LA NOBLESSE  FRANÇAISE SOUS RICHELIEU

 

CHAPITRE VIII. — Capital et revenus de la noblesse.

 

 

Revenu des terres, des droits féodaux ; il est assez mince. Valeur des immeubles nobles ; elle est très grande. — Revenus nobles ; commerces et industries privilégiés par brevets spéciaux. — Dons et pensions du roi. — Autres biens ; charges civiles et militaires ; gouvernements de villes et de provinces. — Les dota. — Détail de quelques grandes fortunes. — Fortune de Richelieu.

 

La stabilité des biens et le droit d'aînesse ne procuraient pas aux familles nobles une fortune en rapport avec leur situation. Les sources de la richesse se déplaçaient lentement depuis un siècle ; la terre n'était plus la seule propriété, on commençait à s'en apercevoir : la fortune mobilière venait de naître.

La terre noble, d'ailleurs, avec tous ses droits et privilèges nominaux, était moins productive de revenu que toute autre, et son mince rapport tenait à la forme même de sa location. Les biens féodaux avaient été affermés à perpétuité par les anciens propriétaires, moyennant une rente invariable nommée cens. Le seigneur censier s'était réservé et possédait le domaine direct de l'héritage donné à cens ; néanmoins il ne pouvait user de son droit de possesseur. Il était vis-à-vis de son tenancier dans la situation d'un nu-propriétaire vis-à-vis d'un éternel usufruitier.

A l'origine, le cens était le fermage effectif de la terre, les hommes du moyen âge ne donnaient pas leur bien pour rien ; les sous et les deniers avaient alors une valeur sérieuse. Avec l'abaissement incessant du pouvoir de l'argent, les cens finirent par ne plus constituer qu'un revenu insignifiant. On écrivait en 1789 : Les censives affermées, il y a deux cents ans, se trouvent réduites au quart. Celui qui devait recevoir cent écus, et qui avait donné sa terre à cette condition, n'en reçoit plus que vingt-cinq. La différence est bien plus forte encore entre le XIIIe et le XVIIe siècle, qu'elle ne l'est entre le XVIe et le XVIIIe. Une livre tournois, au temps de saint Louis, était une somme importante ; au temps de François Ier, c'était une somme fort mince ; au temps de Louis XIII, ce n'était presque plus rien[1]. Le capital immobilier, ayant une valeur réelle, augmentait sans cesse. Un arpent de terre acquérait de siècle en siècle un prix plus élevé, mais l'intérêt restait stationnaire, et comme toutes les marchandises se vendaient plus cher, le noble allait s'appauvrissant de plus en plus. On voit des arpents valant cent écus en 1640, et ne payant qu'un denier de cens ; autant dire qu'ils ne payaient rien, puisqu'ils rapportaient un intérêt de 0,156 p. 100 environ. Il était encore une autre cause de diminution des cens que l'abaissement du pouvoir de l'argent, c'était le changement de la Valeur monétaire. Quand les contrats primitifs stipulaient des cens en sous et en deniers, les sous étaient une monnaie d'or, les deniers étaient une monnaie d'argent ; au XVe siècle, les sous étaient devenus une monnaie d'argent ; au XVIIe, ils n'étaient plus qu'une monnaie de cuivre. En perdant sa valeur, la monnaie avait gardé son nom. Le débiteur se libérait donc avec du cuivre d'une créance qui eût dû se régler avec de l'or ou de l'argent. Si le changement de valeur s'était opéré brusquement, le créancier eût certainement réclamé contre ce marché de dupe ; mais comme l'affaiblissement de la livre était l'œuvre de plusieurs siècles, la substitution d'un métal à l'autre s'était exécutée peu à peu et sans recours possible. Le gentilhomme n'avait pas ra ressource de vendre ses terres, la loi de sa province ou les substitutions de ses aïeux ne lui en laissaient pas le droit ; les eût-il pu vendre, il n'aurait pas su faire emploi de son argent. Il n'aliène ses immeubles que pour en dissiper le produit. D'ailleurs, vendre ses biens, t'eût été s'amoindrir ; la terre noble n'était pas seulement une propriété, c'était une dignité.

Dans quelques fiefs, le cens, au lieu de se payer en argent, se payait en nature. Avec cette combinaison, aucune dépréciation n'était possible ; mais le nombre de ces fiefs était fort restreint, et il diminuait chaque jour. Beaucoup de redevances en nature se convertissaient en rentes pécuniaires, tandis que jamais on ne voyait une rente pécuniaire devenir une redevance en nature. Les seigneurs se prêtaient parfois à cette transformation, sans souci de l'avenir, pour réaliser un bénéfice immédiat. Parfois le gouvernement la décrétait à leur détriment, par mesure d'utilité publique, comme en Dauphiné. C'était un procédé inique, puisque, au mépris d'un contrat librement consenti, il dépouillait les possesseurs de redevances. On le savait si bien à Paris, qu'on exceptait du rachapt les rentes dues au roi à cause de son domaine.

La propriété affectait en quelques provinces d'autres formes que le bail à cens ; tel était en Bretagne le convenant-franch et le domaine congéable. Pour être moins absolue, la dépossession du seigneur n'était pas moins à peu près irrévocable dans la pratique. Par le convenant-franch, le propriétaire avait livré le fonds au travailleur, pour en disposer à son gré, ne se réservant qu'une redevance annuelle. Le cultivateur devenait auteur et propriétaire de tout ce qu'il créait à la surface, comme clôtures, édifices, etc. Les redevances, très faibles, devenaient peu à peu la seule propriété du foncier, à qui son bien échappait chaque jour davantage, pour passer entre les mains du superficiaire. Ce dernier, ainsi que sa famille, s'attachait au fond par la possession et le travail, de manière à n'en être jamais séparé. Quand les propriétaires voulurent reprendre leur bien par voie de congément, on vit des communes profondément troublées se mettre en état de révolte ouverte. Le domaine congéable était plus favorable au propriétaire, en ce que le droit de congédier le fermier, dont il pouvait user à certaines époques, et sous de certaines conditions, lui permettait, sinon de ressaisir son fonds, du moins d'élever le chiffre du fermage.

