PRÊTRES, SOLDATS ET JUGES SOUS RICHELIEU

 

LE CLERGÉ CATHOLIQUE.

CHAPITRE III. — LES CURÉS ET LES PAROISSES.

 

 

Les curés primitifs, cures unies aux abbayes, curés non résidents, vicaires perpétuels. — Le salaire du prêtre desservant et la portion congrue, sous Louis XIII. — Comparaison de L'état matériel du curé de campagne en 1840, en 1789 et en 1906. — Logement du curé, les presbytères. — Casuel ; creux de l'église ; allocations payées pour les messes et pour les mariages et enterrements. — Cimetières et tombes. — Recettes et dépenses des églises ; budget des fabriques. — Leur gestion, nomination et pouvoirs des marguilliers. — Célébration du culte ; ornements, objets sacrés, cloches, livres. — Payement des prédicateurs. — Les sermons et la chaire chrétienne en ce temps. — Réparation et entretien des églises. — Rapports du curé avec le pouvoir civil et avec la population. — Registres paroissiaux, administration des sacrements.

 

Ici, pas de bulles de pape comme pour les chapitres et les abbayes, pas de diplômes de rois ni de chartes qui nous reportent à dix siècles en arrière ; la paroisse n'a pas d'histoire : humble elle a vécu, et pauvre comme aujourd'hui, même davantage. Voici pourquoi : parmi les paroisses riches, les unes étaient censées administrées par le chapitre d'églises collégiales ou cathédrales, les autres avaient pour curés nominaux — curés primitifs — des couvents voisins, qui peut-être y avaient à l'origine exercé le ministère. Abbés ou chanoines laissaient depuis longtemps le soin de leurs ouailles à des suppléants — vicaires perpétuels — nommés par eux. Ils confiaient à ceux-ci la besogne pastorale, et se réservaient l'honneur et l'argent, l'autorité et les revenus. Au curé primitif le droit de dire la grand'messe aux fêtes solennelles, de bénir les buis du dimanche des Rameaux ; l'hommage de la cire et du vin ; le produit de la dîme. Au vicaire perpétuel, — que le peuple appelle curé, car de fait il l'est, — les soins du sacerdoce, de l'instruction de la jeunesse, et une indemnité pour ne pas mourir de faim.

Le curé bénéficier, c'est-à-dire propriétaire de la cure, lors même qu'il ne dépend ni d'un monastère ni d'un chapitre, ne réside pas non plus ; c'est l'ordinaire en Guyenne et en Languedoc. En basse Bretagne, une paroisse est une circonscription très étendue, elle a à sa tête un recteur, qui n'y habite guère ; il se fait représenter par des curés ou subcurés fermiers des devoirs rectoriaux auxquels il donne un traitement fixe, faible partie des revenus qu'ils perçoivent pour lui ; et dans les hameaux sont des églises succursales — nommées fillettes ou trêves — dont les desservants préfèrent souvent habiter au bourg paroissial, près de l'église mère.

L'archevêque de Bordeaux se plaignait que les curés pour se dispenser de la résidence prenaient prétexte de divers procès qu'ils se procuraient eux-mêmes, et se faisaient faire à plaisir sous des noms empruntés. Les évêques plaident contre les chanoines pour les obliger à quitter les cures qu'ils ne peuvent desservir ; longs procès qu'il fallait bien du courage pour entamer, et pour mener à bonne fin. Les curés obtenaient à Rome des bulles qui les dispensaient de résider : l'évêque en appelait de ces bulles au Parlement comme d'abus ; les curés aussi en appelaient comme d'abus, contre les ordres de leur évêque. Toujours les tribunaux donnaient raison aux prélats ; les curés perdaient leurs procès toujours, mais ne résidaient pas davantage ; de façon que le mal paraissait sans remède.

Il s'imagine, disait d'un ecclésiastique l'avocat général Talon, qu'il est loisible d'abandonner sa paroisse, pourvu que l'on y commette un vicaire, comme si le devoir qui consiste en la fonction personnelle du sacerdoce pouvait être accompli par le ministère d'un procureur. C'est chose étrange que ceux qui sont établis pour avoir le soin des âmes, fassent consister le seul exercice de leurs charges en la perception des fruits, et non en l'administration des sacrements, qu'ils commettent d'ordinaire à l'industrie d'un prêtre mercenaire... Par cette corruption qui s'autorise insensiblement, les pauvres gens, dans la campagne, se trouvent destitués de tout secours, et vivent dans l'ignorance des choses nécessaires à leur salut.

