LA FEMME GRECQUE

 

TOME DEUXIÈME

CHAPITRE III. — LES HEROÏNES DES POÈTES TRAGIQUES (SUITE). - THÉÂTRE DE SOPHOCLE.

 

 

Impressions différentes causées par les personnages d'Eschyle et ceux de Sophocle. — Jocaste, Antigone. Ismène. — L'Électre et la Clytemnestre de Sophocle comparées aux mêmes héroïnes d'Eschyle et d'Euripide. — Tecmesse. — Déjanire.

 

Eschyle nous a fait vivre dans une région orageuse où, à la fulgurante lueur des éclairs, nous avons vu se développer sous l'action même de la lutte, des caractères d'une étrange grandeur. C'est avec une impression d'effroi que nous assistions à ces événements où l'homme s'épuisait en stériles efforts contre l'inflexible Destin auquel il croyait. Rarement une émotion douce venait détendre nos nerfs. La pitié même que nous donnions à d'immenses infortunes, émanait moins de notre cœur que de notre imagination surexcitée.

Mais, avec Sophocle, nous entrons dans une sphère plus sereine ; nous y contemplons l'homme, non plus grand qu'il ne peut l'être, mais tout rayonnant de la lumière idéale dont le poète le baigne. Ce n'est pas que les héros de Sophocle n'aient à endurer des chagrins tout aussi cruels que ceux des héros d'Eschyle ; mais, au lieu de se révolter fiévreusement contre une puissance aveugle et immuable, ou de s'abattre avec désespoir devant elle, ils s'élèvent par leurs vertus au-dessus de leurs malheurs, et la notion du devoir corrige la foi qu'ils ont dans la fatalité. Le Prométhée d'Eschyle nous avait déjà offert ce sublime exemple de la grandeur d'âme qui dompte la douleur ; mais Prométhée garde dans son supplice la hautaine inflexibilité d'un Titan. Les personnages de Sophocle sont plus rapprochés de nous, et le mélange d'admiration et de pitié dont ils nous pénètrent, est un enseignement d'autant plus fécond que nous apprenons ainsi comment des êtres semblables à nous peuvent s'épurer par la souffrance.

Ce sont principalement les tragédies consacrées à Œdipe et à Antigone qui provoquent en nous ces réflexions.

La peste ravage la ville de Thèbes. Œdipe qui, après avoir délivré du sphinx les Thébains, a reçu en récompense le trône de Laïus, leur dernier roi, et la main de Jocaste, veuve de celui-ci, Œdipe souffre profondément du nouveau malheur qui a frappé son peuple. Pour y remédier, il a fait consulter l'oracle de Delphes par son beau-frère Créon. Ce dernier rapporte la réponse du dieu. Apollon a déclaré que le fléau ne cesserait que lorsque les Thébains auraient expulsé de leur territoire le meurtrier de Laïus. Ce roi ayant été tué en voyage. on n'a eu sur sa mort que des renseignements incertains, et, à cette époque, les maux amenés par le sphinx n'ont pas laissé aux Thébains le loisir de rechercher le régicide.

Œdipe voue à de terribles imprécations l'inconnu dont la présence est pour Thèbes une source de calamités. Suivant le conseil de Créon, il mande le devin Tirésias pour que celui-ci lui révèle le nom du coupable. Le prophète, vieux et aveugle, se fait conduire auprès du souverain par un enfant ; mais quand Œdipe l'interroge, il refuse de répondre. Enfin, irrité par les insultes du roi qui ne peut comprendre le motif de son silence, Tirésias lui déclare que le criminel qui souille la ville, c'est lui, lui le roi !

Œdipe, si noble et si bon, laisse éclater une indignation qui est le cri de l'innocence outragée. Mais, à en croire le devin, le roi ne saurait pas encore toute l'étendue de son malheur : il aurait formé des liens affreux.... Œdipe ne conçoit pas ce que cette dernière allusion peut signifier ; il n'y voit qu'une nouvelle injure ;et soupçonne son beau-frère d'avoir suborné le prophète.

Dans une entrevue d'Œdipe avec Créon, le roi accuse ouvertement celui-ci, et le menace de mort. Au bruit de la querelle, Jocaste arrive. La reine blâme sévèrement son mari et son frère de se livrer à de mesquines disputes pendant que leur patrie se débat contre la mort. Créon se plaint auprès d'elle des mauvais traitements que lui réserve Œdipe ; et quand le souverain lui impute devant Jocaste, le crime de trahison, il proteste avec un accent dont sa sœur ne peut méconnaître la sincérité. Aussi Jocaste supplie-t-elle son époux de croire son frère. Le chœur des vieillards thébains joint ses instances à celles de la reine ; mais Œdipe ne se laisse point persuader, et ce n'est qu'à regret qu'il change en une sentence d'exil l'arrêt de mort qu'il vient de prononcer.

Créon se retire, et Jocaste qui ne sait pas encore pourquoi il est appelé traître, prie le roi de lui faire connaître le motif de son courroux.

— Je te dirai, ô femme, car je te révère plus que ces hommes, quels complots Créon a tramés contre moi[1].

Et Œdipe apprend à sa compagne que son beau-frère l'a fait accuser par Tirésias d'avoir tué son prédécesseur. Mais Jocaste méprise l'art trompeur du devin. N'a-t-elle pas éprouvé par elle-même la fausseté des oracles ? N'avait-on pas prédit autrefois à Laïus qu'il mourrait de la main de son fils ? Pourtant le dernier roi a été, dit-on, mortellement frappé par des brigands sur une route qui se divisait en trois sentiers. Quant à l'enfant, peu de jours après sa naissance, son père lui avait percé les pieds et l'avait fait exposer sur une montagne. La mère n'ose pas avouer que c'est elle-même qui a livré le nouveau-né au serviteur chargé de l'abandonner[2]....

Jocaste a cru rassurer son mari, et c'est un incident de son récit, c'est la description du lieu où fut tué Laïus, qui jette le trouble dans l'âme du prince. Il interroge sa femme sur les circonstances du crime. Les réponses de la reine font croître son anxiété. Enfin, lorsque Jocaste lui a dépeint Laïus, et lui a parlé de la ressemblance qu'elle a remarquée entre ce roi et lui, Œdipe reconnaît avec stupeur que les malédictions qu'il a lancées sur le meurtrier de son prédécesseur, retombent sur lui-même.

La reine frémit, et néanmoins elle a encore la force de donner à son époux les renseignements qu'il lui demande. C'est par un serviteur de Laïus, le seul homme de son escorte qui n'eût point partagé son sort, c'est par lui que Jocaste a connu les détails de l'événement. Mais cet homme n'est plus au palais. Lorsque, rentré à Thèbes, il vit Œdipe sur le trône, il prit la main de sa souveraine et supplia Jocaste de l'envoyer loin de la ville et de lui confier la garde des troupeaux. La princesse y consentit, et cependant ce serviteur était digne d'une meilleure récompense.

Œdipe a hâte de faire venir le pasteur. Il viendra, dit Jocaste ; mais moi aussi je suis digne d'apprendre ce qui trouble ton cœur, ô roi !

— Je ne te refuserai pas, à ce point d'attente cruelle où je suis arrivé. Car à qui pourrais-je mieux le dire qu'à toi, dans la situation critique où je me trouve ?[3]

Le prince raconte à sa femme que, fils de Polybe, roi de Corinthe, et de Mérope, il s'entendit un jour accuser, par un homme ivre, d'être un enfant supposé. Ce fut en vain que ses parents le rassurèrent à ce sujet, le soupçon avait pénétré dans son âme. Il alla secrètement consulter l'oracle de Delphes. Apollon ne répondit pas aux questions qu'il lui posa, mais le dieu annonça que, parmi les infortunes auxquelles il était prédestiné, il épouserait sa mère et tuerait son père. Loin de revenir à Corinthe, Œdipe s'éloigna de cette ville pour éviter le sort qui l'y attendait. Ce fut pendant ce voyage qu'à l'endroit décrit par Jocaste, il rencontra un char conduit par un héraut et sur lequel était un vieillard tel que la reine a dépeint Laïus. Ces deux hommes le repoussèrent brutalement, le vieillard le frappa même. Alors le prince leva sur celui-ci son bâton ; l'inconnu tomba mort à ses pieds, et les gens qui le suivaient, furent tués par Œdipe. Maintenant si cet étranger était Laïus, que deviendra le nouvel époux de Jocaste ? Obligé de quitter son royaume, retournera-t-il dans cette patrie où, selon l'oracle, il est exposé à commettre deux forfaits exécrables ? Que les dieux le préservent de cette souillure, et puisse-t-il mourir avant que d'en avoir été atteint ! Il n'a plus qu'une espérance. La reine lui a dit que plusieurs hommes avaient tué Laïus. Si cette version est exacte, Œdipe qui était seul lorsqu'il vengea son outrage, Œdipe n'est point le meurtrier du dernier roi. Mais il saura la vérité par le serviteur qui s'est dérobé au massacre de Laïus et de son escorte.

Jocaste cherche à prouver à son mari que, quel que soit le récit du berger, on ne saurait accorder nulle foi à des prédictions dont elle connaît le peu de valeur. Tous deux rentrent au palais, mais la reine ne réussit pas à rassurer Œdipe ; elle ne peut plus que prier pour lui, et vient offrir des guirlandes et dès parfums à Apollon, le dieu dont la statue est placée devant la demeure royale, le dieu dont tout à l'heure elle dédaignait les interprètes.

Un messager de Corinthe annonce à Jocaste qu'il vient informer Œdipe que les anciens sujets de son père l'appellent au trône rendu vacant par la mort de Polybe. Ce que la reine voit dans ces événements, c'est un nouveau témoignage de la fausseté des oracles qui avaient averti Œdipe qu'il serait l'assassin de son père. Elle fait venir le roi, et celui-ci, soulagé de n'avoir plus à craindre le parricide, reconnaît que sa femme a eu raison de ne point approuver ses superstitieuses alarmes. Une inquiétude lui reste pourtant. N'a-t-il pas encore à redouter l'hymen de sa mère ? Le messager à qui Œdipe Confie sa crainte, se décide, pour le calmer entièrement, à lui révéler un secret. Que le roi n'évite pas sa patrie pour fuir un mariage criminel : Mérope n'est pas sa mère ! C'est le messager lui-même qui l'a donné à Polybe, privé de postérité ; c'est lui qui l'avait recueilli dans les vertes vallées du Cithéron ; c'est lui qui avait ôté de ses petits pieds les liens auxquels l'enfant dut son nom. Le nouveau-né lui avait été 'remis par un pasteur qui, disait-on, appartenait à la maison de Laïus.