Les droits féodaux, dont la pompeuse énumération pourrait faire croire à des revenus nombreux et variés, ne sont pas, à les examiner de près, aussi lucratifs qu'ils le paraissent. Le champart était le seul vraiment profitable, mais à la condition que le gentilhomme résidât sur sa terre. Les droits de mutation sur les biens nobles (quints et requints) et sur les biens roturiers (lods et ventes), se réduisaient à peu de chose dans les campagnes. Le quint était censé le cinquième du prix de la vente, et le requint le cinquième du cinquième ; ces droits, en se cumulant, auraient donc formé un prélèvement exorbitant de 24, p. 100 ; en réalité, ils ne montaient guère qu'au treizième, au douzième du prix total. Sur les biens non nobles il était de 8,33 p. 100.

Dans ces innombrables procès que les tribunaux ont chaque jour à juger sous l'ancien régime, et que suscite le règlement de litiges soulevés par l'application des vieilles clauses féodales, il est apporté sans cesse, devant les présidiaux et les parlements, des transactions du XIIIe au XVe siècle. La comparaison de ces pièces entre elles fait voir les charges primitives fondant peu à peu comme la neige au soleil. Des tenanciers plaidant, en 1670, contre leur seigneur, déclarent que les chartes produites par ce dernier ne peuvent faire foi, parce qu'elles contiennent en sa faveur des obligations dures et extraordinaires, sans cause, comme... de ne pouvoir vendre aucuns veaux, poulets ou œufs, sans les avoir au préalable présentés audit seigneur, et de fournir des lits et des draps aux personnes qui lui rendaient visite. Les aveux qui stipulaient ces divers droits dataient, en dernier lieu, de 1353 et de 1566 ; et ce qui révoltait si fort la population, au XVIIe siècle, était en somme de commune pratique aux temps antérieurs.

Or, en droit strict, il n'y avait pas alors de prescription qui pût tenir contre un titre positif : le titulaire de la commanderie de Malte, à Bordeaux, en 1680, découvre un beau jour dans son chartrier une donation de 1284, qui lui garantit la possession d'un moulin dont, la veille, il ignorait l'existence. Il assigne aussitôt le propriétaire de ce moulin : 1° à le lui rendre ; 2° à lui payer toutes les rentes qu'il avait perçues depuis son occupation indue, vieille de deux ou même de quatre siècles. Ce propriétaire de 1680 avait acquis d'un autre, et cet autre d'un troisième ; par conséquent tous les héritiers de ces vendeurs s'appellent successivement en garantie.

Le commandeur de Malte gagna sa cause en première instance, puis en appel au parlement de Bordeaux ; mais il n'en avait pas fini pour cela. Longtemps après, le procès durait encore ; le fils de l'intimé l'avait repris à la suite de son père.

Grâce à ce respect de la tradition, qui faisait le fond de la constitution française, les droits féodaux se maintiennent en partie ; et ils dépérissent en partie par l'effet du temps qui les ronge, les déforme, par l'éloignement chaque jour grandissant de la date des donations primitives qui prennent un aspect extrêmement vague et fabuleux.

Ces bribes de chevalerie, ces décors d'une pièce qu'on ne joue plus, et dont quelques morceaux restent plantés de ci, de là détonnent assez curieusement aux temps modernes ; comme ce droit des fillettes, perçu à Châteaudun jusqu'au XVIIIe siècle, par lequel chaque fille ou femme ayant enfants hors mariage doit 5 sols tournois. Veut-on quelques exemples du petit rendement des droits féodaux : les habitants de Glange (Corrèze), dans un terrier fait en 1600 par les soins de Messire de La Guiche, avouent être taillables aux quatre cas jusqu'à la somme de 40 sols, qui valent, au pouvoir actuel de la monnaie, 12 fr. 50 pour toute la paroisse. Ne voilà-t-il pas une belle affaire !

Les redevances en nature résistent plus à la durée. Mais là encore, à en juger par les chiffres, il est évident qu'il y a beaucoup de fraudes, que le château ou l'abbaye sont dupés. Ils se tiennent tranquilles, le plus souvent, parce que bien des titres sont perdus, mal en ordre, qu'il vaut mieux ne pas remettre en question certains droits qui ne tiennent qu'à un fil.

Les titres produits donnent lieu à des interprétations contradictoires. Quoique le XVIIe siècle ne soit pas, comme le nôtre, séparé des temps purement féodaux par le fossé de la Révolution, il commence pourtant à perdre le sens de ces propriétés compliquées du moyen âge, qui deviennent par suite difficiles à défendre dans leurs origines. Que répondre à un abbé de Bonlieu, en Dauphiné, qui réclame sous Louis XIV des prés de la commune de ce nom, défrichés et possédés depuis plusieurs siècles par une masse de particuliers, sous prétexte qu'une comtesse de 1171, sous le règne de Frédéric Barberousse, avait concédé à son abbaye tout ce territoire ?

Ces revenus chevaleresques, possédés par des bourgeois, perçus par des fermiers, ne conservaient plus qu'un simulacre nobiliaire, un souvenir, une routine. C'est une forme de propriété, ni plus ni moins légitime qu'une autre, mais singulière. Les deux deniers par tête que les habitants de cette seigneurie doivent payer chaque année, le lendemain de Noël, pour droit de guet, alors que depuis trois cents ans. il n'y a plus rien à guetter, ni par les vassaux ni par le gentilhomme, ressemblent au factionnaire, souvent cité, qui passe vingt ans le long d'un mur pour en protéger la peinture fraîche, et y demeure encore lorsque la peinture est partie, lavée par les pluies, sans laisser de trace. Alors, ne sachant plus pourquoi il est là on n'ose l'enlever, crainte de quelque inconvénient inconnu. On le respecte Comme une chose ancienne. Ce qui existe depuis longtemps, dit la tradition, doit avoir quelque bon motif d'exister. Il n'y faut pas toucher. En pareil cas, l'ancien régime laissait toujours le factionnaire et il avait fini par en être encombré.

