pas les gens, et s'il endure longtemps les mauvais princes et les seigneurs de méchante conduite. »

Le roi Louis ne s'obstina point dans les projets contre l'Angleterre. Il était retourné dans les provinces du midi pour terminer l'affaire du Roussillon, que le roi d'Aragon eût bien voulu conserver après l'avoir vendu. Il avait même excité une sédition à Perpignan, et le roi fut obligé d'y envoyer Jacques d'Armagnac, fils du comte de la Marche, et petit-fils du connétable, qui avait alors la plus grande faveur du roi. Il venait d'être fait duc de Nemours et pair du royaume. Ce fut lui qui eut ordre d'aller réduire la ville de Perpignan ; ce qui présenta peu de difficulté.

Le roi d'Aragon avait aussi voulu employer, contre le roi de Castille, le secours qui lui avait été accordé contre la Catalogne seulement. Mais les Français s'étaient refusés à le servir contre le plus ancien et plus fidèle allié du royaume. Le roi, craignant cependant que Henri IV, roi de Castille, n'eût conçu quelque mauvaise volonté contre lui, proposa une entrevue, et vint à Bayonne pour y régler les différends de la Castille et de l'Aragon, dont il avait désiré être le médiateur et l'arbitre. Il espérait bien y gagner quelque chose, et voulait faire valoir les droits qu'il prétendait sur la Biscaye. Après plusieurs conférences tenues à Bayonne, il conclut enfin un traité, dont aucune des parties ne fu t contente, pas même lui, qui n'eut point ce qu'il désirait. Il avait cependant gagné à ses intérêts le connétable d'Aragon, en lui faisant une pension de vingt mille livres.

L'entrevue des deux rois se fit ensuite au bord de la Bidassoa[18]. Le roi et les seigneurs de Castille s'y montrèrent avec grande magnificence ; le roi Louis avec sa simplicité accoutumée, qu'imitaient, pour lui plaire, tous les gens de sa cour. Il avait un habit court de gros drap et un chapeau tout uni, avec une image en plomb. Les Espagnols se moquaient de son avarice. De leur côté les Français se raillaient du roi de Castille, qui était laid et de mauvaise façon, qui ne montrait ni esprit ni volonté, et se laissait conduire absolument par ses conseillers, surtout par son favori Bertrand de la Cueva, comte de Ledesma. C'était un homme de petite condition, qui était devenu riche et puissant en gouvernant le roi de Castille. Il étala une magnificence qui donna aussi beaucoup à parler. La voile du bateau dans lequel il passa la rivière était en drap d'or ; il portait des brodequins brodés en pierres précieuses.

Les deux rois allèrent ensemble au château d'Ustaritz, où était venue la reine d'Aragon, et se quittèrent, après deux jours, avec moins de bonne volonté l'un pour l'autre qu'ils n'en avaient auparavant.

Lorsqu'à son retour le roi passa à Bordeaux, le comte de Dammartin, ennuyé de vivre dans la crainte et dans la retraite, vint se présenter. Le sire de Bort, écuyer du roi, voulut bien l'introduire. « Demandez-vous justice ou miséricorde ? lui dit le roi. — Justice, répondit le comte de Dammartin. — Hé bien je vous bannis pour toujours du royaume. » Aussitôt il lui fit donner une forte somme et des archers pour le conduire jusqu'en Allemagne. Le sire de Bort fut ensuite condamné, par le Parlement de Toulouse, à demander pardon à genoux au roi, pour avoir follement et indiscrètement introduit en son hôtel le comte de Dammartin[19].

Le Parlement de Paris continuait cependant sa procédure ; les biens du comte de Dammartin avaient été mis sous la main du roi. Le sire Charles de Melun, maître-d'hôtel du roi capitaine de Vincennes, gendre du baron de Montmorency, était fait donner la garde, et comptait bien en avoir la possession. Pour plus de précaution, il voulut d'abord s'assurer les meubles ; avec son frère, le sire, de Nantouillet, il s'en alla à Saint-Fargeau, à Dammartin, à Rochefort, au superbe hôtel Beautreillis à Paris, enfin à tous les logis du comte, enlevant la vaisselle d'argent, les tapisseries, les lits, les papiers, et jusqu'aux grilles de fer qui fermaient les cours. Puis il n'eut plus d'autre soin que de faire condamner le comte de Dammartin, et de solliciter contre lui, au nom du roi, les juges du Parlement. Il alla même jusqu'à supprimer une déclaration écrite qu'il avait été chargé par le roi de remettre au procureur-général, quand il sut qu'elle serait plutôt favorable que contraire à l'accusé.

Le sire de Melun se réunit ensuite avec les héritiers de Jacques Cœur, qui, munis de lettres du roi, appelaient du jugement rendu coutre leur père par des commissaires intéressés, et demandaient la restitution de leurs biens.

Le comte de Dammartin crut que sa présence lui serait plus favorable que nuisible ; il se remit aux mains du baillif de Mâcon, et fut conduit en prison à Paris. Enfin intervint, sur la poursuite du sire de Melun, un arrêt qui déclara Antoine de Chabannes comte de Dammartin convaincu des crimes qu'on lui imputait, le condamna au bannissement perpétuel dans l'île de Rhodes, et confisqua tous ses biens. Une part fut rendue aux enfants de Jacques Cœur, dont il avait été le juge, et qu'il avait frauduleusement dépouillé. La déposition qu'il avait jadis faite contre le Dauphin, lorsque ce prince avait quitté la cour de son père, fut déclarée calomnieuse. Comme ensuite il ne put fournir caution qu'il garderait son ban, il fut enfermé à la Bastille.

Le roi venait encore de terminer une affaire de grande importance, et qui avait occupé longtemps les conseillers de son père. Par le traité d'Arras, les villes de la Somme avaient été engagées au duc de Bourgogne pour une somme de quatre cent mille francs, afin de le payer des dommages qu'il pourrait souffrir en se mettant en guerre avec les Anglais. Du moment que le Duc concluait, à lui seul, des trêves avec l'Angleterre, ce gage ne lui était plus nécessaire. Sous le feu roi, le conseil de France avait prétendu qu'il existait une promesse secrète du duc de Bourgogne, par laquelle il s'engageait à restituer ces villes sans recevoir aucun paiement[20] ; mais on ne produisit pas cette promesse, et l'enquête qui fut faite à ce sujet ne donna pas de preuves suffisantes. Le roi Louis pensa que, même en acquittant les quatre cent mille francs, il ferait une chose utile à sa puissance et au royaume. Déjà il avait traité de ce rachat avec le comte de Charolais ; le trouvant peu favorable, il lui avait laissé espérer que l'affaire serait différée jusqu'à la mort du duc Philippe.

Cependant le roi avait un autre moyen, et plus efficace encore, d'en venir à ses fins auprès de la cour de Bourgogne. Il avait de plus en plus mis dans ses intérêts les sires de Croy, et surtout Antoine, qui était même son serviteur comme grand-maître de France. Il avait confié à lui et au sire de Lannoy son neveu, des pouvoirs pour traiter, aussi bien pour la France que pour la Bourgogne, avec les ambassadeurs du roi Édouard d'Angleterre, et pour conclure une trêve. Il venait de lui donner le comté de Guise avec la baronnie d'Ardes et les châtellenies de Saint-Omer, déclarant en même temps qu'il prenait sous sa protection et défendrait, envers et contre tous, la maison de Croy. C'était une sorte de profession d'inimitié contre le comte de Charolais, adversaire public de messieurs de Croy.

Ce prince venait de se faire encore un autre ennemi puissant auprès de son père. Sur quelques soupçons, ou d'après de secrets avis, il lit arrêter un apothicaire de Bruxelles. Après l'avoir interrogé, il demanda au comte d'Étampes de lui remettre entre les mains un de ses serviteurs, nommé Charles de Noyers, et Jean des Bruyères, son médecin. Ces trois hommes et quelques autres ayant été soumis à une enquête, le comte de Charolais envoya le sire de Moui vers le roi, pour porter plainte coutre le comte d'Étampes. Le chancelier de France et maitre Adam Roland, président du Parlement, furent commis pour entendre cette déclaration. Elle portait, d'après l'aveu de Noyers et de des Bruyères, que le comte d'Étampes et un moine noir avaient fait fabriquer des figures de cire d'un pied de hauteur, les avaient baptisées de l'eau courante d'un moulin ; puis que les noms de Louis, Philippe et Charles avaient été écrits au front de trois de ces figures ; au dos était le mot de Bélial ; sur l'estomac le nom de Jean, comte d'Étampes. Le sortilège avait pour but d'obtenir les bonnes grâces de Louis, roi de France, et de Philippe, duc de Bourgogne ; les maléfices opérés sur la troisième figure devaient faire tomber en langueur Charles, comte de Charolais.

Le roi fut surpris d'un tel récit, et en écrivit au sire de Croy, qui répondit qu'il n'avait nulle connaissance de cette affaire. Les chevaliers de la Toison-d'Or avaient cependant été convoqués par le Duc pour entendre la plainte de son fils. Aucune suite ne fut donnée à la procédure. Le comte d'Étampes se retira en France, mécontent du comte de Charolais ; et celui-ci, ne trouvant point qu'on lui fît justice, murmura plus que jamais contre le gouvernement de son père. Le comte de Saint-Pol l'excitait de tout son pouvoir ; on savait depuis longtemps que c'était lui surtout qui avait inspiré tant de haine à monsieur de Charolais contre les Croy et le comte d'Étampes.

Dès que le comte de Charolais sut que l'on traitait du rachat des villes de la Somme, il envoya à son père le sire d'Himbercourt et le sire de Contay, afin de lui représenter combien il serait dommageable, pour la puissance de la maison de Bourgogne, de perdre des villes aussi importantes qu'Amiens, Abbeville et Saint-Quentin, et comment l'Artois allait se trouver sans défense. Il ajoutait que les peuples de cette province, se désolant d'une telle pensée, l'avaient conjuré de s'y opposer. D'ailleurs le Comte pensait bien que le prix du rachat serait promptement dissipé par les favoris de son père ; tandis que, si l'affaire se traitait lorsqu'il aurait recueilli son héritage, cette somme viendrait emplir son trésor. Il écrivit aussi au roi, lui rappelant ses promesses.

Le roi n'en continua pas moins à suivre cette affaire. Le Duc était vieux ; son esprit et sa volonté commençaient à s'affaiblir un peu. Le sire de Croy s'était emparé de toute sa confiance ; grâce à lui, la négociation fut bientôt conclue. Afin que rien ne pût la retarder, le roi emprunta aux riches marchands, aux abbayes, aux évêchés ; ne pouvant rassembler quatre cent mille écus, il prit l'argent des dépôts et consignations, la solde des troupes et les gages des officiers. Lorsque la somme fut complète, maître Chevalier, trésorier de France, escorté de cent lances et de deux cents archers, se rendit auprès du comte d'Eu, la déposa entre ses mains. De là il vint à la cour de. Bourgogne ; le Duc, de son côté, remit les villes de la Somme à la garde du comte d'Etampes.

Le roi, après avoir convoqué, non les États-généraux du royaume, mais les États de chaque province, afin de leur demander les subsides nécessaires pour rembourser les sommes qu'il venait d'emprunter, se mitent route pour Hesdin, où se tenait le duc de Bourgogne, dans le beau château que le duc Jean son père y avait fait construire, et qu'il avait embelli durant toute sa vie. Il fit, comme on peut croire, grand honneur au roi. Comme il n'était pas encore bien rétabli de sa maladie, le roi lui avait écrit de ne pas se fatiguer à venir au-devant de lui. Il n'alla donc qu'à la porte de la ville. Les deux princes s'embrassèrent, puis chevauchèrent à côté l'un de l'autre, parlant familièrement, et riant ensemble. Le roi n'était pas plus pompeux en ses vêtements qu'à la coutume ; il portait son gros pourpoint de futaine, et son vieux chapeau noir.

Il passa près d'un mois avec son oncle de Bourgogne. Son séjour lui servi t encore à traiter lui-même avec les ambassadeurs anglais du roi Édouard, qui venaient de conclure à Saint-Orner une trêve avec la France et la Bourgogne ; ils se refusèrent d'abord à venir trouver le roi. Comme il ne croyait jamais ses affaires bien faites quand il ne s'en mêlait pas en personne, tant il était méfiant et rempli d'impatience, il employa le duc Philippe, et les ambassadeurs finirent par se rendre à Hesdin. Le roi leur fit grand accueil, et leur parla beaucoup de l'avantage qu'auraient la France et l'Angleterre de rester en paix. Selon son usage, il sut bien leur faire accepter de l'argent ; sous prétexte de réparer le dommage causé pendant la trêve à des habitants de Calais ; sir Thomas Vaughan toucha une somme considérable.

Pendant que le roi se trouvait en si grand crédit auprès du duc de Bourgogne, il voulait encore traiter du rachat des villes de Douai, Lille et Orchies, jadis engagées au comte de Flandre. Cette fois, il ne put rien obtenir ; on lui répondit par la concession perpétuelle et héréditaire faite depuis au duc Philippe-le-Hardi.

Le comte de Charolais, qui était pour lors retiré à Gorcum, en Hollande, se refusa obstinément aux instances de son père, et ne voulut point venir à Hesdin, tant que le comte d'Étampes et le seigneur de Croy, ses mortels ennemis, seraient auprès du roi et du Duc. Son inimitié avec le roi était maintenant déclarée, et ils ne gardaient plus de ménagement l'un envers l'autre. Le roi avait découvert de secrètes intelligences entre le comte de Charolais et le duc de Bretagne. Des messagers avaient été arrêtés, des lettres saisies ; le Parlement avait pris connaissance des projets formés en Bretagne contre le roi. Le comte de Saint-Pol et le sire de Genlis, favoris du comte de Charolais, avaient été ajournés pour avoir pris part à ces complots. Le roi avait déjà, depuis quelque temps, retiré au Comte sa pension, et le gouvernement de Normandie. En reprenant possession des villes de la Somme, il avait tout aussitôt renvoyé de leurs offices les sires de Saveuse, de Crèvecœur, de Hautbourdin, qui étaient clans le parti du Comte, et les avait remplacés par des parents et des amis de la famille de Croy. Il offrit même au vieux Duc de l'aider à remettre son fils dans l'obéissance ; mais ce prince avait trop de sagesse pour accepter un tel secours. Le comte de Nevers, frère aîné du comte d'Étampes, s'était mis dans les intérêts du comte de Charolais, et traitait même avec lui de la vente du comté de Rethel ; le roi lui fit signifier d'avoir à se rendre sur-le-champ auprès de lui.