Dans la pratique, les populations s'estimaient encore heureuses d'obtenir des non-résidents l'entretien d'un de ses vicaires, à portion congrue, que le gros décimateur, les poches pleines, envoyait faire avec les poches vides un ministère de charité. La portion congrue avait été fixée sous Charles IX à 420 livres ; congrue voulait dire suffisante et convenable. Pour prouver qu'elle ne l'était guère, il suffit de voir le sens donné dans les derniers siècles à ce terme de portion congrue, pour exprimer un état de gêne à peine supportable, une misère décente.

Bien fréquentes sont les instances judiciaires introduites par les municipalités en vue de forcer le curé titulaire, non résident, de leur envoyer un prêtre en son lieu et place. Une commune de Bourgogne, qui ne peut en entretenir un vu sa pauvreté, demande aux décimateurs de lui en fournir ; procès-verbal est dressé (1645) par un notaire royal, à la requête des habitants de Changé, en Anjou, de l'abandon de tout service régulier dans leur église. En Picardie, plusieurs prêtres doivent dire deux messes parce qu'ils ont plusieurs paroisses à desservir. Cependant tous ces fidèles payent exactement la dîme, et les clercs ne manquent pas : l'injustice à leur égard est donc considérable.

Les cahiers de Champagne (1560) parlaient des prêtres qui, au grand opprobre du clergé, sont contraints, les uns de travailler en journée, les autres de mendier leur vie ; quelques-uns labouraient la terre, comme fermiers. Le cardinal projeta d'assurer aux curés un revenu net de 300 livres afin qu'ils ne puissent être empêchés de faire leur devoir par pauvreté, et que l'on trouvât des personnes capables.

A tous, la portion congrue, de 200 livres dans le centre et le midi de la France (au sud de la Loire) et de 300 livres dans le Nord et l'Ouest, telle qu'elle fut décrétée sous Louis XIII, apparut comme un bienfait ; aussi la réclament-ils avec ardeur, mais sans pouvoir tous l'obtenir. Cette portion ne devant jamais dépasser le quart de la dîme, si cette dernière n'atteignait pas 800 livres, le gros décimateur n'était tenu à donner au curé que 25 pour 100 sur ce qu'il recevait lui-même. Or il y avait des paroisses où la dîme tout entière ne valait pas 9.00 livres. Selon le conseil d'État, le prêtre portionné devait abandonner tous les autres produits de la paroisse sauf le dedans et le creux de l'église — le casuel ; — selon le Parlement, il pouvait jouir des fondations mortuaires et des petites ou vertes &mes. De cette divergence d'appréciation naissaient des difficultés nombreuses.

Comparé au desservant de commune rurale en 1906, le curé à portion congrue du XVIIe siècle était plus à l'aise. Les 200 ou 300 livres de pension de ce dernier représentent 1.000 ou 1.500 francs, en tenant compte de la puissance d'achat de l'argent, et s'élèvent par conséquent au quart et quelquefois à moitié plus du traitement si exigu de 900 à 1.200 francs que recevaient hier les curés de campagne. Sans le bon marché du pain et sans les messes, le prêtre n'aurait pu de nos jours joindre les deux bouts de l'année, avec son salaire officiel. En outre, les portions congrues étaient franches de tout impôt, même des décimes ecclésiastiques ; tandis que les appointements du clergé y sont aujourd'hui soumis. Mais si l'on examine la situation matérielle des curés depuis Louis XIII jusqu'à la Révolution, on s'apercevra que ce qui était congru en 1640 ne l'était plus en 1700, et surtout en 1789. L'élévation du prix des objets nécessaires à la vie, et la diminution de poids d'une monnaie qui n'avait pas changé de nom, dépassaient les augmentations successives de la portion congrue, que le gouvernement décrétait à de longs intervalles. Les 300 livres de 1640 en valaient 700 en 1789 ; or les curés n'en recevaient alors que 500 au plus. Ils étaient donc extrêmement pauvres, aussi pauvres qu'aujourd'hui, quelquefois plus ; et lè paraissaient surtout davantage par le contraste de leur état avec celui du haut clergé, dont les Mmes et les revenus fonciers avaient grossi, suivant le mouvement ascensionnel des denrées agricoles.