D'autres prérogatives ne procuraient qu'un semblant de revenu. En faisant le bilan du droit de justice, le seigneur pouvait constater qu'il ne rentrait pas dans ses frais. Il profitait des amendes infligées par ses magistrats, mais il devait faire face aux dépenses des procès. Ces dépenses étaient énormes en matière criminelle ; en cas de condamnation à mort, elles étaient ruineuses. Le haut justicier y regardait donc à deux fois avant de poursuivre un malfaiteur. Sollicité d'agir par la vindicte publique, poussé à fermer les yeux par le soin de ses finances particulières, il préférait souvent laisser à la Providence le soin de châtier les assassins. Je connais des seigneurs, dit Renauldon, à qui le revenu de leur terre pendant trois ou quatre ans n'a pas suffi pour fournir aux frais de procédures criminelles. Tenus d'entretenir à leurs dépens juge, procureur d'office, greffier, sergent et prison sûre et raisonnable avec un geôlier, les propriétaires de hautes et moyennes justices ne trouvaient qu'une faible compensation clans la vente de ces charges, qui variait entre 150 livres et 4.000 au maximum dans les grands fiefs. Le droit de justice ne paraît pas, d'ailleurs, être fort avantageux, puisqu'il ne s'achète pas plus de 200 à 2.000 livres dans les seigneuries dépendant du domaine royal.

Les seigneurs, auxquels la justice rendait peu, ne songeaient donc qu'à économiser sur la dépense. M. de lierre, commandeur d'Aix, plaide contre ses vassaux, qui lui demandent de faire construire un auditoire séparé de son château. Toute la noblesse de Provence s'unit à lui dans ce procès. Quand le criminel condamné en première instance en appelait, les frais de procédure qu'il n'était pas en état de payer au présidial ou à la sénéchaussée étaient mis à la charge des premiers juges ; ceux-ci, pour éviter semblable désagrément, ne faisaient faire aucune recherche des crimes les plus atroces, et fort souvent procuraient l'évasion des prévenus qu'on amenait dans leurs prisons. Il est très-nécessaire, écrivait un intendant à Richelieu, que le sieur comte de Gramont ne continue à laisser pendre et étrangler les sujets du roi en la terre de Bidache, et qu'elle ne serve plus d'asile à tous les malfaiteurs des ressorts de Bordeaux et Navarre.

Le président de Champrond, haut justicier à Olé (Beauce), écrit à son bailli : Sire Bonnard, comme je m'aperçois que la sentence de condamnation du criminel X... sera confirmée par la cour, et qu'il sera renvoyé exécuter sur le territoire de ma terre d'Olé, je vous fais ce mot pour vous avertir que j'ai vu un arbre vieux, sur son retour, près du cimetière de l'église, que je désire que vous fassiez émonder et abattre et de cet arbre faire une potence pour l'exécution d'iceluy criminel, et serrez les émondures et les coppeaux sous le hangar de ma basse-cour. Si mes officiers n'eussent condamné ce pendard qu'au fouet, la sentence eût été infirmée ; il aurait été pendu en Grève en meilleure compagnie et il m'en aurait coûté bien moins cher. Il faut néanmoins ménager auprès du bourreau de Chartres, que vous verrez de ma part, et ferez marché avec lui au plus juste prix que vous pourrez. Il me semble que j'ai vu chez vous quelque corde et une échelle qui peuvent lui servir. Si, par aventure, cet exécuteur voulait faire le renchéri, je lui ferai connaître qu'il est obligé de faire cette exécution gratis, puisqu'il reçoit dans Chartres et les marchés circonvoisins le droit de havage — droit dont jouissaient les bourreaux de prendre une poignée de grain dans chacun des sacs qui étaient mis en vente. M. de Champrond, désireux d'épargner les frais de voyage du condamné, voulut le mener de Paris à Olé dans son carrosse et, pour ce, obtint qu'il fût sursis quelque temps à l'exécution.

Le droit de glaive, pouvoir d'appliquer la peine de mort, le plus bel apanage des hautes justices, qui les distinguait des basses et des moyennes, était, on le voit, passablement onéreux et encombrant.

Une preuve du médiocre bénéfice que l'on tirait de l'ensemble des droits féodaux, c'est le chiffre auquel ils sont aliénés à perpétuité. Haute justice, censive, lods et ventes, amendes, champarts au village de Junquières, sont vendus 2 802 livres à Anne de Dampierre en 1620. En 1611, les droits du domaine de Dreux — tout un bailliage — sont acquis par le comte de Soissons pour 6.906 écus. Quelques fiefs joignaient aux profits ordinaires des droits de travers (passage) par terre et par eau, forage de vin, poids du roy, barrages, pêcheries sur les rivières, mesurage des grains, etc. Peu de terres particulières avaient tous ces droits à la fois ; nous en voyons cependant vendre une qui les possède tous : la capitainerie du Pont-Saint-Maixence, située dans le comté de Senlis, cédée pour dix-neuf mille cent vingt-six livres.