Ainsi occupé de la prise de possession des villes de la Somme, de ses négociations avec les Anglais, et surtout du soin de se conserver, en dépit des efforts du comte de Charolais, toute l'amitié du duc Philippe, le roi passa l'hiver sur les marches de Flandre et de Picardie, à Abbeville, à Arras, à Tournay ; toujours voyageant avec un fort petit train ; se logeant de préférence dans de simples maisons de chanoines, d'échevins ou de bourgeois ; fuyant les beaux hôtels et les vastes demeures ; séjournant même dans les bourgs ou les villages. Il aimait à se familiariser avec gens de tous états, et s'amusait à rire et à se gausser avec eux. D'ailleurs toujours occupé de ses affaires, lorsqu'il lui venait quelque idée dans la tête, ou qu'il imaginait quelque ordre à donner, il n'avait aucun répit que ce ne fût fait. Comme il voyageait souvent sans avoir de secrétaires, soit à cause de la petitesse de son cortège, soit parce que les gens en qui il avait pris de la confiance étaient presque toujours employés à des messages, il fallait se servir du premier venu pour dicter ses lettres. Si bien qu'un jour, dans un village, il avisa, au milieu des gens qui étaient venus sur son passage, un homme qui portait une écritoire à sa ceinture. Il l'appela et lui ordonna de se mettre aussitôt en besogne. Ce clerc de village débouche aussitôt l'étui de son écritoire pour en tirer une plume ; mais voilà qu'il en sort deux dés qui roulent par terre. « Quelles dragées sont celles-ci ? dit le roi. — Remedium contra pestem, reprit le scribe sans se troubler. — Tu m'as l'air d'un gentil paillard, continua le roi charmé de sa réponse et de sa contenance ; tu es à moi. » Et en effet il le prit à son service[21].

Pendant son séjour à Hesdin, le roi avait essayé de détourner le duc Philippe de son entreprise de la croisade. Elle tenait plus que jamais à cœur au bon Duc. L'accomplissement de ses promesses lui semblait un devoir auquel il ne pouvait manquer. Naguère encore, durant la cruelle maladie dont il avait pensé mourir, le jour même où était arrivé l'évêque de Ferrare chargé par le pape de venir lui rappeler son vœu, sa guérison avait commencé, et c'était un nouvel avis du ciel. Le roi lui représentait comment il était vieux et infirme : comment il ne serait pas sage d'abandonner le gouvernement de ses états : comment il était en discorde avec son fils : comment tout était périlleux et troublé en Angleterre. Il parvint à lui donner enfin quelque hésitation. Le pape en fut informé par l'évêque de Ferrare, et alors il écrivit au Duc une lettre bien éloquente, comme il savait les écrire mieux que personne ; elle était conçue à peu près en ces termes :

« Pie, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à notre fils bien-aimé et noble homme Philippe, duc de Bourgogne, salut et apostolique bénédiction. Le bruit nous est venu que Votre Noblesse, qui, avec un si haut courage, avait promis de passer en Italie à la tête d'une puissante armée, pour de là aller en voyage contre les Turcs et contre cette cruelle bête Mahomet tant altérée de sang humain, a maintenant changé d'opinion. Nous ne savons si nous devons croire un tel bruit. Il n'est pas vraisemblable que vous, que nous connaissons ferme et persévérant, qui avez coutume de ne vous résoudre qu'après avoir longuement consulté, puissiez maintenant changer. Nous savons bien que plusieurs grands personnages se sont mis en devoir d'empêcher votre départ. Votre très-noble et chère sœur, votre fils bien-aimé vous ont parlé avec véhémence, entremêlant leurs tendres prières de larmes et de soupirs. Toutefois ils n'ont pu vous fléchir ; il n'est donc pas croyable que votre persévérance ait maintenant succombé. Votre vœu, fait publiquement, est inviolable, car il est dû à Dieu. Vouez et acquittez-vous, » dit l'Écriture. La puissance divine ne doit pas être trompée. Vous qui avez accoutumé de garder votre parole et de ne point décevoir les hommes, voulez-vous, contre votre naturel, manquer à un vœu saint et solennel ? N'avez-vous point dit à l'évêque de Ferrare que son arrivée vous apportait la santé ? Vos ambassadeurs ne sont-ils pas venus nous trouver à Tivoli, et nous demander si nous nous trouverions en personne à ce voyage ; et quand nous avons dit que oui, n'ont-ils pas affirmé que Votre Excellence viendrait ici ou mourrait en chemin ? La renommée a répandu par tout l'univers que le très-noble et très-puissant duc de Bourgogne a délibéré de faire la guerre aux Turcs avec le pape de Rome ; toute la chrétienté a entendu votre promesse. Les Vénitiens ont relevé leur courage et seront animés contre les Turcs ; les gens de Hongrie ont conçu l'espérance de se venger de leurs cruels ennemis ; toute la Grèce, toute l'Esclavonie commencent de penser à leur liberté ; les Turcs sont en crainte à cause de la gloire de votre nom. Qui pourrait donc croire que maintenant Votre Noblesse voulût changer de dessein, après tant de promesses et d'espérances données ? Voulez-vous rendre tristes et déconfortés les peuples fidèles à Dieu, et joyeux les ennemis de la croix ? Il ne vous est survenu aucun empêchement ; vous-même n'avez jamais pensé que votre vieillesse dût vous arrêter. Où sera votre honneur ? que deviendra votre renommée ? que dira le peuple ? Toute la chrétienté ne se croira-t-elle pas trahie ? La noble maison de France n'a-t-elle pas toujours préféré l'honneur à toutes choses ? Ne vous êtes-vous pas souvent jeté dans de plus grands périls pour défendre votre honneur ? Étant jeune, rien vous fut-il plus cher ? et maintenant, dans l'âge de la sagesse, avez-vous votre honneur en mépris ? Vous avez assez de prudence pour savoir quel péril et quel dommage adviendraient de votre séjour eu la maison. L'ennemi de la foi reprendrait force et courage ; eu apprenant que vous ne bougez pas, il deviendrait plus féroce contre l'Évangile. Nous avions déjà conçu l'espérance d'obtenir victoire assurée ; si vous manquez à votre promesse, tout devient incertain et douteux. Nos alliés, suivant votre exemple, perdront courage, et traiteront avec les ennemis.

« Le secours que vous pourriez envoyer n'aurait pas le même effet que votre personne ; il n'y a pas d'armée si grande que votre grandeur. Rien n'est si important à la guerre que l'autorité ; et la seule opinion a souvent donné la victoire. Si vous nous manquez, voyez quelle plaie vous nous ferez, vous dont le nom est si terrible aux ennemis de la foi, et en si grand honneur chez les chrétiens. Vous n'avez point de cause pour différer. Si vous partez, votre vie sera prolongée, les forces de votre corps augmentées ; vous reviendrez victorieux, plein de gloire et d'honneur. Au contraire, la colère de Dieu est à craindre si vous demeurez en la maison. Les maladies sont déjà venues vous assaillir, et vous-même avez dit qu'elles étaient un avertissement.

« Quant à nous, nous vous désirons et vous attendons ; nous irons avec vous, et toute l'Italie nous accompagnera. Les Florentins, qui sont gens puissants, riches et prudents, encore qu'on ait douté d'eux, nous fourniront aide et secours. Noble homme, François Sforce duc de Milan enverra son fils avec grand nombre de gens de pied et de cheval. Vous venant, toutes choses succéderont heureusement.

« Si, pour nos péchés, votre voyage est arrêté, nonobstant nous ne différerons point notre départ, et nous ne frauderons pas le peuple chrétien de ses espérances. Nous accomplirons notre promesse, et plus que notre promesse, afin que personne ne puisse dire : « Le pape Pie a promis cela et ne l'a point fait ; il a dit qu'il irait et n'y est point allé ; il s'est vanté en paroles magnifiques et n'a rien exécuté. » Nous partirons avec l'aide du Seigneur. Notre vieillesse appesantie, nos membres affaiblis, la goutte et nos autres infirmités, l'épargne des biens de l'Église, les périls de la mer, la crainte de la mort ne nous retiendront pas. Il faut bien une fois mourir, et nous ne pourrons avoir une plus honorable fin qu'en une armée guerroyant pour le nom du Christ. Ce n'est pas que je veuille marcher au combat ; la faiblesse de mon corps, le sacerdoce auquel il ne convient point de manier le fer, m'interdisent d'imiter les hommes d'armes. J'imiterai le saint patriarche Moïse, qui priait sur la montagne, tandis qu'Israël combattait les Amalécites. A genoux sur la poupe élevée d'un navire ou le sommet d'une montagne, je placerai devant mes yeux la sainte Eucharistie, et avec un cœur contrit et humilié, je demanderai au Seigneur la victoire pour nos soldats. Nous avons parfaite confiance que lui, pour la querelle de qui nous combattons, ne s'absentera point de nous. La bonté divine n'a pas accoutumé d'abandonner ceux qui espèrent en elle ; il lui est aussi aisé de vaincre avec un petit nombre qu'avec un grand, et le secours divin commence justement lorsque les secours humains sont désespérés. S'il lui plaît d'en disposer autrement, ce nous sera assez d'avoir fait notre devoir pour la défense de la religion. Le Seigneur est juste ; il n'exige point des humains plus qu'ils ne peuvent. Gardons-nous de contrevenir à la volonté divine ; ne faisons point dire que nous nous moquons du monde. Puisque notre voyage est, publié, efforçons-nous de satisfaire à Dieu et à l'opinion des hommes. Nous vous supplions, par la miséricorde de notre seigneur Jésus-Christ, et au nom de la charité, de faire de même, et de ne point faillir aux promesses qui vous ont engagé à Dieu et à nous. Ayez souvenance de Dieu et des biens que vous avez reçus de lui ; ne vous montrez pas ingrat ; ne portez pas plus d'attention à des discours humains qu'aux commandements divins ; prenez garde à votre âme et à votre honneur ; donnez cette consolation à nous et à tout le peuple chrétien, afin que Dieu vous console et vous secoure dans vos adversités. »

Il n'en fallait pas tant pour rendre au bon duc Philippe la ferme volonté d'accomplir sa pieuse entreprise. Il manda à Bruges, au 25 décembre 1463, tous les chevaliers qui avaient fait vœu avec lui, les principaux seigneurs et gentilshommes de ses états, les prélats et les députés des bonnes villes. Là, il leur déclara son intention d'aller combattre les ennemis de la foi, et de partir du port d'Aigues-Mortes, au mois de mai prochain. Tous furent avertis de se tenir prêts à partir sur de nouveaux ordres.

Le Duc avait aussi convoqué pour le i o janvier les États de Flandre, afin de régler le gouvernement pour le temps de son absence. Le comte de Charolais, qui continuait à se tenir en Hollande, écrivit au même moment à tous les membres des États qu'il les priait de se trouver avant le 3 janvier à Anvers, afin d'aviser avec eux aux moyens de se remettre dans les bonnes grâces de son père, dont le courroux lui causait tant de déplaisir. Dès que le Duc fut informé de ce que son fils avait écrit aux États, il s'en montra fort troublé, et défendit à tous de se rendre à l'invitation qu'ils avaient reçue ; mais il était trop tard ; déjà quelques-uns des députés étaient auprès du Comte[22].

Cependant, au jour désigné, l'assemblée des Etats fut ouverte à Bruges. Après que l'évêque de Tournai les eut remerciés de leur diligence à se rendre aux ordres de leur seigneur, il leur parla du chagrin que lui donnait la conduite de son fils. Le Duc prit alors la parole. « Oui, dit-il, ce qui m'afflige, c'est que mon fils se laisse gouverner par des gens que je n'aime point, et qui l'empêchent d'obéir à ma volonté. Au reste, vous allez entendre ce qu'il a écrit et les plaintes qu'il fait. » Un secrétaire fit lecture du papier que lui remit le Duc.

Le comte de Charolais s'excusait d'abord humblement de ne s'être point rendu auprès de son père, malgré le commandement exprès qu'il en avait reçu ; mais son intention était, disait-il, de ne pas venir, tant qu'il y trouverait ceux qui avaient voulu l'empoisonner, et qui avaient résolu sa mort. — Le Duc n'avait d'autres reproches à lui faire que de ne point aimer le sire de Croy ; et, certes, il avait moins que jamais cause de l'aimer, puisqu'il venait encore de procurer le rachat des villes de la Somme. — On imputait encore au Comte d'avoir mis dans son hôtel l'archidiacre d'Avalon, ancien serviteur du comte d'Étampes, après qu'il eut quitté ce prince. A cet égard, le Comte promettait de donner à son père des motifs suffisants. — Il se défendait aussi d'avoir fait délivrer par ses archers maître Antoine Michel son conseiller, lorsque récemment il avait été saisi en Hollande par ordre du Duc. Ce serviteur du comte de Charolais avait été soupçonné de porter son maître à se rendre indépendant, et à se déclarer comte de Hollande. Monsieur de Charolais niait absolument que jamais il eût connu un semblable projet.

Après cette lecture, le Duc ajouta qu'il ne pouvait, quant à présent, déclarer ses intentions, mais que bientôt il assemblerait encore ses États pour leur faire connaître ce qu'il jugerait à propos de faire. Cependant il garda quelques nus des plus sages députés, et entre autres l'abbé de Cîteaux, pour lui servir de conseils dans cette triste affaire.

Le Comte était venu à Gand ; l'évêque de Tournai, le sire de Goux, le sire Simon de Lalaing, l'abbé de Cîteaux et quelques autres, se rendirent auprès de lui. Ce fut le dernier qui porta la parole, et fit un discours bien docte et fort éloquent. Lorsqu'il eut pris sa conclusion, l'évêque de Tournai se jeta à genoux devant le prince, et fit aussi de belles remontrances. Le Comte, qui ne l'aimait guère, le laissait agenouillé, et lui montrait assez mauvais visage. « Monseigneur, disait le prélat, je ne suis pas seulement, venu comme serviteur de monseigneur votre père, mais comme évêque, et tenu, en cette qualité, de prêcher la paix et de calmer la haine. — Ah ! lui repartit le Comte, si vous n'aviez jamais été serviteur de mon père, vous n'auriez pas tant gagné. »

Ce qui offensait le plus monsieur de Charolais, c'est qu'on lui parlait de renvoyer ceux de ses serviteurs qui déplaisaient au Duc. Il ne pouvait croire que les États voulussent lui proposer une condition si dure. L'abbé de Cîteaux lui déclara que cependant c'était au nom des États qu'il avait parlé, et qu'il avait eu charge de s'exprimer ainsi. Pour lors le Comte ôta son bonnet, les salua gracieusement, les remercia de la peine qu'ils avaient prise, et de l'amour qu'ils lui montraient. « Je veux, mes loyaux amis, dit-il, vous montrer confiance, ne vous rien cacher de ma pensée, et vous dire les maux et maléfices que m'ont faits le sire de Croy et ses alliés.

« Dernièrement, lorsque je suis revenu de France, il a dit à la comtesse de Charolais qui était malade, que, s'il n'eût craint d'affliger d'autres que moi, il m'eût fait mettre en prison en tel lieu, que je ne ferais jamais de mal à lui, ni à personne. Il disait encore : — Ah ! voilà ce grand diable de retour ; tant qu'il vivra, on n'aura jamais de paix à la cour... Ce sire de Croy ose bien se comparer à moi ; il dit que ma puissance n'est rien devant la sienne, qu'il a le serment de neuf cents chevaliers et écuyers, qui ont juré de le servir jusqu'à la mort, et que l'Artois et les pays d'alentour sont à son obéissance... A quoi pense monsieur de Charolais, ajoute-t-il, de se fier à tous ses Flamands et ses Brabançons, qui l'abandonneront dans le péril, comme ils font toujours ? N'est-il pas, mes amis, que c'est méchamment parler ? Les gens de Flandre et de Brabant ne me sont-ils pas loyaux amis ? Je nie fie à eux, et je n'ai rien à craindre non plus de l'Artois et de la Picardie.