Œdipe demande aux vieillards thébains si l'un d'eux connaît ce berger. Le chœur croit que c'est le même Serviteur que le roi voulait interroger. Jocaste a tout compris....

ŒDIPE.

Femme, penses-tu que le berger que nous avons envoyé chercher tout à l'heure soit celui dont parle cet homme ?

JOCASTE.

Quel est celui dont il a parlé ? Ne t'inquiète de rien, et oublie de vaines paroles[4].

Jocaste supplie le roi de ne pas chercher à connaître la vérité ; mais Œdipe, qui croit que le trouble de la reine est causé par la crainte d'avoir épousé un homme.de basse extraction, Œdipe rejette avec impatience les conseils qu'elle lui donne.

JOCASTE.

Infortuné ! puisses-tu ne jamais savoir qui tu est.

ŒDIPE.

M'amènera-t-on enfin ce berger ? Pour elle, laissez-la se réjouir de son illustre naissance.

JOCASTE.

Hélas ! hélas ! malheureux ! car c'est là le seul nom que je puisse te donner désormais ! et je ne t'en donnerai plus d'autre[5].

La reine se retire avec un morne silence qui inquiète les vieillards. Quant à Œdipe, continuant d'attribuer à l'orgueil féminin la douleur de Jocaste, il pénétrera le mystère de son origine. Que lui importe l'humble condition dans laquelle il a pu naître ? Il est le fils de la Fortune, qui l'a fait passer de la misère au rang suprême. A la fierté de sa parole, on devine que le sauveur de Thèbes se sent assez grand par lui-même pour se passer d'aïeux illustres et pour ennoblir la bassesse de son origine. Mais celui que ne ferait pas rouir l'obscure naissance qui ne pourrait ternir l'éclat de sa vertu, celui-là, même sera écrasé en connaissant la royale extraction qui le rend incestueux et parricide. Lorsque le fatal secret lui 'est révélé par le berger qu'il a mandé, lorsqu'il sait que Jocaste elle-même l'a remis au berger pour l'exposer, et qu'il n'a dû son salut qu'à la pitié de cet homme, alors Œdipe rentre dans ce palais où l'a précédé la reine. Il veut savoir où est la femme qu'il ne peut appeler ni son épouse, ni sa mère. On ne le lui dit pas ; mais il se précipite vers l'appartement nuptial ; Jocaste, qui s'y est réfugiée pour s'abandonner à son délire, en a fermé les portes avec violence. Le roi fait sauter les battants de leurs gonds.... et voit la souveraine étranglée.

A l'aspect de ce suicide, le malheureux a le rugissement du lion ; il détache le lacet fatal ; puis enlevant les agrafes d'or qui attachaient la robe de la reine, il s'en déchire les yeux, ces yeux qui n'ont pas vu ses forfaits, et qui ne doivent plus voir une postérité à laquelle le crime a donné naissance.... L'aveugle, épouvanté des ténèbres où il se trouve, dirige vers ses sujets sa marche incertaine. Il les prie de l'exiler de cette terre où il ne peut plus aimer personne, de cette terre pour laquelle sa présence est une malédiction ; c'est aussi la faveur qu'il implore de son beau-frère après lui avoir exprimé son regret de ses injustes accusations. Créon ne veut pas accéder à ce désir avant d'avoir consulté Apollon. Œdipe le prie aussi d'ensevelir Jocaste....

Quant à mes enfants... je ne te recommande point mes fils, ô Créon ! ils sont hommes, et, partout où ils seront, ils ne manqueront de rien ; mais je laisse deux filles dignes de pitié ; autrefois elles s'asseyaient à ma table, et je ne touchais à aucun aliment dont elles n'eussent leur part ; veille sur elles, et surtout permets-moi de les toucher encore, et de pleurer avec elles notre misère.

Créon, roi dont la naissance est pure, Créon ! ah ! s'il m'était permis de les toucher de mes mains, il me semblerait les voir encore.... Que dis-je ? ne les entends-je pas verser des larmes ? Ô filles chéries ! la pitié de Créon vous aurait-elle envoyées auprès de moi ? ne me trompé-je pas ?[6]

Non, il ne se trompe pas, et Œdipe bénit le prince qui lui a réservé cette dernière consolation. Mais l'aveugle demande à ses filles où elles sont. Qu'elles s'approchent, qu'elles posent leurs mains sur les siennes ! Le malheureux qui jusqu'alors a été tour à tour agité par la fureur et par le désespoir, sent son cœur se fondre à ce doux contact ; il pleure sur les jeunes enfants que sa paternité a déshonorées, et qui désormais ne pourront assister à nulle fête sans y puiser de nouveaux sujets de douleur. Et plus tard, quels sont les hommes qui rechercheraient leur alliance ? Œdipe les recommande à son beau-frère avec de navrantes paroles. Que Créon soit un père pour les orphelines ; qu'il ne les livre pas à la mendicité ! Qu'il ait pitié de leur âge si tendre, de leur cruel abandon ! Qu'il le promette à leur père en lui donnant la main ! Le frère de Jocaste lui enjoint durement de faire trêve à ses pleurs, de rentrer au palais et de quitter ses filles. Œdipe qui, tout à l'heure, croyait qu'il lui serait impossible de sentir ses enfants auprès de lui, Œdipe ne peut se résoudre à abandonner les objets de sa tendresse, à éloigner de son cœur cette satisfaction si triste, mais si douce.

D'autres tragédies nous font retrouver les filles d'Œdipe ; mais ne nous séparons pas de Jocaste sans lui accorder un souvenir de douloureuse sympathie.

Jocaste montre une âme vraiment royale lorsque, à son entrée en scène, elle déplore qu'au milieu dis calamités publiques, son époux et son frère n'imposent pas silence à des rancunes privées. Respectée d'Œdipe, elle a sur lui la supériorité de l'âge, et les conseils qu'elle lui donne sont graves et doux comme ceux d'une sœur aînée. D'un caractère plus ferme et moins impressionnable que lui, elle voudrait le guérir des craintes qu'elle trouve superstitieuses. Elle s'applique constamment à éloigner de son mari toute préoccupation pénible ; et même, devant la situation qui s'impose à elle et qui l'accable de honte et de désespoir, son souci dominant est d'épargner au roi les angoisses qui la déchirent. Un sentiment tout personnel doit cependant aussi se confondre avec cette sollicitude. Comment Jocaste se résignerait-elle à ce qu'Œdipe vît en elle, non plus une épouse entourée de sa vénération, mais une mère, et dans cette mère, la complice de son forfait ? Comment la mère consentirait-elle à paraître devant son fils avec le stigmate ignominieux qu'elle porte désormais au front[7] ? Une telle préoccupation la rend plus malheureuse encore qu'Œdipe. Aussi, bien que plus énergique que le roi, faiblit-elle plus que lui sous une épreuve plus dégradante pour elle que pour lui ; et si Œdipe ne peut plus souffrir la lumière, Jocaste ne sait même plus supporter la vie.

Elle aurait pu s'éloigner de son époux sans avoir recours au suicide ; mais l'homme ignorait alors que son existence, quelque misérable qu'elle soit, ne lui appartient pas ; et que le Dieu qui la lui a donnée, a seul le droit de la reprendre.

Dans quelle sereine et paisible nature nous transporte l'Œdipe à Colone ! Si, dans le lointain, nous ne découvrions les tours d'Athènes, nous nous croirions  dans une complète solitude. Sur la hauteur de Colone, voici le bois sacré des Euménides, terre qui, un jour, sera consacrée, non plus aux Furies vengeresses, mais au Dieu des miséricordes[8]. Les lauriers parfument cette retraite, les vignes y enroulent leurs pampres, les oliviers y déploient leur pâle verdure. Là il doit être doux de vivre, là il doit être doux de mourir[9], et cependant nulle voix humaine n'a le droit d'animer le mystérieux bocage où le rossignol niché dans la feuillée, module son hymne d'amour.

Conduit par une jeune fille, un homme âgé s'approche. Il parle, écoutons-le :

Fille d'un vieillard aveugle, Antigone, en quelle contrée, en quelle ville sommes-nous arrivés ? Qui accueillera aujourd'hui, avec une chétive aumône, Œdipe errant ? Il demande peu, il obtient moins encore, et ce peu lui suffit, car les souffrances, la vieillesse, et enfin mon courage m'enseignent la résignation[10].

Œdipe désire s'arrêter ; et sa fille, après lui avoir décrit le site ravissant où ils ont porté leurs pas, ajoute ces douces paroles : Repose tes membres sur cette roche grossière, car tu as fait un long chemin, pour un vieillard.

ŒDIPE.

Assieds-moi, maintenant, et garde ton père aveugle.

ANTIGONE.

Depuis le temps que je remplis ce devoir, je n'ai plus à l'apprendre[11].

Par un étranger qui passe devant le bois, Œdipe apprend qu'il se trouve dans un lieu sacré dédié aux Euménides, et qu'en y pénétrant, il a violé les lois qui interdisent l'approche de cette retraite. Mais il refuse de quitter l'endroit où il se tient ; il exprime aussi le vœu de parler à Thésée, roi d'Athènes.

L'étranger s'éloigne pour aller chercher les Coloniates ; et l'exilé, priant les déesses redoutables, nous révèle la cause qui l'attache à ces lieux : l'oracle lui annonça autrefois ses infortunes, lui promit aussi qu'il cesserait de souffrir lorsqu'il aurait été reçu dans le séjour des Euménides ; c'est là qu'il devait terminer sa pénible existence, pour le bonheur de ses nouveaux hôtes et pour la perte de ses proscripteurs. Œdipe supplie les déesses de lui accorder la grâce à laquelle il aspire : la mort !

Les vieillards auxquels est confiée la garde de ce bois, ne permettent pas que l'aveugle y reste. Avec de bonnes et de miséricordieuses paroles, ils lui enjoignent de quitter une place où le frapperaient les malédictions des Euménides. Œdipe consulte sa fille, qui l'exhorte à ne pas enfreindre lès coutumes du pays. Les vieillards lui promettent que nul mal ne lui sera fait hors de son asile, et Antigone, le soutenant, le conduit en deçà de l'enceinte sacrée : C'est à moi, mon père, de diriger doucement tes pas ; appuie sur ce bras ami ton corps affaibli par les ans[12].

