RICHELIEU ET LA MONARCHIE ABSOLUE

 

APPENDICES.

APPENDICES DU LIVRE III.

II. — CRÉATION DU LOUIS D'OR.

 

 

La fabrication en fut ordonnée par déclaration du 31 mars 1640. — Il y eut trois espèces de louis de valeurs différentes : 5, 10 et 20 livres[1] ; mais le public attribua le nom de louis proprement dit à la pièce de 10 livres, pesant 6 grammes 66 centigrammes, à peu près de la largeur et de l'épaisseur de notre pièce actuelle de 20 francs.

Les deux autres s'appelèrent demi-louis et double louis. On a vu que 10 livres de. 1640 valent environ au poids 20 francs de notre monnaie actuelle, et plus de 20 livres de 1789, parce que l'on tailla par la suite deux fois plus de livres dans un marc que l'on n'en taillait sous Louis XIII ; ou, si l'on veut, que le marc d'argent doubla de prix. Il en résulta que le louis de 10 livres vint à valoir 20 et même 25 livres, sans avoir augmenté en poids[2]. L'année suivante, on créa l'écu d'argent de 3 livres[3], qui plus tard, par suite du rehaussement général, est devenu l'écu de 6 livres[4]. Il était du poids de 26 grammes 65 centigrammes. On fit aussi des louis d'argent de 30, 15 et 5 sols. De cette création résulta l'abandon des anciennes monnaies divisionnaires d'argent : le teston et le demi-quart d'écu, le franc, le demi-franc et le quart de franc.

La création des louis mit en relief un homme dont le nom est célèbre dans la numismatique. Jean Warin, faiseur de jetons de son métier, avait été condamné à être pendu pour crime de fausse monnaie. Le cardinal de Richelieu, qui avait ouï parler de son adresse, le sauva, et se contenta de le bannir en Angleterre. Ce fut de là qu'on le rappela, pour le placer à la tête de la Monnaie, où il fit fortune[5].

Le louis était, du reste, tellement supérieur à toutes les monnaies précédentes, qu'il excita l'enthousiasme universel. Il faut avouer, dit Le Blanc[6], qu'on n'avait jamais rien vu de si, beau pour les monnaies, depuis les Grecs et les Romains, que ces nouvelles espèces. Elles avaient même cet avantage, pardessus les antiques, qu'il n'était pas possible de les rogner, sans qu'il y parût, par le moyen du grenety, tant elles étaient parfaitement rondes[7].

Au milieu du seizième siècle, on avait inventé le balancier qui frappait les deux côtés de l'espèce à la fois, en même temps que la tranche. Bien des obstacles s'opposèrent à l'emploi du balancier et à la fabrication dite au moulin. Non-seulement, dit Le Blanc, les ouvriers qui fabriquaient la monnaie au marteau, mais la Cour des monnaies elle-même, n'oublièrent rien pour faire rejeter l'invention nouvelle du moulin. Nicolas Briot, le plus habile homme en son art qui fût alors en Europe, fit un grand nombre d'épreuves en présence de MM. de Châteauneuf, de Boissise et de Marillac, et quoique Briot eût fait voir que, par le moyen de la presse, du balancier, du coupoir et du laminoir, on pouvait fabriquer les monnaies dans une plus grande perfection, avec moins de longueur et de dépense que par la voie du marteau, dont on se servait depuis le commencement de la monarchie, la cabale de ses ennemis prévalut contre tout cela, et sa proposition fut rejetée. Le chagrin qu'il eut de trouver si peu de protection en France, pour une chose que nous admirons aujourd'hui, l'obligea de passer en Angleterre, où l'on ne manqua pas de se servir utilement de ses machines.

Henri II avait fait frapper au moulin des testons ou quarts d'écu dans son palais du Louvre en 1553. Le marteau reparut sous Henri III, et ne fut définitivement abandonné qu'un siècle après l'invention du moulin, en 1645, après avoir soutenu contre son concurrent une lutte longue et acharnée[8].

 

VARIATIONS DE VALEUR.

DES MÉTAUX PRÉCIEUX AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE AU POINT DE VUE DU RAPPORT DE L'OR ET DE L'ARGENT[9].

 

 

 



[1] Il y eut aussi des pièces de plaisir de 4, 6, 8, et même 10 louis, dont on voit les spécimens à la Monnaie.

[2] Par suite, le demi-louis de 5 livres devint le demi-louis de 10 livres, le double louis de 20 livres devint le double louis de 40 livres.

[3] Arrêt de la Cour des monnaies, du 2 décembre 1641.

[4] Partout où il est parlé d'écu avant 1641, c'est de l'écu d'or qu'il s'agit.

[5] Né en 1604, † en 1692, Warin, qui était huguenot, se convertit en 1640. Il exécuta, jeune encore, un buste en or du cardinal de Richelieu, qui passa ensuite dans le cabinet du président de Mesures. On a de lui au Louvre un buste de Louis XIII en bronze. (Cf. sa biographie par M. Courajod.) Tallemant et Guy Patin content tous deux une anecdote tragique sur la fille du célèbre graveur.

[6] Traité historique des monnaies, publié en 1692 (p. 384).

[7] Quand les premiers louis d'or furent faits, raconte Tallemant, Bullion dit à ses amis : Prenez-en tant que vous en pourrez porter dans vos poches. Bautru fut celui qui en porta le plus. Il en mit 3.600. (t. III, p. 6.)

[8] Pour l'histoire et les détails du monnayage, cf. ABOT DE BAZINCHEM, Dictionnaire des monnaies, t. I, p. 80, et t. II, p. 48.

[9] On sait que le rapport légal, qui du reste a cessé aujourd'hui d'être le rapport exact, est depuis le commencement du dix-neuvième siècle de 1 à 15 ½ ou 15,50 entre l'or et l'argent.