« L'orgueil du sire de Croy va si loin, qu'après ma retraite en Hollande, il assurait que je m'en étais allé par peur de lui, et que, lorsqu'il le voudrait, qu'il m'écraserait comme une gaufre entre deux fers... Il a envoyé l'heure de nia naissance au prévôt de Wasternes, cet habile astrologue, puis a dit à mon père qu'une dure fortune m'était prédite, et qu'il m'arriverait de grands malheurs. Il a aussi consulté ce prévôt sur le moyen d'entretenir toujours mon père en haine contre moi. »

Puis le comte de Charolais raconta aux députés l'aventure des figures de cire, et du sortilège par lequel le comte d'Étampes avait voulu le faire mourir.

« Messieurs et amis, dit-il pour achever, vous voyez si je me fie à vous, et si je vous ai tout dit. Consultez entre vous, et conseillez-moi ; certes j'en ai besoin. Vous ne voudriez pas me mettre aux mains de mes ennemis ; il en mésaviendrait, et vous en seriez fâchés. Je ne partirai point d'ici sans avoir eu votre réponse ; que Dieu vous, l'inspire bonne et sage ! »

Après avoir conféré une heure, les députés revinrent auprès de monsieur de Charolais. L'abbé de Cîteaux lui conseilla de se réconcilier avec son père, de mettre un peu sa grandeur à l'écart, de montrer quelque humilité, de se fier à la bonté de Dieu et aux prières de ses fidèles serviteurs, qui le préserveraient de out péril. « Monseigneur votre père aura, disait-il, si grande joie de vous voir, que c'est lui plus que tout autre qui vous gardera contre vos ennemis ; quant à vos serviteurs, ne leur donnez pas congé, mais ne les amenez pas avec vous. Prenez patience ; vous pourrez ensuite faire leur paix avec monseigneur. »

Le Comte les écouta doucement, et se résolut à suivre leurs bons avis. Trois jours après il partit pour Bruges, accompagné d'un grand et noble cortège. Son père envoya au-devant de lui le sire de Ravenstein, le bâtard de Bourgogne, une foule d'autres seigneurs et les magistrats .de la ville. Le sire de Croy s'était éloigné et était allé trouver le roi de France à Tournai. Monsieur de Charolais monta vers la chambre de son père, mit par trois fois les genoux en terre. « Mon très-redouté seigneur et père, dit-il, j'ai appris que vous étiez mécontent de moi ; si je vous ai aucunement troublé ou courroucé, je vous en crie merci.

« De toutes vos excuses, répondit le Duc, je sais bien ce qui en est ; mais, puisque vous êtes venu à merci, soyez-moi bon fils, et je vous serai bon père. » Puis il lui prit la main et lui pardonna tout. Les États furent ajournés au mois de mars. Cette réconciliation de leur seigneur avec son fils leur fut un grand sujet de joie. De là le Duc s'en vint à Lille retrouver le roi, qui n'avait pas quitté les marches de Flandre. Ils parlèrent encore de la croisade, et le roi recommença ses instances pour en détourner le Duc. Pour y mieux réussit', il lui promit que s'il voulait remettre son départ jusqu'au moment où l'on serait eu paix avec l'Angleterre, il lui donnerait une armée de dix mille combattons. De la sorte, il décida le Duc à différer d'une année. Seulement, pour ne point manquer aux promesses qu'il avait faites au pape, il résolut de faire partir tout aussitôt une armée de deux mille hommes, sous les ordres d'Antoine bâtard de Bourgogne. Ce dessein fut déclaré aux États à Bruges, et le Duc renouvela en leur présence le vœu d'être sur les marches de Turquie à la saint Jean 1465. Il y avait tant de bonne volonté contre les infidèles, que les excuses du Duc ne parurent pas suffisantes à beaucoup de gens. On disait que le démon s'était servi du roi Louis pour dissuader son oncle de Bourgogne de ce saint voyage, et pour le faire manquer à son honneur. Quant aux seigneurs et aux chevaliers du vœu du Faisan, ils étaient bien contents que le Duc dispensât eux et lui de ce saint engagement[23]. Mais les jeunes gens ne demandaient qu'à partir pour aller chercher les aventures. Beaucoup d'entre eux prirent joyeusement la croix, et s'embarquèrent à l'Écluse avec Antoine et Baudoin bâtards de Bourgogne, le sire Simon de Lalaing, le sire de Bossut, le sire de Cohen et d'autres vaillants chevaliers. En outre, une foule de gens s'en allaient par troupes, sans armes, sans argent, sans capitaines, se dirigeant vers l'Italie, afin de se mettre dans l'armée du pape.

Le roi était retourné en France. Sa mère, la reine douairière de France, était morte à Poitiers, en revenant du pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle ; c'était d'elle en effet que le roi tenait le goût des pèlerinages, des vœux et autres dévotions singulières. Elle, fut regrettée dans le royaume. Toujours elle s'était montrée bonne et sage. C'était, en grande partie, pour l'amour d'elle que son fils avait jadis troublé la cour du feu roi Charles et tout le royaume ; néanmoins ce n'avait été ni à sa suggestion ni par sa volonté. Au contraire, on avait quelque espoir en elle pour calmer le roi et le détourner de tant de projets qu'il semblait avoir contre les princes de sa famille et de son royaume.

En effet tout était déjà en mouvement et en inquiétude autour de lui. Il s'entremettait dans les embarras des princes ses voisins. Partout où il y avait quelque discorde ou sédition, ou était sûr qu'il s'en mêlerait et qu'il les aggraverait. Chacun commençait à s'apercevoir qu'on ne pouvait se fier à sa parole. D'autre part, nul n'était aussi léger dans ses propos ; il n'avait pas un plus grand plaisir que de se laisser aller à parler des gens, à dire ce qu'il en pensait, et le nid qu'il leur voulait, à moins cependant qu'il n'en eût peur, ou qu'il n'eût conçu quelque dessein sur eux. De sorte que ses discours imprudents et sa dissimulation tenaient tout le monde, les princes surtout, en continuelle crainte[24].

Il arriva, au commencement de cette année 1564, un fait qui ne contribua pas peu à le décrier. Son beau-père, le duc Louis de Savoie, était un prince faible qui se laissait toujours gouverner par les uns, sans se faire craindre par les autres. En ce moment les nobles de ses états murmuraient de ce que, par le crédit de la duchesse les principaux offices étaient conférés à des seigneurs de l'île de Chypre ; car elle était fille de Janus de Lusignan, roi de Chypre. Philippe, comte de Bresse, son cinquième fils, se mit à la tête des mécontents, et bientôt procéda par la violence[25]. En présence de sa mère, pendant la messe, et dans la chapelle de Thonon, il poignarda Jean de Varaz, maître-d'hôtel du Duc ; en même temps il fit saisir Jacques de Valperga, chancelier de Savoie, et, après une sorte de procès, ordonna, qu'on le jetât dans le lac ; ce qui heureusement ne fut pas exécuté.

Le duc et la duchesse de Savoie, effrayés, s'enfuirent à Genève, et s'enfermèrent dans cette ville ; leurs favoris s'échappèrent emportant le trésor. Philippe arriva assez tôt pour les saisir ; il gagna un des syndics de Genève, entra dans la chambre de son père, et jeta à ses pieds les sacs d'argent dont il venait de s'emparer, comme témoignage de l'infidélité de ses serviteurs. La duchesse ne céda point ; elle fit pendre le syndic qui avait livré la porte, et Genève fut déclaré en rébellion. Puis elle se retira à Chambéry avec le duc, et mourut peu après, conduite au tombeau, disait-on, par le chagrin que lui donnaient la rébellion de son fils et la faiblesse de son mari.

Le roi était alors à Bayonne. Son beau-père et toute la famille de Savoie implorèrent son secours contre les violences du comte de Bresse. Il promit de le mettre à la raison, et engagea le Duc à se rendre à Lyon avec son fils, promettant d'y passer en revenant de Bayonne. Mais ses affaires le forcèrent à aller sur-le-champ en Flandre. Le duc de Savoie, le prince de Piémont son fils aîné et sa femme, Louis roi de Chypre son se-coud fils et ses autres enfants, pressés de se mettre sous la protection du roi, continuèrent leur route. Le duc de Savoie s'arrêta à Paris, où il fut solennellement reçu. Le prince de Piémont vint jusqu'à Lille chercher son royal beau-frère.

Le comte de Bresse n'avait point voulu céder aux instances de son père, et s'était refusé à ce voyage. Dès que le roi fut de retour en France, il lui envoya le sire de Crussol, sénéchal de Poitou, et le sire de Garguesalle, son premier écuyer, avec un sauf-conduit. Le comte de Bresse était à Lyon, incertain et méfiant ; la parole du roi le décida, il prit sa route par le Berri. Dès qu'il fut arrivé à Vierzon, on lui déclara qu'il était prisonnier, et on le conduisit au château de Loches.

Ce qui avait enhardi le roi à cet acte de violence, c'est qu'il venait de retirer au comte de Bresse son principal appui, en traitant avec le duc de Milan. Il avait ainsi changé toutes les alliances que feu le roi Charles son père avait en Italie. Le duc François Sforce était l'adversaire le plus puissant de la maison d'Anjou ; il favorisait de tout son pouvoir les prétentions du roi d'Aragon sur le royaume de Naples. Mais les revers des Français en Italie avaient détourné le roi de porter ses projets par-delà les monts. Le duc Jean de Calabre, fils du roi René, allait être forcé de quitter Naples ; Gênes avait repris sa liberté ; il ne restait plus de garnison française qu'à Savone. Le roi fit offrir cette ville au duc de Milan, ainsi que les droits qu'il pouvait avoir sur la seigneurie de Gênes ; enfin il n'épargna rien pour mettre de ses amis cet habile et puissant prince, avec lequel il avait déjà traité, lorsqu'il avait voulu se défendre contre le roi Charles dans son apanage du Dauphiné. Il y réussit pleinement. Le duc François Sforce se montra content et glorieux de l'alliance du roi de France. Il lui dépêcha le comte Alberic Malatesta, en le chargeant de lettres pour le duc de Bourgogne, pour le chancelier et pour les principaux conseillers de France, qu'il suppliait, dans les termes les plus humbles, de lui concilier la bonne volonté du roi. Enfin, le 22 décembre 1463, à Novion près Amiens, un traité avait été signé. Gênes et Savone avaient été donnés au duc de Milan ; les droits du duc d'Orléans sur le comté d'Asti, dot de madame Valentine, avaient été abandonnés moyennant deux cent mille écus d'or ; les alliances contractées entre le duc François Sforce et le roi, lorsqu'il n'était encore que Dauphin, avaient été renouvelées. La seule condition favorable à la maison d'Anjou, était que le duc de Milan ne donnerait point passage aux Aragonais et à leurs alliés à travers la seigneurie de Gênes ; il s'était aussi engagé à ne point secourir le comte de Bresse contre son père, le duc de Savoie[26].

Mais ce qui en ce moment occupait le roi plus que toute autre affaire, c'était sa querelle avec le duc de Bretagne. Ayant son voyage de Flandre, il avait nommé plusieurs commissaires pour régler, d'accord avec ceux qu'enverrait le duc de Bretagne, les différends qui devenaient toujours plus âpres et plus nombreux : c'étaient le droit de régale, la juridiction, la collation à divers bénéfices, la prétention à la souveraineté, la formule par la grâce de Dieu, le pouvoir de mettre des taxes la couronne substituée au chapeau ducal, la volonté manifestée d'avoir relation directe avec le pape ; enfin tous les sujets de querelle qui, à quelque époque que ce fût, avaient existé entre la Bretagne et la France. Le roi voyait surtout avec chagrin que le duc de Bourgogne étant redevenu vassal depuis la mort du feu roi, le duc de Bretagne se regardât encore comme libre de l'hommage lige[27]. Tout s'aigrissait chaque jour davantage. Le duc d'Alençon avait renoué ses intelligences avec les Anglais ; Fortin, un des témoins qui avaient déposé dans son procès, avait été assassiné d'après ses ordres. Il avait fabriqué de la fausse monnaie, puis avait voulu faire périr l'orfèvre qu'il avait employé à cette fraude. Lorsque le roi, instruit de ces violences, avait envoyé Tristan-l'Hermite pour se saisir du duc d'Alençon, ce prince s'était enfui en Bretagne et s'y tenait sous la protection du duc. Les commissaires qui devaient venir conférer avec ceux du roi, ou ne se trouvaient pas au terme et au lieu fixés, ou n'avaient pas les pouvoirs suffisants. Le vieux duc d'Orléans se rendit en Bretagne, et sa médiation ne fut pas acceptée. Pour une entrevue avec le duc de Bretagne en personne, il n'y fallait pas songer, après ce qui venait d'arriver au comte de Bresse. Les messages continuels envoyés au comte de Charolais et en Angleterre n'étaient pas non plus un médiocre sujet d’inquiétude pour le roi.

De son côté le duc de Bretagne se plaignait vivement. Il disait que le roi répandait l'esprit de désobéissance parmi ses barons, les prenait à son service, les mariait en France, se les attachait par tous moyens et même exigeait d'eux des serments sans réserve de l'obéissance due à leur seigneur ; il s'effrayait surtout de la grande faveur du sire de Montauban de la maison de Rohan, né son sujet, qui était son grand ennemi. Ce seigneur passait pour le principal auteur de la mort criminelle de Gilles de Bretagne ; et c'était pour ce motif qu'il avait quitté le pays. Tout montrait donc au duc de Bretagne la mauvaise volonté et les desseins ambitieux du roi. On rapportait, comme à la coutume, beaucoup de propos de lui ; il avait dit, assurait-on, qu'un duc de Bretagne n'avait pas encore le bras si puissant qu'un duc de Bourgogne, qui pourtant n'était plus qu'un humble sujet, et qu'il saurait bien mettre en servage les deux ou trois grands seigneurs de France, dût-il appeler les Anglais à son aide. En effet, si la Bretagne négociait avec l'Angleterre, le roi de France n'en faisait pas moins. Il avait vu les ambassadeurs anglais à Hesdin ; il donnait ses pouvoirs pour traiter au sire de Lannoy et aux serviteurs du duc de Bourgogne ; il se flattait d'avoir pour grand ami le comte de Warwick, et semblait n'avoir pas un plus grand désir que de contracter alliance avec le roi Édouard, tout adversaire qu'il était de madame Marguerite.

C'était seulement au moyen du duc Philippe que le roi pouvait conclure un traité avec les Anglais ; aussi le ménageait-il toujours beaucoup. Après être venu jusqu'à Chartres, pour s'occuper des affaires de Bretagne et de l'arrestation du comte de Bresse, et avoir passé quelque temps à Nogent-le-Roi, auprès de Dreux, il fit demander une nouvelle entrevue au Duc, et vint encore le trouver à Hesdin au mois de juillet 1464[28]. Cette fois, sa suite était nombreuse ; il avait avec lui son jeune frère le duc de Berri, le prince de Navarre fils du comte de Foix, le comte du Perche fils du duc d'Alençon, le comte d'Eu, les deux jeunes princes de Savoie frères de la reine, et une foule de seigneurs et de conseillers. La duchesse de Bourbon, ses deux filles et une grande compagnie de nobles dames se trouvaient aussi à cette réunion. On se divertissait beaucoup ; et, durant que la jeunesse dansait, le roi et son oncle de Bourgogne, retirés à l'écart, tantôt devisaient tout à loisir d'affaires sérieuses, tantôt tenaient de joyeux propos.

