HISTOIRE D’ARMÉNIE

 

 

 

CHAPITRE XX — Avènement de Comnène.

Libéral et possédant de grandes richesses, Comnène avait réuni autour de lui une armée considérable. L’empereur, voyant que la fortune se rangeait de son côté, descendit aux prières et lui envoya des députés pour lui promettre, de sa part, des présents avec la dignité de curopalate d’Orient, à la condition qu’il rentrât en paix avec lui, afin, disait-il, que nous vengions le sang des chrétiens. Mais Comnène, insensible à ses propositions, les rejeta. Les députés ayant donc échoué, les partisans de l’empereur déployèrent tous leurs efforts pour soumettre Comnène par une guerre, victorieuse. En conséquence, ils levèrent des troupes en grand nombre et marchèrent contre lui; les deux armées, arrivées en présence, engagèrent la bataille. Il y eut beaucoup de sang répandu dans ce combat, et l’on dit que semblable carnage ne s’était vu nulle part en Grèce. Il périt beaucoup de généraux des deux côtés dans cette journée, mais la victoire resta aux soldats de Comnène.[1] Le patriarche, qui avait pris parti pour lui, se concerta avec un certain nombre de notables de la ville; ils introduisirent Comnène dans leurs murs et le proclamèrent empereur. Quant à Michel, ils le forcèrent de se faire moine et le transportèrent dans une île. D’autres disent qu’il quitta spontanément Constantinople. Tout ceci se passait dans l’année qui vit la ruine de notre pays.[2]

 

CHAPITRE XXI — Ruine de Mélitène, ville de commerce.

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Le temps de la ruine des autres villes et districts fut accompli en un moins grand nombre de jours, dix, un peu plus ou un peu moins. Pendant que la ville dont nous retraçons l’histoire nageait au sein de la prospérité, elle était semblable à une génisse de trois ans dans l’âge de la force et de la vigueur, comme Moab, tendre et délicate. Ses marchands étaient renommés par toute la terre, et elle avait pour protecteurs les rois des nations. Assis sur des siéges d’ivoire, ils buvaient chaque jour du vin pur et se parfumaient d’huiles aux douces senteurs.

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Donc, l’automne de cette fatale année étant arrivé, pendant que les Romains étaient absorbés par les troubles qu’avait suscités la rivalité des deux empereurs, au commencement du mois d’arek,[3] sortit de la Perse une autre armée composée des anciennes troupes ou de nouvelles, je l’ignore; elle marcha par des lieux déserts et avec tant de précaution que personne n’en eut connaissance que lorsqu’elle fut arrivée dans le district de Gamakh.[4] Là, s’étant divisée en deux corps, l’un se dirigea sur Colonia (Gogh’onia),[5] et, suivant l’usage des Perses, saccagea le pays, ainsi que nous l’apprîmes plus tard, à leur retour; l’autre se porta sur Mélitène, où il parvint pendant la nuit. Comme la ville était gardée par un détachement de cavalerie romaine, aussitôt que l’ennemi fut sous ses murs, les Grecs firent tout à coup une sortie. Il fut versé beaucoup de sang des deux côtés dans cette rencontre. Pendant qu’ils étaient aux prises, les habitants qui purent sortir de la ville se sauvèrent, et les soldats qui y étaient restés s’enfuirent derrière eux. Alors les ennemis, pénétrant dans la ville, massacrèrent tout ce qu’ils y rencontrèrent. Ils y demeurèrent douze jours et la détruisirent de fond en comble, avec les villages environnants. Ce fut le châtiment de leur orgueil, infligé par le Seigneur, juge incorruptible et impartial, qui récompense chacun selon ses oeuvres.

Dans les districts situés au-dessous d’Ëguégh’iats que les infidèles traversèrent pendant la nuit, lorsque se répandit la nouvelle du sac de Mélitène, des archers se rassemblèrent en bandes considérables, et allèrent occuper les défilés de la route. Les infidèles ne connaissant pas d’autre chemin, et arrêtés d’ailleurs par la neige dont une couche épaisse couvrait les montagnes, ne surent plus comment sortir de là; ils y restèrent campés pendant cinq mois de l’hiver, jusqu’au retour du mois de navaçart.[6] La contrée perdit toute espérance de repos. Ils commirent en cet endroit des barbaries inouïes dont le souvenir se transmettra de génération en génération. Ils enlevaient les enfants en bas âge, et, par manière d’amusement, les faisant servir de but à leurs javelots et à leurs flèches, ils les mutilaient de coups et les tuaient cruellement, sans qu’un sentiment de pitié ou de compassion pénétrât dans leur coeur. Je ne parlerai pas des enfants qu’ils arrachaient des bras de leurs parents pour les briser contre la pierre. Pourquoi dirais-je encore les femmes les plus distinguées par leur beauté, les jeunes filles élevées sous l’abri du foyer domestique, devenues les victimes de leurs passions brutales? Vois-tu dans quelle proportion incalculable les malheurs fondent sur un peuple, lorsque Dieu a retiré de lui son bras?

La nourriture étant venue à manquer aux hommes et aux animaux, les Perses, forcés par la violence du besoin, remontèrent dans le district de Khortzèn. Comme les chemins avaient été coupés à cause de la peur que l’on avait d’eux, et qu’une couche épaisse de neige couvrait encore la terre, ils se divisèrent en deux bandes. En tête, marchaient les chevaux et les mulets à vide sur la route que frayait l’armée; les prisonniers et les bagages venaient ensuite. Cheminant de la sorte, ils arrivèrent à l’extrémité du district, auprès du village de Morrans.[7] Là, s’élevait une forteresse dans laquelle les habitants s’étaient réfugiés. Parvenus en cet endroit, les infidèles firent halte, pensant qu’un corps de cavalerie était renfermé dans la place, puis ils se préparèrent à l’attaque en poussant de grands cris. Leur chef, s’étant approché de la forteresse, se prit à interpeller l’officier qui la commandait. Assis sur un monceau d’épais tapis dont il avait recouvert la neige, avec son bouclier posé devant lui, il lançait d’insolents défis et d’insultantes provocations. Le commandant du fort, saisissant adroitement le moment où il détournait son bouclier, l’atteignit à la gorge d’une flèche qui l’étendit mort sur le coup. Aussitôt les troupes romaines, qui se trouvaient par derrière, sonnèrent de leurs trompettes, ce qu’entendant, les infidèles prirent la fuite. Alors ceux de la forteresse, ayant fait une sortie, enlevèrent des prisonniers et du butin autant qu’ils purent, et rentrèrent dans la place. Cependant les Romains n’avaient pas bougé; les Perses, n’apercevant plus aucune troupe, revinrent sur leurs pas, tuèrent tous ceux qu’ils trouvèrent occupés à piller leur butin, firent les autres prisonniers, et s’éloignèrent. Ils venaient d’atteindre les frontières d’Egh’noud, lorsque les autres, revenant à la charge, fondirent sur eux, leur prirent quantité de captifs avec un nombreux butin, et ramenèrent ces dépouilles dans leur forteresse. Ces bêtes altérées de sang, pressées par la nécessité, ayant pénétré par bandes éparpillées sur le territoire de Darôn, les habitants du mont Sim, appelés ordinairement Sanaçounk’, du nom de leur ancêtre,[8] descendirent en armes, les attaquèrent, les battirent et les exterminèrent entièrement. Puis, après leur avoir enlevé leur butin et leurs captifs, ils s’en retournèrent joyeux et glorifiant Dieu.[9]

Cette même année, pendant qu’ils étaient maîtres du pays, les infidèles brûlèrent le superbe couvent du saint Précurseur que Hr’ahad, un des officiers de l’illustre Grégoire, fils de Vaçag, avait élevé à grands frais. La chapelle située en face du couvent, qu’il avait construite, avec une élégance achevée, en l’honneur et à la gloire de ce grand martyr et précurseur du Christ, les autres bâtiments et l’église en bois placée sous l’invocation de saint Grégoire, furent aussi incendiés. Ceci se passait en l’année 507 de notre ère (7 mars 1058 - 6 mars 1059).

 

CHAPITRE XXII — De la secte pernicieuse des Thontracites, qui fit son apparition dans le district de Hark’ et troubla nombre d’autres.