Les Coloniates veulent savoir l'origine de leur hôte, et celui-ci ne peut se résigner à prononcer devant eux un nom fatal. C'est encore à sa jeune gardienne, qu'il demande ce qu'il doit faire, et Antigone lui dit de parler.

Les vieillards s'effrayent en apprenant le nom du suppliant. La crainte les rend cruels : ils renvoient l'homme qui, par sa seule présence, attire les fléaux sur la contrée qu'il habite. Alors la jeune fille, qui jusqu'alors n'a pas adressé la parole aux Coloniales, sort de cette modeste réserve :

Étrangers compatissants, si vous ne voulez pas entendre de mon vieux père le récit de ses crimes involontaires, moi, du moins, infortunée, nous vous en conjurons, prenez-moi en pitié, moi qui vous implore, pour mon père, moi qui vous supplie en attachant sur vos yeux mes yeux, qui ne sont pas aveugles, comme si j'étais issue de votre sang, et demande votre compassion pour ce malheureux. En vous, comme en un dieu, nous plaçons notre espoir ; accordez-nous une faveur inespérée. Je t'implore par ce que tu as de plus cher, ton enfant, ta promesse, l'office que tu remplis en ces lieux, le dieu que tu adores[13]....

Le chœur, ému de cet appel, redoute encore la colère divine. Mais, dans Œdipe, quelle transformation morale ! Ce n'est plus l'homme de la tragédie précédente, l'homme qui se maudit et a horreur de lui-même. Quand son désespoir s'est changé en tristesse, il a eu la claire perception de ses actes, et au calme de sa conscience, il a senti qu'il était innocent. Pourquoi, en effet, se courberait-il sous le poids de crimes qui n'ont pas été les siens ? Abandonné dès sa naissance par ses véritables parents, savait-il qu'il frappait son père en se défendant contre un injuste agresseur ; savait-il, en acceptant la main de Jocaste, qu'il épousait sa propre mère ? L'intention seule constitue la faute. Œdipe n'a donc pas été coupable, il n'a été que malheureux. Les sentiments que nous venons de retracer, inspirent à l'exilé une fière et magnifique réponse. Il proteste de son innocence, il rappelle sévèrement les Coloniates au respect de l'hospitalité. Non, il ne se présente pas à eux pour les souiller d'un contact maudit : Je viens à vous comme un homme pur et sacré, et j'apporte à cette cité de précieux avantages[14].

La vertu de l'homme et la majesté du roi respirent dans ces paroles. Les Coloniates sont saisis de respect devant ce proscrit, plus grand encore avec le bâton de l'aveugle qu'avec le sceptre du souverain. Pour décider du sort d'Œdipe, ils s'en réfèrent au jugement de leur souverain qu'ils attendent ici ; car le messager qui les a cherchés, a fait connaître aussi à Thésée le désir de cet illustre aveugle dont le nom a dû depuis arriver jusqu'à lui.

Tout à coup Antigone éprouve une vive surprise. Une femme, la tête couverte du chapeau thessalien, vient à eux montée sur un coursier au pas rapide. Son regard sourit à Antigone. C'est la seconde fille d'Œdipe, c'est Ismène, et bientôt elle serre dans ses bras son vieux père et sa sœur. L'âme inondée de joie, l'aveugle veut savoir pourquoi Ismène est venue, et elle lui répond que c'est pour lui. Tu me regrettais ?[15] demande encore l'exilé. La jeune fille lui dit que son voyage a encore un autre but : celui de lui apprendre ce qui se passe à Thèbes Tels sont les motifs pour lesquels Ismène s'est éloignée de cette ville avec le seul serviteur qui lui eût gardé son dévouement. 0Edip- ; pense alors à ses fils. Où sont-ils, eux jeunes et forts ? Et sans faire attention à la réponse évasive et triste de la princesse, le vieillard reprend :

Oh ! que leur caractère et leur conduite ressemblent aux mœurs des peuples de l'Egypte ! Là, en effet, les hommes restent assis à la maison, occupés à tisser de la toile, tandis que leurs compagnes vont toujours au dehors, se procurer la subsistance de la famille. Ainsi, mes filles, ceux qui devaient naturellement prendre soin de moi, se renferment dans leur maison comme des vierges timides, et vous laissent supporter à leur place tous les maux d'un père malheureux. L'une, depuis qu'elle est sortie de l'enfance et que son corps a pris des forces, toujours errante et malheureuse avec moi, a accompagné ma vieillesse, supporté la faim, marché nu-pieds à travers les ronces des forêts, et bravant les pluies ou les feux du soleil, méprisé toutes les jouissances de Thèbes, pour soutenir l'existence d'un père. Et toi, ma fille, t'échappant à la vue des Thébains, tu es venue m'informer des oracles dont ma personne était l'objet ; tu fus mon gardien fidèle, quand j'étais chassé de ma patrie. Et maintenant, Ismène, que viens-tu annoncer à ton père ?.....[16]

La jeune fille ne veut pas retracer à Œdipe toutes les souffrances qu'elle a endurées en le cherchant, et que son récit renouvellerait. Elle lui parle de ses frères qui, après avoir voulu laisser le trône à Créon, se disputent la royauté. Chassé par Étéocle, Polynice s'est, dit-on, retiré à Argos, où il a contracté une alliance qui lui permet de marcher contre sa patrie. Ismène ajoute que l'oracle de Delphes a déclaré que d'Œdipe, mémé mort, dépendrait le salut de ses anciens sujets, et que ceux-ci seraient atteints par sa colère lorsqu'ils feraient irruption sur la terre qui abriterait ses restes. Aussi Créon va-t-il chercher le vieux roi, non pour le ramener à Thèbes, mais pour le fixer sur les frontières thébaines.

Œdipe lance des imprécations contre ces fils qui l'ont laissé bannir à une époque où il ne désirait ph s l'exil, et où il regrettait le châtiment immérité qu'il s'était infligé. De nouveau il compare l'indifférence de ses fils au dévouement de ses filles. Non, il ne rentrera pas dans Thèbes, et si ses hôtes consentent à le secourir, sa présence au milieu d'eux sera pour Athènes, le salut, pour les ennemis d'Œdipe, une calamité.

Suivant l'avis des vieillards, l'ancien monarque thébain offrira aux Euménides un sacrifice expiatoire afin qu'elles lui pardonnent d'avoir foulé leur séjour sacré. Mais sa faiblesse et sa cécité l'empêchant de remplir lui-même ce pieux devoir, il en charge une de ses filles. Avant de s'enfoncer dans le bois sacré où elle va chercher les objets nécessaires à la cérémonie, Ismène, confiant à Antigone la garde de leur père, exprime une admirable pensée d'abnégation et de dévouement : Pour les auteurs de nos jours, alors même qu'on souffre, on n'en doit pas garder le souvenir[17].

Thésée se rendant au près du royal exilé, lui témoigne une touchante déférence. Il lui offre de le recevoir dans son palais ; mais Œdipe doit rester et mourir dans le bois des Euménides : c'est là que la terre couvrira son corps, c'est là qu'il boira le sang de ses proscripteurs. Après avoir promis au malheureux prince de le défendre contre ceux qui voudraient l'arracher à cet asile, Thésée se retire. Le moment approche où le généreux souverain d'Athènes devra secourir son hôte. Créon, suivi d'une nombreuse escorte, vient pour chercher Œdipe. Le vieux roi le reçoit avec hauteur. Mais Créon lui apprend que déjà Ismène est en son pouvoir, et par un raffinement de cruauté, le menace de lui ravir Antigone. Les Coloniales ordonnent au barbare de s'éloigner ; mais, trop faibles pour lutter contre les soldats de Créon, ils ne peuvent qu'assister avec indignation à l'enlèvement de cette malheureuse jeune fille qui invoque Athènes, au désespoir de ce vieux père qu'on prive du bras qui le soutenait, de l'œil qui voyait pour lui, du cœur qui le faisait vivre. Les Coloniales appellent au secours ; Antigone, entraînée par les soldats, jette des cris de détresse ; l'aveugle, ne sachant même pas dans quelle direction est emmenée sa fille, demande à la prisonnière de lui tendre les bras ; mais Antigone qui l'entend, ne peut courir à lui, et les ravisseurs s'éloignent. Alors Créon, insultant aux nouveaux malheurs d'Œdipe, l'invite à jouir d'un triomphe qui lui coûte les appuis de sa vieillesse. Il se prépare à se saisir de l'infirme lui-même ; mais Thésée accourt et oblige le misérable de le guider à la recherche des jeunes filles.

Œdipe attend.... Le chœur l'informe que ses filles reviennent, et le premier cri d'Antigone en le rejoignant, est l'ardent souhait que les dieux lui permettent de voir le sauveur de ses enfants. Hélas ! Œdipe est privé d'une joie bien plus douce encore : celle de contempler les filles qui lui sont enfin rendues. Mais s'il ne peut les voir, qu'il puisse au moins les Loucher ! Elles se rapprochent, et l'aveugle leur donnant les noms les plus tendres, s'enivre de leur présence. Maintenant il peut mourir ! Mais qu'elles se serrent contre sa poitrine, qu'elles le pressent sur leur cœur, pour qu'il s'assure mieux encore qu'elles sont près de lui et qu'il est sauvé de l'isolement ! Qu'avec la brièveté qui sied à la jeunesse, elles lui racontent ce qui leur est arrivé ! Et Antigone, lui faisant remarquer que leur libérateur est ici, répond qu'il convient d'écouter Thésée.

Œdipe s'excuse alors de ce que, tout entier au bonheur de retrouver ses enfants, il ne se soit pas encore adressé au roi qui lui a donné cette félicité.