Le Duc, qui maintenant avait rendu sa tendresse au comte de Charolais, essaya de le réconcilier avec le roi ; ce fut chose impossible ; le roi était trop irrité. Il répondit qu'il y avait secrète alliance entre le comte et le duc de Bretagne : que Jacques de Luxembourg, frère de la duchesse de Bretagne et gouverneur de Rennes, ne quittait plus le Comte : qu'Antoine de Lameth, son écuyer, allait et venait sans cesse de Hollande en Bretagne : qu'il y avait aussi des cabales faites contre lui en Angleterre. Enfin, si le roi excitait de grandes méfiances, il n'en ressentait pas moins.

Le Duc avait aussi quelques plaintes à porter. Le roi avait exigé de plusieurs seigneurs, vassaux à la fois en France et dans les états de Bourgogne, serment de ne jamais servir d'autre que lui ; tandis que leur devoir de fief était seulement de ne jamais servir contre lin.

Un autre grief plus considérable, c'était la conduite des Liégeois, qui ne s'étaient jamais montrés plus rebelles à leur évêque ni plus ennemis de la Bourgogne, que depuis le moment où le roi leur avait accordé sa protection ; ils commettaient sans cesse des voies de fait, prenaient les armes et levaient leurs bannières.

Enfin, il y avait encore des articles du traité d'Arras qui n'étaient pas exécutés ; entre autres, la fondation des chapelles pour l'expiation du meurtre de Montereau.

A cet égard, le roi promit tout ce que voulut le Duc. Il ne s'expliqua point sur le serment des seigneurs. Quant aux Liégeois, il leur envoya son prévôt, Tristan-l'Hermite, qui, dans le temps du feu roi, était déjà venu les encourager à ne point obéir au Duc, et nouer avec eux de secrètes intelligences. Ce prévôt passait pour n'avoir jamais été favorable aux Bourguignons, et le choix d'un tel envoyé sembla peu loyal[29]. Les Liégeois quittèrent les armes, mais continuèrent à braver leur évêque et le Duc par leurs discours téméraires...

C'était surtout pour employer le pouvoir du duc de Bourgogne sur les Anglais, que le roi était venu le trouver. Il attendait l'arrivée d'une grande ambassade, et il espérait qu'elle serait conduite par le comte de Warwick. Bientôt on apprit que des envoyés du roi d'Angleterre venaient de débarquer à Calais. Le sire de Lannoy, qui, peu de jours auparavant, avait signé à Londres une prolongation de trêve, et qui en avait apporté la nouvelle, fut aussitôt envoyé à Calais pour amener les ambassadeurs anglais. Rien n'égalait l'impatience du roi ; il les attendait d'heure en heure, et s'informait, à chaque instant du moment de leur arrivée. Le comte de Warwick, qui soutenait pour ainsi dire à lui tout seul la cause du roi Édouard, et venait de la faire triompher, n'avait pu passer la mer ; l'ambassade était seulement composée de sir Jean Wenloch et de sir Thomas Vaughan. Ce fut déjà un grand sujet de dépit pour le roi ; cependant, à peine étaient-ils arrivés, qu'il lui fallut les voir, tant il était uniquement occupé de ce qu'il avait en tête. Son attente fut trompée de tous points ; ces envoyés n'avaient nuls pouvoirs pour traiter ; ils venaient assurer le roi de la bonne volonté du roi Édouard, et rien de plus. Comme les affaires de leur maître étaient en grande prospérité, que le roi Henri était tombé entre ses mains et enfermé à la tour de Londres, il n'avait pas grande crainte de la France, et ne se pressait pas de conclure la paix.

Le roi croyait toujours tirer meilleur parti des gens lorsqu'il les tenait à lui tout seul et qu'il avait tout loisir pour leur parler ; alors il s'y prenait de mille manières, il les tournait de tous les côtés, il revenait sans cesse à l'idée qui le possédait, au risque de leur paraître ennuyeux. Il n'eut donc point de repos qu'il n'eût emmené les ambassadeurs anglais au château de Dampierre, à une lieue d'Hesdin, où était pour lors la reine sa femme. Là, il leur fit grande fête, leur donna de beaux présents, épargnant encore moins les promesses. Son idée était surtout de les rendre favorables au dessein qu'il avait conçu de marier le roi Édouard avec une des princesses de Savoie, ses belles-sœurs ; elles étaient à Dampierre ; il les montra aux ambassadeurs. Elles leur semblèrent fort belles et dignes d'une royale alliance ; mais comme ils n'avaient pas commission pour une si grande affaire, ils ne pouvaient rien répondre à toutes les avances du roi, sinon qu'ils souhaitaient un tel mariage. Après deux jours passés à Dampierre, ils revinrent à Hesdin, et l'on pouvait bien voir que, malgré toutes ses caresses, le roi n'avait pas leur confiance autant que le bon duc Philippe.

Aussi le roi le conjura-t-il de ne point retourner dans son pays de Flandre, et d'attendre le mois d'octobre. Une nouvelle ambassade devait venir à cette époque pour traiter des trêves, qui expiraient le Io de ce mois. Le Duc y consentit, et le roi s'en alla à Rouen, au château de Mauni chez le sire de Brezé, à Dieppe et d'autres lieux voisins, ne s'éloignant guère des marches de Normandie et de Picardie.

Pour continuer à cultiver la bonne volonté du Duc, il ordonna à la reine de rendre visite à ce prince[30]. Elle y vint avec la princesse de Piémont, avec ses deux sœurs les princesses de Savoie, et toute une suite brillante des plus belles dames du royaume. On peut juger de l'accueil plein de respect et de courtoisie que le duc Philippe fit à la reine de France. Il lui donna une fête superbe ; les danses se prolongèrent fort avant dans la nuit. La princesse de Piémont et toutes les jeunes et nobles dames étaient charmées d'une journée passée si joyeusement. Ne connaissant que la vie triste et contrainte que le roi faisait mener à toute sa cour ; toujours niai logées et entassées dans des châteaux ou de méchantes bourgades, loin des bonnes et grandes villes ; sans autre passe-temps que les fatigues de la chasse ; sans nulle liberté dans leurs propos ; toujours en route et allant d'un lieu à l'autre, elles ne pouvaient se lasser d'admirer la magnificence et la douce liberté de cette cour de Bourgogne. Elles disaient qu'il leur serait trop cruel d'en partir et de retourner à la tristesse de leur train accoutumé. La reine elle-même, que son mari traitait avec si peu de soins qu'il venait de lui laisser faire ses couches dans un village, à Nogent-le-Roi, ne pouvait s'empêcher de dire que de sa vie elle ne s'était trouvée si contente ; mais qu'elle paierait cher cette joie par le regret qu'elle en aurait. « J'en ai pour sept ans à m'en souvenir et à comparer, » disait-elle.

Le lendemain, les danses et les divertissements continuèrent. Quand la soirée commença à s'avancer, la reine se mit à parler de son départ. « Il faut se retirer, dit-elle ; mon seigneur m'a commandé de ne passer ici que deux jours ; je veux partir demain de bon matin. — Ah ! madame, dit le Duc, ce n'est pas le moment de parler de départ ; ce sont paroles qui attristeraient la fête. Vous dînerez demain avec nous, puis vous partirez si le temps est beau. — Ah ! mon oncle, le roi l'a ordonné ; pour rien dans le monde je n'oserais lui désobéir. — C'est mon seigneur lui-même, madame, qui vous a envoyée ici et m'a fait cet honneur ; assurément il se fie bien à moi, et un jour ou deux que vous m'accorderez ne me brouilleront pas avec lui. » Le sire de Crussol s'était approché et avait entendu ce discours. « Monseigneur, dit-il, cela ne se peut ; force est bien que la reine parte ; il n'y a nulle excuse ; c'est moi que le roi a chargé d'y veiller ; jamais il ne me le pardonnerait. » Et parlant ainsi, il tremblait de peur et se mettait à genoux devant le Due, tant il connaissait bien son maître. Cependant le comte d'Eu fut plus téméraire. « Monsieur, dit-il, nous vous avons amené la reine par ordre du roi ; vous en savez plus que nous, et elle partira comme vous l'entendrez. » Il fut donc réglé qu'elle dînerait encore le lendemain chez son oncle. Chacun se réjouissait de passer un jour de plus en si bonne compagnie. Mais la pauvre reine ne prenait point part à ce contentement ; elle était bien plutôt prête à pleurer en songeant au courroux de son mari ; sa belle-sœur, la princesse de Piémont, ne faisait que rire de sa peur et de son chagrin, tant elle était enchantée de demeurer.

Le jour d'après, ce fut nouveau débat. La reine et le sire de Crussol voulaient partir après dîner ; le lendemain était la fête des saints Innocents ; et, si l'on ne se mettait pas en route le soir, il fallait encore passer un jour de plus. Le bon Duc, encouragé par la princesse de Piémont, s'amusait des peurs de la reine ; il chargea son neveu, Adolphe de Ravenstein, de prendre la garde des portes, et de ne laisser sortir personne. Ni prières, ni larmes ne purent le toucher. Enfin, après en avoir raillé un moment, il finit par dire : « Je suis le doyen des pairs de France, et le premier du royaume après le roi. Mon pouvoir est bien assez grand pour vous garder ici et vous y rendre honneur et respect. Mon seigneur saura bien que je n'ai nul autre dessein. » A ces mots, ni homme, ni femme n'osa répliquer, et chacun recommença à se divertir de son mieux. Ce fut le surlendemain seulement que la reine se remit en route. Le duc Philippe la conduisit pendant une part du chemin, et il écrivit[31] une lettre au roi pour prendre sur lui le retard du voyage, disant bien que la reine avait voulu absolument partir, et qu'il l'avait retenue à cause du mauvais temps.

Peu après le Duc reçut encore une autre illustre visite ; car le roi, pour le retenir à Hesdin, s'étudiait à lui faire passer le temps, selon son goût, en fêtes et eu cérémonies. Louis, second fils du duc de Savoie, avait épousé sa cousine, Charlotte de Lusignan, héritière du royaume de Chypre, et avait pris le titre de roi[32] ; mais il avait peu joui de sa grandeur. Jacques, bâtard de Lusignan, avait une puissante faction dans l'île ; avec les secours du soudan d'Égypte, il s'empara de tout le royaume. Louis de Savoie et Charlotte sa femme ne conservèrent que la forteresse de Cerines, où ils furent assiégés ; puis ils se refugièrent à Rhodes, sous la protection des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. De là ils faisaient passer des vivres et des secours à la garnison de Cerines ; ensuite ils traversèrent les mers, pour venir demander l'appui des princes de la chrétienté. Il n'y avait pas de seigneur plus pauvre, plus délaissé, plus humble, que ce roi de Chypre. Déjà le duc de Bourgogne lui avait rendu un bon office en donnant ordre à sa flotte d'envoyer des vivres à Cerines ; il venait l'en remercier et implorer l'aide de sa haute puissance. Le Duc envoya au-devant de lui les gens de son hôtel, qui le conduisirent à Hesdin. Sans se prévaloir en rien de son titre de roi, le prince voulait aller le premier rendre visite au Duc ; mais le sire de Croy lui représenta que son maître s'en tiendrait pour offensé, et quitterait plutôt la ville que de le souffrir. « Ah ! disait le prince de Savoie, il n'appartient pas à un pauvre roi comme je suis, de recevoir la première visite d'un si grand duc. — Sire, lui répondait-on, un roi ne doit pas s'humilier ainsi. Nous rapporterons à monseigneur quelle est votre bonne volonté, et cela lui suffira bien ; il ne veut pas les honneurs qui ne lui sont point dus. » Le lendemain, dès que le roi sut que le duc Philippe se mettait en devoir de venir chez lui, il réprimanda ses gens de ne pas l'avoir averti plus tôt, et 'monta aussitôt à cheval. L'entrevue des deux princes se passa donc sur la place publique ; ils s'embrassèrent tendrement, et se rendirent ensemble au château. Le roi de Chypre lui montra toute sa reconnaissance ; il lui dit que, de tous les princes de la chrétienté, il n'avait eu secours que de lui, et qu'il ne mettait espérance en aucun autre. Il le conjura de destiner la flotte qu'il avait envoyée dans l'Orient, à délivrer son royaume des infidèles d'Égypte et des rebelles qui les y avaient appelés.

Le Duc répondit qu'il avait mis sa flotte et ses gens aux ordres du pape, mais que si le saint Père voulait les envoyer faire la guerre en Chypre, et ne leur destinait pas d'autre emploi, il s'en tiendrait satisfait.

On ne pouvait répondre d'une façon plus loyale et plus courtoise. Le roi de Chypre eu fut content, et, après deux jours passés à Hesdin, il retourna auprès du duc de Savoie et du roi de Franc, qui se tenait toujours aux environs de Dieppe, de Rouen ou d'Abbeville.

Le Duc fit encore un plus grand accueil au duc de Savoie, lorsqu'il vint, peu de jours après, le visiter. Ce prince n'était pas roi, mais c'était le père de la reine de France ; d'ailleurs ils étaient alliés de fort près. Louis, duc de Savoie, était fils de madame Marie de Bourgogne, et de ce fameux Amé VIII, qui le premier avait porté le titre de duc ; qui s'était conduit toujours avec prudence pendant les discordes de la France ; qui avait acquis bien plus de puissance que ses prédécesseurs, et qui, après avoir abdiqué pour vivre dans la solitude, avait été choisi pour pape au concile de Bâle[33]. Son fils était loin de l'avoir imité. Jamais on n'avait vu un prince si faible et de si pauvre caractère. Dès sa jeunesse la débauche et le goût des femmes avaient détruit sa santé, sa force et sa volonté. Sa femme, qui était une des plus belles et des plus habiles princesses de la chrétienté, avait pour lui le plus grand mépris ; elle disait qu'il n'était bon à rien qu'à dévider des fuseaux quand ses maîtresses filaient. Souvent la duchesse l'avait gouverné absolument ; mais il avait si peu de sens et de dignité, que chacun pouvait s'emparer de lui et en disposer selon l'occasion. Maintenant il était devenu gros, lourd, rongé de goutte, ne pouvait mettre un pied devant l'autre, et passait sa vie, couché ou assis, à boire, manger et dormir. Le roi Louis le tenait alors en complète tutelle, le gardait en France, et le promenait d'un lieu à l'autre. Il avait éloigné de lui tous ses serviteurs, et le faisait gouverner par le marquis de Saluces et par deux gentilshommes de Savoie 'qu'il avait pris à ses gages, le sire de Montmayeur et le sire Aymard d'Alinge, dit Capdorat. La Savoie était si bien devenue en ce moment comme une province du royaume, que c'était, non point le duc, mais bien le roi que tous les Savoisiens et les Suisses sollicitaient de rétablir les fameuses foires de Genève qui avaient été abolies depuis la rébellion du comte de Bresse. Le roi les avait transportées à Lyon, et ne répondait que par de vaines paroles aux ambassadeurs que lui envoyaient les pays d'alentour.