Les desservants étaient, comme de nos jours, logés aux frais des communes ; les habitants devaient leur fournir un presbytère, et même le meubler, mais non le réparer ni l'entretenir. Ces soins incombaient aux prêtres jusqu'au règne de Louis XIV, où ils furent déchargés souvent des grosses réparations. Tantôt les paroissiens devaient à l'église les ornements indispensables, et s'imposaient extraordinairement pour en acheter. Tantôt ces dépenses étaient à la charge des gros décimateurs. Quelques honoraires payés pour les messes, et pour les baptêmes, mariages et enterrements, complétaient le budget du curé ; maigre casuel. Ici une messe vaut 3 ou 4 sous ; chaque couple de mariés donne trois sous, parfois une livre de cire, pour l'entretien des cierges ; là, en Bretagne, la location d'une tombe dans le chœur varie de quatre à soixante sous, dont un tiers pour le recteur, et deux tiers pour la fabrique. Les tarifs sont dressés par la municipalité ; le conseil communal de Bourg se plaint que les vicaires exigent plus qu'il n'est dû pour les enterrements des pauvres. Même dans les pays les plus pieux, ces taxes étaient impopulaires : le Code paysan promulgué par les campagnes bretonnes, dans la révolte de 1675, porte que les prêtres seront gagés pour le service de leurs ouailles, sans qu'ils puissent prétendre aucun salaire pour toutes leurs fonctions curiales. Il est vrai que les mêmes campagnards demandaient qu'il fût distribué aux messes paroissiales, du tabac avec le pain bénit, pour la satisfaction des habitants.

On enterre un peu partout ; chaque seigneur a sa chapelle, chaque couvent a son cimetière. Ni par hygiène ni par sentiment, on ne croit utile ou agréable d'éloigner les morts. L'église est pavée de tombes ; en vertu de conventions anciennes, chacun a son banc dessus, avant de descendre en dessous. La place vient à manquer souvent, on se l'arrache.

Le mélange du temporel et du spirituel, très sensible dans les hautes sphères administratives, s'accentue beaucoup lorsqu'on foule le sol peu fréquenté de la paroisse. Paroisse et commune sont même chose à la campagne ; les limites de l'une sont les limites de l'autre : il n'est pas d'autre mairie que le porche de l'église. Les fabriciens, ou fabriqueurs, sont aussi conseillers municipaux ; par suite le curé est un peu maire, mais le maire est encore bien plus curé. Élus chaque année au suffrage universel par le général des habitants, — les femmes comprises sans doute, — les membres de la fabrique s'occupent aussi de la voirie, des droits de pacage, de la levée des troupes ; ils tiennent lieu d'assemblées communales, quand il n'en existe pas. Quand, au contraire, le bourg possède des consuls ou des échevins, les marguilliers ou gagers d'église se bornent à gouverner le culte extérieur. Ils le font sous la surveillance de leurs concitoyens, qui approuvent ou modifient les comptes notariés que le procureur de fabrique rend publiquement chaque année. En fait de gestion paroissiale, plus qu'en toute autre matière, il n'existe rien d'uniforme, aucun règlement applicable partout. L'usage local, des titres anciens ont force de loi. Ici, interdiction aux maires et échevins de prendre connaissance des deniers des fabriques ; là, obligation d'en compter devant eux ; ici, les marguilliers ont plein pouvoir d'acquérir et d'aliéner ; là, le curé doit assembler tous les habitants pour être autorisé à vendre trois quartiers de terres restés en friche.

Les évêques et les archidiacres, dit le Mercure, ont droit de vérifier, en faisant leurs visites, les rentes et revenus des fabriques. Mais comme le prélat et les dignitaires diocésains ne s'aventurent qu'accidentellement dans les profondeurs des champs, la paroisse rurale vit pauvre et libre en son isolement. Il lui fut ordonné sous Louis XIII de porter chaque année ses comptes à l'évêché. Elle le fit avec répugnance, mettant près de soixante ans à obéir. La hiérarchie s'établit cependant ; au XVIIIe siècle, l'archevêque de Lyon enjoint aux fabriques de ne rien dépenser au delà de 15 livres, que de l'avis et consentement des curés, parce que souvent elles emploient leurs fonds à choses inutiles ou fort peu nécessaires. S'ils supportaient mal en effet l'autorité épiscopale, les administrateurs laïques faisaient bon marché de la volonté du curé. Non seulement ils nomment les chappiers, les clercs de l'œuvre et autres employés auxquels le curé ne peut ôter le surplis sans leur assentiment, mais ils choisissent les prédicateurs, contestent au recteur le droit de régler le service divin, lui refusent quelquefois les ornements et la clef de la sacristie, jusqu'à ce qu'ils y soient obligés par les tribunaux. Il est vrai que s'il y a quelque grosse réparation à faire, ou si les charités sont tellement refroidies pour les quêtes que le budget soit en déficit, ils abdiquent volontiers entre les mains du curé : lequel gérera désormais les affaires de l'église, jouissant de tout le revenu et payant toutes les dépenses.