Le magnanime Athénien apprend à son hôte qu'un étranger demande à lui parler. Œdipe sait que l'inconnu est Polynice. Malgré les sollicitations de Thésée, il refuse de le recevoir. Antigone joint ses instances à celles de son défenseur. Elle prie son père de ne pm rejeter les généreux conseils de Thésée, et de permettre aussi que sa sœur et elle revoient leur frère. Que lui en coûtera-t-il d'entendre Polynice ? Qu'il n'oublie pas qu'il est le père de ce malheureux, et qu'on ne doit pas se venger d'un fils même coupable ! Qu'Œdipe suive l'exemple des pères qui ont pardonné ! Lui-même, n'est-ce pas à ses parents qu'il a dû ses infortunes ? Qu'il cède ! Que celui qui a eu besoin de la pitié des autres, ne refuse pas son concours à qui le lui demande !

Ces conseils, empreints d'une respectueuse et douce sévérité, touchent le vieillard qui n'a pas le courage de contrister ses jeunes soutiens. Thésée s'éloigne, remplacé bientôt par Polynice. A la vue de l'état misérable où il a laissé vivre son père, à la vue de ses sœurs exilées avec leur père, le fils d'Œdipe sent combien il est coupable, et pleure sur ces royales infortunes. Il implore la clémence de son père ; le vieillard se tait.

Polynice invoque l'appui de ses sœurs, et Antigone l'engage à dire le motif de sa présence et à faire rompre ainsi un mutisme que son père, irrité ou attendri, ne pourra conserver jusqu'à la fin.

Lorsque le vieux roi apprend de Polynice que si celui-ci l'implore, c'est que les oracles ont prédit la victoire au parti qu'il soutiendrait, sa colère fait explosion. Il ne reconnaît pour ses enfants que les filles qui, avec un courage viril, l'ont soutenu alors, que ses fils le laissaient bannir. Il maudit Polynice, et souhaite qu'un jour les deux frères s'égorgent réciproquement. Le jeune prince n'a plus qu'un vœu à formuler : celui que ses sœurs lui accordent la sépulture si elles retournent à Thèbes. Elles augmenteront ainsi la glorieuse renommée que leur a value leur piété filiale.

Antigone supplie ce frère qu'elle appelle même mon enfant[18] de ne pas s'exposer à l'effet des imprécations qu'Œdipe a proférées contre lui, et de ne pas attaquer son pays. Il est trop tard. Polynice ne croit plus pouvoir reculer. Il part, emportant avec les malédictions de son père, les larmes de ses sœurs, les tendres regrets d'Antigone ; et priant les dieux d'épargner tout malheur à ces jeunes filles qui n'ont pas mérité de souffrir[19].

Les éclairs sillonnent les nues ; la foudre gronde ; ses roulements répétés épouvantent le chœur, mais annoncent à Œdipe la fin de sa cruelle existence. Antigone, Ismène, n'ont revu leur père que pour le perdre à jamais ! Le proscrit mande Thésée, et se dispose à le conduire au tombeau où il va descendre, sépulture que le roi d'Athènes doit seul connaître, et dont les filles d'Œdipe elles-mêmes ignoreront l'emplacement. Cependant, que celles-ci suivent encore leur père : c'est lui qui maintenant les guidera 1 Ses yeux ne se sont pas rouverts ; mais de divins conducteurs lui montrent le chemin.

Nous n'assistons pas aux derniers moments d'Œdipe. Un messager vient apprendre aux Coloniates qu'arrivé au bord du gouffre que l'on regardait comme l'entrée des enfers, Œdipe s'était fait purifier par ses filles. Elles l'avaient couvert d'un vêtement nouveau quand le tonnerre se fit entendre ; les jeunes filles tremblantes se jetèrent en sanglotant aux pieds de leur père qui, les entourant de ses bras, leur dit :

Mes enfants, de ce jour vous n'avez plus de père ; tout est fini pour moi ; désormais vous n'aurez plus à me donner des soins, qui, je le sais, ont été pénibles ; mais un seul mot vous récompense de vos peines, personne ne vous aimait plus tendrement que moi, et quand vous ne m'aurez plus, le reste de votre vie sera tranquille[20].

Le père et les deux filles se tenant embrassés, confondaient leurs larmes et leurs gémissements. Ils se turent enfin. Et au milieu du silence, une voix effrayante retentit et appela Œdipe. Le vieillard demanda avec une vive affection à son défenseur de lui donner la main en gage de la protection que le roi d'Athènes accorderait à ses filles ; et dit aussi à, Antigone et à Ismène d'unir leurs mains à celles de leur libérateur.

Thésée jura de veiller sur les orphelines. Œdipe posant sur ses filles sa main mourante, leur enjoignit de s'éloigner. Le roi d'Athènes seul devait assister à ses derniers moments. Les compagnons de Thésée revinrent avec les jeunes filles. Lorsqu'ils se retournèrent, leur souverain était seul, et abritait de sa main ses regards frappés sans doute par un spectacle surnaturel ; puis il se prosterna devant les dieux.

Des voix plaintives annoncent le retour d'Antigone et d'Ismène. Oubliant que c'était elle qui soutenait son vieux père, Antigone se demande avec chagrin comment sa sœur et elle trouveront en errant dans les pays lointains une misérable subsistance. Ismène souhaite de rejoindre le mort, et le chœur essaye de consoler les enfants d'Œdipe.

ANTIGONE.

On peut donc regretter même le malheur ! En effet, ce qui faisait ma joie était bien peu de chose, et cependant c'était ma joie, quand je le tenais entre mes bras. Ô mon père, mon tendre père, aujourd'hui plongé sous terre dans !es éternelles ténèbres, tu ne seras jamais privé de ma tendresse ni de la sienne[21].

Une idée fixe préoccupe Antigone. La jeune fille qui n'a jamais quitté son père, n'a même pas l'amère consolation de connaître la tombe où elle eût retrouvé, non l'âme immortelle, mais les l'estes sacrés de celui qu'elle pleure. Antigone souhaite de voir le dernier séjour d'Œdipe. Ismène lui reproche ce vœu qu'elle trouve impie. Qu'importe à Antigone ! Que sa sœur la guide vers ce tombeau, et qu'elle l'offre comme une victime funèbre de plus ! A cette perspective, Ismène se sent plus isolée encore. La pensée d'Antigone se porte de la sépulture paternelle à la patrie où vont souffrir ses frères. La princesse cherche par quels moyens les filles d'Œdipe rentreront à Thèbes. Thésée vient aux jeunes filles délaissées, les assure encore de la bienveillance d'Athènes. Elles se jettent à ses genoux, et Antigone lui dit que sa sœur et elle veulent voir l'endroit où repose leur père. Ismène n'ose protester contre le désir que lui attribue Antigone ; mais le roi nommant les orphelines ses enfants, répond qu'il ne peut enfreindre la défense d'Œdipe en les conduisant vers ce tombeau.

Antigone n'insiste plus. Elle ne désobéira pas à Œdipe, son père. Maintenant elle n'a plus qu'un désir, celui de porter son dévouement à ceux qui en ont besoin, et de chercher à prévenir le double fratricide qui se prépare à Thèbes. A sa prière, Thésée promet qu'il la fera conduire dans cette ville avec sa sœur.

L'Antigone nous montre notre héroïne à Thèbes, après le fratricide qu'elle n'a pu empêcher. Comme Eschyle, Sophocle la peint résolue à donner elle-même la sépulture à celui de ses deux frères qui doit en être privé ; mais le dernier poète la représente plus héroïque encore. Ce n'est pas devant les cadavres de ses frères qu'elle s'inspire de sa courageuse résolution, c'est dans le palais de Créon ; ce n'est pas seulement une défense du sénat qu'elle brave, c'est la peine de mort décrétée par le roi ! Et pour accomplir cette mission, elle n'est pas soutenue par le dévouement d'une partie de ses compagnes ; elle s'avance seule à la mort.

L'opposition entre la généreuse imprudence d'Antigone et la prévoyance d'Ismène, est plus fortement marquée dans Sophocle que dans Eschyle. C'est Antigone elle-même qui informe sa sœur de l'édit que Créon a fait proclamer. Elle l'invite à enlever avec elle le cadavre de Polynice, et elle s'irrite de ne pouvoir faire passer dans cette âme tendre, mais faible, la flamme du sacrifice, cette flamme qui dévore son propre cœur. Elle déclare à Ismène que maintenant ce ne serait pas de bon gré qu'elle la verrait partager la mission qu'elle choisit et pour laquelle elle saura mourir : Je reposerai, saintement criminelle, auprès d'un frère chéri ; car j'ai à plaire aux dieux des enfers plus longtemps qu'aux hommes sur cette terre. Là, en effet, mon séjour doit être éternel. Toi, si tel est ton sentiment, méprise les ordres respectables des dieux[22].

Ismène ne peut que trembler pour sa sœur. Elle lui promet le silence, et Antigone l'engage au contraire à divulguer ses projets. Lorsque sa compagne l'exhorte à ne pas entreprendre une tâche impossible, Antigone menace Ismène de son inimitié. Le supplice qu'on lui réserve, quelque horrible qu'il soit, ne lui enlèvera pas la gloire de sa mort. Et Ismène ne peut s'empêcher d'admirer un dévouement dont elle blâme la témérité.

Nous ne reverrons Antigone qu'au moment où elle est amenée à Créon par l'un des gardes qui veillent sur le corps de Polynice. Déjà cet homme avait informé le roi qu'une couche de poussière avait été répandue sur le cadavre. Depuis, ses compagnons et lui ont de nouveau exposé à l'air la dépouille du malheureux prince ; mais, au moment où le soleil les brûlait de ses plus ardents rayons, un violent ouragan leur a fermé les yeux, et quand ils ont pu les rouvrir, ils ont vu Antigone criant et pleurant devant le cadavre découvert, et maudissant les profanateurs. La jeune fille qui sacrifiait sa vie à sa mission, a bravé la chaleur du jour, le souffle de la tempête, pour achever son œuvre pieuse : elle n'a pas été rebutée ; pour la recommencer, par les émanations pestilentielles du cadavre, ces émanations qui ont éloigné les gardes eux-mêmes. C'est ainsi qu'elle a été arrêtée ; elle ne s'est pas laissé dominer par le trouble, elle n'a pas nié l'acte dans lequel elle a été surprise. Devant Créon, elle n'interrompt pas le garde qui la dénonce au roi. Son regard ne trahit alors ni la fierté de son noble rôle, ni la crainte du châtiment auquel elle s'est exposée : ses yeux baissés ne décèlent que la modestie d'une jeune fille entraînée au milieu des hommes. Antigone répond avec calme aux interrogations du roi. Créon lui offre encore un moyen de s'excuser : connaissait-elle son édit ? Elle déclare qu'elle le connaissait ; cependant les décrets d'un mortel comme Créon, ne lui ont point paru devoir l'emporter sur les lois non écrites, mais éternelles, que la Divinité a mises dans la conscience humaine. Antigone a préféré encourir la vengeance des hommes plutôt que le châtiment des dieux. Elle savait que le trépas serait le prix de son action. Mais, sans l'arrêt de Créon, ne mourrait-elle pas aussi ? Et n'est-ce pas pour elle un bonheur que de quitter un peu plus tôt le monde où elle a tant souffert ? Elle ne pourrait être malheureuse qu'autant qu'elle n'aurait pas accompli le devoir auquel elle s'immole. Si Créon l'accuse de démence, c'est à un fou qu'elle devra une semblable imputation.