Le duc de Savoie fit son entrée à Hesdin dans un fauteuil de velours bleu, surmonté d'un dais de même étoffe, que quatre hommes portaient sur leurs épaules ; il était vêtu d'une robe longue fourrée de martre. On n'avait jamais vu un prince en un tel équipage ; il semblait que ce fût quelque étranger des nations lointaines, et chacun s'empressait curieusement à le regarder. Il ne pouvait avoir de grandes affaires à traiter avec le duc de Bourgogne ; le roi l'avait envoyé uniquement pour passer le temps. Toutefois on assura qu'il pria le Duc d'intercéder pour son fils le comte de Bresse, qui était toujours retenu eu prison à Loches. C'était bien lui qui en avait été la première cause, mais il commençait à s'inquiéter et à s'affliger de cette rigueur du roi, après l'avoir provoquée. Le Duc était parrain du comte de Bresse, qui se nommait Philippe comme lui ; il avait déjà parlé au roi en sa faveur, mais n'avait rien obtenu.

En ce moment rien ne préoccupait le Duc et ses conseillers autant que les nouvelles de la croisade et du bâtard de Bourgogne. La flotte, après avoir été dispersée par la tempête, avait cependant fini par être rassemblée toute entière dans le port de Marseille. Là, les chefs attendaient les ordres du pape. Pendant ce temps, les apprêts de cette sainte entreprise, étaient en grande confusion en Italie[34] ; les croisés y arrivaient en foule, mais il n'y avait pas de vaisseaux pour les embarquer. Les Vénitiens, qui en avaient promis, ne voulaient les fournir que moyennant de fortes sommes, et semblaient, disait-on, ne chercher en tout cela que leur profit. Ils empêchaient même toutes ces troupes de pèlerins armés de traverser leurs états ; aussi murmurait-ou beaucoup contre eux. Mais les hommes sages, qui les gouvernaient, donnaient des réponses bien raisonnables. « A quoi bon, disaient-ils, embarquer toute cette multitude mal équipée, sans armes, sans connaissance de la guerre, sans chefs, sans argent ? elle serait la dérision des infidèles, et ne pourrait pas même paraître en bataille devant eux. Il n'en adviendrait que honte et accroissement de péril pour la chrétienté. Il ne suffit pas de mettre une croix sur sa poitrine pour devenir un vaillant défenseur de la foi. »

C'était à Ancône que le pape avait donné rendez-vous aux croisés. Ils y arrivaient, et ne trouvant là ni vaisseaux, ni vivres, ni paie, ni secours d'aucune sorte, ils s'emportaient en violeras murmures. Le saint Père, qui avait mis ainsi toute la chrétienté en mouvement, s'était laissé emporter à son zèle pieux, se fiant trop à la Providence. Tout lui manquait à la fois. Les croisés, voyant qu'il n'avait à leur donner que des indulgences et non du pain, voulaient s'en retourner ; à peine ce saint pontife, qui, vieux et malade, s'en allait comme un saint martyr dans une si périlleuse entreprise, pouvait-il les retenir par ses instances.

La famine, les maladies ravageaient toute cette foule, diminuée chaque jour par les désertions. A Marseille, les Bourguignons n'étaient pas en meilleure situation ; l'épidémie s'était aussi mise parmi eux, et les plus vaillants chevaliers mouraient, non point les armes à la main combattant les infidèles, mais tristement loin de leur pays et de leur famille, sans que leur trépas profitât en rien à leur honneur ni à la foi chrétienne. La saison s'avançait ; la mer devenait d'une navigation moins facile ; l'argent que le Duc avait donné pour cette entreprise était dépensé, et le Bâtard ne savait plus comment fournir aux besoins de ses gens. Le pape ne donnait aucun commandement, ne faisait point savoir sa volonté. La flotte aurait pu s'en aller secourir ou le roi de Chypre, ou le roi de Portugal, qui faisait la guerre sur les côtes de la Barbarie ; mais le Bâtard n'aurait pas osé s'écarter de la volonté de son père, et ne devait rien résoudre que d'accord avec le pape. Il envoya message sur message, pour apprendre ces tristes nouvelles au duc de Bourgogne, lui demander un secours d'argent, et s'enquérir de ses intentions.

En même temps le sire de Toulongeon revint d'Italie avec l'ambassade que le Duc avait envoyée pour s'excuser d'avoir retardé son propre départ. Le saint Père le remerciait d'avoir fait partir sa flotte, mais ne le tenait nullement pour dispensé de ses promesses. Ainsi il lui enjoignait de se mettre en route avant le fer mars 1465, en quelque état qu'il pût être, et dût-il 'n'en pas revenir. Cette volonté du pape semblait dure aux serviteurs du duc de Bourgogne ; d'autant que le sire de Toulongeon faisait de tristes récits de tout ce qu'il venait de voir en Italie, de la misère des croisés, de leur mécontentement et de l'embarras du pape, qui n'avait pas encore pu se pourvoir de plus de deux galères.

Tout cela n'ébranlait point la volonté du vieux Duc. Il avait fait un vœu ; le pape lui commandait de l'accomplir ; l'honneur et la foi chrétienne ne lui permettaient point d'y manquer ; sur cela, il n'écoutait nuls conseillers. An milieu du chagrin et du trouble que cette affaire répandait autour de lui, on apprit que le saint pape Pie II venait de mourir à Ancône, le 14 août 1464. La douleur et le tourment de voir la croisade si mal réussir, avaient abrégé sa vie. Le jour marne qu'il mourut, on annonça que les Vénitiens lui envoyaient enfin douze galères. Il se fit porter sur le rivage pour les voir entrer dans le port. « Ah ! dit-il, jusqu'ici les navires m'avaient manqué ; maintenant, c'est moi qui vais manquer aux navires. » Pus il appela les cardinaux, leur donna le baiser de paix, et leur demanda de prier pour lui. Peu d'heures après il mourut.

Lorsque de nouveaux messagers du Bâtard eurent apporté cette nouvelle au Duc, il se trouva dans une grande perplexité. Le vénérable chef de l'entreprise, celui qui avait reçu ses promesses ne vivait plus. Se regarderait-il comme dégagé, ou persisterait-il dans son dessein ? — L'honneur et la conscience lui permettaient-ils de manquer au service de Dieu, de reculer devant un voyage qui ne serait peut-être qu'une affaire de six mois ? Serait-il arrêté par une dépense de cent mille florins ? — D'autre part, cet argent qu'il faudrait tirer de ses sujets, serait sans doute dépensé en pure perte, ces braves chevaliers qu'il emmènerait avec lui périraient peut-être sans pouvoir venger la vraie religion, et feraient ensuite grande faute pour défendre ses états. Déjà beaucoup' étaient morts de la peste à Marseille. — Puis le bon Duc songeait que ceux-là n'étaient pas à plaindre, qu'ils avaient offert à Dieu le sacrifice de leur vie, et que lui-même n'avait pas un désir plus ardent que de finir chrétiennement comme eux.

Dans ce tourment d'esprit, le Duc assembla son conseil et mit l'affaire en délibération. L'évêque de Tournai fut d'avis que rien ne devait détourner le Duc de l'accomplissement de son vœu : qu'il n'y avait pas à considérer s'il y perdrait ou gagnerait de l'argent, s'il en ramènerait ses hommes ou les y laisserait : que, s'il manquait à une telle promesse, on ne se fierait plus à sa parole, et que son honneur en serait flétri par tout le monde et dans tous les siècles. Enfin, il parla comme aurait pu faire le saint pape qui venait de mourir.

Les chevaliers et conseillers laïques trouvèrent une telle remontrance aigre et absolue, Ils disaient entre eux qu'il était facile à nu prêtre, qui ne connaissait pas de telles affaires, de parler ainsi : que tous ces grands théologiens et ces dévots n'entendaient rien aux choses de ce monde : qu'ils raisonnaient d'une façon étroite, sans regarder aux circonstances, aux possibilités, ni aux convenances humaines. De tels conseillers, disait-on, ne sont, point profitables dans les conseils des princes leur jugement se forme toujours en l'air, parce qu'ils n'ont pas pied sur la terre. Ils n'ont point la pratique ni le maniement des publiques nécessités, et pourtant il n'y a nulle loi divine qui ne soit contrainte d'y céder et de s'y plier.

« Comment, l'entendez-vous, monsieur de Tournai ? lui répliqua le sire de Croy ; je crains que vous n'ayez regardé cette affaire que d'un œil, lorsque douze bons yeux ne seraient pas de trop. Certes, vous voulez que ce que monseigneur a intention de faire, avec tant d'embarras et de dépense, soit profitable et non pas inutile. Voyez-vous qu'aucune nation s'apprête et lève une armée ? A-t-on seulement nouvelles du duc de Milan ? Le pape est mort, nous dit-on ; peut-être celui qui viendra après sera-t-il d'un autre avis ? Monseigneur a fait jusqu'ici son devoir, selon le temps ; ce sont les autres qui lui ont manqué, et n'ont point tenu, leur promesse. En faire davantage, maintenant serait un sujet de honte et de blâme. Il ne doit point volontairement et sciemment envoyer ses gens battre l'eau et le vent, ni se ruiner d'argent et de puissance pour rien. Quant à son honneur, il est d'assez grand poids pour n'avoir rien à craindre des gens qui disent : « Il ne convient pas de faire ainsi. » Monseigneur a fait tout ce qu'il devait faire, et je voudrais qu'il en eût moins fait, puisque la chose tourne si mal. Ainsi je suis d'avis que monseigneur rappelle ses gens et monsieur le Bâtard, en laissant le reste à la volonté de Dieu. »

Philippe Pot, seigneur de la Roche-Nolay, ouvrit un autre conseil : « Je ne pense point, dit-il, qu'il soit à propos, ni de faire revenir si hâtivement monsieur le Bâtard, ni de l'abandonner follement aux périls. Il faut qu'il attende pour voir comment les choses tourneront, et ne tire nulle part plus avant, sans savoir si ce serait avec fruit et honneur. Voici un nouveau pape, ce sera un nouveau monde, un nouveau dessein ; et, selon le nouveau temps, il conviendra peut-être que nous ayons un nouvel avis. Monsieur le Bâtard est un chevalier de grand courage. Il lui serait dur de revenir sans que son voyage ait aucun effet ; il aimerait sans doute mieux braver tous les périls de la mer que rompre son entreprise. Toutefois l'honneur de monseigneur lui est plus cher encore que le sien, et il ne fera assurément nulle folie. »

Les gens qui gouvernaient les finances du Duc faisaient d'autres remarques sur cette affaire. Le principal d'entre eux était maître Pierre Blandelin, maître-d'hôtel et trésorier de la Toison d'Or. Il avait, depuis environ quatre ans, toute la confiance du Duc, et avait réparé le désordre de ses affaires. Aussi n'était-il guère aimé des nobles ni des receveurs de deniers. Il taillait hardiment sur eux, et il écrivait si exactement toutes choses, qu'on ne pouvait rien arracher de lui qui ne fût légitimement dû. Maintenant tout était payé comptant ; les marchands n'avaient plus se plaindre. Il avait ainsi sauvé les finances et rétabli l'honneur du Duc, qui ne pouvait plus se passer de lui, et comptait bien l'emmener à la croisade. C'était un homme de nobles façons et fort honorable, qui était plus diligent que personne à faire ce dont il avait la charge ; en outre, riche d'environ six mille écus de rente, sans parler de l'argent qu'il prêtait à intérêt, ni de la somme qu'il recevait du Duc, qui pouvait bien aller encore à six mille écus. Le sire Pierre de Goux, un des plus habiles du conseil, s'entendait fort bien avec lui. Ils réglaient à eux deux toute la finance.

A de tels conseillers, la croisade devait déplaire plus encore qu'aux autres. Ils disaient, mais pas trop haut, car sur ce sujet il fallait ménager la volonté du Duc, que le Bâtard et le sire de Lalaing avaient, en partant, estimé les dépenses à cent mille écus pour une année : qu'après y avoir bien pensé, ils n'avaient pas demandé davantage : qu'on avait tiré cette somme de la citadelle de Lille, et qu'on la leur avait donnée. Or, l'année n'était pas finie, et déjà ils redemandaient de l'argent ; cela venait sans doute d'avoir mal gouverné les affaires de la croisade, et ils en devaient porter la peine.

Un tel argument n'avait pas beaucoup de cours devant un si noble chevalier que le duc Philippe ; d'autant que le Bâtard avait écrit généreusement que, si l'on était en peine pour lui envoyer de l'argent, il fallait mettre en vente tous ses biens et ses domaines. Ainsi les motifs de finance n'étaient pas écoutés. Mais les périls où l'on pourrait jeter la maison de Bourgogne, l'inutilité de l'entreprise, les grandes affaires dont on était pour lors occupé, et qui promettaient des embarras prochains, étaient des choses à considérer depuis. Enfin, on s'arrêta à l'avis du sire de la Roche ; il fut décidé que l'armée et l'artillerie seraient amenées Avignon et y attendraient de nouveaux ordres. Le Duc prétendait bien y aller lui-même an mois de mars ; néanmoins personne ne croyait la chose possible, et chacun se réjouissait de la détermination qu'on avait prise. Elle changea bientôt après ; le Bâtard, ayant écrit à son père qu'il avait reçu du nouveau pape, l'ordre de se rendre à Venise, il lui fut mandé d'obéir. Toutefois il n'en fut rien. Les Vénitiens et le pape ne se mirent point d'accord sur les préparatifs de la croisade ; et peu de mois après, l'armée des Bourguignons n'eut d'autre parti à prendre que de revenir par terre.

Le duc Philippe eut encore à régler en ce moment des affaires d'un bien moindre intérêt, mais qui étaient pourtant des motifs de division parmi les serviteurs de sa cour. Le prince d'Orange avait laissé deux fils. L'un le sire d'Arguel avait épousé une sœur du duc de Bretagne. C'était lui qui avait commandé l'armée du duc d'Orléans en Italie, lorsqu'en 145o, ce prince avait voulu prendre possession du comté d'Asti. Il était revenu ruiné de cette entreprise malheureuse. Son père qui s'était remarié avec une fille du comte d'Armagnac en avait eu un autre fils, le sire de Châtel-Guyon. Mécontent de l'aîné, et trouvant qu'il lui avait déjà donné beaucoup en avancement d'hoirie, il le déshérita presque entièrement en faveur de son second fils. Le sire d'Argue' devenu prince d'Orange, prétendit qu'un tel testament était contraire aux lois du pays et à la coutume des fiefs. Ainsi il se mit de vive force en possession des biens, et se les fit allouer par provision en vertu de lettres du duc de Bourgogne, seigneur suzerain.