Les recettes paroissiales consistent en quêtes, en une foule de rentes foncières dont la plupart n'atteignaient pas même 20 sous, mais qui par leur multiplicité formaient une somme. Les églises, et dans les églises les chapelles, ont leurs bienfaiteurs, leurs donateurs ; tel seigneur, tel bourgeois est fondateur de la chapelle Saint-Nicolas, de l'autel Sainte-Marthe ; c'est quelque chose, on perpétue son nom. La location des bancs, la sonnerie des cloches aux obsèques, partie des amendes de police que la commune abandonne à titre de subvention, telles sont les ressources.

Les dépenses varient fort : dans les grandes villes, des bedeaux à 100 livres de gages, des suisses, une musique religieuse pour laquelle on se pique d'émulation entre cités voisines, des crieurs de patenôtres qui vont la nuit avertir et inciter les citoyens à prier Dieu pour les trépassés ; des embellissements et reconstructions d'autels qui coûtent plusieurs milliers de livres, des tapisseries, des tableaux, des dorures ; de beaux antiphonaires, des missels imprimés sur vélin, à 50 livres la pièce. Dans les paroisses rurales, c'est le culte réduit à son expression la plus simple : le vin destiné aux messes et à communier le peuple à Pâques, jusqu'à ce que la communion sous les deux espèces fût supprimée, un bréviaire de 30 sous, des motets en musique de 8 sous, une chape de damas cafard du prix de 30 livres, ou quelque autre ornement depuis longtemps attendu.

Beaucoup d'églises, au temps des guerres de religion, avaient été fortifiées et mises en état de résister aux coups de main. Durant la Ligue, les paysans s'y retiraient avec leurs biens. Attaqués et défendus suivant toutes les règles, ces temples avaient été pillés et brûlés si souvent, qu'ils étaient dénués de tout meuble et de toute argenterie. J'ai si grande honte, disait dans son testament la duchesse de Longueville, de voir que la moindre de nos maisons mange dans de l'argent, et que le corps de Notre-Seigneur est dans le cuivre ou l'étain, que je désire qu'on donne des ciboires à toutes les églises des villages qui dépendent de nous. Il n'en coûte que 6 sous pour faire accoutrer un calice d'étain, 50 sous pour un bénitier de fonte, 3 liv. 10 sous pour un confessionnal ; 5 sous à M. le curé pour ses étrennes, 2 sous et demi à la marguillière, et 15 deniers au clerc ; tels sont les types des frais modestes d'une fabrique moyenne.

Nous allions oublier les salaires des prédicateurs de l'Avent et du Carême, le coût de leur nourriture et de leur logement. Grandes questions que celles-là 1 Qui choisira et surtout qui payera le prédicateur ? Entre tous les pouvoirs locaux, c'est à qui le choisira, et c'est à qui ne le payera pas. Il en faut un pourtant ; n'en pas avoir serait pour la paroisse une profonde humiliation. Des Capucins qui ont prêché à Astaffort (Languedoc) reçoivent pour 12 livres de mouchoirs et de sandales. Dans le Maine, on donne 20 livres au Dominicain chargé du dernier carême, celui de 1632. Le payement des missions incombe souvent à l'évêque ou aux bénéficiers de l'endroit, soit en totalité, soit en partie. A l'Avent comme au Carême, c'est à celui qui perçoit les dîmes de loger celui qui apporte la parole de Dieu, et le logement doit être convenable. Une chambre insuffisante est-elle offerte, la municipalité la refuse, et dresse du fait procès-verbal.