Un évêque du nom de Jacques, qui avait l’administration des églises de la maison de Hark’, se montra, au commencement de son gouvernement, sous des apparences vertueuses, étant vêtu d’un sac, jeûnant et marchant nu-pieds. Il avait choisi, pour l’accompagner partout dans ses courses, des prêtres vêtus d’étoffes grossières, simples, ne mangeant jamais de mets délicats, et occupés sans cesse du chant des psaumes. Par cette conduite, il était devenu, au loin comme auprès, un objet d’admiration, et chacun désirait le voir; ceux mêmes qui étaient les plus fiers et les plus orgueilleux de leur puissance lui obéissaient à tel point que, s’il leur eût ordonné de mourir, il n’en était aucun qui eût résisté ou osé ouvrir la bouche et pousser un cri. Mais tout cela était de l’hypocrisie et non la vérité; car au fruit on reconnaît l’arbre, ainsi que le Seigneur nous l’apprend, et l’Apôtre a écrit dans le même sens: « Satan se transforme en ange de lumière, qu’y a-t-il donc d’étonnant que ses ministres se transforment en apôtres du Christ? Comme ceux qui mêlent aux mets ordinaires des poisons mortels dont sont atteints tous ceux qui en mangent, croyant y trouver un aliment; comme le pêcheur qui cache l’hameçon sous la nourriture, afin que, trompé par l’appât, le poisson vienne s’y accrocher: ainsi font les artisans d’iniquité. Ils se donnent bien garde de montrer à quelqu’un la profondeur de l’abîme où ils veulent le perdre, parce qu’ils pensent avec raison que, quelque insensé qu’il soit, personne n’ira se plonger volontairement dans un gouffre d’où l’on ne peut plus sortir. C’est pourquoi ils s’affublent du masque de notre religion et de la piété pour tromper les esprits candides, et séduisent les âmes simples par des paroles doucereuses; car leurs paroles rongent comme le cancer. Et de même que ce mal est très difficile à guérir, ainsi ceux qui ont été surpris par eux peuvent à peine se maintenir debout. ……………………………………………………………. Mais il est temps de reprendre le fil de notre récit, pour montrer la vérité de ce que nous venons de dire.

Lorsque ce vil ministre et confident du père de tous les maux sentit fortement établie la bonne réputation que des hommes insensés lui avaient faite dans le monde par leurs louanges, il commença sur le champ à lancer contre notre foi des flèches dont le pied était enfoncé dans des baguettes de coudrier. Car c’était un homme intrigant, et son éloquence fascinait les oreilles d’un grand nombre. Il s’imaginait renverser de la sorte la sainte Église de ses fondements, oubliant la parole du Seigneur et la promesse infaillible faite à Pierre:

Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle, il ne crut point à cette promesse, dans laquelle il ne voulait voir que les paroles d’un homme. Entrant donc en lutte, il prétendait dépouiller l’Église de sa splendeur, comme cette prostituée des anciens jours qui rasa la chevelure de l’invincible Samson pour le livrer aux païens, c’est-à-dire à ceux qui s’efforcent de détruire la sainte et véritable Église que Notre Seigneur Jésus-Christ a achetée de son sang vénérable, qu’il a couronnée et glorifiée de sa croix victorieuse, après avoir dressé, dans son enceinte, semblable à l’arbre de vie d’Éden, une table mystique sur laquelle est servi un fruit qui donne l’immortalité, et que nous savons d’une manière certaine être le corps du Sauveur, conformément à ces paroles infaillibles prononcées par lui-même: « Celui qui mange mon corps ne verra jamais la mort. » Vois donc combien étaient profondes la ruse et la fourberie de cet homme, comment il cherchait, avec l’astuce du serpent, à déverser son venin corrupteur sur ceux qui étaient sains dans la foi.

Il commença tout d’abord par faire un choix parmi ses prêtres, suivant leur degré de valeur; à ceux qu’il jugea indignes, il imposa le silence. Ceci ayant paru plaire à plusieurs, il osa davantage encore Aux prêtres de mérite, il prescrivit de célébrer la messe trois fois seulement par année. Il est écrit dans les canons du concile de Nicée que: « Quelque grand pécheur qu’il soit (le prêtre), il doit recevoir la confession des fidèles, les faire communier au corps et au sang du Seigneur, et les rendre dignes des sacrifices et de toutes les pratiques des chrétiens. » Mais lui, fermant complètement l’oreille à ce précepte, enseignait qu’à celui qui s’étant rendu coupable de péché ne l’avait pas expié personnellement, les commémorations et les sacrifices ne servent de rien. On se moquait de lui et de ses partisans à cause de cet enseignement. On amenait un animal à qui on disait: « Infortuné quadrupède, un tel a péché pendant sa vie et est mort; mais toi, quel mal as-tu fait pour mourir pour lui? » Le peuple se divisa à ce sujet en deux camps, l’un adoptant sa doctrine, l’autre la repoussant. Plongés dans les tourments du doute et de l’incertitude, tous cherchaient à découvrir l’issue de cette affaire. Ceux qui, à cette époque, dans les déserts et les antres de la terre, continuaient, par leurs pénitences solitaires, à servir Dieu fidèlement, imploraient, par d’ardents soupirs et des prières arrosées de larmes, la miséricordieuse visite du Seigneur. Deux fois se réunirent en grande quantité des pères, des évêques, des prêtres, avec une multitude innombrable d’hommes de toutes classes. Mais les princes du district, qui, ainsi que tous les autres, étaient comme enchaînés par ses dehors hypocrites, promirent de se battre et de mourir plutôt que de le livrer aux mains de l’assemblée. Comme Nestor, assis dans sa maison, il répondit avec un insolent orgueil au concile par des messages, confiant dans l’appui des princes et non en Dieu. Oubliant ces paroles chantées autrefois par David: « Il vaut mieux se fier dans le Seigneur que dans les princes, » il espérait, le malheureux, triompher de la vérité avec le secours des hommes. Mais Dieu, qui ne permet pas que la verge des pécheurs s’étende sur le domaine des justes, de peur que ceux-ci ne se laissent entraîner au mal, qui exécute la volonté de ceux qui le craignent et prête l’oreille à leurs prières; qui fait succéder le calme à la tempête et la pluie à la sécheresse, et cela à la prière d’un seul juste; Dieu enfin nous visita et sauva son peuple. Lui qui sait, dans sa profonde sagesse, jeter de loin le fondement des grandes choses, fit là certainement ce qui était le plus utile. Voici comment.

Un moine nommé Isaïe, d’une famille pieuse du district de Garin, séduit par la bonne réputation de l’évêque, était venu s’attacher à lui. Lorsque les discussions et contestations mentionnées plus haut s’élevèrent au sujet de l’évêque, son attention fut éveillée, et il l’observa de près. C’était un homme d’une habileté consommée; et, comme il se montrait très assidu auprès de Jacques, il passait pour un de ses confidents les plus intimes. S’étant donc assuré, par ses propres yeux, de l’impudicité de ses moeurs, il alla sur le champ en prévenir le saint catholicos Sarkis. A cette nouvelle, et après informations prises, le patriarche invite, par d’insinuantes paroles, le malheureux évêque à se rendre auprès de lui. Là, il le traita selon qu’il le méritait. Après l’avoir déposé de la dignité sacerdotale, il le marqua au visage avec un fer rouge représentant un renard, en lui disant: « Que celui qui se soustrait à la foi de notre Illuminateur, pour embrasser la doctrine impie des Thontracites et se mêler à ce troupeau de bêtes à faces humaines, soit ainsi condamné et châtié. Ensuite il fit mettre en prison l’infortuné Jacques, dans l’espoir que peut-être il se repentirait et promettrait d’abandonner cette secte abominable, car il était touché d’une pitié extrême de le voir ainsi se perdre.

Mais, suivant Jérémie, le feu ne peut pas ne pas brûler, l’Indien ne pas être noir, et le léopard ne pas être tacheté; de même le méchant ne peut pas ne pas faire le mal. S’étant donc échappé de sa prison pendant la nuit, il s’enfuit, pénétra sur le territoire grec et arriva dans la ville impériale de Constantinople. Là, il déblatère contre notre foi, et demande à être baptisé suivant les rites des Grecs. Mais ceux-ci, inspirés par une profonde sagesse, après avoir examiné cette affaire, rejetèrent sa demande, en disant « Nous n’accueillons point celui que les Arméniens ont répudié et honni à cause de la foi. » Ses projets ayant donc échoué, il passa dans le district d’Abahounik’ et se rendit dans un habitacle de Satan, au milieu d’une population athée, dans un repaire de bêtes brutes appelé Thontrag. Là, comme dans une tanière, il resta quelque temps inconnu. On dit que les habitants refusèrent de le recevoir à cause de l’excès de ses débordements. C’est pourquoi il se retira dans la montagne de Khelath, où, ayant rencontré quelques uns des siens dans des hameaux et des lieux écartés, il se fixa au milieu d’eux. Il vécut en cet endroit jusqu’à la fin de sa carrière, et s’en alla mourir misérablement dans une ville appelée Mouharguim.[10] Il ne marcha point dans la voie de l’Évangile et ne vécut point selon les maximes chrétiennes. C’est pourquoi il ne mérite que l’oubli. Il mourut comme l’âne et fut enterré comme la charogne, ne laissant après lui que de sinistres souvenirs, et quiconque lira cette histoire lancera sur lui ses malédictions.