Le duc de Bretagne recommandait vivement le sire d'Arguel, et avait envoyé le sire Jacques de Luxembourg solliciter pour lui. La maison d'Armagnac était encore puissante, et si la branche aînée avait été ruinée et diffamée par ses crimes et sa rébellion, le duc de Nemours, chef de la branche cadette, n'en était pas moins à ménager. Le Duc fit plaider devant lui par des avocats les raisons des deux parties. Il arriva que dans la chaleur de sa plaidoirie, un des avocats du sire de Châtel-Guyon, parlant de l'approbation donnée par le Duc à la prise de possession des fiefs, nomma cette volonté un acte de faveur et une violation de justice. En vain ajouta-t-il que l'on avait surpris la religion du prince qui avait ignoré ce qu'on lui faisait signer, le bon Duc changea de visage, et il fut visible que son courroux était grand. Cependant il savait se contenir, il laissa parler l'avocat du sire d'Arguel ; mais lorsque le second avocat de la partie adverse se fut agenouillé pour demander la permission de répliquer : « Est-ce vous, lui dit le prince, qui avez parlé pour mon cousin de Châtel-Guyon ? — Non, Monseigneur, c'est maître Jean mon confrère ici présent. — Oui, Monseigneur, c'est moi, dit l'autre tout tremblant et se précipitant à genoux. — D'où êtes-vous ? — Mon redouté seigneur, je suis de votre comté de Bourgogne, vous êtes mon souverain. — Puisque vous me reconnaissez pour souverain, comment venez-vous ici m'injurier en face, et dire que j'ai interdit la voie de justice à mes officiers ? Vous pouvez bien être un grand clerc, mais vous êtes un fou, et il tient à peu que je ne vous fasse payer cher votre folie. J'ai été toute ma vie un prince de justice, et avec l'aide de Dieu, je ne cesserai jamais de l'être, quoi que vous puissiez dire. » Le Duc s'était, animé et troublé ; il se leva sans vouloir rien entendre de plus. « Je ne suis ni clerc, ni homme de parlement pour prêter l'oreille à toutes ces plaidoiries. »

Le lendemain le sire de la Roche et d'autres sages conseillers réussirent à le calmer et à lui persuader que cet avocat n'avait pas voulu l'offenser. On termina l'affaire, non pas au fond ; mais en attendant qu'elle fût jugée, le Duc régla que le sire d'Arguel garderait les fiefs et ferait sept mille francs de pension à son frère.

L'autre affaire se rapportait aussi à une succession. Charles, comte de Nevers, cousin germain du Duc, venait de mourir sans laisser d'enfant légitime. Sa veuve, Marie d'Albret, se plaignait de ce que Jean, comte d'Étampes, frère et unique héritier de son mari, usait de son droit avec trop de rigueur et ne lui laissait pas-un état conforme à son rang. Le duc Philippe fit engager le comte d'Étampes à venir le trouver[35]. Il l'avait nourri dans sa maison, l'avait toujours traité comme son propre fils, et l'avait comblé de biens. Maintenant le comte d'Étampes, après avoir pris part dans les discordes de sa cour, et les avoir même excitées, était le plus cruel ennemi de monsieur de Charolais. Sans se souvenir des bienfaits du noble parent qui lui avait toujours servi de père, il venait de se dévouer au service du roi, et conséquemment de se ranger parmi les ennemis secrets ou déclarés de la puissance de Bourgogne. Aussi n'était-ce pas sans embarras qu'il revenait dans cette maison, où jadis il avait reçu tant de faveur et d'affection. Bien peu de serviteurs du Duc vinrent au-devant de lui. Chacun le regardait froidement et semblait lui reprocher son ingratitude. Cependant le Duc lui fit le même accueil que de coutume, et ne témoigna en rien son mécontentement. Alors le comte de Nevers, car il portait maintenant ce nom, prit cou rage et redemanda si sa pension continuerait à lui être payée. Déjà sans lui en donner aucun motif, les trésoriers ne lui avaient pas compté le dernier terme. — « Mon cousin, lui répliqua le Duc, je vous ai traité le mieux que j'ai pu, tant que vous vous êtes tenu avec moi ; maintenant vous avez pension de monseigneur le roi, et vous êtes à lui. Je ne puis fournir à tout ; j'ai de grandes charges. — A votre plaisir, monsieur, reprit le comte de Nevers ; je vous remercie humblement de tous les biens que j'ai reçus de vous. C'est à moi de me pourvoir à présent comme je le pourrai. » Sur ce, il quitta le duc de Bourgogne, et dans son dépit, il disait à un de ses serviteurs en s'en retournant : « Or ça, puisque le fils a voulu mon déshonneur, et que le père me met hors de sa maison, qu'ai-je à faire maintenant ? car encore faut-il vivre. Il en arrivera ce qui pourra, mais certes rien de pis que ce qui se passe aujourd'hui. » Il revint auprès du roi, qui tarda peu à le faire son lieutenant, et capitaine général des villes rachetées et de tout le pays jusqu'à la Loire.

Cependant le roi attendait le moment mi il devait encore venir trouver le Duc à Hesdin, afin de conclure avec les Anglais ce traité qui semblait l'occuper uniquement. Mais plus il allait, plus il inspirait de méfiance et de crainte à tout le monde ; personne ne savait où il en voulait venir. Tout en traitant avec le roi Édouard et la faction d'York, il n'avait pas encore rompu toute relation avec la faction de Lancastre et la reine Marguerite. C'était aussi de continuels messages entre lui et le comte de Warwick. Sans cesse quelqu'homme de petit état[36], quelque receveur de grenier à sel, quelque mal-chaud s'en allaient en Angleterre ou ailleurs, chargés bien secrètement des commissions du roi, à l'insu même de ceux de ses conseillers qui semblaient avoir toute sa confiance. En même temps il fortifiait ses villes sur les marches de la Bretagne et de la Normandie, et il y plaçait des garnisons ; il rappelait les belles ordonnances de son père sur les compagnies de gens de guerre. En un mot, il semblait se préparer à une guerre.

Le duc de Bretagne se croyait surtout menacé par tous ces apprêts ; il cherchait aussi à prendre ses précautions, et envoyait des messagers en Angleterre, soit pour tenter une alliance, soit pour contrecarrer les projets du roi et augmenter la méfiance naturelle qu'il inspirait. Enfin, de l'avis de ses conseillers, il résolut d'écrire au roi une lettre pour le prier d'expliquer ses intentions, et pour lui rendre compte de tout ce que la voix publique lui imputait. Le conseil de Bretagne pensa que ce serait un moyen d'embarrasser le roi, et de tirer de lui quelque réponse, d'après laquelle on aviserait ce qu'il était à propos de faire.

Les lettres du duc de Bretagne étaient d'un langage hautain ; il demandait raison an roi de choses fort étranges, s'enquérant entre autres s'il était vrai que les Anglais dussent pour prix de leur alliance recevoir : la Guyenne et une partie de la Normandie. Le roi fut offensé de recevoir une telle lettre, qui semblait donner créance à des bruits suscités pour lui ôter l'amour de tous les loyaux Français. A ce moment arriva à Novion près Abbeville, où était alors la cour, le sire de Croy, qui allait et venait sans cesse d'Hesdin chez le roi, et avait plus que jamais toute sa faveur. Après avoir, selon sa coutume, tenu quelques propos plaisants et familiers, le roi montra au sire de Croy les lettres du duc de Bretagne. Celui-ci fit son possible pour les interpréter à bien, mais ce n'était pas chose facile. « Emportez ces lettres, dit le roi, pour les montrer à mon oncle de Bourgogne ; il ne m'en écrirait jamais de pareilles. »

Le Duc vit les lettres et ne trouva pas en lui-même qu'elles fussent si fort à blâmer. Il voyait bien que le roi travaillait à détruire le duc de Bretagne, et il lui semblait juste que ce prince-cherchât à se défendre ; Aussi, lorsque peu de jours après, l'amiral de Montauban vint demander de la part du roi, si dans le cas où il serait contraint à faire la guerre en Bretagne, il pourrait compter sur l'aide et le service du duc de Bourgogne, on lui répondit que les choses n'en étaient pas encore à ce point : que le Duc connaissait son devoir de vassal et s'en acquitterait en temps et lieu : et que s'il plaisait au roi qu'il s'employât à apaiser ce différend, il s'en occuperait volontiers. Telle était la sagesse du bon Duc ; il ne voulait pas rallumer la guerre dans le royaume ; d'ailleurs il connaissait, le roi mieux que personne, et savait que, si le duc de Bretagne était détruit, autant lui en arriverait le lendemain ; à moins pourtant que la paix ne se fit à ses dépens entre le roi et le duc de Bretagne, qui ne demanderait pas mieux que de se réconcilier à ce prix.

En outre le roi, tout en cherchant à obtenir les bons offices du Duc, soit pour la paix, soit pour la guerre, ne pouvait se contraindre jusqu'à lui accorder une seule des choses qu'il demandait, jusqu'à pourvoir à un seul des griefs dont il se plaignait. Ses réponses n'étaient jamais que des promesses pour l'avertir et de bonnes paroles pour faire prendre patience. Gagner tout et ne rien céder semblait sa volonté unique. Il lui aurait déplu de se conduire d'autre sorte. Il en donna pour lors une preuve étrange[37]. Jean de la Trémoille, seigneur de fours, avait laissé une fille unique qui était riche héritière. Elle habitait à Arras, dans les états du duc de Bourgogne ; mais, depuis le rachat des villes de la Somme, ses seigneuries étaient du royaume de France. Philippe de Bourbon[38], frère du duc de Bourbon, voulait l'épouser ; elle y consentait ainsi que toute sa famille. Le Duc aimait beaucoup ce jeune écuyer, qui était comme lui du sang royal de France, et avait été élevé dans sa maison. Par courtoisie pour le roi, et bien qu'il pût avoir le droit de conclure ce mariage, puisque la demoiselle de Dours était sa sujette, il envoya un de ses écuyers afin d'obtenir l'agrément royal. La demande était petite ; le roi en ce moment même avait le désir et le besoin de complaire à son oncle de Bourgogne ; cependant on ne put avoir de lui une parole de consentement. Il répondit que le sire de l'Isle-Adam, prévôt de Paris, lui avait déjà parlé de marier Son fils à l'héritière de Dours, et qu'il avait promis de favoriser ce mariage. « D'ailleurs, dit-il, je connais Bourbon ; il est tout à mon beau-frère de Charolais. Je les ai vus souvent tirer de l'arc ensemble ; il est de son parti... Bien, bien ; j'en parlerai à mon oncle. »

Lorsqu'on rapporta cette réponse au bon Duc, il se mordit les lèvres de dépit : « Je crois, dit-il, qu'on n'a jamais tant promené personne avec de belles paroles. On me promet monts et merveilles, et nul effet ne s'ensuit. De tout ce que j'ai pu demander à Reims, à Paris ou ailleurs, pas une chose ne m'a été accordée ; voyez quelle confiance je dois avoir en lui ! En advienne que pourra, je me passerai du roi. »

Les choses en étaient là, et le moment approchait où le roi devait venir à Hesdin, lors que le sire Olivier de La Marche, écuyer du comte de Charolais, arriva en toute hâte. Il était chargé de raconter au Duc un fait bien grave qui venait de se passer en Hollande, à Gorcum, où se tenait pour lors le Comte[39]. Peu de jours auparavant on était venu lui annoncer qu'un inconnu, se trouvant dans une taverne de la ville, s'était curieusement enquis de sa façon de vivre, à quelles heures il sortait ; s'il faisait des promenades sur mer et dans quelle sorte de navires ; s'il était toujours bien accompagné. Puis cet homme s'était promené sur les murs de la ville, regardant tout avec attention ; il avait de même visité avec soin les fortifications du château. Sur cet avis, le Comte fit chercher cet inconnu, qui se doutant qu'on avait remarqué ses discours et ses allures, avait déjà pris son asile en une église. Les soupçons n'en devinrent que plus grands. L'homme fut arrêté et amené devant le Comte. Il se trouva que c'était le bâtard de Rubempré, frère du sire de Rubempré, longtemps Serviteur du duc de Bourgogne, mais, depuis une année environ, capitaine du Crotoy pour le roi de France. Au premier bruit de son arrestation, quarante hommes qui formaient l'équipage d'une barque arrivée depuis peu de jours dans le port d'Hermue, prirent la fuite et se dispersèrent çà et là, laissant leur bateau.

Le bâtard de Rubempré varia beaucoup dans ses réponses ; tantôt disant qu'il venait d'Écosse, tantôt qu'il y voulait aller, et donnant pour but de son voyage une visite à la dame de Montfort fille du sire de Croy, et cousine germaine du sire de Rubempré ; car ce sire de Rubempré était propre fils d'une sœur de monsieur de Croy.

Le comte de Charolais s'était conduit dans cette affaire avec un grand sens, et n'avait fait paraître nul emportement. Le bâtard n'avait pas été mis à la question, aucune procédure n'avait été commencée. Le vulgaire ne savait rien de ses réponses. Mais ce fut bientôt une merveilleuse rumeur ; personne en Hollande et en Flandre ne douta que ce ne fût un complot du roi de France, et chacun répétait que le bâtard avait ordre de lui amener monsieur de Charolais mort ou vif.

Lorsque cette nouvelle arriva à la cour du duc Philippe, le trouble et la colère se mirent dans tous les esprits. Les discours les plus injurieux se tenaient publiquement contre le roi de France. On le disait capable de tous les crimes, plein de déloyauté et de perfidie. On rappelait sa haine pour son père ; le désordre qu'il avait apporté dans la maison de Bourgogne ; la trahison qu'il avait accomplie sur le comte de Bresse ; la captivité où il semblait retenir le comte de Savoie. On ne s'indignait pas seulement du dessein criminel qu'on lui imputait contre monsieur de Charolais, les serviteurs du Duc étaient émus de crainte pour leur vieux maître. Ils s'inquiétaient de le voir si près d'une frontière où le roi avait assemblé ses troupes, tandis qu'il n'y avait qu'une faible garde à Hesdin ; ils ne voyaient dans l'entrevue prochaine qu'une trame pour enlever le Duc. D'autres disaient que le roi avait su, par la consultation des astres, dont il s'occupait toujours beaucoup, le jour et l'heure de la mort de son oncle, et se tenait préparé à saisir tout aussitôt ses trésors et ses forteresses.

Tels étaient les discours qui se tenaient autour du duc de Bourgogne, et presque tous ses loyaux serviteurs auraient voulu qu'il partit sans délai pour retourner dans l'intérieur de son pays et s'y mettre en sûreté contre les perfidies du roi de France. Mais le Duc rie se départit point de sa prudence accoutumée ; il ne fit paraître ni frayeur, ni colère, et renvoya le sire de La Marché à son fils, en lui ordonnant que le procès du bâtard fût suivi selon les coutumes de Hollande, et selon les sages lois que ce pays avait établies depuis longtemps pour juger les méfaits commis sur la nier.

Le sire de Lannoy, neveu dû sire de Croy, alla aussitôt à Abbeville pour annoncer au roi cette nouvelle et tout ce qui se passait. Le roi commença par répondre d'un air surpris : « Je ne sais qui est ce bâtard, ni ce que l'on veut dire. Il n'est pas à moi ; je ne l'ai jamais vu, je ne lui ai jamais parlé, j'ignore ce qu'il a entrepris et qui l'a mis en œuvre. » Toutefois il commença à se relâcher sur beaucoup de points, des refus qu'il faisait au duc de Bourgogne, et à le satisfaire sur plusieurs de ses griefs ; ayant grand soin en même temps d'attribuer sa complaisance au crédit que le sire de Lannoy et toute la maison de Croy avaient sur lui, afin de les mettre dans les bonnes grâces du Duc.