Dans cette fermeté que n'ébranle point l'infortune, le chœur des vieillards thébains reconnaît l'inflexibilité d'Œdipe. Créon s'irrite de cette résistance ; mais ses menaces n'altèrent pas la sérénité d'Antigone. Le roi peut-il lui ravir plus que la vie ? Qu'attend-il donc pour la lui prendre ? Quant à elle, par son dévouement fraternel, elle a conquis la gloire la plus pure. Elle sent que si la tyrannie de.son oncle ne paralysait les Thébains qui assistent à cette scène, elle recevrait l'hommage de leur admiration. Mais le roi tente de lui donner des doutes sur la valeur morale de l'acte dont elle est fière. En rendant les honneurs funéraires à l'un de ses frères, n'a-t-elle pas outragé l'autre ? La conscience de la jeune fille demeure calme. Éclairée par uni rayon précurseur de la lumière chrétienne, Antigone sait que la haine ne survit pas au corps, et que l'ombre d'Etéocle ne la jugera pas comme son oncle. Et Créon, fidèle aux croyances païennes, persistant à attribuer aux âmes des morts les passions des vivants, la fille d'Œdipe prononce ces sublimes paroles qui devraient être la devise de toutes les femmes : La nature m'a faite pour partager l'amour et non la haine[23].

Une dure épreuve attend encore la courageuse princesse. Ismène, mandée par Créon qui la soupçonne d'être la complice de sa sœur, Ismène se présentant tout en larmes, accepte une accusation qui lui permet de mourir avec Antigone. Celle-ci repousse ce sacrifice avec des paroles dures destinées sans doute à éloigner d'Ismène les soupçons du roi. Celle qui ne s'est point associée, à sa désobéissance, ne doit point partager son châtiment. Que sa sœur vive ! Quant à elle, son âme est depuis longtemps morte au monde et ne peut plus se dévouer qu'aux morts.

Une seule ressource demeure à Ismène : celle d'attendrir son oncle sur le sort de sa sœur. Elle rappelle au tyran que le fils de celui-ci, Hémon, doit épouser Antigone, et elle lui demande s'il osera enlever au jeune homme une fiancée aimée. Créon reste insensible, et ordonne que ses nièces soient désormais renfermées comme des femmes.

Hémon tente d'obtenir la grâce d'Antigone. Il prélude par la douceur. Ne paraissant agir que dans l'intérêt paternel, il répète au roi les réflexions que fait faire au peuple le sort de la vierge royale, et le jeune prince prête ainsi aux Thébains les sentiments qui l'agitent lui-même et qu'il ne peut exprimer en son nom. Cette jeune fille que le roi punit comme une rebelle, comme une coupable, le peuple l'admire comme une héroïne, la pleure comme une victime innocente. Tels sont les jugements des Thébains. Et c'est pourquoi Hémon, soucieux de la gloire de son père, en appelle à sa clémence.

L'opiniâtreté du souverain fait éclater l'indignation de son fils. Créon le nomme avec mépris l'esclave d'une femme, et veut même faire mourir sa fiancée sous ses yeux. Hors de lui, Hémon part en assurant à son père qu'il ne reparaîtra plus devant lui.

Créon se dispose à conduire Antigone dans une caverne, sépulcre où elle sera enterrée vivante. Lorsque les vieillards de Thèbes voient la fille et la sœur de leurs rois s'avancer à la mort, leurs larmes coulent. À ce moment Antigone laisse échapper les premières plaintes qu'elle ait proférées depuis qu'elle a été arrêtée. Elle fait ses adieux à la lumière qu'elle voit pour la dernière fois, à l'hymen qu'elle n'a pas connu. Cédant à un entraînement qu'ils répriment bientôt, les vieillards, ces hommes à qui chaque jour enlève une parcelle de leur vie, les vieillards félicitent la jeune fille de descendre aux demeures éternelles dans l'éclat de la gloire et d'une existence qui n'a été ni épuisée par la maladie, ni fauchée par le glaive d'un vainqueur. Cette réflexion ne rappelle à Antigone que la nature de son supplice. Comme Niobé, elle sera enveloppée d'un vêtement de. pierre qui étouffera en elle les palpitations de la vie. Se méprenant sur les encouragements que lui donne le chœur pour lui faire accepter un sort semblable à celui d'une déesse, elle croit avec douleur que les Thébains la raillent. Invoquant et sa patrie, et ses concitoyens, et les sources de Dircé, et les bois sacrés de la ville, elle les prend à témoin que nul regard ami ne se mouille de pleurs en se reposant sur elle, et que des lois iniques la forcent de s'acheminer vers la tombe qui la séparera des morts et des vivants.

Aux plaintes si touchantes de la jeune fille, les vieillards répondent par ces paroles cruelles qu'inspire parfois la crainte aux natures timorées. Ils reprochent à Antigone la hauteur de caractère qui, selon eux, l'a perdue ; ils rouvrent même sa plaie la plus brûlante en disant au soutien d'Œdipe, à la fille du vieillard aveugle, qu'elle expie sans doute un crime de son père. Ils l'obligent ainsi à rappeler des souillures sur lesquelles son respect filial et sa pureté de vierge ne peuvent s'arrêter sans d'amères souffrances[24]. Froissée dans toutes les délicatesses de son être, Antigone déplore plus que jamais l'absence d'un cœur sympathique. Quand Créon, importuné de ces plaintes, ordonne que sa nièce soit plus promptement conduite au supplice, elle voit dans la tombe la seule chambre nuptiale qui désormais l'attende. Une consolation se mêle cependant à sa douleur. A la fin de son agonie, elle ira rejoindre ceux dont elle a adouci la vie et honoré la mort : son père, sa mère, son frère Étéocle. Elle nomme enfin Polynice pour qui elle s'immole, sacrifice juste d'ailleurs, et qu'elle n'eût accompli ni pour un époux, ni pour des enfants, ces êtres qui, à la différence d'un frère, peuvent, croit-elle, se remplacer[25]. Mais elle n'a été, a-t-on dit, ni épouse, ni mère[26] ; et nous ajouterons que si elle eût possédé ces titres, ils lui eussent imposé, au besoin, des sacrifices égaux à celui qu'elle consomme maintenant ! On le sent au regret qu'elle éprouve de n'avoir connu ni l'hymen, ni la maternité !

La pensée de son isolement arrache à Antigone un cri de révolte. Quel mal a-t-elle donc fait ? Si les dieux approuvent son châtiment, soit, elle se reconnaît coupable ; mais s'il n'en est pas ainsi, que ses persécuteurs n'endurent pas plus de souffrances qu'ils ne lui en font subir !

Cette dernière exclamation active encore l'heure du supplice d'Antigone. La princesse s'éloigne, non sans avoir montré aux chefs thébains avec une fierté toute royale[27], comment la seule descendante de leurs princes[28] est récompensée de sa piété.

Le devin Tirésias annonce au souverain que bientôt la mort du fils qui lui reste, le châtiera d'avoir enfermé dans un tombeau un être vivant, et d'avoir au contraire privé de sépulture un cadavre. Créon est troublé ; il consulte les vieillards qui l'engagent à délivrer Antigone, à enterrer Polynice. Le roi cède à regret ; mais le salut de son fils l'aiguillonne. Créon part, et va réparer le mal causé par sa cruauté.

Il est trop tard. Pendant l'absence du monarque, un envoyé vient apprendre au chœur le suicide d'Hémon.

La reine Eurydice, figure triste et sympathique qui ne traverse qu'un instant la scène, a entendu des paroles vagues et sinistres au moment où elle ouvrait la porte de la royale demeure pour aller prier Pallas. Elle s'est' évanouie ; mais elle a retrouvé assez de force pour paraître et pour interroger le messager. Elle veut entendre ce qu'il a dit : elle n'est pas novice au malheur.

L'envoyé rapporte qu'après les honneurs funéraires rendus à Polynice, le roi et son escorte s'approchaient du tombeau d'Antigone quand la voix gémissante d'Hémon a alarmé le roi. Créon a fait enlever la pierre du sépulcre.... Hémon était étendu auprès d'Antigone, encore suspendue au lacet par lequel la princesse avait abrégé son agonie. Le jeune homme la pressait, en pleurant, dans ses bras, et gémissait sur la perte de sa fiancée, sur la barbarie de son père, et sur les noces funèbres dont il formait le lien. Alors le tyran a disparu en Créon, il n'est plus resté que le père. Croyant déjà son fils atteint du coup fatal, le roi s'est approché de lui, et, tout en sanglotant, il a voulu l'arracher à ce sombre séjour.... Un regard farouche est la seule réponse qu'il ait obtenu de ce fils naguère si respectueux.... Hémon a tiré son épée, son père a fui ; mais ce n'est pas vers lui que cette arme était dirigée[29]..... Le jeune prince s'est précipité lui-même sur la pointe de son glaive, et recueillant ses forces défaillantes, s'est enlacé entre les bras de sa fiancée, et ses lèvres ont exhalé leur souffle suprême sur le visage de la morte.

Eurydice rentre au palais ; son silence semble aux Thébains d'un sinistre augure.... Et quand Créon, portant son fils inanimé, reparaît en s'accusant de cette mort, il apprend que sa femme s'est tuée en le maudissant.

Le trône peut élever l'homme au-dessus de la justice humaine, mais ne le rapproche que plus de l'atteinte de la justice divine.

L'ancien oppresseur de Thèbes appelle maintenant la mort. De quel prix lui sera désormais une puissance à laquelle il doit ses crimes et ses malheurs ?