 

CHAPITRE XXIII — Comment l’incendie de l’erreur s’alluma dans la contrée de Mananagh’i.

Auprès de la ville et forteresse de Schiri,[11] habitait un moine cynique, connu jusqu’à ce jour sous le nom de Goundzig, qui est celui de son village. Quoique avancé en âge, il était travaillé intérieurement d’un ferment impur, dont il avait puisé l’origine dans les leçons d’un moine débauché, qui se disait Agh’ouan[12] mais n’était, en réalité, que le suppôt de Satan et le dépositaire de ses conseils. De sa bouche s’exhalait la fumée de la fournaise de l’inextinguible géhenne, et nombre de personnes moururent de ses atteintes empoisonnées. Ce Goundzig, en serviteur zélé du démon, surprit une femme, nommée Hranouisch, d’une grande et noble famille, et propriétaire d’un village limitrophe du sien. Après s’être imbue du venin mortel, non contente de se perdre elle-même, celle-ci s’adjoignit un certain nombre de ministres pour répandre ses maléfices. Les premiers furent deux femmes, ses parentes, appelées l’une Akhni, l’autre Gamara’, véritable satellite de Satan. Toutes deux étaient soeurs germaines. Tourmentées d’une rage adultère, comme tous les partisans de cette secte impie, elles devinrent, par la pratique de la séduction et de la magie, deux maîtresses consommées dans les oeuvres de Satan, et le père de tous les maux s’affermit en elles. Suivant les paroles du Psalmiste, « elles aiguisèrent leurs langues comme le glaive et tendirent leurs arcs pour des oeuvres amères, » pour lancer leurs flèches contre les coeurs droits, frappèrent et blessèrent de leurs coups mortels nombre d’âmes simples. Propriétaires de deux villages du chef de leur père, elles les transformèrent en autant de repaires, où le dragon aux replis tortueux trouvait une demeure toujours prête et distillait ses poisons délétères; puis celles-ci les distribuaient aux habitants des villages circonvoisins et les enivraient pour leur perte. C’est d’eux que Moïse a écrit: « Le venin des dragons est leur venin, le venin des serpents dont la morsure est sans remède. »

Un prince, du nom de Vèrvêr’, se fit le frère complaisant de ces magiciennes. Auparavant Vèrvêr’, pur dans sa foi, était très avancé dans la pratique de la piété. Il avait construit, sur ses domaines, un monastère où il avait réuni des prêtres à l’existence desquels il avait pourvu par la donation de vastes territoires, et dont André, leur supérieur, est très célèbre dans les fastes des luttes monastiques. Chaque année, le prince venait au milieu d’eux passer le jeûne du carême et partager leurs exercices jusqu’au grand jour de Pâques, et faisait beaucoup d’autres bonnes oeuvres en leur faveur. Il se distinguait même entre plusieurs par son amour pour les pauvres et sa déférence envers les prêtres. L’esprit du mal s’en empara par l’intermédiaire de ces femmes qui, transportées d’une rage corruptrice, se prostituèrent sans honte avec lui, oubliant jusqu’aux liens du sang; car ces sortes de femmes sont des foyers de perdition pour ceux qu’elles approchent, semblables à la quatrième fille de la sangsue dont parle Salomon. C’est pourquoi l’Apôtre divin nous adresse cette recommandation: « Ne vous abandonnez pas aux désirs de la chair, comme les païens, qui ne connaissent pas Dieu. »

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Ainsi enlacé par elles, le malheureux Vèrvêr’ mit de côté toute retenue; il renia sa foi et devint l’ennemi de Dieu et de ses saints; il abandonna le Seigneur qui l’avait engendré par le saint baptême; il oublia Dieu, qui l’avait nourri de sa chair et de son sang. Quittant sa maison, et sans respect pour l’honneur, il oublia ses saints engagements et s’éloigna des exercices de la pénitence; dans ce monastère qu’il avait élevé à grands frais et avec tant de peine, où les choeurs des chantres et des ministres, de concert avec les milices célestes, louaient le Seigneur par le doux chant des hymnes, les voix sont muettes; le couvent lui-même est ruiné et désert. Qu’arriva-t-il ensuite? Le misérable alla s’associer à ces femmes infernales, et tous trois d’intelligence gagnèrent à leur parti les habitants des villages où elles résidaient, dont nous avons parlé plus haut, connus sous le nom de Gaschê et Agh’iouço’. Poussés par une fureur diabolique, ces hommes détruisirent de fond en comble les églises, bâties autrefois dans leurs demeures de vipères. Dans les campagnes, partout où ils en trouvaient l’occasion, s’érigeant en vengeurs de Satan, leur père, ils brisaient sans rougir le signe de notre salut et l’arme du triomphe du Seigneur, par lequel fut anéantie la victoire de la mort et furent supprimées les risées d’un ennemi pervers, et dans la vertu duquel le bienheureux Paul mettait, au mépris de la créature, toute sa gloire: « Loin de moi, disait il, la pensée de me glorifier autrement que dans la croix de Notre Seigneur Jésus-Christ. » Mais puisque j’ai parlé de la croix, je vais raconter quelque chose de monstrueux dont le récit fera frémir d’horreur tous ceux qui l’entendront.

Dans les gorges de la montagne de Bakhr, appelée aujourd’hui Kaïlakhazoud, existait, du temps de nos pères, un petit village nommé Pazmagh’piour (Grosse source), où ils avaient dressé une croix d’une magnificence éclatante. Depuis cette époque, le village, changeant de nom, avait reçu celui de Khatch (Croix), qui lui est resté jusqu’à ce jour. Le jour de la grande fête de la Pentecôte, qui est appelé le dimanche nouveau, pendant la nuit, ces ministres de Satan, étant allés dans le village, brisèrent, à coups de marteau, la couronne de la croix qui reçut un Dieu, et, après en avoir jeté à terre les débris, rentrèrent sans être aperçus dans leurs repaires. Le ciel fut consterné de ce forfait, et la terre entière saisie d’un tremblement d’effroi; l’étoile du matin en gémit, et le Vesper se voila en signe de deuil. Or, suivant l’usage, un prêtre se rendit, au chant du coq, au pied de la croix pour y célébrer l’office du jour. Quand à ses yeux s’offrit le monstrueux spectacle, il déchira ses vêtements, et, par la violence de ses cris, amassa sur le théâtre du crime les habitants réveillés en sursaut. Ceux-ci, en voyant l’effroyable sacrilège, éclatèrent en sanglots, et s’en retournèrent en se frappant la poitrine. Tous, en ce moment, hommes et femmes, vieillards et enfants, n’avaient qu’une voix pour pleurer et sangloter. Mais, pendant qu’ils étaient ainsi en proie à leur douleur, tout à, coup, par une Providence ineffable de Dieu, une idée surgit dans leur esprit. La nuit même où le forfait avait été accompli, une averse subite de neige avait couvert la surface de la terre d’un tapis blanc, sur lequel ayant suivi la trace des impies, ils furent conduits à leur demeure. Sur le champ avis en fut donné au bienheureux archevêque Samuel, qui, à cette nouvelle, se rendit sur les lieux suivi d’une foule nombreuse. Puis, ayant réuni autour de lui les évêques du district avec les prêtres et les pères, il partit avec eux, livra aux flammes le repaire des impies, et anathématisa leurs biens et tout ce qu’ils possédaient, comme autrefois Josué à Jéricho, afin que personne ne touchât à quoi que ce fût. Enfin, s’étant emparé de six d’entre eux qui passaient pour des maîtres en impiété et en libertinage, il les emmena, accompagné de la multitude, dans un village appelé Dscherma’. Là, il ordonna de les marquer au visage d’un fer rouge représentant un renard, pour servir de signe perpétuellement visible et reconnaissable par tout le monde, afin que personne ne communiquât avec eux par ignorance, et que tous ceux qui les rencontreraient les chassassent comme des bêtes malfaisantes. Ceci fait, il bénit les populations qui l’avaient aidé dans sa tâche, et les renvoya en paix.