Mais c'était trop entreprendre. Le sire de Croy était maintenant en butte à la haine et la méfiance de toute la cour de Bourgogne. Il avait de plus en plus été comblé des faveurs du roi ; encore récemment il avait reçu la baronnie de Rozai. Si l'office de sénéchal de Normandie avait été, après la mort récente du sire d'Estouteville, rendue au sire de Brezé, c'était sur le refus d'Antoine de Croy. Il n'avais pas voulu accepter non plus de charge de capitaine des pays entre la Loire et la Saône, qui venait d'être confiée au comte de Nevers. En un mot, il semblait que ce fût un serviteur dévoué du roi, placé près du duc de Bourgogne pour le gouverner dans les intérêts de la France. Ce qui allumait surtout un courroux universel, c'est que le sire de Rubempré qui, avec son frère bâtard, avait ourdi toute la trame, était neveu du sire de Croy, et fort avant dans son amitié. Dans le vulgaire et même parmi les serviteurs du Duc, on ne doutait pas que les Croy n'eussent comploté avec le roi de France, contre la vie ou du moins la liberté du comte de Charolais. C'était mal connaître la subtilité du roi ; il avait des secrets pour tout le monde ; souvent il laissait dans l'embarras les gens qu'il chargeait de sa confiance et de ses affaires, en exécutant soudainement quelque projet dont il avait eu Soin de leur dérober toute communication. Aussi le sire de Croy, lorsque l'amiral de Montauban lui écrivit par un messager pour le prier, de la part du roi, d'arranger l'affaire et de faire renvoyer le bâtard, ne voulut pas seulement recevoir la lettre. « Mon ami, dit-il avec humeur, reporte-la à ton maître, et dis-lui que je ne m'en mêlerai plus ; que ceux qui ont brassé ceci le boivent ; c'est trop juste. »

Le Duc continua de montrer, en cette occasion, le calme qu'il avait toujours. Sans s'émouvoir des craintes qu'on voulait lui donner, sans se fier nullement aux assurances du roi, il ne changea rien à son train accoutumé, annonçant qu'il attendrait le jour prochain de l'entrevue, et même encore dix jours après. Il devait, disait-il, cet honneur au roi, et voulait lui en donner tout son saoul.

Cette entrevue avait pour objet de négocier avec les Anglais, et cependant tout avait changé en Angleterre. Au moment où le comte de Warwick conseillait au roi Édouard d'épouser une princesse de Savoie, lorsque, par plusieurs messages, il avait presque donné l'assurance au roi de France que cette alliance se ferait, le roi Édouard devint amoureux d'Élisabeth Woodwille fille de sir Richard Woodwille et de Jacqueline de Luxembourg, qui avait été duchesse de Bedford. Élisabeth Woodwille avait en pour premier mari un simple gentilhomme, sir Jean Gray. Le roi voulut l'épouser. Ce mariage inégal ne lui donnait nul appui ; il en avait pourtant un besoin évident au milieu des discordes du royaume, tandis que la couronne lui était encore si mal assurée. Ce mariage que blâmaient tous ses plus sages conseillers, et qui offensait le comte de Warwick son plus puissant défenseur, n'en fut pas moins résolu.

Un tel projet dérangeait toutes les négociations. En outre l'affaire du bâtard de Rubempré, venant s'ajouter à l'emprisonnement du comte de Bresse.et à l'espèce de captivité du duc de Savoie, achevait de répandre partout la croyance qu'on ne pouvait traiter sûrement avec le roi Louis, ni se fier à nulle de ses promesses. Le duc de Bourgogne l'envoya avertir qu'il ne fallait pas compter sur l'arrivée des ambassadeurs d'Angleterre.

Ce fut un grand dépit pour le roi, qui était si vif et si obstiné dans ses volontés. Il se courrouçait contre les Anglais, qui l'avaient trompé par de fausses espérances ; il se méfiait de son oncle de Bourgogne, qui n'avait pas voulu l'aider loyalement dans son projet. « J'y veux réussir, disait-il, dût-il m'en coûter un million d'or à distribuer çà et là, aux uns ou aux autres. » Et selon sa coutume et son peu de prudence, c'était presqu'en public qu'il tenait un tel langage, ce qui ne rendait pas les affaires plus faciles.

La plupart de ses serviteurs, et surtout les loyaux Français qui pendant toute la vie du feu roi avaient regardé les Anglais comme les anciens et éternels ennemis du royaume, qui les avaient si glorieusement combattus, qui les avaient chassés de France, ne pouvaient concevoir pourquoi le roi était si acharné à l'idée de s'allier avec eux. Ils s'inquiétaient de tous ces pourparlers, où parfois on laissait croire aux Anglais qu'on pourrait leur céder quelqu'une des provinces dont le recouvrement avait coûté tant de batailles et de sang. Le roi ne comptait sûrement pas leur en rendre une seule ; son espérance était de s'en tirer à force d'argent, en gagnant des ambassadeurs et des conseillers ; niais ceux qui ne savaient pas son secret le blâmaient beaucoup.

« Sire, lui disait Pierre de Brezé le sénéchal de Normandie, si vous voulez être bien aimé des Français vos sujets et vassaux, ne cherchez nullement l'amitié des Anglais. Plus vous la gagnerez, plus vous serez haï en France ; faites-vous aimer des princes de votre royaume vos pareils, et de vos sujets. Alors personne ne vous pourra nuire, Anglais ni autres ; là gît votre salut, voilà l'amitié que vous devez querir. »

Malgré l'avis qu'il recevait sur les ambassadeurs de l'Angleterre, le roi n’en voulut pas moins aller voir le duc de Bourgogne. Il lui envoya maître George Havart son maître d'hôtel, le priant de l'attendre le surlendemain à dîner. Le Duc répondit qu'il ne savait point s'il resterait encore à Hesdin, mais qu'il le ferait connaître au roi. La rumeur fut plus grande que jamais parmi la cour de Bourgogne. On ne parlait que du danger où s'exposait le Duc ; on le conjurait de s'y dérober ; on assurait que de nouveaux avertissements avaient été envoyés par le comte de Charolais. Lui, toujours froid et réfléchi, ne faisait paraître nulle inquiétude. Cependant durant la nuit, sans prendre conseil de personne, il fit donner par son valet-de-chambre les ordres du départ, et le lendemain ses chevaux et ses bêtes de somme furent prêts, à la grande surprise du sire de Croy et de ses partisans, qui demeurèrent confondus. Tous les autres serviteurs du Duc étaient au contraire dans la joie.

Les magistrats de la ville, troublés de ce départ et de tous les discours qui se tenaient, se présentèrent à lui, comme il partait ; ils lui demandèrent s'il fallait fermer les portes et garder la ville. « Nous ne sommes point en guerre, dit-il ; gardez la ville selon votre coutume, et n'ayez nulle crainte. Si monseigneur le roi ou quelques-uns de ses gens veulent venir, recevez-les et honorez-les comme si j'étais ici ; ne refusez l'entrée à personne, ni fort, ni faible. »

Ce fut ainsi qu'il partit, assez à la hâte, il est vrai, mais en ayant grand soin de ne montrer nulle crainte. Le bâtard de la Thieullaye son page favori, ayant pris les devants pour faire préparer son logis à Lille, se répandit sur la route eu propos assez légers, et parla des périls que le Duc avait courus. Il en fut fortement tancé. Sous les yeux du Duc, tout demeurait calme et comme à la coutume.

Le sire de Croy, qui s'était cru perdu, reprit courage, et, tout en cheminant, il se mit à dire : « Ah ! quel fâcheux départ ! Monseigneur. — Et pourquoi ? repartit le Duc. — Parce qu'aujourd'hui vous venez de conclure la paix et l'alliance de tous les princes de France avec le roi. Avec leur aide, il va courir sur vous. — Plût à Dieu, répliqua le Duc, qu'avant ma mort cet honneur me fût accordé, et qu'à cause de moi les princes de France fussent en amitié et en union ! j'en mourrais plus content. Quant à courir sur moi, Dieu merci, je me suis toujours bien gardé et défendu, et je n'ai pas encore peur. »

Cependant le sire de Lannoy s'était tout aussitôt rendu à Abbeville pour annoncer cette résolution soudaine du duc de Bourgogne au roi qui en demeura confondu. Il commença alors à donner une explication de l'entreprise du bâtard de Rubempré. Il assura que le duc de Bretagne, ayant récemment envoyé maître Romillé, son vice-chancelier, en Angleterre, pour quelque négociation secrète, il avait voulu faire saisir les preuves écrites des complots qu'on tramait contre lui. Telle était, selon lui, la commission dont le bâtard avait été chargé ; pour y réussir, il avait fallu user de ruse et de secret, tout aussi bien que ce vice-chancelier de Bretagne, qui voyageait travesti en moine, dérobant soigneusement sa trace. C'était pour s'enquérir si on l'avait vu en Hollande, et s'il était venu auprès du comte de Charolais, que le bâtard était venu à Gorcum.

Il était bien possible que la chose fût comme le roi le disait. Car le comte de Charolais était fort emporté et fort léger dans ses soupçons. Il croyait facilement qu'on formait contre lui des projets et des complots. D'ailleurs le procès du bâtard ne se faisait point. On ne produisait aucune déclaration, aucun interrogatoire de lui ; le roi pouvait nier, comme monsieur de Charolais pouvait affirmer.

Le sire de Lannoy retourna sans tarder auprès du Duc, et y trouva les mêmes rumeurs ; elles occupaient aussi tous les esprits à Calais et en Angleterre. « Sire, écrivait le sire de Lannoy au roi, j'ai reçu hier des lettres de Wenloch, que je vous envoie. Vous y verrez toutes les impostures qu'on débite dans ce pays-là. On dit ici que monsieur de Charolais viendra dès qu'on aura fait le procès an bâtard. Je ne sais ce qui en sera ; mais Dieu sait comme on parle chez lui de mou oncle de Croy et de moi. Quelque chose qu'on dise, il faut avoir patience ; autrement on gâterait tout. Le temps fera connaître la vérité[40]. »

Le sire de Croy donnait les mêmes conseils au roi, lui recommandant de ne s'émouvoir en rien de ce qui pouvait lui être rapporté, et de croire que le duc de Bourgogne voulait demeurer son très-humble et très-obéissant, comme il -l'avait toujours été. Son départ d'Hesdin n'avait pas une autre cause, disait le sire de Croy, que l'embarras où il eût été, soit de refuser, soit d'accorder ce que le roi aurait pu avoir à lui demander.

Le roi s'appliqua donc à chasser de l'esprit des Anglais toutes les fâcheuses idées qu'ils avaient prises de lui. Il y avait surtout un homme que la garnison anglaise de Guines avait arrêté, qui faisait, disait-on, les plus étranges relations sur les volontés et les projets du roi. Il demanda que cet homme lui fût amené. Sir Robert Nevil, secrétaire du comte de Warwick, s'était rendu à Rouen, auprès du roi ; et, comme il n'avait pas conduit le prisonnier, le roi l'envoya chercher sur-le-champ par Josselin du Bois-Bailli, son maréchal-des-logis, qui était son serviteur le plus actif, le plus subtil, le plus zélé, le plus capable de tout. A peine arrivé, ce maréchal-des-logis et plusieurs conseillers interrogèrent cet homme en présence de sir Robert Nevil, ainsi que l'avait exigé le roi. C'était un nommé maître Puissant, bourgeois de Bruges ; il fut convaincu de mensonge, et désavoua pleinement tout-ce qu'il avait dit.

Le roi montra aussi à sir Robert Nevil des lettres du duc de Bretagne qui prouvaient invinciblement qu'il avait négocié avec lui en même temps qu'avec les Anglais, et avait offert son alliance contre eux ; prouvant ainsi qu'il n'y avait nulle confiance à mettre eu ce prince.

Du reste, le roi fit grand accueil à sir Robert ; mais celui-ci se méfiait de tout dans cette cour, où il y avait tant de gens rusés, dévoués entièrement à la volonté de leur maître et empressés à le servir.

Quant au duc de Bourgogne, le roi lui envoya une solennelle ambassade, composée du comte d'Eu, de Pierre de Morvilliers et de l'archevêque de Narbonne. La veille, on avait vu arriver à Lille le comte de Charolais, accompagné de quatre-vingts chevaliers et de six cents chevaux. Les ambassadeurs de France eurent, dès le jour suivant, leur audience du duc Philippe. Ce fut le chancelier qui porta la parole[41]. Il commença par se plaindre hautement, au nom du roi, de tout ce qui avait été dit contre l'honneur et la renommée de sa majesté ; il expliqua la commission donnée au bâtard de Rubempré contre le vice-chancelier de Bretagne, et comment on avait dû aller l'attendre en Hollande, puisqu'il devait venir y rendre compte à monsieur de Charolais de sa négociation en Angleterre. Puis, le chancelier remontra quelle offense c'était d'avoir fait saisir ainsi, sans nulle cause, un serviteur du roi, venu pour accomplir son office, et pour prendre un homme suspect de s'employer à des projets qui étaient crime de lèse-majesté. Il s'attacha à faire voir comment le bâtard n'ayant amené à Gorcum que trois hommes de son équipage, on ne pouvait croire qu'il voulût rien tenter contre monsieur de Charolais.

A ces mots, le comte de Charolais mit un genou en terre devant son père : « Très-redouté seigneur et père, dit-il, je vous prie qu'il vous plaise que je puisse répondre aux paroles proférées, qui touchent votre honneur et le mien. Avec l'aide de Dieu, je répondrai tellement, que je défendrai. bien vous et moi. Pourvu que je me croie en la grâce de Dieu, je ne crains homme qui vive sous le ciel, que vous mon seigneur et père ; et c'est pour moi grande merveille que le roi de France me poursuive ainsi, moi qui suis son humble parent. » Le chancelier lui coupa alors la parole, et, sans s'adresser à lui : « Monseigneur, dit-il au Duc, nous n'avons point charge du roi de répondre ni de bouche ni par écrit à monsieur de Charolais. » Le Duc ordonna à son fils de se taire. Il obéit, non sans trouble, et le chancelier continua[42].

« Cela n'a pas suffi à monsieur de Charolais ; il a fait courir aussitôt le bruit dans le pays que ce bâtard était venu, de la part du roi, appréhender sa personne et lui faire violence en son corps. Puis il envoya par devers vous Olivier de La Marche, pour vous faire un tel récit, que cet Olivier a répandu sur toute sa route. De plus monsieur de Charolais a fait publier cette nouvelle à Bruges, dans une ville où s'assemblent des gens de toute nation ; il l'a fait prêcher dans les églises du haut de la chaire de vérité. Et comme la renommée du mal va plus vite que celle du bien, l'honneur du roi a été promptement atteint par cet esclandre dans tous les pays voisins ; il le serait bientôt dans tout l'univers, si l'on ne trouvait pas manière de contredire auprès de tous les princes et dans tous les royaumes, un mensonge si amer pour un roi de Fra Lice, pour un roi qui porte le nom de très-chrétien.

Cependant monsieur de Charolais ne pouvait contenir sa colère, et il voulut encore interrompre le chancelier. « Monseigneur de Charolais, je ne suis pas venu parler à vous, » reprit Morvilliers. Et comme le Comte pria encore son père de le laisser parler, le bon Duc lui dit : « Je répondrai pour toi comme il me semble qu'un père doit répondre pour son fils. Toutefois puisque tu en as si grande envie, penses-y aujourd'hui, et demain dis ce que tu voudras. »

Le chancelier poursuivit : u En outre vous aviez promis à maître Jean Havant de ne pas quitter Hesdin sans avertir le roi ; et dès le lendemain, vous êtes parti. Alors la renommée a publié que, comme monsieur de Charolais, vous aviez eu peur que le roi ne vous fît prendre, ce dont il n'a jamais eu la pensée. Et certes il est bien émerveillé que vous ayez eu un tel soupçon, vous qu'il aime et honore plus que tous les vivants, vous à qui il l'a si libéralement montré et voudrait le prouver encore. Il avait assurément de grandes affaires dans les autres quartiers de son royaume ; cependant il s'est tenu près du lieu de votre séjour par amour pour vous, et afin de conclure la paix avec les Anglais par votre moyen ; ce qui n'est pas signe qu'il voulût vous donner le moindre sujet de crainte.