Il est temps de résumer nos impressions sur l'héroïne que nous avons suivie jusqu'à sa mort.

Antigone est demeurée la plus pure expression de l'amour filial et de l'amour fraternel. Aux yeux de la postérité, elle a surtout personnifié le premier de ces sentiments ; et aujourd'hui encore, vingt-trois siècles après Sophocle, le nom d'Antigone est un titre d'honneur pour les imitatrices de sa piété filiale[30].

Dans l'Œdipe-roi, de même que sa sœur, Antigone apparaît, enfant encore, et les larmes qu'elle répand sur son père trahissent seules sa présence. Dans l'Œdipe à Colone, la jeune fille a remplacé l'enfant, et à son tour, et sans qu'elle le sache elle-même, elle protège son vieux père aveugle. C'est elle qui soutient les pas chancelants du malheureux roi ; c'est elle qui lui indique les lieux qu'ils traversent, les hommes qui se présentent à sa vue[31]. Mais dès qu'il faut parler aux étrangers, elle se tait ; elle laisse la parole à son père, tout en le conseillant lorsqu'il le lui demande. Elle n'ose s'adresser aux vieillards coloniates que lorsque ceux-ci veulent chasser Œdipe comme un être impur ; le cri de l'amour filial s'échappe alors à travers la réserve de la vierge. Un autre péril va encore lui faire élever la voix : c'est quand elle est arrachée au vieillard dont sa sollicitude l'a rendue la mère. Qu'elle est belle et touchante dans les angoisses de la séparation et dans les ineffables joies du retour.

Et quel prix sa retenue donne à cette gratitude que lui inspire son sauveur, cette gratitude qu'elle n'ose exprimer directement à Thésée et qu'elle retrace à son père en présence de ce libérateur ! Et quand Œdipe repousse Polynice repentant, comme la fermeté du caractère d'Antigone se révèle à été de la miséricordieuse tendresse de son cœur ! On devine déjà dans cette scène que le modèle des filles saura être le modèle des sœurs.

Antigone accompagne son père jusqu'aux portes de la mort ; et, lorsqu'elle le perd, son désespoir est celui d'une enfant privée de toute protection. Son énergie se retrouve dans l'insistance qu'elle met à connaître le mystérieux tombeau d'Œdipe, et qu'elle n'abandonne que devant la défense formelle que Thésée lui transmet au nom du mort.

Entre cette tragédie et celle qui lui est spécialement consacrée, une grande transformation s'est opérée dans Antigone. Le malheur l'a complètement mûrie : c'est une femme. L'habitude de la souffrance, le besoin du sacrifice, ont donné à son dévouement quelque chose de viril et d'impétueux. Elle s'irrite lorsque, à côté d'elle, la prudence humaine cherche à entraver l'élan de sa générosité. La jeune fille qui, pour suivre dans l'exil son vieux père et mendier avec lui, a renoncé aux jouissances du luxe, aux espérances de la jeunesse, cette jeune fille a aussi le courage de sacrifier sa vie et son hymen au repos éternel de son frère[32]. Lorsqu'elle a rempli ce devoir, le calme revient dans son cœur. Pourquoi cette faible femme dont le regard est modestement baissé, trouble-t-elle un roi puissant ? C'est que cet homme comprend que s'il peut briser dans les supplices le corps de la rebelle, l'âme de celle-ci puise dans la pensée de l'éternité le mépris de la mort, et dans le respect des lois divines, le dédain du pouvoir humain qui s'écarte de la justice.

L'Antigone si douce et si tendre de l'Œdipe à Colone se retrouve lorsque la sœur de Polynice s'achemine vers le tombeau. Celle qui se disait éloquemment née pour l'amour, non pour la haine, gémit de ne pas sentir auprès d'elle un cœur ami. Frémissante de vie, elle redoute la froide tombe où elle descend, le seul appartement nuptial qu'elle habitera désormais ! Ardemment aimée d'un fiancé sur lequel elle garde cependant un modeste silence et que nous ne verrons auprès d'elle qu'à son trépas, elle s'afflige de n'avoir pas connu les noms d'épouse et de mère. Ayant de mourir, celle qui souffrait si cruellement d'être abandonnée, put-elle encore voir les pleurs que son fiancé répandait sur elle ? put-elle sentir l'étreinte de ces bras qui la serraient avec désespoir, et le contact de ce noble cœur qui cessa de battre sur le sien ? Le poète nous laisse ignorer si une telle consolation adoucit les derniers moments de la mourante. Peut-être aussi a-t-il voulu que l'expression même du plus chaste amour n'animât point la virginale créature qui ne devait symboliser que les premiers attachements du foyer paternel. — Le type d'Ismène est bien effacé auprès de celui d'Antigone. Et cependant, elle aussi, la douce jeune fille, elle aime à se dévouer[33]. Si elle n'ose obéir à l'héroïque impulsion d'Antigone, du moins elle a rejoint son père dans l'exil, elle voudra même partager le trépas de sa sœur. Mais son abnégation est plutôt passive qu'active : Ismène sait mourir, elle ne sait pas lutter.

La tragédie d'Antigone valut à Sophocle un commandement militaire[34]. Le général put ainsi appliquer les maximes du poète qui avait exalté l'immolation de la vie au devoir.

Sous le rapport de l'énergie, la différence de caractère que nous avons signalée entre les filles d'Œdipe, se retrouve entre les filles d'Agamemnon dans l'Électre de Sophocle.

Bien que le sujet de cette tragédie, déjà traité dans les Choéphores d'Eschyle, ait été abordé par Sophocle avec cette originalité de conception qui rajeunit et renouvelle les thèmes les plus connus, nous n'en ferons pas l'objet d'une analyse dont la rapidité ne nous permettrait pas d'insister sur les traits particuliers à cette œuvre. Nous nous bornerons à indiquer la manière dont Sophocle a compris le personnage d'Électre, principale héroïne de sa tragédie.

Cette fois, ce n'est pas Clytemnestre qui a éloigné Oreste ; c'est Électre qui a soustrait l'enfant aux meurtriers d'Agamemnon. Ce frère qui a grandi dans l'exil, elle l'attend comme un vengeur et comme un défenseur ; elle accuse même la lenteur de son retour. Lorsque la fausse nouvelle de sa mort est apportée à Clytemnestre par son gouverneur, Électre qui est présente, ignore que c'est une feinte, et exhale un poignant désespoir. Plus tard, en l'absence de la reine, Électre reçoit des mains même d'Oreste, l'urne où elle croit renfermées les cendres du jeune prince. Elle parle aux restes de son frère avec cette tendresse particulière à une sœur aînée, et dans laquelle l'amour fraternel se confond avec l'amour maternel.

A l'aspect de cette sœur dont la beauté s'est empreinte du caractère ascétique que la souffrance imprime sur le visage, Oreste comprend que jusqu'à ce moment il n'a rien connu de sa propre infortune. Il ne peut résister au besoin de sécher les pleurs qu'Électre répand sur lui, et dut son imprudence lui coûter la vie, il se découvre à elle devant les femmes qui entourent la princesse. De quel bonheur Électre est alors inondée ! Maintenant les larmes de la joie succèdent à celles de la tristesse. Avec quel enivrement la fille d'Agamemnon presse sur son cœur le seul ami qui lui reste sur la terre et qu'elle avait cru perdu pour toujours ! Oreste lui-même qui sait que les transports de sa sœur peuvent trahir sa présence, et qui tente d'abord de les contenir, n'a pas la force de les réprimer plus longtemps, et de priver Électre, ainsi que lui, du premier mouvement de félicité que tous deux éprouvent depuis leur séparation. Ainsi un beau groupe d'Herculanum représente Électre appuyée sur son frère, et l'écoutant avec une douce joie, mais aussi avec cette mélancolie que les natures fortement éprouvées par l'infortune, gardent encore dans leurs moments les plus heureux[35].

Lorsqu'Électre apprend que l'homme qui avait annoncé la mort d'Oreste, est ce même gouverneur à qui elle avait confié naguère le prince enfant, sa gratitude a un magnifique élan, et c'est comme un père que la fille d'Agamemnon salue le sauveur de son frère !

Si l'Électre de Sophocle est d'une tendresse plus expansive que celle d'Eschyle, elle est aussi plus vindicative. Loin d'exciter l'indignation de la princesse contre les meurtriers de son père, le chœur a plutôt besoin d'en calmer l'âpreté. Puis Sophocle, avec une hardiesse que n'a pas eue son prédécesseur, a rendu les spectateurs témoins d'une scène où Électre, répondant à Clytemnestre qui essaye de se justifier, lui reproche ouvertement les actes criminels et ignominieux dont elle s'est souillée. Quelle que soit la légitimité de ses griefs, il nous répugne de voir la chaste fille d'Agamemnon flétrir devant sa mère la conduite de celle-ci. Enfin, au moment de l'expiation, Électre est sur la scène ; et quand les cris qui partent du palais, lui annoncent que sa mère se meurt, elle jette de loin au parricide ce mot qui nous révolte : Frappe, redouble les coups[36].

Comment donc la muse si pure de Sophocle a-t-elle, dans ces dernières circonstances, manqué de cette délicatesse qu'avait naturellement rencontrée le rude génie d'Eschyle ? N'est-ce point parce que, traitant un sujet déjà abordé par celui-ci, Sophocle se crut obligé de tracer un sentier où il ne rencontrerait pas l'empreinte de son devancier ?

La préoccupation de ne point imiter des œuvres consacrées au thème sur lequel on écrit, se retrouvera dans la manière dont Euripide accentuera les traits d'Électre[37]. Chez ce poète, la fille d'Agamemnon sera plus haineuse encore envers les meurtriers de son père que chez le précédent tragique ; elle n'aura même que rarement dans son amour fraternel, cette effusion qu'Eschyle rend est touchante, et que Sophocle porte au dernier degré du pathétique.