Au contraire, quand il ne s'agit que de désigner le missionnaire, les marguilliers, les consuls, à Paris comme en province, entrent en lutte avec le curé, s'abstiennent de voter la gratification ordinaire pour un ecclésiastique qu'ils n'ont pas nommé. Impossible d'accorder le conseil communal de Bourg avec le chapitre, qui s'obstine à appeler un prédicateur jacobin, quand M. le duc d'Enghien, lieutenant du Roi, ne veut souffrir qu'un Capucin ou un Jésuite. La pieuse avidité que manifestent en ce temps pour les sermons les populations urbaines ou rurales, paraît à notre goût moderne bien méritoire, en raison de l'état de profond abaissement où était tombée, avant Bossuet, l'éloquence de la chaire. Le pathos et la trivialité s'en étaient emparés et la défiguraient. Nous n'avions pas à nous appesantir sur l'illustre abbé Cottin, un bon Phébus, dit Tallemant, — on sait par cœur les plaisanteries de Boileau, — qui, prêchant à l'époque où Richelieu avait mis la comédie à la mode, s'exprimait ainsi : Quand Jésus-Christ acheva sur le théâtre de la Croix la pièce de notre salut. Le petit Père André, religieux augustin très apprécié du public, racontant le miracle de saint Christophe, disait : Ce grand saint pensa jeter le petit Jésus dans l'eau, tant il le trouvait pesant ; mais on ne saurait noyer qui a à être pendu. Le même orateur parlait-il sur Marie-Madeleine, il décrivait ses galants, expliquait ses parfums, etc. Ce père André continua avec succès sur ce singulier ton jusqu'au jour où, s'étant avisé de déclamer contre l'archevêque de Paris, M. de Lamoignon lui imposa silence, et ses supérieurs le firent disparaître pour parer au dessein qu'avait M. de Gondi de le coffrer, s'il le pouvait attraper.

Un autre, prêchant sur la tentation devant les religieuses de Montmartre, dit qu'il ne fallait pas se mettre en peine lorsqu'on était tenté, qu'il n'y avait qu'à dire non ; que David étant vieux et comme usé, lorsqu'il fit tuer le mari de Bethsabée, ne pouvait pas avoir une grande tentation, qu'il y succomba parce qu'il ne sut pas dire non ; que Joseph, au contraire, qui était jeune, sanguin et vigoureux, en devait avoir une fort grande, qu'il n'y succomba pas pourtant parce qu'il sut dire non, et laisser sa casaque ; mais que si elle avait tenu au bouton, il ne savait pas ce qui serait arrivé ! Ce genre burlesque, ces familiarités de la chaire chrétienne, autorisaient, il est vrai, une audace que l'opinion actuelle ne supporterait plus. Le P. Gonthery, Jésuite, occupait la chaire de Saint-Gervais. Henri IV était au banc d'œuvre ; la marquise de Verneuil, non loin de là, lui faisait des signes pour le faire rire. Le P. Gonthery s'arrête, et se tournant vers le Roi : Sire, lui dit-il, ne vous lasserez-vous jamais de venir avec un sérail entendre la parole de Dieu, et de donner un si grand scandale dans ce lieu saint ?

Jusqu'à ces dernières années, les dépenses de reconstruction des églises étaient obligatoires pour les communes, en cas d'insuffisance constatée des ressources de la fabrique ; et les ressources de la fabrique étant presque toujours insuffisantes, le Conseil municipal était tenu de voter les fonds. Au XVIIe siècle, les réparations étaient, d'office, mises à la charge du clergé. Il en était de même des travaux neufs, s'il s'agissait du chœur et de ses dépendances ; s'il s'agissait de la nef et des chapelles, les habitants devaient y pourvoir à leurs frais, et établissaient un impôt dans ce but. Souvent même les communes ne doivent que la main-d'œuvre et le charroi, jusqu'à trois lieues de distance, et le bois de leurs forêts si elles en ont. Tout le reste de la dépense était supporté par les détenteurs des biens ecclésiastiques. Des uns, on exigeait le tiers ou le quart des dîmes, des autres le sixième au moins du revenu foncier. Les évêques ne sont pas exempts de ce prélèvement ; celui d'Uzès y est contraint pour sa cathédrale. Et si quelque bénéficier a su, durant sa vie, esquiver cette obligation, cette responsabilité retombe sur sa famille. Les héritiers de l'évêque de Condom sont condamnés à faire réparer l'église Saint-Nicolas, suivant le devis, ou à consigner une somme de 36.000 livres.