« Le roi requiert donc trois choses : la première que le bâtard, ses compagnons et sa barque soient rendus avec dommages et intérêts : la seconde, que vous lui remettiez Olivier de La Marche, afin d'en faire punition comme il convient et comme bon lui semblera : la troisième de lui livrer celui ou ceux qui, en leurs sermons, l'ont diffamé à Bruges. »

Le comte d'Eu ajouta : « Monsieur, vous êtes bon et sage ; vous avez entendu ce que le roi demande ; vous pouvez l'accordes maintenant et sans plus attendre. Ce sera lui faire plaisir, la chose dépend de vous seul, et vous n'avez pas besoin de conseil. »

— « Oh, oh, mon frère, répondit le Duc, vous ne faites qu'arriver. On ne peut pas demander et obtenir en une heure ; j'ai espérance de faire et de répondre eu telle sorte que monseigneur le roi sera content. »

— « Monsieur, répliqua aigrement le comte d'Eu, vous répondrez à votre loisir ; mais je vous conseille de renvoyer aussitôt au roi le bâtard son serviteur, ou il en pourra advenir des maux irréparables. »

Sur ce, le Duc se leva. — « J'ai d'autres fois, dit-il, entendu des paroles hautaines et menaçantes, et ne m'en suis jamais ému. Je ne le suis pas d'avantage aujourd'hui ; soyez le bien venu, mon frère ; à demain. » Pour lors Jacques de Luxembourg s'avança vers le Duc, et se jeta à ses pieds : « Monseigneur, j'ai entendu que messieurs les ambassadeurs du roi ont imputé charge de trahison et de lèse-majesté à monsieur de Bretagne, dont je suis parent et serviteur. Je dois comme chevalier répondre pour mon maître absent, et je m'offre, sauf le respect pour la majesté royale, à répondre en effet pour lui en tout lieu et à toute heure. Je maintiens qu'il ne fit jamais chose qui pût donner lieu à charge coutre son bonheur ; et je prends à témoin vous et messieurs les ambassadeurs que je m'acquitte de mon devoir. »

— « Mon cousin, répondit le Duc, vous dites bien, et votre offre est à recevoir ; mon cousin de Bretagne est un noble prince, un bon chevalier en qui je me fie. »

— « Messire Jacques, reprit le comte d'Eu, nous sommes venus ici en ambassade, et non en bataille, pour exposer ce que le roi nous a chargés de dire. C'est au roi et à monsieur de Bretagne à s'entendre là-dessus, et point à nous de nous en débattre. »

Alors chacun se retira, songeant à la grande audience du lendemain ; surtout le comte de Charolais, qui passa la nuit entière à bien préparer ce qu'il avait à dire, sans même se faire aider d'aucun secrétaire, écrivant de sa propre main tout ce qu'il voulait répliquer.

L'audience fut remise au surlendemain. Le comte de Charolais s'y présenta avec une suite de plus de cent vingt chevaliers. Il était vêtu d'une robe de drap d'or, et magnifiquement paré. Le Duc son père siégeait entouré des princes de son sang, des chevaliers de son ordre, des serviteurs de sa maison.

Son fils mit un genou eu terre sur un carreau ode velours, et, par un long discours, demanda à répondre pour venger sort honneur et celui de sa noble maison. « Il me plaît : parlez, » lui répondit le Duc.

Commençant par le crime de lèse -majesté dont on avait qualifié ses relations avec le duc de Bretagne ; et répondant à l'imputation qu'on lui faisait d'avoir su et approuvé les traités conclus contre le roi par ce duc avec les Anglais et le roi Édouard, anciens ennemis du royaume, il protesta qu'il ignorait complétement le voyage en Angleterre de maître Jean Romillé.

« Hélas ! mon très-redouté seigneur, ajoutait-il, la chose que j'ai le plus désirée en ce monde après le salut de mon âme, c'est de suivre les vertueuses et louables traces de vous et de vos nobles prédécesseurs, qui, par leur vertu, leur sens, leur vaillance et leurs œuvres, ont élevé si haut cette maison. Je ne pourrai jamais rendre assez de grâces à mon Créateur, de m'avoir fait naître et sortir de tous côtés de tant de vertueux et nobles princes. Si tout ce qu'on m'impute était véritable, je serais donc bien loin de ce que je désire, et je me serais grandement fourvoyé des devoirs que je dois suivre. Je serais non-seulement à blâmer, mais à fuir par tout le monde ; et il vaudrait mieux pour moi être mort au sortir des fonts du baptême. »

Passant aux traités d'alliance contre le roi, qu'on lui imputait d'avoir lui- même conclu avec le duc de Bretagne, il les nia de même, avouant seulement le grand amour qu'il avait pour son cousin de Bretagne, à cause des grandes vertus qu'il lui connaissait. « Le roi ne peut trouver mauvaises, disait-il, la concorde et l'union des princes de son royaume. Ils n'en seront que plus soumis au roi, lorsqu'il lui plaira de les traiter comme il le doit, et de ne pas faire contre eux des alliances avec les étrangers et les ennemis. Ses nobles prédécesseurs tâchaient, au contraire, de tenir les princes dans la paix. Maintenant, sans que monseigneur le roi s'en soit mis en peine, ils sont, grâce à Dieu, tous en bonne intelligence, plus que cela ne s'est vu depuis que le royaume a reçu la foi chrétienne. Maudit soit celui qui travaillerait à les désunir ! »

Il se justifia ensuite de l'emprisonnement du bâtard de Rubempré, dont il ignorait la commission, aussi bien que le voyage du vice-chancelier de Bretagne. Il pouvait donc soupçonner tout autre motif à sa secrète entreprise. D'ailleurs il en avait fait rendre compte tout aussitôt à son père par Olivier de La Marche.

« On m'impute, continuait-il, d'avoir enjoint à cet Olivier de semer sur sa route de méchants discours contre le roi ; on parle de sermons prêchés à Bruges ; certes, Monseigneur, je ne crois pas qu'il soit besoin de chercher aucun moyen pour émouvoir votre peuple contre le roi ; vous savez ce qui en est. »

Si ce bâtard avait encore été retenu après s'être réclamé du roi, et avoir exposé de quelle commission il était chargé, c'est que ses paroles et ses réponses s'étaient contredites plus d'une fois, et qu'il expliquait mal pourquoi il avait pris tant d'informations sur monsieur de Charolais.

Enfin les ambassadeurs avaient parlé de sa haine contre le roi, et cherché quels en pouvaient être les motifs ; ils avaient dit que c'était sans doute la perte de sa pension.

« Quand il lui plut de me la donner, j'avais reçu si largement des biens de vous, que je n'en avais nul besoin. Je ne la demandais ni ne la désirais, et ne l'acceptai que pour ne pas sembler mépriser ses bienfaits. Il lui a plu ensuite de me l'ôter ; il était en son pouvoir de le faire, et je n'en ai pas eu si grand déplaisir que les ambassadeurs le croient, tant vous m'enrichissez chaque jour.

« Mais ce que chacun n'ignore pas, c'est que le roi, depuis un temps, m'a pris en courroux et en imagination contraire, sans que je l'aie mérité. Il a publiquement dit qu'il me tenait pour son ennemi, cc que je ne fus et ne serai jamais. Mainte fois parlant au sire de Ligne et à plusieurs autres auxquels il faisait mauvais accueil, il leur a donné pour motifs qu'ils étaient mes serviteurs et qu'ils en porteraient, la peine.

« Il s'est vanté souvent, vous le savez comme moi, de se procurer, et Dieu sait par quels moyens, plusieurs places (le vos états. Il a dit qu'au moyen des Liégeois, il me débouterait du duché de Brabant, pour le donner à mon cousin de Nevers, et lui a promis mille lances pour cette entreprise. Cela serait contre la justice, car la Chambre que vous avez en Brabant, a jugé que j'en devais être l'héritier, et non pas monsieur de Nevers. Si le roi, qui se dit le Très- Chrétien, veut, contre la droiture, me déposséder, force me sera d'y remédier, puisque je ne peux laisser perdre mon état. »

Le comte de Charolais termina en disant que le roi, ayant la volonté de faire publier ses griefs parmi tous les rois et les royaumes chrétiens, il demandait congé et grâce pour y répondre partout où besoin serait.

Chacun, et le Duc tout le premier, admira le sens, la prudence et la force de monsieur de Charolais ; mais on jugeait bien que, si son père n'eût pas été présent, il n'aurait pas eu tant de sagesse, et aurait parlé plus âprement.

Le Duc prit aussitôt la parole ; il déclara que le bâtard de Rubempré ne serait point rendu. « Il a été saisi, dit-il, au pays de Hollande, où je suis seigneur de la terre et de la mer, sans reconnaître nul souverain que Dieu ; le roi n'a rien à y voir ni à y connaître, puisque c'est hors de sa seigneurie : Le bâtard a été mis en justice, et elle lui sera faite selon son démérite ou son innocence. C'est d'ailleurs chose notoire, dans tous mes pays, que ce bâtard ne vaut rien, qu'il est homicide et mauvais garçon.

« Quant à l'écuyer qu'on veut nie faire livrer, il est de l'hôtel de mon fils, et je ne pense point qu'il ait rien fait ni dit que ce qu'il devait. S'il en est autrement, je m'en informerai, et justice sera faite comme il appartiendra.

« Pour les prédicateurs, je suis prince de la terre, et ne puis connaître que des séculiers, non des gens de l'Eglise, auxquels je ne veux toucher. C'est, il est vrai, chose certaine que beaucoup de prêcheurs sont peu sages, disent des paroles sans avis ni commandement, puis vont où bon leur semble, et l'on ne sait plus ce qu'ils deviennent. D'ailleurs je ne crois point qu'on ait prêché contre le roi.

« Vous reprochez à mon fils d'être soupçonneux et méfiant ; certes, ce n'est pas de moi qu'il tiendrait ce défaut. C'est peut-être de sa mère, ajouta-t-il en souriant, car elle est bien la plus méfiante et la plus soupçonneuse dame que j'aie connue ; toujours elle croyait que j'aimais quelque autre femme qu'elle. Pour moi, je n'ai jamais craint ni homme, ni prince, et pas plus maintenant que jadis. Toutefois mon fils avait grande raison de se méfier, et, à sa place, sur le rapport qu'on faisait des allures de ce bâtard, je l'aurais-fait saisir tout comme lui. »

Puis il passa au reproche que le roi lui faisait à lui-même d'avoir quitté tout à coup la ville d'Hesdin, et de ne pas lui avoir tenu parole. Sur ce sujet il s'anima un peu, et, élevant la voix, il dit : « Je veux bien qu'on sache que ma bouche n'a jamais rien promis à homme qui vive, sans le lui avoir tenu à ma possibilité. » Puis il se remit, et reprenant son langage facile et gracieux : « Je n'ai jamais failli à personne qu'aux dames ; je vous prie donc de rappeler à monseigneur le roi que, lorsque je pris congé de lui, je lui dis que, s'il ne me survenait pas quelque affaire nouvelle qui commandât mou retour, je ne partirais point d'Hesdin sans le voir et lui parler. Je ne lui ai point promis autre chose. Or, à l'heure où je partis, il m'était advenu tout à coup de grosses affaires, comme, par exemple, celle de ce bâtard.

Le chancelier insista encore, fit remarquer la solennité d'une telle ambassade, la plus grande que le roi pût envoyer, et demanda qu'elle ne retournât point sans rien obtenir d'un prince à qui le roi avait montré tant d'amitié et fait tant de bien.

Le Duc l'interrompit, et rappela qu'au contraire c'était lai qui avait rendu au roi, honneurs, services et biens : qu'il ne s'en repentait point, mais que le roi ne lui avait, rien accordé encore de ce qu'il lui avait promis.

Alors Pierre de Coux, sur l'ordre du Duc, prit la parole : « Messieurs, dit-il, afin que chacun l'entende, monseigneur le Duc ici présent ne tient pas tout ce qu'il a du roi de France. Il est vrai que le duché de Bourgogne, le comté de Flandre et le comté d'Artois sont du royaume ; mais il a, hors de France, de belles seigneuries, telles que les duchés de Brabant, de Luxembourg, de Limbourg, de Louvain, les comtés de Bourgogne, de Hainaut, de Hollande, de Zélande, de Namur, et autres pays qu'il tient de Dieu seulement. »

Le chancelier de France, qui était un homme aigre et emporté, entendant ce discours, répliqua : « Il n'est pourtant pas roi. » A cette parole, le Duc éleva la voix : « Je veux bien que tout le monde sache que, si j'eusse voulu, j'aurais été roi. » Puis il termina l'audience, fit apporter le vin et les épices, et déclara aux ambassadeurs qu'avant trois jours ils auraient leur réponse par écrit.

Quant à monsieur de Charolais, il s'approcha, en sortant, de l'archevêque de Narbonne, et liii dit : « Recommandez-moi très-humblement à la bonne grâce du roi, et dites-lui qu'il m'a bien fait laver la tête par le chancelier ; mais qu'avant qu'il soit un an, il s'en repentira. »

 

 

 



[1] De Troy.

[2] Duclercq.

[3] Olivier de La Marche.

[4] Duclercq.

[5] Amelgard.

[6] Duclercq.

[7] Duclercq.

[8] Histoire de Bourgogne.

[9] Duclercq.

[10] Comines.

[11] Duclercq.

[12] La Marche.

[13] Duclercq. — Meyer. — Histoire de Bourgogne.

[14] Histoire de Bourgogne.

[15] Duclercq.

[16] Duclercq. — Hollinshed.

[17] Comines.

[18] Comines.

[19] Arrêt du Parlement de Toulouse : Legrand.

[20] Legrand. — Duclercq. — Comines. — La Marche. — Amelgard. — Meyer.

[21] Brantôme.

[22] Duclercq. — Paradin.

[23] Duclercq.

[24] Chatelain. — Comines. — Amelgard.

[25] Guichenon.

[26] Legrand. — Sismondi.

[27] Argentré. — Amelgard. — Legrand. —Châtelain.

[28] Chatelain. — Duclercq.

[29] Chatelain.

[30] Chatelain.

[31] Recueil de Legrand.

[32] Chatelain. — Guichenon. — Sismondi. — Continuateur de Monstrelet.

[33] Chatelain. — Guichenon.

[34] Chatelain.

[35] Chatelain.

[36] Legrand. — Comines. — Chatelain. — Amelgard. — La Marche. — Duclercq. — Meyer. — Heuterus.

[37] Chatelain.

[38] Histoire généalogique.

[39] Chatelain. — Amelgard. — Duclercq. — Olivier de La Marche. — Legrand.

[40] Legrand.

[41] Chatelain. — Amelgard. — Comines.

[42] Duclercq.