Frapper sa mère de la hache quia immolé son père, et mourir après avoir accompli sa vengeance, telle est l'horrible ambition qu'avoue l'Électre d'Euripide. Lorsque Oreste et Pylade vont châtier Égisthe, elle s'arme d'un glaive avec lequel elle se frappera si son frère est tué dans cette entreprise. Elle couronne de bandelettes les vainqueurs, et invective contre le cadavre du vaincu. Attirant sa mère dans un piège infâme, elle lui adresse avant de la livrer à la mort, des reproches dont nous avons déjà remarqué l'inconvenance en étudiant la tragédie de Sophocle. Oreste, enlacé dans les bras de Clytemnestre, n'a-t-il plus la force de tenir son glaive ; se voile-t-il de son manteau pour atteindre le sein maternel, Électre encourage le parricide, elle l'aide dans son forfait ! Et même, après avoir exprimé les remords qui suivent son crime, après avoir entendu Oreste lui reprocher de l'avoir entraîné au mal, elle parait s'enorgueillir d'avoir manié le fer meurtrier !

La conduite d'Électre nous indigne d'autant plus que Clytemnestre n'a pas dans la pièce d'Euripide, la froide cruauté que lui ont attribuée Eschyle et Sophocle. Ses entrailles de mère s'émeuvent encore, soit qu'elle sauve la vie d'Électre, soit qu'elle ne réponde qu'avec douceur aux injurieuses paroles de sa fille, soit enfin que, devant le dénuement de la princesse, elle sente combien elle fut coupable.

Que deux héroïnes de Sophocle, Tecmesse et Déjanire, nous ramènent au rôle doux et miséricordieux de la femme.

Captive d'Ajax, Tecmesse est devenue la femme du héros, la mère de son enfant. Ajax heureux faisait rejaillir sur elle sa prospérité. Mais un jour est venu où le châtiment céleste a atteint le prince orgueilleux qui se fiait plus à sa valeur qu'à la protection de Minerve. En voyant adjuger à Ulysse les armes d'Achille, il a été pris d'un sombre délire ; et le héros, dirigeant contre les troupeaux du butin et les bergers, les coups mortels dont il croyait frapper ses ennemis, a montré ce que devient l'homme le mieux doué quand il a outragé la Sagesse divine.

Tecmesse veille sur Ajax, au moment °il, se rendant compte de ses actes insensés, l'inflexible guerrier connaît enfin le désespoir. Elle appelle les matelots salaminiens afin qu'ils secourent leur chef malheureux. Mais, entend-elle Ajax nommer le fils qu'elle lui a donné, l'épouse disparaît un instant, et la mère trahit par un cri du cœur, l'effroi que lui inspire la perspective d'exposer son enfant à la vue d'un fou furieux[38].

Tecmesse conjure le prince de se calmer, et quand il appelle le trépas, elle lui dit de faire les mêmes vœux pour l'épouse qui ne saurait vivre sans lui. Ce qui l'afflige particulièrement, c'est de surprendre dans le héros dont elle était fière, la faiblesse et le découragement. Lorsqu'il se relève de son abattement, non pour lutter contre sa destinée, mais pour courir à la mort, elle ne se souvient plus de cette parole qu'il lui disait tout à l'heure : Femme, le silence est l'ornement de ton sexe[39]. Elle n'hésite pas à faire entendre longtemps à son époux sa voix douce et touchante comme celle d'Andromaque[40]. Femme de noble naissance, elle n'est pas seulement l'épouse d'Ajax, elle est aussi sa captive. Si celui à qui l'étrangère a voué toute sa tendresse, vient à l'abandonner, elle sera l'esclave d'un autre, et son fils, le fils d'Ajax, partagera cette ignominieuse situation. Elle attire la pensée du guerrier sur les vieux parents qu'il a laissés en Grèce, sur sa mère qui prie pour lui, sur son fils encore que sa mort privera de toute protection ; puis, de nouveau aussi, sur elle, sur elle dont la destinée est attachée à la sienne, sur elle qu'il a aimée... L'homme ne doit point oublier ce qui a pu lui plaire[41].

Les marins sont attendris. Ajax lui-même n'interrompt pas sa compagne. Il ne tarde pas à demander son fils à Tecmesse ; et il approuve celle-ci avec douleur en sachant pourquoi elle a éloigné de lui cet enfant pendant son délire. Après une courte hésitation, Tecmesse fait venir le jeune Eurysacès. Le prince donne à son fils des conseils que celui-ci ne peut encore comprendre[42]. Qu'Eurysacès, devenu homme, soit digne de sa race ! Jusqu'alors, nourrie de la douce haleine des zéphyrs, que ta jeune âme croisse en paix pour les délices de ta mère[43]. Ajax émet le vœu que son frère Teucer conduise à son père et à sa mère cet enfant, appui futur de leur vieillesse. Après avoir exprimé ses dernières volontés, il éloigne sa femme et son fils. Tecmesse ne peut se résoudre à le quitter, elle le supplie de ne pas la priver à jamais de sa présence. Le guerrier ordonne qu'on l'emmène ; il se retire dans sa tente ; sa compagne s'attache à ses pas[44].

En reparaissant sur la scène, Ajax semble ému par les touchantes paroles de Tecmesse. Il vivra, il acceptera son sort, et il demande à sa femme de prier les dieux pour que ceux-ci exaucent les vœux de son cœur.... Quels vœux ! Ajax n'a pas renoncé à mourir.... Il s'éloigne.

C'est Tecmesse qui aide les matelots à chercher le prince sur le rivage ; c'est elle qui trouve dans un bois le corps d'Ajax ; c'est elle qui, au milieu de ses gémissements, a la force de l'ensevelir dans son voile, afin que des regards étrangers ne voient pas ce sang, horrible spectacle que peut seule supporter la tendre et courageuse piété d'une épouse. Un noble mouvement de fierté interrompt sa plainte ; les marins ont redouté les railleries que provoquera chez les ennemis de leur chef le délire de celui-ci ; et Tecmesse annonce qu'un jour viendra où ceux qui ont dédaigné Ajax vivant, pleureront son trépas. D'ailleurs la mort n'a eu que des charmes pour le héros qui se l'est lui-même donnée. A lui le triomphe ; niais à sa compagne les larmes ! Tecmesse quitte ainsi la scène, et n'y revient que pour rendre avec son fils les derniers devoirs au cadavre, et pour voir le petit enfant déposer sur les restes paternels, ses cheveux unis à ceux de sa mère et à ceux de son oncle.

Cet époux tant aimé, tant regretté, fut néanmoins pour Tecmesse plus un maître qu'un ami. Si, selon l'expression des matelots salaminiens, Ajax l'aimait et l'honorait comme une épouse, le ton impérieux qu'il prenait parfois avec elle, témoignait qu'il n'oubliait pas en elle la fille des vaincus, l'esclave ! Au moment même où il se donnait la mort, la seule femme qu'il plaignît, c'était sa mère !

La reine Déjanire, l'une des épouses d'Hercule, n'a ni moins de grâce ni moins de douceur que la compagne d'Ajax, et cependant sa patience est plus éprouvée que celle de Tecmesse. Ce n'est qu'a de rares intervalles que Déjanire revoit son mari, absorbé par les travaux héroïques qui l'appellent au loin. Maintenant, chez le roi de Trachine, elle attend, après une longue absence, le père de ses enfants ; et lorsque le héraut Lichas vient enfin annoncer une nouvelle victoire d'Hercule et sa prochaine arrivée, les chagrins de l'épouse ne deviennent pas moins amers.

Parmi les captives que Lichas amène à la princesse de la part d'Hercule, et qui la touchent d'une maternelle pitié, il en est une qui l'émeut particulièrement par la fermeté que cette jeune fille conserve au milieu de ses pleurs. Elle l'interroge avec bonté sur sa condition, mais l'esclave se tait. Déjanire s'adresse alors à Lichas, et celui-ci lui répond d'une manière évasive. Après avoir tenté vainement une dernière fois, d'obtenir la confiance de l'étrangère, la reine n'insiste plus. Avec une généreuse délicatesse, elle ne veut pas ajouter l'ennui de ses importunités aux chagrins qu'éprouve la captive. Ainsi ne répondit pas Clytemnestre au mutisme de Cassandre[45]...

Déjanire se dispose à entrer au palais avec les esclaves. Ces femmes y pénètrent. Au moment où leur maîtresse va les rejoindre, un messager la retient hors de sa demeure, et lui apprend que le héraut est mieux informé qu'il ne veut le paraître, de ce qui concerne l'étrangère ; mais qu'avant de parvenir au palais, il a avoué à ceux qui l'entouraient, que cette jeune personne, nommée Iole, était fille d'Eurytos, roi d'Œchalie, et que, pour la conquérir, Hercule avait tué son père et ruiné sa patrie. Iole n'est pas une esclave....

Déjanire reconnaît toute l'étendue de son malheur. Lichas reparaît. Interrogé par la reine, pressé de questions par le messager, il ne peut se résoudre à confirmer la pénible nouvelle qui accable l'épouse d'Hercule. Enfin Déjanire, tout en lui reprochant un mensonge qu'elle déclare indigne d'un homme libre, lui adresse une irrésistible prière. Au nom de Jupiter, qu'il ne la leurre pas ! Qu'il ne craigne point d'éveiller en elle de mauvais sentiments : elle n'est pas cruelle ! Puis elle sait qu'un long bonheur n'est pas de ce monde. Pourquoi en voudrait-elle à son mari de ce qu'il ait contracté une autre alliance ? Par l'affection qui l'enchaîne elle-même à Hercule, ne sait-elle pas combien il est difficile de lutter contre l'amour ? D'ailleurs est-ce donc la première fois que son époux lui donne des rivales ? Cependant aucune des femmes d'Hercule n'a été insultée par elle. Déjanire aura les mêmes égards pour la pauvre enfant que Lichas vient de lui confier, et qui lui inspire une sympathie d'autant plus douloureuse que la fille d'Eurytos a involontairement causé les désastres de son pays natal.

La résignation et l'indulgence de la reine émeuvent Lichas, et le héraut ne peut plus celer la vérité à cette femme qui, mortelle, a les sentiments d'une mortelle[46].

Cependant, par cela même que Déjanire est mortelle, nous ne saurions exiger d'elle une abnégation que, d'ailleurs, le culte de ses dieux n'aurait pu lui enseigner. Elle n'est pas irritée ; mais comment ne souffrirait-elle pas amèrement de l'étrange position que lui fait son mari ? L'épouse plusieurs fois mère, et qui a perdu le premier éclat de la jeunesse, ne sera-t-elle pas vaincue par l'adolescente dont la beauté a tout l'attrait de la fleur fraîche éclose ? Déjanire ne peut se résigner à être entièrement délaissée d'Hercule ; et elle se souvient qu'elle possède un charme qui peut lui ramener l'infidèle. Enfant encore, elle venait de se marier, quand, outragée par le centaure Nessos, elle appela son défenseur, et Hercule lança au coupable une flèche empoisonnée. Le centaure mourant conseilla à la jeune femme de recueillir le sang qui s'était figé sur sa plaie : ce philtre obligerait Hercule à n'aimer aucune femme plus que sa compagne.