Mais voilà qu’au commencement de l’été, l’empereur envoya dans la contrée un magistrat du nom d’Élie pour rendre la justice. A son entrée dans le district d’Ëguégh’iats, l’abominable Vervêr’ alla au-devant de lui et accusa le vénérable archevêque Samuel, ainsi que les autres évêques qui étaient avec lui, en disant: « Ils ont pillé ma maison et livré le village à l’incendie. » Il les accusa en outre de lui avoir enlevé des trésors et des richesses considérables. A cette nouvelle, le juge, outré de colère, expédie des soldats avec ordre d’amener en toute diligence les saints évêques en sa présence. Pendant que les soldats étaient en marche, l’archevêque écrivit à tous les ministres de l’Église, prêtres et moines, de se rendre auprès de lui sans réflexion aucune. Tous reçurent cet ordre comme un avis émané de la Providence de Dieu. Sur le champ une multitude non seulement de prêtres, mais plus encore de laïques, dont je ne puis dire le nombre, se trouva rassemblée dans le même endroit et arriva en masse sur le bord de l’Euphrate, au lieu où le Mananagh’i se jette dans le fleuve. Or, par suite de l’abondance des pluies qui étaient tombées vers ce temps-là, 1’Euphrate gonflé roulait des vagues énormes. Les soldats, ayant amené une barque, se hâtaient pour transporter le vieil archevêque Samuel et Théodore, son neveu (fils de son frère), dans un village appelé Gothêr, situé au delà du fleuve, où se trouvait en ce moment le magistrat. Mais le peuple, prenant les évêques sous sa protection, refusait de les remettre aux mains des soldats. Alors ceux-ci dirent: « Nous transporterons d’abord les évêques, ensuite le peuple. » Ayant persuadé la multitude par ces paroles, ils firent monter les évêques dans la barque et les transportèrent de l’autre côté. Le juge retint le bateau et envoya les évêques en prison. En face de cette perfidie, et ne voyant pas revenir la barque, selon la promesse donnée, tous, élevant la voix, s’encourageaient les uns les autres et s’exhortaient à mourir au milieu des flots plutôt que de laisser insulter leurs maîtres dans la foi. Déjà le soir approchait; le soleil, repliant dans son orbe ses gerbes lumineuses, descendait à l’occident, abandonnant le ciel à la brillante phalange des astres nocturnes, lorsque des files de prêtres, entrant les premiers dans le fleuve, divisèrent les eaux, non par le mystère de la croix, mais en tenant dans leurs mains ou portant sur leurs épaules le symbole même de la victoire du Seigneur; forts de la vivacité de leur foi, ils fendirent les vagues amoncelées devant eux. Le fleuve, comme un cheval indompté comprimé sous le frein, livra passage au peuple, et, de toute cette multitude si nombreuse, pas un homme n’eut le moindre mal. Quand ils eurent traversé, ils passèrent la nuit à chanter des hymnes d’actions de grâces au Seigneur, sous la direction de la Miriam immaculée, c’est-à-dire la sainte Église, ayant à la main un tambour, c’est-à-dire la foi véritable, non plus rendu sans voix ni art par l’humide contagion de l’hérésie, mais séché par la chaleur de l’Esprit Saint et accordé pour répéter des chants sonores, et, le frappant avec la baguette de David, ils chantaient: « Louez le Seigneur, parce qu’il opère des prodiges, » et la suite. Ils restèrent ainsi toute la nuit priant Dieu à haute voix.

Le juge, en apprenant l’oeuvre de la Providence de Dieu et le merveilleux miracle, comprit que le Seigneur avait visité notre peuple; stupéfait et tremblant, il recourt à la prière et invoque Dieu à son aide, « afin que, disait-il, je ne dévie pas par ignorance de votre justice, Seigneur. » Quand le jour commença à luire, comme c’était un dimanche, il se rendit dans la résidence épiscopale, nommée Ph’érris. Ayant établi en cet endroit son tribunal, il appela, par un sage discernement, pour y siéger en qualité de juges, les personnages les plus marquants d’entre le peuple. Ceux-ci mandèrent l’indigne et coupable Vèrvêr’ à leur barre pour y être jugé. Il existe un poisson appelé seiche dont on raconte qu’il prend successivement toutes les couleurs pour échapper à ceux qui veulent le prendre. Tel, en face de la vérité triomphante, se montra Vèrvêr’, sentant qu’il ne pouvait pas tenir tête; car, aussitôt que la lumière luit, les ténèbres cessent, et, quand la vérité brille, le mensonge disparaît. Que fait-il donc? quels stratagèmes imagine-t-il? Il promet de se faire Romain et se place sous le patronage d’un évêque nommé Ëbiçarad dont il avait surpris la protection par des présents. Celui-ci, se présentant devant le tribunal, le réclama comme sien; à quoi le juge se prêta de bonne grâce, parce que l’accusé avait un frère à qui son titre de prince et sa mâle intrépidité avaient mérité d’être rangé parmi les favoris et familiers de l’empereur, et que le juge espérait beaucoup de lui. Il remit donc Vèrvêr’ aux mains de l’évêque, comme celui-ci le demandait.

Quant à ceux de ses partisans dont on put se saisir, après les avoir rudement frappés et fustigés, on les expulsa, et leurs maisons furent rasées. La foule bénit le juge et se dispersa en paix.

Cependant, depuis longtemps déjà Vèrvêr’ était condamné au tribunal de Dieu. Il avait échappé aux châtiments des hommes, mais il ne put pas se sauver des mains de celui qui sait tout. En effet, tout à coup son corps fut dévoré d’une ardeur brûlante, comme celui d’Hérode; les doigts de ses mains se desséchèrent et ne purent plus l’aider à se nourrir. Les aliments qu’il s’incorporait avec beaucoup de peine, car les conduits étaient obstrués, il les vomissait sous forme d’excréments. Il en fut ainsi jusqu’à sa mort. De plus, son corps fut rongé par la lèpre. Il ne vint point à résipiscence et ne se souvint point de sa piété d’autrefois; il persista dans ses doctrines diaboliques jusqu’au jour où il mourut; mais les maux dont tout son corps était torturé représentaient sans cesse à sa pensée les tourments qui l’attendaient dans la géhenne.

Nous n’avons pas cru devoir raconter ici les obscènes turpitudes de ces sectaires, tant elles sont abominables. Tout le monde n’a pas les oreilles assez fermes pour entendre ces choses, et le récit de nombreuses iniquités chatouille ceux qui les écoutent et les invite à faire de même. C’est pourquoi je m’abstiens de les rapporter. Mais ce qui est notoire et que je puis dire ici, c’est que ces sectaires rejetaient absolument et l’Église et sa discipline, et le baptême et le grand et redoutable sacrement de la messe, et la croix et l’institution du jeûne. Nous, au contraire, qui croyons sincèrement à la sainte Trinité, conservons fermement la confession d’une inébranlable espérance que nous avons apprise de nos saints pères. Détournons notre visage de ce peuple renégat, et que nos malédictions retombent sur lui.

Pour faciliter aux lecteurs l’intelligence des événements et épisodes racontés par Arisdaguès dans les deux chapitres précédents, et faire connaître plus à fond cette secte, nous avons jugé nécessaire de reproduire ici, en l’abrégeant, le chapitre que Tchamitch a consacré à l’histoire des Thontracites, depuis leur origine jusqu’à leur extinction, dans le tome second de son Histoire d’Arménie, p. 884-895, d’après les documents fournis par Anania de Nareg, Grégoire Magistros et Nersès Schnorhali.

« Sous le pontificat de ‘Obannès (Jean) d’Ova et le gouvernement de Sempad Pakradouni, surnommé le Confesseur, en 840 de l’ère chrétienne, parut un certain Sempad du village de Zaréhavan, au district de Dzagh’-Odén. Cet homme, qui était imbu depuis quelque temps déjà de la doctrine empoisonnée des Pauliciens ou Manichéens nouveaux, s’attacha à un médecin, mage et astrologue perse, nommé Medschoucig, de qui il apprit diverses autres erreurs et toutes sortes d’abominations. Étant passé dans le district d’Abahounik’, il alla fixer sa résidence dans le village de Thontrag. Chrétien en apparence, intérieurement il était en tous points l’ennemi de toutes les lois chrétiennes. Quoique laïque, il se donnait pour évêque; cependant il ne faisait point d’ordination pour montrer que le sacerdoce était une chose vaine. Il niait la vie future, à l’exemple des Sadducéens; la Providence, comme les Épicuriens, et les grâces de l’Esprit Saint; rejetait les sacrements de l’Église et tout enseignement moral; il niait l’existence du péché et soutenait qu’il n’y avait ni lois ni puissance. En un mot, ce qu’il admettait extérieurement, intérieurement il le rejetait. Ce qu’il y avait de pire, c’est qu’il s’étudiait à afficher, dans sa personne, les dehors de la vertu chrétienne et de la piété qu’il détestait de toute son âme. Grégoire Magistros l’appelle un chien maudit, une bête sanguinaire, un libertin immonde, un scélérat achevé, une fosse de perdition.