Les droits aristocratiques doivent donc être assez minces comme rapport, puisqu'ils se négocient à si bas prix. Les terres nobles sont pourtant fort chères, et d'autant plus chères que leur dignité est plus élevée. Alors que l'intérêt des immeubles roturiers n'est pas de beaucoup inférieur à 5 p. 100, les fiefs d'importance ne rapportent pas plus de 2 ou 2 ½ p. 100, et les fiefs souverains descendent jusqu'à 1 ½. Il en résulte qu'un grand seigneur n'est pas si riche qu'il paraît l'être, à qui connaît seulement le capital de son bien, parce que le revenu dont il jouit n'est pas plus élevé que celui du bourgeois ou du financier qui possède une fortune moitié moindre de la sienne. Le duc de Savoie ne demandait que 15.000 écus de rente pour toutes les prétentions qu'il pouvait avoir sur le duché de Montferrat. Le roi de France acheta au duc de Lorraine le comté de Clermont, à raison du denier 50 (2 p. 100). Souvent même le revenu réel, déduction faite des charges, n'atteignait pas ce taux. Le duché de Nemours avait été évalué sous Louis XII à 950.000 livres, qui faisaient, sous Louis XIII, plus de quatre millions. Le vidamé de la Ferté valait presque 300.000 écus. Concini avait payé le marquisat d'Ancre 330.000 livres.

Et cependant toutes ces grandes terres ne sont pas d'un rendement considérable. Pour un domaine comme celui d'Uzès, qui rapporte à son propriétaire plus de 80.000 livres de rente, on voit d'autres duchés, également étendus, lui ne valent pas le produit d'une riche abbaye ou d'une grosse charge de cour. Les duchés d'Orléans et de Chartres, unis au comté de Blois, ne rendaient pas tous ensemble 100.000 livres par an au frère du roi. Le duché d'Angoulême et le comté de Ponthieu ne produisaient pas plus de 40 à 50.000 livres au bâtard de Charles IX. Mlle de Montpensier, avec sa souveraineté de Dombes, le dauphiné d'Auvergne, la principauté de la Roche-sur-Yon et trois duchés, la plus riche princesse de France, n'avait pas plus de 330.000 livres de rente ; encore en y comprenant ses biens meubles. Le duché d'Epernon ne rapportait que 21.000 livres, le duché de La Valette que 11.000 livres. Le duché de Richelieu, auquel le cardinal avait adjoint une dizaine de seigneuries importantes, ne lui donnait pas annuellement plus de 16.000 livres.

Presque toute la fortune noble consistait ainsi en fiefs magnifiques, mais d'un petit rapport ; en droits superbes, mais d'un profit douteux. De fortune mobilière, les gentilshommes en avaient peu ou point. Quelques-uns possédaient uniquement des biens roturiers ou des rentes d'État, mais ils faisaient exception. Les rentes sur l'Hôtel de Ville, origine de la rente française actuelle, étaient aux mains de la bourgeoisie. Aussi le gouvernement put-il plusieurs fois, sous Louis XIII et durant la minorité de Louis XIV, faire une banqueroute partielle, sans que la noblesse s'en émût. Les réductions des rentes nationales provoquèrent des séditions exclusivement populaires.

En Italie, existaient depuis le siècle précédent les monts-de-piété, sortes de banques publiques, où l'on plaçait son argent à gros intérêt. Le maréchal d'Ancre avait acheté durant sa faveur pour 4 ou 500.000 francs de lieux di Monti. On nommait ainsi les actions de ces premiers établissements de crédit. Mais les lieux di Monti étaient encore un placement aventureux. Les Montistes risquaient fort de voir s'évanouir leurs capitaux dans ces entreprises, qui ressemblaient un peu à certaines compagnies financières ou à certains fonds d'États exotiques de nos jours.

La noblesse préférait employer son argent à l'acquisition de quelques-unes de ces nombreuses charges que le besoin d'argent faisait créer au gouvernement. Certains seigneurs les achetaient en bloc, à bas prix, et les revendaient ensuite en détail avec bénéfice, à moins qu'ils ne préférassent se faire payer les gages attribués à ces fonctions fantaisistes, ce qui n'était pas une mauvaise spéculation. Le duc de Longueville était ainsi propriétaire des offices de regratiers du grenier à sel de Paris. La veuve du maréchal d'Effiat avait une douzaine d'offices d'intendants des deniers communs (receveurs municipaux). Richelieu se faisait payer une somme de 154.000 livres, qu'il avait déboursées pour trente offices de vendeurs de cuirs aux halles de Paris.

Souvent, au lieu d'être achetés par les gentilshommes comme placement, ces offices leur sont donnés par le roi à titre gracieux.

Pour combler les vides de leur caisse, les nobles vont avoir besoin des largesses du souverain. Le chef de l'État tiendra ainsi le premier corps de l'État par la bourse. Donations, pensions, gratifications en argent ou en nature, offices et gouvernements, c'est lui qui pourra tout donner, c'est de lui qu'on s'habituera à tout attendre. Malheur aux patriciens indociles, le monarque sera en mesure de leur couper les vivres, comme un père de famille mécontent peut le faire à un fils indiscipliné. Mais aussi les bienfaits sont variés, et revêtent toutes les formes, jusqu'aux plus bizarres. Le droit de tenture pour les funérailles des bourgeois de Paris appartient à Françoise de S'ouvré, veuve du seigneur de Lansac. Le chancelier Séguier tire six ou huit écus en moyenne de chaque jeu de boule, qu'il autorise en vertu d'un privilège spécial. La duchesse d'Aiguillon avait le monopole des coches ; Mme de Cavoye, femme du capitaine des gardes de Richelieu, avait celui des chaises à porteurs. Tous ces monopoles étaient très appréciés. C'était pourtant de véritables commerces, fort précaires, puisqu'ils dépendaient de la seule volonté du roi. On s'étonne que les gentilshommes qui les exercent, et en tirent profit, ne se livrent pas à quelque libre entreprise industrielle, à quelque trafic indépendant de tout privilège ; mais c'était justement le privilège, et la faveur de la tour dont on le tenait, qui faisait l'honneur de ce commerce. Dès lors tout le monde désirait le faire, nul ne le trouvait au-dessous de soi. Ceux mêmes qui n'eussent point voulu l'exercer librement, en sollicitaient ardemment la concession.