Déjanire essaye maintenant la puissance de ce charme, et teint, avec le sang de Nessos, une tunique qu'elle va envoyer à son mari par le héraut. Simple et bonne, elle est loin de vouloir pratiquer l'art perfide des magiciennes ; mais si, à l'aide de son philtre, elle pouvait reconquérir celui qu'elle aime ! Ce n'est pas toutefois sans scrupule qu'elle se sert d'un pareil moyen. Aussi ne confie-telle son projet qu'aux jeunes Trachiniennes qui composent le chœur, et dont le nom désigne la pièce qui nous occupe. Rien de plus frais ni de plus suave que ce groupe virginal qui, ignorant les épreuves de la vie, forme un heureux contraste avec Déjanire, la femme mûrie par les soucis du mariage, et de la maternité.

Après avoir remis à Lichas le don qu'elle offre à Hercule, après lui avoir laissé entendre qu'il pourrait informer le prince de l'affectueux accueil qu'elle a fait à l'étrangère, Déjanire ajoute une parole où se lisent, avec la dignité de la femme, l'amour et la tristesse de l'épouse trahie :

Que pourrais-tu dire encore ? car je crains de te faire parler du désir que j'ai de le revoir, avant de savoir si je suis moi-même désirée par lui[47].

Lichas est parti. Jusqu'à présent, suivant les prescriptions du centaure, Déjanire a mis le sang de Nessos à l'abri du soleil et du feu. Elle a aussi renfermé dans un coffre le vêtement que le héraut porte à Hercule.... Niais voici que le flocon de laine à l'aide duquel elle a teint ce tissu, se consume de lui-même après avoir été exposé à la lumière du jour.... Déjanire redoute un horrible événement, et déclare que si son mari meurt par elle, elle le suivra.

Pendant que la reine se livre à de cruelles perplexités, l'un de ses fils, Hyllos, récemment envoyé par elle à la recherche d'Hercule, vient l'accabler de sanglants reproches. Cette tunique qu'elle a fait parvenir au héros et que celui-ci a revêtue avec joie, s'est collée à lui comme les draperies qui suivent les formes d'une statue. Brûlé et déchiré par ce contact vénéneux, Hercule, en proie à d'affreuses convulsions, a broyé contre un rocher le messager de Déjanire, et maudit l'hymen de cette princesse. C'est mort ou mourant que Déjanire va le revoir ici.

Tout en laissant éclater contre sa mère la plus vive indignation, Hyllos ne pense même pas à lever sur elle ce bras parricide qu'Oreste avait fait retomber sur Clytemnestre ; et ce n'est même pas sans hésitation qu'il souhaite que la Justice vengeresse châtie la coupable.

D'un mot, Déjanire pourrait prouver son innocence. Ce mot, elle ne le prononce pas, malgré les exhortations des jeunes Trachiniennes. Elle rentre silencieusement au palais, se jette au pied des autels domestiques avec des cris de désespoir, erre en gémissant dans sa demeure, se précipite dans la chambre d'Hercule, pare le lit du héros, et, après s'y être assise et y avoir répandu d'abondantes larmes, s'y frappe du coup mortel. Hyllos, qui assiste à ce suicide sans pouvoir s'y opposer, Hyllos sait maintenant que Déjanire n'é, tait pas coupable. Il se repent de l'avoir injustement accusée ; et ses pleurs et ses caresses adoucissent l'agonie de sa mère[48].

Un devoir, qui est en même temps une suprême consolation, est encore réservé à Hyllos, ce fils si respectueusement attaché à ses parents. Lorsque Hercule expirant veut châtier Déjanire, Hyllos peut du moins dire à son père que sa mère est morte innocente. Mais quelles dures épreuves attendent encore le jeune homme, et lui sut prescrites par Hercule ! Il en est une qui l'oblige de s'unir à la jeune captive à laquelle Hyllos doit les malheurs de ses parents.... Malgré la généreuse indignation avec laquelle le fils de Déjanire repousse d'abord cet hymen, il est contraint d'obéir au dernier vœu d'un père....

Déjanire est la première victime de l'amour que nous offre le théâtre grec. Inconsciente du crime auquel l'entraîne sa passion pour son mari, elle ne nous inspire que cette affectueuse pitié qu'elle-même ne refusa jamais à l'infortune ; et nous pouvons l'estimer sans que cet hommage rendu au malheur soit un outrage à la vertu.

 

 

 



[1] Œdipe Roi, traduction de M. Artaud. C'est à cette version qu'appartiennent toutes nos citations de Sophocle.

[2] Patin, Études sur les tragiques grecs.

[3] Œdipe Roi.

[4] Œdipe Roi.

[5] Œdipe Roi.

[6] Œdipe Roi.

[7] Euripide, Sénèque et les écrivains modernes qui ont chanté les malheurs d'Œdipe, ont eu moins de délicatesse morale que Sophocle. Lorsque le fils a reconnu sa mère, celle-ci ne s'est pas dérobée pour toujours à ses regards. Cf. Patin, Études sur les tragiques grecs. Voltaire fait dire à Jocaste par Œdipe :

.... C'en est fait ; nos destins sont remplis.

Laïus était mon père, et je suis votre fils.

(Œdipe, acte V, scène V.)

[8] Cf. Ampère, La Grèce, Rome et Dante.

[9] A Colone, lieu du trépas d'Œdipe, s'élèvent aujourd'hui deux monuments funéraires consacrés à deux vaillants hellénistes, morts pendant leurs explorations en Grèce. L'un de ces tombeaux contient les cendres d'Ottfried Millier ; l'autre, le cœur de Charles Lenormant. Cf. M. Félix Néve, Charles Lenormant et le prosélytisme de la science, Bruxelles, 1861.

[10] Œdipe à Colone.

[11] Œdipe à Colone.

[12] Œdipe à Colone.

[13] Œdipe à Colone.

[14] Œdipe à Colone.

[15] Œdipe à Colone.

[16] Œdipe à Colone.

[17] Œdipe à Colone.

[18] Patin, Études sur les tragiques grecs.

[19] Il sort en les bénissant, lui, chargé des malédictions d'un père. Patin, Études sur les tragiques grecs.

[20] Œdipe à Colone.

[21] Œdipe à Colone.

[22] Antigone.

[23] Antigone.

[24] M. Nisard fait remarquer avec quelle délicatesse, dans l'Œdipe à Colone, Antigone évite de parler de ces taches à son père. Études de mœurs et de critique sur les poètes latins de la décadence, Paris, 1834.

[25] Ce fut pour un semblable motif que l'épouse d'Intapherne, lemme à qui Darius offrait de gracier suivant son choix, l'un de ses parents prisonniers, préféra la vie de son frère à celle de son mari ou de l'un de ses enfants. (Hérodote, III, 119.) M. Artaud fait remarquer que Sophocle dut s'inspirer de cette anecdote.

[26] M. Patin a groupé les interprétations qui ont été données de l'étrange argument qu'emploie ici Sophocle. (Études sur les tragiques grecs.)

[27] Patin, Études sur tes tragiques grecs. M. Patin fait remarquer la gradation des mouvements intérieurs qui agitent Antigone dans cette tragédie : l'enthousiasme du sacrifice qu'elle va consommer, le sentiment plus calme du devoir accompli, la réaction de douleur qui se produit si naturellement en elle après la lutte, enfin la fierté avec laquelle elle marche en reine au supplice où l'entraînent les bourreaux de Créon.

[28] Elle juge Ismène indigne d'être nommée. Note de M. Artaud.

[29] Patin, Études sur les tragiques grecs.

[30] Ducis, Œdipe chez Admète, acte III, scène II :

Oui, tu seras un jour, chez la race nouvelle,

De l'amour filial le plus parfait modèle.

Tant qu'il existera des pères malheureux,

Ton nom consolateur sera sacré pour eux ;

Il peindra la vertu, la pitié douce et tendre :

Jamais sans tressaillir ils ne pourront l'entendre.

et Œdipe à Colone, acte II, scène III. — C'est par Ducis, presque autant que par Sophocle, qu'Antigone est devenue le symbole de la piété filiale. Patin, Études sur les tragiques grecs.

[31] Cf. D. Nisard, Études de mœurs et de critique sur les poètes latins de la décadence.

[32] ..... Ce que la tragédie n'avait pas encore montré, ou du moins ce qu'elle n'avait laissé entrevoir qu'une seule fois, dans l'avant-scène du Prométhée, c'était l'héroïque peinture de l'homme qui, pour accomplir une loi morale, non seulement accepte le malheur, mais va le chercher, mais se sacrifie, s'immole volontairement, et par cet acte, le plus sublime qu'il lui soit donné d'exécuter, rend témoignage à la dignité de son être et de sa vocation terrestre. Voilà, on doit le croire, ce qui excita si vivement l'admiration dans l'Antigone de Sophocle.... Patin, Études sur les tragiques grecs.

[33] M. Patin relève le grand art avec lequel Sophocle a nuancé les caractères des deux sœurs : Peu de poètes ont, comme Sophocle, imaginé de faire ressortir un caractère héroïque, non pas seulement par son contraire, mais par sa ressemblance affaiblie. Études sur les tragiques grecs.

[34] Patin, Études sur les tragiques grecs.

[35] Raoul Rochette, Monuments d'antiquité figurée, pl. XXXIII, n° 1, groupe du Museo Borbonico.

[36] Électre.

[37] En plaçant l'Électre d'Euripide après l'Électre de Sophocle, nous avons suivi M. Patin, Études sur les tragiques grecs.

[38] Patin, Études sur les tragiques grecs.

[39] Ajax.

[40] Patin, Études sur les tragiques grecs.

[41] Ajax.

[42] Patin, Études sur les tragiques grecs.

[43] Ajax.

[44] Patin, Études sur les tragiques grecs.

[45] Patin, Études sur les tragiques grecs.

[46] Les Trachiniennes.

[47] Les Trachiniennes.

[48] Patin, Saint-Marc Girardin, ouvrages cités.