« Nombre d’hommes et de femmes tombèrent dans ses filets, trompés par ses attraits diaboliquement perfides; aussitôt ses partisans sa multiplièrent dans le village de Thontrag au point qu’il ne resta presque pas un seul habitant qui ne fût enveloppé dans ses erreurs. Les habitants des villages limitrophes ne comprenaient rien à cette secte et à ses adhérents; ceux-ci, en effet, se montraient en tout des chrétiens pieux, car ils avaient fait entre eux le serment de ne jamais révéler à qui que ce fût leurs personnes et leurs secrets tant qu’ils n’auraient pas l’espoir de l’attirer dans leurs pièges. Suivant Grégoire Magistros, ils avaient trois manières de surprendre les hommes. Ceux que leur penchant emportait vers les voluptés charnelles, ils les séduisaient par le libertinage; les gens affligés et victimes du malheur, par l’hérésie des manichéens, leur représentant le mal et le bien comme les principes de l’univers, quoiqu’ils n’admissent pas eux-mêmes cette doctrine; et trompaient les hommes animés de la crainte de Dieu par les apparences de la piété. De temps à autre ils se réunissaient dans des lieux particuliers sous prétexte d’accomplir les devoirs de leur religion, et là ils se livraient à la pratique de toutes sortes d’abominations. Magistros appelle leur discipline apparente, fausse, leur enseignement athée, leur éloquence monstrueuse, leurs démonstrations absurdes, leurs raisonnements perfides, leur ordination sans pontife, leur consécration ténébreuse, leur baptême dépourvu de la grâce, leur confession sans espoir, leur péché sans crainte, leur éclat ami de l’obscurité. Tout en eux, dit-il, était ruse et tromperie, ignorance enfantine, impiétés nocturnes, obscènes et abominables turpitudes, ténèbres qu’aucune lumière n’éclaire. C'étaient des démons sous forme d’anges, des loups vêtus de toisons de brebis, des boucs couverts de peaux noires, abandonnés de l’Esprit Saint et enveloppés dans les filets de Satan. »

« A Sempad succéda Thodros ou Thoros, puis Ananè, puis Ark’a’, puis Sarkis, puis Cyrille, puis Joseph, puis Jésus, et immédiatement après Lazare. A l’origine, cette secte, ayant pris racine dans le village de Thontrag, ses partisans furent appelés, pour cette raison, Thontracites. Un certain nombre habitaient le village de Thoulaïl, dans le district de Mananagh’i, d’où le nom de Thoulaïliens qui leur a été donné; d’autres enfin, qui s’étaient fixés dans le village de Khnoum ou Khnous, étaient connus sous la dénomination de Khnouniens. Entre ces trois communautés il existait bien quelque dissentiments, car les paroles, les idées et les actes de chacune d’elles différaient en plus d’un point; mais, à part cela, elles étaient toutes trois plus perverses l’une que l’autre. Ces sectaires étaient encore nommés Manichéens, parce que, au rapport de Grégoire Magistros, ils avaient emprunté à ces hérétiques quelques-unes de leurs erreurs. Tous indistinctement n’avaient ni baptême, ni aucun autre sacrement, ni prière, ni culte, méprisant tout en secret comme en public. Ils se moquaient aussi du myron et proféraient nombre de blasphèmes contre l’incarnation du Christ et la sainte Mère de Dieu.

« Dès la naissance de cette secte impie, le patriarche ‘Ohannès d’Ova, tout le premier, soupçonnant plusieurs personnes d’y être affiliées, après informations prises, anathématisa, du vivant même du criminel Sempad, le chef et ses partisans, en 847 et écrivit en même temps à tous les ar’adschnorts pour les engager à prémunir les Arméniens contre leurs piéges. Les successeurs de ‘Ohannès jusqu’à Pierre Kédatartz, les évêques et les vartabeds de la nation continuèrent de les poursuivre de leurs anathèmes. Quoique toutes leurs oeuvres fussent secrètes et se passassent dans les ténèbres, ce pendant la fumée de leurs impuretés révélait la profonde méchanceté dont leurs coeurs étaient remplis. Aussitôt que l’odeur de l’impiété se répandait quelque part, ils les chassaient dans leur repaire de Thontrag. Ils en firent brûler plusieurs par l’intermédiaire du bras séculier, étrangler quelques-uns, bâtonner ceux-ci, crever les yeux à ceux-là, marquer les uns au front d’un fer représentant un renard et poursuivre les autres d’autres manières comme des animaux malfaisants.

« Sous le patriarcat du catholicos Anania, en 945, cent ans environ après la naissance de cette secte, alors qu’elle commençait à reprendre une vigueur nouvelle, Anania, vartabed de Nareg, composa, par l’ordre du patriarche, contre cette monstrueuse erreur, un traité dans lequel il montra, jusqu’à l’évidence, combien cette secte était abominable et pleine de perfidie. Ce livre, qui était une arme entre les mains des orthodoxes, ne profita point aux sectaires, qui continuèrent d’habiter leurs villages, où ils vivaient sans église, comme des païens. Environ cinquante à soixante ans après, sous le pontificat du catholicos Sarkis, quelques-uns se répandirent au milieu des Arméniens, et, ayant pénétré dans la Mésopotamie, ils mirent tout en oeuvre pour attirer dans leurs pièges, afin de les perdre, les hommes qui n’étaient pas sur leurs gardes. »

Ici se placent, suivant l’ordre de faits, les événements contenus dans les chapitres xxii et xxiii de notre auteur.

« En 1050, sous le gouvernement de Grégoire Magistros, duc de la Mésopotamie, deux Thontracites qui se disaient prêtres, éclairés par la grâce d’en haut, allèrent le trouver et lui racontèrent toutes les turpitudes de cette secte. Ils supplièrent Magistros de s’appliquer de tous ses efforts à l’extirper de ses domaines, en lui indiquant toutes les localités de son duché où se trouvaient de ces sectaires. Ainsi renseigné, Grégoire mit tous ses soins à les poursuivre et expulsa de son gouvernement ceux qu’il suspectait d’affiliation à cette doctrine. De là, il passa dans le district d’Abahounik’, et, se jetant avec vigueur sur le village de Thontrag, il détruisit de fond en comble le centre de leurs conciliabules, et, sur l’emplacement même, bâtit une église sous l’invocation de saint Kêork; il chassa ensuite leur indigne chef Lazare, puis, après avoir infligé à tous un châtiment, il purifia les lieux qu’ils habitaient.

« Effrayés par ce procédé de Grégoire à leur égard, nombre d’entre eux, plus d’un mille, abandonnèrent leur secte. Un second concile fut tenu à leur sujet dans le district de Hark’, en l’année arménienne 500 (9 mars 1051 - 8 mars 1052). Par l’ordre de ce concile, ils furent baptisés au nom de la très sainte Trinité, sous la direction d’Ephrem, évêque de Pedschni. A la suite de ces événements, beaucoup d’autres encore, se voyant repoussés par tout le monde, même par les païens, revinrent à résipiscence, reçurent le baptême et rentrèrent dans le giron de la sainte Église.

« Plusieurs de ceux qui persistèrent, ne rencontrant de protection nulle part, allèrent trouver le patriarche des Syriens, à qui ils débitèrent force calomnies contre Magistros et le conjurèrent de leur venir en aide. « Nous « sommes Arméniens, disaient-ils, et de la race d’Aram; nous avons les « mêmes lois et les mêmes croyances; mais aujourd’hui, mus par la jalousie, « nos compatriotes, et principalement le grand prince Grégoire Magistros, « nous persécutent et nous chassent. » Ils demandèrent ensuite au patriarche de blâmer sa conduite par lettre. Surpris par leurs discours perfides, le catholicos des Syriens écrivit à Magistros pour lui rappeler tous ces faits. Celui-ci répondit par une longue lettre dans laquelle il dévoila leur fourberie, l’origine de leur secte, et démontra la perversité de leur doctrine. Il ajoutait: « Bien que nos patriarches aient défendu de les approcher, de les baptiser et d’entretenir des rapports avec eux, parce qu’ils se présentent avec des piéges, confiant dans l’indulgence divine et la recommandation de notre saint Illuminateur, je leur ai ouvert la porte de la miséricorde et de la clémence.» Ensuite il engage le patriarche des Syriens à ne pas les accueillir: « S’ils veulent rentrer, dit-il, envoyez-les nous; s’ils ne veulent pas venir, n’ayez pas pitié d’eux. »

 « Quelques autres chefs des Thontracites, de ceux qui habitaient le village de Thoulaïl, avaient écrit à Pierre, successeur de Sarkis, pour le prier de les laisser communiquer avec les Arméniens et solliciter l’entrée de l’Église. Magistros leur répondit par une lettre écrite en termes sévères. Après de longs reproches, il s’exprime ainsi: « Il ne nous est pas possible de vous admettre parce que, une fois entrés dans l’Église par la ruse, vous tendez des piéges aux âmes simples. Vous avez beau écrire que vous maudissez et anathématisez Sempad nous n’estimons pas plus vos malédictions que vos bénédictions; nous savons très bien que vous ne le reconnaissez pas.