Un particulier haut placé imaginait un impôt nouveau, en faisait l'objet d'un petit avis au cabinet, et s'adressait à la générosité du roi pour obtenir de le percevoir à son profit. Madame la princesse ayant fait quelques dettes, et étant recherchée, trouve un petit avis de chose sans importance qui lui suffirait pour les acquitter. Un gentilhomme de la chambre, une dame qualifiée, recevaient avec plaisir quelques brevets d'étaux de boucherie ou de rôtisserie, en blanc, à établir dans des quartiers fréquentés, comme aux abords des halles ou dans l'île du palais. La nourrice de Louis XIV en reçut deux au carrefour Saint-Paul à titre de gratification. Le droit de chauffage et de pâturage dans les forêts royales était demandé par les grands seigneurs qui avaient des terres à proximité. Des chanceliers de France eux-mêmes le sollicitaient.

Gabriel de Rochechouart, marquis de Mortemart, eut dix-sept arpents de terre près du Cours-la-Reine, hors la porte de la Conférence, c'est-à-dire un quart de nos Champs-Élysées actuels. Sublet de Noyers, le secrétaire d'État à la guerre, fut gratifié de 810 toises carrées (environ 3 250 mètres) sur l'emplacement des anciens remparts, fossés et contrescarpes, près la porte Saint-Honoré, là où passe aujourd'hui la rue Royale. Le duc de Nemours avait deux péages sur la Seine, l'un aux Andelys, l'autre à Vernon. Le cardinal de Guise recevait 3.000 livres de pension pour récompense du bac du port de Neuilly dont il avait été privé.

Les pensions étaient, du reste, la grande ressource de la haute noblesse ; les courtisans appelaient bon temps le temps où elles étaient bien payées. La première chose que demande M. le Prince, avant de se réconcilier avec la cour en 1623, c'est d'être éclairci comment il sera payé de ses gratifications et pensions. En 1613, le chapitre Pensions figurait au budget pour 4.614.000. En six ans, de 1611 à 1617, neuf seigneurs reçurent à eux seuls près de quatorze millions de libéralités extraordinaires, sans compter leurs appointements et les gages de leurs compagnies de gens d'armes. La pension normale du prince de Condé était de 150.000, du comte de Soissons 120.000 livres. Mais ces pensions étaient peu de chose auprès des allocations spéciales que l'on ne ménageait pas aux personnes en faveur. En 1622, le duc de Vendôme et Mlle de Mercœur reçoivent 150.000 livres pour paver leurs dettes ; le due de Nemours et le duc de Guise obtiennent pour le même motif, l'un 90.000 livres, l'autre 100.000 livres. Joyeuse, Schomberg et Bassompierre sont inscrits chacun pour PM.000 livres.

Petits et' grands avaient part aux largesses royales. Jean d'Armaignac, l'un des premiers valets de chambre du Roy, avait en pur don 20.000 livres, pendant que le duc de Bohan en avait 100.000. Les registres de la chambre des comptes accusent, pour l'année 1621, le chiffre de 2.200.000 livres de dons vérifiés, c'est-à-dire avoués', sans parler de ceux qu'on négligeait de faire connaître, et qui ne laissaient pas de trace. Quelques pensions, il faut le dire, tenaient lieu de gages ou de supplément de gages, pour certaines charges civiles et militaires, et indemnisaient les titulaires du prix exorbitant qu'il leur fallait mettre à les acquérir.

Les offices de cour, d'épée, de robe, attiraient, en vérité, la meilleure partie du capital noble. Une charge de premier gentilhomme était estimée 270.000 francs. Richelieu vendit à l'évêque d'Alep la grande aumônerie de la Reine 30.000 livres. En 1661, Colbert vendait 500.000 francs (plus 20.000 francs de pot-de-vin à Mme Colbert) la charge de secrétaire des commandements de la Reine. Choisy paya 100.000 écus pour devenir chancelier du duc d'Orléans. Le marquis de Cœuvres tira 100.000 livres de récompense da la charge de maitre de la garde-robe de Monsieur. La Porte achète 100.000 livres celle d'un des premiers valets de chambre du Roi. Mme de Chalais en acquérant pour son fils l'emploi de maitre de la garde-robe, avait engagé la meilleure partie de son bien, et il ne lui en restait quasi pas pour vivre. Cet office ne valait pas moins de 300.000 livres, prix que le marquis de Rambouillet fit payer. au comte de la Châtre. Ce dernier acquit plus tard celui de colonel général des Suisses, et dit que la ruine de sa femme et de ses trois enfants était inévitable, si par sa mort sa charge se perdait sans récompense. Bassompierre, qui en avait été longtemps propriétaire, en avait refusé plusieurs fois 600.000 francs. L'emploi de général des galères fut vendu par le duc de Richelieu, petit-neveu du Cardinal, 700.000 livres. Les régiments atteignaient déjà un prix élevé. Celui de Picardie fut vendu 69.000 livres par Zamet au seigneur de Liancourt. Une compagnie du régiment de Piémont se négociait à 12.000 livres ; dans les gardes, la valeur des mêmes grades était de plus du double.

Les offices de judicature, les emplois administratifs depuis les plus vils jusqu'aux plus illustres, étaient des biens transmissibles à l'égal d'une pièce de terre ou d'un titre de rente. Le Coigneux reçut une charge de président à mortier au Parlement de Paris, que beaucoup estimaient 500.000 livres[2]. Dans la première période du règne de Louis XIV, le même office se vendit près de deux millions. A la même époque, Fouquet cédait pour 1.500.000 livres sa charge de procureur général, et Colbert offrait 700.000 livres de celle de président des comptes. L'office de secrétaire d'État allait jusqu'à 500.000 livres, chiffre payé par M. d'Ocquerre. A sa mort, le vieux Blancmesnil, son père, demanda au cardinal la conservation de sa charge, qui était la seule fortune de sa famille, afin que par ce moyen la veuve et sept petits enfants puissent éviter leur totale ruine.