La province ou le diocèse prennent part aux frais de constructions des évêchés et des églises métropolitaines : pour celle de Mende, les États du Gévaudan donnent 3.000 écus ; pour celle de Nîmes, les habitants s'imposent 100.000 livres. Quant au Roi, il ne donne jamais rien : les dépenses du culte, pas plus que celles de l'instruction, n'étaient des dépenses d'État. Un irrésistible courant d'opinion tendait à faire supporter les charges à qui jouissait des profils. Ne donnant rien, l'État n'a rien à voir dans les volontés communales, relatives aux édifices religieux. Le lieutenant général du bailliage dresse quelquefois procès-verbal des réparations à faire, et en arrête le chiffre ; mais le plus souvent les jurades et conseils de ville décident seuls et règlent toutes choses à leur gré. La tutelle administrative les privera peu à peu de cette liberté. En 1631, les habitants de Notre-Dame-la-Riche, près Tours, emploient les pierres tombales de l'église et de la sacristie pour exécuter à l'une et à l'autre des travaux urgents. En 1'183, pour démolir un pilier qui menace ruine, et qui obstrue la porte principale, ils doivent en demander permission à Monsieur l'Intendant.

Il est extrêmement rare, dit-on au XVIIIe siècle, de trouver un curé qui n'ait pas plaidé contre son seigneur, ou même un seigneur qui n'ait pas plaidé contre son curé. Nous n'en avons guère rencontré dans ce cas, sous le règne de Louis XIII ; s'ils plaident, les curés de campagne, c'est pour la portion congrue, le pain quotidien ; hors de là, ils demeurent silencieux comme leurs ouailles, sous l'absolutisme du pouvoir royal. On n'entendra parler d'eux que plus lard, au jour du serinent du Jeu de paume, où leur appoint décidera du sort de la Révolution. Est-ce à dire que ce fussent des mécontents, des frondeurs, ces simples prêtres qui invitent le dimanche leurs paroissiens à prier Dieu pour la santé et prospérité du roi de France, leur souverain seigneur ? Nullement ; le bas clergé était fort éloigné de la politique et des affaires humaines, auxquelles le haut clergé était mêlé. Un curé de Paris savait 'tenir tête aux puissants de la terre. Mais les curés de village demeurent soumis à, toutes les autorités possibles. Avec le peuple, leurs relations sont cordiales ; les fidèles supportent assez mal un ecclésiastique qui ne leur plaît pas. A la mort du curé de Saint-Eustache, Merlin, les dames des Halles refusèrent de recevoir le successeur nommé par l'archevêque de Paris (un abbé Poncet) ; elles députèrent à la cour en déclarant que les Merlins avaient été leurs curés de père en fils, que le dernier avait désiré que son neveu lui succédât, qu'elles n'en pourraient souffrir d'autres. Les bourgeois se barricadèrent, et il fallut leur donner le curé qu'ils voulaient. Par contre, le curé de Saint-Gengoul, en Champagne, se plaint que, depuis deux ans qu'il est pourvu, les habitants lui ont fait toutes les traverses qu'ils ont pu, jusques à lui serrer les ornements de l'église, lui fermer les portes les jours solennels pour l'empêcher de faire le service. Quelques-uns, n'ayant la crainte de Dieu, sont venus nuitamment en sa maison pour l'assassiner, ont battu et excédé sa mère.

Par les sacrements qu'il administre, par les obsèques qu'il célèbre, le curé est un rouage actif de la vie communale ; par les livres où il consigne les baptêmes, mariages et inhumations, — registres d'état civil, qu'il tient à ses frais, — il est le gardien de la filiation légitime ou légitimée. Car il est une forme rudimentaire de légitimation religieuse pour les enfants procréés avant le mariage, consistant à les mettre sous le drap pendant la bénédiction nuptiale. En certaines provinces, le clergé avait jadis constaté la reconnaissance même d'un enfant naturel, ou accepté comme une preuve sacrée les serments des mères, dans la recherche de la paternité. En Béarn, au XVe siècle, Guirautine de Casso jure sur l'autel de Saint-Antoine que Bernard son fils a été engendré par le commandeur de Sus ; elle lui met l'enfant entre les bras, et le commandeur l'accepte, en présence de trois ecclésiastiques. Frezade de Prée, femme de Grassiot de Crabites, jure sur le même autel, avec l'autorisation de son mari, que l'enfant qu'elle a eu avant son mariage est fils de Guicharnaud de Bordenave. Ces singularités, plus naïves qu'immorales, avaient disparu ; mais le rôle prépondérant du curé avait subsisté ; précepteur de la doctrine religieuse, il apparaît au sein de ces populations rudes et incultes, dont lui-même est issu, comme le pionnier de la civilisation.