« Plût à Dieu que vous fussiez de ceux que vous maudissez; car, nous soustrayant à vos traits cachés, nous aurions peut-être dormi en paix. Je vous félicite de n’être pas seulement de tous les hérétiques, mais d’appartenir encore au judaïsme, au paganisme et autres monstruosités pires que celles-là, s’il en existe. » Un peu plus loin il ajoute: « Le Sauveur recommande d’avertir notre frère jusqu’à deux fois; et, s’il n’écoute pas, de le considérer comme un infidèle et un païen. Or, voilà qu’au lieu de deux et de trois fois, pendant cent soixante-dix ans, treize patriarches d’Arménie, autant d’Agh’ouanie, des milliers d’évêques, un nombre incalculable de prêtres et de diacres vous ont avertis, et vous ne les avez pas écoutés; ils vous ont parlé, vous ont adressé des remontrances, et vous n’en avez tenu aucun compte; ils vous ont anathématisés et chassés, et vous ne vous êtes point repentis. » Il termine de la sorte: « J’ai confiance au Seigneur Dieu, qui est assis sur le trône des chérubins, qu’il manifestera par moi sur vous sa miséricordieuse bonté, qu’il oubliera les moeurs et les habitudes perverses que vous avez apprises de vos coupables et iniques chefs, dont vous êtes empoisonnés et comme inondés; sinon, j’ai foi dans la puissance du bras de mon Dieu, et j’espère qu’il vous livrera entre mes mains, et, si vous ne vous repentez pas, qu’il suscitera un autre gardien pour réparer la clôture et vous exterminer entièrement. »

« Grégoire Magistros lui-même, par des efforts prolongés, extirpa les Thontracites de presque tous les lieux où il en existait. Il en parut bien encore parfois çà et là, mais ils étaient chassés de l’Arménie.

 

CHAPITRE XXIV — Sac de la célèbre ville d’Ani.

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La puissante Ani, avec ses filles rangées autour d’elles,[13] lançait contre le ciel ses joyeux battements de mains avec plus d’orgueil que les autres, jusqu’à ce que Dieu envoyât le roi de Perse[14] examiner en son nom ce qui se passait dans ses murs. Les Perses portèrent la guerre en Arménie pour reculer les limites de leur territoire et soumettre à leurs lois un royaume de plus. C’était en l’année 513 de notre ère (5 mars 1064 - au 4 mars 1065).

Le sultan arriva donc à la tête de myriades innombrables de soldats parfaitement armés,[15] et envahit notre pays, répandant la crainte et l’effroi auprès comme au loin. Il écrasa et ruina nombre de provinces, avant d’atteindre la ville qui avait rempli jusqu’au bord la mesure de ses péchés. Ayant dressé sa tente en face d’Ani, il couvrit de son camp la surface entière du territoire. Il essaya, par toutes sortes de stratagèmes, d’arracher la porte de fer et les serrures de cuivre qui le séparaient de la couronne. Désespéré de la résistance de la ville, malgré la vigueur de ses attaques, il voulait se retirer, lorsqu’il apprit que le Seigneur avait jeté, entre la garnison et ses chefs, la discorde, la mésintelligence, le désordre et la division;[16] que les assiégés, refusant de combattre, prenaient la fuite, et que, précipité par la peur, chacun, sans égard pour ses compatriotes et ses amis les plus chers, n’obéissait qu’au sentiment de la crainte. A cette nouvelle, les assiégeants s’ouvrirent un chemin sur le rempart, sous les yeux des habitants, se répandirent dans la ville comme les vagues amoncelées de la mer, et, le cimeterre à la main, n’épargnèrent personne. Une multitude d’hommes et de femmes courut au palais des rois, dans l’espoir d’y trouver son salut, d’autres se réfugièrent dans la forteresse, appelée Nork’i-Pert (Citadelle intérieure). Les ennemis, apprenant que ceux qui étaient renfermés dans l’enceinte de la ville, étaient dans l’impossibilité de se défendre, n’ayant ni soldats, ni vivres, ni boisson, les cernèrent sur le champ de tous côtés, et les forcèrent, au bout de peu de temps, à sortir malgré eux de leur retraite.

On put voir alors, en cet endroit, le spectacle des tourments et du désespoir des gens de tout âge: les enfants arrachés des bras de leurs mères et brisés sans pitié contre la pierre; les mères arrosant leurs enfants de leur sang et de leurs larmes; le père et le fils égorgés par le même glaive; les vieillards et les jeunes gens, les prêtres et les diacres recevant le coup de la mort sous le même sabre. La ville était remplie, jusqu’au comble, des victimes du carnage dont les cadavres marquaient la route. Par suite de la quantité des morts et du nombre incalculable de cadavres dont le sol était jonché, le fleuve qui traverse la ville était tout coloré de sang. Les animaux sauvages et domestiques servirent de tombeaux aux morts, parce qu’il n’y avait personne pour confier leurs restes à la terre et leur donner une sépulture honorable. Le palais, aux toits élevés, aux constructions élégantes, fut consumé par la graisse des iniquités commises dans ses murs. La ville entière fut transformée en un monceau de poussière; l’usure et la fraude, qui régnaient dans son sein, disparurent avec elle.[17]

Tel est le sort réservé aux villes coupables, qui bâtissent leurs murs avec le sang des étrangers, aux hommes qui s’enrichissent des sueurs des pauvres et consolident leurs demeures avec l’usure et l’injustice; qui, sans pitié pour le faible et le pauvre, ne songent qu’à la volupté et à la mollesse, et qui, au lieu de fuir les oeuvres qui souillent, s’enivrent des passions dont ils sont le jouet. Quel sera donc leur châtiment au jour de la colère du Seigneur? Rois ou princes, ils seront consumés et disparaîtront, comme la cire en présence du feu, ainsi qu’on peut le voir par tout ce que nous avons écrit.

Après avoir soumis nombre de districts, le sultan s’en retourna chez lui suivi d’un immense butin.

 

CHAPITRE XXV —  De l’empereur grec qui fut fait prisonnier par le sultan de Perse.

N’étant point tenu de raconter ni de consigner par écrit des choses incompréhensibles ou trop difficiles, pour lesquelles il ne nous a point été donné de consulter le travail d’autres écrivains, ni adressé d’invitation, et que d’ailleurs nous n’au rions pu entreprendre nous-même, nous avons omis bien des faits importants, pour en laisser le récit aux hommes habiles et à intelligence riche, pour le cas où quelqu’un leur en ferait la demande. De cette manière, nous stimulerons l’émulation des écrivains capables. Cependant, nous avons pensé que c’eût été un préjudice trop considérable de passer sous silence l’histoire de la guerre que se firent les deux empereurs. Nous rapporterons donc brièvement les événements les plus remarquables.

L’empereur grec Diogène[18] était le soixantième depuis le grand Constantin, suivant l’ordre chronologique, un peu plus ou un peu moins. Après avoir vu le sultan de Perse détacher de son empire nombre de provinces, mettre en fuite les gouverneurs grecs et retourner dans son pays, traînant derrière lui une quantité énorme de butin et d’esclaves, au bout de dix ans,[19] il entreprit de faire la guerre, autant par envie que par bravoure naturelle, pour ne pas paraître pusillanime ou poltron, ni laisser après lui la mémoire d’un lâche. Plein de jactance et de courroux, il traverse la mer comme si c’eût été la terre ferme, s’établit en Bithynie, et rassemble autour de lui une multitude innombrable de troupes, car son empire occupait encore un large et vaste territoire: ses limites s’étendaient des vallées de Phénicie, où s’élève la grande Antioche, jusqu’à la forteresse de Van, y compris le territoire de Rèschdouni situé en face de Her. Quand il contempla cette masse de soldats réunis dans le même lieu, son coeur se gonfla d’un insolent orgueil, et il s’imagina qu’il ne pourrait jamais être vaincu par les rois de la terre. Il avait oublié ces paroles du prophète: « Que ce n’est pas la multitude de ses soldats qui sauvera le roi, ni sa force le géant, mais la droite et le bras du Tout-Puissant. »

Il conçut dans son esprit le projet insensé d’envoyer un certain nombre de divisions, sous le commandement de ses généraux, par des chemins différents;[20] lui-même, à la tête d’un corps considérable, se mit en route pour l’Orient. Arrivé dans la grande ville de Théotoupolis, il y organisa la cavalerie. Le péché est injuste et prive ceux qui s’en rendent coupables de l’adoption divine et de la sagesse, mais particulièrement l’orgueil, dont sont tourmentés les princes et les rois, qui restent insensibles au souvenir de la dépravation des géants des anciens jours. Ce vice abominable corrompt, en effet, tous ceux qui en sont atteints. Le monde l’a en horreur, et Dieu est ennemi du superbe, suivant la maxime de l’Apôtre. C’est pourquoi il ne laissa prendre de repos à ses troupes que lorsque, de nouveaux soldats venant s’ajouter aux premiers, et que, s’encourageant et s’excitant les uns les autres, il se trouva en état d’opposer à l’ennemi une immense et formidable armée. Désirant cependant entamer et terminer la lutte avec ses propres troupes, il partit en hâte pour les confins du district de Manazguerd, où le sultan était campé; arrivé en cet endroit, il dressa sa tente impériale en face de l’armée perse; puis, après s’être solidement fortifié de tous les côtés, il fixa le jour de l’attaque.