Ces placements d'argent en acquisition de charges avaient de quoi tenter ; ils rapportaient de gros intérêts, ils illustraient la famille ; honneur et profit, — sans parler des perspectives qu'ils ouvraient à l'ambition. Mais aussi rien n'était plus précaire que ce genre de valeurs, qui éprouvaient, sous des influences multiples, de brusques mouvements de hausse et de baisse, dont l'intérêt, représenté par des appointements variables, était sans cesse en danger, que la disgrâce ou la mort du possesseur pouvait souvent anéantir. Beaucoup de ces charges étaient viagères ; plusieurs, comme celles des secrétaires d'État, n'étaient en réalité que de simples commissions ; la vénalité aurait dû en être exempte, et ne s'y était introduite que par corruption. Celui qui les avait acquises à prix d'or courait le risque d'en être dépouillé sans compensation, et de perdre ainsi sans retour les sommes qu'il y avait englouties.

D'autres fonctions avaient les mêmes inconvénients : les gouvernements de provinces, de villes et de citadelles étaient aussi devenus de véritables propriétés. L'État permettait aux titulaires de les vendre, et indemnisait pécuniairement ceux qu'il révoquait. C'est ce qu'on nommait être récompensé, tirer récompense de sa charge.

Henri III fut le premier roi avec qui les gouverneurs de place capitulèrent, — demandèrent de l'argent pour en sortir. Depuis lors, malgré les réclamations très vives du tiers état, les gouvernements se résignèrent et s'achetèrent comme des offices ordinaires. Le duc d'Épernon eut 150.000 livres de son gouvernement de Boulogne quand il fut contraint de s'en démettre. Sully eut 300.000 livres de la capitainerie de la Bastille. Le gouvernement du Havre fut vendu au Cardinal, par le duc de Villars, 345.000 livres, et le petit-neveu du Cardinal ne le revendit plus tard que 100.000 écus. M. de Blérancourt acheta le gouvernement de Péronne, et M. de La Curée vendit 100.000 livres celui de Chinon. Le cardinal de Lyon reçoit pareille somme pour l'indemniser du château de Pierre-Encize. Le sieur de Ligny-Baricourt se fait donner une maison, halle, fours banaux, et divers terrains dans la ville de Villefranche-sur-Meuse, dont il était gouverneur, pour le dédommager de ce que les fortifications en avaient été démolies. On n'eût pas agi autrement si la ville eût été son bien particulier. Ces charges avaient ainsi un caractère héréditaire, le fils obtenait de droit ce qu'avait eu le père ; à défaut de fils, le neveu, le frère, le cousin. Il semblait que ce ne fût que justice de leur conserver cet emploi, qui était dans la famille ; c'eût été pour eux une disgrâce qu'il fût donné à d'autres. Des femmes étaient ainsi gouverneurs de ville par survivance. Mme Zamet avait conservé la capitainerie de la Conciergerie. En 1617, Richelieu accorde à une Mme de La Boulaye augmentation de cinquante hommes d'armes de garnison à Fontenay-le-Comte, où elle commande pour le roi.

Le duc de Chaulnes donne 50.000 écus à M. le Prince pour avoir de lui le gouvernement de Picardie. Le baron de La Châtre, pour récompense du Berry donné à Condé, eut 60.000 écus et le bâton de maréchal. Pour avoir l'Anjou, où commandait le maréchal de Bois-Dauphin, il fallut lui donner 100.000 écus. Dans ces conditions, on ne peut s'empêcher de sourire, si on lit dans les faits divers de la Gazette que Louis XIII donna gratis une lieutenance de roi en Bresse, en disant cette généreuse parole de l'empereur Alexandre Sévère : Je ne souffrirai point que mes gouvernements entrent en commerce.

Les lieutenances générales de province étaient l'objet de semblables marchés.

Si tous ces emplois se vendaient si chers, c'est que leurs titulaires y trouvaient, indépendamment des gages, l'occasion de nombreux bénéfices. Richelieu rapporte que le gouvernement de l'île de lié valait à 'foiras 200.000 francs (par an) ; car il prenait un écu de tous les tonneaux de vin qui se vendaient en l'île, et autant de chaque muid de sel ; et dès que la récolte des grains était faite en lié, il les achetait de tous ceux qui voulaient vendre, les gardait six mois, jusques au temps que la cherté vint, puis les vendait bien cher, les ayant payés à bon prix. En faisant la part de l'exagération que le cardinal met toujours dans le récit des fautes commises par ses ennemis, — et Toiras était du nombre — il demeure constant que les gouverneurs ne dédaignaient pas les occasions de lucre illégal qui s'offraient à eux. Leurs appointements réguliers étaient déjà raisonnables ; Vauban, qui en parle pertinemment, dit que les états-majors de 290 gouvernements de place montent à 3.050.000 livres.

Et cependant on ne s'enrichissait pas dans le métier des armes : quelques habiles, tenant les grandes charges, savent en tirer parti ; le colonel de l'infanterie touche 64.000 livres. Bassompierre se faisait 100.000 francs comme colonel général des Suisses. Ces grands seigneurs mangeaient à plusieurs râteliers. Le grand écuyer, qui a 1.200 livres de gages ordinaires, a 7.200 livres pour sa livrée et ses chevaux autant pour l'entretien de ses pages, 6.000 pour son plat et 10.000 pour son appointement, ce qui finit par constituer un revenu fort lucratif. Mais les autres, depuis l'enseigne qui touche à peu près 20 sous par jour, jusqu'au maréchal de camp, qui, à chaque paye d'un mois et demi, reçoit de 5 à 600 livres, n'ont pas de quoi faire des économies.