Le sultan, au contraire, voulait, en homme profondément habile, livrer bataille sur le champ, de peur que les corps disséminés ne vinssent, par leur réunion, renforcer celui que l’empereur avait avec lui, et ne fut mis par là dans l’impossibilité de soutenir la lutte. Estimant donc qu’il valait mieux avoir à tenir tête à deux corps d’armée qu’à trois, il poussa ses dispositions avec tant de diligence que les Grecs durent, malgré eux, faire leurs préparatifs contre les Perses. Les deux armées se précipitèrent fièrement l’une contre l’autre et se choquèrent avec un élan belliqueux. La victoire semblait encore indécise d’un côté comme de l’autre, lorsque tout à coup une division entière, dans laquelle il n’existait pas le moindre sentiment de piété, abandonnant l’empereur, passa à l’ennemi, dont elle grossit les rangs.[21] Il se fit un profond découragement dans les troupes grecques, et, à partir de ce moment-là, elles ne se battirent plus qu’avec mollesse, sans entrain ni ordre. Excités à cette vue, les Perses déployèrent une vigueur irrésistible. L’empereur, maladroitement et sans motif, était irrité contre la division arménienne et la nation, et lançait sur les nôtres, des regards pleins de courroux;[22] mais, quand il vit la franche et héroïque bravoure avec la quelle combattaient les Arméniens qui, sans redouter les robustes archers perses, résistaient avec une mâle énergie et sans tourner le dos (beaucoup d’entre eux, détachés intérieurement du parti de l’empereur, marchaient néanmoins à la mort, afin de laisser après eux un précieux souvenir de fidélité et de courage), il leur prodigua d’extravagantes démonstrations d’amitié et des promesses de récompenses irréalisables.

Lorsque, du lieu où il était posté, l’empereur, contemplant la bataille, vit ses phalanges reculant devant l’ennemi et prenant la fuite, lorsqu’il aperçut çà et là ses soldats revêtant l’uniforme de cavalier ou de fantassin perse, rapide comme l’éclair, il s’élance en tête des combattants, et étend par terre des monceaux de valeureux Perses, qu’il presse avec une vigueur extrême. Il ne comprenait pas que le général des milices célestes, qui apparut autrefois à Josué et lui donna la victoire, n’était point avec lui. Le Seigneur ne combattit point au milieu de nos soldats avec l’épée et le bouclier et ne tira point le glaive pour repousser nos adversaires; le Dieu des armées n’était point à ses côtés et ne fut point pour nous une corne de salut et d’espérance. Retirant à lui sa puissance, il nous abandonna aux mains de nos ennemis et aux outrages de nos voisins; il nous a laissé immoler comme la brebis. Nos arcs ont été brisés, nos épées rompues. Nos guerriers ont défailli et faibli, parce que le Seigneur a retiré sa force, l’énergie et le courage à nos soldats et à nos princes; il a pris leurs glaives, il leur a enlevé leur puissance et les a donnés à leurs ennemis, à cause de leurs moeurs perverses.

Le superbe monarque, le maître du grand trône, fait prisonnier par les Perses,[23] comme un vil esclave du péché, fut conduit par eux en présence du sultan. Mais Dieu, qui frappe et qui guérit, dont la douceur et la bonté pour l’homme sont infinies, qui ne renverse pas à jamais ceux qu’il corrige, qui permet que nous soyons visités par de légères épreuves, pour que nous reconnaissions notre faiblesse, eut pitié de lui et honora le possesseur du trône qui lui sert de marchepied; ayant inspiré au coeur du farouche sultan, à l’endroit de Diogène, des sentiments d’amitié et de bienveillance, comme pour un frère chéri, celui-ci le relâcha avec beaucoup d’empressement et de marques d’intérêt.

À celui que le Seigneur avait délivré des mains d’un peuple étranger, ses sujets, par une perfidie honteuse, crevèrent les yeux et le tuèrent, répandant ainsi sur le trône un sang dont la trace ne devait jamais s’effacer. De ce jour-là, généraux et soldats perdirent leur force, et la victoire ne fut plus donnée à l’empire. Les princes s’observaient d’un même esprit de fourberie et de haine, supprimaient l’équité des jugements et ruinaient le pays au lieu de pourvoir à son salut. Enfin, transporté d’indignation, le Seigneur, pour les châtier, appela en nombre considérable, des montagnes de la Lune et des rives du grand fleuve qui traverse le nord de l’Éthiopie,[24] des nations étrangères et barbares, qui se précipitèrent sur nos provinces comme des torrents débordés, jetèrent leurs fondements sur le bord de la mer Océane;[25] dressèrent leurs tentes en face même de Constantinople, couvrirent le monde de sang et de cadavres et effacèrent la discipline et la foi chrétiennes.

Le sultan des Perses, Alph’ Arslan, après l’éclatant triomphe qu’il venait de remporter et l’heureuse issue de ses trois campagnes (dans la première, il n’avait pu prendre, il est vrai, Manazguerd, mais il avait dévasté nombre de provinces par le fer et l’esclavage; dans la seconde, il avait, par l’extermination et l’incendie, dépeuplé et transformé Ani en désert), libre désormais de toute crainte, s’avança d’un air majestueux à la rencontre de l’empereur des Grecs. Il avait formé en son coeur la pensée, si Diogène tombait en ses mains, de le renvoyer avec bienveillance et des honneurs dans son royaume; il s’était engagé, en outre, par serment solennel, à rétablir la paix entre les Perses et les Grecs. Quand, sorti victorieux de cette nouvelle guerre et fier de voir que tout avait réussi et s’était terminé selon ses désirs, quand ce lui qui lui avait causé tant de peur et d’effroi parut enchaîné et debout devant lui comme un de ses esclaves, alors il se rappela le pacte qu’il avait contracté avec Dieu; l’ayant donc relevé, il te fit asseoir à sa droite, l’honora à l’égal d’un ami fidèle, et conclut avec lui un traité portant ce qui suit: Il n’y aura plus dorénavant d’hostilités entre toi et moi; tu resteras tranquille possesseur de ton empire, et nous garderons notre souveraineté sur la Perse; je conserverai mes conquêtes, mais nous ne ferons plus d’incursion sur ton territoire.[26] » Ensuite il le renvoya avec de grandes marques de distinction.[27] Lorsque, plus tard, il apprit que, par la trahison de ses princes, il avait été arrêté et privé de la vue, qu’il n’avait pu remonter sur son trône et était mort des suites de ses souffrances, il fut rempli d’exaspération et de colère; il voulait venger son ami, mais la mort le surprit au milieu de ses projets, et il s’en alla, par la voie que suivent tous les mortels, là où sont confondus ensemble les rois et les pauvres.

 

 

 



[1] La bataille d’Adès, auprès de Fetroa, dans le voisinage de Nicée, qui valut à Isaac Comnène le trône de Constantinople, est racontée en détail par Cédrénus, t. II, p. 6 et Zonaras, t. II, p. 265-266. C’est à Catacalôn qu’il fut redevable de la victoire, qui avait menacé un instant de lui échapper.

[2] En l’année 1057, après un an de règne, Michel forcé d’abdiquer, dut quitter le palais impérial à la fin du mois d’août; le 31, de grand matin, Catacalôn, de concert avec le patriarche, en prit possession au nom d’Isaac, qui y fit son entrée le soir même. — Cf. Cédrénus et Zonaras, loc. laud.

[3] En l’année 506 de l’ère arménienne (7 mars 1057 - 6 mars 1058), le 1er d’arek correspondit au 3 octobre. À cette époque, il n’y avait qu’un mois qu’Isaac Comnène avait remplacé Michel VI sur le trône. Il n’est donc pas étonnant que les troubles suscités par la rivalité des deux empereurs ne fussent pas encore apaisés dans toutes les provinces.

[4] District de la haute Arménie, anciennement Taranagh’i, limitrophe de celui d’Ëguégh’iats.

[5] Ville très ancienne de la deuxième Arménie, fondée par Pompée, sur la rive occidentale de l’Euphrate, au nord de Mélitène. On l’appelle aujourd’hui Agh’oun-Tzor. — Cf. Saint-Martin, Mém. sur l’Arm., t. I, p. 489-490.

[6] C’est-à-dire jusqu’au commencement de l’année suivante, navaçart étant le premier mois de l’année arménienne.

[7] Forteresse nommée aussi Mormrans, et suivant une autre variante Mormarkhian.