La plupart des mestres de camp n'auraient pu subvenir à leurs besoins sans les pensions de 2 et 3.000 livres qu'ils recevaient en sus de leurs gages ; sans cesse on trouve dans les archives des états de pensions que le service du roi requiert être payées comptant, sur lesquels figurent presque exclusivement des officiers pauvres — les riches sont effacés — pour les aider à se disposer à la campagne. Quelquefois on lève un impôt pour tenir lieu d'appointements au gouverneur d'une forteresse, ou bien on lui fait don de quelque somme disponible. Ces bienfaits de diverse nature sont plutôt des remboursements que des avances. Bienfaits très problématiques au reste, lorsqu'ils consistent en créances irrécouvrables que l'État abandonne à un particulier, faute de pouvoir en rien tirer lui-même.

Richelieu dit avec franchise en plus d'une circonstance : Il faut prendre quelque personne de qualité qui veuille dépenser au lieu de gagner. Au gouverneur d'Antibes, on propose l'abandon du produit d'un droit féodal pendant six ans, s'il fait réparer à ses frais les fortifications de cette place. Il accepte, mais, méfiant, tient à ce que les lettres de don soient enregistrées au Parlement, avant de mettre la main à la poche. Le roi, mécontent de cette attitude, refuse de son côté de rien faire, jusqu'à ce que le gouverneur ait déboursé.

Les appointements réguliers eux-mêmes étaient fort irrégulièrement soldés. La France, qui trouvait 50.000 écus pour attirer au service du roi un général ennemi, Jean de Wert, qui faisait offrir à Wallenstein une somme aussi forte qu'il pourrait l'exiger, lorsqu'il songea à trahir l'Empereur ; la France payait, comme à regret, son propre état-major. En 1628, les maréchaux de France font au roi une lettre collective, sous la signature de La Châtre, leur doyen ; pour demander le payement de leurs gages, tant de l'année passée que de la présente. Un sieur Lenglé avait l'emploi de maréchal des logis des armées, à 100 livres de gages ; depuis cinq ans il n'a rien touché. Il avait, en outre, acheté, avec la dot de sa femme, une charge de commissaire des guerres, pour 36.000 livres ; on la supprima quelques années après, sans qu'il ait jamais reçu un sou. Le Trésor envoie des à-comptes (10 pour 100 aux capitaines d'infanterie de l'armée d'Allemagne) ; ou bien pactise, prend des engagements. Le gouverneur du château de la Chaulme, écrit Villemontée, demande d'être payé de quatre années de montres — revues mensuelles où devait se régler la solde — qu'il évalue à 25.000 livres (y compris la fourniture des piques) ; je lui ai réduit le tout à 12.000 livres et soutenu que c'était son bien et son repos de les prendre, et sortir de cette place qui lui est extrêmement à charge, et capable de le ruiner s'il arrivait de la guerre... Monseigneur le cardinal, dit le gouverneur de Navarreins, est très humblement supplié de considérer que le sieur de Poyane n'a pas touché un sou de Sa Majesté, pour l'entretien de quatre cents hommes qui sont en garnison pour son service en cette ville, depuis cinq ans.

Saint–Chamond a perdu, dit-il, depuis vingt-cinq ans, 200.000 écus au service du roi, et n'a pu même obtenir de lui une chambre dans le bourg de Saint-Germain, pour se mettre à couvert. Le frère aîné du célèbre duelliste La Chapelle, dans la supplique qu'il adresse, pour empêcher la condamnation de son cadet, s'exprime ainsi : Le feu baron de Molac, notre père, après avoir exposé cent et cent fois sa vie, reçu nombre de plaies, fait dix ans la guerre à ses dépens, payé des rançons, nous a laissés à sa mort chargés de 100.000 écus de dettes. Depuis le temps que je suis hors de chez moi, écrit un gentilhomme qui demande à aller passer quelques jours dans son château, mes chétives affaires peuvent facilement dépérir, et ma petite condition est telle, que n'ayant jamais guère acquis des biens de la fortune dans le métier de la guerre, peu de chose m'abat ou me relève. Ce qu'un cadet a souvent de mieux à faire, s'il embrasse la profession des armes, c'est de quitter, sans esprit de retour, le manoir paternel, en renonçant d'avance à tout héritage, en faveur de ses frères qui se chargent de nourrir et d'entretenir, sa vie durant, lui, ses gens et ses chevaux. Nous n'irions pas d'ailleurs jusqu'à affirmer que les gentilshommes fussent, dans les camps, des modèles d'ordre et de prévoyante administration ; ce serait trop demander à des gens qui risquent leur peau au jour le jour ; ils se dédommagent des privations d'hier par les profusions de demain. Une ordonnance royale parle des excessives dépenses qu'ils font, de leur façon de vivre splendidement, qui se remarque particulièrement en leurs tables, où il se voit plus de menues viandes, lors même qu'ils sont dans le pays ennemi, et dans la difficulté de se procurer des vivres, que s'ils étaient au milieu du royaume et dans l'abondance... Le roi ordonne sous peine d'encourir sa digrâce, qu'il n'y aura que deux services par repas.

Pour bien des officiers, leur compagnie ou leur régiment représente tout leur avoir. Depuis le capitaine dans un vieux corps jusqu'au mestre de camp des gardes, beaucoup ont aventuré, sur leur propre tête, un capital dont une mort subite risque de priver leurs enfants. Péricard, évêque d'Avranches, réclame ainsi pour ses neveux orphelins, Sully pour ses petits-fils, n'étant pas raisonnable que les fils de ceux qui sont morts en servant le Roi, perdent les biens avec la vie de leurs pères. Avec l'opposition de la Chambre des comptes, à l'enregistrement des dons faits en pareil cas pour forme de récompenses, avec les ordonnances nouvelles qui s'y montraient également hostiles, il devenait difficile à ceux qui n'étaient pas appuyés de hautes influences, de se faire indemniser.