[8] Voir ch. iii.

[9] Matthieu d’Édesse, qui raconte cette même invasion des Turcs au ch. LXXXI de sa Chronique, dit que leur général s’appelait Dinar. Les montagnards de Saçoun, qui les exterminèrent si complètement, étaient commandés par Thor’nig, fils de Mouschegh’ Mamigonien, seigneur des districts de Darôn et de Saçoun, dont le gouvernement lui avait été confié avec celui d’une partie de la province de Vasbouragan, par Grégoire Magistros, son ami. — Cf. Tchamitch, Hist. d’Arm., t. II, p. 966.

[10] Ville située sur le fleuve Nymphius, affluent du Tigre, entre les provinces d’Agh’tzénik’ et de Dzoph’k’, à une journée d’Amid; primitivement Outha, et plus tard métropole du pays sous le nom de Neph’erguerd. Suivant une tradition, restée en vigueur parmi les indigènes, sa fondation remonte à Nouph’ar, soeur de Dikran le Haïcien. Au v siècle de l’ère chrétienne elle fut restaurée par l’évêque syrien Maroutha, qui, avec l’agrément de Théodose le Jeune, y construisit une église, où il rassembla les ossements de tous les martyrs qu’il trouva en Grèce, en Syrie, en Perse et en Arménie, et prit dès lors le nom de Mardiroçats K’agh’ak’, ville des Martyrs, comme on peut le voir dans l’Histoire d’Arménie de Jean Catholicos. Les Grecs la nomment Martyropolis ou Miéphe’rkim, les Arabes Myafarekyn; c’est aujourd’hui Mouph’argh’in. Saint-Martin pense que cette ville est la même que l’antique Carcathiocerta de Strabon, célèbre capitale de la Sophène. — Cf. Saint-Martin, Mém. sur l’Arm., t. I, p. 96 et 169-170; Indjidj, Arm. anc., p. et seq.; le R. P. Alischan, Topog. de la Gr. Arm., p. 43; Reinaud, Géographie d’Aboulféda, trad. franç., 1re partie, p. 70.

[11] Appelée aussi Schirni.

[12] Les Agh’ouans ou Albanais occupaient le pays qui s’étend depuis l’Araxe jusqu’à la roche de Hoaraguerd au nord-est, près du Gour. La dénomination Agh’ouank’ signifie descendants d’Agh’ou, le Doux, surnom donné par eux à Siçag leur premier gouverneur, à cause de la douceur de son caractère. —Cf. Moïse de Khoren, II, chap. viii; Histoire des Agh’ouans, par Moïse Gagh’angaïdouatsi, édit. de l’archimandrite G. Schahnazarian, vol. in-4, Paris, 1860; livre I chap. iv; édit, de M. J.-B. Emïn, 1 vol. in-8°; Moscou, 1860; 1re partie, même chapitre.

[13] Par les filles d’Ani, Lasdiverdtsi veut faire sans doute allusion aux tours dont Sempad II avait flanqué la grande muraille, chap. ii, ou peut-être encore, aux forteresses détachées qui en défendaient l’approche, telles que Sainte-Marie, Saint Aschotsèk’, Anpert et autres.

[14] Alp Arslan neveu et successeur de Thogroul Beg, mort au mois de septembre de l’année précédente, 1063.

[15] Cent mille hommes, suivant le témoignage de Michel le Syrien, manuscrit de la Bibliothèque impériale, n° 90, ancien fonds, folio 136, recto.

[16] Ces dissensions étaient la conséquence de la résolution prise et exécutée par Pakrad et Grégoire, qui commandaient à Ani pour le compte des Grecs, de se retirer dans la citadelle. — Cf. Matthieu d’Édesse, Chronique, trad. franç., chap. LXXXVI où l’on trouvera un récit détaillé de la prise d’Ani par les Turcs seldjoukides.

[17] Samuel d’Ani, Vartan de Partzérpert et Étienne Orbélian donnent la même date. Suivant le premier de ces auteurs (Chronographie, manuscrit de la Bibliothèque impériale, n° 96, ancien fonds, folio 39, recto), Ani fut prise lors de la fête de la Vierge, un lundi. Or, en 1064, l’Assomption étant tombée le dimanche 15 août, ce fut, par conséquent, le lendemain, lundi 16, qu’Alp Arslan s’en rendit maître.

Après avoir passé successivement d’Alp Arslan aux Kurdes, des Kurdes aux Géorgiens, et de ceux-ci aux Mongols, Ani fut détruite, en 1349, par un tremblement de terre. Il ne reste plus aujourd’hui de cette célèbre capitale des Bagratides que ses remparts, dont la plus grande partie est encore de bout, et les ruines grandioses de ses palais et de ses églises. — Cf. Indjidj, Arm. anc., p. 447 et sqq.; le R. P. Léon Alischan, Topogr. de la Gr. Arm., p. 26 et sqq., et M. Brosset, Ruines d’Ani.

[18] Après deux ans de règne, Isaac Comnène s’étant retiré au monastère de Stude, Constantin XI Ducas, monta sur le trône au commencement de décembre 1059, et régna sept ans et six mois, jusqu’au 1er juin 1067. Après lui, l’impératrice Eudoxie Macrembolitissa, sa seconde femme, gouverna, en qualité de régente, au nom de Michel, Andronic et Constantin, tous trois fils de Ducas, que celui-ci avait associés à l’empire quelque temps avant sa mort. Sept mois après, c’est-à-dire au commencement du mois de janvier 1068, Eudoxie épousa Romain et le proclama empereur. Romain porte dans l’histoire le nom de Romain IV Diogène.

[19] Cette expédition eut lieu en l’année 520 de l’ère arménienne (4 mars 1071 - 3 mars 1072).

[20] S’il faut en croire le témoignage de Matthieu d’Édesse, ce projet lui fut suggéré par de perfides conseillers qui étaient d’intelligence avec Alp Arslan. Il fit partir Tarkhaniotès avec le Normand Oursel, à la tête de 30,000 hommes, contre Khelath et en envoya 12.000 autres vers le pays des Aph’khaz. — Cf. Matthieu d’Édesse, Chronique, trad. franç., chap. ciii; Zonaras, t. II, p. 282; Skylitzès, p. 656.

[21] Suivant Matthieu d’Édesse, loc. laud., ce furent les Ouzes et les Patzinaces, placés par l’empereur, les premiers à l’aile droite, les seconds à l’aile gauche, qui passèrent à l’ennemi.

[22] Égaré par des délations mensongères, Diogène avait conçu contre les Arméniens une haine où la violence avait plus de part que la réflexion. A Kars, où il était entré avant d’arriver en face d’Alp Arslan, il avait incendié l’église des Arméniens et juré, s’il était vainqueur des Turks, d’exterminer la nation arménienne ou de la convertir à sa croyance. — Cf. Michel le Syrien, Chronique, manuscrit de la Bibliothèque impériale, n° 90 ancien fonds, folio 136, recto.

[23] D’après Aboulfaradj, Diogène fut fait prisonnier par un esclave grec qui appartenait à un Turc et l’avait vu autrefois à Constantinople. — Cf. Aboulfaradj, Chronique syriaque, p. 68.

[24] La montagne de la Lune, nommée par Ptolémée et par Aboulféda Djebel-Alcomr, est placée par celui-ci dans les pays inhabités du midi de l’Afrique, sous le 4e degré de latitude, au sud de l’équateur, au sud-ouest de l’Abyssinie actuelle. D’après le Resm-Alardh, son étendue, de l’est à l’ouest, serait d’environ 15 degrés. Suivant les deux géographes, c’est dans cette montagne que sont les sources du Nil ou grand fleuve traversant le nord de l’Ethiopie de notre auteur. — Cf. Géographie de Ptolémée, I. IV, chap. ix, et Géographie d’Aboulféda, trad. franc., t. II, 1re partie, p. 81-82.

[25] Par le mot Océan ou mer Océane, les Arméniens entendent non seulement l’Océan véritable, mais aussi la mer Méditerranée, ainsi qu’on peut le voir dans Moïse de Khoren, I, chap. xiv, et II, chap. xii.

[26] Pour prix de sa liberté, le sultan imposa à Diogène une rançon dont les conditions portaient que l’empereur lui payerait un million de dinars et un tribut annuel de 360,000 pièces de la même monnaie. - Aboulfaradj, loc. laud.

[27] Il le fit reconduire dans ses États, escorté de cent esclaves et de deux émirs, et l’accompagna lui-même jusqu’à la distance d’un parasange. (Aboulfaradj, Chronique syriaque, p. 269.) Zonaras nous apprend que, pour resserrer les liens d’amitié qu’ils venaient de contracter mutuellement, les deux monarques, avant de se séparer, promirent d’unir leurs enfants par un mariage. — Cf. Zonaras, t. II, p. 84.