Ainsi la richesse nobiliaire se décomposait de la manière suivante : en capital, des biens fonciers, solides et d'une grande valeur, mais moralement inaliénables ; des biens mobiliers (aisément cessibles, mais peu assurés) ; en intérêt, des rentes patrimoniales peu élevées, avec des rentes viagères (pensions et gages) fort avantageuses, mais qui occasionnaient autant de dépenses qu'elles procuraient de revenu. Tout cela ne donnait pas aux gentilshommes beaucoup d'argent comptant. On le voit aux modestes dots que les plus riches assurent à leurs filles. Le maréchal de Thémines donne 50.000 livres à la sienne lors de, son mariage avec J. de Gontaut, baron de Cabrerez. Le maréchal de Châtillon mariant sa fille au comte d'Hadington ne lui donnait que 100.000 livres. Quand le chancelier Séguier gratifia Mme de Coislin d'une dot de 100.000 écus, on en parla comme d'un fait extraordinaire.

Dans les grandes fortunes de l'époque, le produit des terres ne constitue pas la moitié du revenu, souvent même il n'en forme pas le quart ou le cinquième. Le reste vient des charges, des dons, des bénéfices ecclésiastiques, de tout ce que l'État paye sous divers titres aux personnages d'un certain rang. Monsieur, qui avait plus d'un million à dépenser par an, ne tirait pas la dixième partie de cette somme de ses biens-fonds. Le maréchal d'Ancre avait 7.100.000 francs de fortune, dont un million seulement d'immeubles. Le duc d'Épernon, qui jouissait d'un revenu de 343.000 livres environ, n'en tirait pas la moitié de vingt-trois terres titrées dont il était propriétaire, parmi lesquelles figurent deux duchés, une principauté, trois comtés et trois baronnies de premier ordre. Le reste provenait de ses gages, de ses rentes, de ses pensions, de ses gouvernements.

Le budget personnel de Richelieu fournit un exemple de cette proposition ; le revenu foncier n'y entre que pour un chiffre insignifiant, auprès des autres branches de recettes. Il offre aussi le type de la colossale situation à laquelle pouvait parvenir par la faveur royale un simple particulier. Le cardinal se défend beaucoup dans ses Mémoires d'avoir reçu des preuves monnayées de la munificence de Louis XIII : On n'en trouverait pas, dit-il, la moindre trace à la Chambre des comptes. Or, quand il fut relégué à Avignon, après la chute du maréchal d'Ancre en 1617, l'évêque de Luçon était si peu à son aise qu'il emprunta trois ou quatre mille écus. Cependant lui-même nous apprend en 1629 qu'il a entretenu depuis deux ans trente gardes à ses dépens... que depuis qu'il est aux affaires il dépense quatre fois autant qu'avant... qu'il n'y a personne dans le conseil qui ne tire trois fois plus d'appointements que lui... On se demande alors comment il peut suffire à semblable dépense, puisqu'en entrant au service du roi, il n'avait que 25.000 livres de rente en bénéfices, et que par la mort de son frère, il lui en était resté autant seulement, en fonds de terre. A vrai dire, l'année qui précède son ministère, nous le voyons acheter 400.000 livres le château de Limours, qu'il revendit plus tard avec profit au-duc d'Orléans. Mais depuis son entrée en fonction, il n'y eut pas d'années où il ne fit quelque acquisition nouvelle, malgré les dépenses que son train de vie lui imposait chaque jour ; de sorte qu'à sa mort il laissait en terres 200.000 livres de rente. Total assez mesquin d'ailleurs, si l'on songe qu'il jouissait d'un revenu personnel de près de trois millions de livres par an, qui correspondent à quinze millions de francs aujourd'hui — la liste civile d'un souverain.

Mais ce budget prenait fin avec sa vie. Richelieu n'était pas thésauriseur comme son successeur Mazarin, qui laissa, dit-on, soixante millions. Après avoir fait bâtir le Palais-Cardinal, où il engloutit des sommes folles, il en fit cadeau au roi, à la condition qu'il ne servirait que pour le logement de Sa Majesté, quand elle l'aurait agréable, ou pour celui de l'héritier de la couronne. Il dota sa nièce Clémence de Maillé, mariée au duc d'Enghien, d'environ 600.000 livres, moyennant quoi elle renonça à tout son héritage. Et par le fait, cet héritage, pour lequel Mme d'Aiguillon offrait à M. le Prince de composer moyennant 1.200.000 livres, n'était pas si considérable que l'opinion se le figura après la mort du premier ministre.

La grande ressource du cardinal furent ces bénéfices ecclésiastiques, prieurés, doyennés, abbayes innombrables dont il porta les titres, s'abstint de faire les fonctions, mais ne manqua pas de toucher les revenus. Plusieurs de ces monastères étaient chefs-d'ordre — par eux le cardinal se trouvait placé à la tête de congrégations nombreuses et puissantes, — beaucoup étaient unis à des bénéfices secondaires, mais lucratifs ; si bien que les 25.000 livres de rente ecclésiastique, possédées en 1624 par Richelieu, étaient devenues, en 1640, 500.000 écus. Il y joignit 150.000 écus de biens particuliers, 100.000 écus de pensions, autant du gouvernement de Bretagne, et autant de divers autres chapitres. Fortune immense, qui provoque l'étonnement, mais éphémère et dépendante. Les plus gros budgets de ce temps ont tous ce caractère. Le gentilhomme peut encore devenir riche en jouant un rôle politique par la volonté du roi, il n'est plus assez riche par lui-même, pour exercer ce rôle grâce à sa fortune. L'opulence est pour lui une conséquence du pouvoir, ce n'est plus la cause du pouvoir. La fortune privée de l'aristocratie est désormais trop mince pour constituer encore une puissance sociale.

 

 

 



[1] Voyez dans mon ouvrage La fortune privée à travers sept siècles, le chapitre V du livre Ier, page 126 : Ruine des anciens capitalistes.

[2] Tous ces chiffres doivent être quintuplés pour avoir leur valeur correspondante en francs actuels.